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                <title ref="bgrf:83.48 wikidata:Q3321423 MiMoText-ID:Q2105"> Histoire de Sara: MiMoText edition </title>
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                <publisher ref="https://mimotext.uni-trier.de"> Mining and Modeling Text </publisher>
                <distributor ref="https://github.com/mimotext/roman18"> Github </distributor>
                <date>2020</date>
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                    <title> Monsieur Nicolas, t. 12., Histoire de Sara </title>
                    <!-- version réduite du roman autobiographique La Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans--> 
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                    <date> unknown </date>
                    <publisher> Frantext </publisher>
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                    <title> Histoire de Sara </title>
                    <author> Nicolas Rétif de la Bretonne </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1883</date>
                </bibl>
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                    <date>1796</date>
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                <head> REPRISE DE LA HUITIèME éPOQUE </head>
                <p> Il est temps d' en venir à l' histoire de Sara, qui me rendit sa première visite
                    peu de temps après que j' eus vu la céleste Aglaé. Puissé-je persuader qu' on
                    peut être trompé par les femmes, après quarante-cinq ans, mais que jamais l' on
                    n' en est aimé! Ou que si, par un phénomène, on l' est encore, ce n' est qu' un
                    feu peu durable, dont la prompte et subite extinction laisse dans une obscurité
                    profonde l' âme navrée, flétrie, après lui avoir présenté la lueur vaine d' un
                    bonheur solide et sans fin! Hélas! à quel âge m' attendaient et l' amour, et
                    lajalousie, et l' égarement, et la perfidie, et les faux serments, et les larmes
                    de rage, et les serrements de coeur, et les soupirs sanglotés, et la cruelle
                    insomnie, et les transports de douleur, et les chagrins, et le brisement de l'
                    âme, et l' horrible désespoir! ... mais, dieu! Qui n' y eût été pris comme moi!
                    ... ô toi, qui a passé l' âge de plaire, et qui regarde encore avec plaisir une
                    fille à l' oeil doux et modeste, insensé! Fuis! Que crois-tu trouver dans son
                    coeur? L' amour? ... non! Tu n' y dois trouver que l' inconstance, le mépris, le
                    dégoût, le désir de te tromper, l' effronterie pour braver tes reproches...
                    telle fut élisabeth Sara Debée-Leeman: telle fut la fille que je crus tendre,
                    douce, reconnaissante, aimable, sincère, constante, fidèle! ... en 1780, j'
                    avais quarante-six ans, et j' aimai! J' aimai! ... pardonnez, lecteur sévère, je
                    ne suis pas coupable. Si j' ai donné entrée dans mon trop sensible coeur au
                    fatal poison de l' amour, il fut présenté par une enchanteresse, à laquelle vous
                    n' auriez pas plus résisté que moi. Depuis cinq ans, mon âme était morte; elle
                    ne sentait plus que les privations, la douleur, l' ingratitude, la noirceur, le
                        <hi rend="italic"> dénaturel. </hi> depuis longtemps, je vivais seul; je ne
                    parlais à personne; les tendres épanchements du coeur, je ne les connaissais
                    plus, ils m' étaient interdits; mes amis étaient morts! ... je restais seul, épi
                    isolé au milieu des guérets que la faulx du temps avait moissonnés... je m'
                    occupais le jour; le soir, triste et solitaire comme lehibou, je sortais de
                    même, et j' errais dans les rues, inconnu à la nature entière. Je me disais: "
                    je suis seul au monde, la nature m' a créé seul de mon espèce; car je ne
                    rencontre pas mon semblable, avec qui je puisse me complaire... " et j' allais
                    seul, sans plaisir, sans ennui, sans amusement, sans me plaindre du sort. " mon
                    coeur est mort, " disais-je, " et les morts ne doivent pas sentir... " j' ai
                    toujours eu les passions vives, le tempérament impétueux, mais le coeur le plus
                    tendre qu' il soit possible d' imaginer, avec beaucoup de constance. La première
                    maîtresse que j' ai eue à l' âge de treize ans, <hi rend="italic"> Jeannette,
                    </hi> m' est encore chère. Ma timidité m' empêcha de lui parler; je ne lui ai
                    jamais dit un mot d' amour; et cependant je l' aimai plus de cinq ans avec la
                    même activité. La seconde était une femme mariée, le chef-d' oeuvre de la
                    nature, et je l' adore encore. Je vins à Paris, où je fus libertin: c'
                    est-à-dire que je n' y aimai pas. En 1765, je vis Rose, et je lui dois l'
                    existence. En 1768, je fus tenté d' aimer; mais je croyais avoir le coeur usé:
                    je m' éloignai d' élise, d' une fille raisonnable, dont je ne me croyais pas
                    digne. En 1772, je fus moins délicat. Je me regardai comme à l' âge où l' on
                    peut badiner avec l' amour, sans craindre ses traits; je crus que je pouvais
                    tout oser. Quelques femmes m' avaient plu à demi durant cet intervalle, et ces
                    demi-passions <hi rend="italic"> à la </hi>
                    <hi rend="italic"> française, </hi> n' avaient servi qu' à me convaincre
                    davantage de l' invulnérabilité de mon coeur. Mais le 9 juillet 1772, en
                    traversant la petite place <hi rend="italic"> saint-Eustache, </hi> j' aperçus
                    une jeune personne charmante, fuyant quelques libertins qui venaient de l'
                    insulter: elle me frappa vivement par la douceur de sa physionomie; la situation
                    où elle se trouvait m' intéressa plus vivement encore; je volai à son secours:
                    le danger était passé, mais elle était fort émue; je lui dis les choses les plus
                    rassurantes, en lui demandant la permission de l' accompagner. C' était <hi rend="italic"> Louise </hi> et <hi rend="italic"> Thérèse; </hi> car en une
                    étaient les deux. En 1776, mon malheur me fit faire connaissance d' une grande
                    et jolie personne, nommée <hi rend="italic"> Virginie François. </hi> un
                    enchaînement singulier de circonstances nécessita notre liaison. Je la trouvai
                    adorable, et mon coeur s' attacha en si peu de jours, qu' à l' instant où je
                    voulus fuir, la chaîne était déjà trop forte pour la briser. Je suivis le char
                    de mon vainqueur. Mais, hélas! Que d' angoisses j' eus à dévorer! Autant Louise
                    était honnête et douce, autant Virginie était coquette et décidée. Je m' aperçus
                    bientôt qu' elle avait un amant aimé, quoiqu' elle eût tout fait pour m'
                    engager. Je crus briser ma chaîne, à l' aide de cette découverte: je le devais;
                    mais la raison ne fut pas la plus forte; je souffris six mois un supplice
                    affreux..., moins cruel que celui que j' éprouve aujourd'hui. Débarrassé de
                    cette coquette par la fuite, j' allai me jeter dans les bras de cette ancienne
                    amie quej' avais connue en 1768. Je ne l' avais pas aimée, à proprement parler,
                    mais j' avais été près de l' aimer; je ne m' en étais éloigné que par
                    délicatesse; j' avais eu et j' avais encore beaucoup d' amitié pour elle. Je
                    revis <hi rend="italic"> élise Tulout </hi> avec plaisir; et si elle n' occupa
                    pas mon coeur, elle occupa les moments que j' étais accoutumé à donner à
                    Virginie; je rompis ainsi mon habitude de la voir. Je sentis alors combien l'
                    amitié est plus faite pour les hommes de mon âge que l' amour; j' étais
                    tranquille auprès de Mlle Tulout; le rire revenait sur mes lèvres, qu' il avait
                    quittées depuis si longtemps! Je comptais m' en tenir là. J' oubliais
                    insensiblement Virginie, et je me trouvais heureux, du moins tranquille,
                    situation souvent préférable, lorsqu' il vint chez Mlle Tulout une jeune
                    personne, nommée <hi rend="italic"> Lisette, </hi> qui remua mon coeur et acheva
                    de l' ôter à Virginie. Je ne la vis que trois fois; à la dernière, je m' aperçus
                    qu' elle me plaisait un peu trop; et j' étais si effrayé de ce que je venais de
                    souffrir, que je résolus de rompre sur-le-champ avec élise. Je cessai de la
                    voir. Et j' ai su depuis... ô douleur! ... que je fuyais mes enfants! ... je
                    demeurai dans un état de mort, malade, accablé de chagrins domestiques, jusqu'
                    au mois d' avril 1780, que j' eus occasion de voir une femme ravissante, appelée
                    Mme <hi rend="italic"> De Glancé, </hi> épouse d' un avocat. Tout ce que la
                    nature peut donner de séduisant, tout ce qu' un beau naturel et l' éducation
                    peuvent ajouter de qualités; tout ce qu' un goûtexquis dans l' art de la parure
                    peut fournir de grâces, Mme De Glancé le possédait. Je fus ébloui, enchanté. Je
                    ne la revis plus. On sait ce qu' elle m' était... ce fut quinze jours après, que
                    commença l' époque fatale où je perdis mon repos, ma liberté... il m' en coûtera
                    peut-être la vie: car j' aime encore la plus dangereuse des filles. Depuis cinq
                    ans, j' avais la même hôtesse; je ne connaissais ni la conduite, ni le caractère
                    de cette femme, qui avait été belle et que je n' avais jamais trouvée aimable.
                    Elle avait, lorsque j' entrai chez elle, une fille âgée de quatorze ans, qui me
                    parut malheureuse; mais je n' approfondis rien. J' étais ému quelquefois,
                    lorsque j' entendais la mère gronder, mais je ne m' informais pas; le sexe, l'
                    âge, la figure de Sara Debée m' empêchaient d' oser lui marquer de l' intérêt.
                    Cette fille grandit pendant les cinq ans: c' est trop peu dire qu' elle devenait
                    aimable; elle devint belle, charmante, ravissante; elle pouvait passer pour
                    avoir la tête la plus parfaite, la taille la mieux prise qui fût dans la
                    capitale. J' occupais l' étage au-dessus: je la voyais quelquefois s' appuyer
                    sur le balcon, et j' admirais sa beauté, ses grâces, son air de douceur. Qu' on
                    se représente une grande blonde faite au tour, ayant les plus beaux cheveux et
                    les plus fournis, les couleurs les plus vives et les plus naturelles, telles que
                    la rose dont le bouton vient de s' entr' ouvrir; marchant bien, chantant
                    agréablement et s' accompagnant de la harpe; portant sur son visage une
                    empreintehabituelle de tristesse, qui la rendait si intéressante, que souvent je
                    quittais ma croisée les larmes aux yeux. Voilà celle que j' admirais
                    quelquefois: car, les trois dernières années, elle ne venait chez sa mère que
                    les fêtes. Quoique je la trouvasse aimable, que je sentisse qu' une liaison avec
                    elle eût été charmante, l' éloignement que m' inspirait la mère m' empêcha de
                    rechercher la fille. Je n' entrais jamais chez Mme Debée lorsque Sara pouvait y
                    être, et pendant quatre ans, je ne lui parlai qu' au jour de l' an. Déjà le
                    triste novembre annonçait la fin de l' année; j' étais tranquille dans mon
                    anéantissement. Un dimanche matin, on frappe doucement à ma porte. Accoutumé à
                    ne recevoir personne, je n' ouvrais jamais... prévoyais-je mon sort? ... non,
                    hélas! Non, je ne le prévoyais pas! ... mon récit va se sentir du désordre de
                    mon esprit et de mon coeur... j' ouvris: deux monstres de l' enfer, la douleur
                    et la rage, me firent ouvrir. C' était Sara. Quoique en négligé, elle était
                    ravissante, et je la vis avec autant de joie que de surprise. " je viens, "
                    monsieur, me dit-elle, " vous prier de me prêter des livres; vous en êtes assez
                    bien fourni, et j' aime la lecture. " je répondis, en lui en montrant à choisir;
                    ajoutant qu' elle serait maîtresse de les lire tous les uns après les autres.
                    Elle paraissait si timide, si craintive de m' être importune, qu' elle en était
                    encore plus touchante. Elle resta peu. En la reconduisant, je la priai de me
                    permettre un baiser. Sara s' était souvenue,à mes visites du jour de l' an, que
                    j' avais évité sa bouche, et en cette occasion-ci, elle s' en ressouvint encore.
                    Je ne m' en plaignis pas; je la respectais comme une fille aimable, innocente,
                    ou du moins, si certains bruits étaient vrais, comme une victime de l' avidité
                    de sa mère... telle fut la première visite de la jeune Sara. Je ne la revis que
                    le dimanche suivant; car elle était alors chez une maîtresse pour apprendre les
                    dentelles. Sa mère l' y avait mise <hi rend="italic"> adroitement. </hi> ce mot
                    sera expliqué. à son retour à la maison, elle vint frapper à ma porte, comme la
                    première fois; je reconnus sa manière, et, transporté, je courus ouvrir. Elle me
                    rapportait mes livres, mais d' un air qui témoignait assez l' envie flatteuse de
                    les garder. Je l' en priai, en lui en donnant de nouveaux. C' était une
                    bagatelle; mais elle en parut si pénétrée de reconnaissance, que je fus touché
                    de ses remerciements. Le tendre intérêt qu' elle m' avait toujours inspiré se
                    fit alors sentir avec une effrayante vivacité. Je hasardai quelques caresses,
                    qui furent accueillies avec cette modeste rougeur, le seul fard qui augmente la
                    beauté. Sara paraissait l' innocence même, et sa timidité augmentait la naïveté
                    de ses charmes. Le dimanche suivant, elle ne manqua pas de monter chez moi; à
                    chaque fois, c' était de ma part un nouveau présent de livres; mais la
                    reconnaissance de Sara allait plus loin que ma générosité. Ses charmes, sa
                    jeunesse excitaient mes désirs; j' avais appris sur son compte, depuis ses
                    visites, certainesanecdotes qui m' eussent enhardi; mais l' honnête timidité de
                    sa conduite m' y rendait incrédule. Je respectai son innocence; je lui marquai
                    de l' estime, du respect; j' étais prêt à lui marquer de l' attachement. Elle le
                    sentit, ou sa mère le sentit pour elle. Car, dès que j' en fus à ce point, Sara
                    me fit des visites plus fréquentes et plus longues. Elle me montra d' abord des
                    chansons très bien choisies; elle me chanta celles qui avaient du rapport à son
                    sexe, à son âge, et à la situation qu' elle voulait prendre avec moi. J' étais
                    enchanté de sa familiarité. Si l' on a les sens moins combustibles à <hi rend="italic"> quarante-cinq ans, </hi> le coeur est beaucoup plus tendre;
                    et, plus la femme est jeune, plus l' émotion est vive et délicieuse. Qu' on juge
                    de ma situation, en voyant la plus jolie bouche, en entendant une voix
                    intéressante me dire: mon coeur soupire dès l' aurore; le jour, un rien me fait
                    rougir; le soir, mon coeur soupire encore; je sens du mal et du plaisir. Tout à
                    mon âme te rappelle; je jouis de mon erreur: ha! Dis-moi comment on appelle ce
                    qui se passe en mon coeur? Je rêve à toi, quand je sommeille; ton nom m' agite,
                    il me saisit; je pense à toi, quand je m' éveille; partout ton image me suit.
                    Tout à mon âme te rappelle; je jouis de mon erreur: ha! Dis-moi comment on
                    appelle quand tu parles, ta voix touchante dans mes sens porte le plaisir: ton
                    aspect me trouble et m' enchante; je te cherche et voudrais te fuir. Tout à mon
                    âme te rappelle; je jouis de mon bonheur: ha! Dis-moi comment on appelle -" vous
                    chantez avec le ton du sentiment, " lui dis-je; " auriez-vous le coeur aussi
                    sensible que votre voix est touchante? -vous ne me feriez pas cette question, si
                    vous me connaissiez mieux; mais j' espère que vous me connaîtrez un jour, et que
                    notre liaison, commencée tard, ne finira jamais. -voilà ce que votre jolie
                    bouche pouvait me dire de plus agréable! -tenez, voici une chanson ancienne;
                    elle peint mes sentiments: à notre bonheur l' amour préside; c' est lui qui nous
                    choisit nos bergers; des agréments du temple de Gnide il décore nos riants
                    vergers: c' est là qu' il reçoit nos sacrifices, sous les doux auspices des
                    tendres désirs; et sur ses autels l' encens qui fumejamais ne s' allume que par
                    nos soupirs. Du fragile agrément d' être belle nous ne tirons point de vanité:
                    chez nous les attraits d' un coeur fidèle l' emportent sur ceux de la beauté:
                    aussi nos bergers, dans leur hommage, n' ont point le langage, des trompeurs
                    amants; leur talent est de peindre à nos âmes les plus vives flammes par les
                    sentiments. Nous bannissons les tristes alarmes; aux tourments notre coeur est
                    fermé: si notre berger répand des larmes, c' est du plaisir de se voir aimé:
                    plus il est sûr de notre tendresse, et plus il s' empresse de la mériter. Ce feu
                    délicat qui nous anime, nourri par l' estime, ne fait qu' augmenter. Aux
                    douceurs d' une juste espérance, un berger constant doit se livrer; l' instant
                    vient où notre résistance dans les vrais plaisirs doit expirer. Mais l' amant à
                    qui l' on rend les armes, de vives alarmes doit nous préserver; et plus constant
                    après sa victoire, il trouve sa gloire à la conserver. -" voilà une douce
                    morale! " lui dis-je. -" c' est celle de la nature. -vous avez de l' esprit et
                    de la philosophie! -j' ai vu un peu de monde; je vous conterai cela quelque
                    jour. Je me suis trouvée à dîner, avec maman, à de très belles tables; ' ai
                    quelquefois passé huit jours dans une jolie maison de campagne, à quelques
                    lieues de Paris, chez un magistrat de cour souveraine, où il venait du beau
                    monde. Vous savez, d' ailleurs, que j' ai été au couvent... j' ai été tentée de
                    faire une pièce... mais bagatelle, comme est l' esprit des femmes. -une pièce!
                    Il faut connaître le théâtre! -j' ai été très souvent au spectacle, et c' est ce
                    qui m' a formée: j' y aurais été plus souvent; mais maman s' ennuie aux bons
                    spectacles; elle n' aime que <hi rend="italic"> Nicolet; Audinot </hi> est même
                    trop relevé pour elle; ou si vous voulez... " elle n' acheva pas; mais j' ai
                    présumé, depuis, qu' elle avait pensé: <hi rend="italic"> trop décent. </hi> -"
                    il faut essayer vos talents, ma belle Sara. -je les réserve pour quelque chose
                    de plus important. -comme quoi? -pour mériter votre estime. -ha! Charmante Sara!
                    ... -badinage à part, quoique ma réponse soit très sérieuse, je me réserve pour
                    écrire un jour ma vie, lorsque, à l' aide de vos sages entretiens, mon esprit
                    sera plus mûri.-vous me flattez beaucoup, Sara! Mais je serais enchanté de voir
                    votre vie; non pour satisfaire une indiscrète curiosité, mais parce que je m'
                    intéresse vivement à vous. " une autre fois, elle me pria de lui faire une
                    chanson, sur l' air: <hi rend="italic"> ô ma tendre musette: </hi> " je connais
                    une demoiselle à qui un homme d' esprit en fait; rien n' est si flatteur que de
                    chanter ce qui a été fait pour nous. " j' en convins, et je lui promis d' y
                    faire mon possible. -" je sais un autre monsieur, " ajouta-t-elle, " qui est d'
                    une société où les dames donnent aux hommes une tâche, qu' ils sont obligés de
                    remplir. -hé! Quelle tâche? " lui demandai-je en riant. -" c' est une <hi rend="italic"> nouvelle, </hi> dont celle qu' ils aiment soit l' héroïne,
                    sous un nom supposé... j' ai une de ces <hi rend="italic"> nouvelles </hi> en
                    manuscrit; je vous l' apporterai à ma première visite, et vous m' en direz votre
                    sentiment. " je la remerciai, en lui témoignant la plus grande envie de voir sa
                        <hi rend="italic"> nouvelle; </hi> me proposant, tant j' étais épris déjà,
                    de faire aussi une <hi rend="italic"> nouvelle, </hi> si je ne pouvais rimer une
                    chanson. Comme le lendemain était le 8 décembre, et, par conséquent, fête, Sara
                    ne quitta pas la maison de sa mère, et elle m' apporta sa <hi rend="italic">
                        nouvelle </hi> le matin. Je la trouvai si médiocre, que je ne désespérai pas
                    de faire mieux. Je ne la rapporterai pas. " je vous promets, mademoiselle, " lui
                    dis-je, lorsqu' elle eut achevé de lire, " de faire aussi une <hi rend="italic">
                        nouvelle, </hi> non de ce qui est arrivé, mais qui soitla peinture fidèle
                    des sentiments que vous m' inspirez. Je vous proteste d' avance que, fussé-je
                    amoureux de vous à la fureur, je ne vous aimerais que pour vous-même, et que,
                    dès que j' aurais découvert un homme capable de vous rendre plus heureuse que je
                    ne le ferais, je lui céderais la place. C' est ce que je me propose d' exprimer
                    dans une <hi rend="italic"> nouvelle, </hi> que je vais commencer dès le moment
                    où je serai privé du bonheur de vous voir. -ha! Que j' aurai de plaisir à la
                    lire! " répondit Sara, en pressant une de mes mains dans les siennes. Je tins
                    parole à ma jeune voisine. Je me mis à l' ouvrage dès le soir même, et je
                    terminai la <hi rend="italic"> nouvelle </hi> dans la semaine; de sorte qu' elle
                    était toute prête pour la lire à Sara le dimanche. Mais ce qu' il y a de
                    particulier, c' est que cette <hi rend="italic"> nouvelle </hi> fut écrite en
                    décembre, et que je la réalisai dans tous ses points, le dénouement excepté, au
                    mois de mars suivant. Sara en est la véritable héroïne, sous son premier nom d'
                    élisabeth, abrégé par <hi rend="italic"> élise; </hi> j' y fais le rôle de <hi rend="italic"> Parlis, </hi> et, en la plaçant ici, je raconterais des faits
                    réellement arrivés. Sara, lorsqu' elle fut montée chez moi, me montra la plus
                    vive amitié, une confiance sans bornes. Quand je lui dis que la <hi rend="italic"> nouvelle </hi> était faite, qu' elle était intitulée: <hi rend="italic"> les deux cinquantenaires, </hi> elle me pressa de la lire
                    avec elle; et pour me rendre cette lecture plus agréable, elle se mit sur mes
                    genoux. " voyons, voyons, " disait-elle, " ce que vous feriezsi vous m' aimiez,
                    et qu' un autre m' aimât? Pour moi, je sais bien ce que je ferais: mais je n' en
                    suis pas moins curieuse de connaître toute la générosité de vos dispositions. "
                    je commençai à lire, après avoir pris un baiser à l' enchanteresse: <foreign xml:lang="la"> " jucundissimum est in rebus humanis amari; sed non minus
                        amare. " Trajani panegyricum Plinii. </foreign> -" que veut dire ce latin?
                    -c' est un passage du <hi rend="italic"> panégyrique </hi> de l' empereur <hi rend="italic"> Trajan, </hi> par <hi rend="italic"> Pline Le Jeune; </hi>
                    cela signifie: " le plaisir le plus doux de la vie, c' est d' être aimé: mais il
                    ne l' est pas moins d' aimer aussi. " -" Pline a raison... voyons votre <hi rend="italic"> nouvelle? " </hi> nous la lûmes: c' est, je le répète, l'
                    histoire trop réelle de ce qui arriva en mars, à l' exception du dénouement. -"
                    mort de douleur! " s' écria Sara, quand j' eus prononcé le dernier mot. " ha!
                    Monsieur Nicolas, vous n' avez pas imaginé, sans doute, que je me serais donnée
                    à un autre, sachant que vous m' aimez? -pourquoi non, si c' était votre
                    avantage? " Sara me regarda d' un air de reproche, qui signifiait: <hi rend="italic"> ingrat, tu ne me rends pas justice! </hi> je me jetai sur sa
                    main, que je baisai. Sara approcha ses lèvres de rose de ma joue; j' en sentis
                    l' impression délicieuse, et je fus enivré de bonheur... nous avions, depuis
                    quelques instants, un entretien muet charmant; la vérité du sentiment
                    paraissaitdans les regards de Sara, et moi, j' étais sous le charme, lorsqu' on
                    frappa rudement à ma porte. Comme j' avais une jeune personne chez moi, je
                    courus ouvrir: c' était la mère de Sara. Elle entra, en tenant une lettre à la
                    main: " je viens vous voir aussi, " me dit-elle avec un agréable sourire; "
                    voyez cette lettre, que je reçois à l' instant. " elle me pressa de la lire, et,
                    sur un signe qu' elle fit à sa fille, Sara nous quitta. " je vous ai envoyé ma
                    fille volontiers, " me dit-elle, " sur la demande qu' elle m' en a faite
                    cependant; c' est pour que vous tâchiez de gagner sa confiance, et de connaître
                    ses dispositions: elle est si dissimulée avec moi, sans doute parce qu' elle me
                    craint, car je l' ai élevée sévèrement, qu' elle ne peut ou qu' elle n' ose me
                    dire sa pensée. Voici ce dont il s' agit. Il y avait ici, l' été dernier, un
                    jeune homme que vous y avez vu; c' est M <hi rend="italic"> Delarbre. </hi> ce
                    jeune homme me l' avait demandée en mariage. J' y avais consenti; mais j' ai
                    observé depuis qu' il est sans établissement. Il me doit sa pension, pour le
                    temps qu' il a demeuré chez moi; cette lettre est de son père, qui me propose d'
                    aller dans son pays. Voyez; lisez-la: mon intention est de refuser nettement son
                    fils, et de lui demander mon payement; mais je voudrais que la réponse fût bien
                    tournée, et bien piquante; par deux raisons, qui sont de blesser assez son
                    amour-propre pour qu' il empêche son fils de songer à ma fille, et qu' il me
                    paye sur-le-champ.Faites-moi cette réponse, je vous en supplie; j' ai confiance
                    en vous. Je vous prie ensuite de connaître à fond les dispositions de ma fille,
                    et de vouloir bien m' en instruire. Je vous la renverrai dans l' après-dînée,
                    sous quelque prétexte, comme d' un livre que vous avez oublié de lui donner. "
                    je fus charmé de cette marque de familiarité. Mais j' étais en ce moment encore
                    si désintéressé, à ce qu' il me semblait, que je résolus de ne pas faire la
                    réponse que je n' eusse parlé à la demoiselle: j' aurais été fâché de la
                    brouiller avec un amant qu' elle aurait aimé. Elle revint en effet à six heures
                    du soir; elle paraissait plus embarrassée qu' à l' ordinaire; car elle me
                    demanda mille pardons de me déranger. Je lui répondis que c' était l' heure à
                    laquelle je quittais le travail, et que je ne pouvais en être plus agréablement
                    distrait que par le charme de sa présence... puis, entrant en matière, je lui
                    dis: " mademoiselle, je suis chargé par madame votre mère, de faire réponse au
                    père de M Delarbre. Mais je ne voudrais pas m' acquitter d' une commission qui
                    serait désobligeante pour vous. " j' attendis sa réponse. Sara baissa les yeux
                    en rougissant, et me chargea de remercier absolument M Delarbre fils: -" vous le
                    pouvez, monsieur, " ajouta-t-elle; " sans me désobliger, je vous assure! Je le
                    méprise trop pour le regretter. Lorsqu' une fois on m' a manqué essentiellement,
                    je n' en reviens plus. " cette réponse me donnait carte blanche, et sans m'
                    informer destorts du pauvre Delarbre, torts que je crus fort graves, je fis une
                    lettre telle que la désirait la mère. J' en écrivis plusieurs autres au père de
                    ce jeune homme, pour presser le payement de la pension, et on m' obligeait à les
                    tourner très durement. Cependant, je voyais Sara toutes les semaines pendant
                    deux ou trois jours; car elle venait le dimanche matin, et ce n' était que le
                    lundi, quelquefois le mardi, qu' elle s' en retournait chez sa maîtresse. Au
                    renouvellement de l' année, nous n' étions pas encore des connaissances assez
                    familières pour que je hasardasse un présent de quelque valeur. Je faisais des
                    réflexions sur mon âge, et, malgré la confiance avec laquelle Sara me parlait,
                    je sentais que je ne pouvais être qu' un père à son égard, au lieu d' un amant.
                    Ce fut la première de ces qualités que je lui offris, dans les termes les plus
                    affectueux. Elle y répondit d' une manière charmante, mais avec retenue. -" oui,
                    " me dit-elle, le premier jour de l' année, " soyez mon père, puisque je suis
                    abandonnée de celui que la nature m' a donné. Commençons une liaison si agréable
                    pour moi, avec cette nouvelle année: qu' elle me soit plus favorable que les
                    dernières! " elle jeta sur moi un regard touchant, et deux larmes humectèrent sa
                    paupière. Je la pressai contre mon coeur: -" ma chère fille! -mon bien-aimé
                    papa! ... -auriez-vous des peines? ... parle, ma fille, quelque chose te
                    chagrinerait-il? -ha! Que j' aime ce ton! Vous me tutoyez! Il me semble que je
                    suis davantagevotre fille. -aimable, charmante enfant! -j' ose me promettre un
                    heureux avenir de notre liaison: vous serez mon père, mon guide, mon protecteur.
                    -ha! Ma chère fille! Je crains d' être aussi ton amant! -quand cela serait? ...
                    " en achevant ce mot, Sara cacha sa rougeur dans mon sein. Je lui donnai deux
                    baisers, et elle m' en rendit un, qui ne finit pas si vite; son visage resta
                    collé contre le mien... la situation était trop délicieuse pour qu' elle m'
                    ennuyât; mais enfin, je me sentis inondé des larmes de ma jeune amie. Surpris,
                    effrayé, je l' enlevai dans mes bras: -" qu' as-tu, ma chère fille? Réponds à
                    ton papa. -une autre fois. -ne serais-tu pas heureuse? -heureuse, moi! -ha! Je
                    l' ai toujours présumé! ... fille si digne du bonheur! Fille parfaite! Tu serais
                    malheureuse! ... regretterais-tu ton amant? -ne m' en parlez pas; je le déteste.
                    -quelle est donc la cause nouvelle? ... -nouvelle! Elle ne l' est pas... vous
                    connaissez ma mère? -oui, " répondis-je précipitamment, " et... mes sentiments
                    pour vous deux sont absolument contraires: ici, toute mon estime, toute mon
                    amitié, toute ma tendresse; ... là, " (désignant la mère), " tous les sentiments
                    opposés... " nous n' en dîmes pas davantage à cette visite: Sara s' était
                    oubliée auprès de moi; elle se leva précipitamment. -" je serai grondée!
                    -pourquoi? Elle consent à vos visites... -vous ne savez pas tout! ... adieu. "
                    le jour <hi rend="italic"> des rois </hi> étant arrivé, l' envie d' amuserSara
                    me fit offrir une collation pour tirer le gâteau. Je me faisais une fête de
                    donner ce petit régal à ma jeune amie, qui devait rester plusieurs jours à la
                    maison, la fête tombant un samedi. En effet, cette soirée fut une des plus
                    agréables de ma vie, sans en excepter les temps heureux de ma jeunesse, lorsque
                    j' aimais, et que j' avais droit de m' attendre à l' être. Nous étions quatre à
                    table, Sara, sa mère, le <hi rend="italic"> pro-mari </hi> de celle-ci, nommé
                        <hi rend="italic"> De Florimond, </hi> et moi. Il ne se trouva pas de fève,
                    parce que, probablement, elle était tombée au pro-mari, qui la fit disparaître.
                    Il n' y a rien qui familiarise autant que de manger ainsi ensemble, et ce jour
                    avança plus notre liaison que nos entretiens pendant six semaines qui s' étaient
                    écoulées depuis la première visite de Sara. Nous dînâmes ensemble le lendemain.
                    Sara vint m' inviter de la part de sa mère, et j' avais pris quelques
                    précautions, ayant eu envie de m' inviter moi-même. L' entretien que nous eûmes,
                    le matin de ce jour-là, fut encore plus confiant que celui de la veille: Sara me
                    parla avec une vérité intéressante, et mon coeur, sans que je m' en aperçusse,
                    prenait toute la tendresse dont il était susceptible. J' étais doublement dans
                    la bonne foi: Sara ne me paraissait pas dangereuse; elle n' était pas parfaite,
                    même à mes yeux prévenus; je détestais sa mère depuis longtemps; enfin je
                    songeais à mon âge, et, depuis mon aventure avec <hi rend="italic"> Virginie,
                    </hi> je ne croyais pas qu' il fût possible que mon coeur s' attachât... je me
                    promettais bien, surtout depuis ma connaissance avec Sara,d' éviter toute fille
                    que je serais tenté d' aimer. Notre dîner fut aussi agréable que la collation de
                    la veille; Sara y fut charmante, et comme je lui avais montré, à sa visite du
                    matin, dans la cinquantième <hi rend="italic"> nouvelle </hi> des <hi rend="italic"> contemporaines, </hi> l' endroit où <hi rend="italic">
                        Adeline </hi> pose à table son pied sur celui de son amant, elle l' imita en
                    ce point... comment un presque cinquantenaire aurait-il résisté? Plus nous
                    vieillissons, hélas! Et plus il est facile à une jeune personne de nous tourner
                    la tête... nous jouâmes dans l' après-dînée, et je me retirai sur les cinq
                    heures, pour aller me remettre au travail. à sept heures et demie, Sara se fit
                    entendre à ma porte. J' y volai. Elle entra d' un air d' amitié qui me ravit.
                    Nous causâmes de ses amours avec Delarbre. Elle ne convint pas de l' avoir aimé;
                    mais elle s' étendit sur les marques d' une véritable tendresse qu' il lui avait
                    données. Elle me fit ensuite entendre que la chose qui l' avait irritée contre
                    lui, c' est qu' après son départ, au mois de septembre, il avait été quinze
                    jours sans lui écrire. Je m' étais imaginé qu' il avait eu des torts plus grands
                    (et je le crois aujourd'hui). Je hasardai des caresses, qui ne furent pas mal
                    accueillies, et ce fut ce jour-là, que, dans la conversation, je l' assurai que
                    je ne voudrais pas, s' agît-il de mon bonheur, porter atteinte à la vertu d' une
                    fille honnête; que j' avais une probité trop délicate pour abuser de la
                    confiance d' une mère et de celle de sa fille; mais j' ajoutai, je ne sais
                    pourquoi, que je n' aurais pas les mêmes scrupules avec une filledéjà entamée...
                    (oui, je tins ce discours imprudent! Mais j' en ai porté la peine! ...) Sara me
                    répondit, en m' assurant qu' elle avait son innocence première. -" ce titre est
                    sacré pour moi, " lui dis-je, " fille aimable, je serai votre ami, votre tendre
                    père, et rien de plus; mais je ferai tout cela si parfaitement, que je ne vous
                    laisserai rien à désirer. Soyez ma fille chérie: le voulez-vous? -oui, mon papa,
                    je le serai. -puis-je compter sur votre attachement, pour le reste de ma vie?
                    -je ne change jamais, quand le mérite a déterminé mon penchant. -ma chère Sara,
                    c' est sur ta générosité, non sur mon mérite, que je veux compter. " j' osai lui
                    prendre un baiser sur la bouche: elle s' y opposait un peu; mais, à ma prière,
                    elle me le rendit, et j' en pris mille ensuite. Je venais de la tutoyer comme
                    amant; je voulus l' engager à en faire de même. Elle hésita; enfin, elle refusa
                    de me donner cette marque de familiarité. Nous soupâmes ensemble. Si tous mes
                    lecteurs devaient être affectés comme moi, je ferais un <hi rend="italic">
                        journal, </hi> et il serait assez intéressant; il montrerait la gradation de
                    cette passion impérieuse et cruelle, qui naît en nous sans consulter la raison,
                    et que la raison, soutenue du mépris, de l' indignation, ne réussit pas toujours
                    à détruire. La mère de Sara s' aperçut aisément de la passion naissante que m'
                    inspirait sa fille. Le lundi, j' allai saluer les dames le matin, à ma première
                    sortie:" nous dînerons ensemble, " me dit la mère; " faites vos affaires; nous
                    ne nous mettrons à table qu' à trois heures, ou même plus tard; et en sortant de
                    table, nous irons à une comédie bourgeoise. Cela ne sera pas superbe: ce sont
                    des acteurs du commun; mais nous rirons. D' ailleurs, j' ai des billets de l'
                    auteur d' une pièce nouvelle qu' on y donnera; il a été mon pensionnaire, et je
                    ne veux pas le désobliger. " j' acceptai avec transport, ravi d' avoir une
                    journée de plus la compagnie de ma chère Sara. Nous partîmes d' assez bonne
                    heure. En chemin, Sara me dit: " je vous demande de l' indulgence pour l'
                    auteur; maman vous a trompé, en vous disant que la pièce est d' un de ses
                    pensionnaires. Elle est d' une fille de ma maîtresse, de Mlle <hi rend="italic">
                        Amey </hi> l' aînée; j' en ai une copie dont je veux vous faire présent.
                    Soutenez la pièce, je vous prie! " je le promis. Arrivés au théâtre, nous fûmes
                    placés très avantageusement. On donna d' abord un drame de M <hi rend="italic">
                        Mercier, </hi> le <hi rend="italic"> déserteur; </hi> je n' avais pas encore
                    vu représenter cet ouvrage, plein de force et de pathétique; il fit sur moi une
                    impression prodigieuse. Pour Sara, elle en parut encore plus affectée, et ses
                    larmes donnaient aux miennes plus de douceur. On joua ensuite un petit
                    opéra-comique: <hi rend="italic"> on ne s' avise jamais de tout; </hi> enfin la
                    pièce nouvelle. Le commencement ne me toucha pas beaucoup. Sara me regardait en
                    tremblant. J' ignorais l' intérêt qu' elle prenait à la pièce, je ne cherchais
                    point à la faire valoir; j' oubliaisquelle m' en avait prié. J' étais dans ces
                    dispositions, quand je trouvai un endroit délicieux, que j' applaudis avec
                    transport. Sara me pressa la main; elle me dit qu' elle se mourait d' envie de
                    m' embrasser. Je lui dis que j' avais le même désir. -" comment trouvez-vous la
                    pièce? -charmante. -vrai? -d' honneur. -elle est de moi. " à ce mot, je fus
                    transporté. Je croyais bien que Sara avait de l' esprit, mais je ne l' aurais
                    jamais soupçonnée d' être l' auteur de la pièce, quoique ce fût une vraie
                    misère. Je fis mille compliments à Sara, en vantant son esprit et ses talents.
                    Tout le monde vint la féliciter sur sa jolie bagatelle; mais elle ne parut
                    sensible qu' à mon approbation. Nous revînmes; et, favorisé par l' obscurité, je
                    la tins dans mes bras pendant la route. " je suis aimé d' une femme d' esprit,
                    jeune, belle, " pensai-je, " et je l' adore; quelle félicité m' attendait au
                    soir de ma vie! " le reste de la soirée, je fus dans l' ivresse. Et comme, au
                    commencement d' une passion, tout semble la favoriser, la mère de Sara et
                    Florimond se retirèrent de bonne heure, en nous disant que nous pouvions causer
                    le reste de la soirée, si cela nous amusait. Nous ne demandions pas mieux. -"
                    charmante fille! " dis-je à Sara, " votre mérite m' enchante! Qui vous eût
                    soupçonnée, à votre âge, d' avoir tant de capacité! -je vous ai déjà dit que j'
                    ai vu un certain monde: nous avons demeuré quelquetemps, ma mère, ma soeur qui
                    est morte, et moi, chez un homme fort riche, qui protégeait mon père; j' ai reçu
                    là une certaine éducation; mais ma soeur me surpassait; elle vous aurait
                    enchanté. -non, pas autant que vous... chère Sara, est-il vrai que vous
                    consentiez à être mon amie, ma consolation? -oui, oui, oui: vous serez aussi mon
                    ami et ma consolation; je veux que l' intimité règne entre nous. -elle fera mon
                    bonheur, donnez-m' en quelque signe, ma Sara? Quel signe? -tutoyez-moi? -ha! Mon
                    père! -une fille bien tendre tutoie quelquefois... -si je le savais... -rien n'
                    est plus certain... allons, dis-moi: papa, je t' aime de tout mon coeur. -papa,
                    je vous... je v... ce <hi rend="italic"> tu </hi> ne veut pas venir sur mes
                    lèvres. -je vais les en punir... voyons, à présent? ... -papa, je v... je t...
                    papa, je vous aime, et je t' aimerai toujours. -je t' adorerai jusqu' à mon
                    dernier soupir, ma jolie Sara. -aimable papa, mon dernier soupir sera pour <hi rend="italic"> toi. </hi> -le voilà, ce mot charmant! Tu l' as dit! - <hi rend="italic"> tu </hi> l' as entendu! ... s' il te fait plaisir, <hi rend="italic"> tu </hi> l' entendras... tous les jours... -ha! Plût à Dieu!
                    ... -que je <hi rend="italic"> te </hi> verrai. " le mardi, vers les dix heures,
                    la jolie Sara s' en retourna chez sa maîtresse. Après son départ, la mère monta
                    chez moi. " j' ai à vous parler, " me dit-elle, " au sujet de ma fille. Vous
                    voyez combien elle a de mérite! Je ne veux pas la donner à ce morveux de
                    Delarbre! ... vous a-t-elle confiéses sentiments à son sujet? -elle n' y pense
                    plus, " répondis-je, " et vous pouvez disposer d' elle; je vous en assure. -en
                    êtes-vous bien certain? -je crois l' être, madame. -hé bien, j' en doute encore.
                    Mais supposons-le! Il faut que je vous dise ma position actuelle. D' abord, je
                    vous annonce, moi, que je n' ai pas de préjugés... voici donc ce que je voulais
                    dire. Un M <hi rend="italic"> De Vesgou, </hi> qui me connaît depuis quinze ans,
                    offre de donner à ma fille vingt mille francs une fois payés; non pour qu' elle
                    soit sa maîtresse: ses vues sont honnêtes; il lui servira de père, si elle ne
                    veut que cela de lui: peut-être, si elle y consentait, serait-il son amant; ...
                    mais il ne l' exige pas. Ma fille refuse absolument d' accepter: si vous pouviez
                    l' y déterminer? ... je suis d' une santé chancelante, quoique j' aie l' air de
                    me bien porter; si elle venait à me perdre subitement, que deviendrait-elle? ...
                    au moyen de la somme que veut lui donner cet honnête homme, ancien protecteur de
                    son père, elle pourrait se faire une rente sur sa tête; car jamais elle ne veut
                    songer au mariage. " (il faut observer que je n' étais pas mariable, moi,
                    confident de la dame); " et avec ce que je lui laisserai, elle aurait assez pour
                    subsister honnêtement. Le temps s' écoule; la beauté passe; déterminez-la, je
                    vous en prie. -je n' ose vous promettre, " répondit-je, étonné de la commission
                    qu' elle me donnait, " de la déterminer, dans une chose aussi scabreuse, et où
                    les apparencessont contre les bonnes moeurs; cependant, la confiance que j' ai
                    en vous me fait croire que le fond est pur. -vous ne pouvez en douter; d'
                    ailleurs, si vous le voulez, vous dînerez avec M De Vesgou, que j' inviterai l'
                    un de ces jours; nous parlerons librement devant vous, après que je l' aurai
                    assuré de notre intimité: vous l' interrogerez, et vous jugerez par vous-même. "
                    j' acceptai la proposition, et nous changeâmes d' entretien. Mais, dans un
                    moment où il était question de moi, elle me dit: -" vous, par exemple, c' est
                    dommage! Vous êtes dans la maison; cela ne paraîtrait pas! " je fus plus que
                    surpris de ce langage singulier, ma fortune étant très bornée! Je ne parus pas
                    goûter son projet, qu' elle me faisait entrevoir assez clairement, et j' eus
                    dans l' idée que l' <hi rend="italic"> honnête homme </hi> aux vingt mille
                    francs était une sorte d' émule supposé, qu' on me présentait pour me faire
                    parler. Mais il était réel; il n' y avait que les vingt mille livres et l'
                    honnêteté des vues qui fussent chimériques. D' après cet entretien, je me tins,
                    ou je crus me tenir sur mes gardes, au sujet de Sara. Cependant j' attendis le
                    dimanche avec impatience, surtout les derniers jours. Ceci aurait dû m' inspirer
                    de la défiance sur mes sentiments, déjà trop tendres; mais ce qui me rassurait,
                    c' est que je n' étais pas fâché de voir partir Sara, lorsqu' elle s' en
                    retournait chez ses maîtresses; je croyais bonnement que je m' ennuyais de sa
                    vue. C' était bien une autre cause quiagissait sur moi! Les sensations qu' elle
                    me causait étaient si délicieuses et si vives, qu' elles fatiguaient mes
                    organes; c' était le besoin de repos, et non l' ennui, qui me faisait désirer
                    quelquefois le départ de Sara! ... cette erreur funeste établit ma sécurité; car
                    je devais, plus que jamais, redouter l' amour... Sara revint chez sa mère dès le
                    samedi soir. Un instant après son arrivée, elle monta me rendre visite. Je la
                    reçus en amant, plutôt qu' en père; mais je ne le sentais pas... <hi rend="italic"> ô si mens non loeva fuisset! ... </hi> -" je ne puis rester
                    avec toi qu' un instant, papa; mon empressement à venir te voir a paru
                    surprendre; je ferai ma visite courte, afin que l' on croie qu' elle n' est que
                    de politesse. -charmante enfant! Tu as autant d' esprit et de délicatesse, que
                    de beauté! Je t' adore... je te chéris, " dis-je aussitôt, en me reprenant; " je
                    t' aime en tendre père! ... va, ma fille, retourne auprès de ta mère et de
                    Florimond; que ta réputation, même à leurs yeux, se conserve aussi pure, que tes
                    charmes sont touchants! " ... après l' avoir tendrement embrassée, suivant la
                    nouvelle manière qu' elle m' avait permise à sa dernière visite, je la renvoyai
                    avec un nouveau présent en livres: " voilà une excellente excuse! " lui dis-je;
                    " tu répondras, ma chère fille, que tu n' avais plus rien à lire, et que tu t'
                    es hâtée de me venir demander ces livres. " j' allai passer la soirée avec
                    elle.Le lendemain dimanche, 13 janvier, Sara vint me voir sur les onze heures.
                    Emporté par ma passion, je pris avec elle une liberté décisive: elle rougit;
                    mais à peine fit-elle de la résistance. Cette dernière circonstance me frappa,
                    et m' enhardit; cependant je me contentai de lui faire des caresses. Elle me
                    tint les discours les plus sensés, les plus affectueux. Je lui parlai des vingt
                    mille francs, et je lui demandai si elle croyait pouvoir les accepter, sans se
                    faire tort? (je disais cela bonnement à une fille qui venait de souffrir une
                    liberté décisive! Mais j' ai toujours été bonasse). Sara baissa la vue, rougit,
                    s' assit, et je vis des larmes dans ses yeux. Je la pressai de me répondre. -"
                    ha! Si j' osais parler! " je redoublai mes instances. Elles furent inutiles. Je
                    lui fis les plus tendres caresses, et elle y répondit; ensuite elle prit un air
                    riant: -" je vous dirai que, ma mère et moi, nous avons eu ce matin une dispute
                    à votre sujet. -ha! Ma charmante amie! Comment cela? -ma mère me disait: sais-tu
                    bien, ma fille, que Monsieur Nicolas a été bel homme, et qu' il l' est encore?
                    Si j' avais une inclination à faire, je la préférerais, par goût. -je ne veux
                    pas, maman! -pourquoi? -c' est que je le prends pour moi. -nous verrons qui l'
                    emportera: je l' aime beaucoup; je suis plus belle femme que toi; tu ne me
                    vaudras jamais. -je sais ce que vous êtes, et ce que je suis; c' est pourquoi je
                    ne veux pas que vous lui fassiez des avances. -nous verrons, nous verrons. -c'
                    esttout vu; je veux m' en faire aimer. -et quel moyen prendras-tu? -mais le bon
                    moyen. -tu l' aimeras? -ho! Je ne l' aimerai pas. -tu l' aimes? -si ça était?
                    -dame, en ce cas, écoute donc, je pourrais bien échouer. -ho bien oui, mais je
                    vous crains toujours. -je t' assure, Sara, que je l' aimerai. -je vous assure,
                    maman, que moi aussi. -je ne sais si je dois céder; car enfin, tu n' es qu' une
                    morveuse; et tu ne sauras pas conserver un coeur comme celui-là. -hé bien,
                    essayez-en! -ha oui! J' irai exposer un ami, mon plus ancien locataire, l' homme
                    que j' estime le plus, aux chagrins que pourrait lui causer une jeune tête de
                    dix-huit ans! -j' en ai dix-neuf; je voudrais en avoir vingt-cinq. -va, va, tu
                    n' es pas trop jeune pour plaire; ce n' est que pour être constante. -je le
                    serai. -si j' en étais sûre... -soyez-le, maman: j' ai trouvé l' homme qu' il me
                    fallait... 3 Sara fut interrompue en cet endroit, par sa mère, qui vint encore
                    me trouver, pour me prier de faire une nouvelle lettre, plus <hi rend="italic">
                        sèche </hi> que la première, au père du jeune Delarbre. Je pris la plume, et
                    la mère et la fille me quittèrent, pour me laisser écrire. Je dînai avec elles
                    et Florimond; nous passâmes ensemble une partie de l' après-dînée. Sara chanta,
                    en s' accompagnant de la guitare! Elle déclama un rôle de <hi rend="italic">
                        Zaïre, </hi> qu' elle apprenait, et qu' elle rendit avec beaucoup de
                    sensibilité. Elle me proposa ensuite de la diriger quelque jour, dans la
                    compositiond' un ouvrage. Ce que je promis. Je me retirai à cinq heures, suivant
                    mon usage, pour aller travailler. à sept, Sara se fit entendre à ma porte. Je la
                    revoyais toujours avec un nouveau plaisir. Je la portai jusque sur sa chaise; je
                    lui pris mille baisers, et je la remerciai de sa visite. Elle paraissait ravie
                    de la tendresse que je lui montrais; elle me dit les choses les plus agréables,
                    et reprit sa conversation du matin en me tutoyant. " j' ai répondu à ma mère,
                    comme je te le disais, que tu étais l' homme qu' il me fallait. Et c' est l'
                    exacte vérité. Quel bonheur, pour une jeune personne de mon âge, et dans ma
                    position, de trouver, dans notre maison même, un homme d' esprit, de bonnes
                    moeurs, de bon conseil, qui veuille bien me tenir lieu du père qui m' a
                    abandonnée! " un baiser voluptueux qu' elle me donna fut l' assaisonnement de ce
                    ravissant discours. Que je fus ému! ô dieu! De quelles délices l' existence de
                    l' homme peut être abreuvée! ... " que ton caractère me charme! " ajouta-t-elle;
                    " c' est une douce mélancolie, qui n' a rien de triste, même quand tu l' es,
                    papa; tu ne parais qu' intéressant! -ce compliment me flatte d' autant plus,
                    fille charmante, que je le crois vrai. Lorsque je suis douloureusement affecté,
                    au lieu d' être concentré, comme les autres hommes, j' aime à chanter des airs
                    touchants; ils adoucissent et les larmes qu' ils font couler, et ma douleur avec
                    elles. -quoi! L' ami papa, tu chantes dans la tristesse! -jechante, et je
                    pleure. Il y a longtemps que je ne chante plus que dans la douleur! C' est
                    depuis l' âge de seize ans où j' ai commencé d' être malheureux. Auparavant, je
                    chantais de joie, comme tout le monde. Aussi, ma fille, " ajoutai-je en riant, "
                    j' ai plus de plaisir qu' un autre à l' <hi rend="italic"> opéra; </hi> j' y
                    trouve la nature, que nos graves auteurs disent en être absolument bannie. -j'
                    aime à vous entendre: continuez, " me dit Sara. -" tu ne veux donc plus que je
                    te dise <hi rend="italic"> toi? </hi> -si, si, cher ami papa: continue. -ainsi,
                    ma Sara, si jamais j' avais des chagrins violents, que je ne voudrais pas te
                    confier, de peur que tu n' y fusses trop sensible, tu m' entendrais chanter.
                    Si... mais, non, jamais... -quoi? Quoi? Je veux le savoir? ... -hé bien, si j'
                    en avais, qui me vinssent de toi, mes accents seraient déchirants. -ce serait
                    une erreur de ta part; et si jamais je les entendais, je viendrais, je te
                    détromperais, et je te forcerais à chanter de plaisir, comme avant que tu eusses
                    seize ans. " deux ou trois baisers scellèrent sa promesse. J' étais ivre de
                    bonheur... ô Sara! Sara! Tu faisais un dieu d' un malheureux et faible mortel!
                    ... ce fut ce jour-là que je m' abandonnai sans réserve aux sentiments qu' elle
                    m' inspirait. Notre conversation devint ensuite plus vagabonde. Nous parlâmes du
                    jeune Delarbre: Sara me dit qu' elle le détestait, qu' elle ne voulait plus le
                    voir. Elle ajouta que son plan était de ne se point marier: que cependant, si
                    elle songeait un jour au mariage, jamaiselle n' aurait de goût pour les jeunes
                    gens; qu' elle préférerait un homme d' un certain âge: " du vôtre, par exemple;
                    mais s' il fallait choisir absolument entre un jeune homme et un tout à fait
                    vieillard, c' est le vieillard que je préférerais; je veux un protecteur, un
                    père, et non un jeune fou, qui me causerait mille peines, avec mon caractère
                    porté à la tranquillité. Voilà bien mes dispositions, et jamais je n' en
                    changerai. " j' étais charmé, je m' applaudissais! Moi, <hi rend="italic">
                        quarante-cinquenaire, </hi> et je me disais tout bas: " qui l' aurait pensé,
                    que le bonheur m' attendît à mon âge! Cette fille, que je vois depuis cinq
                    ans... depuis son enfance " (elle n' avait que quatorze ans quand je louai chez
                    sa mère), " que j' ai vu croître, embellir; que j' ai si souvent désirée, mais
                    sans oser l' espérer, elle est à moi! Elle se donne! Elle semble, par ses
                    dispositions, être faite pour moi! ... " -" qu' avez-vous? Qu' as-tu? " me dit
                    Sara, qui était en ce moment sur mes genoux, le bras passé autour de mon cou. -"
                    je pense à toi, charmante enfant! ... il faut te l' avouer, je t' aime depuis
                    longtemps; mais je te fuyais, effrayé de ta jeunesse et de ta beauté. -tu me
                    fuyais, cruel! Moi, qui n' aspirais qu' au plaisir de te connaître! -que
                    voulais-tu que je t' offrisse, ma Sara? Un coeur flétri par la douleur? - l'
                    est-il en ce moment? -non, le bonheur l' a dilaté. Tiens, mets-y ta chère main.
                    -oui, il bat! ... touche le mien. -il me paraît ému! ... -ha!C' est qu' il a...
                    -qu' a-t-il, ma divine Sara? - de l' amour. " (quel mot! Lorsqu' une fille de
                    dix-neuf ans l' adresse à un homme de quarante-cinq! ) -" ma chère Sara, " lui
                    répondis-je, ce n' est pas de l' amour que je te demande! Mais une sincère et
                    constante amitié. -et si j' ai de l' amour? -il cesserait trop tôt! Donne-moi
                    ton amitié, ta confiance... " (mes actions démentaient mes paroles, car c' était
                    en amant que j' agissais! Le coeur humain est inconcevable! ...) " ma chère
                    Sara, " continuai-je, " veux-tu connaître quels étaient mes sentiments pour toi,
                    il y a un an, deux ans? -oui, j' en serai ravie. -hé bien, tu vas voir, dans
                    cette historiette que j' ai insérée dans mes <hi rend="italic"> contemporaines,
                    </hi> comme je te considérais. En voyant chez vous Delarbre, je me figurais que
                    j' étais à sa place; que c' était moi qui t' aimais: j' exprimai les sentiments
                    que tu m' aurais inspirés, sous le nom de <hi rend="italic"> Chevilly; </hi> je
                    te nommai <hi rend="italic"> Adeline. </hi> ces tendres sentiments que je prête
                    à l' amant, je les avais; cette adoration qu' il marque, je désirais te la
                    marquer; ces dates de <hi rend="italic"> l' île Saint-Louis, </hi> je les fais à
                    présent; on y voit partout <hi rend="italic"> Ad ad </hi> (Adeline adorée).
                    Lisons ensemble cette histoire, mon adorable Sara, sois mon Adeline: tu me
                    rends, dès cet instant, aussi heureux que le fut De Chevilly. " nous lûmes l'
                    historiette, qui l' attendrit aux larmes. La voyant si sensible, et voulant lui
                    montrer comme je savais aimer, je lui fis l' histoire de mon attachement pour
                        <hi rend="italic"> Zéphire, </hi> cette fille généreuse que j' avaissi
                    tendrement aimée! Je vis couler des yeux de Sara les plus belles larmes que j'
                    eusse vues de ma vie. Je pleurai avec elle... -" quoi! C' est ainsi que vous
                    pensiez pour moi, avant que de me parler? -oui, ma chère Sara. -et vous ne me
                    disiez rien, quand vous me voyiez? -bien des raisons m' en empêchaient: mon âge,
                    le vôtre, mes chagrins, votre mère... -tes chagrins, ha! Je les aurais adoucis!
                    -adoucis-les à présent, mon adorable fille! Tu les connaîtras tous. -tous? -oui,
                    tous. -bon! Tu sauras aussi les miens. -quelle heureuse intimité tu me fais
                    espérer! -reprends où tu étais, cher papa. -j' avais encore une autre raison,
                    qui me faisait vous fuir: je vous croyais du dédain pour moi. -ha dieu! Et
                    comment cela? -un jour que j' étais descendu pour du lait, j' aperçus dans la
                    salle basse votre mère; j' y entrai pour la saluer. Vous y étiez avec cette
                    jeune voisine que j' avais il y a six mois. -Mlle <hi rend="italic">
                        Charpentier? </hi> -j' ignore son nom. Votre maman la pria de m' éviter de
                    sortir et lui donna mon pot. Elle le prit avec un air de dédain; je m' en
                    aperçus, et j' en fus peiné. à son retour, je lui fis mes excuses, elle vous
                    regarda en souriant. Vous lui répondîtes par un pareil sourire, qui me parut
                    aussi de dédain. Je m' en retournai confus, très fâché de m' être montré. -ha!
                    Cher papa! Que tu lisais mal dans mon coeur! Moi, qui ne soupirais alors qu'
                    après ta connaissance! Et Charpentier la désirait tout comme moi; tu t' es
                    trompésur nos sentiments. -je m' en félicite, ma fille. -une âme aussi sensible
                    que la tienne, papa, dut cruellement souffrir! -oui, je l' avoue. -je veux te
                    dédommager. " elle me fit des caresses enfantines que je lui rendis avec
                    attendrissement. Nous parlâmes ensuite de la solidité avec laquelle nous aimions
                    nos amis. Je lui vantai ma manière d' aimer; elle me peignit la sienne. " j' ai
                    à présent une amie, " ajouta Sara, " que j' aime tendrement: c' est ma
                    maîtresse. La longue maladie d' une mère, qu' elle vient de perdre, des dettes,
                    des chagrins... des chagrins que je ressens aussi vivement qu' elle-même, la
                    mettent dans le plus cruel embarras... que je voudrais être riche, pour la
                    pouvoir obliger! ... ma mère leur a prêté, mais si durement! à un si fort
                    intérêt! ... -comment! à intérêt! -je ne l' avouerais pas à un autre qu' à mon
                    papa... si vous connaissiez ma mère! ... je suis bien malheureuse! " (que je fus
                    touché de ce langage, que les larmes accompagnèrent! ) " si vous saviez comme
                    elle est dure! Comme elle m' a traitée! ... mais je me tais. -chère, chère
                    enfant! " m' écriai-je, " oui, je jure d' être ton père! Je t' en servirai, ma
                    Sara; je te dédommagerai des duretés de ta mère, par mon tendre attachement...
                    je sais qu' elle t' a été dure. Combien de fois ne l' ai-je pas entendue d' ici
                    se livrer à des emportements... contre toi! ... ma chère fille! C' est notre bon
                    destin à tous les deux qui nous a rapprochés... j' ai des enfants ingrats, tuas
                    une mère dure... unissons nos intérêts, soyons tout l' un pour l' autre, et
                    tenons-nous lieu de la nature entière! -je ne vous dis pas tout, " reprit Sara,
                    la larme à l' oeil. -" hé! Pourquoi ne pas me le dire, chère fille? Je ne veux
                    le savoir que pour remédier, si je puis... -cela ne se peut pas encore... si...
                    mais je crains d' être indiscrète... vous pouviez obliger mon amie? ... un louis
                    qu' on vous rendra dans deux mois, suffirait pour demain, quand je m' en
                    retournerai. " j' en glissai deux dans sa main, que je baisai. Nous descendîmes
                    ensuite pour souper ensemble chez sa mère: j' y faisais apporter de chez le
                    traiteur, lorsque je m' invitais moi-même, quelque gros oiseau, qui servît
                    ensuite à plusieurs repas de cette femme intéressée. Le lendemain matin, croyant
                    Sara partie, je chantais dans l' escalier. Elle était dans une pièce d' entrée.
                    Elle tressaillit sur sa chaise (à ce que je sus ensuite). " qu' avez-vous? " lui
                    dit sa mère. -" monsieur Nicolas chante! -hé bien, c' est qu' il est content!
                    -ho non! Il m' a dit un jour qu' il ne chantait jamais que lorsqu' il avait
                    quelque peine, et il en a sûrement! -allez le voir. " Sara monta chez moi. " qu'
                    avez-vous? " me dit-elle avec intérêt. -" ha! Ma chère Sara! Je vous croyais
                    partie! ... j' ai donc le bonheur de te voir encore! -était-ce le sujet de votre
                    peine? -je n' en ai plus d' autres... depuis hier. " et je lui pris un baiser,
                    qu' elle merendit. -" je m' en vais partir, " reprit-elle; " mais si j' apprends
                    que vous ayez chanté... -non, je ne chanterai plus. -je veux dire, de chagrin.
                    -tu les préviens tous, ma chère fille. -voilà comme je vous aime... mais
                    adieu... " j' ajoutai aux deux louis qu' elle m' avait demandé la veille, un
                    troisième caché dans un petit étui d' almanach, et elle s' en alla très
                    contente. Une nouvelle semaine s' écoula. Elle revint le samedi suivant, et je
                    ne la vis qu' en sortant, pour aller à mes affaires, avant souper. " j' allais
                    monter chez vous, mon papa, " me dit-elle. -" venez; j' y retourne. " nous y
                    allâmes ensemble. J' étais réellement épris. Je louai sa figure, ce soir-là; je
                    lui jurai qu' elle était la seule femme qui eût quelque pouvoir sur mes sens. Je
                    sortis ensuite, et je lui promis de venir souper avec elle. J' apportai pour la
                    première fois ma crème de riz, que nous avons mangée ensemble près d' un an, à
                    quelques jours près. Cette sorte de souper particulier avec Sara, cimenta notre
                    liaison. Nous étions comme le mari et la femme, ou le père et la fille; nous
                    avions le même potage, auquel personne ne touchait que nous, quoique nous
                    fussions tous quatre, Sara, sa mère, De Florimond et moi, à la même table. Ces
                    soupers furent les plus doux moments de ma vie, et le plaisir dont la privation
                    m' a, dans la suite, coûté davantage... le lendemain, Sara vint sur les onze
                    heures. Nous eûmes un tendre entretien. Je m' émancipai beaucouptrop! Je fus
                    prêt à triompher... un discours qu' on m' avait répété dans la semaine, au sujet
                    du jeune Delarbre, me donnait de la hardiesse, et me faisait penser: " si elle a
                    déjà cédé, pourquoi ne serais-je pas heureux? ... " Sara me résista, mais de la
                    manière la plus obligeante; je ne l' en aimai que davantage. Après un nouveau
                    présent en livres, elle me laissa, jusqu' au dîner, qu' elle vint me chercher
                    pour se mettre à table. J' eus pendant tout cet agréable repas, le joli pied de
                    Sara sur le mien. Je me retirai comme les autres jours, et Sara ne manqua pas de
                    venir me voir à sept heures et demie. Cette soirée fut celle des confidences.
                    Sara était entrée fort gaie. Je la reçus comme une divinité: elle était pour moi
                    celle du bonheur. Tout à coup, et sans que nous eussions encore rien dit qui la
                    pût affliger, un nuage de tristesse se répandit sur son aimable physionomie, ses
                    yeux devinrent humides et les larmes coulèrent. Je fus surpris et effrayé: -"
                    qu' a donc ma chère fille? " lui dis-je vivement, " qu' a-t-elle? ... confie tes
                    peines à ton père, ma charmante amie! -ha! S' il savait combien je suis
                    malheureuse? -malheureuse! Comment, par qui, depuis quand, ma chère enfant? -je
                    l' ai toujours été! -toujours été! ... ha! Puissé-je diminuer ce cruel malheur!
                    -oui, vous le pouvez, croyez-moi! Car vous l' avez déjà diminué: votre
                    connaissance est le plus grand bonheur qui me pût arriver. Vous serez mon
                    soutien, mon appui... j' ai une mère " (des larmes)... " elle metourmente...
                    pour accepter un homme que je déteste... qu' il garde ses vingt mille francs!
                    -s' il a des vues malhonnêtes, je vous approuve, ma fille... ma chère Sara! "
                    (elle mit son visage dans mon sein). -" ha! Si je vous disais tout! -hé bien,
                    dis-le-moi, ma chère fille, dis-moi tout. -je n' ose. -et pourquoi n' oses-tu
                    pas te confier à ton père? Je le suis par mon choix, c' est la meilleure
                    manière, et tu es plus ma fille que si le hasard et la nature t' avaient donnée
                    à l' homme qui te presse dans ses bras! ... parle, ma fille. -j' ai toujours été
                    malheureuse... dès l' enfance... ma mère... a fait mourir ma soeur de chagrin...
                    moi, plus insensible alors, j' étais étourdie, folle, riant toujours... j' ai
                    bien changé depuis quelques années! Et je suis devenue sérieuse, comme vous me
                    voyez! ... combien j' ai souffert! aujourd'hui même, je ne saurais la voir,
                    toute ma mère qu' elle est, sans trembler... elle me fait horreur! ... sa
                    marche, quand elle arrive où je suis, glace encore mon sang et me cause une
                    révolution: vous avez dû vous en apercevoir deux fois! " (en effet, elle avait
                    frissonné aux deux fois que sa mère était entrée chez moi). " dans mon enfance,
                    j' ai souvent manqué de me tuer, par la crainte que j' avais d' elle... un jour,
                    quand nous demeurions dans une rue du <hi rend="italic"> marais, </hi> chez un
                    menuisier, elle m' avait défendu de sortir de la chambre. J' aimais tant à
                    courir que je ne pus me contenir. Je vins sur l' avance de la boutique, où je
                    grimpai, ayant l' oeil attentif sielle ne revenait pas. Je crus l' apercevoir de
                    loin, et mon empressement fut si grand que, ne songeant pas que j' étais montée
                    si haut, je me jetai par terre, et tombai sur quelque chose d' aigu qui me fit
                    ici " (montrant l' endroit) " une blessure dangereuse dont je n' osai parler...
                    nous étions alors bien dans la misère! Elle ne savait que faire, et je crois qu'
                    elle... " (se cachant les yeux) " car je lui voyais tous les jours amener
                    quelqu' un de nouveau chez nous. On me faisait cacher dans un petit cabinet.
                    Mais ce qui ne me laisse presque pas lieu de douter, c' est qu' un soir elle me
                    prit par la main, en me disant: " allons, Sara, viens voir si nous ne pourrons
                    pas <hi rend="italic"> faire un homme! " </hi> ce fut le visage caché dans mon
                    sein que Sara prononça ces paroles. Dans un premier mouvement, je la repoussai;
                    je me levai, transporté de fureur; puis, me calmant aussitôt, pour passer avec
                    rapidité à un sentiment contraire, je la pris dans mes bras, et je lui dis, en
                    laissant ruisseler mes larmes sur elle: -" tu n' as plus de mère, ma Sara; non,
                    cette femme n' est plus ta mère! Mais je te le jure par Dieu même, tu as un
                    tendre père en moi! " Sara me remercia par un baiser, tel qu' une fille honnête
                    le donne à un tendre père. -" ce n' est pas tout, mon cher papa. Si vous saviez
                    quels traitements elle m' a fait essuyer! J' étais, durant l' été, par une
                    chaleur extrême, renfermée dans le petit grenier, avec du pain et de l' eau,
                    sans pouvoir sortir ni parler à personne; elle me regardait comme une bête
                    destinée à son avantage particulier, et dont elle prétendait se servir, lorsqu'
                    elle le jugerait à propos... -ou plutôt, ma chère fille, " interrompis-je, "
                    elle ne vous traitait si mal que pour vous rendre plus résignée à ses volontés;
                    elle pensait que la moindre bonté qu' elle vous marquerait ensuite, aurait à vos
                    yeux le charme de la nouveauté; que cela vous disposerait à faire tout ce qui
                    lui plairait. -je vois que vous la devinez, " reprit-elle; " ce que j' ai à vous
                    conter confirme parfaitement votre conjecture. Je sais que dans les
                    commencements que vous avez demeuré dans la maison, elle vous a raconté le trait
                    de cette femme qui occupa votre demeure, et qui, disait-elle, me prostituait à
                    un avocat. La vérité est que cet avocat venait à la maison pour moi, du
                    consentement de ma mère, qui m' avait recommandé de ne pas faire la difficile.
                    Mais cet homme m' ayant prise en affection, il me conseilla de rester honnête,
                    en m' attachant à lui seul. Ma mère l' écoutait. Elle entra dans un moment où il
                    m' embrassait, environ un demi-quart d' heure après ce qu' il m' avait dit; elle
                    se jeta sur lui comme une furieuse, en criant qu' il voulait séduire sa fille,
                    et elle le mit à la porte, en le tirant par le collet. Depuis ce temps-là, je ne
                    pouvais plus le voir. Mais il obtint de la voisine, dont vous avez l'
                    appartement, qu' elle me recevrait chez elle, lorsque maman serait absente. Une
                    des clefs decette voisine ouvrait ma petite chambre du grenier: de sorte qu' un
                    jour que j' y étais renfermée, suivant l' usage, avec du pain et de l' eau, l'
                    avocat vint: la voisine m' ouvrit; le monsieur offrit de payer une collation;
                    mais il ne voulait pas l' aller chercher, de peur d' être aperçu dans le
                    voisinage. La voisine, de son côté, ne voulait pas me laisser seule avec lui...
                    de sorte qu' il fut dit que j' irais chercher la collation. Mais, par malheur,
                    comme j' étais au milieu de la rue, Florimond, l' espion, l' amant, l' esclave,
                    la dupe, le vil complaisant de ma mère, Florimond revenait chercher quelque
                    chose que sa <hi rend="italic"> dame </hi> avait oubliée; il me vit avec
                    surprise, et me gronda. Je ne savais que répondre. Je fus renfermée par lui, et
                    je n' osai plus sortir. Au bout d' une heure, ma mère arriva furieuse; elle se
                    jeta sur moi, sans m' interroger, m pinça les bras, en me tordant les chairs et
                    me relevant le visage à coups de poing. On mit un cadenas à ma porte, outre la
                    serrure, et il n' y eut plus moyen de me faire sortir. J' étais désespérée. Je
                    montai plusieurs fois sur la fenêtre, dans le dessein de me précipiter dans la
                    cour. Vous vous rappelez qu' un soir, elle vous priait de fermer la porte de la
                    grille sans bruit; elle regarda Florimond, et lui dit devant vous: " l' avocat
                    la fermait sans qu' on l' entendît. " elle donnait à entendre par là qu' il
                    venait auprès de moi la nuit. Mais il n' en est rien, je vous assure. Quand je
                    fus presque tout à fait grande, elle memit deux ou trois mois au convent. Mais
                    elle avait ses vues: c' était pour tirer meilleur parti d' une fille qui
                    sortirait du couvent. Aussi, mon cher papa, voici ce qui arriva lorsque j' en
                    fus sortie. Un dimanche, elle m' habilla superbement, et me mena au <hi rend="italic"> palais-royal. </hi> nous nous assîmes dans la grande allée.
                    Nous y étions depuis un quart d' heure environ, lorsqu' un homme d' un certain
                    âge, mis en robin, nous aborda d' un air aisé. Il salua ma mère, et se mit à
                    causer avec elle. J' avais l' air de fort mauvaise humeur, craignant que ce ne
                    fût une rencontre. Aussi, lorsqu' il m' adressa la parole, je ne lui répondis
                    que par monosyllabes. Malgré ce mauvais accueil de ma part, il continua, et
                    proposa un dîner à ma mère. Je remerciai pour elle en disant que nous avions
                    dîné. Mais elle n' en accepta pas moins. Elle se leva; et moi, peu accoutumée à
                    lui résister, je fus obligée de la suivre. Nous descendîmes à une belle maison,
                    et nous trouvâmes le couvert mis dans un salon superbe. Mais comme je témoignai
                    que je n' avais pas appétit, ayant mangé avant de sortir de chez nous, on me fit
                    passer dans une espèce de cabinet, où ma mère me laissa seule avec le
                    monsieur... je me dispenserai de vous dire le reste. Je m' évanouis... on fut
                    obligé d' appeler ma mère à mon secours... on dîna enfin, et, au milieu du
                    repas, le souvenir de ce qui s' était passé me fit encore trouver mal. On me
                    délaça, et on me mit au grand air surun balcon, qui donnait sur le jardin. L'
                    homme me témoigna le plus vif intérêt... en revenant, ma mère me parla des
                    grandes espérances qu' elle concevait. Mais je lui déclarai que je ne voulais
                    pas être entretenue, et que je préférais de travailler. Elle me répondit
                    froidement que j' en étais la maîtresse. Pour me calmer, et de peur que je ne me
                    plaignisse dans le voisinage, dès la même semaine elle me mit en apprentissage
                    pour les dentelles, chez une dame <hi rend="italic"> Amey, </hi> dont la maison
                    est fort honnête, et où j' ai toujours resté depuis. Mais elle me conduisit,
                    tous les dimanches et fêtes, chez le monsieur du <hi rend="italic">
                        palais-royal; </hi> et lorsqu' il venait dans la semaine, elle m' envoyait
                    chercher par Florimond. Ce fut chez cet homme que je vis le monde: il y avait
                    toujours grande compagnie à sa table: c' étaient des gens de condition, à la
                    vérité libertins; car ils n' avaient avec eux que des actrices; mais la
                    conversation n' en était que plus brillante. J' y ai vu <hi rend="italic"> Mlle
                        Arnould. </hi> comme j' étais modeste et timide, cette <hi rend="italic">
                        demoiselle, </hi> qui ne pouvait croire que je fusse malgré moi dans ma
                    triste situation, me regardait comme une fine mouche; elle disait souvent à <hi rend="italic"> M De Vesgou </hi> (celui qui paraissait m' avoir): " elle est
                    plus rusée que nous toutes, votre jolie flamande! " je rougis, et elle me lança
                    quelques épigrammes, auxquelles je ne répondis pas. Ce qui m' humiliait
                    beaucoup, c' était le rôle que faisait ma mère: grossière, relativementaux gens
                    avec lesquels elle se trouvait, n' ayant pas reçu l' éducation française, elle
                    en était souverainement méprisée. Elle le sentait (car elle ne manque pas d'
                    esprit; mais je le sentais davantage encore, ce mépris qui retombait sur moi),
                    et pour s' en venger, elle lâchait des réponses mortifiantes, sans égard pour la
                    condition: ces réponses grossières n' étaient point bêtes; au contraire; et c'
                    est ce qui les rendait plus piquantes. Elles l' étaient au point, qu' un jour,
                    un duc se leva de table, appela M De Vesgou, et lui dit qu' il ne viendrait
                    jamais chez lui, quand cette femme y serait (parlant de ma mère). M De Vesgou la
                    prit en haine, et lui fit essuyer toutes sortes de mortifications, qu' elle
                    souffrait par intérêt. En effet, elle me vendait à beaux deniers comptant. J'
                    étais parée, et elle empochait les louis. On la vit alors passer de l' étroit
                    nécessaire, que Florimond lui avait procuré, à la plus grande aisance. Elle prit
                    sa maison à bail, et aurait pu, dit-on, l' acheter. Cependant M De Vesgou m'
                    était fort attaché, quoiqu' il n' eût pas lieu d' être content de moi; car je le
                    maintenais dans les bornes... il me disait quelquefois: " est-il possible qu' il
                    faille passer par cette femme pour aller à vous! Je vous adorerais; vous seriez
                    tout pour moi, et mon héritière un jour, sans cette créature; mais l' idée qu'
                    elle profite seule de mes présents et de mon amitié pour vous, en tarit la
                    source: je me fais un scrupule de solder le vice, la bassesse... tâchez devenir
                    me voir seule; vous serez plus en sûreté avec moi seul, qu' elle vous
                    accompagnant: je sais ce qu' elle m' a dit et m' a offert. " je pleurais à ces
                    discours. Dès que j' étais de retour chez ma mère, je me hâtais de demander à
                    retourner chez mes maîtresses; car la mère étant morte, je continuai de rester
                    avec ses deux filles. Je les aimais tendrement à cause de leur honnêteté; j' en
                    étais tendrement aimée à cause de mon attachement pour elles. C' est de cet
                    asile, où je n' avais que de bons exemples, où je vivais avec des filles de
                    bonne maison, bien élevées, qui ne respiraient que l' honneur et la vertu, c'
                    est de cet asile, dont Florimond venait m' arracher au milieu de la semaine,
                    pour aller écouter des propos singuliers, soit de la part de M De Vesgou, soit
                    de celle d' un M <hi rend="italic"> Legrainier, </hi> que je haïssais encore
                    davantage, mais que ma mère ménageait le plus, par des raisons particulières. Il
                    la servait de son crédit, quand elle avait besoin, sans trop s' embarrasser de
                    la délicatesse: voilà pourquoi il lui est précieux. J' ai cessé de voir M De
                    Vesgou, il y a environ huit mois. Ma mère a voulu le faire remplacer entièrement
                    par M Legrainier, qui offre encore aujourd'hui les vingt mille francs; mais je
                    lui ai déclaré que je ne voulais plus d' autre homme qu' un mari. Le hasard
                    ayant alors fait trouver à ma mère un pensionnaire, dans M Delarbre, je crus que
                    c' était là le mari qui m' était destiné. Mais je vois qu' il n' enest rien, et
                    que c' était à l' amitié d' un homme du plus rare mérite que le sort me
                    réservait... voilà, cher papa, ce que je puis vous raconter de mon histoire. Car
                    je ne dis pas tout! ... -hé! Pourquoi, chère fille? ... ha! Que tu me deviens
                    intéressante! ... mais dis-moi tout, je t' en conjure! -non, cela ne se peut
                    pas! -je ne vous le demande plus, Sara. -mon bon ami, " dit-elle alors, " on
                    nous attendrait pour souper; descendons. " c' était le 21 janvier que Sara me
                    fit cette confidence. Le lendemain lundi, ne voyant pas Sara, que j' avais
                    attendue pour recevoir son adieu ordinaire, je descendis. Mais quelle fut ma
                    surprise d' entendre une querelle, des pleurs, des cris. <hi rend="italic"> la
                        mère. </hi> " vous êtes une putain. " <hi rend="italic"> la fille,
                        sanglotant. </hi> " si je ne le suis pas, ce n' est pas votre faute: vous y
                    avez fait tout ce que vous avez pu. " <hi rend="italic"> la mère. </hi> " ha!
                    Insolente! Attends! Attends! ... " des pleurs, des cris de la part de la fille.
                    J' entrai, craignant que ma chère Sara ne fût maltraitée. <hi rend="italic"> la
                        mère. </hi> " une fille, monsieur! Qui me répond des impertinences! " <hi rend="italic"> moi. </hi> " ma chère Sara! Calmez-vous. " la mère étant
                    passée dans l' autre chambre, je pris la main de ma jeune amie, qui me reçut
                    assez mal. Cependant elle se calma, et se disposa aussitôt à retourner chez ses
                    maîtresses. Je la laissai s' habiller, et j' attendis qu' elle vînt me voir.
                    Mais on ne lui permit pas de monter apparemment, ou elle ne l' osa pas. J' étais
                    à la fenêtre; je la vis sortir, et elle passa du côté de la rued' où je pouvais
                    la voir plus longtemps. Je descendis un instant après. J' entendis soupirer la
                    mère. J' entrai auprès d' elle pour la consoler. Alors cette abominable femme,
                    prenant un ton hypocrite, me dit en pleurant, en poussant des cris étouffés: "
                    n' est-il pas bien malheureux, de n' avoir qu' une enfant et de la voir aller
                    chez les autres! De ne pouvoir la garder chez soi! -hé! Qui vous en empêche,
                    madame? -ha! Monsieur! Tout ce qui reluit n' est pas or, et je ne veux pas être
                    à charge à mes amis! -ce que je pourrai, madame, est à votre service. Prenez
                    mademoiselle votre fille chez vous; je me ferai un plaisir et un devoir d' être
                    votre société. -hé bien, monsieur, prenons-la: nous lui donnerons mon second,
                    qui va être libre; nous le meublerons à nous deux: je suis sa mère; vous lui
                    servirez de père... " je consentis, j' applaudis à cette idée sans concevoir de
                    soupçons... insensé! Qui ne voyais pas la finesse de cette femme! Qui ne
                    concevais pas que j' étais le sujet de la querelle entre la fille et la mère!
                    Que celle-ci, toujours impatiente, voulait que celle-là précipitât l' instant de
                    la récolte; tandis que Sara, qui avait pris avec moi un rôle honnête, et qui
                    sans doute y prenait du plaisir, sentait que la précipitation était impossible!
                    ... remonté chez moi, je fis cependant quelques réflexions: je trouvai
                    extraordinaire qu' une femme impérieuse, que rien n' avait jamais pu dompter que
                    l' intérêt, pleurât, criât de la séparation volontaire et momentanée d' avec une
                    fille, qui n' allait qu' à deuxou trois cents pas, et que par conséquent elle
                    était libre de voir tous les jours, à toutes les heures; que d' ailleurs, elle
                    pouvait reprendre chez elle, puisque le temps d' apprentissage était achevé
                    depuis longtemps, et que la fille savait l' état qu' elle lui avait donné. Mais
                    ces réflexions glissèrent légèrement. Le jour suivant, en allant saluer cette
                    mère affligée, que je trouvai fort contente, elle me remit une lettre que sa
                    fille lui avait laissée pour moi la veille. Comme elle ne savait pas déchiffrer
                    le français, je crus devoir, par politesse, la décacheter sur-le-champ, et la
                    lire. Voici ce qu' elle contenait: première lettre de Sara, à M Nicolas "
                    monsieur et cher papa: ta fille sait de toi-même que tu as toujours été
                    malheureux; quoi! Serait-il possible que le dieu de la nature eût oublié mon
                    père! Non, non; c' est parce que tu ne m' as pas fait l' aveu de tes peines, que
                    tu as été malheureux: parle actuellement à ta fille, et crois qu' elle se
                    sacrifierait entièrement pour toi; oui, elle donnerait la moitié de sa vie, pour
                    te rendre heureux. Je te prie de croire que ce sont là les véritables sentiments
                    d' amitié, de tendresse, d' attachement qu' a ta fille, et qu' elle doit avoir,
                    puisque c' est elle-même qui a fait choix de son papa. Ma plume est trop faible
                    et trop peu exercée, pour te dire tout ce que je pense. Au bonheur de te voir,
                    mon papa! Je finis, en te souhaitant le bonheur que tu mérites, et une vie qui
                    ne finisse qu' avec la mienne. Ta fille jusqu' au tombeau. " ha! Qu' on me donne
                    une âme sensible, qui ait aimé, pour connaître, pour sentir l' excès de mon
                    bonheur, à cette lecture! ...il y avait sur l' adresse, qui était la mienne: <hi rend="italic"> " maman le sait " ; </hi> mais je ne m' en aperçus pas, et j'
                    observai, en lisant, de changer le tutoiement en vous. Je l' avouerai: cette
                    lettre si tendre, qui portait si bien l' empreinte de la véracité, fit nager mon
                    coeur dans une joie délicieuse! Je me crus sincèrement aimé; je n' eus pas le
                    moindre doute: " aimable Sara! " pensais-je, " mon bon génie t' a destinée à me
                    donner tous les plaisirs! ... " la huitaine qui s' écoula m' ennuya infiniment.
                    Je désirais Sara avec une inconcevable ardeur. On s' en aperçut apparemment.
                    Sara revint au milieu de la semaine: mais elle ne resta qu' une demi-journée.
                    Elle monta me voir, en m' annonçant qu' elle allait repartir. Ma joie et ma
                    douleur parurent presque simultanément. Sara me consolait par ses tendres
                    caresses. -" cesse, " lui dis-je, " chère amie! Ou tu ne feras qu' augmenter mes
                    regrets. " elle partit; et à l' instant où je rentrai, je trouvai sous ma porte
                    le billet suivant: seconde lettre " mon cher bon ami: tu m' as l' air inquiet,
                    rêveur, chagrin? Dis-moi un peu ce que tu as? Est-ce parce que je m' en vais?
                    Non, sans doute! Tu aurais grand tort! Ce n' est que mon corps qui va
                    disparaître: pour mon coeur, je le garde pour maman et pour toi; oui, pour toi,
                    mon papa, pour toi seul. Adieu. Mon retour au plus tôt possible. Tâche un peu de
                    t' égayer; sans quoi, je te bouderai à mon retour à la maison. " ce fut à l'
                    occasion de ces deux lettres, ravissantes pour un amant (et un amant de mon
                    âge), quoiqu' elles ne soient pas des chefs-d' oeuvre, que j' offris à Sara de
                    lier une correspondance, qui la formerait au style épistolaire. C' était le
                    jeudi qu' était venue Sara; je n' eus que deux jours à l' attendre. à son
                    arrivée, le samedi soir, nous lui annonçâmes qu' elle ne retournerait plus chez
                    sa maîtresse. Elle en parut dans le ravissement, elle qui ne pouvait auparavant
                    rester deux jours de suite chez sa mère. Lorsqu' elle monta chez moi, elle me
                    fit ses tendres remerciements. " je te verrai donc tous les jours, ma chère
                    fille! " lui dis-je en la pressant dans mes bras. " ha! Je serai heureux,
                    puisque mon bonheur est l' effet de ta seule présence! Ma Sara! Fille aimable!
                    Fille adorée de ton tendre père! Qui pourrait croire que, pendant cinq ans, j'
                    étais auprès d' un trésor semblable à toi, sans songer à m' en saisir! ... je
                    cherchais le bonheur; et il était à ma porte! ... mais je le tiens, et il ne m'
                    échappera plus! " nous descendîmes ensemble. Après le souper, la mère nous
                    laissa quelques instants seuls. -" à demain, papa, " me dit ma jeune amie; "
                    nous causerons beaucoup plus amplement. " le dimanche était le 29 janvier...
                    puis-je dire que ce fut un jour heureux? ... Sara vint me voir à midi. Je l'
                    attendais avec impatience, et deux fois dans la matinée j' étais entré chez
                    elle, en disant que j' avaisdes livres à lui donner, mais que je ne voulais pas
                    les lui descendre. J' étais alors à peu près instruit des assauts que cette
                    jeune personne avait essuyés; je ne doutais pas qu' il n' y eût longtemps qu'
                    elle avait perdu cette fleur précieuse, qui ne renaît jamais. Ma délicatesse en
                    souffrait; mais les désirs y gagnèrent une inconcevable vivacité... je résolus
                    de sonder sa vertu présente, bien déterminé, ou à m' arrêter, si elle était
                    réelle, ou à l' attacher à moi par le plaisir, si elle en avait le goût. Car j'
                    étais décidé à lui abandonner mon coeur, quelle qu' elle eût été. C' était un
                    parti pris. (ne vous irritez pas contre moi, honnête et prudent lecteur; je l'
                    ai payé assez cher pour ne devoir intéresser que votre pitié! ) Sara se fit
                    enfin entendre à ma porte par une petite toux (comme tout intéresse dans l'
                    objet qui nous a charmés! Je tressaille encore, lorsque je crois en entendre une
                    semblable! ) je courus ouvrir. Qu' elle était belle! Que d' attraits! Que de
                    fraîcheur! Quel goût dans sa parure négligée! Les Grâces avaient arrangé ses
                    beaux cheveux; la volupté, son fichu, son corset, ses jupes, sa chaussure; la
                    volupté excitait jusqu' à l' aimable sourire qui se traça sur son joli visage. "
                    me voici, papa! ... le pauvre papa! Je l' ai fait bien attendre! Mais ce n' est
                    pas la faute de sa fille: elle a une mère, et cette mère est bien capricieuse!
                    Il faut bien prendre garde de ne pas la blesser, de ne pas la faire se cabrer.
                    Si un <hi rend="italic"> je ne veux pas que vous montiez là-haut </hi> était une
                    fois sorti de sa bouche,il n' y aurait plus de remède, et ta fille en serait au
                    désespoir. Quand on risque tout, il n' est pas permis de hasarder. -je te vois,
                    charmante, raisonnable fille, et je suis trop heureux! Dès le premier instant de
                    ta venue, toutes les peines de l' absence sont suspendues jusqu' à celui de ton
                    départ... viens ici, ma belle Sara, viens sur mes genoux! " elle y vint, avec
                    cet aimable abandon... faible langage! Tu ne le rendras jamais! Après les
                    premières caresses de l' amitié, qui me furent rendues, je devins entreprenant;
                    mais j' observais avec une attention scrupuleuse la conduite de Sara. Elle
                    résista, et, fidèle à mes principes, je m' arrêtai: ne pouvant être heureux, je
                    fus tendre, et jamais je ne lui avais encore si vivement exprimé les sentiments
                    qu' elle m' inspirait! Sara était dans mes bras, et sur mes genoux: un de ses
                    bras passé sur mon ou m' étreignait doucement; son sein, vivement agité,
                    pressait mon coeur; ses yeux, fixés sur les miens, paraissaient exprimer la plus
                    vive tendresse. Je sentis au fond de mon âme la conviction d' être aimé: elle se
                    dilatait; je m' agrandissais; je n' étais plus un mortel, j' étais un dieu; je
                    sentais une existence délicieuse, noble (le bonheur élève l' âme! ); le reste du
                    genre humain ne m' inspirait plus que le tendre intérêt de la bienveillance.
                    Quelle situation! Et que faut-il autre chose, pour être un dieu? ... après une
                    silencieuse jouissance de Sara et de moi-même, ma langue se délia, pour se
                    prêter à la plénitude de mon coeur: " ma fille, " dis-je d' unevoix syncopée, "
                    ma déesse, mon ange; divine source de ma félicité! Quel charme tu répands sur
                    ton ami, ton tendre ami! Ha! Ma Sara, la plus chère moitié de moi-même, je ne
                    respire plus que pour toi! Je t' abandonne mon existence; elle ne peut être
                    heureuse que par toi! ... que, de ce moment, tout nous soit commun, peines,
                    fortune, plaisirs; tout, ma Sara! Tu es ici chez ton père. Dispose en maîtresse,
                    en fille bien-aimée. C' en est fait, je suis à toi. -je suis à toi, "
                    répéta-t-elle, avec un baiser. -" tu es à moi! -j' y suis, j' y suis, j' y suis:
                    j' y veux être toujours. -tu embelliras le soir de ma vie. -il n' est pas si
                    tard! -non, tu me rajeunis; il me semble que je suis à ton âge. -puissé-je
                    prendre de tes années, aimable papa! ... donne-m' en, donne-m' en! ...
                    laisse-moi croire que je t' en ai pris! ... oui, ze t' en ai pris; z' ai trente
                    ans: dis-moi que ze parais trente ans; ze le veux... -reste jeune, mon adorable
                    amie; la jeunesse te va si bien! Elle est si raisonnable en toi! ... " en ce
                    moment, une voix nous appela. C' était celle de Florimond. -" c' est le jaloux!
                    " me dit Sara; " il ne prétend rien à moi, et il l' est de tout ce qui m'
                    approche. Je ne te quitte pas: nous dînons ensemble; mais je descends. " la
                    mère, Florimond, et Sara devaient tous trois sortir pour affaires, dans l'
                    après-dînée. Ce fut ce qu' on nous dit à table. Un tendre regard exprima la
                    douleur que ma jeune amie en ressentait; son piedmignon pressa le mien: tout est
                    organe du sentiment, quand on aime, et celui-là n' est pas le moins expressif.
                    Je me mis au travail, dès que Sara fut partie, afin d' avoir plus de temps à lui
                    donner, lorsqu' elle reviendrait. à huit heures, elle se fit entendre. Avec quel
                    plaisir je la reçus! ... elle entra chez moi un papier à la main: " nous avons
                    été voir un des compatriotes de M Delarbre, " me dit-elle, " pour l' engager à
                    écrire à son ami, qu' il fasse payer maman. Dans un instant où il a pu me parler
                    sans être vu, il m' a remis une lettre, que je viens lire ici. Je compte vous la
                    laisser, pour la renvoyer, avec la réponse que je vais y faire. " en même temps,
                    elle me donna la lettre... -" lisez-la d' abord, ma chère fille, " lui dis-je; "
                    après cela, vous verrez si je puis la lire aussi. " elle lut; ensuite elle me la
                    présenta ouverte. Cette lettre était singulière, et j' avouerai que le style m'
                    en surprit! Lettre de Delarbre, à Sara 5 janvier 1781. " ton petit mari devine
                    l' épreuve à laquelle tu veux le soumettre. Va, il aimerait toujours sa femme,
                    quand elle deviendrait muette. Amuse-moi, badine ce petit mari: il s' en venge
                    soir et matin sur ta bonbonnière; il la caresse, il l' interroge; elle lui dit
                    que tu aimes comme une folle le petit mari qui t' adore. Excuse-le s' il n' est
                    pas parti, dès l' instant où tu l' as invité à voler dans tes bras. Tu sais qu'
                    il ne s' est séparé de toi, que pour aller vaincre tous les obstacles qui s'
                    opposent à son bonheur.Il te reverra, pour ne plus te quitter. Gronde notre
                    maman, qui ne nous tient pas sa promesse, de venir en Auvergne si elle était
                    invitée par mes parents. La réponse qu' elle a faite les a tous alarmés, et j'
                    ai été soupçonné d' avoir fait seul les avances. Aide-moi à la décider; si elle
                    se détermine à venir, je lui réponds d' un bon accueil. Viens, viens, ma Sara!
                    Je me souviens du temps où j' avais le plaisir de te tenir penchée de si bonne
                    grâce dans mes bras; où tu faisais des prodiges: tes jolis doigts s' occupaient
                    à faire un chef-d' oeuvre! Tes yeux lançaient le bonheur; ton petit pied faisait
                    lui-même un rôle... ha! Sara! Ces heureux moments sont-ils passés pour toujours?
                    ... je n' ai pas encore demandé à mon père son fonds. J' ai voulu lui prouver
                    auparavant que j' étais en état de le faire valoir. Il paraît content de mon
                    travail; je vais au premier jour le presser de me donner un état, et lui
                    représenter que je suis en âge de travailler pour mon compte. Je suis désespéré,
                    comme toi " (point du tout! ) " du moindre retard. (consolons-nous, ma bonne
                    amie; écrivons-nous souvent). Donne à Boyer le moyen de te faire parvenir mes
                    lettres. Bonjour; (je m' empresse de me parer des qualités dont tu as bien voulu
                    me garantir la sincérité: Raton s' en souviendra toute sa vie. Je t' embrasse un
                    million de fois), et je suis de tout mon coeur, chère petite femme, (ton mari),
                    Delarbre. " p-s de quelque manière que tournent nos affaires, je pars; le
                    plaisir de te voir vaut mieux pour moi que la possession d' un trésor. Juge si
                    je suivrai les avis que ta maman donne à mon père, de me rendre raisonnable
                    comme toi... ha! Quel mot! " réponse " j' ai reçu, monsieur, le 29 janvier,
                    votre lettre, par laquelle j' apprends que vous vous promettez d' être bientôt
                    de retour à Paris. J' espère très fort que ce n' est pas pour moi, ou du moins,
                    je vous y engage: car vous ne pouvez pas ignorer que, lorsqu' on a manqué à une
                    personne de mon sexe, on ne doit plus se présenter devant elle, surtout quand
                    elle a fait un choix! P-s je prie M Boyer de faire tenir ces deux mots à l'
                    auteur de la lettre ci-incluse. " je fis beaucoup de réflexions sur la lettre de
                    Delarbre. Je savais que Sara l' avait aimé: cet écrit achevait de m' en
                    convaincre, et j' avoue que je fus surpris de la dureté de la réponse! Cependant
                    (et je l' avoue avec confusion), j' en fus flatté: je crus, oui, j' eus la folie
                    de croire, qu' à l' âge de quarante-cinq ans, la tendresse que j' inspirais
                    avait fait oublier un jeune homme de vingt-cinq... c' était le comble du délire:
                    mais voilà comme nous sommes tous prévenus en notre faveur! C' est au malheur à
                    nous détromper, en nous remettant à notre place... cependant je tremblai pour
                    moi, lorsque je fus prié par Sara d' envoyer le paquet qui devait renfermer ces
                    deux lettres, à l' ami du pauvre Delarbre. Je le promis, avec l' intention de
                    les garder; ne croyant pas qu' il fût à propos de remettre de pareilles armes
                    entre les mains d' un jeune homme, avec qui l' on rompait. En montrant cette
                    lettre, il aurait fait à Sara un tort irréparable. Mais ces libertés que je
                    voyais qu' avait prises Delarbre; ces <hi rend="italic"> " jolis doigts qui
                    </hi> s' occupaient à faire un chef-d' oeuvre " ; <hi rend="italic"> ce que
                    </hi> Sara m' avait confié; certain rapport de deux petites commissionnaires d'
                    Agnès Lebègue, qui venaient pour moi dans la maison, tout cela me donna l'
                    espérance d' obtenir des faveurs, sans avoir à me reprocher la corruption de l'
                    innocence. Il semble, d' un côté, qu' une fille, lorsqu' une fois elle a
                    succombé aux attaques des hommes, est moins à ménager; tandis que de l' autre,
                    elle excite davantage une coupable volupté. Ce fut ce que j' éprouvai très
                    vivement, et quoique la raison combattît en moi ces mouvements désordonnés, la
                    raison ne fut pas la plus forte. Mes caresses devinrent plus libres; Sara, plus
                    habituée à moi, se défendit moins: peut-être sentit-elle obscurément le
                    désavantage que lui donnait la lettre qu' elle venait de me faire lire... peu à
                    peu, je me plongeai dans l' égarement d' une passion, toujours extrême, dès qu'
                    on a commencé de s' y livrer... enflammé par ce que j' osais, par ce qu' on me
                    permettait, par ce qu' on me donnait, je parvins bientôt à ce point fatal où l'
                    on ne saurait plus commander à ses désirs, parce qu' on les a trop excités pour
                    que la raison puisse en rester maîtresse... dans cette situation, un
                    contre-temps heureux m' eût sauvé! ... il n' arriva pas... j' osai exprimer ce
                    que je brûlais d' obtenir... le silence me parut un aveu... voilà donc ce
                    protecteur, ce guide, ce défenseur! Cet homme qui devait diriger sa jeune amie!
                    Il veut, il arrache lui-même ce qui lui a fait horreur! Le voilà complice de la
                    plus misérable des mères...(hélas! Il en est puni! Mais qui punira cette infâme
                    corruptrice? ... qui la punira? Le mépris, la haine de sa propre fille; l'
                    horreur, l' effroi qu' elle lui inspire, et qu' elle a fait passer dans mon
                    coeur, dans le coeur de tous ceux à qui cette fille a marqué de la confiance;
                    dans celui de tout le voisinage, qui connaît sa conduite! Un mépris universel! ô
                    dieu! Comment cette malheureuse peut-elle le supporter! ) devenu heureux et
                    coupable, mais sans perdre la qualité d' honnête homme, je jurai de nouveau à
                    Sara, d' après les sentiments de mon coeur, un éternel attachement. Oui, je
                    sentis pour cette fille une tendresse inexprimable; je sentis qu' elle était ma
                    femme, selon les lois de la nature; après sa complaisance et mon bonheur, je me
                    regardai comme ne faisant plus qu' un avec elle: -" c' est à présent que tout
                    nous est commun, " lui dis-je, " ma chère Sara, les sentiments et les biens.
                    Sois ma compagne chérie; conserve-moi à jamais la confiance dont tu m' as
                    honoré. Ce que tu viens de m' accorder est un lien indissoluble pour moi; qu' il
                    le soit aussi pour toi, ma charmante fille! -il le sera, mon bon ami, et tu
                    verras combien mes sentiments sont solides! Je ne changerai jamais: tu seras mon
                    ami, mon mari, mon père: je serai ton amie, ta femme, ta fille à toujours; car
                    je veux réunir tous ces titres à ton égard. Je n' ai jamais connu personne qui
                    te valût; tu es mon choix, à moi seule, et jamais je n' en ferai d' autre. " à
                    quoi bon servirait-il de rapporter ici nos tendres caresses, les baisers pris et
                    rendus? Nos bouches, ces organes de la tendresse et de la volupté, disaient,
                    exprimaient et prouvaient ensuite, par de charmantes unions, les sentiments qui
                    nous animaient. Ce fut après ces moments heureux, et dans l' ivresse qu' ils
                    nous inspiraient, que nous descendîmes pour souper. Quel agréable repas! Sara,
                    la tendre et sensible Sara, mangeait seule avec moi; elle posa sur le mien son
                    pied délicat: devenu à son tour l' organe d' un sentiment plus contraint, il
                    exprimait tout ce qu' elle voulait me faire entendre, et ses beaux yeux le
                    confirmaient. (il ne faut pas oublier, qu' en écrivant ceci, je me croyais aimé
                    de Sara.) Sara est très jolie. Voici un trait que j' ai oublié de dire: à chaque
                    fois qu' elle venait chez moi, je la reconduisais, et la voyais descendre un
                    étage; lorsqu' elle était au tournant, elle s' arrêtait pour me regarder et m'
                    envoyer le baiser napolitain. Dans ce moment où elle sortait de mes bras, où son
                    teint, naturellement brillant, était encore plus animé, elle avait un éclat
                    éblouissant; elle n' avait pas l' air d' une simple mortelle, c' était une
                    déesse: jamais l' imagination même ne peut créer le charme qu' avait en cet
                    instant la réalité; c' était la plus belle rose! Avec cela un air si tendre, si
                    passionné! ... ha dieu! Comment, comment, avec l' âme ardente que la nature m' a
                    donnée, aurais-je pu résister! ... Sara devait rester absolument à la maison, à
                    daterde ce jour-là: ainsi, le lendemain, elle n' alla chez ses maîtresses que
                    pour leur dire adieu. Sa mère désirait depuis longtemps de la ravoir chez elle;
                    mais Sara, qui avait pris de l' amitié pour ses maîtresses, plaidait chaque
                    semaine pour y retourner. Mme Debée-Leeman m' eut obligation de la facilité avec
                    laquelle sa fille consentit enfin à se fixer avec elle. De mon côté, je fus
                    transporté de joie, et j' envisageai pour l' avenir tous mes jours comme
                    heureux. Les commencements du séjour de Sara me confirmèrent dans cette idée.
                    Elle venait me voir deux fois le jour; nous avions des entretiens charmants. Le
                    2 février, qui se trouvait dans cette première semaine, fut un des plus beaux
                    jours de ma vie; mais le 4 le surpassa. Ces deux jours-là, Sara parut à mon
                    égard la plus tendre des filles, et la plus complaisante des maîtresses: sa
                    confiance fut sans bornes; elle ne réserva rien; elle m' ouvrit entièrement son
                    coeur, et me donna toute sa personne. Elle s' étendit sur la haine qu' elle
                    avait pour sa mère, et cette haine allait jusqu' à l' horreur; mais elle la
                    motivait d' une manière qui faisait honneur à sa vertu. -" puisqu' il faut que
                    je sois une malheureuse, " me dit-elle, " je veux choisir comme je dois tomber;
                    que ce soit au moins dans les bras d' un homme estimable et sûr, qui ne m'
                    abandonne jamais, qui me serve de père, et avec qui ma faiblesse soit un lien de
                    plus qui l' attache à moi. " (je n' aurais pas cru cette fille capable d' un
                    pareil raisonnement; il m' enchanta, tout vicieux qu' il était, parce que je m'
                    en trouvais l' objet.) " dans ma triste position, livrée par une mère, je n' ai
                    pas été aussi malheureuse que, naturellement, j' aurais dû l' être: M De Vesgou
                    " (l' homme du <hi rend="italic"> palais-royal), </hi> " m' a traitée plutôt en
                    fille protégée qu' en maîtresse; une fois qu' il eut connu la différence de mes
                    sentiments d' avec ceux de ma mère, il en usa de la manière la plus honnête et
                    la plus généreuse. " je croirais commettre un sacrilège, " me disait-il, " de
                    vous traiter comme une autre fille; soit par principes acquis, soit par
                    caractère, vous êtes la vertu même. Restez vertueuse, ma chère Betty " (il m'
                    appelait de la sorte, en anglisant un de mes noms); " quoique je vous trouve
                    charmante, je ne prétends pas y nuire. Dans le monde, je passe pour un homme
                    sans moeurs; j' espère vous prouver que cette réputation n' est pas méritée.
                    Cependant, il faut que je vous <hi rend="italic"> entretienne, </hi> à cause de
                    votre mère, qui chercherait à vous donner à d' autres. Mais vous ne devez pas
                    vous effrayer de nos conventions, de mon langage et de ma conduite en sa
                    présence. Je vous avouerai que, pour la contenir et lui imposer, je la
                    traiterai, devant un certain monde, et quand nous ne serons que nous trois, avec
                    tout le mépris qu' elle mérite. On retient ainsi les femmes de son espèce; mais,
                    à votre égard, soyez persuadée que je ressens toute l' estime dont vous êtes
                    digne. Je me trouve le plus heureux des hommes d' avoir prêté l' oreille à ses
                    propositions, autant par rapport à vous que par rapport à moi-même. Pour vous,
                    je serai un défenseur; et, quant à moi, j' aurai trouvé, pour partager mes
                    plaisirs, un objet qui ne m' avilira pas; un objet estimable que je pourrai
                    chérir, honorer, qui m' inspirera plus de tendresse que de désirs, et dont je
                    pourrai dire du bien à mes connaissances: ce qui est infiniment rare dans les
                    filles de la classe où votre mère vous a fait descendre... " " je vous avouerai
                    que ces sentiments, sans me donner d' amour, firent disparaître ma répugnance;
                    je crois même que j' eusse enfin aimé M De Vesgou s' il avait été mon choix,
                    comme vous l' êtes. Je m' attachais à lui, quand il partit pour un voyage. Ma
                    mère, qui se lassait de son joug, profita de son absence pour l' indisposer
                    contre moi. Il tomba malade; il m' écrivit qu' un mot de ma part contribuerait à
                    lui rendre la santé: ma mère se fit lire la lettre par son Florimond, et ne m'
                    en parla pas. Une seconde eut le même sort. M De Vesgou ne récrivit plus. à son
                    retour, il vint voir ma mère, et lui témoigna son indignation contre ce qu' il
                    nommait <hi rend="italic"> la dureté de mon procédé. </hi> -" la voilà! "
                    répondit ma mère; " elle ne s' attache à personne; c' est une âme de boue, sans
                    naturel, sans reconnaissance! " ce fut ainsi que se fit la rupture. C' est qu'
                    elle voulait me donner à M Legrainier, qui lui promettait vingt mille francs
                    pour moi, mais qui devaient être remis entre ses mains. Je ne goûtai pas cet
                    échange, auquel je me refusai absolument. Je déclarai que, si je n' avais pas de
                    bien, je voulais me servir de mon état, et travailler. On me répondit que j' en
                    étais la maîtresse; on m' ôta mes robes; on me laissa sans mantelet; on me
                    disait qu' il fallait que je me misse en petite ouvrière; on m' interdit la
                    maison. Tout cela me récompensait au lieu de me punir: j' étais tranquille et
                    contente. Je crois qu' on s' en aperçut, quoique je dissimulasse; ou l' intérêt
                    mit du changement dans les idées: à moins que ce n' ait été un effet de l'
                    inconstance naturelle. On reprit l' ancienne manière. Je revins le dimanche à la
                    maison; j' y vis M Delarbre; il m' aima. On feignit de prêter l' oreille aux
                    propositions d' un mariage dont on était bien éloigné d' avoir le dessein, et on
                    me berça de cet espoir, bien sûr de trouver des causes de rupture tant qu' on
                    voudrait. C' est ce qui n' a pas manqué. " Sara glissait légèrement sur l'
                    article de Delarbre; je le vis bien. Elle l' avait réellement aimé; mais elle n'
                    en convint pas alors. Cependant elle était persuadée que sa mère n' avait jamais
                    eu l' intention de la marier. " elle voulait seulement, " me dit-elle, " en
                    faire courir le bruit dans le quartier, pour relever sa réputation; car elle est
                    connue. Tout le monde la montre au doigt, et, quand je sors avec elle, j'
                    entends souvent derrière ou à côté de moi: <hi rend="italic"> pauvre petite!
                    </hi> d' autres fois, on dit assez haut: <hi rend="italic"> voilà une fille qui
                        ne peut avoir une plus </hi>
                    <hi rend="italic"> mauvaise compagnie que sa mère! </hi> aussi, je voudrais ne
                    jamais sortir, tant je suis honteuse de paraître avec elle. Je sais que j' en
                    suis détestée: elle me regarde comme faisant partie de son <hi rend="italic">
                        avoir; </hi> je suis pour elle un être dont elle entend tirer parti, sans
                    égard à ce qui peut en résulter pour moi; honneur, réputation, état futur,
                    santé, tout cela l' inquiète peu; elle a sacrifié inhumainement ma soeur, qui
                    est morte sa victime. Si j' ai tenu contre ce que j' ai eu à souffrir, c' est
                    que j' étais, dans ma jeunesse, d' un caractère gai, folâtre, sans souci, sans
                    réflexion: ma soeur aînée, au contraire, était posée, réfléchie; c' était une
                    personne à l' âge de treize ans. Elle prit le chagrin à coeur, et elle en est
                    morte! ... que je l' ai regrettée! C' était ma compagne, mon amie, ma
                    consolation! ... je n' oublierai jamais ses dernières paroles: <hi rend="italic"> " ma chère Sara, tu pleures sur moi! Ha! Je pleure sur toi avec plus de
                        raison! Que deviendras-tu entre les mains de notre cruelle marâtre! Mais je
                        prierai Dieu pour toi; j' espère d' être sauvée; car je meurs martyre. "
                    </hi> et elle mourut une heure après, pendant une querelle que lui faisait ma
                    mère... ô mon cher papa, je me jette entre vos bras! Soyez tout, tout pour moi,
                    et, pour m' être davantage, soyez... père... amant... " (Dieu tout-puissant, tu
                    ne m' as pas fait une âme pour résister à cela! ) elle agit, ce jour-là, en
                    conséquence de la prière qu' elle venait de me faire... et mes serments d'
                    unattachement éternel redoublèrent. (j' atteste le ciel combien ils étaient
                    sincères! ) " être aimé de toi, ma belle Sara! " lui disais-je, " c' est être un
                    dieu! Le bonheur est dans tes bras: laisse-moi goûter le bonheur; que je fixe,
                    au moins quelques instants, cet éclair, qui ne jette souvent un éclat de lumière
                    sur les faibles mortels, que pour les plonger dans une obscurité plus profonde!
                    ... je suis si heureux, et je te le dois! à toi, à toi, ma Sara, celle de toutes
                    les créatures à qui j' aime mieux le devoir! ... qui peut oublier de pareils
                    instants? Comment deux coeurs qui se sont confondus... pourront-ils exister
                    autrement que l' un pour l' autre? ... non, non, je n' ai désiré le bonheur
                    suprême que pour t' aimer davantage; que pour être plus à toi; pour qu' il n' y
                    eût pas au monde de femme qui doive m' être aussi chère... voilà ma divinité,
                    car elle me rend heureux; voilà <hi rend="italic"> Sara! </hi> ce mot renferme
                    tous les éloges; il exprime ce qu' il y a de plus parfait dans la nature; ce que
                    j' aime le mieux, et ce qui est plus digne de l' être! -tu sais bien aimer!
                    Jamais je n' ai trouvé de coeur comme le tien, " me répondit-elle; " aussi
                    jamais tendresse ni constance n' égaleront ma constance et ma tendresse! ... si
                    tu es heureux, je partage ton bonheur. -tu le causes, ma Sara; il est ton
                    ouvrage! -il me sera plus doux d' en jouir avec toi, et par toi... -tu m' aimes?
                    -je t' adore. -toi, Sara! -oui, c' est de l' amour que j' éprouve; je le sens,
                    je te lejure. -peut-être, hélas! Vaudrait-il mieux... -comment! Toi, si délicat,
                    tu te contenterais d' un autre sentiment? Ha! Mon ami, tu te trompes! Tu es
                    aveugle sur le voeu de ton coeur! C' est de l' amour que le tien exige, et j' ai
                    le bonheur de pouvoir t' en offrir! -est-ce un songe, grand dieu! -c' est la
                    réalité " (se jetant dans mes bras), " et ta <hi rend="italic"> jeune amie </hi>
                    n' est pas une ombre. Que ce baiser te le prouve. -ha! Que tes preuves sont
                    charmantes, ma Sara! Donne-les moi sans cesse... " voilà le plus heureux temps
                    de ma vie; oui, de toute ma vie! Si ce jour fut heureux, tous les autres lui
                    ressemblaient. J' étais l' oracle de Sara, elle me confiait ses moindres
                    pensées; mon goût pour elle se fortifiait chaque jour. Je regardai le sien comme
                    solide; je vis en elle une fille chérie, qui me fermerait les yeux, à qui je
                    laisserais un jour tout ce que mes malheurs ne m' avaient pas ôté. Je n' étais
                    auparavant environné que d' ennemis et d' ingrats; je trouvais, dans une jolie
                    fille de dix-neuf ans, une aimable et tendre amie, ma plus proche parente,
                    puisqu' elle faisait mon bonheur; une épouse, puisqu' elle se donnait elle-même;
                    je m' y livrai tout entier. Comme je voulais véritablement lui servir de père,
                    que je lui trouvais de l' esprit, d' après nos entretiens, encore plus que d'
                    après sa petite pièce, je la crus capable d' écrire, je l' engageai à s'
                    exercer, et je trouvai qu' elle y réussit assez bien. Mais elle selassait
                    facilement, comme il arrive toujours lorsqu' on fait une chose à laquelle on n'
                    est pas habitué. On verra bientôt un échantillon de son talent: c' est sa propre
                    histoire, depuis son enfance, qu' elle eût sans doute achevée, sans la
                    connaissance que sa détestable mère la força de faire, et pour laquelle la
                    faible Sara, qui, en dépit de ses résolutions, se laissait toujours conduire par
                    cette femme, prit un goût qui m' a mis au désespoir, en détruisant toutes mes
                    espérances, en renversant tous mes projets. (même après être détrompé, à tout
                    moment je parle comme si je croyais encore que Sara eût été vraiment tendre pour
                    moi)... mais le récit des peines ne viendra que trop tôt; il ne faut pas l'
                    anticiper. Il me reste encore tant de délices à décrire! Le souvenir, tout
                    déchirant qu' il est en ce moment, en sera peut-être un jour si doux, qu' il
                    faut les retracer avec complaisance! ... Sara, en me donnant sa confiance, son
                    coeur et sa personne, ne m' avait pas encore montré toutes les délices qu' elle
                    savait procurer. Les plus doux moments de ma vie ne furent peut-être pas chez
                    moi, dans ses bras; c' est au spectacle qu' elle me les donna. Le dimanche qui
                    suivit son séjour à la maison, notre intimité était à son comble: nous vivions
                    presque absolument ensemble; nous nous tutoyions; nous n' avions rien de réservé
                    l' un pour l' autre; et ce qui redoublait en moi le sentiment de mon bonheur, c'
                    était de me dire: " quelle félicité m' attendait à quarante-six ans! ... " en
                    causant avec Sara, je lui témoignai combien j' aurais de plaisir à la mener au
                    spectacle! Nous prîmes, de concert avec sa mère, le mardi suivant. Mais le
                    lendemain, ayant trouvé Sara joliment coiffée en chapeau à l' anglaise, qui lui
                    allait à ravir, je lui dis tout bas: " quel dommage qu' une si jolie toilette
                    soit perdue! Allons à la <hi rend="italic"> foire? </hi> -maman n' est pas
                    habillée. -je vais lui demander de nous permettre d' y aller ensemble. " quoiqu'
                    une pareille demande fût contre les principes de la mère, j' étais encore si
                    bien dans son esprit, que j' osai la faire, et qu' elle me fut accordée. Nous
                    partîmes seuls, Sara et moi, et nous entrâmes chez <hi rend="italic"> Nicolet,
                    </hi> dont elle désira de voir le spectacle. J' avais été autrefois aux <hi rend="italic"> italiens </hi> avec <hi rend="italic"> Virginie, </hi> et ç'
                    avait été un supplice. " voyons, " pensai-je, " comme va se comporter ma jeune
                    amie dans cette occasion? Si elle sera coquette, étourdie comme Virginie? " nous
                    nous plaçâmes au parquet. Des jeunes gens nous environnaient. Tous admirèrent
                    Sara, qui en effet était ravissante. Je l' observais. Elle ne jeta pas un coup
                    d' oeil sur eux: elle ne s' occupa que de moi. Je lui tenais la main, et comme
                    elle avait une grande pelisse, elle me fit passer un bras autour de sa taille,
                    elle prit ma main dans la sienne, elle la pressait toutes les fois que le jeu
                    lui faisait plaisir. Je l' avouerai, mon coeur nageait dans la joie. Je me
                    voyais aimé, chéri; l' amour et l' amour-propre étaient également satisfaits;
                    ils me causaient une égale ivresse: glorieux d' être avec la plus jolie
                    personnede la chambrée, j' avais encore la délicieuse idée que j' en étais
                    préféré! ... oui, ce fut là le plus grand, le plus complet des plaisirs que m'
                    ait donnés Sara... nous retournâmes le lendemain au même spectacle avec sa mère;
                    et je fus presque aussi heureux: la vue seule de cette femme, que Sara me
                    faisait détester, troubla un peu mes plaisirs. Mais j' en fus bien dédommagé au
                    retour! ... nous arrivâmes à la porte de la grille, sans lumière: Florimond, à
                    qui la mère avait prescrit de nous attendre, ne se présenta pas tout d' un coup;
                    de sorte que nous montâmes dans l' obscurité. Sara voulut que je passasse
                    devant, et elle prit ma main. Au milieu de l' escalier, je sentis, sur cette
                    heureuse main, la bouche de rose de ma fille, de mon amante! ... non, il n' est
                    pas de termes pour exprimer ce que j' éprouvai! Ha! Comme dans ce moment je l'
                    adorai! ... mon coeur s' élançait hors de moi-même, pour aller à elle; ou
                    plutôt, j' aurais voulu qu' il s' ouvrît, pour l' y recevoir! ... " fille
                    adorée! " lui dis-je tout bas, " chaque jour tu augmentes mon bonheur, et tu me
                    découvres en toi des perfections nouvelles, pour le rendre durable! -puissé-je,
                    mon papa, être ce que tu dis! " elle ne me fit que cette courte réponse, parce
                    que la lumière vint. Nous soupâmes ensemble tête à tête, Sara et moi; sa mère n'
                    ayant pas d' appétit, et se trouvant fatiguée, elle se retira dans sa chambre à
                    coucher, et se mit au lit. Quel souper délicieux! Avec unobjet charmant, adoré,
                    dont on se croit chéri à quarante-six ans! ... que ne puis-je retracer tous ces
                    détails enchanteurs! ... mais ils embraseraient l' imagination de mes jeunes
                    lecteurs, que je ne veux qu' instruire... tout ce qu' une fille tendre peut dire
                    à l' amant qu' elle estime et qu' elle aime, Sara me le disait. Nous venions du
                    spectacle; j' étais encore dans l' ivresse de l' admiration qu' avait excitée
                    Sara; de son attention à moi seul; des caresses contraintes, mais charmantes qu'
                    elle m' avait prodiguées: elle m' avait fait oublier mon âge; elle m' avait
                    reporté aux années heureuses de ma jeunesse; elle me les rendait présentes, et
                    l' illusion était si forte, que j' avais, en ce moment, cette gaîté, cette fleur
                    d' espérance, qu' il est si délicieux de sentir, quand un long avenir l' offre
                    en perspective! J' étais jeune enfin, et ce mot explique, mieux que toute autre
                    peinture, à quel point j' étais heureux: nouveau <hi rend="italic"> Tithon,
                    </hi> je me voyais dans les bras de l' <hi rend="italic"> Aurore; </hi> Sara en
                    avait les charmes. C' est avec ces dispositions que je me trouvai seul avec
                    Sara: nous soupions tête-à-tête; elle me servait, je la servais; nous nous
                    disputions le plaisir de nous faire manger; tous les sens jouissaient à la fois,
                    la vue, l' ouïe, l' odorat, le toucher, le goût, le goût même, qui semble si peu
                    fait pour l' amour! ... ces moments, et ceux qui les suivirent, furent trop
                    heureux; les dieux, dont la félicité était moins pure, en furent jaloux...
                    pendant le carnaval, nous allâmes plusieurs fois au spectacle ensemble avec sa
                    mère et Florimond; mais une seule fois nous y retournâmes seuls et j' y fus
                    aussi heureux que la première. J' obtins Sara très adroitement. J' avais promis
                    à la mère des graines et des oignons de fleurs; je devais les aller chercher au
                    jardin d' un ami: j' y avais mis pour condition que j' irais avec Sara. Le temps
                    se trouva beau; la mère était heureusement occupée; je demandai Sara, que l'
                    envie d' avoir les fleurs me fit accorder. Florimond nous accompagnait. En
                    chemin, je dis tout bas à Sara: " on lui donnera les graines et tout le reste,
                    comme à moi-même; je me suis précautionné; voilà une lettre toute prête: allons
                    au spectacle. " elle y consentit: on sent qu' elle devait aimer ce genre d'
                    amusement. J' en parlai à Florimond, qui hésita. Enfin, il se rendit, à
                    condition qu' il irait demander la permission à la mère. Il nous apporta cette
                    heureuse licence, et nous partîmes sans lui: car Florimond alla chercher les
                    graines. Seul avec Sara, j' étais plus heureux qu' un souverain adoré sur son
                    trône. Ho! Quel plaisir d' être seul avec ce qu' on aime! ... le cocher qui nous
                    conduisait, comme s' il eût deviné ma pensée, prit un chemin très long: de la
                        <hi rend="italic"> vieille-place-aux-veaux, </hi> il passa par les ponts <hi rend="italic"> Marie </hi> et <hi rend="italic"> de la tournelle, </hi> la
                        <hi rend="italic"> place Maubert, la </hi> rue <hi rend="italic"> galande,
                    </hi> celles <hi rend="italic"> saint-Séverin, de la bouclerie, saint-André, de
                        la comédie, des quatre-vents. </hi> " nous serons plus longtemps en
                    tête-à-tête, " me disait Sara. -" n' y serons-nous pas au spectacle, ma fille?
                    ... je n' y verrai que toi. -et moi donc, papa! Mes yeuxn' en chercheront pas d'
                    autres que les tiens! ... à propos, il faut que tu aies bien la confiance de
                    mylady <hi rend="italic"> terreur, </hi> pour qu' elle me laisse aller seule
                    avec toi! Tu es le premier! Par quel heureux accord nos sentiments toujours si
                    différents se rencontrent-ils, lorsqu' il s' agit de toi? Elle t' estime autant
                    que je t' aime: elle te confierait... tout... puisqu' elle te confie ses
                    espérances... -son trésor. -oui, son trésor... je l' ai été, ou, si tu veux, j'
                    en ai été l' occasion... elle dit qu' elle a été belle femme; mais ses yeux de
                    mégère ont toujours mis en fuite les ris, les grâces, les amours et les amants.
                    -les tiens sont si doux! -elle a eu tout mieux que moi, hors les yeux. -hors les
                    yeux! Mais c' est tout, que les yeux, ma fille! Ce sont les <hi rend="italic">
                        vitres </hi> de l' âme; on ne peut la voir parfaitement que par eux. Ha! Que
                    les tiens indiquent une âme honnête, sensible! -mais je suis sensible à l'
                    excès, mon bon ami. Ne mets jamais à l' épreuve cette sensibilité, qui n' a fait
                    encore que mon supplice! Je serais plus affectée de ce qui viendrait de ta part,
                    que tout ce qui m' est arrivé. -si, je veux la mettre à l' épreuve; mais c' est
                    en redoublant de tendresse, pour l' exciter davantage. -comment veux-tu donc que
                    je t' aime? -comme à présent; mais toujours: tu m' as accoutumé au bonheur; je
                    n' en pourrais souffrir la diminution. -je me charge du tien. " nous arrivâmes à
                    cet instant. Il vint à côté denous une très jolie femme avec son mari, ou son
                    amant: elle avait les plus beaux cheveux cendrés, un sourcil noir, un bel oeil,
                    l' air distingué. Sara l' admirait, et me la fit remarquer: -" elle est bien, "
                    lui répondis-je, " très bien! Mais vous l' emportez. " cette femme s' aperçut de
                    l' attention que lui donnait Sara; elle en parut flattée, et l' occasion s'
                    étant présentée de lui dire quelque chose, elle le fit d' un ton si obligeant,
                    qu' il n' était pas possible de s' y refuser. Cependant Sara y répondit avec la
                    plus grande froideur. J' en fus surpris, et dans l' entr' acte, je le témoignai.
                    -" je ne veux m' occuper ici que de toi: d' ailleurs, cette femme est charmante
                    et je suis naturellement très jalouse. Si j' avais lié conversation, elle t'
                    aurait parlé; tu as trop de mérite pour ne pas la frapper; et si elle allait
                    prendre les sentiments que j' ai pour toi! ... " je souris, en lui répondant: -"
                    c' est l' impossible; mais les prît-elle, je n' adorerai jamais que Sara. " elle
                    s' empara de ma main, à ce mot; elle la pressa tendrement, et ne la quitta plus;
                    elle contraignit jusqu' à ses regards, elle ne vit que moi. Cette conduite,
                    envers un quarante-cinquenaire, était aussi flatteuse qu' adroite: elle
                    augmentait le charme, et resserrait les liens qui m' attachaient à ma jeune
                    amie. à notre retour, Sara fut grondée par sa mère. Je compris qu' il ne serait
                    plus possible de sortir seul avec elle: j' éprouvai un sentiment de tristesse,
                    le premier que ma passion m' eût encore occasionné.Au premier beau temps que la
                    saison nous donna, nous fîmes, quoique avec la mère, des promenades charmantes:
                    Sara me donnait le bras, et je ne sais où elle prenait toujours les choses
                    agréables qu' elle me disait. Quelquefois on sortait avant moi, pour ne pas
                    donner à parler dans le voisinage, et j' allais rejoindre. Un jeudi, on alla aux
                        <hi rend="italic"> grands boulevards: </hi> j' avais affaire jusqu' à sept
                    heures, et on me dit que j' étais le maître de ne venir qu' à ce moment-là. Je
                    me hâtai, et j' arrivai à six. La joie, en m' apercevant, brilla dans les yeux
                    de Sara. " que je me suis ennuyée, en t' attendant! " me dit-elle; " tout me
                    déplaisait, et tout me paraît charmant, à présent que mes yeux, avant de le
                    voir, se sont reposés sur toi! " en effet, je l' avais vue triste avant qu' elle
                    pût me découvrir, et elle devenait de la plus aimable gaîté, depuis mon arrivée.
                    à notre retour, j' éprouvai encore la sensation délicieuse de me sentir baiser
                    la main dans l' escalier. Ce fut à cette époque, c' est-à-dire dans le temps où
                    Sara m' était le plus chère, qu' il se présenta pour elle, par mon moyen, une
                    occasion très avantageuse. Bultel-Dumont, trésorier de France, garçon, jouissant
                    d' une fortune considérable, un jour que j' avais dîné chez lui, me confia l'
                    état de son âme, et me montra qu' il était malheureux. Je fus également touché
                    de sa peine, et du désir de donner un ami vertueux à Sara, que j' en croyais la
                    plus digne qui fût au monde. Je parlai d' elle avec enthousiasme, et dans l'
                    excès de mon amour pour elle, je résolus deme sacrifier. Je croyais le pouvoir.
                    Mon ami demandait une amie, une fille, une <hi rend="italic"> héritière, </hi>
                    ce fut son expression; en un mot une personne qui fît éprouver à son coeur
                    flétri les douceurs d' un tendre attachement. La plus grande partie de sa
                    fortune devait marquer sa reconnaissance. Je pensais que je ne pouvais pas, sans
                    un coupable égoïsme, priver Sara d' un si grand avantage; nous prîmes jour, mon
                    ami et moi, pour la lui montrer; et je courus, en le quittant, annoncer,
                    transporté de joie, cette heureuse nouvelle à Sara. Elle refusa, mais
                    faiblement. Je combattis ses scrupules, et elle se rendit, en me remerciant. Ce
                    moment parut, pour moi, celui où j' étais le mieux dans son coeur. Cette affaire
                    ne réussit pas; mais je croyais alors Sara telle que je l' ai dépeinte. Je fis
                    donc voir Sara à mon ami. Bultel-Dumont sourit, en abordant la jeune personne:
                    soit pénétration naturelle, ou connaissance acquise du coeur humain par l' usage
                    du monde, il se défiait d' une jeune fille qu' il trouvait intéressée. Je voyais
                    Sara avec d' autres yeux: on saura par la suite lequel des deux s' est trompé. M
                    Dumont sortit, non pas absolument décidé à ne plus voir Sara, mais très
                    déterminé à ne pas s' exposer au regret d' avoir dépensé pour une ingrate. Ce n'
                    est pas qu' il la soupçonnât de m' aimer: une pareille idée lui semblait
                    absurde; il n' en aurait pascru l' assurance formelle que Sara et moi réunis lui
                    en eussions donnée. Cependant il ne revint plus depuis: mais il en fut tenté
                    plus d' une fois, quoique, après la rupture entière, il ait marqué pour cette
                    jeune personne le plus grand dédain, et pour sa mère le plus profond mépris. Je
                    demeurai donc à ma Sara, et j' en fus comblé. J' avais senti, au milieu des
                    accès de ma générosité, qu' il ne m' était pas aussi facile de la céder que je
                    l' avais cru. Pour Sara, elle parut si piquée contre M Dumont, que je fus plus
                    d' une fois tenté de croire qu' elle regrettait les avantages qu' il lui aurait
                    faits, tout en détestant sa personne. Mais je m' arrêtai d' autant moins à cette
                    idée, que les discours de Sara étaient opposés à ce que son air et sa conduite
                    semblaient annoncer. Pour la mère, elle était furieuse: elle me regarda comme l'
                    unique auteur de la retraite de M Dumont, et elle dit plus d' une fois à sa
                    fille de moi: " cet homme vous fera manquer mieux que lui cent fois: quittez-le.
                    " Sara s' y refusa. Sara ne m' en parut pas moins attachée après la retraite de
                    Dumont (cependant elle l' était moins); au lieu que sa mère montra dès lors le
                    dessein de rompre. De mon côté, j' étais charmé de me voir moins recherché par
                    une femme telle que sa fille me l' avait dépeinte; je la négligeai à mon tour.
                    Dans ce même temps, je recommandai à Sara une coiffeuse, en place de son
                    coiffeur, dont sa mère était mécontente. Cette fille, qui avait été cuisinièrede
                    Jean-Jacques Rousseau, m' intéressait à ce titre seul; mais c' était un mauvais
                    sujet. Elle fit des rapports qui mirent la mère de Sara en fureur contre Agnès
                    Lebègue, qui me l' avait fait connaître; Mme Debée alla quereller ma femme chez
                    elle, et peu s' en fallut qu' elle ne la battît. Elle alla plus loin: elle parla
                    contre moi, d' après ma conduite récente, relativement à mon ami; et par un seul
                    mot, elle la présenta sous le jour le plus odieux. Ce fut encore sa fille qui m'
                    apprit tout ce qui s' était passé à cette occasion. J' entrai en fureur à mon
                    tour, et je voulais... Sara me retint avec peine. Enfin, rentrant en moi-même,
                    je la pris dans mes bras: " vois ton pouvoir sur moi, chère amie, " lui dis-je;
                    " nulle autre que toi ne l' aurait eu! " mon bonheur était presque détruit,
                    puisque j' avais contre moi la mère de Sara; mais ma jeune amie me paraissait
                    également attachée. Sa mère lui disait quelquefois: " je me brouille avec
                    Monsieur Nicolas; mais cela ne vous regarde nullement: qu' il demeure votre ami,
                    votre père, j' y consens; je surmonterai, par amitié pour vous, la répugnance
                    que j' ai à le voir. " elle ne s' en tenait pas là: comme elle avait formé un
                    plan digne de l' atrocité de son caractère, elle jetait adroitement sur moi un
                    ridicule souvent répété. Ce n' est pas qu' elle n' eût un pouvoir absolu sur sa
                    fille: elle n' avait qu' à dire un mot, et Sara n' aurait pas osé (ou n' aurait
                    plus voulu) me voir; mais comme c' était elle qui l' avait obligée de me
                    rechercher,elle ne voulait pas se contredire trop visiblement. Sara était une
                    grande fille, avec laquelle il fallait plus de ménagement qu' avec une enfant.
                    Au reste, tout ceci n' est que des conjectures: le judicieux lecteur verra, par
                    la suite, ce qu' il doit penser des motifs de la mère et du caractère de la
                    fille. Une autre raison de l' espèce de ménagement que la première avait pour
                    moi, c' est que depuis longtemps je m' étais chargé de l' entretien de Sara. Je
                    croyais les moyens de la mère bornés; d' après ce qu' elle m' avait dit, le jour
                    de ses cris sur la privation forcée de sa fille, j' avais offert, par amitié
                    pour une jeune personne que je regardais comme la mienne, de payer sa pension;
                    la mère avait accepté cet arrangement, que j' avais présenté avec toute l'
                    honnêteté possible, pour ménager la pudeur de ma jeune amie. L' étage au-dessous
                    de moi était le plus agréable de la maison; je le demandai pour Sara, qui s' y
                    établit à Pâques. Elle fut ainsi logée, non chez sa mère, mais chez son papa d'
                    amitié; car je m' étais chargé du loyer avec plaisir: il n' y avait rien là qui
                    répugnât à ma délicatesse; tout ce que je faisais, c' était pour ma fille. Ce
                    fut ici le temps de notre plus grande intimité; mon attachement se fortifiait
                    journellement, par mille petites jouissances que je n' avais pas encore goûtées:
                    j' étais comme si j' eusse demeuré avec Sara, n' ayant qu' une douzaine de
                    marches à descendre. Il semblait que je l' eusse toujours devant les yeux: nous
                    avions une conversation muette, enfrappant au plancher; c' était le moyen qu'
                    elle employait pour m' avertir, quand elle rentrait, ou quand elle sortait pour
                    aller chez sa mère, ou lorsqu' elle souhaitait que je descendisse pour causer;
                    je lui répondais, et nous convînmes peu à peu des différentes manières de
                    frapper pour nous entendre, nous dire bonjour, bonsoir, nous envoyer un baiser.
                    Dans les intervalles de ses occupations, elle prenait sa harpe, ou sa guitare,
                    et j' avais le plaisir de l' entendre chanter des couplets analogues à nos
                    sentiments. Cependant ce n' étaient pas ceux qui me plaisaient davantage; j'
                    avais un goût singulier pour la romance: <hi rend="italic"> ô ma tendre musette,
                    </hi> sans que je pusse m' en donner de raison, si ce n' est que Sara la
                    chantait à ravir. Mais il y en avait d' autres qu' elle chantait également bien.
                    Aussi, dès que je descendais pendant que Sara était à sa harpe, elle la quittait
                    pour la guitare, et me chantait ma favorite, en s' accompagnant. Je l' écoutais
                    avec transport, et je ne pouvais retenir mes larmes. Voici les paroles de cette
                    romance, que je conserve, écrite de sa main: <hi rend="italic"> air: </hi>
                    défiez-vous sans cesse. ô ma tendre musette, musette, mes amours! Toi, qui
                    chantais Lisette, Lisette et les beaux jours! D' une vaine espérance, je m'
                    étais trop flatté; chante son inconstance et ma fidélité! C' est l' amour, c'
                    est sa flamme qui brille dans ses yeux: je croyais que son âme sentait les mêmes
                    feux: Lisette à son aurore inspirait le plaisir: hélas! Si jeune encore, sait-on
                    déjà trahir? Sa voix, pour me séduire, avait plus de douceur; jusques à son
                    sourire, tout en elle est trompeur; tout en elle intéresse, et je voudrais,
                    hélas! Qu' elle eût plus de tendresse, ou qu' elle eût moins d' appas. ô ma
                    tendre musette, console ma douleur; parle-moi de Lisette; ce nom fit mon
                    bonheur: je la revois plus belle, plus belle chaque jour: je me plains toujours
                    d' elle, et je l' aime toujour' . Combien de fois, depuis, n' ai-je pas répété,
                    en pleurant, ces tendres reproches! ... le jour de pâques, j' étais triste, sans
                    en savoir laraison. J' aimais Sara; je m' en croyais chéri, du moins en père. Je
                    l' entendis à sa harpe: je frappai de la manière qui exprimait un <hi rend="italic"> bravo. </hi> elle y répondit par celle qui me priait de
                    descendre. J' accourus. " tu m' as parlé d' un <hi rend="italic"> ô filii, </hi>
                    que je voudrais entendre: tâche de m' obtenir seule. -de tout mon coeur. -en
                    récompense, écoute <hi rend="italic"> ô ma tendre musette; </hi> je me sens en
                    goût. " elle prit sa guitare, et préluda. Non, jamais accents ne furent si
                    touchants! " ha! Sara, " m' écriai-je, " tu me ravis! " et je fondais en larmes.
                    Sara, en finissant, vint se jeter dans mes bras: -" qu' a mon cher papa? " s'
                    écria-t-elle; " que sa fille chérie connaisse toutes ses peines, pour les
                    changer en plaisirs! -" je ne suis qu' attendri, " lui répondis-je; " et toutes
                    les fois que tu me chantes cette romance, j' éprouve avec autant de vivacité un
                    attendrissement inexprimable... que ma situation présente est heureuse! Mais,
                    hélas! Faibles mortels, notre bonheur le plus doux est mêlé de la crainte de le
                    perdre. -tu le perdras, s' il dépend de moi, quand je perdrai la vie. Ne suis-je
                    pas ta fille, ton amie, ta maîtresse, ta consolation? -et le charme de ma vie,
                    ma Sara. Depuis que je te connais, ma santé affaiblie par les chagrins s' est
                    refortifiée; le bonheur rend la santé, tu me le prouves, fille adorée! " (j'
                    avais mal à la poitrine avant de connaître Sara, depuis plus d' un an). " ha!
                    Que je te dois! ... mais d' où vient cette romance me cause-t-elle un
                    attendrissementsi vif? -c' est que tu serais au désespoir, si je cessais de t'
                    aimer! Mais ne crains rien! Les motifs de mon attachement pour toi sont
                    immortels; ils ne peuvent jamais cesser. Ah! Que ne suis-je ton épouse, la
                    moitié réelle de toi-même! -tu m' enchantes, tu me ravis, par cette idée! " elle
                    me donna un baiser, en me recommandant notre <hi rend="italic"> ô filii. </hi>
                    le soir, je l' obtins de sa mère, et Florimond nous accompagna. L' attente l'
                    ennuya, il alla boire. Sara ne le vit pas plus tôt sorti, qu' elle me prit la
                    main pour sortir aussi: " allons chez <hi rend="italic"> Mlles Amey " </hi> (ses
                    anciennes maîtresses). Je l' y menai avec le plus grand plaisir: j' estimais ces
                    demoiselles, sans les connaître, parce qu' elles me paraissaient avoir donné à
                    Sara une partie des sentiments que j' admirais tous les jours, ou du moins avoir
                    contribué à leur développement. Nous trouvâmes les deux soeurs, qui reçurent
                    leur ancienne élève avec transport. L' estime qu' elles lui témoignèrent
                    fortifia la mienne. Je pensai que je n' étais pas le seul qui avait une haute
                    opinion de ma Sara, de ma fille, de mon épouse. Les trois amies causèrent, après
                    que Sara eut fait mon éloge, par un mot qui prouva qu' elle l' avait déjà fait
                    en particulier. Je fus regardé comme un dieu par ces jeunes personnes. Mon amie
                    et ses maîtresses se faisaient mille caresses; mais d' un air si vrai, si
                    touchant, que j' en étais ému. Sara, par son aisance, avait cependant la
                    supériorité, quoique les demoiselles Amey fussent de condition; ce qui me
                    prouvaqu' elle ne tenait pas d' elles tout ce qu' elle avait d' aimable. On
                    parla de Mme Debée: les demoiselles firent un soupir; l' oeil de Sara devint
                    humide; puis me tendant la main, et venant presque dans mes bras: " voilà un
                    véritable ami, " dit-elle,... " comme vous êtes de vraies amies... si vous
                    saviez tout ce que je lui dois! On le craint à présent plus qu' on ne l' aime;
                    on craint son honneur, ses connaissances... je lui dois le plaisir de vous
                    embrasser aujourd'hui; mais il faut le rendre court... adieu, chères amies,
                    adieu, adieu! " elle les quitta aussitôt avec mille marques d' affection, qui
                    lui furent rendues. Mon bonheur était véritablement diminué; mais je le sentais
                    encore plus vivement que jamais. Je soupais tous les soirs seul à seule avec
                    Sara; nos entretiens n' étaient plus gênés, et sa mère répétait sans cesse que,
                    pourvu que je fusse l' ami de sa fille, peu lui importait que je fusse le sien.
                    Mais il s' en fallait bien qu' elle pensât ce qu' elle disait! Elle commença par
                    forcer Sara de s' habiller pour sortir, afin de faire une <hi rend="italic">
                        connaissance. </hi> elle la menait tantôt au <hi rend="italic"> Luxembourg,
                    </hi> tantôt aux <hi rend="italic"> Tuileries, </hi> plus souvent au <hi rend="italic"> palais-royal </hi> ou aux <hi rend="italic"> boulevards du
                        temple. </hi> à la vérité, les premières fois, j' étais invité à les y aller
                    joindre, à l' heure où mes affaires me le permettraient. J' y allai d' abord;
                    ensuite, m' apercevant du but de la mère, je crus devoir m' en dispenser. Sara,
                    la première fois que je manquai de les aller joindre au <hi rend="italic">
                        Luxembourg, </hi> monta chez moi avec précipitation, enrentrant, et
                    paraissait fort inquiète. Je la rassurai par ma tendresse et par les marques de
                    mon attachement. Je manquai une seconde et une troisième fois: elle m' en fit
                    des reproches, et je conviens qu' ils étaient fondés; mais ce furent là mes
                    seuls torts. Je fus touché de ce qu' elle me dit: " vous m' abandonnez à des
                    vues que vous n' ignorez pas! ... ah! Mon père! ... " un autre jour, qu' on la
                    persécutait pour sortir, Sara, qui craignait que je ne voulusse pas l'
                    accompagner, passa un billet sous ma porte: troisième lettre " l' on veut
                    absolument que ta femme sorte, cher bon ami! Je te laisse à penser comme elle va
                    s' amuser! Va, je voudrais bien qu' on vînt me délivrer de mon esclavage! ...
                    mais il faut souffrir ce qu' on ne saurait empêcher... tâche de guérir ton
                    rhume, et de te bien porter; voilà tout ce que je désire... cependant, si tu
                    peux me trouver une place, auprès d' une dame, comme celle dont tu m' as parlé,
                    ou seulement de l' ouvrage, je trouverai de la fermeté pour résister, et je
                    vivrai satisfaite, comme on peut l' être dans ma position. Aime toujours ton
                    amie pour la vie, Sara Debée. " je tâchai de servir Mlle Debée à son goût, de
                    trois manières: je lui procurai des dentelles; je fis son éloge à une dame de
                    condition, qui m' avait demandé une demoiselle de compagnie, et je l' engageai à
                    se délasser les yeux et la main, en s' occupant de littérature. Elle y
                    paraissait très portée; mais j' étais un peu surpris qu' après un essai aussi
                    heureux de sapart, que la petite pièce qu' elle avait composée, elle ne fût pas
                    plus empressée à faire usage de ses talents. Je pensai que le goût du travail de
                    l' aiguille l' emportait, dans l' esprit d' une fille qui me paraissait la plus
                    raisonnable de toutes celles que j' avais connues. Elle remettait de jour en
                    jour. Enfin, en ayant été deux sans la voir, un soir, après notre souper et un
                    de ces entretiens délicieux que je ne me rappelle qu' en soupirant, elle me
                    montra sa petite bibliothèque, composée en grande partie des livres que je lui
                    avais donnés: -" il y a là quelque chose qui m' occupe, et que je vous montrerai
                    quelque jour. En attendant que vous le voyiez, je veux vous donner une nouvelle
                    preuve de la force de mes sentiments pour vous; l' absence les fortifie, et
                    demain, vous trouverez une lettre qui les exprime parfaitement. -elle sera un
                    trésor pour moi, ma fille; mais, donne-la-moi ce soir. -non, je veux y ajouter
                    quelque chose... mon papa, mon aimable ami, rendons-nous confidences pour
                    confidences. Je t' écrirai toutes les miennes; fais-moi les tiennes: ne me cache
                    rien. -je te le promets, ma Sara; j' ai déjà commencé à écrire mes aventures
                    pour ma satisfaction; je les finirai pour toi. " le lendemain, je trouvai sous
                    ma porte la lettre suivante: quatrième lettre " serait-il possible qu' ayant été
                    malheureuse toute ma vie, je sois destinée encore à des peines plus cruelles
                    quetoutes les autres! Non, je ne saurais imaginer que nous devions nous séparer,
                    mon papa! Il vaudrait mieux que nous périssions... mais qu' osé-je dire, grand
                    dieu! ... c' en est fait, je ne veux plus vivre sans toi! ... j' ai cru que mes
                    malheurs étaient finis lorsque je t' ai connu; mais je m' aperçois qu' ils n' en
                    sont que plus cruels! ... je répandais dans ton sein toutes mes inquiétudes; et
                    tu me rassurais! Je te confiais mes plus grandes peines, en te faisant connaître
                    que mes plus cruels ennemis étaient auprès de moi, et que mes plus doux moments
                    étaient ceux passés à côté de mon père; et je vois qu' on veut me priver de
                    cette consolation! ... hé! à qui conterai-je mes peines quand tu seras éloigné
                    de moi? ... mais de quoi m' inquiété-je? Je n' aurai besoin de personne; tout
                    sera fini; je ne veux plus vivre sans toi. Hélas! Je commençais à aimer la vie!
                    Infortunée! Pourquoi l' aimais-je, cette vie, qui m' était à charge auparavant?
                    Y avait-il longtemps que je l' aimais? Réponds-moi, mon papa. Tu es encore; j'
                    aime à me le persuader, malgré mon absence depuis deux jours; mais celle qui t'
                    écrit, peut-être, quand tu liras ces lignes, n' y sera-t-elle plus! Mais non,
                    elle veut vivre, puisqu' il faut qu' elle souffre; elle végétera du moins, et
                    jusqu' au dernier moment, tu resteras dans son souvenir, comme le plus chéri des
                    hommes! Tu vivras dans son coeur... je suis forcée de quitter la plume; les
                    forces me manquent. Ta fille et ton amie. " je l' avouerai, quoique je visse
                    bien que la mère de Sara avait des vues sur sa fille, je ne fus pas aussi
                    effrayé de cette lettre que je l' aurais dû. Je comptais sur le coeur de Sara,
                    sur la solidité de ses sentiments. Je m' informai des causes de son absence.
                    Elle me dit que sa mère avait eu envie de la marier à un marchand de la rue <hi rend="italic"> saint-Antoine, </hi> et que peut-êtrece mariage se ferait. J'
                    en fus satisfait intérieurement; cet établissement honnête ôtait Sara du pouvoir
                    de sa mère, et je me proposai de souffrir patiemment des peines inévitables
                    comme celles que j' avais déjà éprouvées, lors de mon dévouement en faveur de M
                    Dumont. Cette affaire manqua; parce qu' en effet la mère de Sara n' avait jamais
                    songé à marier sa fille. Elle se faisait pauvre auprès des hommes à marier, ou à
                        <hi rend="italic"> aimer: </hi> elle avait ses raisons. Cependant cette
                    femme ne perdait pas de vue sa vengeance, qui consistait à m' ôter sa fille, en
                    la donnant au premier venu qui lui ferait des propositions supportables, dans
                    ses idées. Mais Sara éloignait, par son air honnête, et quelquefois maussade,
                    tous ceux qui osaient la fixer, lorsque sa marâtre la mettait à une sorte d'
                    encan, dans les promenades publiques. Il est certain que jusqu' à l' instant où
                    Sara elle-même trouva, enfin, l' homme qu' elle m' a préféré, elle m' était
                    solidement attachée: ce qui le prouve, c' est que le 6 mai (elle fut infidèle
                    dès le 12, et elle consomma sa trahison le 17), elle m' écrivit encore, ne m'
                    ayant pas trouvé, pour me dire adieu, avant de partir pour aller à la revue du
                    roi: cinquième lettre " ta femme va bien s' ennuyer! Car elle est forcée de
                    sortir. Nous sommes à la revue du roi. Tâche de t' amuser plus que ta fille: car
                    elle s' ennuie mortellement, quand elle n' est pas auprès de toi. Tu es si
                    tendre pour elle! Mille millions de baisers. Adieu; car je nesais ce que j'
                    écris, et il faut partir. Ne m' oublie pas une minute: tu serais injuste; je
                    penserai toujours à toi. " cette lettre, ces précieuses assurances m'
                    endormaient. Depuis que je ne voyais presque plus la mère, c' était à Sara que
                    je remettais l' argent de sa pension. Je ne sais à quelle occasion elle me
                    proposa un jour de reprendre cet argent, et de lui en faire le billet: " tu l'
                    emploieras à l' avancement de tes affaires, et tu le feras valoir pour moi, " me
                    dit-elle. J' y consentis, par ce motif; car mes affaires devaient intéresser
                    Sara comme moi-même. Cependant je crois qu' elle fut fâchée d' avoir été prise
                    au mot. Il faut si peu de chose pour blesser une femme! Le rapide récit des
                    événements m' a fait oublier une partie que j' avais faite avec Sara, au
                    carnaval. Je donnais un dîner à différents artistes. J' en mis Sara, sa mère et
                    Florimond. Nous étions alors dans notre plus grande intimité, Mme Debée et moi.
                    Sara et sa mère vinrent élégamment parées: outre les hommes, il y avait deux
                    jeunes personnes très jolies, dont une surtout avait ces grâces qui l' emportent
                    sur la beauté. Elle me frappa. C' était une brune vive, enjouée. Un sentiment
                    singulier s' éleva dans mon coeur, en causant avec elle: " qu' elle est aimable!
                    Et pourquoi n' ai-je pas connu cette aimable fille lorsque j' étais isolé? ... "
                    cette réflexion me fit rougir de mon injustice, et jetant un coup d' oeil sur
                    Sara, dont je rencontrais toujours les yeux, animés de l' expressionla plus
                    flatteuse, je me dis: " ha! Félicitons nous plutôt de ce que cette jolie brune,
                    que je sens bien que j' aurais aimée, ne m' a pas privé du bonheur de me lier
                    avec ma jeune amie! ... " quelques mois après, dans le temps où ma rupture avec
                    la mère de Sara me faisait craindre d' être séparé de sa fille, il me vint en
                    idée de me ménager un asile contre le désespoir, en cultivant la connaissance de
                    l' aimable brune. Je tâchai de me trouver avec elle chez une connaissance qui
                    nous était commune. J' y réussis; mais comme si tout eût dû tourner contre moi,
                    elle ne me parut plus aimable: ses discours, ses manières, sa mise, tout me
                    déplut. Je sentis qu' elle ne pourrait me consoler, et je m' abandonnai plus que
                    jamais à Sara: " rien au monde n' est aimable comme ma fille, " pensai-je... mon
                    attachement s' accrut par le moyen de guérison que j' avais envisagé, en cas d'
                    oubli ou de changement de sa part. Ce qui prouve bien que c' était une fatalité,
                    c' est que, depuis, j' ai rencontré vingt fois l' aimable brune, que je l' ai
                    trouvée charmante, adorable; mais ma conduite, le jour où elle me déplut, l'
                    avait tout à fait indisposée: cette ressource m' a manqué au besoin. J' approche
                    de l' époque fatale. Nous sommes au 12 mai. Sara, fausse à mon égard pour la
                    première fois, me parla de mon rival, comme d' un comte italien, qui la
                    remarquait au <hi rend="italic"> boulevard; </hi> mais c' était en l' air qu'
                    elle tenait ces propos, et j' ai su depuisque mon rival étant fort brun, elle l'
                    avait cru italien à la simple vue. Quinze jours s' écoulèrent. à cette époque,
                    Sara, auparavant tendre, presque respectueuse à mon égard, changea tout à coup
                    de caractère; elle devint folâtre, enjouée (elle m' avait prévenu depuis
                    longtemps que c' était son caractère dans sa jeunesse); mais ce qui me surprit,
                    c' est que son badinage allait jusqu' à l' indécence: elle agissait quelquefois
                    avec moi comme une <hi rend="italic"> fille </hi> (elle si modeste jusqu' alors,
                    même en cédant! ). D' autres fois elle avait le sans-gêne des vieux mariés, qui
                    se savent par coeur, et ne rougissent plus de rien. Je ne sus à quoi attribuer
                    ce changement; je crus qu' elle reprenait son ancienne gaîté, et que mon
                    attachement la lui avait rendue. (on se flatte toujours! ) enfin, le 29 mai
                    arriva. J' étais sorti toute la matinée. En revenant, et assez près de la
                    maison, je rencontrai la mère et la fille en voiture. Je ne les voyais pas; la
                    mère m' appela. Il y avait plus de quinze jours que je ne lui avais parlé. Elle
                    me dit qu' elles allaient au <hi rend="italic"> palais-royal. </hi> la fille
                    était très parée et ravissante; elle parut me voir avec humeur. J' étais bien
                    loin d' avoir cette idée! Je la croyais forcée de sortir, et je comptais sur une
                    lettre; mais on allait trouver le nouvel amant, à qui on avait donné ce
                    rendez-vous, et Sara tremblait que je ne proposasse d' aller les joindre le
                    soir! Je répondis poliment à Mme Debée, et je fus charmé de ce qu' elle revenait
                    la première. Ellesrentrèrent le soir à neuf heures, et nous soupâmes à l'
                    ordinaire, tête-à-tête, Sara et moi, sans qu' elle me dît un mot de ce qui s'
                    était passé, ni du voyage projeté pour le lendemain. Jalousie! Tourment affreux!
                    Monstre vomi par l' enfer, qui t' a formé? Quel est ton but, ton utilité, ton
                    usage? ô le plus dangereux des poisons! Quelles affreuses convulsions tu causes
                    à l' âme! ... heureux, heureux, qui ne t' a jamais éprouvé! Le lendemain, je vis
                    Sara; je déjeunai avec elle. J' allai ensuite à mes affaires, et je rentrai
                    tard; il était plus d' une heure. Je m' aperçus qu' on était sorties. Florimond
                    étant depuis plusieurs semaines dans sa patrie, et les deux femmes ne laissant
                    personne chez elles, je ne fus pas surpris de voir le cadenas mis à la porte de
                    l' appartement au premier. Je passai tranquillement la soirée, jusqu' à neuf
                    heures, celle où je soupais ordinairement avec Sara. L' inquiétude me prit à la
                    demie; à dix heures, je ne pouvais tenir en place. Cependant je ne soupçonnai
                    rien encore. à onze, le coeur serré, tourmenté par une crainte vague, j' étais
                    en colère contre Sara; je me promettais de la gronder. Je sortis pour aller
                    faire le tour de l' <hi rend="italic"> île saint-Louis; </hi> j' écrivis sur la
                    pierre mes tourments. Je revins; le coeur me battait d' espérance: sont-elles
                    arrivées? ... j' avance: point de lumière! ... je rentre. Le cadenas n' est
                    point ôté! ... je voulus souper. Impossible! ... je m' agite, je me tourmente,
                    je me promène à grands pas... enfin, à minuit mes yeux fondent en larmes... je me
                    rappelle ce que m' a dit Sara, lorsque sa mère l' avait autrefois conduite au
                        <hi rend="italic"> palais-royal, </hi> et qu' elle y fut abordée par un
                    homme de distinction: je la crois livrée, livrée malgré elle... je m' écrie
                    douloureusement: " ô mon amie! Mon aimable, mon innocente amie! Une barbare t' a
                    trompée sans doute! Elle t' a livrée! Elle t' enlève à ton père, à ton ami, à l'
                    homme qui t' aimait plus que lui-même! ... " et je pleurais en sanglotant, je
                    marchais, je courais... je retournai à une heure autour de l' <hi rend="italic">
                        île saint-Louis, </hi> je fis retentir de mes cris ses rives tranquilles. "
                    ô mon amie! Ma chère, ma tendre amie! ô ma Sara! Ma bien-aimée! L' objet d' une
                    éternelle tendresse! On t' enlève à celui qui t' adore! ... où es-tu? Que
                    fais-tu? Ou plutôt que te fait-on en ce moment, victime infortunée! ... " un
                    homme à sa croisée me demanda ce que j' avais? -" c' est un père qui perd sa
                    fille! " répondis-je. Ainsi donc je me récriais... si j' avais su où trouver
                    Sara, j' y aurais volé; mais où courir? On ne m' avait pas dit un mot qui pût m'
                    éclairer... je revins chez moi; je me jetai sur mon lit, non pour dormir, mais
                    pour donner un libre cours à mes sanglots... vers les cinq heures je m'
                    assoupis... plût au ciel que je n' eusse pas eu ce fatal sommeil! ... je crus
                    voir Sara, ses belles tresses blondes éparses sur son sein, les yeux en larmes,
                    me tendant les bras, et me disant: " mon ami! Mon papa! Sauve, sauve-moi! " je
                    m' éveille: le son de sa voix frappait encore mon oreille; je saute du lit, je
                    cours, je m' écrie: " Sara,ma chère Sara! Je viens de t' entendre! Où es-tu, âme
                    de mon âme, où es-tu, ma chère fille! " je descends l' escalier, je me
                    précipite... ma tête était troublée, je croyais avoir entendu Sara... hélas! Je
                    ne trouvai rien! ... je remontai; je me sentis défaillir; je me rejetai sur mon
                    lit, et je tombai en faiblesse. Il est impossible d' exprimer ce que je
                    souffris! ... et je n' étais pas encore jaloux! ... la journée qui suivit cette
                    horrible nuit fut encore plus douloureuse: mon coeur se serrait, et ne donnait
                    plus d' essor à mon sang pour le faire circuler; deux ou trois fois je fus
                    obligé de me secouer, de sauter, pour communiquer à la machine un mouvement
                    extérieur, puisque le mouvement interne ne suffisait plus... et je n' étais pas
                    encore jaloux! Et je me croyais encore aimé! ... le jeudi, la nuit cruelle qui
                    le séparait du vendredi, ce jour-là, jusqu' au soir, l' attente, la douleur, la
                    crainte, la fureur, la pitié, l' amour, la jalousie, me mirent à deux doigts du
                    tombeau... enfin, à onze heures, j' entendis une voiture s' arrêter à la porte.
                    (cruelles voitures! Chacune d' elles, les deux soirées précédentes, m' ébranlait
                    jusqu' au fond de l' âme. Ho! Quel supplice, quand on attend, que d' entendre
                    ces perpétuelles voitures! Elles donnent, au premier bruit, un rayon d' espoir;
                    il croît, il fait palpiter... elles passent, et l' âme élevée par elles retombe
                    froissée dans l' abîme du désespoir, pour être encore soulevée de même l'
                    instant d' après...) à onze heures, j' entendis une voiture s' arrêter à
                    laporte. J' étais en robe de chambre, étendu sur mon lit, soupirant, sanglotant.
                    Je saute à terre, j' ouvre, je descends, et j' aperçois... la mère de Sara, avec
                    un homme que je n' avais jamais vu. Mme Debée fut surprise de me voir. Elle n'
                    avait pas de lumière: je lui en donnai. Je cherchai des yeux ma jeune amie, et
                    je ne la vis pas! ... on me dit qu' elle était restée. à ce mot, je remontai
                    précipitamment, sentant bien que j' allais éclater, et qu' il ne le fallait pas
                    devant un inconnu. Il partit un instant après, et je redescendis. C' est ici une
                    scène... comment la nommerai-je? Mon coeur n' était plus oppressé, mon sang
                    circulait avec autant de vivacité qu' il avait été gêné les jours précédents. L'
                    oeil égaré: -" où est votre fille? " dis-je à la malheureuse. -" elle est restée
                    chez M <hi rend="italic"> Noiraud-De-Lamontette, </hi> qui m' a ramenée à Paris.
                    Il fallait que je vinsse coucher ici, à cause de mes affaires. -quoi! Vous
                    livrez votre fille à un inconnu! " cette femme, cette furie, dont vingt scènes
                    bruyantes m' avaient donné la plus terrible idée, depuis que je demeurais chez
                    elle, ne parut point offensée de mon ton, de mon air; la vérité, la terrible
                    vérité l' effrayait: elle trembla, et me répondit avec douceur: -" mais je ne la
                    livre pas! C' est un honnête homme, celui que vous venez de voir: il a une
                    petite maison de campagne, où il nous a invitées à passer quelques jours; nous y
                    avons été sans conséquence. Ma fille vous en a prévenu? -moi, madame! Je n' en
                    savais pas un mot. -ha, la <hi rend="italic"> gueuse! " </hi> (ce fut sa modeste
                    expression), " je lui avais dit de vous en avertir! Quoi! Elle n' a pas mis un
                    mot sous votre porte? -elle savait où vous la meniez? -mon dieu, oui! Nous avons
                    vu <hi rend="italic"> trois fois </hi> ce monsieur qui m' a ramenée, soit au <hi rend="italic"> boulevard, </hi> soit au <hi rend="italic"> palais-royal,
                    </hi> et nous avons accepté son invitation, parce que c' est un honnête homme.
                    Ma fille n' est pas revenue avec moi parce qu' elle s' est trouvée mal. - <hi rend="italic"> trouvée mal! " </hi> (ce mot me rappela une autre histoire et
                    troubla ma tranquillité renaissante). " elle s' est trouvée mal! " répétai-je.
                    -" oui, après dîner. -ô ma chère amie! -vous la croyez perdue! -oui, oui,
                    madame! Je la crois vendue à cet homme, et vendue malgré elle... mon amie avait
                    pour moi de la confiance et de l' estime; je n' ai rien fait pour perdre l' une
                    et l' autre, et elle ne m' a rien dit! ... " la mère de Sara, au lieu de s'
                    emporter, sourit avec une sorte de finesse: -" vous vous trompez! Elle savait
                    tout, et mon étonnement est extrême, qu' elle ne vous en ait rien dit! " je ne
                    sus que répliquer à cette réponse. Je me calmai; car je commençais d' entrevoir
                    que mon sort dépendait absolument de cette femme, qui, si elle parlait vrai en
                    ce moment, faisait de sa fille tout ce qu' elle jugeait à propos. Je la quittai
                    pour aller me mettre au lit: il était une heure du matin. Quelle nuit, bon dieu!
                    ... à mon lever nous eûmes une autre conversation, où elle se montra également
                    douce. Elle repartit sur les dix heures, en me disant, que quoiqu' elle
                    eûtaffaire, elle voulait prévenir le retour de M De Lamontette, qui ne devait
                    être à sa maison de campagne qu' à deux heures. Je l' avoue, si cette femme se
                    fût emportée, j' étais perdu, car je l' aurais étouffée, et les lois ne se
                    fussent pas embarrassées de mes motifs. Je lui ai l' obligation de m' avoir fait
                    éviter l' échafaud... arrivée auprès de sa fille, elle y trouva De Lamontette,
                    qui y avait passé la nuit: la mère et la fille, à ce que je n' ai su que
                    longtemps après, ayant décidé entre elles que, pour captiver cet homme, elles s'
                    y prendraient d' une manière absolument différente de celle employée avec M
                    Dumont, l' ami auquel j' avais pensé à céder Sara par générosité. En
                    conséquence, elles avaient commencé par les faveurs. Elles n' avaient pas eu
                    besoin d' un grand effort pour cela! Il ne leur avait fallu que se rappeler leur
                    ancien métier. Lecteur! N' êtes-vous pas surpris de m' entendre tenir cet
                    horrible langage? ... oui, car mes cheveux se hérissent en le tenant. J' écris
                    ceci le 9 octobre, à onze heures du soir: retenez cette date! Nous n' en sommes
                    qu' au 1er juin de cette même année. Il est temps enfin de démasquer la perfide
                    Sara, cette fille dangereuse et fausse, que vous avez crue tendre! ô lecteur! J'
                    étais le troisième <hi rend="italic"> quarante-cinquenaire </hi> avec lequel
                    elle tenait la conduite que vous avez lue! C' était de concert avec sa mère, qu'
                    elle en agissait comme elle avait fait, qu' elle parlait mal d' elle, pour
                    captiver mieux un presque vieillard imbécile! J' étais le troisième (sans
                    compterl' <hi rend="italic"> avocat, </hi> l' homme du <hi rend="italic">
                        palais-royal, </hi> M Legrainier, Delarbre, le fils du marchand <hi rend="italic"> saint-Antoine, </hi> et cent autres de passade, pendant la
                    première jeunesse); j' étais le troisième, à qui cette perfide sirène avait
                    persuadé q' elle n' aimait les hommes que dans l' âge mûr, à qui elle s' était
                    fait adopter pour fille, à qui elle avait assuré qu' elle avait de l' amour, à
                    qui elle avait juré un attachement éternel: c' était vingt mille francs qu' elle
                    voulait de ma part, comme des autres... mais pourquoi change-t-elle, auparavant
                    de les avoir vus comptés? Pourquoi n' a-t-elle pas captivé le riche Dumont? ...
                    ha! Le voici: M Dumont lui parut trop rusé; elle eut assez d' esprit pour voir
                    qu' il était hors de ses atteintes, et elle s' en servit comme d' un moyen pour
                    me captiver davantage. Quant à moi, il y eut ici de l' imprévu de la part de la
                    mère, qui ne s' imaginait pas que sa fille allait devenir folle de
                    Noiraud-De-Lamontette; la fille elle-même se trouva prise par son goût, le
                    premier qu' elle eût eu peut-être; cet homme adroit s' empara d' elle, et il lui
                    fut impossible de bien suivre son plan avec moi... le voile est déchiré pour
                    vous, lecteur, beaucoup plus tôt qu' il ne le fut pour moi; suivez de pénibles
                    aveux, qui pourront peut-être quelque jour vous être utiles... après le départ
                    de la mère, je m' aperçus qu' elle m' avait laissé la clef de l' appartement que
                    je louais pour Sara: cette femme rusée, qui connaissait bien la marche des
                    passions, l' avait oubliée exprès. Je cherchai à charmer ma douleur, en voyant,
                    en touchantce qui appartenait à ma jeune amie. Je cherchai dans sa bibliothèque,
                    et j' y trouvai son <hi rend="italic"> histoire, </hi> qu' elle avait commencé
                    d' écrire à ma sollicitation. C' était de ce papier qu' elle avait voulu parler
                    un soir, en me disant <hi rend="italic"> qu' il y avait là quelque chose qu'
                        elle me montrerait; </hi> mais sans doute je ne l' aurais jamais eu d'
                    elle... ce fut avec avidité que je m' en emparai pour la lire. Mais je ne tardai
                    pas à m' apercevoir qu' elle y avait tu, adouci, ou déguisé la vérité.
                    Cependant, telle qu' était cette histoire, je résolus de la copier: je croyais
                    me distraire par là! Je me trompais; je ne fis qu' aigrir ma douleur, en m'
                    occupant de l' objet qui la causait. Voici comment Sara y racontait la manière
                    dont sa mère avait quitté son pays, ses courses, ses aventures, et son arrivée à
                    Paris: histoire de Sara enfant écrite par elle-même. " ma mère est d' <hi rend="italic"> Anvers. </hi> elle a été mariée deux fois, sans être veuve,
                    et toutes les deux d' une manière également malheureuse. Elle avait une soeur
                    aînée, des cadettes, et plusieurs frères. L' aînée, encore plus capricieuse que
                    la cadette, avait un amant qui la recherchait en mariage; elle l' accueillait,
                    le rebutait, suivant son caprice, et le tenait dans une incertitude continuelle.
                    Enfin, le jour du mariage, elle se fâcha. <hi rend="italic"> Lambertina, </hi>
                    la cadette, qui était aussi jolie que son aînée, et d' une gaîté folle, proposa
                    d' aller à l' église au lieu de sa soeur. Le père, <hi rend="italic"> Jacobus
                        Debée, </hi> qui descendait de ce fameux <hi rend="italic"> De Bie, </hi>
                    qui, dit-on, a inventé les fausses médailles de Charlemagne, qu' il composa pour
                    rendre plus célèbres les actions de ce héros, Jacobus Debée consentit à la
                    proposition de sa seconde fille; le marié fut du même avis, quoique <hi rend="italic"> Lambertina </hi> n' eût que douze ans, et l' on alla épouser.
                    Le prêtre ne sut rien de la substitution, parce que les deux soeurs portaient
                    chacune deux noms, dont l' un était semblable. Le mariage fait, on allait
                    commencer à se divertir, lorsque <hi rend="italic"> Lambertina-Sara, </hi> l'
                    aînée, sut que <hi rend="italic"> Lambertina-élisabetha, </hi> sa cadette,
                    venait d' épouser son prétendu. Elle en fut au désespoir, et fit demander un
                    entretien au jeune homme. Il vint la trouver: elle ferma la porte sur eux, lui
                    témoigna son repentir de tous ses caprices, et le toucha par ses larmes; l'
                    amour reprit ses droits sur l' amant, qui consomma le mariage avec sa première
                    maîtresse. Il ouvrit aussitôt la porte à ceux qui frappaient, et il déclara ce
                    qu' il venait de faire. Mon grand-père et ma grand' mère accoururent, et furent
                    très surpris! Mais leur gendre offrant de reconnaître pour sa femme celle qu' il
                    venait de traiter comme telle, et n' ayant pas touché à l' autre, on alla devant
                    le grand-vicaire, qui donna permission de recélébrer le mariage avec l' aînée.
                    Ma mère fut très fâchée de ce contre-temps, l' amant de sa soeur lui ayant
                    toujours plu; mais elle n' attendit pas trop longtemps son tour: elle fut mariée
                    un an après, avec mon père, <hi rend="italic"> Antonius Leeman, </hi> parent du
                    célèbre général américain <hi rend="italic"> Lee, </hi> à ce qu' il dit. Ainsi,
                    je sortirais de deux familles également honorables. à l' âge de quatorze ans, ma
                    mère eut un fils, qui est mort. à quinze ans, elle eut ma soeur. Elle n' en
                    avait pas dix-sept, et elle était fille de boutique enlumineuse chez un marchand
                    d' images de la rue <hi rend="italic"> saint-Jacques, </hi> quand elle me mit au
                    monde. Je suis sa dernière.Mon père ne s' était pas accommodé longtemps du
                    caractère de ma mère. Il l' avait quittée peu de temps après la naissance de ma
                    soeur; et comme il avait un talent distingué pour le dessin, tant pour les
                    étoffes et les toiles, que pour les porcelaines, il aurait trouvé partout une
                    subsistance honnête, sans son irrésistible penchant à l' ivrognerie. Je suis née
                    à Paris, le 20 novembre 1762. Ma soeur aînée était plutôt belle que jolie: c'
                    était une blonde intéressante, ayant les plus beaux yeux, une petite bouche, une
                    taille parfaite; en un mot, annonçant, pour l' âge où elle n' est pas arrivée,
                    une fille accomplie. Ma mère n' avait pas dix-huit ans lorsqu' elle se trouva
                    comme veuve; nous avions un père sans en avoir. Depuis qu' il avait quitté sa
                    famille, ma mère, qui l' avait suivi à Paris, et qui ne savait pas qu' il fût
                    dessinateur aux <hi rend="italic"> gobelins, </hi> ne pouvait parvenir à le
                    rejoindre, parce qu' il la fuyait, et parce qu' il ne restait qu' un ou deux
                    mois dans chaque ville. Je pense que c' est d' avoir été quittée de son mari si
                    jeune, qui a perdu ma mère. Restée dans le pays, maîtresse de ses actions, elle
                    se divertissait; et comme elle était jolie, il ne lui en coûtait rien. Elle se
                    livrait tellement à son plaisir, que mon pauvre petit frère périt de l' abandon
                    où elle le laissa. Pour ma soeur et moi, comme nous étions plus jeunes, nos cris
                    faisaient venir des voisins à notre secours. Mon grand-père et ma grand-mère
                    furent enfin instruits de la conduite de leur fille Leeman; ils l' obligèrent à
                    faire cesser le scandale qu' elle donnait dans la ville, et à suivre son mari,
                    dont ils se procurèrent des nouvelles. Ils mirent ma mère, ma soeur et moi dans
                    la voiture publique, payèrent les frais du voyage pour jusqu' à <hi rend="italic"> Nantes, </hi> où était mon père, et recommandèrent de ne
                    remettre le reste de l' argent à mamère, qu' en présence de son mari. J' ignore
                    comme tout cela fut exécuté, j' étais trop jeune. Mais j' ai ouï dire par ma
                    mère elle-même qu' elle avait été bien courtisée dans la voiture! Elle ne savait
                    pas le français. Un des voyageurs, qui savait le flamand, lui servait d'
                    interprète; mais elle préférait un joli homme, dont elle ne pouvait se faire
                    entendre. Elle demandait à son interprète, devant tout le monde, certains mots
                    français, comme: <hi rend="italic"> je vous aime bien; je voudrais bien vous
                        baiser, </hi> etc. Il les lui disait, et elle les répétait, en jetant un
                    coup d' oeil sur le joli homme. Un soir, à l' instant où on allait se mettre au
                    lit, elle le joignit seul, et lui dit un mot, qu' elle s' était fait répéter
                    avec affectation dans la journée. Ce mot était si clair, qu' il la mena dans sa
                    chambre, où ils se mirent au lit. Elle en sortit avant l' heure du lever. Mais
                    le joli homme ne lui garda pas le secret; ce qui la fit mal regarder. En
                    arrivant dans une grande ville, dont je ne sais plus le nom (peut-être était-ce
                        <hi rend="italic"> Paris), </hi> le matin, à l' heure du départ, ma mère ne
                    fut pas éveillée: on la laissa. Il était grand jour dans la chambre, quand on
                    ouvrit les rideaux. C' était un homme qu' elle avait vu dans le carrosse. Il lui
                    dit, ou plutôt il lui fit signe de se lever. Elle n' entendait pas ce qu' il lui
                    disait; mais elle comprit ses signes. Elle s' habilla fort étonnée, prononçant
                    quelques mots qu' elle savait: <hi rend="italic"> " la carrosse! La carrosse! ma
                        mari! Ma mari! " </hi> l' homme lui faisait signe de se calmer. Dès qu' elle
                    fut habillée, ainsi que nous, il lui présenta la main, et nous sortîmes de l'
                    auberge. Le monsieur nous mena dans une assez belle maison à porte cochère, et
                    très isolée, où il nous laissa, en donnant ordre à deux femmes et à deux hommes,
                    sans compter le portier, de nous servir, mais de ne pas nous laisser passer la
                    porte. Dès le mêmejour, il porta les plus belles étoffes à choisir à ma mère,
                    pour elle et pour nous. Elle demandait à s' en aller, et elle disait sans cesse:
                        <hi rend="italic"> " la carrosse! la carrosse! Ma mari! Ma mari! " </hi> ce
                    monsieur nous garda trois mois, à ce que nous a dit ma mère depuis. Elle fut
                    inexorable à toutes ses propositions; ne demandant que son mari, à mesure qu'
                    elle apprenait un peu de français, répétant: <hi rend="italic"> " moi, je veux
                        ma mari! " </hi> le monsieur (dit-elle) s' ennuya d' avoir une femme
                    toujours furieuse, qui ne voulait rien entendre, et qui cherchait à se sauver.
                    Je ne garantis pas la vérité de tous ces faits, dont je fus témoin trop jeune,
                    pour m' en ressouvenir: tout ce que j' ai remarqué, c' est que quand ma mère
                    racontait ce trait devant ma soeur <hi rend="italic"> Maria-élisabetha, </hi>
                    celle-ci souriait légèrement à la dérobée. D' ailleurs, d' autres fois, ma mère
                    se coupait; et je me rappelle que m' ayant fait, avec une de ses robes, plus de
                    huit ans après, un joli déshabillé d' une serge superbe, elle me dit: " cette
                    robe, que je défais, me vient d' un monsieur, qui me prit chez lui, à ma
                    première sortie d' Anvers. Il était bien généreux! J' en tirai tout ce que je
                    voulus; et dans un malheur, jamais il ne m' aurait abandonnée. " ma soeur lui
                    dit qu' elle se le rappelait. " je t' assure, mon enfant, " interrompit ma mère,
                    " que mon ignorance de la langue en fut la seule cause. J' ignorais ce que son
                    ami me demandait, et je répondais toujours <hi rend="italic"> oui; </hi> je fus
                    bien attrapée de le voir agir! ... malheureusement M <hi rend="italic"> De
                        Valbrun </hi> entra dans ce moment; il se jeta sur la première chose qui lui
                    tomba sous la main, et le voulait assommer. Mais son ami, qui était jeune et
                    fort, sut éviter le coup et se défendre. Dès le même instant, le premier nous
                    mit hors de sa maison; son ami nous accompagna,et comme il ne pouvait nous
                    recevoir chez lui, n' étant pas son maître, il nous conseilla de partir. Je
                    savais où était mon mari; j' allai le rejoindre, avec de l' argent et de belles
                    nippes. En arrivant, je payai toutes ses dettes, et nous devînmes amis pour
                    quelque temps. Mais c' était pour me rendre plus sensible le coup le plus cruel.
                    " je vais à présent parler de ce que j' ai vu. Le plus loin dont je me
                    souvienne, c' est qu' étant à <hi rend="italic"> Angers, </hi> ma mère nous
                    mena, ma soeur et moi, à la promenade. Nous commencions à nous y amuser, quand
                    elle dit à ma soeur, beaucoup plus aimée que moi: " ton père ne m' écrit pas où
                    il est; je ne sais pourquoi je suis triste: il doit sans doute m' arriver
                    quelque malheur! " elle continua cependant sa promenade, mais avec une
                    inquiétude marquée. Nous avancions, sans nous en apercevoir, et nous nous
                    trouvâmes dans la campagne, où nous rencontrâmes une compagnie de notre
                    connaissance. En nous abordant, on dit à ma mère: " comment! Vous êtes ici,
                    madame! -oui, je cherche à me dissiper. -mais, " reprit-on, " il y a du monde
                    chez vous! Votre mari avec d' autres gens. " ma mère, effrayée d' une nouvelle
                    qui ne lui laissait aucun bon pressentiment, puisqu' elle avait fermé les
                    portes, sans répondre nous prit toutes deux par la main, ma soeur et moi, et
                    nous faisant courir autant que le pouvaient nos petites jambes, elle regagna
                    notre logis, où elle ne trouva plus que les quatre murs: tout venait d' être
                    enlevé. Voilà quelle fut la première catastrophe dont je me souvienne: ma soeur
                    avait neuf ans, et j' en avais cinq environ; elle nous réduisit à manquer de
                    tout, car l' argent avait été enlevé; et de très à notre aise que nous étions,
                    nous nous trouvâmes réduites, non pas àmendier, mais à recourir au peu d' amis
                    que nous avions, et dont le nombre diminua chaque jour. Pour n' incommoder
                    personne, ma mère se mit en chambre garnie. Mais ses moyens ne lui permettaient
                    pas d' y rester longtemps, et n' ayant pas de nouvelles de son mari, obligée de
                    vendre ses hardes pour subsister, il n' y avait de ressource pour elle qu' à
                    fuir. Triste sort, pour une grande femme, jeune, jolie, mais étrangère, et
                    sachant à peine la langue! ... elle apprit alors que son mari était à <hi rend="italic"> Rouen; </hi> un <hi rend="italic"> ami </hi> lui fit présent
                    d' une somme assez modique, quoiqu' il lui eût offert auparavant sa fortune, et
                    elle courut le rejoindre avec nous; ses paquets étaient légers, et ne devaient
                    pas donner beaucoup d' embarras. à notre arrivée, nous trouvâmes mon père
                    accablé de dettes, logé dans son domicile le plus fixe: il y était depuis six
                    jours. Ne pouvant plus avoir de crédit, il nous laissa, ma mère et moi, et
                    partit avec sa fille aînée. Combien la pauvre enfant n' a-t-elle pas eu à
                    souffrir, abandonnée la plupart du temps, et manquant du nécessaire! ... mais un
                    sort plus terrible attendait cette infortunée! Après le départ de mon père,
                    maman fut assaillie par les créanciers. On me demandera comment elle put faire?
                    Avec sa figure et sa jeunesse, elle trouvait toujours des ressources aux dépens
                    de sa réputation: elle avait fait un ami à <hi rend="italic"> Rouen, </hi> qui,
                    touché de son triste sort, l' obligeait le plus généreusement du monde...
                    cependant elle était si attachée à son mari, qu' elle le suivait partout. Elle
                    courut le rejoindre à <hi rend="italic"> Beauvais, </hi> où elle connut M <hi rend="italic"> Legros, </hi> de l' opéra, qui était musicien à la
                    cathédrale. Ce grand acteur avait dès lors l' âme la plus généreuse et la plus
                    sensible; il était éperdument amoureux d' une jeune fille charmante, mais
                    pauvre; il étaitlui-même sans fortune. Lorsqu' il partit pour Paris, il lui jura
                    de ne chercher à faire son chemin que pour l' épouser et lui faire partager son
                    sort. Il a tenu parole; il l' a épousée, l' a tendrement aimée, et l' a pleurée
                    amèrement, lorsqu' il l' a perdue par la mort. Mais je reviens à ma mère. Les
                    dettes de mon père l' accablèrent à Beauvais comme à Rouen: les gens de cette
                    dernière ville sont bons; mais après qu' ils ont pris longtems patience, ils la
                    perdent. On nous tourmenta; mon père rentra un soir tout essoufflé, en disant: "
                    ma foi, on n' y saurait tenir. Fais comme tu pourras; pour moi, je décampe,
                    avant qu' on ne m' en empêche. " dès la même nuit, il partit, suivant son usage
                    quand il avait des dettes, et courut se cacher à <hi rend="italic"> Amiens.
                    </hi> ma mère ne pouvait le suivre aussi vite, parce qu' il ne disait jamais le
                    terme de son voyage, et qu' il fallait attendre que lui-même ou le hasard en
                    instruisît. On nous menaça vivement, lorsqu' on le sut parti! Mais, nous voyant
                    des meubles, on nous donna quinze jours pour payer. Ces meubles, source de notre
                    crédit, ne nous appartenaient pas: on nous les avait prêtés! ... ma mère ayant,
                    quelques jours après, découvert le séjour de son mari, elle résolut de partir
                    secrètement avec moi seule, laissant ma soeur, à cause de la délicatesse de sa
                    santé, chez les personnes qui nous avaient prêté nos meubles. De tout ce que ma
                    mère put ramasser, elle ne fit que <hi rend="italic"> douze livres; </hi> elle
                    en laissa six à ma soeur, et garda le reste pour payer nos deux places dans la
                    voiture publique. Nous sortîmes de chez nous à trois heures du matin, quoiqu' il
                    gelât à pierre fendre, et nous suivîmes les remparts, afin de n' être pas vues
                    de nos créanciers en allant prendre la voiture publique hors de la ville. Nous
                    fîmes à peu près un quart de lieue enattendant la diligence; et lorsqu' elle
                    nous eut attrapées, nous demandâmes humblement à nous mettre dans le panier. Ce
                    que le cocher nous accorda. Mais au bout d' une heure environ, cet homme voyant
                    une grande femme bien faite et bien mise, avec une enfant, il vint dire à ma
                    mère: " j' ai peu de monde dans le carrosse; vous y serez mieux, madame. " elle
                    accepta sans hésiter. Nous y trouvâmes, entre autres, un homme de bonne mine,
                    qui nous proposa de manger avec lui. Ma mère ne crut pas devoir refuser; elle
                    sentait qu' elle ne pouvait trop ménager sa bourse. Quant à moi, aussi vive et
                    enjouée pour lors que je suis aujourd'hui sérieuse et mélancolique, je m'
                    amusais à jouer avec les enfants des auberges, et je mangeais mes morceaux en
                    courant. Le voyage fut heureux, et les six francs, seul argent que possédât ma
                    mère, se trouvèrent épargnés. Ce fut là un petit commencement de bonheur, dans
                    les idées que j' avais alors; et ma mère espéra que ce ne serait pas le dernier.
                    Son espoir ne fut pas tout à fait trompé. En arrivant à Amiens, nous trouvâmes,
                    dans la maison où demeurait mon père, des personnes très aimables, fort riches
                    et, par conséquent, ayant de la société. Ma mère fit venir ma soeur, et dès que
                    nous fûmes un peu connues, on l' invita souvent à manger avec ses enfants. Elle
                    acceptait presque tous les jours différentes parties sur l' eau, qui nous
                    amusaient beaucoup, ma soeur et moi. Quoique fort jeune encore, je fis une
                    remarque à toutes nos sorties: la maison où nous demeurions donnait sur le
                    marché; il ne fallait que traverser la grand' rue pour aller chez les personnes
                    qui nous invitaient, et nous ne faisions pas une fois ce court trajet, que je n'
                    aperçusse un monsieur, quifaisait grande attention à nous. Enfin, il nous
                    aborda. Sa première question fut, si ma mère comptait faire sa résidence à
                    Amiens? Sur la réponse à l' affirmative, il demanda la permission de lui faire
                    une visite, en qualité de voisin. Ma mère fut très embarrassée, d' après sa
                    position et celle de son mari! Elle ne pouvait recevoir personne, sans s'
                    afficher. Elle répondit qu' elle était rarement chez elle; que d' ailleurs, ne
                    sachant qu' imparfaitement le français, on s' ennuierait beaucoup avec elle et
                    deux enfants, qui la tenaient presque toujours occupée. Cette réponse parut
                    décourager l' inconnu, qui, voyant qu' il n' y avait rien à gagner, se retira
                    très mécontent. Cependant il paraît qu' il ne désespéra pas de trouver une
                    occasion plus favorable; et il l' épia si attentivement, qu' il réussit. Un
                    jour, il se trouva sur la même promenade avec nous. Il fit en sorte de lier
                    conversation avec ma mère, et il employa les plus grandes instances pour l'
                    engager à accepter une partie sur l' eau, où elle s' amuserait beaucoup, ainsi
                    que ses enfants. Il alla plus loin: " vous êtes étrangère, madame, " lui dit-il;
                    " on peut, loin de sa patrie, comme vous l' êtes de la vôtre, se trouver dans
                    certains embarras: ma bourse est à votre service. " ma mère le remercia comme
                    elle put. Mais le don suivit l' offre, et la bourse fut glissée dans la poche de
                    ma mère. Je fus la seule qui m' en aperçus; mais je gardai le silence, par un
                    petit raisonnement d' enfant (j' avais alors huit ans; ma soeur en avait onze):
                    " ma mère a souvent des peines, faute d' argent; en voilà qu' elle a refusé: il
                    ne faut rien dire; elle le trouvera quand le monsieur n' y sera plus; elle ne
                    saura d' où il vient; elle s' en servira; et elle ne sera plus chagrine, ni nous
                    non plus... " le reste de la journée se passa fort agréablement. Le soir, le
                    monsieur nous ramena; mais comme il se faisaittard, il ne monta pas, sans doute
                    de peur qu' on ne s' aperçût de la bourse. Le lendemain, il vint sur les dix
                    heures, savoir comment on avait passé la nuit. Ma mère n' avait pas encore
                    visité ses poches; elle le reçut avec une politesse aisée, au lieu d' avoir l'
                    embarras de la reconnaissance, ou celui du refus. Il se comporta très
                    honnêtement; ses manières étaient obligeantes et timides, et sa visite fut assez
                    courte. Il fut huit jours entiers sans revenir. Cependant, vers le midi, ma mère
                    ayant fouillé dans ses poches, pour donner de l' argent à ma soeur, à qui elle
                    faisait faire une petite commission, elle trouva la bourse, où il y avait, à ce
                    que je compris alors, vingt-cinq louis. Son étonnement me fit bien rire! J'
                    allais peut-être enfin lui dire ce que je savais, lorsqu' ayant entendu qu' elle
                    parlait de la rendre, j' en fus si effrayée que je modérai mon envie de parler.
                    Ma mère attendit plusieurs jours avant de toucher à cet argent; mais enfin, nous
                    étant trouvées dans un grand besoin, à cause des dettes que faisait mon père,
                    elle y prit un louis. Quelques jours après, un second lui fut nécessaire; de
                    sorte que, lorsque le monsieur reparut le dimanche, avec son ton de politesse
                    ordinaire, elle lui demanda bien si c' était lui qui avait glissé une bourse
                    dans sa poche, mais elle céda aux instances de la garder; parce qu' elle n'
                    était plus complète, et qu' elle aurait été honteuse de montrer qu' elle y avait
                    touché. Cette liaison se fortifia peu à peu; et je puis dire qu' il n' y avait
                    rien qui pût nous donner mauvais exemple. M De Florimond, d' une bonne famille
                    de ce pays-là, mais n' ayant reçu qu' une éducation fort négligée, devint notre
                    société ordinaire; il nous faisait faire tous les jours de fête des parties de
                    campagne... six mois s' écoulèrent de la sorte.Ce fut à cette époque, qu' étant
                    à nous divertir, il s' aperçut que ma mère était rêveuse. Il voulut en savoir le
                    sujet, disant que s' il fallait qu' elle partît, il aimait mieux en être prévenu
                    que d' être surpris. Ma mère ne voulut pas lui confier ce secret. Il s' en
                    informa aux connaissances de mon père. Il sut que ses dettes le forçaient à fuir
                    encore. M De Florimond, après ces lumières, continua de venir. Mon père partit
                    incognito, et nous laissa; nous n' eûmes plus d' autre appui que le généreux <hi rend="italic"> ami </hi> de ma mère. Le lendemain, M De Florimond, ayant
                    appris que mon père avait disparu, n' osa se présenter, de peur de faire parler.
                    Ma mère, ne le voyant pas, s' en crut abandonnée; elle fit quelque argent comme
                    elle put, et alla retenir nos places au carrosse. Le lendemain, M De Florimond
                    parut dans l' après-dînée, mais fort triste: il avait appris notre prochain
                    départ. " vous quittez cette ville, et vos amis? " dit-il à ma mère. -" il le
                    faut, monsieur. Je vais rejoindre mon mari à Paris; nos places sont retenues
                    pour mardi prochain. -je suis mortifié que votre départ soit aussi prompt! J' ai
                    affaire où vous allez; je vous aurais accompagnée. " il fit ensuite beaucoup de
                    demandes, relatives à nos affaires, pour amener l' offre la plus obligeante et
                    la mieux tournée. Il pria ma mère de vouloir bien se charger de recevoir pour
                    lui, à Paris, un billet de quinze cents livres, dont l' échéance était à la
                    quinzaine. Il ajouta qu' il la priait instamment, en cas de gêne, de se servir
                    de cet argent. Il se retira presque aussitôt, en lui demandant la permission de
                    continuer ses visites jusqu' au départ. Il revint effectivement tous les jours;
                    il passa la veille avec nous, jusqu' à dix heures du soir, qu' il s' en alla, au
                    lieu de rester pournous conduire au carrosse. Nous y allâmes seules dans la
                    nuit, fort tristement, et nous partîmes. Arrivées à Paris, ma mère prit une
                    chambre garnie, où nous demeurâmes trois mois, sans pouvoir retrouver mon père;
                    les premières semaines furent cruelles! Mais au bout d' un mois environ, nous
                    eûmes la visite d' un homme, qui dit à ma mère qu' il avait ordre de lui compter
                    la somme de quinze cents livres, pour retirer un billet qu' elle avait entre les
                    mains. Il demanda bien des excuses d' avoir fait attendre. C' était la faute de
                    ma mère, si elle n' avait pas reçu à l' échéance; M De Florimond avait sans
                    doute écrit pour qu' on la payât; mais elle ne s' était pas présentée, faute de
                    savoir les usages, et il avait fallu s' adresser à la police pour savoir dans
                    quelle chambre garnie elle était logée. On paya, en répétant les excuses, et l'
                    homme s' en alla avec le billet. Cette somme commençait à nous être
                    indispensablement nécessaire, et elle était donnée si noblement, qu' il y avait
                    un double plaisir à s' en servir. Ma mère, qui vit bien que c' était un présent
                    de son ami d' Amiens, pensa que le seul parti à suivre était d' en faire le
                    meilleur usage possible. Elle sortit pour louer un logement, et le meubler; elle
                    acheta le plus étroit nécessaire (car elle a toujours été ménagère), et nous
                    nous trouvâmes enfin chez nous, grâces à M De Florimond. Cependant quinze cents
                    livres ne sauraient durer éternellement, lorsqu' une femme, qui se met à la
                    mode, est obligée de prendre là-dessus son entretien, et celui de deux enfants.
                    Pour hâter la fin de sa bourse, il lui arriva la catastrophe la plus
                    douloureuse: nous tombâmes malades, ma soeur et moi. Je parus d' abord la plus
                    mal: c' était une fièvre maligne, le pourpre, la petite vérole et une fluxion de
                    poitrine. Ma soeur n' était qu' accablée; mais elle était moins forte. Nos fonds
                    s' éclipsèrent avec rapidité; la misère et le chagrin allaient nous assaillir,
                    quand notre ami d' Amiens, qui sans doute veillait sur nous, arriva pour nous
                    secourir. Il s' informa sur-le-champ de la situation de nos affaires, et quoiqu'
                    il fût fort jeune, et borné dans ses moyens, il paya tout, d' un air qui
                    marquait la plus grande affection pour ma soeur et pour moi. Sans lui, nous
                    étions perdues toutes trois. Il ne s' en tint pas à ces dépenses; fort souvent,
                    il mettait de l' argent dans le tiroir d' une commode, ou ailleurs, suivant qu'
                    on se trouvait placées; car il ne voulait pas être vu. Si c' était un présent en
                    effets, jamais il ne les donnait; il se contentait de les placer dans un endroit
                    où on ne pût manquer de les apercevoir, quand il serait sorti. Le jour où j'
                    étais le plus mal, il vint le matin; on croyait que je ne passerais pas la
                    journée. Ma mère nous gardait elle-même; il y avait alors vingt nuits qu' elle
                    ne s' était déshabillée; il la pria d' aller se reposer, offrant de la remplacer
                    auprès de ses deux malades; mais elle refusa. Il resta donc avec elle, tâchant
                    de lui éviter les moindres peines. Il alla chercher le chirurgien, et le pressa
                    de nous donner quelque chose. Comme j' étais désespérée, on proposa de me
                    saigner, mais d' une manière indifférente. Notre <hi rend="italic"> ami </hi>
                    saisit cette idée et força, pour ainsi dire, le chirurgien à le faire. Ce fut ce
                    qui me sauva: je le fus six fois, ayant été soulagée dès la première, et à la
                    sixième, je me portais bien, à la faiblesse près. Il n' en était pas de même de
                    ma soeur: elle ne pouvait, ou ne voulait rien prendre, étant très délicate,
                    depuis qu' elle avait tant souffert avec mon père. Cependant elle se rétablit un
                    peu; mais pour essuyer un sort qui fait frémir! Ce malheur n' arriva qu' après
                    le retour de l' <hi rend="italic"> ami </hi> de ma mère à Amiens.Qui n' aurait
                    pas regardé ma maman comme une bonne mère, d' après sa conduite à notre égard?
                    Mais, hélas! On ne vit jamais d' aussi grandes disparates! ... ce que c' est qu'
                    une femme, qui est abandonnée de son mari, et qui, ayant de la figure, est
                    recherchée par les hommes, qui la corrompent et lui ôtent les bonnes moeurs! J'
                    ai dit que M De Florimond était jeune et peu fortuné: son retour dans sa patrie
                    laissa ma mère à elle-même; elle savait sur quoi elle pouvait compter de sa
                    part, et elle n' y vit pas une ressource suffisante. Ainsi, ne sachant rien
                    faire, n' ayant aucun soutien de mon père, elle embrassa la vie d' une <hi rend="italic"> femme du monde. </hi> dès que M De Florimond fut parti, et
                    même avant, elle reçut des hommes. Elle a toujours eu le goût des connaissances
                    imprévues et subites; elle en faisait journellement de pareilles, et elle nous
                    les donnait pour anciennes, surtout à ma soeur. Notre maison fut très
                    fréquentée! Fort souvent on venait pour badiner avec nous. Ma soeur s' ennuyait;
                    pour moi, je riais; je faisais la folle, à moins que le badinage ne me déplût;
                    alors, j' égratignais, je mordais; au point qu' un jour un monsieur me donna un
                    coup de pied, qui me renversa. Mais on en voulait surtout à Maria-élisabetha:
                    elle était d' une figure qui fit son malheur, en l' exposant à être désirée des
                    vieux libertins. Voici à peu près ce que je me rappelle: car on se cachait de
                    moi. Maria-élisabetha était naturellement sérieuse, ce qui lui donnait un air
                    raisonnable. Ma mère, qui prévoyait la fin de son argent, et qui n' avait pas
                    donné de ses nouvelles à son ami d' Amiens, tenait une conduite que je veux
                    croire forcée par la nécessité. Parmi les hommes qui vinrent chez elle, il y en
                    eut un qui remarqua ma soeur. " quel âge a cette belle enfant? Elle paraîtvingt
                    ans, à son air raisonnable? -elle n' en a que quinze, " répondit ma mère en
                    riant. Ma soeur n' en avait pas encore douze. L' homme, comptant sur l' âge au
                    moins que ma mère lui disait, fit ses propositions, qui furent si avantageuses,
                    aux yeux d' une femme sans ressources, qu' elles furent acceptées... je tire le
                    voile sur des horreurs, dont mes oreilles seules furent à demi témoins... mon
                    infortunée soeur fut livrée malgré elle à un vieux libertin, et voici ce que j'
                    entendis, un soir à plus de onze heures, qu' on me croyait endormie. Le monsieur
                    avait soupé chez nous. Ma soeur, au lieu de manger, n' avait fait que sangloter;
                    les larmes lui roulaient dans les yeux. Ma mère la caressait beaucoup; elle la
                    tenait presque dans ses bras, et la baisait à tout moment. Ma soeur lui rendait
                    ses caresses: mais elle n' en mangeait pas davantage. à dix heures, on m' envoya
                    coucher. Je m' endormais ordinairement aussitôt que j' avais la tête sur l'
                    oreiller: mais ce soir-là, je me doutai de quelque chose, je me tins éveillée;
                    je descendis de mon lit, et je prêtai l' oreille à la porte, dès que j' entendis
                    ma soeur pleurer. Ma mère la flattait d' abord; ensuite elle la gronda; enfin,
                    elle voulut sortir, et la laisser. Je compris que ma soeur se jetait à elle, qu'
                    elle l' embrassait, et qu' elle ne voulait pas la quitter. Alors ma mère employa
                    la force pour s' en débarrasser. " ma chère mère! " lui criait ma soeur, " ne m'
                    abandonnez pas! " ma mère la menaça. -" hé bien, ôtez-moi la vie, que je tiens
                    de vous; j' aime mieux mourir avec mon innocence. " ici, ma mère se mit en
                    fureur, et se débarrassa. J' entendis ma soeur, qui se tenait étendue le visage
                    contre terre, et qui criait suffoquée: " ma chère maman! Ma chère maman!
                    Voulez-vous ma mort et ma damnation? Ha! Maman! Donnez-moi la mort, et pas la
                    damnation! ... si celaest, j' en mourrai de chagrin et votre pauvre âme répondra
                    de la pauvre mienne! ... maman! Au nom de Dieu! ... " ici elle fit un cri
                    perçant. Ensuite j' entendis beaucoup de mouvement dans la chambre, et ma pauvre
                    soeur qui poussait des cris étouffés, comme si on lui eût mis quelque chose sur
                    la bouche. Mais ses sanglots étaient si profonds, qu' ils m' arrachaient l' âme:
                    si j' avais été assez forte, j' enfonçais la porte, et je me précipitais dans la
                    chambre, pour la secourir, eût-on dû me tuer. Après cela, je n' entendis plus ma
                    soeur, mais un certain bruit, qui me fait horreur à présent. Enfin, après un
                    temps assez considérable, j' ouïs ma mère qui pleurait... " monsieur, elle est
                    morte! " disait-elle en étouffant sa voix. -" non, non, " répondait l' homme, "
                    je vous en réponds. Faites-lui respirer des sels... la voilà qu' elle revient.
                    Quand elle aura repris connaissance, niez tout, et faites lui croire qu' elle a
                    été dans le délire: vous la persuaderez. Adieu. " à ce mot, je remontai vite
                    dans mon lit, et je feignis de dormir. Le monsieur sorti, ma mère vint m'
                    éveiller, et me dit que ma soeur s' était trouvée mal, qu' elle avait le
                    transport. Je ne sus plus que penser; ce n' est que depuis, que j' ai entrevu la
                    vérité. Ma soeur resta malade. Le froid (car j' avais écouté nue plus de deux
                    heures), le froid m' avait saisie. J' eus la fièvre le lendemain assez fort pour
                    ne pouvoir aller voir ma soeur, qui était au lit dans la chambre de ma mère. Je
                    fus si dangereusement malade de cette rechute, que pour le coup on ne compta
                    plus sur moi; et comme ma soeur ne sortait pas de son accablement, j' entendis
                    plusieurs fois ma mère dire aux personnes qui venaient la voir: " je vais perdre
                    mes deux enfants! " enfin, après avoir été fort bas, je revins un peu; et une
                    fois que la nature eut repris le dessus, je me fortifiai plus vite qu' on ne l'
                    espérait.Un jour (que je n' oublierai jamais), je crus que ma mère était sortie,
                    contre son ordinaire depuis que nous étions malades (elle craignait que Maria ne
                    parlât à quelqu' un); je me trouvai assez forte pour quitter mon lit, dans le
                    dessein de parler à ma soeur. J' allai pour la voir. Mais, hélas! Quel
                    spectacle! Je la trouvai sur la paille, et ma mère à côté d' elle, sans
                    connaissance. Saisie de douleur et d' effroi, je tombai sur le corps de ma
                    soeur, et j' y demeurai évanouie, je ne sais combien de temps. Mais qu' on se
                    représente de quelle horreur ma mère fut frappée, lorsque, revenue à elle-même,
                    et cherchant des yeux la fille qu' elle venait de perdre, au lieu d' une, elle
                    les vit toutes deux couvertes du voile de la mort! ... elle poussa un cri
                    perçant, qui attira chez elle une pauvre femme de son voisinage; laquelle,
                    trouvant ma soeur froide, l' ensevelit, et la fit disparaître de devant les yeux
                    de ma mère. Cependant je restais sans secours: on m' en donna enfin; et mes
                    larmes ayant trouvé un passage, je pleurai ma soeur et mon unique compagne, avec
                    tant de violence, que j' puisai l' humeur qui m' étouffait et me serrait le
                    coeur. Ma mère était si affectée, qu' on fut obligé de hâter l' enterrement.
                    Quant à moi, je retombai dans une maladie qui dura six mois, pendant laquelle j'
                    étais sujette à des frayeurs mortelles; appelant ma soeur à mon secours, au
                    milieu de la nuit, et ne me rappelant ensuite qu' elle était morte, que pour la
                    pleurer avec une amertume qui me déchirait le coeur. Il y avait alors deux ans
                    que nous n' avions reçu de nouvelles de mon père; il nous abandonnait à la
                    misère, ou à pis encore... ce n' est point à moi à juger sa conduite: mais...
                    est-il possible qu' on épouse une femme, et qu' on donne le jour à des enfants,
                    pour les laisser enproie aux horreurs que j' ai vues nous menacer, et à celles
                    que nous avons essuyées! ... il écrivit alors, non pour nous envoyer des
                    secours, mais pour en demander à sa femme. On lui marqua notre situation, et la
                    mort de sa fille aînée. Il répondit tranquillement à ma mère, au bout d' un
                    mois, qu' il aurait préféré que ce fût la cadette, qu' il la priait de lui
                    envoyer ce qu' elle pourrait, puisqu' elle avait moins de charge que par le
                    passé. Cette réponse la révolta; elle lui fit récrire qu' elle ne lui
                    demanderait jamais rien; qu' il songeât à lui-même, puisqu' il n' était né que
                    pour lui, et qu' elle allait tâcher de donner, par l' amitié, un autre père à sa
                    fille; qu' il n' avait plus aucuns droits sur sa femme ni sur son enfant: " vous
                    leur avez rendu la vie odieuse, et votre fille, malgré sa jeunesse, commence à
                    sentir (elle me le disait un de ces jours) que la vie est à charge, quand on la
                    passe dans l' abandon, ou qu' on n' a des parents que pour faire rougir; un père
                    qui, loin de nous préserver des malheurs qui assiègent l' existence d' une
                    épouse et d' une fille, paraît au contraire trouver un plaisir barbare à les y
                    plonger, et chercher en quelque sorte à jouir de leur déshonneur. Vous avez
                    donné à votre fille de l' horreur pour les hommes; quand elle en voit, elle s'
                    enfuit: ou si on la force de rester, elle ne les regarde qu' avec effroi. Voilà
                    l' effet de votre conduite. D' après cela, je crois que le mieux est que vous
                    restiez où vous êtes; car je doute, vu la sensibilité de ma fille, que je pusse
                    l' élever, si vous étiez ici: et si je savais la perdre, et n' avoir plus de
                    consolation, je préférerais de mourir la première. Cependant, quel malheur pour
                    une fille, et à quoi ne serait-elle pas exposée de votre part! Dans quel
                    dénuement vous la plongeriez! " ma mère finissait par lui donner son adresse, à
                    un nouveau logement qu' elle prenait, et où nous allâmes demeurer. Je me
                    rétablis un peu; je grandissais. On me mit aux <hi rend="italic"> miramionnes
                    </hi> ,et l' ami de ma mère étant revenu durant cet intervalle, il lui proposa
                    d' occuper un appartement dans la même maison. Vous le connaissez; il y est
                    encore. Vous serez sans doute étonné de la conduite de cet homme, qui étant
                    jeune, s' attachait, sans aucune vue que celle d' obliger, à une femme mariée et
                    malheureuse, qui ne pouvait que lui être à charge. Il est vrai qu' il l' aimait;
                    sans cela, quels motifs aurait eus ce qu' il faisait pour nous? ... je m' arrête
                    là-dessus, pour revenir à ce qui me regarde personnellement. à treize ans, on me
                    mit au couvent; j' en sortis à quinze. On commença pour lors à me faire entendre
                    que je n' avais pas de bien à espérer (je le savais déjà); qu' on avait eu
                    beaucoup de peine à me donner une certaine éducation par son économie; qu' on n'
                    était plus en état de rien faire, et qu' il fallait songer à moi sérieusement.
                    Ceci n' était pas absolument clair; on y ajouta quelque chose, qui le fut un peu
                    davantage: " vous êtes délicate; le travail ne vous avancera pas beaucoup.
                    Cependant il faut savoir faire les ouvrages de femmes; et je vous mettrai en
                    apprentissage, tant pour les modes que pour la dentelle; mais seulement afin que
                    vous sachiez faire ce qui vous regardera personnellement. " ce langage me parut
                    singulier dans la bouche de ma mère: je le lui témoignai. " ma fille, " me
                    dit-elle, " je me suis mise au-dessus de certains préjugés; la misère forme l'
                    esprit, elle endurcit le coeur, en même temps qu' elle épouvante pour l' avenir.
                    Un homme peut vous faire un sot, sans vous déshonorer: que serais-je devenue, si
                    un peu de jeunesse et de figure ne m' avait pas procuré des <hi rend="italic">
                        amis, </hi> qui m' ont soutenue et qui m' ont donné les moyens de vous
                    élever? Celui qui est ici est votre véritable père, puisque vous luidevez la
                    conservation de vos jours et l' éducation. Il faut faire un <hi rend="italic">
                        ami </hi> pareil, qui vous soutienne personnellement, et vous préserve des
                    malheurs auxquels j' ai été exposée par le mariage... " je refusai net de me
                    prêter à cet arrangement. On ne m' en parla plus, et je fus mise en
                    apprentissage pour la dentelle chez Mme Amey. Je pris du goût au travail, et je
                    restai tranquille environ six mois. Ce fut à ce terme que les propositions
                    recommencèrent: on m' assurait qu' il y avait une personne qui désirait
                    ardemment de me connaître et de se lier avec moi. Je refusai de la voir. On me
                    traita mal, on me défendit de venir à la maison, et je restai deux mois entiers
                    sans sortir de la chambre de ma maîtresse. Je ne souffris pas beaucoup de cette
                    retraite forcée, que mes dispositions naturelles pour la tranquillité rendirent
                    d' autant plus volontaire, que je me plaisais dans cette maison: d' ailleurs mon
                    caractère était si opposé à celui de ma mère, que je me voyais privée assez
                    indifféremment de sa société, depuis que je savais ses vues. Le sort de ma soeur
                    m' épouvantait. Au bout de deux mois, elle se réconcilia, et me permit de
                    revenir à la maison. Nous allâmes au <hi rend="italic"> palais-royal </hi> , et
                    nous nous assîmes dans la grande allée, pour voir le monde. J' étais bien mise,
                    et ma mère encore mieux. Un homme, qui paraissait de quelque distinction, vint
                    se mettre à côté de nous. Il adressa d' abord la parole à ma mère, pour des
                    choses indifférentes; elle lui répondit poliment. Encouragé par là, il me fit
                    quelques compliments, un entre autres qui me parut un peu fort: " l' homme qui
                    aura le bonheur d' être aimé de vous, jouira d' un sort digne d' envie! Pour
                    moi, je me contenterais qu' une aussi jolie personne voulût bien me souffrir
                    auprès d' elle: je ferais son sort, et je la mettraisdans le cas de n' avoir
                    jamais besoin d' une autre personne. " ce langage me parut concerté avec ma
                    mère, et je commençai d' entrer en défiance que j' avais été amenée exprès à la
                    promenade pour cette entrevue. Je ne me trompais pas. Nous fûmes engagées à
                    dîner. Ma mère accepta. Je refusai net. Mais on me fit tant la guerre, que ma
                    timidité naturelle, mon inexpérience, ma jeunesse, me firent consentir à suivre
                    ma mère; ou plutôt, on m' entraîna. Nous trouvâmes une belle maison, des valets,
                    un dîner magnifique. On se mit à table; mais je ne pouvais manger: j' avais dans
                    la poitrine un serrement qui me suffoquait. J' ai presque toujours éprouvé la
                    même chose, toute les fois que quelque malheur me menaçait: c' était le plus
                    grand de tous qui m' attendait en cette occasion. Qu' on me dispense de
                    détailler davantage... le saisissement et la douleur m' occasionnèrent une
                    maladie, qui a duré deux ans, et dont Monsieur Nicolas m' a vue convalescente:
                    il était loin, sans doute, d' en soupçonner la cause! ... nous retournâmes
                    cependant chez l' homme du <hi rend="italic"> palais-royal </hi> , qui, persuadé
                    que mon honnêteté n' était pas une grimace, se comporta de manière à réparer ses
                    premiers torts; mais je n' ai jamais voulu rien recevoir de lui. Un autre home,
                    ancien ami de ma mère, se présenta ensuite avec des propositions brillantes. On
                    a pensé que Monsieur Nicolas me déterminerait à les accepter, et c' est la cause
                    de notre liaison; mais il a fait tout le contraire. Cet honnête homme a pris
                    pour moiles sentiments d' un véritable père, et j' en conserverai une éternelle
                    reconnaissance. Puisse-t-il, de son côté, me conserver ces précieux sentiments!
                    Si ceux de la plus tendre des filles peuvent contribuer à adoucir son sort, à
                    égayer cette tristesse habituelle où je le vois plongé, il peut être sûr qu' il
                    a trouvé une amie qui ne changera jamais. " avant d' exprimer l' effet que cette
                    lecture fit sur moi, il faut observer, aujourd'hui que je suis moins rapidement
                    entraîné, que le récit de Sara est fort abrégé, et qu' il n' est point d' accord
                    en tout avec les discours de sa mère, qui racontait autrement la suite de ses
                    voyages à la poursuite de son mari; mais avec des circonstances si romanesques,
                    que je suis tenté de croire que, à quelques adoucissements près, la vérité est
                    du côté du récit de Sara. La mère dit avoir été à <hi rend="italic">
                        Constantinople; </hi> ce qui n' est pas vraisemblable. Elle raconte ensuite
                    des particularités de son séjour à Dijon, où elle était fêtée (dit-elle) chez l'
                    intendante. Elle assure qu' elle a vu, dans cette ville, à ses genoux un homme
                    de marque, et qui occupe aujourd'hui un poste très élevé. Elle vint ensuite à
                        <hi rend="italic"> Clamecy, </hi> petite ville du nivernais, où un marquis
                    soupira pour ses charmes. Il l' adorait, et la première fois qu' il entra chez
                    elle, ce fut par la fenêtre; il manqua de se tuer: sans doute, la compatissante
                    Leeman fut attendrie par le danger qu' il avait couru. Elle ajoute que, lorsqu'
                    elle partit, il avait résolu de se laisser mourir. Mais on m' a donné une
                    version toute différente. On assure qu' elle fut détestée danscette petite ville
                    du nivernais, parce que, étant jolie et coquette, elle troublait tous les
                    ménages, en tournant la tête aux maris provinciaux, dans un pays où le sexe est
                    en général assez laid. Quant au marquis, on me l' a nommé: loin d' avoir voulu
                    se tuer au départ de cette femme, il ne parle d' elle que comme d' une
                    misérable. De <hi rend="italic"> Clamecy </hi> , Mme Leeman vint à <hi rend="italic"> Auxerre </hi> , où elle se fit également détester, par toutes
                    les mêmes causes inclusivement. Le mari de la dame chez qui elle séjourna la
                    rencontra depuis à Paris, et il assura l' avoir vue raccrocher avec sa fille
                    (Sara). Ce qu' il y a d' étonnant, c' est que cette dernière qui, dans ses
                    récits, ne ménageait pas sa mère, l' ait fait, à certains égards, dans son
                    écrit, et que, surtout, elle n' ait rien dit de ce séjour en Bourgogne! Le récit
                    est même circonstancié de manière à l' exclure absolument. Cependant ce séjour
                    est certain: Sara ne l' a donc pas omis sans cause. Il faut encore observer que,
                    lorsqu' elle commença d' écrire, elle ne connaissait pas encore mon rival: mais
                    que la plus grande partie fut écrite après le 12 mai, époque de la première
                    entrevue. Il suit de là que Sara commençait à prévoir qu' elle ne devait pas
                    tout me confier... si, pourtant, elle en a jamais eu le dessein: car sa conduite
                    avec moi, même aujourd'hui, est un dédale inexplicable. Mais ce qui doit
                    surprendre davantage, c' est l' omission absolue du séjour chez un homme comme
                    il faut! Ce séjour m' a été raconté par la mère: il est annoncé par la fille,
                    dans ses conversations avec moi; et cependant on n' en voit aucunetrace! Voici
                    comme la mère m' a fait ce récit: il dément entièrement toute autre manière de
                    voyager: " mon mari, qui avait des talents supérieurs pour le dessin des
                    tapisseries, fut invité à venir à Paris, avec les offres les plus séduisantes.
                    Il y succomba, et partit. à son arrivée, il parla de moi à son protecteur, qui
                    désira beaucoup de me voir. Il m' écrivit de venir. Je partis avec mes deux
                    enfants. " (ici elle place un roman de son arrivée à Paris, conduite par un
                    homme qu' elle ne connaissait pas, qui la retint trois mois dans un magnifique
                    appartement; comme elle ne savait pas la langue, elle demandait seulement son
                    mari. à la fin, elle s' échappa, et le découvrit. Ce trait a été rapporté tout
                    différemment par Sara.) " après avoir rejoint mon mari, je fis la conquête de
                    son protecteur; mais je fus sévère à son égard. Comme c' est en conséquence de
                    ses offres que j' ai quitté ma patrie, et que mon mari s' est dérangé à Paris,
                    ce monsieur s' est toujours cru depuis obligé de me protéger. Je lui ai dit
                    plusieurs fois qu' il avait fait mon malheur. Et c' est aussi le motif de son
                    offre de vingt mille francs pour ma fille, qu' il regarde comme la sienne,
                    puisqu' elle a passé chez lui une partie de son enfance. " (ce serait alors
                    Legrainier.) voilà ce que j' ai recueilli de différents entretiens décousus.
                    Cependant Sara, dans les commencements de notre connaissance, me témoignait la
                    plus grande répugnance pour voir cet homme, qui luiavait servi de père, chez qui
                    elle avait été élevée, à qui elle devait son éducation! ... mais abandonnons ce
                    chaos de contradictions et de mensonges, pour nous en tenir à l' histoire écrite
                    par Sara: pourvu que cette histoire nous donne une idée vraie de la mère et de
                    la fille, le reste importe peu. Je n' aurais pas même fait cette longue
                    remarque, si je ne voulais donner, par ces <hi rend="italic"> variantes </hi> ,
                    une idée de la manière dont toutes les aventurières font leur histoire. Ce que
                    je n' ai jamais conçu, ce que je ne conçois pas encore, c' est pourquoi Sara
                    décriait sa mère de concert avec sa mère! C' est un raffinement unique; c' est
                    une ruse inconcevable dans ses motifs, et que ses effets ne justifient pas! Car
                    elles y ont perdu toutes deux. Au reste, on retire un avantage de cette
                    histoire, c' est qu' elle présente un tableau vrai, souvent répété, de la
                    conduite des intrigantes obscures, et qui, par là, n' en sont que plus
                    dangereuses: elles ont le champ plus libre pour tromper. En achevant de lire l'
                    histoire de Sara, mon coeur était attendri: " chère amie! " pensai-je, " tu m'
                    as promis d' être constante, de ne jamais changer! J' y compte, et je veux t'
                    adorer jusqu' au tombeau... " elle était déjà changée! ... mais je l' ignorais.
                    Revenons à la mère de Sara, que j' avais presque forcée de retourner auprès de
                    sa fille. Je lui avais découvert les vues honnêtes autant qu' avantageuses que
                    j' avais pour cette dernière; par là, j' avais excité son attention. Elle me
                    répéta plusieurs fois: " quene m' avez-vous dit cela! Je n' aurais cherché
                    personne! " peut-être disait-elle la vérité, du moins pour jusqu' au temps où j'
                    aurais eu rempli ses vues: mais, lorsque j' avais expliqué à sa fille, comment
                    je devais agir pour elle en père, elle m' avait toujours fort recommandé de ne
                    pas dire un mot de ma bonne volonté à sa mère. Quel était son but? Avait-elle
                    dès lors... mais pourquoi conjecturer? La mère et la fille étaient d' accord
                    pour me tromper. C' étaient deux aventurières adroites et gauches tout à la
                    fois, qui savaient parfaitement ourdir une trame, mais qui n' avaient pas assez
                    de constance pour la suivre jusqu' au bout... que n' ai-je connu plus tôt cette
                    fatale vérité! Quoi! L' innocence, la candeur peintes sur le front de la fille;
                    son air décent, honnête... (mais elle l' avait démenti, cet air honnête et
                    décent), tout cela n' était que grimace et tromperie? Environ dans le temps de
                    la première rencontre avec De Lamontette, elle devint folle, impudente; son
                    badinage était celui d' une <hi rend="italic"> fille </hi> . J' en étais
                    surpris, mais j' en riais, ne croyant pas qu' il fût possible, à moins que ce ne
                    fût un badinage, qu' une jeune personne, auparavant si modeste, devînt
                    absolument impudente. Non, je ne fus pas détrompé... je disais que Mme
                    Debée-Leeman était partie vers les onze heures, pour prévenir (disait-elle) le
                    retour de Lamontette, et que ce n' était qu' un voile qu' elle jetait sur sa
                    turpitude. à son retour auprès de sa fille, la mère de Sara lui fit part de mes
                    alarmes (à ce qu' elle dit; car j'ignore en quels termes elle s' exprima): -" hé
                    bien! " répondit ma <hi rend="italic"> tendre fille, </hi> " je vais lui écrire.
                    " la mère m' assura, quand je la revis, qu' elle la gronda. " comment,
                    mademoiselle! Cet homme se meurt, et vous vous contenterez de lui écrire! Non,
                    non, il faut s' en retourner! -vous avez promis de rester jusqu' au dimanche? "
                    objecta la fille. -" on m' excusera. " malgré ma <hi rend="italic"> constante
                        amie </hi> , il fallut revenir le soir même. C' était le vendredi. Il était
                    neuf heures: je ne les attendais pas encore; sans quoi, à chaque carrosse, j'
                    aurais volé à la fenêtre. J' étais assis auprès de la table, occupé à lire, à
                    copier, en le trempant de mes larmes, le cahier où Sara avait écrit l' histoire
                    de sa jeunesse. On frappe à ma porte. Je reconnais la manière de Sara: je
                    tressaille, je me lève, je cours, je renverse tout ce qui s' oppose à mon
                    passage. J' ouvre... Sara, cette fille que j' avais crue si tendre, si sensible,
                    qui m' avait juré mille fois de me regarder à jamais comme son père et son ami,
                    Sara me dit d' un air glacé, maussade, dur: " hé bien! Qu' est-ce donc? Me
                    voilà! -qu' est-ce donc? " répondis-je, après l' avoir néanmoins tendrement
                    pressée contre le coeur qu' elle déchirait; " hé quoi! Ma fille! Vous partez à
                    mon insu! Vous ne revenez pas le soir! Je n' ai pas de vos nouvelles! Je sais ce
                    que vous m' avez dit tant de fois! Et vous paraissez surprise de mon inquiétude?
                    Me croyez-vous donc insensible? Ha! Sara! Vous neconnaissez pas encore le
                    véritable attachement! Chère Sara, trop jeune, sans doute pour sentir comme moi,
                    ton coeur ne s' est pas encore attendri à l' école de l' adversité! " ces mots
                    parurent la toucher; elle fit quelques efforts pour me paraître telle qu' avant
                    son fatal voyage. Toi, qui m' as rendu malheureux (s' il est vrai que j' aie été
                    aimé! ), peut-être un jour verras-tu cette histoire: je n' y ai dit que l'
                    exacte vérité; apprécie, d' après ce que tu as déjà lu, et ce que tu vas lire,
                    celle que tu m' as ôtée! Le voile est tombé pour moi; je te l' arrache, si tu me
                    lis: vois, vois, qu' elle était cette Sara, que nous avons aimée! Pour laquelle
                    je t' ai abhorré, pour laquelle tu m' as haï! La soif de ton sang a été dans mon
                    coeur (hélas! Quels remords n' aurais-je pas aujourd'hui, mon crime fût-il
                    demeuré enseveli dans l' ombre éternelle! ) à qui t' aurais-je immolé? à qui m'
                    aurais-tu sacrifié, si ton adresse eût triomphé de la mienne? ô De Lamontette!
                    Je rougis de mon amour et de mes fureurs! Rougis à ton tour de tes complaisances
                    et des tourments cruels que tu m' as causés... hélas! à l' instant où tu liras
                    cette Histoire, le voile sera tombé, sans mon secours: Sara n' aima jamais; la
                    nouveauté, le changement lui donnent seuls l' apparence du sentiment qu' elle ne
                    connaît pas! ... c' est ici où vont commencer les fureurs de la jalousie. Mon
                    rival vint le lendemain au soir: la mère m' en avait prévenu, en m' invitant à
                    le voir, pour en dire mon sentiment. Mais, ce soir-là, je levis trop peu. Sara
                    se comporta bien; elle ne marqua pas une aveugle préférence, et je me couchai
                    tranquille... tranquille! ... pour passer au lendemain, le jour le plus cruel de
                    ma vie. Je fus invité à dîner. La mère de Sara le donnait à son nouvel ami, chez
                    qui elle avait passé trois jours. J' hésitai si je m' y trouverais: la jalousie
                    m' en éloignait, et ce fut elle qui me fit accepter. Sara elle-même eut l' air
                    de m' inviter; elle me dit le matin: " vous dînerez avec nous? " je crus au
                    moins que c' était une invitation; mais j' ai, depuis, eu lieu de croire que c'
                    était une simple question, et qu' elle aurait désiré que je ne me trouvasse pas
                    en présence de son nouveau choix. Je m' y trouvai cependant: j' étais poussé
                    malgré moi. Ainsi, je vis De Lamontette auprès d' elle. J' en frémis. Je saluai
                    d' un air troublé... je me remis enfin, en jouant un <hi rend="italic"> domino
                    </hi> . Nous dînâmes; tout se passa décemment de la part de Sara; mais la mère,
                    en finissant le dîner, se trahit: " qui dirait, " s' écria-t-elle, " que nous ne
                    connaissions pas monsieur il y a quinze jours! " nous allâmes après dîner au <hi rend="italic"> jardin des plantes. </hi> ce fut là que la passionnée Sara
                    (qui peut-être n' était qu' intéressée) montra les sentiments les plus affectés
                    pour De Lamontette. Elle s' appuyait languissamment sur son bras; elle ne
                    laissait tomber sur moi que le regard le plus froid et le plus dédaigneux. L'
                    affreuse jalousie jeta dans mon sein tous ses serpents irrités; j' en sentais
                    les morsures brûlantes! Tantôt mes larmes voulaient couler; tantôt je m'
                    excitaisà cesser d' aimer une ingrate, et tantôt la fureur m' inspirait de noirs
                    projets! ... que je fus malheureux! ... mais ce n' était rien encore! ... nous
                    revînmes... c' était moi qui marchais avec la mère, cette femme abhorrée, pour
                    qui j' avais le mépris mérité que sa fille m' avait si bien motivé! ... mais
                    sans lui donner le bras: j' eusse ressemblé à Florimond, conducteur ordinaire.
                    Mon rival, content, enchanté, venait à pas lents derrière nous avec Sara, qui
                    lui souriait d' un air d' intelligence. Malgré moi, mes regards reprochaient au
                    ciel l' excès de mon tourment. La mère s' en aperçut, et cette femme, la dureté
                    même, comme toutes ses pareilles, fit quitter à sa fille le bras de mon rival,
                    en lui disant: " une jeune personne n' a pas plus besoin que moi de s' appuyer
                    sur un bras, et je m' en passe bien. " le soir, Sara osa me dire que sa mère
                    avait trouvé que j' étais de mauvaise humeur à la promenade! Nous étions tous
                    trois invités à dîner pour le lendemain par De Lamontette, à cette maison de
                    campagne où les deux femmes avaient passé trois jours. Je la croyais à une
                    distance assez considérable de Paris pour qu' il ne fut pas naturel de revenir
                    le même jour. Ainsi, la curiosité, ma jalousie, qui me forçait à suivre Sara,
                    tout me déterminait à l' y accompagner. D' ailleurs, la mère, en partant vers
                    les onze heures, m' avait promis d' en revenir le soir, et j' espérai que ma
                    présence l' engagerait à tenir sa parole. Le chemin ne fut pas d' une
                    demi-heure! J' en fus surpris! ... à notre arrivée, monrival était absent. Je
                    tâchai d' être gai. C' était un garçon, un homme à marier; il y avait des
                    espérances, non pour le mariage, auquel il avait déclaré qu' il ne pensait pas,
                    mais à une liaison telle que la mère la désirait. Il avait offert (disait-on) de
                    faire <hi rend="italic"> bourse commune </hi> . On entendait par là qu' on
                    puiserait quand on voudrait dans la sienne: pour lui, c' était autre chose qu'
                    il entendait; voyant des femmes ben mises, il les crut riches à proportion; il
                    se proposait de faire avec elles dépense commune, chacun fournissant de son
                    côté, et les deux dépenses réunies devenant moindres que séparées. C' était un
                    homme d' esprit: cependant, quelle sottise! Elle égalait au moins la mienne!
                    Quoi! Il s' imaginait que si on avait eu l' aisance qu' annonçait la mise, si on
                    avait été honnête, comme on voulait le faire paraître, on lui aurait jeté à la
                    tête une fille charmante! On l' aurait presque <hi rend="italic"> raccroché au
                        boulevard </hi> ! Pauvres insensés que nous sommes, nous perdons la tête
                    quand une femme nous plaît, et il n' est pas de chimère que notre imagination ne
                    réalise! ... ainsi, on ne s' entendait pas, et ce fut mon malheur (dans les
                    idées que j' ai conservées depuis un si long temps)! La mère et la fille
                    espéraient une bourse ouverte, et comptaient même encore sur moi (quoiqu' elles
                    fissent tout ce qu' il fallait faire pour m' aliéner); De Lamontette s'
                    imaginait faire une connaissance bourgeoise ordinaire. Il voyait qu' il avait
                    plu à la fille, et il espérait tirer parti de cette inclination... je ne te
                    laisserai pas ton erreur, trop heureuxrival! Je vais faire luire à tes yeux l'
                    incommode et fâcheuse vérité; non telle qu' elle est (je ne la connais pas
                    encore), mais telle que je la sais! ... De Lamontette avait été au-devant de
                    nous; et après une attente qui parut longue à Sara, nous le vîmes arriver par le
                    jardin. Le coeur de cette fille palpita de plaisir. Il entra. Elle vola
                    au-devant de lui. Nous nous promenâmes: elle ne le quitta pas. Quelle odieuse
                    effronterie, après ses promesses, sa conduite envers moi! Comme cette conduite
                    démentie sentait la courtisane! La fille perdue! ... nous nous mîmes à table; je
                    dois le dire, la perfide osa poser encore son pied sur le mien, quoiqu' elle
                    répondît aux afféteries indécentes et ridicules de mon rival. Cet égoïste, qui
                    s' aperçut qu' il la captivait, s' efforça de l' engager à s' afficher devant un
                    de ses amis, un <hi rend="italic"> sir jean </hi> , huissier, invité pour être
                    témoin de son triomphe, quoiqu' à son arrivée on eût feint de ne pas l'
                    attendre: ils s' étaient quittés en chemin, et l' un était venu par le devant de
                    la maison, l' autre par le jardin. Les convives étaient dépeints avant qu' on
                    les vît, et nous fûmes tous trois, pour cet étranger à notre égard, des objets
                    de curiosité. Sara ne sentait rien de tout cela; elle faisait la <hi rend="italic"> fille </hi> devant Lamontette, devant l' étranger, devant
                    moi! ... au milieu du dîner, je n' y pus tenir, et j' allai me mettre à une
                    croisée dans le corridor, où mes larmes coulèrent, en voyant les gens qui
                    allaient se divertir, chacun avec leur amie: " infortuné! " pensai-je, " moi
                    seul, qui ai tout fait pour la mienne, j' en suisabandonné! L' ingrate m'
                    oublie, elle change après tous ses serments! ... " un instant après, je me
                    disais à moi-même: " il te sied bien d' aimer à ton âge! Hé! Rougis de tes
                    larmes, de ton attachement! Que regrettes-tu? Les sentiments qu' elle avait pour
                    toi? Ha! Si elle les avait eus, elle les aurait encore! Tu n' avais rien; tu n'
                    as rien perdu, qu' une illusion trompeuse! ... hélas! Cette illusion était tout
                    mon bien, et je ne l' ai plus! Elle pouvait toujours durer, et la voilà
                    détruite! Sans ce malheureux homme, qui est venu me l' enlever, je l' aurais
                    encore! " puis, par retour sur moi-même, me rappelant ce canton où je faisais
                    mes parties avec <hi rend="italic"> Zéphire </hi> et mes amis, je fondis en
                    larmes, en étouffant ce cri: " ho! Ho! Infortuné! Quelle métamorphose tu as
                    éprouvée! Celle de <hi rend="italic"> Circé </hi> n' était pas plus humiliante,
                    plus dégradante! " et je me désolais! ... je rentrai au bout d' un temps fort
                    long, et ce fut pour être témoin de nouveau des préférences de Sara envers le
                    noiraud, portées jusqu' à l' imprudence. Et cependant elles ne détruisirent pas
                    mon amour! ... mais il fallait que ma douleur s' exhalât; sans le vouloir, sans
                    y penser, amené par les circonstances, je vais porter le coup mortel à la
                    passion de mon rival, à son bonheur; je vais renverser les desseins de ma
                    cruelle ennemie, la mère de Sara; je vais ôter à celle-ci un espoir dont elle
                    commençait à se flatter. Nous sortîmes. La mère, que je détestais, s' empara de
                    moi, pour que sa fille eût l' inconnu. Nousallâmes nous promener dans un jardin:
                    là, mon rival laissa courir Sara, qui voulait cueillir des fleurs avec les
                    jardinières, filles de l' hôte, et il m' accosta. Il me trouvait concentré; la
                    jalousie qu' il excitait rebondissait contre son coeur: il chercha donc à me
                    pénétrer, tandis que son ami entretenait la mère, et que Sara aidait aux jeunes
                    jardinières à cueillir des roses. Quoique je le haïsse, on connaît les amants:
                    ils aiment tant à s' occuper de leur objet, qu' ils préfèrent d' en parler à
                    leur rival (dussent-ils par là se nuire à eux-mêmes), à garder un prudent
                    silence! ... j' avais dans le coeur trois ou quatre passions: l' amour, la
                    haine, la jalousie, la vengeance; c' étaient ces quatre mouvements combinés qui
                    commandèrent à ma langue. Je commençai par écouter l' amour, et il me fit dire
                    tout le bien que je pensais encore de Sara. Mes larmes coulèrent. -" vous l'
                    aimez! " me dit-il. -" je l' adore! " m' écriai-je. Imprudent! Qui me nuisais
                    ainsi à moi-même et qui donnais un nouveau prix à Sara, par la violence de ma
                    passion! ... je la peignis, cette fille que j' aurais dû connaître, comme je la
                    voyais, et je la voyais encore en amant; je la représentai comme une fille
                    aimable, intéressante, pleine de candeur, vertueuse par principes, autant que
                    par caractère; mais souverainement malheureuse par là même. Alors la haine s'
                    emparant de mon coeur, en songeant à la mère, jepeignis celle-ci comme je la
                    voyais aussi: qu' était-ce en effet, qu' une appareilleuse infâme, qui vendait
                    sa fille? Je dis tout ce que je savais de l' homme du <hi rend="italic">
                        palais-royal </hi> ; de l' homme aux vingt mille francs; je dis ce qu' elle
                    m' avait proposé à moi-même, en m' offrant sa fille; je parlai de M Dumont; je
                    fis entendre à mon rival ce qu' on attendait de lui: " cette fille aimable et
                    douce, " lui dis-je en suffoquant de douleur, " elle est à vendre! -elle est à
                    vendre! " s' écria-t-il. -" oui à vendre! La voulez-vous acheter? -non, non!
                    Elle m' intéresse infiniment; mais je n' achète pas; je rougirais de solder l'
                    objet de mon attachement. -il faut donc y renoncer, " lui dis-je. -non, elle m'
                    intéresse trop, d' après ce que vous venez de m' en dire. " -" ha Dieu! "
                    pensai-je, " devais-je donc la louer avec tant d' enthousiasme! " en ce moment
                    Sara, un tablier de jardinière devant elle, un petit panier à la main, s'
                    approcha de nous, cueillant des roses. " la voilà! " dis-je à Lamontette. -"
                    oui, feignons de parler d' autre chose. " en même temps, il me répondit comme si
                    nous eussions agité quelque question de physique. Lorsque Sara fut auprès de
                    nous, nous nous empressâmes tous deux à la louer, à lui dire des choses
                    agréables. Les sourires ne furent que pour mon rival, quoique mes expressions
                    fussent beaucoup plus flatteuses que les siennes. Elle s' éloigna. Cependant,
                    comme Lamontette me montrait de l' amitié, surtout les sentiments les plus
                    honnêtes, il m' inspirait une certaine confiance:je lui dis que je me félicitais
                    que ma jeune amie fût tombée en d' aussi bonnes mains. De son côté, il protesta
                    qu' il n' avait pas d' amour; qu' il n' y entrait rien de relatif à cette
                    passion, dans la liaison qu' il se proposait de former; en un mot, il me parla
                    comme un homme d' esprit, qui est sûr d' être aimé, parle à un homme faible, qui
                    voit qu' il ne l' est plus et qui en est au désespoir. Il faut ici rendre
                    justice à mon rival: sa conduite fut généreuse à mon égard, au moins par les
                    apparences; et dans le commerce de la vie, on doit beaucoup à ceux qui veulent
                    bien les observer! Mon entretien avec Lamontette dura plus de trois heures: je
                    ne pouvais me lasser de parler de Sara, que je voyais bien qui m' échappait; en
                    parler me semblait en jouir encore, et mon rival, de son côté, croyait ne
                    pouvoir être trop instruit sur le compte de deux femmes avec lesquelles il avait
                    commencé de se lier. Pendant ce long entretien, Mme Debée-Leeman était sur les
                    épines: sa conscience lui faisait deviner la matière de notre conversation; mais
                    ce qui me surprit, c' est que Sara n' en était pas moins inquiète. Enfin, nous
                    nous rapprochâmes de la mère. L' entretien avec mon rival m' avait donné quelque
                    consolation; sans réfléchir s' il m' avait dit vrai, je compris qu' il était
                    impossible qu' il formât avec Sara une liaison durable: je connaissais trop bien
                    les vues de la mère, quoique je ne susse pas encore que celles de la fille
                    étaient les mêmes. Ce fut d' après cette idée, que je regardai comme
                    certaine,que je voulus éviter à ma <hi rend="italic"> naïve amie </hi> le
                    désagrément d' avoir eu inutilement un homme de plus. Je lui fis entendre en
                    deux mots le résultat de mon entretien avec Lamontette. Cependant, lorsqu' il s'
                    agit de s' en retourner, comme on me l' avait promis, et que Lamontette proposa
                    de coucher à sa petite maison, Sara, déjà instruite par moi, opina secrètement
                    pour rester; je la voyais tirer sa mère par la robe, afin qu' elle ne fît pas
                    attention aux raisons que j' alléguais. En effet, quelle indécence, que deux
                    femmes, qui n' étaient qu' à demi-lieue de chez elles, restassent dans un <hi rend="italic"> vide-bouteille </hi> de garçon, où il n' y avait qu' une
                    chambre à coucher! Certainement la mère de Sara ne l' eût pas fait pour
                    elle-même; et si, au lieu d' avertir la fille, j' eusse dit à la mère qu' elle
                    n' avait rien à prétendre, je l' aurais vue la plus empressée à s' en retourner;
                    mais je ne le fis pas: je n' étais plus à moi, le coeur égarait la tête. Ainsi,
                    à mon grand étonnement, la mère et la fille restèrent à coucher, n' ayant pour
                    trois qu' un petit lit, dont on se partageait les matelas. Mais il fallait que
                    Sara, devenue folle de Lamontette, mortifiât de toutes manières l' homme qu'
                    elle avait séduit par un faux attachement, une fausse candeur. Ce qu' il y eut
                    de plus douloureux et de plus humiliant pour moi, c' est que mon rival s'
                    aperçut combien je souffrais, et qu' il m' offrit la pitié. D' un air de
                    propriétaire, lorsqu' il vint avec les deux femmes me reconduire jusqu' aux <hi rend="italic"> boulevards </hi> , il me présenta la main de Sara: " allons,
                    puisque vous vous quittez, vousdevez avoir quelque chose à vous dire; allez
                    ensemble. " et il nous accoupla. Sara, froide comme une fille qui est avec un
                    homme, tandis qu' elle en aime un autre, garda la morgue la plus insultante. Je
                    tâchai de lui parler bonnement: rien ne l' intéressa. Je parlai de son amant; et
                    ce fut alors, qu' avec la tournure la moins désobligeante, je lui répétai ce que
                    je lui avais déjà fait entendre: " votre mère n' a pas trouvé ce qu' elle
                    cherchait, ma fille. -comment cela, <hi rend="italic"> monsieur </hi> ? -c' est
                    que M De Lamontette vous respecte trop, d' après ce qu' il a vu de vous, et ce
                    que je lui ai dit, pour vous rabaisser au rang de <hi rend="italic"> fille
                        entretenue </hi> . -et que lui avez-vous dit? -mais je lui ai fait connaître
                    votre mère, d' après ce que vous m' avez confié... -vous avez très mal fait!
                    -pourquoi? Vous ne cherchez qu' un protecteur, plus puissant que moi, sans
                    doute: je vous ai épargné un rôle, toujours désagréable, en lui apprenant ce que
                    vous n' auriez pu lui dire qu' avec désavantage. - je vois que vous avez fait
                    des imprudences! En vérité, <hi rend="italic"> monsieur </hi> , je suis très
                    fâchée que vous vous soyez mêlé de ce qui me regarde, et surtout de ce que vous
                    avez dit tantôt devant moi, dans le jardin! -j' ai cru le devoir, pour vous
                    prouver mon amitié. -ce n' en est pas là une preuve... n' avez-vous dit que
                    cela? Il faut que je le sache. -j' ai parlé de l' aventure de M Dumont. -ha
                    ciel! ... hé! L' avez-vous nommé? -non. J' ai parlé de M De Vesgou " (l' homme
                    du <hi rend="italic"> palais-royal </hi> ).-" voilà qui est bien, <hi rend="italic"> monsieur </hi> ! On peut dire qu' il est bien malheureux que
                    vous soyez venu ici! -De M Legrainier et des vingt mille francs! -à merveille!
                    ... est-il possible! -j' ai narré crûment les vues de votre mère à l' égard de
                    cet homme, et ce qu' elle m' a dit à moi-même. -ainsi voilà ma mère déshonorée
                    dans son esprit! -c' est votre avantage! - allez, <hi rend="italic"> monsieur
                    </hi> , vous êtes... en vérité... je suis bien malheureuse! -est-ce de m' avoir
                    connu? -certainement... vous me faites un grand tort! -je ne vois pas cela! -c'
                    est que vos lumières ne sont pas fort étendues... au reste, je ne sais pas
                    pourquoi nous allons ainsi ensemble; c' est apparemment pour faire croire qu' il
                    y a quelque chose entre vous et moi! " en achevant ces mots, elle me quitta le
                    bras, et alla entre sa mère et Lamontette. La surprise me ferma la bouche: je
                    dis aussitôt adieu. Lamontette pria Sara de m' embrasser; la mère dit: "
                    pourquoi donc? " et je revins seul. J' étais amant, j' étais jaloux, et je
                    laissai la fille que j' aimais avec mon rival, un rival préféré, qui avait pour
                    lui le lieu, ses manières, une inclination naissante! Ceux qui ont aimé avec
                    violence, ceux qui ont été jaloux avec fureur, se formeront une idée de mon
                    supplice! ... arrivé chez moi, je sentis ce que la jalousie et l' amour outragé
                    peuvent faire éprouver de plus violent. Je ne dormis pas: des songes effrayants
                    troublaient quelques secondes de sommeil, et rouvraientavec effort mes paupières
                    à peine appesanties. Le matin mon oppression fut si forte, que je crus en
                    mourir: je m' y résolus. Mes larmes coulèrent comme deux fontaines; tout à mes
                    yeux prit une teinte de douleur; tout gémissait dans la nature, et se mettait à
                    l' unisson de mon coeur: à tout moment, je descendais à la chambre de Sara; je
                    regardais, je touchais ses habits, je feuilletais ses chansons; un mot pensé par
                    elle, que j' y trouvais, me paraissait un trésor... cette cruelle journée s'
                    écoula. Le lendemain, je ne pus résister à l' envie d' aller voir Sara chez mon
                    rival. Je la trouvai plus froide pour moi, plus indifférente que jamais; elle l'
                    était jusqu' à l' impolitesse. J' en fus pénétré! Déjà souffrant et malade, je
                    ne pus retenir mes plaintes; je montrai toute ma douleur à mon rival; et me
                    découvrant moi-même à la haine qu' il devait avoir pour moi, je lui donnai
                    occasion d' un triomphe complet. Je sentis que je le rendais trop heureux en me
                    plaignant comme je le faisais. Je lui montrai une des lettres de Sara.
                    Lamontette fut surpris de la trouver si tendre, si décisive en ma faveur, et je
                    jouis un instant du tourment qu' il me faisait souffrir: il l' éprouva lui-même.
                    Faible soulagement! Lamontette sentit bientôt qu' il était ce que j' avais été;
                    qu' il possédait le coeur dont la perte me mettait audésespoir! ... je le vis,
                    et mes regrets s' en accrurent. Le papier que je venais de montrer, donna la
                    plus vive inquiétude à l' <hi rend="italic"> ingrate </hi> ; elle se douta que
                    c' était une de ses lettres: je le vis aux regards qu' elle lançait sur moi. Je
                    n' ai de ma vie éprouvé un trouble aussi cruel! J' étais en proie à la jalousie,
                    à la fureur, à l' indignation. Toutes ces passions s' entrechoquaient dans mon
                    coeur déchiré: mais Sara m' était encore trop chère, pour que ma haine refluât
                    sur elle; c' était sa mère que j' abhorrais. Dans un moment où je parlais d'
                    elle à mon rival, je m' enflammai par les plaintes que j' en faisais, et dans la
                    violence de mes mouvements, j' agitais ma canne. (j' ai su, depuis, que
                    Lamontette, qui voulait me détruire dans l' esprit de Sara, et auquel j' en
                    donnais tous les moyens, dit à la fille d' abord, ensuite à la mère, que je les
                    avais menacées de coups de canne. Je ne le crois pas, quoique je fusse dans le
                    délire). Ce rapport que leur fit Lamontette était aussi imprudent que mes
                    confidences, eu égard à ce qu' étaient ces deux femmes: au lieu de les déchaîner
                    contre moi, elles agirent comme leurs pareilles, elles me craignirent, et Sara
                    comprit du moins qu' il fallait changer avec plus d' adresse. Prêt à quitter
                    Sara (que mon rival eut la bonté d' engager à me reconduire seule), et me voyant
                    observé, je la priai de m' accorder douze pas au dehors, pour lui dire un mot
                    que personne ne pût entendre; et elle eut la dureté de me refuser. J' avais tout
                    prêt un effet de douze cents livres, pourles douze pas, qu' elle eût fait sans
                    doute si elle avait su ma pensée. Je m' éloignai de l' ingrate, la mort dans le
                    coeur. J' allai dîner en ville, chez mon ami Guillebert, que je consultai sur ma
                    situation: j' étouffais. Il me donna ses conseils. Le soir, je trouvai la mère
                    de Sara, mais seule. Elle avait de l' inquiétude à mon sujet; et sans doute elle
                    était venue de concert avec sa fille, ou d' elle-même. Sa vue me blessa. Je lui
                    parlai cependant avec modération. Elle me parut fort mécontente de Lamontette,
                    qu' elle me peignit comme un homme dangereux. J' ai su depuis, qu' elle voulait
                    m' épouvanter, et que ses discours étaient concertés avec mon rival et sa fille:
                        <hi rend="italic"> la </hi>
                    <hi rend="italic"> tendre Sara </hi> se faisait un jeu des frayeurs et de l'
                    épouvante qu' elle croyait me donner! Au lieu de paraître effrayé, je m'
                    emportai avec fureur contre mon rival. Ainsi le moyen échoua, et je ne donnai
                    pas à Sara, à l' indigne Sara, le plaisir qu' elle attendait. Une chose
                    inconcevable, c' est que je quittai la mère assez bien. Elle me pria de la venir
                    voir le jeudi soir, sous prétexte de lui apporter une lettre pressée. Je donnai
                    dans le piège, ne me doutant pas que mon rival fût du secret... en y allant, j'
                    eus le spectacle terrible de l' incendie de l' <hi rend="italic"> opéra </hi> ,
                    qui m' éclairait suffisamment au milieu de la campagne et dans des chemins de
                    traverse, pour me faire éviter des mares d' eau: car il avait plu; j' en étais à
                    une lieue et demie. Arrivé, je refusai le souper demon rival... comme il devait
                    rire de me voir accourir crotté, mouillé, en sueur, pour apporter une fausse
                    lettre, et voir un instant, et comme par grâce, une fille qui se moquait de moi!
                    ... j' avais été bien reçu des deux femmes: Sara surtout, qui était charmée de
                    ce que je ne restais pas, feignit d' en être fâchée; elle me dit un adieu
                    obligeant par la fenêtre. Pour mon rival, il ne pouvait me quitter; je le
                    faisais jouir d' un triomphe trop doux, pour qu' il ne cherchât pas à le
                    prolonger. Mais une de ses demandes me blessa au vif: -" hé bien, comment va le
                    coeur? -comme il le doit, lorsqu' il s' est attaché à une fille dure. - <hi rend="italic"> dure </hi> ! - <hi rend="italic"> dure </hi> pour moi: sa
                    conduite à mon égard ne convient pas. " (je suis admirable ici! Je me plains à
                    mon rival, de ce qu' on l' aime, et qu' on ne m' aime plus! Il faut avouer que
                    les passions extrêmes sont capables seules de pareilles disparates! ) aussi
                    Lamontette s' emporta-t-il, s' adoucit-il, cria-t-il, me retint-il, feignit-il
                    d' être en colère et compatissant tour à tour. Dans une autre position que la
                    mienne, cela m' aurait amusé. Je partis enfin, au bout d' une heure de redites.
                    Et Lamontette, en rentrant auprès des deux femmes, fit le <hi rend="italic">
                        matamore </hi> : il dit de grands mots sur de très petites choses; fit des
                    amphigouris sans fin sur ce que nous avions dit; se déclara le champion, le don
                    quichotte de Sara: " si quelqu' un ose mal parler de ma <hi rend="italic"> fille
                    </hi> " (c' était la <hi rend="italic"> fille </hi> à tout le monde! Un peu plus
                    à moi pourtant qu' aux autres, comme on le verra, puisque samère était la <hi rend="italic"> Lambertine </hi> de la dame <hi rend="italic"> Chéreau </hi>
                    )... " après m' en avoir dit du bien, il aura affaire à moi! ... des gens... des
                    hommes... des philosophes... se comporter... qui le croirait! ... mais si
                    jamais... nous nous verrons... ho! Je le verrai... y allât-il de ma vie! ... 3
                    on me répéta ces propos le lendemain; on eut soin d' y ajouter (et Sara me le
                    confirma dans la suite) que Lamontette était la plus forte lame de la France:
                    elle croyait m' épouvanter... comme si la fureur jalouse, quand elle a décidé de
                    se battre, regardait à l' habileté! ... toutes les fois que j' ai réfléchi
                    depuis à cette conduite de Sara, elle m' a indigné. Non, au prix de mon sang, de
                    ma vie, je ne voudrais pas déshonorer l' autel où j' ai sacrifié: mais quel
                    ménagement doit-on à la plus vile des créatures, à la plus infâme, à la plus
                    basse; qui s' est elle-même avilie; qui, non contente de sa turpitude, y a joint
                    l' hypocrisie des vertus! ... je m' en revins fort mécontent de moi-même, après
                    cette conversation. Le lendemain, je fus très agité. Le soir, la mère de Sara
                    eut affaire à la maison; elle laissa sa fille seule avec Lamontette, avec un
                    homme qu' elle ne connaissait que depuis quinze jours, et dont elle m' avait dit
                    tant de mal! J' ignorais son retour. Le samedi matin, encore ému de ce qui s'
                    était passé l' avant-veille, j' allai voir Sara. Je la trouvai seule assise
                    auprès de la fenêtre. (Lamontette a dit depuis qu' ils étaient épuisés de
                    jouissances.)elle me salua de cet air froid, auquel je commençais à m'
                    accoutumer. -" ma mère est à Paris, " me dit-elle. -" à Paris! Je l' ignorais! "
                    je vis dans ses yeux qu' elle ne me croyait pas. Je l' assurai que je n' avais
                    pas vu sa mère. Nous causâmes; elle me fit quelques reproches sur ma conduite de
                    l' avant-veille; elle me parla des lettres que j' avais montrées, et nous
                    convînmes que je dirais qu' elle les avait écrites pour se former le style. Elle
                    frappa plusieurs fois à une cloison, pour avertir mon rival. Il vint comme un
                    homme qui s' éveille; et moi, j' eus la faiblesse de donner pour une vérité le
                    mensonge conseillé par Sara. Ce n' est pas que je n' eusse suggéré moi-même ce
                    motif autrefois; mais c' était après la seconde lettre, et je ne crois pas que
                    jamais il l' ait déterminée à m' écrire. Mon intention était cependant de faire
                    servir les lettres qu' elle m' écrivait, à lui donner un style naturel. Souvent
                    les règles y étaient blessés (sans doute parce qu' elle était étrangère),
                    quoique le mérite du fond s' y trouvât, et je corrigeais ces fautes, en lui
                    relisant ses propres lettres. Sara, douce alors, m' écoutait avec complaisance,
                    et elle refaisait elle-même ses lettres, pour les rendre telles que je les ai
                    rapportées. Durant et entretien, il y eut une disparate singulière dans la
                    conduite de Sara envers moi! Sur la fin de notre conversation, et dans un
                    instant où mon rival était occupé en bas, elle me dit ces propres mots: " mon
                    bon ami, j' ai joué; je n' ai pas le sou. " ce langage inattendu me pénétra
                    dejoie, et j' y satisfis comme je le pus. Enfin je la quittai. Sara était seule
                    à l' instant où je parti, et ce fut elle qui eut la dureté de m' y faire songer!
                    En arrivant, je trouvai la mère, avec laquelle je m' entretins un partie de la
                    journée: j' étais bien aise de lui parler, pour voir si elle me dirait encore
                    qu' elle avait laissé sa fille seule; mais elle m' avoua que mon rival était
                    avec elle. Je l' avais vu (non sans le plus grand étonnement! ); cependant cet
                    aveu ne m' en surprit pas moins, surtout lorsqu' il fut accompagné d' un autre:
                    qu' à la première fois qu' elle s' était absentée, il était retourné coucher à
                    sa maison de campagne. Ce fut alors que si j' avais été moins sensible, moins
                    aveugle, moins subjugué par l' esprit et par le coeur, j' aurais dû mépriser et
                    fuir une... mais je m' en gardai bien! Je savais qu' il y allait de ma vie, si
                    je rompais alors avec elle. Je me contentai de chercher à détruire mon rival, et
                    d' employer contre lui les mêmes moyens qu' il mettait en usage contre moi. J'
                    en étais instruit par la mère de Sara: cette femme, par une finesse de son état,
                    sentit qu' il fallait qu' elle nous brouillât assez, De Lamontette et moi, pour
                    nous empêcher de nous revoir. Dans cette vue, elle me le peignait sous les plus
                    noires couleurs. Elle m' assura qu' elle le détestait: qu' elle ne comprenait
                    rien à son existence; que sûrement il avait une manière d' être qui annonçait un
                    homme dangereux. Elle me rapportait tous les discours qu' il tenait; elle y
                    ajoutait; elle les brodait. J' ai mêmetout lieu de croire que ma <hi rend="italic"> tendre fille </hi> , mon rival, et la mère s' entendaient, et
                    que leur but était de m' inspirer une crainte conforme à leurs vues. Quoi qu' il
                    en soit, voici ce que me répéta Mme Debée-Leeman: <hi rend="italic"> " Monsieur
                        Nicolas a été </hi>
                    <hi rend="italic"> bien malheureux! Mais en ce moment! Ah! Il l' est plus que
                        jamais... plus que jamais! " </hi> répétait-il en regardant Sara, et en
                    souriant d' un air de compassion à mon égard. Quelques instants après, il
                    disait: <hi rend="italic"> " j' aime bien la bonne amie de Monsieur Nicolas! Ha!
                        Qu' il est agréable d' avoir la bonne amie de Monsieur Nicolas! " </hi> ces
                    propos m' étaient revenus dans l' esprit le soir de notre altercation. Je lui
                    avais dit, <hi rend="italic"> que j' avais fait une épreuve par ma conduite avec
                        Sara, dont elle ne s' était pas tirée à son honneur; qu' elle avait l' âme
                        dure, et que j' étais revenu de mes sentiments pour elle. </hi> mon homme
                    avait pris feu à ce discours: il s' était écrié que j' allais la haïr (comme s'
                    il avait dû en être bien fâché! ) j' avais entrepris de m' expliquer; mais il n'
                    avait pas voulu m' entendre; il avait parlé en même temps que moi, et ç' avait
                    été l' offensé qui avait querellé l' offenseur. La mère, après m' avoir rapporté
                    ces propos, ajouta qu' il avait été furieux pendant le souper. Que signifiait
                    cette comédie? Et en quoi la dureté dont je m' étais plaint, de la part de Sara,
                    intéressait-elle l' homme qu' elle me préférait? Pourquoi en paraissait-il
                    furieux? Hélas! Il croyait en imposer par là plus aisément à une jeune
                    imprudente, qui se livrait sans connaître! ... la révoltante image qui s' offre
                    à ma pensée, neferait qu' augmenter mon indignation... mais Lamontette était
                    lui-même joué par ces deux femmes, qu' il croyait subjuguées... tout était
                    concerté entre la mère et la fille. Avec Lamontette, on convenait de m' effrayer
                    par son crédit; par l' idée qu' on prétendait me faire prendre de certaines
                    commissions secrètes, dont on le supposait chargé par le gouvernement: avec moi,
                    la mère exprimait les craintes qu' elle avait de lui, afin de m' en inspirer. La
                    fille jouait un autre rôle: quand je l' interrogeais, elle ne me parlait qu' en
                    bien de mon rival; elle me disait confidemment, qu' il n' était rien de ce que
                    sa mère m' avait dit; que c' était elle seule qu' on voulait effrayer. Elle
                    ajoutait ensuite (et voici la finesse de cette fille naïve), qu' à la vérité M
                    De Lamontette avait un crédit très grand, mais qu' il était trop honnête pour s'
                    en servir contre moi. " nous agissons de concert pour effrayer ma mère, "
                    ajoutait-elle; " nos convenons en son absence de ce que nous dirons devant elle:
                    ce sont des choses vraies, si vous voulez, mais qu' on pourrait se dispenser de
                    dire: d' ailleurs, pour l' intriguer davantage, il lâche des mots sans suite; il
                    affecte d' avoir des dépêches secrètes très pressées. Quand son ami " (le même
                    qui avait dîné avec nous) " vient le voir, ils parlent ensemble à demi-bas, et
                    par leurs expressions, ils lui causent des frayeurs qui m' amusent. " tel était
                    le langage de la délicate Sara; l' impudente osait tenir ces propos à l' homme
                    qu' elle trompait! ... son assurance, dances occasions, commença de me prouver
                    combien elle devait être exercée dans l' art des courtisanes, et je m' en voulus
                    moins de m' être laissé tromper... ho! Si du moins je l' avais entièrement
                    connue alors! La mère ne s' amusait pas moins à mes dépens que la fille. Après
                    m' avoir rapporté tout ce qu' elle croyait avoir entendu, ou tout ce qui se
                    disait dans leur tripot, elle jouissait de mon indignation, de mes fureurs, de
                    mon emportement. à son retour auprès de Lamontette et de sa <hi rend="italic">
                        digne </hi> fille, elle ne manquait pas de rapporter tout ce qu' elle m'
                    avait ouï ou fait dire de mon rival; elle m' attribuait en outre ce qui était
                    sorti de sa propre bouche; elle irritait De Lamontette; elle l' obligeait à se
                    répandre en menaces, qui m' étaient exactement rendues, auxquelles je répondais,
                    et dont elle était la colporteuse plus que fidèle. La mère et la fille égayaient
                    ensuite leur méchanceté de tout ce trigaudage: c' était le seul plaisir de leur
                    goût, et ce temps fut sans doute le plus heureux de leur vie. Et j' avais cru
                    Sara un ange! ... après toutes ces découvertes, que pense-t-on que je fis? Je
                    sentis qu' il m' était impossible de vivre sans une illusion, dont Sara
                    resterait la maîtresse. Au lieu de concevoir pour elle l' indifférence qu' elle
                    méritait de ma part, je passai la journée où elle devait revenir de chez mon
                    rival, à former des projets, pour me mettre à sa discrétion. Plus de cette
                    fermeté mâle qui fait l' homme: elle m' avait abandonnée...j' attendis son
                    arrivée avec impatience: ce ne fut qu' à neuf heures et demie... pourquoi cette
                    faiblesse? On le présume par un mot que j' ai dit. Tous les glaçons du nord
                    parurent sur le visage de l' ingrate, et je lui fis l' honneur de croire qu'
                    elle me haïssait. Encore animé contre De Lamontette, je ne le ménageai pas
                    devant la mère; je croyais le connaître, d' après ce que cette femme m' en avait
                    dit: je le peignis sous des couleurs, capables d' effrayer des femmes, que l'
                    obliquité de leurs vues n' eût pas rassurées, si je n' avais tenu d' elles tout
                    ce que je savais. (comme elles durent en rire! ) cependant Sara paraissait
                    furieuse. Elle ne me parla qu' en me lançant de ses yeux la foudre et les
                    éclairs. Mais j' étais trop ému pour y faire une attention suivie; j' en sentis
                    seulement son injustice davantage: car je m' enflammai peu à peu, indigné de
                    voir celle qui m' avait promis son attachement et sa confiance, se rire de mes
                    peines, les braver, les irriter, en prenant ouvertement le parti de mon rival.
                    Je sortis des bornes: Sara, qui m' avait toujours vu tendre, qui ne savait pas
                    sans doute combien l' indignation jette loin delle-même une âme honnête et
                    franche, Sara ne s' attendait pas à ces terribles reproche! ... elle était
                    assise vers la croisée, à côté d' une table à thé; sa mère était de l' autre; j'
                    étais debout devant elles. Je gardai un moment de silence; mon âme se
                    concentrait, pour s' échapper avec plus de furie: " voilà donc, " m' écriai-je
                    d' une voix altérée, " cette fillequi devait m' être attachée jusqu' au tombeau!
                    Dont j' étais le conseil, le guide, le père, l' appui! La voilà! Trois jours l'
                    ont changée! En trois jours un inconnu lui a tourné la tête! Elle en est folle;
                    elle l' adore, et elle ne croit lui bien montrer sa ridicule passion, qu' en
                    marquant à son ancien ami la plus noire ingratitude! ... la voilà, cette fille
                    dont la physionomie annonçait la candeur... fille fausse! Qui n' as jamais dit
                    un mot de vérité, je te connais enfin, mais pour te vouer le plus parfait
                    mépris! ... " elle voulut parler. Je m' élançai vers elle; je levai la main...
                    les filles de l' ordre de Sara ne connaissent pas la dignité de leur sexe; cette
                    physionomie, naturellement si noble, devint basse; Sara fit un geste de frayeur,
                    et poussa un petit cri: " ne me frappez pas! ... " sa mère gardait le silence;
                    mais elle s' élança pour se mettre entre sa fille et moi. Je m' arrêtai, et
                    jetant sur cette Sara, naguère adorée, le regard de l' indignation: -" je m'
                    abaisserais, " repris-je, " à te traiter comme tu le mérites. Reste dans le
                    mépris auquel je t' ai vouée! " Sara était immobile et pâle: point de ces élans
                    de l' innocence, qui repousse l' outrage; elle demeura muette. Je sentis alors à
                    quel point elle était vile: j' en fus pénétré; mes larmes coulèrent. " vous
                    ai-je été chercher? " dis-je avec plus de douceur. " hélas! J' étais tranquille,
                    dans un état de mort, il est vrai, depuis mes derniers malheurs; mais j' étais
                    tranquille. Vous venez me trouver; vous m' offrez une amie charmante, etsurtout
                    sensible! Je vous crois; mon âme avide d' aimer se livre à vous avec confiance;
                    elle s' attache; elle est heureuse... oui, vous m' avez rendu le plus heureux
                    des hommes! ... mais était-ce donc par raffinement de cruauté? ... ho! Je le
                    crois, puisque vous déchirez avec violence les liens qui attachaient mon âme à
                    la vôtre! ... il faut donc cesser... de vous... voir; de vous... aimer... j' en
                    mourrai sans doute! ... malheureux que je suis! Tout se tourne contre moi,
                    jusqu' aux douceurs les plus efficaces de la vie! L' amour, l' amitié, la nature
                    ont empoisonné la mienne! être infortuné, jeté dans le monde pour aimer, j' ai
                    toujours mis mon bonheur à l' être, et je n' ai trouvé que des ingrats! ... vous
                    avez raison, Sara; oui, mademoiselle, vous avez raison. Vous auriez été une
                    exception pour moi; je ne la mérite pas; je dois être malheureux, et vous devez
                    y contribuer... adieu! " je me retirais. La mère me retint, et faisant le bon
                    soldat, elle donna tort à sa fille. Mon coeur était si faible pour cette
                    dernière, que je sentis que je l' adorais, en éprouvant le plus profond mépris.
                    Je m' émerveillai de ce sentiment inexprimable; s' il est possible de sentir de
                    la surprise dans le désespoir! ... Mme Debée-Leeman parla mal de mon rival; dit
                    que j' étais préférable; traita d' indécente la conduite de sa fille avec lui en
                    ma présence: enfin cette femme si emportée, qui faisait trembler tout le monde,
                    douce avec moi, ne cherchait qu' à mecalmer. Elle n' y réussit pas; j' étais
                    blessé a coeur. J' avais compté sur le retour de Sara, pour adoucir ma douleur;
                    mais j' eus une plus mauvaise nuit que si elle n' était pas revenue. Sur le
                    matin, à l' heure où j' étais sûr que Sara serait chez elle, je désirai d' avoir
                    un entretien. Je frappai légèrement sur le plancher, sans espérance qu' elle
                    daignât me répondre. Ce fut avec une surprise mêlée de quelque joie, que j'
                    entendis les neuf coups vivement frappés, qui étaient pour me parler: je
                    descendis. " un moment d' entretien, " lui dis-je, " mademoiselle; le
                    permettez-vous? " elle me fit signe d' entrer. Nous nous assîmes. Fut-ce des
                    reproches que je lui fis? Non, je lui exposai mes vues à son égard: elles
                    étaient fondées sur l' attachement le plus sincère, et sur le désir le plus
                    ardent de lui être utile. Elle en fut frappée: même en se rendant aux raisons
                    que je lui exposais, son âme restait froide, quoique son esprit parût convaincu.
                    Nous demeurâmes d' accord de la conduite à tenir ensemble, sans qu' elle eût
                    changé une seule de ses dispositions à l' égard de mon rival: je le vis; non, je
                    ne fus pas aveugle au point de ne pas le voir, et j' eus la faiblesse de ne
                    pouvoir prendre assez de ressentiment pour me dégager; je vis Sara s' avilir
                    jusqu' à souffrir les sentiments d' un homme qu' elle n' aimait plus; à les
                    souffrir, tandis qu' elle en aimait un autre; et je n' eus pas le courage, je n'
                    eus pas la délicatesse de briser ma chaîne! Je m' amusai, en véritable enfant, à
                    lutter contre mon rival par lespetits moyens. Insensé! Ton plus grand ennemi, c'
                    était Saa! C' était elle qu' il fallait arracher de ton coeur pusillanime! ...
                    je réalisai, dès le même jour, mes arrangements avec cette dangereuse créature.
                    Je dînai ensuite avec elle et sa mère; je m' attendris à table en me rappelant
                    quelques-uns de mes anciens malheurs, que les nouveaux me rendaient mille fois
                    plus sensibles, et je vis des larmes couler des yeux de celle qui causait ma
                    peine la plus cruelle! ... j' essayai de profiter de son attendrissement pour
                    voir s' il était possible de regagner son coeur! Mais je découvris dans son air
                    ce froid de l' indifférence, qui annonce que le coeur ne sent plus rien. Un
                    sentiment nouveau m' affecta en ce moment: " elle est indifférente, "
                    pensais-je; " mais quand elle était si vivement empressée, quand le ravissement
                    était peint dans ses regards, elle m' aimait donc! ... j' ai été aimé, je l' ai
                    été à quarante-cinq ans! ... hé! Que ne dois-je pas à celle qui m' a tiré du
                    nombre des morts, où j' étais, pour me rappeler à la vie, à la jeunesse, à l'
                    amour, à la jouissance! ... " cette réflexion remplit mon coeur d' une tendresse
                    inexprimable pour Sara; j' y sentis un élan de générosité; je fus prêt à lui
                    dire: " hé bien! S' il le faut pour ton bonheur, aime Lamontette, sois-en aimée;
                    mais conserve-moi ton amitié... " oui, je fus prêt à tenir ce langage. Mais je
                    me rappelai en ce moment combien j' étais peu capable de souffrir le partage du
                    coeur de Sara. Cependant, lorsque je la quittai, je me trouvai plustranquille
                    que je ne l' eusse été depuis ce que j' appelais mon malheur; je me sentis la
                    tête plus libre, et je us capable de travailler. à l' heure du souper, elle me
                    frappa comme dans mes heureux jours. J' accourus avec un sentiment de joie que
                    je ne connaissais plus depuis son infidélité. " chère amie, " lui dis-je en
                    entrant, " quelle vertu ont donc cette baguette et ce bruit que je viens d'
                    entendre? Ce n' était qu' un son; mais je voyais ta belle main qui faisait agir
                    la baguette; ce son, insignifiant par lui-même, était l' expression de ta
                    volonté. Ha! Sara, vous êtes pour moi l' âme et le charme de la nature! " elle
                    sourit, d' une manière charmante; mais un soupir suivit ce sourire. Je me jetai
                    sur sa main. " tu es avec ton père, ton ami. -malgré ce que vous m' avez dit!
                    ... non, non je suis fausse. -j' ai trop d' intérêt à te croire vraie, pour m' y
                    refuser! Ma chère Sara! Dis-moi, non que tu m' aimes... " (ici deux larmes s'
                    échappérent de mes yeux, et Sara pleura), " mais que tu m' as aimé! Je borne là
                    toutes mes prétentions aujourd'hui. -je l' ai cru, " me répondit-elle. Nous
                    nous mîmes à table; mon pied chercha, comme autrefois, à se poser sou le sien;
                    elle s' y prêta... que je l' aimais en ce moment! ... je voyais l' instant où
                    elle allait me rendre son coeur: " peut-être, " pensai-je, " est-elle mécontente
                    de mon rival! Peut-être s' est-il montré sous un jour qui lui déplaît! Quel
                    bonheur, si elle me rendait sa confiance! ... " je me mis à ses genoux, après
                    souper (triste rôle pour un <hi rend="italic"> père </hi> ! Ridicule pour un
                    homme de mon âge)! Ce fut alors qu' elle m' avoua qu' elle avait été furieuse
                    contre moi la nuit précédente. -" je ne saurais exprimer quelle a été mon
                    agitation, " ajouta-t-elle; " un père, un ami, m' avoir traitée de la sorte!
                    Quand j' aurais tort, n' ai-je donc plus aucun droit à l' indulgence? " elle
                    pleura. Je tâchai de la calmer, en démentant toutes les vérités que je lui avais
                    dites. (hélas! Ma bouche ne pouvait plus être d' accord avec mon coeur, depuis
                    que je n' estimais plus, quoique j' aimasse encore! ) je ne sais comment cela se
                    fit; mais il me vint alors une idée, d' obtenir de Sara la plus grande faveur,
                    celle à laquelle je n' étais pas encore parvenu. Je voyais qu' elle m'
                    échappait; je voulus la retenir par une sorte de considération extérieure;
                    peut-être voulais-je voir si elle ferait une infidélité de cette espèce à mon
                    rival. Elle refusa, mais faiblement. Je la pressai, je la tourmentai, j'
                    employai toues les instances, tous les moyens... enfin je n' espérais plus,
                    lorsque je m' avisai de lui dire, que si elle m' accordait cette faveur, ce
                    serait une assurance de notre union future. Elle parut hésiter, et soit un reste
                    d' attachement, ou de honte de me refuser, ou bien un effet de sa facilité
                    naturelle,' eus la surprise de la voir consentir, après son changement, à ce qu'
                    elle n' avait pas fait dans le temps de notre plus grande intimité. Elle monta
                    chez moi; ; ; j' aimais encore, sage lecteur; j' étais dans l' égarement,dans la
                    jalousie, dans la douleur de l' infidélité, de l' abandon; pardonnez-moi une
                    coupable conduite, que je n' expose à vos yeux, que pou m' en humilier et vous
                    être utile! ... le crime porte sa peine avec lui; cette faveur, si ardemment
                    désirée, tourna contre moi... que je me trouvai d' abord heureux! J' oubliais
                    toutes mes peines... Sara était dans mes bras... au milieu de la nuit, dans un
                    instant de sommeil interrompu, je lui pressai la main. Elle s' éveille à demi;
                    sa bouche de rose presse la mienne... transporté d' amour, à cette faveur
                    inattendue, je m' écrie: " mon adorable Sara! Ma fille! Mon amie! " le son de ma
                    voix me fit reconnaître. Elle soupira; elle me repoussa... dieu! Quel horrible
                    sentiment j' éprouvai, à cette pensée désespérante: <hi rend="italic"> " elle m'
                        a pris pour mon rival! " </hi> je me levai; je m' habillai; mon coeur
                    déchiré poussait au dehors des sanglots et des larmes. Sara n' en fut point
                    émue. Je vis, avec un sentiment d' étonnement et d' horreur, qu' elle s' était
                    méprisablement donnée; ce qui m' avait paru la plus grande faveur, devint à mes
                    yeux, en ce moment, le type de sa honte... je la laissai s' habiller. Ensuite,
                    venant auprès d' elle, je lui dis avec une sorte de fermeté: " je vous aime
                    encore; mais je vous jure qu' à dater de cet instant, jamais je ne vous
                    demanderai e faveurs: je croirais vous trop avilir, en vous obligeant à vous
                    partager. Vous êtes à Lamontette, je le vois; vous m' en avez donné une preuve
                    irrécusable; je ne veux rienavoir de commun avec lui... ha! Sara! ... -je ne
                    sais ce que vous voulez dire... au reste, vous ferez bien de ne me plus
                    tourmenter; je m' y refuserais... je suis charmée que vous m' aidiez à être
                    vertueuse... " j' étais outré, ais plus contre moi que contre Sara. Je l' aimais
                    encore, je l' adorais sans l' estimer! ... je n' ai pas violé ma résolution;
                    mais la vue de Sara était encore le plus grand de mes plaisirs: j' en jouis avec
                    une sorte d' avidité les trois jours suivants, surtout le dernier, qu' elle fut
                    charmante. L' espérance d' être bientôt avec mon rival était la cause de sa
                    gaîté; je le vis, j' eus la certitude que je devais jusqu' à ses caresses, à son
                    inconstance. Elle reprit non son ancienne confiance, mais son ancienne
                    familiarité; mon faible coeur, averti par ma raison, était quelquefois tenté de
                    la repousser; il n' en eut pas le courage... ce fut l' un de ces trois jours que
                    je lui parlai de son <hi rend="italic"> histoire </hi> , que j' avais trouvée
                    dans sa bibliothèque. Au premier mot que j' en dis, je m' aperçus d' un certain
                    trouble de mécontentement, que je fis disparaître en louant quelques détails,
                    particulièrement le récit du malheur de sa soeur aînée, et la peinture touchante
                    des regrets qu' elle eut en voyant son cadavre: " ces deux endroits, " lui
                    dis-je, " sont pleins de force et d' énergie; ils annoncent du talent. " je
                    parvins ainsi à dissiper son mécontentement. Mais je compris qu' il ne fallait
                    pas lui avouer que j' avais copié cette histoire, toute déguiséequ' elle m'
                    avait paru. Elle m' annonça son voyage du lendemain chez mon rival, en me priant
                    de ne point m' en affecter. Elle me jura qu' elle l' estimait; qu' il n' avait
                    pas d' amour pour elle; qu' elle n' en avait point pour lui, et que leur liaison
                    était une connaissance ordinaire. Je ne la crus pas: le baiser de la nuit me
                    revenait à tout moment, je le trouvais une preuve complète, t il l' était. Je
                    commençai, dans ce temps-là même, à éprouver des sentiments contradictoires; je
                    ne pouvais vivre sans voir Sara, que la raison me disait de quitter; je sentais
                    qu' il le fallait: en sortant d' avec elle, j' en formais la résolution; mais
                    semblable à ceux qui promettent de pratiquer la sobriété en quittant une bonne
                    table, et qui violent leur propos dès que l' appétit est revenu, je ne pouvais
                    passer une demi-journée sans désirer de voir l' enchanteresse. Mes conversations
                    avec Sara, que je n' estimais plus, avaient perdu leur charme: avide du plaisir
                    ravissant qu' elle m' avait autrefois procuré, je croyais encore la retrouver,
                    quand je venais auprès d' elle; mais, trompé dans mon attente, à peine la
                    voyais-je que j' étais rassasié, ennuyé de son entretien; et dans ces moments,
                    ma raison fortifiée se faisait entendre par dessus l' amour: " je ne la verrai
                    plus.. " pensais-je; " il le faut, je le ferai. " une demi-journée s' était à
                    peine écoulée, que le besoin du sentiment délicieux dont j' avais pris l'
                    habitude se faisait sentir encore. Je regardai autour de moi: si j' avais trouvé
                    une jeune personne aimable, aussijolie que Sara, plus honnête, je me jetais dans
                    ses bras; mais tout me manquait, jusqu' à cette Manon de chez mon graveur, dont
                    j' ai dit un mot: elle me reçut mal; jusqu' aux maîtresses de Sara, dont je vais
                    parler dans un instant. Après que ma pensée s' était promenée sur mes
                    connaissances, que j' avais inutilement cherché, elle se repliait; Sara s'
                    offrait à mon imagination, charmante, naïve, je la désirais avec transport. "
                    rien ne l' égale! ... " m' écriais-je... je la revoyais et ne la trouvais plus!
                    ... j' étais au désespoir. Voilà comme mon cour était agité, dans un temps où j'
                    avais la plus violente passion pour une fille qui en aimait un autre! ... un
                    jeune homme a mille moyens de consolation: je n' en avais aucun; le jeune homme
                    peut changer; il peut trouver une femme qui l' aime et le dédommage: un
                    quarante-cinquenaire ne trouve que des mépris... c' est pour vous seuls que j'
                    écris, ô mes pareils en âge et en passions vives! C' est brûlé du désir de vous
                    être utile par ma fatale expérience, que je vous fais ces récits; que je vous
                    dévoile ma faiblesse, ma honte, ma turpitude. Que j' en meure de confusion, mais
                    que je vous aie instruits! ... Sara, toute occupée de Lamontette, ne s'
                    embarrassait guère de mes peines, qu' elle voyait, et qui ne lui donnaient que
                    du dégoût. Elle partit le matin du mercredi, pour aller chez mon rival, et
                    revenir le lendemain soir. Je fus assez tranquille le premier jour; le second,
                    je m' efforçaide l' être: " hé quoi! " me disais-je, " n' est-ce pas un avantage
                    que son absence? Sa présence n' est-elle pas un esclavage? Quel supplice pour un
                    homme de quarante-cinq ans, que le rôle du complaisant d' une volage! Il est
                    clair que, dans le fond de son coeur, elle croit encore me faire trop de grâce,
                    que de souffrir mes soins, mon dévouement. Ne faut-il pas être fou, à mon âge,
                    avec ma barbe déjà grise, pour aimer une enfant, et faire dépendre mon repos, ma
                    félicité, d' une tête qui ne sait pas encore réfléchir, qui n' a d' autre règle
                    que son caprice? Insensé! Vois donc ta folie! Désire que Sara te laisse encore
                    tranquille demain, après-demain, toute ta vie! ... " beaux raisonnements, qui ne
                    produisaient rien! à neuf heures et demie le bruit de tous les carrosses me
                    remuait les entrailles; je volais à la croisée, et je m' en revenais triste,
                    lorsque la voiture, passée, m' avait ôté l' espoir que c' était celle qui
                    ramenait Sara. Enfin elle arriva; et, plus tendre, plus faible que jamais, mon
                    coeur vola au-devant de celle qui me donnait la mort! Je tremblai au-dedans de
                    moi-même: car je prévoyais que Sara allait être sérieuse et triste, comme
                    lorsqu' on a quitté ce qu' on aime. " quel rôle je vais faire auprès d' elle!
                    Celui d' un barbon dédaigné, qu' une jeune fille enchaîne et tourmente! Ha! Je
                    n' ai pas trouvé ce que je désirais! Une amie tendre, sensible, autant qu'
                    honnête, qui aurait fait la douceur du reste de mes jours! C' était ce que Sara
                    m' avait offert; elle m' avaitmontré l' âme sensible, exempte de coquetterie qu'
                    il fallait à mon âge; j' ai entrevu le séjour du bonheur, mais je n' y suis pas
                    entré! ... infortuné! Le sort me précipite, comme un autre Oedipe, dans les
                    malheurs que voit ma raison, et qu' elle ne saurait lui faire éviter! ... " je
                    faisais ces réflexions, en attendant que mon rival s' en retournât: elles
                    étaient si fortes, que je m' oubliai quelque temps après son départ sans pouvoir
                    descendre. Enfin j' allai saluer Sara et sa mère. Je trouvai la fille telle que
                    je m' y étais attendu; pour la mère, elle paraissait me voir avec plaisir. Dans
                    un entretien particulier, que nous eûmes ensemble, elle affecta de me parler
                    avec franchise; je dis qu' elle <hi rend="italic"> affecta </hi> : c' est que
                    Sara m' a depuis assuré que sa prétendue franchise n' avait d' autre but que de
                    me pénétrer, et de voir jusqu' où ses intérêts demandaient qu' elle me
                    favorisât. Mais je reviens à ce qu' elle me dit. Elle me répéta tous les
                    discours de mon rival; elle me parla ensuite de sa fille; mais je ne sais quel
                    était son but, puisque ce qu' elle m' en apprit ne pouvait que m' en détacher.
                    Elle m' assura qu' elle lui avait dit, à l' occasion u nom de <hi rend="italic">
                        fifille </hi> , que lui donnait mon rival, qu' il ne fallait avoir qu' un
                        <hi rend="italic"> père </hi> , et qu' elle n' avait qu' à voir lequel elle
                    préférait. -" je les garderai tous deux, " avait répondu la peu délicate Sara.
                    -" cela est impossible. -" en ce cas, je quitterai l' autre " (moi)... ce mot me
                    fut bien sensible! -" quoi! " répondis-je, " elle me sacrifie à une connaissance
                    de quinzejours? -vous le voyez! Et je vous gage que si je lui présente demain
                    une connaissance nouvelle, vous la verrez quitter aussi facilement celui qu'
                    elle vous préfère aujourd'hui. " (cela est arrivé.) " quel caractère! "
                    pensai-je... je me défiai de la mère; je me crus bien fin de voir qu' elle ne
                    parlait de la sorte que pour me montrer qu' on ne pouvait être l' ami de sa
                    fille que sous sa protection. Une foule d' idées se présentèrent alors: " qu' a
                    donc prétendu Sara, en me la faisant détester? Quelle trame ourdissait-elle?
                    Parlait-elle d' après son coeur? ... " ce mystère se dévoilera quelque jour...
                    mais j' étais près alors d' avoir des preuves de la vérité de tout ce que Mme
                    Debée-Leeman venait de me dire. La froideur de Sara continua jusqu' au lendemain
                    soir, qu' elle reprit encore son ancien ton avec moi. Nous étions amis le
                    samedi, nous le fûmes le dimanche et le lundi, à quelques petites inégalités
                    près. Le soir, mon rival vint rendre sa visite, et savoir quel jour on irait à
                    sa campagne. La mère s' en défendit: Sara, qui le désirait ardemment, s'
                    efforçait de la faire changer de résolution; mais la mère, qui voyait le but de
                    l' homme, qu' elle n' avait recherché que par intérêt, qui pénétrait au fond de
                    son âme par ses moindres discours, et qui sentait qu' il n' était, d' aucune
                    manière, ce qu' il fallait à elle et à sa fille, tint ferme dans son refus, au
                    moins pour ce jour-là. Le mardi, Sara fut gaie jusqu' au soir, que la demande de
                    son amant fut encore refusée. Elle neput y tenir: l' humeur la plus marquée s'
                    empara d' elle; furieuse ou pleurante, ou d' une aigreur insupportable, elle fit
                    tout ce qu' il fallait pour me guérir. Quelle triste comparaison avec ce qu'
                    elle e disait six semaines auparavant, lorsqu' elle sortait pour la promenade,
                    et que j' allais la joindre! " venez! Sauvez-moi quelques instants d' ennui! "
                    et lorsque j' arrivais auprès d' elle: " que je suis charmée de vous voir! Tout
                    mon chagrin se dissipe, à votre arrivée j n' en ai plus; mon papa, mon soutien,
                    mon guide, mon appui le chasse et l' empêche d' oser se montrer! ... que j' ai
                    de plaisir auprès de vous! " ajoutait-elle quelquefois. " quel bonheur m' a
                    procuré notre liaison! ... " ha! Quelle âme engourdie et féroce n' aurait pas
                    été touchée de ces sentiments honnêtes et délicats? Et comment, comment un coeur
                    aussi sensible que le mien ne se fût-il pas livré tout entier? " le bonheur m'
                    attendais sur mon retour, " me disais-je souvent, " et c' est par l' amour, dont
                    je n' avais plus rien à espérer; c' est l' amour dont j' ai tant eu à me
                    plaindre, qui va me le procurer enfin! C' est que jamais je n' ai connu de femme
                    qui valût ma charmante amie. " (hélas! Je suis bien détrompé! ...) le mercredi
                    matin, Sara se montra plus chagrine que jamais: son âme était navrée de douleur,
                    son coeur gonflé d' indignation contre sa mère et contre moi. Elle aurait voulu
                    que j' aidasse moi-même à déterminer Mme Debée à se rendre chez mon rival, à l'
                    accueillir (ou plutôt c' était ce qu' elles voulaienttoutes deux pour me
                    conserver). à quel rôle indigne les femmes veulent nous réduire, lorsqu' une
                    fois nous leur avons laissé voir l' empire qu' elles ont sur nous! Dans l'
                    après-dînée, Sara me pressa d' employer mon crédit et mes amis, pour lui faire
                    avoir de l' ouvrage. " je veux travailler, " me disait-elle; " je vivrai
                    contente au sein de la médiocrité, de la misère même; cherchez-moi de l'
                    ouvrage. " ces sentiments étaient nobles, je ne pouvais que les encourager;
                    aussi ne différai-je pas d' un instant; je sortis, je m' empressai; je vantai le
                    talents de Sara; je m' honorais d' avoir cette commission de sa part. On
                    accueillit ma demande; toutes les femmes à qui je m' adressai s' intéressèrent
                    pour ma pupille (c' est ainsi que je la nommais). Je revins annoncer ces
                    nouvelles à Sara; elle en parut comblée; mais le soir même, j' appris que le
                    lendemain elle devait aller chez mon rival. Je conçus que lui seul était la
                    cause de son ennui; de ses résolutions généreuses; de la joie qu' elle avait
                    montrée à mon retour. (je vois clairement aujourd'hui, en imprimant, que tout
                    était feint, tout était joué! ) Sara, ou du moins sa mère, était riche; elle
                    jouait également la pauvreté, le goût du travail, la vertu, pour exciter ma
                    générosité. Dans cette journée, il m' était venu par la poste une lettre de
                    Delarbre, de ce jeune homme amant de Sara, à qui j' avais écrit le congé. Il
                    faut détailler ce trait de mon histoire. Durant le second voyage de Sara chez
                    mon rival, indigné contre elle, souffrant le plus affreux destourments, celui de
                    la jalousie et de l' indignation, cherchant à me dégager, j' allai voir les
                    demoiselles Amey, les anciennes maîtresses de Sara, dont l' aînée m' avait écrit
                    ce billet, quelques jours auparavant: " mosieur: j' ai l' honneur de vous prier
                    de vouloir bien, si cela ne vous dérange pas trop, prendre la peine de passer
                    chez moi; j' ai quelque chose à vous communiquer. J' espère que vous voudrez
                    bien me faire ce plaisir, ainsi que de me croire, avec toute la considération
                    possible, monsieur, votre très humble servante, Amey. " j' avoue que mon motif,
                    en me rendant enfin à cette invitation, était de me plaindre de Sara, mais avec
                    prudence; de voir ce qu' on répondrait, et de saisir avidement tout ce qui
                    pourrait contribuer à ma guérison. Je fus bien reçu. Je me plaignis en général
                    du peu de fond à faire sur l' attachement des amis et des amies. Je nommai
                    ensuite Sara, mais en commençant un autre discours. Les deux filles se
                    regardèrent... elles ne dirent que du bien de leur ancienne élève. Pour la mère,
                    elles ne la ménagèrent pas. J' écoutai ceci d' un air d' indifférence: j' en
                    savais assez au sujet de Mme Debée-Leeman; c' était de la fille que je voulais
                    entendre des choses qui achevassent, ou plutôt qui commençassent de me guérir...
                    infortuné, qui ne savais pas encore, à mon âge, que la guérison par le mépris,
                    quand on a véritablement aimé, est la plus cruelle de toutes! ... on ne me dit
                    rien: peut-être, plus éclairées que je ne lepensais alors, ces filles
                    redoutaient-elles ma pusillanime tendresse! ... elles ne me dirent rien! ...
                    désolé de l' inutilité de ma démarche, je me rappelai Delarbre: je résolus de
                    lui écrire, pour tirer adroitement de lui, s' il avait eu quelque sujet de
                    mécontentement... qu' on avait toujours en vue que je ne voulais que me guérir!
                    ... ma lettre fut efficace: il me fit une réponse, que je reçus le 20 juin, ou
                    plutôt ce fut Sara. Elle reconnut l' écriture, et se proposa de ne pas me rendre
                    la lettre, qu' elle apporta cependant elle-même chez moi. Sa mère la suivait,
                    sans doute par curiosité. La crainte l' obligea de me dire, en l' entendant
                    monter: " j' ai une lettre pour vous: parlez-en; je vous instruirai après. " la
                    mère de Sara ne m' en ayant rien dit, je gardai le silence, et, dès qu' elle fut
                    partie, on me montra la lettre, en me disant qu' on voulait la lire avant moi.
                    Je m' y opposai, malgré ma faiblesse; cependant, je convins que si c' était de
                    mon rival, ou d' une autre personne que je nommai, je consentirais, après la
                    signature vue, que Sara la lût avant moi. Je vis la signature: c' était celle de
                    Delarbre. Malgré les instances de Sara, malgré ses efforts, je m' en emparai:
                    elle tenait la moitié de la lettre, je tenais l' autre; il était trop important
                    pour moi qu' elle ne vît pas que j' avais écrit, pour la lui laisser lire; un
                    effort adroit m' en mit en possession. Sara se retira sur-le-champ furieuse. M'
                    apercevant, au souligné, que la réponse n' était qu' un commentaire gauche de ma
                    lettre, et que ce jeune homme était encore amoureux, je prisun parti: ce fut de
                    courir après Sara, de lui lire les quatre dernières lignes, qui lui étaient
                    avantageuses, et de déchirer la lettre en mille morceaux, pour la tranquilliser.
                    Je fis tout cela si adroitement, que je sauvai trois lettres incluses que le
                    jeune homme m' envoyait, et qui n' étaient pas oins tendres que celles que Sara
                    m' avait adressées, dans le temps de mon intimité. Les voici: premier billet de
                    Sara à Delarbre. <hi rend="italic"> (au crayon). </hi> " si le nom de Debée t'
                    est si cher, je veux le donner mille fois pour celui de Delarbre; mais unissons
                    Delarbre et Debée pour toute la vie. Non, mon cher Delarbre, je ne violerai
                    jamais le serment que je te fais en ce moment, d' attendre le dernier soupir en
                    t' aimant: je te suis attachée; rien ne pourra me séparer de toi. Notre sort est
                    à jamais uni; à jamais le même; il ne fera qu' un de nous deux. J' en répète le
                    serment: je suis à Delarbre pour toute ma vie. Sara Debée. " second billet de la
                    même au même. " ha! Qu' un coeur est à plaindre, lorsqu' il aime sincèrement, et
                    qu' il est éloigné de l' objet de sa tendresse! Que je te plains, Delarbre, si
                    tu as souffert la centième partie de ce que j' éprouve, depuis ton absence! Mais
                    hélas! Ce ne sont encore là que des roses! Tu partiras un jour; je serai des
                    semaines, des mois, sans te voir: que deviendrai-je, puisqu' un jour, un seul
                    jour fait couler mes larmes! Mais souviens-toi, Delarbre, une fois pour toutes,
                    que s' il faut nous séparer, le coeur de ta Debée,de ta femme, partira avec
                    toi... ha! Je maudis l' amour mille fois par jour! Pourquoi faut-il que j' aie
                    aimé, pour être séparée si promptement et pour si longtemps, du seul homme qui
                    ait encore touché mon coeur! Oui, je répéterai sans cesse ce mot, que tu as tant
                    chanté sur ta guitare: qu' on est heureux! Quand on est deux! " troisième billet
                    de la même au même. J' ai appris hier, mon bon ami, une fort mauvaise nouvelle!
                    On' a parlé d' un nouveau parti. Mais tu peux être persuadé, que quand ce serait
                    un mylord, je te préférerais toujours. Ainsi compte sur l' amitié que j' ai pour
                    toi. J' oublie tous mes malheurs, dès que je songe et que je parviens à me
                    persuader que nous serons un jour réunis, et que nos deux coeurs sont faits l'
                    un pour l' autre. Au bonheur de te voir. P-s j' ai passé tout le reste de ma
                    journée à gémir, et à soupirer d' être éloignée de toi! Je ne sais absolument
                    comment je pourrais faire, s' il fallait que nous fussions séparés pour
                    toujours, puisqu' il est vrai qu' une heure sans te voir me paraît être deux
                    siècles et demi. Ha! Que je sens bien actuellement ce que tu me disais, il y a
                    quelques semaines, qu' un jour passé loin de ce qu' on aime est une éternité!
                    ... je crois qu' il en est de même de toi, mon bon ami: oui, s' il était
                    possible d' ouvrir mon coeur, on y respirerait la joie que j' éprouve, d' avoir
                    trouvé un amant digne de l' amour que j' ai pour lui. Mais en même temps, hélas!
                    On y verrait le chagrinet le désespoir, que je ne suis pas maîtresse de
                    réprimer, quand il est éloigné de moi. La seule chose, mon bon ami, que' aie à
                    désirer, c' est que ton amour dure aussi longtemps que le mien est grand,
                    constant, fidèle: mon bonheur serait parfait. Ta bonne amie, S Debée. Combien
                    donc dura-t-il, cet amour, si constant, si fidèle? ... quinze jours au plus
                    après le départ de cet amant chéri. Il fut quinze jours, sans qu' on reçût de
                    ses lettres, de plus de cent lieues; et avant le quinzième, on était piquée; il
                    était haï. Il ne pouvait le croire: car, après plusieurs lettres à la mère de
                    Sara, il se fit appuyer par son père; il écrivit lui-même à sa constante et
                    fidèle amante la lettre que j' ai rapportée, et qui fut si mal reçue... quelle
                    était la raison de la conduite de Mme Debée? (car pour celle de sa fille, elle
                    n' était occasionnée que par son inconstance naturelle). Les motifs de la mère
                    étaient qu' elle ne voulait pas marier sa fille, dont un mari serait le maître,
                    qu' elle n' en eût tiré le profit des soins et des dépenses qu' elle avait
                    faites pour elle depuis son enfance. Ces trois lettres si naturelles, où l' on
                    voit tant de vérité, me prouvèrent que Sara ne tenait guère aux engagements les
                    plus forts, et cette réflexion me confirma dans la dangereuse erreur que j'
                    avais été aimé. Avec quelle rapidité elle oublia ce pauvre Delarbre! Comme l'
                    oubli fut entier, absolu! Quelle indifférence! Mille fois je m' en suis fait
                    donner despreuves, qui furent toujours complètes; mais je n' avais pas encore lu
                    les trois tendres billets: j' aurais été indigné. On se rappelle que, dans les
                    commencements de notre connaissance, j' avais été chargé par sa mère de
                    remercier Delarbre, et que j' avais eu la délicatesse de ne rien écrire, que je
                    n' eusse consulté la jeune personne, croyant, d' après les discours de la mère,
                    que Sara était encore attachée: -" ha! Vous pouvez écrire, " m' avait-elle
                    répondu; " je ne l' ai jamais aimé. Moi, aimer un jeune homme! " (en effet, cela
                    aurait été contre nature). " je n' aime que des hommes mûris par l' âge, devenus
                    sûrs par l' expérience... " et je le crus, pauvre insensé! Je le crus! à quo
                    nous servent donc l' âge et la raison! Enfin je le vois aujourd'hui, mais trop
                    tard, Sara était la finesse même, plus fine que sa mère, qui l' est beaucoup!
                    Lorsque je la croyais naïve, sincère, elle n' était que rusée... toutes deux
                    voyant un homme isolé, elles jetèrent un dévolu sur sa dépouille; la fille ne
                    fut pas farouche; elle employa les agaceries les plus efficaces; elle abusa d la
                    modestie que le ciel a mise sur son visage: plus dangereuse mille fois que sa
                    mère, elle cachait le vice sous la physionomie noble et imposante de la vertu...
                    tremble, ingrate! Je puis te perdre d' un mot! Tremble que je ne tire le voile,
                    et que je ne montre aux yeux de mon rival la hideuse l' horrible vérité! ... tu
                    as menti l' amour, je m' en doutais: depuis que tu le préfères, tu... lui as été
                    infidèle! ... ô perfide! Et jene te hais pas encre! ... mais je ne t' estime
                    plus; mon amour n' a plus de base; il va s' anéantir... (et j' étais encore ici
                    un insensé! Je devais aimer Sara! )... je reviens à Delarbre. L' impression qu'
                    il avait faite sur la perfide était profonde; on l' a vu par ses lettres. Mais,
                    outre qu' elle lui avait tout accordé, je trouvai des preuves de sa passion au
                    bas de quelques chansons, où l' infidèle, encore sensible pour ce jeune homme,
                    exprimait ses regrets: <hi rend="italic"> " séparation cruelle, </hi>
                    <hi rend="italic"> le... juin 1779. " </hi> ailleurs: <hi rend="italic"> " il n'
                        est plus </hi>
                    <hi rend="italic"> ici, ce cher amant! " </hi> mille fois je l' avais entendue
                    chanter attendrie, sur sa guitare, la romance, <hi rend="italic"> ô ma tendre
                        musette! </hi> qu' elle tenait de cet amant, qu' elle n' avait jamais aimé!
                    .. tourmenté par la douleur qu' elle me causait, j' ai cherché à me guérir, à m'
                    éclairer: j' ai eu des lumières... cruelles! Quelle jeunesse! L' inconséquence,
                    l' étourderie, la corruption... Dieu tout puissant! Mon amie, ma tendre et
                    vertueuse amie d' il y a un mois, serait-elle un monstre! Non, je ne veux pas
                    achever de m' éclairer... mère barbare, ne me décrie plus ta fille! Monstres qui
                    m' environnez, ne me montrez plus la fatale et triste lumière, qui jaillit de l'
                    infernale envie de mal faire qui vous possède! Monstres, ne m' éclairez pas!
                    Laissez-moi! Que j' ignore les horreurs que vous voulez me faire entrevoir! ...
                    ha! Sara! ô ma fille! Pourquoi m' as-tu forcé de chercher à me guérir! ... où en
                    suis-je? à la lettre, je crois. J' étais descendu porter chez Sara les morceaux
                    de la lettre déchirée; je lui répétai les dernières lignesque j' avais lues: le
                    peu de temps que j' avais mis à la suivre, lui prouva que je n' en avais pas vu
                    davantage. Je lui fis aussi reconnaître les morceaux: ce qui la tranquillisa.
                    Mais j' observai deux choses: son extrême frayeur que je ne lusse cette lettre,
                    qui ne m' eût rien appris que je ne susse, et le mystère réel, non feint, qu'
                    elle en faisait à sa mère. Quant à sa crainte que je ne gardasse la lettre, j'
                    ai pensé, depuis, qu' elle présumait que je l' aurais montrée à mon rival, et
                    que, s' il n' y avait eu que moi, elle aurait peu redouté les aveux du bon
                    Delarbre! à l' égard du mystère fait à sa mère, il paraît que cette dernière
                    ignorait les faveurs accordées par sa fille à un jeune homme: cela n' entre pas
                    dans le plan de ces sortes de femmes. E lendemain jeudi, on partit dans la
                    matinée, pour aller chez Lamontette. Il n' en était pas prévenu; loin de là!
                    Comme on va le voir. La mère de Sara li avait fait écrire par sa fille une
                    lettre fort sèche: celle-ci, bien sûre que sa mère ne savait pas lire, aurait pu
                    tourner la lettre à sa guise; mais elle eut ses raisons, apparemment, pour l'
                    écrire telle qu' on la lui dictait. (que de ressorts les intrigantes avent faire
                    jouer! ô femmes! Vous êtes nos maîtresses en fourberie! Qui peut lutter contre
                    vous? ) sara voulait sans doute exciter, plus adroitement qu' avec moi, la haine
                    de Lamontette contre sa mère, ou elle voulait s' en faire désirer davantage; ou
                    elle cherchait à faire la fille innocente et timide, contrainte; ou enfin rien
                    de tout cela: elle voulait peut-êtrele punir de quelque manque de considération;
                    car j' ai su depuis qu' il s' en permettait quelquefois. Il dut être fort
                    surpris de les voir! Il assure aujourd'hui qu' il n' a jamais aimé Sara;
                    cependant il reçut les deux femmes avec transport... pauvres finauds, que les
                    hommes! Quand on les a quittés, ils disent qu' ils n' aimaient pas: mais leurs
                    fureurs, leur haine, leur jalousie, prouvent, en dépit d' eux, combien ils
                    étaient attachés! En arrivant, Sara lui dit: " c' est à Monsieur Nicolas que je
                    dois le bonheur de vous voir: il a engagé ma mère à partir. -il est vrai, "
                    appuya celle-ci. -" bon, bon, fifille! Ha! C' est un bon enfant, que ce pauvre
                    Monsieur Nicolas! " Sara ne mentait point ici: j' avais paru charmé du voyage;
                    j' avais même rassuré sur le temps incertain. La mère, enchantée de ma
                    résignation apparente, m' avait dit, tandis que sa fille s' habillait: " je
                    viens de faire la leçon à mademoiselle. Point de particulier. Je l' ai défendu?
                    On ne sortira qu' avec moi. On sera toujours sous mes yeux. Si je reste, on
                    restera; ou je parlerai comme il convient. Je ne veux plus de ce que j' ai v
                    durant mes autres voyages; des manières niaises: des <hi rend="italic"> pépé
                    </hi> , des <hi rend="italic"> fifille </hi> . Que signifie tout cela la
                    dernière fois, on faisait le chocolat en haut, à côté de monsieur: j' ai tout
                    fait descendre dans la pièce où j' étais, et je l' ai fait soir; attendez-nous.
                    -sûr, madame? -très sûr; je la ramène ce soir. -c' est mon avis au moins. " ces
                    dispositions de la rusée matoise avaient adouci ma douleur, et je l' avais
                    pressée moi-même de profiter d' un instant de beau temps. Après le départ de la
                    mère et de la fille, je me mis à écrire la suite de ce récit, que j' ai
                    fidèlement tracé jour par jour; ce que j' y ai depuis ajouté se réduit aux
                    causes des événements, alors ignorées pour la plupart. Cette occupation
                    dangereuse, il faut en avertir, puisqu' elle tenait mon esprit toujours occupé
                    du même objet, paraissait m' amuser et me distraire; mais, je le répète, elle
                    est dangereuse. J' avais encore une autre manie: je me sentais depuis quelques
                    années un goût décidé pour me promener sur l' <hi rend="italic"> île saint-Louis
                    </hi> ; avant même de connaître Sara, j' y gravais sur la pierre les dates des
                    principaux événements de ma vie. L' année suivante, au même jour, je les
                    revoyais: alors, transporté d' une sorte d' ivresse, d' exister encore, je les
                    baisais, et je les retraçais de nouveau, ajoutant <hi rend="italic"> bis </hi>
                    ou <hi rend="italic"> ter </hi> . Quand je connus Sara, mes dates devinrent
                    journalières; j' allais soupirer sur mon île chérie, j' y écrivais chaque
                    événement en abrégé, la situation gaie ou douloureuse de mon âme lorsque je fus
                    malheureux. C' est ainsi que, sans le savoir, je prolongeais mon attachement
                    pour Sara, en entretenant ma sensibilité. Que tout cela serve aux autres; car
                    pour moi, je ne me nourris plus que de douleur! ... tandis que j' écrivais ce
                    récit, l' on me remit une lettre à l' adresse de <hi rend="italic"> Madame
                        Debée-Leeman, </hi>
                    <hi rend="italic"> rue de Bièvre, </hi> où nous demeurions tous ensemble. Je la
                    reçus, bien tenté de rendre à lamère de Sara ce qu' elle m' avait fait tant de
                    fois, à l' aie de son Florimond: elle lui faisait décacheter toutes les lettres
                    pour moi, et il les lui lisait, avant que de me les remettre. C' était de Sara
                    que j' avais appris ce trait. Ce n' était alors qu' une indomptable curiosité;
                    car nous n' étions pas encore liés. (on voit que Sara n' avait pas ménagé sa
                    mère! ) je résistai; mais je vis cette lettre, comme je vais dire. Mon infidèle
                    et Mme Debée revinrent le soir, suivant la promesse de la dernière. Sara parut
                    de l' humeur la pus aigre, sans doute parce qu' elle avait été forcée de revenir
                    le jour même. Je ne la saluai qu' en passant, de cet air affligé, presque niais,
                    qui éloigne encore davantage de l' amant qu' on a quitté: la comparaison qui se
                    fait naturellement alors de sa triste timidité, de son air larmoyant, à la
                    gaîté, à l' enjouement, aux vives saillies d' un rival heureux, le fait paraître
                    aussi ridicule que haïssable. Je descendis vers la mère avec empressement; on s'
                    attache où l' on peut, quand on se noie... et je lui remis la lettre. Elle me
                    pria de la lire: je le désirais; elle était, en effet, de mon rival, et pour
                    Sara: 21 juin 1781. " si pépé avait attendu d' autres personnes à la campagne
                    que fifille et madame sa mère, il n' aurait pas pu se persuader que le billet
                    qu' il vient de recevoir fût de ces dames. Après avoir flatté un galant homme de
                    lui faire l' honneur de venir chez lui, lui écrire de cette manière, ha!
                    Fifille, cela n' est pas bien! Sûrement madame votre mère vous gronderait d'
                    avoir écrit si lestement.Mais pépé est plus fâché de ne pas voir ces dames, qu'
                    il n' est offensé du style, auquel cependant il n' est point accoutumé dans la
                    société; il n' en est pas moins le partisan de ces dames, et ses sentiments sont
                    si honnêtes et si purs, qu' ils n' offenseront jamais personne. Fifille est, et
                    sera toujours chère à son papa, moins qu' elle ne devienne différente de ce qu'
                    elle est, c' est-à-dire l' ennemie de son papa, qui la chérit et la respecte
                    autant qu' elle mérite de l' être. Il se flatte que ces dames le dédommageront
                    de la privation qu' elles lui font éprouver, demain. Cette espérance seule peut
                    le consoler de l' indifférence du billet qu' il reçoit. Il assure ces dames de
                    son respect et de son dévouement. " (sans signature.) la mère de Sara parut
                    blessée de l' anonyme de cette lettre. Elle s' emporta contre De Lamontette, qu'
                    elle traita d' incivil; et le lendemain, en présence de sa fille, elle alla plus
                    loin encore: mais j' ai lieu de croire que cette colère était feinte. Je me
                    donnai alors un tort impardonnable: je m' emportai une seconde fois contre Sara,
                    devant sa mère, et je lui reprochai durement tout ce qu' elle avait fait pour m'
                    attacher. Elle garda le silence; elle n' avait pas encore l' effronterie des
                    filles de sa sorte, et mon coeur fut touché de sa patience, toute forcée qu'
                    elle était. Mon emportement avait été fort loin! Je remontai, résolu de ne la
                    plus voir. à midi, je trouvai cette lettre: " monsieur, si, comme vous l' avez
                    dit, vous êtes à même de me déshonorer, je vous le permets. Cependant, je ne
                    sais à quoi cela nous conduirait l' un et l' autre: àvous décrier vous-même; et
                    moi, à croire que réellement vous me voulez du mal. Votre conduite, en ce cas,
                    me surprendrait, autant que les discours que vous avez tenus ce matin. Vous avez
                    dit que j' étais fausse, que je n' avais que de fausses vertus; que j' avais
                    menti à votre égard l' estime et l' attachement, pour vous tromper ensuite de la
                    manière la plus cruelle, en m' attachant au bout de trois jours à un
                    nouveau-venu. Vous m' avez fait ces reproches avec l' emportement de la fureur.
                    Ha! Cela m' a surprise, et devait bien me surprendre, de la part d' un homme qui
                    m' a tant de fois juré de m' aimer pour moi-même: -" je voudrais connaître, " m'
                    avez-vous dit cent fois, " un homme qui vous rendît plus heureuse que moi; j'
                    irais vous le chercher! " voilà votre langage; aujourd'hui, c' est la jalousie
                    et l' emportement. Allez, monsieur, malgré que vous ayez dit que je suis fausse,
                    je ne l' ai pas encore été au point de dire du mal de vous; je n' ai dit que du
                    bien, et ne parlerai jamais autrement. Si le mépris s' empare de votre coeur
                    (comme vous l' avez dit), et y tient la place de l' estime que vous m' avez tant
                    de fois jurée, ce n' est pas que je sois changée, c' est que j' ai ouvert les
                    yeux sur un autre mérite, et que j' ai rendu justice à un autre, comme je vous
                    l' avais rendue. Je pense du bien de vous, et j' en dirai toujours. J' ai l'
                    honneur d' être, monsieur, Sara Debée. " cette lettre fut cause que j' allai
                    chez l' infidèle, qui croyait sans doute s' être justifiée. Nous eûmes une
                    explication violente, qui ne fit que me confirmer dans la certitude qu' il n' y
                    avait plus rien pour moi dans son coeur. Mais telle fut ma faiblesse, que j'
                    offris une sorte de réconciliation, qui fut acceptéecomme par grâce. Sara prit
                    sur elle de me tromper encore. Florimond était absent: quelques jours avant la
                    connaissance de mon rival, il avait eu affaire dans sa patrie, et il y terminait
                    ses affaires. Ainsi les deux femmes avaient toujours été seules chez Lamontette.
                    Florimond, cet ancien ami de la mère, qu' elle avait ruiné; qu' elle avait
                    ensuite, comme une autre <hi rend="italic"> Circé </hi> , avili, dégradé à la
                    condition de domestique, Florimond revint enfin. Je le revis avec plaisir,
                    quoique Sara, qui lui rend justice dans son <hi rend="italic"> histoire </hi> ,
                    m' en eût toujours parlé mal de bouche. Je le sondai. Il ne me parut pas disposé
                    en faveur de Lamontette (bientôt il sera la cause d' une réconciliation). Il
                    blâma sans ménagement la conduite de Mme Debe, qui avait elle-même mené sa fille
                    chez un garçon, qui l' y avait laissée seule, etc.; il lui fit envisager les
                    conséquences que pouvait avoir cette conduite. Il effraya cette femme; pour la
                    fille, elle tait <hi rend="italic"> ineffrayable </hi> . Le lendemain de son
                    arrivée, nous allâmes tous quatre à <hi rend="italic"> saint-Denis </hi> , où
                    Florimond avait laissé ses malles. Je fis volontiers cette partie pour être en
                    voiture à côté de Sara, qui prenait toujours le devant. Elle fut très enjoue
                    avant le départ, et je fus si content d' elle, que je lui fis présent d' un
                    bijou en brillants, qui augmenta sa gaîté. Nous étions près de partir quand il
                    passa devant nous la jolie personne qui fait un si beau rôle dans la <hi rend="italic"> philosophie des maris (Mlle Victoire </hi>
                    <hi rend="italic"> Londeau) </hi> ; elle fut la muse qui inspira l' auteur. Je
                    soupirai, en peinant: " fille aussi belle que Sara,mais plus honnête! Ha! Si je
                    vous avais connue au lieu d' elle! ... " cette idée répandit un nuage sur ma
                    physionomie. Sara s' en aperçut, et me dit bonnement: " qu' as-tu, l' ami? " ce
                    mot, le son d' une voix agréable et chérie me rendit à la <hi rend="italic">
                        sirène </hi> . Nous partîmes. En route, je tenais la main de Sara. Elle me
                    l' abandonnait... elle me l' abandonnait, mais elle ne e la donnait pas...
                    cependant je me faisais illusion: je riais avec elle, je causais; je faisais des
                    remarques sur les villages répandus dans la plaine, à qui je donnais le nom des
                    principales villes de nos provinces. Sara paraissait contente. à notre arrivée,
                    je la vis empressée à faire charger les malles. Bon, sans défiance, je n' y
                    entendais pas finesse; mais il était de l' intérêt de Mme Debée d' empoisonner
                    tous mes plaisirs. Je fis servir un rafraîchissement; Sara prit un air couvert.
                    Cela me surprit! Elle aime la pâtisserie. Rien n' était bon; elle rebutait tout;
                    elle demandait à; ; ; partir. -" vous ne voyez pas, " me dit tout bas la mère, "
                    qu' elle attend De Lamontette ce soir? Mais il ne tiendra qu' à vous qu' elle ne
                    le voie pas: amusons-nous; allons voir le trésor, les environs de saint-Denis.
                    -non, madame, " répondis-je, " mon âme est trop généreuse pour jouir de sa
                    peine. Partons, allons-nous-en, et qu' elle le voie. " Mme Debée me regarda d'
                    un air de persiflage et de compassion: -" pauvre homme! Vous conduiriez une
                    jeune fille, vous! Ha! Elles vous mèneront par le bec, et se moquerontde vous.
                    Combien De Lamontette ne s' est-il pas amusé sur votre compte, lorsqu' en
                    arrivant chez lui, nous lui disions que vous nous aviez pressées de partir! Il
                    en faisait des gorges chaudes! ... vous ne connaissez pas notre sexe! " (elle
                    avait raison, lecteur, cette femme méprisable; ce n' est point une bête, elle a
                    de l' esprit, et elle m' a souvent étonné! ) " il faut le mener, quand on ne
                    veut pas qu' il mène. Je vous parle vrai; vous m' intéressez: au fond je vois
                    que vous êtes un excellent coeur; je vous adorerais, moi, à la place de ma
                    fille; mais ça n' a pas encore le caractère formé. Le présent d' aujourd'hui,
                    si mal reconnu, m' indigne contre elle, et me fait vous plaindre; vous méritiez
                    mieux que ma fille. -elle n' en a que la moitié, madame; j' ai juré de ne donner
                    l' autre, qui est la plus précieuse, qu' à la femme dont je serai sûr. -pauvre
                    homme! Ce ne sera pas une jeune fille. Une femme de mon âge, encore belle,
                    sensée, raisonnable, voilà ce qu' il vous faudrait. -j' adore Sara... malgré
                    moi: elle m' a offert un bonheur auquel je ne pensais plus; elle me l' a fait
                    goûter... -ho! Elle est incapable de se contraindre! Si elle vous a dit qu' elle
                    vous aimait, elle vous aimait. " cet entretien se tenait à la vue de Sara, qui
                    ne pouvait nous entende; il parut l' inquiéter. Je ramenai sa mère du côté des
                    voitures. -" partons, " lui dis-je. -" oui, partons; mais c' est une générosité
                    perdue... Monsieur Nicolas! Que n' avez-vous affaire à moi! Je vous répondrais
                    devotre bonheur. -j' adore Sara. -soyez donc malheureux; une jeune fille ne sut
                    jamais apprécier un coeur tel que le vôtre. " au retour, je tâchai de paraître
                    gai. Mon rival vint effectivement; il n' eut pas même le désagrément d'
                    attendre, tant j' avais raccourci la promenade. La mère, surtout Sara, l'
                    accueillirent... le surlendemain, Sara me dit qu' elle irait avec sa mère et
                    Florimond déjeuner aux <hi rend="italic"> tuileries </hi> , et de là au <hi rend="italic"> temple </hi> , pour affaire; elle me quitta le matin du
                    départ avec un air d' amitié, en me disant qu' elle serait de retour de bonne
                    heure. Je fus tranquille. On ne rentra qu' à minuit. Je me doutai d' un
                    mensonge, d' accord avec sa mère, car, le matin, j' avais vu prendre la route de
                    la maison de campagne de mon rival; mais j' en eus la certitude le soir, par l'
                    heure à laquelle on arriva. " que de gens riches sont heureux! " me dit l'
                    infidèle; " ils restent à la campagne tant qu' ils veulent, au lieu que les
                    autres sont obligés de la quitter à l' instant où ils commencent à s' y amuser!
                    " je devinai, par ce discours, tout ce que la maladroite voulait me cacher.
                    Aussi me comportai-je en conséquence le lendemain dimanche. On sait que Sara
                    était dans l' usage de me frapper, pour me dire bonjour ou bonsoir, ou pour m'
                    avertir, lorsqu' elle avait quelque chose à me communiquer. Il m' était
                    quelquefois arrivé de ne pas lui répondre, par des raisons bonnes sans doute,
                    qui m' avaient porté à chercher à rompre; et je me rappelle qu' unsoir, avant la
                    connaissance de Lamontte, un propos trop libre de la part de Sara m' ayant
                    révolté, j' avais résolu faiblement de me retirer: le lendemain matin, je ne
                    répondis pas à son bonjour. Elle m' aimait alors; elle feignit de s' occuper sur
                    l' escalier, jusqu' à ce que je parusse; et alors, de l' air le plus tendre et
                    le plus enchanteur, elle me fit moins de reproches qu' elle ne me témoigna son
                    inquiétude pour ma santé. Je ne pus tenir à cette marque de tendresse; je me
                    rengageai plus fortement que jamais. Le dimanche matin où j' en suis, Sara
                    frappa. Je ne répondis pas d' abord; elle ne se rebuta pas. Je sentis qu' il ne
                    fallait point avoir l' air de bouder en enfant; je frappai à mon tour,
                    faiblement, à chaque fois que Sara m' honora de son attention, mais sans jamais
                    descendre. Je ne la vis qu' à l' instant du dîner. Je la saluai en riant, et je
                    passai sans m' arrêter. Le soir, nous soupâmes ensemble, suivant notre usage,
                    même dans nos plus grands refroidissements, et elle me reprocha ma conduite avec
                    un ton d' aigreur, auquel je ne répondis que par de douceurs et des excuses.
                    Mais l' orage se formait insensiblement. Plus Sara me marquait de froideur, plus
                    je devenais jaloux et furieux contre mon rival. Cependant le lendemain lundi,
                    nous nous parlâmes avec amitié. J' avais déjà observé que toutes les fois que
                    Sara devait voir De Lamontette, elle était plus enjouée avec moi. Le soir,
                    arriva cet homme que je haïssais avec tant deviolence... hélas! Pourquoi? Parce
                    qu' il était aimé de mon infidèle, et qu' il en profitait! ... n' aurais-je pas
                    dû plutôt le plaindre? Un jour viendra où, s' il n' est pas plus sage que moi,
                    il gémira sûrement à son tour d' une infidélité qui, peut-être, le mettra au
                    désespoir... je devins furieux, en l' entendant entrer; le son de sa voix me fit
                    faire un bond, et la rage de la jalousie s' empara de mon âme. Je montais; je
                    descendais; je fermais les portes avec fracas; je jurais; je menaçais; j' étais
                    hors de moi enfin. Florimond se rencontra devant moi. Jusqu' à ce moment, j'
                    avais été discret avec lui: je ne pus me contenir davantage; je lui parlai; je
                    me plaignis; je m' emportai contre on rival; contre la mère de Sara, contre Sara
                    surtout! Je les traitai toutes les deux sans ménagements, et dans ma rage, j'
                    allai jusqu' à menacer mon rival. Florimond m' écouta paisiblement. Un instant
                    après, je le suppliai de me faire une quittance pour deux termes de mon
                    logement, un qui finissait, l' autre qui n' était pas commencé: il les fit, sans
                    savoir mon intention. Lorsque je les eus, je montai chez la mère de Sara; j' y
                    trouvai mon rival auprès de notre commune maîtresse; je le saluai fièrement; je
                    payai; je me promenai derrière tout le monde dans l' appartement, observant la
                    perfide Sara, troublée, silencieuse; et je ne sortis que lorsque je sentis que
                    la patience allait m' échapper. Je redescendis auprès du bon Florimond, avec qui
                    je parlai jusqu' au départ d mon rival. Je sortis ensuite moi-même, j' allai
                    prendre unerésolution. Elle fut de paraître tranquille. Je revins avec le plan
                    formé d' annoncer, en riant, que je quittais la maison. Malheureusement, quand
                    j' entrai, Florimond racontait tout ce que je venais de lui dire. Mme Debée prit
                    un air fâché; elle me reprocha durement ma conduite. Je voulus me justifier; on
                    me répondit. L' indignation s' empara de moi; j' éclatai contre Sara par les
                    reproches les plus vifs, l' emportement le plus furieux; il fut porté au point
                    qu' elle se retira toute tremblante; la perfide, accablée par le poids de la
                    vérité, ne put soutenir ma présence. Mon emportement continua, lorsqu' elle se
                    fut retirée: je découvris à sa mère tout ce qui s' était passé entre nous, à l'
                    exception d' un seul point, qu' aucun honnête homme ne déclare jamais, quoique
                    nos petits-maîtres commencent par là. On descendit dans la salle à manger. J' y
                    suivis la mère de la perfide, avec promesse de ne plus m' emporter. Je le
                    promettais avec le dessein de le tenir; mais je n' en fus pas le maître, en y
                    retrouvant Sara, et je m' abandonnai aux plus grands excès d' emportement dans
                    cette reprise: " odieuse et perfide créature, qui me préfères <hi rend="italic">
                        Othello </hi> ! Tu mériterais... " et je levai la main... on dirait que les
                    femmes comme Mme Debée aiment les scènes de cette espèce. En me voyant furieux
                    contre sa fille, en entendant mes reproches, mes menaces, elle en paraissait
                    glorieuse: " voyez comme la beauté de ma fille égare un sage! ... " on lisait
                    cela dans son air et dans ses yeux. Au plus fort de ma fureur, un mot m'
                    arrêta,et me fit changer de langage. Ce fut la mère qui le prononça: <hi rend="italic"> " il l' a demandée en mariage. " </hi> à e mot sacré, plus
                    puissant sur mon coeur honnête que les invocations magiques de Médée, je
                    demeurai muet d' abord; une foule de pensées s' offrit à mon esprit. J' adorais
                    encore Sara: l' idée d' un avantage pour elle l' emporta sur ma passion. -" que
                    ne me disait-on cela! " m' écriai-je; " ceci change tout! -" c' est la vérité, "
                    dit Sara; " il m' a offert le mariage. -j' ai pensé, mademoiselle, " (je lui
                    avais auparavant donné les noms les plus odieux), " que cet homme voulait non
                    seulement vous tromper, mais vous avilir: sa proposition de mariage, fût-elle
                    une finesse, donne au moins une excuse à vos imprudences. Si pourtant elle était
                    vraie, j' en serais charmé: un pareil établissement serait honorable pour vous.
                    Mais il ne faut pas que cela languisse! Qu' il vienne; je n' ai plus le droit de
                    m' y opposer. J' aurais été votre père: un mari est plus que tout cela. Je ne
                    saurais être le vôtre; mon riva est libre; il doit être préféré; c' est moi-même
                    qui me prononce mon arrêt. " après une scène aussi violente, on croit que Sara
                    était furieuse contre moi? Elle avait eu peine à me pardonner la première, qui
                    avait été modérée, en comparaison: elle oublia celle-ci presque sur-le-champ. Je
                    la remis chez elle; je lui souhaitai le bonsoir, et elle répondit à mon salut d'
                    une manière obligeante. C' est qu' il est des femmes sans moeurs auxquelles
                    cette conduite convient. Deux querellesencore de la même force, peut-être
                    parvenais-je à m' en faire adorer! ... mais d' après la proposition de mariage,
                    il était nécessaire que je suivisse un autre plan. Ce fut à une séparation
                    absolue que je pensai. Or ma passion n' était pas mûre encore, et sans doute j'
                    eusse agi comme du temps de Bultel-Dumont. Cependant je faisais déménager sous
                    différents prétextes; je profitai de deux visites qu' on rendit à mon rival,
                    pour ter les gros meubles. J' aspirais à m' éloigner de Sara, comme au bonheur
                    suprême: je la souhaitais chez Lamontette, et moi dans la nouvelle demeure d'
                    Agnès Lebègue. J' agissais comme si j' eusse ignoré que le chagrin nous suit, et
                    qu' on ne le laisse pas dans un logement quitté. Le samedi 14 juillet, on sortit
                    encore; et je le désirais comme un enfant. Je me hâtai d' achever de tout
                    enlever... je revins souper le soir avec Sara. Je lui parlai de mes sentiments
                    en homme désintéressé; je l' assurai que je conserverais à jamais pour elle l'
                    intérêt, l' attachement (je n' osai dire l' estime) que je lui avais voués. En
                    véritable enfant, je feignis de remonter chez moi; et je sortis, pour aller
                    coucher à mon nouveau logement. Mais cela m' amusait, et m' empêchait de sentir
                    la douleur de l' opération que je faisais sur moi-même. Le lendemain matin, je
                    vins voir Sara (que de faiblesses, bon dieu! ); je lui tins les plus tendres
                    discours: " ma chère Sara! " lui dis-je, " vous connaîtrez un jour ce que je
                    valais. Ma conduite enversvous, ma fille, absent ou présent, sera celle d' un
                    véritable ami. Je vous forcerai à m' aimer, par les procédés que je veux avoir à
                    votre égard; je ferai en sorte qu' ils vous étonneront, et vous ramèneront enfin
                    à moi. " et je pensais ce que je disais: Sara n' en croyait rien. Moi, qui
                    parlais vrai, je mentais; et Sara, qui, à tort, ne me croyait pas, avait
                    pourtant raison... la vérité de l' ivresse est presque toujours mensonge. En
                    cessant de parler, je lui laissai mon présent ordinaire pour sa pension, et à
                    côté de sa guitare, sans qu' elle s' en aperçût, les clefs de mon appartement.
                    Ce fut ainsi que je la quittai. J' allai aussitôt me promener sur <hi rend="italic"> l' île saint-Louis </hi> , comme pour y respirer la liberté:
                    j' en éprouvai le sentiment, et j' écrivis sur la pierre, <hi rend="italic"> ia
                        libertatis 15 jul </hi> . Mais c' était trop tôt chanter victoire! Que de
                    faiblesses encore! Je restai deux jours sans passer devant sa porte. E
                    troisième, je la vis à la fenêtre; elle me sourit. Je la saluai. Le même jour,
                    elle partit pour aller avec sa mère à la maison de campagne de mon rival. Je l'
                    ignorai jusqu' au dimanche; mais j' en avais des doutes, ne voyant plus Sara,
                    quoique je passasse dix fois le jour dans sa rue; j' ai d' ailleurs un tact
                    particulier pour deviner les vérités désagréables. Mais j' avais renoncé à Sara;
                    je lui avais moi-même conseillé un séjour à la campagne, conseil le plus
                    agréable que je pusse lui donner sans doute. Cependant le dimanche matin, je
                    voulus m' assurer de la vérité de mes soupçons. J' allai voir la mère. La fourbe
                    m' assuraque sa fille était malade de surprise et de chagrin de mon départ; qu'
                    elle-même et Florimond avaient été deux jours sans pouvoir manger. Je m' excusai
                    sur l' embarras mutuel de nos adieux. J' ajoutai que je profitais de l' absence
                    de mademoiselle, pour rendre cette visite. Ce mot resta sans réponse: on voulait
                    me cacher le séjour. On me parla de la maladie, comme si Sara eût été à la
                    maison. Enfin, je dis nettement que je l croyais chez mon rival... silence; mais
                    on ne put tergiverser longtemps, et l' aveu le plus complet suivit. On m' assura
                    qu' elle était sur le point de rompre, lorsque je m' étais éloigné; que bientôt
                    Sara serait lasse de son <hi rend="italic"> malotru </hi> , etc (c' est le mot
                    de la mère). Elle me cita ensuite différents traits d' ingratitude de sa fille.
                    (j' en savais autant qu' elle là-dessus). Elle la traita de monstre cinq ou six
                    fois. Elle m' assura qu' elle avait tous les papiers nécessaires pour la faire
                    renfermer, quand elle voudrait, pour des choses infâmes dites contre elle; que
                    son mari lui en avait donné plein pouvoir, d' après les calomnies de cette fille
                    dénaturée, et sa conduite avec l' avocat <hi rend="italic"> Blondel </hi> .
                    (Sara, qui m' en avait parlé, n' en dit rien dans son écrit: la mère aurait-elle
                    raison? ) en sortant, je conseillai à Mme Debée de hâter la crise, en laissant
                    sa fille chez mon rival; l' assurant que je reviendrais à elle, quand ils
                    seraient absolument indifférents l' un à l' autre... et la brute crut que ce
                    langage de la rage était celui de la sincérité. Après l' avoir quittée, je
                    cherchai de la dissipation:je repris mon ancien usage, d' aller voir les belles,
                    et je ne me trouvai pas insensible à ce genre de plaisir. Mais dans l'
                    après-dînée, mon pauvre coeur tomba dans un plus grand affaissement que jamais.
                    Je remarquai, mais trop tard, qu' il y a cette différence entre un jeune homme
                    et un presque cinquantenaire, que la dissipation distrait le premier, et que
                    souvent elle ne fait qu' aggraver les peines du second. Je pleurai, malgré moi,
                    en me promenant, en voyant des amants unis, qui se tenaient sous le bras, qui se
                    souriaient! ... mes pas se tournèrent enfin vers la maison de campagne de mon
                    rival: je cherchais des yeux la perfide, que je craignais d' y voir, dont je m'
                    étais éloigné, il n' y avait que huit jours! ... ô contrariété du coeur humain!
                    Je t' admirerais, si tu ne faisais pas mon tourment! ... il me vint en ce moment
                    une belle réflexion! Ce n' était plus Sara que j' aimais ce jour-là; je la
                    voyais ave mille défauts: c' était le bonheur dont elle m' avait fait jouir; sa
                    personne, j' ose le dire, m' était indifférente: l' ancienne Sara m' était chère
                    encore; la nouvelle ne m' était plus rien. Le lendemain, en sortant de chez moi,
                    je pris par la rue de cette Sara. " je m' en repentirai! " me dis-je en
                    moi-même. à peine y eus-je fait quelques pas, que j' aperçus la mère à la
                    fenêtre, et dans le même instant, Sara elle-même, qui sortait avec Florimond. Je
                    les saluai: Sara me le rendit froidement. La mère m' appela, lorsque je passai.
                    Je montai auprès d' elle. " savez-vous que ma fille esttrès malade? -elle m' a
                    paru triste. -ho! Ils sont brouillés, ou prêts à l' être. C' est elle qui a
                    demandé à revenir! -cela me surprend! Elle devait se plaire chez son <hi rend="italic"> pépé </hi> . -il y a quelque chose là-dessous que je ne
                    conçois pas: M Florimond est sorti avec elle, exprès pour la questionner: je
                    saurai c qu' elle lui aura dit. " je ne crus pas un mot de ce que cette femme m'
                    apprenait. Le soir, en repassant, la fille et la mère étaient à la fenêtre; et
                    je montai chez elles. à mon approche, j' entendis la mère qui, disait à sa
                    fille: " hé bien, mademoiselle, allez donc au-devant du monde qui vient pour
                    vous! " Sara me reçut assez bien, d' après cette injonction; nous causâmes: je
                    parlai de mes sentiments pour elle; j' en peignis la sincérité, l' honnêteté, la
                    confiance; je regrettai la démarche qui m' éloignait d' elle. à tout cela, Sara
                    parut froide. J' ai su depuis ce qu' il y avait de vrai dans la brouille de Sara
                    et de Lamontette: le sujet en est <hi rend="italic"> ineffable </hi> , ou plutôt
                        <hi rend="italic"> inracontable </hi> , tant il est... je tâcherai d' en
                    dire un mot, quand j' en serai au temps où j' en fus certain. Le lendemain, je
                    vins souper avec elle; avantage dont je jouis encore six mois. Le troisième
                    soir, nous causâmes sérieusement; je la priai une seconde fois de me dire avec
                    sincérité, si elle m' avait aimé? -" je l' ai cru, " me répondit-elle en riant.
                    -" et quand avez-vous cessé? -ne vous en doutez-vous pas? -non, pas absolument;
                    maisvous pouvez me le dire. -non; dites-moi ce que vous pensez. -je crois que
                    cette époque a précédé d' environ quinze jours votre connaissance avec mon
                    rival. -je croyais que vous devineriez plus juste. -quoi! C' est donc lui seul
                    qui m' a enlevé votre coeur? -que voulez-vous? -hé! Comment, comment, avec une
                    figure comme la sienne, un mérite aussi mince, a-t-il pu? ... -on n' est pas
                    maître de ses sentiments. -ha! Sara! Vous faites votre malheur et le mien! Car
                    cet homme n' est pas ce que vous voulez; il mettra au désespoir votre véritable
                    ami; il le tuera ou le forcera d' éteindre ses sentiments pour vous. Nous
                    eussions été si heureux, sans lui! Vous m' aimiez; je vous adorais... il n' est
                    plus temps! Mais du moins aurez-vous en lui un soutien, un appui solide? -je le
                    crois. -en êtes-vous sûre? -je ne le suis de rien. -pas même de mes sentiments?
                    -que voulez-vous que je dise? -allez, allez, Sara; vous ne doutez pas de mes
                    sentiments; mais ils vous pèsent. " nous parlâmes ensuite sur un ton moins
                    sérieux, et Sara elle-même, en me reconduisant, me dit: -" si M Lamontette
                    savait que nous causons ainsi amicalement, que nous soupons ensemble
                    tête-à-tête, ho! Que nous dirait-il? -il ne serait pas content et sûrement il
                    vous en donnerait des marques! Sans avoir les mêmes droits que moi, il ne serait
                    pas aussi indulgent! -il me disait un jour: " hé bien, fifille? Et Monsieur
                    Nicolas, l' avez-voustoujours? " " sans doute, " lui dis-je en riant " c' est
                    votre ancienne inclination, " reprit-il, " il faut la conserver soigneusement! "
                    -" s' il osait me tenir ce langage indécent, je ne le souffrirais pas,
                    mademoiselle. -bon! Il ne craint personne aux armes; il est un des plus forts du
                    royaume. " (ô fille <hi rend="italic"> fille </hi> ! Ta détestable adresse ne m'
                    épouvanta pas! ) nous en restâmes là. Le vendredi matin, je revis Sara, et je la
                    saluai du nom de mon rival, cherchant à m' égayer ainsi moi-même. Elle dit que
                    ce badinage n' était pas e son goût. Je changeai de conversation, et
                    mademoiselle s' humanisa un peu. Mais après dîner, nous eûmes une scène assez
                    intéressante. Je trouvai Sara seule dans un petit jardin. J' allai à côté d'
                    elle, et je m' assis. Elle me témoigna combien elle désirait d' entrer au
                    couvent, dont sa mère l' avait menacée, parce qu' elle ne voulait pas renoncer à
                    M Lamontette; elle me pria de la déterminer à l' y mettre. Ce fut à cette
                    occasion que je l' assurai que je serais toujours prêt à lui rendre des services
                    réels. Ses larmes coulèrent; je les avais vues couler si souvent, que je ne sus
                    à quoi les attribuer; mais le soir après souper, étant convenu de n' agir que de
                    concert avec elle, je crois qu' elle s' attendrit pour moi; car il lui échappa
                    de dire, que pour être insensible à mes procédés, il faudrait donc avoir le
                    coeur bien dur! En me quittant, je cherchai sa main; elle serra la mienne, et
                    lui ayant voulu prendre le baiser d' adieu, elle me présenta la bouche. Voilà
                    comme se passa le vendredi; mais il faut penser qu' il y avait quatre jours
                    entiers qu' elle n' avait vu mon rival, et que Sara voulait que je disse à sa
                    mère de l' y mener. Le samedi, je la vis deux fois, et la seconde détruisit l'
                    impression favorable de la veille. Elle me conta que sa mère avait absolument
                    congédié Lamontette; elle en versa des larmes, et les sanglots l' étouffaient.
                    Mais ayant entendu revenir sa mère, elle prit sur-le-champ un air serein. Je fus
                    très peiné de la découverte que son affliction me faisait faire de son
                    ingratitude. L' impression en dura tout le dimanche. Je la vis cependant, parce
                    qu' elle se tint à la croisée, prête à partir; mais je ne lui parlai pas en
                    particulier. Le lendemain lundi, je l' aperçus devant moi, comme je passais par
                    sa rue. Elle me vit aussi, et doubla d' abord le pas; mais je ne jugeai pas à
                    propos de la joindre, et, à mon retour, j' eus la force de ne pas entrer chez
                    elle. Cependant le soir, nous soupâmes encore ensemble, et je lui marquai
                    beaucoup de froideur... le mardi, je fus assez tranquille. Le soir, je ne pus
                    souper avec elle, et je n' en fus pas fâché... le mercredi, je ne la vis pas; je
                    sus, le soir, qu' elle avait eu de l' inquiétude; elle demanda de mes nouvelles.
                    Elle voulut en venir chercher elle-même; elle y vint, et je la trouvai dans l'
                    escalier. Je fus charmé de cette attention, plus flatteuse encore que je ne le
                    croyais dans le moment, puisque je pensais que sa mère l' avait envoyée... mais
                    un cruel revers m' attendait quelques jours après! Mon rival, qui n' avait pas
                    voulu faire boursecommune, apparemment, était éconduit par la mère de Sara de la
                    manière la plus complète. La jeune personne en était dépitée! Et sa mère l'
                    ayant assurée qu' elle ne verrait plus mon rival, Sara lui répondit qu' elle y
                    consentait, pourvu qu' on me priât de rester chez moi, attendu qu' elle
                    préférait la solitude à la compagnie. -" vous le direz donc vous-même, " reprit
                    la mère, piquée du ton de sa fille. -" je le dirai. " vers les deux heures, je
                    parus, suivant mon usage, depuis la sortie de la maison. Je trouvai les deux
                    femmes ensemble. On me parla comme à l' ordinaire, et je sortis, sans qu' on m'
                    eût fait le compliment prémédité. Mai le soir, étant revenu pour dîner avec
                    Sara, sa mère, que je trouvai seule me dit: " comment! Vous voici? On ne vous a
                    donc rien dit, tantôt? -non, madame. -hé bien, apprenez que mademoiselle doit
                    vous prier de rester chez vous. " elle me fit ensuite le récit de l' altercation
                    qu' elle avait eue le matin avec sa fille. Je la priai de l' appeler, pour
                    entendre de sa bouche les raisons de son procédé; quels étaient mes torts, si j'
                    en avais; en un mot, ses motifs? ... Sara répondit à peine, et je soupçonnai la
                    mère de vouloir m' éconduire, ou me tirer quelque chose. Je sortis, flottant
                    dans l' incertitude. Je ne cessai pas de voir Sara, avec laquelle je soupais,
                    mais d' être familier avec elle. Un soir que je passais par la rue <hi rend="italic"> de Bièvre </hi> (j' avais été demeurer dans celle <hi rend="italic"> des bernardins </hi> , qui en estproche), de loin j' aperçus
                    à la fenêtre une femme (j' ignorais si c' était la mère ou la fille), qu
                    gesticulait, en parlant à un grand clerc de procureur. Je la fixai, en avançant
                    toujours. Je crus voir la mère, qui faisait des signes très intelligibles au
                    jeune clerc; celui-ci lui répondait sur le même ton. Je passai sans regarder la
                    femme en face. " j' y suis enfin, " pensai-je; " elle a d' autre vues pour sa
                    fille! M' y voilà! " je me hâtai de faire la chose pour laquelle j' étais sorti,
                    et je revins sur-le-champ. La dame était encore à la fenêtre vis-à-vis le jeune
                    homme. Je passais. Mais une réflexion me fit entrer dans la maison. Je courus au
                    fond de la cour, croyant y trouver Sara. Je voulais lui apprendre que sa mère
                    faisait une nouvelle conquête pour elle. Mais quelle fut ma surprise, de trouver
                    la mère! ... je lui demandai la permission, que j' obtins, de parler à sa fille.
                    Je vis alors clairement que c' était Sara, qui venait de faire au clerc de
                    procureur les signes d' intelligence qui m' avaient révolté, même de la part de
                    sa mère! Je ne pouvais revenir de mon étonnement: " ce rival si chéri, voilà
                    déjà qu' on lui donne un successeur! " je ne sais ce que j' éprouvai; mais le
                    mouvement que je ressentis ressemblait à de la joie. Je me crus guéri par l'
                    indignation. Point du tout! L' inconcevable sentiment de l' amour se fortifia
                    par l' idée que mon rival tait abandonné. Insensé! Qui ne voyais pas, en ce
                    moment, qu' un amant jeune, aimable, était bien autrement dangereux! Que fis-je
                    cependant? Je renouai! Et je tâchai de gagnerpar des bienfaits cette âme vénale!
                    ... à la vérité, je sentais ma folie: j' hésitais à donner; mais à l' instant du
                    don, j' y trouvais un plaisir si vif et si pur, que j' en étais payé par le don
                    même, quoique fait à une ingrate. Un jour, que j' avais financé, Mme Debée me
                    raconta triomphante, comment, en allant aux <hi rend="italic"> tuileries </hi> ,
                    elle avait donné le congé absolu à mon rival. Elle passait avec sa fille et
                    Florimond par la rue <hi rend="italic"> des noyers </hi> . Lamontette les avait
                    rencontrées tout à l' entrée, et s' approchant de cet air ouvert qui lui est
                    naturel: " mesdames, " leur avait-il dit, " j' allais à la procession du 15
                    auguste; mais si vous le permettez, je préférerais de vous accompagner, soit aux
                        <hi rend="italic"> tuileries </hi> , soit au <hi rend="italic"> palais-royal
                    </hi> , où vous allez. Il ne faut pas vous déranger, monsieur: un homme comme
                    vous a des affaires importantes. -ce dérangement sera un plaisir pour moi,
                    madame. -et moi, monsieur, vous me dérangeriez. -madame a donc des affaires de
                    conséquence aux <hi rend="italic"> tuileries </hi> ? -de conséquence, ou de non
                    conséquence; je ne veux pas être accompagnée. -apparemment la compagnie d' un
                    honnête homme vous gênerait? -qu' appelez-vous, monsieur? Vous êtes un...
                    -calmez-vous, madame! Mon intention n' est pas de vous piquer! Mais seulement de
                    vous faire une observation toute simple, toute naturelle. -je n' ai pas besoin
                    d' observations de ce <hi rend="italic"> gendre </hi> . -je vous la fais sans
                    dessein; cela m' est venu naturellement...adieu, madame; ; ; mademoiselle, de
                    tout mon coeur... vous ne partagez pas la mauvaise humeur de votre maman, n'
                    est-ce pas? " je ne sais quelle fut la réponse de Sara; personne ne me l' a
                    rendue, ni sa mère, ni elle-même, lorsqu' elle m' en parla. D' après cette
                    rupture, je fus tranquille. Mais on me trompait, au point que je fis pitié à
                    Florimond, cet homme si digne de pitié lui-même. Il plaida pour moi, et il fit
                    décider que, lorsqu' on irait chez Lamontette, on ne coucherait pas. On y alla
                    effectivement, et l' on revint le soir. Je disais que la persuasion que mon
                    rival était abandonné, avait rétabli mon inclination pour Sara. J' eus alors une
                    satisfaction que je regardai comme bien douce, et qui, au fond, n' était qu' une
                    nouvelle duperie. J' avais renoué tout à propos, pour procurer à Sara une chose
                    qu' elle désirait avec une ardeur infinie. Une femme locataire de sa mère était
                    en couches: Sara, depuis la connaissance de Lamontette, s' était proposé de
                    tenir avec lui l' enfant de cette femme. Certes dans les premiers temps, cela n'
                    aurait pas manqué; mais la fable de la rupture dérangea tout. Mon rival, très
                    cancre, observa que c' était une dépense dont il fallait me charger, et qui me
                    comblerait! On se fit un jeu de ce que je croyais une marque d' amitié. Le jour
                    d l' accouchement, Sara m' attendit avec impatience une partie de la journée. Je
                    passai enfin sous ses fenêtres. Elle m' appela, et me fit la proposition. J'
                    hésitai d' abord, par répugnance pour la cérémonie baptismale; maisau bout d'
                    une minute, je fus ravi que Sara me fournît elle-même une occasion de cimenter
                    notre liaison; je songeai qu' elle allait être ma commère, et ce titre flatta si
                    fort mon pauvre coeur, que je sentis mieux que jamais que Sara y régnait encore.
                    -" puis-je vous refuser? " lui dis-je, en lui présentant la main. Elle reçut mon
                    consentement avec une joie d' autant plus vive, que le refus de mon rival,
                    malgré leur convention, n' avait pas laissé de la mortifier: c' est pourquoi
                    elle avait attendu au dernier moment à me prévenir; car, recevant tous les soirs
                    Lamontette chez sa future commère, elle avait espéré de le déterminer. Elle
                    courut annoncer à l' accouchée, qu' elle avait pour compère son pis-aller... le
                    soir, avant, durant, et après la cérémonie, elle fut charmante! Elle l' aurait
                    été pour un indifférent. Mon coeur s' épanouissait; j' eus la faiblesse de
                    croire que le titre que nous acquérions l' un envers l' autre, serait capable de
                    lui donner pour moi quelque attachement. Cette erreur ne dura que la journée:
                    dès le lendemain, Sara reprit sa manière accoutumé depuis son indifférence, et
                    cette manière n' était rien moins que flatteuse, pour un homme qui avait été
                    chéri: celle qu' elle aurait eue pour un indifférent aurait été mille fois
                    préférable. Chaque jour m' a confirmé cette insensibilité cruelle, qui m' occupe
                    et me désespère; chaque jour je m' apercevais confusément que j' étais trahi,
                    trompé; que j' avais perdu non seulement l' amour,mais l' amitié, la confiance.
                    J' en acquis bientôt la certitude. Un jour, elle sortait avec sa mére: on me
                    cachait le but de cette sortie. Le hasard, en les quittant un instant avant le
                    départ, me fit prendre une route qu' elles devaient suivre; elles m' aperçurent
                    devant elles, et elle retournèrent sur leurs pas. Je fus cruellement blessé de
                    cette conduite! Mais pourquoi l' être? Depuis longtemps Sara ne voyait plus en
                    moi qu' un ennemi: l' intérêt seul l' engageait encre à me souffrir auprès d'
                    elle; l' amitié, la confiance n' existaient plus. Le soir, je m' en plaignis à
                    la perfide Sara: " j' ai aimé, " lui dis-je, " une fille dont j' ai perdu le
                    coeur; elle réunissait toutes les perfections, la jeunesse, la beauté, la vertu,
                    l' amitié, la tendresse, l' amour, la générosité: c' était le chef-d' oeuvre de
                    la nature. Ha! Que je l' aimais! Toutes les fois que je la voyais, mon coeur s'
                    élevait à l' être éternel; je le bénissais de m' avoir donné un si grand bien
                    pour embellir le soir de ma vie; je mettais mon bonheur à n' exister que pour
                    cette fille charmante, à travailler pour elle; je tressaillais de plaisir à l'
                    idée qu' elle serait ma fille un jour, et qu' elle seule recueillerait le fruit
                    de mes travaux, mes soupirs. Je vivrai dans sa mémoire, pensais-je; son âme
                    reconnaissante conservera mon souvenir! Hélas! Cette idée n' est plus! Je l' ai
                    perdue pour jamais! -c' est un être imaginaire que cette fille? " dit Sara. -"
                    Sara, ma chère Sara, elle avait votretaille, vos yeux, la couleur de vos
                    cheveux; votre bouche; votre teint; votre sourire; votre son de voix; la
                    tournure de votre esprit: elle vous ressemblait parfaitement. -vous me
                    persuaderiez que c' était une autre moi-même! -non, car c' était vous; mais ce
                    n' et plus vous: je cherche ma Sara, dans Sara inconstante, et je ne la retrouve
                    plus! ... ha! Rends-moi la Sara d' il y a six mois! Tu le peux; elle est en ton
                    pouvoir, et je me trouverai le plus heureux des hommes! " l' insensible Sara ne
                    répondit à ce langage si tendre, que par le geste de l' indifférence et de l'
                    ennui. Je passe une foule de détails. Mon rival était reçu nuitamment par Sara
                    chez l' accouchée; la mère eut peur que je ne m' en aperçusse, et elle s' avisa
                    un jour de la menacer devant moi, si elle la trouvait encore chez l' accouchée,
                    lorsque le cocher son mari viendrait la voir. Je ne fus pas jaloux du cocher,
                    quoique j' ignorasse le fond de la conduite de Sara. Aussi le mois de septembre
                    fut-il assez tranquille, jusqu' au 28, qu' en me promenant sur l' <hi rend="italic"> île </hi>
                    <hi rend="italic"> saint-Louis </hi> , il me prit des doutes violents, au sujet
                    de Lamontette. Je ne crois pas aux pressentiments, et cependant c' en était un;
                    j' ai su depuis que ce même jour, on avait envoyé chez lui Florimond, qui
                    voulait obtenir un emploi. Le dimanche 30, on le vit aux tuileries. On lui parla
                    de l' emploi de Florimond, et il proposa de venir dîner chez lui le mardi
                    suivant. Le soir, j' attendais Sara, pour souper: elle ne vint qu' à dix heures.
                    J' eus dessoupçons su une entrevue au <hi rend="italic"> boulevard </hi> , ou à
                    la petite maison de Lamontette: le lundi et le mardi, l' air enjoué de Sara les
                    confirma. Le second de ces deux jours, qui était le 2 octobre, je sortis vers
                    les quatre à cinq heures, et j' allai au <hi rend="italic"> boulevard </hi> . Je
                    ne vis pas Mme et Mlle Debée au café où elles avaient coutume de s' étaler. Il
                    me prit envie de rôder autour de la petite maison. Je n' y eus pas été un quart
                    d' heure, que j' entendis descendre des femmes. Je m' éloignai aussitôt, et je
                    vis sortir Sara, Florimond, Mme Debée, et Lamontette! La partie carrée s'
                    arrangea dès qu' on fut descendu: Florimond marcha devant, ou derrière la <hi rend="italic"> Circé </hi> qui l' avait avili; car elle en faisait pis que
                    son valet; Sara suivait, mollement appuyée sur le bras de Lamontette. Je pouvais
                    à peine en croire mes yeux, malgré les pressentiments que j' avais eus! ... je
                    me détournai dans un potager fort bas, et je les laissai passer. Je marchai sur
                    leurs pas, non sans éprouver les mouvements rapides du mépris, de l' indignation
                    et de la plus violente fureur. Dix fois je fus sur le point d' aller séparer
                    Sara de Lamontette, en disant à ce dernier: " c' est à moi que ce bras
                    appartient, puisque je paie. " je me contins heureusement! Je les vis ensuite
                    entrer au café, où la belle Sara me parut nager dans la joie, à côté de son
                    Othello, qui se pavanait de son mieux... je résolus de rompre le jour même... un
                    instant après, je crus qu' il valait mieux dissimuler avec Sara, pour lui
                    reprendre les bijoux que je lui avais donnés. (ruse de l' amour,pour ne pas
                    rompre encore! ) j' étais blessé de voir ce que je lui avais donné faire honneur
                    à mon rival. Mais différer, quand on aime, c' est pardonner. Quelle plaie
                    peut-on faire à l' objet aimé, qui ne déchire notre coeur, encore plus que le
                    sien? ... ha! Que j' aimais encore Sara! ... je la vis le soir, et je
                    dissimulai; mais j' avais un air concentré, qui l' alarma. Cependant elle ne m'
                    en dit rien. J' ai fait depuis une remarque: Sara était insolente avec moi, dès
                    qu' elle avait quelqu' un pour me remplacer. Ce soir-là, elle ne le fut pas: mon
                    rival ne s' était donc pas montré fort empressé? ... mais je ne fis point alors
                    cette réflexion. Le lendemain, je me trouvai presque calme, tant la vue de l'
                    enchanteresse avait de pouvoir sur moi! Cependant j' allai voir sa mère, et je
                    lui parlai de mon rival. Elle m' assura qu' on ne le voyait plus. " femme
                    fausse! " pensai-je, " tu ignores que je sais ta démarche d' hier: reste dans le
                    doute. " je lui dis que je l' espérais; et j' ajoutai qu' il n' y avait pas de
                    milieu: ou lui, ou moi; que si on le voyait une seule fois (c' est-à-dire Sara),
                    je me retirais sur-le-champ. On ne me répondit rien. Mais le soir, j' avouai à
                    Sara que je l' avais vue. Sa surprise eut l' air de la confusion. J' ajoutai que
                    j' avais déclaré à sa mère, que je me retirerais absolument, si on revoyait
                    Lamontette. Sara garda le silence. Mais elle fut profondément affectée de cette
                    opposition de ma part, qui ne pouvait cadrer avec ses vues, de mener deux
                    intrigues à la foiset de tirer également parti de l' une et de l' autre.
                    Cependant, le dimanche d' ensuite, on n' en vit pas moins mon rival. Je guettais
                    l' instant du départ; je devançai les friponnes, et j' allai me placer à la
                    jonction des deux chemins qui conduisent au vide-bouteille de Lamontette. Là, je
                    m' assis, et je les attendis constamment, croyant qu' elles ne manqueraient pas
                    de venir. Mais Sara m' avait aperçu de loin allant devant elles, et ce fut la
                    raison pour laquelle on ne vint pas à la maison de campagne d' étiquette de M
                    Noiraud-De Lamontette. Je m' étais proposé, en les voyant, de me lever, d' aller
                    au-devant d' elles, et de leur dire que j' avais deux pistolets, et que si elles
                    entraient chez mon rival, j' allais le forcer à se battre avec moi en leur
                    présence... qu' on s' imagine la scène qui se préparait! Car je m' étais armé:
                    je n' avais pas fait de ces folies dans ma jeunesse, et je m' en avise à
                    quarante-sept ans! Car je ne citerai pas mon combat avec Tourangeot, ni même un
                    autre, rue <hi rend="italic"> Honoré </hi> , vis-à-vis l' <hi rend="italic">
                        oratoire </hi> , en plein jour: arrêté sur une porte, je regardai avec trop
                    d' admiration une jolie femme qui passait, donnant le bras à son mari. Mais ce
                    ne fut pas lui qui le trouva mauvais; ce fut le frère de la dame, qui la
                    suivait: il me donna un coup sur le bras. Aussitôt mon épée brille en l' air: "
                    défends-toi, ou je te perce! " -" mon frère! Vous avez tort! " dit la jeune
                    dame. -" oui, très tort! " ajouta le mari. -" monsieur! " reprit la jeune dame
                    en meregardant. -" je vous obéis! " m' écriai-je. Et je rengainai... je reviens.
                    Heureusement les deux dames m' épargnèrent le désagrément que mon imprudence
                    allait me causer. Au bout de plus d' une heure, je me lassai de rester là en
                    sentinelle; je gagnai le café <hi rend="italic"> Caussin </hi> , et, sans me
                    montrer, je vis les dames. Elles étaient seules. Mais à cinq heures, Lamontette,
                    qui les avait attendues en vain, arriva, et courut à elles. Il y eut sans doute
                    une explication, où je ne fus pas ménagé. Il fit l' agréable, et n' excita que
                    ma pitié! (la veille, ou le lendemain il m' aurait fait envie! )... je revins
                    chez moi dans une résolution singulière: ce fut d' attendre jusqu' au lendemain
                    9 octobre, et d' aller les joindre, lorsque mon rival serait avec elles, soit
                    chez lui, soit au café. Je n' étais pas trop arrêté sur la conduite que je
                    tiendrais; mais j' espérais qu' il arriverait quelque chose, ou qui me guérirait
                    de ma folle passion, ou qui éloignerait Lamontette, si on me donnait sur lui une
                    préférence que je n' espérais plus. En conséquence, le soir, je n' allai pas
                    souper avec Sara: je me sentais trop ému, et je craignis de ne pouvoir me
                    contraindre. Mais le lendemain, je fus plus fort, et je pus dissimuler. Le
                    mardi, on partit pour le <hi rend="italic"> boulevard </hi> . Je suivis de vue
                    les deux femmes dangereuses, dont l' une excitait dans mon coeur encore quelque
                    intérêt, parce que je ne la croyais pas une misérable consommée comme sa mère;
                    je lui supposais de l' inconsidération,de la mollesse, mais non une finesse qui
                    ne cadrait pas avec la naïveté que je lui croyais naturelle. Lamontette les
                    avait précédées, il les reçut. Lorsqu' elles furent arrangées, j' entrai d' un
                    air ouvert, riant même; je les saluai, et je m' assis à côté de la fille.
                    Lamontette me regarda noir, se leva, fit aux dames une demi-inclination, et se
                    retira. Je restai ferme et jurant entre mes dents contre Sara, qui paraissait
                    dans une situation infiniment pénible. Mon rival fut plus de deux heures absent,
                    allant e côté et d' autre, saluant ses connaissances, et il finit par s' asseoir
                    à une autre table. Je fus très surpris de sa conduite! J' entrevis la noirceur
                    de la mère, peut-être de Sara elle-même, qui était encore plus intéressée à ce
                    que Lamontette et moi ne nous parlassions jamais. J' étais venu au <hi rend="italic"> boulevard </hi> , non seulement par le motif que j' ai dit,
                    mais encore pour un autre. Sara, dans la semaine précédente, m' avait avoué que
                    sa mère avait parlé contre Lamontette, et qu' elle m' avais mis sur le compte
                    les propos qu' elle-même avait tenus. Je sais que les ennemis ne sont bons à
                    rien. En conséquence, outre mille autres choses que j' avais à dire, je désirais
                    une explication avec Lamontette, sans lui avouer par qui j' étais instruit; mais
                    tous mes projets furent renversés par la conduite qu' il tenait à mon égard. Il
                    revint enfin auprès de Sara, à laquelle, durant son absence, j' avais adressé
                    environ quatre fois la parole, et qui ne m' avait répondu que par monosyllables;
                    elle lui sourit, li parla en riant. J' étais furieux: " vousparlez donc enfin,
                    et vous souriez! " lui dis-je à demi-bas, " au lieu de mourir de honte! " en
                    parlant ainsi, je brisais ce que je tenais entre mes doigts. Sara ne répondit
                    rien; mais sa mère s' aperçut de ma fureur; elle en fut émue, et elle parla
                    plusieurs fois à l' oreille de son Florimond. Quelqu' un en voiture, qui passait
                    en ce moment sur le <hi rend="italic"> boulevard </hi> , ayant demandé
                    Lamontette, il y courut. La mère profita de cet intervalle, pour se lever et
                    sortir. Sans doute elle craignait, entre Lamontette et moi, une scène qui n'
                    aurait pas manqué de la compromettre, avec la réputation qu' elle a! Je les
                    ramenai. Sara prit le devant, et fit mettre florimond à côté d' elle. J'
                    affectai de parler gaîment à la mère, et à notre retour, je soupai avec la
                    fille, sans lui dire un seul mot de mes motifs, non par prudence, mais par
                    faiblesse. Une autre scène m' attendait le lendemain. Mais avant de la
                    rapporter, il faut rendre compte d' une visite que je fis à Lamontette, pour lui
                    demander les motifs de sa conduite à mon égard la veille. On sait que j' étais
                    instruit par la fille des discours de sa mère à mon rival. Ainsi mon début avec
                    lui fut une dénégation de certains propos injurieux qu' on avait mis dans ma
                    bouche à son égard. En effet, ce n' avait jamais été que d' après les discours
                    de la mère, sur le pouvoir secret de mon rival, sur ses connaissances prétendues
                    en gens plus que dangereux que j' avais répondu à cette femme: " -mais, madame,
                    si c' est un homme comme vous le dites, d' où vientlui avez-vous mené, laissé
                    votre fille? D' où vient l' y conduisez-vous encore? " elle m répondait, en
                    jouant l' effroi: -" ha! Monsieur! Je serais une femme perdue. -comment, perdue!
                    -oui! Vous lui avez fait de moi un si beau portrait! Ha! Monsieur Nicolas! Je ne
                    vous le pardonnerai jamais! ... à moins que vous ne disiez tout le contraire. "
                    je l' avais refusé nettement, sans qu' elle eût osé s' en fâcher. On voit que,
                    d' après cela, je jouais auprès de Lamontette le rôle d' un homme qui se
                    justifie, mais de la manière la plus avantageuse. Je voulais d' abord ne pas
                    inculper la mère de Sara. Mais insensiblement, je me trouvai engagé à le faire,
                    tant par inclination la démasquer, que par l' adresse de Lamontette, et pour le
                    persuader absolument. Notre conversation dura trois heures, et je croyais n' y
                    en avoir donné qu' une: tant il est vrai que les amants ne s' ennuient jamais à
                    parler de l' objet du coeur; ce qui est encore vrai, longtemps après qu' ils n'
                    aiment plus... je revins, non pas réconcilié, mais dissimulé avec mon rival: des
                    rivaux peuvent à peine se pardonner, après leur passion cessée; ils ne s' aiment
                    jamais. Je ne vis Sara, qu' à une heure après midi. Je la trouvai fondant en
                    larmes, sanglotant, soupirant. Je ne savais que pense, lorsqu' elle éclata par
                    des reproches: -" voilà ce que c' est que d' être à la solde d' un homme! On n'
                    est plus libre! Je ne saurais voir un honnête homme. -quand on est à la solde d'
                    un homme, on n' est pas la maîtressevisiblement éprise d' un mulâtre, "
                    répondis-je, " ou l' on doit renvoyer celui qui solde. -aussi vous renvoyé-je,
                    monsieur; ' ai remis à ma mère vos présents, et elle doit les porter au <hi rend="italic"> Mont-De-Piété </hi> , pour se payer es loyers du logement que
                    nous avons occupé ensemble. " -" quoi! Me croyez-vous assez peu délicat, pour ne
                    pas lui payer vos loyers? Reprenez vos bijoux, mademoiselle, je vais acquitter
                    le passé, et, s' il le faut, le futur. Nous nous quitterons après, si vous le
                    voulez. Vous savez que je ne paye vos loyers et votre pension à votre mère, qu'
                    à votre sollicitation, pour vous empêcher d' être entretenue et l' engager à
                    vous laisser tranquille? Ainsi je pense qu' il est de votre intérêt que je
                    continue. " à ces mots, Sara s' adoucit. Elle consentit à reprendre ses bijoux,
                    que j' allai redemander à sa mère. Mais Sara, qui avait eu le matin une querelle
                    violente, parce qu' elle ne voulait pas renoncer à Lamontette, n' osa pas m'
                    accompagner, quoique je l' en pressasse. La mère feignit la plus grande surprise
                    du consentement de sa fille! ... je fus obligé de l' envoyer chercher par
                    Florimond, pour convaincre Mme Debée. Sara vint, ou plutôt Florimond nous l'
                    apporta. Elle demeura muette... " qui ne dit mot consent, " murmura la mère.
                    Aussi Sara reprit-elle avec joie ses bijoux, et s' en retourna dans notre
                    logement. Voilà comme se termina la scène du 9 octobre. Ce jour a depuis été
                    célèbre dans mes dates par ses anniversaires, surtout en 1784, qu' il fut
                    abreuvéd' amertume et de douleur, par les inquiétudes que me causait la <hi rend="italic"> paysanne pervertie </hi> ... j' ajoute cependant, que j' eus
                    trois entretiens avec Lamontette, deux chez lui et un troisième u soir qu' il
                    avait accompagné les deux femmes jusqu' au bout de la rue <hi rend="italic"> de
                        Bièvre </hi> ; que nos explications furent très détaillées! Mais nous n' y
                    dîmes que ce que l' on sait déjà, si ce n' est qu' il insista fort pour savoir
                    si Sara n' avait pas <hi rend="italic"> quelqu' un </hi> . Je protestai
                    inconséquemment que non. Il dut bien en rire! Je croyais qu' il voulait s'
                    assurer de la fidélité de cette fille, tandis q' il ne voulait que savoir si je
                    ne soupçonnais pas ses visites nocturnes... on verra ce que c' est dans un
                    moment. Le reste du mois s' écoula, sans que nous eussions d' altercation
                    marquée; cependant Sara changeait à vue d' oeil, et il est à présumer que la
                    fureur concentrée que je lui avais causée le 9 octobre lui avait tourné le sang;
                    une jaunisse complète et dangereuse se manifesta le 20. On eut recours aux
                    remèdes ordinaires, qui furent sans effet. La Toussaint arriva. Quatre jours
                    auparavant, un soir, pendant notre souper, Sara me demanda la permission d'
                    aller passer les fêtes à la petite maison de Noiraud, à cause de sa santé:
                    ajoutant que si cela me faisait la moindre peine, elle n' irait pas. Je lui
                    répondis avec une indignation concentrée, que j' y consentais, et que j' aimais
                    mieux, tout considéré, la savoir infidèle que malade. Je résolus à l' instant de
                    ne la plus voir. Mais je dissimulai. Elle partit la veille avec sa mère et
                    Florimond. Elles restèrent cinq jours, et revinrentle dimanche, un jour plutôt
                    que Sara ne me l' avait annoncé, en me demandant la permission. Je m' aperçus de
                    son arrivée le même soir; mais je n' allai pas souper avec elle. Le lendemain
                    matin, je n' y allai as non plus. Enfin, à deux heures, je vis Sara entrer chez
                    moi, dans ma nouvelle demeure de la rue <hi rend="italic"> des Bernardins </hi>
                    . Jamais surprise n' égala celle qu' elle me causa. Je ne savais comment l'
                    accueillir, lorsque, jetant les yeux sur elle, son air malade me fit pitié; je
                    la reçus avec attendrissement. Le prétexte de sa visite (car il en fallait un à
                    son coeur coupable, ce fut la perte de la jeannette que je lui avais donnée, et
                    de ses poires en or, mon premier présent, qui lui était le plus cher (me
                    dit-elle): " me les auriez-vous reprises, la veille de mon départ, pour rire et
                    me mettre en peine? " je ne vis pas tout d' un coup la finesse, et je répondis
                    bonnement que je ne riais pas ainsi. J' allai chez elle, après son départ, et
                    nous cherchâmes: elle trouva sa perte prétendue, à l' endroit le plus visible,
                    sous le pli de sa table à damier. Je fus alors au fait de sa ruse; mais j' en
                    étais flatté. " on m' a demandé permission pour aller, " pensais-je; " on se
                    hâte de venir se montrer, après le retour; on est apparemment détachée de mon
                    rival. Allons, c' est une marque de changement avantageux... d' ailleurs, elle
                    est malade, il serait cruel, inhumain de l' abandonner étant malade! " j' ai le
                    malheur d' avoir le coeur! L' âme sensible, et souvent ma bonté, ma <hi rend="italic"> compatissance </hi> , m' ont rendu la dupe la plus bête,la
                    plus ridicule. Mais je ne rougis pas de ce défaut, j' en tire plutôt vanité.
                    Heureux celui qui n' est dupe que de son coeur! J' envie autant son sort, que je
                    plains celui de l' infortunée, qui fait des dupes avec sa fourbe et sa
                    duplicité! ... je m' attachai donc à Sara d' autant plus qu' elle me paraissait
                    avoir plus besoin de moi. Je lui parlai de voir mon médecin, le meilleur des
                    hommes. Elle accepta; mais elle différait de jour en jour d' y aller avec moi.
                    Cependant sa maladie augmentait à vue d' oeil. Un samedi soir, vers les cinq
                    heures, que je venais pour la voir dans notre chambre, elle ne s' y trouva pas.
                    J' entrai chez sa mère, où je la vis plus mal que jamais. Je témoignai les plus
                    vives inquiétudes. En me reconduisant, la mère parut alarmée: " voilà, " me
                    dit-elle, " comme je perds tous mes enfants! Elle n' en reviendra pas! " ces
                    mots, douloureusement prononcés, firent sur moi une impression prodigieuse! ...
                    ho! Comme j' aimais encore! ... je fus ému, troublé, je fondis en larmes, en
                    quittant la mère, et je courus à mon ami Guillebert. En sondant mon coeur, je
                    trouvai que la mort de Sara laisserait dans mon âme un vide effrayant, qui me
                    ferait détester tous les endroits où je me serais occupé d' elle. " ois à mon
                    rival! " m' écriai-je en pleurant; " mais que la mort ne moissonne pas sitôt ta
                    jeunesse et tes charmes! " et je courus chez mon ami le docteur. Arrivé chez
                    Guillebert, je lui exposai la maladiede Sara. -" ce n' est rien, " me dit-il, "
                    que cette malade, à vingt ans. " il me rassura par d' excellentes raisons, et me
                    pénétra de la joie la plus vive, la plus pure, que j' aie peut-être jamais
                    sentie... je revins encore plus vite que je n' étais allé. à mon retour, je
                    trouvai Sara dans notre chambre. " chère amie! " lui dis-je, rassure-toi comme
                    je le suis: ta maladie ne sera rien, avec ce que je t' apporte " (le docteur m'
                    avait donné pour elle de son 5-10, émétique et nitre, extrêmement efficace dans
                    cette maladie); " ta jeunesse et les soins de mon digne ami te sauveront. Il
                    faut l' aller voir demain: un gros rhume l' empêche de sortir, et ce petit
                    voyage en carrosse te fera du bien. " mes gestes animés. Mon action. Ses mains
                    tendrement pressées dans les miennes. L' effroi que sa mère lui avait causé! Et
                    que je détruisais. L' amour de la vie enfin, l' émurent au point qu' elle reprit
                    d' elle-même avec moi le ton d' il y avait onze mois; elle me tutoya, ce qu'
                    elle ne faisait plus depuis sa parfaite liaison avec Lamontette; elle me dit les
                    choses les plus agréables, les plus flatteuses; elle me donna ces noms de
                    tendresse, si doux à entendre, quand ils sortent de la bouche que l' on aime. Je
                    me trouvais heureux, d' autant plus heureux, que, depuis sa maladie, elle m'
                    était plus chère que jamais. Le lendemain, nous allâmes ensemble chez le
                    docteur. Le même soir, Sara ne me tutoya plus. à peine rassurée sur sa vie, elle
                    ne me témoigna plus que sa froideur ordinaire. J' en fus frappé; j' en
                    fusblessé, et j' en revins à ma résolution, déjà prise, de la quitter, dès qu'
                    elle serait parfaitement rétablie... je continuai mes soins. Dans ce même temps,
                    lecteur, elle me faisait la trahison la plus horrible. Sa mère avait renoué avec
                    Lamontette, dans l' espérance que, par son crédit, elle aurait une place pour
                    Forimond, qui lui était à charge depuis qu' il n' avait plus rien. Lamontette
                    avait trop de bon sens pour placer un ivrogne abruti, incapable. Il promit, mais
                    il ne réalisa pas, et sut éluder les demandes. Ce fut alors que la mère de Sara
                    lui fit sérieusement entendre qu' il ne fallait pas qu' il revînt. Elle l'
                    assura qu' il était la cause de la maladie de sa fille, et qu' il la ferait
                    périr. Il fut convenu entre eux, qu' il viendrait une fois en huit jours d'
                    abord; ensuite une fois en quinze; et qu' enfin il cesserait absolument. " j' ai
                    envie de la marier, " ajouta-t-elle, " et vous y seriez un obstacle. "
                    Lamontette promit tout ce qu' on voulut, et la mère compta sur sa parole. J' y
                    aurais compté de même. Cependant cet homme grave, un peu fier même, ne put
                    résister à l' appât des rendez-vous secrets. Je soupais en particulier avec Sara
                    dans notre chambre. Je croyais que mon rival if je croyais que mon rival
                    ignorait qu' elle eût ce petit logement; mais si tout cela n' était pas de
                    concert avec sa mère, Sara le lui avait appris, en lui écrivant, par le moyen de
                    la mère de notre filleul, et par son coiffeur, espèce de gens qui gagnent autant
                    à <hi rend="italic"> courtoyer </hi> l' amour qu' à coiffer les belles. Il fut
                    convenu que Lamontette ne paraîtrait plus chez la mère, quetrès rarement; mais
                    qu' entre neuf et dix heures du soir, il viendrait s' en dédommager. Sara, sous
                    prétexte de sa maladie, me pressait de souper de bonne heure. Je m' y prêtais;
                    et dès que j' étais sorti mon rival entrait. Enfin un dimanche, un peu retardé
                    par une affaire, je crus voir entrer mon rival dans la maison de Mme Debée... le
                    lendemain lundi, un concours singulier de circonstances me fit venir tard. Je
                    causais, en soupant, et je me croyais si bien dans le coeur de Sara, que je lui
                    vantais la pureté de mon attachement, depuis le temps où il aurait fallu la
                    partager. Sara m' écoutait avec complaisance (et j' en étais surpris! ) au
                    milieu de notre souper, on frappa doucement à la porte. Elle me dit: " c' est
                    quelqu' un qui se trompe! Si c' est maman, elle redoublera; si c' est Florimond,
                    qu' il s' en retourne! " nous achevâmes de souper, et l' on ne frappa plus. à la
                    fin, prêt à m' en aller, je dis à Sara mille choses tendres, et je la tutoyais
                    assez haut, en lui demandant: " es-tu persuadée de la sincérité de mon
                    affection? Dis, ma Sara, l' es-tu? " elle me répondait: " oui, " à demi-voix,
                    lorsque j' ouvris la porte. Je fus extrêmement surpris d' y voir un homme! " qui
                    est-ce? Qui êtes-vous? " au lieu de me répondre, Lamontette, que je reconnus
                    pour lors, s' inclina et tourna le dos. " mademoiselle! Mademoiselle! " criai-je
                    à Sara, " de la lumière! Un homme était à la porte! Et s' en va, sans parler, "
                    elle vint lentement. Cependant je vis encore Lmontette à la portegrillée,
                    quoiqu' il baissât la tête pour ne pas être reconnu: " fier rival! " pensai-je,
                    " tu fuis donc devant moi! Tu vois que j' ai des droits au moins égaux aux
                    tiens! ... " je suivis le fugitif, que je ne découvris pas, tant il fut alerte!
                    Il me donnait un nouveau triomphe, en se cachant, lui qui m' avait si souvent
                    regardé en pitié! ... revenu auprès de Sara, je lui racontais que je venais de
                    voir Lamontette: elle me répondait que sûrement je me trompais; que peut-être
                    était-ce Delarbre, qui serait de retour à Paris; et j' allas me retirer, quand
                    on frappa de nouveau. Sara se jeta devant moi, pour m' empêcher d' aller ouvrir.
                    Elle me pria si instamment de rester que je ne pus refuser, quoique souvent je
                    lui témoignasse mon impatience. Elle éteignit les lumières, mit de la cendre sur
                    notre feu, s' approcha nu-pieds de la croisée, t tâcha de voir qui frappait.
                    Mais, dans la vérité, c' était pour faire signe à Lamontette de se retirer et
                    qu' elle n' était pas libre. Je ne sais si elle réussit; car on frappa trois
                    quarts d' heure, à différentes reprises... je m' impatientais horriblement! ...
                    enfin Sara me permit de sortir, quand elle sut que sa mère était couchée. C'
                    était une défense de la mère qui m' avait fait garder, écouter avec
                    complaisance; Mme Debée avait alors le projet de chasser Lamontette par un faux
                    mariage avec un locataire veuf nommé <hi rend="italic"> Las </hi> ; de se moquer
                    ensuite de cet homme, de me reprendre, pour la pension et les loyers, tandis que
                    sa fille aurait une intrigue secrète, déjà mitonnée, etc. Aussi Sara, en
                    merenvoyant, m' avait-elle demandé le secret avec sa mère. Je passe tout ce qui
                    a rapport au mariage simulé, mais que peut-être Sara croyait réel. Un soir
                    Florimond, ivre, s' était enfermé chez Mme Debée, qui ne put rentrer. Elle
                    frappa chez sa fille, qui, couchée avec Lamontette, n' eut garde de s' éveiller!
                        <hi rend="italic"> Las </hi> , non encore au lit, hébergea son hôtesse.
                    Telle fut l' origine d' une nouvelle intimité. Or, Mme Debée avait (et devait
                    avoir) beaucoup de goût pour les nouvelles connaissances. On jasa une partie de
                    la nuit. " vous êtes veuf, monsieur? -hélas oui, madame. -vous regrettez votre
                    femme? -c' était une compagne chérie. -il faut en prendre une autre. -où la
                    trouver, madame, avec trois enfants, et une orpheline, dont je prends soin! -je
                    vous la trouverai. -ho! Si c' était vous, madame? -moi! " dit la dame, en
                    faisant la petite bouche, " je ne suis pas veuve. Mais je pourrais avoir quelqu'
                    une à vous donner. -de votre main, madame... -tenez, c' est la ma fille " (elle
                    affectait souvent de parler mal). -un si grand bonheur, madame, " etc. Tout fut
                    arrangé, dès cette première nuit. Sara, aussi friande de nouveautés que sa mère,
                    accepta la proposition de mariage, et se comporta en conséquence à mon égard. J'
                    en suis à notre dernier souper tête-à-tête. Sara me sonda, pour me faire prêter
                    cent louis. Je refusai. Elle me traita lestement, et le soir, étant venu souper
                    tard, elle marqua beaucoup d' humeur; elle montra la plus odieuse insolence...
                    sur ce que je m' excusais, disant que j' avais eu affaire; que j' étais fâché de
                    l' avoir fait attendre; qu' il ne fallait pas me gronder, elle répondit: -" vous
                    gronder! Ha! Cela serait trop tendre! ... " (jeune infortunée! Qui crains d'
                    être trop tendre pour l' homme dont tu reçois les bienfaits! Ho! Que veux-tu que
                    je pense de toi? ...) ce fut la fin de notre intimité. Car le lendemain soir,
                    étant revenu, Florimond m' ouvrit. Je lui demandai Sara. -" mademoiselle? Elle
                    n' y est pas... elle n' y sera lus. -comment, plus? ... " (m' avançant du côté
                    de la mère): " Madame veut-elle m' expliquer ceci? -j' ai remis ma fille chez
                    une ouvrière en dentelles. " je l' approuvai fort d' avoir pris ce parti
                    honnête, Sara étant guérie. J' attendis ensuite qu' elle me dit où elle l' avait
                    mise. Mais elle garda le silence. Je me retirai furieux de l' impolitesse de
                    Sara, qui, vivant avec moi, s' en allait sans m' avertir, sans me dire adieu! C'
                    était le 13 au soir qu' on me cachait Sara; et le 18 décembre, Florimond, qui m'
                    aperçut, courut après moi, pour me demander d' où vient on ne me voyait lus? -"
                    la mère ne me dit pas où est sa fille; celle-ci ne m' a point prévenu: je les
                    laisse, puisqu' elles m' ont laissé. -mais mademoiselle espérait que vous
                    viendriez souper les dimanches et fêtes? -non; il faut rompre: ce trait d'
                    impolitesse est le dernier que je veuille endurer. " je le quittai sur-le-champ,
                    fermement résolu à ne plus revoir Sara. Lecteur, ne vous y trompez pas!J' aimais
                    encore avec passion! ... ha! Que c' est une cure longue et difficile, que celle
                    de l' amour, lorsque l' impression a été profonde! ... je ne pus m' empêcher d'
                    entrer chez Sara dans la semaine du jour de l' an, ne comptant pas la trouver.
                    Elle y était. On me dit qu' elle avait été malade... voici une turpitude. Mme
                    Debée, qui ne voulait pas marier sa fille, malgré tous ses semblants, voulut en
                    rassasier Las, avant de rompre. Elle la donna pour une nuit à son futur; sans
                    doute pour calmer les regrets de cet homme, lors de la prochaine rupture... ô
                    monstre, digne... et toi, fille au-dessous de vingt ans, qui feignais la vertu,
                    l' innocence, la candeur, qui t' a donc corrompue? ... Sara, l' ...! Non, je n'
                    écrirai pas ce mot, par respect pour l' union qui fut entre elle et moi; non, je
                    ne saurais l' écrire! ... Sara, dans les bras de l' homme dont elle perdait l'
                    estime, avant d' en faire son mari, lui disait: " méchant! Que veux-tu? Que
                    veux-tu? Méchant! Hé! Que te donnerai-je donc, le jour de notre mariage? ... "
                    femmes honnêtes, pardon! Mais que mon récit fasse sentir aux insensés qui vous
                    manquent de considération, de quel prix sont et vos faveurs, et votre coeur, et
                    votre tendresse, et votre société, comparés à tout cela de la part d' une fille,
                    que j' aime peut-être encore! (1782.) le nouveau tenant était un petit parisien,
                    sur la tête duquel je pouvais poser le coude, sans le hausser... je ne pouvais
                    imaginer que nous fussions sacrifiés, Lamontette et moi, à un petit brimborion
                    enparenthèse, d' une démarche assez risible pour être plaisante. C' était la
                    vérité néanmoins; et le peu rusé Florimond, que quelques verres de vin, avalés
                    en cachette, rendaient parlant, lâcha deux ou trois mots, qui me découvrirent le
                    mariage... le mardi, je vis <hi rend="italic"> Sara parée. Je pensai que le
                        mariage allait se </hi> faire... je montai faire mon compliment. Mme Debée
                    nia. Moi, je félicitai la future, et je l' embrassai... je fus très impoliment
                    traité. On craignait l' arrivée du prétendu. Peu s' en fallut qu' on ne me dît
                    de me retirer. On ne me le dit pas cependant... je sortis. Mais au lieu de m'
                    éloigner, je montai à l' étage d' au-dessus... je croyais qu' on allait fiancer.
                    On fut chez le lieutenant-civil... je passe tous les détails, qu' on va
                    comprendre. Nous en sommes à une époque terrible, qui va faire connaître à Sara
                    sous quel point de vue elle était regardée par ses amants. Par une suite de ma
                    faiblesse, je la voulus voir, pour savoir le jour de son mariage. Le hasard
                    amena, par cette visite non préméditée, une catastrophe à laquelle je ne pensais
                    guère! Je trouvai Sara qui s' habillait. On me dit qu' on allait sortir, sans me
                    dire où l' on devait aller. Je résolus de le savoir, en me tenant aux environs
                    de la maison. J' attendis peu; je vis les deux femmes aller à pied, avec un
                    homme, qui m' avait l' air d' un perruquier. Cela me parut singulier! Le
                    prétendu ne les accompagnait pas; ce qui me surprit davantage encore! Elles
                    prirent par le quai <hi rend="italic"> Saint-Bernard </hi> , et elles entrèrent
                    chez leur conducteur, qui donnaitune sorte de bal. Je ne concevais rien à cette
                    partie, faite sans le prétendu! Il me vint dans l' esprit de rendre une visite à
                    ce dernier. Je trouvai un homme au lit, pâle, défait, dans une agitation qui
                    ressemblait à la fièvre la plus violente. Je m' informai de la cause de sa
                    maladie. Silence: mais un soupir. Je lui demandai laquelle des deux, de Sara ou
                    de sa mère, le mettait dans la situation où je le voyais? Il ne me répondit pas.
                    " je ne puis vous parler, " lui dis-je, " si vous ne vous ouvrez sur ce point.
                    -je n' ai à me plaindre ni de l' une, ni de l' autre. -et moi, je n' ai rien à
                    vous dire. " il fut donc obligé de s' ouvrir un peu, et d' avouer que sa maladie
                    était de la douleur, du chagrin, de l' amour, du désespoir. Ce fut alors que je
                    le consolai. -" vous m' ouvrez les yeux, " s' écria-t-il, " sur mille choses,
                    que je ne faisais qu' entrevoir! ... elles sont au bal! ... moi, malade, Sara va
                    se divertir! Elle, à demi mon épouse! ... quelle insensibilité, quelle fausseté
                    plutôt! ... il y a vingt-quatre heures que je n' ai mangé: je vais souper... ha!
                    Monsieur, c' est la seconde fois que je suis au désespoir! ... cette épée
                    brisée, l' a été sur moi-même, de ma propre main! " je fus touché de sa douleur:
                    moi-même, j' en avais éprouvé une aussi violente, mais sans porter sur mon corps
                    une main suicide... je le laissai tranquille, à ce qu' il me dit. En effet, il
                    l' était. Ha! Toute violente qu' il croyait sa passion, il n' aimait donc pas
                    comme moi, s' il fut si tôt calmé! Des semaines,des mois, des années, suffisent
                    à peine pour cicatriser ma blessure! ... je le revis le lendemain: il était dans
                    une colère tranquille, occupé seulement de la pensée de retirer les gages qu' il
                    avait donnés. Je lui conseillai de voir notre rival Lamontette; non que je
                    prévisse ce qui devait arriver: j' en étais bien loin! Je le croyais encore ami
                    de Sara; mais afin de savoir jusqu' à quel point il pouvait tenir à cette <hi rend="italic"> fille </hi> . Le refusé y alla le dimanche matin: il se
                    nomma; son nom était connu (Las): il commença par sonder Lamontette. Le <hi rend="italic"> troisième </hi> se tint d' abord sur la réserve. Mais le <hi rend="italic"> quatrième </hi> trouva un moyen pour le faire expliquer: " on
                    vous a écrit, aux environs du 1er décembre, une lettre de congé, par laquelle on
                    vous priait de vous tenir chez vous? " (silence; grand étonnement! ) " c' est
                    moi qui l' ai libellée; je l' ai dit ensuite à Sara; elle m' en a remercié de
                    bouche, et... par écrit. Voilà son billet. " le <hi rend="italic"> troisième
                    </hi> lut: <hi rend="italic"> " j' ai un conseil à vous demander pour une mère.
                        Je ne veux pas marier ma fille; mais je voudrais bien garder les bijoux et
                        les présents... " </hi> tout en lisant, le <hi rend="italic"> troisième
                    </hi> sourit, mais de rage sans doute. Nous avons tous notre amour-propre, et De
                    Lamontette un peu plus que les autres hommes. Il devint furieux; et cet avocat,
                    que je croyais encore pénétré d' estime pour Sara; lui, que j' avais vu naguère
                    faire le rôle d' amant épris; qui paraissait l' adorer au <hi rend="italic">
                        boulevard </hi> ; qui venait en suppliant la voir chez sa mère; qui s'
                    abaissait à lui rendre des visitesnocturnes dan la chambre qui nous était
                    particulière à elle et à moi, De Lamontette ne put tenir contre une marque de
                    mépris, ou d' indifférence! Furieux, il s' irrite, il s' enflamme; il dévoile sa
                    conduite avec Sara... insensé! Qui ne voyait pas que la dénigrer, c' était se
                    noircir lui-même! Il traita Sara, l' objet de ses adorations (et naguère des
                    miennes), il la traita de la <hi rend="italic"> dernière des créatures </hi> ;
                    il se vanta de ses faveurs... puis, tombant sur la mère, il lui donna le plus
                    odieux des noms! " elle m' a raccroché au boulevard; elle m' a offert, amené,
                    laissé, livré sa fille! Elle l' a mise à prix, et je n' ai pas tenu l' enchère.
                    C' est elle qui me l' a amenée; la fille est encore plus gueuse que la mère: le
                    premier jour où je les menai chez moi du boulevard en voiture, la fille sautait
                    de joie, comme si elle eût fait une bonne chasse; cela fut porté si loin, que sa
                    mère fut obligée de li dire: " finirez-vous, mam' selle? Que veulent dire ces
                    façons-là? ... " et ce misérable qu' elles ont avec elles, ce Florimond, que la
                    mère traite comme Circé traitait les hommes qu' elle avait changés en cocons, à
                    quel point il se dégrade! La mère en fait son valet: la fille lui marque le plus
                    insultant mépris... il est venu me voir un des venu me voir un de ces jours,
                    ivre à demi: il en était plus supportable; ces ivrognes d' habitue ont alors l'
                    esprit du vin, au lieu que, dans les autres temps, ils sont tristement
                    stupides... " quoi! Lui ai-je dit, un homme de famille honnête, se crapuler
                    ainsi, avec de pareilles femmes! ... vous vous enivrez; cela est vil, bas; c'
                    est néanmoins le seul titre que vous ayez à mon indulgence: je vous crois encore
                    assez d' âme, pour chercher à vous étourdir sur votre déplorable situation! ...
                    mais on dit que vous vous vautrez dans la fange; que vous revenez à demi-nu; que
                    rentré, vous couvrez d' injures celle qui est l' auteur de votre désastre? Quoi!
                    Vous ne savez l' apprécier que lorsque vous êtes ivre! ... prenez une généreuse
                    résolution! Quittez ces femmes; retournez au sein de votre famille, tâchez de
                    vous concilier les bonnes grâces des honnêtes gens à qui vous appartenez, et
                    vous verrez qu' un changement réel vous remettra dans l' état d' où vous êtes
                    déchu! ... " le pauvre malheureux s' est mis à pleurer: " vous avez raison, " me
                    dit-il (notez qu' il était ivre à demi); " mais comment faire? Si j' avais un
                    emploi... -êtes-vous en état de l' exercer? Que feriez-vous? à la première
                    ivresse, vous seriez renvoyé; je recevrais des reproches, et je perdrais la
                    confiance. " Lamontette, après s' être expliqué sur Sara, sur Mme Debée, sur
                    Florimond, s' occupa de moi: il me fit l' honneur de me traiter à peu près comme
                    ce dernier: " Monsieur Nicolas s' entendait avec eux sans doute: c' est le seul
                    motif raisonnable que je puisse prêter aux éloges outrés qu' il m' a fait de
                    cette fille; ses jalousies, ses ridicules désespoirs, tout cela était joué.
                    Cependant je crois qu' il l' aimait... au reste, s' il a été dupe, c' est une
                    dupe bien bête! ... " <hi rend="italic"> Las </hi> prit mon parti, et, d' après
                    leséjour qu' il avait fait à la maison de mon temps, il se rendit garant pour
                    moi. Il peignit ensuite l' adresse de Mme Debée, pour tâcher de gagner les
                    présents de noce, sans donner la fille... cette visite se termina, de la part de
                    Lamontette, par témoigner le désir de me voir. Le refusé vint me raconter tout
                    ce que le congédié avait dit... il ajouta qu' il allait retirer ses gages. Je
                    promis de me trouver chez Mme Debée au moment où il y viendrait. Ce fut le
                    dimanche soir que parut Las, et il s' expliqua modérément. On lui rendit. Je ne
                    ferai plus que parcourir les derniers faits. J' allai voir Lamontette. Il
                    couvrit Sara de fange, au point que j' eus pitié de cette jeune infortunée. De
                    ce moment, je n' ouvris plus la bouche que pour la plaindre: c' était sa mère,
                    et les circonstances cruelles où elle s' était trouvée, qui l' avaient rendue
                    fausse, fourbe, facile... sa mère fit un voyage à Anvers, et on me le cacha. Je
                    fis avec Sara une promenade sur l' <hi rend="italic"> Ile Saint-Louis </hi> :
                    elle ne me fut agréable que par des ressouvenirs... j' attendais avec impatience
                    l' anniversaire du 31 mai. Le 27 portait sur l' ile: " biduum ante infortunium.
                    " <hi rend="italic"> le 29, " igilia " . </hi> le 30, <hi rend="italic"> "
                        palûregal " . </hi> " et je l' ignorais! " m' écriai-je. Je pleurais avec
                    une sorte de volupté. " ô Sara! Tu me préparais la mort! Toi, Adeline adorée!
                    Que t' avais-je fait, Sara? " mais il semblait que j' eusse réservé toute ma
                    sensibilité pour le 31. La date portait: " 31 mai, <hi rend="italic"> 11 heur du
                        soir. Sara non revenue! Ma Sara perdue! Et moi, au désespoir! ... " </hi> je
                    me recueillis d' abord quelques instants: un nuage de douleur et de larmes se
                    formait... mon coeur était serré, ma poitrine haletante... mes yeux s'
                    obscurcissent... mes larmes coulent, et je m' écrie: " depuis un an, mon malheur
                    est complet! Mon coeur mon pauvre coeur avait cru trouver un asile! Il s' y
                    était jeté, pour ne le quitter jamais! Il aimait, il adorait un objet... ha! Qu'
                    il la trouvait aimable, cette fille qui l' a trompé! C' est aujourd'hui l'
                    anniversaire de l' anéantissement de mon coeur! aujourd'hui, aujourd'hui,
                    malheureux! Tu ne le sentis plus que pour souffrir! aujourd'hui, aujourd'hui,
                    tu n' as plus eu d' amie, d' asile contre le malheur, la douleur, le chagrin,
                    les inquiétudes, e désespoir, la mort! ... aujourd'hui, aujourd'hui, à cette
                    heure, tu n' as plus tenu à personne au monde; tu as été abandonné de toute la
                    nature, comme un pauvre infortuné! ... aujourd'hui, aujourd'hui, à cette
                    heure, ton amie, ta fille, ta compagne bien aimée, celle qui devait répandre la
                    douceur sur tes jours, t' abjurait, te trahissait, se vouait à un autre! ...
                    aujourd'hui, aujourd'hui, à cette heure, elle te préparait la coupe fatale de
                    la trahison, de la jalousie, des larmes de rage, des serrements de coeur, des
                    soupirs sanglotés, de la cruelle insomnie, de l' attente brûlante, du brisement
                    de l' âme, de l' horrible désespoir! ... aujourd'hui, aujourd'hui, à cette
                    heure, j' ai perdu le plus grand trésor de l' homme, le coeur d' une femme dont
                    il se croit aimé! ... ho! Ho! Pauvre malheureux que je suis, j' étais déjà mort;
                    pourquoi, pourquoi faut-il que je meure deux fois! ... j' étais insensible... ma
                    vie s' écoulait sans plaisir et sans douleur... sans désirs, sans desseins, sans
                    vues pour l' avenir; je me disais: tout est fini! ... une jeune beauté, un ange
                    vient en ce moment; elle me montre... l' amour, le plaisir, le bonheur, et elle
                    me dit: " tout cela est à toi, si tu veux m' adorer. " je frissonnai, je voulus
                    fuir... les grâces m' enchaînèrent; elles m' étreignirent dans leurs liens de
                    fleurs, plus forts que le fer: je m' abandonnai aux grâces, à l' ange qui m'
                    offrait le bonheur, à Sara... j' aimai: je revécus; j' eus un coeur, des sens,
                    j' en fis usage, et je goûtai le plaisir... mais, hélas! Malheureux jouet du
                    sort, à peine rendu à la vie, celle qui me l' avait donnée me replongea dans le
                    néant d' où elle m' avait tiré! ... mort cruelle, et mille fois plus douloureuse
                    que la première, c' est aujourd'hui, aujourd'hui, à cette même heure, que tu
                    me fus donnée! Et si depuis j' ai eu des sens, ils n' ont servi qu' à la
                    douleur... " et je pleurais, je fondais en larmes, le visage voilé d' une main,
                    traçant quelquefois de l' autre sur la pierre l' excès de mes douleurs. Avec
                    quelle vivacité cet anniversaire me retraçait la trahison de Sara! Je la sentais
                    peut-être plus cruellement que je ne l' avais alors sentie; je ne pouvais que
                    sangloter...c' est en ce moment cruel que j' aperçus devant moi, sur le
                    Pont-Marie, Sara, sa mère, et Florimond. Un élan de tendresse involontaire,
                    désavoué par ma raison, me porta vers l' ingrate. J' abordai la mère. J' en fus
                    accueilli. Je ne lui parlai que de Sara; je dis ce que je pensais; je l' aimais,
                    en cet instant. (ceux qui connaissent le coeur humain n' en seront point
                    étonnés, après ce que je venais d' éprouver). Cette femme parut charmée de ce
                    que je lui disais encouragé par là, je sentis de la joie, de l' amour, de la
                    tendresse... en levant les yeux sur Sar, qui marchait devant moi, je voyais sa
                    taille élégante, ses beaux cheveux; un demi-tour que faisait quelquefois son
                    visage de notre côté, me montrait les roses de son teint. La douceur parut dans
                    ses yeux; ha! Quand elle les adoucissait, on y voyait aussitôt l' innocence, la
                    candeur, la franchise, le tendre intérêt, tout ce qui peut séduire et charmer
                    les malheureux mortels! Mon âme, ouverte par la douleur, en reçut plus avidement
                    la sensation délicieuse du plaisir, elle s' en rassasia. Mme Debée, adoucie par
                    les dispositions que je montrais pour sa fille, me parlait avec affection. Nous
                    arrivâmes ainsi au <hi rend="italic"> boulevard </hi> ; j' y reparus avec ces
                    deux femmes, que j' avais été y voir si souvent à la dérobée, soit avec mon
                    ancien rial, soit avec leur nouvelle connaissance; j' y jouis des doux regards,
                    du gracieux sourire, des paroles obligeantes de Sara, au même endroit, où le 9
                    octobre précédent, j' avais brûlé de jalousie, où j' avais vu monrival
                    préféré... l' ivresse revint; ; ; obligé de les quitter, je m' en revins
                    heureux... heureux! ... oui, j' avais le bonheur d' un misérable, qui s' est
                    enivré... je revins le soir sur ma chère île: tout m' y parut changé en beau; j'
                    y versai des larmes de joie; j' y écrivis sur la pierre: <hi rend="italic"> avec
                        Sara au boulevard du temple, l' anniv du douloureux 31 mai! </hi> j' allai
                    ensuite jusqu' à la pointe occidentale. Là, mon coeur exalté s' affaissa; un
                    mot, un cruel mot! Ou plutôt un favorable trait de lumière me frappa: je me
                    rappelai qu' une femme m' avait averti que Sara, que sa mère devaient m'
                    amadouer, pour obtenir de moi l' effet de mes anciennes promesses... adieu tout
                    mon bonheur! ... mais je ne me trouvai plus la sensation regrettante,
                    désespérante, que j' éprouvais auparavant. En ce moment, à onze heures, je me
                    retrouvai vis-à-vis l' inscription de l' année précédente; je la lus à la leur
                    du réverbère. Tout se retraça... ce moment fut cruel! " tranquille séjour! " m'
                    écriai-je, " où je viens, chaque jour, savourer mes plaisirs et ms peines tu n'
                    entendras plus que des soupirs! J' ai perdu, une fois encore, la Sara que j'
                    aimais; car ce n' est plus elle que je viens de revoir! " et je m' assis
                    pleurant. Je restais là. J' entendis marcher doucement. " mettons-nous là dans
                    l' ombre, " dit-on fort bas. " je verrai si tu l' es, à quatorze ans. -ho,
                    certainement! On a voulu: mais jamais... -qui a voulu? -Monsieur <hi rend="italic"> Voisin </hi> , un ami de mon père. -que t' a-t-il fait? -mais
                    ce que vousfaites à présent... -et ceci? -non, non: il craignait de me faire un
                    enfant. " la petite cria. Je me levai pour lors bruyamment, et j' allai écrire
                    sur le mur cette scène. La petite dit à l' homme: -" c' est le <hi rend="italic"> griffon </hi> de l' île, qui écrit sur les murs! Sauvons-nous! -non! Non!
                    Je veux t' achever. -voici le guet! " m' écriai-je. Aussitôt l' homme (que je
                    reconnus) et la petite fille s' enfuirent à toutes jambes. Mais je les vis
                    rentrer... ils avaient profané ma douleur; je m' en retournai l' âme
                    desséchée... vous avez suivi, ô mon lecteur! Ans ce long récit, la marche de la
                    plus forte des passions. Vous avez vu comme elle naît, comme elle croît, comme
                    elle se <hi rend="italic"> rengrège </hi> , même après les torts, l' indignité
                    connue de l' objet aimé. Vous avez vu ses accès, ses redoublements, ses crises:
                    comme ce volcan paraît s' apaiser; comme à l' instant qu' on ne s' y attend pus,
                    il produit une éruption violente! Comme les torts l' éteignent doucement,
                    lentement; comme il se ranime par intervalles; comme il lance les eaux du
                    regret, de la douleur, avec les feux de l' amour et du désespoir; comme un
                    dernier et puissant effort amène quelquefois son extinction totale! Je suis un
                    livre vivant, ô mon lecteur! Lisez-moi! Souffrez mes longueurs, mes calmes, mes
                    tempêtes et mes inégalités, songez, pour vous y encourager, que vous voyez la
                    Nature, la Vérité, destituées de tous les ornements romanesques du mensonge. Le
                    lendemain, j' allai voir Sara. Je proposai pourle soir une promenade au <hi rend="italic"> nouveaux boulevards </hi> , loin de ces <hi rend="italic">
                        boulevards </hi> corrupteurs, encan du vice: les nouveaux ont encore le
                    rustique de la nature, et l' honnête femme peut y aller seule... on accepta de
                    la manière la plus enjouée. Les dames me précédèrent. Le lieu pour les rejoindre
                    était désigné... en allant seul, une foule d' idées m' occupèrent: " il y a un
                    an, que le matin de ce même jour, mon sang ne circulait plus! J' avais le coeur
                    serré de douleur! Mon rival... triomphant... avait Sara! Il la voyait tendre...
                    que j' ai souffert, durant cette année qui se <hi rend="italic"> révolve </hi>
                    aujourd'hui! ... tout est passé! Moi seul je reste... Lamontette n' est plus!
                    ... l' épouseur n' est plus... le clerc n' est plus... le cocher n' est plus...
                    je reste seul: je suis accueilli, fêté; je vais goûter avec Sara... ce soir, son
                    bras s' appuiera sur le mien; ses soupirs n' iront plus chercher mon rival! ...
                    " j' allais <hi rend="italic"> allegro </hi> , en faisant ces réflexions. De
                    loin, j' aperçus Florimond qui me guettait. Sara se leva, pour me découvrir de
                    plus loin; je la vis sourire. Sa jolie figure était épanouie; elle me prit le
                    bras... l' ivresse commença de ce moment et j' allais avoir un beau jour! ..
                    arrivés dans l' endroit du rafraîchissement, la gaîté régna. Nous avions tous
                    peu dîné; l' appétit rendit ce petit repas délicieux! Le vin, cette consolation
                    que la divinité a ménagée aux mortels, donna la confiance aux quatre convives; à
                    moi, la tendresse; à Sara, ses semblants. On rit, on se dit des douceurs; on y
                    mit le ton de la vérité.Cependant le soleil précipitait sa course, et la plus
                    belle soirée succédait au plus beau jour. On se lève: " voilà, " dit Sara, " le
                    véritable instant de la promenade. " en même temps, ses beaux yeux se tournèrent
                    vers un coteau couvert de verdure, de blés, de seigles et de fleurettes. Elle en
                    prit le chemin, appuyée sur mon bras. Sa mère et Florimond nous suivaient à
                    quelque distance. Le sentier était étroit, un peu tortueux; les seigles étaient
                    à notre hauteur; l' air, parfumé par les émanations des fleurettes, les mêlait à
                    celles de la verdure et de la floraison des seigles; un zéphyr caressait les
                    tresses de Sara, et la dédommageait de son éventail, qu' elle avait laissé dans
                    l' endroit où nous avions goûté... jamais elle n' avait été si belle: c' était
                    une nymphe au milieu des champs fleuris... " je t' ai rêvé cette nuit, " me
                    dit-elle; " il m' a semblé que nous allions être mariés. J' en étais ravie! " sa
                    main blanche pressa la mienne; sa bouche de rose me donna un baiser. J' étais
                    sous le charme: douze mois venaient de s' effacer... j' exprimai les plus
                    tendres sentiments... parvenus au haut de la colline, nous respirâmes l' air le
                    plus pur. Sara se mit à courir, je la suivis. Une alouette se leva sous nos
                    pieds. Je trouvai son nid: il y avait des petits; Sara fut dans une sorte de
                    transport en les voyant. Elle me donna deux baisers: je n' ai jamais eu de
                    bonheur qu' avec toi! " ce furent ses expressions, que son air rendit encore
                    plus flatteuses. La mère de Sara fut elle-même ravie! ... tant il faut peu de
                    chose pour seconcilier les femmes! Tant il faut peu de chose pour les aliéner!
                    Un an auparavant, qu' avais-je fait? Trop de bien. Le reste de la promenade,
                    Sara fut folle de joie. La lune brillait, et nous donnait sa lumière argentine;
                    nous revenions deux à deux, causant, nous caressant... vers le milieu du <hi rend="italic"> boulevard </hi> du <hi rend="italic"> jardin-royal </hi> ,
                    nous entendîmes des femmes chanter <hi rend="italic"> Raimonde </hi> , toute
                    nouvelle alors: nous l' écoutâmes. Sara me tira dans un seigle voisin, où nous
                    nous cachâmes, et là, elle répondit à la chanson des inconnues par celle-ci: air
                    d' <hi rend="italic"> épicure </hi> . Rien n' égale dans la nature l' amant dont
                    mon coeur est charmé; pour la volupté la plus pure les dieux tout exprès l' ont
                    formé: on le prendrait pour l' amour même, quand ses yeux sur moi sont fixés; il
                    me dit sans cesse qu' il m' aime, et ne le dit jamais assez. -" ha! Sara! " m'
                    écriai-je, " de quel amant parlez-vous? -cette chanson vous déplaît? On nous
                    écoute; profitons du silence qu' on nous accorde: vous êtes irrité? En vérité,
                    ce courroux me fait rire! Mais de quoi vous plaignez-vous?Quoi! Seriez-vous
                    jaloux? Que voulez-vous dire? Empêcher l' hommage qu' on rend au bel âge,
                    dépend-il de nous? Puis-je refuser un baiser, quand on me tourmente? Je souris
                    aux talents des galants, sans en être amante: Tircis, je veux bien qu' un tendre
                    lien ne fasse de nous qu' une âme mais si votre flamme pour si peu me blâme, n'
                    espérez plus rien. -pouvez-vous, volage, vous servir de ce langage! Dit Tircis,
                    en la fixant; ingrate, mon coeur sent que le vôtre l' outrage: ha! Quand on s'
                    engage, n' est-ce donc qu' un badinage? L' amour sans partage fut toujours le
                    gage d' un coeur bien épris! Mais le vôtre, Iris, ignore ce charmant usage! Qui
                    vous rend hommage, obtient l' avantage de plaire à vos yeux!Un coeur amoureux ne
                    peut être heureux, si plus d' un objet lui fait sentir des feux: la délicatesse
                    doit de la tendresse former les doux noeuds. Je vous aime, mon ardeur extrême
                    forme l' unique bonheur de mon sensible coeur! Je vous aime, mon ardeur extrême
                    pour vous durera toujours, et de mes jours finira le cours. à ce discours, Iris,
                    en vain retient ses larmes; bientôt Tircis les voit couler; pour lui que de
                    charmes! Sans rien dire, la belle soupire: mais regardant son amant d' un air
                    charmant, chanta tendrement: -je vous aime, etc. Cette dernière chanson fut très
                    applaudie par les inconnues; Sara l' avait chantée avec un goût exquis, sans
                    doute, parce qu' elle était animée, et qu' elle lui fournissait l' occasion de
                    me dire son sentiment sur ma jalousie, en même temps qu' elle voulait me
                    confirmer ses tendresses.Nous nous aperçûmes, en ce moment, qu' on venait à
                    nous. Sara se mit à fuir entre deux sillons; Florimond et la mère en firent
                    autant, et lorsque nous fûmes seuls, et un peu loin, Sara me fit asseoir dans le
                    seigle le plus touffu... j' oubliais la nature auprès d' elle; je m' oubliais
                    moi-même, et mes serments passés, et mes rivaux, et ses perfidies, et ses
                    dureté; je ne voyais plus que Sara, non la tendre Sara des premier temps, mais
                    une fille vive, enjouée, folâtre... nous rejoignîmes enfin sa mère et Florimond;
                    mais avant de les aborder, nous remplîmes nos mains de fleurettes blanches, d'
                    une odeur très suave, qu' on appelle en quelques provinces des <hi rend="italic"> claquets </hi> , et ce fut le prétexte du long temps que nous étions
                    restés éloignés. Nous rentrâmes à la ville à une heure du matin, fatigués, mais
                    divertis, pleins de gaîté, en nous promettant de faire souvent de ces parties,
                    si favorables à la santé. Rentré chez moi, je me dis: " comme les années se
                    ressemblent peu! Il y a un an que Sara revint de chez mon rival, et que je vis
                    que j' avais perdu son coeur... " le lendemain, je me trouvai plus ami de Sara
                    que jamais. Nous dînâmes ensemble les deux jours suivants; mais le soir du
                    second, elle parut me voir avec peine. Elle attendait quelqu' un sans doute...
                    nous traînâmes ainsi, faisant quelques parties, comme celle que j' ai décrite,
                    jusqu' au 19 juillet, qui vit la dernière. Le 20, Sara et sa mère étant
                    absentes,j' allai le soir au boulevard de corruption, pour me dissiper... quelle
                    fut ma surprise, d' y voir Sara, entre un jeune abbé coquet, et une dame âgée,
                    la mère, qui lui souffrait! ... tandis que cette vision m' occupait, et que je
                    me tenais à l' écart, on me frappa sur l' épaule. Je me retourne vivement. C'
                    était Lamontette: -" hé bien! Aimez-vous encore? -vous êtes sans intérêt à le
                    savoir. -ha! J' en réponds! Sara est la plus méprisable, la plus méprisée...
                    mais la voilà! Vois sans cesse avec lui, seul, ou avec une dame qui l'
                    accompagne aujourd'hui. On dit que c' est la mère de l' abbé qui lui donne
                    elle-même une maîtresse, par commisération... dites, aimez-vous encore? -non. "
                    je parlais vrai, en répondant ce <hi rend="italic"> non </hi> : il ne fut ni
                    douloureux, ni même pénible. Cependant je crois que j' aurais continué à revoir
                    Sara. Mais cette journée était celle des découvertes. J' us à peine quitté
                    Lamontette, que j' aperçus Manon, cette jolie brune dont il est dit un mot à l'
                    occasion du dîner des artistes. -" hé bien, " me dit-elle, " vous avez été de la
                    noce? -non! De qui? -de votre demoiselle. Cette dame que vous voyez a un fils
                    abbé... que voilà, qui ne peut se passer de femme: sa mère lui en donne. Mais,
                    comme elle est dévote, pour ôter le péché, elle les a mariés devant Dieu, pour
                    jusqu' à ce que son fils soit prêtre. Alors le mariage sera rompu. " ceci se
                    rapportait avecdeux mots de Lamontette. Je fus anéanti! Non de surprise: je
                    connaissais la mère d' un bénédictin qui avait fait la même chose pour son fils;
                    mais d' étonnement de la ruse de Sara! ... je m retirai, sans répondre. Je n'
                    allai plus chez Sara qu' une fois, le 23 juillet; encore ne lui parlai-je pas:
                    il y avait des étrangers. C' est de ce jour que date le <hi rend="italic"> Sara
                        laissée </hi> de l' île <hi rend="italic"> Saint-Louis </hi> . On peut voir
                    le reste de ce qui regarde cette fille... innommable... à la fin de la XIe
                    partie. </p>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
