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                <title ref="bgrf:84.39 wikidata:Q123360238 MiMoText-ID:Q2144"> Le Vicomte de Barjac: MiMoText edition </title>
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                    <title> Le Vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l’histoire de ce siècle </title>
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                    <title> Le Vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle </title>
                    <author> Jean-Pierre-Louis de Luchet </author>
                    <pubPlace> Dublin </pubPlace>
                    <publisher> Imprimerie de Wilson </publisher>
                    <date>1784</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1784</date>
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        <front>
            <div type="titlepage">
                <p> Le Vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle </p>
                <p> Jean-Pierre-Louis de Luchet (parfois attribué à Choderlos de Laclos) </p>
                <p> Imprimerie de Wilson, Dublin, 1784 </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="chapter">
                <head> AVANT-PROPOS </head>
                <p>
                    <hi rend="italic"> À quelques amis sincères. </hi>
                </p>
                <p> Je ne me figure point qu'un roman soit un ouvrage fort important ; mais je ne le
                    crois pas aussi indigne des lecteurs sensés que bien des gens se l'imagine. La
                    différence d'un roman à un poëme me semble assez légère ; si l'un offre plus de
                    beauté de détail, l'autre présente plus de richesses d'imagination. Quant à
                    l'utilité morale, elle est toute à l'avantage de celui-ci. </p>
                <p> Les Mémoires que nous publions aujourd'hui sont une fiction, si l'on veut ; il
                    n'y a cependant pas un fait dont le fonds ne soit vrai, pas un personnage qui
                    n'existe ou n'ait existé. Tout ce que j'ai supprimé, c'est le merveilleux : ce
                    qui se passe est beaucoup plus incroyable que ce qu'on invente ; de même que ce
                    que l'on voit frappe moins que ce qu'on lit. </p>
                <p> Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Diderot, Fénelon, ont fait des romans : leurs
                    successeurs, si tant est qu'ils en aient, ne veulent seulement pas en lire. Dans
                    quelles mains ces sortes d'ouvrages tombent-ils donc ? Dans celles d'une jeune
                    personne qui ne connoît ni le monde, ni son cœur, ni les leçons de la morale ;
                    dans celles peut-être d'une mère oisive, qui s'occupe des aventures, &amp; non
                    des réflexions qu'elles font naître ; d'un jeune militaire, ennemi de toute
                    application. Que dire à de semblables lecteurs ? Rien. Mais si ce petit Ouvrage
                    tombe par hasard sous les yeux d'un homme qui ait approfondi le cœur humain,
                    nous le prions de ne pas juger du Vicomte de Barjac avant d'avoir lu sa vie
                    entière ; &amp; de bien examiner les événements qui l'ont conduit à cet amour du
                    plaisir, le grand ressort de ses opérations. </p>
                <p> Un homme d'esprit, à qui j'ai lu cette histoire, a fort improuvé le parti
                    d'avoir renoncé à toute espèce d'occupations solides. Quel reproche, cependant,
                    peut-on faire au Vicomte ? Il s'est mis en état de remplir les carrières les
                    plus épineuses ; il a offert ses services, il a sollicité du travail sans
                    récompense, &amp; a non seulement démontré les sottises, ce qui est très-aisé,
                    mais proposé le remède, ce qui est fort difficile. On l'a refusé ; on lui a
                    préféré des gens médiocres ; on a rejeté ses lumières. Que lui restoit-il à
                    faire ? Aimer une fille de quinze ans. Dès qu'il a été livré à cette douce
                    occupation, ses rivaux ont chanté ses louanges ; on l'a cru propre à tout, dès
                    qu'il s'est ôté la possibilité d'être quelque chose. Si à cette passion
                    naissante il peut joindre encore le sacrifice d'un peu de philosophie, &amp;
                    n'écrire que des romans, ou faire de petits vers, ce sera un homme essentiel,
                    &amp; digne des plus grands éloges. </p>
                <p> Applaudissez-vous, mes chers rivaux ; je quitte la carrière, je renonce à toute
                    ambition ; ma maîtresse, mes pinceaux, ma lyre, voilà tout ce que j'emporte dans
                    ma solitude. Le monde n'existe plus pour moi : je n'y serai pas même témoin de
                    vos opérations de génie : &amp; si le bruit qu'elles feront parvient jusqu'à ma
                    retraite, elle me sera doublement agréable. </p>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> LE VICOMTE DE BARJAC, OU MÉMOIRES, <hi rend="italic"> Pour servir à
                            l'Histoire de ce Siècle </hi> . </head>
                    <p> Le nom du Vicomte de Barjac est connu dans les fastes de Cythère. Ces homme,
                        qui ne ressembloit à personne &amp; étoit mieux que tout le monde ; cet
                        homme, qui a adoré &amp; trompé tant de femmes, mais toujours cent fois plus
                        esclave de ses devoirs que de leurs charmes ; cet homme à qui ses rivaux
                        même pardonnoient ses conquêtes &amp; leurs tourmens, nous a fourni le fonds
                        de ces Mémoires. Convive aimable, joueur désintéressé, ami solide, courtisan
                        officieux, adroit consolateur, époux intelligent, philosophe sans faste,
                        amant plus vrai que passionné, plus amusant que tendre, plus généreux que
                        fidèle, telles sont ses qualités &amp; ses défauts. Des épisodes entiers de
                        cette histoire ont été rédigés par lui-même, chez une femme où il écrivoit
                        souvent, parce qu'elle étoit voluptueuse, &amp; peu spirituelle. C'est la
                        clef de certains goûts qu'on ne peut expliquer, entre un homme d'esprit
                        &amp; une maîtresse qui n'est que jolie. </p>
                    <p> Cette éducation, qu'on appelle une seconde nature, qu'on dit préparer le
                        destin de la vie, fut si négligée chez le jeune Barjac, que jamais il n'eut
                        ni gouverneur pour le former, ni précepteur pour l'instruire, ni maîtres
                        pour lui donner du maintien, de l'agilité, de l'adresse &amp; des graces. Il
                        ne fréquenta ni les Académies, ni les Universités, ni les Lycées. Il ne
                        connut ni les spectacles, ni ce que l'on désigne par bonne compagnie, mot si
                        insultant pour les trois quarts des hommes. Une figure distinguée, un esprit
                        facile &amp; pénétrant, un caractère aimable, une disposition précoce à
                        toute espèce de jouissances, voilà tout ce qu'il porta chez Madame la
                        Comtesse de Lanove, qui se chargea de suppléer à l'impardonnable négligence
                        de ses parents. </p>
                    <p> Cette dame, âgée pour-lors de quarante ans, réunissoit les perfections que
                        les faiseurs de romans accumulent sur leurs premiers personnages, pour
                        surprendre les suffrages en leur faveur. Il est impossible de dire quelles
                        vertus lui manquoient, &amp; quel défaut les ternissoient ; il est
                        impossible encore de la peindre, puisqu'on ne peut pas faire un tableau sans
                        ombres, &amp; qu'on ne peut y en placer sans être injuste. Non seulement ses
                        amis ne sont pas consolés, mais ils n'ont pu, jusqu'ici, affoiblir le
                        souvenir de sa perte. </p>
                    <p> Elle vivoit dans un château antique &amp; commode, dans une aisance qu'elle
                        ne craignoit pas de perdre, &amp; qu'elle ne desiroit pas augmenter. Sa
                        société étoit recherchée : elle avoit employé plus d'une année à la former.
                        Mme d'A..., femme d'un esprit orné &amp; d'un excellent conseil ; ses deux
                        filles, entre dix-neuf &amp; vingt ans ; une demoiselle, de trente, douée de
                        ces qualités sociales, nées au sein de la pauvreté, avec lesquelles on
                        ennoblit la servitude &amp; on supplée à la fortune, en faisoient le plus
                        bel ornement. On y trouvoit, en hommes, le marquis de C..., plein d'idées
                        heureuses, quoique sujet à faire de mauvaises comédies ; un Abbé rempli
                        d'imagination, de complaisance, de connoissances utiles, &amp; qu'on
                        trouvoit toujours, excepté à la toilette des dames ; le comte de L..., que
                        le monde alors n'avoit pas corrompu, &amp; que l'amour de l'argent n'avoit
                        pas jeté dans des discussions dont il n'a retiré que des ridicules ; M.
                        R..., un de ces caractères enjoués, dont le plaisir est la grande affaire,
                        &amp; qui ne dérangent jamais celles des autres, parce qu'ils ne s'occupent
                        que des leurs. Ajoutons à cette liste agréable le comte de Lanove, dont la
                        premiere des qualités étoit cette douceur qui fait le bonheur des gens
                        délicats. Partagé en apparence entre ses jardins allez mal ordonnés ; la
                        musique, devenue chez lui une passion ; la lecture, le second de ses besoins
                        ; mais dans la réalité tout entier à sa femme, au bonheur de laquelle il
                        faisoit servir ses goûts &amp; ses talens. </p>
                    <p> Ce tableau demeureroit trop imparfait, si nous ne revenions sur Mlles
                        d'A..., dignes d'un autre pinceau sans doute. L'aînée, qui s'appelloit
                        Julie, possédoit, au suprême degré, le secret précieux de parler aux ames ;
                        le son de voix enchanteur qui est leur organe, le regard doux, modeste &amp;
                        expresif, qui supplée à ce que les idiomes ne savent pas faire entendre ; le
                        sourire de l'innocence, si au-dessus de la gaîté ; cette confiance, qui
                        honoroit si bien tous ceux avec qui elle vivoit ; cette prompte intelligence
                        qui se trahit, même en se retenant ; enfin, une amitié tendre pour une
                        personne de son sexe, augure fidèle d'un autre sentiment que la décence
                        tient assoupi dans un cœur honnête, mais qui y attend sans impatience le
                        moment d'éclorre. Sa sœur s'appelloit Auguste. Une raison plus formée, un
                        besoin de s'instruire &amp; d'aimer plus marqué que chez Julie,
                        s'annonçoient assez clairement : mais, résolue de choisir, elle rejetoit ces
                        premières impressions, qui, quoiqu'on en dise, ne sont invincibles que
                        lorsqu'on ménage ses facultés, ou qu'on donne peu de prix à la victoire. Il
                        ne tenoit qu'à elle d'avoir cette facilité dans la répartie, dont il est
                        aisé d'abuser. Un simple coup-d'œil d'une mère attentive rendoit ce talent
                        agréable, &amp; jamais dangereux. </p>
                    <p> Des déjeûnés, coupés par des lectures frivoles, mais piquantes ; des
                        concerts qui tenoient au courant des nouveautés ; des spectacles de société,
                        où l'on jouoit des pièces analogues au goût des acteurs ; des promenades,
                        dont le but étoit souvent un acte de bienfaisance ; des après-dînées, où
                        chacun alloit dans la retraite, causer avec soi-même, ou donner un moment à
                        ses affaires personnelles ; des soupés dont la gaîté s'emparoit, mais cette
                        gaîté à laquelle la décence prête son charme officieux, &amp; l'esprit de
                        ses ressources fécondes ; des parties innocentes, qu'on n'achetoit, ni par
                        les longs préparatifs qui fatiguent, ni par les regrets qui suivent les
                        dépenses inutiles ; de petits voyages, pour prévenir les effets de la
                        monotonie, partageoient les momens de ces personnes qui avoient mis en
                        commun leurs défauts, leurs goûts, leurs moyens, quelques talens, &amp;
                        beaucoup d'indulgence. </p>
                    <p> Loin d'elles la prétention, humiliante pour les autres, de se suffire à
                        soi-même. On avoit, au contraire l'obligeante attention de recourir à leur
                        commerce, &amp; de paroître s'amuser de leurs plaisirs. </p>
                    <p> Tel étoit le genre de vie qu'on menoit au château, lorsque le Vicomte de
                        Barjac y fut amené en 1759, pour y passer plusieurs mois. La comtesse de
                        Lanove, très-liée avec sa mère, protégea son embarras &amp; sa gaucherie
                        contre les plaisanteries de la plupart des gens du monde ; elle étudia son
                        caractère, &amp; sûre à-peu-près qu'il savoit se taire &amp; écouter, elle
                        l'entreprit. Voici sa méthode, faite pour servir de modèle. </p>
                    <p> Ce qui tient à la raison, aux vertus de notre sexe, elle le lui faisoit dire
                        par des hommes d'un âge supérieur : ce qui pouvoit affliger son
                        amour-propre, elle le disoit elle-même. Ce qui sort de la bouche d'une
                        femme, avec des ménagemens, peut déchirer le cœur, mais non humilier. Quand
                        elle surprenoit de vrais défauts, elle envoyoit un livre qui en contenoit la
                        satyre. Cet instituteur muet, mais éloquent, corrigeoit sans faire rougir.
                        Adèle peut égaler, non surpasser cette adresse nécessaire, quand on s'en
                        prend aux passions des hommes. </p>
                    <p> Aussi trois mois après le Vicomte ne fut plus reconnoissable : il avoit
                        perdu la timidité qui gêne, &amp; conservé la modestie qui prévient ; il
                        parloit avec assez de facilité, &amp; écoutoit avec beaucoup d'intérêt ; il
                        étoit de tout, parce qu'il ne s'invitoit à rien. Enfin, il laissoit percer
                        tout naturellement le désir d'être mieux, dont on sait tant de gré à la
                        jeunesse. </p>
                    <p> Ces qualités naissantes n'échappèrent à personne dans le château, &amp;
                        laissèrent une impression trop vive au cœur de Mlle. d'Alison, cette
                        demoiselle de trente ans dont la comtesse avoit fait son amie. Le petit
                        ridicule que la disproportion d'âge jetoit sur cette espèce de passion,
                        redoubla chez elle le soin de la cacher, non seulement à celui qui l'avoit
                        fait naître, mais à Madame de Lanove, qui, sans avoir la sévérité de la
                        pédanterie, aimoit cependant les réserves de la prudence. </p>
                    <p> Il inspiroit assez d'intérêt pour que chacun se piquât de lui apprendre
                        quelque chose. Le marquis de *** lui enseignoit la déclamation, Mademoiselle
                        Jules A... le dessin, Mademoiselle d'Alison à chanter. </p>
                    <p> Il avoit fait des couplets qui devoient être chantés dans une pièce qu'on
                        alloit jouer, &amp; il avoit tû son nom. À la répétition ils furent trouvés
                        détestables. Soit qu'on le soupçonnât d'être le coupable, soit qu'on le crût
                        à même de faire mieux, on le chargea d'en faire d'autres. Il accepte ; &amp;
                        dès le même soir, lorsqu'on alloit se coucher, il demande à Mademoiselle
                        d'Alison la permission d'entrer dans sa chambre pour lui entendre encore une
                        fois chanter l'air, &amp; le mieux saisir. Non seulement elle y consent ;
                        mais elle ajoûte : voici une table &amp; un crayon, mettez-vous là ; &amp;
                        lorsque la prosodie vous embarrassera, je viendrai à votre secours. Il se
                        met à composer, elle à se déshabiller. Dans la chaleur du talent il
                        n'apperçoit pas même Mademoiselle d'Alison fixant sur lui des yeux que la
                        tendresse égaroit, triomphant sans doute, mais avec trop de peine, de ses
                        sentimens involontaires, &amp; n'osant, par le plus léger soupir, attenter à
                        l'innocente candeur d'un jeune homme ignorant lui-même les feux qu'il
                        allumoit. </p>
                    <p> Ses couplets étant achevés, il se lève ; &amp; soit que son imagination fût
                        exaltée, soit qu'il eût rencontré les regards éloquens de Mademoiselle
                        d'Alison, il les chante avec l'expression du desir. Le silence perfide de la
                        nuit, l'épuisement qui naît de la contrainte, l'influence de l'heure, la
                        trahison des sens, tout conspira contre la force de cette fille prête à
                        perdre la sagesse en invoquant la vertu. Son visage enflammé se penche sur
                        celui du Vicomte. Elle n'avoit pas perdu connoissance, mais la force de
                        résister. Les reproches qu'elle se fit, apprirent son fatal secret à
                        l'heureux jeune homme qui va devenir son amant. Il s'efforce d'appaiser
                        d'injustes remords ; &amp; voulant tomber à ses pieds il renverse la table
                        qui portoit les bougies. Elles sont éteintes, le hasard nullement prévu
                        coûte l'innocence à une fille qui arrosoit de ses larmes les mains de son
                        vainqueur. Si les ténèbres n'avoient pas favorisé une timidité qui n'est
                        qu'à cet âge, il est à présumer que l'inexpérience de Barjac auroit perdu
                        les doux momens en déclarations &amp; en baisers, au lieu que la nuit
                        prêtant son ombre à ses amoureuses entreprises, il fut heureux plus d'une
                        fois jusqu'à l'instant cruel où le crépuscule trop prompt menaça la pudeur
                        de rendre la lumière à la terre ; il fallut donc se séparer. </p>
                    <p> Quelle nuit comment échapper à la réflexion traînant à sa suite les remords
                        d'un crime, les craintes de l'inexpérience ; &amp; la perspective de tout un
                        avenir échangé contre quelques momens d'ivresse ? que faire ? à qui se
                        confier ? nul prétexte de fuir ; se troubler à chaque instant d'amour ou de
                        honte. Les irrésolutions, premier tourment de la vertu outragée, la
                        conduisirent au plus violent des partis. Elle court, les yeux gonflés de
                        larmes, chez la comtesse, &amp; se jetant aux pieds de son lit, couvrant son
                        visage de ses mains, elle donne cours à ses sanglots. Madame de Lanove
                        interdite, &amp; sur-tout émue, lui tend les bras, enhardit sa confiance,
                        &amp; sollicite même son secret avec le ton de l'amitié indulgente, &amp;
                        non de la curiosité inquiete. Elle soupçonnoit bien l'amour, cette cause
                        ordinaire de la plupart de nos tourmens ; mais elle étoit loin de penser que
                        c'étoit déja une victime immolée à ses fureurs. </p>
                    <p> Mademoiselle d'Alison succombant sous ses chagrins, épanche son ame toute
                        entiere, raconte la naissance de cette passion, ses progrès si bien cachés,
                        sa résistance si mal récompensée, enfin les suites imprévues de cette
                        funeste soirée. </p>
                    <p> La Comtesse étonnée d'un pareil dénoûment, n'ajoute point des reproches à la
                        douleur qui l'accabloit ; mais, après avoir préparé son esprit à la voix
                        tranquille de la raison, elle lui parle en ces termes : </p>
                    <p> « Vous n'êtes pas sans doute la millième femme que l'amour a égarée ; mais
                        peut-être êtes vous la première qui ayez cherché des armes contre lui dans
                        une démarche aussi extraordinaire. On connoît trop votre situation pour ne
                        pas suspecter tout prétexte qui hâteroit votre départ. Ce n'est pas vous
                        qu'il faut éloigner ; c'est le Vicomte. J'en fais mon affaire : la vôtre est
                        de supporter son absence. Je remets à des tems plus heureux le calcul des
                        différences de ce que l'amour promet &amp; de ce qu'il donne. Votre secret
                        est de nature à demeurer enseveli à jamais entre vous &amp; moi. Mon mari
                        peut arriver à chaque moment ; il ne faut pas même une conjecture. » </p>
                    <p> Non, non, madame ; la retraite la plus austère seule expîra une faute que
                        votre indulgence peut pardonner, mais non justifier. Trente ans de sagesse
                        ont échoué contre un jeune homme dont je n'ai pas même interrogé le cœur.
                        Vous, ange tutélaire, vous daignez encore me plaindre ; lui me méprise
                        peut-être, &amp; je m'abhorre. Si j'étois assez vile pour ne pas divulguer
                        aujourd'hui mon crime par une rougeur involontaire, quelle idée vous
                        resteroit-il de moi ? &amp; si mon embarras me décèle aux yeux de tous ceux
                        devant qui je vais paroître, que ferai-je ? que ferez-vous vous-même, femme
                        indulgente &amp; respectable ? pouvez-vous tendre une main secourable à qui
                        souille l'asyle de la vertu &amp; le temple de l'hospitalité ? </p>
                    <p> La Comtesse, touchée jusqu'aux larmes de l'expression de la douleur,
                        n'essaie pas de la calmer, mais d'en suspendre l'excès ; elle trouva une
                        raison plausible d'éloigner le Vicomte, &amp; ménagea les choses de façon
                        que rien ne transpira. C'est le besoin de médire qui ouvre les yeux sur
                        toutes les petites aventures de société ; l'oisiveté les recueille ; le
                        désir de briller les travestit. Mais comme les amis de madame de Lanove
                        n'étoient ni méchans, ni désœuvrés, ni stériles, ils ignoroient tout ce
                        qu'on vouloit leur faire ignorer. </p>
                    <p> Le jeune Barjac désolé, mais trop reconnoissant pour n'être pas aveuglément
                        docile, ne compte que sur une absence de quelques jours. Une lettre tendre
                        &amp; respectueuse supplée à une entrevue que madame de Lanove sut rendre
                        impossible. Le style de cette lettre porte quelque douceur dans l'ame de
                        Mademoiselle d'Alison ; un autre petit évènement l'augmenta encore. Lorsque
                        mademoiselle Julie d'A... apprit le départ précipité du Vicomte, elle cacha
                        fort mal la peine qu'il lui causoit, &amp; mademoiselle d'Alison trouva dans
                        ce sentiment quelqu'ombre d'excuse à sa foiblesse ; les malheureux
                        s'accrochent à tout. Partagée entre l'impossibilité de vivre sans le voir,
                        &amp; de le voir sans danger, elle combinoit le plan d'un sacrifice entier,
                        lors qu'un événement affreux confondit tous ses chagrins particuliers, dans
                        un deuil général. La comtesse de Lanove est attaquée d'un violent mal de
                        gorge, la fièvre se déclare, l'esquinancie se forme ; elle est morte dans
                        quarante-huit heures. L'un entraîne son mari ; la désolation disperse les
                        autres ; Mademoiselle d'Alison demeure seule attachée à ce cadavre
                        insensible ; oppressée de sa douleur, &amp; ne pouvant même verser une
                        larme, elle lui envie cent fois la tombe dans laquelle elle la place ; &amp;
                        après avoir recommandé cent fois son ame coupable à sa vertueuse amie, elle
                        quitte ces lieux de deuil &amp; de tristesse, &amp; va tomber aux pieds d'un
                        crucifix dans un couvent voisin, &amp; fait serment à Dieu même, de ne plus
                        quitter cet asyle affreux des larmes &amp; du repentir ; fidèle à sa
                        promesse sacrée, pendant trois ans qu'elle a vécu encore, elle combattit son
                        amour, &amp; périt, victime de ses résistances, répétant sans cesse le nom
                        de son amant jusqu'aux pieds de celui à qui elle l'avoit immolé. </p>
                    <p> Ô religion sainte que de malheureux ont trouvé dans tes bras, sinon l'oubli
                        de leurs maux, du moins la suspension de leurs douleurs ferme-les à l'impie
                        qui t'outrage, &amp; méconnoît tes bienfaits, mais ouvre-les à l'infortuné
                        qui t'invoque, &amp; auquel seul tu restes, lorsque l'univers l'abandonne à
                        ses larmes &amp; à son affliction. </p>
                    <p> Cette femme emporta avec elle le bonheur de tout ce qui l'avoit entourée ;
                        l'être le plus cher à son cœur, &amp; le plus aimable, vit insensiblement
                        ses facultés s'anéantir ; il traîne encore à Paris une vieillesse précoce,
                        &amp; abandonne son existence, trop longue à son gré, à la première coterie
                        qui veut l'aider à en porter le fardeau. Les demoiselles d'A... ont perdu,
                        dans un mariage ordinaire, les avantages qui leur promettojent une si
                        heureuse destinée, &amp; n'ont jamais été appréciées. Le marquis de C...
                        consomma deux sottises, que ses conseils avoient prévenues, un livre
                        ridicule, &amp; un mariage mal assorti. L'Abbé donna dans les aventures du
                        jansénisme, &amp; du refus des sacremens ; le Vicomte pleura sa protectrice,
                        sans bien sentir l'étendue de la perte qu'il faisoit, &amp; regretta plus
                        encore celle que la religion enlevoit à l'amour. On lui avoit fait connoître
                        les principes du bien, mais on n'avoit pas eu le tems de les graver dans son
                        ame. </p>
                    <p> Ses parens le mirent au service. En vain l'on donne des tuteurs aux passions
                        : il est un âge où elles brisent tous les freins ; &amp; rien n'arrête leur
                        fougue impérieuse. Le premier usage de sa liberté fut en faveur de Paris, ce
                        vaste &amp; tumultueux asyle des vices &amp; des plaisirs. Ses moyens bornés
                        ne lui permettoient pas de tenter les aventures d'éclat dont la cour est le
                        théâtre ; il fallut partager son tems entre les spectacles, les soupés qui
                        les suivent, &amp; les nuits qu'on y prépare. Il a lui-même sagement
                        retranché de ses mémoires les détails si peu intéressans de ces jouissances
                        faciles qui n'ont que le prix du moment &amp; le mérite de l'à propos ; de
                        ces conquêtes de garnison, qui vous associent à dix ans de ridicules acquis
                        sous vos prédécesseurs ; de ces amours de campagne, dont le commencement est
                        si romanesque, &amp; le dénouement si prompt &amp; si ordinaire. Parmi
                        cependant les aventures de ce genre, qu'on ébauche le matin &amp; dont on
                        est récompensé le soir, il en est une qui peut fournir quelques réflexions
                        utiles à la jeunesse crédule. </p>
                    <p> Il soupa chez un garçon riche &amp; fastueux, avec une Demoiselle Elmire,
                        jadis à l'Opéra, &amp; vivant depuis aux dépens de son cœur. On la
                        distinguoit cependant de ses rivales : son ton étoit moins libre, son
                        éducation paroissoit avoir été plus soignée, &amp; on lui savoit gré
                        sur-tout de la violence qu'elle se faisoit pour se mettre au niveau de
                        l'indécence qui combat l'ennui de ces sortes de parties. Le Vicomte fit ces
                        observations, mais ce n'étoit qu'intérêt de curiosité : aussi oublia-t-il
                        dès le lendemain, comme cela se pratique, ce qu'il avoit appris la veille. </p>
                    <p> Mais, quelques jours après, étant allé à la Comédie italienne, il se trouve
                        à l'orchestre, placé près d'Elmire. Il s'en félicite, &amp; commence ces
                        propos de circonstances dont les femmes font quelque chose quand elles se
                        trouvent dans un moment d'oisiveté, &amp; qu'elles laissent tomber avec
                        dédain lorsque leur cœur est occupé. Elmire répondit que le desir de voir
                        une pièce nouvelle l'avoit amenée dans le champ clos des déclarations, des
                        infidélités, de la coquetterie ; que, comme elle étoit toute arrangée, ce
                        qu'on lui disoit ne pouvoit que lui être agréable, sans devenir intéressant.
                        Le Vicomte changea de propos, &amp; vint au souper, l'époque de leur
                        connoissance. C'est encore, observa-t-elle, une inconséquence de l'homme
                        auquel j'ai lié mon sort : il me mène par-tout. Il est vrai que ce jour-là,
                        j'étois chez un de mes compatriotes. Le Périgord est donc votre patrie,
                        reprit vivement M. de Barjac ? Cet empressement rendit Elmire plus
                        discrette. Pour ne pas s'engager dans des détails, elle ajouta : La patrie
                        d'une fille de mon état est Paphos ; nous sommes trop intéressées à oublier
                        l'autre, à oublier sur-tout les causes malheureuses qui nous la font
                        déserter. Elle étendit son éventail devant ses yeux, détourna un peu le
                        visage, mais point assez pour que le Vicomte n'apperçût pas des larmes
                        prêtes à couler. </p>
                    <p> Outre qu'il ne connoissoit point encore aux femmes l'heureuse facilité de
                        pleurer, il ignoroit la raison qui faisoit verser celles-ci. La toile se
                        leva. Pendant la pièce, il réfléchissoit sur la différence d'Elmire à ses
                        compagnes, presque toujours si ridiculement empressées de se donner une
                        origine, &amp; de couvrir d'un voile romanesque la galante époque de leur
                        arrivée à Paris. </p>
                    <p> Lorsque la première pièce fut finie, il demanda à Elmire s'il étoit possible
                        de lui rendre des devoirs. Vous voulez dire des soins, répondit-elle ; non,
                        à moins que vous ne connoissiez le Marquis de Barages. C'est le seul homme
                        qui puisse vous amener chez moi. Je le connois beaucoup, dit le Vicomte ; je
                        crois même être sûr qu'il ne me refusera pas le plaisir de causer
                        quelquefois avec vous. </p>
                    <p> Le Marquis étoit bien un peu soigneux, mais il avoit la manie, ou plutôt la
                        vanité de montrer sa maîtresse. Et comme elle affichoit toutes les
                        apparences de la fidélité, son amour-propre l'emportoit sur sa jalousie. Il
                        donna donc à souper au Vicomte chez Elmire ; le Marquis, pressé de la faire
                        valoir, ne tarda pas à raconter sa naissance, les aventures, les séductions
                        qui séparèrent sa jeunesse &amp; son innocence. Elle étoit en effet d'une
                        bonne maison, extrêmement pauvre, &amp; dès-lors oubliée dans le fond de sa
                        province. Les suites ordinaires d'un enlèvement fait par un amant sans bien,
                        ne lui laissèrent que le choix d'une pauvreté difficile à supporter, ou
                        d'une fortune aisée à faire. Cette confidence prématurée étoit une
                        invitation à M. de Barjac de vivre en société avec eux. Il en profite peu :
                        quelques soupés de loin en loin, &amp; voilà tout. </p>
                    <p> Peu de femmes pardonnent l'indifférence. Celles qui sont vertueuses veulent
                        toujours être à même de refuser ; à plus forte raison celles qui n'ont
                        qu'une sagesse de calcul. Elmire n'aimoit point précisément ; mais elle
                        auroit vu volontiers dans ses fers un jeune homme aimable qui n'avoit ni
                        l'innocence de la province, ni l'expérience de Paris ; dont les vices
                        n'étoient encore que commencés. D'ailleurs une raison prématurée a quelque
                        chose d'extrêmement piquant quand elle est jointe à beaucoup d'esprit &amp;
                        à beaucoup de douceur. </p>
                    <p> Le Marquis de Barages prit une amitié si tendre pour son rival, qu'il lui
                        offrit son crédit, ses bons offices, sa maison ; il étoit Officier-général,
                        riche, Commandant de Province, d'une de ces familles qui tiennent à tout.
                        Les nombreuses démarches qu'il fallut faire dans un pays où rien n'est aisé
                        à obtenir, obligèrent à se voir plus souvent. La chaleur qu'y mit Elmire
                        n'échappa point au Vicomte : il parloit souvent de sa tendre RECONNOISSANCE
                        ; elle, de la vivacité de son AMITIÉ ; les baisers se joignirent aux
                        remercîmens, les caresses aux sentimens ; on s'accuse d'ingratitude envers
                        le Marquis, &amp; tout en disant combien il seroit affreux de le tromper, on
                        le trompe dans le moment que son zèle s'employoit avec le plus d'ardeur. </p>
                    <p> Elmire étoit du petit nombre des femmes dont la jouissance fait d'un goût
                        une passion. La douce fraîcheur de son haleine, l'élégance voluptueuse de sa
                        taille, la richesse de sa gorge, la beauté de ses formes, faisoient d'un
                        plaisir commun, un plaisir entièrement neuf. Jamais femme n'a porté plus
                        loin la magie de la jouissance. Elle avoit le rare &amp; délicieux secret
                        d'inviter la pudeur où tant d'autres la croient gênante. Il sembloit qu'on
                        avoit toujours deviné le moment de ses desirs. Pendant les calmes, le
                        sentiment le plus vrai &amp; le plus tendre persuadoit qu'on avoit tout
                        accordé au cœur, &amp; rien à la nature. Le Vicomte n'étoit pas encore assez
                        avancé pour analyser ces gradations ; il jouissoit avec ivresse, sans
                        connoître la cause de son bonheur. Car enfin, quelques efforts que l'on
                        fasse pour spiritualiser l'amour, il faut avouer que le desir le fait
                        naître, que le plaisir l'alimente, &amp; que l'art de jouir le fixe entre
                        deux êtres qui adorent ensemble le dieu charmant. </p>
                    <p> Le bonheur de cette liaison dura, parce qu'il falloit l'envelopper du voile
                        utile du mystère. Les rencontres amoureuses étoient rares. La nombreuse
                        société d'Elmire donnoit lieu à toute espèce de dissipations. À cette
                        société étoient admis non-seulement les beaux esprits en titres, mais aussi
                        ceux de la cour, qui commencent à faire une classe non moins prétentieuse
                        que les autres. On y voyoit cet heureux Marquis, enfant gâté de la nature,
                        de la fortune &amp; des muses, mêlant les palmes de l'éloquence aux fleurs
                        de la poésie, qui a méprisé jusqu'à la gloire, &amp; aimé enfin les femmes.
                        Il y mentoit avec grace, &amp; amusoit du moins, s'il ne pouvoit pas séduire
                        ; on y voyoit encore l'infortuné Pesay, loin de prévoir alors qu'il feroit
                        un grand Ministre, un grand mariage, &amp; de grandes sottises politiques.
                        Il faisoit de petits vers que Dorat corrigeoit, de petits soupés, où il
                        chantailloit, de petites infidélités à Madame de M... qui les ignoroit ou
                        les pardonnoit. On y rencontroit enfin des hommes qui depuis ont joué sur la
                        scène du monde de bons &amp; de méchans rôles. B..., à qui l'on ne parloit
                        pas de certain voyage en Espagne. L..., qui datoit du siecle d'Alexandre,
                        &amp; ne savoit pas alors que le barreau étoit l'arène où il devoit
                        paroître, &amp; non dans le champ de la littérature polémique. F..., qui a
                            <hi rend="italic"> massacré </hi> tant de talens, &amp; fait repentir la
                        nature de ce qu'elle lui avoit prodigué. D..., alors chansonnier grivois,
                        fabuliste galant, devenu depuis une manière de grand seigneur. Un être
                        amphibie, moitié franc, moitié anglois, quelquefois honnête homme,
                        quelquefois fripon, mystificateur, joueur, espion, parasite, &amp;, quoi
                        qu'en dise tout Paris, ordinairement ennuyeux ; un Chevalier, le plus
                        aimable des égoïstes, le plus scélérat des amans, le plus inutile des amis,
                        le plus amusant convive ; un Marquis, gonflé de prétentions, cocu dans sa
                        petite maison, cocu dans son superbe hôtel, cocu dans sa terre, malgré sa
                        magnificence, ses grands soupés &amp; sa tendresse ; un Abbé charmant, qui
                        achetoit des maisons, des bénéfices, des terres, des places, faisoit avec la
                        même facilité des remontrances au clergé, des enfans aux filles, &amp; des
                        procès à ses moines, enrichissoit ses nièces &amp; ses bâtards, jouissoit de
                        tout &amp; se prêtoit à tout, parce qu'il se moquoit de tout ; un Grand
                        d'Espagne plein d'esprit, de talens, de connoissances, écrivant bien en
                        vers, en prose, parlant toutes les langues, jouant de tous les instrumens,
                        &amp; le plus insupportable des mortels ; plus connu depuis par ses
                        étourderies, ses voyages, ses malheurs ; indignement calomnié, mal-à-propos
                        déshérité, regorgeant de ridicules, ayant beaucoup de défauts, quelques
                        petits vices mêmes si l'on veut, mais non de ceux dont la malignité humaine
                        a tenté de le noircir. </p>
                    <p> Une société ainsi composée doit nécessairement fournir des événemens, des
                        distractions, &amp; quelques plaisirs. Six mois se passèrent comme un jour.
                        Les seules inquiétudes qui les troublèrent, naquirent de la jalousie du
                        Marquis de Barages. Il plaça des espions sur les traces d'Elmire, &amp;
                        acquit trop facilement, pour son honneur, ces lumieres qu'il cherchoit. Le
                        cœur plein de soupçons &amp; d'amertume, il arrive un matin chez le Vicomte,
                        se promène à grands pas, l'œil en feu, le front rembruni, le désespoir dans
                        l'ame ; il se jette ensuite dans un fauteuil, &amp; après un demi-quart
                        d'heure de silence, la tête appuyée sur sa main, « je suis trahi, dit-il,
                        mon ami, &amp; je le suis par une femme à qui j'avois rendu, sinon
                        l'honneur, du moins quelques droits à la société, par une femme perfide à
                        qui j'avois livré mon cœur &amp; mon existence entière. Ce qui met le sceau
                        à ma douleur, c'est qu'il faut lui enlever jusqu'à l'estime. B..., le
                        chevalier de M..., l'ont tour-à-tour. Comment n'avez-vous rien soupçonné,
                        rien vu, rien dit ? Comment votre amitié dort-elle, quand on assassine votre
                        ami ? » </p>
                    <p> À ce mot seulement le Vicomte commença à respirer. Si le Marquis avoit alors
                        fixé les yeux sur lui, il eût sans peine découvert un troisième coupable ;
                        mais le désespoir lui ôtoit la faculté de rien voir. </p>
                    <p> M. de Barjac, furieux pour son propre compte, entre très-naturellement dans
                        la colère du Marquis ; mais desirant pouvoir confondre son infidelle, il
                        feignit une incrédulité qu'il n'avoit pas, &amp; demande si les apparences
                        qui ont tant de fois perdu l'innocent, dans cette occasion encore
                        n'abusoient point ses yeux prévenus. M. de Barages lui jeta pour réponse
                        plusieurs lettres d'Elmire à M. B... &amp; au Chevalier. Hélas elles ne
                        laissoient aucune ressource à l'amour-propre, si crédule dans les
                        malheureuses positions. Rendez-moi un service, ajouta-t-il, mon cher Vicomte
                        ; allez chez cette impure, accablez-la de reproches, brisez mon portrait,
                        &amp; dites-lui les raisons pour lesquelles je l'abandonne au sort qui venge
                        tôt ou tard les hommes dupes de ses pareilles. Je vous attends ici. </p>
                    <p> Le Vicomte part, &amp; trouve Elmire sur un sopha, lisant <hi rend="italic">
                            les Malheurs de l'inconstance </hi> . Il n'avoit pas l'art de se
                        composer, &amp; d'ailleurs il n'est peut-être pas de sensation plus cruelle
                        que la découverte d'une première infidélité. Aussi Elmire lut dans son ame.
                        « Qu'avez-vous, lui dit-elle, vous ou moi sommes menacés d'un malheur ;
                        encore une fois, qu'avez-vous ? --- Des choses bien désagréables à vous
                        faire entendre. Vous avez tout-à-la-fois trahi la reconnoissance &amp;
                        l'amour, &amp; déshonoré votre choix &amp; votre amant. Croyez qu'il n'est
                        pas possible de vous justifier, puisque je n'en ai pas trouvé le moyen. ---
                        Je soupçonne ce qui a été découvert. J'ai un tort, mais je n'ai que
                        celui-là. Ce tort est de n'avoir osé confier à votre extrême jeunesse le
                        secret de ma vie. » Elle balbutioit, &amp; ses lèvres desséchées lui
                        permettoient à peine de continuer. Le Vicomte, assez loin d'elle, écoutoit
                        avec l'impatience d'un homme au supplice qui brûle de retrouver innocent ce
                        qu'il a cru coupable. Elle se remit cependant, &amp; continua en ces termes
                        : --- « Mes premières erreurs m'ont jeté dans un état que j'abhorre, vous le
                        savez. Songer sans cesse qu'une vieillesse misérable remplaceroit une
                        jeunesse criminelle, empoisonne le moment dont je jouis. M. de B... m'a
                        promis de couvrir mes écarts du voile de l'hymen ; en voici la preuve ;
                        lisez : (elle prit dans son secretaire une vraie promesse en bonne forme.)
                        Quel moyen me reste-t-il de nourrir la passion du seul homme au monde qui
                        peut un jour me faire jouir de quelque ombre de vraie félicité ? Le
                        forcerai-je par des rigueurs, ridicules à force d'être déplacées, à
                        m'oublier dans des bras plus complaisans ? &amp; la chimère de la fidélité
                        détruira-t-elle la réalité de mon avenir ? Quant au vieux Chevalier, (il
                        ayoit 41 ans), ce n'est pas goût assurément ; mais ma, probité &amp; mon
                        honneur y sont intéressés. C'est lui qui me recueillit, lors de ma fatale
                        arrivée dans cette ville ; c'est lui qui me sauva de la honteuse tutelle que
                        la police de Paris donne aux personnes de notre état ; c'est lui qui a
                        suppléé aux besoins qui précèdent le moment de la fortune ; c'est lui qui
                        m'a procuré ces bienfaits reprochés aujourd'hui. Qu'on les reprenne mille
                        fois, s'il faut que je sacrifie mon premier bienfaiteur à une vapeur jalouse
                        montée au cerveau du Marquis. S'il m'aimoit, n'ignoreroit-il pas ces
                        détails, ou plutôt ne sauroit-il pas ce qu'il en coûte pour acquitter de
                        cette façon les dettes sacrées de la reconnoissance. Quant à vous, monsieur,
                        le Vicomte, je me confesse inexcusable. Il est sûr que non-seulement j'ai
                        obéi à mon cœur, mais que j'ai presque été au-devant de votre insensibilité.
                        Un sentiment trop vif sans doute, mais dont ce n'étoit pas à vous à me
                        punir, enlève ce cœur au Marquis pour vous le livrer tout entier. Ce que
                        j'ai fait, il y a un quart d'heure, vous prouvera au moins si j'ai eu
                        quelque réserve. Aujourd'hui tout est changé. Rendez-moi un gage de mon
                        amour qui cesse d'être quelque chose pour vous. » </p>
                    <p> Comme il ne comprenoit pas ce que cachoient ces derniers mots, il lui en
                        demanda le sens. Alors elle lui expliqua que dans le même moment son laquais
                        lui portoit son portrait. Elle avoit cédé à un caprice du Vicomte qui la
                        desiroit comme étoit Diane lorsqu'elle fut surprise par Actéon. </p>
                    <p> Ah malheureuse s'écria-t-il, qu'avez-vous fait ? Le Marquis m'attend chez
                        moi. Ce tableau sera tombé dans ses mains furieuses. À peine a-t-il achevé
                        ces mots que monsieur de Barages entre comme un homme hors de lui-même ;
                        &amp; tirant son épée, « défendez-vous, dit-il, Monsieur ; &amp; puisque je
                        suis environné de traîtres, je n'ai plus de ménagemens à garder ». Le
                        Vicomte, sans perdre la tête, se met en défense, mais observe avec fermeté
                        que l'endroit où ils étoient convenoit mal à de semblables débats, &amp;
                        qu'il vaudroit mieux les vuider ailleurs. Cette réflexion éclaira le Marquis
                        ; ils choisirent le bois de Vincennes. M. de Barjac sortit pour se procurer
                        une voiture. Elmire profita de ce moment pour adresser les paroles suivantes
                        à M. de Barages. « Vous n'avez d'autres droits sur moi que ceux que je vous
                        ai donnés. Dès l'instant que, tout entier à votre vengeance, vous voulez
                        m'anéantir &amp; ne rien écouter, je puis vous demander, Monsieur, qui
                        autorise l'indécente scène que vous venez faire chez moi. Reprenez des
                        bienfaits qui me coûtent trop cher aujourd'hui. J'ai tort sans doute d'avoir
                        écouté un jeune homme aimable ; j'ai tort d'avoir voulu allier les
                        complaisances de l'amitié reconnoissante aux besoins irrésistibles d'une
                        passion involontaire : mais ce tort n'est-il donc pas compensé par mes
                        sacrifices continuels ? N'est-ce donc rien que mon empressement à vous
                        plaire ? En avez-vous moins régné sur mes volontés ? Avez-vous jamais
                        d'obstacles à vos désirs ou à vos caprices ? Qu'ai-je pu faire pour vous que
                        je n'aie pas fait ? Vous n'êtes cependant pas le seul homme qu'une grande
                        fortune mette à même de conclure ces sortes de traités où des assiduités
                        complaisantes, toujours au pouvoir d'une femme honnête, tiennent lieu de ces
                        sentimens exclusifs, dons passagers de l'amour aveugle. Allez, Monsieur le
                        Marquis ; assouvissez votre vengeance ; livrez une femme qui vous a aimé aux
                        sévérités injustes, mais nécessaires, de l'ordre public ; arrachez la vie à
                        un enfant, si vous êtes heureux ; laissez-le accablé sous le poids du crédit
                        de votre famille, si vous succombez ; quant à moi, je vais attendre mon sort
                        ». </p>
                    <p> Les sophismes mêmes ont de l'empire dans la bouche d'une femme qu'on aime.
                        Les réflexions d'Elmire n'étoient pas sans vérité. Sur ces entrefaites entra
                        M. de Monnerville ; c'étoit un ancien ami du Marquis, qui avoit servi trente
                        ans dans son régiment, sous les ordres de son père &amp; sous les siens ; un
                        de ces hommes qui se donnent à une famille à laquelle ordinairement ils
                        rendent des services essentiels pour une très-stérile protection. Elmire
                        avoit eu la présence d'esprit de l'envoyer chercher, dès le commencement de
                        l'orage, comme l'homme le plus propre à le calmer. Dès qu'il fut assis, elle
                        descendit pour parler au Vicomte qui attendoit, dans une voiture, M. de
                        Barages. Alors M. de Monnerville, après avoir écouté les plaintes du
                        Marquis, lui fit observer que l'orgueil des hommes portoit la tyrannie
                        jusques dans des liaisons de plaisir ; que celui qui comptoit sur la
                        fidélité, se berçoit d'un vain songe ; que nous nous arrogions sur les
                        femmes des droits que nos bienfaits &amp; leurs complaisances ne nous
                        donnoient pas ; que toute espèce de scènes formées par la jalousie ou par
                        l'amour, étoient ridicules dès-lors qu'elles éclatoient ; que l'âge du
                        Vicomte de Barjac excusoit ses torts, torts presqu'inévitables entre la
                        jeunesse ardente &amp; la beauté sensible ; qu'il ne lui restoit que le
                        choix entre un pardon généreux ou une retraite paisible. Ces raisons,
                        dictées par l'amitié &amp; par l'expérience, portèrent la persuasion dans le
                        cœur ulcéré du Marquis. </p>
                    <p> Elmire de son côté, pendant cet entretien, avoit fait comprendre à M. de
                        Barjac qu'il étoit des scènes dont le dénoûment étoit une séparation forcée
                        ; qu'elle avoit besoin de quelques jours pour engager le Marquis à lui
                        rendre sa liberté ; &amp; qu'alors elle le feroit avertir. M. de Monnerville
                        vint les interrompre. Il étoit chargé d'emmener M. de Barjac, &amp; de lui
                        recommander le secret sur un événement qui faisoit peu d'honneur à sa
                        reconnoissance. Elmire rejoignit le Marquis, dont l'amour s'enflammoit en
                        raison de que s'affoiblissoit son jaloux transport. </p>
                    <p> On devine sans peine que les mêmes reproches &amp; les mêmes excuses furent
                        répétés cent fois encore ; que l'on ne s'épargna pas ces éternelles
                        récapitulations de torts passés, de promesses sans effet, de sermens trahis.
                        On est docile lorsque l'on est coupable. Elmire écouta tout, &amp; ne sauva
                        rien à son amour-propre, &amp; finit, en l'embrassant, par lui demander deux
                        jours seulement pour lui donner une preuve de son rare attachement, malgré
                        les irrégularités qui l'accusoient. Le Marquis y consent, &amp; saisit une
                        lueur d'espoir de retrouver des erreurs, &amp; non des infidélités. Ce que
                        nous venons de raconter s'étoit passé un Samedi. Elle lui donna rendez-vous
                        pour le Lundi suivant, à six heures du soir ; employa ces deux jours à
                        dresser ses batteries ; fit inviter, pour la même heure, les différentes
                        personnes nécessaires à son plan. </p>
                    <p> Le moment arrive. Le Marquis paroît avec M. de Monnerville. Il trouve dans
                        la salle le Vicomte, M. de B..., le Chevalier, deux autres personnes qu'il
                        ne connoissoit pas : Elmire étoit mise avec la simplicité d'une femme de
                        ménage, un grand bonnet, une robe de toile, un tablier de tafetas verd.
                        Chacun gardoit le silence ; elle le rompit en ces termes : « Je vous dois ma
                        fortune, Monsieur le Marquis ; à vous, Monsieur le Chevalier, la conduite
                        qui me l'a méritée ; à vous, Monsieur de B..., plus qu'à qui que ce soit,
                        puisque vous me rendez un état sans lequel la fortune n'est rien. J'atteste
                        le Ciel, qui foudroie les parjures, que je n'ai eu qu'un tort avec vous. Une
                        passion invincible a emporté mes résolutions &amp; ma fidélité. Je vous
                        venge aujourd'hui par un sacrifice qui coûte cher à mon cœur. Je ne vous
                        fais point le chagrin de vous parler de vos bienfaits, mon cher Marquis, ils
                        me retraceront sans cesse l'homme que j'aime de la plus tendre amitié &amp;
                        dont j'honore également les vertus &amp; les talens. Je n'ai qu'un moyen,
                        mon cher Vicomte, d'acquitter ce que je dois à M. de B... ; c'est de ne vous
                        plus revoir. Il fait beaucoup pour moi. Ne sera-ce rien pour vous de penser
                        que l'effort que je fais dans ce moment, vaut seul tous ses bienfaits » ? </p>
                    <p> Pour toute réponse, le Vicomte ému, l'embrassa &amp; sortit. Alors son
                        courage revint tout entier ; le notaire lut son contrat de mariage. Elle
                        pria le Marquis de le signer. Il y mit pour condition le don d'une petite
                        terre située dans le Languedoc, où elle se proposoit de se retirer en
                        quittant Paris. </p>
                    <p> Pénétrée de reconnoissance, elle fit tous ses arrangemens, &amp; se rendit à
                        la terre où le Marquis lui promit d'être un jour le témoin de son bonheur.
                        Sa mort, qui arriva six mois après, ne lui laissa pas accomplir son projet.
                        Il eût trouvé en effet une femme aussi sage, aussi concentrée dans ses
                        devoirs de mère, que si elle eut passé du sein de l'innocence dans le chaste
                        lit de l'hymen. </p>
                    <p> Dieu fit du repentir la vertu des mortels. </p>
                    <p> Cet évènement fit une impression toute différente sur le Vicomte de Barjac.
                        Son amour-propre lui persuada qu'Elmire s'étoit décidée trop facilement à
                        une séparation entière. Il écrivoit à un de ses amis, « que l'amour est
                        rarement un sentiment profond, mais un prétexte d'avoir &amp; de donner du
                        plaisir ; que la femme qui vend ses charmes ne livre presque jamais son cœur
                        ; qu'il est une classe d'êtres féminins chez lesquels il faut chercher
                        seulement la beauté, l'amusement, &amp; des sensations voluptueuses ; que
                        lorsqu'on fait profession d'obéir à ses sens &amp; à ses caprices, le goût
                        de la nouveauté suffit seul pour faire une infidelle ; or cette nouveauté
                        perfide reproduit tour-à-tour les traits d'Adonis, la force d'Hercule, le
                        courage de Roland, la douceur de Médor, la générosité de Tancrède, la
                        complaisance de Renaud. Comment échapper à tant de charmes, si l'on n'est
                        pas soutenu par l'honneur de convention attaché à la résistance » ? </p>
                    <p> Le désagrément de cette aventure interrompit, du moins pour quelque tems,
                        l'habitude de rendre des soins &amp; d'essayer des conquêtes. La coquetterie
                        d'esprit est chez les hommes ce qu'est l'usage de la beauté chez les femmes.
                        Le Vicomte se mit en tête d'acquérir des talens. La culture pare un fonds
                        ordinaire, mais elle triple les ressources d'un homme né spirituel &amp;
                        pénétrant. </p>
                    <p> M. de Barjac ne fut rebuté ni des incertitudes fatiguantes de l'histoire, ni
                        des mystérieuses enveloppes dont la chymie se voile aux yeux des mortels, ni
                        des prétentions de la philosophie superbe. Il s'apperçut bientôt que nous
                        avions des conteurs élégans &amp; prolixes, plutôt que des peintres ; que
                        l'art d'Hermès conduisoit aisément à un certain terme, au-delà duquel on ne
                        trouvoit plus qu'espérances vagues, vaines promesses, ébauches imparfaites,
                        succès manqués ; que la vanité présidoit aux enseignemens de la raison.
                        Malgré ces tristes découvertes, il se familiarisa avec les premiers
                        naturalistes du monde, les allemands ; avec des historiens qui semblent
                        penser pour le reste des nations, les anglois ; &amp; le petit nombre de
                        philosophes épars sur le globe entier. Il acquit plus de graces dans le
                        langage, plus de justesse dans la manière d'observer, plus de confiance dans
                        les ressources de l'esprit humain. L'étude des hommes, le premier des
                        besoins, devint aussi la première de ses occupations. De là, plus
                        d'indulgence pour les erreurs, plus d'égards pour les talens, plus de
                        respect pour les vérités, plus de foi aux vertus humaines. Heureux si cet
                        utile emploi du tems pouvoit remplir le vuide de l'ame, &amp; assurer
                        l'empire des mœurs mais en rendant un homme plus aimable, il le rend aussi
                        plus dangereux. Une des plus belles femmes de la province en fit l'épreuve. </p>
                    <p> M. de Barjac s'étoit rendu à son régiment, alors en garnison à Aix. On n'y
                        parloit que des graces de Madame la Comtesse de Berlits. C'étoit la femme
                        d'un riche Gentilhomme, donnant la moitié de son tems à l'économie rurale
                        qu'il aimoit avec passion, &amp; l'autre au plaisir qu'il aimoit plus
                        encore. Il avoit en outre de la littérature, du goût pour les beaux-arts,
                        assez de connoissances pour que son suffrage fût ambitionné. Il croyoit avec
                        réserve à la vertu des femmes, un peu plus à la vigilance d'un mari,
                        beaucoup aux procédés &amp; aux soins. La sienne lui devoit une grande
                        aisance, une honnête liberté &amp; en vérité presque tout le bonheur dont
                        est fusceptible l'état du mariage. Elle avoit si bien calculé ces
                        jouissances diverses, que tous ceux qui lui proposèrent d'y ajouter les
                        douceurs de l'amour, avoient échoué. Plus d'une fois, dans la nécessité de
                        combattre, sa raison la sauva du malheur de plaire. Attachée à ses devoirs,
                        rien ne lui auroit fait oublier l'économie de la maison, l'éducation de ses
                        enfans, les devoirs dus à ses parens, sa tendre amitié pour son mari. Mais,
                        née avec une ame de feu, elle n'étoit pas à l'abri d'un choix heureux, &amp;
                        de cette espèce de séduction qui naît d'un esprit aimable &amp; d'un
                        caractère fier ; elle avoit parmi les femmes cette considération qu'elles
                        accordent à une conduite soutenue, à l'éloignement des tracasseries, &amp; à
                        la tolérance de société. Une figure noble, une taille avantageuse
                        secondoient merveilleusement ces dispositions morales. </p>
                    <p> Le Comte de Berlits ne se pressoit pas d'ouvrir sa maison aux officiers,
                        TROP OU TROP PEU AIMABLES, disoit-il. La réputation d'homme appliqué valut
                        une exception au Vicomte. Il fut accueilli &amp; presque recherché. Les
                        agrémens qu'il découvroit de jour en jour dans cette société, l'engagèrent à
                        des frais extraordinaires. Aussi fut-il jugé supérieur à sa réputation. M.
                        de Berlits disoit en plaisantant à sa femme : Si vous &amp; moi n'y prenons
                        garde, le Vicomte troublera un peu le ménage. À quoi allez-vous me faire
                        penser, repliquoit-elle sur le même ton ; n'êtes-vous pas le grand
                        dépositaire de mes secrets, le gardien de ma vertu, &amp; l'arbitre
                        souverain de mes volontés ? --- Jusqu'ici j'ai rempli ma destinée, mais
                        aujourd'hui nous pourrions bien échouer. </p>
                    <p> Quant à M. de Barjac, il n'avoit ni la timidité d'un homme qui forme des
                        projets, ni l'embarras d'un homme qui est surveillé. On démêloit seulement
                        une coquetterie d'esprit inépuisable. Ses conversations étoient un mêlange
                        adroit d'anecdotes amusantes, de principes propres à rassurer, de réflexions
                        heureuses ; les séances étoient courtes ; au plaisir de se faire écouter, il
                        joignoit l'art de se rendre rare. Lorsque les physionomies riantes lui
                        garantissoient ses succès, il levoit le siège, prétextoit des affaires,
                        &amp; laissoit le cercle partagé entre le regret de le perdre &amp; le desir
                        de le revoir. </p>
                    <p> La Comtesse avoit pour amie intime Madame de Rosefort, moins aimable, moins
                        belle, mais bien aimable &amp; bien belle encore. Le Vicomte lui marquoit un
                        empressement extérieur, qui déconcertoit les calculs de M. de Berlits. Le
                        genre de vie qu'on menoit étoit si simple, que l'homme le plus jaloux se
                        seroit épargné les tourmens de l'inquiétude. La terre qu'ils hahitoient
                        étoit à une lieue d'Aix. Le Vicomte donnoit la matinée entière aux affaires
                        de son régiment. Il revenoit à une heure, entroit chez M. de Berlits, s'y
                        habilloit jusqu'à deux. On se mettoit à table. Une demi-heure après dîner,
                        chacun se retiroit dans son appartement jusqu'à sept heures. La promenade
                        alors réunissoit tout le monde. Il y jetoit la conversation sur des sujets
                        propres à faire briller Madame de Berlits, disputoit souvent, se permettoit
                        de ces duretés réfléchies qui n'offensent point, &amp; amènent des excuses
                        qui flattent ; dans le cours d'une soirée entière, il se contentoit de lui
                        faire comprendre combien il aimoit son esprit &amp; redoutoit sa beauté.
                        Elle feignoit de ne pas l'entendre, ce qui déjà supposoit l'embarras de
                        répondre. Tout cela n'étoit rien pour un autre homme. C'étoit quelque chose
                        pour celui-ci, qui recueilloit avec soin ses mouvemens, ses regards, ses
                        gestes, &amp; jusqu'à la moindre de ses paroles. </p>
                    <p> Il veilloit assez souvent avec Madame de Rosefort. Le plaisir qu'il
                        paroissoit prendre à l'écouter, la rendoit nécessairement confiante. Il lui
                        rendoit histoire pour histoire, &amp; ne manquoit jamais de se représenter
                        comme l'amant le plus tendre &amp; le mieux trompé, toujours pressé du
                        besoin d'aimer, &amp; donnant toujours dans des cœurs froids ou volages. </p>
                    <p> Ces confidences légères faisoient insensiblement tomber la conversation sur
                        Madame de Berlits. Madame de Rosefort ne tarissoit point sur la sincérité de
                        son ame, sur la rigidité de ses principes, &amp; sur l'heureuse
                        impossibilité où elle s'étoit mise de connoître d'autre bonheur que celui de
                        remplir ses devoirs. </p>
                    <p> Ces entretiens, rendus le lendemain, lui apprenoient peu-à-peu ce que le
                        Vicomte avoit l'air de taire. Cette adresse ne laissoit pas seulement
                        approcher les soupçons du mari, qui ne voyoit jamais le plus petit entretien
                        ; elle sauvoit à la femme l'embarras d'une déclaration, à Madame de Rosefort
                        la difficulté de jouer un rôle trop officieux, au Vicomte le désagrément de
                        se compromettre, &amp; cependant tout le monde l'entendoit. Les progrès de
                        la passion étoient rapides ; personne n'avoit de reproches à craindre, &amp;
                        l'on allioit l'ivresse du sentiment &amp; l'illusion de l'innocence. </p>
                    <p> Madame de Berlits, qui sans cesse en entendoit parler, &amp; n'avoit
                        nullement besoin de son éloge pour s'en occuper, sentant que son idée
                        commençoit à prendre sur sa tranquillité, prit à tâche de l'examiner,
                        persuadée que ses défauts fourniroient des armes contre lui. Elle découvrit
                        un amour du vrai qui brusquoit souvent les convenances de la vie sociale ;
                        une prudence qui veilloit à la gloire de la femme qui l'intéressoit ; cette
                        douceur de caractère, la première des vertus, lorsqu'elle ne dégénère pas en
                        foiblesse, &amp; le plus pardonnable des défauts quand elle tombe dans cet
                        excès. Ce qu'elle ne découvrit point, c'est que l'étude de cet homme n'étoit
                        qu'un prétexte pour y rêver sans cesse. Aussi cet examen lui fut-il plus
                        funeste que cent déclarations. </p>
                    <p> De son côté, M. de Barjac cherchoit à se justifier l'imprudente entreprise
                        qu'il alloit former, &amp; crut voir bien-distinctement dans le caractère de
                        la Comtesse l'ensemble de toutes les belles qualités ; un amour de l'ordre
                        éloigné de la minutie, mais la base des calculs économiques ; le courage de
                        l'ame, le seul qui soit d'un usage journalier, &amp; aussi supérieur à cette
                        fougue qui brave le danger, que le zèle l'est à l'enthousiasme ; une
                        indulgence naturelle &amp; non réfléchie pour les imperfections de son sexe
                        &amp; les travers du nôtre ; le respect dû aux pactes religieux. </p>
                    <p> Tous deux concentroient en eux-mêmes leurs mutuelles découvertes, leurs
                        projets, leurs desirs, leurs espérances. Tous deux abandonnoient leur
                        imagination aux douceurs du plus brillant avenir. Madame de Berlits avoit
                        seulement perdu une nuance de sa gaîté, &amp; évitoit avec une affectation
                        indiscrette les yeux de M. de Barjac. Un événement, qu'aucune femme ne
                        croira possible, décide leur état. </p>
                    <p> Nous avons dit qu'il veilloit quelquefois chez Madame de Rosefort. Il en
                        sortoit un soir, ou plutôt un jour, vers une heure après minuit, lorsqu'il
                        apperçoit un homme qu'il reconnut très-bien être M. de Berlits, avec une
                        femme qui n'étoit pas la sienne ; mais, voulant ne rien voir, il éteignit
                        adroitement sa lumière, pour laisser aux imprudens au moins l'espoir de
                        n'avoir pas été connus. À peine a-t-il gagné sa chambre, que le Comte y
                        vient. Ne doutant pas qu'il n'eût vu la femme de chambre de Madame de
                        Rosefort ; ne doutant pas non plus qu'il ne fût du dernier bien avec
                        celle-ci, il vouloit, par une confidence entière, le forcer au secret.
                        C'étoit au mois d'Août ; il faisoit une chaleur assommante. Si vous n'êtes
                        pas pressé par le sommeil, dit M. de Berlits, venez un moment chez moi, nous
                        y trouverons de quoi nous rafraîchir. Ils y causèrent pendant deux heures.
                        Il fallut écouter les détails d'une petite intrigue domestique. La fraîcheur
                        du matin les avertit de se séparer. </p>
                    <p> Le Vicomte, revenant à son appartement, apperçoit, à l'extrémité du
                        corridor, une femme dans un extrême déshabillé, à la fenêtre, &amp; prenant
                        le frais. Il croit que c'est Madame de Rosefort, &amp; va sur la pointe du
                        pied pour la surprendre. À quelques pas d'elle, il découvre son erreur. Ciel
                        c'étoit Madame de Berlits, belle comme l'aurore qui alloit paroître,
                        déconcertée du désordre de sa toilette, voulant fuir, sentant ses jambes
                        trembler &amp; manquer sous elle. Le Vicomte, dans le délire du bonheur,
                        éprouvant mille sensations, mais n'ayant pas une idée, n'osoit articuler un
                        son. Tous deux sembloient remercier l'amour de ce hasard heureux. De grace,
                        éloignez-vous dit la Comtesse, d'une voix foible &amp; embarrassée. L'heure,
                        le lieu, l'honnêteté, tout vous en fait la loi. En disant ces mots, elle
                        étoit obligée de couvrir, avec ses mains, une gorge d'albâtre, &amp; de
                        dérober, en se baissant, une jambe aussi blanche, que des vêtemens fort
                        courts laissoient voir presque en entier. Le Vicomte à genoux, voit sa tête
                        appuyée sur elle &amp; la serroit dans ses bras. Suffoquée par ses larmes,
                        n'ayant ni la force de s'arracher, ni l'espoir d'échapper, cédant à l'empire
                        d'une passion vainement combattue, elle lui dit : Si c'est mon secret que
                        vous desirez, il ne m'appartient plus ; mais j'implore mon vainqueur : qu'il
                        lui suffise de savoir que je l'adore. Voudra-t-il devoir à mes sens trop
                        émus une victoire que mon cœur ne refusera pas toujours à ses soins
                        empressés ? Calmez vos alarmes, répondit le Vicomte en se levant ; mon
                        bonheur sera le plus sacré de vos dons ; mais jamais une surprise à vos
                        sens. Daignez connoître l'homme qui vous idolâtre. S'il a eu la force de
                        vous faire si long tems un secret qui renferme le bonheur de sa vie, croyez
                        qu'il respectera également vos sévères volontés. À ces mots, il s'éloigne,
                        sans même solliciter la première des marques de tendresse, le plus beau
                        présent peut-être que le Ciel ait fait aux humains. </p>
                    <p> La Comtesse, remise de son trouble, sentit, après ce triomphe passager, son
                        amour tellement s'accroître, qu'elle pressentit une prompte défaite, si
                        quelque parti violent ne venoit pas au secours de sa vertu. Il falloit
                        succomber ou se séparer. C'est à cette dernière résolution qu'elle s'arrêta. </p>
                    <p> Le Vicomte, de son côté, témoin, pour la première fois, des combats entre
                        l'amour &amp; la vertu chez une femme honnête, mais sensible, appris à
                        respecter le sexe qui nous donne souvent des leçons de retenue, lors même
                        que nous calomnions son courage. Il fit serment à son tour de n'exister que
                        pour cette femme tendre &amp; vertueuse. Mais il ne prévoyoit pas le second
                        sacrifice qu'elle exigeoit : c'étoit de se séparer. L'idée de l'absence lui
                        rendit toute sa foiblesse. « Est-ce là le prix que je devois attendre de ma
                        respectueuse confiance, lui écrivoit-il un jour ? &amp; si nous avons su
                        respecter la vertu, dans un moment où tout conspiroit contre elle, faut-il
                        encore lui immoler le bonheur d'être ensemble » ? </p>
                    <p> Quoique ce parti violent fût absolument nécessaire, il avoit je ne sais quoi
                        de barbare qui affligeoit même la délicatesse de la Comtesse. Elle lui dit
                        un jour : Eh bien vous vous obstinez à rester ; apprenez ce qui en résultera
                        : quelque occasion nouvelle, que ni vous ni moi ne chercherons, exposera ma
                        foiblesse ; j'oublîrai mes résolutions : j'avoue que ma tendresse pour vous
                        est sans bornes ; vous exigerez un sacrifice, qui n'en sera pas un, puisque
                        vous avez sur moi toutes les sortes d'empire ; je serai à vous sans doute,
                        mais alors je perdrai l'amitié d'un mari que j'estime, &amp; que je
                        tromperai jusques dans mes complaisances ; une considération dont il m'est
                        impossible de me passer ; la paix avec moi-même, qui rejaillit sur toutes
                        les autres jouissances ; &amp; pour comble de maux, vous peut-être, oui
                        vous-même ; car enfin les hommes n'aiment presque jamais que ce qu'ils
                        desirent. </p>
                    <p> Eh bien Madame, l'idée seule d'altérer votre félicité, répondit le Vicomte,
                        me rend ma raison. Ce moment me coûtera des regrets éternels ; mais
                        puisqu'on doit tout à la vertu, &amp; rien au bonheur, je pars. Donnez-moi
                        seulement le tems de préparer votre mari, que j'aime, à cette brusque
                        résolution. </p>
                    <p> L'occasion d'en parler se présenta naturellement à dîner. Par hasard ils
                        étoient presque seuls. M. de Berlits combattit avec toute son éloquence les
                        raisons du Vicomte, &amp; l'embarrassa réellement, puisqu'il ne pouvoit
                        alléguer les seules qui le décidoient. La Comtesse ne pouvoit pas, sans
                        indiscrétion, prendre un autre langage que celui de son mari. Vous le
                        voulez, dit M. de Barjac ; je vous rends responsable de tous les événemens.
                        En prononçant ces mots, il serra du genou celui de Madame de Berlits, qui
                        sentit bien le danger inévitable, &amp; se vit entraînée, presque malgré
                        elle, dans le précipice. N'ayant pas l'orgueil de se croire invincible, elle
                        eut la sagesse de se défier de sa raison, &amp; de se mettre à l'abri des
                        circonstances perfides. Aussi, quinze jours s'écoulèrent sans qu'elle eût
                        risqué même une rencontre. M. de Barjac ne montrant nulle impatience, nulle
                        humeur, devenoit bien l'homme le plus séduisant que jamais femme ait eu à
                        combattre ou à récompenser. Quel est celui qui n'auroit pas masqué ses
                        désirs sous les dehors d'une passion invincible, &amp; qui n'eût pas craint,
                        après ce qu'il avoit eu le bonheur d'entendre, que tant de prudence ne
                        passât pour de la froideur ? L'amour seul, le plus tendre amour faisoit son
                        tourment ; l'amour seul pouvoit en dédommager. </p>
                    <p> La Comtesse lui tint compte de tant de générosité. Son mari écrivoit un soir
                        dans une chambre attenante au sallon de compagnie : nos deux amans étoient
                        tête-à-tête ; le Vicomte faisoit de la tapisserie ; elle parfiloit de l'or.
                        Insensiblement la conversation cesse, elle lève les yeux sur son amant, qui
                        depuis quelques secondes la contemploit dans l'extase du bonheur. Elle lui
                        tend la main, en disant : ma vertu est à bout ; je suis à toi ; conserve
                        assez de prudence pour ménager la tranquillité d'un être que je trompe &amp;
                        que je chéris : c'est ce qu'exige ton amante. En achevant ces mots, un
                        baiser voluptueux scelle leur union. C'étoit à l'amour à ménager des instans
                        sûrs. On peut s'en reposer sur son industrieuse adresse. </p>
                    <p> Quelques lecteurs peut-être, après ce récit, reprendront une partie de
                        l'estime qu'ils croyoient devoir à cette femme. Quoi ne vaut-il pas mieux
                        obéir à son cœur qu'aux préjugés ? Si l'amour jette une femme dans les bras
                        d'un homme peu estimable, qu'importe la manière dont elle y tombe ? Elle est
                        toujours perdue. Mais si c'est un homme délicat, quels droits ne lui donnent
                        pas une franchise si respectable &amp; une renonciation si généreuse aux
                        prérogatives de son sexe </p>
                    <p> Deux années se passèrent dans le même délire. Le Vicomte mit à conserver son
                        bonheur le soin qu'il avoit mis à l'obtenir. Il est vrai que des absences
                        forcées, la continuelle vigilance du mari, ne nuisirent pas à cette
                        constance. Mais ils sauvèrent le goût physique des effets ordinaires de
                        l'habitude. D'ailleurs, la vie de la campagne est si favorable à l'amour
                        &amp; à ses deux compagnes, la simplicité &amp; l'innocence La lecture y
                        remplace le jeu qui rend inégal, les spectacles qui corrompent, les
                        conversations qu'alimente la méchanceté, les visites que l'ennui inventa en
                        faveur de l'oisiveté. </p>
                    <p> Le Comte soutenoit toujours à sa femme que M. de Barjac étoit bien
                        dangereux. Un matin ils sortirent en cabriolet pour aller voir les ravages
                        causés par une inondation. Ils s'entretenoient, chemin faisant, de la
                        difficulté de se former une société agréable. Je l'ai bien éprouvé, disoit
                        M. de Berlits : si vous recherchez les gens aimables, vous attachez à eux,
                        ils tournent la tête à votre femme, insensiblement vous êtes cocu, il ne
                        vous reste que le parti de détourner les yeux, ou de déranger pour jamais le
                        bonheur de sa vie. Je vous assure, mon cher Vicomte, que cette position est
                        fort embarrassante. </p>
                    <p> Il expérimentoit dans ce moment qu'il y en avoit de plus embarrassante
                        encore : aussi n'eut-il d'autres ressources que de se perdre dans des
                        lieux-communs &amp; de changer le sujet de la conversation. </p>
                    <p> Quelque temps après, la mort de sa mère l'obligea à un voyage de trois mois.
                        L'amour se tait devant les grands évènemens de la vie, ou plutôt il gémit en
                        secret. Les lettres, ce doux charme des amans, le seul remède à l'absence,
                        le commerce de l'ame qui redouble ou affoiblit une passion, suppléa au
                        malheur de ne se pas voir, en conservant le bonheur de se desirer sans
                        cesse. </p>
                    <p> À son retour il fut accueilli avec l'empressement de l'amitié, &amp; par un
                        desir plus tendre encore. C'étoit toujours même enjoûment, même agrément
                        dans la société. Elle étoit seulement devenue un peu plus nombreuse. On y
                        remarquoit d'abord le Chevalier de Mars, jeune homme de 25 ans, d'une de ces
                        figures que les femmes distinguent, que les hommes remarquent, &amp; que les
                        maris détestent ; d'une complaisance qui le métamorphosoit dans tout ce que
                        la société desiroit ; ayant l'esprit du monde, &amp; l'à-propos qui vaut
                        mieux que les grands talens ; peu instruit, mais au courant de tout ;
                        recherché des belles, agacé par les coquettes, prévenu par les étourdies,
                        violé par les femmes galantes, goûté même des plus sévères, parce qu'il
                        avoit l'art de leur persuader que leur vertu seule mettoit leurs charmes à
                        l'abri des vues audacieuses des jeunes gens ; aimant le jeu, les chevaux, la
                        danse, le vin, la musique, les exercices. </p>
                    <p> Dès le troisième jour, le Vicomte apperçut qu'il jouoit l'amoureux de Madame
                        de Berlits. Il ne lui en fit pas mystère. Cela est possible, répondit-elle ;
                        mais ce qui est vrai, c'est que je n'ai pas encore trouvé le temps de le
                        remarquer. Vous m'avez préservé de cette folie, comme de tout autre
                        attachement. Mais convenez que les femmes qui se prennent de fantaisie pour
                        cette jolie créature sont excusables. </p>
                    <p> Le Vicomte connoissoit l'extrême sincérité de Madame de Berlits ; aussi ne
                        fut-il pas inquiet, mais envieux intérieurement de ces qualités brillantes
                        qui ont plus d'empire qu'on ne croit sur l'esprit des femmes mêmes les plus
                        solides. Ses craintes l'allarmoient, sans rien ôter à sa maîtresse de la
                        confiance qu'il lui devoit. Mais peut-être auroit-elle dû les lui épargner,
                        en éloignant un homme dangereux à leur mutuelle tranquillité. Jamais ils
                        n'en parloient. Cette affectation pouvoit encore, à la rigueur, un peu le
                        tourmenter. </p>
                    <p> Sur ces entrefaites arriva à Marseille la belle Madame de P..., une
                        merveilleuse, connue par la foule de martyrs qu'elle traînoit à sa suite ;
                        pleine de caprices &amp; d'agrémens. Tout le monde avoit les yeux sur elle ;
                        elle ne les avoit que sur le Chevalier de Mars, &amp; l'affichoit comme
                        auroit fait une femme de cour. Soit qu'elle ne lui plût pas, ou, ce qui est
                        plus vraisemblable, qu'il voulût plaire à Madame de Berlits, il s'obstina à
                        ne rien deviner. Voulant triompher de cette injurieuse opiniâtreté, elle lui
                        envoya son portrait dans une lorgnette. Il y répondit par les vers les plus
                        galans, mais il fit l'hommage du portrait à Madame de Berlits, en la
                        suppliant de prononcer sur ce qu'il devoit en faire. Elle avoit trop
                        d'esprit pour ne pas blâmer cette démarche de jeune homme ; mais
                        intérieurement elle lui pardonna cette indiscrétion. </p>
                    <p> C'est de sa bouche même que le Vicomte apprit cette petite aventure. Il crut
                        appercevoir quelqu'embarras dans son récit, &amp; sur-tout des termes bien
                        doux dans la façon dont elle le désapprouvoit. </p>
                    <p> Étoit-il possible de soupçonner une femme si raisonnable, si vertueuse, de
                        penser à une seconde folie pour un jeune fou qui n'avoit que les agrémens du
                        bel âge &amp; l'art de séduire ? On ne peut pas dire ce qui arriva. On sait
                        seulement qu'elle ne tarda pas à trouver le Vicomte trop sévère, &amp;
                        mêlant toujours les calculs outrés de sa prudence aux doux rêves de l'amour
                        ; qu'elle soupira après l'amitié qui donne des jouissances paisibles ; après
                        la retraite où l'on vit pour soi ; après la philosophie qui en impose aux
                        passions. Tous ces beaux projets n'étoient autre chose que le dégoût qui
                        s'en prenoit à tout &amp; vouloit briser une insupportable chaîne. </p>
                    <p> Le Vicomte lut dans son ame, &amp; voulant lui épargner la petite honte
                        attachée à l'inconstance, il lui cacha les vraies causes d'un voyage, qui la
                        débarrassa d'un poids difficile à supporter plus long tems. </p>
                    <p> Nous devons cependant nous presser d'ajouter que M. le Chevalier de Mars ne
                        gagna rien à la liberté que Madame de Berlits venoit de recouvrer ; il est
                        vraisemblable qu'il lui coûta un sacrifice. Elle en eut le courage. </p>
                    <p> Cette nouvelle épreuve rendit la liberté au Vicomte, trois fois amoureux,
                        trois fois quitté. Il essaya de trouver dans la dissipation, des plaisirs
                        entremêlés de moins de peines. Son nouveau système fut de ne s'affecter de
                        rien, &amp; d'adorer les femmes, au lieu de les aimer, chose infiniment plus
                        commode pour les deux sexes. Pour occuper le tems, le délassement du jeu
                        succédoit aux parties de chasse ; la gaîté d'un joli souper à l'enchantement
                        des spectacles ; les douceurs d'une conversation choisie au plaisir
                        voluptueux de la danse. Les hommes vraiment aimables sont invités nés
                        par-tout. Il vole volontiers de distractions en distractions. On se plaît
                        aisément où l'on a des succès, &amp; l'agrément qu'on sent le mieux est
                        celui qu'on procure aux autres. </p>
                    <p> Dans ces nouveaux principes, il passa l'hiver à Paris. C'étoit le moment des
                        nouveautés : on venoit de découvrir que M. Francklin étoit une pauvre espèce
                        de grand-homme, habile physicien, si l'on veut, mais politique médiocre ;
                        que Curtius possédoit l'esprit avec lequel on amuse, le calcul avec lequel
                        on s'enrichit, l'astuce avec laquelle on se maintient, mais non le ressort
                        avec lequel on meut la machine compliquée d'un gouvernement ; que Scévola
                        avoit usurpé chez les gens de lettres la réputation d'homme aimable, &amp;
                        chez les gens du monde, celle de bel-esprit éclairé, &amp; dans le monde, le
                        renom fastueux de philosophe. On avoit découvert encore la cause de la
                        décadence du théâtre national, dans l'ineptie des grands seigneurs sous les
                        ordres de qui l'avoit mis un arrangement vicieux ; la source du
                        dépérissement de la bonne littérature, dans les incroyables règlemens sur le
                        commerce de la librairie. </p>
                    <p> Ces découvertes &amp; cent autres ajoutèrent à la culture de son esprit ; il
                        eut plus d'un succès. Ces succès l'enhardirent à solliciter un travail
                        utile. Il s'imaginoit d'ailleurs que la capacité, l'application, l'art de se
                        taire, l'amour de la justice étoient des titres. La mort d'un
                        Ministre-Plénipotentiaire le mit à même de les faire valoir. Elle laissoit
                        vacant un poste agréable, auprès d'une Cour d'Allemagne. La connoissance de
                        cette partie de l'Europe, l'usage de la langue, l'habitude d'écrire, ses
                        rapports diplomatiques, la fortune qui le dispensoit d'importuner les
                        caisses royales, lui sembloient autant de raisons d'espérer. Son mémoire fut
                        appuyé par de grands seigneurs, recommandé par des chefs, apostillé par une
                        main auguste. On lui répond la lettre la plus polie, qui portoit en
                        substance, qu'on n'avoit pas toujours des sujets aussi distingués à mettre
                        sous les yeux du Roi. Il arrive à Versailles, reçoit les complimens de ses
                        amis, &amp; se dispose à faire ses remercîmens au Ministre, lorsqu'il
                        apprend qu'un jeune fat, à peine sachant lire, ne connoissant que les
                        coulisses de l'Opéra &amp; les spectacles de société, très-dérangé dans ses
                        affaires, protégé par deux femmes de chambre, venoit d'avoir la place. </p>
                    <p> Les amis consolateurs s'empressent autour de lui, disant qu'un mauvais
                        succès ne doit pas rebuter ; que M. de V... a eu la main forcée ; que de
                        semblables refus sont des droits à la première distribution des graces.
                        D'après ces belles promesses, nouvelles tentatives. On vouloit emprunter
                        différentes manæuvres du militaire étranger : il saisit cette occasion,
                        &amp; propose ses connoissances dans la tactique : on les accepte. Quelques
                        légères difficultés sur le traitement s'élèvent. Dans l'intervalle, un
                        Inspecteur met en avant un Lieutenant-Colonel prussien, à qui son maître
                        n'auroit pas confié cinquante recrues à dresser. Cet officier, qui portoit
                        un chapeau immense, une canne basse, des cheveux graissés, eut la
                        préférence. </p>
                    <p> Quand il vit que les Ministres traitoient les talens comme les femmes
                        traitent la constance, il renonça à l'ambition comme à l'amour, &amp; se
                        confirma dans la résolution de se livrer exclusivement au plaisir, bien que
                        les Rois &amp; leurs représentans ne peuvent jamais vous enlever. </p>
                    <p> Il eut donc successivement une fille d'opéra qui lui écrivoit avec chaleur
                        &amp; le trompoit avec adresse ; baisoit le jour son portrait &amp; la nuit
                        son rival ; une femme de la cour, qui partagea avec lui son lit &amp; son
                        écrin ; c'étoit une Comtesse qui donnoit dans les sciences occultes, &amp;
                        qui croyoit avoir toutes les connoissances, parce qu'elle avoit tous les
                        goûts ; une bergère timide, qui lui promit son innocence &amp; lui donna
                        quelques tems après un enfant dont il étoit père comme elle étoit vierge ;
                        une grande dame, qui en devint éperduement amoureuse, &amp; le préféra à
                        tout, excepté son laquais. </p>
                    <p> D'accidens en accidens il gagna cependant son huitième lustre ; &amp;,
                        véritablement revenu des erreurs qui prennent les besoins des sens pour les
                        affections de l'ame, il décida sa retraite. Une fortune médiocre suffisoit à
                        ses goûts nouveaux, dans une terre, l'héritage de ses aïeux. Il y jouit des
                        beautés de la nature et des charmes de la propriété. Il est si facile de se
                        passer de ces pavillons superbes, où les grands même, au milieu des champs,
                        transportent leur fureur pour le luxe ; de ces temples où l'on ne sacrifie
                        qu'à l'amour ; de ces ruines si tristes, dont les modèles originaux ne sont
                        quelque chose que par les riches monumens qu'ils attestent mais on ne se
                        passe pas de l'ombrage, si nécessaire pour échapper aux rayons brûlans du
                        jour, des gazons, si utiles pendant une belle nuit ; des eaux, qui
                        rafraîchissent l'air &amp; la nature entière ; &amp; c'est aussi ce qu'on
                        trouvoit à Champ-Fleuri : on nommoit ainsi la solitude du Vicomte. </p>
                    <p> Jamais il n'avoit vu lever le soleil avec tant de plaisir que depuis qu'il
                        n'avoit plus de soldats à tourmenter, plus d'oisifs à recevoir, plus de
                        grands à courtiser, plus de femmes à séduire, plus de ruptures à ménager. Un
                        domestique peu nombreux lui épargnoit les soins du ménage, &amp; le laissoit
                        tout entier à la littérature qu'il aimoit, &amp; aux travaux champêtres qui
                        l'en délassoient. Pour prévenir les regrets qui suivent trop souvent les
                        sacrifices précipités, il joignit à ces distractions une fille de quinze
                        ans, dont la figure étoit céleste, le cœur vertueux &amp; sensible. Son
                        esprit, agréable sans être brillant, fournissoit abondamment à des
                        entretiens qui ne pouvoient jamais être bien longs, parce qu'ils rouloient
                        toujours sur le même sujet. Il sonde ce cœur novice : eh qu'il étoit loin de
                        partager le projet voluptueux de M. de Barjac C'est donc dégoût
                        involontaire, lui disoit-il quelquefois. Je n'en sais rien, repliquoit-elle
                        ; tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne suis heureuse qu'avec vous
                        ; que les momens où j'en suis séparée sont de trop dans mon existence. Mais
                        lorsque vous me tenez un certain langage, &amp; lorsque surtout vous voulez
                        suppléer d'une autre façon à mon défaut d'intelligence, je ne suis pas
                        maîtresse d'un tremblement universel qui naît d'une répugnance invincible.
                        Ne me détestez pas ; mais le mensonge ne souillera jamais cette bouche qui
                        dit si vrai quand elle vous promet la plus tendre amitié. Cette sincérité
                        cruelle ne lui laissoit que l'espérance. </p>
                    <p> Comme l'ennui, ce fléau cruel des gens désœuvrés, n'approchoit pas sa
                        demeure, il ignoroit encore ce qu'il avoit à craindre ou à espérer de son
                        voisinage. Il montoit à cheval assez ordinairement vers les sept heures du
                        soir, &amp; rencontroit toujours au même endroit une amazone qui prenoit le
                        galop dès l'instant qu'elle l'appercevoit. Cette affectation lui donna la
                        curiosité machinale de connoître cette Madame Orithie. On lui rapporta que
                        c'étoit une veuve philosophe qui avoit à-peu-près choisi un genre de vie
                        égal au sien. Elle avoit à la vérité plus nombreuse compagnie. Ce n'étoit
                        point des hommes qui la formoient, mais des esprits familiers avec qui elle
                        vivoit dans la plus utile intimité. Cette particularité donna au Vicomte le
                        desir de l'entretenir. Les promenades lui en fournirent l'occasion. Pour
                        hâter la confiance, il affecta une timidité que les femmes les plus
                        expérimentées ne manquent jamais de prendre pour du respect. Aussi, dès la
                        troisième entrevue, elle lui permit de venir chez elle, &amp; ne lui refusa
                        pas l'espoir de voir de ces êtres surnaturels, sujet éternel de
                        l'incrédulité, depuis le génie de Socrate jusqu'à la femme blanche de
                        Berlin. </p>
                    <p> Ayant profité de l'agrément obtenu, que Madame de *** accordoit comme une
                        faveur, il ne fut pas peu surpris d'entrer dans un château où le goût
                        s'étoit concerté avec la magnificence pour embellir des appartemens
                        distribués avec l'intelligence de l'art. Mais roulant toujours dans sa tête
                        les démons familiers dont elle avoit fait des hôtes aimables, il lui tardoit
                        de mettre la conversation sur ce sujet intéressant. Il y parvint un peu
                        brusquement. « Je sais, répondit-elle, que l'on rejette avec l'amour-propre
                        d'un esprit-fort l'existence de ces célestes intelligences. Les Socrates
                        étoient moins difficiles. Quant à moi, je ne cherche pas à faire des
                        conquêtes sur l'incrédulité. J'étois née sans ces avantages qu'on tient de
                        la fortune. Depuis que des études suivies m'ont admise au commerce de ces
                        demi-dieux, il n'est point de jouissances auxquelles je ne puisse prétendre.
                        Si vous voulez parcourir mes appartemens, vous les verrez ». </p>
                    <p> Il est déjà parti. Elle lui montre ses femmes, ses serviteurs, ses artistes,
                        ses compagnons de voyage. Il ne distinguoit à la vérité aucune figure
                        humaine, mais il croyoit voir des nuages légers s'agiter au-dessous du
                        plafond. Je ne commande jamais, ajouta-t-elle ; je ne fais que desirer,
                        &amp; dix fois par jour je suis transportée dans les airs, aux spectacles de
                        Paris, aux courses de Londres, aux combats de Madrid, au carnaval de Venise,
                        aux redoutes de Philadelphie, dans les vallées de la Suisse. Hier encore
                        j'ai été voir les torts de la nature, ces affreux décombres de la Calabre.
                        Lorsque l'on a essayé cette manière d'exister, celle des hommes paroît bien
                        insipide. J'en demande pardon à nos superbes physiciens, mais ils ne sont
                        pas de grands hommes. Vous l'avouerai-je, Madame, répondit M. de Barjac,
                        avec la douceur d'un homme qui se laisse entraîner ; j'ai, depuis cinq à six
                        ans, vu tant de mystificateurs, entendu tant de contes, lu tant
                        d'absurdités, dévoré tant d'ennui sur les tristes nouveautés, que je suis
                        confondu de rencontrer enfin quelqu'un qui mette des faits à la place des
                        rêves, des raisonnemens au lieu de suppositions ; quels singuliers apôtres
                        que ceux de cette sorte des femmes galantes, que la dévotion prend au moment
                        que le monde les quitte ; des spéculateurs adroits, qu'il faut enrichir
                        avant de les convaincre ; des prêtres ignorans, auxquels l'ambition
                        conseille d'être fanatiques pour devenir quelque chose ; l'un a vu des
                        esprits ricaniers, l'autre des esprits massacrans ; celui-ci a été mouillé
                        jusqu'aux os ; celui-là battu comme un soldat prussien ; enfin, nulle espèce
                        d'absurdités que l'on ne soit condamné à entendre, si l'on a la docile
                        complaisance d'écouter les visionnaires. </p>
                    <p> Je conviens avec vous, repliqua la souveraine du palais enchanté, qu'il y a
                        peu d'objets dont le charlatanisme ait tiré plus de parti. Mais de quoi les
                        hommes n'abusent-ils pas J'ignore si vous avez quelqu'intérêt à fixer vos
                        idées sur les matières délicates ; dans ce cas, c'est à vos yeux seuls qu'il
                        en faudra croire : je vous le redis encore ; je ne suis ni une fille de la
                        planète, ni une esclave de Tito ; mais un Sujet dont les êtres surnaturels
                        se servent pour manifester leur puissance. Vous avez déjà vu cette foule
                        d'esprits qui habitent mon château. --- Non, Madame ; j'ai vu seulement des
                        vapeurs qui s'élevoient, &amp; un mouvement qui ne m'a pas permis de rien
                        distinguer. --- C'est précisément cela qu'on appelle des esprits.
                        Suivez-moi. Un bruit épouvantable va se faire entendre, les voûtes
                        s'entre-ouvriront, des feux obscurs s'échapperont de toutes parts, dans une
                        athmosphère empoisonnée. Le Vicomte la suit, charmé d'assister une fois à un
                        bouleversement de la nature. Ils montent dans un grenier où nulle clarté ne
                        pénétroit : quelques minutes s'écoulent, nul fracas ; un silence profond
                        règne dans le galetas désenchanté sans doute. La pythonisse déferrée s'écrie
                        : « quel jour êtes-vous né » ? Le Vicomte, qui n'en sçavoit peut-être rien,
                        répond : « un Jeudi. --- Tant pis, s'écria-t-elle encore, avec une espèce de
                        hurlement : vous ne pouvez rien voir. Ah si vous fussiez venu au monde un
                        Vendredi quelle différence votre nom de baptême ? --- Charles-Sigismond. ---
                        Pas un seul nom de l'ancien testament ; tout est contre vous ; mais vous
                        verrez tant d'autres merveilles qu'une de plus ou de moins n'y fait rien.
                        Commençons d'abord par les esprits chymistes, les artisans de ce vil métal
                        qui fait le bonheur &amp; les crimes de la terre ». Ils descendent dans un
                        laboratoire orné d'emblêmes philosophiques. Un vieillard, habillé d'une
                        tunique blanche, couverte de flammes rouges, étoit paisiblement assis entre
                        un jambon &amp; une bouteille de vin bien coloré. Des cheveux blancs
                        flottoient sur ses épaules, une longue barbe couvroit sa poitrine, sur
                        laquelle pendoit le portrait de Mercure trimégiste. --- « Est-ce là un de
                        ces Messieurs », demande le Vicomte ? --- « Non ; mais l'inspiré, à la voix
                        duquel ils obéissent. Voyez la poudre de projection, l'élixir qui brave la
                        faulx du tems, la fiolle divine des métamorphoses. --- Vous avez sans doute,
                        Madame, d'abondans résultats de ces belles expériences ? --- Le matras qui
                        est sur le sable régénérateur contient six millions ; ce creuset, sous cette
                        lampe électrique, renferme un diamant de quatre pouces de diamètre ; il est
                        destiné à l'Impératrice de Russie, pour le jour célèbre où elle fera son
                        entrée triomphante dans Constantinople. Les auteurs de cet art consolant
                        vont-ils bientôt se mettre à l'ouvrage ? --- Ils y sont déjà ; mais leur
                        action est invisible. Leur auguste chef ne dort jamais : il est obligé,
                        depuis onze cents ans, d'assister tous les matins au lever du soleil ; on ne
                        connoît ni son origine, ni ses paroles, ni ses passions ; on le croit
                        seulement descendant d'Hermès. --- Et tous les jours est-il obligé de manger
                        un jambon ? --- Non ; c'est un passe-tems qu'il se permet de tems à autre :
                        mais montons à l'observatoire ; c'est là que séjournent les esprits
                        astronomes. Nous les trouverons sûrement dans leurs sublimes contemplations
                        ». </p>
                    <p> Le plus grand silence régnoit sur cette plate-forme ; c'est là qu'on voyoit
                        les étoiles en plein midi, &amp; qu'on les arrêtoit dans leur cours. --- «
                        Avez-vous de bons yeux, demande Madame de *** ? --- Excellens. --- Tant pis
                        ; plus on a la vue perçante, &amp; moins on voit. Quand les astres
                        étincelans, furieux d'obéir aux esprits, s'apperçoivent qu'on les poursuit
                        jusques dans leur orbite, ils y mettent de l'entêtement, &amp; se tiennent
                        voilés. N'importe, essayez, regardez fixement. --- Si nous appellions à
                        notre aide une de ces puissances observatrices. --- Je ne sais où elles sont
                        maintenant. Occupées sans cesse d'une foule de mondes, on est rarement sûr
                        de les trouver ». --- Eh bien Madame, dit le Vicomte qui commençoit à perdre
                        patience, « faisons-nous écrire ; nous reviendrons une autre fois. ---
                        Malgré tout ce qui a passé sous nos yeux, vous n'avez rien vu encore.
                        Suivez-moi ; le grand livre de l'avenir va s'ouvrir. Ce dépôt des humaines
                        destinées est dans mes mains. Chacun brûle du desir d'y trouver son histoire
                        ». Ils arrivent dans un souterrain humide, éclairé par des lampes où
                        brûloient du sel &amp; de l'eau-de-vie, &amp; dès-lors réfléchissoient sur
                        les visages la paleur de la mort. Après un moment de silence, un vent glacé
                        souffla, les lampes furent éteintes, une voix rauque fit entendre ces mots :
                        « Ce que vous pensez dans ce moment est ce qui vous arrivera. --- Je pense
                        qu'on m'abuse, repliqua le Vicomte. --- Aussi l'êtes-vous, mais d'une
                        manière qui peut-être ne vous déplaira pas ». --- Un mur se sépare, &amp;
                        dans l'instant il se trouve dans un sallon que les Graces sembloient avoir
                        orné de leurs mains. Le jour des amans y pénétroit par un dôme, &amp;
                        sembloit se réfléchir avec complaisance sur les voluptueux tableaux des
                        Vanloo &amp; des Boucher. C'est à ce beau lieu, dit l'enchanteresse, que je
                        dois la réputation dont je jouis. Vous ne verrez pas, mais vous allez vous
                        trouver entouré d'êtres qui dans un court espace revêteront plusieurs corps.
                        Au même instant le dôme se ferme. Des ténèbres profondes remplacèrent la
                        douce clarté : plusieurs personnes sembloient entrer dans ce temple du
                        plaisir. Des voix mélodieuses se firent entendre, accompagnées d'une musique
                        propre à enflammer les sens. Le Vicomte, placé sur une vaste ottomane,
                        sentit à ses côtés un être qu'il découvrit bientôt une femme. Sous ses
                        doigts incertains il sentit palpiter un sein élastique comme celui de Vénus
                        avant qu'elle eût connu le dieu de la guerre. Une bouche enflammée rencontre
                        la sienne, &amp; le plaisir le renversa mollement sur des coussins préparés
                        à le recevoir. Il parcourut des formes parfaites, &amp; se débarrassant
                        d'obstacles légers, mais importuns, il serra dans ses bras la plus
                        voluptueuse des illusions. La facilité avec laquelle il répéta ses
                        triomphes, &amp; la grande habileté dans un art que tout le monde doit
                        savoir &amp; que tant de gens ignorent, lui valut une faveur unique. À la
                        lueur d'une clarté presque imperceptible, il lui fut permis de connoître à
                        qui il devoit son bonheur ; il reconnut Madame de M... </p>
                    <p> Me pardonneras-tu, lui dit-elle, cette innocente supercherie ? Ce qui s'est
                        passé jusqu'ici est le leurre avec lequel on gouverne les sots. Le lieu où
                        nous sommes n'est ouvert qu'aux gens qui, comme vous, sont dignes d'être
                        initiés aux mystères de notre art. Je suis guérie des grandes passions
                        traînant à leur suite tant de contraintes ; mais sujette encore aux caprices
                        expéditifs, cette invention est merveilleuse pour les passer. Que de jours
                        précieux nous eussions perdus dans les langueurs du sentiment Nous savons
                        maintenant à quoi nous en tenir. Si vous m'aviez <hi rend="italic"> aimée
                        </hi> avec moins de chaleur, un incognito sévère vous laissoit à jamais dans
                        la plus ténébreuse ignorance ; mais vos procédés me prescrivirent absolument
                        une autre marche. --- Ce dénouement, repliqua le Vicomte, est celui de ces
                        sortes d'aventures. Mais pourquoi, belle, aimable, spirituelle, séduisante,
                        vous assujettissez-vous aux gênes inséparables de votre célébrité ? ---
                        C'est que, s'il est glorieux d'être belle, il est bien flatteur de passer
                        pour philosophe, d'avoir l'ivresse du plaisir, &amp; les honneurs de la
                        sagesse ; d'être tout à la fois F... comme un ange &amp; respectée comme une
                        divinité. --- Quoiqu'il faille être femme pour bien apprécier tout cela,
                        j'entrevois cependant les côtés utiles d'un semblable systême. --- Croyez,
                        mon ami, que tout ce que vous entendez raconter des esprits n'est
                        qu'imposture plus déliée ou plus grossière. Chez les femmes, c'est amour du
                        plaisir : chez les hommes, amour de l'argent ; chez quelques-uns, crédulité
                        comme dans Suedenborg ; chez d'autres, escroquerie comme dans Scheffer.
                        C'est orgueil dans Corilla, folie dans Zacottin ; avidité dans Caterva,
                        systême dans Lovermis ; nécessité dans Guychène, ressource dans Lyconis. ---
                        Quels sont les êtres que vous me citez ? leur nom n'a jamais encore frappé
                        mes oreilles. --- Je le veux bien ; mais permettez auparavant que mes
                        esprits familiers nous servent à souper. </p>
                    <p> Elle sonne ; deux rideaux s'ouvrent, ils passent dans une salle à manger,
                        dont le parquet, le plafond &amp; les murs étoient de glace. Une table
                        couverte de mets délicats, est entourée d'esprits, qui sembloient avoir
                        revêtu les corps de Pâris, d'Endymion, d'Antinoüs, de Phrynès, de Terentia,
                        d'Hélène, &amp;c. Les uns étoient parés comme les Graces, les autres comme
                        les Amours. Tous avoient un service extrêmement leste, &amp; ces mouvemens
                        se répétoient dans les glaces qui pétilloient déjà du feu de cent bougies ;
                        à tant de pièges tendus aux sens, Madame *** joignit la conversation la plus
                        animée, &amp; quelque vive qu'eût été la scène du sopha, ce n'étoit presque
                        que changer de volupté. </p>
                    <p> Après le rare soupé, ils passèrent dans un boudoir simple &amp; agréable,
                        dont tout l'ornement consistoit dans un choix de peintures très-analogues
                        aux passe-tems qu'on y prenoit. Je voudrois, Madame, dit le Vicomte, ne vous
                        laisser aucun doute sur ma reconnoissance ; mais comme nous ne nous aimons
                        point encore, je ne sais si mon empressement vous plaira. --- Ce que j'ai
                        fait ici pourroit absolument tenir lieu d'une déclaration ; mais comme les
                        hommes aimables sont sujets aux engagemens, il se pourroit que je devinsse
                        indiscrette. --- Nous serions plus à notre aise l'un &amp; l'autre, si vous
                        vouliez me dire à qui j'ai eu le bonheur de plaire. --- Volontiers, mais mon
                        histoire est un peu longue &amp; vous me semblez disposé à m'interrompre. </p>
                    <p> Il est vrai que le Vicomte étoit retombé dans une de ces crises où l'on ne
                        cause guère ; du moins ne raconte-t-on pas d'histoires. Il possédoit l'utile
                        talent de graduer le plaisir, &amp; de laisser reposer les mouvemens du
                        cœur, sans avoir recours aux interruptions qui glacent. Tout entier à la
                        femme qu'il croyoit aimer, il parloit successivement à son imagination, à
                        son ame, à ses sens, &amp; le passage d'une sensation à l'autre prolongeoit
                        des instans que depuis des siècles on reproche à la nature d'avoir faits
                        trop courts. Dès le premier moment, Mme de M. l'avoit jugé aimable, mais non
                        aussi essentiel. </p>
                    <p> Personne n'aime comme vous ; répétoit-elle sans cesse ; je l'ai été
                        quelquefois, mais jamais avec cette expression. --- Ce sont vos charmes que
                        vous vantez lorsque vous louez ma manière. --- Jamais vous n'imagineriez ce
                        qui met le comble à mon bonheur ; c'est que vous ne m'avez pas encore dit un
                        mot de votre vertu. --- J'ignore l'usage des femmes à cet égard : mais je
                        croyois qu'il y avoit des circonstances où il étoit aisé de ne pas parler de
                        la vertu. --- Je fais encore une autre découverte. --- Il me semble en effet
                        que vous découvrez beaucoup de choses. --- Ah, vous aimez les calembourgs
                        J'observois seulement que vous m'avez assez estimée pour n'être pas inquiete
                        de l'opinion que me laisseroient vos flatteuses prévenances. --- En effet,
                        vous observez tout. Si vous continuez, rien ne vous échappera. Ne seroit-il
                        pas prudent de vous laisser quelque chose à deviner ? --- C'est une économie
                        dont vous pouvez vous passer. --- Puisque vous voyez tant de choses, vous
                        verrez aussi, j'espère, que je suis plus sensible qu'adroite. Savez-vous
                        cependant qu'il fait terriblement jour, &amp; que la prudence nous appelle
                        chacun dans notre appartement. --- Je ne sais comment cette nuit s'est
                        écoulée ; mais il me semble que nous pouvions mieux faire. --- Oh pour le
                        coup, Monsieur le Vicomte, vous êtes difficile Jamais on n'a mieux guéri une
                        femme de la manie de croire aux esprits. --- Bon jour : j'ignore si le goût
                        nous réunira, mais je sais que votre souvenir ne me quittera pas de si-tôt.
                        Le Vicomte se retira dans son appartement. </p>
                    <p> En attendant le sommeil réparateur des folies humaines, combien de
                        réflexions s'offrirent à son esprit Qu'est-ce donc que la prudence ? Il vit
                        dans sa terre avec les plus beaux projets de sagesse. Une occasion
                        impossible à prévoir le ramène dans le tourbillon des jouissances... Que les
                        hommes sont aisés à tromper Les uns croient tout ce qu'ils voient, &amp; les
                        autres voient tout ce qu'ils veulent croire. </p>
                    <p> Le lendemain arrive le Baron de W... le Vicomte le connoissoit. Je ne vous
                        aurois assurément pas cherché ici, lui dit-il ; par quel hasard êtes-vous
                        adepte de la philosophie hermétique ? La curiosité de voir une femme aussi
                        extraordinaire, a été mon premier mobile, répondit le Vicomte. Je vous en
                        offre autant, ajoute le Baron. On la dit aimaible, quoiqu'un peu pédante.
                        --- Un peu pédante est le mot ; mais cependant infiniment d'esprit &amp; de
                        politesse. </p>
                    <p> Il retourne chez lui, où sa beauté de quinze ans l'attendoit avec une
                        aimable impatience, bien propre à lui donner des remords. Vous êtes cause,
                        lui dit-elle, que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. --- Jamais, ma chère
                        Coraly (c'étoit son nom), je ne vous avois vu une si tendre &amp; si
                        obligeante inquiétude. --- C'est que jamais je n'avois eu encore la crainte
                        de vous perdre. </p>
                    <p> Ce mot seul lui cause une sensation plus douce qu'une nuit entière
                        d'ivresse, tant il y a de différence de l'amour à la volupté, du bonheur au
                        plaisir. L'innocence a ses expressions qui pénètrent le cœur de l'homme qui
                        n'est que foible ; il chérit toujours la vertu. </p>
                    <p> La découverte que le Vicomte venoit de faire dans son voisinage, lui inspira
                        le desir de connoître un homme aussi extraordinaire en apparence. À deux
                        lieues habitoit depuis dix ans un vrai philosophe, doué de cette espèce de
                        raison qui apprécie les choses à leur juste valeur ; ne méprisant pas, mais
                        plaignant la condition humaine ; aimant les hommes, mais fuyant la société
                        devenue un amas nécessaire de gênes, d'inconséquences, de dangers,
                        d'assujétissemens, de difficultés. </p>
                    <p> Comme il n'est pas reçu qu'on nomme les personnes, nous l'appellerons
                        Socrate. Le Vicomte lui fit demander la permission de passer quelques heures
                        chez lui. Sa réponse fut très-obligeante. </p>
                    <p> M. de Barjac trouve une maison très-vaste, mais qui n'avoit qu'un étage.
                        Dans son intérieur étoit une salle plantée d'arbres. Un vrai cabinet de
                        verdure servoit de boudoir. Les eaux serpentoient partout ; les meubles
                        étoient d'une simplicité recherchée ; le goût &amp; la propreté paroissoient
                        les dieux tutélaires de cette habitation. Un homme d'environ soixante ans
                        vint l'y recevoir. Il avoit un habit persan ; sa physionomie ouverte &amp;
                        tranquille annonçoit le bonheur. Vous avez voulu voir, dit-il, un homme un
                        peu bizarre, il est vrai, mais dont on exagère les singularités. Tout se
                        réduit cependant à avoir emprunté de chaque nation ce qu'elles offroient de
                        plus commode. La structure des maisons chinoises m'a paru préférable à nos
                        cages élevées dans les airs. Les sophas turcs sont plus propres à leur usage
                        que les trépiers françois sur lesquels il faut chercher l'équilibre ; ma
                        bibliothèque, ouverte aux Voltaire, aux Wieland, aux Gibbon, aux Mendelsohn,
                        est fermée aux Mably, aux Boismond, aux Schlosser, aux Baretti. </p>
                    <p> Quelques raisons bien extraordinaires, répondit le Vicomte, vous ont décidé
                        sans doute à cette retraite austère. On m'a assuré que depuis dix ans vous
                        n'avez pas reçu vingt personnes. --- Cela est trop fort ; mais en général je
                        crains les oisifs, les bavards, les savans, les beaux-esprits, les poètes,
                        ceux qui ont tout lu, ou qui veulent tout savoir : je sais que vous préférez
                        de causer avec la raison aux amusemens qu'on s'efforce d'y substituer, &amp;
                        je vous ai excepté. Si vous avez la patience d'écouter un homme qui a
                        presque perdu l'usage de sa langue, vous saurez mon histoire, qu'on
                        défigure, parce que la plupart des hommes croient ne pouvoir fixer
                        l'attention que par du merveilleux. Dès l'âge le plus tendre je fus possédé
                        du desir de m'instruire. À treize ans, j'avois fait dix volumes d'extraits,
                        cinq tragédies, un poëme épique, deux romans, la traduction de la Jésusalem
                        délivrée ; &amp;, ce qui est plus extraordinaire, c'est à dix-huit de jeter
                        tout cela au feu. Jusqu'à trente, même fureur pour les matières économiques
                        sur-tout. La théorie du commerce étoit alors le sujet de mes méditations. Le
                        fruit que je retirai de mes travaux fut de voir combien ce monde étoit mal
                        gouverné. Je plaignis ma patrie, &amp; résolus d'employer dix années à faire
                        le tour de l'Europe, avec le projet de me fixer où l'humanité &amp; la
                        raison auroient elles-mêmes élu leur domicile. Vous le dirai-je ? j'eus
                        par-tout de semblables sujets de chagrin. Là où il y avoit un peu moins
                        d'ignorance, étoit aussi plus de luxe, plus de dissipation ; &amp; là où
                        étoient la simplicité &amp; les restes du vieux âge d'or, on trouvoit une
                        inaptitude universelle. Dans un endroit on dépensoit à toute outrance, en
                        parlant sans cesse économie ; dans un autre, on croyoit enrichir le Prince
                        en appauvrissant les Sujets. Nulle part je n'ai vu les hommes à leur place.
                        Dans un pays, un conseiller au parlement étoit à la tête des finances ; dans
                        l'autre, un officier de cavalerie avoit le département de la marine. J'ai vu
                        un Jésuite ministre de la guerre, &amp; une dame à la tête d'une académie
                        des sciences. Il semble qu'une divinité malfaisante s'amuse à humilier le
                        mérite, à exalter l'ignorance ; à mettre en avant l'ineptie, à employer la
                        frivolité, à lasser la vertu, à écarter le zèle, à aveugler les Souverains,
                        à pousser la médiocrité ; ce qui m'a par-tout affligé, se sont les
                        nombreuses façons de faire des malheureux, &amp; le petit nombre de moyens
                        de les soulager ; ce sont les superbes palais pour amonceler les trésors
                        formés de la sueur des peuples, &amp; les vieilles masures destinées à
                        recevoir ceux de ces mêmes contribuables, épuisés de besoin &amp; de
                        souffrances, recueillis par la publique charité ; les lieux d'amusemens, les
                        spectacles, les jardins, interdits au peuple toujours éloigné, rebuté,
                        proscrit, avili, comme la partie honteuse de l'univers ; &amp; les respects,
                        les hommages, les prévenances, environner les favoris de Plutus, lors même
                        que leurs mains avares retiennent ses dons. J'observai encore que sous des
                        noms différens tout le monde étoit esclave, portoit la livrée, recevoit des
                        gages, &amp; se mouvoit au signe d'une volonté étrangère. </p>
                    <p> Alors je jurai à la liberté une fidélité éternelle, &amp; après avoir
                        remercié le distributeur des biens périssables de ne m'avoir pas donné la
                        richesse, &amp; de m'avoir affranchi de la servitude, je dirigeai mes pas
                        vers ce toit solitaire sous lequel nous sommes. </p>
                    <p> Ce que j'ai rapporté encore de mes voyages, ce sont les portraits de tous
                        les gens estimables que j'ai connus dans les lieux où j'ai fait quelque
                        séjour. </p>
                    <p> Celui de ce militaire à l'uniforme rouge &amp; argent, me rappelle tous les
                        jours le mérite de la vraie philosophie ; c'est un homme d'un grand sens,
                        qui s'est servi de son esprit pour acquérir d'utiles connoissances, &amp; de
                        ses connoissances pour porter le même esprit sur les objets les plus
                        essentiels ; observateur exact, sage, indulgent, étranger à toute espèce de
                        médisance, indocile à la voix de la calomnie, il faut beaucoup pour obtenir
                        son suffrage, &amp; plus encore pour le perdre. Expéditif dans les affaires,
                        vrai dans les conseils, sage dans les projets, il est du petit nombre de ces
                        hommes qui honorent le choix des Rois &amp; que le peuple dans ses besoins
                        met entre l'autorité &amp; lui. </p>
                    <p> Cet ecclésiastique, placé à côté de la fenêtre, est un de ces génies heureux
                        auxquels la nature réserve l'honneur des grandes découvertes. De profondes
                        méditations les initient aux secrets de la science de l'ame ; ils pensent
                        pour plusieurs générations, &amp; leur passage sur la terre est remarqué
                        comme celui des planètes dans la sphère des cieux ; la différence est que
                        ces corps stériles ne font qu'inquiéter un moment la curiosité ; au lieu que
                        ces philosophes bienfaisans laissent des lumières, des exemples, &amp; des
                        vertus. </p>
                    <p> Cette suite de portraits vous fatigueroit. Lorsque l'occasion les ramènera,
                        je tâcherai de les dessiner. </p>
                    <p> Avec leurs principes j'ai rapporté aussi un mépris bien soutenu pour tous
                        les propos, &amp; je comprends sous cette vague dénomination, non seulement
                        ce flux de paroles que l'oisiveté amène, mais aussi les mémoires d'avocats,
                        les gazettes politiques, les couriers mensongers, les pamphlets de Londres,
                        les libelles de la Hollande, le magasin germanique, les journaux de
                        l'Europe, &amp; autres propos imprimés dont chaque nation abonde. J'ai
                        ramassé encore le petit nombre de livres que vous appercevez. Je ne lis que
                        les auteurs qui ont écrit de conviction ; tous les autres se sont joués de
                        la postérité ; votre J. J. Rousseau, par exemple, dont les ouvrages sont un
                        démenti perpétuel donné à ses actions. </p>
                    <p> Mon premier soin fut de me loger selon mes goûts, &amp; de braver les
                        sarcasmes &amp; la routine des architectes. Les uns attaquoient la solidité,
                        les autres la distribution ; ceux-ci l'extérieur, ceux-là les ornemens de
                        mon édifice. On ne vouloit pas me permettre de faire des sottises à mon
                        goût. J'y parvins cependant. Malgré l'âpreté de la censure, je suis venu à
                        bout d'achever la maison ridicule &amp; commode que vous voyez. </p>
                    <p> Ce premier pas fait, mes vues se portèrent sur la manière dont je
                        composerois mon domestique. Je résolus de n'avoir que des femmes, toujours
                        plus exactes, plus propres, plus économes. Pour aller au-devant des
                        réflexions critiques, je pris la mère avec la fille, la tante avec la nièce.
                        Je donne, après cinq ans, des pensions aux vieilles &amp; des maris aux
                        jeunes. Ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter les hommes.
                        Je n'en ai que pour mes chevaux. Nulle communication entr'eux &amp; mon
                        intérieur. </p>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <p> La terre que j'habite est d'un assez grand rapport. Je ne sais en vérité que
                        faire du produit de mes denrées. Je paie cependant la taille de tout mon
                        village. Je fais élever les enfans de ceux qui ont servi mes aïeux, &amp;
                        nous ne connoissons de mendians que cette cohorte indestructible de
                        vagabonds, qui résistent également aux sévérités &amp; aux bienfaits des
                        gouvernemens. </p>
                    <p> Long-tems j'ai calculé si une femme on plusieurs ajouteroient à ma félicité.
                        Quant au mariage, j'en suis encore à ne pas le concevoir. Un petit serrail
                        me paroîtroit plus dans la nature, mais trop difficile à concilier avec
                        l'étude, le travail, les deux passions qui chez moi ont survécu aux autres.
                        C'est la seule raison pour laquelle je n'ai jamais offert d'asyle à tant de
                        filles délaissées que la nécessité condamne au vil ministère des plaisirs
                        que la luxure paie à la misère. </p>
                    <p> Ici Socrate s'interrompit. Il n'étoit que onze heures. Le dîner étoit déjà
                        servi : rien de chaud, point de pain ; des légumes de toute espèce ; des
                        viandes glacées ou fumées, d'une extrême propreté, mais pas un os. Combien
                        il avoit raison de ne pas souffrir sur sa table ces ostéologies si
                        dégoûtantes, &amp; ces débris de la mort &amp; de la destruction des fruits
                        parfumés les remplaçoient ; les cocotiers de l'Inde, les ananas de la Chine,
                        l'arbre d'O-Taïti, les melons d'Espagne, les figues de Provence, les pêches
                        de Montmorency, venoient chez lui presque comme dans leur sol naturel. C'est
                        un préjugé de croire qu'il y ait des climats affectés pour certains fruits.
                        Le soleil &amp; l'eau sont par-tout. L'art nous apprend à graduer leur
                        action. </p>
                    <p> Le Vicomte s'apperçut que le philosophe mangeoit avec un extrême appétit,
                        &amp; qu'il buvoit mieux encore. Il lui sembla même qu'il y avoit dans ses
                        vins trop de recherche, ou plutôt dans ses boissons. Socrate le prévint.
                        J'aime en effet, dit-il, non à troubler ma raison, mais à suspendre son
                        travail. Les liqueurs spiritueuses sont un des beaux présens de la nature :
                        je leur dois la gaîté, la franchise de l'ame, &amp; le nerf de mes
                        compositions. Que deviendroit-on, si on ne les opposoit avec succès aux
                        sombres idées que laissent l'étude de l'homme si imparfait, le tableau de la
                        société si corrompue, l'insuffisance de la philosophie si nulle, contre les
                        vrais chagrins ? </p>
                    <p> Après ce repas, ils parcoururent les jardins. Dans une grotte, non pas ornée
                        de ces tristes coquillages employés dans l'enfance de l'art, mais tapissée
                        de mousse, ils trouvèrent du café. Une jeune fille mise avec une élégante
                        simplicité l'avoit préparé. En attendant son maître, elle s'étoit couchée
                        sur le banc de mousse qui s'étendoit dans l'enfoncement ; le sommeil y avoit
                        surpris ses sens. Ses jupons courts laissoient voir une jambe non frêle
                        comme chez nos peintres modernes, mais modelée d'après ces belles statues
                        grecques. Ils s'amusèrent à respecter son repos ; &amp; après avoir pris
                        cette liqueur dont nous nous sommes fait un besoin, ils continuèrent leur
                        promenade encore quelques instans. Alors Socrate prit congé du Vicomte
                        jusqu'à sept heures du soir, en lui disant : Permettez-moi de vous quitter ;
                        je n'eus jamais la faculté de causer sept à huit heures de suite. Les hommes
                        ne sont pas organisés pour fournir à de si longs entretiens. La honte de
                        paroître stériles leur fait faire à tout moment des excursions sur les
                        défauts d'autrui, ou ramener de fastidieuses répétitions. Je vais vous
                        donner meilleure compagnie. Il le conduisit dans la bibliothèque. </p>
                    <p> Celui-ci de son côté aspiroit au moment d'être seul pour se rendre compte de
                        tout ce qu'il avoit vu depuis quelques heures. Plus d'un rapport entre sa
                        situation &amp; celle de Socrate l'invitoit à l'imiter ; il aimoit sur-tout
                        les vertus indulgentes qu'il s'étoit appropriées ; &amp; il ambitionna ces
                        ressources de l'ame que donne l'étude, &amp; que la retraite conserve. </p>
                    <p> Après avoir médité sur cette douce manière d'exister il parcourut la
                        bibliothèque, dans laquelle il eût désiré un peu plus de choix. Toutes les
                        œuvres de Marmontel s'y trouvoient, par exemple, les tragédies de M. Goethe,
                        l'histoire de Smollit, les neuf volumes de Frugoni, certain éloge de Colbert
                        écrit par une plume financière, les loisirs du Chevalier d'Éon, les mémoires
                        sur la Bastille, le cours d'éducation. Il est vrai que ces ouvrages étoient
                        surchargés de notes qui réparoient un peu cette excessive indulgence. Mais,
                        malgré cela, un homme délicat n'affiche pas certaines liaisons. Respectons
                        le vieux bon-sens des proverbes : <hi rend="italic"> Dis-moi qui tu
                            fréquentes, je te dirai qui tu es </hi> . Si l'on voit souvent un
                        lecteur avec l'Histoire philosophique, on suspectera son respect pour le
                        vrai. On ne confieroit pas une administration à celui qui puiseroit ses
                        principes économiques dans la législation &amp; le commerce des bleds ;
                        &amp; l'homme assis sur les aîles des vents voyageant dans les airs avec M.
                        Thomas, ne sera jamais l'ami de la raison &amp; de la nature. </p>
                    <p> Socrate le surprit à sept heures dans ces réflexions ; &amp; il les lui
                        confia. Loin de défendre avec opiniâtreté les compagnons de sa solitude, il
                        avoua ses torts ; mais il ajouta cependant cette réflexion : Tous les
                        auteurs qui, comme Marmontel, Frugoni, la Harpe, Dorat, &amp;c, &amp;c,
                        &amp;c, n'ont écrit que pour plaire &amp; pour être loués, n'obtiendront de
                        leurs travaux que cette fragile récompense. Je donne des soins à mes champs
                        qui me nourrissent, à mon potager, &amp; à mes vergers ; de tems en tems je
                        vais aussi avec plaisir dans mon parterre, &amp; quelquefois même je fais
                        placer dans mes appartemens un rosier, des œillets, &amp; une riche
                        hyacinthe. </p>
                    <p> On servit le souper. Dans le cours de la conversation, le Vicomte satisfit
                        non aux questions, Socrate en faisoit peu ; mais à l'obligeante curiosité
                        qu'il laissoit percer. Il lui raconta les raisons qui l'avoient fixé dans
                        ses terres ; le génie d'étude qui l'y occupoit ; l'état des sciences en
                        France, &amp; de la littérature à Paris (car il n'y a guère que cela) ; la
                        situation actuelle des affaires politiques ; les suites indécises de la paix
                        ; les querelles entre la Russie ambitieuse &amp; la Porte craintive ; l'œil
                        de l'Europe ouvert sur la part que l'Empereur y prendra ; la brillante
                        administration de ce Monarque, jusqu'ici le moins loué, &amp; le plus estimé
                        des Rois ses contemporains ; la glorieuse vieillesse, mais la vieillesse de
                        Frédéric ; les économies outrées du Danemarck ; la sagesse philosophique des
                        États-Unis ; les troubles lents mais dangereux de la Hollande ;
                        l'anéantissement projeté de la Pologne ; les demi-volontés de l'Espagne,
                        &amp; la fortune veillant sans cesse à la prospérité, à la gloire &amp; à la
                        gaîté des françois. Quant aux personnages que vous avez connus autrefois,
                        ajouta-t-il, si vous me les nommez, je vous apprendrai leur sort. Que fait
                        le vieux d'Alembert ? --- Il raconte. --- Le vieux Francklin ? --- Il
                        radote. --- L'enthousiaste Diderot ? --- Il rumine. --- S. Lambert ? --- Des
                        vers à la décrépite Doris. --- Le réformateur Necker ? --- Des plans
                        d'administration pour l'Europe. --- L'Abbé Raynal ? --- À Neuchâtel les
                        contes qu'il a faits à Berlin. --- Le Lord North ? --- De beaux discours.
                        --- William Pitt ? --- La gloire de son pays. --- Le Prince Potemkin ? ---
                        Le désespoir de ses rivaux. --- Le Baron de Guelberg ? --- Du bien &amp; des
                        envieux. --- Le Chevalier Acton ? --- Tout pour son Roi, tout pour la
                        marine, assez pour les arts, rien pour lui. --- Les quatre bourgeois
                        d'Amsterdam ? --- D'inutiles efforts pour rendre leurs compatriotes heureux.
                        --- Le Sh... ? --- Pitié. --- Le Duc ? --- Horreur. --- Le Comte de *** ?
                        --- Rire. </p>
                    <p> Quoique le Vicomte fît oublier à Socrate l'heure de son sommeil, il fallut
                        cependant se séparer. Cet hôte aimable, en le reconduisant à son
                        appartement, lui dit : j'ignore vos usages ; voici la clé d'une chambre
                        voisine, où vous trouverez, si cela peut vous plaire, une jeune personne
                        assez complaisante pour m'aider à faire les honneurs de chez moi. </p>
                    <p> Le Vicomte, plus surpris de ce dernier trait que de tous les autres, le
                        remercioit d'une attention si peu commune ; mais il avoit déjà disparu.
                        C'étoit outrer peut-être les devoirs de l'hospitalité. Observons cependant
                        que Socrate avoie beaucoup lu, beaucoup voyagé ; pris des divers pays les
                        usages les plus commodes : or, il est sûr que des nations policées lui
                        fournissoient de quoi justifier cette politesse asiatique. </p>
                    <p> M. de Barjac, bien résolu de ne faire aucun usage de la clé, se couche,
                        &amp; lisoit les Incas pour hâter le sommeil tardif. Ses yeux furent
                        fatigués avant qu'il eût envie de les fermer. Ne pouvant s'endormir, &amp;
                        ne voyant pas pourquoi il résistoit à la curiosité d'entrer dans cette
                        chambre, il se lève, &amp; y pénètre sur la pointe du pied. Sur un lit, dont
                        les rideaux étoient de gaze, reposoit une jeune fille plongée dans le
                        sommeil. De longues paupières noires trahissoient la couleur &amp; la beauté
                        de ses yeux. Son sein, à moitié découvert, obéissoit à une respiration un
                        peu agitée. Un de ses bras étoit passé au-dessus de la tête, &amp; l'autre,
                        étendu à côté d'elle, tenoit un mouchoir d'une blancheur éclatante. Il n'y
                        avoit sur la toilette ni rouge, ni poudre colorée, ni parfums, ni toutes ces
                        inventions réparatrices d'une beauté qui a besoin des secours de l'art. Des
                        corbeilles de fleurs embaumoient l'air de la chambre, ou peut-être étoit-ce
                        l'haleine de cette charmante inconnue. </p>
                    <p> Le Vicomte pose la lumière sur la table, &amp; la contemploit avec la
                        satisfaction qui naît de l'accord parfait des belles proportions, &amp; non
                        avec la flamme du desir. Mais sans doute l'éclat de la lumière importuna ses
                        yeux délicats ; car elle ne tarda pas à les entre-ouvrir. Dès qu'elle
                        apperçut un homme, elle se couvrit le visage, &amp; se déroba toute entière
                        à ses yeux. </p>
                    <p> Il entre-ouvre son rideau, &amp; croit devoir rendre le calme à sa pudeur
                        allarmée. Elle lui tend la main, mais n'ose répondre, ni soutenir ses
                        regards. Un simple taffetas les séparoit. Dans un instant il est à ses côtés
                        ; elle lui fait signe de la délivrer du jour. Il obéit, &amp; revenant, elle
                        le reçoit dans ses bras. </p>
                    <p> Le plus vif de ses desirs n'étoit peut-être pas, dans ce moment, celui de la
                        connoître, mais au moins ce fut celui qu'il se pressa de montrer. Alors elle
                        lui apprit qu'elle étoit circassienne ; que Socrate dans ses voyages,
                        l'avoit achetée à Smyrne, avec deux autres ; que jamais liberté ne valut
                        leur esclavage ; qu'il n'exigeoit pour lui-même aucune complaisance ; mais
                        que lorsque des étrangers, d'une certaine façon, le venoient voir, il étoit
                        flatté quand elles vouloient le recevoir dans leur lit ; qu'il avoit
                        toujours la délicate attention de leur faire voir auparavant ses hôtes.
                        S'ils leur répugnoient, il ne donnoit pas de clé. Je vous avoue,
                        ajouta-t-elle, que je vous ai vu dans le jardin, après dîné, &amp; sans
                        peine je l'ai laissé maître de mon appartement. </p>
                    <p> Le Vicomte, qui ne s'attendoit pas à cette déclaration, y répondit par le
                        baiser le plus tendre ; &amp; comme il étoit difficile de ne pas aller plus
                        loin : vous comprenez, dit-elle, à quel point vous êtes maître de mes
                        foibles charmes ; mais ne trouvez-vous pas que cette manière européenne est
                        un peu triviale ? je crois que sur ce point vous pouvez prendre des leçons
                        de l'Asie. Il se laisse instruire. Depuis, il a souvent raconté qu'il
                        n'avoit joui que de ce moment. Il n'y a point de langues dans lesquelles ne
                        perdent ces sortes de détails. Chaque lecteur sensible &amp; exercé doit
                        venir au secours de l'écrivain. Heureux ceux qui le surpassent </p>
                    <p> Trois heures s'écoulèrent dans ces douces épreuves, après lesquelles il
                        passe dans son appartement, où le sommeil l'attendoit. </p>
                    <p> Les rayons du soleil étoient déjà assez brûlans lorsqu'il descendit chez
                        Socrate, livré depuis long-tems aux charmes de l'étude. Vous avez, lui
                        dit-il, une manière de recevoir les gens qui embarrasse un peu leur
                        reconnoissance. --- Je vous entends ; on invite à un concert, à une fête ;
                        vous n'aimez peut-être ni la musique, ni la danse. Les législateurs ont
                        revêtu de l'apparence du crime l'acte le plus saint aux yeux de la nature,
                        le plus innocent à ceux de la loi, le plus utile à la société. Il ne m'a
                        jamais offert qu'un bienfait de la Providence, qui avoit manifesté ses vues
                        conservatrices dans notre riche organisation. Au reste, je n'aspire pas à
                        changer les idées générales ; je me contente de me soustraire à la tyrannie
                        du préjugé. Mais j'ai à vous entretenir d'un sujet plus important. C'est
                        d'un projet qui intéresse la félicité générale, l'ouvrage de dix années de
                        combinaisons. Par quelle voie peut-on aujourd'hui parvenir aux Puissances de
                        la terre ? --- Je ne vous répéterai pas les lieux-communs exagérés sur le
                        prétendu pouvoir des femmes. L'Europe a dans ce moment de grands Rois, &amp;
                        sur-tout de grands ministres, fort à l'abri de cette foiblesse. L'obstacle à
                        surmonter vient de ce que les agens de la chose publique ne peuvent guère
                        suspendre le cours journalier de leurs travaux ministériels, pour détourner
                        leur attention sur des objets étrangers. Je vous conseillerois de vous
                        adresser à l'Empereur, non que les dépositaires de sa confiance soient
                        supérieurs à ceux des autres cours ; mais il n'admet pas les formes lentes,
                        si propres à favoriser la paresse ou la médiocrité, à lasser le zèle ou le
                        génie. Le Roi de Prusse accueille volontiers les projets en faveur du peuple
                        ; mais il décide militairement, &amp; la raison, qui veut au moins
                        développer ses vues, ne s'accommode pas de la jurisprudence expéditive des
                        camps. La France n'a jamais un moment pour ces sortes d'examens : les fêtes,
                        les emprunts, les traités &amp; les chansons, les modes &amp; la guerre
                        l'occupent trop essentiellement. --- Voilà bien des difficultés ; mais point
                        encore assez pour décourager un patriote. Fixez les yeux sur ce portrait :
                        c'est celui du Comte Panin. Que n'a-t-il pas eu à combattre Son active
                        patience a triomphé. Lui conseilloit-on un séjour dans ses terres ? il
                        cherchoit, pendant cet exil poli, de nouveaux remèdes aux besoins de l'état.
                        On le rappelloit ? loin de songer à la vengeance, la passion des ames
                        vulgaires, de nouveaux succès désespéroient ses ennemis. Cet autre portrait
                        représente M. de Malesherbes. On a loué sa retraite courageuse, quand il a
                        vu les entraves qu'on s'empressoit de mettre à son amour pour l'humanité. Je
                        respecte, avec la France, les qualités de ce Ministre philosophe ; mais j'en
                        excepte une démission précipitée. N'étoit-il pas plus héroïque d'accoutumer
                        peu-à-peu l'oreille des Rois à la vérité, que de se mettre hors d'état de la
                        leur faire entendre ? Je n'imiterai pas ces hommes célèbres ; &amp; je
                        lasserois l'indifférence des cours &amp; la paresse des Rois, si je n'avois
                        oublié leur langage. Avec quelle efficacité vous me remplaceriez --- Il m'en
                        coûte de vous refuser ; mais j'ai juré à la raison de ne jamais donner une
                        heure à la moindre affaire. Les Souverains sont ingrats ; les ministres
                        rassasiés de projets d'améliorations ; les hommes incorrigibles. J'ignore
                        sur quoi portent vos idées ; mais, croyez, ô le meilleur des hommes que la
                        société résistera toujours à l'harmonie qu'on voudra lui rendre. L'espèce
                        humaine n'est pas faite pour être bien. Il lui faut des Denis, des
                        tremblemens de terre ; des Maupeou, des pestes ; des Cromwel, des guerres ;
                        des Terray, des impôts. Voyez l'Angleterre, au faîte de la prospérité,
                        rassasiée d'opulence &amp; d'orgueil ; elle a amené sa décadence par toutes
                        sortes de moyens. Il est douteux que la vie soit un bien : mais, à coup sûr,
                        ce bien n'est rien, si on le consacre à autre chose qu'au plaisir.
                        L'ambition est une absurdité, la gloire un accès de folie, le zèle
                        patriotique une espèce de délire, la sagesse un hasard heureux la vertu, un
                        défaut d'occasion. </p>
                    <p> Socrate, plus ému de compassion que révolté de cet amas indécent de fausses
                        idées, les reprit avec douceur, les combattit avec avantage, &amp; démontra
                        au Vicomte que le plaisir étoit la récompense du bien, &amp; non un bien
                        lui-même. </p>
                    <p> Cet entretien les conduisit jusqu'au moment du départ du Vicomte, pénétré de
                        respect pour la haute sagesse de Socrate, &amp; de confiance dans son
                        indulgente bonté. Il emporta le projet, &amp; promit de revenir lui en
                        rendre compte, quand il l'auroit médité. </p>
                    <p> Coraly, qui lui avoit demandé l'heure de son retour, se trouva sur le
                        chemin. Les petits soins soulageoient son impatience : c'est un plaisir
                        très-vif de raconter celui qu'on a eu. M. de Barjac eut cependant
                        l'attention d'oublier l'anecdote de la circassienne. Coraly l'écouta avec
                        une attention qu'elle ne donnoit pas ordinairement à ces sortes de détails,
                        &amp; montra un désir moins ordinaire encore de connoître un sage. Elle
                        remit au Vicomte une lettre de Madame de *** qui le prévenoit de sa visite
                        pour le lendemain. En effet, elle arrive, accompagnée du Baron de W. </p>
                    <p> Ils trouvèrent sa maison très-commode. Quatre appartemens complets donnoient
                        dans un vaste sallon à l'italienne. Chaque appartement avoit un bain, une
                        petite bibliothèque, un jardin, &amp; une porte sur la campagne. On ne
                        dînoit jamais ensemble ; mais on y soupoit toujours. Des veillées
                        délicieuses, prolongées bien avant dans la nuit, suivoient le souper : on
                        retrouve ici la distribution des momens, comme chez Madame de Lanove. Ce fut
                        dans une de ces veillées que Madame de *** acquitta son engagement avec le
                        Vicomte, de lui raconter les évènemens qui avoient amené sa retraite. Elle
                        eut la délicatesse de choisir un soir où Coraly, incommodée d'un gros rhume,
                        avoit été forcée de se coucher de bonne heure, &amp; commença en ces mots. </p>
                    <p> « Mon père avoit mangé au service un patrimoine assez médiocre. L'éducation
                        d'une nombreuse famille est un lourd fardeau. Il l'allégea en me mettant
                        avec un frère chez une grand'mère pleine d'humeur &amp; de bonté. J'avois
                        onze ans, &amp; mon frère treize. Nous ne connoissions d'autre plaisir que
                        de lire. Le hasard nous découvrit, dans le garde-meuble, un vieux coffre
                        plein de livres, parmi lesquels il s'en trouva qui nous apprirent ce que
                        nous ne devions pas savoir ; un entr'autres alluma ma curiosité, au point
                        que je perdis ma vertu, &amp; le préjugé seul me conserva l'innocence. Il ne
                        faut pas confondre ces deux choses. Nous eussions même été plus loin ; mais
                        la nature, tardive dans mon frère, suppléa pour ce moment à la sagesse que
                        nous n'avions ni l'un ni l'autre ». </p>
                    <p> « On nous menoit passer quelques mois à la campagne : j'y connus M. de
                        Chalmazel. De la fortune, point de conduite ; de l'esprit, peu de bon-sens ;
                        de la gaîté, pas de ressources. Ma figure lui plaît. Il s'avise de me
                        demander en mariage ; on se défait de moi bien vîte ; je suis promise, à
                        condition cependant qu'il me mettra au couvent pendant deux années ». </p>
                    <p> « Quelques jours avant la célébration, il me demande si la retraite ne
                        m'ennuyoit pas d'avance. Je crus pouvoir le lui avouer. --- Il y auroit un
                        moyen de l'éviter ; mais peut-être vous y refuserez-vous ? --- Cela dépend ;
                        quel est-il ? --- Lorsqu'on se marie, il faut que la nature soit d'accord
                        avec la loi ; c'est ce qu'on appelle être nubile. Si j'étois sûr que vous le
                        fussiez, vous échapperiez aux langueurs de cette solitude. --- Mais comment
                        savoir cela ? --- En me traitant aujourd'hui comme votre époux --- j'ignore
                        en vérité ce que c'est ; mais si cela doit nous rendre plus heureux,
                        pourquoi m'y opposerois-je » ? </p>
                    <p> « Comme en effet je ne m'opposai à rien, il sut tout, &amp; m'assura que je
                        pouvois très-bien me dispenser du couvent. Je m'en étois déjà doutée. À
                        cette nouvelle, ne me sentant pas de joie, je courus, dans mon transport,
                        faire part à ma mère &amp; à mes sœurs de cette précieuse découverte.
                        Ébahies, confondues de ma naïveté, elles me demandent ce que je voulois
                        dire. Alors je racontai tout. Mes sœurs, plus âgées que moi, rougissoient,
                        ma mère affligée va consulter son mari. Je laissois mes sœurs gronder,
                        lorsque M. de Chalmazel entra. Mon extrême gaîté s'accordoit mal avec les
                        projets qu'il rouloit dans sa tête. Il passe dans le cabinet de mon père,
                        &amp; lui fait une double proposition. La première étoit de convertir mon
                        douaire dans une pension ; l'autre, de reprendre sa parole. Ma mère,
                        furieuse, l'accable de reproches mérités, non pour ce qu'il offroit, mais
                        pour avoir abusé d'une enfant &amp; prévenu la nature, la loi &amp;
                        l'église. Il voulut nier ; mais quand il sut que mon étourderie avoit tout
                        divulgué, il avoua que l'incroyable facilité qu'il avoit trouvée ne le
                        laissoit pas maître de ses craintes pour l'avenir, &amp; de ses inquiétudes
                        sur le passé. La pension tentoit mes parens : après quelques calculs plus
                        indécens que ce que j'avois fait, des arrangemens assez mal assurés, on
                        rendit la parole à Chalmazel. Je partis pour un couvent, accompagnée des
                        vœux les plus sincères pour qu'une bonne ou mauvaise vocation terminât le
                        cours de mes imprudences, &amp; ensevelît ce qu'on appelloit ma honte, &amp;
                        ce qu'intérieurement j'appellois mon triomphe. Peut-être imaginez-vous que
                        c'étoit indiscrétion, folie de ma part. Non, tout étoit prévu &amp;
                        réfléchi. M. de Chalmazel m'avoit inspiré une aversion subite, en me faisant
                        connoître l'amour : je m'avisai de ce bizarre expédient pour échapper au
                        joug que je devois porter avec lui. On a si souvent consacré cette fleur au
                        plaisir étoit-ce donc si mal de s'en servir une fois pour éviter l'esclavage
                        ? » </p>
                    <p> « Après quelques mois passés &amp; perdus dans le cloître, je m'occupai
                        sérieusement des moyens d'en sortir. J'y avois une amie, encore plus pressée
                        que moi, &amp; enchantée de rencontrer une compagne d'aventures. Elle avoit
                        sur moi un grand avantage ; c'étoit un amant qui l'idolâtroit. Ce n'étoit ni
                        sa faute, ni la mienne, si mon cœur étoit oisif. L'amour vint à notre
                        secours, &amp; me présenta lui-même un jeune homme qui sembloit fait pour
                        plaire. C'étoit le neveu de la supérieure du couvent avec qui j'étois
                        lorsqu'on l'amena à son parloir. Je dis que l'amour me le présenta lui-même,
                        car à la première vue mon cœur s'émut. Je crois cependant que c'étoit plutôt
                        besoin de position qu'un vrai sentiment. Je m'empresse de mettre mon amie
                        dans cette confidence. Elle y admet son amant. Déjà les messagers de l'amour
                        trompent la sévérité des grilles. Je vous fais grace de la correspondance de
                        toute cette belle intrigue, ou plutôt cet enfantillage amoureux.
                        Transportez-vous tout d'un coup dans une chaise de poste, d'où nos aimables
                        ravisseurs nous déposèrent sur la route d'Allemagne. Notre premier séjour
                        fut dans une ville étrangère. Je n'avois pas entrevu mon amant, depuis la
                        visite à sa tante : il me parut gauche, embarrassé, &amp; perdoit tout, à
                        côté de celui de Julie. C'est le nom de mon aimable &amp; imprudente
                        compagne ». </p>
                    <p> « Tout-à-coup, au milieu du souper, il se met à pleurer, &amp; reproche à
                        son camarade de lui avoir conseillé une pareille sottise. Je vous l'avouerai
                        ; quand je vis les grimaces &amp; les larmes de ce grand dadais, il me prit
                        un sourire dont je ne fus pas maîtresse. Nous l'envoyâmes coucher, &amp;
                        tînmes conseil. Le plus sage étoit de lui laisser ignorer notre destinée.
                        Pendant qu'il dormoit ou se désespéroit, (c'est-à-peu-près égal aux sots)
                        nous partîmes, &amp; lui laissâmes une lettre, dans laquelle nous
                        l'exhortions à prendre le coche, &amp; à aller expier sa faute dans une
                        maison de Capucins, digne retraite des hommes de son courage » </p>
                    <p> « Cependant le remords &amp; la réflexion, qui ne tardent pas à se réunir
                        dans un cœur coupable, m'éclairèrent sur l'horreur de mon sort. Il ne nous
                        restoit que sa ressource ordinaire aux personnes dans notre situation, la
                        comédie. Nous nous informons des cours d'Allemagne où il y avoit encore un
                        spectacle françois. La cour de Hesse étoit la seule. Nous nous rendons à
                        Cassel, ville charmante, où l'on jouit de la liberté dont on parle ailleurs.
                        Nous prenons langue. Un bavard officieux, l'ami né de tous les inconnus,
                        nous dit qu'il faut intéresser en notre faveur le directeur des spectacles,
                        homme d'esprit, mais sec, froid, un peu haut. On ajouta à ce portrait
                        quelques défauts propres à nous consoler si nous ne réussissions pas. Mais
                        on nous apprit aussi qu'il aimoit les femmes, &amp; que, s'il avoit
                        quelquefois tort avec elles, elles avoient toujours raison avec lui ». </p>
                    <p> « Nous allons le voir. Il nous reçoit avec des égards, écoute avec
                        attention, &amp; nous parle avec un grand sens. Il nous mit sous les yeux le
                        tableau le plus effrayant, mais le plus vrai de la périlleuse carrière où la
                        nécessité alloit nous jeter ; de la jalousie que réveillent les succès,
                        &amp; de la honte qui suit la nullité de talens ; de la difficulté de vivre
                        dans une société où il y a ordinairement plus de gaîté que de délicatesse.
                        Il termina son discours par cette phrase que je n'ai jamais oubliée : Mon
                        devoir est de vous éclairer, puisque vous êtes sans expérience ; &amp; de
                        vous aider, puisque vous êtes dans le malheur. Nous le remerciâmes, après
                        lui avoir observé que les positions nous commandoient souvent, &amp; qu'un
                        repentir stérile ne remédioit pas à la nécessité. Lorsqu'il nous vit
                        absolument décidées, il nous consola par le portrait du nouveau Souverain
                        sous lequel nous allions vivre ; après le plus bel éloge, il ajouta : ce
                        n'est pas le plus aisé à contenter ; mais c'est le meilleur des maîtres à
                        servir ». </p>
                    <p> « Nous voilà donc admises dans cette troupe, le meilleur ensemble qui jamais
                        ait été en Allemagne. Sans posséder de grandes connoissances de détail, le
                        public a un tact d'instinct qui le trompe rarement. L'usage de ne jamais
                        applaudir sauve à la médiocrité des instans bien désagréables. Si ce silence
                        affoiblit les talens formés, les huées ne découragent pas aussi les talens
                        novices ». </p>
                    <p> « Alors se trouvoit dans cette ville, par une suite d'aventures étrangères à
                        notre sujet, une actrice françoise, célèbre dès son aurore, &amp; dont
                        Melpomène avoit avoué les premiers essais. Elle avoit reçu de la nature une
                        pénétration vive, de l'énergie dans l'expression, de la dignité dans le
                        maintien. À son début, sa vertu fit autant d'éclat que son talent. L'un
                        &amp; l'autre s'affoiblirent. La première dégénéra même tout-à-fait, par un
                        goût que l'on n'explique pas. Cette trop fameuse Sophie, je ne dirai pas
                        s'attacha, mais s'acharna à moi. C'étoient les soins les plus empressés, les
                        attentions les plus délicates, l'art de prévenir les moindres desirs. Vous
                        le dirai-je ? elle me séduisit. Son esprit me fit illusion, &amp; j'en
                        demande pardon à la nature, mais il n'est pas possible de la tromper avec
                        plus d'adresse ». </p>
                    <p> « Ce genre de distractions me sauva de la perfidie des hommes, ou de leur
                        tyrannique empire. Les querelles de la comédie françoise ayant rappellé à
                        Paris mon amante, je l'y accompagnai. Julie passa dans le Nord, où
                        d'illustres folies l'ont conduite à une haute fortune. Elle gouverne
                        maintenant la cour &amp; les petits états d'un Souverain ». </p>
                    <p> « Arrivée à Paris, sous un nom supposé, le besoin m'instruisit à la
                        prudence. Je me mis sous les conseils d'un vieux abbé qui me donna des avis,
                        &amp; d'un archevêque jeune, aimable, généreux, plein d'usage. Je remerciai
                        la Providence de l'avoir choisi pour l'instrument de ma fortune. Il
                        s'apperçut que j'enveloppois mon desir de lui plaire de tous les ménagemens
                        dus à son état. J'étois comblé de ses bienfaits. Il m'accordoit tous les
                        momens que la cour &amp; l'église ne lui prenoient pas. Une seule chose
                        m'inquiétoit. Malgré son amour &amp; ma docile reconnoissance, je ne lui
                        appartenois point encore. Sans être pressée, il y a cependant une réflexion
                        humiliante pour l'amour-propre dans les lenteurs d'un homme qui manifeste
                        d'ailleurs ses projets d'une façon si marquée. J'examinois si c'étoit une
                        timidité ecclésiastique qu'il fallût aider, &amp; il me sembla plutôt
                        entrevoir un embarras qu'il falloit excuser. Dans le doute, je laissai faire
                        au tems. Il m'apprit ce qu'assurément j'étois loin de soupçonner dans un
                        homme de son état. Mon joli prélat, plein de graces, de belles qualités,
                        d'esprit même, étoit nul. Un moment de vanité me fit croire qu'il étoit
                        peut-être trop modeste ; l'expérience d'une longue &amp; triste nuit me
                        prouva que je ne l'étois pas assez. Je pris mon parti sur cette espèce de
                        platonisme. Ma destinée de ce côté étoit vraiment singulière. Si vous voulez
                        vous reporter à l'âge de onze ans, &amp; me suivre dans mes différentes
                        aventures, vous avouerez que plus d'une fois j'ai joué de malheur. J'en
                        excepte cependant... Une fortune assez considérable compensa amplement cette
                        imperfection physique. J'en connus le prix avec mon Abailard, parce que
                        j'appris dans ses conversations à jeter les yeux sur l'avenir ». </p>
                    <p> « Cette liaison dura trois ans. Une dignité éminente l'enleva à mon boudoir.
                        Je jurai une fidélité éternelle à son ombre, &amp; lui ai long-tems tenu
                        parole ». </p>
                    <p> « En revenant sur le passé, je vis la nécessité de la faire oublier. La
                        dévotion étoit un moyen trop triste &amp; trop bannal ; un bureau d'esprit,
                        trop ridicule &amp; trop borné ; le jeu, trop vil &amp; trop pénible ; la
                        chymie, trop incertaine &amp; trop coûteuse. La manie des esprits me parut
                        plus moderne, plus piquante, concentrée dans un monde plus choisi. J'augurai
                        bien du succès de cette secte, parce qu'elle étoit déposée dans des livres
                        inintelligibles, &amp; sur-tout prêchée par des apôtres semblables aux douze
                        fameux. Alors j'appris un catéchisme inintelligible, &amp; dès-lors
                        excellent. Je m'étudiai à parler sans rien dire, à raisonner sans conclure,
                        à définir sans clarté ; c'est la clé de cette science mystérieuse. Mes
                        progrès furent rapides. Durant les premières années, je me bornois
                        scrupuleusement aux esprits ; depuis, j'y ai mêlé de la teinture d'or
                        hermétique, des élixirs d'immortalité ; des promesses de guérison, du thé
                        laxatif, des semi-prophéties, de petits prodiges. Tout cela prend. Il
                        manquoit à ma méthode un certain degré d'utilité. J'y suis parvenue. C'est
                        un secret réservé pour un bien petit nombre d'hommes. J'en ai fait
                        l'expérience, il y a quelques jours, avec succès. En disant ces derniers
                        mots, elle laisse tomber sur le Vicomte ses regards, &amp; termina ainsi le
                        récit abrégé de ses aventures ». </p>
                    <p> Cette confidence de ma vie entière, dit-elle encore au Vicomte, me
                        vaudra-t-elle de votre part une complaisance ? Je meurs d'envie de voir
                        votre maîtresse de quinze ans. Il lui promit de la lui présenter le
                        lendemain au déjeûné. </p>
                    <p> Coraly en effet y parut. Ses cheveux du plus beau cendré &amp; sans poudre
                        étoient noués sur sa tête avec un ruban lilas ; une lévite marquoit sa
                        taille svelte &amp; élancée, qu'une ceinture de la même couleur coupoit avec
                        grace ; une double gaze couvroit, mais ne cachoit point, un sein que son
                        corset emprisonne sans le soutenir. Son regard regard étoit doux, modeste,
                        &amp; non embarrassé. Elle prend son ouvrage, répond avec justesse, écoute
                        avec intérêt, &amp; sourit quand elle l'ose. M. de Barjac, qui vouloit la
                        laisser seule avec Madame de ***, prétexte le besoin de causer avec le Baron
                        de W... ils sortirent. Alors Madame de *** demanda à Coraly si la retraite
                        qu'elle a choisie doit être bientôt embellie par son hymen avec le Vicomte.
                        --- Il n'y pense pas, Madame ; &amp; s'il y pensoit, je saurois l'en
                        distraire. Une fille comme moi ne peut rien gagner à un semblable parti,
                        &amp; lui peut tout y perdre. Si j'étois sa femme, il seroit honteux de me
                        produire ; étant sa maîtresse, il en sera flatté. --- Ce titre, que l'amour
                        excuse, trouve difficilement grace aux yeux de nos préjugés. --- Ah, Madame,
                        comme je ne veux exister que pour lui, peu m'importe à quel titre J'ai
                        besoin de son cœur, &amp; non du suffrage d'un univers qui ne m'est rien. Il
                        est libre ; je le suis aussi ; la nature nous absout ; le reste disparoît à
                        mes yeux. --- On vous a donc accoutumée à des lectures bien philosophiques ?
                        --- Je n'ai presque jamais lu. Je soupçonne quelquefois que c'est la raison
                        pour laquelle je pense ainsi. --- Puisque vous êtes si franche, dites-moi si
                        d'autres liens équivalent à celui que vous rejetez ? --- J'ignore, Madame,
                        quel intérêt vous avez à me faire une question qu'on ne fait guère ; je vous
                        y répondrai cependant. Non, Madame nous n'en sommes pas à ce degré de
                        liaison ; mais j'y viendrois sans peine, si je croyois ajouter un degré à ma
                        félicité. Mon ami est si digne de toute espèce de sacrifices, que je n'en
                        rougirois ni devant le ciel, ni devant les hommes. --- Quelles sont vos
                        occupations, ma belle Coraly ? --- Nulle, Madame, que d'étudier ses goûts
                        &amp; la façon de lui plaire. --- De quoi vous entretenez-vous ensemble ?
                        --- Du bonheur d'y être ; des douceurs de la vertu, des ressources de
                        l'amitié, &amp;, tant que je le peux, de ma vive reconnoissance. --- Se
                        repose-t-il sur vous du soin de sa maison ? Si je l'en croyois, j'y
                        commanderois en souveraine. --- Pourquoi ne pas monter au rang où il veut
                        vous placer ? --- Parce que je suis une fille simple, chez qui l'on excuse,
                        &amp; que je deviendrois une demoiselle ridicule, à qui l'on ne pardonneroit
                        rien. --- Vous êtes aussi trop modeste. --- Dans ma position, Madame, il
                        faut l'être trop, pour l'être assez. Ce n'est peut-être qu'à cela que je
                        dois l'honneur que vous me faites aujourd'hui. --- Vos principes
                        m'enchantent, il ne tiendra qu'à vous qu'ils ne vous donnent en moi une amie
                        sincère. --- Quand on ne s'attend à rien, on est facile à contenter. Outre
                        la différence de nos états, vous ne trouverez point en moi, Madame, un
                        retour d'amusement que votre esprit aimable vous donne droit d'exiger de
                        tous ceux avec qui vous vivez. </p>
                    <p> À ce moment, le Vicomte rentra. Il ne put s'empêcher de voir dans les yeux
                        de Madame de *** une grande surprise &amp; un nuage de jalousie. Elle
                        triompha vîte cependant de ce petit mouvement involontaire, &amp; le
                        félicita de posséder un cœur aussi pur &amp; aussi sensible, en le priant de
                        leur laisser continuer cet entretien ; mais ils furent une seconde fois
                        interrompus. Un courier annonça la nouvelle de l'arrivée du Prince Koroki,
                        venant voir Madame de F***. Il faisoit demander la permission de dîner chez
                        le Vicomte, quoiqu'il n'en fût pas connu. Celui-ci lui envoya une voiture.
                        Je ne le connois point, dit-elle. --- Et moi, de réputation seulement. Je
                        sais qu'il croit aux possibilités ; mais je sais aussi que, souverain d'une
                        principauté en Pologne, il rend ses vassaux heureux. Ne le mystifiez pas, je
                        vous en supplie ; le seul laboratoire de votre château qu'il faille lui
                        faire voir, est le sallon des métamorphoses. Madame de ***, vivement piquée,
                        ne parut pas comprendre. --- Il commande, répondit-elle, il gouverne ; c'est
                        assez pour qu'il préfère une agréable flatterie à une vérité utile ; il
                        suffit de la dire à ces Messieurs, pour qu'ils s'imaginent qu'on les abuse.
                        D'après le portrait que vous m'en faites, je voudrois le sauver ; mais je me
                        perdrois sans le servir ; &amp;, malgré ce qu'il m'en coûte, il faut que je
                        le sacrifie. --- Il n'en est pas des Princes comme des autres : leur exemple
                        entraîne ; les tromper, c'est inoculer tout un pays. --- Eh bien faisons-en
                        l'expérience. Parlez-lui le langage de la raison ; vous échouerez Je
                        parlerai celui des illusions, il jurera par mes paroles. Vous ne connoissez
                        pas les charmes qu'a l'erreur pour les trois quarts de la terre. </p>
                    <p> Pour décider la question, on résolut avec quel empressement le Prince iroit
                        au-devant de la lumière. </p>
                    <p> Pendant qu'il étoit encore sur les grands chemins, Madame de *** désira voir
                        la maison du Vicomte. Elle entre d'abord dans son attelier littéraire. Sur
                        un vaste bureau étoient tous les ouvrages périodiques de l'Europe. Le
                        Magasin de Busching, où il y a tant d'erreurs, quoiqu'il y en ait moins que
                        dans sa Géographie. Les Lettres de Schlotzer, où il y a si peu de goût, si
                        peu de philosophie, tant de fiel, &amp; si peu de pureté de langage ; les
                        Éphémérides de Rome, si ingénieuses &amp; si fatiguantes, où l'on trouve les
                        gentillesses de Catulle, &amp; rarement le bon-sens d'Horace ; le Courier de
                        l'Europe, si lourd quand il se mêle de littérature ; si obscur, quand il se
                        jette dans la politique, Le Mercure, bien écrit, bien frivole, bien vanté ;
                        l'Année littéraire, si pédante, si injuste, si peu instructive ; le
                        Pot-pourri, si négligé, si mordant, si original ; les Mémoires, si
                        froidement éloquens ; les Annales, si paradoxales ; un fatras de feuilles si
                        inconnues, si utiles à connoître, telles qu'un Musæum, un Journal de Nancy,
                        une Bibliothèque Germanique, un Journal de Bouillon, une Gazette de Venise,
                        un Politique Hollandois, &amp;c. Mais c'étoit la manie du Vicomte, ainsi que
                        de recueillir toutes les gazettes, celle de France, qui ne dit rien ; celle
                        de Leyde qui dit tout ; le Courier du Bas-Rhin, Rhéteur politique ; le
                        Courier d'Avignon, qui se nourrit d'amour, de vers, de lettres ; le Courier
                        de Francfort, dont la valise typographique est remplie d'anecdotes
                        hasardées, de nouvelles en l'air, de réflexions triviales, de louanges
                        intéressées, de critiques suspectes. </p>
                    <p> Le bruit des voitures annonça le Prince. Après les premiers complimens, il
                        leur expliqua le but de son voyage. C'étoit la passion de s'instruire d'une
                        science qui anéantit toutes les autres ; il avoit une liste des vases
                        d'élection, distributeurs de la lumière ; s'il l'acquéroit, il vouloit la
                        faire servir au bonheur du monde. </p>
                    <p> Ces vues pleines d'humanité embarrassoient cependant un peu Madame de C...,
                        qui rêvoit aux moyens de ne pas compromettre sa réputation. Elle fut un peu
                        rassurée, lorsque le Prince ajouta : j'ai déjà vu de ces êtres surnaturels ;
                        mais c'est à leur commerce intime que je voudrois être initié. Je dis que
                        Madame de *** fut rassurée, parce qu'en effet il n'y a rien de si aisé que
                        de faire voir à ceux qui ont vu. </p>
                    <p> Le Vicomte gardoit un silence tenace. On vint dire qu'il étoit servi. Le
                        dîner suspendit cette conversation, si orageuse quand on est d'avis
                        contraires, si insipide lorsque tout le monde est d'accord. Le Prince
                        cependant s'en éloignoit à regret ; mais Madame de *** lui disoit, en termes
                        mystérieux, qu'ils étoient dans un lieu inconnu, qu'il faisoit avoir la
                        timidité de la colombe &amp; la prudence du serpent. Il comprit, mangea à la
                        hâte, &amp; cacha fort mal la désobligeante impatience de partir. Le Vicomte
                        qui la partageoit, ménagea leur liberté. Ils montèrent en voiture. M. de
                        Barjac n'avoit pas encore eu le tems d'examiner à fond les projets de
                        Socrate, &amp; s'attendoit à voir quelques nouvelles théories sur l'impôt,
                        un bouleversement dans les finances, un plan de partage. Non, il s'agissoit
                        tout simplement d'une ÉDUCATION NATIONALE. Il proposoit d'établir dans
                        chaque ville, dans chaque bourg, dans chaque village, aux dépens de l'état,
                        des maisons où les pères seroient obligés d'envoyer leurs enfans, depuis
                        cinq ans jusqu'à douze. Les dépenses étoient prises sur les évêchés trop
                        riches, sur les abbayes tout-à-fait inutiles, sur les chapitres devenus
                        scandaleux. Les instituteurs étoient les moines, auxquels on ôtoit ces
                        mascarades noires, grises, blanches, brunes ; les religieuses étoient
                        pareillement appliquées à l'éducation des filles. On apprenoit à lire,
                        écrire, calculer ; on inspiroit la religion, l'amour de la patrie, &amp; le
                        respect pour les mœurs. Quant au latin, à la fable, à la rhétorique, aux
                        vers, à la scholastique, aux syllogismes, on n'en parloit seulement pas.
                        Socrate n'avoit pas cru pouvoir fixer des imaginations de dix ans, avec les
                        monotones leçons d'un pédagogue. C'étoit en travaillant qu'on s'instruisoit
                        ; par-là, les maisons devoient plutôt ressembler à des manufactures actives
                        qu'à des collèges oisifs. Tout étoit prévu, distribué ; il ne s'agissoit que
                        de convertir des fainéans en hommes utiles, &amp; d'illustrer un état, sinon
                        avili, du moins plus que négligé. </p>
                    <p> Ce projet, que je regrette de ne pouvoir transcrire ici tout entier, ajoute
                        beaucoup encore à l'idée que le Vicomte avoit conçue de la bienfaisance
                        éclairée de Socrate ; &amp; dans ce moment il partit pour lui déclarer qu'il
                        acceptoit sa proposition, &amp; étoit prêt à partir pour le présenter aux
                        différens Princes de l'Europe. </p>
                    <p> Socrate enchanté l'embrasse avec reconnoissance. Ils concertent le plan de
                        la route. Ils crurent que si l'Angleterre donnoit cet exemple, le reste de
                        l'Europe le recevroit sans peine. </p>
                    <p> Le Vicomte se rendit donc à Londres, avec Coraly, une femme-de-chambre &amp;
                        deux domestiques. Il s'adresse à M. William Pitt, moins encore à raison de
                        sa célébrité, que de son amour pour le bien. Le jeune ministre approuve le
                        projet dans tous ses points, observant seulement qu'il falloit le modifier
                        selon les climats, les constitutions, les pays. Mais lorsque M. de Barjac
                        lui demande de le porter en Parlement, voici sa réponse : « Les étrangers se
                        méprennent presque tous sur ce grand corps. Ce n'est pas la raison qui le
                        meut, mais l'esprit de parti ; les talens avérés de dix à douze individus
                        n'agissent pas sur l'ensemble. On s'occupe de sa fortune, &amp; non de la
                        patrie. Je proposerai son salut, le remède m'en auroit été révélé par Dieu
                        même : MM. Fox, North sont obligés par état de s'y opposer. Sans cela plus
                        de Parlement, &amp; dès lors plus d'administration ». --- Ainsi donc vous
                        pensez que je ne réussirai pas ? --- Non ; d'ailleurs vous êtes françois ;
                        &amp; quoique nous nous donnons pour de grands philosophes, je vous
                        confierai que la vérité qui nous viendroit des bords de la Seine ne feroit
                        pas de grands prosélytes chez nous. Je vous conseille de passer en Amérique
                        ; on y va aujourd'hui comme à Paris. C'est un pays tout neuf, où
                        l'enthousiasme d'une existence nouvelle favorise ce qu'on y apporte. </p>
                    <p> Le Vicomte s'embarque, dans vingt-deux jours voit les clochers de
                        Philadelphie, se présente chez M. Thompson, lui déroule ses projets. Nous
                        sommes encore un peu dans la confusion, dit celui-ci, &amp; sans argent
                        sur-tout. Il nous arrive assez de transfuges européens, &amp; rarement de
                        piastres. On nous fait en Europe un peu plus d'honneur que nous ne méritons
                        ; mais si vous vouliez repasser dans un demi-siècle, le Congrès vous
                        écouteroit avec plus d'utilité, &amp; pour vous, &amp; pour lui. M. de
                        Barjac remet ses papiers dans son portefeuille, &amp; profite de cette
                        occasion pour voir l'Amérique, qui dévorera notre continent, ou ne jouera
                        jamais un grand rôle dans l'histoire. Il trouve que M. Raynal étoit un
                        discoureur éloquent, &amp; M. Payner un observateur exact. </p>
                    <p> Comme il n'y a que DOUZE LIEUES de l'Amérique en Russie, il s'y rendit,
                        &amp; porta son plan au Prince Potemkin, qui, appuyé sur la cheminée, oublia
                        assez longtems de lui répondre. Enfin, il lui confia que la guerre des
                        turcs, &amp; Madame de S... ; la création d'une marine &amp;
                        l'embellissement de ses terres ; les détails de l'administration &amp; les
                        caprices de ses maîtresses ; l'alliance de l'Empereur &amp; les couches de
                        sa nièce, lui prenoient trop de tems, pour que dans le moment il pût parler
                        à sa Souveraine, de l'éducation nationale ; qu'il en étoit d'autant plus
                        fâché, qu'elle alloit volontiers au-devant des nouveautés utiles. D'après
                        cette réponse, le Vicomte fut à la comédie, c'est-à-dire à la cour, &amp;
                        partit quelques jours après pour Varsovie, espérant davantage du plus
                        aimable &amp; du plus généreux des Monarques. Il aime le bien ; mais il
                        corègne avec un CONSEIL, &amp; tout ce qui exige le concours de ce tuteur
                        sévère, par cela même lui déplaît. On en prévint à tems M. de Barjac qui
                        passa debout, &amp; vint à Berlin. </p>
                    <p> On lui fit tant de questions aux portes, sur sa naissance, son état, ses
                        occupations, sa compagne, ses vues, sa fortune, qu'il crut parler à
                        l'inquisition ; révolté de ces précautions humiliantes, il tourna bride,
                        &amp; n'entre pas même dans Berlin. Il ne tarda pas à se repentir de sa
                        vivacité. Il manqua dans un instant l'occasion de voir la plus belle ville
                        de l'Allemagne, le plus grand Roi de l'histoire, des ministres équitables
                        &amp; savans, des généraux habiles &amp; modestes, des femmes aimables &amp;
                        sensibles ; or il faut faire beaucoup de chemin pour rencontrer tout cela.
                        Il fut droit en Suède, où le Roi ne put pas lui donner audience, parce qu'il
                        faisoit un répertoire, </p>
                    <p> L'accueil qu'il reçut en Danemarck le dédommagea. M. de Gulberg lui répondit
                        que dans ce moment les loix somptuaires les occupoient beaucoup ; mais que
                        dès qu'on se seroit accoutumé à ne plus manger, à ne plus boire, à ne plus
                        rire, on exécuteroit son projet. </p>
                    <p> Cette lettre le détermina à s'embarquer pour la Hollande, où il s'adressa au
                        Stadhouder ; il accepta tout, &amp; il alloit expédier les ordres
                        nécessaires, lorsque le Duc Louis de Brunsvick entra. Piqué de n'avoir pas
                        été consulté, il prit tranquillement la plume des mains du Stadhouder, &amp;
                        la remit dans l'encrier, fit une grande révérence au Vicomte, qui s'apperçut
                        de sa faute, gagna les Pays-Bas, &amp; se montra à la cour de Vienne.
                        J'accepterois volontiers votre projet, lui dit avec bonté le sage Joseph ;
                        mais dans ce moment j'ai besoin de l'argent des moines pour combattre les
                        infidèles. Je ne peux pas faire tant de bonnes œuvres à la fois. Dans
                        l'espace de trois ans, j'ai guéri &amp; consolé le Pape, &amp; purgé mon
                        pays de mendians. Je vais chasser Mahomet des domaines de Jesus-Christ ; le
                        lendemain de mon expédition, je suis à vous. </p>
                    <p> Cet engagement le tranquillise, &amp; lui donne le tems de commencer par
                        Naples, Il s'adresse au premier ministre, M. le Chevalier Acton, homme
                        d'esprit, de tête &amp; de courage. Votre projet est excellent, lui dit-il,
                        pour tous les autres pays ; mais il y a dans celui-ci tant de canaille, que
                        toutes les éducations n'y feroient rien : quant à la noblesse, elle est
                        partout élevée de la même façon. </p>
                    <p> Il se flatte de ne pas entendre les mêmes raisons des successeurs du peuple
                        romain. Le Pape lui fit dire qu'il aimoit les filles, &amp; les marioit ;
                        que l'éducation de leurs enfans regardoit l'avenir, qu'il étoit si las des
                        cours de Bourbon, des affaires de l'Empire, &amp; de la thiare en général,
                        que s'il étoit à recommencer, il la laisseroit à qui voudroit s'en coëffer. </p>
                    <p> On ne lui conseilla pas d'aller à Turin. On y commence par examiner si ce
                        qu'on propose s'est fait autrefois, &amp; si l'on n'en rencontre aucune
                        trace, refusé, comme nouveauté dangereuse. </p>
                    <p> Il s'embarque donc à Livourne pour l'Espagne. Il eut grand soin de n'y pas
                        calculer le revenu des moines. On lui promit la première résolution dans six
                        mois. Chaque incident auroit amené la même difficulté, &amp; une génération
                        toute entière auroit eu le tems de parler, avant qu'on se fût décidé sur son
                        éducation. </p>
                    <p> Il ne lui restoit plus que la France. Il y arrive au mois d'Auguste, après
                        dix-huit mois de course. Un de ses amis lui dit en courant : si vous voulez
                        faire présenter votre mémoire par Coraly, votre succès sera entre ses mains
                        ; mais quand vous aurez obtenu l'admission de votre plan, le Parlement,
                        l'assemblée du Clergé, la Sorbonne vous dégoûteront, à coup sûr, des
                        projets. Ce conseil lui fut confirmé par tant de gens, qu'il prit la
                        résolution de sauver Coraly, &amp; de revoir son hermitage. </p>
                    <p> Si le voyage fut inutile aux bienfaisantes vues de Socrate, il ne le fut pas
                        à l'éducation de Coraly. Une foule d'idées entrèrent dans cet esprit,
                        naturellement observateur. Rien ne lui échappa de ce qui avoit trait aux
                        mœurs, à la société, à la connoissance des hommes ; elle notoit tous les
                        jours dans son journal ce qui pouvoit l'aider à penser, &amp; sur-tout le
                        nom, le portrait, le caractère des femmes &amp; des hommes qu'elle avoit
                        connus &amp; distingués. Sa beauté extraordinaire lui valut des hommages,
                        des flatteries, des douceurs, des déclarations, des prévenances ; cette
                        confusion de sentimens inspirés &amp; oubliés, ne laisse dans les ames
                        honnêtes que de l'indifférence pour ce commerce de phrases, de pièges, &amp;
                        de duperies établi entre les deux sexes dans tous les pays. Mais il y eut
                        aussi des hommes qu'elle distingua, parce que si les prétentions sont une
                        espèce d'insulte, le desir de plaire est un véritable hommage. Parmi ces
                        hommes, étoient le Duc de Morsheim, le Comte de Bruhl, le Prince Svanoski :
                        entre les femmes, la Comtesse Williska, la Marquise de Lante. La première
                        lui avoit offert toutes les qualités qu'on chérit dans une femme ; &amp;
                        leurs sentimens furent si bien d'accord, qu'elles se trouvèrent s'aimer
                        tendrement, quand elles croyoient ne faire encore que se connoître. Le Duc
                        de Morsheim avoit à-peu-près tout ce qui rend estimable &amp; dangereux ;
                        une de ces figures qui n'échappent pas même à l'œil le plus chaste. Il étoit
                        pour le Vicomte, ce que Madame de Williska étoit pour Coraly. </p>
                    <p> Telle fut la situation de leurs ames lorsqu'ils arrivèrent chez Socrate, à
                        qui leurs lettres n'avoient pas laissé ignorer le peu de succès de ce
                        voyage. Une plus grande affliction tes attendoit. Depuis trois jours il
                        composoit avec la mort, dont il vouloit arrêter la faulx jusqu'au retour de
                        ses amis. À leur aspect, il l'oublia entièrement : vous venez, leur dit-il,
                        recueillir mes derniers soupirs. S'il étoit posible de regretter le bien
                        qu'on a voulu faire aux hommes, je regretterois les deux dernières années de
                        ma vie que je pouvois goûter au sein de la nature &amp; de l'amitié. Celui
                        qui nous fait naître &amp; mourir à son gré, en ordonne autrement. Je ne
                        porte devant son trône éternel ni murmures, ni demande importune ; il
                        m'accorde le plus grand des bienfaits, une mort paisible. Je ne crains pas
                        plus de cesser d'être que je n'ai desiré d'exister. Il me semble que je n'ai
                        plus la possibilité de souffrir. J'emporte avec moi l'idée de n'avoir fait
                        de mal à aucun homme, &amp; d'avoir toujours désiré contribuer au bonheur de
                        l'espèce. </p>
                    <p> Chaque mot qu'articuloit sa mourante voix, descendoit dans l'ame de Coraly,
                        &amp; y portoit un sentiment profond de douleur, qui se soulagea enfin par
                        un torrent de larmes. Elle les dévoroit sous son mouchoir, pour ne pas
                        annoncer à Socrate la raison qui les faisoit couler. </p>
                    <p> Alors il fit venir une cassette dépositaire de ses volontés dernières. Il en
                        confia l'exécution au Vicomte ; il le pria d'approcher, &amp; lui dit
                        quelques mots à l'oreille ; son visage devint plus calme ; il demanda
                        quelques gouttes d'un elixir. Après les avoir prises, il sembla avoir
                        recouvré plus de force ; il fit une prière à la nature, souvent interrompue
                        par les sanglots de ceux qui l'environnoient. Il pria Coraly d'approcher, la
                        serra dans ses bras, lui recommanda la sagesse, &amp; lui fit promettre de
                        ne jamais se plaindre de lui, dans quelques circonstances que l'avenir la
                        plaçât. </p>
                    <p> Maintenant, leur dit-il, éloignez-vous ; je n'ai plus que quelques minutes à
                        exister. Laissez-moi me recueillir dans le sein de l'être des êtres. Ses
                        domestiques se retirèrent. Le Vicomte resta. Coraly, derrière sa chaise,
                        étouffoit ses larmes. </p>
                    <p> Il parla seul alors. Voilà donc ce que c'est que la mort Que me reste-t-il
                        dans ce moment ? Le souvenir d'un mal que dix-huit ans de regrets n'ont pu
                        effacer. Ciel, pardonne s'ils ne suffisent pas à ta vengeance, je suis
                        encore prêt à souffrir. Où est Coraly ? peut-être que ses vertus
                        l'appaiseront. Alors elle s'approche. Coraly, ma chère Coraly, j'ai besoin
                        aujourd'hui de ton innocence &amp; de tes vertus pour être médiatrices entre
                        le Ciel &amp; moi. Tu sauras un jour... Il prend une de ses mains, colle
                        dessus ses lèvres mourantes, penche la tête, &amp; expire. </p>
                    <p> Cette fille infortunée éprouvoit un genre de sentiment qui lui étoit
                        tout-à-fait inconnu. Des mots dont elle ne comprenoit pas le sens, des
                        mouvemens dont elle ne démêloit pas l'origine, la vue d'un spectacle si
                        attendrissant, tout concouroit à ce que son ame fût suffoquée de sensations
                        inouies &amp; cruelles. </p>
                    <p> Le Vicomte jette un coup-d'œil précipité sur son testament, pour voir s'il
                        ordonneroit quelque chose de particulier sur ses funérailles. Nulle
                        disposition sur cet objet. Il donne avis de sa mort au juge du lieu &amp; au
                        curé. Celui-ci refusa de l'enterrer, donnant pour raison qu'il avoit vécu
                        celui comme celui dont il portoit le nom. Le Vicomte ne crut pas que cela
                        valût la peine d'insister, &amp; répondit qu'il l'enterreroit lui-même. Il
                        lui fit en effet creuser un tombeau dans la partie la plus solitaire de son
                        jardin, où il le déposa, se réservant un jour de consacrer cet endroit par
                        un monument plus durable. Au lieu de l'eau-bénite des prêtres, il fut arrosé
                        des larmes de tous ceux qui l'avoient entouré. Y a-t-il rien de plus
                        ridiculement scandaleux que la tyrannie du clergé sur les cadavres ? &amp;
                        comment la puissance séculière peut-elle se taire, &amp; livrer au fanatisme
                        ces tristes débris de l'humanité ? </p>
                    <p> Le testament de Socrate ouvert, fit connoître ses dispositions. Il
                        instituoit Coraly son héritiere ; il laissoit à la volonté du Vicomte la
                        récompense de ceux de ses gens qui ne demeureroient pas auprès d'elle. Il
                        donnoit dix mille livres à une femme dont le portrait étoit dans la
                        cassette, &amp; l'histoire dans le manuscrit numéroté 37. Il prioit le
                        Vicomte d'accepter sa bibliothèque, &amp; lui recommandoit de brûler le
                        manuscrit 36, lorsqu'il l'auroit lu, en cas que cet article de ses volontés
                        dût demeurer sans effet. </p>
                    <p> Après la lecture de ce testament, leur étonnement fut extrême. Il leur avoit
                        caché pendant sa vie une grande partie de sa fortune ; elle étoit
                        considérable. Coraly devoit en jouir, &amp; à peine la connoissoit-il. Les
                        manuscrits seuls pouvoient donner la clé de ses dispositions. Ils se
                        pressent de lire celui qui étoit sous le No. 37. Voici ce qu'il contenoit. </p>
                    <p> « Lorsque j'eus renoncé au monde, je ne me sentis pas aussi le courage de
                        renoncer à toute espèce de plaisirs. Il en est dont on porte le souvenir en
                        tous lieux. J'eus occasion de voir quelquefois la fille d'un avocat auquel
                        j'avois eu recours pour l'acquisition de mes terres. Elle étoit belle comme
                        peu de personnes l'ont été. Mon argent, &amp; non ma personne, la séduisit.
                        Il est vrai que mon genre de vie ne pouvoit guère amuser une jeune fille mal
                        élevée. Elle devint mère. Son père s'en apperçut sans colère. Il vint me
                        trouver, &amp; me dire que si je voulois joindre vingt mille livres à ce
                        qu'il pouvoit donner à sa fille, il la marieroit à un homme qui passeroit
                        sur l'irrégularité de sa conduite. Je consentis à tout, &amp; je donnai même
                        dix mille écus, à condition qu'on me laisseroit maître de l'enfant qui
                        naîtroit. On me le promit. Le mariage se célébra ; quelques mois après, naît
                        le fruit de ma passagère union ; on m'écrit qu'il n'a vécu que quelques
                        jours. Je remerciai le Ciel de ce qu'il avoit disposé tout pour le mieux. À
                        peine cependant sa mère fut-elle en état de sortir, qu'elle vint un jour me
                        révéler le secret. Cet enfant vivoit ; son mari, craignant de laisser
                        subsister quelques traces de sa faute, avoit feint sa mort, lui avoit choisi
                        une nourrice à vingt lieues de chez lui ; malheureusement il lui laissa
                        ignorer le lieu où cet enfant étoit exilé avant qu'il eût ouvert les yeux à
                        la lumière. Je remerciai sa mère de ses avis, &amp; m'informai inutilement
                        du lieu de son séjour. Je n'ai jamais pu le découvrir. Il n'y a qu'un an
                        environ que je sais que la sœur d'un curé l'éleva ; ce curé mourut il y a
                        deux ans, sa sœur ne tarda pas à le suivre, qu'alors leur pupille,
                        doublement orpheline, fut recueillie par M. le Vicomte de Barjac. Cette
                        fille infortunée est Coraly. Je n'ai jamais voulu lui révéler le secret de
                        sa naissance avant qu'elle sût que ma fortune la mettroit à même de se
                        passer des hommes. C'est à ce titre que je la nomme mon héritière. J'ai
                        donné les dix mille livres à sa mère, pour récompense de ses avis,
                        quoiqu'infructueux ; je n'ai appris l'existence de cet être que pendant son
                        voyage ; mais le portrait qu'on m'en a tracé, m'a fait vivement regretter de
                        l'avoir jamais vue, après avoir connu le Vicomte de Barjac. Je remercie Dieu
                        de ce que le dépositaire de mes secrets le fut aussi de ma fille. Quel que
                        soit le lien qui les unisse, je n'en puis être affligé ni inquiet. Les
                        arrangemens que font les cœurs honnêtes &amp; vertueux, les sermens qu'ils
                        se jurent sur l'autel de la nature, sont plus sacrés que ces contrats où
                        beaucoup d'or paie un peu de beauté. Puissent-ils, en parcourant leurs
                        jardins que mes mains ont plantés, les fontaines qu'elles ont creusées,
                        donner quelques souvenirs à ma cendre, &amp; appeller mon ombre errante à
                        leurs tendres entretiens Si le Ciel accorde quelques récompenses aux ames
                        pures, je lui dirai que ma félicité consisteroit à être témoin de la leur ». </p>
                    <p> Il est difficile d'exprimer la quantité de mouvemens divers que cette
                        lecture laissa dans l'ame de Coraly découvrant sans nulle préparation le
                        secret de sa naissance, combattue entre le bonheur d'être née d'un tel père,
                        &amp; le malheur d'être le fruit inconnu d'une union illégitime, passant
                        d'une indigence complette aux ressources de l'opulence. </p>
                    <p> La nature a donc des droits invincibles, s'écria-t-elle, voilà donc la
                        source de ces larmes dont mon cœur étoit comme inondé Ah, mon ami il n'y a
                        qu'un être pour moi dans cet univers ; sans vous, j'y errerois abandonnée ;
                        chacun repousseroit une inconnue. Je vous possède, je n'ai nulle crainte ;
                        mais jugez à quel point vous devez m'être cher. Vous sentez bien que ces
                        terres, ces maisons, ces contrats ne peuvent me convenir ; prenez tout cela,
                        je ne changerai jamais ni d'état, ni de séjour, ni de maître, ni de
                        sentimens. </p>
                    <p> Le Vicomte, non moins étonné, lui représenta qu'il falloit d'abord connoître
                        le fond de leurs affaires avant de penser à un projet ; que les loix
                        devoient être consultées, &amp; que peut-être viendroit-on à bout de trouver
                        le fil qui les conduiroit au parti le plus sage. Il commença à faire venir
                        un avocat ; on le mit dans la confidence ; on le chargea de tout diriger ;
                        on ne toucha pas à la plus petite chose pendant deux mois. Les domestiques
                        de Socrate demeurèrent dans la maison jusqu'à ce que les formalités fussent
                        remplies. </p>
                    <p> Les nombreuses connoissances que Coraly avoit faites pendant son voyage lui
                        écrivoient, &amp; conservoient l'intérêt qu'elle leur avoit inspiré ; elle
                        portoit le nom de la Vicomtesse de Barjac, &amp; passoit pour être sa fille.
                        Parmi ceux qui lui avoient promis de la venir voir, le plus empressé fut le
                        Duc de Morsheim que nous avons déjà eu occasion de nommer. Ce n'est pas
                        assez, il faut le faire connoître. C'étoit un homme de trente-six ans,
                        réunissant les avantages de la taille, &amp; ceux de la figure. Lorsqu'il
                        rendoit les plus grands services il croyoit faire une chose toute simple,
                        &amp; pour les plus légères obligations il ressentoit une reconnoissance si
                        vive, qu'on étoit heureux de lui avoir été utile. Les déclarations, les
                        aveux, ne furent jamais à son usage ; mais ses soins étoient si bien
                        appliqués, ses regards si éloquens, qu'on savoit ce qu'il croyoit devoir
                        taire. --- Une fleur avertissoit sa maîtresse, dès le matin, qu'il avoit en
                        idée assisté à son réveil ; &amp; industrieux à lui rappeller, dans le cours
                        de la journée, qu'un être veilloit à son bonheur, elle pouvoit s'y méprendre
                        &amp; croire quelquefois qu'elle avoit deux ames. Sans faire beaucoup de
                        frais, il étoit bien avec tout le monde, ne prostituant ni son éloge, ni sa
                        personne ; une visite sembloit une préférence, son suffrage une distinction
                        ; assez connoisseur pour juger de tout, assez gai pour être au niveau des
                        hommes les plus amusans, assez modeste pour céder des places qu'il pouvoit
                        au moins partager ; son caractère distinctif étoit une indulgence qui
                        pardonnoit aux sots, excusoit les erreurs, voyoit fort tard les ridicules,
                        &amp; se taisoit sur ceux qui en infectoient la société. </p>
                    <p> Coraly n'avoit point encore vu d'homme aussi séduisant. Joignez à cet amas
                        rare de belles qualités un desir si exclusif de lui plaire, qu'elle ne
                        pouvoit jeter un regard sans qu'il fût rencontré &amp; recueilli ; laisser
                        échapper un desir qui ne fût satisfait ; dire un mot qui ne fût goûté. Le
                        Vicomte étoit aimable sans doute, attentif même ; mais d'autres goûts le
                        partageoient. M. de Morsheim n'avoit qu'une affaire, une pensée ; un desir,
                        un genre de bonheur, son ame n'avoit qu'une sensation ; l'univers étoit
                        concentré dans Coraly. </p>
                    <p> Dès les premiers jours, un trouble secret s'empare de son ame. Ce calme,
                        présage heureux de l'innocence, cède la place à une crainte jusques-là
                        inconnue ; la gaîté, le trésor des ames pures, se changea dans une douce
                        mélancolie. La personne avec qui elle aimoit le mieux être étoit le Vicomte
                        ; mais elle aimoit mieux encore être seule ; elle ne tarda pas à lui confier
                        son nouvel état. Imaginez-vous, mon tendre ami, lui disoit-elle, ayant les
                        yeux humides de larmes ; imaginez-vous qu'il est un homme à l'aspect duquel
                        mes genoux chancellent, ma voix s'étouffe, mon front rougit, mes discours
                        s'embarrassent, mon cœur bat. Si je ne le vois pas, mon ame est consumée de
                        tristesse ; si je le vois, la crainte de le perdre m'empêche de jouir du
                        moment où je le possède. S'il parle, le son de sa voix pénètre mon cœur ;
                        s'il se tait, j'explique son silence, ou ses regards y suppléent. Si on le
                        loue, mon cœur tressaille ; si on le blâme, l'impatience m'agite ; si l'on
                        n'en dit rien, l'univers me semble injuste ; cet homme dont l'image me
                        poursuit, qui s'oppose à mon sommeil, cet homme est le Duc ; &amp; cependant
                        le Ciel qui lit dans les ames, vient au secours de mon innocence, &amp;
                        m'est garant que je n'aime que vous. Ah mon protecteur, mon Dieu tutélaire,
                        apprenez-moi si je suis innocente ou coupable. Éclairez ces nouvelles
                        ténèbres de mon ame. </p>
                    <p> Le Vicomte déchiré de douleur, attendri de son innocente inquiétude, lui en
                        nomme la cause. C'est ce sentiment tyrannique &amp; impérieux, dont nous
                        avons parlé si souvent. C'est cet amour enfin, le maître de ceux qui lui
                        résistent comme de ceux qui reconnoissent son empire. Coraly fondoit en
                        larmes, sans pouvoir connoître leurs sources, se jetoit dans les bras du
                        Vicomte, le tenoit fortement serré sur son sein, &amp; lui répétoit mille
                        fois : non, j'abhorre un sentiment qui vous ôteroit une partie de moi-même. </p>
                    <p> Quelle est donc la nature de ce sentiment ? Cette fille si modeste,
                        tremblante à la voix d'un homme qu'elle ne veut pas aimer, ne craint rien de
                        celui qu'elle aime. </p>
                    <p> Le Vicomte ne pouvoit pas l'éclairer sans jeter dans son ame le germe de
                        l'inquiétude, en lui disant : le premier pas vers le bonheur est de savoir
                        si vous inspirez le même sentiment qui vous enflamme ; vous avez pu plaire
                        sans allumer une passion ; mon affaire est de sonder le cœur du Duc de ***.
                        Il le fit sans user d'un grand détour. Le Duc lui confia que son cœur
                        n'avoit pas été à l'épreuve de tant de charmes, mais que sa position lui
                        ayant défendu toute espérance, l'honnêteté lui avoit interdit tout projet.
                        --- Vous devez oublier mes soins envers Coraly ; le premier est de la rendre
                        heureuse ; &amp; si vous étiez l'homme que l'amour eût choisi pour sa
                        félicité, je ne m'y opposerois pas. --- Eh bien ma fortune vous est connue.
                        J'offre de la partager avec Coraly. J'ai trop d'amour, trop de respect, car
                        le véritable amour n'est jamais sans lui ; j'ai trop d'amour, dis-je, pour
                        penser que mes bienfaits puissent jamais faire rougir son front ingénu. Je
                        dois ma fortune à ma mère. Une mésalliance la mettroit au tombeau. Un hymen
                        secret pourroit-il accorder sa foiblesse &amp; ma passion ? Je consens que
                        personne ne puisse s'y méprendre, pourvu qu'une erreur apparente sauve à ma
                        mère des instans d'humeur. --- Coraly seule peut décider. Vous êtes même
                        assez heureux pour que son penchant seul dicte sa réponse, puisque sa
                        fortune la met dans le cas de n'avoir besoin de celle de personne ; pour
                        connoître ses inclinations, demeurez quelque tems avec nous, &amp; soumettez
                        vos sentimens mutuels aux épreuves de l'habitude. Le Duc, dans l'ivresse de
                        la reconnoissance, ne trouvoit pas d'expression. </p>
                    <p> M. de Barjac raconte cette conversation à Coraly. Sans doute ce fut un
                        moment bien doux, celui où elle apprit qu'elle étoit aimée ; mais cependant
                        sa première question fut : lui avez-vous dit au moins le honteux secret de
                        ma naissance ? Non, répondit le Vicomte ; j'ai cru que ce devoit être le
                        sujet d'un autre entretien. Ils résolurent donc de laisser naître les
                        occasions. </p>
                    <p> Cependant le Vicomte ne put résister à ce désolant spectacle, &amp; surtout
                        à la violence qu'il se falloit faire pour cacher son état. Le sacrifice eût
                        trop perdu de son prix, s'il avoit été deviné. Tout le désespéroit, &amp; la
                        scrupuleuse franchise de Coraly qui ne lui laissoit rien ignorer, &amp;
                        peignoit avec une cruelle ingénuité les premiers transports de son ame
                        jusqu'alors étrangère à ces délicieuses sensations ; &amp; l'image de la
                        félicité du Duc de Morsheim jouissant de son ouvrage avec la douce crainte
                        de le perdre. </p>
                    <p> De tous les tourmens de l'ame, en est-il qu'on puisse comparer au malheur de
                        sentir ce qu'on n'inspire pas Tour-à-tour jaloux sans sujet, injuste sans
                        prétexte, ingrat puisqu'on compte pour rien tout ce qui n'est pas ce
                        sentiment ; tyran dès qu'on exige ce qui n'est pas au pouvoir de celle qu'on
                        aime, vindicatif, dur, inégal, on a tous les défauts parce qu'on ressent
                        tous les malheurs ; &amp; l'on est d'autant plus à plaindre, que la raison
                        échoue contre ce funeste sentiment qui absorbe les facultés de l'ame, &amp;
                        n'y laisse pénétrer ni le jour de l'équité, ni la voix insinuante de la
                        persuasion, ni les conseils de vos propres intérêts, ni même l'espérance, si
                        elle ne promet que des biens éloignés. </p>
                    <p> Amour chère &amp; fatale passion, que de maux tu fais à l'homme foible &amp;
                        séduit Le Ciel bienfaisant lui a donné la paix de l'ame, le sommeil qui
                        enchaîne jusqu'à la douleur, la santé avec laquelle on brave tous les
                        chagrins, les ressources de l'esprit qui embellissent l'existence. L'amour
                        malheureux détruit tout ; sa victime, dévorée par les serpens de la
                        jalousie, invoque la raison sourde à sa voix, &amp; soupire après un bien
                        qui n'est pas au pouvoir de celle même qu'il sollicite. </p>
                    <p> Ces différentes épreuves influèrent sur la santé du Vicomte. Quoiqu'il fût
                        encore dans le bel âge, il sembloit que la vieillesse, d'intelligence avec
                        l'amour, précipitât ses pas pour lui enlever ce qui plaît. Coraly s'en
                        apperçut, &amp; à force de larmes, de sollicitations, elle lui arracha ce
                        secret. </p>
                    <p> Ainsi donc le premier usage de mon ame est de faire le tourment de mon
                        bienfaiteur. Je lui dois l'existence, l'éducation, ce que je suis enfin ;
                        &amp; le premier acte de ma reconnoissance est de porter la mort dans son
                        cœur Je vois sa santé s'altérer, sa gaîté disparoître, le bonheur s'enfuir,
                        &amp; je puis dire, c'est mon ouvrage &amp; vous pensez que dorénavant il
                        pourroit exister quelque félicité pour moi ? --- J'admire, chère &amp;
                        vertueuse enfant, l'empire que la raison &amp; la vertu prennent sur votre
                        ame, mais cette ame n'est plus en votre pouvoir. Vous vous rendriez
                        malheureuse sans me rendre le bonheur. Vos combats infructueux ajouteront à
                        mon infortune, &amp; je joindrai au chagrin qui me dévore celui
                        d'empoisonner vos plaisirs. --- J'ignore jusqu'où l'amour peut égarer une
                        femme ; mais sans doute que le Ciel ne lui abandonne pas sa vertu. Il
                        protégera mon innocence. </p>
                    <p> Qui le croiroit ? ces sentimens si généreux, cette force si rare qui
                        sembloit pouvoir tout entreprendre, s'anéantissoient devant cet homme
                        vainqueur de toutes ses résolutions. Sa modeste douceur, sa docilité
                        enfonçoient de plus en plus le trait dans le cœur de Coraly. L'arrivée de la
                        Comtesse de Williska lui fit espérer quelque changement à sa situation. Nous
                        avons dit que cette dame &amp; Coraly s'étoient liées de la plus étroite
                        amitié. Aussi c'étoit une veuve de vingt-trois ans. Ses parens lui
                        persuadèrent que la fortune étoit la première des nécessités. Elle épouse à
                        l'âge de seize le Général de ***, qui avoit peu de réputation, la goutte,
                        &amp; cent mille livres de rente. Un accès l'emporte la seconde année ; elle
                        vint à Paris jouir de sa liberté ; &amp; la seule manière est de n'en faire
                        aucun usage. Sa figure lui valoit à chaque instant des hommages. Elle avoit
                        dans les yeux cette voluptueuse langueur qui fait plus de conquêtes que les
                        graces de l'esprit, &amp; la dignité de la vertu. Tous les arts
                        contribuoient à ses amusemens. La musique &amp; la peinture sur-tout étoient
                        portées à un grand degré de perfection. Le public avoit donné hautement son
                        suffrage à deux jolis romans que tout le monde connoît. Il est difficile de
                        peindre souvent les douceurs &amp; les tourmens de l'amour sans les
                        éprouver, &amp; j'ai toujours été convaincu que les romans intéressans
                        n'étoient que des réminiscences racontées avec simplicité. </p>
                    <p> Telle étoit la Comtesse, lorsque Coraly l'avoit connue ; mais quelques
                        légers changemens lui parurent depuis avoir obscurci le calme de son ame.
                        Elle étoit toujours aimable sans doute, mais sa gaîté avoit quelque chose de
                        plus contraint, &amp; l'égalité de son humeur se cachoit quelquefois
                        derrière de petits nuages. Le premier bonheur de l'amitié est la confiance.
                        La Comtesse raconta donc à Coraly que toutes ses occupations n'avoient pu la
                        sauver du malheur de s'attacher, &amp; que depuis trois mois elle étoit en
                        proie aux horreurs d'une passion qui n'étoit pas mutuelle ; qu'elle venoit
                        dans cet asyle chercher le remède à ses maux. Celui qui les cause ne
                        soutiendra peut-être pas leur aspect, ajouta-t-elle : l'image de votre
                        félicité avec le Vicomte me consolera, &amp; votre tendre indulgence se
                        prêtera quelquefois au délire de ma raison égarée. --- Ah, Madame que me
                        dites-vous ? achevez : celui qui les cause, dites-vous, ne soutiendra pas
                        leur aspect c'est donc... --- Le Duc de Morsheim. </p>
                    <p> Coraly rougit, se trouble, ne peut achever. La Comtesse interdite ne sait à
                        quoi attribuer cet accident. Coraly répond : il seroit affreux de vous
                        abuser, &amp; il l'est également de vous révéler ce qui déchirera votre ame.
                        Le Duc, si fatal à votre repos, ne l'est pas moins au mien. Il m'aime, &amp;
                        n'aime pas une ingrate ; j'afflige mon amie, je désole un homme que je
                        chéris comme moi-même, &amp; je ne rends pas heureux celui que j'idolâtre.
                        --- Qu'ai-je fait ? Quoi Il pouvoit exister pour vous un autre homme que le
                        Vicomte Ma Coraly a pu changer une fois --- Que l'amour en fureur n'outrage
                        pas l'amitié innocente. Je ne veux d'autre juge que ce même Barjac. </p>
                    <p> Alors elle lui expliqua la nature de leurs liaisons, la naissance de son
                        fatal amour, ses rapides progrès, l'impuissance d'en triompher,
                        l'impossibilité de l'entretenir, &amp; le projet de l'immoler à des devoirs
                        chers à son cœur. </p>
                    <p> Quand il auroit été possible d'exécuter ce plan chimérique, les sacrifices
                        rendent plus malheureux, &amp; non plus libre. La Comtesse n'avoit point
                        encore vu le Duc de Morsheim en particulier. Il lui fit demander une heure.
                        Elle l'attendit à midi ; cette explication fut orageuse. La Comtesse ne
                        pouvoit pas se permettre des reproches ; mais ses plaintes étoient si vives,
                        que le Duc ne pouvoit leur opposer que ce sang-froid qui désespère. Il lui
                        apprit donc que ce château renfermoit quatre victimes de l'amour toutes
                        également infortunées ; qu'il se reprochoit à chaque heure du jour d'être
                        chez le plus aimable des hommes dont il faisoit le malheur, &amp; que dans
                        trois jours il partoit pour l'Italie. Ce projet transpira ; l'ame de Coraly
                        en fut si vivement affectée, que les lys de son teint disparurent. Sa santé
                        se dérangeoit entièrement. Le Vicomte entre un matin chez M. de Morsheim,
                        &amp; le supplie avec tant d'ardeur de différer son voyage, qu'il l'obtint,
                        &amp; courut tout de suite chez Coraly lui raconter sa victoire. Homme
                        unique, répondit-elle, ne vous lasserez-vous jamais de faire le bonheur
                        d'une ingrate ? Mais croyez que le Ciel &amp; mes efforts vous rendront
                        cette tranquillité si préférable à la tumultueuse ivresse dans laquelle est
                        votre malheureuse amie. </p>
                    <p> Cette position cependant ne pouvoit pas durer. La Comtesse dans sa chambre,
                        sans cesse occupée à peindre son amant ; Coraly dans celle du Vicomte,
                        empressée de le consoler ; le Duc combattu par les procédés, &amp; hors
                        d'état de les suivre ; M. de Barjac voyant qu'il devoit tout à la
                        reconnoissance &amp; rien à l'amour, présentoient au reste de la société une
                        suite continuelle d'embarras &amp; de contrainte. Pour la diminuer, ils
                        prétextèrent des arrangemens à prendre dans la maison de Socrate. </p>
                    <p> C'étoit d'ailleurs une distraction agréable à fournir aux hôtes. Un
                        événement bien extraordinaire y changea la face des choses. Pour le
                        comprendre, il faut se rappeller que tout étoit demeuré dans le même état
                        puis la mort de Socrate, &amp; se ressouvenir de son aventure avec la jeune
                        circassienne. </p>
                    <p> Le Vicomte la revit aussi belle que jamais ; mais comme il avoit fait la
                        petite indiscrétion dans le cours de ses voyages, de raconter cette anecdote
                        à Coraly, il crut devoir s'observer jusqu'au scrupule. Une nuit il se sent
                        tout-à-coup réveillé par une main tremblante ; il trouve à côté de lui une
                        femme, qui ne pouvoit être que l'obligeante circassienne. Quoiqu'ému, il se
                        lève, &amp; lui dit que les tems sont changés ; qu'il lui sait gré de son
                        tendre souvenir ; mais que des raisons invincibles l'empêchent d'en
                        profiter. Elle ne répondoit rien ; des soupirs entrecoupés lui échappoient,
                        &amp; il sembloit au Vicomte que ce n'étoit pas la même respiration ; il
                        veut prendre une de ses mains, elle prend la sienne au contraire &amp; la
                        baigne de larmes. Attendri, il s'assied, &amp; lui jure que ce n'est pas
                        mépris de ses charmes, mais une raison sacrée, à laquelle tient le bonheur
                        de son existence. Quelque chère que me soit votre erreur, je ne peux vous y
                        laisser plus long tems, lui dit Coraly, c'étoit elle, qui, pour s'ôter le
                        pouvoir d'être à jamais au Duc, étoit venue s'immoler dans les bras de son
                        ami. Que m'importent les préjugés, pourvu que vous soyez heureux M. de
                        Barjac s'éloigne en jurant qu'il n'est pas assez barbare pour recevoir de
                        semblables sacrifices. Vous vous y refusez en vain, lui dit-elle, le Duc
                        sera ici à six heures, il me verra, &amp; mon impardonnable imprudence le
                        guérira au moins, si elle me perd. </p>
                    <p> Eh bien dit le Vicomte, puisque vous voulez montrer à l'univers un martyr de
                        la reconnoissance, prenons une autre voie : l'hymen aujourd'hui nous unira,
                        &amp; je vous remettrai ses droits jusqu'au moment où vos pleurs ne
                        baigneront plus son lit. --- Quoi je vous donnerois pour femme, une fille
                        sans nom, sans état, sans existence civile, &amp; dans quel moment ? lorsque
                        dans l'aveuglement de la passion vous ignorez, ou plutôt oubliez les loix
                        que vous imposent cinq siècles d'illustration &amp; de noblesse épurée Non,
                        non, mon ami ; votre Coraly ne vous coûtera jamais une arrière-pensée. La
                        tendresse &amp; les vertus suppléeront les avantages que m'a refusés la
                        nature ; mais elles ne peuvent les équivaloir aux yeux d'un vulgaire souvent
                        peu indulgent, &amp; qu'il faut ménager. </p>
                    <p> Le Vicomte ne put la persuader. Mais cette preuve de tendresse, que la voix
                        des prudes proscrira, dont la pudeur austère avec raison détournera les
                        yeux, que la philosophie pardonnera avec des restrictions ; que la nature
                        indulgente excusera, &amp; dont se vantera l'amour aveugle &amp; emporté ;
                        cette preuve de tendresse, dis-je, ramena l'espérance dans son cœur : ce
                        qu'elle fit encore l'y fixa. </p>
                    <p> Dans un de ces entretiens où le Duc la laissoit lire dans son ame de feu,
                        elle ne lui cacha aucune des vives sensations qui l'agitoient. Sa foiblesse
                        parut toute entière. À un état semblable il faut de violens remèdes. Aussi
                        je vous déclare que je suis un de ces êtres infortunés que l'amour met au
                        monde dans un moment d'ivresse, que l'administration tolère, que la loi
                        repousse, &amp; dont la société ne sait que faire. Ma bouche vous déclare
                        que voyant le Vicomte victime d'un feu qui le dévore, ne pouvant lui rendre
                        un sentiment qu'un dieu plus fort que nous inspire &amp; retient à son gré ;
                        ne pouvant en imposer à la passion qui dévore mon sein, j'ai voulu m'ôter
                        tout espoir, &amp; à vous tout desir. J'ai donc bravé la pudeur, les
                        conventions, les loix, mais non la vertu qui est dans mon cœur, &amp; j'ai
                        été cette nuit prendre avec lui des engagemens indissolubles à mes yeux. En
                        vain il a respecté le délire de ma reconnoissance, en vain sa délicatesse a
                        soustrait la victime à son sort ; je n'en suis pas moins indigne de vous.
                        L'avouerai-je cependant ? j'avois le courage de renoncer à vous, &amp; je
                        n'ai plus celui de perdre votre estime. </p>
                    <p> L'homme le mieux préparé à toute espèce d'événement, ne l'est pas à un de
                        cette nature. Aussi le Duc, doublement interdit, fut-il long-tems sans
                        pouvoir répondre. Malgré l'irrégularité inouie d'une semblable démarche, il
                        ne se croyoit ni trahi, ni offensé ; &amp; ce qui auroit dû désoler son
                        amour, l'augmentoit encore, en ajoutant quelque chose à l'idée qu'il avoit
                        de cette fille extraordinaire. Avant de lui répondre, il voulut se
                        recueillir, &amp; pénétrer la vraie cause de cette imprudence combinée &amp;
                        réfléchie, </p>
                    <p> L'étonnement &amp; le silence du Duc l'entraînèrent de son côté dans des
                        réflexions profondes. Il lui sembla avoir trop outragé les loix sévères de
                        la décence, &amp; le remords descendit rapidement au fond de son ame pour la
                        tourmenter. </p>
                    <p> Sa physionomie rendoit toutes ses sensations au Duc, qui vint à son secours. </p>
                    <p> « Tous vos efforts, ma chère Coraly, ne parviendront pas à procurer au
                        Vicomte de Barjac l'espèce de bonheur après lequel il soupire. Vous ferez
                        votre malheur en vous donnant par raison, sans qu'il en recueille le moindre
                        fruit. L'amour n'acquitte pas les dettes de la reconnoissance ; ce sont les
                        soins tendres, les complaisances délicates, le desir soutenu de plaire. Ah
                        Barjac n'est pas le moins heureux. À ces mots, Coraly soupira &amp; versa
                        quelques larmes. Voyez la différence des deux sentimens qui vous occupent.
                        L'amitié vous permet d'outrager votre amant, de lui déchirer le cœur ; &amp;
                        l'amour ne vous conseille seulement pas de lui épargner le récit des maux
                        dont vous l'accablez Peu vous importe qu'il espère, pourvu que les nuages de
                        votre ami soient dissipés Coraly, Coraly, lequel des deux est le plus
                        fortuné » ? </p>
                    <p> Eh bien s'écria-t-elle, ayez donc pitié de ma jeunesse ; guidez ma volonté,
                        faites que je vous aime sans être ingrate ; mais diminuez le poids de mes
                        inquiétudes, car, vous l'avouerai-je ? j'ai plus de maux que je n'en puis
                        supporter. </p>
                    <p> Le Duc étoit cependant un peu inquiet sur le double sujet de la confidence
                        de Coraly. Pendant plusieurs jours il avoit l'air rêveur. L'amour malheureux
                        est prompt à saisir tout ce qui peut le flatter. La Comtesse entrevit ou
                        crut entrevoir le moment de paroître avec plus d'avantage. Dans le cours de
                        divers entretiens avec M. de Morsheim, elle glissoit que jamais on ne
                        pouvoit trouver d'élévation dans un certain ordre de femmes, &amp; allant
                        plus loin, raconta s'être trouvée une fois dans sa vie, dans un château, où
                        étoit rassemblée bonne compagnie ; qu'un de ses amis étoit épris jusqu'à
                        l'ivresse, d'une jeune personne qui avoit tous les dehors de la plus
                        scrupuleuse vertu ; qu'elle trompoit cependant cet amant crédule, au point
                        de se permettre cette espèce de démarches que la pudeur n'avoue pas, même
                        dans celles qui obéissent à leurs foiblesses ; que le hasard l'avoit rendue
                        témoin de tout ce qu'elle avançoit ; qu'elle en avoit conclu qu'une femme
                        n'étoit fidelle que lorsqu'elle savoit respecter ses propres sermens, &amp;
                        sentoit cette noble fierté qui rougiroit de donner à un homme tant de droits
                        &amp; tant d'avantages sur vous. </p>
                    <p> Ce récit ressembloit beaucoup plus à un apologue qu'à une histoire. Il porta
                        un jour cruel dans l'esprit du Duc, qui d'abord feignit de ne pas
                        comprendre, &amp; puis reprenant le calme de sa raison, repliqua : j'ai été
                        aussi témoin d'une chose bien rare de la part d'une personne née dans un
                        état où l'on n'apprend pas à penser avec fierté. Le cœur plein d'une passion
                        invincible pour un homme que l'hymen ne pouvoit lui donner, &amp; de la plus
                        active reconnoissance pour un autre à qui elle devoit plus que la vie, elle
                        voyoit ce dernier succomber sous la violence d'un amour qu'elle ne pouvoit
                        partager, elle se décide à se donner pour prix de ses bienfaits, &amp; se
                        permit une de ces démarches qui ne laissent aucune excuse. </p>
                    <p> La Comtesse furieuse se lève : homme crédule, lui dit-elle, à quel point
                        vous égare un amour insensé Un pareil stratagême vous en impose, comme si
                        une femme qui a été surprise ne va point, par une confidence précipitée,
                        prévenir l'impression que portera dans l'esprit de celui qu'elle abuse d'une
                        perfidie qui ne peut long-tems rester ignorée </p>
                    <p> Cette explication fut la dernière. La Comtesse prétexta des raisons de
                        partir, &amp; dès le lendemain elle revint à Paris. </p>
                    <p> Le Duc repoussa les soupçons que ce dernier emportement auroit pu jeter dans
                        son ame ; mais il étoit désolé pour la gloire de Coraly, que sa rivale fût
                        dépositaire d'un semblable secret : car la probité la plus exacte n'impose
                        pas toujours silence à la jalousie. Le Vicomte, qui ne se méprenoit pas au
                        sentiment qui dirigeoit les actions de Coraly, ne vit que l'hymen secret
                        proposé par le Duc de Morsheim capable d'assurer leur bonheur. Il profita de
                        son imprudence pour l'y faire consentir. On ne lui laissa pas ignorer que la
                        Comtesse l'avoit vue entrer de nuit chez le Vicomte, &amp; que, dans son
                        jaloux transport, elle avoit donné à cette démarche les plus funestes
                        interprétations. Coraly soutint au contraire que ce motif même devoịt la
                        déterminer à n'avoir jamais d'autre époux que celui qu'elle avoit si
                        hautement nommé. Mais cette raison qui lui marquoit toujours le vraie route,
                        l'abandonnoit à la vue de son amant. Il lui peignit avec des couleurs si
                        fortes les transports brûlans de son amour ; &amp; le Vicomte, de son côté,
                        donna si bien le change à ses propres sentimens, qu'elle céda, &amp; les
                        laissa maîtres de sa destinée. Il ne s'agissoit ni de fêtes, ni de publicité
                        : un ministre des autels devoit le lendemain revêtir leurs promesses des
                        formes ecclésiastiques. La prudence n'oublia rien de ce qui pouvoit assurer
                        la tranquillité pour l'avenir. Le château où ils se trouvoient devoit être
                        leur domicile. Nul détail domestique à soigner. L'abondance ne laissoit rien
                        à désirer dans tous les genres, &amp; à sept heures du soir, ils furent liés
                        par le plus saint &amp; le plus indissoluble des nœuds. </p>
                    <p> Ils soupoient tranquillement, dans la douce jouissance d'un bonheur acheté
                        par tant de peines, lorsqu'un bruit assez extraordinaire se fit entendre ;
                        un laquais tout affairé pénètre dans la salle, &amp; comme il veut
                        s'expliquer, une troupe de gens armés remplit l'appartement. L'un montre un
                        ordre du Roi, deux autres enlèvent Coraly, un quatrième remet au Duc de
                        Morsheim une lettre du ministre de la guerre, qui lui ordonne de joindre son
                        régiment. </p>
                    <p> Tout le monde obéit, &amp; le Vicomte, un quart d'heure après, se trouva
                        seul dans le château. Il ne perd pas la tête ; &amp;, après avoir fait ses
                        dispositions, il monte dans une chaise de poste &amp; se rend à Paris. </p>
                    <p> Son premier soin fut de s'informer du bureau de quel ministre l'ordre étoit
                        expédié. Il en connoissoit un alors où l'on vendoit la liberté d'un homme à
                        l'infame calomniateur qui avoit de quoi la payer. Ses soupçons se trouvèrent
                        fondés : il sut que l'infortunée Coraly étoit renfermée dans un couvent
                        interdit à qui que ce pût être. Il fit passer de l'argent à la supérieure,
                        avec la seule prière de pourvoir aux besoins d'une victime innocente de la
                        calomnie, &amp; sur-tout de la jalousie de son sexe. </p>
                    <p> Après cette première démarche, il se présenta chez la Comtesse de Williska
                        qui ne le reçut pas, &amp; chez la Duchesse de Morsheim, la mère du jeune
                        Duc, qu'il ne put pas voir non plus. Trois visites consécutives eurent le
                        même sort. Alors il écrivit à la Comtesse, qui prétexta une incommodité.
                        Cette conduite indiscrette lui tint lieu d'une découverte, &amp; il
                        soupçonna fortement que la famille du Duc avoit surpris cet ordre à la
                        sagesse du Monarque. Plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'il fût possible
                        de s'instruire assez pour appuyer ses démarches de faits accusatoires. Mais
                        la Providence ménage toujours des ressources cachées à l'innocence, &amp;
                        trompe la méchanceté des hommes. </p>
                    <p> Le Duc de Morsheim avoit été instruit de tout ce qu'on avoit pu découvrir
                        par M. de Barjac. Il sut que Coraly étoit dans le couvent de Sainte-Aure. Sa
                        mémoire lui rappella que la supérieure de cette maison lui avoit écrit en
                        faveur d'un de ses neveux, Capitaine dans son régiment : c'étoit un homme
                        sage, à qui l'on pouvoit confier un semblable secret. Le Duc l'envoya à
                        Paris, avec injonction de se concerter avec le Vicomte de Barjac, &amp; de
                        ne rien faire que d'après son avis ; cet officier intelligent s'appelloit M.
                        de Vanbelle. Pendant que cela s'exécutoit, le magistrat chargé de chercher
                        l'erreur ou la vérité, les torts ou les fautes, les foiblesses ou les
                        crimes, se transporta à Sainte-Aure, pour y recevoir les aveux de Coraly. Il
                        la trouva affligée, mais non inquiette ; modeste, &amp; non embarrassée. ---
                        Quels sont vos parens, Mademoiselle ? --- Le Ciel ne m'en a point donné. ---
                        Votre patrie ? --- La Bourgogne m'a vu naître. --- Qu'avez-vous fait jusqu'à
                        ce jour ? --- Mes actions sont connues. Quant à mes sentimens, je n'en dois
                        compte qu'à Dieu. --- Quelle espèce de liaison avez-vous avec M. le Duc de
                        Morsheim ? --- Celle que l'amour commence, que la nature avoue, que la loi
                        autorise, que la religion consacre, &amp; que la vertu entretient. ---
                        Est-il vrai qu'il ait voulu vous épouser ? --- Il a fait plus, il a reçu ma
                        main. --- Quel bonheur espérez-vous d'un mariage que sa famille fera casser
                        ? --- Peu importe qu'une nouvelle injustice rompe des liens sacrés, si celui
                        qui les a formés les respecte dans le fond de son cœur. --- On a des preuves
                        que votre conduite n'a pas toujours répondu à l'élévation des sentimens que
                        vous faites paroître. --- Dieu qui reçoit les sermens du juste, sait que
                        l'innocence ne m'a jamais abandonnée. --- Vous avez fait le tour de l'Europe
                        sous un nom supposé, avec un homme ? --- Oui ; j'ai pris son nom pour éviter
                        le scandale ; il agissoit en père : malheur à ceux qui ne croient pas à la
                        vertu --- Vous possédez une fortune trop considérable pour que la source en
                        soit bien pure ? --- Je la tiens des mains de la Providence ; je la rends,
                        dès qu'elle peut servir de prétexte à m'avilir. --- Un homme prive-t-il ses
                        héritiers naturels de son bien, pour le transporter à une étrangère, sans
                        ?... --- Une étrangère Tout ce que je puis répondre, c'est que je n'ai vu
                        l'auteur de ces bienfaits que sur son lit de mort. --- Vous demeurez chez le
                        Vicomte de Barjac. Une jeune personne se doit à elle-même de ne pas habiter
                        avec un homme seul. --- Une jeune personne dans la misère baise la main qui
                        la recueille, est occupée des malheurs de son état, &amp; non des vains
                        préjugés des riches. --- Vous existiez bien auparavant ? --- Chez un curé
                        qui vivoit avec sa sœur, auxquels j'ai fermé les yeux. --- Il y a dans votre
                        existence, un ensemble d'obscurités que les mœurs doivent éclaircir. ---
                        C'étoit par-là qu'il falloit commencer, &amp; non me punir. ---
                        Qu'appellez-vous punir ? --- Quoi ce n'est pas un châtiment, que d'enlever
                        brutalement une femme à sa maison, de la priver de sa liberté, de
                        l'abandonner aux suspicions, de la livrer aux propos publics ? --- Si vous
                        êtes innocente, on vous rendra justice. --- Et que pouvez-vous faire,
                        Monsieur, qui répare l'expression même dont vous venez de vous servir ? Si
                        je suis innocente Par où ai-je montré qu'on élevât un doute sur cette
                        innocence ? --- Vous êtes vive, Mademoiselle --- Malheur à qui ne sent pas
                        vivement les outrages malheur à qui ne trouve pas dans son ame de quoi
                        confondre l'injustice &amp; la calomnie malheur à qui a besoin de composer
                        avec ses juges --- Il est possible de travailler à votre liberté ; mais un
                        mariage clandestin, disproportionné, subsistera difficilement. --- Ce n'est
                        pas à ma liberté, Monsieur, c'est à la preuve de mon innocence que vous
                        devez travailler. C'est la justice sévère que j'invoque, &amp; non
                        l'indulgence. Quant à mon mariage, si mon époux songeoit seulement que cela
                        peut être possible, sa famille peut s'épargner des démarches ; mais si comme
                        mon cœur me l'assure, il est honnête, sa famille, l'autorité, la puissance
                        souveraine même échoueront contre cet inique projet. --- Est-ce que vous ne
                        desirez pas un conseil pour diriger vos démarches ? --- On n'en a pas
                        besoin, quand on ne veut que dire la vérité &amp; être fidelle à la vertu. </p>
                    <p> Ce magistrat, sur qui elle avoit tant d'empire, gémissoit, au fond de son
                        ame, de la tyrannie des grands, &amp; se disoit : quels sont ceux qui
                        montreroient ce courage &amp; cet amour du bien ? Et comme il est accoutumé
                        à faire de son ministère un ministère de conciliation, il se transporta chez
                        la Duchesse de Morsheim, &amp; lui raconta que depuis qu'il appaisoit les
                        troubles de la société, il n'avoit jamais trouvé une femme aussi
                        extraordinaire ; que sa figure, son maintien, ses expressions, son courage
                        méritoient de grands égards. La vieille Duchesse, qui ne savoit pas trop ce
                        que c'étoit que le courage &amp; la vertu, se moqua du magistrat, &amp;
                        l'assura que la Comtesse Williska lui avoit dit là-dessus des détails qui
                        fixoient irrévocablement son opinion. Il objecta que le mariage étoit déjà
                        fait. Nouvelle fureur de sa part, arrangemens pour le casser. Le magistrat,
                        toujours de sang-froid, observe que les loix sages ne se prêtent pas aux
                        passions des hommes, &amp; aux distinctions que l'orgueil a inventées. ---
                        Eh bien Monsieur, j'irai chez le Roi. --- Il ne veut que la justice. --- Je
                        déshériterai mon fils. --- Il vivra avec le bien de sa femme, qui est plus
                        riche que lui. --- Il sembleroit, Monsieur, que vous êtes pour une
                        créature... --- Je suis toujours pour le foible qu'on opprime, contre le
                        puissant qui abuse. --- Mais enfin l'ordre du Roi ? --- Sera révoqué
                        aussi-tôt que tout sera éclairci. --- Mais il n'y a plus ni justice, ni
                        loix. --- Quelle est la loi qui défend à un homme de trente ans d'épouser
                        une fille libre, si les vertus remplacent à ses yeux le don vulgaire de la
                        naissance ? --- Est-ce que je ne pourrois pas voir cette fille ? --- Avec
                        moi, Madame la Duchesse. --- Soit, vous allez voir comme je lui parlerai.
                        --- Et vous verrez comme elle nous répondra. Ils prirent jour pour le
                        lendemain. </p>
                    <p> Dans la matinée, M. de Vanbelle passa chez la Duchesse, pour lui donner des
                        nouvelles de son Colonel. Elle lui demanda si son aventure étoit publique ;
                        il répondit qu'oui, &amp; qu'on désapprouvoit hautement le rôle qu'y jouoit
                        la Comtesse de Williska ; que la jalousie avoit souvent conseillé des
                        vengeances, mais non des atrocités. La Duchesse le fait répéter, &amp; lui
                        demande à propos de quoi il mêle dans tout cela la plus vertueuse des
                        femmes. Alors il lui raconte la passion de cette vertueuse femme pour M. le
                        Duc, son projet de l'épouser, son voyage chez M. de Barjac, les accès de sa
                        jalousie, les ressorts de sa malignité, &amp; le succès de ses intrigues. La
                        Duchesse ne crut pas un mot de tout cela. Le magistrat vint la prendre à
                        l'heure convenue. Et ils se transportèrent à Sainte-Aure. Elle s'étale dans
                        une bergère, &amp; commence par examiner Coraly de la tête aux pieds. --- Je
                        suis, Mademoiselle, la mère du Duc de Morsheim, que vous avez imaginé
                        pouvoir épouser. --- Je sais, Madame, les obstacles que vous y apportez ;
                        mais quelque grands qu'ils soient, je vous prie de croire que j'ai été plus
                        loin que vous. --- Vous connoissez bien peu les hommes, &amp; sur-tout les
                        hommes de la cour. Savez-vous pour qui je travaille en rompant cet hymen ?
                        Pour vous, pour votre bonheur. --- Si M. de Morsheim leur ressembloit,
                        Madame, je n'aurois pas l'honneur de causer aujourd'hui avec sa mère. ---
                        Tous les hommes sont les mêmes : tendres pour séduire, ardens pour jouir,
                        prompts à se dégoûter. --- Je ne sais point tout cela, &amp; j'ai peine à
                        croire que mon époux me l'apprenne. --- Votre époux ? --- Oui, Madame la
                        Duchesse, mon époux ; je prends un titre qu'il a pu me donner, qu'il m'a
                        forcée de prendre, que vous ne pouvez m'ôter, &amp; que vous ne m'enleverez
                        pas. --- Quelle insolence savez-vous à qui vous parlez ? --- À une dame qui
                        se ravale bien à mes yeux, en venant insulter une malheureuse dans les fers.
                        --- Croyez-vous qu'on ignore votre conduite, vos voyages chevaleresques, vos
                        aventures nocturnes ? --- Eh bien Madame, puisque je suis si lâchement
                        calomniée, puisqu'une femme, qui est venue dans ma maison épier mes secrets,
                        me noircit avec tant de cruauté, je vais dévoiler à vos yeux ceux de mon
                        ame. </p>
                    <p> Alors elle raconta, avec l'éloquence de la vérité animée par la sensibilité
                        trahie, son arrivée chez M. de Barjac, l'innocence de ses mœurs dans cette
                        maison, la cause de son voyage, la mort de Socrate, son testament, l'origine
                        de sa fortune, l'amour du Vicomte, sa passion involontaire pour le Duc,
                        celle de la Comtesse, sa confidence, ses efforts pour être à M. de Barjac,
                        son mariage, la condition de le tenir secret pour respecter les préjugés de
                        la naissance, &amp; la clause expresse que toute sa fortune appartiendroit à
                        son mari. </p>
                    <p> Ce récit étoit si vrai, la candeur de Coraly avoit si bien écarté jusqu'aux
                        doutes les plus légers, que la Duchesse de Morsheim fut attendrie.
                        Rapprochant les faits de ceux qu'avoit dénaturés la Comtesse, &amp; y
                        découvrant l'intérêt particulier qui l'avoit excitée, elle sentit bien
                        intérieurement que toutes deux avoient été l'instrument d'une violence. </p>
                    <p> Le Magistrat observoit ces mouvemens divers, &amp; les fortifioit par des
                        réflexions adroites sur la facilité de donner dans l'erreur, &amp; la
                        nécessité de la réparer. </p>
                    <p> La Duchesse se leva, après avoir témoigné à Coraly des égards, &amp; un
                        genre de sentimens qui ressembloit à des regrets. Celle-ci reprit alors
                        cette aimable modestie qui ne la quittoit que pour défendre sa vertu
                        soupçonnée, &amp; dit au Magistrat qu'elle sollicitoit sa justice, ou plutôt
                        qu'elle s'en reposoit sur elle. </p>
                    <p> À peine Madame de Morsheim est-elle de retour dans son hôtel, qu'elle envoie
                        chercher M. de Vanbelle, &amp; lui demande si son fils l'a entretenu de la
                        personne qu'il avoit voulu épouser. Il répondit qu'oui. Elle insista pour
                        savoir son histoire. Ce brave militaire, qui ne savoit ce que c'étoit que de
                        biaiser, lui raconte ce qu'il en savoit. Ces détails, parfaitement conformes
                        à ceux de Coraly, la confirmèrent dans ses remords, &amp; dans le projet
                        d'expier son injustice. Elle voulut cependant encore écouter une fois la
                        Comtesse de Williska, &amp; l'invita à souper. Elle se trouvoit depuis deux
                        jours absente. Le même soir la lettre suivante éclaircit le mystère. </p>
                    <p> « C'est du fond d'un cloître, Madame la Duchesse, que je vous écris :
                        l'amour malheureux &amp; le remords persécuteur m'y ont précipité. J'ai su
                        que le Duc de Morsheim étoit lié à jamais ; de ce moment le monde n'est plus
                        rien pour moi. Le premier acte de mon repentir est l'aveu des fureurs où m'a
                        porté une rage aveugle contre une personne, l'assemblage peut-être de toutes
                        les vertus. Ce témoignage coûte cher à mon cœur ; mais la vérité me
                        l'arrache : je le dois à la vertueuse Coraly. J'ai perdu mon amant, j'ai
                        perdu votre estime, j'ai perdu la paix de l'ame. Ces maux sont grands, sans
                        doute : il en est un pire encore ; c'est de conserver la vie, après tant de
                        sujets de la détester ». </p>
                    <p> Ce dernier trait de lumière dessille les yeux à la Duchesse. Elle écrivit au
                        ministre pour obtenir un congé pour son fils, fut elle-même chercher l'ordre
                        qui devoit rendre la liberté à Coraly ; elle le lui envoya par M. de
                        Vanbelle, qui étoit chargé de l'amener à l'hôtel de Morsheim. Coraly, après
                        avoir mille fois remercié la supérieure de cette maison, monte en voiture,
                        &amp; s'informe d'abord de M. de Vanbelle où il la conduisoit. Elle étoit
                        peu inquiette ; on le lui avoit présenté comme le neveu de la supérieure de
                        Sainte-Aure. Mais pour assurer mieux encore sa tranquillité, il lui dit
                        qu'il étoit honoré de la confiance particulière de M. le Duc, &amp; que la
                        première personne à qui elle parleroit seroit le Vicomte de Barjac. Elle
                        arrive à un superbe hôtel, traverse plusieurs pièces, &amp; trouve dans un
                        grand sallon un cercle immense. Alors on annonce Madame la Duchesse de
                        Morsheim. Après qu'elle eut salué avec noblesse, mais un peu d'embarras, la
                        Duchesse douairière s'avança, la prit par la main, &amp; dit à ces Dames
                        qu'elle leur présentoit sa fille. Coraly tombe à ses genoux, &amp;,
                        suffoquée par ses larmes, ne pouvoit suffire aux sentimens divers qui
                        l'oppressoient. L'accueil qu'on lui fit, la rendit bientôt à elle-même. Tout
                        le monde étoit enchanté de sa grace, de sa figure. Tout en répondant aux
                        obligeantes choses qu'on lui prodiguoit, ses yeux cherchoient le Vicomte,
                        que M. de Vanbelle lui avoit promis. Il parut en effet, un moment après,
                        tenant par la main le Duc de Morsheim, au-devant de qui il avoit été. Coraly
                        vole dans les bras de son époux, qui, quoique préparé à cette scène, ne
                        pouvoit en croire ni ses yeux, ni son cœur. Mon fils, lui dit sa mère, j'ai
                        beaucoup à réparer envers vous. Je n'avois qu'un seul moyen de le faire. Je
                        l'ai choisi : je fais un grand sacrifice à votre bonheur ; mais j'ai de
                        fortes raisons de le croire durable. Le Duc de Morsheim répondit à sa mère
                        qu'il ne lui demandoit que du tems. Il lui présente ensuite le Vicomte de
                        Barjac, ainsi qu'à ses parens : eux seuls composoient ce c'est le nombreux. </p>
                    <p> On satisfit ensuite à tout ce que la prudence commandoit à cette position.
                        Le plaisir de voir les vertus de Coraly récompensées adoucit chez le Vicomte
                        l'amertume qui suit toujours un genre de privations. Ce mariage changea sa
                        manière de vivre. Il passoit les hivers à Paris, &amp; les étés dans leurs
                        terres. L'amour, l'amitié, la vertu, la fortune s'étoient réunis pour les
                        rendre heureux ; ils le furent. Si le Public accueille cet essai, nous
                        donnerons un jour l'histoire de la Duchesse de Morsheim depuis son mariage
                        jusqu'à une autre époque qui n'est guère moins extraordinaire. </p>
                    <trailer> FIN. </trailer>
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        </body>
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</TEI>
