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                    <title> Histoire de la Félicité </title>
                    <author> Claude Henri de Fusée de Voisenon </author>
                    <pubPlace> unknown </pubPlace>
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                    <date>1751</date>
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                <p> La félicité est un être qui fait mouvoir tout l'univers; les poëtes la chantent,
                    les philosophes la définissent, les petits la cherchent bassement chez les
                    grands, les grands l'envient aux petits, les jeunes gens la défigurent, les
                    vieillards en parlent souvent sans l'avoir connue; les hommes, pour l'obtenir,
                    croient devoir la brusquer; les femmes, qui ordinairement ont le coeur bon,
                    essayent de se l'assurer en tâchant de la procurer; l'homme timide la rebute, le
                    téméraire la révolte, les prudes la voient sans pouvoir la joindre, les
                    coquettes la laissent sans la voir; tout le monde la nomme, la désire, la
                    cherche; presque personne ne la trouve, presque personne n'en jouit: elle existe
                    pourtant; chacun la porte dans son coeur, et ne l'apperçoit que dans les objets
                    étrangers. Plus on s'écarte de soi-même, pluson s'écarte du bonheur: c'est ce
                    que je vais prouver par l'histoire d'un pere et d'une mere, qui, revenus de
                    leurs erreurs, en firent le récit à leurs enfans, et sacrifierent leur
                    amour-propre au désir de les instruire. Thémidore et Zélamire étoient deux époux
                    qui s'étoient mariés par convenance, s'étoient estimés sans s'aimer, et en
                    avoient aimé d'autres sans les estimer. Ils avoient eu des enfans par amour pour
                    leur nom, s'étoient ensuite négligés par dissipation, et s'étoient fait des
                    infidélités réciproques; le mari, par air et par mode; la femme, par vanité et
                    par vengeance. L'âge les rassembla; ils reconnurent leurs erreurs, en cessant de
                    les faire aimer aux autres; l'amour-propre leur avoit donné des foiblesses,
                    l'amour-propre les en avoit corrigés: ils avoient cherché le monde pour y
                    trouver des louanges, ils l'avoient quitté pour éviter des ridicules; ils
                    s'étoient désunis par ennui, et s'étoient réunis par ressource. Ils formerent
                    tous deux le même projet sans se le communiquer; c'étoit de faire tourner leurs
                    fautes au profit de leurs enfans. Thémidore voulut raconter ses aventures à son
                    fils Alcipe, pour lui faire connoître les écueils du monde. Zélamire voulut
                    faire part des siennes à sa fille Aldine, pour lui en faire éviter les dangers.
                    C'est, je crois, la meilleure façon d'instruire des enfans. Il y a apparence
                    qu'elle devient à la mode; car les jeunes gens ne font sans doute tant de
                    sottises, qu'afin d'amasser des matériaux pour la perfection de leurs
                    descendans. Voici le récit de Thémidore à son fils. Histoire de Thémidore.
                    Depuis long-temps, Alcipe, je désire de vous ouvrir mon coeur, et de vous
                    marquer ma confiance, bien moins en vous donnant des conseils, qu'en vous
                    découvrant mes fautes; vous oublieriez les uns, vous retiendrez les autres; des
                    préceptes sont plus difficiles à suivre, que des défauts à éviter: un modele de
                    vertu fait souvent moins d'impression qu'un modele d'imprudence. J'ai été jeune:
                    mon pere, qui étoit plus rigide qu'éclairé, me donna une éducation dure, et me
                    dégoûta de la raison, en me l'offrant avec trop de sévérité; il intimida mon
                    esprit au lieu de l'éclairer, et dessécha mon coeur à force de réprimandes, au
                    lieu de le nourrir et de le former par la douceur.Les premieres leçons qu'on
                    donne aux enfans, doivent toujours porter le caractere du sentiment;
                    l'intelligence du coeur est plus prématurée que celle de l'esprit; on aime avant
                    que de raisonner: c'est la confiance qu'on inspire, qui fait le fruit des
                    instructions qu'on donne. Mon pere n'en usa pas ainsi. Le titre de pere me donna
                    plutôt une idée de crainte que de tendresse; la contrainte où j'étois me fit
                    prendre un air gauche qui ne me réussit pas; quand je débutai dans le monde, mes
                    raisonnemens étoient assez justes, mais dépouillés de graces; et bien souvent la
                    bonne compagnie ne juge de la solidité de l'esprit que par son agrément. Mon
                    pere m'avoit présenté dans quelques maisons, et m'avoit répété bien des fois que
                    le point essentiel, pour réussir, étoit d'être complaisant: mais pour l'être
                    sans passer pour un sot, il faut de l'usage du monde dans celui qui a de la
                    complaisance, et du discernement dans ceux qui en sont les objets; il faut qu'on
                    sache gré à quelqu'un de se prêter aux goûts différens des sociétés, et l'on ne
                    peut pas lui en savoir gré, qu'on ne lui en suppose de contraires qu'il
                    sacrifie: vous êtes assez payé de vous plier à la volonté d'autrui, lorsqu'on
                    est persuadé que vous pouvez en avoir une à vous.Mon esprit étoit trop intimidé
                    pour me faire sentir cette distinction; les gens chez qui j'étois reçu étoient
                    trop bornés pour l'appercevoir; j'y allois tous les jours faire des révérences
                    en homme emprunté, des complimens en homme sot, et des parties d'ombre en homme
                    dupe: en un mot, je les ennuyois avec toute la complaisance possible; ils me le
                    rendoient avec toute la reconnoissance imaginable. Ce genre de vie me déplaisoit
                    fort, lorsqu'un jour de grande assemblée, je crus, au milieu de trente visages
                    hétéroclites, découvrir une femme qui, sans tirer à conséquence pour le lieu où
                    elle étoit, avoit une figure humaine. Je la regardai; elle le remarqua: je
                    rougis; elle s'approcha. Je n'ai jamais été si embarrassé ni si flatté. Elle
                    avoit bien cinquante ans, mais je n'en avois que vingt; ainsi elle étoit jeune.
                    La conversation s'anima, c'est-à-dire, elle parla beaucoup, et je répondis fort
                    peu: mais comme tous mes monosyllables servoient de liaison à ses phrases, cela
                    pouvoit s'appeler une conversation. Je me souviens qu'elle me fit des avances
                    très-marquées. Je lui trouvai de la raison; elle en fut flattée, parce qu'elle
                    en manquoit. J'eus le secret, en peu de mots, de dire plusieurs sottises; elle
                    loua mon esprit; j'en fus enchanté, parce que personne ne m'en trouvoit.
                    L'amour-propre noua nos chaînes, il en forme bien plus que la sympathie; et
                    voilà pourquoi elles durent si peu; c'est qu'on cesse de se flatter à mesure
                    qu'on se connoît, et les liens se relâchent à mesure qu'on néglige le principe
                    qui les a serrés. J'eus la hardiesse, le troisieme jour, de lui offrir la main
                    pour la ramener chez elle; elle l'accepta, et je fus saisi de crainte dès
                    l'antichambre. C'étoit mon premier tête-à-tête; cela me paroissoit une affaire
                    décisive pour ma réputation. Je n'avois jamais rien à dire, et je voulois
                    toujours parler; je cherchois au loin des sujets de conversation, et je ne
                    prenois point le style de la chose; j'étois fort respectueux, parce que je ne
                    connoissois pas son caractere; elle étoit fort prévenante, parce qu'elle
                    connoissoit le mien. Enfin, après plusieurs propos vagues et forcés, qui
                    marquent plus la disette d'esprit que le silence, nous arrivâmes à sa porte: je
                    prenois déjà congé d'elle, lorsqu'elle me dit que l'usage du monde exigeoit que
                    je la conduisisse jusqu'à son appartement. Madame, lui répondis-je
                    très-spirituellement, je n'osois pas prendre cette liberté-là. Ah! Vous le
                    pouvez, monsieur, poursuivit-elle, je ne crains pointles jeunes gens. Madame,
                    répartis-je un peu décontenancé, vous êtes bien polie. En entrant dans sa
                    chambre, elle se jeta sur un sopha, et me dit: j'en use librement avec vous,
                    mais je compte sur votre amitié. Vous avez raison, madame, lui dis-je, je serois
                    fâché de vous importuner. Quelle âge avez-vous, dit-elle? Vingt ans, lui
                    répondis-je. Ah! Bon dieu, qu'il fait chaud aujourd'hui, reprit-elle! Madame,
                    lui dis-je aussi-tôt, si vous voulez, je vais ouvrir la porte. Gardez-vous-en
                    bien, répliqua-t-elle, il n'y a rien de si mal-sain. Vous n'avez que vingt ans,
                    dites-vous? En vérité, vous êtes bien avancé pour votre âge. Ah! Madame, lui
                    répondis-je, vous avez la bonté de dire cela, parce qu'il y a long-temps que
                    vous êtes amie de ma mere. Mais voilà précisément ce qui n'est point,
                    s'écria-t-elle avec aigreur, nos âges sont si différens! Je ne l'en estime pas
                    moins cependant. Et dites-moi, je vous prie, êtes-vous fort répandu, avez-vous
                    beaucoup de connoissances? Madame, je vais tous les jours dans la maison où j'ai
                    eu le bonheur de vous rencontrer. C'est bien fait, dit-elle, ce sont de si
                    bonnes gens; il est vrai qu'ils ne sont pas excessivement amusans; mais en
                    vérité, leur commerce est sûr; je m'en accommode assez; car je hais tant la
                    jeunesse; j'entends par la jeunesse, tous ces petits messieurs que les femmes
                    gâtent si bien, et je ne sais ce qui leur en revient; car ils sont la plupart si
                    sots dans le tête-à-tête, et si avantageux en compagnie: je vous distingue
                    beaucoup au moins, en vous recevant seul. Madame, assurément, lui dis-je, je
                    n'en abuserai pas. Je le vois bien, reprit-elle; je suis assurée qu'il n'y a pas
                    un jeune homme qui, à votre place, n'eût déjà été impertinent; mais je dis fort
                    impertinent. Je serois bien fâché, repris-je, que cela m'arrivât. Je ne suis
                    point bégueule, continua-t-elle, et je n'exige pas qu'on soit toujours avec moi
                    prosterné dans le respect: pourvu qu'on ne me manque point, voilà tout ce que je
                    demande. Dites-moi, mon cher ami, n'avez-vous jamais été amoureux? Non, madame,
                    lui répondis-je, car mon pere ne veut me marier que dans deux ans; assurément,
                    dit-elle, il doit être bien content d'avoir un fils aussi formé que vous l'êtes.
                    Cependant, poursuivit-elle, je ne verrois pas un grand inconvénient que vous
                    vous prissiez d'inclination pour quelque femme, pourvu que ce ne fût point pour
                    quelque tête évaporée, qui, au lieu de vous former le coeur, vous prouvât que
                    l'on peut s'en passer. Ah! Je m'en garderai bien, lui dis-je, cela nuiroit à mon
                    établissement,et ces choses-là sont contre l'honnête homme. Mon cher enfant,
                    répondit-elle, j'ai une grande vénération pour votre probité; mais il est tard,
                    soupez avec moi. Je ne le puis pas, madame, repris-je; mon cher pere et ma chere
                    mere seroient trop inquiets. Et bien, allez-vous-en donc, dit-elle avec un air
                    impatienté: je lui obéis, et je sortis fort content de ma personne; j'aurois cru
                    m'en être bien tiré, si quelque temps après on ne m'avoit pas dit qu'elle me
                    faisoit passer pour un sot. à force d'aller dans le monde, j'appris
                    insensiblement les usages: à force d'entendre des sottises, je me déshabituai
                    d'en dire; mais à force d'aller avec des gens qui en faisoient, je ne pus me
                    dispenser d'en faire. De l'extrême simplicité, je passai à l'extrême étourderie.
                    Ces deux excès opposés se touchent; c'est le défaut de réflexion qui les produit
                    tous deux: on ne s'en garantit qu'en s'accoutumant à penser; mais c'est un parti
                    que tout le monde ne peut pas prendre. Je remarquai que chacun vantoit le
                    bonheur et se plaignoit du malheur; je ne concevois pas pourquoi on avoit la
                    maladresse de trouver l'un plutôt que l'autre, et je n'avois pas encore assez de
                    raison pour sentir que les routes qu'on prend pour arriver au bonheur sont
                    presque toujours celles qui vous enéloignent; je crus en savoir plus que les
                    autres, et j'imaginai, comme tous les gens de mon âge, que la suprême félicité
                    étoit d'être homme à bonnes fortunes: ainsi, avec de l'étude et une sérieuse
                    attention sur moi-même, j'acquis en peu de temps tous les ridicules nécessaires
                    pour mériter ce titre; j'eus beaucoup de respect pour moi, et beaucoup de mépris
                    pour les femmes. Voilà le premier pas pour faire son chemin auprès d'elles; je
                    fis des agaceries avec une impertinence qui faisoit voir combien je me croyois
                    de graces; je me louai avec une confiance qui persuadoit presque les sots de mon
                    mérite, et j'eus des prétentions avec une effronterie qui fit croire que j'avois
                    des droits. En un mot, je me donnai un maintien capable de déshonorer vingt
                    femmes; c'étoit un talent marqué dans un homme qui avoit été aussi neuf que moi:
                    aussi m'admirai-je perpétuellement; car un sot est bien plus content de devenir
                    un fat, qu'un homme d'esprit de devenir un homme de bon sens. Je manquai de
                    respect à beaucoup de femmes; plusieurs s'en offenserent sans que je m'en
                    affligeasse; plusieurs m'écouterent sans que je m'en souciasse: je fus
                    très-souvent téméraire, et quelquefois heureux; je séduisis des prudes en louant
                    leur vertu, des coquettes, en feignant de ne pasadmirer leurs charmes, et des
                    dévotes, en déchirant tout l'univers. Mais je gardai toutes ces conquêtes aussi
                    peu de temps qu'elles m'en avoient couté; le caprice me dégoûta des premieres;
                    la légéreté m'enleva les secondes; la fausseté me révolta contre les troisiemes:
                    ainsi, ce bonheur prétendu que j'envisageois, s'évanouissoit toutes les fois que
                    je croyois le posséder. J'ai remarqué souvent que tous les faux bonheurs ont un
                    point de vue, comme certains tableaux, dont les beautés diminuent et
                    disparoissent à mesure qu'on en approche. Je m'étois cependant fait une
                    réputation qui contribua à mon établissement; car, qu'un jeune homme soit à la
                    mode, il passe pour être aimable, et pour lors on ne s'informe pas s'il est
                    raisonnable: on proposa à mon pere un parti convenable, c'est-à-dire une fille
                    riche; j'acceptai la proposition; l'entrevue se fit; la personne avoit passé sa
                    vie au couvent; elle me trouva admirable: on me fit jouer avec elle; à peine
                    ouvrit-elle la bouche pour nommer les couleurs, je lui trouvai beaucoup
                    d'esprit, et je me crus certain de son bon caractere. Après avoir pris des
                    précautions aussi sages pour le bonheur de l'un et de l'autre, on nous maria: la
                    troisieme fois que nous nousvîmes, on nous fit honnêtement coucher ensemble, en
                    présence de trente ou quarante parens qui ne devoient jamais devenir nos amis.
                    Le lendemain, ces messieurs s'égayerent à nos dépens, avec cette légéreté lourde
                    et gauche de gens qui sont dans l'habitude d'être plaisantés, et qui sont
                    insupportables lorsqu'une fois dans leur vie ils se croient obligés d'être
                    plaisans. Ma femme soutint leurs mauvais propos sans se déconcerter; le plus
                    fort étoit fait. Je vous avoue que le mariage, quoique fort respectable, m'a
                    toujours paru un tant soit peu indécent: on oblige une fille de recevoir
                    publiquement dans son lit quelqu'un qu'elle ne connoît pas, et elle est
                    déshonorée d'y recevoir en secret quelqu'un qu'elle adore. Que l'homme est
                    étonnant! Sa tête est un amas d'inconséquences, et cependant on l'appelle un
                    être raisonnable; ce n'est assurément qu'un titre de convention. Zélamire et
                    moi, nous vécûmes assez bien ensemble pendant deux ans: elle parloit peu, je lui
                    répondois encore moins; je croyois que la taciturnité faisoit partie de la
                    dignité d'un mari. Plus d'un ami me dit que ma femme avoit de l'esprit; je leur
                    dis, pour leur marquer ma reconnoissance, que la leur avoit le coeur tendre.
                    Notre intelligence entre Zélamire et moi ne dura pas long-temps; nosgoûts, nos
                    caracteres, nos connoissances différoient en tout. Nous passions notre vie en
                    petites contradictions, qui jettent plus d'amertumes dans le commerce que des
                    torts décidés; nous fûmes assez heureux pour perdre patience, assez sinceres
                    pour nous le dire, et assez sages pour nous séparer sans éclat, sans donner des
                    scenes au public. Nous nous quittâmes comme deux époux qui se détestent, sans
                    manquer au respect qu'ils se doivent. Ma femme se retira dans une de ses terres,
                    à ce qu'elle me dit, et moi je me livrai plus que jamais au monde. Enfin, après
                    avoir éprouvé l'erreur de la dissipation et l'abus des bonnes fortunes, pour
                    parvenir à la félicité, je crus l'envisager dans les honneurs, et je devins
                    ambitieux. Vous voyez, mon fils, que je ne me fais pas grace d'un seul de mes
                    défauts, pour vous les faire éviter tous. Je ne savois pas quels chagrins je me
                    ménageois: la montagne des honneurs est bien escarpée; il faut ou trop de mérite
                    ou trop de mauvaises qualités pour y arriver; mais on est aveugle sur soi-même;
                    et parce que j'avois eu assez de talens pour faire le malheur de quelques
                    femmes, je m'en croyois assez pour faire le bonheur d'un état; je formai des
                    brigues, j'intéressai pour moi plusieurspersonnes que je méprisois, et qui ne
                    m'estimoient pas. Je les éblouis à force de promesses; je leur fis entrevoir une
                    protection chimérique, pour en obtenir une réelle. Enfin, j'eus la place d'un
                    homme estimé; mais je ne la possédai qu'autant de temps qu'il m'en fallut pour
                    faire voir mon incapacité et mon ingratitude. L'injustice m'avoit élevé,
                    l'équité me déplaça; je me retirai rempli de haine pour les grandeurs et pour
                    les hommes, mais désespéré de sentir que je n'en pouvois pas être regretté. On
                    souffre bien plus des sentimens qu'on inspire, que de ceux qu'on reçoit; rien
                    n'est si humiliant que de ne pouvoir pas être estimé de ceux qu'on a droit de
                    mépriser; un ambitieux permet le mépris, pourvu qu'il soit élevé; un homme
                    déplacé soutient le malheur, pourvu qu'il ne soit pas méprisé. J'allois mourir
                    de chagrin d'avoir perdu un poste qui m'auroit fait mourir d'ennui, lorsque je
                    rencontrai un sage qui dissipa mes ténebres, et qui me montra le bonheur, en me
                    prouvant que jusqu'alors je n'avois fait que changer de malheur. Il s'étoit,
                    comme moi, instruit à ses dépens: c'étoit un homme d'une ancienne noblesse; il
                    avoit passé sa jeunesse avec des femmes; l'ambition l'en avoit détaché, et
                    l'avoit lié avec des hommes faux; la raison l'avoit corrigé de ce dernier
                    travers,et l'avoit déterminé à vivre à la campagne. Il avoit d'abord été un
                    agréable, ensuite un homme de cour, et il avoit voulu finir en honnête homme. Je
                    me liai intimement avec lui; sa probité gagna mon coeur, et sa sagesse éclaira
                    mon esprit. Mon ami, me dit-il un jour, j'ai payé, ainsi que vous, le tribut aux
                    fausses opinions; j'ai cherché la félicité parmi toutes les erreurs, et je ne
                    l'ai trouvée qu'après en avoir abandonné la recherche. Lassé du monde que
                    j'habitois, je voulois aller sous un autre ciel, sous un ciel où les ames
                    fussent aussi pures que l'air qu'on y respire; je me retirai ici, c'est le
                    domicile de mes peres; j'y vis avec mes voisins; je leur découvre des vertus
                    dont je fais souvent mon profit, et je ne leur trouve que des défauts communs,
                    des défauts de province, des défauts qui tombent trop dans le petit, pour germer
                    un seul instant dans un homme qui pense. J'oublie le monde, c'est un parti plus
                    sûr et plus honnête que de déclamer contre, et j'éprouve que le seul moyen de
                    devenir heureux est d'être philosophe. Philosophe! M'écriai-je, cela me paroît
                    bien ennuyeux. Je vois bien, reprit-il, que vous ignorez ce que c'est qu'un
                    philosophe; la philosophie conduit toujours au vrai bonheur, lorsqu'on se
                    garantit de l'amour-propre. Cette philosophien'est point une vertu âpre telle
                    qu'on se la représente, qui prend la causticité pour la justesse, l'humeur pour
                    la raison, et le dédain pour un sentiment noble. La philosophie dont je parle
                    est une vertu douce qui craint le vice, et qui plaint les vicieux; qui, sans le
                    moindre étalage, pratique exactement le bien; qui sait distinguer une foiblesse
                    d'avec le sentiment; qui chérit, qui respecte tout ce qui serre les noeuds de la
                    société; qui établit une parfaite égalité dans le monde; qui n'admet de
                    prééminence que celle que donnent les qualités de l'ame; qui, loin de haïr les
                    hommes, les prévient, les soulage, leur fait connoître les charmes de l'amitié
                    par le plaisir de l'exercer; et qui tâche d'enchaîner tous les coeurs par les
                    liens de l'amour et de la reconnoissance. Ah! Lui dis-je avec transport, c'est
                    vous seul que je prends pour mon guide; je sens que je serois heureux si je
                    ressemblois au portrait que vous venez de faire; je ne m'étonne pas qu'il y ait
                    si peu de vrais sages: il est plus facile de mépriser les hommes, que de les
                    soulager. Mais, continuai-je, avez-vous pu trouver ici quelqu'un digne de votre
                    société? La vertu, pour s'entretenir, a besoin de se communiquer. Je me flatte,
                    répondit mon philosophe, d'avoir une amie respectable; c'est une femme retiréeà
                    une lieue d'ici, dans l'abbaye de...; elle a vécu dans la dissipation; sa tête
                    lui a fait commettre plus de fautes que son coeur; elle a connu trop de monde
                    différent, pour s'être acquis des amis; elle s'est trop livrée au tourbillon,
                    pour avoir eu le temps de s'attacher des amans; presque tous ses jours ont été
                    marqués par de fausses démarches; ses étourderies ont paru des foiblesses; le
                    printemps de son âge s'est passé, la vivacité de son imagination s'est ralentie;
                    elle s'est dégoûtée des plaisirs; elle a commencé à réfléchir; elle a connu
                    qu'elle avoit fait tort à sa réputation sans avoir fait subir d'épreuves à sa
                    vertu; et en découvrant l'abus du monde, elle est venue sentir et goûter le prix
                    de la retraite. J'en partage toutes les douceurs avec elle; je vais souvent la
                    voir, je lui développe toutes mes pensées, elle me confie les siennes; nous
                    éprouvons que la véritable amitié, l'amitié délicate, l'amitié tendre et
                    attentive, ne peut guere subsister qu'entre deux personnes d'un sexe différent,
                    qui sont parvenues à l'âge de mépriser l'amour. Ce que l'on doit aux femmes
                    multiplie les égards, détruit les inconvéniens de l'égalité, émousse les pointes
                    de l'envie, rend les nuances de la sensibilité plus douces, et devient le
                    principe d'une confiance plus liante et plus intime.Ce discours alla jusqu'au
                    fond de mon ame; il me rappela l'image de Zélamire. Ne pourriez-vous pas, dis-je
                    d'un air attendri, me faire connoître une femme si estimable? Vous allez souvent
                    à l'abbaye de..., j'y dois faire une visite à une dame nommée Elmasie. Elmasie!
                    Répondit mon ami; d'où la connoissez-vous? Je ne la connois point, répliquai-je;
                    mais ma femme, qui, depuis long-temps, vit loin de moi, sans qu'aucune aversion
                    nous ait désunis, m'a écrit de faire toucher sa pension à cette Elmasie, qui
                    auroit soin de la lui faire tenir; je ne puis en être si près, sans aller lui
                    rendre un devoir qui me paroît indispensable. Vous en serez content, répartit
                    mon ami; c'est elle-même dont je viens de vous faire l'éloge; je veux, dès
                    demain, vous y présenter. Cachez-lui mon nom, lui dis-je aussi; je suis curieux
                    de pénétrer, sans qu'elle me connoisse, l'opinion qu'elle a de moi; je veux lui
                    demander des nouvelles de Zélamire, de sa situation, de la vie qu'elle mene, des
                    sentimens qu'elle a pour moi: je n'ai jamais eu d'éloignement pour elle; nous ne
                    nous sommes séparés que parce qu'elle vouloit quitter le monde où je voulois
                    rester; je serois fâché qu'elle me méprisât: je veux que ma femme me regarde
                    comme un ami qu'elle ne voit point. J'entre dans vos vûes, merépliqua mon
                    philosophe, et je les seconderai. Le lendemain nous exécutâmes notre résolution;
                    nous allâmes à l'abbaye. Nous demandâmes Elmasie; on nous fit entrer dans un
                    parloir assez obscur; je fus saisi d'une espece de frémissement dont je ne
                    pouvois me rendre raison à moi-même; je redoutois une amie de ma femme, je
                    sentois qu'elle ne pouvoit pas avoir pour moi une parfaite estime: c'est
                    supporter la peine des reproches, que de les deviner. J'étois agité de ces
                    pensées, je gardois le silence de l'inquiétude, lorsque la porte s'ouvrit: je
                    vis entrer une grande femme qui avoit le visage couvert d'un crêpe, je me sentis
                    ému; mon ami me présenta comme un homme qui tiroit parti du malheur, pour
                    devenir vertueux. Elmasie soupira, et dit d'une voix languissante: plût au ciel
                    que l'époux de Zélamire imitât cet exemple! Monsieur, me dit-elle, je voudrois
                    que vous le connussiez; je désirerois qu'il mît vos fautes à profit, pour
                    réparer les siennes, et pour se rejoindre à une femme qui est tombée dans
                    quelques erreurs, qui a pu être blâmable, mais qui n'a jamais été méprisable:
                    elle a toujours aimé son mari; cette vertu fait sa consolation, et cependant la
                    rend à plaindre. Ce discours, interrompu par des soupirs, ces reproches pleins
                    de tendresse, le son de voixqui les exprimoit, me dessillerent les yeux en
                    éclairant mon coeur. Madame, lui dis-je en tremblant, je sais que Zélamire vous
                    regarde comme son amie, et je vois qu'elle ne se trompe pas. Je le suis encore
                    plus de Thémidore, répliqua-t-elle; Zélamire lui a caché sa tendresse par un
                    excès d'égard; elle a été réservée, de peur de l'importuner; elle savoit que
                    c'est l'importunité de l'amour qui conduit souvent à la haine; cependant elle se
                    reproche à présent sa froideur; c'est elle qui a pu causer l'éloignement de son
                    mari; si elle eût marqué davantage le désir qu'elle avoit de lui plaire, elle
                    eût peut-être empêché ses égaremens: sans doute il est malheureux; il va
                    d'écueils en écueils; son infortune doit être au comble, par l'humiliation de
                    s'être toujours trompé. Non, ma chere Zélamire, m'écriai-je en me jetant à ses
                    genoux, il est au comble du bonheur, puisqu'il vous retrouve: revoyez Thémidore,
                    rempli de respect et d'amour pour vous; le voile de l'erreur qui nous
                    enveloppoit tous deux est enfin déchiré; nous touchons à la vieillesse; mais
                    nous nous aimons, c'est être jeunes encore, la raison répare en nous les
                    outrages du temps; s'il a changé nos traits, la vérité a rajeuni nos ames, et la
                    vertu va les confondre: deux époux qui s'estiment à notre âge sontplus heureux
                    que ceux qui ne sont unis que par le feu de la jeunesse et le caprice des
                    passions. Oui, mon cher Thémidore, me dit Zélamire, je pense comme vous, rien ne
                    pourra nous séparer; nous allons passer nos jours avec le respectable ami qui
                    nous a réunis. La vie que nous menerons deviendra le modele du bonheur; notre
                    conversation sera liante sans être fade, nous soutiendrons des opinions pour
                    nous instruire, et jamais pour nous contredire; je jure de vous aimer toujours;
                    c'est un serment que j'ai rempli d'avance par l'impatience que j'avois de le
                    former: n'oublions pas cependant nos foiblesses; rappelons-nous-les, moins pour
                    nous en punir que pour en garantir nos enfans; notre jeunesse leur a donné le
                    jour, que notre vieillesse leur vaille un bien plus précieux, qui est la sagesse
                    et le vrai bonheur. Après une reconnoissance si tendre, nous retournâmes chez
                    notre ami; la pureté de notre amour sembla renouveler notre être: j'adore
                    Zélamire, je la respecte, elle m'aime; nous sommes convaincus qu'il n'y a que la
                    vertu seule qui donne la vraie félicité; soyez-en persuadé, mon fils,
                    connoissez-la, soyez-en digne, et je serai toujours heureux. Telle fut
                    l'instruction de Thémidore à sonfils; je ne sais pas s'il en devint plus
                    raisonnable: on en peut douter; car M De Fontenelle dit que les sottises des
                    peres sont perdues pour les enfans, et je vois tous les jours qu'il a dit vrai.
                    Je suis engagé maintenant à raconter l'histoire de Zélamire; c'est ce que je
                    vais faire sans aucun préambule, de peur d'ennuyer; car j'ai remarqué que je
                    suis quelquefois sujet à ce petit accident. Ma chere fille, dit-elle un jour à
                    la jeune Aldine, je suis votre mere; vous avez quinze ans, vous êtes jolie, et
                    cependant je suis votre amie. Je vais vous en donner la preuve en vous
                    confessant toutes mes foiblesses; je vous connois assez d'esprit pour craindre
                    que vous ne tombiez dans beaucoup d'erreurs. Mon premier soin, pour vous en
                    garantir, a été de vous donner une éducation différente de la mienne. On m'a
                    tenue dans un couvent jusqu'au temps de mon mariage; j'ai voulu vous élever sous
                    mes yeux; c'est un parti qui ne laisse pas que d'avoir ses inconvéniens. Une
                    fille qui accompagne sa mere, est ordinairement droite, silencieuse, méprisante
                    et caustique; elle se tait, elle observe, elle récapitule, elle sourit et rougit
                    souvent mal-à-propos de fille dédaigneuse, elle devient, en se mariant,impolie
                    par faux air, contrainte par humeur, et facile, pour paroître au dessus du
                    préjugé. J'ai prévu tous ces dangers, et pour les prévenir, j'ai cherché à ne
                    pas vous en imposer. Je vous ai menée dans le monde, je vous ai même permis d'y
                    parler; et en vous faisant craindre la honte de dire des sottises, je vous ai
                    empêché de critiquer celles que l'on disoit: on a de l'indulgence pour les
                    autres, lorsque l'on croit en avoir besoin pour soi-même. Je vous ai laissé dire
                    des naïvetés, sans vous en reprendre; j'en ai laissé le soin au rire de ceux qui
                    les entendoient; je pense même qu'on doit avoir bonne opinion d'une fille à qui
                    il échappe quelques propos risibles. Si elle n'en tenoit aucun, je la
                    soupçonnerois d'être un peu trop instruite; il faut bien que la naïveté soit une
                    décence dans une fille ignorante, puisqu'elle devient un art dans une fille qui
                    ne l'est pas. Jusqu'à présent vous avez rempli mes vûes; votre caractere est
                    liant; vous avez de la simplicité dans les propos, et de l'esprit dans le
                    maintien: voilà les vertus extérieures de votre état. Mais vous en allez bientôt
                    changer; je suis sur le point de vous marier; vous n'avez pas assez d'expérience
                    pour éviter tous les travers que la fatuité des hommes et la malignité des
                    femmes préparent à une jeune personnequi, dans le monde, est livrée à elle-même;
                    c'est pour vous en instruire que j'ai voulu vous entretenir et vous confier tous
                    les écueils dans lesquels je suis tombée. Ma premiere sottise a été d'aimer mon
                    mari sans me donner la peine de le connoître. On peut être presque sûr qu'une
                    femme qui fait la faute d'aimer son mari au bout de huit jours, fera celle de ne
                    plus l'aimer au bout d'un an. Rien ne prouve tant un fond de tendresse dans le
                    coeur, et vous croyez bien qu'une femme tendre n'a pas beau jeu avec un homme
                    qui ne l'épouse que par ce qu'on nomme dans le monde convenance. On traite une
                    femme que l'on prend pour son bien, comme on traite une terre qu'on achete pour
                    son revenu: on y va passer huit jours par curiosité, on en touche l'argent, et
                    l'on n'y retourne plus: cela est humiliant; il arrive que ce sont des étrangers
                    qui font valoir et la terre et la femme. Voilà, à peu de choses près, le
                    commencement de mon histoire. J'en reviens à mon couvent; j'y étois caressée,
                    gâtée, et ennuyée; les religieuses me confioient tous leurs petits secrets; les
                    vieilles me disoient du mal de la dépositaire, et les jeunes me disoient du bien
                    de leur directeur: il y a des plaisirs pour tous les âges.Ma mere vint un jour
                    m'annoncer qu'elle alloit me marier; cela fit un grand effet dans ma tête; j'en
                    parlai le soir à mes cheres amies la mere St Chrysostôme et la mere de la
                    Conception, qui me firent par conjecture un portrait du mariage à faire mourir
                    de rire: rien ne fait dire tant de sottises, que l'envie d'en deviner une. Deux
                    jours après, je leur dis adieu, en leur promettant que, dès que je serois
                    mariée, je viendrois leur communiquer mes connoissances, et seconder leur
                    pénétration, de mon expérience. Le jour de mes noces arriva; et quoique j'eusse
                    été prévenue par ma mere, je ne puis vous cacher, ma fille, que je fus étonnée;
                    je vous promets que vous le serez aussi. Votre pere m'importuna beaucoup pendant
                    les premiers mois; il eut ensuite plus d'égards: je ne sais comment cela se fit,
                    je l'aimai vivement tant qu'il fut importun, je me refroidis quand il fut
                    attentif. Il s'en apperçut; il devint froid aussi, et sur cet article nous
                    jouâmes bientôt à fortune égale. Dès qu'il n'eut plus de sentimens, il me débita
                    des maximes: un mari ne tarde guere à n'être qu'un pédant avec qui on passe la
                    nuit. Il voulut me présenter aux amis de ses parens. Rien n'est si cruel que des
                    amis de famille; ce sont pour l'ordinaire de vieilles figures qui usurpent ce
                    titre, parce quedepuis trente ou quarante ans ils ennuient une maison de pere en
                    fils. La plupart de ceux qui venoient dans la nôtre étoient des gens à gros
                    visage, qui mangeoient beaucoup et qui ne parloient point, qui digéroient bien
                    et qui pensoient mal; c'étoient des conseillers fort honnêtes gens, qui se
                    couchoient à onze heures du soir, pour être au palais le lendemain à sept; des
                    femmes qui se portoient bien, et qui prenoient du lait par précaution; des
                    filles qui vivoient de régime pour trouver à s'établir, en se donnant un air de
                    raison, et quelques gros abbés plats et galans, qui faisoient des déclarations
                    d'amour, et qui ne vouloient pas faire celle de leurs biens. Je pensai périr de
                    tristesse, et je fus très-certaine que lorsqu'on viendroit chercher la félicité
                    chez mon beau-pere, on seroit obligé de se faire écrire pour elle. Je fis
                    connoissance avec des femmes de mon âge; je les crus mes amies, parce que
                    j'allois tous les jours au spectacle avec elles sans leur parler, et que nous
                    soupions ensemble dans quelque maison où la maîtresse, désoeuvrée jusqu'à dix
                    heures, attendoit tristement quatorze ou quinze personnes qui ne se convenoient
                    guere. On y faisoit la meilleure chere du monde; mais la conversation étoit
                    presque toujoursen lacunes: elle consistoit dans quelques paroles vagues, qui
                    étoient, pour ainsi dire, honteuses de rompre le silence général, et qui
                    cependant avoient des prétentions à former l'entretien: on y répondoit par
                    quelques plaisanteries plates et détournées, par quelques jeux de mots, suivis
                    de grands ris tristes et forcés, qui ne servoient qu'à faire sortir l'ennui. La
                    gaieté est une coquette; elle refuse ses faveurs lorsqu'on veut les lui
                    arracher. De tous les êtres féminins, c'est celui qui se laisse le moins violer.
                    Enfin, on sortoit de table, au grand soulagement de tous les conviés; car il n'y
                    a rien de si ennuyeux que des cercles, et presque tous les soupers ne sont pas
                    autre chose: on jouoit jusqu'à trois heures du matin, et l'on se séparoit,
                    persuadé qu'on s'étoit amusé. Pour moi, qui n'ai pas l'imagination vive, je me
                    retirois chez moi, bien convaincue que, lorsqu'on est quatorze, le bonheur ne
                    s'y trouve jamais en quinzieme. Je rêvois perpétuellement au peu de félicité
                    qu'on trouve dans le monde; je renonçai aux maisons ouvertes, et je me formai
                    une société. Ce seroit là sans doute qu'on trouveroit le bonheur, si l'on étoit
                    certain de ceux qui la composent; mais on ne se connoît que pours'être
                    rencontrés, on ne se juge que par conjectures, on ne se lie que par prévention,
                    on en rabat à l'examen, on se confie par besoin, on se trahit par jalousie: la
                    tracasserie se met de la partie, et mine sourdement; la prétendue amitié se
                    découd, la société se disperse, on se voit de loin en loin, et lorsqu'on se
                    trouve, on se caresse, et l'on se déteste. Je m'étois cependant conservé deux
                    personnes dont je me croyois sûre; c'étoient une vilaine femme et un bel homme:
                    la femme se nommoit Célénie, et l'homme Alménidore. Je jugeai à Célénie un fort
                    bon caractere, parce qu'elle avoit de petits yeux, et je pris Alménidore pour le
                    plus honnête homme du monde, parce qu'il étoit bien fait. Parmi tous les jeunes
                    gens qui me faisoient la cour, c'étoit celui dont les hommages me flattoient le
                    plus; ses regards étoient tendres, et je croyois que c'étoit son coeur qui les
                    rendoit tels. Ses discours, remplis des louanges les plus fades, étoient, selon
                    moi, dictés par le discernement le plus juste et le plus délicat: il me juroit
                    qu'il m'adoroit; cela me paroissoit une vérité incontestable; quand je voyois
                    des hommes en dire autant aux autres femmes, cela me paroissoit une raillerie
                    trop grossiere. Alménidore ne me vantoit jamais sans rabaisser les autres: louer
                    une femme parcomparaison, est une façon immanquable de lui tourner la tête; cela
                    flatte sa jalousie et sa vanité: il n'en faut qu'une des deux pour lui faire
                    accroire qu'elle a le coeur tendre. Alménidore avoit encore un talent bien
                    dangereux; c'étoit celui d'être amusant; c'est de quoi l'on ne peut guere se
                    garantir. Quand vous serez dans le monde, ma fille, ne craignez jamais les
                    hommes qui seront réellement amoureux; il n'y a rien de si triste que ces
                    messieurs-là: tous ces hommes à sentimens, qui ont de grands yeux blancs et
                    fixés, qui poussent de gros soupirs, et qui sont toujours prêts à se tuer pour
                    ramasser un éventail, ne sont nullement à craindre; leur ridicule commence par
                    faire rire, et finit par excéder. Mais défiez-vous de ceux qui ont assez de
                    sang-froid pour épier et découvrir nos foiblesses, qui ont assez peu de
                    sentiment pour faire usage de leur esprit, qui sont plus galans que tendres, qui
                    ne font jamais de déclarations, de peur d'effaroucher, et qui vont chez les
                    femmes pour les avoir, et non pour les aimer. Voilà ceux qui possedent vraiment
                    le grand art de séduire; lorsque l'on est sans expérience, on ne les soupçonne
                    de rien, on ne les regarde que comme des connoissances aimables, onrit avec eux
                    sans scrupule, on s'accoutume à les voir, on a peine à s'en passer; ils s'en
                    apperçoivent; ils suivent toutes les gradations de la sensibilité; ils arrangent
                    leur marche en conséquence, et la tête d'une femme est prise avant que sa main
                    soit baisée. Aldine, en cet endroit, interrompit Zélamire, pour lui faire cette
                    question: ma mere, Alménidore n'étoit-il pas amusant? Il l'étoit beaucoup, ma
                    fille, répondit Zélamire; mais par bonheur pour moi il devint amoureux: celui
                    qui m'en fit appercevoir fut une grosse bête, ami de mon mari, qui se répétoit
                    sans cesse, et que par conséquent personne ne répétoit. On peut s'en rapporter
                    aux sots pour remarquer tout; ils n'ont que cela à faire. Ils sont espions par
                    malignité, et indiscrets par besoin de conversation. Celui-là me parla si
                    souvent de l'amour d'Alménidore, que je commençai à m'en douter; je remarquai
                    qu'il étoit moins gai, quoiqu'il voulût le paroître davantage, et qu'il prenoit
                    bien plus de liberté avec les autres femmes qu'avec moi. Je ne pus m'empêcher en
                    secret de lui en savoir gré; je causois quelquefois avec lui; il devenoit
                    sérieux, et j'aurois été fâchée s'il eût été plaisant: autrefois il me disoit,
                    sans conséquence, qu'il m'adoroit, et pour lors il rougissoit du nom d'amour.
                    Ces découvertes ne m'affligerent point; je me défiai de ma foiblesse, je me
                    soupçonnai, je m'examinai, et je me convainquis. Il ne me restoit de raison que
                    ce qu'il m'en falloit pour être sûre que j'en avois beaucoup perdu; j'en eus
                    cependant assez pour craindre les suites de mon penchant, et pour vouloir en
                    arrêter les progrès. Je questionnai mon ami la bête, pour savoir ce qu'on
                    pensoit de moi; il me répondit qu'il n'y avoit qu'une voix sur mon compte, et
                    qu'il passoit pour constant que j'avois pris Alménidore: cependant je gardois
                    trop peu de ménagemens pour être condamnée; on prend plus de mesures lorsque
                    l'on est d'accord. Je demandai si quelques soupçons... ah! Bon dieu, oui, me
                    répondit-il, il est le premier à en plaisanter. J'en fus piquée, je l'avoue: il
                    n'y a rien de si incommode qu'un mari trop jaloux; il n'y a rien de si humiliant
                    qu'un mari qui ne l'est pas assez. Mon amour-propre se révolta au profit
                    d'Alménidore; j'en vins même jusqu'à lui faire des agaceries en présence de
                    Thémidore: mais Thémidore n'en étoit pas ému; il s'en applaudissoit au
                    contraire; il paroissoit me remercier; il me lançoit les épigrammes d'un homme
                    plaisant, et jamais il n'y en avoit une seule d'un homme piqué. J'étoisoutrée,
                    et dans ces dispositions, Alménidore me trouva seule. Vous tremblez pour moi, ma
                    fille; rassurez-vous, vous allez voir qu'il y a des vertus que l'on doit au
                    hasard. Je commençai par prendre la chose au tragique; je priai Alménidore de
                    mettre fin à ses visites; j'ajoutai que je n'ignorois point tous les propos
                    qu'occasionnoit son assiduité, et que j'y voulois mettre ordre. Madame, me
                    répondit-il, si je n'étois pas votre ami, et si j'étois de ces petits-maîtres
                    qui ne veulent que se donner l'air d'une bonne fortune, je vous obéirois avec
                    plaisir; mais je suis trop honnête homme pour cesser de vous voir; ce seroit
                    vous perdre de réputation: votre mari ne sera jamais accusé de vous l'avoir
                    défendu, il ne vous fait pas l'honneur d'être jaloux. Alménidore me dit ces
                    derniers mots d'un air ironique. Monsieur, lui répondis-je, cela ne peut prouver
                    que l'excès de sa confiance. Cela prouve encore plus, répliqua Alménidore, son
                    manque de sensibilité: voilà de ces choses impardonnables dans un mari; et quand
                    on ne les pardonne point, poursuivit-il d'un ton plus doux, il est aisé de les
                    punir: mais pourquoi lui voudrois-je du mal? C'est lui qui, par ses
                    plaisanteries déplacées, vous a fait rougir le premier de mon amour. Mon respect
                    m'auroit toujours empêchéde vous en instruire; votre mari m'en a épargné la
                    peine: je le regarde comme mon bienfaiteur. Il me paroît, lui dis-je, que vous
                    voulez lui marquer votre reconnoissance d'une façon bien singuliere. Madame, dit
                    Alménidore, l'équité me presse plus à son égard que la reconnoissance. Pour moi,
                    monsieur, lui répondis-je, je ne suis point curieuse de pénétrer dans vos
                    motifs; mais je sais ce que je dois à moi-même, et je vous défends de me revoir.
                    Vous voulez apparemment, répartit Alménidore, passer pour volage, après avoir
                    passé pour sensible. Cela vous fera plus de tort que vous ne pensez, madame.
                    Sans doute que je n'ai pas le bonheur de vous plaire; je vois que je vous
                    importune, mais on ne le croit pas: ceci aura tout l'air d'une rupture, je vous
                    en avertis. C'est-à-dire, lui répliquai-je, que pour prévenir une telle opinion,
                    vous voudriez que cela prît le tour d'un arrangement. Madame, me répondit-il,
                    votre réputation y est trop intéressée pour que je ne le désire pas. Voilà qui
                    est admirable, m'écriai-je; il va me prouver que je dois manquer de vertu, afin
                    que l'on m'en croie. C'est, me dit-il, la façon la moins pénible, et peut-être
                    la plus sûre, de se faire estimer: si nous cessons de nous voir, on sera
                    convaincu que nous sommes vus comme amans; et si nous nous voyons toujours, on
                    se persuadera que nous ne pouvons nous voir que comme amis. Mais il me semble,
                    lui répondis-je, qu'entre homme et femme on ne croit guere à l'amitié. Du moins,
                    reprit-il, vous y croyez, madame. <hi rend="italic"> comme cela, </hi> lui
                    répliquai-je. Comment, s'écria-t-il, serois-je assez heureux pour que vous ne
                    fussiez pas mon amie? Voilà un bonheur d'une nouvelle espece, lui dis-je.
                    Madame, poursuivit-il, cela en seroit bien plus tendre. Vous êtes insupportable
                    avec vos conséquences, lui répartis-je d'un air embarrassé. Me défendrez vous
                    toujours de revenir, me dit-il d'un ton languissant? Alménidore, lui dis-je, en
                    portant ma main sur mes yeux, que vous connoissez bien mon foible! En cet
                    instant nous nous tûmes, et nous nous regardâmes; il tourna la tête du côté de
                    la porte, apparemment pour savoir si elle étoit fermée, et par bonheur Célénie
                    l'ouvrit et vint nous interrompre. Vous ne disiez plus rien, dit Aldine à sa
                    mere; comment vous interrompit-elle? Ma fille, lui répondit Zélamire, vous
                    éprouverez peut-être un jour que dans un tête-à-tête on n'est jamais interrompu
                    davantage que lorsqu'on ne dit rien. Je ne pus pas douter de mes sentimens
                    pourAlménidore, et je m'y serois livrée de plus en plus, si l'on ne m'eût pas
                    avertie que cette Célénie, que je croyois mon amie, étoit ma rivale, et ma
                    rivale préférée. On m'offrit de m'en convaincre; j'eus la foiblesse d'y
                    consentir: on me cacha dans l'appartement de Célénie: elle ne fut pas long-temps
                    sans y venir avec Alménidore. La conversation ne fut pas longue; je le vis dans
                    les bras d'une femme qu'il déchiroit si cruellement en ma présence. à ce
                    spectacle, je pensai m'évanouir; ma fureur seule m'en empêcha. J'entendis le
                    perfide me donner cent ridicules, et sur-tout me plaisanter sur ma crédulité: ma
                    rivale faisoit à chaque instant de grands éclats de rire; il n'y avoit que la
                    joie qui interrompoit le plaisir. J'eus la patience de les laisser sortir; je me
                    crus corrigée, je n'étois qu'humiliée: je bannis Alménidore sans retour. Il
                    m'avoua qu'il n'avoit aucun goût pour Célénie, et il ne se justifia qu'en me
                    disant que c'étoit une femme qui lui faisoit du bien. Ce fut alors que j'appris,
                    pour la premiere fois, que l'argent supplée souvent aux charmes: je sentis qu'on
                    doit plaindre les femmes qui en donnent, et mépriser celles qui en reçoivent. Je
                    quittai mon systême de sentiment pour trouver le bonheur; mais je ne sus comment
                    le remplacer, et je fus incertaine sije me ferois dévote ou bel-esprit; car il
                    n'y a personne qui tous les ans n'ait le choix d'une réputation nouvelle. Une
                    femme de notre voisinage, qui étoit sage avec éclat, et tendre avec mystere,
                    pensa m'attirer dans son parti; elle avoit été assez belle pour avoir été
                    trompée dans sa jeunesse par plusieurs agréables: après en être devenue la
                    fable, elle s'en étoit détachée, et avoit fait les honneurs de sa nation à
                    quelques ministres étrangers, qui l'avoient trouvée fort étrange: de là elle
                    s'étoit retirée dans une province, où elle se livroit à des officiers
                    subalternes, qu'elle entrelardoit pieusement de quelques bêtes à froc; car dans
                    tous les temps les moines ont été les troupes auxiliaires des femmes dérangées.
                    Elle me confia tous ses secrets, et m'avoua ingénument qu'il n'y avoit que les
                    révérends peres qui eussent pu la fixer. Cela ne m'étonna point, elle n'étoit
                    plus jolie; et quand une femme est changée, elle cesse d'être changeante. Je ne
                    me trouvai point assez voluptueuse pour me faire dévote; je me décidai pour le
                    bel-esprit: je vis bientôt que c'est un état dans le monde. J'examinai les
                    ouvrages de la plupart de ceux qui avoient examiné mes actions; je fus
                    recherchée, considérée, citée: on vantames jugemens, et jamais mon jugement. à
                    la fin je m'ennuyai de ne voir que des beaux-esprits, qui très-souvent
                    manquoient d'esprit. Je crus que je trouverois plutôt le bonheur avec des gens
                    aimables; je voulus les attirer, je voulus les séduire, et, sans m'en
                    appercevoir, je donnai dans la coquetterie; j'éprouvai que c'est un chemin où
                    l'on trouve des fleurs et point de fruits: on marche toujours, on n'arrive
                    jamais, et la réputation y fait naufrage en pure perte: je fus bien convaincue
                    que ce n'étoit qu'un plaisir de dupe. On ne se corrige que par les extrêmes; je
                    voulus être réservée, et je fus prude: je me mis entre les mains d'une petite
                    femme qui avoit un air sec, un teint pâle, et une voix aiguë. Elle m'assura
                    qu'elle avoit trouvé le bonheur; j'en fus surprise; je me défiois un peu du
                    bonheur d'une femme sans rouge. Cependant je lui demandai en quoi il consistoit.
                    Dans la vertu, reprit-elle avec un ton suffisant; venez chez moi, liez-vous avec
                    mes sociétés, vous y trouverez cette félicité qui vous est inconnue. Je la
                    suivis, et je m'en repentis; je me trouvai confondue avec un amas de commeres
                    qui avoient le maintien droit et l'esprit gauche, vives par tempérament, et
                    bégueules par décence: elles prononçoient le nom de vertu,même en s'y dérobant;
                    elles succomboient plus au danger de l'occasion, qu'au charme du penchant; mais,
                    leur foiblesse passée, elles reprenoient leur fierté, pour en accabler
                    froidement celui qui venoit de la faire paroître. Je renonçai à ce bonheur: je
                    m'étois ennuyée de la coquetterie, qui est une fausseté gaie; je fus révoltée de
                    la pruderie, qui est une fausseté triste et tracassiere; car la tracasserie
                    n'habite que chez les prudes et chez les grands. Je m'étois si souvent trompée,
                    que je ne sus plus à quoi me déterminer; rien n'humilie tant la vanité, que les
                    méprises de l'amour-propre: je tirai cependant un jugement favorable de ce
                    qu'aucune de mes fautes n'avoit pu me plaire. On n'est jamais sans espérance de
                    trouver la vérité, lorsqu'on n'a pas rencontré une erreur qui contente. Je
                    voulus essayer de vivre plus en société avec votre pere; il s'y prêta avec assez
                    de graces: il ne vécut avec moi ni comme mari ni comme ami, mais comme une
                    connoissance aimable; nous ne nous estimions pas assez pour vivre ensemble: il
                    me disoit des choses galantes, qui cependant n'avoient aucun objet; en un mot,
                    il se conduisoit comme un homme qui n'a ni droits ni prétentions. Je me souviens
                    qu'un jour il me trouva lisant une brochure, intitulée <hi rend="italic"> le je
                        ne sais quoi </hi> . Je connois cet ouvrage, me dit-il; l'auteur y fait un
                    grand éloge de ce je ne sais quoi, et l'auteur a tort; le je ne sais quoi est vu
                    en beau, et seroit toujours vu en laid si on le connoissoit bien. C'est à tort
                    que l'on nomme ainsi le trouble de deux coeurs qui voudroient s'unir. Qu'un
                    amant adore une femme aimable, ce qu'il sent pour elle, il sait bien quoi; ce
                    qu'il voudroit lui dire, il sait fort bien quoi, et ce qu'il voudroit faire pour
                    lui en donner des preuves, il sait encore mieux quoi. Cette femme, que je
                    suppose n'avoir jamais aimé, est touchée de l'amour de cet amant; elle nous
                    tromperoit, si elle nous disoit qu'elle ne sait pas ce que c'est que ce
                    sentiment qui se développe en elle: elle y résiste, elle veut l'éviter; elle
                    sait bien pourquoi. Quel est donc ce je ne sais quoi, lui dis-je? C'est, me
                    répondit-il, le serment qu'une femme fait d'aimer son mari, qu'elle ne connoît
                    point; comme il n'est fondé sur rien, c'est déjà un je ne sais quoi: c'est le
                    plaisir que le mari prétend lui procurer, qui est encore un je ne sais quoi,
                    parce qu'il n'y a que l'amour seul, qui n'est presque jamais entre eux, qui fait
                    savoir ce que c'est que ce bonheur: c'est la jalousie de ce mari qui est souvent
                    fondée sur je ne sais quoi, et son déshonneur prétendu, attaché à la conduite
                    desa femme, qui est le plus je ne sais quoi de tous. Ainsi, puisque vous voulez
                    le savoir, le je ne sais quoi est le génie des maris. Je ne pus m'empêcher de
                    rire de cette peinture, sur-tout dans la bouche de Thémidore; je ne sais rien de
                    plus ridicule qu'un mari petit-maître; ses façons légeres semblent défier une
                    femme d'avoir un attachement: je ne conçois pas que ce puisse être une vertu que
                    de ne lui pas manquer, puisque c'est une justice que de lui être infidelle.
                    Enfin, Thémidore eut assez peu de ménagemens pour vouloir me raccommoder avec
                    Alménidore: j'en fus surprise, je l'avoue, et le peu d'obstacles qu'il trouva en
                    moi me fit sentir son imprudence. On arrangea un souper. Alménidore m'y parut
                    plus volage et plus aimable que jamais. Célénie y étoit aussi; elle n'aimoit
                    plus Alménidore, et s'amusoit toujours avec lui: le goût qu'il lui avoit inspiré
                    étoit totalement passé; elle ne s'en cachoit pas. Voilà la différence qui est
                    toujours dans la conduite des hommes et des femmes. Un homme qui a une affaire
                    réglée, ne se fait pas un scrupule de saisir toutes les occasions que le hasard
                    lui donne. Une femme est plus délicate, mais elle aime peut-être moins
                    long-temps: en général, les femmes sont plus inconstantes, et les hommes plus
                    infideles.Notre souper fut charmant; Célénie fut aussi gaie qu'une femme qui ne
                    doit ses conquêtes qu'à sa beauté: je devins son intime amie, et je sentis que
                    cette union entraînoit nécessairement le pardon d'Alménidore; je ne pus
                    cependant pas m'empêcher de lui faire des reproches très-amers; mais il me
                    répondit que cette aventure n'étoit qu'un badinage: ce mot occasionna une
                    dissertation qui fut appuyée sur plusieurs exemples, et ces exemples me
                    démontrerent clairement qu'à moins que d'assassiner, tout étoit badinage dans le
                    monde. Notre partie fut suivie de plusieurs autres. Thémidore plut à Célénie:
                    heureusement pour elle, Thémidore avoit beaucoup perdu au jeu; il avoit besoin
                    de ressources: par conséquent il trouva que Célénie avoit encore de la
                    fraîcheur. Il se vanta de nos soupers; il lui paroissoit délicieux de se trouver
                    en partie carrée avec sa femme. Il avoit une maison de campagne; nous y allâmes
                    passer quelques jours. Alménidore, à force de m'amuser, recommença à m'occuper:
                    il étoit si gai quand il me voyoit, que j'étois triste quand je ne le voyois
                    pas; je croyois même que ma tristesse faisoit partie de ma reconnoissance.
                    Célénie étoit ordinairement présente à tous nos entretiens.Alménidore me demanda
                    un jour si nous ne pouvions pas nous en passer: je répondis que cela étoit
                    impossible, et cependant, depuis cette question, je la trouvois toujours de
                    trop; je lui faisois plus de politesses et moins d'amitié: plus elle
                    m'importunoit, plus je voulois le lui cacher: je croyois lui faire des caresses,
                    et je ne lui faisois que des complimens. Apparemment qu'elle s'en apperçut; elle
                    manqua un jour au rendez-vous; je me trouvai seule avec Alménidore. Je fus
                    d'abord effrayée: il me donna tant de paroles d'honneur qu'il seroit sage, qu'il
                    me rassura. Le temps étoit beau, il me proposa une promenade; je crus, après
                    tous ses sermens, la pouvoir hasarder. Il commença adroitement par être fort
                    enjoué; en m'amusant, il étourdit mes craintes: insensiblement il fit tourner la
                    conversation sur le sentiment; il avança des propositions que je voulois
                    réfuter; il les soutint; en les prouvant, il se rendit intéressant. Je
                    l'écoutois, je devins rêveuse, et je ne répondis qu'en soupirant: je m'apperçus
                    de mon trouble; je voulus retourner sur mes pas; mais nous nous étions égarés
                    dans le parc, qui étoit fort grand, et que je ne connoissois pas. Voilà qui est
                    affreux, m'écriai-je, que va-t-on penser de moi? En vérité,cela n'est pas
                    raisonnable. Ah! Me dit-il, vous ne vous êtes tant écartée que par distraction.
                    Il est vrai, repris-je, que ce n'étoit que dans la vûe de faire de l'exercice.
                    Pour moi, poursuivit-il, je ne me suis égaré que parce que je ne pouvois pas
                    faire autrement: je suis si attentif à vous regarder, à vous entendre, à vous
                    persuader, que je ne m'apperçois ni du lieu où je suis, ni des routes qui
                    peuvent m'y avoir conduit: à vous dire le vrai, madame, continua-t-il, quand
                    j'ai l'honneur d'être avec vous, je songe beaucoup plus à faire mon chemin qu'à
                    retrouver le vôtre. Alménidore, répliquai-je, voilà un propos qui ne va qu'à une
                    petite maîtresse; je suis fâchée que vous me regardiez comme telle. Il s'en faut
                    bien, madame, reprit-il aussi-tôt; si je ne vous aimois pas, il y a long-temps
                    que je vous aurois convaincue; mais en effet, lui dis-je pour détourner la
                    conversation, je crois que vous avez abusé bien des femmes. Celle qui les venge,
                    me répondit-il, me les fait oublier. Je m'apperçus qu'il rougit en disant ces
                    mots; je ne fis pas semblant de le remarquer; au contraire, je lui reprochai
                    d'avoir été toujours trop entreprenant, et de s'être déclaré trop brusquement.
                    Lorsque j'en agissois ainsi,repartit-il, je n'aimois pas; j'éprouve que
                    lorsqu'on a une véritable passion, on n'ose pas la faire deviner. Alménidore,
                    dis-je d'un air un peu troublé, changeons de conversation. Vous voyez bien que
                    vous en êtes l'objet, répondit-il, en me baisant la main. Ah! Monsieur, lui
                    dis-je, en la retirant assez brusquement, mais cependant pas autant que je
                    l'aurois pu, je ne puis pas souffrir ces façons-là. Voilà la premiere fois,
                    poursuivit-il, que je vois une femme aimable s'offenser vivement de la justice
                    qu'on lui rend. Ce mot de vivement est de trop, répliquai-je; je serois
                    très-mécontente de moi si je ne me fâchois pas froidement. C'est-à-dire,
                    reprit-il, que vous me méprisez. Mais, monsieur, m'écriai-je, où avez-vous pris
                    qu'on vous méprise? C'est dans votre sang-froid, dit-il, qui est insultant, à
                    force d'être dédaigneux. Ne diroit-on pas, répondis-je, que l'estime et l'amitié
                    sont quelque chose de bien chaud? Je vous estime, monsieur; je veux bien être
                    votre amie, mais il faut que vous ayez la bonté de vouloir bien en rester là. Je
                    voudrois pouvoir vous obéir, répondit-il, mais cela n'est pas en moi, ainsi je
                    ferai mieux de prendre demain la poste, et de m'en retourner. Comment, monsieur,
                    lui dis-je, vous prétendriezme laisser ici entre Célénie et mon mari? En vérité,
                    vous voulez me faire jouer un joli personnage! Madame, répliqua-t-il, je vous en
                    proposois un autre qui n'étoit pas si indécent. Alménidore, lui dis-je,
                    asseyons-nous, et parlons sensément. J'y consens, reprit-il. (je fis une faute
                    de m'asseoir, et je ne vous le dis, ma fille, que pour vous avertir d'y prendre
                    garde quand vous serez seule avec un homme.) eh bien, madame, me dit Alménidore,
                    me voilà prêt à vous entendre. Parlez-moi avec vérité, lui dis-je, quel est
                    votre but? Mon but, reprit-il, étoit de vous plaire; je vois bien que je n'y
                    parviendrai pas à présent, mon dessein est de ne vous plus aimer; je sens trop
                    que le second projet ne réussira pas mieux que le premier. Mais, m'écriai-je,
                    quelle est cette idée-là de m'aimer? Car je jurerois que cet amour s'irrite par
                    la contradiction, et ne doit rien au sentiment. Ah! Madame, me dit-il, ne
                    m'accablez pas par vos doutes, c'est bien assez de vos rigueurs. Par exemple,
                    lui dis-je, pour le consoler un peu, je vous crois un fort honnête homme, mais
                    je vous juge bien léger. Est-ce à vous, madame, reprit-il, à reprocher des
                    défauts dont vous corrigez? Il me prit la main, je la lui laissai; il la baisa,
                    je me troublai, je m'en apperçus: apparemment que je me défendois mal, car
                    Alménidore me pressoit davantage, mais cependant avec une vivacité mêlée de
                    crainte: je voulus l'intimider encore en feignant de me fâcher. Ah! Pour le
                    coup, monsieur, lui dis-je, c'est pousser le manque de respect trop loin: il se
                    ralentit à ces mots; j'étois rouge, il l'imputaà ma colere; je crois qu'il se
                    trompoit. Il me demanda le sujet qui m'irritoit; je le traitai d'impertinent: ce
                    mot le rendit immobile, et son immobilité merendit la raison: j'eus honte
                    d'avoir été si près du danger; je prenois le parti de m'éloigner, lorsque
                    j'apperçus très-près de nous Thémidore assis sur le gazon à côté de Célénie: il
                    ne me dit rien, mais je crus remarquer qu'il me railloit par ses regards; je
                    commençai à craindre qu'il n'eût été à portée d'entendre notre conversation, et
                    je n'en pus pas douter le lendemain, car il nous proposa une promenade, et nous
                    conduisit dans le même endroit, où nous trouvâmes un poteau nouvellement placé,
                    sur lequel je vis ces mots écris en très-gros caracteres: <hi rend="italic">
                        route de l'occasion perdue </hi> . Il y a peu d'allées couvertes, dit-il à
                    Alménidore, qui portent le nom de celle-là. Aménidore fut interdit, et je fus
                    confondue.Nous quittâmes la campagne le lendemain: je ne cessai pas de faire des
                    réflexions; je m'accablai moi-même de reproches; la certitude où j'étois que
                    Thémidore étoit instruit de ma foiblesse, me le rendit insupportable; je lui
                    déclarai que j'étois entiérement dégoûtée du monde, et que je voulois me retirer
                    dans une de ses terres. Nous nous séparâmes amicalement; je le priai de
                    m'oublier; je cherchai un asile dans l'abbaye de... où, sous le nom d'Elmasie,
                    je touchai la pension que je m'étois réservée. J'appris, depuis ce temps; toutes
                    les adversités de Thémidore, j'en fus attendrie; j'oubliai tous ses procédés: je
                    pense que dès que l'on est malheureux, on cesse d'avoir tort. Nous nous sommes
                    retrouvés, nous nous sommes réunis, nous sommes convenus de nos foiblesses; les
                    avouer, c'est vouloir s'en corriger. Depuis que nous vivons ensemble, je sens le
                    calme renaître dans mon ame, je commence à connoître que je suis dans la route
                    du bonheur. Deux époux se retrouvent toujours; il n'y a qu'un amour pur qui
                    puisse rendre constamment heureux: nous jouissons d'une félicité parfaite, parce
                    que nous jouissons de nous-mêmes, et que nous sommes parvenus à nous estimer.
                    Après ce récit, Aldine tint ce discoursà Zélamire. Ma mere, je vous suis
                    assurément bien obligée de vos instructions; j'espere que vos expériences me
                    suffiront; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que vous l'avez échappé
                    belle. </p>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
