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                <title ref="bgrf:58.13 wikidata:Q123255414 MiMoText-ID:Q1017"> Lettres parisiennes sur le désir d'être heureux:
                    MiMoText edition </title>
                <author ref="viaf:31146462602927770000 wikidata:Q60842185 MiMoText-ID:Q487">viaf:31146462602927770000 wikidata:Q60842185 MiMoText-ID:Q487</author>
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                    <name> Johanna Konstanciak </name>
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                <publisher ref="https://mimotext.uni-trier.de"> Mining and Modeling Text </publisher>
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                <date>2020</date>
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                    <title> Lettres parisiennes sur le désir d'être heureux. </title>
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                    <date>2009</date>
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                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
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                <bibl type="printSource">
                    <title> Lettres parisiennes sur le désir d'être heureux </title>
                    <author> Armand-Pierre Jacquin </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <pubPlace> Genève </pubPlace>
                    <publisher> Duchesne </publisher>
                    <date>1758</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1758</date>
                </bibl>
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                    <term type="form"> epistolary </term>
                    <term type="spelling"> historical </term>
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        <front>
            <div type="titlepage">
                <p>LETTRES PARISIENNES SUR LE DÉSIR D'ETRE HEUREUX.</p>
                <p>....... ô quid agis? Fortitèr occupa Pertum. Q. Horat. Ode XIV, Libri I.</p>
                <p>PTERMIÉRE PARTIE.</p>
                <p> A GENÈVE; Et ſe trouvens A PARIS, Chez Duchesne, Libraire, rue Saint Jacques, au
                    - deſſus de la rue des Mathurins, au Temple du Goût. </p>
                <p> M. DCC. LVIII.</p>
            </div>
            <div type="liminal">
                <head>ÉPITRE DÉDICATOIRE A MONSIEUR T D ***</head>
                <p> SI L'AMITIÉ a ſes droits, permettez-moi, Monſieur, de les réclamer, pour vous
                    faire agréer mes Obſervations philoſophiques ſur le Bonheur. A combien de titres
                    ces Lettres ne vous appartiennent-elles pas? Ne craignez rien cependant: la
                    diſcrétion de mes ſentimens égalera leur vivacité: ma reconnoiſſance ne bleſſera
                    pas votre délicateſſe. Je ne perds point de vûe que c'eſt à un ami Philoſophe
                    que je les offre. Aſſez ſage pour avoir ſçu preſcrire des bornes à votre
                    fortune, vous ne paroiſſez jaloux que d'étendre celle des autres: ſatiſfait par
                    votre modération, jouiſſez long-temps du doux plaiſir de faire des heureux: la
                    ſâgeſſe de votre conduite démontrera beaucoup mieux que toutes mes leçons, que
                    celui-là ſeul mérite de fixer la légéreté de l'eſprit les déſirs du cœur, qui,
                    maître de ſoi même, connoît le prix de l'amitié de la généroſité. Je ſuis avec
                    le plus ſincére attachement, MONSIEUR, Votre très - lumble très - oléiſſant
                    Serviteu J... </p>
                <p> AVERTISSEMENT </p>
                <p> DAns le deſſein où j'étois d'écrire quelques réflexions ſur la nature du
                    Bonheur, rien ne pouvoit m'être plus agréable que les Lettres de M. de Barville:
                    en m'épargnant bien du travail, elles rempliſſent parfaitement mon projet: j'oſe
                    même avouer qu'elles vont au de - là: un Traité en forme ſur ce point important
                    de morale, n'auroit pas manqué de rebuter la foule des eſprits agréables
                    délicats, que l'idée ſeule du ſérieux excéde: en égayant la leçon, on devient
                    plus généralement utile. Ces Letrres, dont je vous fais préſent, Ami Lecteur, ne
                    ſont point un vain jeu de l'imagination. Ce n'eſt pas pour les vrais
                    connoiſſeurs que je donne cet avis; il ne leur faudra que le moindre retour ſur
                    leur cœur, qu'un ſimple coup d'œil ſur le Monde, pour les placer au-deſſus de la
                    claſſe des Romans. </p>
                <p> Lorſqu'on leur aura rendu cette juſtice, elles éviteront bien des peines à ceux
                    qui cherchent ſincérement à être heureux: elles leur apprendront, par des
                    exemples frappans, que les plaiſirs des ſens, les honneurs, les richeſſes, le
                    grand monde la plus brillan-te réputation, ne conduiſent pas au Sanctuaire du
                    Bonheur. </p>
                <p> Quels progrès ne doit-on pas ſe promettre dans le chemin de la ſageſſe, lorſque
                    l'on connoît les ſentiers qui en éloignent? Heureux celui qui, revenu de
                    l'erreur de ſes paſſions, ſçait, par ſa propre expérience, que la véritable
                    félicité conſiſte dans la modération dans la tranquillité d'une ame innocente!
                    Plus heureux mille fois celui qui, inſtruit par les malheurs des autres, ne
                    s'expoſe point à la tempête, commence de bonne heure à commander aux mouvemens
                    de ſon cœur! </p>
            </div>
        </front>
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            <div type="group">
                <div>
                    <head> LETTRES PARISIENNES. </head>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE PREMIÉRE. </head>
                    <p> Le Déſir du Bonheur en général. </p>
                    <p> L'Amitie dont vous m'honorez, Monſieur, l'intérêt particulier que vous avez
                        toujours pris aux premiers événemens de ma vie, vous donnent ſur moi des
                        droits, contre leſquels je n'ai garde de réclamer: une conconfiance entière
                        ſera la moindre preuve de ma reconnoiſſance: je ne conſulterai qu'elle ſeule
                        toutes les fois que je vous ferai part de la ſituation de mon ame: je me
                        montrerai tel que je ſuis, il ne tiendra qu'à vous de me voir à découvert:
                        pas la moindre gaze d'Italie: mon cœur peut-il en ſouffrir, lorſqu'il
                        commerce avec l'amitié? </p>
                    <p> Délivré enfin de cet amas de Livres, ſous la pouſſière deſquels je ſuis
                        reſté ſi long-temps enſeveli, débarraſſé de tous les exercices qui forment
                        la Jeuneſſe, je commence à ſentir, pour la premiére fois, que je reſpire.
                        Quelle joie de ne plus apercevoir cette troupe de Pédans, dont l'air ſombre
                        farouche ne ſeconde que trop la répugnance naturelle des enfans pour
                        l'étude! Je travaille à me défaire de ces maniéres gênées que l'Ecole
                        inſpire; , grace à mon envie de paroître avec agrément dans le Monde, je ne
                        ſens bien-tôt plus le Collége. </p>
                    <p> Me voilà donc libre enfin, je n'ai plus de chaînes à redouter que celles que
                        je voudrai bien m'impoſer: elles ſeront légéres, ſans doute, puiſque les
                        plaiſirs en formeront le tiſſu. Mon cœur, ſemblable à une jeune plante qui,
                        nouvellement retirée de deſſus la couche où elle étoit étouffée placée dans
                        un vaſte parterre étend ſes tendres rameaux, s'élargit, pour ainſi dire, ſe
                        déploie: ſéduit par les avantages de la liberté, il en goûte, avec volupté,
                        les délicieuſes prémices. </p>
                    <p> Tout me devient nouveau, depuis que je commence à m'entretenir avec
                        moi-même: il faut ou que je renaiſſe, ou que la Nature ait changé pour moi:
                        la Ville me paroît mille fois plus étendue plus décorée; les promenades me
                        ſemblent plus brillantes plus animées. Tout rit dans le Monde, depuis que je
                        le vois avec les yeux de la liberté; les hommes me paroiſſent plus aimables,
                        les femmes plus charmantes: je ne reſpire eſt le but de mon application à
                        plaire. Tout me parle déjà de bonheur, ſans que je ſçache encore préciſément
                        en quoi il conſiſte. Une agitation ſecrette qui ſe communique
                        imperceptiblement de mes ſens à mon ame, m'annonce qu'il doit y avoir un
                        état heureux, ſeul capable de fixer mes déſirs; mais qu'eſtce que cet état
                        de félicité que j'entrevois? Les connoiſſances de l'eſconduiſentils? La
                        ſatisfaction du cœur en aſſure-t-elle la poſſeſſion? </p>
                    <p> ou plûtôt ces connoiſſances, ces plaiſirs cette ſatisfaction ne
                        concourentils pas en même temps pour nous découvrir ce tréſor caché? </p>
                    <p> Eſt-ce au-dedans de nous-mêmes que nous pouvons le trouver? </p>
                    <p> Sommes-nous obligés de ſortir audehors, pour le chercher dans les délices de
                        la Société? </p>
                    <p> Je l'avouerai ingénuement; ces réfléxions diminuent de beaucoup les douceurs
                        de la liberté dont je commence à jouir; ſans cette cruelle incertitude, elle
                        feroit elle ſeule ma félicité. Pourquoi faut-il que la crainte de ne pas
                        être heureux, ſoit peut-être la premiére cauſe qui m'empêche de le
                        devenir?Ne croyez pas au reſte, Monſieur, que je languiſſe long-temps dans
                        cet état inſupportable: uniquement occupé du déſir de fixer ma perplexité,
                        j'entrerai, avec empreſſement, dans la premiére rou-te qui me paroîtra
                        conduire au Temple du Bonheur. Je ſuis, </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE II. </head>
                    <p> L'Amour <ref target="#N01"> (a) </ref> regardé comme la ſource du Bonheur. </p>
                    <p> MES doutes ſur la nature du Bonheur, Monſieur, ne m'ont pas affecté
                        long-temps: à peine vous avois-je découvert l'incertitude dans laquelle mon
                        ame flottoit, que je me trouvai fixé ſans la moindre délibération: il eſt,
                        ſans contedrit, dans le cœur un mouvement inſenſible de ſympathie, qui nous
                        conduit bien plus ſûrement que toutes nos réfléxions. </p>
                    <p> Admirez, Monſieur, qu'elle eſt ma deſtinée; un moment de retardement me
                        plongeoit dans un malheur éternel. Je ne pouvois goûter de ſolide félicité
                        qu'avec Hortence; un quart d'heure de plus, je perdois Hortence pour
                        toujours. Apprenez l'aventure la plus brillante la plus flatteuſe qui puiſſe
                        arriver à un jeune homme qui cherche le bonheur. Ce récit vous intéreſſera,
                        ſi l'Amour le plus tendre me prête autant de force dans les expreſſions,
                        qu'il m'inſpire de délicateſſe dans les ſentimens. </p>
                    <p> Depuis le premier inſtant où j'avois commencé à jouir de ma liberté, l'idée
                        d'un bonheur au-deſſus de cet état d'indépendance ne me quittoit plus:
                        combien ne venoit-elle pas ſouvent troubler des plaiſirs qui paroiſſoient
                        cependant ſatisfaire la plûpart de ceux avec qui j'avois formé ma premiére
                        ſociété! Au milieu de ces amuſemens frivoles, dont l'inconſtante Jeuneſſe ſe
                        nourrit, je ſentis au-dedans de moi un vuide que je n'oſois ſonder: une
                        ombre de félicité voltigeoit ſans ceſſe autour de moi: combien
                        n'augmentoit-elle pas mon tourment, par les trompeuſes images, ſous
                        leſquelles elle ne ſe préſentoit à mon imagination, que pour fuir avec plus
                        de légéreté, lorſque je croyois la ſaiſir! Un déſir, dont j'ignorois
                        l'objet, m'accompagnoit par-tout, mettoit le comble à mon ſupplice. Que cet
                        état eſt cruel, Monſieur! Il faut l'avoir éprouvé pour en connoître toute
                        l'horreur; mais ſuffit-il d'y avoir paſſé pour pouvoir le décrire? </p>
                    <p> De tous les amuſemens qui m'étoient connus, la promenade ſeule ſembloit
                        m'apporter quelque ſoulagement calmer, en quelque ſorte, les agitations de
                        mon ame. </p>
                    <p> Je donnois ordinairement la préférence aux Tuilleries: ayant également
                        beſoin de ſolitude de diſſipation, j'y trouvois ce double avantage: il eſt,
                        dans ce Jardin délicieux, des allées de chaque ſaiſon conſacrées à la
                        multitude: les autres ſont réſervées pour entretenir les ſentimens de l'ame
                        qui demandent de la retraite: ſemblables aux Sanctuaires des Temples les
                        plus fréquentés, elles ſont propres aux réfléxions, au recueillement ſouvent
                        au myſtere. </p>
                    <p> Me ſentant un jour entraîné, comme malgré moi, par une foule de penſées
                        différentes, je m'aſſis dans une de ces allées écartées, pour me livrer tout
                        entier à mes réfléxions. J'étois ſi peu à moi-même, que je manquai de ſaluer
                        quelques perſonnes avec leſquelles je partageois le banc qu'elles occupoient
                        avant moi: je les avois même ſi peu aperçûes, que, croyant être ſeul, je
                        laiſſai échapper pluſieurs ſoupirs, en m'écriant; que je ſuis malheureux! </p>
                    <p> Cette expreſſion de douleur m'attira bien-tôt les regards de deux Dames,
                        auprès deſquelles j'étois: quoi! c'eſt ous Barville, me dit avec vivacité la
                        plus âgée! </p>
                    <p> Que je ſuis enchantée de vous rencontrer! Vous jugerez vous même, Monſieur,
                        de cette heureuſe circonſtance pour moi, lorſque vous m'aurez appris où je
                        pourrai trouver votre pere. Comme je la regardois avec plus de ſurpriſe que
                        d'attention, que toute ſa vivacité ne m'avoit pas encore rendu aſſez à
                        moi-même pour lui répondre: me méconnoîriez-vous, Barville, continua-t-elle?
                        Mépriſeriez vous la meilleure amie de votre mere? Ou plutôt votre pere, ſeul
                        dépoſitaire d'un ſecret qui importe tant à mon bonheur à ma réputation, ne
                        ſeroit-il plus?.... Ah! vous ignorez, ſans doute, la douleur dans laquelle
                        me plonge le ſilence que vous vous obſtinez de garder dans un moment, où je
                        fondois ſur vous de ſi flatteuſes eſpérances!.... Que ne nous ſommes-nous
                        déjà éloignées, Hortence, de ces triſtes lieux! </p>
                    <p> Revenu de cette eſpéce de rêverie dans laquelle j'étois plongé, je cherchois
                        à reconnoître cette Dame, lorſque je portai, par hazard, mes regards ſur la
                        jeune perſonne qui l'accompagnoit: nos yeux ſe rencontrérent, une émotion
                        ſecrette parut animer ſes traits, tandis qu'une ardeur, qui m'étoit
                        juſqu'alors inconnue, s'empara de mon ame. Par quelle fatalité, Madame,
                        puis-je etre la cauſe de vos chagrins, répondis-je à celle qui m'avoit
                        adreſſé la parole? Pardonnez à ma diſtraction, ſoyez, je vous prie,
                        convaincue que je voudrois prévenir vos déſirs. Apprenezmoi comment je puis
                        obliger d'auſſi aimables perſonnes, vous me verrez mettre mon bonheur à
                        aſſurer le vôtre. Si le ſort de mon pere vous intéreſſe, tranquilliſezvous:
                        le ciel me l'a conſervé. Il vit retiré à la campagne depuis pluſieurs
                        années; il paſſe ſes jours à quelques lieues de Paris dans la ſolitude, ſa
                        principale occupation eſt de méditer ſur le néant du ſiécle. Quel plaiſir
                        n'aurai-je pas de vous conduire chez lui! Il eſſuyera vos larmes, Madame; il
                        regardera comme une faveur du Ciel, de trouver l'occaſion de finir vos
                        diſgraces. </p>
                    <p> Quoique je n'euſſe fait qu'eſquiſſer le portrait de mon pere, l'idée que je
                        venois de tracer de ſes ſentimens ranima l'eſpérance de cet-te Dame: l'air
                        empreſſé avec lequel je m'offrois à la ſervir, m'attira bien-tôt toute ſa
                        confiance. Alors elle m'apprit qu'elle s'appelloit Mademoiſelle de Vaucour:
                        qu'elle avoit épouſé en Bourgogne, ſa patrie, Monſieur de Rougeon, jeune
                        aimable Cavalier du voiſinage: qu'elle avoit été obligée de cacher ſon
                        mariage, parce que ce tendre Amant dépendoit d'une parente riche injuſte
                        qui, s'étant toujours oppoſée à l'alliance de ſon Neveu avec elle, n'auroit
                        pas manqué de le déshériter, ſi elle l'eût cru réfractaire à ſes volontés:
                        que mon pere, qui étoit étroitement lié avec le ſien, avoit été un des
                        témoins de leur union, qu'il reſtoit à préſent le ſeul dépoſitaire d'un
                        ſecret auſſi important: que lui ſeul étoit capable de s'oppoſer aux injuſtes
                        pourſuites des parens de ſon mari, qu'elle avoit eu le malheur de perdre
                        depuis deux ans: qu'Hortence qui l'accompagnoit, étoit le ſeul fruit de
                        l'amour le plus tendre: qu'il ne lui reſtoit d'autre reſſource que dans la
                        probité de mon pere pour rentrer dansun bien légitime, pour recouvrer ſon
                        honneur pour aſſurer un état décent à ſa fille. </p>
                    <p> Le ſort d'Hortence m'intéreſſa vivement à celui de Madame de Rougeon:
                        j'avois eu le temps, pendant ce récit, de conſidérer cette aimable perſonne.
                        La premiére impreſſion qu'elle avoit faite ſur mon cœur augmentant, à la
                        faveur de cette modeſtie noble voluptueuſe qui faiſoit ſon principal
                        ornement, je renouvellai avec inſtance mes offres de ſervices: ils furent
                        reçus avec le même empreſſement: je reconduiſis ces Dames chez elles; ,
                        avant que de me retirer, je leur propoſai de les venir prendre le lendemain
                        matin, pour les conduire chez mon pere. </p>
                    <p> Enchantées de mon zèle, elles me remerciérent avec cette grace qui eſt la
                        plus flatteuſe récompenſe des ames généreuſes. J'allois les quitter lorſque
                        Madame de Rougeon, à qui mes derniéres aſſurances venoient d'ôter une partie
                        de ſes inquiétudes, me rappella l'air diſtrait abattu dans lequel elle
                        m'avoit ſurpris, en me reconnoiſſant aux Tuilleries. Vous avez auſſi vos
                        peines, Barville, me ditelle: ſerois-je aſſez heureuſe pour m'acquitter en
                        partie des obligations que je vous ai, en cherchant à les ſoulager? Je
                        m'excuſai ſur une diſtraction involontaire: vous vous défendez mal, continua
                        Madame de Rougeon; les diſtractions font rarement ſoupirer, à moins qu'elles
                        n'ayent le cœur pour principe: vous aimez ſûrement, Monſieur,
                        pourſuivit-elle ..... </p>
                    <p> Cette rougeur qui embellit votre front, vous décele: vous aimez; je ſuis
                        fachée de vous voir craindre de me mettre dans votre confidence.J'eus beau
                        proteſter que l'Amour n'avoit pas encore fait la moindre impreſſion ſur mon
                        cœur, Madame de Rougeon ne ceſſa de mi plaiſanter ſur ma diſcrétion.
                        Mademoiſelle de Rougeon ſe mit auſſi de la partie: elle me dit qu'un aimable
                        jeune Cavalier n'étoit pas fait pour l'indifférence, que mes proteſtations
                        n'en prouvoient que mieux les feux que je voulois cacher: que mon attention
                        à me défendre, étoit la preuve la plus complette du bonheur de la perſonne
                        qui avoit ſçu me toucher, dans un ſiécle où il étoit ſi rare de trouver en
                        même temps de la tendreſſe de la délicateſſe: qu'elle me ſçavoit bon gré, au
                        reſte, d'un myſtere dont Madame de Rougeon me faiſoit querelle. </p>
                    <p> Cette aimable perſonne accompagna de tant de charmes ces derniéres paroles,
                        que je voulus en vain lui répondre: mes yeux étoient ſeuls en état de lui
                        découvrir l'agitation de mon ame: mon trouble trouble même m'auroit trahi,
                        ſi je n'euſſe pas ſaiſi ce moment pour prendre congé de Madame de Rougeon.
                        Rentré chez moi, je fus étonné du changement que j'éprouvois depuis que
                        j'avois vû Mademoiſelle de Rougeon: ſon portrait, gravé ſur mon cœur avec un
                        crayon inviſible, par des traits de flamme, ſe préſentoit continuellement à
                        mon imagination, ſembloit fixer mes idées ſur la nature du Bonheur. Que je
                        ſerois heureux, me diſois-je à moi-même, ſi je pouvois mériter les ſentimens
                        d'une perſonne auſſi charmante! </p>
                    <p> C'étoit une Brune piquante, dont tous les traits, ſans être abſolument
                        réguliers, formoient l'enſemble le plus intéreſſant: tout en elle, juſqu'aux
                        moindres geſtes, étoit animé par cette volupté délicate que ceux-là ſeuls
                        qui n'ont pas encore abuſé des faveurs de l'Amour, ſont capables de
                        découvrir de goûter: tout en elle reſpiroit le ſentiment. Son front étoit
                        d'une blancheur éblouiſſante: la pudeur ſeule en pouvoit quelquefois ternir
                        l'éclat: la vivacité la douceur brilloient également dans ſes yeux: un
                        ſouris enchanteur ſembloit avoir établi ſon thrône ſur ſes lévres. Que de
                        charmes dans le ſon de ſa voix! </p>
                    <p> Que d'eſprit, que de délicateſſe dans ſes moindres réponſes! La ſémillante
                        rivale de Calypſo employoit moins de graces lorſqu'elle cherchoit à rendre
                        le fils d'Ulyſſe infidéle, que Mademoiſelle de Rougeon n'en laiſſoit
                        échapper dans les actions qui paroiſſent les plus indifférentes. </p>
                    <p> En falloit-il davantage, Monſieur, pour enflammer un jeune homme qui
                        éprouvoit, pour la premiére fois, la puiſſance de l'Amour? </p>
                    <p> Auſſi me livrai-je d'abord aux eſpérances les plus flatteuſes: mo
                        imagination, échauffée par mille chiméres enchantereſſes, me conduiſoit déjà
                        au Temple du Bonheur, lorſque l'inquiétude en vint fermer les portes: cette
                        cruelle incertitude qui avoit déjà ſi ſouvent fait le tourment de ma vie,
                        étoit encore le fondement de mes allarmes. Eſt-il bien vrai, me demandois-je
                        à moi-même, que j'aime véritablement Mademoiſelle de Rougeon? Les ſentimens
                        que j'éprouve ſont-ils dignes d'elles? </p>
                    <p> N'ai-je rien à craindre d'une illuſion trop agréable peut-être pour laiſſer
                        place à la réalité? Quel eſt le torrent aſſez rapide qui conduit au
                        Sanctuaire de la Volupté, pour qu'un Novice s'y laiſſe entraîner auſſi
                        promptement? L'Amour eſt-il donc l'ouvrage d'un moment?.... </p>
                    <p> Cependant quelque peu d'expérience que j'aye encore, le ſentiment qui
                        m'anime peut-il me tromper? Uniquement occupé de Mademoiſelle de Rougeon, je
                        ne puis douter de mon amour. Hélas! au lieu de reſſerrer ces premiers liens
                        par de ſemblables réfléxions, ne vaudroit-il pas mieux travailler à oublier
                        celle qui en eſt ſans doute la cauſe involontaire? Car enfin en adorant
                        cette trop charmante perſonne, ſuis-je aſſuré de toucher ſon cœur? Qui peut
                        me promettre qu'elle réponde jamais à ma tendreſſe? Seroit-ce mon amour? </p>
                    <p> Mais eſt-il donc un pouvoir ſympathique qui enchaîne ainſi les cœurs? Il eſt
                        vrai que, pendant qu'elle me plaiſantoit ſur une paſſion ſuppoſée, ſes yeux
                        paroiſſoient pleins de ce feu qui m'échauffe aujourd'hui: ſeroient-ils les
                        véritables interprêtes de ſon ame?.... Au contraire, peu d'accord avec ſon
                        cœur, ils ne cherchoient peut-être qu'à triompher de mon indifférence pour
                        m'accabler enſuite avec plus d'inhumanité. Les hommes ſe plaindroient-ils ſi
                        ſouvent des femmes, ſi elles ne ſe ſervoient jamais de pareilles armes pour
                        les ſéduire, ſans autre deſſein que celui de faire connoître leur pouvoir?
                        N'eſt-ce pas là le fond du caractére de celles qu'on appelle Coquettes? ....
                        Cependant que je ſerois heureux, ſi j'oſois me flatter de rendre
                        Mademoiſelle de Rougeon ſenſible! </p>
                    <p> 'elles furent les penſées qui m'agitérent juſqu'au moment où je me rendis
                        chez Meſdames de Rougeon, pour les conduire chez mon pere. Je les trouvai
                        prêtes; l'impatience que la mere avoit de revoir celui en qui elle mettoit
                        toutes ſes eſpérances, abrégea les complimens le cérémonial. </p>
                    <p> La converſation fut peu animée pendant le voyage. Malgré les aſſurances que
                        j'avois données à Madame de Rougeon ſur le plaiſir que mon pere auroit de
                        pouvoir la ſervir, elle n'étoit pas aſſez tranquille dans un moment auſſi
                        déciſif pour faire briller la gaieté naturelle de ſon eſprit: pour moi, la
                        vûe de Mademoiſelle de Rougeon m'en impoſoit au point que je répondois à
                        peine dans le dernier laconiſme aux queſtions que l'on me faiſoit: encore
                        m'arrivoit-il ſouvent de dire le contraire de ce que je penſois.
                        Mademoiſelle de Rougeon m'en fit appercevoir plus d'une fois: je voulus
                        m'excuſer ſur mes diſtractions involontaires: dans le trouble où me jettoit
                        la timidité, je le faiſois d'aſſez mauvaiſe grace. </p>
                    <p> Madame de Rougeon s'imaginant, à mon air embarraſſé, que je me repentois
                        peut-être de la démarche qu'elle me faiſoit faire auprès de mon pere, prit
                        encore un ton plus froid plus ſérieux: la converſation ſe borna même entre
                        Mademoiſelle de Rougeon moi: c'eût été, ſans doute, pour tout autre
                        l'occaſion de la rendre plus vive; mais un Novice ſçait-il profiter des
                        circonſtances? </p>
                    <p> Avec tout l'eſprit imaginable, on a bien-tôt épuiſé les lieux communs de la
                        converſation avec des gens qui ne répondent que par des monoſyllabes:
                        l'enchantement où j'étois, paſſoit de mes ſens dans mon cœur; également
                        agité du déſir de faire connoître mes ſentimens à cette aimable perſonne, de
                        la crainte de lui déplaire par une démarche qui me paroiſſoit de la derniére
                        témérité, mon trouble étoit inexprimable: incapable de ſoutenir la violence
                        de cet état, j'aurois indubitablement ceſſé d'exiſter, ſi l'éclat qui
                        fortoit des yeux de Mademoiſelle de Rougeon n'eût porté dans mon ame un feu
                        capable de me ranimer. Quelle tendreſſe alors, quelle ardeur dans mes
                        regards! Quel déſir voluptueux n'éprouvois-je pas, lorſque je croyois
                        entrevoir que ce langage, réſervé aux ſeuls Favoris de l'Amour, ne lui étoit
                        pas importun! Que je ſuis heureux, me diſois-je à moi-même! Mes ſentimens ne
                        lui ſont point indifférens.On découvroit déjà la maiſon de mon pere, lorſque
                        Mademoiſelle de Rougeon rompit un ſilence qui avoit été pour moi la ſource
                        de tant de délices: je ne vous crois pas, Monſieur, me dit-elle, le cœur
                        auſſi libre que vous voudriez nous le perſuader: vos fréquentes diſtractions
                        ne peuvent venir que d'une paſſion violente, peut-être même moins heureuſe
                        pour vous, que vous ne le méritez: eſt-il, après l'Amour, quelque choſe qui
                        puiſſe occuper juſqu'à ce point un Cavalier fait pour trouver peu de
                        cruelles? </p>
                    <p> La rencontre de mon pere m'empêcha de profiter de cette agacerie, pour faire
                        ſentir à Mademoiſelle de Rougeon qu'elle étoit ſeule l'objet qui regnoit ſur
                        mon cœur. Je ſautai hors de la voiture pour courir embraſſer le plus
                        reſpectable des peres: après lui avoir rendu mes premiers devoirs, je lui
                        préſentai Madame Mademoiſelle de Rougeon: le cérémonial reſpectif des
                        révérences une fois achevé, je lui appris en peu de mots le motif du voyage
                        de ces Dames. Par quel bonheur, s'écria alors mon pere, retrouvé-je
                        aujourd'hui en vous, Meſdames, l'ami le plus tendre? La mémoire du Comte de
                        Rougeon me ſera toujours chére: la mort, en me ſéparant de cet autre
                        moi-même, n'a pû rompre le lien ſacré qui uniſſoit nos cœurs: en partageant
                        dès-à-préſent votre ſituation, je me fais un devoir du ſervice que vous avez
                        tant de droits de me demander: ſans doute que le Ciel ne m'a conſervé
                        juſqu'à ce jour, que pour éclairer la juſtice de votre cauſe..... Quelle
                        époque flatteuſe!.... Ses larmes l'interrompirent, laiſſérent le temps à
                        Madame de Rougeon de lui donner les preuves de la plus vive
                        reconnoiſſance.Mon pere ne s'occupa plus, dès ce moment, avec Madame de
                        Rougeon, que des moyens de faire reconnoître la légitimité du mariage de
                        cette Dame à ceux qui en nioient la validité. Quelque intéreſſés que nous
                        fuſſions, Mademoiſelle de Rougeon moi, à la réuſſite de ce projet, nous
                        étions encore trop jeunes, pour être de quelque choſe dans les conférences
                        de nos parens: nous paſſions même ſouvent dans les jardins, afin de leur
                        laiſſer plus de liberté. </p>
                    <p> A peine étions-nous ſeuls, que Mademoiſelle de Rougeon me rappelloit, avec
                        un ſingulier plaiſir, l'empreſſement avec lequel mon pere s'étoit offert à
                        prendre les intérêts de ſa famille, ne m'en parloit qu'avec les expreſſions
                        les plus touchantes. Que mon pere eſt heureux, Mademoiſelle, lui dis-je un
                        jour avec émotion! Il occupe votre cœur. Voilà un ſentiment bien
                        extraordinaire, reprit-elle, pour un homme qui ſe fait gloire de ſon
                        indifférence..... Ne parlons plus d'indifference, Mademoiſelle; eſt-il
                        poſſible de vous voir ſans la perdre? Que peuvent les charmes chimériques
                        d'une liberté qui laiſſe toujours beaucoup de vuide dans le cœur, contre
                        ceux à qui j'ai rendu les armes auſſi-tôt que je les ai connus? .... Vous
                        êtes ſujet aux diſtractions, Monſieur; je ne m'en aperçois que trop; mais au
                        reſte quelque galante que ſoit celle-ci, ne croyez pas que je vous la paſſe:
                        ce n'eſt, je le veux bien, qu'un de ces complimens ſans conſéquence, qu'il
                        eſt ſi ordinaire aux hommes de faire à toutes les femmes par habitude ſans
                        prétentions; cependant à l'âge où je ſuis, ce n'en eſt pas moins un devoir
                        pour moi de vous prier de changer de converſation: perſuadée d'ailleurs que
                        votre cœur eſt fixé à Paris, ce n'eſt point ſans peine que je vous vois
                        infidéle à l'objet aimable qui cauſe vos diſtractions.Profitant de ce
                        reproche pour entretenir Mademoiſelle de Rougeon de ma paſſion, je l'aſſurai
                        qu'elle étoit la ſeule qui eût fait éprouver à mon cœur le premier ſentiment
                        de tendreſſe: que le trouble, dont elle me plaiſantoit avec un peu trop de
                        cruauté, étoit l'effet de notre premiére entrevûe aux Tuilleries: que depuis
                        ce moment je flottois entre l'incertitude l'eſpérance: que la crainte de
                        déplaire à un objet qui m'étoit mille fois plus cher que moi-même, m'avoit
                        juſqu'à préſent empêché de l'inſtruire du ſecret de mon ame; mais que mon
                        ſilence mon accablement lui en avoient aſſez appris, ſi elle..... Je me
                        ſerois déjà retirée, Monſieur, pour faire ceſſer de pareils propos, ſi je ne
                        les euſſe regardés comme un de ces badinages d'eſprit, trop ordinaires aux
                        Agréables de nos jours, pour les croire redoutables: ce ſeroit même leur
                        prêter un air de vérité qu'ils ne peuvent avoir, ſi ma vertu mon devoir
                        paroiſſoient s'en offenſer: vous êtes trop manifeſtement contraire à
                        vous-même, pour qu'on puiſſe ajoûter ſoi à vos paroles: vos diſtractions ſont
                        trop fréquentes trop diſparates: comment concilier celle dans laquelle nous
                        vous ſurprîmes aux Tuilleries, avec la rêverie continuelle dans laquelle
                        vous fûtes abſorbé pendant notre voyage?..... </p>
                    <p> Rien de plus aiſé, Mademoiſelle: tout ce qui agite vivement l'ame, quelque
                        oppoſées qu'en ſoient les cauſes, en ſuſpend ordinairement toutes les
                        facultés. L'indifférence dans laquelle je vivois avant que de vous
                        connoître, m'étoit devenue à charge: j'éprouvois bien au dedans de mon cœur
                        un déſir violent d'être heureux, ſans ſçavoir encore ce qui pouvoit le
                        remplir: c'eſt dans une de ces méditations ſur la nature du Bonheur que vous
                        m'avez ſurpris: voilà le principe de la premiére diſtraction; ſi vous
                        perſiſtez à donner le même nom au trouble dont je ne ſuis pas le maître
                        depuis notre départ de Paris, ſçachez qu'il n'a d'autre cauſe que la crainte
                        de ce qui m'arrive aujourd'hui, c'eſt-à-dire, de voir mes feux mépriſés. Si
                        vous connoiſſiez, Mademoiſelle, ce que cet état a d'affreux, vous ne vous
                        feriez pas un plaiſir cruel d'en augmenter le tourment, par vos
                        plaiſanteries. Quelle vertu vous faites-vous de votre inhumanité? </p>
                    <p> Seroit-ce donc un crime de paroître touché du ſort d'un malheureux?..... Je
                        vous plaindrois encore moins, Monſieur, ſi j'étois perſuadée que vos
                        ſentimens ſont ſincéres; trop de complaiſance ne feroit ſans doute
                        qu'augmenter vos peines: cet entretien, au reſte, ne ſervira pas peu à
                        m'affermir dans cette indifférence, que vous me reprochez avec un peu trop
                        d'injuſtice; je vois bien que les douceurs de l'Amour ſont nuancées de trop
                        d'amertume, pour ne pas chercher à me garantir de ſes traits. </p>
                    <p> J'allois combattre cette réfléxion, lorſque j'aperçus Madame de Rougeon mon
                        pere qui venoient à nous: les moyens dont ils étoient convenu pour faire
                        valoir les juſtes prétentions de cette Dame, avoient tout-à-coup éloigné de
                        ſon eſprit toute inquiétude; auſſi ſe livra-t-elle bien-tôt à la vivacité de
                        ſon caractére: les expreſſions de ſa reconnoiſſance étoient accompagnées de
                        tant de faillies qu'il étoit difficile de ne point partager ſa joie. </p>
                    <p> Malgré les efforts que Mademoiſelle de Rougeon faiſoit pour répondre aux
                        ſentimens de ſa mere, je m'apperçus aiſément qu'elle ne jouiſſoit pas de ſa
                        liberté ordinaire: ſon embarras paroiſſoit même augmenter lorſqu'elle
                        tournoit ſes regards de mon côté. Pour moi penſant avoir repris mon
                        indifférence, parce que je ne connoiſſois pas encore l'effet d'un premier
                        dépit amoureux, je me livrois aſſez à la joie générale: ſi je n'avois pas
                        lieu d'être ſatisfait de Mademoiſelle de Rougeon, du moins l'aveu que je
                        venois de lui faire, ſembloit avoir délivré mon cœur d'un fardeau bien
                        peſant: rien ne ſoulage plus un jeune Proſélite en amour qu'une déclaration,
                        dût-elle être mal reçue.Ne cherchant plus qu'à oublier l'inhumaine, parce
                        que je la croyois inflexible, je pris la réſolution d'éviter tout entretien
                        particulier avec elle: je me flattois qu'il me ſeroit très-facile d'effacer
                        ſon image de mon cœur: j'oſois même quelquefois braver ſes regards: je la
                        fixois avec une ſorte d'aſſurance, ſans remarquer l'effet que faiſoit ſur
                        mes ſens l'altération que j'appercevois ſur ſon viſage: ignorant que
                        j'étois, j'attribuois ſon trouble ou à ſon amour propre bleſſé, ou à ſa
                        vertu offenſée. </p>
                    <p> Je m'appliquai le reſte de la journée à ſuivre le projet que j'avois formé,
                        d'éloigner tout ce qui pourroit me rappeller Mademoiſelle de Rougeon: moins
                        téméraire qu'auparavant, j'évitois certains regards, dans leſquels j'aurois
                        lû une partie de mon bonheur. </p>
                    <p> Juſqu'où la prévention ne peut-elle pas faſciner les yeux! </p>
                    <p> Nous partîmes le lendemain matin avec mon pere, pour retourner à Paris, ſans
                        que j'euſſe penſé à profiter de pluſieurs quarts d'heure, qui n'auroient pas
                        peu ſervi à me détromper; mais j'aimois mon erreur, parce que je goûtois une
                        ſorte de plaiſir à me tourmenter moi-même. Combien de chagrins ne nous éparg
                        nerions-nous pas, ſi, à force de réfléxions, nous travaillions moins à notre
                        propre malheur! Les affaires de Madame Rougeon changérent bien-tôt de face:
                        un témoin auſſi reſpectable que l'étoit mon pere, éclaira les Juges: il ne
                        reſtoit plus à débrouiller que quelques traits de chicane de la part des
                        Parties. Les fauſſes elle m'en pria de la maniére la plus gracieuſe; elle
                        m'aſſura même que je n'avois pas beſoin des ſervices que mon pere lui avoit
                        rendus, pour me faire déſirer. Je ne ſçavois pas pourquoi je cherchois à
                        ménager cette Dame; car depuis le jour que je m'étois déclaré à Mademoiſelle
                        de Rougeon, je croyois être entiérement guéri de la paſſion qu'elle m'avoit
                        inſpirée: je la voyois même depuis plus de quinze jours, ſans avoir laiſſé
                        échapper la moindre expreſſion de mes premiers ſentimens: je n'avois pour
                        elle que de ces politeſſes froides qui ſoutiennent les cer cles, mais qui
                        éloignent toute confiance, toute amitié toute tendreſſe: il ſe mêloit même
                        quelquefois de l'aigreur dans mes reparties: je m'en applaudiſſois, parce
                        que je croyois la punir; mais lorſque les premiers momens de dépit faiſoient
                        place à des réfléxions plus raiſonnables, combien ce triomphe ne me
                        couvroit-il pas de hon te à mes propres yeux! Mademoiſelle de Rougeon ne
                        répondoit jamais à mon injuſte perſifflage, qu'avec une douceur capable de
                        déſarmer la méchanceté même. </p>
                    <p> Pénétré alors d'un ſentiment de tendreſſe que je cherchois continuellement à
                        étouffer, je lui aurois demandé pardon, ſi ma ſotte vanité ne l'eût emporté
                        ſur mon amour. Je regardois comme une injuſtice la rigueur que je lui
                        ſuppoſois, ma gloire paroiſſoit intéreſſée à me venger par l'indifférence la
                        plus affectée. </p>
                    <p> Je croyois avoir totalement effacé de mon cœur l'inhumaine, lorſque Madame
                        de Rougeon me propoſa d'aller chez mon pere, pour y paſſer les premiers
                        jours de liberté, que les vacances du Parlement lui permettoient de
                        conſacrer à ſa reconnoiſſance. </p>
                    <p> J'acceptai volontiers la partie. </p>
                    <p> Notre voyage n'eut d'abord rien de remarquable; je vivois avec Mademoiſelle
                        de Rougeon dans la derniére réſerve: la triſteſſe dans laquelle je la voyois
                        plongée, qui, bien loin d'altérer ſa beauté, donnoit un air de ſentiment à
                        toutes ſes actions, ne m'échappoit pas; mais j'évitois, autant que je le
                        pouvois, d'en pénétrer la cauſe. Ses yeux la trahiſſoient quelquefois;
                        pourquoi n'étois-je pas digne d'entendre leur langage! Malgré ſon attention
                        à renfermer ſa tendreſſe dans ſon cœur, combien de preuves involontaires ne
                        m'en donnoit-elle pas tous les jours! L'amour, quand il eſt ſincére, peut-il
                        ſe cacher? Je triomphois alors: je faiſois le petit cruel; je plaiſantois:
                        que l'inexpérience nous fait faire de ſottiſes! </p>
                    <p> Cependant je ſentois ſouvent, dans le temps même où je paroiſſois le plus
                        content de ma fatuité, un trouble ſecret que je ne pouvois encore démêler,
                        qui empoiſonnoit l'eſpéce de plaiſir que je croyois trouver dans la plus
                        injuſte de toutes les vengeances. Les idées de Bonheur, qui m'avoient flatté
                        lorſque j'avois commencé à porter mes vœux aux pieds de Mademoiſelle de
                        Rougeon, venoient ſe retracer à mon eſprit: paſſant avec rapidité de mon
                        imagination juſques dans mon cœur, elles cauſoient bien-tôt dans tous mes
                        ſens une agitation myſtérieuſe: dans cet état la ſolitude me devenoit
                        néceſſaire: auſſi le jardin étoit-il pour moi d'une grande reſſource. J'y
                        étois un jour ſeul avec un Livre à la main: c'étoit l'Hiſtoire d'Hippolite,
                        Comte de Duglas. Enfoncé dans un boſquet, je partageois, par un délire
                        enchanteur, les tranſports qu'éprouvoit cet Amant, lorſque ſa Maîtreſſe,
                        dont il ſe croyoit mépriſé, le faiſoit revenir de ſon erreur. Qu'il eſt
                        heureux! m'écriai-je tout haut: que n'ai-je eu la même conſtance! ......
                        Mais pourquoi me flatter? Les refus de Mademoiſelle de Rougeon ne m'ont-ils
                        pas ôté juſqu'à la reſſource même de l'illuſion? Je ne me rappelle, hélas! </p>
                    <p> que trop l'inſtant où elle a rejetté mes vœux. Quel air impoſant!.... </p>
                    <p> ...Quelle </p>
                    <p> Quelle ironie!..... </p>
                    <p> cruauté!..... </p>
                    <p> ... Mais pourquoi m'entretenir plus long-temps d'ur objet que je cherche à
                        oublier totalement? Pourquoi r'ouvrir une plaie dont la cicatrice n'eſt pas
                        encore fermée? </p>
                    <p> Plus occupé de mes propres ſentimens que de ma lecture, je m'abandonnai à
                        mille réfléxions ſur l'amour ſatisfait: elles faiſoient mon tourment lorſque
                        je jettois les yeux ſur ma ſituation préſente: j'étois tellement livré à
                        cette eſpécece de rêverie, que j'oubliai l'heure du ſouper. Chacun étoit en
                        peine de ce que j'étois devenu: on ſe ſépara afin de me trouver plus
                        promptement. Mademoiſelle de Rougeon fut la premiére qui vint au boſquet où
                        j'étois. Surpriſe de me voir plus abſtrait que je ne l'avois jamais paru,
                        elle me fit part de l'inquiétude dans laquelle je jettois tout le monde, me
                        plaiſanta ſur mon goût pour la ſolitude: nous étions déjà près de la maiſon,
                        lorſqu'elle me dit, que ce ſe ſeroit inutilement que je voudrois à préſent
                        me défendre de ſoupirer pour quelqu'objet qui avoit touché vivement mon
                        cœur: qu'elle auroit été la premiére à applaudir à mon bonheur, ſi j'avois
                        eu plus de confiance: qu'elle me laiſſoit le choix des termes pour exprimer
                        l'indignité de ma conduite, lorſque j'avois voulu lui parler d'une paſſion
                        dont les feux n'étoient allumés, ſans doute, que pour une autre: qu'elle me
                        ſçavoit, au reſte, bon gré d'avoir travaillé ſi promptement ſi efficacement
                        à la détromper, parce qu'elle auroit peut-être été flattée de me trouver
                        conſtant: en prononçant ces derniéres paroles, elle jetta ſur moi un regard
                        animé par le ſentiment le plus vif, rougit ſauta dans le Salon. </p>
                    <p> En la ſuivant, je me poſſédois ſi peu, que, ſans prendre garde où j'étois,
                        j'allois l'accuſer à mon tour de la plus affreuſe inhumanité, ſi mon père ne
                        m'eût rappellé à moi-même. Je vous laiſſe à juger, Monſieur, quelle
                        impreſſion le diſcours de Mademoiſelle de Rougeon dût faire ſur mon cœur. </p>
                    <p> Mon goût pour la ſolitude fit le ſujet de la converſation pendant la
                        meilleure partie du ſouper. Dans une maiſon d'où mon pére avoit ſçu bannir
                        la médiſance, on étoit charmé de trouver dans le fond de la ſociété, ces
                        petits riens qui amuſent ſans intéreſſer ou qui intéreſſent ſans retour.
                        Auſſi chacun tira-t-il partie de mon aventure: Mademoiſelle de Rougeon,
                        moins triſte que les jours précédens, étoit la premiére à me plaiſanter: ma
                        paſſion pour la retraite ne la ſurprenoit pas, diſoit-elle: tout n'eſt-il
                        pas Chartreuſe pour un cœur éloigné de ce qu'il aime? </p>
                    <p> Ce badinage me rendoit furieux: je le recevois avec un air embaraſſé: j'y
                        répondois de mauvaiſe grace, je n'attendois que la fin du ſouper pour aller
                        cacher mon trouble ma rage. </p>
                    <p> Il eſt inutile de vous rapporter ici, Monſieur, ce que j'éprouvai, lorſque
                        je fus délivré de ce cruel repas: enfermé dans mon appartement, je crus
                        d'abord reſpirer; mais mon dépit augmenta bien-tôt par l'agitation dans
                        laquelle une infinité de penſées, les unes plus accablantes que les autres,
                        me jettérent: quel déſeſpoir lorſque je me regardois comme le ſeul auteur de
                        mon martyre! car enfin je ne pouvois me cacher, que c'étoit ma folle
                        précipitation qui m'avoit perdu dans l'eſprit de Mademoiſelle de Rougeon:
                        indigne de cette aimable perſonne, je n'étois plus à mes propres yeux qu'un
                        objet odieux: plus elle m'avoit fait entrevoir de ſenſibilité de tendreſſe,
                        lorſquelle m'avoit accablé par un reproche cruel, plus ma ſotte vanité me
                        devenoit inſupportable. Pourquoi avoir voulu exiger, à la premiére
                        déclaration, un aveu qui coûte ſouvent plus au ſexe que le ſacrifice de ce
                        qu'il a de plus cher? </p>
                    <p> Cependant quelques rayons d'eſpérance, ſemblables à ces pluies douces qui
                        rafraîchiſſent, pendant l'été, la terre brûlée par le vent du midi,
                        pénétrant de temps-en-temps dans mon ame, y faiſoient naître le calme. Avec
                        quelle avidité ſaiſiſſois-je alors ces intervalles de tranquillité, pour me
                        perſuader que mon ſort n'étoit peut-être pas abſolument déſeſpéré. Je ne
                        pouvois me rappeller les dernières paroles de Mademoiſelle de Rougeon, ſans
                        m'imaginer qu'elle n'eût au moins éprouvé quelque penchant pour moi: ſes
                        reproches, qui cauſoient mon tourment, devenoient eux-mêmes autant de
                        témoins de ſes ſentimens. Avec quelle avidité mon cœur en recevoit-il la
                        dépoſition!Le repos que ces derniéres réfléxions devoit produire dans mon
                        ame, n'étoit pas aſſez pur pour me faire attendre avec patience le moment de
                        m'expliquer: auſſi à combien de doutes cruels ne me livrois-je pas! Eſt-il
                        une douce tranquillité pour un cœur qui flotte entre la crainte
                        l'eſpérance?Je paſſai pluſieurs jours dans cet état. Quelqu'attention que
                        j'euſſe à chercher à faire naître l'occaſion d'entretenir Mademoiſelle de
                        Rougeon, elle m'évitoit avec autant de ſoin, que j'en avois affecté
                        autrefois pour la fuir: je tâchois du moins de découvrir dans ſes yeux les
                        ſentimens de ſon ame; mais la gaieté y régnoit avec tant de modeſtie de
                        décence, que je n'en pouvois tirer aucune lumiére: aſſez maîtreſſe
                        d'elle-même, pour conduire les moindres mouvemens de ces organes du cœur,
                        elle ne m'y laiſſoit lire que mon incertitude: eſt-il, Monſieur, une
                        ſituation plus déſeſpérante? De quelque prix que fût pour moi le cœur de
                        Mademoiſelle de Rougeon, cent fois, dans ma fureur, j'aurois ſouhaité ne
                        trouver dans ſes regards que de la haine du mépris: il me paroiſſoit plus
                        aiſé de la déteſter pour l'oublier, que de l'aimer ſans la moindre aſſurance
                        de retour.Cependant ſuccombant ſous les coups du ſort, je réſolus de
                        retourner à Paris: mon pére apprit ce projet avec chagrin. </p>
                    <p> Son amour pour la retraite lui auroit rendu, pendant mon abſence, la
                        compagnie de Meſdames de Rougeon importune: je lui devenois néceſſaire pour
                        remplir auprès-d'elles ces heures de loiſir que les Dames, malgré les
                        ſérieuſes occupations de la toilette, de la promenade du jeu, trouvent à la
                        campagne, dont elles ſentiroient le vuide, ſans une infinité de petits riens
                        qui enchaînent agréablement le cours d'une journée, qui en rendent le
                        paſſage imperceptible: charmé de poſſéder chez-lui ces aimables Perſonnes,
                        il auroit été faché de partager avec elles des momens qu'il conſacroit à
                        l'étude de cette philoſophie, dont lavertueſt le premier principe. </p>
                    <p> Auſſi que ne fit pas ce pere reſpectable pour me détourner du deſſein que
                        j'avois formé! Il pria même Meſdames de Rougeon de m'engager à remettre la
                        partie à un autre temps. Il n'en falloit pas davantage pour ouvrir un
                        nouveau champ à leurs plaiſanteries. Madame de Rougeon, ſur-tout, donna
                        carriére à ſon génie: avec quel crayon ne retraça-t-elle pas les plaiſirs
                        que retrouve dans la Capitale un jeune homme qui en eſt éloigné depuis trois
                        ſemaines! Elle inſinuoit cependant adroitement que les ſpectacles, les
                        promenades les compagnies ne pouvoient entrer dans mon projet: qui ignore,
                        diſoit-elle, qu'à la fin de Septembre les ſpectacles ſoient auſſi deſerts,
                        que lorſqu'on repréſente les Piéces de M, les maiſons plus fermées que le
                        premier jour de l'an, qu'un galant homme qui eſt obligé de reſter à la
                        ville, n'oſeroit pas même traverſer le boulevart? Qui voudroit en effet
                        aller au ſpectacle pour n'y trouver que des Auteurs; chez ſes Amis, pour n'y
                        voir que des Suiſſes; aux promenades, pour n'y rencontrer que des Bourgeois?
                        D'où elle concluoit que l'Amour, ſeul guide de mon voyage, pouvoit me faire
                        oublier les agrémens même la décence de la campagne: elle me louoit
                        ironiquement de la complaiſance avec laquelle j'allois voler auprès de
                        quelque Belle, à qui la ſolitude de la ſaiſon devenoit ſans doute excédante. </p>
                    <p> De pareils diſcours ne faiſoient que me fortifier dans la réſolution que
                        j'avois priſe de m'éloigner au plûtôt. J'allois donner mes ordres pour
                        partir dés le ſoir même, lorſqu'onm'entraîna à la promenade la converſation
                        fut d'abord générale entre ces Dames mon pere; car pour moi j'étois ſi
                        occupe de la bizarrerie de la cruautédemonſort, que j'entendoisà peine les
                        queſtions qu'on me faiſoit. Madame de Rougeon changea bien-tôt la ſcène, en
                        parlant de ſon affaire avec mon pére: obligée d'entrer dans des détails
                        qu'elle auroit été fachée de découvrir à ſa fille, elle marcha plus
                        doucement: inſenſiblement nous nous trouvâmes, Mademoiſelle de Rougeon moi,
                        aſſez éloignés pour n'être pas entendus de nos parens: vous partez donc,
                        Monſieur, me dit-elle avec un air de tendreſſe qui reſtera toujours gravé
                        dans mon cœur ...... Oui, Mademoiſelle, je m'éloigne de ces triſtes lieux,
                        ce ſont vos rigueurs vos mépris qui me chaſſent de la maiſon paternelle:
                        après avoir brûlé pour vous du plus parfait amour, je commençois à vous
                        oublier, lorſque vous vîntes, il y a quelques jours, renouveller mes
                        bleſſures: vous ne vous montrâtes ſenſible un inſtant, que pour me plonger
                        plus ſûrement, par de nouveaux mépris, dans le plus affreux déſeſpoir: ſi
                        j'en crois cependant les interpretes les moins équivoques des ſentimens de
                        l'ame, votre cœur démentoit pour-lors votre bouche. Cruelle! vous vous
                        faites donc un jeu de ma douleur!....... Oui je pars, le ſeul plaiſir que je
                        puiſſe goûter dans ce moment, c'eſt de vous cacher une partie de mon dépit,
                        de mon amour de ma rage...... </p>
                    <p> Vous jouez aſſez bien la fureur, Monſieur; mais il y a déjà aſſez de temps
                        que vous m'avez appris à vous connoître, pour ne pas me laiſſer ſéduire par
                        de vaines apparences. Puiſſent les plaiſirs que vous allez chercher dans les
                        bras d'une Maîtreſſe chérie, être plus ſolides que les prétendues peines
                        dont vous faites un ſi pompeux étalage!... ... Il y a trop d'injuſtice,
                        Mademoiſelle, à accabler par des reproches auſſi peu fondés, un malheureux
                        pour qui votre indifférence étoit déja un ſupplice trop inſupportable:
                        ceſſez, ceſſez de me parler d'un objet imaginaire, peu propre à juſtifier
                        votre inſenſibilité pour un homme qui mettoit tout ſon bonheur à mériter
                        votre cœur. Je n'ai commencé à connoître l'Amour, que le jour où j'ai
                        commencé à vous voir; les premiers les ſeuls vœux que j'ai portés ſur ſes
                        Autels, ne lui ont été offerts que pour vous. Hélas! ſi je vous aimois
                        moins, Hortence, je chercherois à vous prouver par des ſermens les ſentimens
                        de mon cœur; mais qu'ai-je beſoin de cette reſſource faite pour les
                        impoſteurs? la vérité ſeule doit parler par les actions: un départ
                        précipité, ſeul reméde à mon déſeſpoir, vous apprendra beaucoup mieux que
                        mes plaintes, l'état affreux où vous me réduiſez..... </p>
                    <p> Je ſuis ſatisfaite, Barville, reprit Mademoiſelle de Rougeon en me
                        préſentant une main que j'arroſai de ces larmes précieuſes que la volupté,
                        toujours au-deſſus de la joie, fait répandre: je connois votre conſtance:
                        pardonnez-moi les peines que je vous ai fait ſouffrir: je n'ai tardé ſi
                        long-temps à faire éclater ma reconnoiſſance que pour jouir avec plus de
                        délices d'une paſſion qui m'étoit chére: ceſſez vos allarmes; ſi vous voulez
                        en épargner à une perſonne qui aime à partager votre tendreſſe, ne ſongez
                        plus à vous éloigner d'Hortence. La ſurpriſe dans laquelle cette agréable
                        révolution me jetta, ne me permit pas d'abord de lui répondre: j'avois les
                        lévres collées ſur cette belle main, gage précieux de mon bonheur, ſans
                        pouvoir les retirer pour lui jurer un amour éternel: mes ſoupirs ſeuls
                        pouvoient ſe faire entendre au milieu de la volupté dans laquelle je
                        nageois, pour lui exprimer la vivacité l'ardeur de mes ſentimens: eſt-il un
                        langage plus touchant? </p>
                    <p> n'eſt-ce pas celui des cœurs? </p>
                    <p> Il me ſuffit, charmante Hortence, lui dis-je auſſi-tôt que je fus un peu
                        revenu de l'excès de ma joie, que vous me reteniez, pour ne plus penſer à un
                        voyage que le dépit ſeul avoit déterminé; mais ne parlons plus de ce que
                        j'ai ſouffert: un moment auſſi précieux peut-il laiſſer quelqu'aliment à la
                        douleur? Il eſt donc vrai que vous m'aimez! vos ſoupçons ſont enfin .. N'en
                        doutez pas, diſſipés!... cher Barville, ſçachez que je n'ai pas beſoin de
                        vos proteſtations pour être convaincue de votre amour. </p>
                    <p> teſtations, elle n'avoit pû s'empêcher de les regarder que comme ces ſortes
                        de politeſſes que les hommes, ſouvent les moins libres de diſpoſer de leur
                        cœur, font tous les jours, ſans la moindre conſéquence, à toutes les jeunes
                        perſonnes: qu'elle étoit reſtée dans cette perſuaſion juſqu'au jour où elle
                        m'avoit ſurpris entendu dans le boſquet: que ne doutant plus alors de ma
                        tendreſſe, elle ſeroit accourue la partager, ſi elle n'avoit pas voulu
                        s'aſſurer encore d'avantage du plaiſir d'être aimée: que dans ce deſſein
                        elle avoit reculé un aveu qui, en m'épargnant quelques peines, n'auroit
                        peut-être ſervi qu'imparfaitement à diſſiper ſes ſoupçons: oui, je vous
                        demande mille fois pardon, cher Barville, continua-t-elle, de l'état dans
                        lequel mon amour vous plongeoit: mon cœur ne fut jamais complice de ma
                        cruauté: que ne lui en coûtoit-il pas lorſqu'il vous voyoit ſouffrir! mais
                        pourquoi rappeller ici des tourmens dont l'Amour ſçait tirer l'eſſence la
                        plus parfaite de la félicité? La roſe ſeroitelle auſſi belle auſſi
                        précieuſe, ſi elle étoit ſans épines? </p>
                    <p> J'avois été tellement hors de moi-même pendant ce récit, qu'à peine
                        pouvois-je prononcer le nom d'Hortence: je la regardois avec des yeux que la
                        ſeule volupté animoit: tenant mes lévres collées ſur ſa belle bouche, il me
                        ſembloit à chaque ſoupir que mon ame m'abandonnoit pour voler dans ſon ſein:
                        un feu divin couloit dans mes veines: c'étoit ſans doute l'ame d'Hortence
                        qui venoit réparer la perte de la mienne. Nos cœurs profitoient de ce
                        ſilence pour ſe communiquer mille ſentimens, que la bouche exprime toujours
                        imparfaitement, qu'il eſt encore plus difficile de peindre. </p>
                    <p> Senſible aux faveurs de l'Amour, je cherchois à lui conſacrer ma juſte
                        reconnoiſſance par des ſacrifices plus auguſtes plus réels: je devins
                        entreprenant: je.... </p>
                    <p> Mais ortence, à qui le premier moment de réfléxion fit enviſager les dangers
                        auſquels elle étoit expoſée, avec un jeune Amant qui n'écoutoit que ſa
                        paſſion, arrêta avec colére une main qui devenoit trop libre: que
                        faites-vous, me dit-elle, cruel Barville! Ne commenceroisje à vous aimer,
                        qu'en ceſſant de vous eſtimer? Quel droit l'aveu de ma tendreſſe vous
                        donne-t-il pour paroître coupable à mes yeux? Le premier fruit de votre
                        victoire, ſeroit-il d'immoler avec ignominie celle qui captive votre cœur?
                        Reſpectezvous, Barville, ne me faites pas repentir de la confiance que vous
                        m'avez inſpirée: aimez-moi autant que vous m'êtes cher: prenons plaiſir à
                        nous le répéter mille fois; mais aimons encore plus la vertu: qu'elle
                        aſſaiſonne notre bonheur: elle ſeule peut faire goûter une volupté que la
                        crainte ni les remords n'empoiſonnent pas. </p>
                    <p> A ces mots, je me jettai confus aux genoux de Mademoiſelle de Rougeon: je
                        lui proteſtai que je ne voulois connoître d'autres plaiſirs que ceux qu'elle
                        approuveroit, je la ſuppliai de pardonner à un Amant que ſon bonheur avoit
                        enivré: je l'aſſurai que c'étoit dans la poſſeſſion de ſon cœur que je
                        voulois établir ma félicité: que ſa vertu me la rendoit encore plus chére:
                        que je trouverois enfin, dans le reſpect qu'elle m'inſpiroit, une barriére
                        contre les déſirs dont il étoit difficile d'être le maître à la vûe de tant
                        de charmes. </p>
                    <p> Ma ſoumiſſion appaiſa bien-tôt le mouvement paſſager de vivacité que ma
                        témérité avoit excité dans cette belle ame: les fautes ſont aiſément
                        pardonnées en amour. La raiſon tient-elle contre une excuſe qu'on a dictée
                        ſoi-même à un coupable que l'on aime, dont on prend la défenſe? Un regard
                        plein de tendreſſe fut le premier ſignal de la grace qu'on m'accordoit: que
                        n'y découvris-je pas, en y liſant juſqu'au regret qu'Hortence avoit d'être
                        obligée de mettre un frein à ma paſſion, dans une circonſtance où elle ne ſe
                        ſentoit que trop de diſpoſition à m'accorder beaucoup? Avec un peu plus
                        d'expérience, j'aurois dès ce moment commencé à mériter mon pardon, en me
                        rendant plus coupable.Mon obéiſſance aux ordres qu'Hortence m'avoit
                        preſcrits, ne m'empêchoit pas de laiſſer échapper de temps-en-temps quelques
                        étincelles de la flamme qui me dévoroit: ſon cœur étoit à peu près dans la
                        même ſituation: elle m'avoit préſenté la main pour me relever; je la ſaiſis:
                        appuyé ſur ſes genoux, je l'embraſſai mille fois: elle ſoupiroit: ſes yeux
                        brûloient de la même volupté dans laquelle je nageois: il en couloit des
                        larmes que l'Amour ſeul fait répandre, dont lui ſeul ſçait connoître tout le
                        prix: ces perles précieuſes, en tombant ſur ſon ſein, en augmentoient encore
                        les charmes déjà trop ſéducteurs: je me levai pour les eſſuyer; mais plus je
                        cherchois à éteindre dans ces ruiſſeaux délicieux le feu qui me conſumoit,
                        plus je ſentois mon cœur s'enflammer. Nous nous étions laiſſés aller ſur un
                        gazon, ſans nous en apercevoir: je tenois Hortence ſerrée dans mes bras;
                        elle étoit preſque ſans mouvement: ſon cœur ſeul, par une agitation
                        précipitée irréguliére, m'annonçoit qu'elle ne reſpiroit plus que pour moi;
                        je parcourois ſes charmes avec cette avidité que la paſſion ſeule anime;
                        jamais je n'avois rien vû de ſi beau de ſi voluptueux: à chaque trait que je
                        découvrois, j'offrois de nouveaux hommages; je... </p>
                    <p> ... Mais tout à coup j'entendis du bruit à côté du boſquet dans lequel nous
                        nous étions enfoncés. </p>
                    <p> La crainte me ſaiſit: le déſordre dans lequel Hortence ſe trouvoit, me
                        jettoit dans une inquiétude mortelle: je fis tout ce que je pus pour
                        rapeller ſes ſens égarés: je lui appris le ſujet de mes allarmes. Le bruit
                        que j'avois d'abord entendu, en croiſſant de plusenplus, augmenta notre
                        trouble. </p>
                    <p> Je ſuis perdue, s'écria Hortence: ſortons, Barville, ſortons d'un lieu trop
                        délicieux. </p>
                    <p> Nous gagnâmes proptement l'allée oppoſée à celle dans laquelle Madame de
                        Rougeon ſe promenoit avec monpére; afin d'avoir le temps de nous remettre de
                        l'état dans lequel la crainte nous avoit ſurpris, nous montâmes par le
                        Boulingrin, d'où nous pouvions être vûs de nos parens, ſans qu'ils puſſent
                        apercevoir le trouble qui nous agitoit. Peu s'en eſt fallu, me dit alors
                        Hortence avec plus de tendreſſe que de colère, que vous ne m'ayez forcée à
                        me repentir de mes ſentimens pour vous: après les proteſtations que vous
                        veniez de me faire, où étoit la barriére que votre reſpect devoit mettre à
                        vos déſirs? </p>
                    <p> Parce que ma raiſon m'abandonnoit, falloit-il profiter de ma foibleſſe? Ne
                        vous fuſfit-il donc pas de connoître combien je vous aime? Quelle cruauté
                        d'exiger, pour preuve de ma tendreſſe, une complaiſance qui, en me faiſant
                        perdre même à vos yeux les charmes de la vertu, me couvriroit pour toujours
                        de honte de confuſion! Conſervez, cher Barville, conſervez un tréſor qui
                        n'appartient plus qu'à vous ſeul: c'eſt le diſſiper le perdre ſans
                        reſſource, que d'en vouloir faire uſage: goutons plûtôt cette délicieuſe
                        légére volupté qui conſiſte dans l'union des cœurs, que l'eſpérance, mille
                        fois au-deſſus de la poſſeſſion, la ranime la ſoutienne continuellement:
                        enivrons-nous de ces plaiſirs que la confiance ſeme ſous les pas de ceux
                        qui, dans la gradation des faveurs de l'Amour, laiſſent toujours quel-que
                        choſe à déſirer: réſervons pour un lien plus ſacré, des ſacrifices qui
                        coûteroient peut être à préſent a mon cœur la perte de mon amour: oui,
                        Barville, ſi je penſois que vous m'aimaſſiez aſſez peu pour ne pas ménager
                        ma gloire, le premier inſtant de mon Bonheur deviendroit celui de mon
                        martyre: quelque choſe qu'il en dût coûter à à ma tendreſſe, je ne vous
                        parlerois de ma vie. </p>
                    <p> La ſurpriſe avoit fait aſſez d'impreſſion ſur moi, pour me donner cet air de
                        tranquillité qui perſuade: les nouvelles proteſtations que je fis à
                        Hortence, achevant de diſſiper ſa frayeur, la confiance ſuccéda bien tôt aux
                        menaces. Nous profitâmes de l'éloignement de nos parens pour arranger les
                        moyens les plus propres à leur cacher nos ſentimens: il falloit d'abord
                        travailler à rompre le voyage que j'avois projetté ſi à contre-temps. </p>
                    <p> Hortence me propoſa de mettre Madame de Rougeon dans ſa confidence: elle me
                        diſoit qu'une jeune perſonne ne devoit pas s'engager ſans l'aveu d'une mere,
                        dont elle connoiſſoit aſſez les ſentimens, pour être perſuadée qu'elle ne
                        condamneroit pas un lien auſſi conforme à la reconnoiſſance qu'elles
                        devoient avoir l'une l'autre, pour les ſervices que leur randoit mon pere.
                        Quelque apparentes que ſuſſent les raiſons d'Hortence, je ne pus conſentir à
                        mettre dans nos intérêts un tiers auſſi incommode qu'une mere: outre qu'il
                        étoit douteux que Madame de Rougeon approuvât une tendreſſe formée ſans ſon
                        conſentement, il me ſembloit déjà voir diſparoître les jeux les ris qui
                        doivent être les ſeuls confidens des Amans heureux: auſſi que n'employai-je
                        pas pour faire ſentir à Hortence que c'étoit perdre, par une telle conduite,
                        le ſeul bonheur dont elle ne me faiſoit pas un crime; c'eſt-à-dire, celui de
                        pouvoir nous répéter mille fois en liberté, que nous nous aimions! Après un
                        tel aveu, la décence exige néceſſairement de Madame de Rougeon, lui
                        diſois-je, qu'elle ne nous laiſſe jamais ſeuls: quelle gêne pour des cœurs
                        auſſi unis que les nôtres! Réduits à ſoupirer, nous imiterons ces Héros de
                        Romans, dont l'imagination des Auteurs compaſſe les peines, afin de plaire
                        plus long-temps à des Lecteurs qui veulent être amuſés, même aux dépens de
                        la vraiſemblance. Mais croyez-vous, reprit Hortence, que la décence demande
                        moins de moi, que de Madame de Rougeon? ..... Oui, chére Hortence, puiſque
                        votre vertu vous défend bien plus ſûrement que les ordres les plus
                        abſolus.En approchant de nos parens, nous convînmes qu'auſſi-tôt que nous
                        les aurions abordés, nous ferions naître l'occaſion de faire un mérite à
                        Madame de Rougeon, de la réſolution que j'avois priſe de ne plus partir pour
                        Paris. A peine l'échaffaudage de ce projet étoit-il élevé, que mon Pere, qui
                        ne déſiroit rien tant que de me voir reſter avec lui, du moins pendant le
                        ſéjour de ces Dames, me demanda ſi Mademoiſelle de Rougeon m'avoit converti:
                        la ſurpriſe dans laquelle cette expreſſion jetta ma chére Hortence, penſa
                        d'abord nous trahir: elle rougit; mais profitant auſſi-tôt de ce trouble
                        pour en cacher la cauſe; vous voyez, dit-elle, Monſieur, la confuſion dont
                        les refus opiniâtres de Monſieur de Barville me couvrent. Vous n'êtes point
                        faite cependant pour de pareils refus, Mademoiſelle, ajoûta mon pere, je
                        ſçais mauvais gré à mon fils de les faire éprouver à une auſſi aimable
                        perſonne. </p>
                    <p> Afin de tirer promptement Mademoiſelle de Rougeon d'embarras, je repris la
                        parole, pour prétexter, après lui avoir fait quelquesunes de ces politeſſes
                        froides, ſi ordinaires dans le monde, des affaires de la derniére
                        importance. Il n'y a que le cœur qui en puiſſe imaginer d'aſſez
                        intéreſſantes, dans le temps où nous ſommes, reprit Madame de Rougeon, pour
                        appeller un jeune Cavalier dans la Capitale: la Cour eſt à Fontainebleau; il
                        n'y a perſonne à Paris: que faire dans cette vaſte ſolitude, ſi un objet
                        ſéduiſant n'y attiroit pas Monſieur? Je ne prétends pas, au reſte,
                        continua-t-elle d'un ton auſſi chagrin qu'ironique, retarder les douceurs
                        que l'Amour lui promet. Si je ne conſultois que mes ſentimens, Madame, lui
                        répondis-je, je ne ſongerois pas à m'éloigner de vous: pour vous prouver
                        même qu'il s'en faut de beaucoup que ce ſoit l'Amour qui me détermine à ce
                        voyage, je vais envoyer ſur le champ un Exprès à un de mes amis: je lui
                        recommanderai l'affaire qui m'appelle à Paris: s'il s'en charge, je me
                        regarderai comme le plus heureux des hommes, de pouvoir vous faire ma cour. </p>
                    <p> L'air de gaieté avec lequel je venois de lui faire cette galanterie, lui
                        plut au moins autant qu'à mon pere. Depuis que j'avois commencé à aimer,
                        j'avois été alternativement le jouet de pluſieurs paſſions différentes:
                        auſſi y avoit-il eu toujours quelque choſe de gêné dans mes actions, de
                        diſtrait dans mes diſcours de dur juſques dans mes politeſſes: l'aſſurance
                        d'être aimé, en diſſipant toute idée fâcheuſe, m'avoit rendu une partie de
                        cette vivacité qui avoit diſparu avec ma liberté. </p>
                    <p> Plus intéreſſé mille fois à voir changer le projet de mon voyage, que ceux
                        qui paroiſſoient y prendre le plus de part, je courus dans mon appartement
                        pour écrire à un de mes amis: je lui parlois des idées que j'avois ſur une
                        place fort honorable, à laquelle quelques perſonnes m'avoient fait penſer:
                        j'étois trop ſûr que l'affaire ne pourroit pas réuſſir ſi-tôt, pour que cet
                        ami ne me conſeillât pas de reſter tranquillement à la campagne.Après avoir
                        chargé un domeſtique de cette lettre, je m'enfonçai dans mon cabinet, afin
                        de jouir avec plus de liberté de toute ma félicité: avec quel plaiſir quelle
                        émotion voluptueuſe ne me rappellaije pas tout ce qui venoit de m'arriver!
                        Le paſſage de l'état le plus déplorable à celui de la plus flatteuſe
                        deſtinée ſuſpendoit quelquefois ma joie. Un changement auſſi ſubit
                        pouvoit-il être réel, ou du moins ſolide? Mais en vain la crainte
                        jettoit-elle encore quelques ombres légéres ſur le tableau de mon bonheur;
                        les diſcours de ma chére Hortence, ſes yeux plus expreſſifs que ſes paroles,
                        ſes faveurs, tout enfin raſſûroit mon cœur. Juſqu'à quel point ne
                        m'égaroisje pas quelquefois dans ces momens délicieux! M'imaginant tenir
                        encore entre les bras ma chére Maîtreſſe, je lui renouvellois les aſſurances
                        d'un amour éternel: trompé par la plus agréable des illuſions, je
                        m'appercevois à peine que la réalité manquoit à mon bonheur: dans l'erreur
                        de mes ſens agités, je me repréſentois les charmes qu'Hortence avoit laiſſé
                        briller à mes yeux: ils produiſoient encore cette eſpéce d'extaſe qui, en
                        paroiſſant nous rapprocher du néant, nous laiſſe ſentir ce qu'il y a de plus
                        voluptueux dans la vie: aux plaiſirs que j'avois goûtés dans le boſquet, mon
                        imagination en ſuggéroit une infinité d'autres. Qu'ils étoient délicieux! </p>
                    <p> Ils avoient le même principe, pourquoi n'auroient-ils pas produit les mêmes
                        ſenſations? Pardonnez, Monſieur, à l'ivreſſe que le ſouvenir de
                        l'enchantement où j'étois produit encore ſur mes ſens, la longueur de cette
                        Lettre: ce n'eſt qu'avec peine que je remets à un autre ordinaire la ſuite
                        du récit de mon bonheur. Mais ne ſeroit-ce pas abuſer de la confiance dont
                        vous m'honorez, que de vous importuner de vous fatiguer? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE III. </head>
                    <p> Suite de la précédente. </p>
                    <p> YEUT-IL jamais, Monſieur, un changement auſſi ſubit que celui qui ſe fit en
                        un inſtant dans ma deſtinée! Combien d'images riantes ne vinrent pas
                        embellir la ſolitude que j'avois arroſée la veille de larmes améres! Tout
                        ſembloit recevoir à mes yeux un nouvel être, tout paroiſſoit prendre part à
                        mon bonheur: l'air exhaloit une odeur douce ſuave: les oiſeaux, en
                        partageant avec leurs tendres compagnes des plaiſirs moins ſenſibles que
                        ceux dont j'étois pénétré, chantoient ma victoire: les fleurs ſe peignoient
                        des couleurs les plus vives: les arbres ſormoientune ombre plus fraîche plus
                        myſtérieuſe: tel je me repréſentois le boſquet délicieux dans lequel je
                        venois d'offrir à l'Amour les prémices de mon cœur: la grotte de Vaucleuſe
                        avoit-elle jamais renfermé plus de graces plus de volupté? Tout m'y
                        retraçoit les faveurs dont je venois d'être comblé: tout m'y rappelloit une
                        Maîtreſſe tendre, ſe livrant dans les bras d'un Amant plein d'ardeur, à tout
                        ce que le ſentiment a de plus voluptueux: tout...... Mais dans l'agitation
                        où me jette encore une idée trop flatteuſe, comment vous peindre, Monſieur,
                        la ſituation de mon cœur? Connoiſſez ſeulement l'étendue de mon bonheur, par
                        l'impuiſſance où je ſuis de vous l'eſquiſſer. </p>
                    <p> On étoit déjà à table lorſque je deſcendis de mon appartement: j'aperçus, en
                        entrant dans la falle, quelques nuages ſur le front de Mademoiſelle de
                        Rougeon: mon abſence les avoit ſans doute élevés; ma préſence les diſſipa
                        bien-tôt: la joie qui régnoit dans mon cœur gagna inſenſiblement la ſociété:
                        combien les affections de l'ame ſe communiquent-elles aiſément, lorſqu'elles
                        ont le plaiſir pour baſe l'agrément pour objet! </p>
                    <p> Mon pére fut enchanté de nous voir d'auſſi belle humeur: ſa philoſophie ne
                        l'empêchoit pas d'être ſuſceptible de cette gaieté qui fait les délices des
                        bonnes ſociétés: il ſçavoit qu'il eſt une volupté qui n'eſt point ennemie de
                        la vertu: moins accoutumé que nous à ſon badinage léger, l'ame de la
                        converſation, il en ſentoit d'avantage les douces impreſſions. </p>
                    <p> Le caractére de Madame de Rougeon étoit trop analogue à cet eſprit ſémillant
                        qui m'animoit, pour ne pas profiter du changement qui s'étoit fait en moi:
                        elle n'en devint que plus enjouée: ſes diſcours étoient pleins de
                        délicateſſe de variété: ſes réfléxions étoient ſpirituelles fines: ſes
                        applications étoient toujours plaiſantes, quelquefois même méchantes: la
                        vivacité de ſon imagination ne diminuoit rien des ſentimens de ſon cœur:
                        auſſi tendre que folâtre, elle paroiſſoit également faite pour toucher pour
                        amuſer, pour plaiſanter pour perſuader. </p>
                    <p> Elle poſſédoit, ſur-tout dans un dégre ſupérieur, le talent de la narration:
                        les moindres petits riens prenoient avec elle une exiſtence agréable: de
                        combien de graces ne ſçavoit-elle pas orner l'événement le plus ordinaire!
                        Combien de fleurs ne jettoit-elle pas ſur les aventures qui en paroiſſent
                        les moins ſuſceptibles! Que d'intérêt ne donnoit-elle pas aux folies les
                        plus ſinguliérement imaginées! </p>
                    <p> Enchantée de me trouver diſpoſé à la ſeconder, elle ſe livra à tout le
                        brillant de ſon génie. </p>
                    <p> Mademoiſelle de Rougeon plus réfléchie, ſans être moins ſpirituelle,
                        ſoutenoit la converſation par ſes penſées toujours ſolides agréables: elle
                        parloit peu; mais elle aſſaiſonnoit de tant de ſel de graces ce qu'elle
                        diſoit, qu'elle nous laiſſoit toujours dans l'admiration: elle ſeule ne
                        paroiſſoit pas ſurpriſe de la fineſſe, de la ſolidité de l'à propos de ſes
                        réfléxions: plus ſérieuſe que Madame de Rougeon, ſes plaiſanteries n'en
                        étoient que plus propres à amuſer: le grand art pour divertir les autres,
                        c'eſt de ne pas rire le premiér d'une ſaillie qui doit les faire éclater. </p>
                    <p> La gaieté de la mere ne ſervoit enfin qu'à relever l'enjouement de la fille. </p>
                    <p> Jamais je n'avois vû Mademoiſelle de Rougeon auſſi animée que pendant ce
                        ſouper: nos yeux ſe cherchoient à chaque inſtant, lorſqu'ils ſe
                        rencontroient, un feu pétillant donnoit de nouvelles graces à toutes ſes
                        expreſſions. </p>
                    <p> Voilà, Monſieur, l'époque de mon bonheur: ſi je voulois donner un air
                        romaneſque à ce récit, de combien de réfléxions, d'aventures, d'obſtacles,
                        de faveurs, </p>
                    <p> ne pourrois-je pas le charger, ſans ſortir des bornes de la vérité? Combien
                        d'incidens ne ſe trouvent pas enchaînés dansune paſſion de plus d'une année?
                        Mais l'objet que je me ſuis propoſé en vous peignant les différens mouvemens
                        de mon ame, n'a pas beſoin d'un pareil journal: je vous aurois même épargné
                        pluſieurs circonſtances, ſi ce détail ne m'eût paru néceſſaire pour vous
                        faire connoître l'état de mon cœur. </p>
                    <p> Depuis ce jour, dont le ſouvenir me ſera toujours délicieux, je ſuis le plus
                        heureux des hommes: aimé d'une perſonne charmante, je reçois à chaque moment
                        de nouvelles aſſurances de ſa tendreſſe: tout eſt ſentiment avec elle: comme
                        elle en porte le germe dans le cœur, elle ſçait le faire naître à chaque
                        occaſion. Sa bouche, toujours d'accord avec ſes ſentimens ne s'ouvre que
                        pour m'annoncer quelque choſe de flatteur: mille fois chaque jour ſes yeux
                        me renouvellent l'ardeur la délicateſſe de ſon cœur: ſommes-nous ſeuls! </p>
                    <p> un tendre baiſer devient le gage précieux de ſa fidélité: quels plaiſirs ne
                        goûtons-nous pas pour-lors! </p>
                    <p> Aſſaiſonnés par la décence, ils ſe trouvent dans les moindres faveurs:
                        nageant dans cette volupté qui n'allarme pas la vertu, nous en ménageons les
                        moindres ſentimens, afin de nous y livrer avec cette gradation, qu'il n'eſt
                        donné qu'aux ames délicates de connoître: c'eſt augmenter le plaiſir que
                        d'en économiſer la poſſeſſion. Si je deviens quelquefois entreprenant,
                        Hortence d'un ſeul regard arrête mon impétuoſité: il ſemble que ſa vertu ſe
                        communique dans l'inſtant juſqu'à moi, pour étouffer les plus violens
                        déſirs; mais mon reſpect déſarmant bien-tôt ſa ſévérité, je ne me retire
                        jamais d'auprès d'elle, ſans avoir obtenu la récompenſe de ma ſoumiſſion. </p>
                    <p> Eſt-il, Monſieur, un ſort plus heureux que le mien? Le cœur d'Hortence
                        n'eſt-il pas le ſouverain Bonheur? Qu'ai-je à ſouhaiter de plus dans le
                        monde? Toutes les facultés de mon ame ne ſont-elles pas délicieuſement
                        ſatisfaites? </p>
                    <p> Mon imagination peut-elle me peindre un objet plus charmant qu'Hortence? Mon
                        cœur peut-il goûter des plaiſirs plus parfaits que ceux que j'éprouve auprès
                        d'elle? </p>
                    <p> Non, Monſieur, il n'y a pas d'état au-deſſus du mien. Hortence eſt la plus
                        vertueuſe perſonne du monde, je ne fais plus qu'une ame avec elle: Hortence
                        eſt la plus ſpirituelle des femmes, je n'ai plus que les mêmes idées les
                        mêmes penſées que les ſiennes: Hortence eſt la plus aimable des maîtreſſes,
                        elle ſe fait gloire de n'avoir de charmes que pour moi: Hortence eſt la plus
                        tendre de toutes les amantes, ſa tendreſſe n'a d'autre objet que moi. Eſt-il
                        un mortel plus fortuné? Amour, c'eſt à toi que je ſuis redevable de ma
                        félicité: toi ſeul étois capable de remplir le vuide affreux que je trou
                        vois au-dedans de moi-même, avant que je connuſſe tes bienfaits: ſans tes
                        faveurs la vie me devenoit inſupportable; mais pourquoi ces momens que la
                        triſteſſe l'ennui rendoient autrefois ſi longs, s'écoulent-ils aujourd'hui
                        auſſi rapidement? Si les miracles ne te coûtent rien, en rendant mon bonheur
                        parfait, accorde moi du moins aſſez de temps pour en jouir. </p>
                    <p> En vous déployant les replis les plus intimes de mon ame, je ne vous
                        cacherai pas, Monſieur, que ma félicité ſouffre quelquefois de légéres
                        contradictions; mais les obſtacles mêmes qui ſemblent s'oppoſer à des
                        ſentimens auſſi vifs auſſi tendres que les miens, ne ſervent ordinairement
                        qu'à les rendre plus forts plus conſtans. </p>
                    <p> Tout concourt à doubler les plaiſirs pour les Amans heureux. Des ombres
                        pittoreſquement ménagées dans un tableau, font ſortir les couleurs avec plus
                        de feu plus d'éclat: ſans ce contraſte comment enchanter les yeux? Comment
                        ſéduire l'imagination? Les peines qu'éprouvent deux cœurs unis par l'Amour,
                        en plaçant les faveurs dans des jours plus favorables, en augmentent la
                        ſenſation: telles ſont les contradictions que nous éprouvons de la part de
                        Madame de Rougeon, depuis notre départ de la campagne; mais à quoi ſervent
                        ſes tracaſſeries, ſinon à nous rendre les momens plus précieux, à nous
                        apprendre à en profiter? </p>
                    <p> Les parens évitent rarement les dangers qu'ils craignent pour leurs enfans,
                        par des défenſes impérieu ſes, dans leſquelles l'humeur joue un perſonnage
                        qui devroit être réſervé à la bonté: avec beaucoup de douceur de ſoins, ils
                        préviendront bien mieux des malheurs, dans leſquels ils précipitent ſouvent
                        eux-mêmes leurs enfans par une conduite imprudente. </p>
                    <p> Rien n'avoit troublé le bonheur dont je jouiſſois à la campagne: la vie
                        libre aiſée qu'on mene hors de Paris, ne ſervoit pas peu à me ménager,
                        pluſieurs fois chaque jour, mille occaſions d'entretenir ſeul ma chére
                        Hortence. </p>
                    <p> Comme nous ne vivions plus que l'un pour l'autre, nous ne mettions au nombre
                        de nos heures, que celles que nous paſſions à nous renouveller les
                        aſſurances du plus parfait amour. </p>
                    <p> Malheureuſement cette facilité de nous voir en liberté, ne dura pas
                        long-temps après notre retour à Paris. Madame de Rougeon s'aperçut bien-tôt
                        que mes viſites étoient fréquentes: elle en chercha la cauſe, la pénétra
                        ſans doute aiſément: voulant en prévenir les ſuites, elle défendit, ſous de
                        très-rigoureuſes peines, à Hortence de m'entretenir ſeul, de flatter la
                        paſſion qu'elle ne pouvoit douter que j'avois pour elle. Cette ſévérité, à
                        l'égard d'Hortence, me ſurprit d'autant plus que Madame de Rougeon ne me fit
                        pas ſentir que mes ſoins lui fuſſent ſuſpects: au contraire, elle
                        m'engageoit ſouvent dans des parties que j'aurois voulu éviter, parce que
                        j'étois ſûr de n'y pas voir ma charmante Hortence en liberté. Ses vûes ſur
                        moi demandoient ſans doute qu'elle me ménageât. </p>
                    <p> Monſieur de Briſcour, qui n'avoit pas peu ſervi à lui faire ſupporter avec
                        moins d'ennui l'état du veuvage, venoit de ſe retirer: l'idée de fortune
                        qu'elle s'étoit faite ſur le gain aſſuré de ſon procès, avoit déjà changé
                        viſiblement ſon caractére: ſes hauteurs étoient devenues inſupportables à un
                        Amant, dont elle commençoit elle-même à ſe dégoûter: ainſi, en lui
                        fourniſſant tous les ſujets d'une retraite forcée, elle avoit l'adreſſe de
                        conſerver un extérieur de conſtance, dont elle ſçavoit tirer avantage. </p>
                    <p> Madame de Rougeon, débarraſſée de cet ancien Amant, avoit jetté les yeux ſur
                        moi: perſuadée que je répondrois à ſa paſſion, elle me flattoit en toute
                        occaſion: lorſque nous étions en compagnie, elle étoit la premiére à me
                        prévenir: lorſque nous nous trouvions ſeuls, elle étaloit avec économie des
                        charmes que les années avoient ſçu reſpecter: en folâtrant avec moi, elle
                        eſſayoit de faire paſſer dans mon cœur quelques étincelles du feu qui la
                        deſſéchoit. Pour moi, ſaiſi d'une ſecret-te horreur, je lui aurois mille
                        fois reproché ſa turpitude, ſi je n'avois pas eu mon amour ma Maîtreſſe à
                        ménager. Dans l'embarras où ſes careſſes me mettoient, je ne trouvois pas de
                        meilleur parti, que de feindre une ſimplicité dont elle faiſoit quelquefois
                        des plaiſanteries trop amères pour ne pas décéler ſon dépit; mais j'aimois
                        encore mieux paroître ridicule à ſes yeux, que de devenir coupable devant
                        ceux d'Hortence. Toutes les fois que Madame de Rougeon me parloit d'amour,
                        je l'entretenois du plaiſir de s'aimer avec délicateſſe: je lui repréſentois
                        le bonheur de deux cœurs unis par les mêmes ſentimens: c'eſt bien à votre
                        âge, Barville, me dit-elle un jour, qu'on mêle tant de Métaphyſique dans les
                        amoureux myſtéres: j'ai plus d'expérience que vous: croyez-moi: vous êtes
                        dans le temps de jouir, il y auroit de la folie à refuſer les plaiſirs
                        que..... Un ſoupir l'interrompit, ſoit que ſes ſens égarés l'empêchaſſent
                        d'en dire davantage, ſoit qu'elle jouât l'excès de la paſſion. Elle ſe
                        laiſſe en même temps aller nonchalamment ſur moi: elle me prend la main, la
                        ſerrant étroitement elle ne ceſſoit de répéter, cher Barville! ah! </p>
                    <p> cher Barville! Ses diſcours entrecoupés,coupés, ſes ſoupirs, ſon déſordre,
                        tout annonçoit l'agitation de ſon ame: tout promettoit une victoire
                        complette à un Amant qui auroit été moins attaché à ſa Maîtreſſe, que je ne
                        l'étois à Hortence; mais après avoir fait à cette charmante perſonne le
                        ſacrifice de mon cœur, en étoit-il qui pût encore me coûter? Auſſi ne
                        balançai-je pas un moment: ſon image gravée dans mon cœur avec ces traits de
                        flamme, que le parfait amour ſçait ſeul allumer, diſſipa bien-tôt les idées
                        de volupté que la poſition les careſſes de Madame de Rougeon avoient fait
                        paſſer, malgré moi, de mes ſens dans mon imagination: quelqu'éclat qu'eût
                        encore la beauté de la mere, ſes charmes ne ſoutinrent pas long-temps le
                        parallele que j'en faiſois avec ceux de la fille: elle fut ma Divinité dans
                        ce moment, me ſauva du naufrage.Au lieu de répondre à l'empreſſement de
                        Madame de Rougeon, je feignis d'ignorer la cauſe de ſon trouble: je
                        paroiſſois l'attribuer à quelque peine ſecrette, que je m'efforçois de
                        ſoulager avec un air de timidité d'embarras qui la déſeſpéroit: je
                        prodiguois, d'après mon Sénéque, quelque rapſodie de maximes avec leſquelles
                        je tâchois de la retirer de l'accablement dans lequel je la voyois plongée.
                        Ses yeux languiſſans me demandoient, il eſt vrai, quelque choſe de plus que
                        de froides ſentences philoſophiques: ce n'eſt pas dans de pareilles
                        circonſtances que les axiômes les plus vrais, les principes les plus ſolides
                        ſont écoutés. </p>
                    <p> Mon parti étoit trop bien pris pour ne pas me conformer en tout au rôle que
                        j'avois commencé à jouer: l'idée d'Hortence ſuffiſoit ſeule pour me ſoûtenir
                        contre les attaques redoublées de cette femPiquée alors autant que le peut
                        être une femme dans une ſemblable occaſion, elle ſe remit promptement: la
                        rage le déſeſpoir firent ſur ſon cœur ſur ſes ſens un effet bien plus
                        puiſſant que toutes mes leçons de morale: elle m'accabla de plaiſanteries
                        capables de confondre un jeune homme qui n'auroit point agi avec elle par
                        réfléxion. Je répondois toujours avec la politeſſe la plus déplacée: ma trop
                        reſpectueuſe ſimplicité l'ex cédoit: je me donnois bien de garde de
                        repouſſer avec des armes égales les traits de ſatyre dont elle me perçoit:
                        je craignois de lui fournir quelque prétexte pour m'interdire l'entrée de ſa
                        maiſon: j'avois trop d'intérêt de me conſerver du moins ſon eſtime, pour ne
                        pas ſupporter avec patience ſes reproches.La ſcene commençoit cependant à
                        m'ennuyer lorſqu'Hortence deſcendit: la préſence de cette aimable perſonne
                        parut d'abord diminuer l'aigreur de Madame de Rougeon: ſa fureur n'en
                        faiſoit cependant qu'augmenter: la tendreſſe mutuelle qu'elle remarquoit
                        dans nos moindres regards enflammoit ſa colére animoit ſa rage. </p>
                    <p> Un moment après la compagnie étant devenue nombreuſe, je trouvai l'occaſion
                        de paſſer chez Hortence qui étoit retournée dans ſon appartement, de
                        l'entretenir en liberté. Après les premiéres proteſtations d'un amour
                        éternel, je lui fis confidence de la paſſion que Madame de Rougeon avoit
                        conçue pour moi: je la trouvai inſtruite: ſes yeux ne lui en avoient déjà
                        que trop appris. En lui racontant ce qui venoit de m'arriver, je n'avois pas
                        beſoin de lui vanter ma fidélité: mes yeux, mes ſoupirs quelque choſe de
                        plus encore, le dépit qu'elle avoit remarqué ſur le viſage de Madame de
                        Rougeon, tout parloit en ma faeur. Auſſi de combien de marques de tendreſſe
                        ne récompenſatelle pas mon amour! Nous avions peine à nous arracher des bras
                        l'un de l'autre: cependant la crainte que l'inquiéte Madame de Rougeon ne
                        vînt nous ſurprendre, modéra nos plaiſirs: il étoit important, avant que de
                        nous ſéparer, d'arranger la conduite que nous devions tenir dans la ſuite,
                        afin de ne pas laiſſer le moindre prétexte à la vengeance d'une mere
                        irritée. Hortence exigea de moi que je paroîtrois ſenſible à ſa paſſion, que
                        je ferois enſorte cependant en même temps de lui apprendre à filer le
                        parfait amour. </p>
                    <p> J'eus de la peine à paſſer cet article: il me paroiſſoit indigne d'un galant
                        homme de tromper une femme, de l'entretenir dansune folle paſſion. J'étois
                        ſûr d'ailleurs que les ſervices qu'elle attendoit de mon pere,
                        l'empêcheroient de me donner mon congé; mais ma chére Hortence me fit
                        entrevoir que le procès finiroit bien-tôt, que ſa Rivale, après l'avoir
                        gagné, pourroit bien ne pas étendre juſques ſur moi une reconnoiſſance déjà
                        ſouvent trop à charge vis-à-vis du bienfaiteur même: que dans cette
                        ſuppoſition nous ſerions perdus pour toujours. Je me rendis: pouvoisje
                        réſiſter? </p>
                    <p> Il fut encore arrêté entre-nous que nous nous obſerverions ſi
                        ſcrupuleuſement lorſque nous ſerions en préſence de Madame de Rougeon,
                        qu'elle ne pourroit trouver aucun ſujet de mauvaiſe humeur. </p>
                    <p> Quelque dures que fuſſent, pour un homme auſſi ardent que je l'étois,
                        quelques conditions de ce petit traité, je ne pouvois raiſonnablement
                        réclamer contre leur ſageſſe; je m'y ſoumis: Hortence elle-même étoit trop
                        intéreſſée dans le ſacrifice de mon obéiſſance, pour ne pas remarquer
                        facilement combien il me coûtoit: vous avez tort de vous allarmer, Barville,
                        me dit-elle, en m'embraſſant: la contrainte que nous nous preſcrivons
                        reſpectivement, ne feroit que fortifier les ſentimens que vous m'avez
                        inſpirés, ſi ma tendreſſe pour vous connoiſſoit encore des bornes. </p>
                    <p> J'allois faire éclater ma reconnoiſſance, lorſque Madame de Rougon parut:
                        apparemment que Monſieur reprend le goût de la ſolitude, me dit-elle d'un
                        ton ironique: il eſt cependant d'aſſez jolies femmes qui l'attendent pour le
                        reverſis. Je lui donnai la main, en l'aſſurant qu'elle ſeule ſuffiſoit pour
                        m'y faire voler. J'ajoûtai à ce propos quelques fadeurs de même étoffe: je
                        lui ſerrau la main, en faiſant tous mes efforts pour mettre mes yeux plus
                        d'accord avec ma bouche, qu'avec mon cœur. Par ce manége je réuſſis, ſinon à
                        la tromper totalement, du moins à la raſſurer ſur ma trop grande trop
                        reſpectueuſe timidité. Elle me fit quelques reproches aſſez obligeans, pour
                        me laiſſer entrevoir tout le dépit que lui cauſoit mon inclination pour
                        Hortence. </p>
                    <p> Je compris dès ce moment combien il étoit important d'éloigner tout ce qui
                        pourroit l'entretenir dans cette perſuaſion: auſſi lui faifois-je aſſidûment
                        la cour: c'étoit la faire à ma chère Maîtreſſe que de tromper ſa mere. Je ne
                        ſçaurois cependant m'imaginer que cette Dame fût, comme je m'en flattois
                        pour lors, la dupe de mes proteſtations: peu accoutumée à un amour
                        méthaphyſique, elle m'auroit ſouhaité plus entreprenant: ſes railleries
                        fréquentes ſur le ridicule des Amans qui ſe bornent à filer le tendre,
                        m'auroient déconcerté, ſi Hortence n'eût pas été le prix du plus ſingulier
                        rôle qu'un galant homme ait jamais été obligé de jouer; mais que j'étois
                        dédommagé de toutes les fadeurs qu'il me falloit ſans ceſſe débiter, lorſque
                        cette aimable perſonne, dans les tranſports de ſa tendreſſe, en m'accordant
                        moins que Madame de Rougeon ne m'offroit, me rendoit un million de fois plus
                        heureux! </p>
                    <p> Le bonheur conſiſte moins dans la poſſeſſion parfaite que dans les délices
                        que produiſent des ſentimens mutuels. </p>
                    <p> Il eſt vrai que je devenois de plus en plus entreprenant auprès d'Hortence:
                        j'allarmois même quelquefois ſa délicateſſe ſa vertu: faut-il s'en étonner?
                        Elle ſentoit de jour en jour plus de penchant pour moi, par conſéquent moins
                        de force à me refuſer. </p>
                    <p> Pendant que j'étois également occupé à cacher les ſentimens que j'éprouvois,
                        à perſuader ceux que je ne reſſentois pas, Madame de Rougeon gagna ſon
                        procès: ce fut alors qu'elle donna un libre cours à ſa gaieté: il y eut chez
                        elle des fêtes galantes: j'v étois toujours appellé par préférence. Dans
                        l'exces de ſa diſſipation, elle ne perdoit point de vûe les deſſeins qu'elle
                        avoit ſur moi: plus d'une fois elle fit de nouvelles tentatives, pour
                        étendre ſur le fils la preuve la plus complette de la reconnoiſſance qu'elle
                        devoit au pere; mais toujours inſenſible à ſes avances, j'aurois déſiré
                        qu'elle eût chargé Mademoiſelle de Rougeon de ſa procuration: la partie
                        ſeroit pour lors devenue égale: elle me croyoit ſans doute autoriſé de celle
                        de mon pere. </p>
                    <p> Après avoir donné quelques jours à la joie, Madame de Rougeon prit la
                        réſolution d'aller paſſer quelque temps dans ſes terres: elle avoit envie,
                        diſoit-elle, de ſe mettre au fait de ſes affaires. Piquée de ma conduite
                        trop reſpectueuſe, elle me fit ſentir qu'elle ſe donneroit bien de garde de
                        m'engager dans un voyage qui, avec ma façon de penſer, ne pourroit avoir
                        rien d'agréable pour moi: j'eus beau la raſſurer ſur la délicateſſe de mes
                        ſentimens, pour lui perſuader combien je ſerois flatté de pouvoir
                        l'accompagner: vous auriez tort, Monſieur, me dit-elle, de vous expoſer à
                        reſter une partie de l'année auprès d'une femme qui n'a pas le don de vous
                        plaire: on amuſe peu à la campagne ceux qu'on ne ſçait pas occuper à la
                        ville: la ſolitude me convient mieux qu'à vous; les affaires auſquelles je
                        vais me livrer m'aideront peut-être à oublier un homme pour lequel je n'ai
                        que trop de foibleſſe à me reprocher: quelques ſoient vos ſentimens,
                        épargnezmoi, Barville, la préſence d'une perſonne que je ne puis voir ſans
                        honte ſans dépit: évitez des regards trop éclairés, apprenez qu'une femme ne
                        manque jamais de moyens pour ſe venger: je ne connois que trop la Rivale qui
                        me diſpute avec avantage votre cœur, je ſçaurai.... </p>
                    <p> Elle me quitta bruſquement ſans achever, s'enferma dans ſon appartement: je
                        compris aiſément qu'il y auroit de l'imprudence à inſiſter d'avantage.
                        Madame de Rougeon étoit trop offenſée pour me mettre du voyage. Pénétré de
                        la plus vive douleur, je courus apprendre à Hortence cette funeſte nouvelle:
                        nous ſommes perdus, cher Barville, me dit cette charmante perſonne, en
                        fondant en lar mes: ma mere eſt infléxible: ſa colére ne connoît plus de
                        bornes. </p>
                    <p> J'eſſayois de calmer ſes allarmes, lorſque nous entendîmes approcher Madame
                        de Rougeon: ma vûe anima bien-tôt ſa fureur: elle eut beau ſe contraindre,
                        elle ne put s'empêcher de parler à ſa fille avec une vivacité qui ne lui
                        étoit pas ordinaire; nous partons après demain pour mes Terres, lui ditelle;
                        ayez ſoin, Mademoiſelle, de préparer les choſes néceſſaires pour un long
                        voyage: je vous laiſſe: il y auroit de la cruauté à vous gêner dans vos
                        adieux. </p>
                    <p> Elle ſortit ſans attendre de réponſe, nous laiſſa plongés dans une
                        inquiétude mortelle. Je faiſois cependant tous mes efforts pour appaiſer
                        l'agitation de ma chére Hortence; mais eſt-on bien propre à ſoulager les
                        peines des autres, lorſqu'on a ſoi-même beſoin de conſolation? Les
                        proteſtations d'une fidélité inviolable, ne faiſoient qu'irriter ſes
                        regrets: tout ce qui pouvoit lui rappeller ſa tendreſſe ne ſervoit qu'à
                        augmenter ſa douleur: laiſſez-moi, cher Barville, me dit-elle, laiſſez-moi
                        reprendre, s'il eſt poſſible, dans la ſolitude une tranquillité que votre
                        préſence ne peut que troubler d'avantage: ſi je vous aimois moins, je ne
                        trouverois que du plaiſir dans le voyage dont je viens de recevoir des
                        ordres auſſi abſolus; mais quel-que amour que j'aie pour la campagne, quel
                        charme puis-je y goûter, ſi vous êtes éloigné de moi? </p>
                    <p> Heureuſe encore, ſi au-delà de cette abſence affreuſe, je n'enviſageois pas
                        de nouveaux ſujets d'allarmes! ..... Funeſteprévoyance!.... </p>
                    <p> Tout eſt donc pour les malheureux un ſujet de crainte de chagrin! .......
                        Retirez-vous, cher Barville: j'appréhende que ma mere ne nous faſſe
                        obſerver. </p>
                    <p> J'obéis après avoir eſſuyé ſes larmes: que j'étois flatté de les voir
                        couler! Quelle ſenſation pour un cœur tendre d'être témoin d'un pareil
                        ſpectacle! Malgré ce qu'il en coûte à une Maîtreſſe pour les répandre,
                        eſt-il un Amant qui ne voulût acheter, même aux dépens de ſa vie, un moment
                        auſſi délicieux? Il y a donc de la volupté juſques dans la douleur! Effet
                        ſingulier de l'Amour toujours ingénieux à tourner à ſa gloire les objets
                        même les plus triſtes! Voilà de ſes miracles: c'eſt ainſi qu'il ſçait
                        remplir tellement l'ame, qu'il ne lui laiſſe aucun ſentiment qui n'ait
                        rapport à lui. Lui ſeul eſt capable de nous rendre heureux, même juſqu'au
                        milieu des revers inſéparables ſans doute de ſon culte. Je me rendis le
                        lendemain matin chez Madame de Rougeon: elle n'étoit pas encore viſible: je
                        paſſai chez ma chére Hortence: elle ſe jetta à mon col, en me voyant: nous
                        paſſerons la journée enſemble, Barville, me dit-elle: ma mere doit ſortir:
                        quel bon.. Ah! n'empoiſonheur ſi!... </p>
                    <p> nons pas, Mademoiſelle, un jour auſſi fortuné: multiplions au contraire,
                        autant qu'il ſera poſſible, les inſtans que le Ciel nous permet de reſter
                        enſemble: aurons-nous jamais aſſez de.... </p>
                    <p> Madame de Rougeon paſſa dans l'appartement de ſa fille, m'empêcha d'en dire
                        d'avantage: elle venoit lui propoſer de la ſuivre dans ſes viſites. Il y
                        auroit eu de l'imprudence à la refuſer dans les circonſtances préſentes:
                        j'offris à Madame de Rougeon de lui donner la main: elle y conſentit: non
                        moins coquette que voluptueuſe, elle étoit flattée de paroître dans le monde
                        avec un jeune Cavalier pour qui elle n'avoit pas laiſſé ignorer qu'elle
                        avoit des ſentimens: c'étoit ſe donner un air fort à la mode parmi les
                        femmes du bon ton: ce qu'elle pouvoit perdre du côté des plaiſirs, elle le
                        gagnoit du côté de la vanité: quoiqu'une égalité parfaite ne ſe trouvât pas
                        dans cette eſpéce d'échange, la compenſation lui rendoit cependant mon
                        procédé moins inſupportable: eſt-ce la premiére fois qu'une paſſion a ſervi
                        de triomphe à une autre? </p>
                    <p> Madame de Rougeon paroiſſoit dans les viſites uniquement occupée de moi: ſes
                        yeux jouoient la femme contente. Je cherchois à appuyer le menſonge, je
                        m'aperçus, en la reconduiſant chezelle, qu'elle me ſçavoit gré de la
                        complaiſance que j'avois eue de l'aider à tromper le Public. Jugez par là de
                        ſa reconnoiſſance, ſi j'euſſe voulu diſſiper totalement l'erreur. </p>
                    <p> Elle me retint à dîner: je lui fis la cour avec plus d'empreſſement que je
                        n'en avois encore marqué auprès d'elle: j'affectois même de n'avoir que de
                        l'indifférence pour ma chére Hortence. Sa confiance commença bien-tôt à
                        renaître au point qu'il ne me paroiſſoit pas difficile de me faire prier du
                        voyage, pour peu que je vouluſſe flatter ſa folle paſſion. Quels progrès ne
                        faiſois-je pas ſur ſon cœur! Quels feux n'allumois-je pas dans ſon ſein,
                        lorſque je lui dérobois quelques petites faveurs avec un air de myſtère,
                        qui, à cauſe d'Hortence, n'en augmentoit pas peu le prix! Déjà elle avoit
                        repris autant de gaieté que l'agitation de ſon ame pouvoit le permettre à
                        ſon caractére: déjà elle cherchoit à piquer mes déſirs par des refus
                        étudiés, lorſqu'on vint l'avertir que ſon Avocat l'attendoit chez le Notaire
                        chargé de ſes affaires, pour finir un acte de la derniére conſéquence. Je
                        lui demandai en grace de me permettre de l'accompagner: elle m'en remercia,
                        en me faiſant entendre que de pareilles diſcuſſions ne pouvoient avoir rien
                        d'amuſant: je vous laiſſe, continua-t-elle, en trop bonne compagnie, pour ne
                        pas eſpérer de vous retrouver à mon retour. </p>
                    <p> Jugez, Monſieur, quelle fut ma joie, lorſque je me vis délivré de ce cruel
                        Argus. Après avoir regardé long-temps Hortence qui étoit dans un accablement
                        difficile à exprimer; Quoi! Vous partez, lui dis-je? Vous m'abandonnez dans
                        le temps où mon cœur, livré à ſa tendreſſe, croyoit n'avoir rien à .Ah! S'il
                        eſt appréhender!... vrai que vous m'aimiez, cher Barville, pourquoi
                        augmenter ma douleur? Aidez-moi plûtôt à ſupporter les caprices du ſort:
                        fortifiez mon ame contre ſes plus rudes coups: aimez-moi toujours aſſez,
                        pour qu'en vous quittant, je n'aye point a craindre de malheur plus funeſte
                        que celui de l'abſence: donnez-moi de vos nouvelles le plus ſouvent que la
                        prudence vous le permettra: en liſant les Lettres que peindront
                        qu'imparfaitement les ſentimens d'un cœur, qui ne reſpire plus que par vous
                        pour Vous. J'étois déjà à ſes genoux: je les embraſſois avec cette
                        précipitation que la paſſion ſeule inſpire: mes yeux baignés de larmes
                        cherchoient les ſiens: il ne me reſtoit plus que ce ſeul langage pour lui
                        prouver ma reconnoiſſance. A peine pouvois-je prononcer le beau nom
                        d'Hortence. Ses ſens étoient dans la même agitation: le nom de Barville lui
                        échappoit quelquefois au milieu de ſes fréquens ſoupirs: par le mouvement
                        que je fis pour eſſuyer les pleurs qui donnoient à ſes charmes ce ton de
                        volupté qui enflamme, nos lévres ſe rencontrérent: elles ſe collérent de
                        telle ſorte, que notre ardeur mutuelle, augmentée par une reſpiration gênée,
                        ſembloit nous conſumer du feu de l'amour le plus parfait. Senſuel Epicurien,
                        je ramaſſai le peu de réfléxion dont j'étois capable pour ſentir toutes les
                        délices d'une ſemblable ſituation; mais bien-tôt ne pouvant plus arrêter la
                        flamme qui me dévoroit, je devins plus entreprenant: Hortence, la tendre
                        Hortence, brûlée du même feu, ſe défendoit avec regret: au milieu de ſes
                        plaintes de ſes ſanglots, les tranſports de ſa paſſion me donnoient les
                        moyens d'avancer ma victoire: la vertu ſeule combattoit encore contre ſon
                        propre cœur contre un Amant auſſi paſſionné que chéri, lorſque le ſentiment
                        du plaiſir l'emporta. Nous...... Jettons un voile, Monſieur, ſur le moment
                        le plus délicieux de ma vie. C'eſt profaner les myſtéres de l'Amour, que de
                        vouloir les décrire. </p>
                    <p> Hortence revenue à elle-même, me regarda avec un air de langueur qui
                        peignoit encore toute ſa paſſion: ſoyez fidéle, cher Barville, me dit-elle,
                        ne me réduiſez jamais, par votre inconſtance, au point de regretter une
                        foibleſſe qui m'eſt aujourd'hui ſi chére. </p>
                    <p> Elle parloit encore, lorſque Madame de Rougeon entra avec vivacité.
                        Hortence, à peine Maîtreſſe de ſon trouble, n'avoit pas eu le temps de
                        réparer totalement le déſordre que l'Amour avoit cauſé dans ſa parure. Sa
                        jalouſe Rivale ne s'en aperçut que trop, pour en ſoupçonner le principe. </p>
                    <p> Ne voulant cependant pas éclater, elle me fit ſentir qu'elle avoit à parler
                        à ſa fille: après m'avoir prié ironiquement de l'excuſer de ce que les
                        arrangemens de ſon voyage ne lui permettoient pas de me tenir plus
                        long-temps compagnie, elle ſortit, en me faiſant une de ces révérences
                        imaginées pour offenſer. Hortence me laiſſa, pour gage de ſon ardeur, un
                        coup d'œil animé par la tendreſſe même, la ſuivit. </p>
                    <p> Je me retirai pénétré de la joie la plus ſenſible: rien n'étoit capable de
                        troubler la pureté de cette liqueur délicieuſe qu'elle diſtilloit dans mon
                        cœur. Malgré la froideur avec laquelle Madame de Rougeon m'avoit quitté, je
                        me flattois de pouvoir embraſſer ma chére Hortence avantſon départ: il ne
                        devoit être que le lendemain à huit heures du matin. </p>
                    <p> Rentré chez moi, je me livrai aux tranſports de ma félicité: j'en rappellois
                        les moindres circonſtances, afin de m'enivrer de nouveau des mêmes plaiſirs.
                        Que je ſuis heureux, Monſieur, depuis ce moment! Toutes les facultés de mon
                        ame ſont remplies, ſans que j'aye perdu la pointe des déſirs, ni les
                        attraits attraits flatteurs de l'eſpérance: mon imagination me tranſporte
                        au-delà même du terme du bonheur: c'eſt à ce charme des ames heureuſes que
                        je dois les ſenſations nouvelles qui renaiſſent continuellement dans mon
                        cœur, qui le raviſſent par les plus délicieuſes images. Poſſeſſeur de la
                        plus aimable de la plus tendre des Maîtreſſes, ſans les reſſorts enchanteurs
                        de l'imagination, je m'aſſoupirois ſans doute dans les bras d'une
                        voluptueuſe pareſſe: ſans elle comment mettre le prix aux faveurs que j'ai
                        reçues, après leſquelles je ſoupire encore?Les obſtacles même qui ont ſi
                        long-temps retardé la récompenſe de mon amour, ne ſervent plus aujourd'hui
                        qu'à me faire découvrir d'avantage l'éclat de ma victoire; les derniers
                        gémiſſemens de la vertu d'Hortence, ſont pour moi les plus précieux garants
                        de ma fidélité. Mon bonheur eſt ſi grand, qu'il ſemble même ſe communiquer à
                        tous les objets qui m'environnent: quel nouveau luſtre n'en tirent-ils pas,
                        du moins à mes yeux? La Nature elle-même, d'accord avec mon cœur, paroît ſe
                        prêter à relever mon triomphe: tant il eſt vrai que les différens jours ſous
                        leſquels nous confidérons l'Univers, n'ont ſouvent d'autre ſource que la
                        ſituation actuelle de notre cœur, qu'il n'eſt pour les heureux que des
                        couleurs riantes agréables! Tout, juſqu'aux ſonges légers, ſe para pour moi,
                        dans ce jour de gloire, de nuances brillantes. Combien de fois mon ame
                        enſevelie dans les bras d'un doux ſommeil, ne ſe plongea-t-elle pas dans un
                        torrent de volupté, dont le ſentiment eſt d'autant plus délicat, que les
                        ſens y ont moins de part? Ma félicité ſouffrit, il eſt vrai, quelque
                        altération à mon réveil: en effet dans le moment où je me levois pour courir
                        faire mes adieux à la charmante Hortence, mon domeſtique me préſenta un
                        jeune homme: il venoit m'apprendre que Meſdames de Rougeon étoient parties à
                        quatre heures du matin, que la Femme de chambre d'Hortence lui avoit
                        recommandé de m'apporter une Lettre qu'il me préſenta: elle étoit de ma
                        chére Maîtreſſe: voici ce que j'y lus. </p>
                    <p> „Je pars, cher Barville, ſans „avoir la conſolation de vous „embraſſer:
                        jugez, par votre „cœur, de mes regrets. Ne ſon„gez plus à tromper ma mere,
                        „la hauteur la dureté avec leſ„quelles elle me traite depuis hier: „ne me
                        laiſſent plus lieu de dou„ter qu'elle n'ait découvert com„bien je vous aime:
                        n'oubliez ja„mais une perſonne qui vous eſt „chére, je ſouffrirai ſans
                        mur„mure ſes reproches: uniquement „ſuſceptible de ſentir l'amour que „vous
                        m'avez inſpiré, je ne con„nois d'autre malheur capable de „m'affecter, que
                        la perte de vo„tre cœur. Mettez votre confian„ce dans la perſonne qui vous
                        „rendra ce gage de ma tendreſſe: „c'eſt le frere de Julie cette ché„re
                        confidente de l'état de mon „cœur. Adieu, cher Barville: „rappellez-vous
                        ſouvent les ſen„timens d'une femme qui vous „aime mille fois plus
                        qu'ellemê„me: adieu, cher Barville, je „vous embraſſe de toute mon „ame.„
                        Après avoir long-temps arroſé de mes larmes ce précieux témoin de mon
                        bonheur, le jeune homme, qui me l'avoit apporté, m'apprit que ſa ſœur
                        l'avoit chargé de lui envoyer, ſous des enveloppes ſuſcrites de ſa main, les
                        Lettres que j'aurois deſſein de faire tenir à Mademoiſelle de Rougeon. Il
                        m'aſſura enſuite qu'il ſe croyoit très-heureux de pouvoir m'offrir des
                        ſervices qui me ſeroient ſans doute agréables. Je le renvoyai après avoir
                        eſſayé en vain d'animer ſa fidélité par un riche préſent. </p>
                    <p> Que de grandeur d'ame ne fit-il pas paroître dans ſes refus! J'en aurois
                        certainement été beaucoup plus embarraſſé dans toute autre circonſtance que
                        celle où je me trouvois: trop occupé de mon amour, étois-je aſſez à moi-même
                        pour prêter attention à tout autre objet? Voilà, Monſieur, la ſituation
                        préſente de mon ame: je ſuis au comble de mes vœux: aſſuré de poſſéder le
                        cœur d'Hortence, qu'auroisje à déſirer de plus, ſi l'abſence ne jettoit
                        quelques nuages ſur le ſentiment de mon bonheur? </p>
                    <p> Mais pourquoi me plaindre de cet-te abſence? Convaincu de la tendreſſe
                        d'Hortence, elle n'eſt ſans doute qu'une ombre néceſſaire pour relever
                        l'éclat de ma félicité: ſans elle connoîtrois-je tout le prix de ſon cœur?
                        N'eſt-ce pas dans les Lettres qu'elle m'écrit tous les jours, que je
                        retrouve mille ſentimens nouveaux qui plongent mon ame dans les plus
                        délicieuſes réfléxions? </p>
                    <p> Débarraſſé de cette eſpéce de décence que la préſence de l'Amant le plus
                        tendre le plus chéri ne peut totalement écarter, ſon cœur s'y découvre ſans
                        voile, chaque Lettre ajoûte toujours quelque dégré à mon bonheur: par-tout
                        je la retrouve la même: c'eſt particuliérement lorſqu'elle m'entretient de
                        Madame de Rougeon, que brille toute la douceur de ſon caractére: quel-que
                        dureté qu'elle ait à ſupporter de la part de cette Rivale, les plaintes
                        qu'elle m'en fait ſont accompagnées de tant de marques de reſpect de
                        vénération, qu'il faut avoir les yeux auſſi perçans que le ſont ceux d'un
                        Amant, pour y reconnoître l'injuſtice de cette mere animée par la plus
                        violente jalouſie. Quelle vivacité dans l'eſprit, lorſqu'elle ſe livre à
                        l'enjouement de ſon caractére! Quelle légéreté, quelle pureté dans ſes
                        expreſſions, lorſqu'elle anime ſes deſcriptions de ces traits badins qui
                        amuſent qui enchantent! Quelle ſolidité dans ſes réfléxions! Quelle gravité
                        dans ſes maximes, lorſqu'elle veut parler à ma raiſon! Quelle tendreſſe,
                        quelle délicateſſe dans ſes ſentimens lorſqu'elle veut détruire les craintes
                        calmer l'inquiétude qu'une auſſi cruelle abſence excite dans mon ame! </p>
                    <p> Que ne puis-je, Monſieur, vous peindre avec des traits auſſi puiſſans
                        l'étendue de mon bonheur? </p>
                    <p> Que ne puis-je vous donner une idée de cette volupté qui, circulant dans mes
                        veines, produit ſucceſſivement dans mon cœur mille ſenſations délicieuſes?
                        Dans l'inſtant même où je vous écris, toutes mes penſées me rapprochent de
                        l'objet qui en eſt, pour ainſi dire, le principe; mes ſens échauffés par les
                        images les plus flatteuſes, ont peine à ſe contenir dans l'ordre. Si vous
                        avez quelquefois éprouvé la douceur d'un état qui nous met au-deſſus de
                        l'humanité, laiſſez taire votre philoſophie, applaudiſſez à ma félicité.
                    </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE IV. </head>
                    <p> L'Amour incapable de nous rendre heureux. </p>
                    <p> UE je ſuis détrompé, MonQſieur, depuis que j'ai eu le plaiſir de vous
                        entretenir de ma paſſion pour Mademoiſelle de Rougeon! Regardant l'Amour
                        comme le ſouverain Bonheur, je m'imaginois être heureux, parce que je
                        cherchois moi-même à groſſir le voile dont l'ivreſſe couvroit mes yeux
                        enveloppoit mon cœur; mais après avoir ſouffert tout ce que le mépris
                        l'infidélité ont de plus offenſant de plus cruel, je ne trouve de
                        ſoulagement à mes malheurs, qu'en me replongeant dans un vuide bien plus
                        inſupportable que celui dont je me plaignois avant que je connuſſe la
                        perfide Hortence. L'illuſion eſt diſſipée: à ſes ténébres ont ſuccédé
                        quelques rayons de lumiére qui ne ſervent qu'à me faire apercevoir toute
                        l'horreur de ma ſituation. Pour vous faire mieux comprendre l'étendue de mes
                        malheurs, je vais remonter en peu de mots à leur ſource: voyez le ſuneſte
                        dénouement d'une paſſion qui auroit dû être éternelle, ſi le Ciel écoutoit
                        les proteſtations des Amans. Il y avoit trois mois qu'Hortence m'envoyoit
                        tous les jours de nouveaux gages de ſa tendreſſe, lorſque je ceſſai tout à
                        coup d'en recevoir: un pareil ſilence me plongea bien-tôt dans une
                        inquiétude mortelle. Qui en auroit jamais pû deviner la cauſe? Le frere de
                        Julie me ſurprit un jour plongé dans une rêverie profonde ſur un évenement
                        auſſi intéreſſant pour mon cœur: il venoit lui-même s'informer ſi je
                        recevois à l'ordinaire des Lettres de Mademoiſelle de Rougeon: je ne lui eus
                        pas plûtôt découvert le ſujet de mes inquiétudes que je le vis fondre en
                        larmes: nous ſommes perdus l'un l'autre, Monſieur, me dit-il d'une voix
                        entrecoupée de ſanglots, Madame de Rougeon ſe ſera vengée. </p>
                    <p> J'étois trop intéreſſé à pénétrer ce diſcours, pour ne pas faire en ſorte de
                        calmer ſes eſprits agités, j'y parvins, non ſans peine: après qu'il eut
                        repris un peu de tranquillité, il m'apprit qu'il étoit l'Amant de Julie, non
                        pas ſon frere: qu'il n'avoit pris ce titre que pour cacher, ſous un nom
                        reſpectable, les ſentimens qu'il avoit pour cette fille qu'il adoroit: que
                        depuis le départ de Madame de Rougeon, il avoit reçu tous les jours de ſes
                        nouvelles, excepté depuis celui où j'en attendois moi-même en vain: qu'il
                        appréhendoit quelque triſte évenement avec d'autant plus de ſujet que Julie
                        lui marquoit dans ſa derniére Lettre que l'injuſtice de Madame de Rougeon
                        pour ſa Maîtreſſe ne pouvoit aller plus loin: que la mauvaiſe humeur de
                        cette Dame s'étendoit même juſques ſur elle: qu'Hortence n'avoit plus la
                        permiſſion de voir la moindre perſonne; que ſa mere venoit pluſieurs fois
                        chaque jour l'accabler des reproches les plus injurieux, la faire trembler
                        par les menaces les plus effrayantes: qu'il y avoit enfin tout à craindre
                        pour la vie de cette aimable Perſonne, peut-être même pour la ſienne propre. </p>
                    <p> La douleur ne permit pas à ce jeune homme d'en dire davantage: je n'avois
                        pas moi-même la force de faire la moindre queſtion: hélas! je n'en avois
                        déjà que trop appris! Je me contentai de mêler mes larmes avec les
                        ſiennes.Combien de projets différens ne paſſérent pas dans mon imagination
                        pendant ce moment d'accablement? Je les communiquai à ce cher confident.
                        Plus éclairé que moi ſans doute, en les examinant, il trouvoit à chacun
                        quelque inconvénient plus propre à déranger nos affaires qu'à les
                        raccommoder. </p>
                    <p> Les moyens les plus violens ne ſont pas ordinairement ceux qui réuſſiſſent
                        le mieux. Voyant enfin que je m'entêtois à vouloir aller faire éclater chez
                        Madame de Rougeon la rage dont je n'étois plus le maître, il me fit ſentir
                        qu'il valoit bien mieux qu'il fût lui-même s'informer auparavant de tout ce
                        qui ſe paſſoit: que le nom de frere de Julie, ſous lequel il étoit connu
                        dans cette maiſon, le mettoit à l'abri de tout ſoupçon. </p>
                    <p> Quelque peu ſuſceptible que je fuſſe alors d'écouter la voix de la raiſon,
                        je ne pus tenir contre les motifs ſur leſquels il appuya ce deſſein. Je
                        conſentis donc qu'il partiroit dès le même jour: qu'en arrivant dans la
                        terre de Madame de Rougeon, il feindroit d'avoir quelque choſe d'intéreſſant
                        à communiquer à ſa ſœur: qu'auſſi-tôt qu'il ſe ſeroit éclairci, il
                        reviendroit avec la plus exacte promptitude calmer les allarmes dans
                        leſquelles il me laiſſoit. J'ouvris en même temps ma bourſe je le preſſai
                        d'accepter au moins de quoi fournir à la dépenſe du voyage: ce fut en vain:
                        je trouvai une ſeconde fois, dans ce généreux confident, la même grandeur
                        d'ame. </p>
                    <p> J'attendois, avec la plus cruelle impatience, le retour de Gaudricour,
                        (c'étoit le nom de l'Amant de Julie) lorſque je reçus une Lettre de Madame
                        de Rougeon. Mes ſens ſe glacérent à la vûe de ce meſſage: je l'ouvris avec
                        autant de trouble que de vivacité: elle eſt trop importante, Monſieur, pour
                        ne pas vous la tranſcrire dans ſon entier: la voilà. Quelque indif„férence
                        que vous ayez toujours „eue pour moi, Monſieur, le coup „qui nous accable
                        aujourd'hui „l'un l'autre, m'eſt trop ſenſi„ble pour ne pas vous intéreſſer. </p>
                    <p> „Ma fille qui ſe promenoit il y a „quelque jours avec Julie, dans „un petit
                        bois qui tient à mon „Château, a tout-à-coup diſpa„ru: frappée au premier
                        récit „d'une pareille nouvelle, j'ai en„voyé promptement mes gens „pour
                        s'informer de la vérité: „tout ce qu'ils m'ont pû rapporter „de plus ſûr,
                        c'eſt qu'un Berger „avoit aperçu quatre Cavaliers „maſqués inveſtir le bois
                        en „faire approcher une chaiſe de „poſte: qu'un moment après, il „avoit vû
                        la chaiſe de poſte „les mêmes Cavaliers ſe retirer „avec toute la diligence
                        poſſible: „ſans perdre de temps, j'ai dé„pêché à la ville voiſine pour
                        „implorer le ſecours public; „mais quelque diligence qu'on „ait pû faire, il
                        a été impoſſible „juſqu'alors de découvrir la moin„dre choſe. Je vous
                        avouerai, „Monſieur, que la perſuaſion où „je ſuis il y a long-temps de
                        „votre paſſion pour ma fille, „m'avoit d'abord fait jetter les „yeux ſur
                        vous: je connois trop, „hélas! combien l'Amour eſt „aveugle injuſte
                        lorſqu'il eſt „heureux, ou qu'il cherche à le „devenir...... Pardonnez-moi
                        „au reſte ces ſoupçons..... Ce „n'eſt même que dans la crainte „de vous
                        trouver coupable, que „j'ai tardé à m'éclaircir: il eſt vrai „qu'un pareil
                        procédé me paroiſ„ſoit trop indigne d'un galant „homme, pour que mon cœur
                        „ne vous crût pas innocent dans „le temps où tout paroiſſoit vous „accuſer;
                        mais enfin les papiers „de ma fille, en vous juſtifiant, „n'ont fait
                        qu'augmenter mes „malheurs ſans doute les vô„tres: en fouillant dans ſa
                        caſ„ſette, à côté de ces Lettres ten„dres que vous lui avez écrites, „j'en
                        ai trouvé pluſieurs d'une „main qui m'eſt entiérement in„connue. Leur
                        lecture m'a dé„couvert qu'Hortence vous avoit „toujours trompé: que cette
                        fille „ingrate n'avoit paru s'attacher „à vous que pour ménager une
                        „intrigue, qu'elle ſentoit bien „que ſa mere n'auroit jamais pû „lui tolérer
                        avec la même facilité „avec laquelle ma reconnoiſ„ſance pour les ſervices de
                        votre „pere m'avoit rendue trop com„plaiſante. Oui, mon cher Bar„ville,
                        cette Hortence que vous „avez ſi éperduement aimée, n'eſt „qu'une infidéle
                        qui s'eſt livrée „elle-même entre les bras d'un „Raviſſeur qu'elle adoroit,
                        „dans le ſein duquel elle goûte „ſans doute des plaiſirs aſſaiſon„nés par le
                        ſel de la perfidie. J'ai „trop clairement trouvé tous les „arrangemens de ce
                        funeſte com„plot, pour m'en cacher toute „l'horreur. Je me repréſente en
                        „même temps combien vous êtes „vous-même à plaindre; mais „quelque dur que
                        ſoit pour vous „un pareil coup, vous ſerez „obligé de convenir combien il
                        „eſt plus ſenſible pour une mere... </p>
                    <p> „Avec quelle facilité ne pouvez„vous pas réparer la perte d'une „auſſi
                        indigne Maîtreſſe? Pour „moi au contraire où pouvoir re„trouver ma fille?
                        Comment mê„me la reconnoître pour mon „ſang, ſi je venois à la retrou„ver?
                        Qu'une perte eſt funeſte, „lorſqu'elle ne peut être réparée „que par un
                        malheur peut-être „plus inſupportable plus hor„rible! Je ne vous
                        recomman„derai pas le ſilence le plus ſcru„puleux: ma confiance doit me
                        „répondre de votre diſcrétion.„ </p>
                    <p> Jamais ſurpriſe fut-elle égale à la mienne? Comment ajoûter foi à ce que je
                        venois de lire? Comment ſoupçonner ma chére Hortence d'une telle perfidie?
                        Comment d'un autre côté l'excuſer après la Lettre de Madame de Rougeon? </p>
                    <p> Plongé dans un abattement horrible, je n'en ſortis que pour invectiver, pour
                        la premiére fois, contre l'Amour. </p>
                    <p> Je ne vous rappellerai pas ici, Monſieur, tout ce que la fureur me dicta
                        contre l'ingrat objet de ma tendreſſe: la meſure de mon déſeſpoir étoit
                        celle de mes ſentimens de ma paſſion: mon trouble étoit au point que je ne
                        me connoiſſois pas moi-même. Mille mille penſées différentes renouvelloient
                        continuellement les accès de ma rage: dans mon affreux délire, il n'étoit
                        rien de ſacré à mes yeux: tout ſembloit devenir complice de la perfidie
                        d'Hortence, me devenoit également odieux inſupportable. La ſolitude ſeule la
                        plus affreuſe ſembloit devoir apporter quelque calme à mon agitation: auſſi
                        allois-je renoncer pour toujours au commerce des hommes, ſi Gaudricour
                        n'étoit venu diminuer ma douleur, en partageant la rigueur de mon ſort. </p>
                    <p> Sa préſence ne me confirma que trop la perte qui m'accabloit: il étoit pâle
                        défait: ſes yeux étoient enfoncés: à peine avoit-il la force de ſoupirer.
                        Vous voyez, Monſieur, me dit-il en m'abordant, le plus malheureux des
                        hommes: j'ai perdu pour toujours ma chére Juqu'habitoit cette Dame, il avoit
                        cherché les moyens de découvrir une vérité qu'il craignoit cependant
                        d'approfondir; mais les domeſtiques les habitans ne lui avoient appris, au
                        ſujet de l'enlevement de Madamoiſelle de Rougeon de Julie, que ce que Madame
                        de Rougeon m'avoit marqué: ce qu'il avoit découvert de plus, c'eſt que cette
                        Dame avoit paru d'abord inconſolable d'un évenement auſſi tragique, que ſa
                        douleur s'étoit aſſez promptement appaiſée Peu ſatisfait de ſes premiéres
                        démarches, Gaudricour avoit fait en ſorte de pénétrer juſqu'à Madame de
                        Rougeon: après lui avoir rapporté le motif de ſon voyage, il lui avoit
                        marqué ſon inquiétude ſur le ſort de ſa ſœur. Madame de Rougeon lui avoit
                        répondu, avec colére, quil l'avoit trop long-temps trompée ſous ce faux nom:
                        qu'il étoit bien téméraire d'oſer encore ſe préſenter devant elle, lui qui,
                        ſans ſe contenter de débaucher Julie, s'étoit prêté à toutes les vûes du
                        ſéducteur de Mademoiſelle de Rougeon: qu'elle avoit en main aſſez de piéces
                        contre lui pour ſe venger authentiquement d'une pareille offenſe, pour peu
                        qu'il retardât une ſatisfaction convenable. </p>
                    <p> Madame de Rougeon avoit montré alors à Gaudricour toutes les Lettres qu'il
                        avoit écrites à Julie, celles que j'avois moi-même adreſſées à Hortence par
                        ſon entremiſe: alors bien loin de nier des faits qui dépoſoient contre lui,
                        il étoit convenu de tout. Il s'étoit même engagé à entreprendre tout ce que
                        Madame de Rougeon voudroit exiger de lui: y avoit-il d'autre moyen de
                        conjurer l'orage qui s'étoit élevé ſur ſa tête? Il avoit un trop grand
                        intérêt à s'inſinuer dans la confiance de cette Dame, pour ne pas la ménager
                        au lieu de l'irriter: ſon plan étoit déjà formé: il conſiſtoit à lui
                        arracher ſon ſecret à force de ſoupleſſe de ſubtilité: ce projet ne tendoit
                        à rien moins qu'à découvrir où étoient Mademoiſelle de Rougeon Julie; il ne
                        pouvoit ſe diſſuader que Madame de Rougeon ne fût la ſeule cauſe de leur
                        détention. Gaudricour étoit reſté quelques jours chez Madame de Rougeon:
                        cette femme, qui brûloit toujours pour moi de l'amout le plus violent, avoit
                        profité de ce temps pour lui faire entrevoir que le ſeul moyen d'obtenir ſa
                        grace, étoit de me faire une peinture touchan-te de la paſſion qu'elle avoit
                        pour moi, de m'engager à y répondre. Il avoit flatté ſon erreur: avant que
                        de la quitter, il lui avoit promis de tout employer pour me rendre ſenſible. </p>
                    <p> Une </p>
                    <p> Une pareille aſſurance de la part de ce confident, me ſurprit d'abord: vous
                        voudriez donc, Gaudricour, lui dis-je, lorſqu'il m'en parla, me perſuader
                        d'aimer une perſonne qui m'eſt indifférente, que j'ai peut-être mille ſujets
                        de déteſter? Après avoir été ſi long-temps trahi par la fille, j'irois
                        m'expoſer à devenir le jouet de la mere! Ah! je ne vois que trop à ce
                        conſeil, que vous ne connoiſſez pas l'Amour: ſans doute que je me ſuis trop
                        imprudemment confié à votre fidélité. </p>
                    <p> Ce reproche jetta Gaudricour dans la conſternation: je vis ſur ſon viſage
                        l'altération dans laquelle ſon ame étoit plongée: vous me connoîtrez
                        peut-être un jour, Monſieur, me répondit-il avec une douceur qui me fit
                        repentir de l'avoir ſoupçonné ſans raiſon, vous me rendrez plus de juſtice. </p>
                    <p> Je fis en ſorte de l'appaiſer en rejettant ſur le trouble dont je n'étois
                        pas le maître, une vivacité à laquelle mon cœur n'avoit aucune part: je lui
                        donnai toutes les marques poſſibles d'une confiance entiére: je le priai
                        même de me dire, avec cette ſincérité qui doit régner entre deux Amans dont
                        le ſort étoit ſi étroitement lié, quelle conduite je devois tenir avec
                        Madame de Rougeon. </p>
                    <p> L'amoureux Gaudricour me rappellant alors les ſoupçons qu'il avoit formés
                        contre cette Dame, n'oublia rien pour leur donner de la ſolidité: il inſiſta
                        enſuite ſur l'amour extrême qu'elle avoit pour moi; après m'avoir dépeint la
                        fureur de ſa paſſion: ſaiſiſſons, me dit-il, ce monſtre par l'endroit foible
                        qu'il nous préſente: Nourriſſez ſon erreur, en la flattant pour un temps:
                        confident de votre fein-te tendreſſe, je m'inſinuerai de plus en plus dans
                        ſa confiance, je lui arracherai ce ſecret d'où dépend le bonheur de ma vie,
                        ſans doute le vôtre: un amour auſſi violent eſt-il capable de myſtére? </p>
                    <p> Quelque flatteuſes que fuſſent les eſpérances que Gaudricour faiſoit briller
                        à mes yeux, je ne pouvois conſentir à une pareille baſſeſſe: mon indignation
                        éclata avec un nouveau feu: il m'en coûteroit trop, lui répondis-je, pour
                        pénétrer la cauſe d'un évenement, qui n'en deviendroit peut-être que plus
                        funeſte pour moi; s'il n'eſt poſſible de l'éclaircir qu'aux dépens de mon
                        honneur, ceſſez, Gaudricour, ceſſez de vouloir me ſéduire. Une Maîtreſſe
                        contre laquelle tout dépoſe aujourd'hui, ne l'emportera pas ſur ma probité.
                        Gaudricour ſe retira accablé de douleur, confus de m'avoir propoſé un
                        conſeil qu'il n'auroit peut-être pas ſuivi lui même. Renfermé dans mon
                        appartement, je me livrai tout entier à mes réfléxions: jaloux de ma
                        tranquillité, je cherchois à oublier l'ingrate: j'en ſerois ſans doute venu
                        à bout, ſi les ſoupçons de Gaudricour, n'euſſent de temps-en-temps laiſſé
                        pénétrer dans mon cœur quelques rayons d'eſpérance: mille penſées contraires
                        m'agitoient alors: la joie la crainte ſe ſuccédoient avec tant de
                        promptitude, qu'il m'étoit impoſſible de diſtinguer les nuances de
                        ſéparation: dans ces momens de trouble d'horreur, je n'avois pas la force de
                        produire le moindre acte extérieur: abîmé dans cette eſpéce
                        d'anéantiſſement, j'étois également le jouet d'une eſpérance chimérique
                        d'une inquiétude mortelle. </p>
                    <p> Je n'étois pas encore ſorti de cet état difficile à ſoutenir. plus difficile
                        encore à dépeindre, lorſqu'on m'apporta une ſeconde Lettre de Madame de
                        Rougeon. Je ne ſçavois d'abord ſi je devois l'ouvrir: quelque tenté que je
                        fuſſe de la brûler ſans la lire, je ne pus tenir contre une curioſité animée
                        par les différens ſentimens qui partageoient mon cœur: je l'ouvris. </p>
                    <p> Madame de Rougeon, après pluſieurs reproches obligeans ſur le ſilence que je
                        gardois avec elle, m'y combloit de marques d'amour: elle me prioit de
                        vouloir bien l'aller trouver pour l'aider à ſupporter des chagrins qui lui
                        deviendroient moins ſenſibles, lorſque je voudrois les partager avec elle:
                        elle finiſſoit en m'aſſurant que j'étois ſeul capable de réparer la perte
                        qu'elle venoit de faire: qu'elle croiroit enfin retrouver ſa fille dans un
                        homme, qui avoit eu pour elle des ſentimens trop tendres trop parfaits pour
                        être auſſi mal récompenſés.Cette Lettre étoit accompagnée d'un Billet ſans
                        adreſſe: en l'ouvrant j'y reconnus l'écriture de Mademoiſelle de Rougeon:
                        mes ſens agités en purent à peine ſoutenir la vûe. Quelle révolution ſubite
                        la crainte l'eſpérance ne firentelles pas dans mon cœur! Je me hâtai
                        cependant, malgré le trouble où j'étois, de ſortir de cette incertitude plus
                        cruelle ſouvent que l'aſſurance des plus grands malheurs. Hélas! je ne
                        trouvai dans ce Billet funeſte que la confirmation la plus complette de mon
                        infortune. Jugez-en vous-même, Monſieur: vous connoîtrez en même temps toute
                        la noirceur dont une femme eſt capable, toute la bizarrerie de mon ſort. </p>
                    <p> Je ne vous ai que trop long„temps trompé, Barville, m'é„crivoit Mademoiſelle
                        de Rou„geon, pour ne pas vous tirer „enfin d'une erreur, dont je n'ai „que
                        trop profité pour voiler une „flamme ſecrette: mon cœur au„roit été à vous,
                        ſi l'Amour m'eût „laiſſé libre ſur le choix d'un „Amant: vous méritiez plus
                        que „tout autre une préférence que „mon eſprit vous accordera tou„jours,
                        mais que mon cœur, „touché avant que de vous con„noître, n'a pû vous donner,
                        „même malgré tous mes efforts, „ſur un homme qui..... Permet„tezmoi de vous
                        cacher la ſource „de mes malheurs: quelques ſu„jets que je vous aye donnés
                        de me „déteſter, vous ſeriez trop ven„gé ſi je vous découvrois l'excès „de
                        ma folle paſſion: qu'il vous „ſuffiſe ſeulement d'apprendre „que je n'ai ſi
                        long-temps abuſé „de votre tendreſſe, que dans „l'eſpérance d'y répondre;
                        mais „enfin je céde au malheureux „penchant qui m'entraîne: en „m'accablant
                        de tout ce que la hai„ne l'indignation ont de plus „fort, plaignez-moi: je
                        ne mé„rite pas moins votre compaſſion „que votre colére: ſoyez auſſi
                        „heureux que vous êtes digne de „l'être; pour peu que mon ſou„venir ſoit
                        capable de troubler „votre bonheur, ſongez que c'eſt „moi qui vous prie
                        d'oublier juſ„qu'au nom d'Hortence.„ </p>
                    <p> Madame de Rougeon me marquoit, par apoſtille, qu'ayant trouvé ce Billet dans
                        le ſécretaire de ſa fille, elle me l'envoyoit, afin de contribuer à fermer
                        une plaie qui devoit m'être ſenſible: qu'elle eſpéroit au reſte me conſoler
                        totalement de la perfidie de cette indigne Maîtreſſe, lorſque je ſerois
                        arrivé chez elle; qu'elle m'attendoit avec impatience. </p>
                    <p> Avant que de me livrer à toute ma fureur contre l'ingrate Hortence, je relus
                        encore ſon billet: je ne ſçavois ſi j'en devois croire mes yeux: j'avois
                        même de la peine à me perſuader que je fuſſe éveillé; mais enfin rapprochant
                        toutes les circonſtances de ſa fuite, le récit de Gaudricour les Lettres de
                        Madame de Rougeon avec ce cruel Billet, je ne balançai plus à me regarder
                        comme le plus malheureux de tous les hommes: abandonné à la plus vive
                        douleur, je ne ſortois de temps-en-temps de l'état léthargique dans lequel
                        elle me plongeoit, que pour éclater en invectives contre la perfidie de la
                        plus déteſtable de toutes les femmes. L'injuſtice ſe mêloit même quelquefois
                        dans mes plaintes: les paſſions violentes connoiſſentelles des bornes?
                        J'étendois ſur tout ce ſexe trop aimable, pour n'être pas aiſément
                        ſéducteur, les reproches les plus amers: après avoir été trompé par
                        Hortence, je ne pouvois me perſuader qu'il y eût une femme capable de
                        fidélité de conſtance: je me rappellois, avec un déſeſpoir affreux, les
                        momens délicieux que j'avois paſſés auprès de cette perfide, momens dans
                        leſquels j'avois mis ma félicité, momens dont le ſouvenir funeſte faiſoit
                        alors mon ſupplice. </p>
                    <p> L'Amour n'étoit plus pour moi cette Divinité enchantereſſe qui avoit
                        enchaîné ma liberté avec des guirlandes de fleurs: c'étoit un Dieu
                        ſanguinaire qui ſaiſiſſoit les circonſtances les plus affreuſes, pour
                        déchirer un cœur, dont je lui avois fait le ſacrifice le plus entier:
                        c'étoit un tyran cruel qui ne m'avoit flatté pendant quelque temps, que pour
                        me faire ſentir avec plus de dureté la peſanteur de ſon joug. Voilà donc, me
                        diſois-je à moi-même, les douceurs que je m'étois promiſes! Ingrate,
                        falloit-il me combler de vos faveurs, pour faire mieux valoir vos mépris? Ce
                        n'étoit donc que pour immoler votre victime avec pus d'éclat, que vous
                        cherchiez à la couvrir auparavant de tant de fleurs? Que je ſuis à plaindre! </p>
                    <p> Cruel Amour, que tes préſens me coûtent cher! </p>
                    <p> La folle paſſion de Madame de Rougeon les preſſantes invitations qu'elle me
                        faiſoit de l'aller trouver, venoient augmenter mon tourment. Une femme à qui
                        j'avois ſi ſouvent fait éprouver une froideur étudiée, devoit-elle
                        s'imaginer que je puſſe goûter dans ſes bras des plaiſirs qui, dans ceux de
                        ſa fille, avoient été la cauſe de mes malheurs? Etois-je donc deſtiné à
                        devenir ſucceſſivement le jouet de cette cruelle famille? Eſt-ce ainſi qu'on
                        reconnoît les ſervices? </p>
                    <p> Ignore-t-elle donc, cette inſatiable Mégére, qu'il eſt auſſi funeſte d'être
                        aimé ſans retour, que d'aimer ſans eſpérance? Trop paſſionnée pour connoître
                        la décence la délicateſſe, penſe-t-elle que j'aie appris auprès de ſa fille
                        à trahir mes ſentimens? Non, non, je déteſte trop la perfidie, pour
                        m'expoſer jamais aux juſtes reproches auxquels s'expoſent ces ames baſſes
                        qui ne ſe recherchent qu'eux-mêmes dans la poſſeſſion de ces plaiſirs, dont
                        le dégoût eſt la ſuite néceſſaire, lorſqu'on ne les partage pas avec ceux
                        qu'on aime. </p>
                    <p> Après avoir paſſé quelques jours dans la plus violente agitation, j'en
                        ſentis diminuer inſenſiblement les accès: un ſentiment moins vif ſuccédoit à
                        cette eſpéce de rage qui m'avoit ſi ſouvent mis hors de moi-même. Que
                        dis-je? j'étois ſurpris de me voir, pour ainſi dire, totalement changé: je
                        devois ſans doute cette heureuſe révolution au mépris que j'avois
                        tout-à-coup conçu pour Hortence. Profitant alors de ces premiers momens de
                        tranquillité, je me rappellai les circonſtances de ces temps d'ivreſſe
                        pendant leſquels j'avois cru être heureux. Je les examinai à la lumière
                        d'une raiſon éclairée par les revers: je m'interrogeai moi-même avec toute
                        la ſincérité dont j'étois capable: je deſcendis avec toute la bonne foi
                        poſſible dans mon cœur; il m'apprit que cette eſpéce de félicité qu'on goûte
                        dans le ſein de la volupté, dont tout l'univers retentit, n'a rien de
                        ſolide: que l'eſpérance ſeule en avoit fait naître le germe dans mon ame:
                        que la gradation des faveurs lui avoit donné une ſorte d'accroiſſement; mais
                        que ce moment conſacré à ſa parfaite exiſtence, n'auroit été pour moi que le
                        commencement du dégout, ſi l'abſence d'Hortence n'eût prolongé mon illuſion,
                        en réveillant mes déſirs. </p>
                    <p> J'avois été heureux; en falloit-il davantage pour ceſſer de l'être? </p>
                    <p> Un amant trahi ſe plaint ordinairement d'un crime dont il n'auroit pas
                        ſouvent tardé à ſe rendre lui-même coupable, ſi la conſtance d'une Maîtreſſe
                        lui eût laiſſé le temps de ſe livrer à ſa légéreté. </p>
                    <p> Pour que l'Amour pût nous rendre véritablement heureux, il faudroit qu'en
                        rempliſſant le cœur, il le tînt continuellement dans cet état d'eſpérance
                        qui pique les déſirs: il faudroit que le fruit de la tendreſſe ne portât pas
                        avec lui un poiſon qui jette le dégoût ſur des plaiſirs auſquels les
                        obſtacles mettent ordinairement tout le prix. </p>
                    <p> Le papillon revient ſans ceſſe ſur les mêmes fleurs, parce qu'il ne fait que
                        les effleurer légérement. </p>
                    <p> L'homme ſatisfait commence à ſentir l'inſuffiſance des ſens, pour produire
                        un bonheur capable d'affecter une ſubſtance auſſi ſublime que l'ame. Pénétré
                        de ces réfléxions, il m'arrivoit ſouvent de ſçavoir gré à Mademoiſelle de
                        Rougeon de m'avoir donné ſur elle l'avantage de faire parade d'une fidélité,
                        dont je ſentois que je n'aurois peut-être pû répondre long-temps. Qu'il eſt
                        de vertus qu'on admire dans le monde, dont le hazard ſeul fait la baſe!
                        Quelque généreux que paroiſſent les ſentimens des Amans, quelque
                        déſintéreſſées que ſemblent être leurs expreſſions, il eſt certain qu'ils
                        n'ont, pour la plûpart, d'autre but qu'eux-mêmes dans leurs plus belles
                        proteſtations: on ne connoît véritablement le faux des diſcours enchanteurs,
                        dont il ſemble qu'on ſoit convenu pour ſe tromper mutuellement, que
                        lorſqu'on n'aime plus: rien de ſi aveugle que les paſſions; , par rapport à
                        l'aveuglement, eſt-il une paſſion qui l'emporte ſur l'amour? </p>
                    <p> Quelques tourmens qu'il m'en eût coûté depuis que j'avois appris la perfidie
                        de l'indigne Hortence, je me félicitois d'avoir rompu le charme qui m'avoit
                        ſéduit: je n'enviſageois plus les faveurs de l'Amour qu'avec dédain, ſes
                        plaiſirs qu'avec indifférence. Je renonçois même pour toujours à ſon empire,
                        dans le temps que Gaudricour entra: il venoit pour me demander ſi j'avois
                        enfin compris combien il m'importoit de flatter, pendant quelque temps,
                        l'erreur dont ſe nourriſſoit elle-même Madame de Rougeon. Je lui préſentai
                        le billet d'Hortence: où ſont vos eſpérances, lui dis-je, auſſi-tôt qu'il
                        l'eut parcouru? Ne me conſeillez plus de tromper Madame de Rougeon: ce que
                        j'ai ſouffert depuis que je connois la perfide Hortence ſeroit ſeul capable
                        de me détourner de cet indigne projet, ſi un ſentiment plus ſacré ne
                        s'élevoit encore dans mon cœur contre une telle baſſeſſe. </p>
                    <p> Je n'ai que trop connu l'Amour, pour m'expoſer davantage à ſes traits. Sans
                        donner à Gaudricour le temps de répondre, je lui fis ſentir que j'étois bien
                        aiſe d'être ſeul: c'étoit le congédier aſſez clairement.Depuis cette
                        derniére victoire ſur moi-même, je me trouvois de jour en jour plus ſoulagé.
                        Ce calme, dont je commençois à jouir, me laiſſant aſſez maître de moi-même,
                        pour penſer à répondre à Madame de Rougeon, je le fis avec autant
                        d'indifférence que de politeſſe: en plaignant ſon ſort, je lui marquois que
                        j'étois très-peu propre à l'aller conſoler: que l'expérience que j'avois
                        faite des caprices de l'Amour me forçoit à rompre tous les liens qui
                        pouvoient encore me retenir attaché à ſon char: qu'il étoit de la prudence
                        de m'éloigner de tout ce qui pourroit r'ouvrir une plaie encore mal
                        cicatriſée: que j'oſois même me perſuader qu'elle approuveroit la ſageſſe de
                        ma réſolution. </p>
                    <p> Enfin ce feu dont mon cœur avoit été ſi long-temps dévoré, s'éteignit
                        inſenſiblement: me croyant alors aſſez fort pour braver impunément les
                        agaceries du beau ſexe, je rentrai dans le monde: mais ce fut, je
                        l'avouerai, ſans véprouver la moindre ſenſation agréable: je n'y trouvai au
                        contraire qu'un vuide beaucoup plus affreux que celui d'où l'Amour m'avoit
                        fait ſortir. Eſt-il quelque choſe d'auſſi inſupportable que cet état de
                        langueur? Il ſeroit cependant difficile d'aſſurer qu'il s'y trouve des
                        peines réelles. Son horreur vient, ſans doute, de ce qu'ordinairement peu
                        contens de nousmêmes, nous cherchons à nous attacher à des objets auſſi
                        propres à nous amuſer pendant quelques inſtans, qu'incapables de fixer notre
                        vivacité d'enchaîner notre inconſtance. Je m'aperçois facilement qu'il me
                        faut quelque choſe de plus que ce qui compoſe le ſquélette de la ſociété:
                        mes déſirs m'annoncent des beſoins ſans me découvrir ce qui peut les
                        ſatisfaire. </p>
                    <p> Si juſques dans les bras de l'amour j'ai éprouvé du vuide, qui eſt-ce qui
                        ſera capable de remplir mon ame? Que cette penſée eſt cruelle, Monſieur! Que
                        l'homme eſt malheureux de ne pouvoir ſe ſuffire à lui-même! Qu'a-t-il beſoin
                        d'anatomiſer ſes plaiſirs? Eſt-il un moyen plus ſûr pour en émouſſer la
                        pointe? Abyſmé dans un torrent de réfléxions déſeſpérantes, je flotte entre
                        mille objets différens, ſans qu'aucun d'eux me paroiſſe digne d'arrêter mon
                        choix. Où trouveraije donc le Bonheur? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE V. </head>
                    <p> L'Ambition regardée comme la ſource du Bonheur. </p>
                    <p> LE cœur humain eſt un labyrinthe où ſe perdent les recherches les plus
                        attentives de la raiſon. </p>
                    <p> Ceux qui bornent leurs connoiſſances ſur l'homme, à ſuivre, dans une exacte
                        anatomie, la proportion l'arrangement de ſes os, la direction le jeu de ſes
                        muſcles, l'action les reſſorts de ſes nerfs, enfin la combinaiſon
                        preſqu'infinie des liqueurs dont la circulation continuelle entretient le
                        mouvement de ſon corps, reſſemblent à ceux qui ne connoiſſent les grands que
                        par l'extérieur qui les environne, ou qui ne jugent des livres que par la
                        relieure. La diſſection du cœur préſente au vrai Philoſophe un tableau
                        beaucoup plus ample plus varié, peinture dont la vûe ſeule offre une ſource
                        féconde d'inſtructions d'autant plus ſolides, qu'elles ſont tirées du fond
                        même de ſes vertus de ſes vices: que de prodiges, Monſieur, dans ce Prothée
                        preſque impénétrable! </p>
                    <p> J'étois, il y a ſix mois, le plus malheureux des hommes: trahi par une
                        maîtreſſe perfide, détrompé des folles eſpérances de l'Amour, dégoûté du
                        charme même de ſes plaiſirs, j'étendois ma langueur ſur tout ce qui
                        m'environnoit: tout me paroiſſoit indigne d'une eſpéce de Philoſophie que je
                        m'étois faite à moi-même, dans laquelle il entroit, ſans doute, plus de
                        miſanthropie que de raiſon. Inſupportable à moi-même, comment ne le
                        ſerois-je pas devenu aux autres? </p>
                    <p> Aujourd'hui, au contraire, tout a repris, à mes yeux, une face riante: au
                        comble de mes vœux, il ne me reſte plus qu'à bien connoître toute la douceur
                        de mon état: voici la cauſe de cette heureuſe révolution. A force de me
                        tourmenter, pour fixer une incertitude cruelle qui me ſuivoit par-tout, je
                        me laiſſai flatter par la vûe des plaiſirs délicats, qui naiſſent du ſein
                        des honneurs. L'éclat d'une Charge, qui étoit vacante pour lors, vint
                        réveiller l'inſupportable indolence dans laquelle je croupiſſois: ſon
                        brillant éblouit mes yeux: ſes prérogatives piquérent mon émulation. Il y
                        avoit des difficultés pour parvenir à ſa poſſeſſion; mais ces obſtacles
                        mêmes n'en augmentoient pas peu le prix. Une victoire trop facile a-t-elle
                        des charmes pour un homme qu'une louable ambition conduit? </p>
                    <p> Avant que de pouvoir me flatter d'écarter un nombre conſidérable de
                        concurrens, appuyés ſur des protecteurs puiſſans, il falloit gagner la
                        confiance d'un Miniſtre auſſi éclairé, qu'intégre: je me fis préſenter à ſon
                        audience par Monſieur de Gancour, à qui j'avois l'honneur d'appartenir, qui
                        avoit celui de l'approcher. Je lui demandai la permiſſion de lui rendre
                        ſouvent mes devoirs: auſſi me vit-on pour lors groſſir la nombreuſe cour des
                        aſpirans, qui ſe morfondent dans le veſtibule du temple de la Fortune: je
                        fus aſſez heureux pour que le Miniſtre me diſtinguât de la foule. Quelques
                        mémoires que j'eus l'honneur de lui préſenter ſur les différentes parties
                        qui concernoient l'exercice de la Charge que j'avois en vûe, me valurent des
                        marques particuliéres de bienveillance. Plus ce ſage dépoſitaire d'une
                        partie de l'autorité de ſon auguſte Maître paroiſſoit me combler de bontés
                        réaliſer mes eſpérances, plus le nombre de mes concurrens s'augmentoit:
                        parmi cette troupe occupée du ſoin de me ſupplanter, celui contre lequel je
                        n'aurois jamais cru devoir me mettre en garde, penſa me faire échouer.
                        C'étoit un parent éloigné à la vérité, mais avec lequel j'avois toujours
                        véou comme avec un frére. Abuſant de la confiance entiére que j'avois en
                        lui, il ſe ſervit du ſecret que je lui avois découvert, pour aſpirer
                        lui-même à cette Place, à laquelle il n'auroit pas penſé ſans ma confidence.
                        Non content de lui parler de mon projet, je lui avois fait voir les mémoires
                        qui n'avoient pas peu contribué à me mériter les faveurs du Miniſtre. Je lui
                        avois ſur-tout recommandé le ſecret, comme ſi une pareille priére n'étoit
                        pas ordinairement, pour certaines ames, un motif de plus pour trahirhir!
                        Après m'avoir promis un ſilence inviolable, il me fit entendre qu'il
                        appuyeroit mes prétentions auprès du premier Commis du Miniſtre. Qui
                        l'auroit cru capable de la plus noire trahiſon? </p>
                    <p> Auſſi n'inſiſtai-je à recevoir ſes offres de ſervice, que pour lui prouver
                        combien j'étois pénétré de la généreuſe amitié avec laquelle il cherchoit à
                        m'obliger. </p>
                    <p> Cependant la Charge étoit ſur le point de vaquer: le Titulaire, avant que de
                        mourir, m'avoit donné ſa réſignation: il ne reſtoit plus qu'à la faire
                        agréer par mon illuſtre Protecteur. Pour y parvenir plus ſûrement,
                        j'employai auprès de lui le crédit de ce même parent, qui m'y avoit préſenté
                        la premiére fois. </p>
                    <p> J'attendois avec la derniére impatience le dénouement de la démarche de
                        Monſieur de Gancour. </p>
                    <p> Quelle fut ma ſurpriſe, lorſqu'il me rapporta que le Miniſtre avoit paru
                        ſurpris de la demande qu'il lui avoit faite pour moi cette Charge: il me dit
                        enſuite qu'ayant inſiſté à lui aſſurer que j'avois depuis long-temps porté
                        mes vûes ſur cette place, il lui avoit répondu, qu'il ne connoiſſoit pas
                        apparemment mes véritables intentions; que d'ailleurs il en venoit de
                        diſpoſer en faveur de Monſieur D. Le Miniſtre pour mettre au fait Monſieur
                        de Gancour, lui avoit appris que lorſqu'il avoit déclaré à ſon premier
                        Commis la volonté où il étoit de m'en revêtir, celui-ci l'avoit prévenu que
                        le plus grand ſervice qu'il pouvoit me rendre dans cette occaſion, étoit de
                        la donner à un autre: qu'il connoiſſoit à n'en pouvoir douter le dégout que
                        j'avois pour cette Charge: que ce n'avoit été que pour obéir à mon pere, que
                        j'avois paru faire les démarches néceſſaires pour y parvenir: que c'étoit
                        mêmémoires que j'avois eu l'honme mon pere qui avoit écrit les neur de lui
                        préſenter: que j'étois réſolu de m'en défaire après la mort de celui qui me
                        forçoit à la rechercher: qu'en même temps il lui avoit préſenté Monſieur D
                        comme un homme capable de la remplir avec autant d'intelligence que
                        d'intégrité: qu'en conſéquence de ce refus tacite de ma part, du rapport
                        avantageux en faveur de Monſieur D, il avoit accordé un bon à ce dernier. </p>
                    <p> Monſieur de Gancour avoit pris la liberté de repréſenter au Miniſtre qu'on
                        avoit ſans doute ſurpris ſa religion: qu'il me connoiſſoit mieux que
                        perſonne, que certainement mes démarches n'étoient point équivoques à cet
                        égard: que mon pere retiré dans la ſolitude, m'avoit laiſſé depuis pluſieurs
                        années une liberté entiére: que les mémoires étoient de moi, qu'il pouvoit
                        répondre de cette vérité. </p>
                    <p> En même temps il lui avoit montré la réſignation du Titulaire en ma faveur.
                        Ce Miniſtre trop éclairé trop prudent pour ne pas apercevoir qu'on avoit
                        voulu lui en impoſer, avoit aſſuré Monſieur de Gancour qu'il examineroit
                        cette affaire de nouveau, qu'il le feroit avertir lorſqu'il l'auroit
                        éclaircie.Vous pouvez juger aiſément, Monſieur, dans quel excès de fureur me
                        jetta une pareille nouvelle. </p>
                    <p> Monſieur D étoit préciſément ce parent fourbe cet ami perfide: il s'étoit
                        ſervi de ma confidence pour appuyer auprès du premier Commis du Miniſtre la
                        pourſuite de cette Charge: il n'avoit épargné ni calomnie ni noirceur pour
                        ſatisfaire ſon ambition: qu'y a-t-il de ſacré, lorſqu'il s'agit de
                        ſupplanter un concurrent? Vingt fois je voulus aller l'accabler de toutes
                        les imprécations que méritoit ſa baſſeſſe: vingt fois je voulus aller tirer
                        une vengeance éclatante d'un procédé auſſi indigne; mais Monſieur de Gancour
                        ayant calmé mon eſprit irrité, déſarmaun bras prêt à ſignaler mon juſte
                        reſſentiment: qu'allez-vous faire, Barville, me dit-il avec douceur? Eſt-ce
                        donc par une telle conduite que vous prétendez prouver à votre Protecteur
                        que vous méritez la Charge que vous recherchez? Deſtiné à commander aux
                        autres, comment pourra-t-on s'imaginer que vous puiſſiez le faire avec
                        dignité, ſi vous ne ſçavez pas vous-même vous modérer? Monſieur D n'eſt que
                        trop à plaindre: ſes ſourdes menées n'échapperont pas à des yeux auſſi
                        pénétrans que le ſont ceux du Miniſtre, la honte va devenir ſon partage. N'y
                        auroit-il pas de l'inhumanité à l'accabler d'autres coups que de ceux qu'il
                        s'eſt portés volontairement? Travaillez de nouveau à obtenir la dignité dont
                        l'éclat a ſurpris ſa probité: l'envie ne ſçaura que trop pour lors achever
                        votre vengeance: il ne tiendra même qu'à vous d'y mettre le comble, ſans
                        vous déshonorer par un reſſentiment toujours mépriſable dans un homme en
                        place: une fois honoré de la charge à laquelle vous aſpirez, conduiſez-vous
                        de telle ſorte que vous vous attiriez l'eſtime de vos ſupérieurs, l'amitié
                        de vos égaux la vénération de vos inférieurs. </p>
                    <p> Qui vous empêchera même d'ajoûter à ſon tourment la gloire de paroître aſſez
                        modéré pour oublier fa perfidie? </p>
                    <p> Ne pouvant réſiſter à la ſageſſe de ce diſcours, je commençois déjà à perdre
                        de vûe l'injuſte procédé de Monſieur D. Je ſouhaitois même qu'il fût préſent
                        afin de lui prouver d'une maniére non équivoque que ſa conduite ne
                        diminueroit rien des ſentimens que j'avois toujours eus pour lui. </p>
                    <p> A peine quelques jours s'étoient-ils écoulés, que Monſieur de Gancour vint
                        me prendre pour me conduire chez le Miniſtre: ce zélé protecteur avoit déjà
                        découvert une partie de la fraude. Un rapport plus fidéle de la part du
                        premier Commis, n'avoit pas peu contribué à fonder ſes premiers ſoupçons: la
                        Lettre qu'il venoit de recevoir de mon pere, avoit preſque fixé ſa
                        conviction: il ne falloit plus, pour la compléter qu'un aveu ſincére de ma
                        part. Il m'interrogea ſur le dégoût que l'on prétendoit que j'avois toujours
                        eu pour l'exercice de cette Charge. Je lui répondis avec modeſtie, que bien
                        loin d'avoir aucune répugnance pour des fonctions auſſi honorables, je me
                        ſerois cru heureux ſi j'avois pû obtenir ſon agrément pour en faire
                        l'acquiſition: qu'elle faiſoit depuis long-temps l'objet de mes vœux, que
                        les mémoires qu'il avoit eu la bonté de recevoir favorablement, étoient le
                        fruit des réfléxions ſérieuſes que j'avois faites ſur les devoirs qu'elle
                        impoſoit: qu'au reſte ce qui me faiſoit le plus de peine, dans le rapport
                        qu'on lui avoit fait, étoit de me voir calomnié dans une circonſtance bien
                        cruelle, puiſque mes ennemis ſuppoſoient que j'avois voulu le ſurprendre par
                        des mémoires dont je me ſerois injuſtement approprié la gloire. Je reconnois
                        préſentement la vérité, me dit-il, Monſieur, je profite avec plaiſir de ſes
                        lumiéres pour vous accorder l'agrément d'une place dont vous vous êtes rendu
                        ſi digne par avance. Il faut convenir que les Grands multiplient les graces,
                        lorſqu'ils les diſtribuent avec autant de délicateſſe. </p>
                    <p> De retour chez moi, la premiére viſite que je reçus fut celle de Monſieur D:
                        il venoit me féliciter de la faveur que j'avois obtenue: afin de me prouver
                        combien il y étoit ſenſible, il me ſauta au col: il m'auroit ſans doute
                        étouffé, ſi je n'euſſe oppoſé tendreſſe à tendreſſe. Quelque ſujet que
                        j'euſſe cependant de me plaindre de lui, j'étois bien perfuadé que les
                        marques d'amitié que je lui donnois étoient plus ſincéres que celles dont il
                        faiſoit tant de parade: il ne me fut pas même difficile de lui en montrer
                        une preuve non douteuſe: comme il commençoit à me rapporter, avec une
                        modeſtie ſinguliére, combien il s'étoit donné de mouvemens pour me faciliter
                        cette faveur: ſi votre amitié, lui dis-je en l'interrompant, n'a pas pû vous
                        empêcher de publier contre moi la plus noire calomnie, la mienne vous
                        épargnera du moins un menſonge: ne me rappellez pas les démarches que vous
                        avez faites: je ſçais à quel point je dois porter la reconnoiſſance: tout ce
                        que j'exige de votre amitié, c'eſt que vous conſerviez pour moi les mêmes
                        ſentimens, que j'aurois eus pour vous, ſi votre projet eût réuſſi. </p>
                    <p> Il voulut s'excuſer; mais ſa hon-te ſon trouble le démaſquérent: j'avois
                        trop de peine à le voir ſouffrir, pour jouir plus long-temps d'un ſpectacle
                        dont tant de perſonnes aiment à nourrir leur vanité. Paſſant à un autre
                        ſujet de converſation, je ne laiſſai échapper aucune occaſion, ſans lui
                        donner toutes les marques d'une confiance parfaite d'une amitié ſincére: il
                        en fut pénétré, j'eus la conſolation de lui voir répandre des larmes de
                        repentir de tendreſſe avant que de me quitter. Il me redemanda mon amitié,
                        en me priant, avec les expreſſions les plus touchantes, d'oublier ſa
                        duplicité. J'étois déjà trop diſpoſé à lui pardonner avant qu'il fît la
                        moindre démarche auprès de moi, pour ne pas m'attendrir ſur ſon ſort. </p>
                    <p> Le portrait de cet homme humilié ne ſortira jamais de mon eſprit, me fera
                        toujours reſſouvenir combien la douceur eſt capable de changer les cœurs les
                        plus endurcis. </p>
                    <p> C'eſt ſous d'auſſi heureux auſpices que je commençai l'exercice de ma
                        charge: rien ne s'oppoſant plus à mon projet, je me livrai à la joie la plus
                        pure. Tout paroît d'accord pour en augmenter la doueur la vivacité: je ne
                        reçois de toute part que félicitation: je n'entends par-tout que des propos
                        obligeans. Qu'il eſt flatteur de ſe voir l'objet des vœux d'une multitude
                        empreſſée à cacher ſous le voile de l'amour de l'empreſſement, des devoirs
                        qui deviennent plus ſenſibles pour celui qui les reçoit, à proportion qu'ils
                        paroiſſent moins gênans pour celui qui les rend! </p>
                    <p> Qu'il eſt agréable d'être au-deſſus des autres, de n'avoir pas beſoin, pour
                        le paroître, d'employer une autorité toujours inſupportable lorſqu'on eſt
                        obligé de la faire valoir! Qu'il eſt voluptueux, pour une ame vraiment
                        délicate, de faire du bien! Eſt-il un plaiſir audeſſus de celui de faire des
                        heureux! </p>
                    <p> Semblable à une ſource abondante, dont les ruiſſeaux mille fois répétés dans
                        la prairie, portent par-tout la fraîcheur la fécondité, l'homme en place qui
                        aime à obliger, ne voit autour de lui que fleurs que fruits: ſa félicité
                        croît à raiſon de celle qu'il communique aux autres: centre du bonheur
                        public, combien ne peut-il pas en augmenter la délicieuſe ſenſation, en
                        étendant la circonférence pour étendre plus loin ſes bienfaits. Tout,
                        juſqu'aux peines aux fatigues inſéparables des places les plus brillantes,
                        fait paſſer dans mon ame un charme puiſſant, bien au-deſſus de toute
                        expreſſion. Je ne parle pas ici de cette eſpéce de plaiſir qu'il y a à voir
                        des rivaux humiliés: je craindrois de profaner mes ſentimens. Cependant je
                        vous l'avouerai, Monſieur, avec cette ingénuité qui ne me permet pas de vous
                        cacher le moindre mouvement de mon ame; je ne ſens que trop tous les jours
                        qu'il ne m'eſt pas poſſible de fermer continuellement mon cœur à une joie
                        ſecrette, lorſque je les vois deſſus duquel ils prétendoient s'éimplorer le
                        ſecours de celui aulever. En vérité il faudroit être au-deſſus de l'humanité
                        pour étouffer entiérement un ſentiment auſſi ſéducteur. Prenez part à mon
                        bonheur, Monſieur, me voilà enfin fixé: les jours que je coule ne ſont plus
                        filés que par la félicité même: qui pourra jamais en ternir la pureté? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE VI. </head>
                    <p> L'Ambition incapable de nous rendre heureux. </p>
                    <p> J'Ai beau réfléchir ſur moi-même ſur-tout ce qui m'environne, je ne
                        comprends pas, Monſieur, quelle peut être la cauſe des contradictions
                        journaliéres que j'éprouve. Je cherche de la meilleure foi du monde à être
                        heureux à jouir tranquillement de mon bonheur; mais en vain ſaiſiſſé-je les
                        moindres occaſions de flatter ma vanité, je ne puis étouffer un cri
                        continuel qui s'éléve du fond de mon cœur, qui empoiſonne les momens les
                        plus délicieux de ma vie: en vain'jétends, autant qu'il eſt en moi, l'idée
                        de la félicité, je ne puis en fixer l'objet: en vain je me prête à
                        l'illuſion, je ne puis me ſouſtraire aux rayons d'une lumiére déſeſpérante
                        qui, en éclairant la frivolité de mes projets, diſſipe le fantôme du bonheur
                        que mon imagination avoit élevé: ſemblable à l'enfant qui ſe plaint du coup
                        de vent qui renverſe l'édifice de cartes qu'il vient de conſtruire avec tant
                        de peine, qu'il auroit bientôt détruit lui-même, ſi le hazard ne l'eût pas
                        prévenu, j'attribue à mille cauſes étrangéres des malheurs qui n'ont ſans
                        doute d'autre ſource que l'inconſtance de mon cœur. </p>
                    <p> J'étois heureux lorſque je vous écrivis, il ya ſix mois, que je jouiſſois
                        tranquillement de cette charge que j'avois tant déſirée: diſons mieux,
                        Monſieur, je croyois l'être. Soutenu par l'ambition, je goûtois avec
                        complaiſance des honneurs qu'on rendoit plûtôt à ma dignité qu'à ma
                        perſonne: trop aveugle pour apercevoir la différence qu'il y a entre les
                        diſcours de la flatterie, de l'injuſtice de l'envie, ceux de l'amitié, de la
                        probité de la ſincérité, je devenois le jouet d'une multitude attentive à
                        profiter de mon illuſion. </p>
                    <p> les yeux: un inſtant a ſuffi pour Heureuſement j'ai enfin ouvert diſſiper
                        les ténébres à la faveur deſquelles je m'élevois ſur un trône de cendres mal
                        éteintes. Que ne peuvent pas les diſgraces, pour nous rappeller à
                        nous-mêmes! V auroit-il de meilleures leçons, ſi nous étions aſſez ſages
                        pour en profiter? Enflé d'orgueil, en voyant tous les jours groſſir le
                        nombre de ceux qui me faiſoient la cour, je ne m'appliquois nullement à
                        diſtinguer la ſimplicité de l'homme de mérite d'avec les artifices de
                        l'homme intriguant: livré au ſouffle empoiſonné des flatteurs, les graces
                        étoient ordinairement le prix de leurs menſonges, ma confiance étoit la
                        récompenſe de celui qui me trompoit le plus adroitement. </p>
                    <p> Avide de louanges, je courois au-devant de tous les diſcours étudiés, dans
                        leſquels il étoit queſtion non des vertus que j'avois, mais de celles que je
                        devois avoir. La modeſtie dont j'empruntois quelquefois le voile, ſoit en
                        écoutant un éloge, ſoit même en le refuſant, n'étoit qu'un ſentiment rafiné
                        dont la vanité ſe pare, avec lequel il eſt ſouvent auſſi difficile d'en
                        impoſer aux autres, qu'il eſt aiſé de s'aveugler ſoi-même. Environné de
                        l'éclat extérieur qui m'éblouiſſoit, je me regardois avec complaiſance. </p>
                    <p> Combien de Paons dans les places élevées! Qu'ils conſultent leur voix,
                        qu'ils ceſſent de s'admirer dans leur plumage. </p>
                    <p> Bien loin de faire réfléxion qu'il n'y a point de petits ennemis, que tout
                        homme que la vengeance anime devient infailliblement redoutable, je traitois
                        ſouvent avec hauteur des gens à qui je faiſois payer bien cher, par mes
                        dédains, la juſtice que je leur devois. </p>
                    <p> Malgré la ſérénité dont mes jours paroiſſoient briller, la foudre ſe forma
                        au-deſſus de ma tête dans un nuage long-temps imperceptible: mes ennemis
                        profitérent de ma facilité à prêter les oreilles à la flatterie: ils
                        gagnérent deux de ces eſprits mépriſables qui achetent, à force de
                        baſſeſſes, l'entrée chez les gens en place, qui s'y ſoutiennent par les
                        complaiſances les plus indécentes: ils leurs promirent une récompenſe
                        conſidérable, s'ils pouvoient m'engager à accorder à un de leurs amis une
                        injuſtice manifeſte. </p>
                    <p> Ceux-ci, avant que de me propoſer l'affaire dont ils étoient convenus avec
                        mes ennemis, me vantérent adroitement l'autorité dont j'étois revêtu. Que ce
                        poiſon eſt ſubtil, Monſieur! Qu'il eſt difficile de ne pas vouloir plus
                        qu'on ne peut, quand on nous fait reſſouvenir continuellement que nous
                        pouvons beaucoup! Ils me faiſoient ſentir qu'il étoit d'un homme en place de
                        décider quelquefois par lui-même, qu'une régle toujours ſcrupuleuſement
                        égale n'avoit été inventée que pour ces Magiſtrats incapables eux-mêmes de
                        pénétrer l'eſprit de la Loi, d'en modifier, avec ſageſſe, les diſpoſitions
                        ſuivant les circonſtances: qu'il étoit même quelquefois de l'équité
                        d'interpréter la Loi, parce qu'il étoit impoſſible que le Légiſlateur eût pu
                        prévoir tous les cas imaginables: qu'il ſe trouvoit enfin mille affaires où
                        ce ſeroit une injuſtice de s'en tenir à une juſtice rigoureuſe. Après
                        m'avoir entretenu long-temps de ces maximes auſſi funeſtes pour le Public,
                        que pernicieuſes pour les gens en place, ils me découvrirent qu'un de leurs
                        amis ſe trouvoit fort embaraſſé: que ſa fortune ſon honneur dépendoient du
                        jour que je donnerois à une affaire, qui devoit être préſentée à mon
                        Tribunal: que ſa bonne foi lui ſeroit d'un foible appui, s'il n'avoit pas
                        confiance dans un Juge auſſi éclairé auſſi ſage que le ſien: qu'en
                        s'attachant à l'écorce de la Loi dans le jugement qu'on pourſuivoit contre
                        lui, il ſe trouveroit infailliblement réduit dans l'état le plus affreux;
                        mais que l'équité naturelle dont j'étois l'organe, demandoit que je
                        conſultaſſe la droiture de ſes intentions: qu'il me ſeroit glorieux, de
                        montrer ma ſagacité dans un jugement auſſi épineux: que le jour le plus beau
                        pour Salomon, avoit été celui où il avoit rendu une Sentence, qui,au premier
                        coup d'œil, avoit dû paroître injuſte barbare: qu'il n'appartenoit enfin
                        qu'au vrai ſage de ſonder les cœurs, pour y chercher les ſources de la
                        véritable équité. </p>
                    <p> Ces malheureux me perſuadérent; comment ne l'auroient-ils pas fait, dans les
                        diſpoſitions où j'étois de ſaiſir tout ce qui flattoit ma vanité? Je leur
                        accordai pour leur prétendu ami, la grace qu'ils me demandoient. </p>
                    <p> Quelques jours après, je reçus un ordre pour me rendre chez le Miniſtre, mon
                        Protecteur: après m'avoir fait voir le peu de droiture de ma conduite, dans
                        l'affaire ſur laquelle je m'étois laiſſé aveugler, il me dit que le Conſeil
                        étoit furieux contre moi: qu'il feroit cependant tout ce qui dépendroit de
                        lie, pour me ſouſtraire à ſa juſte nvngeance: qu'il ſçavoit qu'on m'avoit
                        trompé: mais auſſi que je ne devois pas ignorer, qu'il eſt des places dans
                        leſquelles on répond des fautes que l'on ne fait que par ſurpriſe: que je
                        m'en repoſaſſe du reſte ſur lui, que je fuſſe plus précautionné dans la
                        ſuite. </p>
                    <p> Mes ennemis avoient profité de la complaiſance que j'avois eue pour ces
                        infâmes flatteurs dont ils m'avoient fait obſéder: ils avoient porté, chez
                        un autre Miniſtre, les piéces authentiques de l'injuſtice manifeſte dont je
                        m'étois rendu coupable. Ils avoient accompagné leur délation de remarques
                        d'apoſtilles capables de me perdre pour toujours. La vérité du fait rendoit
                        vraiſemblables toutes les circonſtances dont ils augmentoientla noirceur de
                        leur accuſation. </p>
                    <p> Je ne pouvois me diſſimuler l'irrégularité de ma conduite: j'avois beau
                        étayer mon innocence, en me rappellant l'artificieuſe ſurpriſe dont on avoit
                        uſé pour m'arracher ce jugement inique; il ſuffiſoit que mon ambition
                        démeſurée en fût le principe, pour me trouver coupable au Tribunal de ma
                        conſcience: cette voix intérieure étoit pour, moi un ſupplice bien plus
                        inſupportable que le jugement du Conſeil. Aux ames incapables de crimes
                        réfléchis, il ne faut que la vûe de leurs fautes, pour les punir pour les
                        accabler. J'enviſageois même le revers dont j'étois menacé, comme le
                        ſoulagement des chagrins dont j'étois dévoré: les honneurs qu'on me rendoit,
                        l'autorité dont je jouiſſois, tout ne faiſoit plus qu'augmenter ma
                        confuſion: ma charge, ſource de ces honneurs de cette conſidération, n'étoit
                        plus à mes yeux détrompés que la cauſe de mon malheur: je cherchois à m'en
                        défaire. </p>
                    <p> L'ambition elle-même me ſuggeroit ce deſſein: pouvois-je ne pas Dans
                        l'approuver? Dans cette diſpoſition je courus chez le Miniſtre pour lui en
                        remettre la démiſſion: je lui fis entrevoir qu'accablé de douleur de m'être
                        laiſſé ſurprendre, je ne voulois plus dans la ſuite m'expoſer à commettre
                        des injuſtices dont j'étois ſi éloigné. Ce Miniſtre me conſola, en
                        m'aſſurant que j'étois pleinement juſtifié aux yeux du Conſeil: que l'on
                        avoit reconnu les fourberies dont on s'étoit ſervi pour me perdre: que les
                        auteurs en avoient déjà été punis trèsſévérement: conſervez votre charge,
                        ajoûta-t-il: vous avez des ennemis: c'eſt le plus ſûr moyen de les faire
                        taire: votre démiſſion, quelque volontaire qu'elle fût, les feroit
                        triompher, jetteroit pour toujours ſur votre réputation des ombres qu'il
                        ſeroit difficile de diſſiper: ſoyez plus exact dans la ſuite, mettez-vous
                        ſur-tout en garde contre les flatteurs. </p>
                    <p> Je ne pus m'empêcher de me rendre à de ſi ſages raiſons: j'obéis en
                        témoignant la reconnoiſſance la plus reſpectueuſe la plus ſincére: je pris
                        en même temps la réſolution d'écarter de moi cette foule de lâches
                        complaiſans dont le ſouffle pernicieux porte l'aveuglement chez les Juges
                        les plus éclairés. Depuis ce jour, je veux tout voir tout examiner par
                        moi-même: la crain-te d'être trompé me fait quelquefois ſoupçonner juſqu'aux
                        perſonnes de la prem probité. Tant il eſt vrai que les méchans nuiſent
                        toujours aux honnêtes gens, ne fût-ce qu'en détruiſant dans l'eſprit des
                        perſonnes en place, la confiance qu'ils mériteroient, s'il étoit une régle
                        ſûre pour diſtinguer le menſonge de la vérité. </p>
                    <p> C'étoit l'ambition qui m'avoit élevé: c'étoit elle qui, tant que le charme
                        qu'elle répandoit ſur les fonctions les plus déſagréables de ma charge avoit
                        duré, couvroit de fleurs un chemin hériſſé d'épines: c'étoit elle qui me
                        faiſoit imaginer des plaiſirs où il n'y a que des peines réelles: c'eſt
                        encore elle qui cauſe à préſent l'amertume à laquelle je ſuis en proie: oui,
                        c'eſt cette paſſion tyrannique qui me retient dans un état, dans lequel on
                        doit s'attendre ordinairement au mépris des Grands, à l'envie des égaux à la
                        haine des inférieurs: ce n'eſt qu'à préſent que je ſens toute la peſanteur
                        du poids que je me ſuis impoſé volontairement: eſt-il une ſituation plus
                        dangereuſe, que celle dans laquelle il faut continuellement ſe mettre en
                        garde contre tout ce qui nous environne, ſouvent contre notre propre cœur?
                        Sans ceſſe expoſé aux pourſuites obſtinées de mille peronnes qui demandent
                        des graces, il faut prendre ſur ſoi une partie de la honte du refus qu'on
                        eſt obligé de leur faire: tourmenté par des ſollicitations preſſantes, il
                        faut faire taire nonſeulement toute paſſion, mais encore juſqu'aux ſentimens
                        les plus reſpectables les plus naturels, pour découvrir les reſſorts ſecrets
                        de l'injuſtice, punir le crime ſans foibleſſe comme ſans aigreur. </p>
                    <p> Qu'il faut de force, Monſieur, pour réſiſter aux intrigues des amis, aux
                        recommandations des parens aux charmes de certaines perſonnes trop
                        accoutumées à faire pencher la balance de la Juſtice! C'eſt à la diſgrace
                        que j'ai été ſur le point d'encourir, que je dois ces réfléxions auſſi
                        ſolides qu'accablantes: il eſt ſans doute une main qui dirige les revers,
                        puiſqu'ils nous deviennent quelquefois ſi ſalutaires, Ce n'eſt pas au reſte
                        la ſeule obligation que j'ai à la Providence: dans le temps même où
                        l'ambition me laiſſoit à peine le plaiſir de déſirer, dans ces momens où je
                        paroiſſois jouir des honneurs qu'on me rendoit de toute part, mille idées
                        chimériques venoient ſans ceſſe me tourmenter: en me portant continuellement
                        au-delà de moi-même, elles m'empêchoient d'éprouver la moindre ſenſation
                        actuelle de félicité. </p>
                    <p> L'ambition ſçait-elle ſe contenter? Un déſir en fait naître un autre: moins
                        ſatisfait des honneurs que je recevois, que tourmenté par la vûe de ceux
                        aux-quels ma vanité me faiſoit aſpipirer, j'étois continuellement dans une
                        agitation, qui ne me permettoit pas de goûter l'odeur de l'encens qui
                        brûloit autour de moi. Dans l'orgueilleuſe erreur de mes idées, je me
                        repréſentois le Temple du bonheur ſur une montagne auſſi élevée qu'eſcarpée:
                        j'en meſurois l'eſpace avec chagrin, je ſouffrois de me voir à peine au
                        quart du Chemin qui y conduit. Moins attentif à regarder ce qui étoit au bas
                        de moi, qu'à enviſager ce qui me reſtoit à parcourir, je faiſois d'inutiles
                        efforts pour ſurmonter les barriéres qui s'oppoſoient à ma courſe. Quelle
                        folie, me direz-vous? J'en conviens, volontiers; mais les paſſions
                        connoiſſent-elles la ſageſſe? </p>
                    <p> Cependant toutes chimériques qu'étoient ces idées, elles ne laiſſoient pas
                        que de me tourmenter. </p>
                    <p> Eſt-il pour l'ambitieux un ſupplice égal à celui qu'il trouve dans ſon
                        ambition même? </p>
                    <p> Où chercherai-je à préſent, Monſieur, le bonheur, après lequel je ſoupire
                        depuis ſi longtemps? Dans le moment où je croyois le ſaiſir l'embraſſer
                        étroitement, je n'ai trouvé qu'une ombre qui, en fuyant devant moi, me
                        laiſſe dans un état de langueur inſupportable: déſabuſé de la douceur
                        empoiſonnée des plaiſirs de l'éclat ſéducteur de la gloire, mes jours ne
                        ſont plus qu'un tiſſu de douleur de confuſion: rien n'en adoucit l'amertume,
                        rien n'en ſoulage l'aigreur. Je porte par-tout, dans mon cœur ulcéré, un
                        déſir d'être heureux; mais ce déſir même, ainſi que l'eſpérance qui le
                        ſoutient, ne font qu'augmenter la cruauté de mon ſort. Peut-être n'eſt-il
                        pas donné aux mortels de parvenir à ce bonheur, dont je ne ceſſe cependant
                        de me tracer une image pleine de charmes. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> LETTRE VII. </head>
                    <p> L'Amour à la mode * regardé comme la ſource du Bonheur. </p>
                    <p> IL faut ſi peu de choſe pour occuper notre cœur, qu'il eſt ſurprenant,
                        Monſieur, de voir tant de perſonnes ſe plaindre de leur deſtinée: bien loin
                        de jouir avec tranquillité des objets qui les environnent, il ſemble que les
                        hommes ſoient intéreſſés à travailler eux-mêmes à leur propre malheur:
                        artiſans de leurs infortunes, ils n'employent la vivacité de leur Par
                        l'Amour à la mode, on entend ici l'amour de paſſion, dans lequel il entre
                        plus de déſir que de ſentiment, plus de débauche que de délicateſſe: tel eſt
                        l'effet ordinaire des ſeconds engagemens; on n'aime bien qu'une fois.
                        imagination que pour rapprocher pour groſſir les écueils contre leſquels ils
                        vont donner de gaieté de cœur. Ignorent-ils donc que cette brillante faculté
                        de l'ame ne leur a été donnée que pour leur préſenter les plaiſirs ſous des
                        ſaces plus riantes plus voluptueuſes? </p>
                    <p> Une douce expérience me fait éprouver à préſent combien il eſt délicieux de
                        ſe laiſſer guider par cette charmante directrice: ſerois-je ſorti de l'état
                        déplorable dans lequel ma vanité humiliée m'avoit plongé, ſi j'avois réſiſté
                        plus long-temps à ſes flatteuſes ſollicitations? </p>
                    <p> Triſtement enfoncé dans ma déſeſpérante ſolitude, j'avois élevéentre moi le
                        monde même le moins amuſant, un mur de ſéparation, que ma miſanthropie
                        rendoit, pour ainſi dire, impénétrable: mes amis étonnés d'un changement ſi
                        peu naturel à mon âge, avoient ſouvent renouvellé leurs inſtances mais en
                        vain avoient-ils fait briller à mes yeux les charmes différens que Paris
                        offre dans tous les genres d'amuſemens: nourri depuis près d'un an
                        d'amertume, j'étois peu propre à répondre à leur empreſſement: perſuadé
                        qu'on trouble les plaiſirs des autres, lorſqu'on ne ſçait pas les partager,
                        je ne voulois point m'expoſer à un ridicule dont il eſt ſi difficile de
                        revenir qui dans notre ſiécle, eſt pire que le vice même. Ma retraite avoit
                        un air de philoſophie qui tournoit à mon avantage. L'eſpéce d'eſtime qu'elle
                        m'attiroit, de la part des gens ſinguliers, ſervoit en quelque ſorte de
                        contre poids à la triſteſſe qui me dominoit: étois-je abſolument revenu des
                        erreurs de l'ambition? Mes amis ne ſe rendoient cependant pas aux raiſons
                        qui me retenoient dans ce dégoût pour le monde pour ſes amuſemens:
                        attribuans cette eſpéce de mélancolie au fatal dénouement qu'avoit eu mon
                        intrigue avec Mademoiſelle de Rougeon, ils ne ceſſoient de me plaiſanter ſur
                        ma prétendue conſtance: ils me répétoient continuellement que c'étoit la
                        vertu des ames foibles bornées; ils ajoutoient que c'étoient nos peres, qui
                        ſçavoient à peine en quoi conſiſte l'eſſence des véritables plaiſirs, qui
                        avoient déïfié ce ſentiment Gothique, uniquement imaginé pour tourmenter les
                        cœurs: que ſon régne étoit heureuſement paſſé: qu'il n'y avoit plus que les
                        ſots qui brûlaſſent encore quelques grains d'un encens fétide, ſur les
                        autels de l'Amour.J'avois beau les aſſurer qu'il y avoit long-temps que
                        j'étois revenu de ma paſſion pour la perfide Hortenſe, ils ne comprenoient
                        pas qu'un homme de vingt-ſept ans pût avoir d'autres peines que celles que
                        cauſent les tracaſſeries dont le Dieu de Cythére ſe ſert quelquefois pour
                        réveiller la langueur de ſes Etats: auſſi perſuadés que l'Amour ſeul peut
                        apporter du reméde aux plaies dont il eſt l'auteur, ils cherchérent à
                        m'expoſer de nouveau à ſes agaceries. </p>
                    <p> f'oujours remplis de leur projet, ils me propoſérent un ſouper, que je ne
                        pouvois pas raiſonnablement refuſer. La réception d'un de nos amis communs
                        dans une Charge ſemblable à la mienne, en étoit l'occaſion: je ſçavois
                        d'ailleurs qu'il ne devoit y avoir que des hommes dans ces ſortes de fêtes:
                        j'acceptai volontiers une partie que j'aurois eu mauvaiſe grace de ne pas
                        partager. Le jour de la fête deux de mes amis vinrent me prendre, pour me
                        conduite dans la maiſon où elle ſe donnoit; mais quelle fut ma ſurpriſe,
                        lorſque j'apperçus quatre jolis minois, qu'un quatriéme amuſoit en nous
                        attendant: voilà, Barville, de quoi faire deux beaux cadrilles, me dit-il;
                        entre hardiment ſalue d'aimables Dames, plus propres que toute la Pharmacie
                        enſemble pour guérir de la triſteſſe: tout le monde applaudit à cette
                        ſaillie, les plaiſanteries continuérent. </p>
                    <p> Quoique j'en fuſſe le but le plaſtron, je ne pouvois de temps en temps
                        m'empêcher de me dérider. </p>
                    <p> Qui auroit pu tenir contre les reparties vives ingénieuſes, qui échappoient
                        particuliérement à deux de ces Dames? </p>
                    <p> J'étois cependant piqué intérieurement du tour qu'on me jouoit: j'en fis
                        quelques reproches à mes amis: ils n'en firent que rire: ils priérent
                        cependant les Dames de vouloir bien faire en ſorte de mériter leur pardon
                        auprès de ma Philoſophie: elles s'y prirent avec toutes les graces
                        imaginables: ma ravité diſputa long-temps le terrein contre leurs charmes:
                        mon ſyſtême étoit pris: ma raiſon auroit déconcerté toutes autres femmes
                        moins accoutumées à la faire perdre; mais ma réſiſtance ne faiſoit que
                        redoubler leurs attaques: obligé enfin de me rendre, je pris un air moins
                        ſombre, un ton plus galant. Alors l'amuſement devint général. Je compris
                        aiſément que mes amis étoient déjà arrangés avec ces Dames: pour moi on me
                        préſenta une jeune veuve, nouvellement arrivée de Province, diſoit-on, pour
                        ſuivre quelques affaires importantes. Madame d'Auraigniac aura beſoin de
                        toi, me dit un de mes amis: je te recommande ſes intérêts comme les tiens
                        propres. </p>
                    <p> Si les Philoſophes ſont les amis de l'humanité, comme ils s'en font gloire,
                        voilà, parbleu, Barville, une belle occaſion de faire valoir tes principes:
                        avec autant de charmes, répondis-je, Madame d'Auraigniac n'a pas beſoin de
                        recommandation: les Graces ont-elles coutume de demander en vain? </p>
                    <p> Madame d'Auraigniac étoit une brune des plus piquantes: ſes traits n'étoient
                        pas abſolument réguliers; mais elle avoit quelque choſe dans les yeux dans
                        la bouche, qui inſpiroit une volupté, dont il étoit difficile de ſe
                        défendre: les ris les graces compoſoient ſa cour. Sa gaieté naturelle étoit
                        ſoutenue par la fineſſe de ſon eſprit par la vivacité de ſon imagination.
                        Cette aimable liberté qui tient à la décence, ſans emprunter ſes grimaces
                        ſes ſcrupules, la rendoit la plus charmante, en même temps la plus
                        dangereuſe perſonne du monde. </p>
                    <p> Elle me faiſoit mille plaiſanteries ſur le compliment que je venois de lui
                        adreſſer: ma politeſſe ne l'avoit pas empechee d'en remarquer toute la
                        froideur. Je me croyois d'une gaieté extravagante, elle me trouvoit d'une
                        triſteſſe d'un ſombre inſupportables. J'avois beau me prêter à ſes
                        agaceries, ma Philoſophie ne s'accordoit pas avec la ſienne; car elle ſe
                        vantoit auſſi d'être Philoſophe. Le Pourquoi s'étonner, après cette
                        réflexion, de voir tant de Philoſophes dans le monde? </p>
                    <p> Ce fut particuliérement pendant le ſouper qu'elle ſe ſervit de toutes ſes
                        armes pour forcer le derniers retranchemens de ma miſanthropie: placé à côté
                        de ce lutin, j'avois à peine le temps de reſpirer: les regards tendres, les
                        propos voluptueux, les geſtes badins les ſaillies fines délicates ſe
                        ſuccédoient de telle ſorte qu'il n'étoit pas poſſible de lui réſiſter. Près
                        de ma défaite, je faiſois encore tous mes efforts pour conſerver du moins
                        quelques nuances de l'air ſérieux, ſous lequel je m'étois annoncé dans cette
                        compagnie; mais c'étoit en vain: il falloit rire; il falloit folâtrer. Que
                        notre raiſon eſt foible devant une femme aimable qui veut plaire! Attachée
                        avec des liens dorés, auſſi forts qu'imperceptibles, elle ſent à peine le
                        joug qu'on lui impoſe, ſur-tout lorſque le cœur ſe met de la partie
                        travaille à ſa défaite. Eſt-il un torrent plus dangereux que celui qui ſe
                        précipite ſur une prairie émaillée de fleurs? Quel écueil pour la vertu que
                        l'amour inſpiré par la gaieté par l'enjouement! </p>
                    <p> Une ſorte de décence, qui eſt peut-être la ſeule vertu dont l'Amour faſſe
                        encore parade, ſoutenoit ce léger voluptueux badinage: en me laiſſant
                        appercevoir dans Madame d'Auraigniac une coquette aimable, elle écartoit
                        toutes les mauvaiſes impreſſions que j'aurois pu prendre contre la pureté de
                        ſes mœurs: il eſt vrai que la ſociété dans laquelle elle ne ſe trouvoit pas
                        déplacée, ne dépoſoit pas à ſon avantage; mais comme je n'avois encore aucun
                        intérêt à la ſouhaiter plus que coquette, je trouvois bien-tôt ſon excuſe
                        dans le caractére que je lui ſuppoſois: d'ailleurs elle étoit jeune
                        étrangére, deux titres pour pouvoir ignorer qu'il étoit à Paris des
                        compagnies plus convenables plus honnêtes que celle dans laquelle elle avoit
                        peut-être été entraînée ſans trop de réfléxions. Dans combien de maiſons, ou
                        peu décentes ou ennuyeuſes, les Provinciaux ne ſont-ils pas ordinairement
                        obligés de végéter, en arrivant dans la Capitale, avant que de pénétrer dans
                        ces cercles que les talens l'eſprit raſſemblent, dont la politeſſe,
                        l'aiſance la vertu font l'ornement! </p>
                    <p> On me chargea, en ſe levant de table, du ſoin de remener Madame d'Auraigniac
                        chez elle: en acceptant, avec un air aſſez empreſſé, cette faveur, je me
                        crus à l'abri des plaiſanteries dont on n'avoit ceſſé de m'accabler; mais je
                        me trompois: il fallut encore eſſuyer une nouvelle bordée. Mes amis, peu
                        ſatisfaits du fruit de la leçon qu'ils venoient de me donner, me
                        reprochérent, comme un nouveau ridicule, pluſieurs réfléxions ſérieuſes dans
                        leſquelles il étoit entré trop de raiſon. Si je n'étois pas encore corrigé,
                        ce n'étoit cependant, je puis l'aſſurer, ni leur faute ni celle de Madame
                        d'Auraigniac: ils avoient même grand tort de m'en vouloir: docile à leurs
                        maximes, j'avois été poli auſſi enjoué que le pouvoit être un homme nourri,
                        depuis long-temps, de chagrins enſeveli dans la triſteſſe. Que pouvoient-ils
                        demander davantage? En nous ſéparant, ils eſſayérent de me faire ſentir
                        combien j'étois heureux de donner la main à une Dame auſſi aimable que
                        l'étoit Madame d'Auraigniac. Nous n'étions pas encore deſcendus l'eſcalier,
                        qu'un d'entre-eux s'écria qu'il parioit contre qui voudroit, que je ſerois
                        aſſez ſot pour ne pas connoître le prix de mon aventure. </p>
                    <p> Madame d'Auraigniac, qui avoit entendu ce propos, en prit occaſion de me
                        vanter ſa vertu: changée tout-à-coup de ton, elle ne prit plus que celui de
                        la décence. </p>
                    <p> Comment m'avez-vous trouvée dans cette maiſon, me dit-el..On ne peut pas
                        plus le?... charmante, Madame..... Peut-être trop, Monſieur: ma vertu me
                        reproche tous les jours de me livrer ſans prudence à la gaieté de mon
                        caractére, dans des compade ma Province, je ne vois ici que des perſonnes
                        d'un enjouement qui paroîtroit démeſuré dans nos Villes les plus polies les
                        plus ſociables: je ſens bien qu'il faudroit ſe condamner à une ſolitude
                        éternelle, ſi l'on ne vouloit pas prendre le ton des perſonnes avec
                        leſquelles on a à vivre. </p>
                    <p> Dans l'état de mes affaires, j'ai beſoin de tout le monde: un de vos amis
                        m'a déjà rendu des ſervices ſignalés: il faut bien que je plie mon goût ſur
                        celui des femmes qu'il fréquente; mais en vérité vous ne ſçauriez croire,
                        Monſieur, combien je me fais ſouvent de violence dans ces momens, où je
                        parois ſi naturelle. Oubliez, je vous prie, les plaiſanteries que je vous ai
                        faites, ſoyez perſuadé que je préférerois des amis tranquilles, à ces
                        ſociétés dans leſquelles on trouve plus de brillant que de ſolide. En la
                        félicitant ſur un goût qui la rapprochoit plus du mien, je ſaiſis ſa main
                        pour lui donner, par un doux baiſer, un gage de ma ſincérité: qu'allez-vous
                        faire, Monſieur, me dit-elle, en la retirant avec vivacité? Avec autant de
                        Philoſophie, je ne vous aurois jamais ſoupçonné capable d'allarmer la vertu
                        d'une femme d'honneur. Oh! je vous croyois moins dangereux pour une jeune
                        perſonne, lorſque j'ai accepté votre voiture pour me remettre chez moi. </p>
                    <p> Je me donnerai bien de garde de faire uſage des offres de ſervice que vous
                        m'avez faites: je ne vois que trop combien il m'en coûteroit pour acheter la
                        protection d'un homme auſſi ſage. </p>
                    <p> J'eus beau la raſſurer ſur mon reſpect, elle s'obſtinoit de toutes ſes
                        ſorces à me défendre de lui rendre la moindre viſite, lorſque nous nous
                        trouvâmes à ſa porte: quelques inſtances que je fiſſe pour lui donner la
                        main juſques dans ſon appartement; vous n'êtes pas encore aſſez Philoſophe,
                        pour mériter cette faveur, me réponditelle: c'eſt la choſe impoſſible: elle
                        accompagna ce compliment d'une révérence, diſparut. </p>
                    <p> Rentré chez moi, je me rappellai la contradiction ſinguliére de ma jeune
                        veuve. A en juger par le ſouper, qui ne l'auroit priſe pour une perſonne à
                        bonne fortune? D'un autre côté, la condui-te les propos qu'elle avoit tenus
                        dans la voiture, me la faiſoient réellement reſpecter. Je la regardois comme
                        une jeune perſonne, dont il falloit que la vertu fût bien ſolide, puiſque,
                        ſans paroître déplacée dans la compagnie où je l'avois trouvée, elle étoit
                        capable de garantir ſon cœur des moindres atteintes d'un feu qu'elle ſçavoit
                        ſibien allumer. Je la plaignois de ne pas connoître le danger auquel elle
                        s'expoſoit: je la plaignois encore davantage d'être ſans doute obligée, pour
                        ſes affaires, de jouer la complaiſante juſqu'à ce point. </p>
                    <p> Quelqu'affermie qu'elle parût être dans la vertu, pouvoit-elle ſe promettre
                        de réſiſter toujours à la force de l'exemple, la plus puiſſante de toutes
                        les leçons? Plein d'admiration pour un ſi rare mérite, je voulois aller lui
                        montrer le précipice ſur le bord duquel elle marchoit; mais auſſi-tôt la
                        défenſe qu'elle m'avoit intimée, venoit m'arrêter. </p>
                    <p> Par quel intérêt, me diſois-je à moi-même, irai-je chez une femme, qui m'a
                        conſigné ſa porte avec tant de hauteur? La connois-je aſſez, pour m'expoſer
                        à un ſecond refus? Il me paroiſſoit bien plus prudent d'oublier ſes charmes
                        l'appareil de ſa vertu, pour rentrer dans ma ſolitude. </p>
                    <p> J'ignorois, ſans doute, ce qui s'étoit s'étoit paſſé dans mon cœur. Je
                        venois de prendre la réſolution d'écarter de mon eſprit l'idée même de
                        Madame d'Auraigniac; les efforts que je faiſois pour l'éloigner de mon
                        ſouvenir, gravoient plus profondément ſon image dans mon ame. De quels
                        traits l'Amour ne ſe ſervit-il pas dans cette occaſion? Que ſes ruſes ſont
                        impénétrables lorſqu'il veut aſſurer notre défaite! Mon imagination
                        réveillée par la vue des charmes de Madame d'Auraigniac, me rappella la
                        volupté dont je m'étois enivré dans le ſein de Mademoiſelle de Rougeon. Un
                        trouble ſecret paſſa juſques dans mon cœur, pour étouffer la voix de la
                        raiſon: toujours contraire à moi-même, je ſoupirois après ces mêmes faveurs,
                        qui avoient été ſi long-temps l'objet de mes regrets la cauſe de mon
                        ſupplice. Quelque déteſtable que me parût encore la perfide Hortence, je
                        crois que je lui aurois ler aiſs s mieus ee mimaegnois que ſi je pouvois
                        plaire à Madame d'Auraigniac, je n'aurois jamais le malheur de la voir
                        infidéle. </p>
                    <p> Etoit-ce Hortence qui produiſoit ce changement dans mon cœur? </p>
                    <p> Etoit-ce la jeune veuve qui commençoit à me faire paſſer de nouveau ſous
                        l'empire de l'Amour? Je n'en ſçais rien. Peut-être n'étoitce ni l'une ni
                        l'autre: mon cœur livré naturellement à ſon penchant pour la volupté,
                        ſaiſiſſoit ſans doute la premiére occaſion, pour autoriſer ſes déſirs. </p>
                    <p> Pluſieurs jours s'écoulérent, ſans que j'entendiſſe parler ni de mes amis ni
                        de Madame d'Auraigniac. </p>
                    <p> Cependant quelque peu d'eſpérance que j'euſſe de la revoir, le feu qu'elle
                        avoit ſoufflé dans mon cœur, s'allumoit inſenſiblement: ce n'étoit pas ſans
                        peine que je me rappellois la réſolution que j'avois priſe de l'oublier:
                        j'étois même ſur le point d'aller apprendre de ſes nouvelles chez un de mes
                        amis, lorſque je reçus une carte, par laquelle il m'invitoit à ſouper
                        chez-lui pour ce jour-là même. M'imaginant bien que Madame d'Auraigniac en
                        ſeroit, j'étois trop intéreſſé à m'y trouver, pour refuſer une partie, qui,
                        en ſatisfaiſant mes déſirs, m'évitoit encore une démarche, dont on auroit
                        pris occaſion de me couvrir de nouveaux ridicules: auſſi acceptai-je avec
                        empreſſement.Je me rendis tout des premiers chez mon ami: je ſuis charmé que
                        tu ne te faſſes pas attendre, me dit-il, en m'embraſſant: ſans doute que la
                        jeune veuve a dérangé quelques roues de ton ſyſtême philoſophique.....
                        Aucun, je t'aſſure: le plaiſir ſeul de revoir mes amis m'amene ſi-tôt.
                        J'ignorois même que Madame d'Auraigniac dût être des nôtres..... A ce
                        propos, je ne m'y trompe plus, Barville: la jeune veuve a produit
                        infailliblement ta converſion; mais ſçais-tu qu'elle eſt piquée, très-piquée
                        contre toi: dis-moi donc en quoi tu as pu lui manquer, lorſque tu la
                        reconduiſis l'autre jour chez-elle. </p>
                    <p> Ce qu'il y a de certain, c'eſt qu'elle n'a pas trop fait l'éloge de ta
                        prétendue ſageſſe: ce n'eſt pas même ſans peine que je l'ai déterminée à
                        venir aujourd'hui: encore m'a-t-il fallu agir de ſupercherie: eſt-il défendu
                        de ſurprendre ſes amis i ſute ue e ne n oii poii être de la partie: ainſi
                        paſſe dans ce cabinet avant qu'elle arrive. Je la mettrai ſur ton compte:
                        c'eſt ma foi le véritable moyen de ſçavoir ce qu'elle penſe de toi. Peut-on
                        mieux te ſervir? </p>
                    <p> A peine finiſſoit-il, qu'on annonça Madame d'Auraigniac: Je me jettai dans
                        le cabinet. Il faut être bien porté à faire toutes vos volontés, Madame, lui
                        dit mon ami en la recevant, pour avoir exclu Barville de cette partie: c'eſt
                        le plus honnête garçon.... Honnête tant qu'il vous plaira, Monſieur;
                        Philoſophe même, je ne m'y oppoſe pas: je n'en croirai pas moins ſes
                        principes fort équivoques pour une femme d'honneur comme moi: vous ne ſçavez
                        pas à quel point ſa Philoſophie alloit s'oublier dans la voiture, ſi je n'en
                        euſſe prudemment arrêté la pétulance. En vérité vous me ſurprenez, Madame,
                        reprit mon ami: Barville a aimé autrefois avec la conſtance les ſentimens
                        dignes du pinceau de Mademoiſelle de Scudéri; mais depuis que ſa maîtreſſe
                        lui a joué quelques perfidies, il eſt revenu des femmes pour toujours: ſon
                        air ſombre..... Quoi! </p>
                    <p> Vous êtes aſſez bon, Monſieur, pour vous laiſſer ſéduire par cet air
                        hypocrite? Eſt-il rien de plus dangereux que les eaux qui dorment? Autant
                        j'aime ces perſonnes de bonne humeur qui partagent les plaiſirs de la
                        ſociété, autant je déteſte ces Tartuſes qui attendent l'obſcurité, pour
                        faire en ſorte d'envelopper une femme dans le manteau de leur prétendue
                        vertu. Parce que j'avois paru enjouée pendant le ſouper, ſans doute que
                        votre Monſieur Barville m'avoit confondue avec ces miſérables..... Je ne lui
                        laiſſai pas le temps d'achever: du cabinet je volai à ſes genoux: Je lui
                        demandai mille fois pardon. Après quelques préliminaires, qui tenoient mon
                        ſort dans l'incertitude, elle me préſenta la main pour me relever: je vous
                        fais grace, me dit-elle, mais à condition que vous changerez de Philoſophie
                        dans les têtes-à-têtes. </p>
                    <p> J'étois encore aux pieds de ma belle veuve, lorſque le reſte de la compagnie
                        entra: jamais ſcene ne fut plus frappante que celle dont j'étois
                        l'Amphitrion: jamais prélude ne fut plus amuſant pour les ſpectateurs. Les
                        graces avec leſquelles Madame d'Auraigniac s'étoit prêtée à oublier la
                        prétendue faute dont elle m'accuſoit, m'avoient pénétré des plus vifs
                        ſentimens: je me livrai tout entier à la douce eſpérance de pouvoir lui
                        plaire. Où étoient alors les ſermens que j'avois faits de ne plus aimer? </p>
                    <p> Ma philoſophie ne fut pas long-temps l'objet des plaiſanteries de mes amis:
                        prenant le parti de la tourner moi-même en ridicule, je me vis bientôt au
                        niveau de tout le monde: eſt-il un plus ſûr moyen pour faire taire la
                        méchanceté, pour mettre le perſifflage en défaut?L'arrangement de la ſociété
                        vouloit que je fuſſe encore au ſouper à côté de Madame d'Auraigniac: je ne
                        me fis pas prier pour m'y conformer: j'avois trop d'envie de lui faire la
                        cour, pour ne pas profiter d'un avantage auſſi favorable. Elle recevoit mes
                        vœux avec cet air badin, qui laiſſe à peine appercevoir s'il entre autant de
                        tendreſſe dans le cœur, qu'il brille de coquetterie dans l'eſprit. Je lui
                        fis cependant une déclaration dans les formes: l'ardeur la plus vive en
                        étoit le principe; les expreſſions les plus touchantes en furent les
                        interpretes: fi donc, Monſieur, me dit-elle: quoi! Du langoureux! J'aimerois
                        autant de la Philoſophie..... En eſt-il, Madame, qui puiſſe réſiſter .. A
                        quelà tant de charmes?.. </p>
                    <p> le condition vous ai-je accordé votre grace, Barville? Sçavez-vous que le
                        langage que vous me tenez eſt du pur Epicuriſme, ou je m'y trompe; c'eſt
                        toujours une ſorte de Philoſophie qu'il faut abſolument exclure de notre
                        amitié. De la joie, Monſieur; de l'enjouement. Elle me fit enſuite quelques
                        agaceries, finit par éclater de rire. </p>
                    <p> Déconcerté moins par la plaiſanterie qui amuſoit la compagnie à mes dépens,
                        que par l'air équivoque avec lequel elle recevoit les aſſurances de mon
                        amour, je me ſerois livré à mon dépit ſi je l'euſſe moins aimée; mais plus
                        elle faiſoit paroître d'indifférence, plus la flamme qui me dévoroit,
                        prenoit d'activité. Dans la crainte de lui déplaire, j'affectois cependant à
                        l'extérieur un air de gaieté, dont mon ame émue étoit peu ſuſceptible. Il
                        eſt vrai qu'elle laiſſoit échapper des regards plus tendres, à proportion
                        que mon front ſe déridoit: le badinage l'enjouement dominent ſur ſon
                        caractére il faut bien m'y livrer, me diſois-je à moi-même: il n'y a pas
                        d'autre moyen de ſoumettre ce cœur d'où le moindre appareil de ſentiment
                        chaſſe la volupté. </p>
                    <p> Madame d'Auraigniac commença à me féliciter du progrès que faiſoient ſur moi
                        ſes leçons: voilà comme je vous aime, me dit-elle un moment avant qu'on ſe
                        ſéparât: la langueur ainſi que la triſteſſe, empoiſonnent les plaiſirs.....
                        Vous m'aimez donc, Madame: que je ſuis heureux!..... Vous êtes un frippon:
                        rien ne vous échappe: quel homme pour profiter de la foibleſſe d'une femme!
                        Je ne ſçais ſi je ne devrois pas plutôt vous craindre que vous aimer. </p>
                    <p> On ſortit enfin de table: jamais ſouper ne m'avoit paru auſſi agréable, en
                        même temps auſſi long: que ceux qui n'ont jamais aimé, accordent, s'ils le
                        peuvent, de pareilles contradictions? J'avois formé des eſpérances ſur
                        l'avantage que j'aurois de remettre Madame d'Auraigniac chez-elle: plus le
                        moment de ſe ſéparer approchoit, plus mon trouble ma joie augmentoient: elle
                        s'en aperçut lorſque je lui donnai la main: vous tremblez, me dit-elle, en
                        montant en voiture: qui peut cauſer une pareille émotion?..... En
                        doutez-vous, Madame? La crain-te ſeule de vous déplaire .... Bon! </p>
                    <p> ne m'avez-vous pas aſſuré, Monſieur, que votre reſpect dans les
                        têtes-à-têtes, égaleroit votre enjouement lorſque nous nous trouverions en
                        compagnie? Une ſemblable promeſſe de la part d'un galant homme, ne me laiſſe
                        plus le moindre ſcrupule. Je ne ſuis pas auſſi méchante que votre pinceau
                        Philoſophique m'avoit, probablement, repréſentée à vos yeux. </p>
                    <p> Pendant cet entretien, elle me laiſſoit prendre quelques unes de ces faveurs
                        qui enhardiſſent à en eſpérer de plus grandes: la premiére que je lui
                        demandai, fut de la remettre dans ſon appartement: je vous fais vous-même,
                        Monſieur, le juge de la réponſe que vous attendez de moi que diraton, ſi
                        l'on vous voit entrer chez-moi pour la premiére fois, à deux heures du
                        matin? Penſez-vous que mes voiſins ſeroient aſſez bons, pour imaginer que
                        vous venez me donner une leçon de Philoſophie? On ne croit point aux
                        Philoſophes dans mon quartier: trop ignorans pour en connoître le mérite,
                        ceux qui l'habitent ſeroient aſſez méchans pour tirer à boulets rouges, ſur
                        vous, ſur moi: s'il eſt vrai que vous m'aimez, ce ſacrifice vous coûtera peu
                        puiſque..... C'eſt par-là méme, Madame, qu'il m'en coûte infiniment de vous
                        quitter. Avant que de lui obéir, je lui demandai la grace de lui rendre mes
                        devoirs de la gaieté ſur-tout, Monſieur, me dit-elle, en me l'accordant. </p>
                    <p> Je volai le lendemain chez-elle: elle étoit ſeule: je me préſentai avec cet
                        air de liberté de joie qu'elle m'avoit preſcrit: l'enjouement que vous
                        remarquez aujourd'hui en moi, eſt votre ouvrage, Madame; mais pourquoi
                        faut-il qu'une crainte dont je ne ſuis pas maître, altére le ſentiment
                        délicieux que j'éprouve auprès de . Votre folie eſt donc vous?...
                        inſurmontable, Barville? Il faut que vous mettiez par-tout de la
                        Philoſophie. Ne peut-on pas s'aimer, ſans empoiſonner les plaiſirs par ce
                        rafinement, que je ſerois bien fachée de connoître? Avec moins de principes
                        que vous, je fuis ſans doute de meilleure foi: croyez-vous que l'amour
                        conſiſte dans ce langage doucereux étudié, que tous les hommes prodiguent,
                        dont les femmes ſont excedées? Qui vous a dit, par exemple, que vous ayez à
                        craindre? ..... Tout, Madame, votre indifférence, votre gaieté, vos charmes
                        mêmes: on aime bien foiblement, quand on aime avec autant d'empire ſur ſon
                        cœur..... </p>
                    <p> Dites plutôt, Monſieur, qu'on aime bien follement, quand on ſe forme à
                        plaiſir de pareilles chimeres. Si vous aviez conſulté ce cœur contre lequel
                        vous vous déchaînez avec tant d'injuſtice..... Mais non..... Un ſoupir
                        l'empêcha d'achever un reproche qui m'aſſuroit la victoire: je ne lui
                        répondis que par le même langage: nos yeux ſeuls ſuffiſoient pour nous
                        communiquer les ſentimens de nos cœurs: que leur action avoit de puiſſance!
                        Profitant de ce moment délicieux, j'exprimai à ma jeune veuve ma
                        reconnoiſſance, avec une ardeur bien au-deſſus des diſcours les plus
                        éloquens. Inſpirée par le même Dieu qui m'étoit propice, elle ne ſe
                        défendoit que pour faire valoir ſa défaite, le nom d'honneur confondu avec
                        celui de Barville, faiſoit un contraſte, qui étendoit la volupté dans
                        laquelle nos ames ſe trouvoient abyſmées. </p>
                    <p> Revenue à elle-même, Madame d'Auraigniac parut enfoncée dans une triſteſſe
                        que je regardois comme l'effet des reproches d'un cœur peu accoutumé à
                        s'oublier. J'eſſayai de la conſoler, en la priant de faire attention que la
                        vertu, chez les amans, ne ſe piquoit pas d'autant d'auſtérité: de quelle
                        vertu me parlez-vous, me dit-elle? </p>
                    <p> Je ne connois point d'autre vice que la pauvreté: c'eſt elle ſeule qui cauſe
                        aujourd'hui mes ſoupirs: après l'eſſai que vous venez de faire de mes
                        faveurs, je mérite aſſez de retour, pour pouvoir vous découvrir ſans honte
                        mon état mes befoins. J'augmentai ſa confiance en lui donnant un baiſer
                        plein de tendreſſe, dans le moment que je lui mettois audoigtun diamant de
                        prix: ce préſent ne contribuant pas peu à ſécher ſes larmes, elle continua
                        de la ſorte: Je ſuis née en Auvergne de parens qui, en mourant, m'ont laiſſé
                        plus de figure que de biens: un oncle, qui étoit toute ma reſſource,
                        m'envoya à Paris: il me fit élever dans le Couvent des Dames de B avec tout
                        le ſoin imaginable: j'y reſtai juſqu'à l'âge de 16 ans. Cet oncle étant
                        mort, me laiſſa pour tout héritage une lettre, par laquelle il m'exhortoit à
                        la vertu dans les ter mes les plus touchans: elle étoit accompagnée d'une
                        autre lettre adreſfée à la Supérieure: il la prioit de m'engager à me
                        conſacrer à Dieu, parce qu'il ne craignoit pour moi qu'un avenir funeſte, ſi
                        je ſortois du ſaint aſyle dans lequel elle m'avoit bien voulu élever: il
                        ajoutoit qu'un déſaſtre affreux qui, en cauſant ſa mort, ruinoit abſolument
                        ſa fortune, l'empêchoit de me faire autant de bien qu'il l'auroit déſiré:
                        qu'il ne regrettoit pas les richeſſes qu'il venoit de perdre, qu'il mouroit
                        content, ſi elle vouloit bien m'aſſocier à ſes vertueuſes Compagnes: il la
                        conjuroit enfin par tout ce qui pouvoit toucher une ame moins intéreſſée,
                        que ne le ſont ordinairement les perſonnes qui ſe mêlent du temporel des
                        maiſons mêmes les plus ſaintes, de ne pas lui refuſer cette conſolation. </p>
                    <p> En portant cette lettre à la Supérieure, je lui donnai celle que mon oncle
                        m'avoit écrite: je me jettai à ſes genoux pendant qu'elle en faiſoit la
                        lecture: je les embraſfai en fondant en larmes, en l'aſſurant que je ne
                        voulois plus dorénavant avoir d'autre mere qu'elle, ni d'autre patrie que le
                        cloître qu'elle gouvernoit ſi ſagement. Qui payera votre dot, me dit cette
                        femme d'un ton d'aigreur qui me glaça les ſens? Penſez vous que nous
                        puiſſions recevoir gratis les Poſtulantes? Il ne vous reſte plus que quinze
                        jours de votre dernier quartier: profitez, ma fille, de ce temps pour voir
                        le parti que vous avez à prendre: elle me renvoya enſuite ſans vouloir ni
                        m'écouter ni eſſuyer les larmes que je répandois avec abondance. </p>
                    <p> Je paſſai en pleurs le peu de temps que j'avois à reſter dans cette maiſon:
                        je faiſois tous les jours de nouvelles tentatives pour eſſayer de toucher
                        cette ame dure intéreſſée; mais ce fut en vain: au jour marqué, on me donna
                        mes petits effets, on me renvoya. </p>
                    <p> Je n'aurois ſçu de quel côté tourner mes pas, ſi une jeune Penſionnaire,
                        avec laquelle j'avois été fort en liaiſon, ne m'eût donné une lettre de
                        recommendation pour ſon pere: cette circonſtance ayant un peu calmé ma
                        douleur, j'allai la porter à ſon adreſſe. Monſieur Bidos (c'étoit le nom du
                        pere de mon amie) me reçut avec les démonſtrations de la plus vive
                        tendreſſe: inſtruit de mon triſte ſort par ſa fille, il m'embraſſa, en
                        m'aſſurant qu'il ſe trouvoit trop heureux de pouvoir ſervir de pere à une
                        auſſi aimable perſonne, qu'il vouloit que je le regardaſſe dès ce moment
                        comme tel. Quelle différence, Monſieur, de la Supérieure à Monſieur Bidos!
                        Pourquoi les gens dominés par certains vices, ont-ils tant d'attraits de
                        graces, tandis que le dévots ne ſont environnés que d'épines? </p>
                    <p> Monſieur Bidos étudia mes goûts, afin de prévenir mes déſirs: il s'aperçut
                        que la vanité paroiſſoit être, de toutes mes paſſions naiſſantes, celle qui
                        avoit ſur moi le plus d'empire: auſſi que ne fit-il pas pour la flatter,
                        pour faire germer dans mon cœur les premiéres ſemences d'un Amour qu'il
                        cultivoit avec trop de ſuccès! Il étoit dans la fleur de l'âge il venoit de
                        perdre une épouſe reſpectable aimable, mais qu'il avoit rendue malheureuſe
                        par les égaremens de ſa conduite: il avoit d'ailleurs de la figure, de
                        l'eſprit de la vivacité: ardent dans ſes déſirs, perſonne ne ſçavoit mieux
                        perſuader toucher: voluptueux par tempéramment, il étoit libertin par air;
                        né dans le ſein de la fortune, il étoit libéral lorſqu'il s'agiſſoit des
                        intérêts de ſon cœur. </p>
                    <p> Que lui manquoit-il pour travailler efficacement à ma perte? Je ne vous
                        rapporterai pas les combats que j'ai ſoutenus avec gloire, les
                        contradictions que j'ai éprouvées avant que de me rendre à ſes vœux. </p>
                    <p> Pourquoi rappeller les tourmens que m'a fait ſouffrir une vertu, dont je
                        n'ai depuis que trop étouffé la voix? Ce ſeroit vous parodier, Monſieur,
                        dans un temps où je cherche à bannir toute philoſophie de notre amitié. </p>
                    <p> Monſieur Bidos me devint cher: il fut heureux en commençant mes malheurs. </p>
                    <p> Auſſi volage que tendre, il ſe dégoûta bientôt d'une poſſeſſion trop
                        paiſible, rêter pendant aſſez de temps qu'il en auroit fallu pour me mettre,
                        par ſa généroſité, à l'abri de la miſere: ſon cœur à qui la débauche ne
                        laiſſoit plus goûter que les plaiſirs de la nouveauté, en m'échappant, me
                        plongea dans cette langueur qui eſt la ſuite d'une premiére inclination. Non
                        content de m'abandonner, Monſieur Bidos eut encore la cruauté de hommes.
                        Inſtruite par ces premiéres diſgraces, je ſentis enfin qu'il y avoit de la
                        folie à cauſer mes propres malheurs, en me livrant au bonheur des autres. Je
                        quittai ce nouveau Soupirant, à qui il n'auroit fallu que la guimpe d'une
                        Supérieure de MaiLB Lettres Pariſiennes. </p>
                    <p> ſon Religieuſe, pour faire un monſtre parfait. Après le noviciat que je
                        venois de faire, ne voyant d'autre état à embraſſer que celui de la
                        galanterie, je choiſis des Amans plus dignes d'occuper mon cœur, d'établir
                        ma fortune. </p>
                    <p> Lorſque vous me vîtes pour la premiére fois, j'étois ſur le point d'en
                        congédier un qui n'avoit plus que des ſoupirs à m'offrir: réduit, par la
                        perte d'un procès, à un revenu borné, il ne peut plus faire que le malheur
                        d'une femme accoutumée à ne ſe rien refuſer: auſſi lui ai-je conſeillé, en
                        lui donnant ce matin ſoncongé, d'embraſſer la réforme: puiſſiezvous, en
                        renonçant aux principes de votre vieille philoſophie, avoir pour moi ſon
                        ancienne amitié! </p>
                    <p> Vous me connoiſſez à préſent, Monſieur, continua-t-elle: je vous ai fait
                        voir mon ame à découvert: incapable de duplicité, la candeur eſt pour moi
                        une vertu de tempérament. Je ſuis même bien aiſe de vous avertir qu'un goût
                        particulier, diſtingué de lavolupté de l'intérêt, m'attache à vous: puis-je
                        vous en donner une preuve plus marquée, que celle que vous avez cru il n'y a
                        qu'un moment arracher à la vertu, dont vous n'êtes cependant redevable qu'à
                        la tendreſſe la plus parfaite? En prononçant ces derniéres paroles, elle
                        m'embraſſa avec des tranſports qui ſe communiquérent bien-tôt à mon cœur,
                        qui allumérent dans mes ſens un feu plein d'ardeur. </p>
                    <p> Touché de ſes malheurs, étonné de ſa ſincérité, ſoutenu par la volupté, je
                        lui fis entrevoir un ſort brillant: les arrangemens que je lui propoſai lui
                        plurent: ils furent bientôt acceptés, les plus tendres careſſes furent les
                        prémices de ſa reconnoiſſance.Nous paſſames le reſte de ce jour dans
                        l'ivreſſe d'une paſſion continuellement renaiſſante: depuis ſix mois que je
                        vis avec cette aimable perſonne, mon cœur, toujours ſuſpendu par le charme
                        des plaiſirs, peut à peine ſuffire au ſentiment délicieux de ſon bonheur. Je
                        n'avois éprouvé entre les bras de Mademoiſelle de Rougeon que les fadeurs
                        les langueurs de l'amour: dans le ſein de ma chére d'Auraigniac, je ne puiſe
                        que des douceurs. </p>
                    <p> Avec elle aucune nuance ſombre ne ternit l'éclat de la volupté: point de
                        mere à tromper; point de cet honneur de prévention, qui conſiſte à ſauver
                        ſeulement les apparences, à combattre; point de raiſon à étourdir; point de
                        vertu à écarter; point de penchant à ſonder à étu. </p>
                    <p> dier: elle ſcait, même juſques dans la vivacité de l'ivreſſe, ménager
                        quelque choſe pour les déſirs, par un air-de dén cence qu'elle emprunte à
                        volonté, ell prévient juſqu'au dégoût.. </p>
                    <p> Eſt-ilune félicité ſemblable à la mienne, Monſieur? continuellement prévenu. </p>
                    <p> par une perſonne auſſi tendre qu'ingénieuſe à faire naître les plaiſirs, mes
                        jours ſe paſſent dans un cercle de délices difficile a décrire. Que de ſel
                        dans nos converſations! Que de fineſſe dans nos plaiſanteries! Que de
                        délicateſſe dans nos petits débats! Que de volupté dans leur dénouement!
                        Quel feu, quelle vivacité dans les récits qu'elle me fait quelquefois de ſes
                        différentes aventures! Avec quelle légéreté quelle force n'eſquiſſe-t-elle
                        pas les portraits des Originaux qui lui ont fait la cour? Vous n'y tiendriez
                        pas, Monſieur, lorſqu'elle me peint l'aſſomante libéralité de l'Allemand,
                        les magnifiques promeſſes du Plumet (promeſſes trop ſouvent payables ſur la
                        figure) l'importance du Traitant la délicateſſe empeſée du petit Collet. Ce
                        qui met enfin le comble à mon bonheur, c'eſt cette délicieuſe liberté dans
                        laquelle nous vivons, ſans laquelle les ris ſe changent en grimaces, les
                        plaiſirs en lgeers Fin de la premiére Partie. </p>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="letter">
                    <head> LETTRES PARISIENNES. </head>
                    <p>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> VIII. <hi rend="italic"> L'Amour à la
                            mode, incapable de nous </hi>
                        <hi rend="italic"> rendre heureux. </hi>
                    </p>
                    <p> JE ne crois pas, Monsieur, qu'on puisse être plus exposé que je le suis aux
                        bisarreries d'un sort acharné à me persécuter. Constant dans le désir d'étre
                        heureux, je cherche en vain la félicité dans les objets qui semblent le plus
                        flatter mon cœur. Mon imagination toujours disposée à augmenter l'illusion
                        des plaisirs &amp; la vivacité des peines qui en sont les suites ordinaires,
                        ne me présente d'abord les premiers que sous les plus brillantes couleurs:
                        l'espérance leur sert de coloris: entraîné par ce charme séducteur, je me
                        livre en aveugle à leur poursuite: je ne soupire plus qu'après leur
                        possession; &amp; cette possession même se tourne bientôt en dégoût. Le
                        voile de l'illusion une fois levé, je ne trouve plus que des sujets de
                        regrets, de chagrin &amp; de désespoir dans ces mêmes objets, qui, peu
                        auparavant, n'avoient pour moi que des attraits. Plongé alors dans la
                        tristesse de mes réflexions, j'ai honte d'avoir couru après de pareilles
                        bagatelles. Qu'il est cruel de n'ouvrir les yeux sur la coupe des plaisirs,
                        que pour y trouver un poison mortel! </p>
                    <p> Je ne puis vous exprimer, Monsieur, combien ces derniers sentimens
                        m'accablent aujourd'hui. Trompé par une misérable, je voudrois ensevelir
                        dans un oubli éternel le souvenir même de l'indigne d'Auraigniac. Hélas!
                        combien les efforts que je suis encore obligé de faire pour rompre des liens
                        qui me font rougir, coûtent-ils à mon cœur! Victime de la plus folle
                        passion, ce n'est qu'à présent que je sens, combien j'étois étroitement
                        attaché au char de cette idole. </p>
                    <p> Il y avoit plus d'un an que je croiois jouir dans ses bras de la douceur de
                        la volupté, lorsqu'elle m'a frappé du coup le plus sensible: maitresse
                        absolue de mon cœur, elle exerçoit sur moi un pouvoir tyrannique: esclave de
                        ses moindres caprices, je m'appercevois à peine du poids des chaînes dont
                        elle m'accabloit. Qui posséda jamais mieux qu'elle l'art de les envelopper
                        de fleurs, dont l'odeur enchanteresse assoupit la raison? Son empire ne
                        s'étendoit pas seulement sur mes sentimens: arbitre de ma fortune, elle
                        disposoit en Souveraine de tous mes biens. Aveugle que j'étois, je faisois
                        consister ma gloire à prévenir ses désirs, &amp; je ne me croiois digne
                        d'elle, qu'autant que je surpassois dans mes présens son avidité: enfin
                        accablé de dettes, &amp; à deux doigts de ma ruine, je languirois encore
                        dans le sein de cette Circé, si elle n'eût travaillé la premiére à me faire
                        sortir d'un aussi honteux assoupissement. </p>
                    <p> Malgré les carresses dont elle continuoit de m'accabler, je commençois
                        cependant à m'appercevoir qu'il entroit du froid dans les expressions de sa
                        tendresse. Moins prévenu que je ne l'étois, j'en aurois, sans doute, conclu
                        qu'un Rival, prêt à être favorisé, chassoit insensiblement de ce cœur
                        libertin, un Amant qui commençoit à devenir indifférent; mais trop passionné
                        pour ouvrir les yeux sur des indices aussi peu équivoques, je la voyois à
                        l'ordinaire: je redoublois même mes libéralités. Si mes présens paroissoient
                        toujours être reçus avec le même plaisir, mes visites embarrassoient
                        quelquefois. Il est vrai qu'à cet embarras succédoit souvent un redoublement
                        de passion, qui servoit d'aliment à mon erreur. Amans &amp; Maris, craignez
                        une tendresse affectée. Est-on si recherché en amour, quand on n'a pas
                        d'interêt à tromper? </p>
                    <p> Endormi dans ma sécurité, j'attribuois à quelques caprices la froideur de la
                        d'Auraigniac, &amp; je cherchois dans ma prodigalité à en tarir la cause. Un
                        jour que je faisois devant elle parade de ma tendresse, &amp; que j'appuyois
                        ma démonstration par une somme considérable. Reprenez, Monsieur, me
                        dit-elle, vos richesses: mon cœur est indigne de vos libéralités. J'aurois
                        cru que vous vous seriez apperçu, depuis quelque temps, d'une indifference
                        que je me reproche tous les jours, mais dont je ne suis plus la maitresse:
                        vous m'auriez épargné une scene qui m'humilie. En prolongeant votre erreur,
                        je crains de tromper plus long-temps un galant homme, avec lequel j'ai goûté
                        des plaisirs jusqu'alors inconnus à mon cœur. Je ne vous le cacherai pas: je
                        vous ai aimé avec la plus grande sincérité. </p>
                    <p> Comme je m'écriois à la perfidie, oh! point de tragique, Monsieur,
                        poursuivit-elle: reprenez votre Philosophie, &amp; écoutez avec tranquillité
                        une femme qui vous donne la derniere preuve de sa candeur &amp; de son
                        amour. Il y a huit jours qu'un jeune Cavalier me fait la cour: sa jeunesse,
                        ses graces, sa passion, ses richesses mêmes ne m'auroient point touchée,
                        s'il n'avoit pas auprès de mon cœur bisarre, le mérite de la nouveauté. Où
                        pourrai-je jamais trouver quelqu'un de plus aimable que vous? Malgré tous
                        les avantages qu'il faisoit briller aux yeux d'une femme accoutumée à ne
                        suivre, dans ses tendres engagemens, que la premiére impression, je puis
                        vous assurer que j'ai cependant disputé ma défaite; mais en défendant de
                        bonne foi votre cause, je n'ai pu vaincre un penchant trop fortifié par
                        l'habitude: accusez-moi d'injustice; je suis la premiére à approuver votre
                        courroux: prenezvousen plutôt aux caprices du sort, qui n'a pas permis que
                        ma constance fût égale à ma tendresse: faites mieux, Monsieur; ou courez
                        dans les bras d'une Maitresse plus digne de votre cœur vous livrer aux
                        délices du changement, &amp; oublier la malheureuse d'Auraigniac; ou
                        rappellez-vous les principes de votre Philosophie, pour plaindre une femme
                        qui a servi quelque temps à votre bonheur. </p>
                    <p> Ce discours me pétrifia au point que je ne sçavois quel parti prendre.
                        Eclater; c'étoit moins soulager ma peine, qu'augmenter le triomphe de mon
                        infidèle: l'accabler de reproches; c'étoit lui fournir les moyens d'être
                        moins pénétrée de ceux qu'elle se faisoit à elle-même; c'étoit enfin irriter
                        une passion honteuse que je devois bien plutôt éteindre. Je rappellai toutes
                        mes forces pour reconnoître sa franchise par un adieu généreux. Jouissez en
                        paix, Madame, lui dis-je d'une voix assez tranquille, jouissez dans les bras
                        d'un nouvel Amant des écarts d'une passion qui n'est faite que pour vous:
                        quelque sensible que soit le coup dont vous me frappez aujourd'hui, je vous
                        ai du moins l'obligation de m'ouvrir les yeux sur les caprices de votre
                        sexe: je ne vous accablerai point d'inutiles reproches: apprenez qu'un
                        Philosophe qui a assez de foiblesse pour s'attacher à une personne indigne
                        de sa tendresse, sçait supporter sans plaintes la plus injuste perfidie. </p>
                    <p> Je lui laissai, en me retirant, le présent qu'elle m'avoit déjà rendu.
                        Reprenez vos bienfaits, Monsieur, me dit-elle, en m'arrêtant, &amp; sçachez
                        que le sort qui me laisse en proie à un goût décidé pour la volupté, ne m'a
                        pas ôté tous les sentimens d'honneur. J'ai reçu les biens que vous m'avez
                        faits pendant tout le temps que mon cœur pouvoit en être la récompense. Une
                        pareille résistance piqua ma générosité: elle me supplia les larmes aux yeux
                        de ne pas mettre le comble à sa confusion: je cédai donc malgré moi, de peur
                        de prolonger une scene qui commençoit à devenir un peu trop tragique, pour
                        la situation où nous nous trouvions. </p>
                    <p> De retour chez moi je me livrai aux réflexions que présentoit naturellement
                        un pareil dénouement: malgré les justes sujets de plaintes que me donnoit
                        une conduite aussi singuliere, je ne pouvois m'empêcher d'admirer une bonne
                        foi, une candeur &amp; un désintéressement dont bien des femmes, plus
                        scrupuleuses à l'extérieur, ne se piqueroient peut-être pas. </p>
                    <p> Un caractere aussi disparat m'occupoit encore, lorsqu'un domestique
                        m'apporta une petite cassette: elle étoit remplie des Lettres que j'avois
                        écrites à cette femme, pendant tout le temps que j'avois vêcu avec elle: ce
                        domestique étoit aussi porteur d'un billet par lequel elle me redemandoit
                        les siennes. </p>
                    <p> Après avoir renvoyé ce domestique avec les Lettres de sa Maitresse, j'ouvris
                        la cassette dans le dessein de brûler celles qu'elle contenoit; mais quelle
                        fut ma surprise de trouver, dans le fond, le portrait de la d'Auraigniac
                        superbement enrichi de diamans! Tel étoit le billet dans lequel il étoit
                        enveloppé. </p>
                    <p> “Je vous renverrois votre portrait, “Monsieur, si je vous honorois moins:
                        “quoiqu'il ne dépende plus de moi de “vous aimer, je puis vous protester,
                        “que je me souviendrai toute ma vie “d'un Amant qui a sçu m'inspirer autant
                        d'estime que d'amour. Pour peu “que je vous aie été chere, vous ne
                        dédaignerez pas le portrait d'une femme, “dont vous posséderiez encore le
                        cœur, “si l'amour étoit fils de la justice &amp; de “la réflexion. Adieu,
                        Monsieur: ne “cherchez point à me revoir, si vous “voulez diminuer mes
                        remords, &amp; “soulager mon tourment.„ </p>
                    <p> Fut-il jamais un contraste plus singulier? Fut-il jamais un mélange aussi
                        bisarre de vertus &amp; de vices? Toute inconstante qu'elle étoit, je me
                        sentois encore attaché aux charmes qui m'avoient si puissamment assujetti.
                        J'avois beau prendre la résolution de la mépriser, je ne pouvois oublier les
                        traits de sa franchise. Combien de gens accoutumés à faire grand étalage de
                        leurs vertus, perdroient du côté de la sincérité, si on les mettoit en
                        parallele avec ceux dont ils blâment hautement les foiblesses? </p>
                    <p> Bien loin de travailler à me guérir de mon attachement, je me flattois
                        encore qu'un caprice pourroit réveiller, dans le cœur de la d'Auraigniac,
                        une passion que le caprice seul venoit d'éteindre. Combien cette folle
                        espérance n'auroit-elle pas prolongé mon erreur &amp; mes peines, sans la
                        réflexion que je fis sur le délabrement de mes affaires? Etouffant alors
                        tout sentiment de volupté, je fixai les yeux sur ma fortune; &amp; quel fut
                        mon étonnement! Je me voyois à deux doigts d'une catastrophe d'autant plus
                        irréparable, qu'elle entraîne presque toujours après elle des bassesses,
                        dont on ne se reléve jamais. Accablé de dettes, perdu par des usures
                        immodérées, je n'appercevois autour de moi qu'un abysme affreux, dans lequel
                        j'allois infailliblement me plonger. </p>
                    <p> Saisi d'horreur, je ne sçavois de quel côté me tourner: l'avenir me
                        paroissoit aussi désespérant que le présent étoit accablant. Manquer de
                        payer le premier créancier; c'étoit m'exposer, dans le même moment, aux
                        poursuites impitoyables d'une infinité d'autres: emprunter de nouveau à
                        usure pour satisfaire les premiers qui se présenteroient; c'étoit m'enfoncer
                        encore davantage dans le précipice: aller me jetter aux pieds de mon pere,
                        pour lui découvrir la cause de mes malheurs; c'étoit percer le sein d'un
                        vieillard respectable, qui, par ses libéralités inoüies, m'avoit depuis
                        long-temps ôté le droit de rien exiger de lui: vendre ma charge; c'étoit me
                        déshonorer, sans espérance de trouver, dans sa finance, de quoi satisfaire
                        tous ceux à qui je devois. Que dis-je? c'étoit ouvrir leurs yeux avides
                        &amp; conjurer ma perte. </p>
                    <p> Flottant entre mille projets les uns plus chimériques que les autres, je ne
                        me rappellois plus les charmes de la d'Auraigniac, que pour détester ma
                        funeste passion: tantôt me ressouvenant des artifices qu'elle avoit employés
                        pour me séduire, j'avois en horreur le jour où j'avois commencé à la
                        connoître: tantôt touché de la bonne foi qu'elle avoit toujours fait
                        paroître, pendant tout le temps que j'avois joui de ses bonnes graces, &amp;
                        sur-tout dans ses derniers adieux, je me regardois comme la seule cause de
                        mon désastre. C'est moi qui me suis jetté dans ses bras, me disois-je dans
                        l'amertume de mon cœur: avec moins de cupidité j'aurois reconnu mon erreur
                        au seul récit de ses premiéres avantures, &amp; j'aurois brisé une chaîne
                        honteuse. Hélas! je l'avouerai à ma honte: mon cœur, esclave de la volupté,
                        avoit besoin d'un objet pour partager sa flamme criminelle: j'ai vu la
                        d'Auraigniac, &amp; je me suis lancé volontairement dans les filets qu'elle
                        me tendoit: si elle est l'instrument de ma perte, n'est-ce pas moi qui en
                        suis le principe? </p>
                    <p> Revenu absolument de mon aveuglement, j'aurois totalement oublié celle qui
                        avoit tyrannisé mon cœur, si sa candeur, cette vertu si rare dans notre
                        siécle, n'eût mérité quelques égards: en la détestant, je ne pouvois
                        cependant l'accabler d'un souverain mépris: la bonne foi qu'elle avoit
                        portée jusqu'à une sorte d'héroïsme, lui ménageoit encore, dans mon cœur, un
                        attachement dont je ne pouvois trop distinguer la source. Ce n'étoit pas de
                        l'estime: c'étoit encore moins de l'amour. Oh! que je suis détrompé de ses
                        prétendues douceurs! Percé deux fois de ses traits, je ne connois que trop,
                        par ma funeste expérience, combien le poison qu'il distille dans le cœur est
                        subtil, &amp; combien il est pernicieux: en proie à d'accablantes
                        réflexions, je renonce pour toujours à ses plus flatteuses promesses: ce ne
                        sera plus dans son sein que je chercherai le bonheur: hélas! victime des
                        sacrifices que je lui ai offerts, il ne me reste plus que du dégoût pour les
                        plaisirs, que la misere &amp; le désespoir. Qu'on s'étonne, après ce qui
                        vient de m'arriver, de voir si souvent ses autels ensanglantés &amp; ses
                        sectateurs réduits dans la derniere extrémité! </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> VIIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Les Richesses regardées comme la source du </hi>
                        <hi rend="italic"> Bonheur. </hi> PLongé dans l'état affreux dont je vous
                        faisois, Monsieur, la peinture, il y a quelques mois, à peine faisois-je
                        quelques efforts pour en sortir. C'est le propre de la misere, sur-tout de
                        celle dans laqu-elle on ne se trouve plongé que par des fautes, de rétrécir
                        les idées, d'éteindre la vivacité, d'enchaîner l'imagination &amp;
                        d'ensevelir, pour ainsi dire, l'ame dans le tombeau de la douleur. Les
                        malheureux ressemblent à ces Médecins malades, qui bien loin d'avoir de la
                        confiance dans les remedes qu'ils prescrivent aux autres, redoutent ceux
                        mêmes qu'on leur ordonne: combien y en a-t-il qui se releveroient sur les
                        débris de leur fortune, s'ils vouloient combattre l'espece de langueur qui
                        les absorbe? </p>
                    <p> Pendant que j'étois encore dans cet accablement qui nous rend incapables de
                        nous opposer au sort qui nous persécute, je reçus une Lettre de Gaudricour.
                        Il me demandoit, en peu de mots, la permission de me venir trouver, pour me
                        communiquer une affaire de la derniere conséquence. Je balançai d'abord à
                        recevoir sa visite, parce que j'appréhendois qu'il ne vînt encore me parler
                        &amp; de Madame &amp; de Mademoiselle de Rougeon. Rien ne pouvoit m'être
                        plus désagréable, dans les circonstances, dans lesqu-elles je me trouvois,
                        que le souvenir de ces deux personnes. Exemple terrible des effets de
                        l'amour! Tout ce qui étoit capable de me rappeller &amp; ses faveurs &amp;
                        ses peines, ne pouvoit qu'augmenter la cruauté de ma situation. D'un autre
                        côté pouvois-je me dispenser de voir un Confident généreux, dont j'avois
                        éprouvé plus d'une fois &amp; la fidélité &amp; l'attachement? Gaudricour
                        d'ailleurs étoit persécuté par l'amour; &amp; cette ressemblance avec mon
                        état actuel me faisoit prendre une sorte d'intérêt à sa visite. Je lui
                        écrivis donc que je le verrois avec plaisir, mais à condition que Mesdames
                        de Rougeon n'entreroient pour rien dans notre entretien. </p>
                    <p> Gaudricour vint dès le même jour. Vos malheurs me sont connus, me dit-il en
                        entrant: vous avez besoin de secours: voilà ma bourse: disposez, je vous en
                        conjure, de ma fortune. </p>
                    <p> Surpris à la vue d'une générosité à laqu-elle je devois si peu m'attendre,
                        je lui demandai, par quelle voie il avoit appris le triste état où j'étois
                        réduit. Que vous importe, Monsieur, continua-t-il, un détail dans lequel
                        vous me permettrez de ne pas entrer? Ne perdons pas le temps, par un récit
                        infructueux: c'est par des services, &amp; non par des discours que je veux
                        mériter votre confiance. Deux de vos créanciers s'apprêtent à jetter une
                        saisie sur votre Charge: vous êtes perdu, si vous ne prévenez avec
                        promptitude leur démarche: daignez seulement vous en reposer sur mon zèle:
                        dès demain ils seront satisfaits. </p>
                    <p> Les expressions manquerent à ma juste reconnoissance: je me jettai au cou de
                        Gaudricour que j'embrassai avec une tendresse inexprimable: je le comblai
                        des noms les plus propres à caractériser sa générosité &amp; à peindre les
                        sentimens dont j'étois pénétré. Quelle obligation ne vous ai-je pas, cher
                        Ami, lui dis-je? Aucune, Monsieur, me répondit-il: un cœur généreux qui
                        trouve l'occasion de pouvoir obliger, est trop récompensé par le plus
                        délicat de tous les plaisirs, pour écouter les expressions d'une
                        reconnoissance, qui ternit souvent &amp; la gloire de celui qui rend
                        service, &amp; l'honneur de celui qui le reçoit. Ne parlons plus
                        d'obligations: un objet plus intéressant doit nous occuper: ce que je puis
                        faire aujourd'hui par moi-même ne suffit pas pour vous tirer totalement du
                        mauvais état où vous vous trouvez: ce seroit peu d'appaiser quelques
                        créanciers plus actifs que les autres; il faut les satisfaire tous: il n'y a
                        que ce seul moyen pour vous faire oublier la cause de vos malheurs. Pour y
                        parvenir, voici deux projets dont je me charge de faire réussir l'un ou
                        l'autre. Je n'attends plus que votre choix. Le premier est d'épouser une
                        riche héritiere &amp; de ... Laissons celui-là, Gaudricour; l'épreuve
                        cruelle que j'ai faite des femmes, me rend très-peu propre à goûter les
                        agrémens du mariage: sans l'amour, auquel j'ai renoncé pour toujours,
                        comment s'engager sous ses loix? L'intérêt seul ne me fera pas courir les
                        risques d'un lien, dont les sentimens mutuels n'auroient pas serré les
                        premiers nœuds: content d'admirer les femmes raisonnables, j'éviterai les
                        occasions, même les plus innocentes, de cesser de respecter leur vertu: ma
                        résolution est prise &amp; vous me ferez plaisir de me cacher le nom de la
                        personne que vous aviez envie de me proposer. </p>
                    <p> Gaudricour n'insista pas davantage, dans l'espérance de trouver moins de
                        difficulté sur la seconde partie de sa proposition. Après m'avoir montré les
                        avantages des finances par la peinture des fortunes immenses qu'elles
                        avoient élevées de nos jours, il s'attacha à me persuader qu'elles
                        m'offroient un moyen aussi prompt qu'assuré pour sortir de ma misére. </p>
                    <p> Surpris d'un pareil projet, je le priai de remarquer lui-même, combien mon
                        caractére étoit éloigné de celui des finances: en passant même assez
                        légérement sur le peu de considération qu'elles donnent dans le monde,
                        l'idée seule de ces sang-sues engraissées de la plus pure substance du
                        Peuple, me causoit une répugnance extrême. Que vous êtes simple, me répondit
                        Gaudricour! Est-il possible qu'à votre âge on connoisse si peu le monde? Où
                        voyez-vous les Financiers dans le mépris, dont vous supposez qu'on les
                        accable? Ne sont-ce pas eux qui habitent les hôtels les plus superbes, qui
                        brillent dans les équipages les plus lestes &amp; les plus magnifiques, qui
                        entretiennent les tables les mieux servies, qui sont environnés d'amis les
                        plus empressés, qui trouvent les protecteurs les plus dévoués, &amp; qui
                        choisissent les femmes les plus à la mode? Que leur manque-t-il pour être
                        heureux? Egalement recherchés &amp; par les Grands &amp; par les Gens de
                        lettres, que de talens n'empruntent-ils pas des uns! Que de considération ne
                        tirent-ils pas des autres! Désabusez-vous, Monsieur: le temps où l'on
                        méprisoit la Finance est passé: parce qu'on sçavoit alors mettre des bornes
                        assez étoites à la cupidité, pour ne pas porter envie aux richesses du
                        Financier, il restoit tristement renfermé dans son opulence, &amp; avoit
                        quelquefois honte lui-même de se voir regardé comme une peste publique, dont
                        tous les honnêtes gens évitoient la contagion; mais que ces mœurs Gauloises
                        sont changées! Les Financiers attachés, par les alliances les plus
                        respectables, à ce que la Noblesse a de plus grand &amp; de plus illustre,
                        ne sont-ils pas en droit de prétendre à tout? Et comment ne donneroient-ils
                        pas carriere à leur vanité, lorsqu'ils voyent des Seigneurs eux-mêmes, sous
                        des noms empruntés, au nombre de leurs membres? Comment ... </p>
                    <p> J'interrompis Gaudricour pour lui représenter, que j'avois le malheur de
                        penser comme nos peres, &amp; que le portrait que je m'étois fait de la
                        probité, m'empêcheroit de revenir facilement de cet ancien préjugé. </p>
                    <p> Gaudricour peu touché de ma résistance, persista à me démontrer que la
                        Finance n'avoit actuellement rien que d'honnête: qu'il y avoit beaucoup de
                        sentiment dans ceux qui étoient à la tête des grandes affaires: que ces
                        impressions favorables pour l'humanité, s'étendoient insensiblement de
                        proche en proche, &amp; parvenoient ainsi jusqu'aux moindres intéressés:
                        tous ses efforts seroient cependant devenus inutiles, s'il ne m'eût rappellé
                        ensuite l'état déplorable, dans lequel ma sotte vanité alloit me plonger
                        pour toujours: la peinture qu'il en fit, m'ébranla: profitant de l'avantage
                        que mon trouble lui donnoit sur moi; pourquoi vous obstiner, Monsieur, me
                        dit-il, à refuser un moyen innocent de sortir des embarras où vous vous
                        trouvez? Pourquoi, par un point d'honneur mal entendu, vous mettre dans
                        l'impossibilité de vous acquitter avec vos créanciers? Où est la probité, de
                        négliger une occasion favorable de satisfaire à la premiére des vertus, je
                        veux dire à la justice, en payant vos dettes? Reposez-vous-en sur ma
                        prudence: vous jouirez de tous les avantages de la Finance, sans être
                        regardé comme un Financier: votre nom sera à peine connu de vos Associés,
                        &amp; vous n'aurez d'autres soins que celui de recevoir un revenu
                        considérable. </p>
                    <p> Il y auroit eu de la folie à résister plus long-temps: aussi-tôt que
                        Gaudricour me vit rendu, il m'embrassa, en me félicitant: sur le point de me
                        quitter, il me pria de reprendre ma tranquillité ordinaire. </p>
                    <p> Je ne fus pas fâché de le voir sortir: chaque circonstance de l'entretien
                        que je venois d'avoir avec lui me jettoit dans un abysme de réflexions:
                        j'avois besoin d'un peu de solitude pour me reconnoître. Je ne sçavois
                        d'abord qui imaginer sur la premiére partie de la proposition qu'il m'avoit
                        faite: j'éloignois cependant, autant qu'il m'étoit possible, l'idée du
                        mariage qu'il m'avoit annoncé: je craignois toujours d'y trouver du <hi rend="italic"> Rougeon. </hi> La pensée de me voir Financier, pour ainsi
                        dire sans le sçavoir, me paroissoit plus plaisante, à proportion que l'image
                        de ma misére dissipoit mes scrupules. Je n'osois cependant encore me livrer
                        aux différens projets que mon imagination formoit déjà, parce que je ne
                        pouvois me persuader que les belles promesses de Gaudricour eussent quelque
                        solidité. Malgré les difficultés que j'entrevoyois dans le plan qu'il
                        m'avoit exposé, je ne laissois pas que d'être un peu plus tranquille.
                        L'espérance, ce charme de la vie, venoit de temps en temps calmer la
                        violence de mes inquiétudes. Qu'on est bien près d'être heureux, quand
                        l'espoir renaît dans le cœur, &amp; qu'on commence à imaginer qu'on le sera! </p>
                    <p> J'étois cependant encore le jouet de la crainte &amp; de l'espérance,
                        lorsque Gaudricour m'apporta un acte en bonne forme, par lequel une
                        compagnie de Financiers me recevoit à partager avec eux quelques deniers sur
                        le profit de leur bail: il accompagna ce présent de trois quittances de mes
                        principaux créanciers, à qui il avoit satisfait pour moi. Constant à refuser
                        les moindres marques de la plus juste reconnoissance; je doute que vous
                        puissiez avoir autant de plaisir, Monsieur, me dit-il, en me quittant
                        promptement pour mieux se soustraire à mes caresses, en recevant ces foibles
                        preuves de mon amitié, que j'en éprouve en vous les donnant: profitez des
                        faveurs de la fortune, &amp; ne vous inquiétez des sommes que j'ai avancées
                        pour vous, que lorsque vous aurez acquitté toutes vos dettes: il m'échappa
                        malgré les efforts que je fis pour le retenir. </p>
                    <p> La révolution qui venoit de se faire dans mes affaires étoit si subite, que
                        j'aurois encore douté de mon bonheur, sans les preuves non équivoques que
                        Gaudricour m'avoit laissées: je les considérai à plusieurs reprises, afin de
                        dissiper les derniers nuages de tristesse que ma misére avoit répandus sur
                        mon ame: une joie douce s'empara de mon cœur, &amp; y rappella, avec
                        l'espérance, le courage &amp; l'activité: mon imagination délivrée des
                        entraves qui l'avoient assujettie pendant le temps de mon infortune, reprit
                        son vol ordinaire: le premier effet de sa liberté fut de me représenter,
                        sous le crayon le plus agréable, ma situation présente. Je rentrai avec
                        plaisir dans mon cabinet: je remis dans mes affaires un ordre, que ma
                        passion pour la d'Auraigniac avoit dérangé. Que vous dirai-je, Monsieur? Mon
                        bonheur croissoit à raison des sommes considérables que je recevois, &amp;
                        qui me mirent bien-tôt en état de faire taire tous mes créanciers. </p>
                    <p> Je devois trop à Gaudricour, pour ne pas reconnoître les services importans
                        qu'il m'avoit rendus: aussi me faisois-je un vrai plaisir d'imaginer quelque
                        chose, qui, en satisfaisant en partie à ma reconnoissance, ne blessât pas sa
                        délicatesse: il est des ames généreuses avec lesqu-elles il est difficile de
                        s'acquitter: ce n'est pas cependant l'embarras ordinaire de notre siécle. </p>
                    <p> Croyant avoir levé tout obstacle, je fis porter chez lui une galanterie
                        capable de flatter son goût pour l'étude des Belles Lettres. C'étoit un
                        choix de Livres rares; mais il me les renvoya aussi-tôt avec ce Billet:
                        “Permettez-moi, Monsieur, de ne pas recevoir le présent “que vous m'avez
                        envoyé. La hauteur n'a point de part dans ce refus: “je me croirois indigne
                        de votre estime, “si je me laissois gouverner par un motif aussi bas: trop
                        heureux pour vous “avoir servi, je n'userai du droit de “vous demander
                        quelque grace, que “pour vous prier d'oublier que je vous “ai été utile en
                        quelque chose.„ </p>
                    <p> Je courus chez lui bien résolu de lui faire une furieuse querelle; mais
                        comment aurois-je pu accomplir mon projet? La noblesse &amp; la douceur de
                        ses réponses me désarmèrent: il m'assura que mon amitié le flatteroit
                        infiniment plus que les preuves, trop souvent équivoques, d'une
                        reconnoissance ordinaire: il me la demandoit avec instance. Vous me faites
                        injure, Gaudricour, lui dis-je, de paroître encore douter de l'attachement
                        sincére que j'aurai toute ma vie pour vous: les sentimens les plus tendres,
                        la confiance la plus parfaite &amp; le zèle le plus ardent, ne
                        m'acquitteront jamais ... Voilà encore de la reconnoissance, Monsieur,
                        reprit-il en m'interrompant: changeons de discours. </p>
                    <p> Ce ne fut qu'avec beaucoup de violence que je fis taire les sentimens qui
                        m'animoient: il m'avoit servi avec tant de générosité, &amp; il refusoit
                        avec tant de grandeur d'ame les moindres marques de ma gratitude, que
                        j'aurois voulu trouver quelque occasion de l'obliger sans qu'il pût s'en
                        appercevoir. </p>
                    <p> Dès que je l'eus quitté, je cherchai en moi-même ce qui pourroit lui être le
                        plus agréable. L'inclination qui l'attachoit à sa chére Julie, se présenta
                        heureusement à mon esprit, comme un moyen sûr pour me venger sans craindre
                        son ressentiment ni ses reproches: il l'aimoit toujours avec la même
                        tendresse: l'absence même n'avoit fait qu'augmenter sa constance: je pris
                        donc la résolution de faire en sorte, à quelque prix que ce fût, de parvenir
                        à découvrir le lieu de la retraite de Julie. </p>
                    <p> Occupé de ce projet, j'allai souvent chez Madame de Rougeon, que je n'avois
                        vûe que très-rarement, &amp; par pure bienséance, depuis son retour de la
                        campagne: flattant sa folle passion, je m'insinuai bien-tôt dans sa
                        confiance: qu'il m'en coûtoit pour tromper cette femme! Pourquoi n'y
                        avoit-il pas un autre moyen pour lui arracher son secret? </p>
                    <p> Ce qui ne me rebutoit pas cependant, c'est que j'étois sûr de n'avoir rien à
                        craindre pour ma liberté: j'avois totalement oublié Hortence: affermi par
                        mes malheurs contre les traits de l'Amour, j'avois renoncé pour toujours à
                        ses faveurs. </p>
                    <p> Une autre occasion d'éprouver, combien j'étois en garde contre ses ruses, se
                        présenta dans le même temps. J'appris que Mademoiselle d'Auraigniac étoit
                        dans la plus triste misére: le jeune Seigneur qui m'avoit succédé, étoit un
                        de ces chevaliers d'industrie, qui n'ont pour mérite que beaucoup de figure,
                        &amp; pour ressource que beaucoup d'intrigues: en moins d'un an il avoit
                        réduit cette fille dans un état affreux: victime de ses sentimens &amp; de
                        sa sincérité, elle l'aimoit trop éperduement, pour s'appercevoir du
                        précipice dans lequel il l'entraînoit. Ce malheureux avoit même profité de
                        l'aveuglement de sa passion, pour lui faire signer plusieurs obligations: il
                        venoit de les négocier avec ces pestes publiques, ces usuriers de
                        profession, &amp; avoit quitté la Capitale. </p>
                    <p> Ma fortune étoit déjà assez brillante: après avoir payé toutes mes dettes,
                        j'avois acheté une terre considérable: &amp; comment n'aurois-je pas été
                        promptement riche? il entroit tous les mois de grosses sommes dans mes
                        coffres, &amp; j'étois devenu le maître de mes passions: quelles ressources
                        pour la fortune, que l'esprit de modération! Le sort de Mademoiselle
                        d'Auraigniac me toucha: je me fis un plaisir de récompenser sa candeur: ce
                        sentiment de générosité augmenta par l'idée flatteuse que je me faisois de
                        pouvoir peut-être, par mes libéralités, réveiller en elle la voix de la
                        vertu, &amp; la retirer de ses désordres. Qu'il est doux de pouvoir faire du
                        bien! </p>
                    <p> Afin de ne pas perdre, par un délai souvent funeste pour les malheureux, la
                        moindre partie du dessein que j'avois formé, je me fis conduire dans
                        l'instant chez Mademoiselle d'Auraigniac: je la trouvai accablée de
                        tristesse: bien loin de lui reprocher son ingratitude, &amp; de tirer
                        avantage des suites de son inconstance, je l'engageai à me découvrir son
                        état actuel, avec cette même liberté que j'avois toujours estimée en elle:
                        je lui dis qu'ayant appris ses malheurs, je venois lui demander un état
                        exact de ses affaires: ranimée par l'espérance que je venois de lui donner,
                        Mademoiselle d'Auraigniac ne me parla que le langage de la plus vive
                        reconnoissance: j'en arrêtai les premiers mouvemens, afin de travailler plus
                        efficacement à les mériter: j'envoyai donc chercher à l'instant même tous
                        ses créanciers, à qui je donnai rendez-vous chez moi pour le lendemain
                        matin: ce premier article arrangé; ma Philosophie vous fera peut-être
                        retrouver, Mademoiselle, des charmes dans la vertu, lui dis-je en la
                        quittant. </p>
                    <p> Après avoir satisfait à toutes ses dettes, je retournai chez elle: en lui
                        remettant les quittances de ses créanciers, je lui glissai un contrat de
                        rente, qui pouvoit la mettre en état de vivre décemment dans le monde, pour
                        peu qu'elle voulût renoncer à toutes ses intrigues. Quoiqu'elle ignorât
                        encore tout le bien que je lui faisois, de combien de marques d'amitié ne
                        paya-t-elle pas ma générosité! Me tenant les mains étroitement serrées dans
                        les siennes, elle les arrosoit de ses larmes: elle les embrassoit en me
                        donnant des noms d'autant plus doux &amp; plus flatteurs, que ce n'étoit
                        plus le délire d'une folle passion qui les dictoit, &amp; que la vertu même
                        ne pouvoit en rougir: sa reconnoissance commençant cependant à devenir un
                        peu trop vive &amp; trop tendre, pour un homme qui avoit pris son parti sur
                        l'amour, je me sauvai promptement: il y a de certains sentimens qui portent
                        avec eux un charme qui ne se communique que trop facilement: qu'il seroit
                        doux de s'y livrer, s'il étoit possible d'en modérer les mouvemens! Trop
                        foibles pour arrêter notre cœur, la fuite seule assure notre victoire. </p>
                    <p> Mademoiselle d'Auraigniac accourut chez moi aussi-tôt qu'elle eut trouvé,
                        dans ses quittances, le contrat dont je lui avois fait présent. S'imaginant
                        que je l'avois oublié sans le sçavoir, elle me le rapportoit. Gardez-le,
                        Mademoiselle, lui dis-je; il vous appartient .... En mettant le comble à
                        votre générosité, vous me découvrez, Monsieur, toute la bassesse &amp; toute
                        l'indignité de ma perfidie: je n'étois pas digne de vous: vos bontés font
                        aujourd'hui sur mon cœur plus d'impression qu'elles n'ont fait de changement
                        dans ma fortune. Oh! cher Barville ... </p>
                    <p> Dans l'excès de sa tendresse, avec quelle ardeur ne m'offroit-elle pas la
                        récompense de mes bienfaits! Mais trop délicat pour en voir ternir la
                        pureté, &amp; assez précautionné contre les artifices de l'Amour; Ce n'est
                        pas à la passion, lui dis-je, Mademoiselle, que vous devez les secours que
                        je vous ai donnés: en apprenant votre misére, je me suis rappellé la mienne,
                        &amp; j'ai pensé qu'une ame aussi sincére que la vôtre n'étoit pas faite
                        pour rester toujours dans le vice. Le plaisir de vous mettre en état de
                        rentrer dans le chemin de la vertu, a seul touché mon cœur. Si je résiste à
                        vos charmes, que ne devez-vous pas espérer de vous-même? Revenu des
                        chimériques promesses de l'Amour, c'est à votre amitié seule que j'aspire. </p>
                    <p> Mademoiselle d'Auraigniac ne me répondit que par un torrent de larmes. Le
                        dépit d'un refus que je ne mérite que trop, n'entre point, me dit-elle,
                        Monsieur, dans les pleurs que je répands: la honte que me donne la vue de ma
                        conduite passée, en est la source. Que ne vous dois-je pas aujourd'hui!
                        votre générosité alloit me replonger dans un nouvel abysme, si votre probité
                        n'eût soutenu ma foiblesse: c'est en rentrant dans mes devoirs, que je veux
                        devenir digne de votre estime, &amp; ce ne sera qu'avec le respect le plus
                        sacré que je vous exprimerai ma trop juste reconnoissance. Mettez le comble
                        à vos bontés, Monsieur, en me conduisant dès ce moment dans un de ces saints
                        asyles, où je puisse méditer sur mes erreurs, &amp; laver mes crimes par des
                        larmes salutaires. </p>
                    <p> Touché moi-même à la vue de ce changement, j'approuvai une aussi belle
                        résolution: je lui fis sentir cependant qu'il étoit nécessaire qu'elle
                        passât encore quelques jours dans le monde, afin de mettre ordre à ses
                        affaires, &amp; de choisir d'autres domestiques: elle consentit avec peine à
                        m'accorder trois jours: une malheureuse expérience, disoit-elle, lui avoit
                        appris, combien elle devoit peu compter sur son cœur. Je combattis encore le
                        dessein qu'elle avoit pris de se consacrer au Seigneur en prenant le voile:
                        j'eus besoin dans cette occasion de tout le pouvoir que j'avois sur son
                        esprit, pour lui faire envisager que le noviciat qu'elle avoit fait dans le
                        monde, la rendoit peu propre à porter un joug aussi dur &amp; aussi long:
                        d'un autre côté je lui fis voir qu'étant simplement pensionnaire, le
                        sacrifice de sa liberté en deviendroit bien plus généreux, &amp; bien plus
                        volontaire, puisqu'elle le renouvelleroit toutes les fois qu'elle se
                        priveroit de quelque plaisir: enfin docile à des raisons aussi fortes, elle
                        jouit à présent d'une tranquillité, qu'elle ne pouvoit se promettre que dans
                        les agrémens de la solitude. </p>
                    <p> C'est ainsi, Monsieur, que j'augmente tous les jours un bonheur que je dois
                        aux richesses: jamais je n'ai goûté de plaisirs aussi purs: ils naissent,
                        pour ainsi dire, sous mes pas: à peine ai-je besoin de les imaginer: ils ne
                        se succédent que pour se faire mieux sentir: environné d'une foule d'amis,
                        je me vois prévenu en tout: recherché par les gens de lettres, quelle
                        sensation pour mon amour propre, de voir presque toujours leurs lumiéres le
                        céder aux miennes! Quelles délices de partager leur conversation, &amp; d'en
                        être souvent l'oracle! ils font l'agrément de ma table, la consolation de
                        mes jours &amp; le charme de ma vie: sans eux je jouirois sans sentir; je
                        serois heureux sans le sçavoir: seroit-il une plus triste végétation? Avec
                        eux j'étends les bornes mêmes de la félicité, &amp; je m'éleve, pour ainsi
                        dire, au-dessus de l'humanité. Sans richesses est-il possible, Monsieur,
                        d'être heureux. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> X. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Les Richesses incapables de nous rendre </hi>
                        <hi rend="italic"> heureux. </hi> Je ne crois pas, Monsieur, que personne
                        ait jamais éprouvé autant de contradictions que moi, depuis que je cherche
                        le bonheur: séduit par mes passions, je n'ai trouvé dans celles que j'ai
                        satisfaites avec le plus d'avidité, que du dégoût: prêt à fixer ma félicité,
                        la moindre réflexion suffit pour me faire appercevoir la fragilité de
                        l'appui, sur lequel je travaillois à l'établir: la honte succédant bien-tôt
                        à l'ivresse qui m'avoit aveuglé, je ne trouve plus au-dedans de moi qu'un
                        vuide affreux, dans lequel je cherche en vain les objets qui m'avoient fait
                        illusion: une nuit obscure les a dépouillés, en un instant, des couleurs
                        riantes dont mon imagination se plaisoit peu auparavant à les parer: ils
                        disparoissent eux-mêmes, &amp; ne laissent après eux qu'un vain fantôme,
                        qui, pour achever de me tourmenter, me rappelle encore quelquefois des
                        momens trop délicieux, puisqu'ils devoient si promptement faire place à des
                        jours pleins de désespoir &amp; d'amertume. N'avons-nous pas assez de nos
                        peines réelles, sans aller fouiller jusques dans la source de nos plaisirs,
                        pour en extraire les idées les plus tristes &amp; pour en former les pensées
                        les plus affligeantes? </p>
                    <p> Ces mêmes richesses que je regardois, il y a quelques mois, comme la base
                        d'un bonheur, auquel il ne manquoit plus que d'être durable, font
                        aujourd'hui le sujet de mes plaintes: l'habitude de les posséder a jetté
                        dans mon ame une langueur insipide, qui s'étend sur tous les objets qui me
                        flattoient le plus dans les premiers momens de mon opulence: l'uniformité de
                        jouir m'a ôté les douceurs de la jouissance: toute habitude altére
                        nécessairement le sentiment; &amp; sans sentiment y a-t-il de vrais
                        plaisirs? La fortune a versé sur moi ses faveurs à pleines mains: je n'ai
                        rien à désirer, &amp; cependant je soupire continuellement: je ne me refuse
                        rien de tout ce qui peut procurer l'aisance &amp; contenter mes fantaisies,
                        &amp; cependant je sens qu'il me manque quelque chose: toujours occupé du
                        projet de fixer ma félicité, je cherche en quoi consiste ce <hi rend="italic"> quelque chose, </hi> sans pouvoir le découvrir: malgré
                        mes efforts redoublés, &amp; une notion intime, je n'en puis pénétrer la
                        nature; comment pourrai-je me le procurer? Il faut bien que les richesses ne
                        donnent pas ce contentement du cœur qui produit le bonheur, s'il ne l'est
                        pas lui-même: autrement combien ne verroiton pas de gens heureux sous ces
                        plafonds dorés, sous lesquels on ne rencontre ordinairement que de tristes
                        victimes de la cupidité? Les Richesses, semblables aux eaux d'un torrent qui
                        coulent avec rapidité sur une pente escarpée, passent dans notre cœur sans
                        le remplir: où trouve-t-on ordinairement plus de vuide qu'au milieu de
                        l'abondance? </p>
                    <p> Quelque impuissante que soit la Fortune pour désaltérer la soif de la
                        cupidité, il faut cependant avouer, qu'en nous mettant dans l'état de
                        pouvoir répandre ses faveurs, elle nous procureroit un plaisir bien délicat,
                        si la générosité ne se trouvoit pas trop souvent payée d'ingratitude: un
                        cœur accoutumé à faire des heureux, pourroit-il ne pas le devenir lui-même?
                        Non, sans doute; mais il y a si peu de personnes dignes de recevoir des
                        bienfaits, qu'il est étonnant d'en trouver encore qui se plaisent à les
                        offrir. La reconnoissance, qui ne devroit pas être une vertu parmi les
                        hommes, est devenue si rare de nos jours, qu'on doit peut-être compter plus
                        sur ses propres ennemis, que sur ceux que l'on a obligés. Il est assez
                        ordinaire de voir ceux qui ont le plus de droit de se plaindre de nous, se
                        piquer de sentimens à notre égard, tandis que les engagemens contractés par
                        des services rendus, ne font souvent qu'animer contre nous ceux qui nous
                        sont le plus redevables. Le bras qui nous a secourus révolte notre vanité:
                        nous le regardons comme l'étendard de notre honte: les Bienfaits ont beau
                        intéresser pour lui notre cœur, la Justice a beau prendre sa défense,
                        l'Honneur lui-même a beau lui prêter son secours, l'Amour-propre sçut-il
                        jamais avouer des services reçus? sçut-il jamais reconnoître les droits de
                        la Justice? sçut-il jamais respecter les sentimens de l'Honneur? Combien de
                        gens ne nous oublient, ou ne se plaignent même de nous, que parce qu'ils
                        nous doivent beaucoup? </p>
                    <p> La reconnoissance de Mademoiselle d'Auraigniac me flattoit trop, pour
                        prescrire des bornes aussi étroites à mes libéralités: non content de
                        soulager les Infortunés qui avoient recours à moi, je courois après ceux que
                        la honte enfonçoit de plus en plus dans la misere; mais quelle fut ma
                        surprise? Après avoir répandu pendant long-temps l'abondance de toute part,
                        je ne vis autour de moi que des champs stériles. Environné d'une nouvelle
                        troupe de malheureux, je n'appercevois dans leur foule aucuns de ceux pour
                        qui j'avois fait luire des jours sereins: ils s'étoient tous rétirés; &amp;
                        sans doute qu'en s'éloignant d'un lieu qui leur auroit rappellé leur
                        indigence, ils auroient souhaité pouvoir étouffer jusqu'au souvenir des
                        services que je leur avois rendus. Un pareil oubli me touchoit peu: les
                        sentimens d'ingratitude de ces ames basses peuvent-ils troubler les cœurs
                        généreux? N'est-ce pas dans le bienfait même qu'ils en cherchent la délicate
                        récompense? Celui-là doit cesser d'être libéral, qui exige ou qui attend de
                        la reconnoissance. Quel mérite à espérer dans un service rendu, lorsqu'on
                        est sûr d'en être payé? </p>
                    <p> Flatté intérieurement de pouvoir faire des heureux, je me serois consolé
                        facilement de me voir abandonné par cette vile troupe d'ingrats, si
                        plusieurs d'entr'eux n'avoient pris occasion de mes bienfaits mêmes, pour
                        effacer, en me perdant, les moindres traces par lesqu-elles ils étoient
                        parvenus jusqu'à moi. Ceux de qui j'ai moins à me plaindre, sont ceux qui,
                        élevés aujourd'hui sur les premiers degrés de la Fortune, me méconnoissent
                        ou me traitent avec hauteur: les autres se sont servis de mon crédit, pour
                        usurper mes places, &amp; partager mes richesses: les derniers enfin n'ont
                        profité de ma confiance que pour noircir mes actions &amp; flétrir ma
                        réputation par d'indignes calomnies. Non, Monsieur, rien n'avilit tant à mes
                        yeux le cœur de l'homme, que la bassesse de ses démarches, la vanité de ses
                        sentimens &amp; l'injustice de ses procédés: on ne doit compter sur les
                        hommes qu'après qu'ils ont passé par l'épreuve des bienfaits. </p>
                    <p> Comment voudriez-vous, Monsieur, que ma Philosophie pût tenir contre de
                        semblables traits? Ils ont quelque chose de si affreux, qu'ils me mettent
                        souvent en garde contre tout ce qui porte la figure humaine. Je ne vois plus
                        dans ces prétendus amis, dont un homme riche se trouve pour ainsi dire
                        enveloppé, que de fades adulateurs, que l'intérêt dirige, &amp; qui ne
                        ménagent ses passions que pour mieux le tromper: je ne vois plus dans la
                        plûpart de ces Gens de Lettres que d'indignes parasites, attirés par une
                        table délicate, où ils viennent souvent faite redouter, même au maître de la
                        maison, l'impertinence de leur persifflage, &amp; l'injustice de leur
                        censure. </p>
                    <p> Que les Riches qui pesent dans une balance juste les avantages &amp; les
                        désavantages d'une grosse fortune, sont à plaindre! Continuellement exposés
                        à s'abandonner à tous les caprices de leurs passions, dans combien d'excès
                        ne peuvent-ils pas donner? Qu'il est dangereux de pouvoir tout ce que la
                        cupidité peut vouloir! En supposant même, (ce qui est très-rare) qu'ils
                        cherchent de bonne foi à faire des heureux, qu'il est triste pour eux de
                        n'avoir qu'à craindre les horreurs de la trahison pour récompense de leurs
                        bienfaits! Qu'il est cruel de rencontrer à la tête de ses ennemis, ceux
                        qu'on à obligés! </p>
                    <p> Victimes de la flatterie, ce n'est que par le moyen d'un verre fallace que
                        les Riches entrevoient les objets: la vérité pourroit-elle percer la foule
                        qui les obsede? La confiance &amp; la sincérité, qui font en même temps les
                        délices de la vie &amp; la base de l'amitié, leur sont inconnues: comment
                        auroient-ils des amis? Il faudroit, pour acquérir &amp; conserver ce trésor,
                        qu'une égalité, au moins de sentimens, éloignât toute espérance &amp; toute
                        prétention d'un commerce que le cœur seul doit former, &amp; qu'un parfait
                        désintéressement peut seul soutenir; mais qui fréquente les Riches sans
                        avoir des vues? </p>
                    <p> En vérité je rougis, Monsieur, de m'être attaché si long-temps à quelque
                        chose d'aussi dangereux &amp; d'aussi méprisable que le sont les faveurs de
                        la Fortune. Que j'examine leur origine; rarement elles sont la récompense du
                        mérite. Le hazard, la protection, que dis-je? les bassesses mêmes ne
                        sont-elles pas les sources ordinaires, par où coulent ces eaux pernicieuses,
                        après lesqu-elles on voit courir tant de monde, &amp; qui ne désalterent pas
                        ceux qui en boivent avec le plus d'avidité: capables d'enivrer pour quelque
                        temps, elles ressemblent à ces liqueurs fortes, dont l'excès excite toujours
                        une soif brûlante &amp; insupportable. Quand je me rappelle, combien parmi
                        le nombre de Riches que je connois il y en a peu qui soient dignes des
                        regards de la Fortune, je ne conçois pas comment on désire partager avec eux
                        le mépris des honnêtes gens, &amp; souvent l'exécration d'un Public,
                        toujours éclairé sur les injustices dont on l'accable. Que je considere les
                        effets des richesses; &amp; j'apperçois au premier coup d'œil qu'elles
                        enflent l'esprit, qu'elles corrompent les mœurs, &amp; qu'elles endurcissent
                        le cœur: peu propres à remplir les projets de l'Avare, elles ne font
                        qu'irriter ses désirs: après cela le Riche est-il heureux? Est-il possible
                        de l'être, lorsqu'on voit au-delà de soi un degré de bonheur auquel on
                        aspire en vain? En supposant même, (ce qui est presque impossible) qu'un
                        Riche soit assez sage pour arrêter lui-même la main de la Fortune, qui le
                        rendra heureux? Sera-ce la possession de ses trésors? Ils cessent d'avoir
                        des charmes aussi-tôt qu'on commence à en jouir. Sera-ce le bon usage qu'il
                        en fera? Mais quel retour peut-il espérer de la part des hommes, à qui
                        l'Amour-propre rend odieux tout bienfaiteur? Gouverné par sa cupidité, les
                        conservera-t-il avec soin? Mais y a-t-il du plaisir à dormir sur des
                        monceaux d'or &amp; d'argent? De quelque côté qu'on regarde les Richesses,
                        soit qu'on en soit le triste gardien, ou l'économe généreux, elles font
                        souvent notre tourment, sans jamais procurer une véritable félicité. </p>
                    <p> En proie à ces réflexions accablantes, je vais quelquefois déposer, dans le
                        sein de Mademoiselle d'Auraigniac, l'amertume dont elles remplissent mon
                        ame: revenue de ses égaremens, elle fait toute ma consolation: elle seule
                        est capable d'adoucir mes peines, en les partageant: quelle candeur dans sa
                        vertu? quelle décence dans son maintien? quelle douceur dans sa
                        conversation? quelle solidité dans ses conseils? Je goûte auprès d'elle un
                        sentiment beaucoup plus flatteur que celui de l'Amitié, &amp; bien moins
                        turbulent que celui de l'Amour. Comment ne respecterois-je pas sa vertu, moi
                        qui la regarde en quelque sorte comme mon ouvrage? Quelle noblesse dans les
                        expressions de sa reconnoissance? Seroit-il possible à la Délicatesse même
                        de n'y pas être sensible? </p>
                    <p> Au reste quelque soulagement que je reçoive dans la compagnie de cette
                        aimable &amp; vertueuse Personne, je ne reviens cependant jamais de chez
                        elle absolument guéri de la langueur qui m'absorbe. Que dis-je? j'éprouve
                        toujours, lors même que je suis avec elle, une certaine fadeur qui m'étoit
                        inconnue, avant que la Fortune tournât sur moi des regards capables, dans
                        l'esprit du Vulgaire, de faire des jaloux. Que ce sentiment, tout
                        indéfinissable qu'il me paroît, est insupportable! Quand cesserai-je,
                        Monsieur, de nager dans ce vuide affreux? Est-il un port pour en sortir?
                        Malheureux que je suis! quand pourrai-je l'appercevoir &amp; y aborder? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> XI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le Monde brillant, regardé comme la source </hi>
                        <hi rend="italic"> du Bonheur. </hi> Que je suis prompt à m'abuser,
                        Monsieur! Trop disposé à la misanthropie, le moindre nuage me plonge dans
                        l'accablement: saisissant trop vivement les différens jours sous lesquels on
                        peut considérer les objets qui sont capables de remuer notre ame, &amp; de
                        produire en elle de violentes sensations, à la joie la plus pure en
                        apparence, succede bien-tôt une tristesse désesperante: alors victime de mes
                        réflexions, je ne trouve plus qu'un supplice insoutenable, dans ce qui
                        faisoit peu auparavant ma félicité. Quel contraste dans le cœur humain! </p>
                    <p> Y pensois-je l'année passée, lorsque je vous marquois que j'étois le plus à
                        plaindre des hommes? Mon malheur n'étoit que l'effet de mon ignorance: parce
                        que je n'avois été payé que d'ingratitude, de la part de quelques-uns de
                        ceux à qui j'avois fait du bien; parce que la plûpart de ceux que
                        j'admettois dans ma familiarité m'avoient tourné en ridicule, me voilà à mes
                        propres yeux le plus infortuné des mortels! J'éclate, &amp; je ne vois pas
                        que c'est me plaindre dans le moral d'un effet aussi naturel que la
                        succession de la nuit au jour l'est dans le physique! Helas! je connoissois
                        assez peu le Monde, pour ne pas comprendre que les Cercles, même les plus
                        brillans, ne peuvent subsister sans mille tracasseries qui animent, qui
                        réveillent, &amp; qui font l'agrément de la vie. </p>
                    <p> Ce sont du moins, Monsieur, les maximes qu'un de mes Amis m'a données avant
                        que de m'introduire dans ces Compagnies renommées, dont il est l'oracle.
                        Touché de l'état dans lequel je languissois, il s'est offert à me donner la
                        connoissance d'un Monde nouveau, où, selon ses observations, on n'est
                        embarrassé que du choix des plaisirs. </p>
                    <p> Avant que de m'y présenter, il m'a fait sentir qu'il falloit m'annoncer
                        comme un homme qui sçavoit allier la délicatesse à l'opulence: que
                        conséquemment à ce principe, il étoit essentiel d'aller tous les jours au
                        Spectacle, &amp; de n'y paroître qu'avec des habits du dernier goût: de
                        plus, il m'a fait remarquer que je devois sur-tout ne pas manquer
                        d'augmenter souvent, dans une voiture élégante, la foule des Boulevarts. Ah!
                        parbleu! j'ai dessiné, ajouta Gavri, (c'est le nom de mon Agréable,) il y a
                        quelque temps, la plus délicieuse Désobligeante qu'on puisse imaginer. Ce
                        sont les cartouches les plus galans, &amp; les guirlandes les plus
                        voluptueuses! Tout en est du dernier neuf: je la destinois pour Mélanide;
                        mais je t'en fais le sacrifice: demain nous passerons chez mon Sellier,
                        apprête-toi à admirer. Tu seras, sur ma foi, le plus brillant de la Saison. </p>
                    <p> Docile aux leçons de Gavri, je me mis promptement en état de paroître dans
                        le Monde: j'avois remonté tout à neuf une garde-robe de la derniere richesse
                        &amp; de la derniere mode: je paroissois tous les jours à quelque Spectacle:
                        souvent même, après avoir sifflé aux François, j'allois éclater de rire aux
                        Italiens, pour finir par bâiller à l'Opéra, jusqu'à ce que le Soleil moins
                        brûlant, permît aux honnêtes Gens de se rassembler sur le Boulevart. Trois
                        Spectacles dans un jour, sans manquer la Promenade! Jamais prosélite
                        avoit-il marqué autant de ferveur? Aussi Gavri, touché de mon zèle, se
                        hâtoit d'abréger le cérémonial de mon Noviciat: il me montroit à toutes les
                        jolies femmes: il piquoit sur-tout leur curiosité, en m'annonçant comme un
                        homme riche, qui cherchoit à plaire: il leur disoit, que c'étoit dommage que
                        j'eusse donné dans un travers d'attachement, dont il travailloit
                        sérieusement à me faire revenir. Animées toutes du désir de me connoître,
                        elles le pressoient de me présenter chez elles. De mon côté, je le
                        persécutois pour obtenir cette grace. Fort bien, Barville, me répondit-il un
                        jour, en faisant une pirouette; nous ferons quelque chose de toi. Cette
                        avidité m'enchante; mais ne nous pressons pas: il faut te faire désirer: ce
                        n'est que pour te mieux servir, que je te fais attendre. </p>
                    <p> Je commençois à m'impatienter, lorsque Gavri entra chez moi avec une
                        pétulance insoutenable pour tout autre que pour un disciple. Tes preuves
                        sont faites, cher Barville, me dit-il, en m'étouffant, par ses embrassades
                        réitérées: prépare-toi à venir ce soir avec moi chez Madame de Pavigny: de
                        la gaieté, sur-tout: point de fadeur: annonce-toi d'une maniere à prévenir
                        en ta faveur: beaucoup de méchanceté: on te plaisantera; rend la pareille:
                        tu ne peux plaire que par ce moyen: adieu ... à cinq heures je suis à toi. A
                        peine avois-je le temps d'entendre ses préceptes: il étoit déjà bien loin,
                        lorsque je voulus le remercier. </p>
                    <p> En entrant chez Madame de Pavigny; voilà, lui-dit-il, Madame, ce Caton que
                        je vous ai promis: victime de sa constance, il périssoit d'ennui sans moi:
                        je lui ai fait reconnoître le ridicule de sa vie passée. Je crois, que son
                        éducation me fera honneur: s'il me doit au reste la vie, c'est de votre
                        aimable société qu'il en attend tous les agrémens. </p>
                    <p> Pour être reçu avec beaucoup d'empressement, il suffisoit d'être présenté
                        par Gavri. J'avois d'ailleurs, outre le mérite de la nouveauté, celui d'un
                        homme singulier. Gavri avoit fait confidence à Madame de Pavigny de ma
                        passion pour Mademoiselle de Rougeon, &amp; peu s'en falloit qu'un homme à
                        sentiment ne fût regardé chez elle comme un être de raison. Souvent même,
                        dans les Dissertations sçavantes de ce Cercle, on lui auroit disputé la
                        possibilité, sans les portraits que quelques Romanciers du siécle passé nous
                        en ont laissés: on ne pouvoit se persuader que Madame de la Fayette eût si
                        bien peint des Amans constans &amp; vertueux, si elle n'eût pas remarqué
                        dans le Monde ou dans son cœur quelqu'échantillon de <hi rend="italic">
                            Madame de Cleves. </hi> Avant que de connoître les Antipodes, qui se
                        seroit imaginé de leur donner un caractére, des mœurs, des passions &amp;
                        des sentimens? </p>
                    <p> La curiosité fixa d'abord sur moi les yeux de tout le monde: jamais on
                        n'avoit été aussi surpris à la vue du Rhinocéros: chacun s'empressoit à me
                        faire quelques questions sur les avantages &amp; les désavantages de la
                        constance: on présentoit requête à la Maîtresse de la maison pour
                        m'interroger; &amp; autorisé de son attache, on retenoit son tour. Un
                        Voyageur, qui revient des pays étrangers, fut-il jamais plus fête, &amp; se
                        trouva-t-il jamais dans un pareil embarras? </p>
                    <p> Que de jolies choses, Monsieur, ne me demanda-t-on pas sur les sentimens du
                        cœur? Est-ce une science, Monsieur, me dit une jeune Dame, que l'Amour de
                        sentiment? Vous verrez, reprit aussi-tôt un brillant Talon rouge, que Madame
                        seroit assez folle pour en étudier les principes, s'il y avoit des Maîtres
                        pour les enseigner ... Pourquoi non? répondit la Dame: la Marquise de Ch***
                        se casse bien la tête tous les jours pendant deux heures, pour apprendre la
                        Géométrie: la méthode d'aimer de Monsieur seroit-elle plus difficile? Je
                        répondis assez modestement, que je ne connoissois point de Maître dans cet
                        Art. Gavri nous a pourtant assurés, me dit Madame de Pavigny, que vous avez
                        été un vrai Céladon: le seriez-vous devenu tout seul? ... Oui, Madame: je
                        n'ai eu besoin que de suivre la pente de mon cœur ... Lui seul .... Fi donc,
                        reprit une autre Dame un peu plus âgée; au récit de Monsieur, vous allez
                        voir que c'est une maladie de l'ame: avez-vous remarqué cet air langoureux,
                        &amp; ce ton affectueux? Ah! n'en parlons plus: j'aurois peur qu'elle ne me
                        gagnât .... Gavri, changeons de propos, ou je ne vous réponds pas de la
                        conversion de votre disciple. Un éclat de rire termina heureusement cet
                        examen. </p>
                    <p> La conversation étant devenue plus générale, on repassa en vue les ridicules
                        de ceux qui étoient présens: on médit des personnes absentes: on critiqua la
                        Piéce nouvelle. <hi rend="italic"> La Coquette corrigée! </hi> dit un jeune
                        Brillant. Sans l'avoir vue, je parie que le dénouement en est pitoyable:
                        encore du sentiment: ma foi, je crois, que cette doctrine va faire secte:
                        Mesdames, ceci devient beaucoup plus sérieux qu'on ne pense: je ne sçaurois
                        trop féliciter le Protégé de Gavri, d'avoir secoué un joug aussi pesant. </p>
                    <p> Les plaisanteries s'adressoient souvent à moi: j'étois encore trop peu
                        initié dans cette Société pour en connoître le ton, &amp; pour saisir dans
                        mes réponses l' <hi rend="italic"> à propos: </hi> aussi me serois-je
                        quelquefois déconcerté, si Gavri ne m'eût soutenu: avec un tel secours ma
                        partie n'étoit pas la plus foible: les Rieurs se trouvoient souvent de mon
                        côté. </p>
                    <p> Mes ridicules une fois épuisés, la méchanceté chercha d'autres victimes.
                        Enchanté de ne plus faire, pour ainsi dire, seul les frais de la Société,
                        j'approuvois d'abord tout ce qu'on disoit &amp; de la mine &amp; du geste:
                        un ris malin, lorsqu'il échappoit quelques bonnes, c'est-à-dire quelques
                        violentes Epigrammes, me faisoit déjà regarder comme un Prosélite sur lequel
                        il y avoit beaucoup à compter. Bien-tôt après, enhardi par l'exemple, &amp;
                        guidé par mon Maître, je donnai quelqu'essor à ma vivacité: j'interprétai
                        malicieusement les intentions: je louai ironiquement quelques défauts
                        visibles: je répétai méchamment quelques faux raisonnemens, &amp; je jouis,
                        dès le premier jour, du plaisir de me voir applaudir. </p>
                    <p> J'avois encore assez de modestie pour m'imaginer, que ces louanges étoient
                        moins le prix de mes réflexions, qu'un motif pour exciter l'émulation d'un
                        Récipiendaire; mais Gavri m'assura le lendemain, que j'avois réellement
                        enchanté tout le monde. Foi d'homme d'honneur, ajouta-t-il, continue,
                        Barville, &amp; tu feras dans peu bien des jaloux: il n'y avoit pas hier une
                        femme chez Madame de Pavigny, qui ne se fît honneur de t'avoir. Comme je lui
                        répondois, que bornant toutes mes prétentions à mériter leurs suffrages, je
                        cherchois peu à les rendre sensibles. Tant mieux, morbleu! tant mieux,
                        continua-t-il: voilà de bons principes: avec de pareilles dispositions, je
                        te réponds d'une des plus éclatantes réputations de Paris: voilà le vrai
                        moyen de parvenir aujourd'hui dans le Monde: il ne te faudra qu'un coup
                        d'œil pour subjuguer toutes les femmes, sans perdre ta liberté. Quel plaisir
                        de jouir de leur défaite, sans craindre pour son cœur! Recherché par les
                        plus aimables, tu pourras jouer à ton aise le tendre, le petit cruel, &amp;
                        passer dans le même instant du passionné à l'inconstant. Je te jure, mon
                        cher, que les plus Brillantes se feront gloire de pouvoir afficher qu'elles
                        t'auront eu au moins la quinzaine: embrasse-moi donc, Barville; à ce soir. </p>
                    <p> Enflé de mes premiers succès, je l'attendois avec la derniere impatience,
                        lorsqu'il entra en chantant: Je m'imagine, que tu jures après ma lenteur: tu
                        as raison, me dit-il; mais je viens de passer quelques jolis quarts d'heure
                        avec la Présidente de Marage: comme je la quitte ce soir pour prendre la
                        Comtesse de Rouville, j'ai voulu du moins me payer des peines que cette
                        petite Grimaciere m'a données pendant les huit jours que j'ai été après sa
                        conquête. Ne t'attache point aux femmes de Robe: elles ne valent rien pour
                        les commençans. Il faut trop d'expérience pour pénétrer leur manége: ce
                        n'est pas qu'elles ne pensent comme les autres femmes: je les soupçonne même
                        d'être souvent moins scrupuleuses que celles qui paroissent plus enjouées;
                        mais elles sont enveloppées de tant de cérémonial, qu'il ne faudroit que la
                        moindre petite femme de Conseiller pour te rebuter. Tu ne perdras rien pour
                        avoir attendu: je t'ai promis aujourd'hui dans deux maisons excellentes:
                        de-là nous allons souper à Clignancour avec l'élite des agréables de Paris:
                        est-ce là te servir? </p>
                    <p> Gavri me tint en effet parole: il me présenta dans l'une &amp; l'autre
                        Société comme un Philosophe à sentimens qui venoit faire abjuration de ses
                        erreurs. J'étois préparé aux plaisanteries que ce début devoit naturellement
                        exciter; aussi m'en tirai-je beaucoup mieux que la veille. </p>
                    <p> Le souper fut, comme il me l'avoit promis, des plus brillans: plusieurs
                        jolies femmes en faisoient l'ornement &amp; les délices: Gavri m'avoit
                        annoncé comme un homme riche &amp; libéral, qui, revenu des fadeurs de
                        l'Amour, ne cherchoit qu'à amuser sa Philosophie. Jugez, Monsieur, si je fus
                        fêté. Que d'artifices les femmes, qui composoient la Société,
                        n'employerent-elles pas pour me plaire! Il n'est point d'avantage, dont
                        chacune ne se prévalût, pour enlever à ses rivales une conquête que je
                        laissois toujours douteuse. La jeune parloit d'âge &amp; ne respiroit que la
                        folie &amp; l'enjouement. Celle qui étoit plus âgée, s'étendoit sur la
                        discrétion &amp; sur l'expérience, &amp; faisoit valoir le rafinement d'une
                        volupté économisée avec art. La blonde jouoit le sentiment; la brune agaçoit
                        par sa vivacité: le moindre sujet de préférence étoit ménagé avec toute
                        l'adresse imaginable. </p>
                    <p> Pour moi, attentif à ne me laisser surprendre par aucun de ces enchantemens,
                        je les piquois toutes également, parce que je les flattois toutes
                        alternativement. Si je faisois une confidence à l'une, je jettois sur sa
                        voisine un de ces regards, qui disent tant lorsque le cœur est d'accord avec
                        les yeux après avoir volé un baiser à celle-ci, je courois folâtrer avec la
                        scrupuleuse de celle-là. Lorsque je paroissois pour le moment donner la
                        préférence à quelqu'une d'entre elles, quelle inquiétude, quel dépit dans
                        les autres! Vingt fois j'ai vu la discorde prête à s'emparer de leurs
                        esprits échauffés, &amp; à métamorphoser ces Beautés en autant de Furies. </p>
                    <p> Cependant il falloit mettre fin à ce manége: les parties s'arrangerent,
                        &amp; l'on me donna Madame de Flaber: cette femme avoit été une de plus
                        jolies, &amp; en même temps une des plus galantes de Paris: sa réputation ne
                        m'étoit pas plus inconnue que son âge: il lui restoit encore d'assez beaux
                        traits, de la vivacité &amp; sur-tout beaucoup de penchant pour le plaisir.
                        Les hommes me féliciterent sur ma bonne fortune. Que tu es heureux, me dit
                        Gavri! sçais-tu, que tu es dans les meilleures mains du monde? Madame de
                        Flaber est un trésor pour un commençant: c'est une femme comme il te faut,
                        pour le reste de la semaine: dépêche-toi de profiter de ses leçons. </p>
                    <p> Je ne répondis que par quelques ironies, que Madame de Flaber ne fit pas
                        semblant d'entendre. Je n'étois pas plus content que les jeunes femmes qui
                        me plaisantoient sur mon début: quoique je parusse en badiner moi-même le
                        premier, je n'en étois pas moins embarrassé. </p>
                    <p> Je connoissois assez Madame de Flaber, pour m'imaginer, qu'il me seroit
                        difficile de ne pas prendre avec elle quelques leçons, dont l'idée seule
                        révoltoit ma délicatesse. Je pensois même sérieusement aux moyens de me
                        tirer décemment de ce mauvais pas, c'est-à-dire sans donner atteinte à la
                        bonne réputation, dont je commençois à jouir, lorsqu'on annonça le Baron de
                        Landawe: c'étoit un jeune Seigneur Allemand, qui, depuis quelque temps,
                        faisoit la cour, suivant l'usage de sa Nation, à Madame de Flaber: amoureux
                        jusqu'à l'aveuglement de cette antique Divinité, il l'ennuyoit par une
                        constance assommante, qu'elle détestoit autant qu'elle étoit peu faite pour
                        l'inspirer: elle en étoit excédée: souvent elle lui avoit marqué, combien
                        ses poursuites obstinées lui devenoient à charge: la fureur de cet Amant
                        n'en faisoit qu'augmenter: ses visites n'en devenoient que plus fréquentes.
                        Un Allemand sçait-il prévoir le dégoût qu'il peut inspirer à une femme à
                        prétentions? </p>
                    <p> Le Baron se présenta avec toute la galanterie Allemandé: après une révérence
                        lourdement parodiée d'après Marcel, il courut embrasser Madame de Flaber, en
                        lui disant, qu'il lui en vouloit beaucoup de lui avoir caché la jolie partie
                        dans laqu-elle il la surprenoit: il la pria ensuite de vouloir bien faire
                        excuser sa démarche à l'aimable compagnie. Jamais femme ne parut plus
                        déconcertée: elle rougit: c'étoit peut-être pour la premiére fois depuis
                        qu'elle étoit sortie de son enfance: elle traita le Baron on ne peut pas
                        plus mal: il n'en étoit que plus fortement attaché à ses côtés. </p>
                    <p> Elle se sauva cependant &amp; m'entraîna dans un arriere-cabinet: là, après
                        m'avoir découvert, combien elle étoit surprise de la conduite extraordinaire
                        de cet Etranger, elle me répéta plusieurs fois qu'elle le détestoit, &amp;
                        que les vœux que je lui offrois la flattoient trop, pour ne pas congédier le
                        plus honnêtement qu'elle pourroit cet importun. J'avois plus d'une raison
                        pour la prier de ne pas se brouiller ouvertement avec le Baron; mais sans
                        tenir compte de mes remontrances, elle rentra dans le sallon pour lui
                        intimer ses volontés. </p>
                    <p> Par bonheur que dans ce moment ce tendre soupirant l'accabla de reproches,
                        sur le peu de retour, dont elle payoit sa flamme, &amp; que, se tournant de
                        mon côté; c'est donc vous, Monsieur, me dit-il d'un ton furieux, qui vous
                        mêlez de faire la cour à Madame? Ignorez-vous, que c'est moi qui lui offre
                        depuis long-temps les vœux les plus ardens? </p>
                    <p> Je ne sçavois que penser de l'incartade. Gavri voyant mon embarras, me tira
                        bien-tôt d'affaire. Ne voyez-vous pas, Monsieur le Baron, reprit-il, que
                        c'est une plaisanterie de la part de ces Dames? Ce Cavalier qu'elles
                        viennent de vous donner méchamment pour rival, est un de mes plus intimes
                        Amis; &amp; je vous jure qu'il est trop honnête homme, pour aller en amour
                        sur les brisées de personne: soyez tranquille, &amp; jouissez avec Madame de
                        Flaber du privilége exclusif que vous sçavez si bien faire valoir. </p>
                    <p> Le Baron appaisé vint m'embrasser avec empressement: en me demandant excuse,
                        il m'assura, qu'il s'étoit bien apperçu, à ma surprise, que je n'étois pas
                        un concurrent décidé. Il avoit beaucoup mieux deviné qu'il ne pensoit: il
                        finit par m'accorder son amitié, dont il me renouvella plus d'une fois les
                        assurances pendant le souper, en avalant à ma santé maintes rasades. </p>
                    <p> Le hazard pouvoit-il m'être plus favorable? Je me voyois, avec un singulier
                        plaisir, délivré de Madame de Flaber. L'éclat du Baron l'avoit empêchée
                        d'exécuter son projet: c'eût été confirmer les soupçons de son Amant &amp;
                        augmenter sa passion, que de le congédier dans ce moment. Plus elle
                        enrageoit, plus je devenois sémillant auprès des jeunes personnes, qui
                        composoient le reste du cercle: je leur rendois mille plaisanteries pour les
                        punir du tour qu'elles m'avoient joué, en me donnant au Baron pour son
                        Rival: elles se défendoient avec tant de gaieté &amp; d'agaceries, qu'il
                        n'étoit pas difficile d'appercevoir, qu'elles auroient souhaité ou d'être
                        plus coupables, ou de me voir plus vindicatif. Tout le monde étant arrangé,
                        je restois seul, &amp; par conséquent je brochois un peu sur le tout. Que ce
                        rôle est agréable! Qu'il est charmant de voltiger de belle en belle! C'est
                        goûter la crême des plaisirs. </p>
                    <p> Gavri, de plus en plus satisfait de mes progrès, m'en félicitoit sans cesse.
                        Il te manque cependant encore, me dit-il un jour, une petite Maison.
                        Prends-en une promptement, &amp; je veux que tu ne le cedes à personne dans
                        Paris. J'en ai une en vue, au-dessus de la Barrière blanche: ce sont les
                        plus jolis bosquets: ah! . . . Je te la ferai avoir, si tu veux, avant huit
                        jours. </p>
                    <p> Vous ne sçavez peut-être pas au juste, Monsieur, ce que c'est qu'une petite
                        Maison: il faut en avoir eu, pour pouvoir en donner une idée convenable. Une
                        petite Maison est un endroit retiré du tumulte de la Capitale &amp;
                        uniquement consacré aux plaisirs: c'est-là où se font les parties fines, les
                        soupers délicats: c'est le temple des ris, des graces &amp; des jeux: c'est
                        le centre de la liberté &amp; de la volupté: les scrupules en sont bannis:
                        l'égalité en fait un des principaux agrémens: la femme de condition s'y rend
                        sans faste, la femme de Robe y oublie tout cérémonial guindé: on n'y
                        reconnoît d'autre supériorité que celle de la beauté, d'autre prééminence
                        que celle de l'enjouement, d'autre science que celle de plaire, &amp;
                        d'autres affaires que celles des plaisirs. Rassemblée dans les mêmes vues,
                        unie par les mêmes goûts, une Société aimable s'y livre, dans la plus grande
                        sécurité, à tout ce qui peut flatter ses désirs. </p>
                    <p> Celle que Gavri m'a fait avoir, est sans contredit une des plus délicieuses
                        de celles que je connoisse: située sur un côteau, on y jouit de la vue la
                        plus riante: Paris ne paroît avoir été construit que pour la décoration de
                        ce séjour enchanteur. Les jardins répondent à l'élégance de la maison. </p>
                    <p> C'est dans cette aimable solitude que l'esprit de retraite attire, deux ou
                        trois fois chaque semaine, les femmes les plus brillantes, les plus
                        agréables &amp; les plus décidées: le jaloux sombre &amp; mélancolique en
                        est exclus pour toujours: de-là vous pouvez conclurre qu'on n'y connoît
                        point de maris: c'est le pays des métamorphoses. Les nuits y ressemblent aux
                        plus beaux jours: chaque moment y est consacré à la joie: la monotonie, qui,
                        jusques dans les plaisirs, produit nécessairement la langueur, mere du
                        dégoût, est prévenue par une variété continuelle: à la faveur de ce charme,
                        la volupté semble renaître sans cesse sous des formes différentes. Un souper
                        fin &amp; délicat ranime une conversation, que le fel de la bonne
                        plaisanterie assaisonne, &amp; qu'un léger badinage soutient. L'ami,
                        toujours placé auprès de son amie, jouit en liberté de tous les priviléges
                        qu'il accorde lui-même au reste de la compagnie. A la table succede la
                        promenade: un jardin délicieux offre à chaque société particuliére des
                        bosquets enchanteurs, où les ombres d'une belle nuit inspirent les plaisirs
                        toujours amis du mystére. Le jeu rassemble enfin tout le monde. La gaieté en
                        est une des loix fondamentales, la moindre plainte, même dans la plus grosse
                        perte, est un crime impardonnable: la belle humeur est la pierre de touche
                        de la société: quiconque ne répond pas à cette épreuve, en est banni sans
                        appel. </p>
                    <p> Gavri, enchanté de mon début, me donna enfin, il y a quelque temps, un
                        brevet d'homme agréable: depuis ce moment j'ai pris mon essor, &amp; je
                        marche presque de pair avec lui: je ne sçais même, s'il ne se repentira pas
                        avant qu'il soit peu, de m'avoir si promptement initié dans les secrets de
                        la secte: du moins paroît-il quelquefois appréhender d'être bien-tôt obligé
                        de me céder le pas dans une carriere, dans laqu-elle il n'avoit à peine
                        connu que des égaux. </p>
                    <p> Il faut l'avouer, Monsieur; si je commence à sentir véritablement ma
                        félicité, c'est depuis que je connois ce nouveau genre de vie. L'Amour,
                        l'Ambition, les Richesses, tout ce qui m'avoit le plus attaché jusqu'alors,
                        n'étoit qu'une ombre trompeuse, qui cachoit pour un temps les plus cruels
                        retours. Je végétois à peine à côté d'Hortence, &amp; dans les bras de
                        Mademoiselle d'Auraigniac: en vain je cherchois à fixer mes désirs dans les
                        temples de la fortune &amp; de la faveur; ce n'est qu'au milieu d'un Monde
                        brillant qu'on connoît le prix de la vie. Environné de tous les amusemens
                        imaginables, ne respirer que cette aimable folie qui conduit à la volupté,
                        &amp; ne compter ses momens que par ses plaisirs, n'est-ce pas, Monsieur,
                        être heureux, &amp; très-heureux? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> XII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le Monde brillant, incapable de nous </hi>
                        <hi rend="italic"> rendre Heureux. </hi> Vous me croyez, sans doute, le plus
                        content des Mortels? Vous vous trompez, Monsieur: depuis que le tourbillon,
                        dans lequel je m'étois laissé entraîner, a cessé, je ne suis rien moins
                        qu'heureux: au nouveau dégoût qui m'accable, se sont jointes de funestes
                        réflexions: peut-être aussi sont-ce ces réflexions qui ont causé ce dégoût
                        insupportable: il y a, dans la plûpart des choses qui nous affectent, des
                        rapports si intimes &amp; si imperceptibles de l'effet à la cause, qu'il me
                        paroît difficile de découvrir le principe du triste état dans lequel je me
                        trouve: abandonnant cette spéculation à la subtilité métaphysique, je m'en
                        tiens au sentiment: hélas! il ne suffit déjà que trop pour me tourmenter. </p>
                    <p> L'horreur de ma situation présente croît à raison de la multiplicité des
                        objets, sur lesquels j'avois imaginé établir cette félicité après laqu-elle
                        je soupire, &amp; je cours en vain depuis si long-temps: semblable au
                        Négociant éclairé &amp; prudent, j'avois rassemblé, pour ainsi dire, tous
                        les plaisirs pour placer sur chacun d'eux une partie de mon bonheur; mais
                        aucun n'a répondu à l'idée flatteuse que je m'étois formée d'un arrangement
                        qui paroissoit aussi sagement concerté: je n'ai trouvé par-tout que
                        clinquant, &amp; que frivolité; que superficie, &amp; point de fonds;
                        qu'apparence, &amp; point de réalité; que promesse, &amp; nul effet. </p>
                    <p> Que je suis malheureux, Monsieur! Qui pourra présentement m'enlever à la
                        mélancolie qui enchaîne toutes les facultés de mon ame? Qui pourra abréger
                        des jours filés par l'ennui &amp; prolongés dans l'amertume? J'ai goûté de
                        tout ce qu'on nomme plaisir, &amp; dans aucun de ces objets chimériques, je
                        n'ai rien trouvé de capable d'occuper un homme qui pense, &amp; qui
                        réfléchit: ils peuvent amuser un jeune homme, enivrer une jeune femme,
                        séduire un esprit foible, &amp; corrompre un cœur vicieux; mais
                        rempliront-ils jamais une ame bien organisée, qui cherche des plaisirs sans
                        retour, &amp; une volupté sans trouble? Ils peuvent piquer notre curiosité,
                        lorsque nous ne les possédons pas: les couleurs riantes sous lesqu-elles
                        notre imagination nous les présente, ne sont mêlées alors d'aucunes teintes
                        sombres &amp; désagréables. L'espérance nous soutient dans leur recherche:
                        les difficultés en augmentent les charmes. Pourquoi ne nous en tenons-nous
                        pas là? Qui veut ménager ses plaisirs, doit s'en tenir à l'espérance: il n'y
                        a au-delà que peines &amp; que tourmens. La jouissance use ce sentiment,
                        d'où naît infailliblement un dégoût affreux pour tout ce que nous regardions
                        comme le dernier dégré de la félicité. </p>
                    <p> Une triste expérience me confirme tous les jours la vérité de ces
                        accablantes maximes. Toujours empressé à satisfaire mes désirs, je n'ai
                        trouvé dans ce qui en faisoit l'objet, que langueur &amp; qu'amertume. C'est
                        sur-tout depuis que je suis devenu le jouet du plus perfide des hommes, que
                        j'éprouve toute la cruauté de ce sentiment. Vous seriez-vous jamais imaginé,
                        Monsieur, que ce même Gavri, dont je vous parlois autrefois avec tant
                        d'éloges, n'étoit qu'un traître, qui, après m'avoir entraîné dans toutes
                        sortes d'horreurs, s'est fait un jeu de me perdre dans l'esprit de tout le
                        monde. Profitant de ma sotte confiance, de combien de ridicules n'a-t-il pas
                        cherché à me couvrir? Hélas! je m'en consolerois volontiers, s'il n'eût pas
                        poussé la noirceur jusqu'à me faire perdre l'amitié d'une infinité
                        d'honnêtes-gens. Comment peut-il se faire que l'on ajoûte foi aussi
                        facilement aux détractions d'un tel personnage? Quel préjugé contre cœur
                        humain! </p>
                    <p> J'avois trop promptement profité des leçons de Gavri, pour conserver
                        long-temps une étroite liaison avec lui. On aime à produire les autres dans
                        le monde: c'est une marque de supériorité bien délicieuse pour la vanité;
                        mais malheur à ceux qui égalent ou qui surpassent leurs maîtres: c'est un de
                        ces crimes que l'Amour-propre ne sçut jamais pardonner. Je commençai à
                        déplaire à Gavri, dès qu'il s'apperçut que je pouvois l'éclipser dans les
                        Cercles dans lesquels il m'avoit introduit: il ne put sans fureur me voir
                        devenir à mon tour l'oracle de ces Maisons, dont il étoit depuis si
                        long-temps l'unique organe. Ne respirant plus alors que la vengeance, il
                        essaya de me supplanter par la conduite la plus basse &amp; la plus indigne
                        d'un galant homme. Est-il de la probité, est-il de l'honneur pour ces sortes
                        de monstres? </p>
                    <p> Cependant son amitié paroissoit redoubler pour moi: c'étoit sans doute pour
                        préparer plus sûrement les ressorts de la machine qu'il vouloit faire jouer
                        contre un Rival qui lui étoit devenu odieux, parce qu'il avoit osé lui
                        disputer le titre d'agréable. J'étois son confident &amp; son conseil: il ne
                        faisoit rien sans mon attache: je l'aurois fait changer en un instant du
                        blanc au noir. Les traîtres ont-ils d'autre volonté que celle de nuire? </p>
                    <p> Ce qu'il y a de plus indigne, c'est que ce fut chez moi qu'il me porta les
                        plus rudes coups. Je t'attends ce soir dans ta petite Maison, que je te prie
                        de me prêter pour vingt-quatre heures, me dit-il: j'y menerai bonne
                        compagnie: parbleu, nous nous réjouirons: vive la joie: je te laisse. A ce
                        soir. Apprêtetoi à t'amuser de la bonne manière. </p>
                    <p> Je m'y rendis après le spectacle: Gavri y étoit déjà établi: il présidoit au
                        milieu d'un Cercle composé de six femmes jolies, que je ne connoissois
                        point, &amp; de quatre hommes, qui ne m'étoient pas plus connus. Voilà, me
                        dit-il, cher Barville, la meilleure Compagnie de Paris: tu viens à merveille
                        pour completter la douzaine. </p>
                    <p> Après avoir salué les femmes en particulier, je me mêlai dans une
                        conversation, dont les équivoques les moins voilées faisoient le plus
                        délicat ornement. A ce sel plus piquant que celui de l'Attique, je compris
                        d'abord de quelle classe étoient ces Princesses: leurs ajustemens &amp; leur
                        maintien m'en avoient déjà appris assez. Ainsi me trouvant à mon aise, je
                        commençai à faire sentir ma supériorité: je tins le dé, &amp; tout le monde
                        d'applaudir aux Epigrammes que je lâchois. Vous ai-je trompées, Mesdames,
                        disoit Gavri? Ne vous ai-je pas promis l'Hôte le plus aimable? ... </p>
                    <p> Un souper recherché, en changeant la décoration, ouvre une nouvelle carrèrie
                        à la vivacité &amp; à la joie: le vin qui coule en abondance, dissipe
                        bien-tôt quelques voiles légers, dont la pudeur de nos Princesses s'étoient
                        parée, pour ne pas révolter au premier d'abord: jugez vous-même, Monsieur,
                        des propos agréables, dont on égaye ce festin, &amp; des suites, qu'ils
                        pouvoient avoir dans une société, dont la liberté la plus étendue faisoit la
                        base. </p>
                    <p> Un Pharaon succéde aux divertissemens de la table, &amp; sert de délassement
                        à ceux que la passion satisfaite laisse plus tranquilles: cependant une
                        fureur plus violente que la bacchique, régne à cette troisiéme scéne: deux
                        Champions piqués, se donnent des noms qu'ils paroissoient bien faits l'un
                        &amp; l'autre pour partager: ils se traitent de fripons: dans l'instant
                        celui qui avoit reçu le premier l'insulte, de se jetter sur son épée:
                        l'autre de se mettre en défense: ils se battent, &amp; dans le même moment
                        une escouade du Guet paroît à la porte du sallon: une figure noire étoit à
                        la tête: c'étoit le Commissaire. Malgré la gravité attachée à son état, il
                        ne put s'empêcher d'abord de rire du singulier spectacle qui s'offroit à sa
                        vue: dans la même salle, deux Amans, s'embarrassant peu du fracas des armes,
                        bravoient, dans le sein des plaisirs, les fureurs de Mars: de l'autre côté,
                        une table rassembloit six joueurs acharnés à défendre leur fortune: le
                        milieu de la scène étoit occupé par les combattans. L'aspect de ce spectre
                        noir ne me laissa pas le temps de goûter le grotesque de ce tableau:
                        interpellé comme maître du logis, je fus repris dans le plus long de tous
                        les procèsverbaux: trois chefs, disoit le Commissaire; oh! la bonne affaire! </p>
                    <p> Cependant après quelques difficultés de décence, je m'arrangeai avec ce
                        suppôt de la Police: il est vrai qu'il me fallut payer pour toutes les
                        sottises de la compagnie. Jamais il ne m'en coûta tant à faire les honneurs
                        de chez moi. </p>
                    <p> Quelque intéressé que chacun dût être à garder un silence que j'avois déjà
                        acheté à grands frais, dès le lendemain mon avanture transpira. Gavri, qui
                        en étoit l'auteur, se fit un plaisir de la divulguer: elle offroit un trop
                        vaste champ à sa méchanceté, pour ne pas en tirer partie: peu satisfait de
                        la réussite de sa perfidie, il en enfla de beaucoup le récit, en sorte que
                        ce portrait, qui, dans son exacte vérité, ne suffisoit déjà que trop pour me
                        couvrir de confusion, ne sortit de ses mains qu'après avoir reçu une forte
                        couche du plus ridicule vernis. </p>
                    <p> Je sçavois déjà que c'étoit ce monstre qui m'avoit joué ce tour, lorsque je
                        le vis entrer chez moi deux jours après ma triste catastrophe. Qui te
                        retient chez toi, Barville, me dit-il? Pourquoi perdre ainsi la plus belle
                        occasion de te faire valoir? Ton avanture fait par-tout un bruit de Diable:
                        chacun veut la sçavoir d'origine: elle a déjà passé par tant de bouches
                        différentes, qu'on distingue à peine le fond de la broderie. Va te montrer
                        afin de dissiper les ténébres qui enveloppent l'événement le plus brillant
                        pour un homme qui veut se rendre célebre: raconte-la toi-même: ornes-en le
                        récit de ces nuances agréables que tu sçais si merveilleusement assortir,
                        &amp; reçois la gloire d'être toi-même, &amp; le héros &amp; l'historien
                        d'une scène aussi singuliere que plaisante .... Sortez plutôt d'ici,
                        Monsieur, lui répondis-je d'un ton sérieux: il vous sied fort mal de venir
                        m'insulter chez moi, après votre perfidie .... Oh! du tragique, Barville,
                        reprit-il, en s'en allant: cela n'est pas dans l'ordre: Ami, crois-moi: il
                        n'est pas de la bonne Philosophie de se fâcher, lorsqu'on amuse si bien les
                        autres. Il disparut avec un éclat de rire. </p>
                    <p> En me débarrassant de l'importunité que me causoit sa fatuité, que ne put-il
                        me délivrer en même temps de l'humeur sombre qui commençoit déjà à me
                        gagner? Je ne m'y livrois, il est vrai, qu'avec répugnance: que d'efforts ne
                        faisois-je pas pour en surmonter les premiers accès! Cherchant encore
                        quelquefois à m'étourdir, je m'imaginois, ou que mon avanture seroit sçue de
                        peu de personnes, ou que du moins elle ne me feroit aucun tort dans les
                        sociétés que je fréquentois. Il y avoit si peu de différence entre ce qui
                        s'étoit passé cent fois dans ma petite Maison, avec les plus brillantes
                        femmes de Paris, &amp; la scène qui avoit fait du bruit, qu'il m'étoit assez
                        aisé de me persuader, qu'on ne feroit sans doute qu'en plaisanter; mais je
                        me trompois. Les femmes qui aiment le plus l'éclat, sont les premiéres à le
                        condamner, lorsqu'elles n'ont point partagé les avantures qui y donnent
                        occasion: j'eus beau me présenter dans le monde; ou je trouvois les portes
                        fermées, ou j'étois accablé de reproches sanglans: le moyen, disoient tout
                        haut certaines femmes, qui, quelques jours auparavant, avoient joué à peu
                        près le même rôle dans des scènes absolument semblables, qu'on puisse voir
                        un homme qui déshonore sa Maison en y recevant de pareilles espéces! ... Il
                        est permis de s'amuser, disoit une autre: je suis bien eloignée de proscrire
                        les divertissemens qu'on prend avec des <hi rend="italic"> Gens comme il
                            faut; </hi> mais où est la décence? Quoi! ne ramasser chez soi que la
                        fange de la Ville, &amp; s'exposer à la visite d'un Commissaire. En vérité,
                        il faut être plus qu'imprudent. </p>
                    <p> J'aurois pu facilement m'excuser, en rejettant toute la partie sur ce Gavri,
                        qui, même en ma présence, avoit l'impudence d'appuyer ces reproches; mais
                        j'aimai mieux me retirer, trop heureux d'être guéri, même à ce prix, de la
                        folie de briller au milieu d'un monde aussi corrompu que frivole, &amp;
                        aussi capricieux qu'injuste. </p>
                    <p> Rentré dans ma solitude, j'examine à présent, d'un œil détrompé, ces
                        plaisirs, dont je m'étois formé une idée chimérique. Plus je porte mes
                        regards sur ces cercles, où j'ai sacrifié le reste des vertus que l'Amour,
                        l'Ambition &amp; l'Intérêt n'avoient pu altérer, plus je n'y trouve que
                        vanité, qu'orgueil, que corruption, que fausseté, que perfidie &amp; que
                        dégoût. Ce monde si brillant n'est à mes yeux qu'un assemblage de personnes
                        que le besoin d'amusemens &amp; l'attrait du plaisir ramassent, &amp; que la
                        moindre rivalité trouble &amp; disperse. On se voit dans le monde sans
                        s'aimer; on s'y caresse par air; on s'y déteste par sentiment; on s'y
                        supplante par intérêt; on s'y pique par amusement; on s'y raccommode avec
                        chaleur, pour se quitter bien-tôt par caprice: comment au reste pourroit-on
                        y goûter les douceurs de l'amitié avec des gens qu'on ne peut estimer? Les
                        conversations les plus innocentes de ces Cercles si vantés, sont celles qui
                        sont fondées sur des riens: l'art d'y faire valoir la frivolité y donne le
                        droit de préséance: toujours l'esprit cherche à y briller aux dépens du
                        cœur, l'imagination en dépit de la raison. Plût à Dieu même qu'elles se
                        bornassent à ces misérables pointes, à ces fades épigrammes, à ces parodies
                        déplacées &amp; à ces anecdotes étudiées le matin, &amp; ausquelles il ne
                        manque souvent que l' <hi rend="italic"> à propos </hi> pour être passables!
                        On ne verroit pas aussi communément la médisance &amp; les équivoques les
                        rendre trop intéressantes &amp; pour les absens qu'on y déchire, &amp; pour
                        les oreilles délicates qu'on y prostitue. </p>
                    <p> La table, dont la gaieté &amp; la modération pourroient faire un amusement
                        d'un besoin, n'est plus aujourd'hui qu'un rafinement de sensualité qui porte
                        dans le sang l'aliment de tous les vices. Les mets n'y sont regardés que par
                        leur prix ou leur rareté. Les vins n'ont rien de flatteur s'ils ne portent
                        quelques noms étrangers: chacun y parle en Docteur de l'agrément de la
                        santé, &amp; tout le monde y travaille à l'envie à perdre ce bien précieux.
                        Les veilles les plus longues succedent à des repas poussés loin dans la
                        nuit, de sorte que l'on ne songe pas encore à se coucher dans le temps, où
                        nos peres sortoient frais &amp; sains des bras d'un sommeil tranquille. On
                        se plaint que les jours de l'homme sont courts; &amp; que ne fait-on pas
                        pour en abréger le nombre? </p>
                    <p> Le jeu ne devroit être qu'un délassement propre à nous distraire de nos
                        occupations sérieuses, afin de nous y rappeller avec plus d'activité: tout
                        le monde convient de ce principe; mais pour remplir cet objet, il faudroit
                        s'en tenir exactement aux jeux de commerce, en donnant toujours la
                        préférence à ceux qui procurent au corps un exercice modéré: qui est-ce qui
                        admet cette conséquence? Comment, dira une petite Maîtresse, s'amuser d'un
                        Quadrille, dépuis que le Tri aux quatre couleurs est inventé? Fidonc:
                        laissons cet ennui aux Caillettes du Marais. Une autre, enchérissant sur la
                        premiére, soutient que c'est vouloir périr que de se borner bourgeoisement à
                        tous ces jeux trop compassés dans leur marche, &amp; trop resserrées dans
                        leurs événemens. Vivent les jeux de hasard, s'écrie une jeune Marquise: il
                        n'y a que ceux-là qui puissent intéresser les <hi rend="italic"> honnêtes
                            gens: </hi> l'espérance y soutient l'attention: le gain attache: la
                        perte même anime. D'après ces principes, qu'elle idée doit-on se former du
                        jeu? N'est-ce pas un rendez-vous, où l'intérêt donne l'entrée sans aucun
                        choix des personnes, où la fureur préside, où la rage &amp; le désespoir
                        éclatent, &amp; d'où la bonne-foi n'est que trop souvent bannie? </p>
                    <p> Dans ce monde qu'on nomme la bonne compagnie, les hommes ne cherchent qu'à
                        séduire &amp; les femmes qu'à tromper: les plus sages sont celles qui se
                        bornent à la coquetterie. Chacun n'y respire que le plaisir &amp; son
                        avantage particulier: un ami cesse de l'être, dès-lors qu'il devient rival.
                        Comment la générosité se trouveroit-elle dans des sociétés formées par la
                        Volupté &amp; dans lesqu-elles l'Amour-propre domine? </p>
                    <p> Le monde le plus brillant est bien peu de chose, Monsieur, lorsqu'on écarte
                        toute illusion pour l'envisager. Du fond de ma retraite je me ris de ses
                        promesses &amp; je méprise ses plaisirs. Depuis que je me suis écarté de ce
                        tourbillon qui m'enlevoit autant à mes amis qu'à moi-même, le généreux
                        Gaudricour vient quelquefois me consoler. Quelle douceur de déposer mes
                        chagrins dans le sein d'un tel ami! Mademoiselle d'Auraigniac m'est aussi
                        d'un grand sécours: je vais souvent chercher, dans les délices de sa
                        conversation, une tranquillité que la vertu seule peut inspirer: mais de
                        quoi me sert ce calme passager? Me retrouvant bien-tôt moi-même, je n'en
                        deviens que plus tristement la proie de mon inquiétude &amp; de mon ennui;
                        l'Océan battu par le vent de l'Ouest n'est qu'une foible image des flots qui
                        s'élevent continuellement dans mon ame, &amp; qui viennent se briser contre
                        quelques réflexions philosophiques, sans lesqu-elles je succomberois
                        infailliblement sous leurs chocs redoublés. Qu'il est difficile d'ex primer
                        le trouble dont mon cœur est agité! Revenu des passions auxqu-elles je
                        m'étois livré, pourquoi ne trouvé-je, autour de moi, que des sujets de peine
                        &amp; de découragement? Tout me déplaît; à peine puis-je me supporter
                        moi-même. De quelle confusion le souvenir de mes égaremens ne me couvre-t-il
                        pas? Je voudrois me relever; mais où trouver un appui? Qui pourra fixer ma
                        perplexité? </p>
                    <p> Ah! Monsieur, que l'état d'un homme, qui marche dans les ténébres, &amp; qui
                        craint de se livrer à la lumiere, parce qu'il a été plus d'une fois le jouet
                        d'une infinité de petits feux trompeurs, est digne de compassion! </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> XIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le goût des Belles - Lettres regardé comme </hi>
                        <hi rend="italic"> la source du Bonheur. </hi> On n'est aveugle, Monsieur,
                        qu'autant qu'on ne veut pas s'éclairer: on n'est malheureux qu'autant qu'on
                        ne veut pas se faire un bonheur conforme à son inclination. Conduits par la
                        mode, dominés par les préjugés, entraînés par l'exemple, tyrannisés par la
                        coutume, étourdis par les passions, les hommes insensés suivent, sans
                        consulter, mille routes opposées à leurs goûts, &amp; prétendent qu'ils
                        deviendront heureux par la jouissance de tel ou de tel objet, parce que les
                        autres s'imaginent l'être dans leur possession. Quelle manie! comment ai-je
                        donné si long-temps dans un pareil travers! </p>
                    <p> Que l'homme s'examine sérieusement, &amp; il trouvera en lui le germe du
                        vrai bonheur. Après ce premier pas, il ne s'agit plus que de le développer
                        avec prudence. Il n'est personne qui ne porte avec soi, en naissant, un goût
                        décidé pour quelque Science ou quelqu'Art, avec les dispositions nécessaires
                        pour exceller dans le genre, pour lequel l'Auteur de la Nature l'a organisé.
                        Les plus grossiers mêmes ne sont pas sans quelque talent caché: le grand art
                        est de découvrir cette inclination particuliére: voilà le véritable chemin
                        du bonheur: c'est la Nature elle-même qui y conduit ceux qui sont dociles à
                        sa voix: mépriser ce guide, c'est s'exposer à rester pendant toute la vie
                        dans un état violent, &amp; par conséquent contraire à la félicité: il n'y a
                        qu'un goût naturel pour telle ou telle occupation, qui puisse nous faire
                        réussir; &amp; il n'y a que la réussite qui puisse nous flatter, &amp; nous
                        rendre contens de nous-mêmes: voilà le bonheur. </p>
                    <p> Que je serois encore à plaindre, Monsieur, si je n'avois pas consulté mon
                        amour pour l'étude des Belles-Lettres! C'est à la solitude que je suis
                        redevable de cet avantage: sans elle aurois-je jamais découvert en moi cette
                        délicieuse inclination? Entraîné par la multitude, je me serois livré sans
                        cesse à la recherche de ces plaisirs, dont le dégoût est la suite
                        nécessaire, &amp; souvent la moins funeste. Heureux qui peut se mettre assez
                        audessus des préjugés pour donner essor à son génie, &amp; entrer dans une
                        carrière, dans laqu-elle la gloire &amp; la félicité naissent à chaque pas! </p>
                    <p> La mort de mon pere m'ayant fait une nécessité, pour quelque temps, de cette
                        retraite à laqu-elle je m'étois déjà condamné par chagrin, je cherchai dans
                        la lecture à dissiper un ennui qu'éprouvent tous ceux qui ne sçavent pas
                        s'occuper. La Bruyere &amp; La Rochefoucault furent les premiers Ecrivains
                        que je revis avec plaisir: il me sembloit que les sentimens &amp; les
                        pensées de ces grands Hommes passoient dans mon ame, &amp; lui
                        communiquoient une force dont je ne m'étois jamais apperçu: Pascal venoit
                        souvent se mêler dans leur compagnie: je cherchois de bonne foi, dans ses
                        Ouvrages, des motifs de consolation, sans m'en trouver beaucoup plus
                        soulagé. Cet excellent, mais un peu sombre Moraliste, me rappelloit souvent
                        cet état de misere intérieure, qui ne me tourmentoit déjà que trop, &amp;
                        dont je voulois me distraire. La Bruyere convenoit mieux à ma position
                        présente. Les portraits qui suivent ordinairement ses excellentes maximes,
                        réveilloient mon esprit, &amp; ne contribuoient pas peu, à faire passer dans
                        mon cœur, à la faveur de cette fine &amp; excellente critique qu'il
                        possédoit dans un degré si supérieur, l'austérité de ses préceptes.
                        D'ailleurs, quelqu'horreur que j'eusse conçue pour ce monde brillant, que je
                        venois de quitter, il me restoit encore dans l'esprit, une sorte de
                        malignité, que <hi rend="italic"> les Caractéres de ce siécle </hi>
                        nourrissoient: c'étoit, sans doute, l'effet de l'habitude plutôt que celui
                        de mon caractére: sans examiner quelle en étoit la source, la satyre avoit
                        pour moi des charmes puissans: ce n'est souvent qu'en flattant nos vices,
                        qu'on nous parle avec succès de la vertu: voilà l'homme. </p>
                    <p> Le premier fruit de mes lectures fut le mépris des richesses: persuadé, par
                        ma propre expérience, autant que par les maximes de la saine Philosophie,
                        qu'elles contribuent peu à notre bonheur, j'ai commencé à essayer de cette
                        riche médiocrité, qui, en satisfaisant aux besoins, nous met dans
                        l'impossibilité de nourrir, dans un superflu insatiable, des passions dont
                        l'excès ne manque jamais de faire &amp; notre supplice &amp; notre honte. Je
                        remis à Gaudricour l'intérêt qu'il m'avoit fait avoir dans les Finances:
                        quelque résistance que pût apporter cet Ami, il me trouva inflexible dans ma
                        résolution: obligé de le reprendre, il ne m'en estima que plus. Les biens
                        que mon pere m'avoit laissés après sa mort, me permettoient encore de
                        pouvoir rendre souvent service à mes Amis, sans rien retrancher d'un honnête
                        nécessaire. Qu'on est riche, Monsieur, quand on sçait se borner! </p>
                    <p> Débarrassé d'un fardeau, dont la cupidité avoit, pendant quelque temps,
                        diminué le poids, je ne m'en tins pas à ce premier sacrifice: je dis un
                        adieu éternel à toutes ces Compagnies que l'oisiveté rassemble, que la
                        médisance anime, &amp; que le jeu soutient: je me fixai à un certain nombre
                        de Maisons choisies, où régnent la décence, la politesse, &amp; où le goût
                        &amp; les talens trouvent de l'émulation &amp; des récompenses. </p>
                    <p> Mon plan de vie une fois arrangé, je me livrai sans réserve à l'étude: afin
                        de mettre de l'ordre dans ma marche, je commençai par me rappeller les
                        premiers élémens des Sciences, élémens que j'avois absolument négligés
                        depuis que j'étois sorti du Collége: j'entends par ces principes, ceux des
                        Langues Grecque &amp; Latine, de la Philosophie, de l'Eloquence &amp; des
                        Mathématiques. Je jettai ensuite un peu plus d'agrément dans mes lectures,
                        par cette variété qui enchante l'esprit, &amp; qui ranime l'attention. Aux
                        méditations sérieuses &amp; abstraites, je faisois succéder les graces de la
                        Poésie. Boileau, Moliere, du Cerceau, se trouvent ordinairement sur ma table
                        en compagnie avec Sénéque, Descartes &amp; Euclide: occupé particuliérement
                        de l'étude de l'Histoire, si je parcours quelquefois nos meilleurs Romans,
                        c'est pour avoir une teinture de chaque partie de la Littérature. Malgré
                        toutes les délices, dont l'Histoire naturelle m'ouvre une source féconde, je
                        ne lui consacre cependant que le temps qu'on donne ordinairement aux
                        amusemens les plus innocens: ce goût n'est au reste chez moi qu'une suite de
                        celui que j'ai toujours eu pour la Physique. Instruit dans les Ecrits de
                        ceux qui ont traité de cette Science, je cours appliquer leurs principes
                        &amp; confronter leurs descriptions, dans ces Cabinets célébres, qui font,
                        pour les gens de goût, un des principaux ornemens de la Capitale: moins
                        étonné souvent de la richesse &amp; de l'ordre qui y régnent, qu'enchanté de
                        la politesse de ceux qui les ont ramassés, je m'en arrache avec peine, &amp;
                        toujours également pénétré d'admiration &amp; de reconnoissance. Qu'il est
                        agréable pour un Amateur, qu'une fortune trop économe empêche de satisfaire
                        son goût pour les productions rares de la nature, de les trouver ou dans le
                        Cabinet du Prince, ou chez les Boisjourdain, * les Bandeville, les
                        Dazincour, les d'Avila, les Dargenville, &amp;c. &amp;c.! Qu'il est glorieux
                        pour la Nation de trouver en même temps, dans ceux qui possédent ces trésors
                        précieux, les connoissances les plus sublimes de la Nature! </p>
                    <p> La Peinture &amp; la Sculpture ouvrent encore une vaste carriere à mon goût
                        pour le beau &amp; pour l'antiquité. Quels plaisirs ne m'offrent pas les
                        riches Collections des Vances, des Gagni, des Juliennes, des Pizani, &amp;c.
                        &amp;c. Par-tout je retrouve, dans les Ouvrages des grands Maîtres, la
                        vérité de l'Histoire, <ref target="#N02"/> &amp; les beautés de la Nature,
                        soutenues par ce charme pittoresque, que les graces accompagnent. Est-il un
                        Poëme Epique qui surpasse la Galerie du Luxembourg, peinte par <hi rend="italic"> Rubens? </hi> Que je parcoure ces vastes &amp;
                        magnifiques Palais, qui embellissent la Capitale, ou qui en décorent les
                        environs, tout fixe mes regards, tout suspend mes sens, tout me pénétre
                        d'admiration. Comment passer sous la Porte de saint Denis, sans s'arrêter?
                        Comment s'arracher sans regret de devant la Colonnade du Louvre, élevée sur
                        les desseins de <hi rend="italic"> Perault? </hi>
                    </p>
                    <p> Que l'on est heureux, Monsieur, quand on a de pareils goûts, &amp; qu'on
                        peut ainsi les satisfaire! Tout est beauté, tout est plaisir, tout est
                        enchantement: la moindre pierre, le plus petit caillou, la plus fragile
                        coquille, tout est pour un Amateur une source inépuisable de sensations
                        agréables, ignorées du Vulgaire; &amp; dans ce Vulgaire combien de personnes
                        renfermées! Exceptons-en cependant ces Femmes* autant distinguées <ref target="#N03"/> par leurs connoissances &amp; par leurs curiosités, que
                        par leur rang &amp; leur mérite: combien une pareille association ne nous
                        est-elle pas flatteuse! Est-ce d'aujourd'hui qu'on a lieu de s'appercevoir
                        que les Dames manquent moins de talens &amp; de dispositions pour les
                        Sciences, que de moyens pour s'introduire dans leur sanctuaire? Que les
                        Sçavans cessent de ne parler que Grec &amp; Latin; &amp; ils se trouveront
                        souvent au-dessous de certaines Femmes, que le jargon seul est capable
                        d'arrêter. </p>
                    <p> Que de charmes, Monsieur, dans ce premier pas! que de délices dans une étude
                        choisie &amp; variée! C'est-là une de ces vérités qui ne se démontrent pas;
                        il faut la sentir pour en être persuadé; mais il ne suffit pas d'en être
                        pénétré, pour en convaincre les autres. Je ne suis pas plus surpris de voir
                        les jeunes gens qu'on force de lire, détester la lecture, que de voir ceux
                        qui en ont pris le goût, la préférer aux compagnies les plus agréables &amp;
                        aux conversations les plus piquantes. On a beau fréquenter ces sociétés
                        d'élite qui sont si rares, on n'est pas toujours sûr d'y trouver un sujet
                        d'entretien, qui nous plaise &amp; qui soit conforme à nos goûts: il ne faut
                        souvent qu'un sot pour y jetter bien des miseres &amp; bien de l'ennui. De
                        plus, il suffit souvent de rassembler plusieurs personnes d'esprit, pour
                        n'avoir rien moins qu'une conversation délicate &amp; spirituelle: la
                        jalousie les met souvent en garde les uns contre les autres, &amp; cela
                        toujours aux dépens de l'agrément général: la discorde &amp; l'esprit de
                        contention ne rendent que trop ordinairement insupportables certaines
                        compagnies, faites pour être charmantes, si chacun de ceux qui les
                        composent, vouloit y mettre plus de douceur. Quand est-ce que les Gens
                        d'esprit voudront convenir, qu'ils peuvent quelquefois avoir tort? </p>
                    <p> Dans mon cabinet au contraire je retrouve tous les charmes des plus
                        brillantes sociétés, sans craindre le moindre inconvénient: maître de
                        choisir la lecture qui est la plus conforme à mon goût présent, je ne lis
                        que ce qui me plaît, &amp; autant qu'il me plaît. Que je trouve quelques-uns
                        de ces endroits médiocres, dont les meilleurs Ouvrages ne sont pas exempts,
                        j'en suis quitte pour passer au-delà. Point d'ennui; point de dégoût par
                        conséquent. </p>
                    <p> En lisant un Auteur dans mon cabinet, j'entre tranquillement dans ses
                        raisons, &amp; je pèse ses preuves, sans être continuellement étourdi par un
                        Antagoniste insupportable, qui, pour me fermer la bouche, plutôt que pour
                        attirer mon suffrage, fait plus d'efforts de poitrine que de génie. Suis-je
                        curieux, après avoir achevé mon Livre, de sçavoir les jugemens qu'on en a
                        portés? j'ouvre les Mémoires des Sçavans, les Journaux publics &amp; les
                        Années Littéraires. Je parcours en liberté les Extraits raisonnés qu'en ont
                        fait les Aristarques du temps: j'examine les moyens, sur lesquels le
                        Critique s'appuye pour approuver ou pour condamner: je les compare avec les
                        plus excellens morceaux ou les plus médiocres endroits de l'Auteur: j'ose
                        même quelquefois mettre mon sentiment à côté de celui du Juge, &amp; j'ai la
                        satisfaction d'applaudir ou de blâmer avec connoissance de cause: telle est
                        encore la méthode que je suis dans la révision de ces Procès Littéraires,
                        dont les scènes ne se renouvellent que trop souvent sur le Parnasse
                        François: j'assiste, il est vrai, avec plaisir au premier défi, que se
                        donnent les Champions, sur-tout lorsqu'ils s'y prennent avec adresse; mais
                        pour peu que le combat se prolonge trop long-temps ou se renouvelle trop
                        souvent, je me retire. Un paradoxe singulier paroît-il dans la République
                        des Lettres, revêtu de tous les agrémens d'une diction pure &amp; élégante,
                        &amp; soutenu des raisonnemens &amp; des sophismes les plus propres à
                        l'établir; par exemple, malgré le sentiment intime qui nous éleve sans cesse
                        vers une félicité vraiement spirituelle, un Auteur* ingénieux prétend-il
                        rabaisser l'homme à la condition des animaux, pour le rendre plus heureux?
                        cette idée blesse aussi-tôt ceux qui ne s'apperçoivent pas que l'Ecrivain
                        est le premier convaincu de la fausseté d'un principe qu'il auroit établi,
                        si l'erreur pouvoit devenir vérité à force de brillant &amp; de preuves: on
                        se déchaîne contre lui, on lui répond avec vivacité: on le juge avec
                        sévérité, &amp; sans doute, avec trop de sérieux: il s'explique avec
                        modestie sous le voile d'un Ami supposé: jusques-là je prends part à la
                        dispute; mais que ses Adversaires répliquent &amp; accumulent, avec les
                        réponses de l'Auteur, des volumes au moins inutiles, <ref target="#N04"/>
                        j'en reste là: je ne lis plus ni les uns ni les autres: il faut que les
                        Ouvrages polémiques soient bien intéressans, pour ne pas exciter le dégoût:
                        je ne sçais même, s'ils n'ont pas autant besoin d'économie que de solidité
                        &amp; de graces. </p>
                    <p> Quelque charme qu'il y ait à passer le temps dans la lecture, on n'a tout au
                        plus que l'avantage de l'avoir passé, si l'on ne lit avec choix, avec
                        attention &amp; avec réflexion. L'abeille ne s'arrête pas sur toutes sortes
                        de fleurs: ce n'est même que dans le sein des plus belles qu'elle choisit
                        cette double substance, dont elle grossit tous les ans ses trésors &amp; les
                        nôtres: à l'imitation de cet insecte intelligent &amp; laborieux, je ne vois
                        aucun Ouvrage sans en extraire les endroits qui me frappent le plus. Combien
                        de fleurs agréables cette précaution ne me fait-elle pas cueillir souvent,
                        même au milieu des ronces &amp; des épines! Est-il un Livre assez médiocre,
                        pour ne pas contenir quelque chose de bon, d'excellent même! Cette espece de
                        magazin soulage ma mémoire; c'est-là que je retrouve, sous des titres
                        différens, des pensées solides, des descriptions agréables, des faits
                        curieux, des anecdotes cachées, des sentimens délicats, des maximes solides,
                        &amp;c. </p>
                    <p> Non content de m'être long-temps nourri des pensées de nos meilleurs
                        Auteurs, &amp; de nos plus intégres Aristarques, j'ai essayé de penser à mon
                        tour: j'ai même osé m'ériger en juge: le flambeau de la critique à la main,
                        j'ai revu, à la faveur de sa lumiere, quelques Ouvrages que je n'avois fait
                        d'abord que feuilleter, sans autre dessein que de m'amuser en suivant mon
                        goût pour la lecture: armé de la balance de l'impartialité, je suis revenu
                        sur mes pas, pour peser avec attention chaque espéce d'Ecrivain, dont la
                        République des Sciences &amp; des Lettres est composée: je suis même devenu
                        difficile dans mes jugemens: j'aurois voulu par exemple moins de sécheresse
                        chez les Philosophes, moins d'obscurité dans le langage des Physiciens &amp;
                        des Astronômes, moins d'érudition &amp; plus d'observations chez les
                        Médecins, moins de subtilité chez les Métaphysiciens, &amp; moins de
                        misanthropie chez les Moralistes. Si je reprochois à quelques Historiens,
                        fleuris &amp; agréables d'ailleurs, leur peu d'exactitude, j'aurois désiré
                        plus de grace chez ceux qui, Journalistes secs &amp; décharnés, nous
                        présentent la vérité toujours nue, &amp; ne lui font parler que le même ton.
                        J'aurois souhaité plus de connoissance &amp; plus d'application des régles
                        de la Poésie à ces Génies créateurs, dont la verve échauffée donne de l'ame
                        aux êtres, qui paroissent les moins sensibles; je leur aurois même demandé
                        plus de décence du côté des mœurs, &amp; plus de respect pour la Religion:
                        ne peut-on montrer de l'esprit qu'aux dépens du cœur ou qu'en attaquant le
                        Ciel? Enfin j'aurois exigé plus d'équité chez les Critiques, plus de choix
                        &amp; plus de goût chez les Compilateurs, plus d'impartialité chez les
                        Journalistes. </p>
                    <p> Je pense même qu'il faudroit diminuer le nombre des Ouvrages Périodiques:
                        leur trop grande abondance ne tend à rien moins qu'à la destruction totale
                        de l'empire des Lettres. Que seroit une Ville, dont les habitans, pour la
                        plus grande partie, s'érigeroient en Inspecteurs de Police? L'emploi des
                        Journalistes est de nous apprendre, qu'il paroît chaque année un certain
                        nombre de Livres nouveaux, sur lesquels ils portent leurs jugemens suivant
                        qu'ils sont instruits, affectés ou intéressés. Les connoissances, toujours
                        superficielles, &amp; quelquefois fausses, qu'en peuvent tirer leurs
                        Lecteurs, se bornent à sçavoir que tel Auteur vient de donner au Public un
                        Livre, qui a été annoncé dans le Mercure, examiné dans le Journal de
                        Trévoux, anatomisé dans celui des Sçavans, loué dans celui de Verdun,
                        déchiré dans le Journal Encyclopédique, critiqué dans l'Année Littéraire,
                        &amp;c. &amp;c. &amp;c.; mais à moins qu'ils ne lisent eux-mêmes l'Ouvrage,
                        comment pourront-ils en porter un jugement raisonnable? Comment d'ailleurs
                        pourront s'appliquer à cette lecture des gens dont le temps suffit à peine
                        pour voir ce nombre infini d'Ouvrages Périodiques, dont nous sommes accablés
                        chaque mois? Qu'arrive-t-il de cette surabondance d'extraits? On néglige les
                        sources: on ignore les originaux: on embrasse toutes les parties de la
                        Littérature, c'est-à-dire qu'on les effleure à peine: on ne posséde aucune
                        connoissance à fond, &amp; l'on juge cependant de tout avec la plus
                        intolérable indécence. Quatre bons Journalistes suffiroient pour annoncer
                        les Ouvrages nouveaux, &amp; pour instruire devant le Public, &amp; non pas
                        juger la cause de leurs Ecrivains. Mais pourquoi m'ériger moi-même en
                        Aristarque? Me convient-il de réformer mes Maîtres? </p>
                    <p> J'ai fait plus, Monsieur: ébloui par la gloire qui environne les Auteurs
                        célebres, je me suis mêlé de composer moi-même. Est-ce la premiére fois que
                        la raison l'a cédé l'Amour-propre? Il est vrai, que ma vanité se cachoit
                        d'abord sous les voiles de la modestie: je ne travaillois, me disois-je à
                        moi-même, que pour moi seul, &amp; dans le dessein de m'occuper. Je suis
                        bien trompé, si ce n'est pas là la marche ordinaire de tous les Aspirans. </p>
                    <p> Guidé par ce même goût qui avoit présidé à mes premiéres études, je confiois
                        au papier mes découvertes sur l'Histoire naturelle: mes observations me
                        conduisoient souvent d'elles-mêmes dans des systêmes propres à découvrir le
                        méchanisme des corps qui étoient les objets de mes recherches. Quelque
                        exactes que soient les descriptions des phénomenes de la Nature,
                        peuvent-elles satisfaire un nouveau Naturaliste? Ce n'est qu'en donnant
                        soi-même carriere à son génie, qu'on croit pénétrer dans les arrangemens du
                        Créateur, pour découvrir les causes &amp; l'origine de ces prodiges
                        différens, qui embellissent l'univers, &amp; qui sont pour l'homme la source
                        d'une infinité de richesses &amp; d'agrémens, lorsqu'il sçait les connoître
                        &amp; les mettre en usage. L'Etre suprême, en abandonnant une partie de ses
                        Ouvrages à la curiosité des hommes, leur a caché mille commodités qu'ils ne
                        peuvent trouver que par un travail continuel, &amp; par des recherches
                        pénibles. Combien d'Arts nécessaires &amp; agréables ont été le fruit des
                        observations de nos peres! La Nature ne se développe que par dégrés:
                        quelqu'étendues que soient nos découvertes dans l'ordre naturel, nous
                        laisserons encore plus à trouver à nos neveux. Le point essentiel est de
                        rappeller, autant qu'il est possible, nos découvertes à l'utilité publique:
                        un travail qui n'a pas pour objet l'intérêt général, est-il digne d'occuper
                        un Patriote? </p>
                    <p> Mon goût pour l'Histoire naturelle ne m'a jamais détourné d'une étude plus
                        digne de l'homme. Chacun a ses délassemens: l'Histoire naturelle m'a servi à
                        remplir ces momens que l'on consacre au jeu, à la promenade, à l'oisiveté
                        même. Le cœur de l'homme m'a paru seul propre à fixer sérieusement
                        l'attention d'un Philosophe. Que nous importent les autres connoissances?
                        Incapables de fixer notre felicité, elles ne peuvent que nous éloigner de
                        nous-mêmes, &amp; nous en donner du dégoût. L'homme qui posséde toutes les
                        Sciences, excepté celle de soi-même, ressemble à ceux qui ont appris dans
                        l'Histoire les révolutions des différens Empires, qui se sont succedés,
                        &amp; qui sont au fait des Annales des peuples voisins du pays qu'ils
                        habitent, mais pour qui les forces de celui où la Providence les a fait
                        naître, sont cachées. Etrangers dans leur propre patrie, ils ignorent
                        précisément ce qu'ils devroient sçavoir. </p>
                    <p> L'homme seul est digne d'occuper l'homme: les autres parties des Sciences
                        &amp; des Belles-Lettres ne sont, en comparaison de cette étude essentielle,
                        que des amusemens qui peuvent nous distraire quelquefois de cette
                        méditation, pour nous y rappeller avec plus d'ardeur. Quelques excellens
                        Ouvrages que nous ayons sur cette connoissance, il y a toujours quelque
                        chose de plus à désirer &amp; à découvrir. Les affections que chacun de nous
                        éprouve journellement, sont à notre ame ce que les traits sont à notre
                        visage. De tous les hommes qui habitent la terre, il n'y en a pas deux qui
                        se ressemblent parfaitement: leurs figures ne sont cependant formées que
                        d'un nombre des traits fort bornés: de cette multitude infinie d'hommes, il
                        n'y en a peut-être pas deux, qui pensent &amp; qui sentent parfaitement de
                        même. De ces mouvemens infinis du cœur, &amp; de cette prodigieuse
                        combinaison d'idées différentes, vient cette diversité de caracteres &amp;
                        de sentimens qui distinguent si singuliérement l'homme de l'homme, souvent
                        dans le même individu. Jamais des nuances plus imperceptibles ne servirent à
                        former des contrastes plus frappans. Il n'appartient qu'à ceux qui sont
                        descendus dans le labyrinthe de leur cœur, &amp; qui ont essayé d'en
                        développer les plis &amp; les replis, de connoître, combien cette recherche
                        est importante &amp; difficile. </p>
                    <p> Toujours occupé à mettre sur le papier mes remarques &amp; mes réflexions,
                        je choisis d'abord, pour exercer ma plume encore novice, un sujet qui
                        cachât, sous les agrémens de la Littérature, un point de morale essentiel,
                        &amp; jusques-là trop négligé: pénétré de l'excellente maxime d'Horace, je
                        ne cherchois à plaire que pour devenir plus utile. </p>
                    <p> A peine mon Ouvrage eut il pris quelque forme, que je m'empressai de le
                        faire voir à mes Amis: ils en furent d'autant plus contens, qu'ils me
                        trouvèrent plus docile à me rendre à leurs observations, lorsqu'ils les
                        appuyoient sur des raisons solides: éclairé par leurs avis, je retranchai
                        les endroits inutiles: j'étendis ceux qui étoient trop serrés, &amp; qui
                        demandoient à être fortifiés par de nouvelles preuves: je sacrifiai une
                        pensée, pour devenir clair, &amp; une Epigramme pour être plus simple &amp;
                        plus naturel: enfin, après avoir laissé reposer pendant quelque temps &amp;
                        mes idées &amp; mon travail, j'en fis un Ouvrage nouveau: mes Amis, excepté
                        ceux qui couroient à peu près la même carriere, le virent avec tant de
                        plaisir, qu'ils me conseillèrent de le rendre public: quelque résistance que
                        l'Amour-propre, peut-être autant que la modestie, pût opposer aux motifs de
                        persuasion qu'ils me donnoient, il fallut se rendre à un avis, pour lequel
                        ma vanité ne me déterminoit déjà que trop puissamment. Je me livrai donc à
                        la presse. </p>
                    <p> Ce premier essai paroissoit à peine, que je me vis comblé de tout côté de
                        félicitations: ayant gardé l'Anonyme, je n'en étois que plus flatté lorsque
                        j'étois découvert: c'étoit un rafinement d'Amour-propre, dont je sçavois
                        tirer parti, en me défendant de façon à convaincre ceux que je paroissois
                        vouloir dissuader. </p>
                    <p> Quelles délices, Monsieur, d'être Auteur d'un Livre estimé! Est-il une
                        situation plus voluptueuse pour une ame délicate? Les agrémens qui naissent
                        sans cesse sous les pas de ceux qui se consacrent à l'étude des
                        Belles-Lettres, &amp; la considération que procurent les Ouvrages d'esprit,
                        sont bien au-dessus de tout ce qui peut flatter le commun des hommes: voilà
                        le vrai charme de la vie: lui seul est capable de remplir l'ame: lui seul
                        fait mépriser tous ces objets séducteurs, dont la recherche nous promet des
                        plaisirs chimériques, que la possession fait évanouir. N'est-ce pas-là,
                        Monsieur, le véritable Bonheur? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> XIIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le goût des Belles-Lettres incapable de nous </hi>
                        <hi rend="italic"> rendre heureux. </hi> La question me paroît décidée,
                        Monsieur: c'est en vain que l'homme se flatte de devenir heureux: la triste
                        expérience que je viens de renouveller, ne m'apprend que trop, combien nous
                        soupirons en vain après une félicité, dont l'espérance soutenue par
                        l'imagination, ne nous présente quelquefois une légere peinture, que pour
                        nous plonger, après qu'elle s'est dissipée, dans un abattement plus cruel
                        &amp; plus sensible. Ce qu'il y a de plus triste dans cet état, c'est que
                        nous ne faisons l'épreuve de notre impuissance à nous fixer dans la
                        recherche du bonheur, que lorsque nous commençons pour ainsi dire à saisir
                        l'objet qui nous flattoit: l'instant du dégoût est tellement uni à celui de
                        la premiére sensation du plaisir, qu'il est presque impossible d'en marquer
                        le passage. </p>
                    <p> Au repentir près, me voilà, Monsieur, avec mon systême sur le bonheur qui a
                        sa source dans l'étude des Lettres, aussi à plaindre que je l'étois lorsque,
                        détrompé de l'illusion des passions, je reconnoissois le poison de leurs
                        charmes &amp; la fausseté de leurs promesses. Même langueur, même regret de
                        m'être trop livré à un objet incapable de satisfaire un cœur, dont les
                        désirs sont sans bornes, &amp; qui cependant ne peut trouver peut-être de
                        véritable félicité que dans la modération de ces mêmes désirs. Que l'homme
                        est malheureux, de ne pouvoir, même en cédant aux écarts de son imagination,
                        se faire de fes propres chimeres un état agréable &amp; durable! Tout, en le
                        rappellant à lui-même, lui retrace son néant, sa vanité, sa misere. </p>
                    <p> A peine commençois-je à jouir de mes travaux littéraires, qu'un ennui secret
                        vint empoisonner la douceur de mes jours: en voici la cause. Une satyre
                        sanglante, méditée par l'envie &amp; dictée par la malignité, attaqua mon
                        Ouvrage quelque temps après qu'il parut: après avoir blamé mon plan,
                        l'Auteur se déchaînoit, avec fureur, contre l'exécution: cherchant à appuyer
                        ses déclamations de preuves apparentes, il copioit dans les endroits foibles
                        des passages qu'il tronquoit souvent, pour leur prêter un ridicule
                        ordinairement plus à craindre que de véritables fautes: jamais il ne mettoit
                        ces citations en paralléle avec les morceaux qui auroient pû dissiper ces
                        nuages, dont les meilleurs Auteurs ne sont pas exempts. Lorsqu'il ne pouvoit
                        détruire la vérité &amp; la solidité de mes maximes, quels efforts ne
                        faisoit-il pas, pour me prêter ses erreurs, en interprétant malicieusement
                        mes propres pensées! Est-il pour un Ecrivain un supplice pareil à celui-là?
                        Est-il pour l'Amour-propre un tourment plus insupportable? </p>
                    <p> Accablé par ce dernier coup, je n'osois plus paroître dans le monde: il me
                        sembloit que chaque personne qui m'envisageoit, cherchoit à repaître ses
                        yeux de mon opprobre. Faut-il d'autre punition pour la vanité, que la vanité
                        elle-même? </p>
                    <p> Quoique l'injustice de cette satyre fût trop sensible, pour faire la moindre
                        impression sur les personnes éclairées, je n'en étois pas moins en proie aux
                        plus cruels déplaisirs: en vain mes Amis me faisoient-ils voir qu'un Libelle
                        qui se détruisoit de lui-même, ne méritoit que le mépris d'un Auteur sensé;
                        il leur étoit plus facile de me prouver cette vérité que de m'en persuader:
                        je convenois qu'ils avoient raison, sans en devenir plus raisonnable ni plus
                        soulagé: combien n'est-il pas plus aisé de convaincre l'esprit, que de
                        toucher le cœur! L'Amour-propre une fois blessé, la plaie devient
                        ordinairement sans reméde. Si l'ambition est la plus altiere de toutes les
                        passions, lorsque rien ne s'oppose à ses projets, n'est-elle pas en
                        même-temps la plus basse &amp; la plus vile, lorsqu'elle éprouve certains
                        obstacles? Toutes les fois que la contradiction ne releve pas le courage de
                        l'Ambitieux, elle l'humilie pour toujours. </p>
                    <p> J'avois beau me prêter aux applaudissemens flatteurs, dont on me combloit de
                        toute part, l'odeur de cet encens ne pouvoit purifier l'air empoisonné que
                        la Satyre avoit soufflé autour de moi: que ne faisois-je pas cependant pour
                        sortir de cet accablement funeste? Je relisois quelquefois ces témoignages
                        favorables consignés dans les Ouvrages Périodiques qui avoient rendu compte
                        de mon travail: je n'y voyois, il est vrai, que des éloges sans flatterie ou
                        des critiques sans aigreur &amp; sans malignité: leurs louanges seroient
                        moins délicates &amp; moins utiles, si leur sincérité n'étoit démontrée par
                        des remarques, qui, bien loin de nuire aux Auteurs, les mettent souvent à
                        portée de corriger ces négligences qui échappent aux meilleurs Ecrivains.
                        Accoutumé à caresser ses productions, comment un Auteur pourroit-il
                        découvrir la fausseté de certaines pensées, lorsque ce sont souvent celles
                        qu'il regarde comme les plus brillantes? S'il s'occupe trop de son sujet, ce
                        n'est souvent qu'aux dépens de la pureté du style &amp; du choix des
                        expressions. Où sont les Ouvrages d'esprit, dans lesquels il ne se trouve
                        pas quelque teinte de l'humanité? Si Homere n'étoit pas sans tache, au
                        sentiment d'Horace, qui osera se flatter d'être parfait? </p>
                    <p> Malgré tous les suffrages favorables que l'on avoit donnés à mon Ouvrage,
                        l'étude a cessé d'avoir pour moi les mêmes charmes: je n'y trouve plus ce
                        sentiment délicieux qui attache l'ame, &amp; qui lui fait éprouver cette
                        douce sensation qu'il est aussi difficile de décrire que de rendre durable. </p>
                    <p> En vain je m'efforce de jetter de la variété dans mes lectures &amp; dans
                        mon travail; je n'y ressens plus le même plaisir: l'Histoire naturelle n'a
                        plus pour moi le même attrait: mon cabinet est plus abondant, il est vrai;
                        mais je ne le vois plus du même œil. Le dégoût me suit par-tout. Dans ma
                        premiére ferveur, je regardois les Gens de Lettres comme l'élite des
                        Citoyens: il me paroissoit que toutes les bouches ne s'ouvroient que pour
                        chanter leurs louanges: depuis que je suis revenu de mon illusion, quelle
                        révolution n'apperçois-je pas dans cette République? Pour quelques Mécénes
                        qui cultivent &amp; qui protègent les Gens de Lettres, combien ne
                        trouvent-ils pas de Frondeurs? Combien de motifs pour rabaisser leur vanité!
                        Ignorés du peuple, méprisés par les Bourgeois, avilis par les Riches, ils ne
                        sont reçus chez les Grands &amp; chez les personnes de la premiére opulence,
                        qu'autant qu'ils les flattent, qu'ils les amusent &amp; qu'ils leur servent
                        de lustre: en spectacle à la multitude, devant combien d'imbécilles
                        n'ont-ils pas à rendre compte de leurs travaux? Quel est l'ignorant, qui ne
                        se mêle de prononcer sur le mérite des Ouvrages d'esprit? Ne sommes-nous pas
                        dans le siécle des <hi rend="italic"> Chrysologues? </hi> Combien n'en
                        doit-il pas coûter à un homme éclairé, pour supporter les demandes d'un sot
                        &amp; les avis d'un fat? Que resteroit-il d'un Ouvrage, fait pour mériter
                        l'approbation générale, si l'Auteur suivoit tous les conseils qu'on lui
                        donne &amp; retranchoit ce que chaque Critique improuve? </p>
                    <p> Ce qui devient le plus désagréable pour les Gens de Lettres, c'est de se
                        voir en bute aux Riches par l'endroit qui devroit le plus les mettre à
                        l'abri de leurs mauvaises plaisanteries: on leur fait un crime de leur
                        pauvreté, ou on la tourne en ridicule: le mépris des richesses, qui, sans
                        contredit, est un des plus grands efforts de l'homme sur lui-même, n'est
                        regardé chez eux que comme un orgueil rafiné, souvent propre à se faire
                        honneur d'une paresse réelle. Un Financier ignorant &amp; grossier se croit
                        tout le mérite imaginable, parce qu'il rassemble tous les jours, auprès
                        d'une table recherchée, quelques-uns de ces esprits parasites, dont la faim
                        fait autant de vils adulateurs d'un hôte aussi fier qu'inculte, aux dépens
                        duquel ils se divertissent souvent sans qu'il s'en apperçoive: à son tour
                        cette masse de chair qui seroit moins que rien, sans cet extérieur
                        d'abondance qui l'environne, égaye sa digestion, en accablant de fades
                        plaisanteries ceux de qui il emprunte le peu d'éclat, dont il soit
                        susceptible: il calcule leurs revenus: il passe en revue leurs garde-robes:
                        il rit de leurs espérances: il badine de leur frugalité: il conclut enfin,
                        par ce proverbe usé, qu'un métier n'est bon qu'autant qu'il fait vivre son
                        Maître. </p>
                    <p> Ce ne sont point au reste les seuls Riches ignorans qui raisonnent sur ce
                        principe: combien de parens appréhendent que de fils, qu'ils destinent pour
                        les remplacer dans des postes lucratifs ou dans d'opulens comptoirs, ne
                        prennent trop de goût pour les Sciences &amp; pour les Belles-Lettres? Cet
                        enfant est perdu, dit-on tous les jours, si cette manie le gagne: sa fortune
                        est manquée sans ressource. Mais à qui la faute, si les Gens de Lettres sont
                        dans l'indigence? Pourquoi si peu de Mécénes sous un Auguste? </p>
                    <p> Mon goût pour l'Histoire naturelle &amp; ma curiosité pour les
                        chefs-d'œuvres de peinture, de sculpture &amp; d'architecture, auroient du
                        moins servi à adoucir un peu la rigueur de mon sort, s'il m'eût été possible
                        de les satisfaire sans désagrément; mais j'ai beau me rappeller les moindres
                        circonstances de ma vie, il n'en est presqu'aucune qui ne vienne se
                        présenter à mon esprit avec quelque nuance de noir: si les véritables
                        Amateurs sont polis &amp; d'un abord aisé, combien n'a-t-on pas à craindre
                        de refus &amp; d'impertinences de la part de ceux qui les environnent? C'est
                        inutilement que les Grands &amp; les Riches se font un plaisir de permettre
                        aux Curieux l'entrée de leurs Palais &amp; de leurs Cabinets, s'il faut
                        supporter les hauteurs de ceux à qui la garde &amp; l'inspection en sont
                        confiées. Quelle idée ces vils mercenaires donneroient-ils de leurs Maîtres,
                        si on les jugeoit d'après leur grossiereté &amp; leur impudence? Qu'un
                        honnête homme se trouve déplacé lorsqu'il essuye les insolences de ces
                        sortes de personnes! Heureusement que leur bassesse les met à l'abri de la
                        vengeance, lorsqu'on vient à réfléchir qu'il est des gens qui peuvent à
                        peine offenser. </p>
                    <p> Il n'y a pas long-temps que j'ai éprouvé, Monsieur, combien on souffre dans
                        une pareille circonstance. J'allois pour voir cette Maison délicieuse, qui,
                        en changeant une affreuse montagne en une décoration enchantée, embellit les
                        bords de la Seine: arrivé avant l'Ami qui devoit m'en faciliter l'entrée, je
                        me vis exposé, jusqu'à ce qu'il parût, aux rebus pleins de mépris de la plus
                        impertinente des Concierges. A-t-on de vrais plaisirs, lorsqu'il en coûte si
                        cher pour contenter ses goûts? Est-on heureux à ce prix? </p>
                    <p> N'allez pas cependant vous imaginer, Monsieur, qu'après avoir cherché en
                        vain, dans la Littérature, un bonheur qui fuit sans cesse de devant moi,
                        j'abandonne totalement l'étude: je fais trop de différence entre ces
                        passions, dont la honte &amp; le repentir sont les fruits ordinaires, &amp;
                        celle des Belles-Lettres, pour les confondre: en renonçant pour toujours aux
                        premieres, je me contenterai de modérer la derniere: espérer moins
                        d'agrémens &amp; chercher moins de plaisirs, ce sont peut-être les seules
                        dispositions pour en goûter davantage. Voilà l'homme: est-il heureux? </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head>
                        <hi rend="small caps"> Lettre </hi> XV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Est-il un bonheur réel pour l'homme? </hi> Avant que de
                        vous dépeindre la situation actuelle de mon ame, il me paroît nécessaire de
                        vous apprendre, Monsieur, le dénouement des principaux événemens de ma vie:
                        vous avez toujours pris trop d'intérêt à tout ce qui me regarde
                        personnellement, pour ne pas étendre les mêmes sentimens sur quelques
                        personnes, dont j'ai eu souvent occasion de vous entretenir. </p>
                    <p> J'étois continuellement occupé à imaginer les moyens de me venger de la
                        générosité de Gaudricourt, lorsque le hasard m'en offrit l'occasion dans le
                        moment où je m'y attendois le moins. Aussi-tôt que ma fureur pour l'étude
                        des Lettres fut diminuée, je recommençai à rendre de plus fréquentes visites
                        à Mademoiselle d'Auraigniac: elle étoit ma ressource &amp; ma consolation
                        dans les temps fâcheux: aussi sincere dans sa conversion qu'elle l'avoit été
                        dans ses égaremens, disons mieux, dans ses malheurs, sa vertu me la rendoit
                        infiniment respectable: la tranquillité de son ame sembloit passer
                        insensiblement dans mon cœur, &amp; corrigeoit chaque jour quelque chose de
                        l'aigreur de mon caractere: je lui portois souvent envie: qu'elle me
                        paroissoit heureuse! Mais comment suivre moi-même la route que je lui avois
                        ouverte! </p>
                    <p> Je l'attendois un jour dans un des parloirs du Couvent dans lequel elle
                        s'étoit retirée, lorsqu'une Religieuse y entra avec vivacité. Pardon,
                        Monsieur, me dit-elle, en cherchant de tout côté; on m'avoit annoncé ma
                        mere: j'ai pris sans doute un parloir pour un autre. Le son de voix de cette
                        Religieuse s'insinua jusques dans mon cœur, &amp; me rappella le souvenir
                        d'une personne dont le temps n'avoit pu en effacer totalement le portrait:
                        quelle heureuse surprise, m'écriai-je d'une voix entre-coupée! Quoi! c'est
                        vous que je retrouve aujourd'hui, Hortence! </p>
                    <p> La précipitation avec laqu-elle elle étoit entrée, l'avoit empêchée de me
                        reconnoître. Est-il possible, Monsieur, me dit-elle, que le premier objet
                        que j'ai voulu éviter, en me consacrant au Seigneur, soit le premier que je
                        retrouve en arrivant à Paris! Fuyez d'ici, Barville, &amp; cessez
                        d'insulter, par votre présence, à ma tendresse &amp; à mes malheurs:
                        respectez ma retraite, &amp; ne venez pas en troubler la tranquillité par un
                        souvenir trop amer. </p>
                    <p> Que vous êtes injuste, Hortence, lui répondis-je, dans vos reproches! Depuis
                        la Lettre fatale que vous m'écrivîtes, avant que de quitter Madame de
                        Rougeon, pour suivre un indigne Rival, j'ignorois le lieu de votre demeure:
                        j'avois trop d'intérêt à oublier votre perfidie, pour me mettre en peine de
                        m'en informer. Ce n'est donc pas vous qui m'attirez aujourd'hui ici.
                        J'attends dans Mademoiselle d'Auraigniac une Amie respectable, pour partager
                        avec elle le chagrin que me causent des malheurs, dont votre inconstance n'a
                        été que le prélude .... Je ne vous devine pas, Monsieur; &amp; quelque
                        résolution que j'aye prise de ne vous parler de la vie, vous couvrez votre
                        trahison d'excuses si singulieres, que je ne puis me refuser de vous
                        entretenir un moment: nous verrons qui des deux à raison de se prévaloir de
                        la droiture de ses démarches: je vais trouver Madame de Rougeon:
                        attendez-moi dans ce parloir: Mademoiselle d'Auraigniac ne sera pas de trop:
                        depuis huit jours que je suis ici, je n'ai rien de caché pour cette Amie. Je
                        reviendrai aussi-tôt que j'aurai rendu à ma mere des devoirs qui me
                        coûteroient davantage, si je n'avois pas fait le sacrifice de ma liberté:
                        c'est la premiére fois que je la vois depuis que j'ai encouru sa haine, dans
                        le temps que j'ai essuyé vos mépris. Juste Ciel, en est-ce assez pour le
                        même jour! </p>
                    <p> Mademoiselle d'Auraigniac, en entrant, me surprit encore absorbé dans les
                        réflexions que la singularité de cette rencontre m'offroit en foule: qui
                        vous tourmente de nouveau, me démandat-elle? Vous voilà tout hors de
                        vous-même. Il faut avouer, Monsieur, que vous êtes bien ingénieux à vous
                        faire des peines. </p>
                    <p> Je profitai de l'absence d'Hortence, pour la mettre au fait de ma passion
                        pour cette aimable personne: je la priai ensuite de vouloir bien me
                        soutenir, par sa présence, dans un dénouement d'où dépendoit ma
                        tranquillité, &amp; qui alloit peut-être enfin fixer mon bonheur: elle eut
                        beau vouloir se retirer, dans la crainte de troubler la liberté dont nous
                        avions besoin; votre vertu, lui dis-je en la retenant, vous met,
                        Mademoiselle, au-dessus des impressions de la rivalité: vous êtes amie
                        d'Hortence: vous lui devez, par reconnoissance, une complaisance que
                        j'attends de vous par amitié. </p>
                    <p> Sœur Gertrude (c'étoit le nom de Religion de Mademoiselle de Rougeon) entra
                        pendant ce débat: à peine en eut-elle appris la cause, qu'elle le termina en
                        embrassant tendrement Mademoiselle d'Auraigniac, &amp; en la priant, au nom
                        de l'amitié la plus sacrée, de lui accorder une grace, sans laqu-elle elle
                        ne pourroit pas rester avec moi. Mademoiselle d'Auraigniac consentit à tout
                        ce qu'on demandoit d'elle, &amp; sœur Gertrude, en détournant la vue de
                        dessus moi, me demanda comment j'avois pu être assez ingrat pour oublier ses
                        bontés, au point de lui en faire un crime. Comment osez-vous encore, cruel,
                        me dit-elle, vous autoriser aujourd'hui contre moi de votre perfidie? Je
                        n'entends rien, lui répondis-je, Mademoiselle, à vos reproches: avant que de
                        me condamner, écoutez du moins les motifs de ma justification. </p>
                    <p> Je lui rapportai en peu de mots tout ce qui s'étoit passé depuis son départ
                        de Paris: je lui parlai de la premiére Lettre de Madame de Rougeon, par
                        laqu-elle elle m'avoit appris son évasion. J'ai peine à retenir mon
                        indignation, s'écria-t-elle; mais continuez, &amp; voyons jusqu'où vous
                        pourrez pousser l'imposture. </p>
                    <p> Enfin après lui avoir rapporté tout ce que Gaudricourt avoit pu découvrir
                        pendant son voyage, je lui rappellai en gros le contenu de ce billet fatal
                        que Madame de Rougeon m'avoit envoyé. Que je suis heureuse d'avoir abandonné
                        un monde aussi faux &amp; aussi corrompu, s'écria-t-elle! Quoi! Barville, il
                        ne vous suffisoit donc pas de m'avoir écrit la Lettre la plus indigne, &amp;
                        la plus désespérante pour une personne qui vous aimoit tendrement, il faut
                        encore que vous me chargiez de la calomnie la plus horrible! Sur quelle
                        preuve prétendez-vous que je vous ai envoyé ce billet, qui ne sortit jamais
                        de ma plume? En souffrant, à cause de vous, tout ce que l'on peut imaginer
                        de plus cruel, je n'ai jamais souillé l'amour que vous m'aviez inspiré, par
                        aucune action qui pût me mettre en parallele avec le plus perfide des
                        mortels. J'ai conservé cette Lettre, qui est la cause de tous mes malheurs:
                        en vous faisant voir ce témoin irréprochable, je jouirois de votre
                        confusion, si une ame bien née pouvoit trouver du plaisir à humilier celui
                        qui seul a sçu la rendre sensible. </p>
                    <p> Elle courut avec vivacité chercher cette piece justificative, dont je
                        n'avois aucune connoissance. Voilà, me dit-elle, en rentrant, cette Lettre
                        funeste: lisez, &amp; périssez de honte d'avoir outragé quelqu'un dont vous
                        faisiez les délices. </p>
                    <p> Je lus en effet le billet le plus horrible: il finissoit ainsi: “Ne vous
                        flattez pas davantage, Mademoiselle, de “régner sur un cœur, dont trop de
                        “complaisance vous rend indigne: la “vertu seule a droit de me plaire; &amp;
                        “la vertu ne se trouve point avec cette “foiblesse que vous tâchez en vain
                        “d'honorer du titre de sentiment. Oubliez un Amant, qui vous aimeroit
                        “encore, si vous n'aviez cherché trop “promptement à le persuader de votre
                        “ardeur.„ </p>
                    <p> Frappé de ce que je venois de lire, je demandai a Hortence, si elle me
                        croyoit l'auteur d'une semblable infamie. Quoi! Barville, vous niez votre
                        écriture! ... M'appercevant de la cause de son erreur, je lui protestai, par
                        les sermens les plus sacrés, que ce billet n'étoit jamais sorti de ma main,
                        &amp; encore moins de mon cœur: je la priai ensuite, de vouloir bien
                        confronter cette Lettre avec quelques-unes des miennes, qu'elle avoit
                        apportées en même temps. Malgré la prévention où elle étoit, &amp; la
                        ressemblance apparente qui trompoit au premier coup d'œil, elle ne put se
                        refuser à une infinité de traits, qui en constatoient invinciblement la
                        différence: Mademoiselle d'Auraigniac, plus éclairée, dans cet examen,
                        qu'Hortence, parce qu'elle étoit moins intéressée à découvrir la vérité,
                        acheva de la persuader de la fausseté du billet. Oh! Barville, s'écria alors
                        Mademoiselle de Rougeon, je crains peut-être autant à présent de vous
                        trouver innocent, que j'ai eu de peine à imaginer, que vous étiez coupable.
                        Tout déposoit contre vous lorsque je vous ai condamné: à présent, au
                        contraire, tout semble, pour ainsi dire, déposer contre moi; mais avant que
                        de me condamner, jugez vous-même de l'évenement le plus extraordinaire de ma
                        vie. </p>
                    <p> Un jour que je m'étois écartée dans un bosquet peu éloigné du Château de ma
                        mere, pour m'entretenir de vous avec ma chere Julie, quatre hommes à cheval
                        &amp; masqués vinrent s'emparer de nous: ils s'en saisirent sans nous dire
                        la moindre parole: mes larmes &amp; mes cris furent mes seules défenses;
                        &amp; que peuvent de pareilles armes contre cette espéce d'hommes accoutumés
                        à exécuter des ordres, dont ils ignorent ordinairement les motifs. J'eus
                        beau les questionner, je ne pus en rien tirer, sinon, qu'ils étoient chargés
                        de me mettre en lieu de sûreté. Nous marchâmes toute la nuit, &amp; le
                        lendemain nous arrivâmes dans la cour intérieure d'une Maison Religieuse.
                        Celui qui commandoit mes Gardes remit à la Supérieure les ordres du Roi,
                        &amp; se retira avec Julie: quelques instances que j'aye pu faire pour
                        garder avec moi cette fille, il l'emmena, &amp; depuis ce temps je n'ai
                        point entendu parler d'une personne, dont l'attachement n'auroit pas peu
                        servi à diminuer mes peines. </p>
                    <p> La Supérieure me conduisit dans une chambre grillée de toute part, &amp; m'y
                        laissa, en me disant: Voilà, Mademoiselle, votre prison: faites-y pénitence,
                        &amp; méritez, par un sincere retour sur vous-même, les bonnes graces d'une
                        mere justement irritée. </p>
                    <p> Le lendemain la Supérieure m'apporta une Lettre de ma mere: je l'ouvris en
                        tremblant: elle me marquoit qu'elle s'imaginoit que mes regrets étoient
                        assez grands pour n'avoir pas besoin de les augmenter par de justes
                        reproches: que d'ailleurs le billet de l'Amant à qui j'avois sacrifié
                        l'honneur de sa famille, suffiroit assez seul pour me couvrir de honte &amp;
                        de désespoir. Je trouvai en effet dans la Lettre de ma mere celle que je
                        viens de vous montrer, &amp; que vous refusez de reconnoître pour être de
                        votre main. Il est inutile de vous rappeller ici la douleur d'un cœur percé
                        des coups les plus sensibles. </p>
                    <p> Je restai près de deux ans dans ce triste cachot livrée aux réflexions les
                        plus accablantes: je séchois dans ce lieu d'horreur, sans recevoir la
                        moindre consolation ni de la part de ma mere, ni de la part des Religieuses.
                        Une Converse à qui je n'ai jamais entendu prononcer le moindre son articulé,
                        m'apportoit les choses nécessaires à renouveller mon supplice, en
                        prolongeant mes tristes jours. La Supérieure venoit, deux fois chaque
                        semaine, me faire une exhortation sur l'abus &amp; sur la vanité des
                        plaisirs du monde, sur l'infamie qui accompagnoit toujours les passions
                        satisfaites, &amp; sur la félicité de ceux qui renonçoient sincérement au
                        monde: elle me faisoit entrevoir que je ne devois espérer de liberté, qu'en
                        la perdant volontairement, par le sacrifice de tout ce qui pouvoit encore
                        m'attacher au siécle trompeur dont j'avois éprouvé les plus affreux revers.
                        Pour animer davantage une vocation que la raison me dictoit plutôt que
                        l'inclination, elle me prévenoit que c'étoit peut-être en vain que je me
                        proposois de m'associer avec ses compagnes, parce qu'il étoit fort incertain
                        qu'on voulût recevoir une fille qui s'étoit abandonnée à un homme assez
                        imprudent pour avoir ajouté le mépris le plus marqué au déshonneur. </p>
                    <p> Est-il un état plus cruel que celui dans lequel je languissois? Tout, hormis
                        mon cœur, concouroit à vous peindre à mes yeux comme le plus abominable des
                        hommes: tout me démontroit votre perfidie. Abandonnée même de ma mere, il ne
                        me restoit de ressources que dans une entiere résignation aux ordres du
                        Ciel. Je suppliai donc la Supérieure de me proposer à la Communautée: elle
                        fit naître de nouvelles difficultés: je la conjurai de les lever en
                        consideration de ma ferveur. Alors en me faisant espérer d'écarter les
                        obstacles qui s'opposoient à ma reception, elle me prescrivit des
                        conditions, dont la premiére étoit que je n'irois jamais au parloir. Je
                        consentis à tout. A quoi se refuse-t-on, lorsqu'on a perdu la liberté? La
                        moindre étincelle devient une lumiere brillante pour ceux qui sont condamnés
                        à des ténébres éternelles. On reçut mon sacrifice, &amp; je fus aggrégée au
                        nombre de la Communauté. </p>
                    <p> Fidelle à mes promesses je n'ai point visité le parloir pendant tout le
                        temps que je suis restée dans cette Maison. Le croiriez-vous, Mademoiselle?
                        Ne suis-je pas un prodige dans le Cloître? J'ai fait plus: comme je n'avois
                        aucune liaison particuliere, j'ai parfaitement ignoré tout ce qui se passoit
                        dans le monde: je croyois Barville inconstant &amp; perfide; qui pouvoit m'y
                        rappeller? </p>
                    <p> C'est ainsi que j'ai vêçu dans cette solitude: je ne pensois pas même que
                        j'en dusse jamais sortir, lorsque la Supérieure me félicitant, il y a
                        quelques jours, sur mon exactitude à suivre &amp; la régle de la Maison,
                        &amp; mes engagemens particuliers, m'assura que si je voulois les
                        renouveller, je reverrois dans peu une mere qui me tendoit déjà les bras.
                        Accoutumée à n'avoir plus de volonté, je consentis à tout; &amp; l'on me dit
                        de me disposer à partir pour Paris. Je sors en effet quelque temps après de
                        cette maison de douleur, si souvent arrosée de mes larmes. En arrivant dans
                        celle-ci j'ai du moins la consolation de retrouver une mere pleine de bonté,
                        &amp; dont je viens d'éprouver toute la tendresse; mais en même temps quel
                        supplice de rencontrer un homme assez fourbe pour oser peut-être ajoûter le
                        parjure à la plus noire perfidie! En vain tentez-vous, Barville, de faire
                        ici parade de votre innocence ... Elle est toute prouvée, lui répondis-je,
                        chere Hortence: je vous montrerai demain un billet trop semblable à celui
                        que vous venez de me faire voir, pour ne pas me faire reconnoître la main
                        infernale qui les a fabriqués l'un &amp; l'autre. Juste-Ciel! que d'horreurs
                        votre récit ne vient-il pas de me découvrir! </p>
                    <p> J'entrai alors dans le détail de tout ce qui s'étoit passé depuis la
                        premiére nouvelle que j'avois reçue de son enlevement: je n'oubliai point
                        les Lettres de Madame de Rougeon, &amp; sur-tout le billet qu'elle m'avoit
                        envoyé comme venant d'Hortence. Est-il donc vrai, s'écria cette charmante
                        personne, qu'on ait ainsi cherché à nous tromper? Helas! quelqu'intérêt que
                        je dusse avoir à ne pas être éclairée, en m'apportant ce billet, sans doute
                        supposé, venez, Barville, mettre le comble à mes malheurs. </p>
                    <p> Je le lui portai le lendemain: n'en doutons plus, me dit-elle en le lisant:
                        une main étrangére a tracé l'un &amp; l'autre, &amp; n'a que trop bien imité
                        nos caractéres, pour tromper l'Amour même: mais d'où part ce coup funeste?
                        Dieu! je n'ose ... En vain chercherons-nous, chere Hortence, à nous le
                        dissimuler: Madame de Rougeon ... Cessez, cessez, Barville, cessez de
                        m'accabler par un soupçon d'autant plus cruel pour moi, qu'il me paroît
                        avoir plus de rapport avec notre séparation; aidez-moi plutôt à augmenter
                        mon incertitude: ne m'ôtez pas, en achevant de m'éclairer d'une lumiere que
                        je redoute &amp; que je déteste, les seuls motifs qui peuvent soutenir mon
                        respect pour Madame de Rougeon: laissez-moi aimer mon devoir. Quel plaisir
                        prendriez-vous à troubler la tranquillité dont je commençois à jouir? Ha!
                        puisque le Ciel n'a pas permis que je fusse à vous, ne lui enviez pas le
                        sacrifice que je lui ai fait d'un cœur, dont je n'ai disposé que parce que
                        vous paroissiez le mépriser: Respectez mes larmes, Barville, &amp; si vous
                        aimez encore Hortence, éloignez-vous d'elle pour toujours. </p>
                    <p> Elle se retira sans attendre ma réponse: j'étois plongé dans un accablement
                        mortel: j'y aurois succombé, si la colere n'eût rappellé mes esprits: animé
                        par la vengeance, je courus chez Madame de Rougeon, bien résolu de vomir
                        contre cette indigne Médée toutes les imprécations que méritoit sa noirceur. </p>
                    <p> J'entrai chez elle d'un air furieux; sans même faire attention qu'on m'avoit
                        averti qu'elle étoit malade, j'allois éclater; mais elle me prévint dès
                        qu'elle m'apperçut. J'approuve, me dit-elle, les reproches que vous venez,
                        sans doute, me faire, Barville: ils n'ont rien que de juste: accusez-moi de
                        tous vos malheurs: joignez-vous à ma fille, pour augmenter mes crimes;
                        quelqu'animés que vous ayez droit d'être l'un &amp; l'autre contre un
                        monstre, qui s'est fait un plaisir de vous désunir, votre fureur n'égalera
                        pas celle à laqu-elle je suis en proie: laissez-moi plutôt le soin de votre
                        vengeance: il est dans mon cœur un serpent impitoyable, dont les morsures
                        sont au-dessus de vos coups. Je vous ai rendu trop malheureux, pour ne pas
                        vous accoutumer à être sensible au sort des misérables: plaignez, cher
                        Barville, plaignez une amante éperdue, qui reconnoît son injustice, &amp;
                        une mere dont les entrailles sont doublement déchirées, &amp; par
                        l'ignominie dont j'ai voulu couvrir ma propre fille, &amp; par la mort d'un
                        fils, que le Ciel vient d'immoler à votre vengeance. </p>
                    <p> La douleur &amp; les larmes l'empêchèrent de continuer: malgré tout mon
                        ressentiment, je ne pus tenir contre un spectacle aussi touchant. Je voyois
                        une femme livrée aux regrets les plus amers: elle portoit la mort peinte sur
                        les levres: ses yeux, en me demandant grace, sembloient encore accuser mon
                        cœur de trop de froideur. Cessez vos allarmes, Madame, lui dis-je: en
                        respectant vos malheurs, qu'il m'est doux d'écouter les sentimens de la
                        pitié, &amp; de suivre les ordres d'Hortence! La grace que je vous demande,
                        c'est de m'apprendre où est Julie. </p>
                    <p> Madame de Rougeon, me voyant si promptement appaisé, reprit elle-même un peu
                        de tranquillité: elle me dit que Julie étoit, par Lettre de cachet, dans une
                        Maison de force, &amp; qu'elle alloit me donner une Lettre, par laqu-elle
                        elle demanderoit au Ministre sa liberté. </p>
                    <p> Après qu'elle eut fini d'écrire, apprenez tous mes malheurs, Barville,
                        continua-t-elle: ce sera encore pour moi une sorte de consolation, de vous
                        avoir pour confident. L'Amour que vous m'inspirâtes dès le premier moment
                        que je vous trouvai aux Tuileries est la source de tous mes égaremens: je ne
                        vous rappellerai pas ici l'idée charmante que je m'étois faite de cette
                        passion: quoiqu'aux portes de la mort, ce feu n'est encore que mal éteint:
                        que n'ai-je pas fait d'abord pour en étouffer les premiéres étincelles! Je
                        sentois toute la difficulté, &amp; tout le ridicule d'un sentiment, que je
                        cherchois à renfermer en moi-même. Hélas! je crois que j'aurois assez gagné
                        sur moi-même, pour vous laisser toujours ignorer le feu qui me dévoroit, si
                        la vue d'une rivale trop aimable, pour n'être pas adorée, n'eût ajoûté le
                        delire à la passion: Ma fille me devint odieuse dès l'instant que je
                        m'apperçus de vos sentimens mutuels: plus votre inclination pour elle vous
                        rendoit coupable à mes yeux, plus votre conquête devenoit précieuse à mon
                        cœur. L'Amour connoît-il les liens du sang &amp; de l'amitié? Mais enfin ne
                        voyant plus d'espérance de pouvoir vous rendre sensible, je ne respirai plus
                        que la fureur &amp; que la vengeance: je ne vous ménageai même qu'autant que
                        je crus avoir affaire de votre Pere. Aussi à peine me vis-je en possession
                        des biens que l'on m'avoit si long-temps contestés, que je ne gardai plus de
                        mesure: également incapable d'écouter la raison &amp; de garder la moindre
                        décence, je vous offris ouvertement mon cœur; mais après celui d'Hortence
                        quels charmes pouvoit-il avoir pour vous? Ressouvenez-vous, Barville, de
                        cette scene, où ... Ah! plût au Ciel, que pour mon repos &amp; pour ma
                        gloire j'en eusse perdu le souvenir! Je fus femme en ce point, &amp; plus
                        femme qu'une autre: je jurai dès ce moment la perte de ma rivale, &amp; je
                        me flattois qu'en vous faisant perdre son estime, je pourrois gagner votre
                        cœur. Combien l'Amour ne se prêtet-il pas facilement au poison de la
                        séduction! Esclave de ma folle passion, c'est moi qui ai fait enlever ma
                        fille: c'est moi qui ai fait écrire ces deux faux billets, qui vous ont fait
                        perdre l'un pour l'autre cette tendresse qui faisoit mon tourment: c'est moi
                        qui vous ai enfoncé le poignard dans le sein, sans pouvoir réussir dans mes
                        chimériques espérances. Plus piquée encore de cette réponse pleine de mépris
                        &amp; de froideur que vous fites à mes Lettres, que de cette timidité dont
                        je cherchois quelquefois à vous faire honneur, c'est moi qui ai suscité
                        contre vous ces ennemis qui ont tout employé pour vous perdre: c'est moi qui
                        leur ai soufflé la plus indigne des calomnies: c'est moi ... Mais tirons un
                        voile sur tant d'horreurs. Hélas! le Ciel ne vient-il pas de me rendre, avec
                        usure, les maux dont je vous ai accablés? Après la perte volontaire &amp;
                        réfléchie de ma fille, il me restoit un fils que j'adorois: la mort vient de
                        me l'arracher dans le temps, où il me donnoit les plus flatteuses
                        espérances: j'appris hier cette nouvelle, en revenant de voir ma fille,
                        &amp; depuis ce moment un frissonnement qui ne sert qu'à souffler dans mes
                        veines un feu caché qui me consume, m'annonce la fin de ma funeste
                        existence. Je sens que je touche à ma derniere heure, &amp; que je vais
                        délivrer la terre d'un monstre indigne du jour qui l'éclaire. Que ne
                        m'est-il permis de réparer auparavant les maux que je vous ai fait souffrir!
                        Que ne puis-je me transporter dès à présent avec vous chez ma fille! Mon
                        état actuel s'y oppose: je ramasserai demain matin assez de force pour m'y
                        rendre. Trouvez-vous y, Monsieur: c'est-là que je veux vous donner les
                        dernieres preuves de mon amour: en faisant le sacrifice le plus grand, dont
                        une femme, aussi follement passionnée que je l'ai été, soit capable, ma mort
                        en deviendra, sans doute, plus tranquille. </p>
                    <p> Touché de l'état dans lequel je la voyois, autant que des espérances qu'elle
                        sembloit me donner, je cherchois à la consoler, lorsque son Médecin me fit
                        avertir qu'il y auroit de l'imprudence à prolonger plus long-temps cet
                        entretien, &amp; qu'il n'en falloit pas davantage pour renouveller le
                        crachement de sang. </p>
                    <p> Muni de la Lettre que Madame de Rougeon m'avoit donnée pour travailler à la
                        liberté de Julie, je courus chez le Ministre pour faire lever la Lettre de
                        cachet qui la retenoit enfermée aussi cruellement. A peine eus-je obtenu
                        l'ordre que je sollicitois, que je volai chez Gaudricourt. Mettez fin à vos
                        allarmes, Ami trop généreux, lui dis-je en sautant à son cou; vous verrez
                        aujourd'hui Julie. Qu'il m'est doux de pouvoir reconnoître, dans une
                        pareille occasion, les services que vous m'avez rendus! </p>
                    <p> Jugez, Monsieur, du trouble dans lequel ce discours le jetta: également
                        pénétré de joie &amp; de reconnoissance, il interrompoit sans cesse les
                        preuves de son amitié, par mille questions, auxqu-elles il ne me laissoit
                        pas le temps de répondre. Modérez, cher Gaudricourt, la vivacité de vos
                        sentimens, repris-je: ne sacrifiez pas à l'amitié un temps que vous devez à
                        l'Amour: hâtons-nous d'aller finir les peines d'une personne qui vous est
                        chere. </p>
                    <p> Nous partîmes en effet dans le même moment. Que ne vous dois-je pas,
                        Monsieur, me dit Gaudricourt en montant en voiture? Depuis l'absence cruelle
                        de Julie, le jour m'étoit insupportable: l'espérance me soutenoit seule
                        contre les horreurs d'une pareille séparation. Ah! cher Ami, en me rendant
                        Julie, je vous dois mille fois plus qu'à ceux de qui je tiens la vie. Vous
                        me croyez donc bien peu généreux, Gaudricourt, lui répondis-je d'un air un
                        peu piqué? Si votre reconnoissance est au-dessus du bienfait, quel mérite
                        m'en restera-t-il? Ressouvenez-vous de la grandeur d'ame avec laqu-elle vous
                        m'avez si souvent obligé: sachant que le plaisir seul de rendre service
                        avoit pour vous quelque chose de flatteur, je faisois taire une partie de ma
                        reconnoissance, dans la crainte de blesser votre délicatesse: Pourquoi ne
                        ménageriez-vous pas aujourd'hui la mienne? </p>
                    <p> Après s'être excusé sur la différence des services, ma confiance au moins,
                        ce lien sacré de l'amitié, ne vous offensera pas, Monsieur, continua-t-il.
                        Permettez-moi de vous découvrir le secret de mon cœur. Ce seroit prendre
                        trop peu d'intérêt à un bonheur, qui est votre ouvrage, que de me refuser
                        cette grace. </p>
                    <p> Il m'apprit alors qu'il étoit fils du Comte d'Estorbek, mort depuis peu en
                        Bretagne sa patrie: qu'il n'avoit changé de nom que pour se soustraire aux
                        poursuites de ses parens: que son inclination pour Julie étoit cause de ce
                        travestissement: que son penchant pour cette charmante personne s'étoit
                        manifesté dès sa plus tendre enfance: qu'il avoit toujours été payé d'un
                        retour trop sincere, pour ne pas brûler pour elle d'un amour sans fin: que
                        ses parens, qui n'avoient d'abord fait que badiner de leur tendresse
                        naissante, s'étoient pris trop tard, pour en rompre la chaîne: que sentant
                        alors les conséquences d'une habitude déjà trop formée, sur-tout dans des
                        états disproportionnés, ils avoient cherché à leur faire perdre cette
                        premiére impression, en lui proposant un parti très-avantageux: que son
                        refus les avoit irrités au point de tout employer pour faire enfermer Julie;
                        mais qu'ayant eu connoissance de leur dessein, il les avoit prevenus, en
                        partant avec sa Maitresse pour Paris: qu'ils y étoient restés dans l'état le
                        plus heureux, &amp; dans la plus grande sécurité, tant que l'argent qu'il
                        avoit emporté les avoit empêchés de prévoir l'avenir; mais que la vue d'une
                        misere prochaine, &amp; la crainte des désordres dans lesquels elle
                        n'entraîne que trop souvent les jeunes personnes du sexe, avoient déterminé
                        Julie à se placer auprès de quelque Dame, jusqu'à ce que la fortune pût
                        changer: que Madame de Rougeon, enchantée de la noblesse de ses sentimens
                        &amp; de la vivacité de son esprit, l'avoit donnée à sa fille plutôt à titre
                        de compagnie, que comme une fille ordinaire: que pour lui, il avoit obtenu
                        dans ce même temps une place dans le bureau d'un Ministre, dont il s'étoit
                        attiré toute la confiance: que c'étoit à la faveur de ce protecteur qu'il
                        avoit été assez heureux pour m'obliger. </p>
                    <p> Je ne vous répéterai pas le reste de mes malheurs, Monsieur, continua-t-il:
                        ce seroit sans doute renouveller vos plaies, que d'en retracer le funeste
                        tableau: admirez seulement que dans le moment où vous venez les finir, tout
                        paroît concourir à mon bonheur. Ma Mere oublie ma conduite passée: en me
                        rappellant auprès d'elle, elle me permet de suivre mon inclination pour
                        Julie: les parens mêmes de cette aimable personne ne sont plus en état
                        d'exercer contre elle leur fureur: en la déshéritant à leur mort, ils ont
                        assouvi toute leur rage ... Ces riches Négocians, plus piqués de
                        l'opposition outrageante de mes parens, que de l'évasion de leur fille,
                        après avoir épuisé leur vengeance contre ma famille, ont ainsi perdu tous
                        leurs droits sur leur propre fille: quelle heureuse situation pour mon cœur,
                        cher Barville, dans un instant où rien ne semble s'opposer à ma félicité! </p>
                    <p> Arrivés dans la Maison, où Julie étoit enfermée, nous présentâmes l'ordre du
                        Ministre: aussi-tôt qu'elle nous fut remise, nous la conduisimes dans le
                        Couvent, où étoit Hortence: j'avois eu soin d'y faire préparer un
                        appartement. </p>
                    <p> Représentez-vous, Monsieur, la surprise de ces deux Amans. Quel coup de
                        Théâtre pour deux cœurs que la tendresse unit! Quel spectacle pour l'Amitié!
                        Animés l'un &amp; l'autre de mille sentimens différens, à peine
                        pouvoient-ils prononcer quelques paroles entrecoupées &amp; sans suite:
                        leurs sens suffisoient à peine pour dissiper la crainte de ne trouver, dans
                        un changement si subit, qu'un vain jeu de l'imagination. Voilà notre pere,
                        disoit le Comte d'Estorbek, en me comblant des preuves de la plus parfaite
                        amitié. </p>
                    <p> En remettant cet aimable dépôt entre les mains de la Supérieure, nous la
                        priâmes d'en avoir tout le soin imaginable: à peine fut-elle entrée que nous
                        la demandâmes au même parloir, où étoit Hortence: quelque trouble que cette
                        derniere personne excitât dans mon cœur, je ne pus m'empêcher d'être
                        sensible à la reconnoissance de ces deux femmes. Est-il possible de ne pas
                        répandre des larmes de joie, lorsqu'on en voit couler en abondance? </p>
                    <p> Cependant pour laisser plus de liberté au Comte d'Estorbek, je me hâtai
                        d'informer Hortence de ce qui s'étoit passé dans la visite que j'avois
                        rendue à Madame de Rougeon, &amp; du sujet de celle que cette Dame devoit
                        lui rendre le lendemain matin: je lui fis entrevoir, en la quittant, que les
                        promesses qu'elle m'avoit faites me causoient autant d'inquiétude que
                        d'espérance. Dans l'état où vous me peignez ma Mere, qu'avez-vous encore à
                        en appréhender, me dit-elle, Monsieur? Hélas! vous ne la trouverez peut-être
                        que trop favorable. </p>
                    <p> Cette réponse ne fit qu'augmenter mon agitation: je m'en occupai le reste du
                        jour: le lendemain je me rendis chez Madame de Rougeon pour lui donner la
                        main: malgré une fievre ardente, elle étoit déjà levée. Je ne m'attendois
                        pas à cette galanterie, Monsieur, me dit-elle en me voyant: je vous croyois
                        trop empressé auprès de la fille, pour penser à la mere. Partons
                        promptement; peut-être que si nous tardions plus long-temps, mes forces ne
                        me permettroient plus de vous montrer l'effet de mes promesses ... Je ne
                        m'attirerois pas ces reproches, Madame, lui répondis-je en la conduisant à
                        sa voiture, si vous connoissiez mon attachement &amp; mon respect. </p>
                    <p> Quelqu'accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher, pendant le chemin, de
                        me plaisanter sur ce respect dont elle n'avoit eu que trop de preuves. Une
                        femme méprisée sut-elle jamais pardonner en pareille occasion? </p>
                    <p> La présence d'Hortence fit une telle impression sur Madame de Rougeon, que
                        nous crumes qu'elle alloit expirer: cette révolution étoit-elle l'effet de
                        la tendresse maternelle, ou la suite de la jalousie? C'est ce qu'il n'étoit
                        pas aisé de deviner: elle ne s'en fit cependant pas moins honneur, lorsque
                        nos soins l'eurent rappellée à elle-même. Si l'aveu le plus humiliant pour
                        une mere a droit de vous toucher, ma fille, continua-t-elle, aidez-moi à
                        réparer tous les malheurs, dans lesquels ma funeste rivalité vous a plongé
                        l'un &amp; l'autre: puisque l'Amour demande aujourd'hui une victime, que je
                        sois du moins la seule qui ensanglante ses Autels. Tout contribue à me
                        rendre la vie odieuse: je regarde même comme une faveur d'en voir la fin
                        prochaine. Profitez de ces derniers momens pour changer votre sort, &amp;
                        pour assurer un bonheur dont je n'étois pas digne: non contente de vous
                        céder, Barville, je vais vous envoyer un témoignage authentique de la
                        violence que je vous ai faite pour vous engager dans le cloître: servez-vous
                        en pour réclamer contre des vœux que vous n'auriez jamais prononcés, sans
                        l'artifice de votre rivale. Et vous, Monsieur, lorsque vous serez entre les
                        bras d'une épouse chérie, que l'excès de vos plaisirs ne vous fasse pas
                        oublier que vous êtes la cause de mes crimes &amp; de mes malheurs. </p>
                    <p> Pénétrée de vos bontés, Madame, je n'en abuserai point, réprit Mademoiselle
                        de Rougeon: si vous eussiez approuvé dans le temps une inclination à
                        laqu-elle je me suis laissé aller trop facilement, mon devoir n'auroit rien
                        eu que de flatteur pour moi; mais liée présentement par les sermens les plus
                        sacrés, je ne déshonorerai pas le sacrifice que j'ai fait de ma liberté.
                        Quelle estime Monsieur pourroit-il avoir pour une femme parjure, &amp; pour
                        une infidelle qui abandonneroit, pour voler dans ses bras, le céleste époux
                        à qui elle s'est donnée: ma résolution est prise, Madame: les plus
                        brillantes espérances ne seroient jamais capables de me faire changer. </p>
                    <p> Madame de Rougeon étoit trop foible pour pouvoir soutenir long-temps cette
                        scene. Pensez sérieusement à la priére que je viens de vous faire, ma fille,
                        lui dit-elle en l'embrassant: respectez mes volontés, lorsquelles peuvent
                        flatter votre cœur: ne refusez pas à une mere que vous voyez, sans doute,
                        pour la derniere fois, la premiére grace qu'elle vous ait demandée pour
                        votre bonheur. </p>
                    <p> Voyant enfin que sa fille étoit inébranlable dans sa résolution, je vous
                        laisse, Barville, continua-t-elle: il vous persuadera, sans doute, mieux
                        qu'une rivale, que vous avez de la peine à distinguer de votre mere. </p>
                    <p> Quelques efforts que je fisse pour reconduire Madame de Rougeon, elle ne
                        voulut jamais me le permettre. Je vous crois très-peu propre, Monsieur, à me
                        disposer au moment que je sens approcher: restez, me dit-elle, auprès de ma
                        fille; secondez une malheureuse qui veut réparer ses torts, en faisant
                        accepter à Hortence un Mari qu'elle aime. Je vais passer chez mon Notaire
                        pour faire l'acte que je vous ai promis: Adieu, mes Enfans: soyez aussi
                        heureux que vous méritez de l'être. </p>
                    <p> Resté seul avec Mademoiselle de Rougeon, je fis tout ce que je pus pour
                        l'engager à se délivrer d'un joug qu'elle ne s'étoit imposé que par force;
                        mais toujours constante dans sa premiére résolution, elle m'assura que ce
                        seroit en vain qu'elle réclameroit contre un sacrifice qu'elle avoit
                        commencé volontairement, puisque, me regardant comme infidéle pour lors,
                        elle ne s'étoit cru liée par aucun engagement. J'eus beau lui faire
                        entrevoir, combien ce sacrifice cruel coûteroit à mon amour. Vous avez
                        essayé vos forces, Monsieur, me dit-elle, &amp; il vous convient mal de
                        faire parade de vos sentimens devant une femme, qui, uniquement attachée à
                        vous seul, vous est toujours restée fidelle. Pour vous, le premier soupçon
                        d'une perfidie imaginaire vous a rendu inconstant. Rappellez-vous votre
                        passion pour Mademoiselle d'Auraigniac; mais pourquoi laisser échapper ces
                        reproches à ma tendresse? J'en avoue l'injustice: n'en tirez aucun avantage:
                        la seule grace que je vous demande, c'est de ne me jamais parler d'amour:
                        accordez-la moi, ou préparez-vous à ne me voir de la vie. Si vous voulez
                        trouver en moi une Amie capable de le disputer à Mademoiselle d'Auraigniac,
                        je vous recevrai quelquefois à cette condition. Le Ciel me donnera sans
                        doute assez de force, pour étouffer des sentimens que le temps n'a que trop
                        foiblement effacés de mon cœur: en vous voyant comme ami, combien n'aurai-je
                        pas à combattre contre moi-même? S'il m'est permis de faire valoir pour la
                        derniére fois les droits que je crois avoir acquis sur votre cœur, tout ce
                        que j'exige de vous, c'est de m'estimer autant que je vous ai aimé. Allez,
                        &amp; ne revenez jamais qu'à ces conditions. </p>
                    <p> Une réponse aussi cruelle me confondit. Je me retirai sans pouvoir exprimer
                        ma douleur autrement que par des larmes: je rentrai chez moi abymé dans la
                        plus accablante tristesse. Le Comte d'Estorbek m'y attendoit: il venoit
                        prendre avec moi des arrangemens pour son Mariage avec sa chére Julie: rien
                        ne s'opposoit plus à cette tendre union: sa mere, en mourant, venoit de le
                        laisser possesseur d'un revenu assez honnête pour pouvoir, avec de
                        l'économie, vivre décemment &amp; agréablement à Paris. </p>
                    <p> Quelqu'occupé que je fusse de l'inflexibilité d'Hortence, je ne pus
                        m'empêcher de prendre part à la joie de cet ami généreux: il entroit tant de
                        délicatesse dans toutes ses démarches, que je me serois reproché de troubler
                        sa félicité par le récit des refus que je venois d'essuyer: je me flattois
                        même encore qu'Hortence pourroit changer, lorsqu'elle reverroit l'acte de
                        Madame de Rougeon. Je ne m'entretins donc avec le Comte d'Estorbek que de
                        l'heureux événement, dont il pressoit le dénouement. Nous fixâmes le temps
                        de la cérémonie de son Mariage pour la fin du grand deuil, dans lequel la
                        mort de sa mere venoit de le jetter. Il me pria avec tant d'instance de
                        vouloir bien, dans cette occasion, servir de pere à Julie, que je ne pus le
                        lui refuser. Qu'il y a de douceur dans de pareilles adoptions! </p>
                    <p> A peine le Comte étoit-il sorti, qu'on m'apporta un paquet de la part de
                        Madame de Rougeon. J'y trouvai, à l'ouverture, ce billet: “Ma conduite ne
                        “vous auroit que trop persuadé, cher “Barville, de l'ardeur de ma passion,
                        “si votre cœur eût été susceptible de “retour: ce n'est qu'à regret que ma
                        “jalousie a travaillé à vous rendre malheureux. Que ne m'en a-t-il pas
                        “coûté pour sacrifier ma fille à mon “amour outragé? Le Ciel désarme
                        “aujourd'hui ma fureur, sans éteindre “des sentimens qui m'accompagneront
                        “sans doute dans le tombeau: ce n'est “plus que par des bienfaits que je
                        veux “parler à un cœur qui a toujours été “sourd à ma voix. Vous trouverez,
                        “avec l'acte que je vous ai promis, une “donation de tous mes biens. Adieu,
                        “cher Barville: ressouvenez-vous quelquefois de la plus tendre &amp; de la
                        plus “malheureuse des femmes: c'est le “seul retour que je vous demande.
                        “Adieu, cher Barville; adieu pour “toujours.„ </p>
                    <p> Comme je me disposois à aller rendre mes derniers devoirs à Madame de
                        Rougeon, j'appris de la personne qui m'avoit apporté le paquet, qu'elle
                        n'étoit plus: je ne pus refuser des larmes sur la perte d'une femme à qui je
                        ne pouvois attribuer mes malheurs, sans me rappeller que j'étois la cause de
                        ceux qui venoient de finir ses tristes jours. Un événement aussi frappant
                        n'auroit servi qu'à me détacher de plus en plus de l'Amour, si l'espérance
                        de toucher Hortence, n'eût ranimé dans mon cœur une tendresse mal éteinte.
                        Je courus lui remettre les deux actes dont Madame de Rougeon venoit de me
                        faire dépositaire. </p>
                    <p> Je trouvai cette charmante personne abymée dans la douleur la plus vive:
                        tous les motifs de plaintes: qu'elle pouvoit avoir contre sa mere étoient
                        disparus. Elle n'envisageoit, dans ce moment, que ce qu'une pareille
                        séparation peut avoir de cruel pour les cœurs sensibles. En mêlant moi-même
                        mes larmes avec celles qu'elle répandoit en abondance, je tâchois de
                        diminuer sa tristesse, en la partageant: respectant sa douleur, je ne lui
                        parlai pas, dans ces premiers instans, des deux actes sur lesquels je
                        fondois mes plus chéres espérances &amp; mon bonheur. </p>
                    <p> Après avoir laissé pendant quelques jours un libre cours à ses pleurs,
                        j'essayai enfin de les essuyer: m'appercevant aisément de l'effet sensible
                        que la raison &amp; la Religion avoient opéré sur cette ame accoutumée à ne
                        plus consulter que ces deux flambeaux, je profitai de ce premier instant de
                        calme, pour l'entretenir de Madame de Rougeon. Je lui rappellai l'objet
                        important de cette mere dans la derniére visite qu'elle lui avoit rendue;
                        avant que d'attendre sa réponse, je lui présentai les deux actes avec le
                        billet de Madame de Rougeon: elle ne put en soutenir la lecture sans
                        répandre un torrent de larmes. En vous remettant la donation que ma mere
                        vous a faite de tous ses biens, vous me permettrez, Monsieur, me dit-elle,
                        de garder l'acte, par lequel elle atteste la violence dont elle s'est servie
                        pour me faire embrasser la vie Religieuse, &amp; en vertu duquel je pourrois
                        réclamer contre mes vœux: ne vous flattez jamais de me déterminer à une
                        démarche qui me couvriroit pour toujours de honte. Cet acte sera le premier
                        sacrifice que j'offrirai au Seigneur, au renouvellement de mes vœux que je
                        me dispose à faire demain matin dans cette sainte Maison. Quelque chose
                        qu'il m'en doive coûter, j'ai tout prévu: accoutumée depuis long-temps à
                        combattre contre mon propre cœur, j'ose espérer que j'aurai assez de forces
                        pour pouvoir vous conserver comme Ami, pourvu que de votre côté vous
                        cessiez, dès ce moment, de me regarder avec les yeux d'un Amant .... Est-ce
                        ainsi que vous traitez vos amis, cruelle Hortence? ... Oh! ... Accordez-moi
                        la grace, que je vous demande, Barville, ou je cesserai pour toujours de
                        vous voir. </p>
                    <p> Après m'avoir renouvellé cet ordre, elle me quitta pour aller se préparer
                        dans la retraite au renouvellement de son sacrifice. Je passai ces deux
                        jours dans la plus grande perplexité. Malgré sa fermeté, je m'imaginois
                        encore quelquefois, que l'acte dont elle s'étoit emparée, que ma tendresse,
                        que son propre cœur, que tout enfin parleroit en ma faveur. J'étois même
                        dans cette douce erreur, lorsqu'elle m'envoya prier de la venir voir. Hélas!
                        je l'avouerai: je fus un instant le jouet de mon illusion: la joie qui
                        éclatoit sur son visage, lorsque je l'abordai, n'acheva pas peu à flatter
                        mes espérances. Il ne manque plus, Monsieur, à la plus belle action de ma
                        vie que votre approbation: m'estimeriez-vous assez peu pour me la refuser?
                        Je viens de me donner irrévocablement au Ciel: ne lui enviez pas un cœur que
                        vous ne lui avez que trop disputé: quittez le langage d'un Amant, si vous
                        voulez trouver en moi les sentimens d'une Amie. </p>
                    <p> Il auroit été inutile de me plaindre. Aussi, acceptant les conditions
                        qu'elle venoit de me prescrire, vous ne me verrez jamais, Madame, indigne de
                        la noblesse de vos sentimens, lui répondis-je; quelque durs que soient vos
                        ordres, vous m'y trouverez toujours soumis. Votre cœur auroit seul pu fixer
                        un bonheur que je cherche en vain depuis que j'ai commencé à en sentir les
                        désirs; mais l'homme est-il ici-bas pour être heureux? Effet merveilleux
                        d'une Providence qui seme d'épines un chemin sur lequel nous ne devons faire
                        que passer! S'il étoit une vraie félicité sur la terre, qui pourroit en
                        envisager tranquillement la cruelle séparation? Le bonheur ne deviendroit-il
                        pas un tourment? </p>
                    <p> En vain j'essayai de lui faire reprendre la donation que Madame de Rougeon
                        m'avoit faite de tous ses biens: la voyant infléxible dans ses refus, je lui
                        demandai du moins la permission d'en disposer. Autorisé par son
                        consentement, j'en fis présent à Julie, que je fis appeller avec
                        Mademoiselle d'Auraigniac. J'eus cependant soin de faire retenir, sur cette
                        donation, deux pensions, l'une pour Madame Gertrude, &amp; l'autre pour
                        Mademoiselle d'Auraigniac. Cette affaire une fois arrangée, je me sauvai
                        promptement à la campagne, pour me soustraire aux marques de reconnoissance
                        dont j'étois accablé. </p>
                    <p> Je ne revins de mon aimable solitude que pour le Mariage du Comte d'Estorbek
                        avec sa chére Julie. Aussi-tôt que cette cérémonie fut achevée, je retournai
                        fixer pour toujours ma demeure dans la maison, où mon pere avoit fini ses
                        jours dans la tranquillité. Je n'en sors que très-rarement: ce n'est même
                        que pour aller goûter dans le sein des quatre amis que le Ciel m'a
                        conservés, les délices de la confiance &amp; de l'amitié. Monsieur &amp;
                        Madame d'Estorbek viennent souvent embellir ma solitude: ils amenent
                        ordinairement avec eux Mademoiselle d'Auraigniac: alors, animés par les
                        sentimens de la confiance &amp; de l'amitié, nous passons des jours
                        délicieux. </p>
                    <p> Seul, je ne m'occupe que du soin de chercher en moi-même le bonheur: c'est
                        dans la modération des passions, dans le calme de la cupidité &amp; dans la
                        tranquillité de l'ame, que je puise quelques gouttes de ce baume précieux,
                        qui sert à faire supporter avec moins de peine les miséres inséparables de
                        la condition humaine. </p>
                    <p> Dans cette révolution de sentimens, de réflexions &amp; de conduite, si je
                        ne suis point parfaitement heureux, c'est que l'homme ne peut pas le devenir
                        pendant le temps qu'il est sur cette terre d'éxil; mais aussi j'ai
                        l'avantage d'être bien moins à plaindre, que lorsque je cherchois le bonheur
                        au-dehors de moi-même. La vie de l'homme est un tableau, dans lequel le
                        clair &amp; l'obscur se trouvent confondus, pour ainsi dire, à chaque trait;
                        pour combien de personnes ce tableau ne ressemble-t-il pas aux peintures de
                        Rembrant*? Malheureusement ce sont les hommes, qui, pour la plûpart, broyent
                        eux-mêmes ces couleurs sombres dont ils se plaignent. </p>
                    <p> J'ai cherché le bonheur par-tout; &amp; je ne l'ai jamais moins trouvé
                        lorsque j'ai fait les plus grands efforts pour le fixer. Livré
                        successivement à tous les plaisirs, à toutes les passions &amp; à tous les
                        goûts, j'ai toujours remarqué, que les sensations les plus vives sont celles
                        qui entraînent après elles le plus d'amertume. </p>
                    <p> Le calcul est fait: la somme des maux est presque égale, dans chaque
                        circonstance de notre vie, à celle des biens: proportion admirable, qui, en
                        démontrant invinciblement &amp; la bassesse &amp; la grandeur de l'homme,
                        établit la justice &amp; la bonté de l'Etre suprême! Quiconque ne sait pas
                        modérer ses désirs, doit renoncer au bonheur. </p>
                    <p> Voilà, Monsieur, le fruit de mes erreurs &amp; de mes réflexions. Echappé à
                        mille écueils contre lesquels la vivacité <ref target="#N05"/> de mes
                        passions m'avoit poussé, je goûte enfin, dans le port, un repos, qui, tout
                        agréable qu'il est, ne peut cependant point passer pour un bonheur absolu.
                        Mettez le sceau à votre complaisance, en m'envoyant cet Ouvrage, dont vous
                        m'avez déjà communiqué quelques morceaux, &amp; que vous appellez <hi rend="italic"> la journée du Philosophe. </hi> Vos réflexions secondant
                        les miennes, augmenteront la force des armes que je suis encore souvent
                        obligé d'employer contre la légéreté de mon imagination, dont les écarts ne
                        troublent que trop souvent la douceur de ma tranquillité. </p>
                    <trailer> FIN. </trailer>
                </div>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> (a) C'eſt de l'Amour de ſentiment dont il eſt queſtion dans
                    cette Lettre: il eſt peut-être le ſeul qui mérite ce nom: car l'Amour de
                    paſſion, dont il ſera parlé dans la Lettre VII, a moins ſa ſource dans la
                    délicateſſe que dans la débauche. </note>
                <note xml:id="N02">
                    <hi rend="small"> [* Madame du Boisjourdain &amp; Madame la Présidente de
                        Bandeville ont les plus riches &amp; les plus galans cabinets de Paris:
                        leurs politesses &amp; leurs graces sont encore mille fois au - dessus de
                        leurs richesses.] </hi>
                </note>
                <note xml:id="N03">
                    <hi rend="small"> [* Depuis que Monsieur Dargenville nous a donné en François
                        des Traités des Pierres &amp; des Coquillages, nous avons vu beaucoup de
                        Dames respectables, instruites de l'Histoire naturelle, ramasser <milestone unit="page"/> les plus belles Collections. Il suffit de nommer Mesdames
                        du Boisjourdain, de Bandeville, de la Vigne, (pour les papillons &amp;
                        insectes) de Bure, de Rochouart, de Courtagnion, Le Cat, &amp;c.] </hi>
                </note>
                <note xml:id="N04">
                    <hi rend="small"> [* Monsieur Rousseau de Genève.] </hi>
                </note>
                <note xml:id="N05">
                    <hi rend="small"> [* Fameux Artiste qui peignoit dans le noir.] </hi>
                </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
