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                <title ref="bgrf:91.42 wikidata:Q1329470 MiMoText-ID:Q1078"> Justine ou les Malheurs de la vertu:
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                    <title> Justine ou Les Malheurs de la vertu </title>
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                    <date>2004</date>
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                    <title> Justine ou les Malheurs de la vertu </title>
                    <author> Donatien de Sade </author>
                    <pubPlace> Hollande </pubPlace>
                    <publisher> Les Libraires Associés </publisher>
                    <date>1791</date>
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                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1791</date>
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                <head> Justine ou Les Malheurs de la vertu Marquis de Sade </head>
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            <div type="chapter">
                <head> Partie 1 </head>
                <p> Le chef-d'œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la
                    Providence se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose sur l'homme, et de
                    tracer, d'après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à
                    ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu'il marche dans la
                    carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette
                    fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni
                    à la connaître, ni à la définir. </p>
                <p> Si, plein de respect pour nos conventions sociales, et ne s'écartant jamais des
                    digues qu'elles nous imposent, il arrive, malgré cela, que nous n'ayons
                    rencontré que des ronces, quand les méchants ne cueillaient que des roses, des
                    gens privés d'un fond de vertus assez constaté pour se mettre au-dessus de ces
                    remarques ne calculeront-ils pas alors qu'il vaut mieux s'abandonner au torrent
                    que d'y résister ? Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle qu'elle soit,
                    devient pourtant le plus mauvais parti qu'on puisse prendre, quand elle se
                    trouve trop faible pour lutter contre le vice, et que dans un siècle entièrement
                    corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres ? Un peu plus instruits, si
                    l'on veut, et abusant des lumières qu'ils ont acquises, ne diront-ils pas avec
                    l'ange Jesrad, de Zadig, qu'il n'y a aucun mal dont il ne naisse un bien, et
                    qu'ils peuvent, d'après cela, se livrer au mal, puisqu'il n'est dans le fait
                    qu'une des façons de produire le bien ? N'ajouteront-ils pas qu'il est
                    indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ;
                    que si le malheur persécute la vertu et que la prospérité accompagne le crime,
                    les choses étant égales aux vues de la nature, il vaut infiniment mieux prendre
                    parti parmi les méchants qui prospèrent, que parmi les vertueux qui échouent ?
                    Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d'une fausse
                    philosophie ; essentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse,
                    présentés à une âme corrompue, dans laquelle il reste pourtant quelques bons
                    principes, peuvent ramener cette âme au bien tout aussi sûrement que si on lui
                    eût montré dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes et les
                    plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans doute d'avoir à peindre une foule
                    de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu,
                    et d'une autre part l'affluence des prospérités sur ceux qui écrasent ou
                    mortifient cette même femme. Mais s'il naît cependant un bien du tableau de ces
                    fatalités, aura-t-on des remords de les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché
                    d'avoir établi un fait, d'où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la
                    leçon si utile de la soumission aux ordres de la providence, et l'avertissement
                    fatal que c'est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le ciel frappe à
                    côté de nous l'être qui nous paraît le mieux avoir rempli les siens ? </p>
                <p> Tels sont les sentiments qui vont diriger nos travaux, et c'est en considération
                    de ces motifs que nous demandons au lecteur de l'indulgence pour les systèmes
                    erronés qui sont placés dans la bouche de plusieurs de nos personnages, et pour
                    les situations quelquefois un peu fortes, que, par amour pour la vérité, nous
                    avons dû mettre sous ses yeux. </p>
                <p> Mme la comtesse de Lorsange était une de ces prêtresses de Vénus dont la fortune
                    est l'ouvrage d'une jolie figure et de beaucoup d'inconduite, et dont les
                    titres, quelque pompeux qu'ils soient, ne se trouvent que dans les archives de
                    Cythère, forgés par l'impertinence qui les prend, et soutenus par la sotte
                    crédulité qui les donne : brune, une belle taille, des yeux d'une singulière
                    expression ; cette incrédulité de mode, qui, prêtant un sel de plus aux
                    passions, fait rechercher avec plus de soin les femmes en qui on la soupçonne ;
                    un peu méchante, aucun principe, ne croyant de mal à rien, et cependant pas
                    assez de dépravation dans le cœur pour en avoir éteint la sensibilité ;
                    orgueilleuse, libertine : telle était Mme de Lorsange. </p>
                <p> Cette femme avait reçu néanmoins la meilleure éducation : fille d'un très gros
                    banquier de Paris, elle avait été élevée avec une sœur nommée Justine, plus
                    jeune qu'elle de trois ans, dans une des plus célèbres abbayes de cette
                    capitale, où jusqu'à l'âge de douze et de quinze ans, aucun conseil, aucun
                    maître, aucun livre, aucun talent n'avaient été refusés ni à l'une ni à l'autre
                    de ces deux sœurs. </p>
                <p> A cette époque fatale pour la vertu de deux jeunes filles, tout leur manqua dans
                    un seul jour : une banqueroute affreuse précipita leur père dans une situation
                    si cruelle, qu'il en périt de chagrin. Sa femme le suivit un mois après au
                    tombeau. Deux parents froids et éloignés délibérèrent sur ce qu'ils feraient des
                    jeunes orphelines ; leur part d'une succession absorbée par les créances se
                    montait à cent écus pour chacune. Personne ne se souciant de s'en charger, on
                    leur ouvrit la porte du couvent, on leur remit leur dot, les laissant libres de
                    devenir ce qu'elles voudraient. </p>
                <p> Mme de Lorsange, qui se nommait pour lors Juliette, et dont le caractère et
                    l'esprit étaient, à fort peu de chose près, aussi formés qu'à trente ans, âge
                    qu'elle atteignait lors de l'histoire que nous allons raconter, ne parut
                    sensible qu'au plaisir d'être libre, sans réfléchir un instant aux cruels revers
                    qui brisaient ses chaînes. Pour Justine, âgée, comme nous l'avons dit, de douze
                    ans, elle était d'un caractère sombre et mélancolique, qui lui fit bien mieux
                    sentir toute l'horreur de sa situation. Douée d'une tendresse, d'une sensibilité
                    surprenante, au lieu de l'art et de la finesse de sa sœur, elle n'avait qu'une
                    ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans bien des pièges. Cette
                    jeune fille, à tant de qualités, joignait une physionomie douce, absolument
                    différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait
                    d'artifice, de manège, de coquetterie dans les traits de l'une, autant on
                    admirait de pudeur, de décence et de timidité dans l'autre ; un air de vierge,
                    de grands yeux bleus, pleins d'âme et d'intérêt, une peau éblouissante, une
                    taille souple et flexible, un organe touchant, des dents d'ivoire et les plus
                    beaux cheveux blonds, voilà l'esquisse de cette cadette charmante, dont les
                    grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux. </p>
                <p> On leur donna vingt-quatre heures à l'une et à l'autre pour quitter le couvent,
                    leur laissant le soin de se pourvoir, avec leurs cent écus, où bon leur
                    semblerait. Juliette, enchantée d'être sa maîtresse, voulut un moment essuyer
                    les pleurs de Justine, puis voyant qu'elle n'y réussirait pas, elle se mit à la
                    gronder au lieu de la consoler ; elle lui reprocha sa sensibilité ; elle lui
                    dit, avec une philosophie très au-dessus de son âge, qu'il ne fallait s'affliger
                    dans ce monde-ci que de ce qui nous affectait personnellement ; qu'il était
                    possible de trouver en soi-même des sensations physiques d'une assez piquante
                    volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pourrait être
                    douloureux ; que ce procédé devenait d'autant plus essentiel à mettre en usage
                    que la véritable sagesse consistait infiniment plus à doubler la somme de ses
                    plaisirs qu'à multiplier celle de ses peines ; qu'il n'y avait rien, en un mot,
                    qu'on ne dût faire pour émousser dans soi cette perfide sensibilité, dont il n'y
                    avait que les autres qui profitassent, tandis qu'elle ne nous apportait que des
                    chagrins. Mais on endurcit difficilement un bon cœur, il résiste aux
                    raisonnements d'une mauvaise tête, et ses jouissances le consolent des faux
                    brillants du bel esprit. </p>
                <p> Juliette, employant d'autres ressources, dit alors à sa sœur qu'avec l'âge et la
                    figure qu'elles avaient l'une et l'autre, il était impossible qu'elles
                    mourussent de faim. Elle lui cita la fille d'une de leurs voisines, qui, s'étant
                    échappée de la maison paternelle, était aujourd'hui richement entretenue et bien
                    plus heureuse, sans doute, que si elle fût restée dans le sein de sa famille ;
                    qu'il fallait bien se garder de croire que ce fût le mariage qui rendît une
                    jeune fille heureuse ; que captive sous les lois de l'hymen, elle avait, avec
                    beaucoup d'humeur à souffrir, une très légère dose de plaisirs à attendre ; au
                    lieu que, livrées au libertinage, elles pourraient toujours se garantir de
                    l'humeur des amants, ou s'en consoler par leur nombre. </p>
                <p> Justine eut horreur de ces discours ; elle dit qu'elle préférait la mort à
                    l'ignominie, et quelques nouvelles instances que lui fît sa sœur, elle refusa
                    constamment de loger avec elle dès qu'elle la vit déterminée à une conduite qui
                    la faisait frémir. </p>
                <p> Les deux jeunes filles se séparèrent donc, sans aucune promesse de se revoir,
                    dès que leurs intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui allait,
                    prétendait-elle, devenir une grande dame, consentirait-elle à recevoir une
                    petite fille dont les inclinations vertueuses mais basses seraient capables de
                    la déshonorer ? Et de son côté, Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la
                    société d'une créature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de
                    la débauche publique ? Toutes deux se firent donc un éternel adieu, et toutes
                    deux quittèrent le couvent dès le lendemain. </p>
                <p> Justine, caressée lors de son enfance par la couturière de sa mère, croit que
                    cette femme sera sensible à son malheur ; elle va la trouver, elle lui fait part
                    de ses infortunes, elle lui demande de l'ouvrage... à peine la reconnaît-on ;
                    elle est renvoyée durement. </p>
                <p> -- Oh, ciel dit cette pauvre créature, faut-il que les premiers pas que je fais
                    dans le monde soient déjà marqués par des chagrins Cette femme m'aimait
                    autrefois, pourquoi me rejette-t-on aujourd'hui ? Hélas c'est que je suis
                    orpheline et pauvre ; c'est que je n'ai plus de ressources dans le monde, et que
                    l'on n'estime les gens qu'en raison des secours et des agréments que l'on
                    s'imagine en recevoir. </p>
                <p> Justine, en larmes, va trouver son curé ; elle lui peint son état avec
                    l'énergique candeur de son âge... Elle était en petit fourreau blanc ; ses beaux
                    cheveux négligemment repliés sous un grand bonnet ; sa gorge à peine indiquée,
                    cachée sous deux ou trois aunes de gaze ; sa jolie mine un peu pâle à cause des
                    chagrins qui la dévoraient ; quelques larmes roulaient dans ses yeux et leur
                    prêtaient encore plus d'expression. </p>
                <p> -- Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique..., oui, vous me
                    voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille ; j'ai perdu mon
                    père et ma mère... Le ciel me les enlève à l'âge où j'avais le plus besoin de
                    leur secours... Ils sont morts ruinés, monsieur ; nous n'avons plus rien...
                    Voilà tout ce qu'ils m'ont laissé, continua-t-elle, en montrant ses douze
                    louis... et pas un coin pour reposer ma pauvre tête... Vous aurez pitié de moi,
                    n'est-ce pas, monsieur Vous êtes le ministre de la religion, et la religion fut
                    toujours la vertu de mon cœur ; au nom de ce Dieu que j'adore et dont vous êtes
                    l'organe, dites-moi, comme un second père, ce qu'il faut que je fasse... ce
                    qu'il faut que je devienne ? </p>
                <p> Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine que la paroisse était bien
                    chargée ; qu'il était difficile qu'elle pût embrasser de nouvelles aumônes, mais
                    que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il
                    y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et, comme en
                    disant cela, l'interprète des dieux lui avait passé la main sous le menton, en
                    lui donnant un baiser beaucoup trop mondain pour un homme d'Église, Justine, qui
                    ne l'avait que trop compris, le repoussa en lui disant : </p>
                <p> -- Monsieur, je ne vous demande ni l'aumône ni une place de servante ; il y a
                    trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire
                    désirer ces deux grâces pour être réduite à les implorer ; je sollicite les
                    conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les
                    faire acheter un peu trop cher. </p>
                <p> Le pasteur, honteux d'être dévoilé, chassa promptement cette petite créature, et
                    la malheureuse Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu'elle est
                    condamnée à l'isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un
                    petit cabinet garni au cinquième, le paye d'avance, et s'y livre à des larmes
                    d'autant plus amères qu'elle est sensible et que sa petite fierté vient d'être
                    cruellement compromise. </p>
                <p> Nous permettra-t-on de l'abandonner quelque temps ici, pour retourner à
                    Juliette, et pour dire comment, du simple état d'où nous la voyons sortir, et
                    sans plus avoir de ressources que sa sœur, elle devint pourtant, en quinze ans,
                    femme titrée, possédant trente mille livres de rente, de très beaux bijoux, deux
                    ou trois maisons tant à la ville qu'à la campagne, et, pour l'instant, le cœur,
                    la fortune et la confiance de M. de Corville, conseiller d'État, homme dans le
                    plus grand crédit et à la veille d'entrer dans le ministère ? La carrière fut
                    épineuse, on n'en doute assurément pas : c'est par l'apprentissage le plus
                    honteux et le plus dur que ces demoiselles-là font leur chemin ; et telle est
                    dans le lit d'un prince aujourd'hui, qui porte peut-être encore sur elle les
                    marques humiliantes de la brutalité des libertins entre les mains desquels sa
                    jeunesse et son inexpérience la jetèrent. </p>
                <p> En sortant du couvent, Juliette alla trouver une femme qu'elle avait entendu
                    nommer à cette jeune amie de son voisinage ; pervertie comme elle avait envie de
                    l'être et pervertie par cette femme, elle l'aborde avec son petit paquet sous le
                    bras, une lévite bleue bien en désordre, des cheveux traînants, la plus jolie
                    figure du monde, s'il est vrai qu'à de certains yeux l'indécence puisse avoir
                    des charmes ; elle conte son histoire à cette femme, et la supplie de la
                    protéger nomme elle a fait de son ancienne amie. </p>
                <p> -- Quel âge avez-vous ? lui demande la Duvergier. </p>
                <p> -- Quinze ans dans quelques jours, madame, répondit Juliette. </p>
                <p> -- Et jamais nul mortel..., continua la matrone. </p>
                <p> -- Oh non, madame, je vous le jure, répliqua Juliette. </p>
                <p> -- Mais c'est que quelquefois dans ces couvents, dit la vieille... un
                    confesseur, une religieuse, une camarade... Il me faut des preuves sûres. </p>
                <p> -- Il ne tient qu'à vous de vous les procurer, madame, répondit Juliette en
                    rougissant. </p>
                <p> Et la duègne s'étant affublée d'une paire de lunettes, et ayant avec scrupule
                    visité les choses de toutes parts : </p>
                <p> -- Allons, dit-elle à la jeune fille, vous n'avez qu'à rester ici, beaucoup
                    d'égards pour mes conseils, un grand fonds de complaisance et de soumission pour
                    mes pratiques, de la propreté, de l'économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de
                    la politique envers vos compagnes, et de la fourberie avec les hommes, avant dix
                    ans je vous mettrai en état de vous retirer dans un troisième, avec une commode,
                    un trumeau, une servante ; et l'art que vous aurez acquis chez moi vous donnera,
                    de quoi vous procurer le reste. </p>
                <p> Ces recommandations faites, la Duvergier s'empare du petit paquet de Juliette ;
                    elle lui demande si elle n'a point d'argent, et celle-ci lui ayant trop
                    franchement avoué qu'elle avait cent écus, la chère maman les confisque en
                    assurant sa nouvelle pensionnaire qu'elle placera ce petit fonds à la loterie
                    pour elle, mais qu'il ne faut pas qu'une jeune fille ait d'argent : </p>
                <p> -- C'est, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, et dans un siècle aussi
                    corrompu, une fille sage et bien née doit éviter avec soin tout ce qui peut
                    l'entraîner dans quelque piège. C'est pour votre bien que je vous parle, ma
                    petite, ajouta la duègne, et vous devez me savoir gré de ce que je fais. </p>
                <p> Ce sermon fini, la nouvelle venue est présentée à ses compagnes ; on lui indique
                    sa chambre dans la maison, et dès le lendemain ses prémices sont en vente. </p>
                <p> En quatre mois, la marchandise est successivement vendue à près de cent
                    personnes ; les uns se contentent de la rose, d'autres plus délicats ou plus
                    dépravés (car la question n'est pas résolue) veulent épanouir le bouton qui
                    fleurit à côté. Chaque fois, la Duvergier rétrécit, rajuste, et pendant quatre
                    mois ce sont toujours des prémices que la friponne offre au public. Au bout de
                    cet épineux noviciat, Juliette obtient enfin des patentes de sœur converse ; de
                    ce moment, elle est réellement reconnue fille de la maison ; dès lors elle en
                    partage les peines et les profits. Autre apprentissage : si dans la première
                    école, à quelques écarts près, Juliette a servi la nature, elle en oublie les
                    lois dans la seconde ; elle y corrompt entièrement ses mœurs ; le triomphe
                    qu'elle voit obtenir au vice dégrade totalement son âme ; elle sent que, née
                    pour le crime, au moins doit-elle aller au grand et renoncer à languir dans un
                    état subalterne, qui, en lui faisant faire les mêmes fautes, en l'avilissant
                    également, ne lui rapporte pas, à beaucoup près, le même profit. Elle plaît à un
                    vieux seigneur fort débauché, qui ne la fait venir d'abord que pour l'affaire du
                    moment ; elle a l'art de s'en faire magnifiquement entretenir ; elle paraît
                    enfin aux spectacles, aux promenades, à côté des cordons bleus de l'ordre de
                    Cythère ; on la regarde, on la cite, on l'envie, et la fine créature sait si
                    bien s'y prendre, qu'en moins de quatre ans elle ruine six hommes, dont le plus
                    pauvre avait cent mille écus de rente. Il n'en fallait pas davantage pour faire
                    sa réputation ; l'aveuglement des gens du monde est tel, que plus une de ces
                    créatures a prouvé sa malhonnêteté, plus on est envieux d'être sur sa liste ; il
                    semble que le degré de son avilissement et de sa corruption devienne la mesure
                    des sentiments que l'on ose afficher pour elle. </p>
                <p> Juliette venait d'atteindre sa vingtième année, lorsqu'un certain comte de
                    Lorsange, gentilhomme angevin, âgé d'environ quarante ans, devint tellement
                    épris d'elle, qu'il résolut de lui donner son nom : il lui reconnut douze mille
                    livres de rente, lui assura le reste de sa fortune s'il venait à mourir avant
                    elle ; lui donna une maison, des gens, une livrée, et une sorte de considération
                    dans le monde, qui parvint en deux ou trois ans à faire oublier ses débuts. </p>
                <p> Ce fut ici que la malheureuse Juliette, oubliant tous les sentiments de sa
                    naissance et de sa bonne éducation, pervertie par de mauvais conseils et des
                    livres dangereux, pressée de jouir seule, d'avoir un nom et point de chaînes,
                    osa se livrer à la coupable idée d'abréger les jours de son mari. Ce projet
                    odieux, conçu, elle le caressa ; elle le consolida malheureusement dans ces
                    moments dangereux où le physique s'embrase aux erreurs du moral ; instants où
                    l'on se refuse d'autant moins qu'alors rien ne s'oppose à l'irrégularité des
                    vœux ou à l'impétuosité des désirs, et que la volupté reçue n'est vive qu'en
                    raison de la multitude des freins qu'on brise, ou de leur sainteté. Le songe
                    évanoui, si l'on redevenait sage, l'inconvénient serait médiocre, c'est
                    l'histoire des torts de l'esprit ; on sait bien qu'ils n'offensent personne,
                    mais on va plus loin, malheureusement. Que sera-ce, ose-t-on se dire, que la
                    réalisation de cette idée, puisque son seul aspect vient d'exalter, vient
                    d'émouvoir si vivement ? On vivifie la maudite chimère, et son existence est un
                    crime. </p>
                <p> Mme de Lorsange exécuta, heureusement pour elle, avec tant de secret, qu'elle se
                    mit à l'abri de toute poursuite, et qu'elle ensevelit avec son époux les traces
                    du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau. </p>
                <p> Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses anciennes habitudes ;
                    mais se croyant quelque chose dans le monde, elle mit à sa conduite un peu moins
                    d'indécente. Ce n'était plus une fille entretenue, c'était une riche veuve qui
                    donnait de jolis soupers, chez laquelle la cour et la ville étaient trop
                    heureuses d'être admises ; femme décente en un mot et qui néanmoins couchait
                    pour deux cents louis, et se donnait pour cinq cents par mois. </p>
                <p> Jusqu'à vingt-six ans, Mme de Lorsange fit encore de brillantes conquêtes ; elle
                    ruina trois ambassadeurs étrangers, quatre fermiers généraux, deux évêques, un
                    cardinal et trois chevaliers des Ordres du roi ; mais comme il est rare de
                    s'arrêter après un premier délit, surtout quand il a tourné heureusement, la
                    malheureuse Juliette se noircit de deux nouveaux crimes semblables au premier ;
                    l'un pour voler un de ses amants qui lui avait confié une somme considérable,
                    ignorée de la famille de cet homme, et que Mme de Lorsange put mettre à l'abri
                    par cette affreuse action ; l'autre pour avoir plus tôt un legs de cent mille
                    francs qu'un de ses adorateurs lui faisait au nom d'un tiers, chargé de rendre
                    la somme après décès. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait trois ou quatre
                    infanticides. La crainte de gâter sa jolie taille, le désir de cacher une double
                    intrigue, tout lui fit prendre la résolution d'étouffer dans son sein la preuve
                    de ses débauches ; et ces forfaits ignorés comme les autres n'empêchèrent pas
                    cette femme adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles dupes. </p>
                <p> Il est donc vrai que la prospérité peut accompagner la plus mauvaise conduite,
                    et qu'au milieu même du désordre et de la corruption, tout ce que les hommes
                    appellent le bonheur peut se répandre sur la vie ; mais que cette cruelle et
                    fatale vérité n'alarme pas ; que l'exemple du malheur poursuivant partout la
                    vertu, et que nous allons bientôt offrir, ne tourmente pas davantage les
                    honnêtes gens. Cette félicité du crime est trompeuse, elle n'est qu'apparente ;
                    indépendamment de la punition bien certainement réservée par la providence à
                    ceux qu'ont séduits ses succès, ne nourrissent-ils pas au fond de leur âme un
                    ver qui, les rongeant sans cesse, les empêche d'être réjouis de ces fausses
                    lueurs, et ne laisse en leur âme, au lieu de délices, que le souvenir déchirant
                    des crimes qui les ont conduits où ils sont ? A l'égard de l'infortuné que le
                    sort persécute, il a son cœur pour consolation, et les jouissances intérieures
                    que lui procurent ses vertus le dédommagent bientôt de l'injustice des hommes. </p>
                <p> Tel était donc l'état des affaires de Mme de Lorsange, lorsque M. de Corville,
                    âgé de cinquante ans, jouissant du crédit et de la considération que nous avons
                    peints plus haut, résolut de se sacrifier entièrement pour cette femme et de la
                    fixer à jamais à lui. Soit attention, soit procédés, soit politique de la part
                    de Mme de Lorsange, il y était parvenu, et il y avait quatre ans qu'il vivait
                    avec elle, absolument comme avec une épouse légitime, lorsque l'acquisition
                    d'une très belle terre auprès de Montargis les obligea l'un et l'autre d'aller
                    passer quelque temps dans cette province. </p>
                <p> Un soir, où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade, de la
                    terre qu'ils habitaient jusqu'à Montargis, trop fatigués l'un et l'autre pour
                    entreprendre de retourner comme ils étaient venus, ils s'arrêtèrent à l'auberge
                    où descend le carrosse de Lyon, à dessein d'envoyer de là un homme à cheval leur
                    chercher une voiture. Ils se reposaient dans une salle basse et fraîche de cette
                    maison, donnant sur la cour, lorsque le coche dont nous venons de parler entra
                    dans cette hôtellerie. </p>
                <p> C'est un amusement assez naturel que de regarder une descente de coche ; on peut
                    parier pour le genre des personnages qui s'y trouvent, et si l'on a nommé une
                    catin, un officier, quelques abbés et un moine, on est presque toujours sûr de
                    gagner. Mme de Lorsange se lève, M. de Corville la suit, et tous deux s'amusent
                    à voir entrer dans l'auberge la société cahotante. Il paraissait qu'il n'y avait
                    plus personne dans la voiture, lorsqu'un cavalier de maréchaussée, descendant du
                    panier, reçut dans ses bras d'un de ses camarades également placé dans le même
                    lieu, une fille de vingt-six à vingt-sept ans, vêtue d'un mauvais petit caraco
                    d'indienne et enveloppée jusqu'aux sourcils d'un grand mantelet de taffetas
                    noir. Elle était liée comme une criminelle, et d'une telle faiblesse, qu'elle
                    serait assurément tombée si ses gardes ne l'eussent soutenue. A un cri de
                    surprise et d'horreur qui échappe à Mme de Lorsange, la jeune fille se retourne,
                    et laisse voir avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble, la
                    plus agréable, la plus intéressante, tous les appas enfin les plus en droit de
                    plaire, rendus mille fois plus piquants encore par cette tendre et touchante
                    affliction que l'innocence ajoute aux traits de la beauté. </p>
                <p> M. de Corville et sa maîtresse ne peuvent s'empêcher de s'intéresser pour cette
                    misérable fille. Ils s'approchent, ils demandent à l'un des gardes ce qu'a fait
                    cette infortunée. </p>
                <p> -- On l'accuse de trois crimes, répond le cavalier, il s'agit de meurtre, de vol
                    et d'incendie ; mais je vous avoue que mon camarade et moi n'avons jamais
                    conduit de criminel avec autant de répugnance ; c'est la créature la plus douce,
                    et qui paraît la plus honnête. </p>
                <p> -- Ah, ah dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir là quelques-unes de ces
                    bévues ordinaires aux tribunaux subalternes ?... Et où s'est commis le délit ? </p>
                <p> -- Dans une auberge à quelques lieues de Lyon ; c'est Lyon qui l'a jugée ; elle
                    va, suivant l'usage, à Paris pour la confirmation de sa sentence, et reviendra
                    pour être exécutée à Lyon. </p>
                <p> Mme de Lorsange, qui s'était approchée, qui entendait ce récit, témoigna bas à
                    M. de Corville l'envie qu'elle aurait d'apprendre de la bouche de cette fille
                    même l'histoire de ses malheurs, et M. de Corville, qui formait aussi le même
                    désir, en fit part aux deux gardes en se nommant à eux. </p>
                <p> Ceux-ci ne crurent pas devoir s'y opposer. On décida qu'il fallait passer la
                    nuit à Montargis ; on demanda un appartement commode ; M. de Corville répondit
                    de la prisonnière, on la délia ; et quand on lui eut fait prendre un peu de
                    nourriture, Mme de Lorsange, qui ne pouvait s'empêcher de prendre à elle le plus
                    vif intérêt, et qui sans doute se disait à elle-même : « Cette créature,
                    peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout
                    prospère autour de moi... de moi qui me suis souillée de crimes et d'horreurs »,
                    Mme de Lorsange, dis-je, dès qu'elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie,
                    un peu consolée par les caresses que l'on s'empressait de lui faire, l'engagea
                    de dire par quel événement, avec une physionomie si douce, elle se trouvait dans
                    une aussi funeste circonstance. </p>
                <p> -- Vous raconter l'histoire de ma vie, madame, dit la belle infortunée, en
                    s'adressant à la comtesse, c'est vous offrir l'exemple le plus frappant des
                    malheurs de l'innocence, c'est accuser la main du ciel, c'est se plaindre des
                    volontés de l'Être suprême, c'est une espèce de révolte contre ses intentions
                    sacrées... je ne l'ose pas... </p>
                <p> Des pleurs coulèrent alors avec abondance des yeux de cette intéressante fille,
                    et après leur avoir donné cours un instant, elle commença son récit dans ces
                    termes : </p>
                <p> -- Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame ; sans être
                    illustre, elle est honnête, et je n'étais pas destinée à l'humiliation ou vous
                    me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents ; je crus avec le peu de
                    secours qu'ils m'avaient laissé pouvoir attendre une place convenable, et
                    refusant toutes celles qui ne l'étaient pas, je mangeai, sans m'en apercevoir, à
                    Paris où je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais pauvre, plus
                    j'étais méprisée ; plus j'avais besoin d'appui, moins j'espérais d'en obtenir ;
                    mais de toutes les duretés que j'éprouvai dans les commencements de ma
                    malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenu, je ne
                    vous citerai que ce qui m'arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitants
                    de la capitale. La femme chez qui je logeais m'avait adressée à lui, comme à
                    quelqu'un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la
                    rigueur de mon sort. Après avoir attendu très longtemps dans l'antichambre de
                    cet homme, on m'introduisit ; M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de
                    sortir de son lit, entortillé d'une robe de chambre flottante qui cachait à
                    peine son désordre ; on s'apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda
                    ce que je voulais. </p>
                <p> -- Hélas monsieur, lui répondis-je toute confuse, je suis une pauvre orpheline
                    qui n'ai pas encore quatorze ans et qui connais déjà toutes les nuances de
                    l'infortune ; j'implore votre commisération, ayez pitié de moi, je vous conjure. </p>
                <p> Et alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place,
                    peut-être même un peu la peine que j'éprouvais à en prendre une, n'étant pas née
                    pour cet état ; le malheur que j'avais eu, pendant tout cela, de manger le peu
                    que j'avais..., le défaut d'ouvrage, l'espoir où j'étais, qu'il me faciliterait
                    les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l'éloquence du malheur, toujours
                    rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l'opulence... Après m'avoir
                    écoutée avec beaucoup de distractions, M. Dubourg me demanda si j'avais toujours
                    été sage. </p>
                <p> -- Je ne serais ni aussi pauvre ni aussi embarrassée, monsieur, répondis-je, si
                    j'avais voulu cesser de l'être. </p>
                <p> -- Mais, me dit à cela M. Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens
                    riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ? </p>
                <p> -- Et de quel service prétendez-vous parler, monsieur ? répondis-je ; je ne
                    demande pas mieux que de rendre ceux que la décence et mon âge me permettront de
                    remplir. </p>
                <p> -- Les services d'une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison, me
                    répondit Dubourg ; vous n'êtes ni d'âge ni de tournure à vous placer comme vous
                    le demandez. Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes, et de
                    travailler à trouver quelqu'un qui consente à prendre soin de vous ; cette vertu
                    dont vous faites un si grand étalage ne sert à rien dans le monde ; vous aurez
                    beau fléchir aux pieds de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point. La
                    chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle
                    qu'ils méprisent le plus souverainement, c'est la sagesse de votre sexe ; on
                    n'estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel
                    profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous
                    servent et qui nous amusent ; mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait
                    moins. Quand des gens de notre sorte donnent, en un mot, ce n'est jamais que
                    pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce
                    qu'on fait pour elle, si ce n'est par l'abandon de tout ce qu'on exige de son
                    corps ? </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je le cœur gros de soupirs, il n'y a donc plus ni
                    honnêteté ni bienfaisance chez les hommes ? </p>
                <p> -- Fort peu, répliqua Dubourg ; on en parle tant, comment voulez-vous qu'il y en
                    ait ? On est revenu de cette manie d'obliger gratuitement les autres ; on a
                    reconnu que les plaisirs de la charité n'étaient que les jouissances de
                    l'orgueil, et comme rien n'est aussitôt dissipé, on a voulu des sensations plus
                    réelles ; on a vu qu'avec un enfant comme vous, par exemple, il valait
                    infiniment mieux retirer pour fruit de ses avances tous les plaisirs que peut
                    offrir la luxure, que ceux très froids et très futiles de la soulager
                    gratuitement ; la réputation d'un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas
                    même, à l'instant où il en jouit le mieux, le plus léger plaisir des sens. </p>
                <p> -- Oh monsieur, avec de pareils principes, il faut donc que l'infortuné périsse </p>
                <p> -- Qu'importe ; il y a plus de sujets qu'il n'en faut en France ; pourvu que la
                    machine ait toujours la même élasticité, que fait à l'État le plus ou le moins
                    d'individus qui la pressent ? </p>
                <p> -- Mais croyez-vous que des enfants respectent leurs pères, quand ils en sont
                    ainsi maltraités ? </p>
                <p> -- Que fait à un père l'amour d'enfants qui le gênent ? </p>
                <p> -- Il vaudrait donc mieux qu'on nous eût étouffés dès le berceau </p>
                <p> -- Assurément, c'est l'usage dans beaucoup de pays, c'était la coutume des Grecs
                    ; c'est celle des Chinois : là les enfants malheureux s'exposent ou se mettent à
                    mort. A quoi bon laisser vivre des créatures qui ne pouvant plus compter sur les
                    secours de leurs parents ou parce qu'ils en sont privés ou parce qu'ils n'en
                    sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu'à surcharger l'État d'une denrée
                    dont il a déjà trop ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés
                    devraient être condamnés à mort dès leur naissance ; les premiers et les
                    seconds, parce que n'ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin
                    d'eux, ils souillent la société d'une lie qui ne peut que lui devenir funeste un
                    jour, et les autres parce qu'ils ne peuvent lui être d'aucune utilité ; l'une et
                    l'autre de ces classes sont à la société comme ces excroissances de chair qui,
                    se nourrissant du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent, ou,
                    si vous l'aimez mieux, comme ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes
                    plantes, les détériorent et les rongent en s'adaptant leur semence nourricière.
                    Abus criants que ces aumônes destinées à nourrir une telle écume, que ces
                    maisons richement dotées qu'on a l'extravagance de leur bâtir, comme si l'espèce
                    des hommes était tellement rare, tellement précieuse qu'il fallût en conserver
                    jusqu'à la plus vile portion Mais laissons une politique où tu ne dois rien
                    comprendre, mon enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne tient
                    qu'à soi d'y remédier ? </p>
                <p> -- A quel prix, juste ciel </p>
                <p> -- A celui d'une chimère, d'une chose qui n'a de valeur que celle que ton
                    orgueil y met. Au reste, continue ce barbare en se levant et ouvrant la porte,
                    voilà tout ce que je puis pour vous ; consentez-y, ou délivrez-moi de votre
                    présence ; je n'aime pas les mendiants... </p>
                <p> Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir ; le croirez-vous,
                    madame, elles irritèrent cet homme au lieu de l'attendrir. Il referme la porte
                    et me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu'il va me
                    faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet
                    instant cruel, mon malheur me prête du courage ; je me débarrasse de ses mains,
                    et m'élançant vers la porte : </p>
                <p> -- Homme odieux, lui dis-je en m'échappant, puisse le ciel, aussi grièvement
                    offensé par toi, te punir un jour, comme tu le mérites, de ton exécrable
                    endurcissement Tu n'es digne ni de ces richesses dont tu fais un aussi vil
                    usage, ni de l'air même que tu respires dans un monde souillé par tes barbaries. </p>
                <p> Je me pressai de raconter à mon hôtesse la réception de la personne chez
                    laquelle elle m'avait envoyée ; mais quelle fut ma surprise de voir cette
                    misérable m'accabler de reproches au lieu de partager ma douleur. </p>
                <p> -- Chétive créature, me dit-elle en colère, t'imagines-tu que les hommes sont
                    assez dupes pour faire l'aumône à de petites filles comme toi, sans exiger
                    l'intérêt de leur argent ? M. Dubourg est trop bon d'avoir agi comme il l'a fait
                    ; à sa place je ne t'aurais pas laissée sortir de chez moi sans m'avoir
                    contenté. Mais puisque tu ne veux pas profiter des secours que je t'offre,
                    arrange-toi comme il te plaira ; tu me dois, demain, de l'argent, ou la prison. </p>
                <p> -- Madame, ayez pitié... </p>
                <p> -- Oui, oui, pitié... on meurt de faim avec la pitié </p>
                <p> -- Mais comment voulez-vous que je fasse ? </p>
                <p> -- Il faut retourner chez Dubourg ; il faut le satisfaire, il faut me rapporter
                    de l'argent ; je le verrai, je le préviendrai ; je raccommoderai, si je puis,
                    vos sottises ; je lui ferai vos excuses, mais songez à vous mieux comporter. </p>
                <p> Honteuse, au désespoir, ne sachant quel parti prendre, me voyant durement
                    repoussée de tout le monde, presque sans ressource, je dis à Mme Desroches
                    (c'était le nom de mon hôtesse) que j'étais décidée à tout pour la satisfaire.
                    Elle alla chez le financier, et me dit au retour qu'elle l'avait trouvé très
                    irrité ; que ce n'était pas sans peine qu'elle était parvenue à le fléchir en ma
                    faveur ; qu'à force de supplications elle avait pourtant réussi à lui persuader
                    de me revoir le lendemain matin ; mais que j'eusse à prendre garde à ma
                    conduite, parce que, si je m'avisais de lui désobéir encore, lui-même se
                    chargeait du soin de me faire enfermer pour la vie. </p>
                <p> J'arrive tout émue. Dubourg était seul, dans un état plus indécent encore que la
                    veille. La brutalité, le libertinage, tous les caractères de la débauche
                    éclataient dans ses regards sournois. </p>
                <p> -- Remerciez la Desroches, me dit-il durement, de ce que je veux bien en sa
                    faveur vous rendre un instant mes bontés ; vous devez sentir combien vous en
                    êtes indigne après votre conduite d'hier. Déshabillez-vous, et si vous opposez
                    encore la plus légère résistance à mes désirs, deux hommes vous attendent dans
                    mon antichambre pour vous conduire en un lieu dont vous ne sortirez de vos
                    jours. </p>
                <p> -- Ô monsieur, dis-je en pleurs et me précipitant aux genoux de cet homme
                    barbare, laissez-vous fléchir, je vous en conjure ; soyez assez généreux pour me
                    secourir sans exiger de moi ce qui me coûte assez pour vous offrir plutôt ma vie
                    que de m'y soumettre... Oui, j'aime mieux mourir mille fois que d'enfreindre les
                    principes que j'ai reçus dans mon enfance... Monsieur, monsieur, ne me
                    contraignez pas, je vous supplie ; pouvez-vous concevoir le bonheur au sein des
                    dégoûts et des larmes ? Osez-vous soupçonner le plaisir où vous ne verrez que
                    des répugnances ? Vous n'aurez pas plus tôt consommé votre crime que le
                    spectacle de mon désespoir vous accablera de remords... </p>
                <p> Mais les infamies où se livrait Dubourg m'empêchèrent de poursuivre ; aurais-je
                    pu me croire capable d'attendrir un homme qui trouvait déjà dans ma propre
                    douleur un véhicule de plus à ses horribles passions ? Le croirez-vous, madame,
                    s'enflammant aux accents aigus de mes plaintes, les savourant avec inhumanité,
                    l'indigne se disposait lui-même à ses criminelles tentatives Il se lève, et se
                    montrant à la fin à moi dans un état où la raison triomphe rarement, et où la
                    résistance de l'objet qui la fait perdre n'est qu'un aliment de plus au délire,
                    il me saisit avec brutalité, enlève impétueusement les voiles qui dérobent
                    encore ce dont il brûle de jouir ; tour à tour, il m'injurie... il me flatte...
                    il me maltraite et me caresse... Oh quel tableau, grand Dieu quel mélange inouï
                    de dureté..., de luxure Il semblait que l'Être suprême voulût, dans cette
                    première circonstance de ma vie, imprimer à jamais en moi toute l'horreur que je
                    devais avoir pour un genre de crime d'où devait naître l'affluence des maux dont
                    j'étais menacée Mais fallait-il m'en plaindre alors ? Non, sans doute ; à ses
                    excès je dus mon salut ; moins de débauche, et j'étais une fille flétrie ; les
                    feux de Dubourg s'éteignirent dans l'effervescence de ses entreprises, le ciel
                    me vengea des offenses où le monstre allait se livrer, et la perte de ses
                    forces, avant le sacrifice, me préserva d'en être la victime. </p>
                <p> Dubourg n'en devint que plus insolent ; il m'accusa des torts de sa
                    faiblesse..., voulut les réparer par de nouveaux outrages et des invectives
                    encore plus mortifiantes ; il n'y eut rien qu'il ne me dît, rien qu'il ne
                    tentât, rien que la perfide imagination, la dureté de son caractère et la
                    dépravation de ses mœurs ne lui fit entreprendre. Ma maladresse l'impatienta ;
                    j'étais loin de vouloir agir, c'était beaucoup que de me prêter : mes remords
                    n'en sont pas éteints... Cependant rien ne réussit, ma soumission cessa de
                    l'enflammer ; il eut beau passer successivement de la tendresse à la rigueur...
                    de l'esclavage à la tyrannie... de l'air de la décence aux excès de la crapule,
                    nous nous trouvâmes excédés l'un et l'autre, sans qu'il pût heureusement
                    recouvrer ce qu'il fallait pour me porter de plus dangereuses attaques. Il y
                    renonça, me fit promettre de venir le trouver le lendemain, et pour m'y
                    déterminer plus sûrement, il ne voulut absolument me donner que la somme que je
                    devais à la Desroches. Je revins donc chez cette femme, bien humiliée d'une
                    pareille aventure et bien résolue, quelque chose qui pût m'arriver, de ne pas
                    m'y exposer une troisième fois. Je l'en prévins en la payant, et en accablant de
                    malédictions le scélérat capable d'abuser aussi cruellement de ma misère. Mais
                    mes imprécations, loin d'attirer sur lui la colère de Dieu, ne firent que lui
                    porter bonheur ; huit jours après, j'appris que cet insigne libertin venait
                    d'obtenir du gouvernement une régie générale qui augmentait ses revenus de plus
                    de quatre cent mille livres de rentes ; j'étais absorbée dans les réflexions que
                    font naître inévitablement de semblables inconséquences du sort, quand un rayon
                    d'espoir sembla luire un instant à mes yeux. </p>
                <p> La Desroches vint me dire un jour qu'elle avait enfin trouvé une maison où l'on
                    me recevrait avec plaisir, pourvu que je m'y comportasse bien. </p>
                <p> -- Oh ciel, madame, lui dis-je, en me jetant avec transport dans ses bras, cette
                    condition est celle que j'y mettrais moi-même, jugez si je l'accepte avec
                    plaisir. L'homme que je devais servir était un fameux usurier de Paris, qui
                    s'était enrichi non seulement en prêtant sur gages, mais même en volant
                    impunément le public chaque fois qu'il avait cru le pouvoir faire en sûreté. Il
                    demeurait rue Quincampoix, à un second étage, avec une créature de cinquante
                    ans, qu'il appelait sa femme, et pour le moins aussi méchante que lui. </p>
                <p> -- Thérèse, me dit cet avare (tel était le nom que j'avais pris pour cacher le
                    mien), Thérèse, la première vertu de ma maison, c'est la probité ; si jamais
                    vous détourniez d'ici la dixième partie d'un denier, je vous ferais pendre,
                    voyez-vous, mon enfant. Le peu de douceur dont nous jouissons, ma femme et moi,
                    est le fruit de nos travaux immenses et de notre parfaite sobriété...
                    Mangez-vous beaucoup, ma petite ? </p>
                <p> -- Quelques onces de pain par jour, monsieur, lui répondis-je, de l'eau et un
                    peu de soupe, quand je suis assez heureuse pour en avoir. </p>
                <p> -- De la soupe morbleu, de la soupe Regardez, ma mie, dit l'usurier à sa femme,
                    gémissez des progrès du luxe : ça cherche condition, ça meurt de faim depuis un
                    an, et ça veut manger de la soupe ; à peine en faisons-nous une fois tous les
                    dimanches, nous qui travaillons comme des forçats ; vous aurez trois onces de
                    pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d'eau de rivière, une vieille robe
                    de ma femme tous les dix-huit mois et trois écus de gages au bout de l'année, si
                    nous sommes contents de vos services, si votre économie répond à la nôtre, et si
                    vous faites enfin prospérer la maison par de l'ordre et de l'arrangement. Votre
                    service est médiocre, c'est l'affaire d'un clin d'œil ; il s'agit de frotter et
                    nettoyer trois fois la semaine cet appartement de six pièces, de faire nos lits,
                    de répondre à la porte, de poudrer ma perruque, de coiffer ma femme, de soigner
                    le chien et le perroquet, de veiller à la cuisine, d'en nettoyer les ustensiles,
                    d'aider à ma femme quand elle nous fait un morceau à manger, et d'employer
                    quatre ou cinq heures par jour à faire du linge, des bas, des bonnets et autres
                    petits meubles de ménage. Vous voyez que ce n'est rien, Thérèse ; il vous
                    restera bien du temps, nous vous permettrons d'en faire usage pour votre compte,
                    pourvu que vous soyez sage, mon enfant, discrète, économe surtout, c'est
                    l'essentiel. </p>
                <p> Vous imaginez aisément, madame, qu'il fallait se trouver dans l'affreux état où
                    j'étais pour accepter une telle place ; non seulement il y avait infiniment plus
                    d'ouvrage que mes forces ne me permettaient d'entreprendre, mais pouvais-je
                    vivre avec ce qu'on m'offrait ? Je me gardai pourtant bien de faire la
                    difficile, et je fus installée dès le même soir. </p>
                <p> Si ma cruelle situation permettait que je vous amusasse un instant, madame,
                    quand je ne dois penser qu'à vous attendrir, j'oserais vous raconter quelques
                    traits d'avarice dont je fus témoin dans cette maison ; mais une catastrophe si
                    terrible pour moi m'y attendait dès la seconde année, qu'il m'est bien difficile
                    de vous arrêter sur des détails amusants avant que de vous entretenir de mes
                    malheurs. </p>
                <p> Vous saurez, cependant, madame, qu'on n'avait jamais d'autre lumière dans
                    l'appartement de M. du Harpin, que celle qu'il dérobait au réverbère
                    heureusement placé en face de sa chambre ; jamais ni l'un ni l'autre n'usaient
                    de linge : on emmagasinait celui que je faisais, on n'y touchait de la vie ; il
                    y avait aux manches de la veste de Monsieur, ainsi qu'à celles de la robe de
                    Madame, une vieille paire de manchettes cousues après l'étoffe, et que je lavais
                    tous les samedis au soir ; point de drap, point de serviettes, et tout cela pour
                    éviter le blanchissage. On ne buvait jamais de vin chez lui, l'eau claire étant,
                    disait Mme du Harpin, la boisson naturelle de l'homme, la plus saine et la moins
                    dangereuse. Toutes les fois qu'on coupait le pain, il se plaçait une corbeille
                    sous le couteau, afin de recueillir ce qui tombait : on y joignait avec
                    exactitude toutes les miettes qui pouvaient se faire aux repas, et ce mets, frit
                    le dimanche, avec un peu de beurre, composait le plat de festin de ces jours de
                    repos ; jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles, de peur de les
                    user, mais les housser légèrement avec un plumeau. Les souliers de Monsieur,
                    ainsi que ceux de Madame, étaient doublés de fer, c'étaient les mêmes qui leur
                    avaient servi le jour de leurs noces. Mais une pratique beaucoup plus bizarre
                    était celle qu'on me faisait exercer une fois la semaine : il y avait dans
                    l'appartement un assez grand cabinet dont les murs n'étaient point tapissés ; il
                    fallait qu'avec un couteau j'allasse râper une certaine quantité de plâtre de
                    ces murs, que je passais ensuite dans un tamis fin ; ce qui résultait de cette
                    opération devenait la poudre de toilette dont j'ornais chaque matin et la
                    perruque de Monsieur et le chignon de Madame. Ah plût à Dieu que ces turpitudes
                    eussent été les seules où se fussent livrées ces vilaines gens Rien de plus
                    naturel que le désir de conserver son bien ; mais ce qui ne l'est pas autant,
                    c'est l'envie de l'augmenter de celui des autres. Et je ne fus pas longtemps à
                    m'apercevoir que ce n'était qu'ainsi que s'enrichissait du Harpin. </p>
                <p> Il logeait au-dessus de nous un particulier fort à son aise, possédant d'assez
                    jolis bijoux, et dont les effets, soit à cause du voisinage, soit pour avoir
                    passé par les mains de mon maître, se trouvaient très connus de lui ; je lui
                    entendais souvent regretter avec sa femme une certaine boîte d'or de trente à
                    quarante louis, qui lui serait infailliblement restée, disait-il, s'il avait su
                    s'y prendre avec plus d'adresse. Pour se consoler enfin d'avoir rendu cette
                    boîte, l'honnête M. du Harpin projeta de la voler, et ce fut moi qu'on chargea
                    de la négociation. </p>
                <p> Après m'avoir fait un grand discours sur l'indifférence du vol, sur l'utilité
                    même dont il était dans le monde, puisqu'il y rétablissait une sorte
                    d'équilibre, que dérangeait totalement l'inégalité des richesses ; sur la rareté
                    des punitions, puisque de vingt voleurs il était prouvé qu'il n'en périssait pas
                    deux ; après m'avoir démontré avec une érudition dont je n'aurais pas cru M. du
                    Harpin capable, que le vol était en honneur dans toute la Grèce, que plusieurs
                    peuples encore l'admettaient, le favorisaient, le récompensaient comme une
                    action hardie prouvant à la fois le courage et l'adresse (deux vertus
                    essentielles à toute nation guerrière) ; après m'avoir en un mot exalté son
                    crédit qui me tirerait de tout, si j'étais découverte, M. du Harpin me remit
                    deux fausses clefs dont l'une devait ouvrir l'appartement du voisin, l'autre son
                    secrétaire dans lequel était la boîte en question ; il m'enjoignit de lui
                    apporter incessamment cette boîte, et que pour un service aussi essentiel, je
                    recevrais pendant deux ans un écu de plus sur mes gages. </p>
                <p> -- Oh monsieur, m'écriai-je en frémissant de la proposition, est-il possible
                    qu'un maître ose corrompre ainsi son domestique Qui m'empêche de faire tourner
                    contre vous les armes que vous me mettez à la main, et qu'aurez-vous à
                    m'objecter si je vous rends un jour victime de vos propres principes ? </p>
                <p> Du Harpin, confondu, se rejeta sur un subterfuge maladroit : il me dit que ce
                    qu'il faisait n'était qu'à dessein de m'éprouver, que j'étais bien heureuse
                    d'avoir résisté à ses propositions... que j'étais perdue si j'avais succombé...
                    Je me payai de ce mensonge ; mais je sentis bientôt le tort que j'avais eu de
                    répondre aussi fermement : les malfaiteurs n'aiment pas à trouver de la
                    résistance dans ceux qu'ils cherchent à séduire ; il n'y a malheureusement point
                    de milieu dès qu'on est assez à plaindre pour avoir reçu leurs propositions : il
                    faut nécessairement devenir dès lors ou leurs complices, ce qui est dangereux,
                    ou leurs ennemis, ce qui l'est encore davantage. Avec un peu plus d'expérience,
                    j'aurais quitté la maison dès l'instant, mais il était déjà écrit dans le ciel
                    que chacun des mouvements honnêtes qui devrait éclore de moi serait acquitté par
                    des malheurs </p>
                <p> M. du Harpin laissa couler près d'un mois, c'est-à-dire à peu près jusqu'à
                    l'époque de la fin de la seconde année de mon séjour chez lui, sans dire un mot
                    et sans témoigner le plus léger ressentiment du refus que je lui avais fait,
                    lorsqu'un soir, venant de me retirer dans ma chambre pour y goûter quelques
                    heures de repos, j'entendis tout à coup jeter ma porte en dedans, et vis, non
                    sans effroi, M. du Harpin conduisant un commissaire et quatre soldats du guet
                    près de mon lit. </p>
                <p> -- Faites votre devoir, monsieur, dit-il à l'homme de justice ; cette
                    malheureuse m'a volé un diamant de mille écus, vous le retrouverez dans sa
                    chambre ou sur elle, le fait est certain. </p>
                <p> -- Moi, vous avoir volé, monsieur dis-je en me jetant toute troublée hors de mon
                    lit ; moi, juste ciel Ah qui sait mieux que vous le contraire ? Qui doit être
                    pénétré mieux que vous du point auquel cette action me répugne et de
                    l'impossibilité qu'il y a que je l'aie commise ? </p>
                <p> Mais du Harpin, faisant beaucoup de bruit pour que mes paroles ne fussent pas
                    entendues, continua d'ordonner les perquisitions, et la malheureuse bague fut
                    trouvée dans mon matelas. Avec des preuves de cette force, il n'y avait pas à
                    répliquer ; je fus à l'instant saisie, garrottée et conduite en prison, sans
                    qu'il me fût seulement possible de faire entendre un mot en ma faveur. </p>
                <p> Le procès d'une malheureuse qui n'a ni crédit, ni protection, est promptement
                    fait dans un pays où l'on croit la vertu incompatible avec la misère, où
                    l'infortune est une preuve complète contre l'accusé ; là, une injuste prévention
                    fait croire que celui qui a dû commettre le crime l'a commis ; les sentiments se
                    mesurent à l'état où l'on trouve le coupable ; et sitôt que l'or ou des titres
                    n'établissent pas son innocence, l'impossibilité qu'il puisse être innocent
                    devient alors démontrée <ref target="#N01"/> . </p>
                <p> J'eus beau me défendre, j'eus beau fournir les meilleurs moyens à l'avocat de
                    forme qu'on me donna pour un instant, mon maître m'accusait, le diamant s'était
                    trouvé dans ma chambre ; il était clair que je l'avais volé. Lorsque je voulus
                    citer le trait horrible de M. du Harpin, et prouver que le malheur qui
                    m'arrivait n'était que le fruit de sa vengeance et la suite de l'envie qu'il
                    avait de se défaire d'une créature qui, tenant son secret, devenait maîtresse de
                    lui, on traita ces plaintes de récrimination, on me dit que M. du Harpin était
                    connu depuis vingt ans pour un homme intègre, incapable d'une telle horreur. Je
                    fus transférée à la Conciergerie, où je me vis au moment d'aller payer de mes
                    jours le refus de participer à un crime ; je périssais ; un nouveau délit
                    pouvait seul me sauver : la providence voulut que le crime servit au moins une
                    fois d'égide à la vertu, qu'il la préservât de l'abîme où l'allait engloutir
                    l'imbécillité des juges. </p>
                <p> J'avais près de moi une femme d'environ quarante ans, aussi célèbre par sa
                    beauté que par l'espèce et la multiplicité de ses forfaits ; on la nommait
                    Dubois, et elle était, ainsi que la malheureuse Thérèse, à la veille de subir un
                    jugement de mort : le genre seul embarrassait les juges. S'étant rendue coupable
                    de tous les crimes imaginables, on se trouvait presque obligé ou à inventer pour
                    elle un supplice nouveau, ou à lui en faire subir un dont nous exempte notre
                    sexe. J'avais inspiré une sorte d'intérêt à cette femme, intérêt criminel, sans
                    doute, puisque la base en était, comme je le sus depuis, l'extrême désir de
                    faire une prosélyte de moi. </p>
                <p> Un soir, deux jours peut-être tout au plus avant celui où nous devions perdre
                    l'une et l'autre la vie, la Dubois me dit de ne me point coucher, et de me tenir
                    avec elle sans affectation le plus près possible des portes de la prison. </p>
                <p> -- Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la Conciergerie,
                    c'est l'ouvrage de mes soins ; beaucoup de gens seront brûlés sans doute, peu
                    importe, Thérèse, osa me dire cette scélérate ; le sort des autres doit être
                    toujours nul dès qu'il s'agit de notre bien-être ; ce qu'il y a de sûr, c'est
                    que nous nous sauverons ; quatre hommes, mes complices et mes amis, se joindront
                    à nous, et je réponds de ta liberté. </p>
                <p> Je vous l'ai dit, madame, la main du ciel qui venait de punir l'innocence dans
                    moi, servit le crime dans ma protectrice ; le feu prit, l'incendie fut horrible,
                    il y eut vingt et une personnes de brûlées, mais nous nous sauvâmes. Dès le même
                    jour nous gagnâmes la chaumière d'un braconnier de la forêt de Bondy, intime ami
                    de notre bande. </p>
                <p> -- Te voilà libre, Thérèse, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choisir
                    tel genre de vie qu'il te plaira, mais si j'ai un conseil à te donner, c'est de
                    renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t'ont jamais réussi ;
                    une délicatesse déplacée t'a conduite aux pieds de l'échafaud, un crime affreux
                    m'en sauve ; regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si
                    c'est bien la peine de s'immoler pour elles Tu es jeune et jolie, Thérèse : en
                    deux ans je me charge de ta fortune ; mais n'imagine pas que je te conduise à
                    son temple par les sentiers de la vertu : il faut, quand on veut faire son
                    chemin, chère fille, entreprendre plus d'un métier et servir à plus d'une
                    intrigue ; décide-toi donc, nous n'avons point de sûreté dans cette chaumière,
                    il faut que nous en partions dans peu d'heures. </p>
                <p> -- Oh madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je
                    suis loin de vouloir m'y soustraire ; vous m'avez sauvé la vie ; il est affreux
                    pour moi que ce soit par un crime ; croyez que s'il me l'eût fallu commettre,
                    j'eusse préféré mille morts à la douleur d'y participer ; je sens tous les
                    dangers que j'ai courus pour m'être abandonnée aux sentiments honnêtes qui
                    resteront toujours dans mon cœur ; mais quelles que soient, madame, les épines
                    de la vertu, je les préférerai sans cesse aux dangereuses faveurs qui
                    accompagnent le crime. Il est en moi des principes de religion qui, grâces au
                    ciel, ne me quitteront jamais ; si la providence me rend pénible la carrière de
                    la vie, c'est pour m'en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me
                    console, il adoucit mes chagrins, il apaise mes plaintes, il me fortifie dans la
                    détresse, et me fait braver tous les maux qu'il plaira à Dieu de m'envoyer.
                    Cette joie s'éteindrait aussitôt dans mon âme si je venais à la souiller par des
                    crimes, et avec la crainte des châtiments de ce monde, j'aurais le douloureux
                    aspect des supplices de l'autre, qui ne me laisserait pas un instant dans la
                    tranquillité que je désire. </p>
                <p> -- Voilà des systèmes absurdes qui te conduiront bientôt à l'hôpital, ma fille,
                    dit la Dubois en fronçant le sourcil ; crois-moi, laisse là la justice de Dieu,
                    ses châtiments ou ses récompenses à venir ; toutes ces platitudes-là ne sont
                    bonnes qu'à nous faire mourir de faim. Ô Thérèse la dureté des riches légitime
                    la mauvaise conduite des pauvres ; que leur bourse s'ouvre à nos besoins, que
                    l'humanité règne dans leur cœur, et les vertus pourront s'établir dans le nôtre
                    ; mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi,
                    notre asservissement, ne serviront qu'à doubler nos fers, nos crimes deviendront
                    leur ouvrage, et nous serions bien dupes de nous les refuser quand ils peuvent
                    amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a fait naître
                    tous égaux, Thérèse ; si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois
                    générales, c'est à nous d'en corriger les caprices et de réparer, par notre
                    adresse, les usurpations du plus fort. J'aime à les entendre, ces gens riches,
                    ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j'aime à les voir nous prêcher la
                    vertu Il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois plus
                    qu'il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand
                    on n'est entouré que d'adulateurs ou d'esclaves dont nos volontés sont les lois
                    ; bien pénible, en vérité, d'être tempérant et sobre, quand on est à chaque
                    heure entouré des mets les plus succulents ; ils ont bien du mal à être
                    sincères, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir ... Mais
                    nous, Thérèse, nous que cette providence barbare, dont tu as la folie de faire
                    ton idole, a condamnés à ramper dans l'humiliation comme le serpent dans l'herbe
                    ; nous qu'on ne voit qu'avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu'on
                    tyrannise, parce que nous sommes faibles ; nous, dont les lèvres ne sont
                    abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces, tu veux que
                    nous nous défendions du crime quand sa main seule nous ouvre la porte de la vie,
                    nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre Tu veux que
                    perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a
                    pour elle toutes les faveurs de la Fortune, nous ne nous réservions que la
                    peine, l'abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les
                    flétrissures et l'échafaud Non, non, Thérèse, non ; ou cette providence que tu
                    révères n'est faite que pour nos mépris, ou ce ne sont point là ses volontés.
                    Connais-la mieux, mon enfant, et convaincs-toi que dès qu'elle nous place dans
                    une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu'elle nous laisse en même
                    temps la possibilité de l'exercer, c'est que ce mal sert à ses lois comme le
                    bien, et qu'elle gagne autant à l'un qu'à l'autre ; l'état où elle nous a créés
                    est l'égalité, celui qui le dérange n'est pas plus coupable que celui qui
                    cherche à le rétablir ; tous deux agissent d'après les impulsions reçues, tous
                    deux doivent les suivre et jouir. </p>
                <p> Je l'avoue, si jamais je fus ébranlée, ce fut par les séductions de cette femme
                    adroite ; mais une voix, plus forte qu'elle, combattait ses sophismes dans mon
                    cœur ; je m'y rendis, je déclarai à la Dubois que j'étais décidée à ne me jamais
                    laisser corrompre. </p>
                <p> -- Eh bien me répondit-elle, deviens ce que tu voudras, je t'abandonne à ton
                    mauvais sort ; mais si jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir, par la
                    fatalité qui sauve inévitablement le crime en immolant la vertu, souviens-toi du
                    moins de ne jamais parler de nous. </p>
                <p> Pendant que nous raisonnions ainsi, les quatre compagnons de la Dubois buvaient
                    avec le braconnier, et comme le vin dispose l'âme du malfaiteur à de nouveaux
                    crimes et lui fait oublier les anciens, nos scélérats n'apprirent pas plus tôt
                    mes résolutions qu'ils se décidèrent à faire de moi une victime, n'en pouvant
                    faire une complice ; leurs principes, leurs mœurs, le sombre réduit où nous
                    étions, l'espèce de sécurité dans laquelle ils se croyaient, leur ivresse, mon
                    âge, mon innocence, tout les encouragea. Ils se lèvent de table, ils tiennent
                    conseil, ils consultent la Dubois, procédés dont le lugubre mystère me fait
                    frissonner d'horreur, et le résultat est enfin un ordre de me prêter
                    sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce, ou
                    de force : si je le fais de bonne grâce, ils me donneront chacun un écu pour me
                    conduire où je voudrai ; s'il leur faut employer la violence, la chose se fera
                    tout de même ; mais pour que le secret soit mieux gardé, ils me poignarderont
                    après s'être satisfaits et m'enterreront au pied d'un arbre. </p>
                <p> Je n'ai pas besoin de vous peindre l'effet que me fit cette cruelle proposition,
                    madame, vous le comprenez sans peine ; je me jetai aux genoux de la Dubois, je
                    la conjurai d'être une seconde fois ma protectrice : la malhonnête créature ne
                    fit que rire de mes larmes. </p>
                <p> -- Oh parbleu, me dit-elle, te voilà bien malheureuse ... Quoi tu frémis de
                    l'obligation de servir successivement à quatre beaux grands garçons comme
                    ceux-là ? Mais sais-tu bien qu'il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient
                    la moitié de leur or ou de leurs bijoux pour être à ta place Écoute,
                    ajouta-t-elle pourtant après un peu de réflexion, j'ai assez d'empire sur ces
                    drôles-là pour obtenir ta grâce aux conditions que tu t'en rendras digne. </p>
                <p> -- Hélas madame, que faut-il faire ? m'écriai-je en larmes, ordonnez-moi, je
                    suis toute prête. </p>
                <p> -- Nous suivre, t'enrôler avec nous, et commettre les mêmes choses sans la plus
                    légère répugnance : à ce seul prix je te sauve le reste. </p>
                <p> Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant cette cruelle condition, je
                    courais de nouveaux dangers, j'en conviens, mais ils étaient moins pressants que
                    ceux-ci ; peut-être pouvais-je m'en garantir, tandis que rien n'était capable de
                    me soustraire à ceux qui me menaçaient. </p>
                <p> -- J'irai partout, madame, dis-je promptement à la Dubois, j'irai partout, je
                    vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai
                    de ma vie. </p>
                <p> -- Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille est de la troupe, je
                    l'y reçois, je l'y installe ; je vous supplie de ne point lui faire de violence
                    ; ne la dégoûtons pas du métier dès les premiers jours ; vous voyez comme son
                    âge et sa figure peuvent nous être utiles, servons-nous-en pour nos intérêts, et
                    ne la sacrifions pas à nos plaisirs. </p>
                <p> Mais les passions ont un degré d'énergie dans l'homme où rien ne peut les
                    captiver. Les gens à qui j'avais affaire n'étaient plus en état de rien
                    entendre, m'entourant tous les quatre, me dévorant de leurs regards en feu, me
                    menaçant d'une manière plus terrible encore, prêts à me saisir, prêts à
                    m'immoler. </p>
                <p> -- Il faut qu'elle y passe, dit l'un d'eux, il n'y a plus moyen de lui faire de
                    quartier : ne dirait-on pas qu'il faut faire preuve de vertu pour être dans une
                    troupe de voleurs ? et ne nous servira-t-elle pas aussi bien flétrie que vierge
                    ? J'adoucis les expressions, vous le comprenez, madame, j'affaiblirai de même
                    les tableaux ; hélas l'obscénité de leur teinte est telle que votre pudeur
                    souffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité. </p>
                <p> Douce et tremblante victime, hélas je frémissais ; à peine avais-je la force de
                    respirer ; à genoux devant tous les quatre, tantôt mes faibles bras s'élevaient
                    pour les implorer, et tantôt pour fléchir la Dubois. </p>
                <p> -- Un moment, dit un nommé Cœur-de-Fer qui paraissait le chef de la bande, homme
                    de trente-six ans, d'une force de taureau et d'une figure de satyre ; un moment,
                    mes amis ; il est possible de contenter tout le monde ; puisque la vertu de
                    cette petite fille lui est si précieuse, et que, comme dit fort bien la Dubois,
                    cette qualité, différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire,
                    laissons-la-lui ; mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n'y sont
                    plus, Dubois, et dans l'état on nous voilà, nous t'égorgerions peut-être
                    toi-même si tu t'opposais à nos plaisirs ; que Thérèse se mette à l'instant
                    aussi nue que le jour qu'elle est venue au monde, et qu'elle se prête ainsi tour
                    à tour aux différentes positions qu'il nous plaira d'exiger, pendant que la
                    Dubois apaisera nos ardeurs, fera brûler l'encens sur les autels dont cette
                    créature nous refuse l'entrée. </p>
                <p> -- Me mettre nue m'écrié-je, oh, ciel qu'exigez-vous ? Quand je serai livrée de
                    cette manière à vos regards, qui pourra me répondre ?... </p>
                <p> Mais Cœur-de-Fer, qui ne paraissait pas d'humeur à m'en accorder davantage ni à
                    suspendre ses désirs, m'invectiva en me frappant d'une manière si brutale, que
                    je vis bien que l'obéissance était mon dernier lot. Il se plaça dans les mains
                    de la Dubois, mise par lui à peu près dans le même désordre que le mien, et dès
                    que je fus comme il le désirait, m'ayant fait mettre les bras à terre, ce qui me
                    faisait ressembler à une bête, la Dubois apaisa ses feux en approchant une
                    espèce de monstre, positivement aux péristyles de l'un et l'autre autel de la
                    nature, en telle sorte qu'à chaque secousse elle dût fortement frapper ces
                    parties de sa main pleine, comme le bélier jadis aux portes des villes
                    assiégées. La violence des premières attaques me fit reculer ; Cœur-de-Fer, en
                    fureur, me menaça de traitements plus durs si je me soustrayais à ceux-là ; la
                    Dubois a ordre de redoubler, un de ces libertins contient mes épaules et
                    m'empêche de chanceler sous les saccades ; elles deviennent tellement rudes que
                    j'en suis meurtrie, et sans pouvoir en éviter aucune. </p>
                <p> -- En vérité, dit Cœur-de-Fer en balbutiant, à sa place, j'aimerais mieux livrer
                    les portes que de les voir ébranlées ainsi, mais elle ne le veut pas, nous ne
                    manquerons point à la capitulation... Vigoureusement... vigoureusement, Dubois
                    ... </p>
                <p> Et l'éclat des feux de ce débauché, presque aussi violent que ceux de la foudre,
                    vint s'anéantir sur les brèches molestées sans être entrouvertes. </p>
                <p> Le second me fit mettre à genoux entre ses jambes, et pendant que la Dubois
                    l'apaisait comme l'autre, deux procédés l'occupaient tout entier ; tantôt il
                    frappait à main ouverte, mais d'une manière très nerveuse, ou mes joues ou mon
                    sein ; tantôt sa bouche impure venait fouiller la mienne. Ma poitrine et mon
                    visage devinrent dans l'instant d'un rouge de pourpre... Je souffrais, je lui
                    demandais grâce, et mes larmes coulaient sur ses yeux ; elles l'irritèrent, il
                    redoubla ; en ce moment ma langue fut mordue, et les deux fraises de mon sein
                    tellement froissées que je me rejetai en arrière, mais j'étais contenue. On me
                    repoussa sur lui, je fus pressée plus fortement de partout, et son extase se
                    décida... </p>
                <p> Le troisième me fit monter sur deux chaises écartées, et s'asseyant en dessous,
                    excité par la Dubois placée dans ses jambes, il me fit pencher jusqu'à ce que sa
                    bouche se trouvât perpendiculairement au temple de la nature ; vous
                    n'imagineriez pas, madame, ce que ce mortel obscène osa désirer ; il me fallut,
                    envie ou non, satisfaire à de légers besoins... Juste ciel quel homme assez
                    dépravé peut goûter un instant le plaisir à de telles choses ... Je fis ce qu'il
                    voulut, je l'inondai, et ma soumission tout entière obtint de ce vilain homme
                    une ivresse que rien n'eût déterminée sans cette infamie. </p>
                <p> Le quatrième m'attacha des ficelles à toutes les parties où il devenait possible
                    de les adapter, il en tenait le faisceau dans sa main, assis à sept ou huit
                    pieds de mon corps, fortement excité par les attouchements et les baisers de la
                    Dubois ; j'étais droite, et c'est en tiraillant fortement tour à tour chacune de
                    ces cordes que le sauvage irritait ses plaisirs ; je chancelais, je perdais à
                    tout moment l'équilibre ; il s'extasiait à chacun de mes trébuchements ; enfin
                    toutes les ficelles se tirèrent à la fois, avec tant d'irrégularité, que je
                    tombai à terre auprès de lui ; tel était son unique but, et mon front, mon sein
                    et mes joues reçurent les preuves d'un délire qu'il ne devait qu'à cette manie. </p>
                <p> Voilà ce que je souffris, madame, mais mon honneur au moins se trouva respecté
                    si ma pudeur ne le fut point. Un peu plus calmes, ces bandits parlèrent de se
                    remettre en route, et dès la même nuit ils gagnèrent le Tremblay avec
                    l'intention de s'approcher des bois de Chantilly, où ils s'attendaient à
                    quelques bons coups. </p>
                <p> Rien n'égalait le désespoir où j'étais de l'obligation de suivre de telles gens,
                    et je ne m'y déterminai que bien résolue à les abandonner dès que je le pourrais
                    sans risque. Nous couchâmes le lendemain aux environs de Louvres, sous des
                    meules de foin ; je voulus m'étayer de la Dubois, et passer la nuit à ses côtés
                    ; mais il me parut qu'elle avait le projet de l'employer à autre chose qu'à
                    préserver ma vertu des attaques que je pouvais craindre. Trois l'entourèrent, et
                    l'abominable créature se livra sous nos yeux à tous les trois en même temps. Le
                    quatrième s'approcha de moi, c'était le chef. </p>
                <p> -- Belle Thérèse, me dit-il, j'espère que vous ne me refuserez pas au moins le
                    plaisir de passer la nuit près de vous ? Et comme il s'aperçut de mon extrême
                    répugnance : Ne craignez point, dit-il, nous jaserons, et je n'entreprendrai
                    rien que de votre gré. Ô Thérèse, continua-t-il en me pressant dans ses bras,
                    n'est-ce pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous
                    conserver pure avec nous ? Dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il
                    s'arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le
                    dissimuler, chère enfant ; mais quand nous habiterons les villes, ce n'est
                    qu'aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes. </p>
                <p> -- Eh bien, monsieur, répondis-je, puisqu'il est certain que je préférerais la
                    mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous
                    opposez-vous à ma fuite ? </p>
                <p> -- Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer, vous devez
                    servir nos intérêts ou nos plaisirs ; vos malheurs vous imposent ce joug, il
                    faut le subir ; mais vous le savez, Thérèse, il n'y a rien qui ne s'arrange dans
                    le monde, écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort : consentez de vivre
                    avec moi, chère fille, consentez à m'appartenir en propre et je vous épargne le
                    triste rôle qui vous est destiné. </p>
                <p> -- Moi, monsieur, m'écriai-je, devenir la maîtresse d'un... </p>
                <p> -- Dites le mot, Thérèse, dites le mot, d'un coquin, n'est-ce pas ? Je l'avoue,
                    mais je ne puis vous offrir d'autres titres, vous sentez bien que nous
                    n'épousons pas, nous autres ; l'hymen est un sacrement, Thérèse, et pleins d'un
                    égal mépris pour tous, jamais nous n'approchons d'aucun. Cependant raisonnez un
                    peu ; dans l'indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si
                    cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors
                    votre soutien et votre protecteur, que de vous prostituer à tous ? </p>
                <p> -- Mais pourquoi faut-il, répondis-je, que je n'aie pas d'autre parti à prendre
                    ? </p>
                <p> -- Parce que nous vous tenons, Thérèse, et que la raison du plus fort est
                    toujours la meilleure, il y a longtemps que La Fontaine l'a dit. En vérité,
                    poursuivit-il rapidement, n'est-ce pas une extravagance ridicule que d'attacher,
                    comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une
                    fille peut-elle être assez simple pour croire que la vertu puisse dépendre d'un
                    peu plus ou d'un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? Eh
                    qu'importe aux hommes ou à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je
                    dis plus : c'est que l'intention de la nature étant que chaque individu
                    remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes
                    n'existant que pour servir de jouissance aux hommes, c'est visiblement
                    l'outrager que de résister ainsi à l'intention qu'elle a sur vous ; c'est
                    vouloir être une créature inutile au monde et par conséquent méprisable. Cette
                    sagesse chimérique, dont on a eu l'absurdité de vous faire une vertu et qui, dès
                    l'enfance, bien loin d'être utile à la nature et à la société, outrage
                    visiblement l'une et l'autre, n'est donc plus qu'un entêtement répréhensible
                    dont une personne aussi remplie d'esprit que vous ne devrait pas vouloir être
                    coupable. N'importe, continuez de m'entendre, chère fille, je vais vous prouver
                    le désir que j'ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne
                    toucherai point, Thérèse, à ce fantôme dont la possession fait toutes vos
                    délices ; une fille a plus d'une faveur à donner, et Vénus avec elle est fêtée
                    dans bien plus d'un temple ; je me contenterai du plus médiocre ; vous le savez,
                    ma chère, près des autels de Cypris, il est un antre obscur où vont s'isoler les
                    Amours pour nous séduire avec plus d'énergie ; tel sera l'autel où je brûlerai
                    l'encens ; là, pas le moindre inconvénient, Thérèse, si les grossesses vous
                    effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière, votre jolie taille ne
                    se déformera jamais ; ces prémices qui vous sont si douces seront conservées
                    sans atteinte, et quel que soit l'usage que vous en vouliez faire, vous pourrez
                    les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté-là, quelque rudes ou
                    multipliées que soient les attaques ; dès que l'abeille en a pompé le suc, le
                    calice de la rose se referme ; on n'imaginerait pas qu'il ait jamais pu
                    s'entrouvrir. Il existe des filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même
                    avec plusieurs hommes, et qui ne s'en sont pas moins mariées comme toutes neuves
                    après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles ou de leurs
                    sœurs, sans que celles-ci en soient devenues moins dignes de sacrifier ensuite à
                    l'hymen A combien de confesseurs cette même route n'a-t-elle pas servi pour se
                    satisfaire, sans que les parents s'en doutassent C'est en un mot l'asile du
                    mystère, c'est là qu'il s'enchaîne aux Amours par les liens de la sagesse...
                    Faut-il vous dire plus, Thérèse ? si ce temple est le plus secret, c'est en même
                    temps le plus voluptueux ; on ne trouve que là ce qu'il faut au bonheur, et
                    cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants
                    d'un local où l'on n'atteint qu'avec effort, où l'on n'est logé qu'avec peine ;
                    les femmes mêmes y gagnent, et celles que la raison contraignit à connaître ces
                    sortes de plaisirs, ne regrettèrent jamais les autres. Essayez, Thérèse,
                    essayez, et nous serons tous deux contents. </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je, je n'ai nulle expérience de ce dont il s'agit ;
                    mais cet égarement que vous préconisez, je l'ai ouï dire, monsieur, il outrage
                    les femmes d'une manière plus sensible encore... il offense plus grièvement la
                    nature. La main du ciel se venge en ce monde, et Sodome en offrit l'exemple. </p>
                <p> -- Quelle innocence, ma chère, quel enfantillage reprit ce libertin ; qui vous
                    instruisit de la sorte ? Encore un peu d'attention, Thérèse, et je vais
                    rectifier vos idées. La perte de la semence destinée à propager l'espèce
                    humaine, chère fille, est le seul crime qui puisse exister. Dans ce cas, si
                    cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous
                    l'accorde, l'en détourner est une offense. Mais s'il est démontré qu'en plaçant
                    cette semence dans nos reins, il s'en faille de beaucoup que la nature ait eu
                    pour but de l'employer toute à la propagation, qu'importe, en ce cas, Thérèse,
                    qu'elle se perde dans un lieu ou dans un autre ? L'homme qui la détourne alors
                    ne fait pas plus de mal que la nature, qui ne l'emploie point. Or, ces pertes de
                    la nature qu'il ne tient qu'à nous d'imiter, n'ont-elles pas lieu dans tout
                    plein de cas ? La possibilité de les faire d'abord est une première preuve
                    qu'elles ne l'offensent point. Il serait contre toutes les lois de l'équité et
                    de la profonde sagesse, que nous lui reconnaissons dans tout, de permettre ce
                    qui l'offenserait ; secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois
                    par jour exécutées par elle-même ; les pollutions nocturnes, l'inutilité de la
                    semence dans le temps des grossesses de la femme, ne sont-elles pas des pertes
                    autorisées par ses lois, et qui nous prouvent que, fort peu sensible à ce qui
                    peut résulter de cette liqueur où nous avons la folie d'attacher tant de prix,
                    elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu'elle y procède chaque
                    jour ; qu'elle tolère la propagation, mais qu'il s'en faut bien que la
                    propagation soit dans ses vues ; qu'elle veut bien que nous nous multipliions,
                    mais que, ne gagnant pas plus à l'un de ces actes qu'à celui qui s'y oppose, le
                    choix que nous pouvons faire lui est égal ; que, nous laissant les maîtres de
                    créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons ni ne
                    l'offenserons davantage en prenant, dans l'un ou l'autre de ces partis, celui
                    qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n'étant que le
                    résultat de sa puissance et de son action sur nous, il lui plaira toujours bien
                    plus sûrement qu'il ne courra risque de l'offenser ? Ah croyez-le, Thérèse, la
                    nature s'inquiète bien peu de ces mystères dont nous avons l'extravagance de lui
                    composer un culte. Quel que soit le temple où l'on sacrifie, dès qu'elle permet
                    que l'encens s'y brûle, c'est que l'hommage ne l'offense pas ; les refus de
                    produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l'extinction de
                    cette semence, quand elle a germé, l'anéantissement de ce germe longtemps même
                    après sa formation, tout cela, Thérèse, sont des crimes imaginaires qui
                    n'intéressent en rien la nature, et dont elle se joue comme de toutes nos autres
                    institutions, qui l'outragent souvent au lieu de la servir. </p>
                <p> Cœur-de-Fer s'échauffait en exposant ses perfides maximes, et je le vis bientôt
                    dans l'état où il m'avait si fort effrayée la veille ; il voulut, pour donner
                    plus d'empire à la leçon, joindre aussitôt la pratique au précepte ; et ses
                    mains, malgré mes résistances, s'égaraient vers l'autel où le traître voulait
                    pénétrer... Faut-il vous l'avouer, madame ? aveuglée par les séductions de ce
                    vilain homme ; contente, en cédant un peu, de sauver ce qui semblait le plus
                    essentiel ; ne réfléchissant ni aux inconséquences de ses sophismes, ni à ce que
                    j'allais risquer moi-même, puisque ce malhonnête homme, possédant des
                    proportions gigantesques, n'était pas même en possibilité de voir une femme au
                    lieu le plus permis, et que conduit par sa méchanceté naturelle, il n'avait
                    assurément point d'autre but que de m'estropier ; les yeux fascinés sur tout
                    cela, dis-je, j'allais m'abandonner, et par vertu devenir criminelle ; mes
                    résistances faiblissaient ; déjà maître du trône, cet insolent vainqueur ne
                    s'occupait plus que de s'y fixer, lorsqu'un bruit de voiture se fit entendre sur
                    le grand chemin. Cœur-de-Fer quitte à l'instant ses plaisirs pour ses devoirs ;
                    il rassemble ses gens et vole à de nouveaux crimes. Peu après nous entendons des
                    cris, et ces scélérats ensanglantés reviennent triomphants et chargés de
                    dépouilles. </p>
                <p> -- Décampons lestement, dit Cœur-de-Fer, nous avons tué trois hommes, les
                    cadavres sont sur la route, il n'y a plus de sûreté pour nous. </p>
                <p> Le butin se partage. Cœur-de-Fer veut que j'aie ma portion ; elle se montait à
                    vingt louis, on me force de les prendre ; je frémis de l'obligation de garder un
                    tel argent ; cependant on nous presse, chacun se charge et nous partons. </p>
                <p> Le lendemain nous nous trouvâmes en sûreté dans la forêt de Chantilly ; nos
                    gens, pendant leur souper, comptèrent ce que leur avait valu leur dernière
                    opération, et n'évaluant pas à deux cents louis la totalité de la prise : </p>
                <p> -- En vérité, dit l'un d'eux, ce n'était pas la peine de commettre trois
                    meurtres pour une si petite somme </p>
                <p> -- Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n'est pas pour la somme que je
                    vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs, c'est pour
                    notre unique sûreté ; ces crimes sont la faute des lois et non pas la nôtre :
                    tant que l'on fera perdre la vie aux voleurs comme aux meurtriers, les vols ne
                    se commettront jamais sans assassinats. Les deux délits se punissant également,
                    pourquoi se refuser au second, dès qu'il peut couvrir le premier ? Où
                    prenez-vous d'ailleurs, continua cette horrible créature, que deux cents louis
                    ne valent pas trois meurtres ? Il ne faut jamais calculer les choses que par la
                    relation qu'elles ont avec nos intérêts. La cessation de l'existence de chacun
                    des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément nous ne donnerions
                    pas une obole pour que ces individus-là fussent en vie ou dans le tombeau ;
                    conséquemment si le plus petit intérêt s'offre à nous avec l'un de ces cas, nous
                    devons sans aucun remords le déterminer de préférence en notre faveur ; car,
                    dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et
                    maîtres de la chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est
                    profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l'adversaire ; parce
                    qu'il n'y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui
                    touche les autres. Nous sentons l'un physiquement, l'autre n'arrive que
                    moralement à nous, et les sensations morales sont trompeuses ; il n'y a de vrai
                    que les sensations physiques ; ainsi, non seulement deux cents louis suffisent
                    pour les trois meurtres, mais trente sols même eussent suffi, car ces trente
                    sols nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins
                    nous affecter beaucoup plus vivement que n'eussent fait les trois meurtres, qui
                    ne sont rien pour nous, et de la lésion desquels il n'arrive pas à nous
                    seulement une égratignure. La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion,
                    les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la
                    religion ou des lois, voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime,
                    voilà ce qui les empêche d'aller au grand ; mais tout individu rempli de force
                    et de vigueur, doué d'une âme énergiquement organisée, qui se préférant, comme
                    il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se
                    moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré
                    que c'est à lui seul qu'il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus
                    étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne
                    peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées
                    par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est en lui :
                    l'effet du crime ne l'affecte pas, il est hors de lui ; or, je demande quel est
                    l'homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est
                    étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose étrangère dont il ne
                    ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ? </p>
                <p> -- Oh madame, dis-je à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre à
                    ses exécrables sophismes, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est
                    écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu'à
                    l'être assez puissant pour n'avoir rien à redouter des autres que de tels
                    principes pourraient convenir ; mais nous, madame, perpétuellement dans la
                    crainte et l'humiliation ; nous, proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés
                    par toutes les lois, devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent
                    qu'aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous
                    trouvassions-nous même pas dans cette triste position, fussions-nous au centre
                    de la société... fussions-nous où nous devrions être enfin, sans notre
                    inconduite et sans nos malheurs, imaginez-vous que de telles maximes pussent
                    nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui, par
                    un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre les intérêts des autres ? La
                    société n'est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se
                    déclare contre elle ? Et l'individu qui s'isole, peut-il lutter contre tous ?
                    peut-il se flatter d'être heureux et tranquille si, n'acceptant pas le pacte
                    social, il ne consent à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ?
                    La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits, voilà
                    les liens qui la cimentent ; tel qui, au lieu de ces bienfaits, n'offrira que
                    des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué s'il est le
                    plus fort, sacrifié par le premier qu'il offensera, s'il est le plus faible ;
                    mais détruit de toute manière par la raison puissante qui engage l'homme à
                    assurer son repos et à nuire à ceux qui veulent le troubler ; telle est la
                    raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles :
                    n'opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se
                    réunir promptement pour en émousser l'aiguillon. Même entre nous, madame, osé-je
                    ajouter, comment vous flatterez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous
                    conseillez à chacun de n'écouter que ses seuls intérêts ? Aurez-vous de ce
                    moment quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder
                    les autres, qui le fera, pour réunir à lui seul la part de ses confrères. Eh
                    quel plus bel éloge de la vertu que la preuve de sa nécessité, même dans une
                    société criminelle... que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas
                    un moment sans la vertu </p>
                <p> -- C'est ce que vous nous opposez, Thérèse, qui sont des sophismes, dit
                    Cœur-de-Fer, et non ce qu'avait avancé la Dubois. Ce n'est point la vertu qui
                    soutient nos associations criminelles : c'est l'intérêt, c'est l'égoïsme ; il
                    porte donc à faux cet éloge de la vertu que vous avez tiré d'une chimérique
                    hypothèse ; ce n'est nullement par vertu que me croyant, je le suppose, le plus
                    fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour avoir leur part, c'est
                    parce que me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer
                    la fortune que j'attends de leur secouru ; ce motif est le seul qui retienne
                    également leur bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Thérèse, il
                    n'est qu'égoïste, il n'a pas la plus légère apparence de vertu. Celui qui veut
                    lutter seul contre les intérêts de la société doit, dites-vous, s'attendre à
                    périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement s'il n'a pour y exister que sa
                    misère et l'abandon des autres ? Ce qu'on appelle l'intérêt de la société n'est
                    que la masse des intérêts particuliers réunis, mais ce n'est jamais qu'en cédant
                    que cet intérêt particulier peut s'accorder et se lier aux intérêts généraux ;
                    or, que voulez-vous que cède celui qui n'a rien ? S'il le fait, vous m'avouerez
                    qu'il a d'autant plus de tort qu'il se trouve donner alors infiniment plus qu'il
                    ne retire, et dans ce cas l'inégalité du marché doit l'empêcher de le conclure ;
                    pris dans cette position, ce qu'il reste de mieux à faire à un tel homme,
                    n'est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n'accorder des
                    droits qu'à une société différente, qui, placée dans la même position que lui,
                    ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la
                    puissance plus étendue qui voulait obliger le malheureux à céder le peu qu'il
                    avait pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, direz-vous, de là un
                    état de guerre perpétuel. Soit n'est-ce pas celui de la nature ? n'est-ce pas le
                    seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquirent tous isolés, envieux,
                    cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans
                    cesse pour maintenir ou leur ambition ou leurs droits ; le législateur vint et
                    dit : Cessez de vous battre ainsi ; en cédant un peu de part et d'autre, la
                    tranquillité va renaître. Je ne blâme point la position de ce pacte, mais je
                    soutiens que deux espèces d'individus ne durent jamais s'y soumettre : ceux qui,
                    se sentant les plus forts, n'avaient pas besoin de rien céder pour être heureux,
                    et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu'on
                    ne leur assurait. Cependant la société n'est composée que d'êtres faibles et
                    d'êtres forts ; or, si le pacte dut déplaire aux forts et aux faibles, il s'en
                    fallait donc de beaucoup qu'il ne convînt à la société, et l'état de guerre, qui
                    existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu'il laissait à
                    chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie dont il se trouvait
                    privé par le pacte injuste d'une société, enlevant toujours trop à l'un et
                    n'accordant jamais assez à l'autre ; donc l'être vraiment sage est celui qui, au
                    hasard de reprendre l'état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne
                    irrévocablement contre ce pacte, le viole autant qu'il le peut, certain que ce
                    qu'il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu'il pourra perdre,
                    s'il se trouve le plus faible ; car il l'était de même en respectant le pacte :
                    il peut devenir le plus fort en le violant ; et si les lois le ramènent à la
                    classe dont il a voulu sortir, le pis aller est qu'il perde la vie, ce qui est
                    un malheur infiniment moins grand que celui d'exister dans l'opprobre et dans la
                    misère. Voilà donc deux positions pour nous ; ou le crime qui nous rend heureux,
                    ou l'échafaud qui nous empêche d'être malheureux. Je le demande, y a-t-il à
                    balancer, belle Thérèse, et votre esprit trouvera-t-il un raisonnement qui
                    puisse combattre celui-là ? </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je avec cette véhémence que donne la bonne cause, il y
                    en a mille, mais cette vie d'ailleurs doit-elle donc être l'unique objet de
                    l'homme ? Y est-il autrement que comme dans un passage dont chaque degré qu'il
                    parcourt ne doit, s'il est raisonnable, le conduire qu'à cette éternelle
                    félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous (ce qui pourtant est
                    rare, ce qui pourtant choque toutes les lumières de la raison, mais n'importe),
                    je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le
                    scélérat qui s'y abandonne : vous imaginez-vous que la justice de Dieu n'attende
                    pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?... Ah ne
                    croyez pas le contraire, monsieur, ne le croyez pas, ajoutai-je avec des larmes,
                    c'est la seule consolation de l'infortuné, ne nous l'enlevez pas ; dès que les
                    hommes nous délaissent, qui nous vengera si ce n'est Dieu ? </p>
                <p> -- Qui ? personne, Thérèse, personne absolument ; il n'est nullement nécessaire
                    que l'infortune soit vengée ; elle s'en flatte, parce qu'elle le voudrait, cette
                    idée la console, mais elle n'en est pas moins fausse : il y a mieux, il est
                    essentiel que l'infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au nombre
                    des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle
                    de la prospérité qui l'écrase ; telle est la vérité, qui doit étouffer le
                    remords dans l'âme du tyran ou du malfaiteur ; qu'il ne se contraigne pas ;
                    qu'il se livre aveuglément à toutes les lésions dont l'idée naît en lui : c'est
                    la seule voix de la nature qui lui suggère cette idée, c'est la seule façon dont
                    elle nous fait l'agent de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous
                    disposent au mal, c'est que le mal lui est nécessaire, c'est qu'elle le veut,
                    c'est qu'elle l'exige, c'est que la somme des crimes n'étant pas complète, pas
                    suffisante aux lois de l'équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige
                    ceux-là de plus au complément de la balance ; qu'il ne s'effraye donc, ni ne
                    s'arrête, celui dont l'âme est portée au mal ; qu'il le commette sans crainte,
                    dès qu'il en a senti l'impulsion : ce n'est qu'en y résistant qu'il outragerait
                    la nature. Mais laissons la morale un instant, puisque vous voulez de la
                    théologie. Apprenez donc, jeune innocente, que la religion sur laquelle vous
                    vous rejetez, n'étant que le rapport de l'homme à Dieu, que le culte que la
                    créature crut devoir rendre à son créateur, s'anéantit aussitôt que l'existence
                    de ce créateur est elle-même prouvée chimérique. Les premiers hommes, effrayés
                    des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu'un être
                    sublime et inconnu d'eux en avait dirigé la marche et l'influence. Le propre de
                    la faiblesse est de supposer ou de craindre la force ; l'esprit de l'homme,
                    encore trop dans l'enfance pour rechercher, pour trouver dans le sein de la
                    nature les lois du mouvement, seul ressort de tout le mécanisme dont il
                    s'étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature que de la voir
                    motrice elle-même, et sans réfléchir qu'il aurait encore plus de peine à
                    édifier, à définir ce maître gigantesque, qu'à trouver dans l'étude de la nature
                    la cause de ce qui le surprenait, il admit ce souverain être, il lui érigea des
                    cultes. De ce moment, chaque nation s'en composa d'analogues à ses mœurs, à ses
                    connaissances et à son climat ; il y eut bientôt sur la terre autant de
                    religions que de peuples, bientôt autant de dieux que de familles ; sous toutes
                    ces idoles néanmoins, il était facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier
                    fruit de l'aveuglement humain. On l'habillait différemment, mais c'était
                    toujours la même chose. Or, dites-le, Thérèse, de ce que des imbéciles
                    déraisonnent sur l'érection d'une indigne chimère et sur la façon de la servir,
                    faut-il qu'il s'ensuive que l'homme sage doive renoncer au bonheur certain et
                    présent de sa vie ? Doit-il, comme le chien d'Ésope, quitter l'os pour l'ombre,
                    et renoncer à ses jouissances réelles pour des illusions ? Non, Thérèse, non, il
                    n'est point de Dieu : la nature se suffit à elle-même ; elle n'a nullement
                    besoin d'un auteur ; cet auteur supposé n'est qu'une décomposition de ses
                    propres forces, n'est que ce que nous appelons dans l'école une pétition de
                    principes. Un Dieu suppose une création, c'est-à-dire un instant où il n'y eut
                    rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l'un ou l'autre de ces
                    états était un mal, pourquoi votre Dieu le laissait-il subsister ? Était-il un
                    bien, pourquoi le change-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n'a
                    plus rien à faire : or, s'il est inutile, peut-il être puissant ? et s'il n'est
                    pas puissant, peut-il être Dieu ? Si la nature se meut elle-même enfin, à quoi
                    sert le moteur ? Et si le moteur agit sur la matière en la mouvant, comment
                    n'est-il pas matière lui-même ? Pouvez-vous concevoir l'effet de l'esprit sur la
                    matière, et la matière recevant le mouvement de l'esprit qui lui-même n'a point
                    de mouvement ? Examinez un instant, de sang-froid, toutes les qualités ridicules
                    et contradictoires dont les fabricateurs de cette exécrable chimère sont obligés
                    de la revêtir ; vérifiez comme elles se détruisent, comme elles s'absorbent
                    mutuellement, et vous reconnaîtrez que ce fantôme déifique, né de la crainte des
                    uns et de l'ignorance de tous, n'est qu'une platitude révoltante, qui ne mérite
                    de nous ni un instant de foi, ni une minute d'examen ; une extravagance
                    pitoyable qui répugne à l'esprit, qui révolte le caser, et qui n'a dû sortir des
                    ténèbres que pour y rentrer à jamais. </p>
                <p> Que l'espoir ou la crainte d'un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges,
                    ne vous inquiète donc point, Thérèse ; cessez surtout de vouloir nous en
                    composer des freins. Faibles portions d'une matière vile et brute, à notre mort,
                    c'est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la
                    masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu'ait été notre conduite, nous
                    passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous
                    d'autres formes, et cela sans qu'il y ait plus de prérogatives pour celui qui
                    follement encensa la vertu, que pour celui qui se livra aux plus honteux excès,
                    parce qu'il n'est rien dont la nature s'offense, et que tous les hommes
                    également sortis de son sein, n'ayant agi pendant leur vie que d'après ses
                    impulsions, y retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même
                    sort. </p>
                <p> J'allais répondre encore à ces épouvantables blasphèmes, lorsque le bruit d'un
                    homme à cheval se fit entendre auprès de nous. « Aux armes » s'écria
                    Cœur-de-Fer, plus envieux de mettre en action ses systèmes que d'en consolider
                    les bases. On vole... et au bout d'un instant on amène un infortuné voyageur
                    dans le taillis où se trouvait notre camp. </p>
                <p> Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul, et si matin dans une route
                    écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu'il se nommait
                    Saint-Florent, un des premiers négociants de Lyon, qu'il avait trente-six ans,
                    qu'il revenait de Flandres pour des affaires relatives à son commerce, qu'il
                    avait peu d'argent sur lui, mais beaucoup de papiers. Il ajouta que son valet
                    l'avait quitté la veille, et que pour éviter la chaleur, il marchait de nuit
                    avec le dessein d'arriver le même jour à Paris, où il reprendrait un nouveau
                    domestique et conclurait une partie de ses affaires ; qu'au surplus, s'il
                    suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu'il se fût égaré en
                    s'endormant sur son cheval. Et cela dit, il demande la vie, offrant lui-même
                    tout ce qu'il possédait. On examina son portefeuille, on compta son argent : la
                    prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près d'un demi-million
                    payable à vue sur la capitale, quelques bijoux et environ cent louis... </p>
                <p> -- Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d'un pistolet sous le
                    nez, vous comprenez qu'après un tel vol nous ne pouvons pas vous laisser la vie. </p>
                <p> -- Oh, monsieur m'écriai-je en me jetant aux pieds de ce scélérat, je vous en
                    conjure, ne me donnez pas, à ma réception dans votre troupe, l'horrible
                    spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie, ne me refusez point
                    la première grâce que je vous demande. </p>
                <p> Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière, afin de légitimer
                    l'intérêt que je paraissais prendre à cet homme : </p>
                <p> -- Le nom que vient de se donner Monsieur, ajoutai-je avec chaleur, me fait
                    croire que je lui appartiens d'assez près. Ne vous étonnez pas, monsieur,
                    poursuivis-je en m'adressant au voyageur, ne soyez point surpris de trouver une
                    parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. A ces titres,
                    repris-je en implorant de nouveau notre chef, à ces titres, monsieur,
                    accordez-moi la vie de ce misérable ; je reconnaîtrai cette faveur par le
                    dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts. </p>
                <p> -- Vous savez à quelles conditions je puis vous accorder la grâce que vous me
                    demandez, Thérèse, me répondit Cœur-de-Fer ; vous savez ce que j'exige de
                    vous... </p>
                <p> -- Eh bien, monsieur, je ferai tout, m'écriai-je en me précipitant entre ce
                    malheureux et notre chef toujours prêt à l'égorger... Oui, je ferai tout,
                    monsieur, je ferai tout, sauvez-le. </p>
                <p> -- Qu'il vive, dit Cœur-de-Fer, mais qu'il prenne parti parmi nous ; cette
                    dernière clause est indispensable, je ne puis rien sans elle, mes camarades s'y
                    opposeraient. </p>
                <p> Le négociant surpris, n'entendant rien à cette parenté que j'établissais, mais
                    se voyant la vie sauvée s'il acquiesçait aux propositions, ne crut pas devoir
                    balancer un moment. On le fait rafraîchir, et comme nos gens ne voulaient
                    quitter cet endroit qu'au jour : </p>
                <p> -- Thérèse, me dit Cœur-de-Fer, je vous somme de votre promesse, mais comme je
                    suis excédé ce soir, reposez tranquille près de la Dubois, je vous appellerai
                    vers le point du jour, et la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de
                    votre fourberie. </p>
                <p> -- Dormez, monsieur, dormez, répondis-je, et croyez que celle que vous avez
                    remplie de reconnaissance n'a d'autre désir que de s'acquitter. </p>
                <p> Il s'en fallait pourtant bien que ce fût là mon projet, mais si jamais je crus
                    la feinte permise, c'était bien en cette occasion. Nos fripons, remplis d'une
                    trop grande confiance, boivent encore et s'endorment, me laissant en pleine
                    liberté, près de la Dubois qui, ivre comme le reste, ferma bientôt également les
                    yeux. </p>
                <p> Saisissant alors avec vivacité le premier moment du sommeil des scélérats qui
                    nous entouraient : </p>
                <p> -- Monsieur, dis-je au jeune Lyonnais, la plus affreuse catastrophe m'a jetée
                    malgré moi parmi ces voleurs ; je déteste et eux et l'instant fatal qui m'a
                    conduite dans leur troupe ; je n'ai vraisemblablement pas l'honneur de vous
                    appartenir ; je me suis servie de cette ruse pour vous sauver et m'échapper, si
                    vous le trouvez bon, avec vous, des mains de ces misérables. Le moment est
                    propice, ajoutai-je, sauvons-nous ; j'aperçois votre portefeuille, reprenons-le
                    ; renonçons à l'argent comptant, il est dans leurs poches ; nous ne
                    l'enlèverions pas sans danger. Partons, monsieur, partons ; vous voyez ce que je
                    fais pour vous, je me remets en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; ne soyez
                    pas surtout plus cruel que ces gens-ci ; daignez respecter mon honneur, je vous
                    le confie, c'est mon unique trésor, laissez-le-moi, ils ne me l'ont point ravi. </p>
                <p> On rendrait mal la prétendue reconnaissance de Saint-Florent. Il ne savait quels
                    termes employer pour me la peindre ; mais nous n'avions pas le temps de parler ;
                    il s'agissait de fuir. J'enlève adroitement le portefeuille, je le lui rends, et
                    franchissant lestement le taillis, laissant le cheval, de peur que le bruit
                    qu'il eût fait n'eût réveillé nos gens, nous gagnons, en toute diligence, le
                    sentier qui devait nous sortir de la forêt. Nous fûmes assez heureux pour en
                    être dehors au point du jour, et sans avoir été suivis de personne ; nous
                    entrâmes avant dix heures du matin dans Luzarches, et là, hors de toute crainte,
                    nous ne pensâmes plus qu'à nous reposer. </p>
                <p> Il y a des moments dans la vie où l'on se trouve fort riche sans avoir pourtant
                    de quoi vivre : c'était l'histoire de Saint-Florent. Il avait cinq cent mille
                    francs dans son portefeuille, et pas un écu dans sa bourse ; cette réflexion
                    l'arrêta avant que d'entrer dans l'auberge... </p>
                <p> -- Tranquillisez-vous, monsieur, lui dis-je en voyant son embarras, les voleurs
                    que je quitte ne m'ont pas laissée sans argent, voilà vingt louis, prenez-les,
                    je vous en conjure, usez-en, donnez le reste aux pauvres ; je ne voudrais, pour
                    rien au monde, garder de l'or acquis par des meurtres. </p>
                <p> Saint-Florent, qui jouait la délicatesse, mais qui était bien loin de celle que
                    je devais lui supposer, ne voulut pas absolument prendre ce que je lui offrais ;
                    il me demanda quels étaient mes desseins, me dit qu'il se ferait une loi de les
                    remplir, et qu'il ne désirait que de pouvoir s'acquitter envers moi : </p>
                <p> -- C'est de vous que je tiens la fortune et la vie, Thérèse, ajouta-t-il, en me
                    baisant les mains, puis-je mieux faire que de vous offrir l'une et l'autre ?
                    Acceptez-les, je vous en conjure, et permettez au Dieu de l'hymen de resserrer
                    les nœuds de l'amitié. </p>
                <p> Je ne sais, mais soit pressentiment, soit froideur, j'étais si loin de croire
                    que ce que j'avais fait pour ce jeune homme pût m'attirer de tels sentiments de
                    sa part, que je lui laissai lire sur ma physionomie le refus que je n'osais
                    exprimer : il le comprit, n'insista plus, et s'en tint à me demander seulement
                    ce qu'il pourrait faire pour moi. </p>
                <p> -- Monsieur, lui dis-je, si réellement mon procédé n'est pas sans mérite à vos
                    yeux, je ne vous demande pour toute récompense que de me conduire avec vous à
                    Lyon, et de m'y placer dans quelque maison honnête, où ma pudeur n'ait plus à
                    souffrir. </p>
                <p> -- Vous ne sauriez mieux faire, me dit Saint-Florent, et personne n'est plus en
                    état que moi de vous rendre ce service : j'ai vingt parents dans cette ville. </p>
                <p> Et le jeune négociant me pria de lui raconter alors les raisons qui
                    m'engageaient à m'éloigner de Paris, où je lui avais dit que j'étais née. Je le
                    fis avec autant de confiance que d'ingénuité. </p>
                <p> -- Oh si ce n'est que cela, dit le jeune homme, je pourrai vous être utile avant
                    d'être à Lyon ; ne craignez rien, Thérèse, votre affaire est assoupie ; on ne
                    vous recherchera point, et moins qu'ailleurs assurément dans l'asile où je veux
                    vous placer. J'ai une parente auprès de Bondy, elle habite une campagne
                    charmante dans ces environs ; elle se fera, j'en suis sûr, un plaisir de vous
                    avoir près d'elle ; je vous y présente demain. </p>
                <p> Remplie de reconnaissance à mon tour, j'accepte un projet qui me convient autant
                    ; nous nous reposons le reste du jour à Luzarches, et le lendemain nous nous
                    proposâmes de gagner Bondy, qui n'est qu'à six lieues de là. </p>
                <p> -- Il fait beau, me dit Saint-Florent, si vous me croyez, Thérèse, nous nous
                    rendrons à pied au château de ma parente, nous y raconterons notre aventure, et
                    cette manière d'arriver jettera, ce me semble, encore plus d'intérêt sur vous. </p>
                <p> Bien éloignée de soupçonner les desseins de ce monstre et d'imaginer qu'il
                    devait y avoir pour moi moins de sûreté avec lui que dans l'infâme compagnie que
                    je quittais, j'accepte tout sans crainte, comme sans répugnance ; nous dînons,
                    nous soupons ensemble ; il ne s'oppose nullement à ce que je prenne une chambre
                    séparée de la sienne pour la nuit, et après avoir laissé passer le grand chaud,
                    sûr à ce qu'il dit que quatre ou cinq heures suffisent à nous rendre chez sa
                    parente, nous quittons Luzarches et nous nous acheminons à pied vers Bondy. </p>
                <p> Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt.
                    Saint-Florent ne s'était pas encore un instant démenti : toujours même
                    honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments ; eussé-je été avec
                    mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit
                    commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d'horreur religieuse qui fait
                    naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les
                    cœurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers ; je marchais la première, je
                    me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement
                    celles qu'il faut suivre, si par hasard il ne s'égare point, s'il croit enfin
                    que nous devions arriver bientôt. </p>
                <p> -- Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d'un
                    coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance... </p>
                <p> Oh madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme ; mais l'état
                    dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j'avais
                    été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris mes sens ; j'étais au
                    pied d'un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée...
                    déshonorée, madame ; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de
                    faire pour ce malheureux ; et portant l'infamie au dernier période, ce scélérat,
                    après avoir fait de moi tout ce qu'il avait voulu, après en avoir abusé de
                    toutes manières, de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma
                    bourse... ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait
                    déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi, j'étais
                    presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps ; vous jugez de ma
                    situation : au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir,
                    exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours : si une arme se fût
                    offerte à moi, je la saisissais, j'en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me
                    présentait que des fléaux... </p>
                <p> -- Le monstre que lui avais-je donc fait, me disais-je, pour avoir mérité de sa
                    part un aussi cruel traitement ? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune,
                    il m'arrache ce que j'ai de plus cher Une bête féroce eût été moins cruelle Ô
                    homme, te voilà donc, quand tu n'écoutes que tes passions Des tigres au fond des
                    plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes
                    d'abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur ; mes yeux remplis
                    de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel ; mon cœur s'élance aux pieds
                    du Maître qui l'habite... Cette voûte pure et brillante... ce silence imposant
                    de la nuit... cette frayeur qui glaçait mes sens... cette image de la nature en
                    paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse
                    horreur en moi, d'où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux
                    de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l'affligé. </p>
                <p> Être saint et majestueux, m'écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment
                    affreux remplir mon âme d'une joie céleste, qui m'as, sans doute, empêchée
                    d'attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide, j'aspire à tes bontés,
                    j'implore ta clémence : vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes
                    vœux. Dieu puissant tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et
                    maltraitée ; j'ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m'en punit ;
                    qu'elle s'accomplisse, ô mon Dieu tous ses effets sacrés me sont chers, je les
                    respecte et cesse de m'en plaindre ; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas
                    que des ronces, est-ce t'offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta
                    puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t'adorer
                    loin de ces hommes pervers qui ne m'ont fait, hélas rencontrer que des maux, et
                    dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans
                    le torrent des larmes et dans l'abîme des douleurs ? </p>
                <p> La prière est la plus douce consolation du malheureux ; il devient plus fort
                    quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les
                    haillons que le scélérat m'a laissés, et je m'enfonce dans un taillis pour y
                    passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction
                    que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire
                    reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se
                    rouvrirent : l'instant du réveil est affreux pour les infortunés ;
                    l'imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et
                    plus lugubrement des maux dont ces instants d'un repos trompeur lui ont fait
                    perdre le souvenir. </p>
                <p> Eh bien, me dis-je alors en m'examinant., il est donc vrai qu'il y a des
                    créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces
                    Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y
                    a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un
                    sort aussi pitoyable ?... Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces
                    tristes réflexions ; je les finissais à peine, lorsque j'entendis du bruit
                    autour de moi ; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l'oreille : </p>
                <p> -- Viens, cher ami, dit l'un d'eux, nous serons à merveille ici ; la cruelle et
                    fatale présence d'une tante que j'abhorre ne m'empêchera pas de goûter un moment
                    avec toi les plaisirs qui me sont si doux. </p>
                <p> Ils s'approchent, ils se placent tellement en face de moi, qu'aucun de leurs
                    propos, aucun de leurs mouvements ne peut m'échapper, et je vois... Juste ciel,
                    madame, dit Thérèse, en s'interrompant, est-il possible que le sort ne m'ait
                    jamais placée que dans des situations si critiques, qu'il devienne aussi
                    difficile à la vertu d'en entendre les récits, qu'à la pudeur de les peindre Ce
                    crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales,
                    ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s'est appesantie si souvent,
                    légitimé par Cœur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé sur
                    elle involontairement par le bourreau qui vient de l'immoler, cette exécration
                    révoltante enfin, je la vis s'achever sous mes yeux avec toutes les recherches
                    impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus
                    réfléchie L'un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre
                    ans, assez bien mis pour faire croire à l'élévation de son rang, l'autre à peu
                    près du même âge paraissait un de ses domestiques. L'acte fut scandaleux et
                    long. Appuyé sur ses mains à la crête d'un petit monticule en face du taillis où
                    j'étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l'autel impie
                    du sacrifice, et celui-ci, plein d'ardeur à ce spectacle, en caressait l'idole,
                    tout prêt à l'immoler d'un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque
                    que celui dont j'avais été menacée par le chef des brigands de Bondy ; mais le
                    jeune maître, nullement craintif, semble braver impunément le trait qu'on lui
                    présente ; il l'agace, il l'excite, le couvre de baisers, s'en saisit, s'en
                    pénètre lui-même, se délecte en l'engloutissant ; enthousiasmé de ses
                    criminelles caresses, l'infâme se débat sous le fer et semble regretter qu'il ne
                    soit pas plus effrayant encore ; il en brave les coups, il les prévient, il les
                    repousse... Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins
                    d'ardeur... Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs
                    langues s'entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au
                    centre des délices le complément de leurs perfides horreurs. L'hommage se
                    renouvelle, et pour en rallumer l'encens, rien n'est épargné par celui qui
                    l'exige ; baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne
                    débauche, tout s'emploie à rendre des forces qui s'éteignent, et tout réussit à
                    les ranimer cinq fois de suite ; mais sans qu'aucun des deux changeât de rôle.
                    Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu'on pût découvrir en lui la
                    possibilité d'être homme à son tour, il n'eut pas même l'apparence d'en
                    concevoir un instant le désir. S'il visita l'autel semblable à celui où l'on
                    sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l'autre idole, et jamais nulle attaque
                    n'eut l'air de menacer celle-là. </p>
                <p> Oh que ce temps me parut long Je n'osais bouger, de peur d'être aperçue ; enfin
                    les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se
                    levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le
                    maître s'approche du buisson qui me recèle ; mon bonnet me trahit... Il
                    l'aperçoit... </p>
                <p> -- Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts... Une fille a vu nos
                    mystères... Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y
                    est. </p>
                <p> Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile ; m'en arrachant
                    aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds : </p>
                <p> -- Ô messieurs m'écriai-je, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié
                    d'une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez ; il est
                    bien peu de revers qui puissent égaler les miens ; que la situation où vous
                    m'avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de
                    ma misère, bien plutôt que de mes torts ; loin d'augmenter les maux qui
                    m'accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d'échapper aux
                    fléaux qui me poursuivent. </p>
                <p> Le comte de Bressac (c'était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je
                    tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l'esprit,
                    n'était pas pourvu d'une dose très abondante de commisération dans le cœur. Il
                    n'est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié
                    dans l'homme ; son effet ordinaire est d'endurcir : soit que la plus grande
                    partie de ses écarts nécessite l'apathie de l'âme, soit que la secousse violente
                    que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action,
                    toujours est-il qu'un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette
                    dureté naturelle dans l'espèce de gens dont j'esquisse le caractère, il se
                    joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une
                    haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu'il était bien difficile que
                    je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l'émouvoir. </p>
                <p> -- Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes,
                    adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de
                    ton sexe ; si c'est l'aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les
                    bonnes œuvres, nous n'en faisons jamais de ce genre... Mais parle, misérable,
                    as-tu vu ce qui s'est passé entre Monsieur et moi ? </p>
                <p> -- Je vous ai vus causer sur l'herbe, répondis-je, rien de plus, monsieur, je
                    vous l'assure. </p>
                <p> -- Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien ; si j'imaginais
                    que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson...
                    Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d'ouïr les aventures de cette
                    fille, et nous verrons après ce qu'il en faudra faire. </p>
                <p> Ces jeunes gens s'asseyent, ils m'ordonnent de me placer près d'eux, et là je
                    leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m'accablent depuis que je
                    suis au monde. </p>
                <p> -- Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j'eus fini, soyons
                    juste une fois ; l'équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas
                    que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées ; faisons subir à
                    la délinquante l'arrêt de mort qu'elle aurait encouru : ce petit meurtre, bien
                    loin d'être un crime, ne deviendra qu'une réparation dans l'ordre moral ;
                    puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le
                    courageusement du moins quand l'occasion se présente... </p>
                <p> Et les cruels, m'ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant
                    de mes pleurs et de mes cris. </p>
                <p> -- Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit
                    Bressac, en me mettant nue. </p>
                <p> Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières,
                    ils font des cordes dont je suis à l'instant liée, comme ils le projettent,
                    c'est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude qu'il soit
                    possible d'imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris ; il me semblait que
                    l'on m'arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux, dirigé par
                    son poids vers la terre, dût s'entrouvrir à tous les instants ; la sueur coulait
                    de mon front, je n'existais plus que par la violence de la douleur ; si elle eût
                    cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m'eût saisie. Les scélérats
                    s'amusèrent de cette posture, ils m'y considéraient en s'applaudissant, </p>
                <p> -- En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en
                    soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et
                    m'ordonnant de m'habiller, soyez discrète et suivez-nous : si vous vous attachez
                    à moi, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma
                    tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits ; je vais lui
                    répondre de votre conduite ; mais si vous abusez de mes bontés, si vous
                    trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions,
                    regardez ces quatre arbres, Thérèse, regardez le terrain qu'ils enceignent, et
                    qui devait vous servir de sépulcre ; souvenez-vous que ce funeste endroit n'est
                    qu'à une lieue du château où je vous conduis, et qu'à la plus légère faute, vous
                    y serez aussitôt ramenée. </p>
                <p> A l'instant j'oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais,
                    en larmes, le serment d'une bonne conduite ; mais aussi insensible à ma joie
                    qu'à ma douleur : </p>
                <p> -- Marchons, dit Bressac, c'est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule
                    réglera votre sort. </p>
                <p> Nous avançons ; Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; je les suivais
                    humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la
                    marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu'il
                    renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison,
                    il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de
                    M. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m'offre obligeamment
                    tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il
                    la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me
                    présenter à la marquise. </p>
                <p> Mme de Bressac était une femme de quarante-six ans, très belle encore, qui me
                    parut honnête et sensible, quoiqu'elle mêlât un peu de sévérité dans ses
                    principes et dans ses propos ; veuve depuis deux ans de l'oncle du jeune comte,
                    qui l'avait épousée sans autre fortune que le beau nom qu'il lui donnait. Tous
                    les biens que pouvait espérer M. de Bressac dépendaient de cette tante ; ce
                    qu'il avait eu de son père lui donnait à peine de quoi fournir à ses plaisirs ;
                    Mme de Bressac y joignait une pension considérable, mais cela ne suffisait point
                    : rien de cher comme les voluptés du comte ; peut-être celles-là se payent-elles
                    moins que les autres, mais elles se multiplient beaucoup plus. Il y avait
                    cinquante mille écus de rente dans cette maison, et M. de Bressac était seul. On
                    n'avait jamais pu le déterminer au service ; tout ce qui l'écartait de son
                    libertinage était si insupportable pour lui, qu'il ne pouvait en adopter la
                    chaîne. La marquise habitait cette terre trois mois de l'année ; elle en passait
                    le reste à Paris ; et ces trois mois qu'elle exigeait de son neveu de passer
                    avec elle étaient une sorte de supplice pour un homme abhorrant sa tante et
                    regardant comme perdus tous les moments qu'il passait éloigné d'une ville où se
                    trouvait pour lui le centre de ses plaisirs. </p>
                <p> Le jeune comte m'ordonna de raconter à la marquise les choses dont je lui avais
                    fait part, et dès que j'eus fini : </p>
                <p> -- Votre candeur et votre naïveté, me dit Mme de Bressac, ne me permettent pas
                    de douter que vous ne soyez vraie. Je ne prendrai d'autres informations sur vous
                    que celles de savoir si vous êtes réellement la fille de l'homme que vous
                    m'indiquez ; si cela est, j'ai connu votre père, et ce sera pour moi une raison
                    de plus pour m'intéresser à vous. Quant à l'affaire de chez du Harpin, je me
                    charge de l'arranger en deux visites chez le Chancelier, mon ami depuis des
                    siècles. C'est l'homme le plus intègre qu'il y ait au monde ; il ne s'agit que
                    de lui prouver votre innocence pour anéantir tout ce qui a été fait contre vous.
                    Mais réfléchissez bien, Thérèse, que ce que je vous promets ici n'est qu'au prix
                    d'une conduite intacte ; ainsi vous voyez que les effets de la reconnaissance
                    que j'exige tourneront toujours à votre profit. </p>
                <p> Je me jetai aux pieds de la marquise, l'assurai qu'elle serait contente de moi ;
                    elle me releva avec bonté et me mit sur-le-champ en possession de la place de
                    seconde femme de chambre à son service. </p>
                <p> Au bout de trois jours, les informations qu'avait faites Mme de Bressac, à
                    Paris, arrivèrent ; elles étaient telles que je pouvais les désirer ; la
                    marquise me loua de ne lui en avoir point imposé, et toutes les idées du malheur
                    s'évanouirent enfin de mon esprit, pour n'être plus remplacées que par l'espoir
                    des plus douces consolations qu'il pût m'être permis d'attendre ; mais il
                    n'était pas arrangé dans le ciel que la pauvre Thérèse dût jamais être heureuse,
                    et si quelques moments de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n'était
                    que pour lui rendre plus amers ceux d'horreur qui devaient les suivre. </p>
                <p> A peine fûmes-nous à Paris, que Mme de Bressac s'empressa de travailler pour moi
                    : le premier Président voulut me voir ; il écouta le récit de mes malheurs avec
                    intérêt ; les calomnies de du Harpin furent reconnues, mais en vain voulut-on le
                    punir : du Harpin ayant réussi dans une affaire de faux billets par laquelle il
                    ruinait trois ou quatre familles, et où il gagnait près de deux millions, venait
                    de passer en Angleterre. A l'égard de l'incendie des prisons du Palais, on se
                    convainquit que, si j'avais profité de cet événement, au moins n'y avais-je
                    participé en rien, et ma procédure s'anéantit, m'assura-t-on, sans que les
                    magistrats qui s'en mêlèrent crussent devoir y employer d'autres formalités ; je
                    n'en savais pas davantage, je me contentai de ce qu'on me dit : vous verrez
                    bientôt si j'eus tort. </p>
                <p> Il est aisé d'imaginer combien de pareils procédés m'attachaient à Mme de
                    Bressac ; n'eût-elle pas eu, d'ailleurs, pour moi toutes sortes de bontés,
                    comment de telles démarches ne m'eussent-elles pas liée pour jamais à une
                    protectrice aussi précieuse ? Il s'en fallait pourtant bien que l'intention du
                    jeune comte fût de m'enchaîner aussi intimement à sa tante... Mais c'est ici le
                    cas de vous peindre ce monstre. </p>
                <p> M. de Bressac réunissait aux charmes de la jeunesse la figure la plus séduisante
                    ; si sa taille ou ses traits avaient quelques défauts, c'était parce qu'ils se
                    rapprochaient un peu trop de cette nonchalance, de cette mollesse qui
                    n'appartient qu'aux femmes ; il semblait qu'en lui prêtant les attributs de ce
                    sexe, la nature lui en eût également inspiré les goûts... Quelle âme, cependant,
                    était enveloppée sous ces appas féminins On y rencontrait tous les vices qui
                    caractérisent celle des scélérats : on ne porta jamais plus loin la méchanceté,
                    la vengeance, la cruauté, l'athéisme, la débauche, le mépris de tous les
                    devoirs, et principalement de ceux dont la nature paraît nous faire des délices.
                    Au milieu de tous ses torts, M. de Bressac avait principalement celui de
                    détester sa tante. La marquise faisait tout au monde pour ramener son neveu aux
                    sentiers de la vertu : peut-être y employait-elle trop de rigueur ; il en
                    résultait que le comte, plus enflammé par les effets mêmes de cette sévérité, ne
                    se livrait à ses goûts que plus impétueusement encore, et que la pauvre marquise
                    ne retirait de ses persécutions que de se faire haïr davantage. </p>
                <p> -- Ne vous imaginez pas, me disait très souvent le comte, que ce soit
                    d'elle-même que ma tante agisse dans tout ce qui vous concerne, Thérèse ; croyez
                    que si je ne la persécutais à tout instant, elle se ressouviendrait à peine des
                    soins qu'elle vous a promis. Elle vous fait valoir tous ses pas, tandis qu'ils
                    ne sont que mon seul ouvrage : oui, Thérèse, oui, c'est à moi seul que vous
                    devez de la reconnaissance, et celle que j'exige de vous doit vous paraître
                    d'autant plus désintéressée que quelque jolie que vous puissiez être, vous savez
                    bien que ce n'est pas à vos faveurs que je prétends ; non, Thérèse, les services
                    que j'attends de vous sont d'un tout autre genre, et quand vous serez bien
                    convaincue de ce que j'ai fait pour votre tranquillité, j'espère que je
                    trouverai dans votre âme ce que je suis en droit d'en attendre. </p>
                <p> Ces discours me paraissaient si obscurs que je ne savais comment y répondre : je
                    le faisais pourtant à tout hasard, et peut-être avec trop de facilité. Faut-il
                    vous l'avouer ? Hélas oui ; vous déguiser mes torts serait tromper votre
                    confiance et mal répondre à l'intérêt que mes malheurs vous ont inspiré.
                    Apprenez donc, madame, la seule faute volontaire que j'aie à me reprocher... Que
                    dis-je une faute ? une folie, une extravagance... qui n'eut jamais rien d'égal ;
                    mais au moins ce n'est pas un crime, c'est une simple erreur, qui n'a puni que
                    moi, et dont il ne paraît point que la main équitable du ciel ait dû se servir
                    pour me plonger dans l'abîme qui s'ouvrit peu après sous mes pas. Quels
                    qu'eussent été les indignes procédés du comte de Bressac pour moi, le premier
                    jour où je l'avais connu, il m'avait cependant été impossible de le voir sans me
                    sentir entraînée vers lui par un mouvement de tendresse que rien n'avait pu
                    vaincre. Malgré toutes mes réflexions sur sa cruauté, sur son éloignement des
                    femmes, sur la dépravation de ses goûts, sur les distances morales qui nous
                    séparaient, rien au monde ne pouvait éteindre cette passion naissante, et si le
                    comte m'eût demandé ma vie, je la lui aurais sacrifiée mille fois. Il était loin
                    de soupçonner mes sentiments... Il était loin, l'ingrat, de démêler la cause des
                    pleurs que je versais journellement ; mais il lui était impossible pourtant de
                    ne pas se douter du désir que j'avais de voler au-devant de tout ce qui pouvait
                    lui plaire ; il ne se pouvait pas qu'il n'entrevît mes prévenances ; trop
                    aveugles sans doute, elles allaient au point de servir ses erreurs, autant que
                    la décence pouvait me le permettre, et de les déguiser toujours à sa tante.
                    Cette conduite m'avait en quelque façon gagné sa confiance, et tout ce qui
                    venait de lui m'était si précieux, je m'aveuglai tellement sur le peu que
                    m'offrait son cœur, que j'eus quelquefois la faiblesse de croire que je ne lui
                    étais pas indifférente. Mais combien l'excès de ses désordres me désabusait
                    promptement ils étaient tels que sa santé même en était altérée. Je prenais
                    quelquefois la liberté de lui peindre les inconvénients de sa conduite, il
                    m'écoutait sans répugnance, puis finissait par me dire qu'on ne se corrigeait
                    pas de l'espèce de vice qu'il chérissait. </p>
                <p> -- Ah Thérèse, s'écria-t-il un jour dans l'enthousiasme, si tu connaissais les
                    charmes de cette fantaisie, si tu pouvais comprendre ce qu'on éprouve à la douce
                    illusion de n'être plus qu'une femme Incroyable égarement de l'esprit on abhorre
                    ce sexe et l'on veut l'imiter Ah qu'il est doux d'y réussir, Thérèse, qu'il est
                    délicieux d'être le catin de tous ceux qui veulent de vous, et, portant sur ce
                    point, au dernier épisode, le délire et la prostitution, d'être successivement
                    dans le même jour la maîtresse d'un crocheteur, d'un marquis, d'un valet, d'un
                    moine, d'en être tour à tour chéri, caressé, jalousé, menacé, battu, tantôt dans
                    leurs bras victorieux, et tantôt victime à leurs pieds, les attendrissant par
                    des caresses, les ranimant par des excès... Oh non, non, Thérèse, tu ne
                    comprends pas ce qu'est ce plaisir pour une tête organisée comme la mienne...
                    Mais, le moral à part, si tu te représentais quelles sont les sensations
                    physiques de ce divin goût il est impossible d'y tenir ; c'est un chatouillement
                    si vif, des titillations de volupté si piquantes... on perd l'esprit... on
                    déraisonne ; mille baisers plus tendres les uns que les autres n'exaltent pas
                    encore avec assez d'ardeur l'ivresse où nous plonge l'agent ; enlacés dans ses
                    bras, les bouches collées l'une à l'autre, nous voudrions que notre existence
                    entière pût s'incorporer à la sienne ; nous ne voudrions faire avec lui qu'un
                    seul être ; si nous osons nous plaindre, c'est d'être négligés ; nous voudrions
                    que, plus robuste qu'Hercule, il nous élargît, il nous pénétrât ; que cette
                    semence précieuse, élancée, brûlante au fond de nos entrailles, fît, par sa
                    chaleur et sa force, jaillir la nôtre dans ses mains... Ne t'imagine pas,
                    Thérèse, que nous soyons faits comme les autres hommes ; c'est une construction
                    toute différente, et cette membrane chatouilleuse qui tapisse chez vous le
                    temple de Vénus, le ciel en nous créant en orna les autels où nos Céladons
                    sacrifient : nous sommes aussi certainement femmes là que vous l'êtes au
                    sanctuaire de la génération ; il n'est pas un de vos plaisirs qui ne nous soit
                    connu, pas un dont nous ne sachions jouir ; mais nous avons, de plus, les
                    nôtres, et c'est cette réunion délicieuse qui fait de nous les hommes de la
                    terre les plus sensibles à la volupté, les mieux créés pour la sentir ; c'est
                    cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts, qui
                    ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l'on avait encore la
                    stupidité de nous punir, qui nous fait adorer, jusqu'au cercueil enfin, le dieu
                    charmant qui nous enchaîne </p>
                <p> Ainsi s'exprimait le comte, en préconisant ses travers. Essayais-je de lui
                    parler de l'être auquel il devait tout, et des chagrins que de pareils désordres
                    donnaient à cette respectable tante, je n'apercevais plus dans lui que du dépit
                    et de l'humeur, et surtout de l'impatience de voir si longtemps, en de telles
                    mains, des richesses qui, disait-il, devraient lui appartenir ; je n'y voyais
                    plus que la haine la plus invétérée contre cette femme si honnête, la révolte la
                    plus constatée contre tous les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que
                    quand on est parvenu à transgresser aussi formellement dans ses goûts l'instinct
                    sacré de cette loi, la suite nécessaire de ce premier crime fût un affreux
                    penchant à commettre ensuite tous les autres ? </p>
                <p> Quelquefois je me servais des moyens de la religion ; presque toujours consolée
                    par elle, j'essayais de faire passer ses douceurs dans l'âme de ce pervers, à
                    peu près sûre de le contenir par ces liens si je parvenais à lui en faire
                    partager les attraits ; mais le comte ne me laissa pas longtemps employer de
                    telles armes. Ennemi déclaré de nos plus saints mystères, frondeur opiniâtre de
                    la pureté de nos dogmes, antagoniste outré de l'existence d'un Être suprême M.
                    de Bressac, au lieu de se laisser convertir par moi, chercha bien plutôt à me
                    corrompre. </p>
                <p> -- Toutes les religions partent d'un principe faux, Thérèse, me disait-il ;
                    toutes supposent comme nécessaire le culte d'un Être créateur, mais ce créateur
                    n'exista jamais. Rappelle-toi sur cela les préceptes sensés de ce certain
                    Cœur-de-Fer qui, m'as-tu dit, Thérèse, avait comme moi travaillé ton esprit ;
                    rien de plus juste que les principes de cet homme, et l'avilissement dans lequel
                    on a la sottise de le tenir ne lui ôte pas le droit de bien raisonner. </p>
                <p> Si toutes les productions de la nature sont des effets résultatifs des lois qui
                    la captivent ; si son action et sa réaction perpétuelles supposent le mouvement
                    nécessaire à son essence, que devient le souverain maître que lui prêtent
                    gratuitement les sots ? Voilà ce que te disait ton sage instituteur, chère
                    fille. Que sont donc les religions, d'après cela, sinon le frein dont la
                    tyrannie du plus fort voulut captiver le plus faible ? Rempli de ce dessein, il
                    osa dire à celui qu'il prétendait dominer qu'un Dieu forgeait les fers dont la
                    cruauté l'entourait ; et celui-ci, abruti par sa misère, crut indistinctement
                    tout ce que voulut l'autre. Les religions, nées de ces fourberies, peuvent-elles
                    donc mériter quelque respect ? En est-il une seule, Thérèse, qui ne porte
                    l'emblème de l'imposture et de la stupidité ? Que vois-je dans toutes ? Des
                    mystères qui font frémir la raison, des dogmes outrageant la nature, et des
                    cérémonies grotesques qui n'inspirent que la dérision et le dégoût. Mais si, de
                    toutes, une mérite plus particulièrement notre mépris et notre haine, ô Thérèse,
                    n'est-ce pas cette loi barbare du Christianisme dans laquelle nous sommes tous
                    deux nés ? En est-il une plus odieuse ? une qui soulève autant et le cœur et
                    l'esprit ? Comment des hommes raisonnables peuvent-ils encore ajouter quelque
                    croyance aux paroles obscures, aux prétendus miracles du vil instituteur de ce
                    culte effrayant ? Exista-t-il jamais un bateleur plus fait pour l'indignation
                    publique Qu'est-ce qu'un Juif lépreux qui, né d'une catin et d'un soldat, dans
                    le plus chétif coin de l'univers, ose se faire passer pour l'organe de celui
                    qui, dit-on, a créé le monde Avec des prétentions aussi relevées, tu l'avoueras,
                    Thérèse, il fallait au moins quelques titres. Quels sont-ils, ceux de ce
                    ridicule ambassadeur ? Que va-t-il faire pour prouver sa mission ? La terre
                    va-t-elle changer de face ; les fléaux qui l'affligent vont-ils s'anéantir ; le
                    soleil va-t-il l'éclairer nuit et jour ? Les vices ne la souilleront-ils plus ?
                    N'allons-nous voir enfin régner que le bonheur ?... Point, c'est par des tours
                    de passe-passe, par des gambades et par des calembours <ref target="#N02"/> que
                    l'envoyé de Dieu s'annonce à l'univers ; c'est dans la société respectable de
                    manœuvres, d'artisans et de filles de joie que le ministre du ciel vient
                    manifester sa grandeur ; c'est en s'enivrant avec les uns, couchant avec les
                    autres, que l'ami d'un Dieu, Dieu lui-même, vient soumettre à ses loin le
                    pécheur endurci ; c'est en n'inventant pour ses farces que ce qui peut
                    satisfaire ou sa luxure ou sa gourmandise, que le faquin prouve sa mission ;
                    quoi qu'il en soit, il fait fortune ; quelques plats satellites se joignent à ce
                    fripon ; une secte se forme ; les dogmes de cette canaille parviennent à séduire
                    quelques Juifs : esclaves de la puissance romaine, ils devaient embrasser avec
                    joie une religion qui, les dégageant de leurs fers, ne les assouplissait qu'au
                    frein religieux. Leur motif se devine, leur indocilité se dévoile ; on arrête
                    les séditieux ; leur chef périt, mais d'une mort beaucoup trop douce sans doute
                    pour son genre de crime, et par un impardonnable défaut de réflexion, on laisse
                    disperser les disciples de ce malotru, au lieu de les égorger avec lui. Le
                    fanatisme s'empare des esprits, des femmes crient, des fous se débattent, des
                    imbéciles croient, et voilà le plus méprisable des êtres, le plus maladroit
                    fripon, le plus lourd imposteur qui eût encore paru, le voilà Dieu, le voilà
                    fils de Dieu égal à son père ; voilà toutes ses rêveries consacrées, toutes ses
                    paroles devenues des dogmes, et ses balourdises des mystères Le sein de son
                    fabuleux Père s'ouvre pour le recevoir, et ce Créateur, jadis simple, le voilà
                    devenu triple pour complaire à ce fils digne de sa grandeur Mais ce saint Dieu
                    en restera-t-il là ? Non, sans doute, c'est à de bien plus grandes faveurs que
                    va se prêter sa céleste puissance. A la volonté d'un prêtre, c'est-à-dire d'un
                    drôle couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu créateur de tout ce que
                    nous voyons va s'abaisser jusqu'à descendre dix ou douze millions de fois par
                    matinée dans un morceau de pâte, qui, devant être digérée par les fidèles, va se
                    transmuer bientôt au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus
                    vils, et cela pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette
                    impiété monstrueuse, dans un souper de cabaret. Il l'a dit, il faut que cela
                    soit. Il a dit : « Ce pain que vous voyez sera ma chair ; vous le digérerez
                    comme tel ; or je suis Dieu, donc Dieu sera digéré par vous, donc le Créateur du
                    ciel et de la terre se changera, parce que je l'ai dit, en la matière la plus
                    vile qui puisse s'exhaler du corps de l'homme, et l'homme mangera Dieu, parce
                    que ce Dieu est bon et qu'il est tout puissant. » Cependant ces inepties
                    s'étendent ; on attribue leur accroissement à leur réalité, à leur grandeur, à
                    leur sublimité, à la puissance de celui qui les introduit, tandis que les causes
                    les plus simples doublent leur existence, tandis que le crédit acquis par
                    l'erreur ne trouva jamais que des filous d'une part et des imbéciles de l'autre.
                    Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion, et c'est un empereur
                    faible, cruel, ignorant et fanatique qui, l'enveloppant du bandeau royal, en
                    souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Thérèse, de quel poids doivent être
                    ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ? Le sage peut-il voir autre
                    chose dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit de l'imposture de
                    quelques hommes et de la fausse crédulité d'un plus grand nombre ? Si Dieu avait
                    voulu que nous eussions une religion quelconque, et qu'il fût réellement
                    puissant, ou, pour mieux dire, s'il y avait réellement un Dieu, serait-ce par
                    des moyens aussi absurdes qu'il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par
                    l'organe d'un bandit méprisable qu'il nous eût montré comment il fallait le
                    servir ? S'il est suprême, s'il est puissant, s'il est juste, s'il est bon, ce
                    Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes et des farces qu'il voudra
                    m'apprendre à le servir et à le connaître ? Souverain moteur des astres et du
                    cœur de l'homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous
                    convaincre en se gravant dans l'autre ? Qu'il imprime un jour en traits de feu,
                    au centre du Soleil, la loi qui peut lui plaire et qu'il veut nous donner ; d'un
                    bout de l'univers à l'autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois,
                    deviendront coupables s'ils ne la suivent pas alors. Mais n'indiquer ses désirs
                    que dans un coin ignoré de l'Asie ; choisir pour sectateur le peuple le plus
                    fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, le plus vil artisan, le plus
                    absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu'il est
                    impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre
                    d'individus ; laisser les autres dans l'erreur, et les punir d'y être restés...
                    Eh non, Thérèse, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous
                    guider : j'aimerais mieux mourir mille fois que de les croire. Quand l'athéisme
                    voudra des martyrs, qu'il les désigne, et mon sang est tout prêt. Détestons ces
                    horreurs, Thérèse ; que les outrages les mieux constatés cimentent le mépris qui
                    leur est si bien dû... A peine avais-je les yeux ouverts, que je les détestais,
                    ces rêveries grossières ; je me fis dès lors une loi de les fouler aux pieds, un
                    serment de n'y plus revenir ; imite-moi, si tu veux être heureuse ; déteste,
                    abjure, profane ainsi que moi et l'objet odieux de ce culte effrayant, et ce
                    culte lui-même, créé pour des chimères, fait, comme elles, pour être avili de
                    tout ce qui prétend à la sagesse. </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je en pleurant, vous priveriez une malheureuse de son
                    plus doux espoir si vous flétrissiez dans son cœur cette religion qui la
                    console. Fermement attachée à ce qu'elle enseigne ; absolument convaincue que
                    tous les coups qui lui sont portés ne sont que les effets du libertinage et des
                    passions, irai-je sacrifier à des blasphèmes, à des sophismes qui me font
                    horreur, la plus chère idée de mon esprit, le plus doux aliment de mon cœur ? </p>
                <p> J'ajoutais mille autres raisonnements à cela, dont le comte ne faisait que rire,
                    et ses principes captieux nourris d'une éloquence plus mâle, soutenus de
                    lectures que je n'avais heureusement jamais faites, attaquaient chaque jour tous
                    les miens, mais sans les ébranler. Mme de Bressac, remplie de vertu et de piété,
                    n'ignorait pas que son neveu soutenait ses écarts par tous les paradoxes du jour
                    ; elle en gémissait souvent avec moi ; et, comme elle daignait me trouver un peu
                    plus de bon sens qu'à ses autres femmes, elle aimait à me confier ses chagrins. </p>
                <p> Il n'était pourtant plus de bornes aux mauvais procédés de son neveu pour elle ;
                    le comte était au point de ne s'en plus cacher ; non seulement il avait entouré
                    sa tante de toute cette canaille dangereuse servant à ses plaisirs. Mais il
                    avait même porté la hardiesse jusqu'à lui déclarer devant moi que si elle
                    s'avisait encore de contrarier ses goûts, il la convaincrait des charmes dont
                    ils étaient, en s'y livrant à ses yeux mêmes. </p>
                <p> Je gémissais ; cette conduite me faisait horreur. Je tâchais d'en résoudre des
                    motifs personnels pour étouffer dans mon âme la malheureuse passion dont elle
                    était brûlée : mais l'amour est-il un mal dont on puisse guérir ? Tout ce que je
                    cherchais à lui opposer n'attisait que plus vivement sa flamme, et le perfide
                    comte ne me paraissait jamais plus aimable que quand j'avais réuni devant moi
                    tout ce qui devait m'engager à le haïr. </p>
                <p> Il y avait quatre ans que j'étais dans cette maison, toujours persécutée par les
                    mêmes chagrins, toujours consolée par les mêmes douceurs, lorsque cet abominable
                    homme, se croyant enfin sûr de moi, osa me dévoiler ses infâmes desseins. Nous
                    étions pour lors à la campagne ; j'étais seule auprès de la comtesse : sa
                    première femme avait obtenu de rester à Paris, l'été, pour quelques affaires de
                    son mari. Un soir, peu après que je fus retirée, respirant à un balcon de ma
                    chambre, et ne pouvant, à cause de l'extrême chaleur, me déterminer à me
                    coucher, tout à coup le comte frappe, et me prie de le laisser causer avec moi.
                    Hélas tous les instants que m'accordait ce cruel auteur de mes maux me
                    paraissaient trop précieux pour que j'osasse en refuser un ; il entre, ferme
                    avec soin la porte, et se jetant à mes côtés dans un fauteuil : </p>
                <p> -- Écoute-moi, Thérèse, me dit-il avec un peu d'embarras... j'ai des choses de
                    la plus grande conséquence à te dire ; jure-moi que tu ne t'en révéleras jamais
                    rien. </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je, pouvez-vous me croire capable d'abuser de votre
                    confiance ? </p>
                <p> -- Tu ne sais pas ce que tu risquerais si tu venais à me prouver que je me suis
                    trompé en te l'accordant </p>
                <p> -- Le plus affreux de tous mes chagrins serait de l'avoir perdue, je n'ai pas
                    besoin de plus grandes menaces... </p>
                <p> -- Eh bien, Thérèse, j'ai condamné ma tante à la mort... et c'est ta main qui
                    doit me servir. </p>
                <p> -- Ma main m'écriai-je en reculant d'effroi... Oh monsieur, avez-vous pu
                    concevoir de semblables projets ?... Non, non ; disposez de ma vie, s'il vous la
                    faut, mais n'imaginez jamais obtenir de moi l'horreur que vous me proposez. </p>
                <p> -- Écoute, Thérèse, me dit le comte, en me ramenant avec tranquillité ; je me
                    suis bien douté de tes répugnances, mais comme tu as de l'esprit, je me suis
                    flatté de les vaincre... de te prouver que ce crime, qui te paraît si énorme,
                    n'est au fond qu'une chose toute simple. </p>
                <p> Deux forfaits s'offrent ici, Thérèse, à tes yeux peu philosophiques : la
                    destruction d'une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction
                    s'augmente, quand cette créature nous appartient de près. A l'égard du crime de
                    la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère fille, il est purement
                    chimérique. Le pouvoir de détruire n'est pas accordé à l'homme ; il a tout au
                    plus celui de varier les formes ; mais il n'a pas celui de les anéantir : or
                    toute forme est égale aux yeux de la nature ; rien ne se perd dans le creuset
                    immense où ses variations s'exécutent ; toutes les portions de matières qui y
                    tombent en rejaillissent incessamment sous d'autres figures, et quels que soient
                    nos procédés sur cela, aucun ne l'outrage sans doute, aucun ne saurait
                    l'offenser. Nos destructions raniment son pouvoir ; elles entretiennent son
                    énergie, mais aucune ne l'atténue ; elle n'est contrariée par aucune... Eh
                    qu'importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant
                    aujourd'hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille
                    insectes différents ? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux
                    pieds lui coûte plus que celle d'un vermisseau, et qu'elle doit y prendre un
                    plus grand intérêt ? Si donc ce degré d'attachement, ou bien plutôt
                    d'indifférence, est le même, que peut lui faire que par le glaive d'un homme un
                    autre homme soit changé en mouche ou en herbe ? Quand on m'aura convaincu de la
                    sublimité de notre espèce, quand on m'aura démontré qu'elle est tellement
                    importante à la nature, que nécessairement ses lois s'irritent de cette
                    transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand
                    l'étude la plus réfléchie m'aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le
                    plus imparfait des ouvrages de la nature, est d'un égal prix à ses yeux, je
                    n'admettrai jamais que le changement d'un de ces êtres en mille autres puisse en
                    rien déranger ses vues. Je me dirai : tous les hommes, tous les animaux, toutes
                    les plantes croissant, se nourrissant, se détruisant, se reproduisant par les
                    mêmes moyens, ne recevant jamais une mort réelle, mais une simple variation dans
                    ce qui les modifie ; tous, dis-je, paraissant aujourd'hui sous une forme, et
                    quelques années ensuite sous une autre, peuvent, au gré de l'être qui veut les
                    mouvoir, changer mille et mille fois dans un jour, sans qu'une seule loi de la
                    nature en soit un instant affectée, que dis-je ? sans que ce transmutateur ait
                    fait autre chose qu'un bien, puisqu'en décomposant des individus dont les bases
                    redeviennent nécessaires à la nature, il ne fait que lui rendre par cette
                    action, improprement qualifiée de criminelle, l'énergie créatrice dont la prive
                    nécessairement celui qui, par une stupide indifférence, n'ose entreprendre aucun
                    bouleversement. Ô Thérèse, c'est le seul orgueil de l'homme qui érigea le
                    meurtre en crime. Cette vaine créature, s'imaginant être la plus sublime du
                    globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer
                    que l'action qui la détruirait ne pouvait qu'être infâme ; mais sa vanité, sa
                    démence ne change rien aux lois de la nature ; il n'y a point d'être qui
                    n'éprouve au fond de son cœur le désir le plus véhément d'être défait de ceux
                    qui le gênent, ou dont la mort peut lui apporter du profit ; et de ce désir à
                    l'effet, t'imagines-tu, Thérèse, que la différence soit bien grande ? Or, si ces
                    impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu'elles l'irritent ?
                    Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait ? Ah tranquillise-toi, chère fille,
                    nous n'éprouvons rien qui ne lui serve ; tous les mouvements qu'elle place en
                    nous sont les organes de ses lois ; les passions de l'homme ne sont que les
                    moyens qu'elle emploie pour parvenir à ses desseins. A-t-elle besoin d'individus
                    ? elle nous inspire l'amour, voilà des créations ; les destructions lui
                    deviennent-elles nécessaires ? elle place dans nos cœurs la vengeance,
                    l'avarice, la luxure, l'ambition, voilà des meurtres ; mais elle a toujours
                    travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les crédules
                    agents de ses caprices. </p>
                <p> Eh non, non, Thérèse, non, la nature ne laisse pas dans nos mains la possibilité
                    des crimes qui troubleraient son économie ; peut-il tomber sous le sens que le
                    plus faible puisse réellement offenser le plus fort ? Que sommes-nous
                    relativement à elle ? Peut-elle, en nous créant, avoir placé dans nous ce qui
                    serait capable de lui nuire ? Cette imbécile supposition peut-elle s'arranger
                    avec la manière sublime et sûre dont nous la voyons parvenir à ses fins ? Ah si
                    le meurtre n'était pas une des actions de l'homme qui remplit le mieux ses
                    intentions, permettrait-elle qu'il s'opérât ? L'imiter peut-il donc lui nuire ?
                    Peut-elle s'offenser de voir l'homme faire à son semblable ce qu'elle lui fait
                    elle-même tous les jours ? Puisqu'il est démontré qu'elle ne peut se reproduire
                    que par des destructions, n'est-ce pas agir d'après ses vues que de les
                    multiplier sans cesse ? L'homme, en ce sens, qui s'y livrera avec le plus
                    d'ardeur sera donc incontestablement celui qui la servira le mieux, puisqu'il
                    sera celui qui coopérera le plus à des desseins qu'elle manifeste à tous les
                    instants. La première et la plus belle qualité de la nature est le mouvement qui
                    l'agite sans cesse, mais ce mouvement n'est qu'une suite perpétuelle de crimes,
                    ce n'est que par des crimes qu'elle le conserve : l'être qui lui ressemble le
                    mieux, et par conséquent l'être le plus parfait, sera donc nécessairement celui
                    dont l'agitation la plus active deviendra la cause de beaucoup de crimes,
                    tandis, je le répète, que l'être inactif ou indolent, c'est-à-dire l'être
                    vertueux, doit être à ses regards le moins parfait sans doute, puisqu'il ne tend
                    qu'à l'apathie, qu'à la tranquillité qui replongerait incessamment tout dans le
                    chaos, si son ascendant l'emportait. Il faut que l'équilibre se conserve ; il ne
                    peut l'être que par des crimes ; les crimes servent donc la nature ; s'ils la
                    servent, si elle les exige, si elle les désire, peuvent-ils l'offenser ? et qui
                    peut être offensé, si elle ne l'est pas ? </p>
                <p> Mais la créature que je détruis est ma tante... Oh Thérèse, que ces liens sont
                    frivoles aux yeux d'un philosophe, Permets-moi de ne pas même t'en parler, tant
                    ils sont futiles. Ces méprisables chaînes, fruits de nos lois et de nos
                    institutions politiques, peuvent-elles être quelque chose aux yeux de la nature
                    ? </p>
                <p> Laisse donc là tes préjugés, Thérèse, et sers-moi ; ta fortune est faite. </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je tout effrayée au comte de Bressac, cette
                    indifférence que vous supposez dans la nature n'est encore ici que l'ouvrage des
                    sophismes de votre esprit. Daignez plutôt écouter votre cœur, et vous entendrez
                    comme il condamnera tous ces faux raisonnements du libertinage ; ce cœur, au
                    tribunal duquel je vous renvoie, n'est-il donc pas le sanctuaire où cette nature
                    que vous outragez veut qu'on l'écoute et qu'on la respecte ? Si elle y grave la
                    plus forte horreur pour le crime que vous méditez, m'accorderez-vous qu'il est
                    condamnable ? Les passions, je le sais, vous aveuglent à présent, mais aussitôt
                    qu'elles se tairont, à quel point vous déchireront les remords ? Plus est grande
                    votre sensibilité, plus leur aiguillon vous tourmentera... Oh monsieur,
                    conservez, respectez les jours de cette tendre et précieuse amie ; ne la
                    sacrifiez point ; vous en péririez de désespoir Chaque jour, à chaque instant,
                    vous la verriez devant vos yeux, cette tante chérie qu'aurait plongée dans le
                    tombeau votre aveugle fureur ; vous entendriez sa voix plaintive prononcer
                    encore ces doux noms qui faisaient la joie de votre enfance ; elle apparaîtrait
                    dans vos veilles et vous tourmenterait dans vos songes ; elle ouvrirait de ses
                    doigts sanglants les blessures dont vous l'auriez déchirée ; pas un moment
                    heureux, dès lors, ne luirait pour vous sur la terre ; tous vos plaisirs
                    seraient souillés, toutes vos idées se troubleraient ; une main céleste, dont
                    vous méconnaissez le pouvoir, vengerait les jours que vous auriez détruits, en
                    empoisonnant tous les vôtres ; et sans avoir joui de vos forfaits, vous péririez
                    du regret mortel d'avoir osé les accomplir. </p>
                <p> J'étais en larmes en prononçant ces mots, j'étais à genoux aux pieds du comte ;
                    je le conjurais par tout ce qu'il pouvait avoir de plus sacré d'oublier un
                    égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie... Mais je ne
                    connaissais pas l'homme à qui j'avais affaire ; je ne savais pas à quel point
                    les passions établissaient le crime dans cette âme perverse. Le comte se leva
                    froidement. </p>
                <p> -- Je vois bien que je m'étais trompé, Thérèse, me dit-il ; j'en suis peut-être
                    autant fâché pour vous que pour moi ; n'importe, je trouverai d'autres moyens,
                    et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné. </p>
                <p> Cette menace changea toutes mes idées : en n'acceptant pas le crime qu'on me
                    proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma maîtresse périssait
                    infailliblement ; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du
                    courroux du comte, et je sauvais assurément sa tante. Cette réflexion, qui fut
                    en moi l'ouvrage d'un instant, me détermina à tout accepter ; mais comme un
                    retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai quelque temps ma défaite :
                    je mis le comte dans le cas de me répéter souvent ses sophismes ; j'eus peu à
                    peu l'air de ne plus savoir qu'y répondre : Bressac me crut vaincue ; je
                    légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, je me rendis à la fin. Le
                    comte s'élance dans mes bras. Que ce mouvement m'eût comblée d'aise s'il eût eu
                    une autre cause ... Que dis-je ? il n'était plus temps : son horrible conduite,
                    ses barbares desseins avaient anéanti tous les sentiments que mon faible cœur
                    osait concevoir, et je ne voyais plus en lui qu'un monstre... </p>
                <p> -- Tu es la première femme que j'embrasse, me dit le comte, et en vérité, c'est
                    de toute mon âme... Tu es délicieuse, mon enfant ; un rayon de sagesse a donc
                    pénétré ton esprit Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps
                    restée dans les ténèbres ; et ensuite nous convînmes de nos faits. Dans deux ou
                    trois jours, plus ou moins, suivant la facilité que j'y trouverais, je devais
                    jeter un petit paquet de poison, que me remit Bressac, dans la tasse de chocolat
                    que Madame avait coutume de prendre le matin. Le comte me garantissait de toutes
                    les suites, et me remettait un contrat de deux mille écus de rente le jour même
                    de l'exécution ; il me signa ces promesses sans caractériser ce qui devait m'en
                    faire jouir, et nous nous séparâmes. </p>
                <p> Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier, de trop capable
                    de vous dévoiler l'âme atroce du monstre auquel j'avais affaire pour que je
                    n'interrompe pas une minute, en vous le disant, le récit que vous attendez sans
                    doute du dénouement de l'aventure où je m'étais engagée. </p>
                <p> Le surlendemain de notre pacte criminel, le comte apprit qu'un oncle, sur la
                    succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser quatre-vingt
                    mille livres de rentes... Oh ciel, me dis-je en apprenant cette nouvelle, est-ce
                    donc ainsi que la justice céleste punit le complot des forfaits Et me reprenant
                    bientôt de ce blasphème envers la providence, je me jette à genoux, j'en demande
                    pardon, et me flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets
                    du comte... Quelle était mon erreur </p>
                <p> -- Oh ma chère Thérèse, me dit-il en accourant le même soir dans ma chambre,
                    comme les prospérités pleuvent sur moi Je te l'ai dit souvent, l'idée d'un
                    crime, ou son exécution, est le plus sûr moyen d'attirer le bonheur ; il n'en
                    est plus que pour les scélérats. </p>
                <p> -- Eh quoi, monsieur, répondis-je, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez
                    pas ne vous décide point à attendre patiemment la mort que vous voulez hâter ? </p>
                <p> -- Attendre, reprit brusquement le comte, je n'attendrais pas deux minutes,
                    Thérèse ; songes-tu que j'ai vingt-huit ans, et qu'il est dur d'attendre à mon
                    âge ?... Non, que ceci ne change rien à nos projets, je t'en supplie, et
                    donne-moi la consolation de voir terminer tout avant l'époque de notre retour à
                    Paris... Demain, après-demain au plus tard... Il me tarde déjà de te compter un
                    quartier de tes rentes... de te mettre en possession de l'acte qui te les
                    assure... </p>
                <p> Je fis de mon mieux pour déguiser l'effroi que m'inspirait cet acharnement, et
                    je repris mes résolutions de la veille, bien persuadée que si je n'exécutais pas
                    le crime horrible dont je m'étais chargée, le comte s'apercevrait bientôt que je
                    le jouais, et que, si j'avertissais Mme de Bressac, quelque parti que lui fît
                    prendre la révélation de ce projet, le jeune comte, se voyant toujours trompé,
                    adopterait promptement des moyens plus certains, qui, faisant également périr la
                    tante, m'exposaient à toute la vengeance du neveu. Il me restait la voie de la
                    justice, mais rien au monde n'aurait pu me résoudre à la prendre ; je me
                    déterminai donc à prévenir la marquise ; de tous les partis possibles, celui-là
                    me parut le meilleur et je m'y livrai. </p>
                <p> -- Madame, lui dis-je le lendemain de ma dernière entrevue avec le comte, j'ai
                    quelque chose de la plus grande importance à vous révéler, mais à quelque point
                    que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me donnez,
                    avant, votre parole d'honneur de ne témoigner aucun ressentiment à monsieur
                    votre neveu de ce qu'il a l'audace de projeter... Vous agirez, madame, vous
                    prendrez les meilleurs moyens, mais vous ne direz mot. Daignez me le promettre,
                    ou je me tais. </p>
                <p> Mme de Bressac, qui crut qu'il ne s'agissait que de quelques extravagances
                    ordinaires à son neveu, s'engagea par le serment que j'exigeais, et je révélai
                    tout. Cette malheureuse femme fondit en larmes en apprenant cette infamie. </p>
                <p> -- Le monstre s'écria-t-elle, qu'ai-je jamais fait que pour son bien ? Si j'ai
                    voulu prévenir ses vices, ou l'en corriger, quel autre motif que son bonheur
                    pouvait me contraindre à cette sévérité ?... Et cette succession qui vient de
                    lui échoir, n'est-ce pas à mes soins qu'il la doit ? Ah Thérèse, Thérèse,
                    prouve-moi bien la vérité de ce projet... mets-moi dans la situation de n'en
                    pouvoir douter ; j'ai besoin de tout ce qui peut achever d'éteindre en moi les
                    sentiments que mon cœur aveuglé ose garder encore pour ce monstre... </p>
                <p> Et alors je fis voir le paquet de poison ; il était difficile de fournir une
                    meilleure preuve : la marquise voulut en faire des essais ; nous en fîmes avaler
                    une légère dose à un chien que nous enfermâmes, et qui mourut au bout de deux
                    heures dans des convulsions épouvantables. Mme de Bressac, ne pouvant plus
                    douter, se décida ; elle m'ordonna de lui donner le reste du poison, et écrivit
                    aussitôt par un courrier au duc de Sonzeval, son parent, de se rendre chez le
                    ministre en secret, d'y développer l'atrocité d'un neveu dont elle était à la
                    veille de devenir victime ; de se munir d'une lettre de cachet ; d'accourir à sa
                    terre la délivrer le plus tôt possible du scélérat qui conspirait aussi
                    cruellement contre ses jours. </p>
                <p> Mais cet abominable crime devait se consommer ; il fallut que, par une
                    inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse.
                    L'animal sur lequel nous avions fait notre expérience découvrit tout au comte ;
                    il l'entendit hurler ; sachant que ce chien était chéri de sa tante, il demanda
                    ce qu'on lui avait fait ; ceux à qui il s'adressa, ignorant tout, ne lui
                    répondirent rien de clair ; de ce moment, il forma des soupçons ; il ne dit mot,
                    mais je le vis troublé ; je fis part de son état à la marquise, elle s'en
                    inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser
                    le courrier, et de mieux cacher encore, s'il était possible, l'objet de sa
                    mission. Elle dit à son neveu qu'elle envoyait en diligence à Paris prier le duc
                    de Sonzeval de se mettre sur-le-champ à la tête de la succession de l'oncle dont
                    on venait d'hériter, parce que si personne ne paraissait, il y avait des procès
                    à craindre ; elle ajouta qu'elle engageait le duc à venir lui rendre compte de
                    tout, afin qu'elle se décidât à partir elle-même avec son neveu, si l'affaire
                    l'exigeait. Le comte, trop bon physionomiste pour ne pas voir de l'embarras sur
                    le visage de sa tante, pour ne pas observer un peu de confusion dans le mien, se
                    paya de tout et n'en fut que mieux sur ses gardes. Sous le prétexte d'une
                    promenade, il s'éloigne du château ; il attend le courrier dans un lieu où il
                    devait inévitablement passer. Cet homme, bien plus à lui qu'à sa tante, ne fait
                    aucune difficulté de lui remettre ses dépêches, et Bressac, convaincu de ce
                    qu'il appelle sans doute ma trahison, donne cent louis au courrier avec ordre de
                    ne jamais reparaître chez sa tante. Il revient au château, la rage dans le cœur
                    ; il se contient pourtant ; il me rencontre, il me cajole à son ordinaire, il me
                    demande si ce sera pour le lendemain, me fait observer qu'il est essentiel que
                    cela soit avant que le duc n'arrive, puis se couche d'un air tranquille et sans
                    rien témoigner. Je ne sus rien alors, je fus la dupe de tout. Si cet
                    épouvantable crime se consomma, comme le comte me l'apprit ensuite, il le commit
                    lui-même sans doute, mais j'ignore comment ; je fis beaucoup de conjectures ; à
                    quoi servirait-il de vous en faire part ? Venons plutôt à la manière cruelle
                    dont je fus punie de n'avoir pas voulu m'en charger. Le lendemain de
                    l'arrestation du courrier, Madame prit son chocolat comme à l'ordinaire, elle se
                    leva, fit sa toilette, me parut agitée, et se mit à table ; à peine en est-on
                    dehors, que le comte m'aborde : </p>
                <p> -- Thérèse, me dit-il avec le flegme le plus grand, j'ai trouvé un moyen plus
                    sûr que celui que je t'avais proposé pour venir à bout de nos projets ; mais
                    cela demande des détails, je n'ose aller si souvent dans ta chambre ; trouve-toi
                    à cinq heures précises au coin du parc, je t'y prendrai et nous irons faire une
                    promenade dans le bois, pendant laquelle je t'expliquerai tout. </p>
                <p> Je vous l'avoue, madame, soit permission de la providence, soit excès de
                    candeur, soit aveuglement, rien ne m'annonça l'affreux malheur qui m'attendait ;
                    je me croyais si sûre du secret et des arrangements de la marquise, que je
                    n'imaginai jamais que le comte eût pu les découvrir ; il y avait pourtant de
                    l'embarras dans moi. </p>
                <p> Le parjure est vertu quand on promit le crime, </p>
                <p> a dit un de nos poètes tragiques ; mais le parjure est toujours odieux pour
                    l'âme délicate et sensible qui se trouve obligée d'y avoir recours. Mon rôle
                    m'embarrassait. </p>
                <p> Quoi qu'il en fût, je me trouvai au rendez-vous ; le comte ne tarde pas à y
                    paraître, il vient à moi d'un air libre et gai, et nous avançons dans la forêt
                    sans qu'il soit question d'autre chose que de rire et de plaisanter, comme il
                    avait l'usage avec moi. Quand je voulais mettre la conversation sur l'objet qui
                    lui avait fait désirer notre entretien, il me disait toujours d'attendre, qu'il
                    craignait qu'on ne nous observât, et que nous n'étions pas encore en sûreté ;
                    insensiblement nous arrivâmes vers les quatre arbres où j'avais été si
                    cruellement attachée. Je tressaillis, en revoyant ces lieux ; toute l'horreur de
                    ma destinée s'offrit alors à mes regards, et jugez si ma frayeur redoubla, quand
                    je vis les dispositions de ce lieu fatal. Des cordes pendaient à l'un des arbres
                    ; trois dogues anglais monstrueux étaient liés aux trois autres, et paraissaient
                    n'attendre que moi pour se livrer au besoin de manger qu'annonçaient leurs
                    gueules écumeuses et béantes ; un des favoris du comte les gardait. </p>
                <p> Alors le perfide ne se servant plus avec moi que des plus grossières épithètes : </p>
                <p> -- Bou... me dit-il, reconnais-tu ce buisson d'où je t'ai tirée comme une bête
                    sauvage, pour te rendre à la vie que tu avais mérité de perdre ?... Reconnais-tu
                    ces arbres où je menaçai de te remettre si tu me donnais jamais occasion de me
                    repentir de mes bontés ? Pourquoi acceptais-tu les services que je te demandais
                    contre ma tante si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu imaginé de
                    servir la vertu en risquant la liberté de celui à qui tu devais le bonheur ?
                    Nécessairement placée entre ces deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus
                    abominable ? </p>
                <p> -- Hélas n'avais-je pas choisi le moindre ? </p>
                <p> -- Il fallait refuser, poursuivit le comte furieux, me saisissant par un bras et
                    me secouant avec violence, oui, sans doute, refuser et ne pas accepter pour me
                    trahir. </p>
                <p> Alors M. de Bressac me dit tout ce qu'il avait fait pour surprendre les dépêches
                    de Madame, et comment était né le soupçon qui l'avait engagé à les détourner. </p>
                <p> -- Qu'as-tu fait par ta fausseté, indigne créature ? continua-t-il. Tu as risqué
                    tes jours sans conserver ceux de ma tante : le coup est fait, mon retour au
                    château m'en offrira les fruits, mais il faut que tu périsses, il faut que tu
                    apprennes, avant d'expirer, que la route de la vertu n'est pas toujours la plus
                    sûre, et qu'il y a des circonstances dans le monde où la complicité d'un crime
                    est préférable à sa délation. </p>
                <p> Et sans me donner le temps de répondre, sans témoigner la moindre pitié pour
                    l'état cruel où j'étais, il me traîne vers l'arbre qui m'était destiné et où
                    attendait son favori. </p>
                <p> -- La voilà, lui dit-il, celle qui a voulu empoisonner ma tante, et qui
                    peut-être a déjà commis ce crime affreux, malgré mes soins pour le prévenir ;
                    j'aurais mieux fait sans doute de la remettre entre les mains de la Justice,
                    mais elle y aurait perdu la vie, et je veux la lui laisser pour qu'elle ait plus
                    longtemps à souffrir. </p>
                <p> Alors les deux scélérats s'emparent de moi, ils me mettent nue dans un instant : </p>
                <p> -- Les belles fesses disait le comte avec le ton de la plus cruelle ironie et
                    touchant ces objets avec brutalité, les superbes chairs ... l'excellent déjeuner
                    pour mes dogues </p>
                <p> Dès qu'il ne me reste plus aucun vêtement, on me lie à l'arbre par une corde qui
                    prend le long de mes reins, me laissant les bras libres pour que je puisse me
                    défendre de mon mieux ; et par l'aisance qu'on laisse à la corde je puis avancer
                    et reculer d'environ six pieds. Une fois là, le comte, très ému, vient observer
                    ma contenance ; il tourne et passe autour de moi ; à la dure manière dont il me
                    touche, il semble que ses mains meurtrières voudraient le disputer de rage à la
                    dent acérée de ses chiens. </p>
                <p> -- Allons dit-il à son aide, lâche ces animaux, il en est temps. </p>
                <p> On les déchaîne, le comte les excite, ils s'élancent tous trois sur mon
                    malheureux corps, on dirait qu'ils se le partagent pour qu'aucune de ses parties
                    ne soit exempte de leurs furieux assauts ; j'ai beau les repousser, ils ne me
                    déchirent qu'avec plus de furie, et pendant cette scène horrible, Bressac,
                    l'indigne Bressac, comme si mes tourments eussent allumé sa perfide luxure...
                    l'infâme il se prêtait, en m'examinant, aux criminelles caresses de son favori. </p>
                <p> -- C'en est assez, dit-il, au bout de quelques minutes, rattache les chiens et
                    abandonnons cette malheureuse à son mauvais sort. </p>
                <p> -- Eh bien Thérèse, me dit-il bas en brisant mes liens, la vertu coûte souvent
                    bien cher, tu le vois ; t'imagines-tu que deux mille écus de pension ne valaient
                    pas mieux que les morsures dont te voilà couverte ? </p>
                <p> Mais dans l'état affreux où je me trouve, je puis à peine l'entendre ; je me
                    jette au pied de l'arbre et suis prête à perdre connaissance. </p>
                <p> -- Je suis bien bon de te sauver la vie, dit le traître que mes maux irritent,
                    prends garde au moins à l'usage que tu feras de cette faveur... </p>
                <p> Puis il m'ordonne de me relever, de reprendre mes vêtements et de quitter au
                    plus tôt cet endroit. Comme le sang coule de partout, afin que mes habits, les
                    seuls qui me restent, n'en soient pas tachés, je ramasse de l'herbe pour me
                    rafraîchir, pour m'essuyer ; et Bressac se promène en long et en large, bien
                    plus occupé de ses idées que de moi. </p>
                <p> Le gonflement de mes chairs, le sang qui ruisselle encore, les douleurs
                    affreuses que j'endure, tout me rend presque impossible l'opération de me
                    rhabiller, sans que jamais le malhonnête homme qui vient de me mettre dans ce
                    cruel état... lui, pour qui j'aurais autrefois sacrifié ma vie, daignât me
                    donner le moindre signe de commisération. Dès que je fus prête : </p>
                <p> -- Allez où vous voudrez, me dit-il ; il doit vous rester de l'argent, je ne
                    vous l'ôte point, mais gardez-vous de reparaître à aucune de mes maisons de
                    ville ou de campagne ; deux raisons puissantes s'y opposent. Il est bon que vous
                    sachiez d'abord que l'affaire que vous avez cru terminée ne l'est point. On vous
                    a dit qu'elle n'existait plus, on vous a induite en erreur ; le décret n'a point
                    été purgé ; on vous laissait dans cette situation pour voir comment vous vous
                    conduiriez ; en second lieu, vous allez publiquement passer pour la meurtrière
                    de la marquise ; si elle respire encore, je vais lui faire emporter cette idée
                    au tombeau, toute la maison le saura. Voilà donc contre vous deux procès au lieu
                    d'un, et à la place d'un vil usurier pour adversaire, un homme riche et
                    puissant, déterminé à vous poursuivre jusqu'aux enfers, si vous abusez de la vie
                    que vous laisse sa pitié. </p>
                <p> -- Oh monsieur, répondis-je, quelles qu'aient été vos rigueurs envers moi, ne
                    redoutez rien de mes démarches ; j'ai cru devoir en faire contre vous quand il
                    s'agissait de la vie de votre tante, je n'en entreprendrai jamais quand il ne
                    sera question que de la malheureuse Thérèse. Adieu, monsieur, puissent vos
                    crimes vous rendre aussi heureux que vos cruautés me causent de tourments et
                    quel que soit le sort où le ciel me place, tant qu'il conservera mes déplorables
                    jours, je ne les emploierai qu'à prier pour vous. </p>
                <p> Le comte leva la tête ; il ne peut s'empêcher de me considérer à ces mots, et
                    comme il me vit chancelante et couverte de larmes, dans la crainte de s'émouvoir
                    sans doute, le cruel s'éloigna, et je ne le vis plus. </p>
                <p> Entièrement livrée à ma douleur, je me laissai tomber au pied de l'arbre, et là,
                    lui donnant le plus libre cours, je fis retentir la forêt de mes gémissements ;
                    je pressai la terre de mon malheureux corps, et j'arrosai l'herbe de mes larmes. </p>
                <p> Ô mon Dieu, m'écriai-je, vous l'avez voulu ; il était dans vos décrets éternels
                    que l'innocent devînt la proie du coupable ; disposez de moi, Seigneur, je suis
                    encore bien loin des maux que vous avez souffert pour nous ; puissent ceux que
                    j'endure en vous adorant me rendre digne un jour des récompenses que vous
                    promettez au faible, quand il vous a pour objet dans ses tribulations et qu'il
                    vous glorifie dans ses peines </p>
                <p> La nuit tombait : il me devenait impossible d'aller plus loin ; à peine
                    pouvais-je me soutenir ; je jetai les yeux sur le buisson où j'avais couché
                    quatre ans auparavant, dans une situation presque aussi malheureuse ; je m'y
                    traînai comme je pus, et m'y étant mise à la même place, tourmentée de mes
                    blessures encore saignantes, accablée des maux de mon esprit et des chagrins de
                    mon cœur, je passai la plus cruelle nuit qu'il soit possible d'imaginer. </p>
                <p> La vigueur de mon âge et de mon tempérament m'ayant donné un peu de force au
                    point du jour, trop effrayée du voisinage de ce cruel château, je m'en éloignai
                    promptement ; je quittai la forêt, et résolue de gagner à tout hasard la
                    première habitation qui s'offrirait à moi, j'entrai dans le bourg de
                    Saint-Marcel, éloigné de Paris d'environ cinq lieues. Je demandai la maison du
                    chirurgien, on me l'indiqua ; je le priai de panser mes blessures, je lui dis
                    que fuyant, pour quelque cause d'amour, la maison de ma mère, à Paris, j'avais
                    été rencontrée la nuit par des bandits dans la forêt qui, pour se venger des
                    résistances que j'avais opposées à leurs désirs, m'avaient fait ainsi traiter
                    par leurs chiens. </p>
                <p> Rodin, c'était le nom de cet artiste, m'examina avec la plus grande attention,
                    il ne trouva rien de dangereux dans mes plaies ; il aurait, disait-il, répondu
                    de me rendre en moins de quinze jours aussi fraîche qu'avant mon aventure, si
                    j'étais arrivée chez lui au même instant ; mais la nuit et l'inquiétude avaient
                    envenimé des blessures, et je ne pouvais être rétablie que dans un mois. Rodin
                    me logea chez lui, prit tous les soins possibles pour moi, et le trentième jour,
                    il n'existait plus sur mon corps aucun vestige des cruautés de M. de Bressac. </p>
                <p> Dès que l'état où j'étais me permit de prendre l'air, mon premier empressement
                    fut de tâcher de trouver dans le bourg une jeune fille assez adroite et assez
                    intelligente pour aller au château de la marquise s'informer de tout ce qui s'y
                    était passé de nouveau depuis mon départ ; la curiosité n'était pas le vrai
                    motif qui me déterminait à cette démarche ; cette curiosité, vraisemblablement
                    dangereuse, eût à coup sûr été fort déplacée ; mais ce que j'avais gagné chez la
                    marquise était resté dans ma chambre ; à peine avais-je six louis sur moi, et
                    j'en possédais plus de quarante au château. Je n'imaginais pas que le comte fût
                    assez cruel pour me refuser ce qui m'appartenait aussi légitimement. Persuadée
                    que sa première fureur passée, il ne voudrait pas me faire une telle injustice,
                    j'écrivis une lettre aussi touchante que je le pus. Je lui cachai soigneusement
                    le lieu que j'habitais, et le suppliai de me renvoyer mes hardes avec le peu
                    d'argent qui se trouvait à moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt-cinq ans,
                    vive et spirituelle, se chargea de ma lettre, et me promit de faire assez
                    d'informations sous main pour me satisfaire à son retour sur les différents
                    objets dont je lui laissai voir que l'éclaircissement m'était nécessaire. Je lui
                    recommandai, sur toutes choses, de cacher le nom de l'endroit où j'étais, de ne
                    parler de moi en quoi que ce pût être, et de dire qu'elle tenait la lettre d'un
                    homme qui l'apportait de plus de quinze lieues de là. Jeannette partit, et,
                    vingt-quatre heures après, elle me rapporta la réponse ; elle existe encore, la
                    voilà, madame, mais daignez, avant que de la lire, apprendre ce qui s'était
                    passé chez le comte depuis que j'en étais dehors. </p>
                <p> La marquise de Bressac, tombée dangereusement malade le jour même de ma sortie
                    du château, était morte le surlendemain dans des douleurs et dans des
                    convulsions épouvantables ; les parents étaient accourus, et le neveu, qui
                    paraissait dans la plus grande désolation, prétendait que sa tante avait été
                    empoisonnée par une femme de chambre qui s'était évadée le même jour. On faisait
                    des recherches, et l'intention était de faire périr cette malheureuse si on la
                    découvrait. Au reste, le comte se trouvait, par cette succession, beaucoup plus
                    riche qu'il ne l'avait cru ; le coffre-fort, le portefeuille, les bijoux de la
                    marquise, tous objets dont on n'avait point de connaissance, mettaient son
                    neveu, indépendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille
                    francs d'effets ou d'argent comptant. Au travers de sa douleur affectée, ce
                    jeune homme avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie, et les parents,
                    convoqués pour l'ouverture du corps exigée par le comte, après avoir déploré le
                    sort de la malheureuse marquise, et juré de la venger si la coupable tombait
                    entre leurs mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et paisible
                    possession de sa scélératesse. M. de Bressac avait lui-même parlé à Jeannette,
                    il lui avait fait différentes questions auxquelles la jeune fille avait répondu
                    avec tant de franchise et de fermeté, qu'il s'était résolu à lui donner sa
                    réponse sans la presser davantage. La voilà cette fatale lettre, dit Thérèse en
                    la remettant à Mme de Lorsange, oui, la voilà, madame, elle est quelquefois
                    nécessaire à mon cœur, et je la conserverai jusqu'à la mort ; lisez-la, si vous
                    le pouvez, sans frémir. </p>
                <p> Mme de Lorsange ayant pris le billet des mains de notre belle aventurière y lut
                    les mots suivants : </p>
                <p> Une scélérate capable d'avoir empoisonné ma tante est bien hardie d'oser
                    m'écrire après cet exécrable délit ; ce qu'elle fait de mieux est de bien cacher
                    sa retraite ; elle peut être sûre qu'on l'y troublera si on l'y découvre.
                    Qu'ose-t-elle réclamer ? Que parle-t-elle d'argent ? Ce qu'elle a pu laisser
                    équivaut-il aux vols qu'elle a faits, ou pendant son séjour dans la maison, ou
                    en consommant son dernier crime ? Qu'elle évite un second envoi pareil à
                    celui-ci, car on lui déclare qu'on ferait arrêter son commissionnaire, jusqu'à
                    ce que le lieu qui recèle la coupable soit connu de la Justice. </p>
                <p> -- Continuez ma chère enfant, dit Mme de Lorsange en rendant le billet à
                    Thérèse, voilà des procédés qui font horreur ; nager dans l'or, et refuser à une
                    malheureuse qui n'a pas voulu commettre un crime ce qu'elle a légitimement
                    gagné, est une infamie gratuite qui n'a point d'exemple. </p>
                <p> -- Hélas madame, continua Thérèse, en reprenant la suite de son histoire, je fus
                    deux jours à pleurer sur cette malheureuse lettre ; je gémissais bien plus du
                    procédé horrible qu'elle prouvait que des refus qu'elle contenait. Me voilà donc
                    coupable m'écriai-je, me voilà donc une seconde fois dénoncée à la Justice pour
                    avoir trop su respecter ses lois Soit, je ne m'en repens pas ; quelque chose qui
                    puisse m'arriver, je ne connaîtrai pas du moins les remords tant que mon âme
                    sera pure, et que je n'aurai fait d'autre mal que d'avoir trop écouté les
                    sentiments équitables et vertueux qui ne m'abandonneront jamais. </p>
                <p> Il m'était pourtant impossible de croire que les recherches dont le comte me
                    parlait fussent bien réelles ; elles avaient si peu de vraisemblance, il était
                    si dangereux pour lui de me faire paraître en Justice, que j'imaginai qu'il
                    devait, au fond de lui-même, être beaucoup plus effrayé de me voir que je
                    n'avais lieu de frémir de ses menaces. Ces réflexions me décidèrent à rester où
                    j'étais, et à m'y placer même si cela était possible, jusqu'à ce que mes fonds
                    un peu augmentés me permissent de m'éloigner ; je communiquai mon projet à
                    Rodin, qui l'approuva, et me proposa même de rester dans sa maison ; mais avant
                    de vous parler du parti que je pris, il est nécessaire de vous donner une idée
                    de cet homme et de ses entours. </p>
                <p> Rodin était un homme de quarante ans, brun, le sourcil épais, l'œil vif, l'air
                    de la force et de la santé, mais en même temps du libertinage. Très au-dessus de
                    son état, et possédant dix à douze mille livres de rentes, Rodin n'exerçait
                    l'art de la chirurgie que par goût ; il avait une très jolie maison dans
                    Saint-Marcel, qu'il n'occupait, ayant perdu sa femme depuis quelques années,
                    qu'avec deux filles pour le servir, et la sienne. Cette jeune personne, nommée
                    Rosalie, venait d'atteindre sa quatorzième année ; elle réunissait tous les
                    charmes les plus capables de faire sensation : une taille de nymphe, une figure
                    ronde, fraîche, extraordinairement animée, des traits mignons et piquants, la
                    plus jolie bouche possible, de très grands yeux noirs, pleins d'âme et de
                    sentiment, des cheveux châtains tombant au bas de sa ceinture, la peau d'un
                    éclat... d'une finesse incroyables ; déjà la plus belle gorge du monde ;
                    d'ailleurs de l'esprit, de la vivacité, et l'une des plus belles âmes qu'eût
                    encore créées la nature. A l'égard des compagnes avec qui je devais servir dans
                    cette maison, c'étaient deux paysannes, dont l'une était gouvernante et l'autre
                    cuisinière. Celle qui exerçait le premier poste pouvait avoir vingt-cinq ans,
                    l'autre en avait dix-huit ou vingt, et toutes les deux extrêmement jolies ; ce
                    choix me fit naître quelques soupçons sur l'envie qu'avait Rodin de me garder.
                    Qu'a-t-il besoin d'une troisième femme, me disais-je, et pourquoi les veut-il
                    jolies ? Assurément, continuai-je, il y a quelque chose dans tout cela de peu
                    conforme aux mœurs régulières dont je ne veux jamais m'écarter ; examinons. </p>
                <p> En conséquence, je priai M. Rodin de me laisser prendre des forces encore une
                    semaine chez lui, l'assurant qu'avant la fin de cette époque il aurait ma
                    réponse sur ce qu'il voulait me proposer. </p>
                <p> Je profitai de cet intervalle pour me lier plus étroitement avec Rosalie,
                    déterminée à ne me fixer chez son père qu'autant qu'il n'y aurait rien dans sa
                    maison qui pût me faire ombrage. Portant dans ce dessein mes regards sur tout,
                    je m'aperçus dès le lendemain que cet homme avait un arrangement qui dès lors me
                    donna de furieux soupçons sur sa conduite. </p>
                <p> M. Rodin tenait chez lui une pension d'enfants des deux sexes ; il en avait
                    obtenu le privilège du vivant de sa femme et l'on n'avait pas cru devoir l'en
                    priver quand il l'avait perdue. Les élèves de M. Rodin était peu nombreux, mais
                    choisis ; il n'avait en tout que quatorze filles et quatorze garçons. Jamais il
                    ne les prenait au-dessous de douze ans, ils étaient toujours renvoyés à seize ;
                    rien n'était joli comme les sujets qu'admettait Rodin. Si on lui en présentait
                    un qui eût quelques défauts corporels, ou point de figure, il avait l'art de le
                    rejeter pour vingt prétextes, toujours colorés de sophismes où personne ne
                    pouvait répondre ; ainsi, ou le nombre de ses pensionnaires n'était pas complet,
                    ou ce qu'il avait était toujours charmant ; ces enfants ne mangeaient point chez
                    lui, mais ils y venaient deux fois par jour, de sept à onze heures le matin, de
                    quatre à huit le soir. Si jusqu'alors je n'avais pas encore vu tout ce petit
                    train, c'est qu'arrivée chez cet homme pendant les vacances, les écoliers n'y
                    venaient plus ; ils y reparurent vers ma guérison. </p>
                <p> Rodin tenait lui-même les écoles ; sa gouvernante soignait celle des filles,
                    dans laquelle il passait aussitôt qu'il avait fini l'instruction des garçons ;
                    il apprenait à ces jeunes élèves à écrire, l'arithmétique, un peu d'histoire, le
                    dessin, la musique, et n'employait pour tout cela d'autres maîtres que lui. </p>
                <p> Je témoignai d'abord mon étonnement à Rosalie de ce que son père exerçant la
                    fonction de chirurgien, pût en même temps remplir celle de maître d'école ; je
                    lui dis qu'il me paraissait singulier que, pouvant vivre à l'aise sans professer
                    ni l'un ni l'autre de ces états, il se donnât la peine d'y vaquer. Rosalie, avec
                    laquelle j'étais déjà fort bien, se mit à rire de ma réflexion ; la manière dont
                    elle prit ce que je lui disais ne me donna que plus de curiosité, et je la
                    suppliai de s'ouvrir entièrement à moi. </p>
                <p> -- Écoute, me dit cette charmante fille avec toute la candeur de son âge et
                    toute la naïveté de son aimable caractère ; écoute, Thérèse, je vais tout te
                    dire, je vois bien que tu es une honnête fille... incapable de trahir le secret
                    que je vais te confier. Assurément, chère amie, mon père peut se passer de tout
                    ceci, et s'il exerce l'un ou l'autre des métiers que tu lui vois faire, deux
                    motifs que je vais te révéler en sont la cause. Il fait la chirurgie par goût,
                    pour le seul plaisir de faire dans son art de nouvelles découvertes ; il les a
                    tellement multipliées, il a donné sur sa partie des ouvrages si goûtés, qu'il
                    passe généralement pour le plus habile homme qu'il y ait maintenant en France ;
                    il a travaillé vingt ans à Paris, et c'est pour son agrément qu'il s'est retiré
                    dans cette campagne. Le véritable chirurgien de Saint-Marcel est un nommé
                    Rombeau, qu'il a pris sous sa protection, et qu'il associe à ses expériences. Tu
                    veux savoir à présent, Thérèse, ce qui l'engage à tenir pension ?... le
                    libertinage, mon enfant, le seul libertinage, passion portée à l'extrême en lui.
                    Mon père trouve dans ses écoliers de l'un et l'autre sexe des objets que la
                    dépendance soumet à ses penchants, et il en profite... Mais tiens... suis-moi,
                    me dit Rosalie, c'est précisément aujourd'hui vendredi, un des trois jours de la
                    semaine où il corrige ceux qui ont fait des fautes ; c'est dans ce genre de
                    correction que mon père trouve ses plaisirs ; suis-moi, te dis-je, tu vas voir
                    comme il s'y prend. On peut tout observer d'un cabinet de ma chambre, voisin de
                    celui de ses expéditions ; rendons-nous sans bruit, et garde-toi surtout de
                    jamais dire un mot, et de ce que je te dis, et de ce que tu vas voir. </p>
                <p> Il était trop important pour moi de connaître les mœurs du nouveau personnage
                    qui m'offrait un asile pour que je négligeasse rien de ce qui pouvait me les
                    dévoiler ; je suis les pas de Rosalie, elle me place près d'une cloison assez
                    mal jointe pour laisser, entre les planches qui la forment, plusieurs jours
                    suffisant à distinguer tout ce qui se passe dans la chambre voisine. </p>
                <p> A peine sommes-nous postées que Rodin entre, conduisant avec lui une jeune fille
                    de quatorze ans, blanche et jolie comme l'Amour ; la pauvre créature tout en
                    larmes, trop malheureusement au fait de ce qui l'attend, ne suit qu'en gémissant
                    son dur instituteur, elle se jette à ses pieds, elle implore sa grâce, mais
                    Rodin inflexible allume dans cette sévérité même les premières étincelles de son
                    plaisir, elles jaillissent déjà de son cœur par ses regards farouches... </p>
                <p> -- Oh non, non s'écrie-t-il, non, non voilà trop de fois que cela vous arrive,
                    Julie ; je me repends de mes bontés, elles n'ont servi qu'à vous plonger dans de
                    nouvelles fautes, mais la gravité de celle-ci pourrait-elle même me laisser user
                    de clémence, à supposer que je le voulusse ?... Un billet donné à un garçon en
                    entrant en classe </p>
                <p> -- Monsieur, je vous proteste que non </p>
                <p> -- Oh je l'ai vu, je l'ai vu. </p>
                <p> -- N'en crois rien, me dit ici Rosalie, ce sont des fautes qu'il controuve pour
                    consolider ses prétextes ; cette petite créature est un ange, c'est parce
                    qu'elle lui résiste qu'il la traite avec dureté. </p>
                <p> Et pendant ce temps, Rodin, très ému, saisit les mains de la jeune fille, il les
                    attache en l'air à l'anneau d'un pilier placé au milieu de la chambre de
                    correction. Julie n'a plus de défense... plus d'autre... que sa belle tête
                    languissamment tournée vers son bourreau, de superbes cheveux en désordre, et
                    des pleurs inondant le plus beau visage du monde... le plus doux... le plus
                    intéressant. Rodin considère ce tableau, il s'en embrase ; il place un bandeau
                    sur ces yeux qui l'implorent, Julie ne voit plus rien, Rodin, plus à l'aise,
                    détache les voiles de la pudeur, la chemise retroussée sous le corset se relève
                    jusqu'au milieu des reins... Que de blancheur, que de beautés ce sont des roses
                    effeuillées sur des lis par la main même des Grâces. Quel est-il donc, l'être
                    assez dur pour condamner aux tourments des appas si frais... si piquants ? Quel
                    monstre peut chercher le plaisir au sein des larmes et de la douleur ? Rodin
                    contemple... son œil égaré parcourt, ses mains osent profaner les fleurs que ses
                    cruautés vont flétrir. Parfaitement en face, aucun mouvement ne peut nous
                    échapper ; tantôt le libertin entrouvre, et tantôt il resserre ces attraits
                    mignons qui l'enchantent ; il nous les offre sous toutes les formes, mais c'est
                    à ceux-là seuls qu'il s'en tient. Quoique le vrai temple de l'amour soit à sa
                    portée, Rodin, fidèle à son culte, n'y jette pas même de regards, il en craint
                    jusqu'aux apparences ; si l'attitude les expose, il les déguise ; le plus léger
                    écart troublerait son hommage, il ne veut pas que rien le distraie... Enfin sa
                    fureur n'a plus de bornes, il l'exprime d'abord par des invectives, il accable
                    de menaces et de mauvais propos cette pauvre petite malheureuse, tremblante sous
                    les coupe dont elle se voit prête à être déchirée ; Rodin n'est plus à lui, il
                    s'empare d'une poignée de verges prises au milieu d'une cuve, où elles
                    acquièrent, dans le vinaigre qui les mouille, plus de verdeur et de piquant... «
                    Allons, dit-il en se rapprochant de sa victime, préparez-vous, il faut
                    souffrir... » Et le cruel, laissant d'un bras vigoureux tomber ces faisceaux à
                    plomb sur toutes les parties qui lui sont offertes, en applique d'abord
                    vingt-cinq coups qui changent bientôt en vermillon le tendre incarnat de cette
                    peau si fraîche. </p>
                <p> Julie jetait des cris... des cris perçants qui déchiraient mon âme... des pleurs
                    coulent sous son bandeau, et tombent en perles sur ses belles joues ; Rodin n'en
                    est que plus furieux... Il reporte ses mains sur les parties molestées, les
                    touche, les comprime, semble les préparer à de nouveaux assauts ; ils suivent de
                    près les premiers, Rodin recommence, il n'appuie pas un seul coup qui ne soit
                    précédé d'une invective, d'une menace ou d'un reproche... le sang paraît...
                    Rodin s'extasie ; il se délecte à contempler ces preuves parlantes de sa
                    férocité. Il ne peut plus se contenir, l'état le plus indécent manifeste sa
                    flamme ; il ne craint pas de mettre tout à l'air ; Julie ne peut le voir... un
                    instant il s'offre à la brèche, il voudrait bien y monter en vainqueur, il ne
                    l'ose ; recommençant de nouvelles tyrannies. Rodin fustige à tour de bras ; il
                    achève d'entrouvrir à force de cinglons cet asile des grâces et de la volupté...
                    Il ne sait plus où il en est ; son ivresse est au point de ne plus même lui
                    laisser l'usage de sa raison : il jure, il blasphème, il tempête, rien n'est
                    soustrait à ses barbares coups, tout ce qui paraît est traité avec la même
                    rigueur ; mais le scélérat s'arrête néanmoins, il sent l'impossibilité de passer
                    outre sans risquer de perdre des forces qui lui sont utiles pour de nouvelles
                    opérations. </p>
                <p> -- Rhabillez-vous, dit-il à Julie, en la détachant et se rajustant lui-même, et
                    si pareille chose vous arrive encore, songez que vous n'en serez pas quitte pour
                    si peu. </p>
                <p> Julie rentrée dans sa classe, Rodin va dans celle des garçons ; il en ramène
                    aussitôt un jeune écolier de quinze ans, beau comme le jour ; Rodin le gronde ;
                    plus à l'aise avec lui sans doute, il le cajole, il le baise en le sermonnant : </p>
                <p> -- Vous avez mérité d'être puni, lui dit-il, et vous allez l'être... </p>
                <p> A ces mots, il franchit avec cet enfant toutes les bornes de la pudeur ; mais
                    tout l'intéresse ici, rien n'est exclu, les voiles se relèvent, tout se palpe
                    indistinctement ; Rodin menace, il caresse, il baise, il invective ; ses doigts
                    impies cherchent à faire naître, dans ce jeune garçon, des sentiments de volupté
                    qu'il en exige également. </p>
                <p> -- Eh bien, lui dit le satyre, en voyant ses succès, vous voilà pourtant dans
                    l'état que je vous ai défendu... Je gage qu'avec deux mouvements de plus tout
                    partirait sur moi... </p>
                <p> Trop sûr des titillations qu'il produit, le libertin s'avance pour en recueillir
                    l'hommage, et sa bouche est le temple offert à ce doux encens ; ses mains en
                    excitent les jets, il les attire, il les dévore, lui-même est tout prêt
                    d'éclater, mais il veut en venir au but. </p>
                <p> -- Ah je vais vous punir de cette sottise, dit-il en se relevant. </p>
                <p> Il prend les deux mains du jeune homme, il les captive, s'offre en entier
                    l'autel où veut sacrifier sa fureur. Il l'entrouvre, ses baisers le parcourent,
                    sa langue s'y enfonce, elle s'y perd. Rodin, ivre d'amour et de férocité, mêle
                    les expressions et les sentiments de tous deux... </p>
                <p> -- Ah petit fripon, s'écrie-t-il, il faut que je me venge de l'illusion que tu
                    me fais </p>
                <p> Les verges se prennent ; Rodin fustige ; plus excité sans doute qu'avec la
                    vestale, ses coups deviennent et bien plus forts, et bien plus nombreux ;
                    l'enfant pleure, Rodin s'extasie, mais de nouveaux plaisirs l'appellent, il
                    détache l'enfant et vole à d'autres sacrifices. Une petite fille de treize ans
                    succède au garçon, et à celle-là un autre écolier, suivi d'une jeune fille ;
                    Rodin en fouette neuf, cinq garçons et quatre filles ; le dernier est un jeune
                    garçon de quatorze ans, d'une figure délicieuse : Rodin veut en jouir, l'écolier
                    se défend ; égaré de luxure, il le fouette, et le scélérat, n'étant plus son
                    maître, élance les jets écumeux de sa flamme sur les parties molestées de son
                    jeune élève, il l'en mouille des reins aux talons : notre correcteur, furieux de
                    n'avoir pas eu assez de force pour se contenir au moins jusqu'à la fin, détache
                    l'enfant avec humeur, et le renvoie dans la classe en l'assurant qu'il n'y
                    perdra rien. Voilà les propos que j'entendis, voilà les tableaux qui me
                    frappèrent. </p>
                <p> -- Oh ciel, dis-je à Rosalie quand ces affreuses scènes furent terminées,
                    comment peut-on se livrer à de tels excès ? Comment peut-on trouver des plaisirs
                    dans les tourments que l'on inflige ? </p>
                <p> -- Ah tu ne sais pas tout, me répond Rosalie ; écoute, me dit-elle en repassant
                    dans sa chambre avec moi, ce que tu as vu a pu te faire comprendre que lorsque
                    mon père trouve quelques facilités dans ces jeunes élèves, il porte ses horreurs
                    bien plus loin ; il abuse des jeunes filles de la même manière que des jeunes
                    garçons (de cette criminelle manière, me fit entendre Rosalie, dont j'avais
                    moi-même pensé devenir la victime avec le chef des brigands, entre les mains
                    duquel j'étais tombée après mon évasion de la Conciergerie, et dont j'avais été
                    souillée par le négociant de Lyon) ; par ce moyen, poursuivit cette jeune
                    personne, les jeunes filles ne sont point déshonorées, point de grossesses à
                    craindre, et rien ne les empêche de trouver des époux ; il n'y a pas d'années
                    qu'il ne corrompe ainsi presque tous les garçons, et au moins la moitié des
                    autres enfants. Sur les quatorze filles que tu as vues, huit sont déjà flétries
                    de cette manière, et il a joui de neuf garçons ; les deux femmes qui le servent
                    sont soumises aux mêmes horreurs... Ô Thérèse, ajouta Rosalie en se précipitant
                    dans mes bras, ô chère fille, et moi-même aussi, et moi-même il m'a séduite dès
                    ma tendre enfance ; à peine avais-je onze ans que j'étais déjà sa victime... que
                    je l'étais, hélas sans pouvoir m'en défendre... </p>
                <p> -- Mais, mademoiselle, interrompis-je, effrayée... et la religion ? il vous
                    restait au moins cette voie... Ne pouviez-vous pas consulter un directeur et lui
                    tout avouer ? </p>
                <p> -- Ah ne sais-tu donc pas qu'à mesure qu'il nous pervertit, il étouffe dans nous
                    toutes les semences de la religion, et qu'il nous en interdit tous les actes
                    ?... et d'ailleurs le pouvais-je ? A peine m'a-t-il instruite. Le peu qu'il m'a
                    dit sur ces matières n'a été que dans la crainte que mon ignorance ne trahît son
                    impiété. Mais je n'ai jamais été à confesse, je n'ai jamais fait ma première
                    communion ; il sait si bien ridiculiser toutes ces choses, en absorber dans nous
                    jusqu'aux moindres idées, qu'il éloigne à jamais de leurs devoirs celles qu'il a
                    subornées ; ou si elles sont contraintes à les remplir à cause de leur famille,
                    c'est avec une tiédeur, une indifférence si entières, qu'il ne redoute rien de
                    leur indiscrétion. Mais convaincs-toi, Thérèse, convaincs-toi par tes propres
                    yeux, continue-t-elle en me poussant fort vite dans le cabinet d'où nous
                    sortions ; viens, cette chambre où il corrige ses écoliers est la même que celle
                    où il jouit de nous ; voici la classe finie, c'est l'heure où, échauffé des
                    préliminaires, il va venir se dédommager de la contrainte que lui impose
                    quelquefois sa prudence ; remets-toi où tu étais, chère fille, et tes yeux vont
                    tout découvrir. </p>
                <p> Quelque peu curieuse que je fusse de ces nouvelles horreurs, il valait pourtant
                    mieux pour moi me rejeter dans ce cabinet que de me faire surprendre avec
                    Rosalie pendant les classes ; Rodin en eût infailliblement conçu des soupçons.
                    Je me place donc ; à peine y suis-je, que Rodin entre chez sa fille ; il la
                    conduit dans celui dont il vient d'être question, les deux femmes du logis s'y
                    rendent ; et là, l'impudique Rodin, n'ayant plus de mesures à garder, se livre à
                    l'aise et sans aucun voile à toutes les irrégularités de sa débauche. Les deux
                    paysannes, totalement nues, sont fustigées à tour de bras ; pendant qu'il agit
                    sur une, l'autre le lui rend, et dans l'intervalle, il accable des plus sales
                    caresses, des plus effrénées, des plus dégoûtantes, le même autel dans Rosalie,
                    qui, élevée sur un fauteuil, le lui présente un peu penchée. Vient enfin le tour
                    de cette malheureuse : Rodin l'attache au poteau comme ses écolières, et pendant
                    que l'une après l'autre, et quelquefois toutes deux ensemble, ses femmes le
                    déchirent lui-même, il fouette sa fille, il la frappe depuis le milieu des reins
                    jusqu'au bas des cuisses, en s'extasiant de plaisir. Son agitation est extrême,
                    il hurle, il blasphème, il flagelle ; ses verges ne s'impriment nulle part que
                    ses lèvres ne s'y collent aussitôt. Et l'intérieur de l'autel, et la bouche de
                    la victime... tout, excepté le devant, tout est dévoré de suçons ; bientôt, sans
                    varier l'attitude, se contentant de se la rendre plus propice, Rodin pénètre
                    dans l'asile étroit des plaisirs ; le même trône est, pendant ce temps, offert à
                    ses baisers par sa gouvernante, l'autre fille le fouette autant qu'elle a de
                    forces ; Rodin est aux nues, il pourfend, il déchire, mille baisers plus chauds
                    les uns que les autres expriment son ardeur sur ce qu'on présente à sa lavure ;
                    la bombe éclate, et le libertin enivré ose goûter les plus doux plaisirs au sein
                    de l'inceste et de l'infamie. </p>
                <p> Rodin alla se mettre à table : après de tels exploits, il avait besoin de
                    réparer. Le soir il y avait encore et classe et correction ; je pouvais observer
                    de nouvelles scènes si je l'eusse désiré, mais j'en avais assez pour me
                    convaincre et pour déterminer ma réponse aux offres de ce scélérat. L'époque où
                    je devais la rendre approchait. Deux jours après ces événements-ci, lui-même
                    vint me la demander dans ma chambre. Il me surprit au lit. Le prétexte de voir
                    s'il ne restait plus aucune trace de mes blessures lui donna, sans que je pusse
                    m'y opposer, le droit de m'examiner nue, et comme il en faisait autant deux fois
                    le jour depuis un mois, sans que je n'eusse encore aperçu dans lui rien qui pût
                    blesser ma pudeur, je ne crus pas devoir résister. Mais Rodin avait d'autres
                    projets, cette fois-ci : quand il en est à l'objet de son culte, il passe une de
                    ses cuisses autour de mes reins, et l'appuie tellement, que je me trouve, pour
                    ainsi dire, hors de défense. </p>
                <p> -- Thérèse, me dit-il alors en faisant promener ses mains de manière à ne plus
                    me laisser aucun doute, vous voilà rétablie, ma chère, vous pouvez maintenant me
                    témoigner la reconnaissance dont j'ai vu votre cœur rempli ; la manière est
                    aisée, il ne me faut que ceci, continua le traître en fixant ma position de
                    toutes les forces qu'il pouvait employer... Oui, ceci seulement, voilà ma
                    récompense, je n'exige jamais que cela des femmes... Mais, continue-t-il, c'est
                    que c'est un des plus beaux que j'aie vus de ma vie... Que de rondeur ... quelle
                    élasticité ... que de finesse dans la peau ... Oh je veux absolument en jouir... </p>
                <p> En disant cela, Rodin, vraisemblablement déjà prêt à l'exécution de ses projets,
                    pour achever de les accomplir est obligé de me lâcher un moment ; je profite du
                    jour qu'il me donne, et me dégageant de ses bras : </p>
                <p> -- Monsieur, lui dis-je, je vous prie de bien vous convaincre qu'il n'est rien
                    dans le monde entier qui puisse m'engager aux horreurs que vous semblez vouloir.
                    Ma reconnaissance vous est due, j'en conviens, mais je ne l'acquitterai pas au
                    prix d'un crime. Je suis pauvre et très malheureuse, sans doute ; n'importe,
                    voilà le peu d'argent que je possède, continué-je en lui offrant ma chétive
                    bourse, prenez ce que vous jugerez à propos, et laissez-moi quitter cette
                    maison, je vous prie, dès que j'en suis en état. </p>
                <p> Rodin, confondu d'une résistance à laquelle il s'attendait peu avec une fille
                    dénuée de ressources, et que d'après une injustice ordinaire aux hommes, il
                    supposait malhonnête par cela seul qu'elle était dans la misère, Rodin, dis-je,
                    me regarde avec attention : </p>
                <p> -- Thérèse, reprit-il au bout d'un instant, c'est assez mal à propos que tu fais
                    la vestale avec moi ; j'avais, ce me semble, quelque droit à des complaisances
                    de ta part ; n'importe, garde ton argent mais ne me quitte point. Je suis bien
                    aise d'avoir une fille sage dans ma maison, celles qui m'entourent le sont si
                    peu ... Puisque tu te montres si vertueuse dans ce cas-ci, tu le seras,
                    j'espère, également dans tous. Mes intérêts s'y trouveront, ma fille t'aime,
                    elle vient de me supplier, tout à l'heure encore, de t'engager à ne point nous
                    quitter ; reste donc près de nous, je t'y invite. </p>
                <p> -- Monsieur, répondis-je, je n'y serais pas heureuse ; les deux femmes qui vous
                    servent aspirent à tous les sentiments qu'il est en vous de leur accorder ;
                    elles ne me verront pas sans jalousie, et je serai tôt ou tard contrainte à vous
                    quitter. </p>
                <p> -- Ne l'appréhende pas, me répondit Rodin, ne crains aucun des effets de la
                    jalousie de ces femmes ; je saurai les tenir à leur place en maintenant la
                    tienne, et toi seule posséderas ma confiance sans qu'aucun risque en résulte
                    pour toi. Mais pour continuer d'en être digne, il est bon que tu saches que la
                    première qualité que j'exige de toi, Thérèse, est une discrétion à toute
                    épreuve. Il se passe beaucoup de choses ici, beaucoup qui contrarieront tes
                    principes de vertu ; il faut tout voir, mon enfant, tout entendre, et ne jamais
                    rien dire... Ah reste avec moi, Thérèse, restes-y, mon enfant, je t'y garde avec
                    joie ; au milieu de beaucoup de vices où m'emportent un tempérament de feu, un
                    esprit sans frein et un cœur très gâté, j'aurai du moins la consolation d'avoir
                    un être vertueux près de moi, et dans le sein duquel je me rejetterai comme aux
                    pieds d'un dieu, quand je serai rassasié de mes débauches... </p>
                <p> Ô ciel pensai-je en ce moment, la vertu est donc nécessaire, elle est donc
                    indispensable à l'homme, puisque le vicieux lui-même est obligé de se rassurer
                    par elle, et de s'en servir comme d'abri Me rappelant ensuite les instances que
                    Rosalie m'avait faites pour ne la point quitter, et croyant reconnaître dans
                    Rodin quelques bons principes, je m'engageai décidément chez lui. </p>
                <p> -- Thérèse, me dit Rodin au bout de quelques jours, c'est auprès de ma fille que
                    je vais te mettre ; de cette manière, tu n'auras rien à démêler avec mes deux
                    autres femmes, et je te donne trois cents livres de gages. </p>
                <p> Une telle place était une espèce de fortune dans ma position ; enflammée du
                    désir de ramener Rosalie au bien, et peut-être son père même, si je prenais sur
                    lui quelque empire, je ne me repentis point de ce que je venais de faire...
                    Rodin, m'ayant fait habiller, me conduisit dès le même instant à sa fille, en
                    lui annonçant qu'il me donnait à elle ; Rosalie me reçut avec des transports de
                    joie inouïs, et je fus promptement installée. </p>
                <p> Il ne se passa pas huit jours sans que je commençasse à travailler aux
                    conversions que je désirais, mais l'endurcissement de Rodin rompait toutes mes
                    mesures. </p>
                <p> -- Ne crois pas, répondait-il à mes sages conseils, que l'espèce d'hommage que
                    j'ai rendu à la vertu dans toi soit une preuve ni que j'estime la vertu, ni que
                    j'aie envie de la préférer au vice. Ne l'imagine pas, Thérèse, tu t'abuserais ;
                    ceux qui, partant de ce que j'ai fait envers toi, soutiendraient d'après ce
                    procédé l'importance ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande
                    erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser.
                    La masure qui me sert d'abri à la chasse quand les rayons ardents du soleil
                    dardent à plomb sur mon individu, n'est assurément pas un monument utile, sa
                    nécessité n'est que de circonstance ; je m'expose à une sorte de danger, je
                    trouve quelque chose qui me garantit, je m'en sers, mais ce quelque chose en
                    est-il moins inutile ? en peut-il être moins méprisable ? Dans une société
                    totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : les nôtres n'étant pas de ce
                    genre, il faut absolument ou la jouer, ou s'en servir, afin d'avoir moins à
                    redouter de ceux qui la suivent. Que personne ne l'adopte, elle deviendra
                    inutile. Je n'ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n'est que
                    d'opinion ou de circonstances ; la vertu n'est pas un mode d'un prix
                    incontestable, elle n'est qu'une manière de se conduire, qui varie suivant
                    chaque climat et qui, par conséquent, n'a rien de réel : cela seul en fait voir
                    la futilité. Il n'y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui
                    change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère de bonté ; voilà
                    pourquoi l'on a mis l'immutabilité au rang des perfections de l'Éternel. Mais la
                    vertu est absolument privée de ce caractère : il n'est pas deux peuples sur la
                    surface du globe qui soient vertueux de la même manière ; donc la vertu n'a rien
                    de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte ; il faut
                    s'en servir comme d'étai, adopter politiquement celle du pays où l'on vit, afin
                    que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous
                    laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes, vous
                    garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui
                    professent le vice. Mais, encore une fois, tout cela est de circonstances, et
                    rien de tout cela n'assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu,
                    d'ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderez-vous
                    qu'une vertu qui combat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la
                    nature ? Et si elle n'y est pas, comment peut-elle être bonne ? Assurément, ce
                    seront chez les hommes dont il s'agit les vices opposés à ces vertus qui
                    deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes... les seules
                    manières d'être qui s'arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes ;
                    il y aura donc dans cette hypothèse des vices très utiles : or, comment la vertu
                    le sera-t-elle si vous me démontrez que ses contraires puissent l'être ? On vous
                    dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ; car
                    s'il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne
                    recevrai que du bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme ; pour le peu de bien
                    que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par
                    l'obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne
                    me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un
                    mauvais marché, j'éprouve beaucoup plus de mal des privations que j'endure pour
                    être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement
                    n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et sûr, étant vertueux,
                    de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me
                    contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur
                    procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ? Reste maintenant le tort
                    que je peux faire aux autres étant vicieux, et le mal que je recevrai à mon tour
                    si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je
                    risque assurément, j'en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque
                    est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà dès
                    lors l'égalité rétablie, dès lors tout le monde est à peu près également heureux
                    : ce qui n'est pas, et ne saurait être, dans une société où les uns sont bons et
                    les autres méchants, parce qu'il résulte de ce mélange des pièges perpétuels qui
                    n'existent point dans l'autre cas. Dans la société mélangée, tous les intérêts
                    sont divers : voilà la source d'une infinité de malheurs ; dans l'autre
                    association, tous les intérêts sont égaux, chaque individu qui la compose est
                    doué des mêmes goûts, des mêmes penchants, tous marchent au même but, tous sont
                    heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. Non, quand on
                    est convenu d'encenser le bien ; mais déprisez, avilissez ce que vous appelez le
                    bien, vous ne révérez plus que ce que vous aviez la sottise d'appeler le mal ;
                    et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu'il sera
                    permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l'attrait), mais c'est
                    que les lois ne le puniront plus, et qu'elles diminuent, par la crainte qu'elles
                    inspirent, le plaisir qu'a placé la nature au crime. </p>
                <p> Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste (admettons ce délit
                    comme tout autre), que l'inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s'y livreront
                    seront malheureux, parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer
                    leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, et qui ne l'oseront,
                    d'après ces freins, seront également malheureux ; ainsi la loi qui proscrira
                    l'inceste n'aura fait que des infortunés. Que dans la société voisine, l'inceste
                    ne soit point un crime, ceux qui ne le désireront pas ne seront point
                    malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura
                    permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette
                    même action en crime. Il en est de même de toutes les autres actions
                    maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de
                    vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se
                    plaint ; car celui qui aime cette action quelconque s'y livre en paix, et celui
                    qui ne s'en soucie pas ou reste dans une sorte d'indifférence qui n'est
                    nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu'il a pu recevoir par une
                    foule d'autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre.
                    Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou
                    dans un état d'insouciance qui n'a rien de pénible ; par conséquent rien de bon,
                    rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on appelle la
                    vertu. Que ceux qui la suivent ne s'enorgueillissent donc pas de cette sorte
                    d'hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre :
                    c'est une affaire purement de circonstances, de convention ; mais dans le fait,
                    ce culte est chimérique, et la vertu qui l'obtient un instant n'en est pas pour
                    cela plus belle. </p>
                <p> Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin ; mais
                    Rosalie plus douce et bien moins corrompue, Rosalie, détestant les horreurs
                    auxquelles elle était soumise, se livrait plus docilement à mes avis : je
                    désirais avec ardeur lui faire remplir ses premiers devoirs de religion ; il
                    aurait fallu pour cela mettre un prêtre dans la confidence, et Rodin n'en
                    voulait aucun dans sa maison, il les avait en horreur comme le culte qu'ils
                    professaient : pour rien au monde, il n'en eût souffert un près de sa fille ;
                    conduire cette jeune personne à un directeur était également impossible : Rodin
                    ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu'elle fût accompagnée ; il fallut donc
                    attendre que quelque occasion se présentât ; et pendant ces délais,
                    j'instruisais cette jeune personne ; en lui donnant le goût des vertus, je lui
                    inspirais celui de la religion, je lui en dévoilais les saints dogmes et les
                    sublimes mystères, je liais tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur
                    que je les rendais indispensables au bonheur de sa vie. </p>
                <p> -- Ô mademoiselle, lui disais-je un jour en recueillant les larmes de sa
                    componction, l'homme peut-il s'aveugler au point de croire qu'il ne soit pas
                    destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu'il ait été doué du pouvoir et
                    de la faculté de connaître son Dieu, pour s'assurer que cette faveur ne lui a
                    été accordée que pour remplir les devoirs qu'elle impose ? Or, quelle peut être
                    la base du culte dû à l'éternel, si ce n'est la vertu dont lui-même est
                    l'exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d'autres lois que le
                    bien ? et nos cœurs peuvent-ils lui plaire si le bien n'en est l'élément ? Il me
                    semble qu'avec les âmes sensibles, il ne faudrait employer d'autres motifs
                    d'amour envers cet Être suprême que ceux qu'inspire la reconnaissance. N'est-ce
                    pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers, et ne
                    lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison
                    plus forte encore établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs ;
                    pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu'exige sa loi, puisque ce sont les
                    mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N'est-il pas doux
                    de sentir qu'on se rend digne de l'Être suprême rien qu'en exerçant les vertus
                    qui doivent opérer notre contentement sur la terre, et que les moyens qui nous
                    rendent dignes de vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous
                    donnent après cette vie l'assurance de renaître auprès du trône de Dieu ? Ah
                    Rosalie, comme ils s'aveuglent, ceux qui voudraient nous ravir cet espoir
                    Trompés, séduits par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les
                    vérités éternelles que d'abandonner ce qui peut les en rendre dignes. Ils aiment
                    mieux dire : On nous trompe, que d'avouer qu'ils se trompent eux-mêmes ; l'idée
                    des pertes qu'ils se préparent troublerait leurs indignes voluptés ; il leur
                    paraît moins affreux d'anéantir l'espoir du ciel que de se priver de ce qui doit
                    le leur acquérir ? Mais quand elles s'affaiblissent en eux, ces tyranniques
                    passions, quand le voile est déchiré, quand rien ne balance plus dans leur cœur
                    corrompu cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il
                    doit être, ô Rosalie, ce cruel retour sur eux-mêmes combien le remords qui
                    l'accompagne doit leur faire payer cher l'instant d'erreur qui les aveuglait
                    Voilà l'état où il faut juger l'homme pour régler sa propre conduite : ce n'est
                    ni dans l'ivresse, ni dans le transport d'une fièvre ardente que nous devons
                    croire à ce qu'il dit, c'est lorsque sa raison calmée, jouissant de toute son
                    énergie, cherche la vérité, la devine et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes
                    alors cet Être saint autrefois méconnu ; nous l'implorons, il nous console ;
                    nous le prions, il nous écoute. Eh Pourquoi donc le nierais-je, pourquoi le
                    méconnaîtrais-je, cet objet si nécessaire au bonheur ? Pourquoi préférerais-je
                    de dire avec l'homme égaré : Il n'est point de Dieu, tandis que le cœur de
                    l'homme raisonnable m'offre, à tout instant, des preuves de l'existence de cet
                    Être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec
                    les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu'il existe un
                    Dieu, ce Dieu mérite un culte, et la première base de ce culte est
                    incontestablement la vertu. </p>
                <p> De ces premières vérités, je déduisais facilement les autres, et Rosalie,
                    déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen, je le répète, de joindre un
                    peu de pratique à la morale ? Rosalie, contrainte d'obéir à son père, ne pouvait
                    tout au plus y montrer que du dégoût, et, avec un homme comme Rodin, cela ne
                    pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun de mes systèmes
                    ne tenait contre lui ; mais si je ne réussissais pas à le convaincre, au moins
                    ne m'ébranlait-il pas. </p>
                <p> Cependant, une telle école, des dangers si permanents, si réels, me firent
                    trembler pour Rosalie, au point que je ne me crus nullement coupable en
                    l'engageant à fuir de cette maison perverse. Il me semblait qu'il y avait un
                    moindre mal à l'arracher du sein de son incestueux père que de l'y laisser au
                    hasard de tous les risques qu'elle y pouvait courir. J'avais déjà touché
                    légèrement cette matière et je n'étais peut-être pas très loin d'y réussir,
                    quand tout à coup Rosalie disparut de la maison, sans qu'il me fût possible de
                    savoir où elle était. Interrogeais-je les femmes de chez Rodin, ou Rodin
                    lui-même, on m'assurait qu'elle était allée passer la belle saison chez une
                    parente, à dix lieues de là. M'informais-je dans le voisinage, d'abord on
                    s'étonnait d'une pareille question faite par quelqu'un du logis, puis on me
                    répondait comme Rodin et ses domestiques : on l'avait vue, on l'avait embrassée
                    la veille, le jour même de son départ ; et je recevais les mêmes réponses
                    partout. Quand je demandais à Rodin pourquoi ce départ m'avait été caché,
                    pourquoi je n'avais pas suivi ma maîtresse, il m'assurait que l'unique raison
                    avait été de prévenir une scène douloureuse pour l'une et pour l'autre, et
                    qu'assurément je reverrais bientôt celle que j'aimais. Il fallut se payer de ces
                    réponses, mais s'en convaincre était plus difficile. Était-il présumable que
                    Rosalie, Rosalie qui m'aimait tant eût consenti à me quitter sans me dire un mot
                    ? Et, d'après ce que je connaissais du caractère de Rodin, n'y avait-il pas bien
                    à appréhender pour le sort de cette malheureuse ? Je résolus donc de mettre tout
                    en usage pour savoir ce qu'elle était devenue, et pour y parvenir tous les
                    moyens me parurent bons. </p>
                <p> Dès le lendemain, me trouvant seule au logis, j'en parcours soigneusement tous
                    les coins ; je crois entendre quelques gémissements au fond d'une cave très
                    obscure... Je m'approche, un tas de bois paraissait boucher une porte étroite et
                    reculée ; j'avance en écartant tous les obstacles... de nouveaux sons se font
                    entendre ; je crois en démêler l'organe... Je prête mieux l'oreille... je ne
                    doute plus. </p>
                <p> -- Thérèse entends-je enfin, ô Thérèse, est-ce toi ? </p>
                <p> -- Oui, chère et tendre amie m'écriai-je, en reconnaissant la voix de Rosalie...
                    oui, c'est Thérèse que le ciel envoie te secourir... </p>
                <p> Et mes questions multipliées laissent à peine à cette intéressante fille le
                    temps de me répondre. J'apprends enfin que quelques heures avant sa disparition,
                    Rombeau, l'ami, le confrère de Rodin, l'avait examinée nue, et qu'elle avait
                    reçu de son père l'ordre de se prêter, avec ce Rombeau, aux mêmes horreurs que
                    Rodin exigeait chaque jour d'elle ; qu'elle avait résisté, mais que Rodin,
                    furieux, l'avait saisie et présentée lui-même aux attentats débordés de son
                    confrère ; qu'ensuite, les deux amis s'étaient fort longtemps parlé bas, la
                    laissant toujours nue, et venant par intervalles l'examiner de nouveau, en jouir
                    toujours de cette même manière criminelle, ou la maltraiter en cent façons
                    différentes ; que définitivement, après quatre ou cinq heures de cette séance,
                    Rodin lui avait dit qu'il allait l'envoyer à la campagne chez une de ses
                    parentes ; mais qu'il fallait partir tout de suite et sans parler à Thérèse,
                    pour des raisons qu'il lui expliquerait le lendemain lui-même dans cette
                    campagne, où il irait aussitôt la rejoindre. Il avait fait entendre à Rosalie
                    qu'il s'agissait d'un mariage pour elle, et que c'était en raison de cela que
                    son ami Rombeau l'avait examinée, afin de voir si elle était en état de devenir
                    mère. Rosalie était effectivement partie sous la conduite d'une vieille femme ;
                    elle avait traversé le bourg, dit adieu en passant à plusieurs connaissances ;
                    mais aussitôt que la nuit était venue, sa conductrice l'avait ramenée dans la
                    maison de son père où elle était rentrée à minuit. Rodin, qui l'attendait,
                    l'avait saisie, lui avait intercepté de sa main l'organe de la voix, et l'avait,
                    sans dire un mot, plongée dans cette cave où on l'avait d'ailleurs assez bien
                    nourrie et soignée depuis qu'elle y était. </p>
                <p> -- Je crains tout, ajouta cette pauvre fille ; la conduite de mon père envers
                    moi depuis ce temps, ses discours, ce qui a précédé l'examen de Rombeau, tout,
                    Thérèse, tout prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de
                    leurs expériences, et c'en est fait de ta pauvre Rosalie. </p>
                <p> Après les larmes qui coulèrent abondamment de mes yeux, je demandai à cette
                    pauvre fille si elle savait où l'on mettait la clef de cette cave : elle
                    l'ignorait ; mais elle ne croyait pourtant point que l'on eût l'usage de
                    l'emporter. Je la cherchai de tous côtés ; ce fut en vain ; et l'heure de
                    reparaître arriva sans que je pusse donner à cette chère enfant d'autres secours
                    que des consolations, quelques espérances, et des pleurs. Elle me fit jurer de
                    revenir le lendemain ; je le lui promis, l'assurant même que si, à cette époque,
                    je n'avais rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, je quitterais
                    sur-le-champ la maison, je porterais mes plaintes en justice, et la
                    soustrairais, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait. </p>
                <p> Je remonte ; Rombeau soupait ce soir-là avec Rodin. Déterminée à tout pour
                    éclairer le sort de ma maîtresse, je me cache près de l'appartement où se
                    trouvaient les deux amis, et leur conversation ne me convainc que trop du projet
                    horrible qui les occupait l'un et l'autre. </p>
                <p> -- Jamais, dit Rodin, l'anatomie ne sera à son dernier degré de perfection que
                    l'examen des vaisseaux ne soit fait sur un enfant de quatorze ou quinze ans,
                    expiré d'une mort cruelle ; ce n'est que de cette contraction que nous pouvons
                    obtenir une analyse complète d'une partie aussi intéressante. </p>
                <p> -- Il en est de même, reprit Rombeau, de la membrane qui assure la virginité ;
                    il faut nécessairement une jeune fille pour cet examen. Qu'observe-t-on dans
                    l'âge de puberté ? rien ; les menstrues déchirent l'hymen, et toutes les
                    recherches sont inexactes ; ta fille est précisément ce qu'il nous faut ;
                    quoiqu'elle ait quinze ans, elle n'est pas encore réglée ; la manière dont nous
                    en avons joui ne porte aucun tort à cette membrane, et nous la traiterons tout à
                    l'aise. Je suis ravi que tu te sois enfin déterminé. </p>
                <p> -- Assurément, je le suis, reprit Rodin ; il est odieux que de futiles
                    considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences ; les grands hommes se
                    sont-ils laissé captiver par d'aussi méprisables chaînes ? Et quand Michel-Ange
                    voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier
                    un jeune homme, et de le copier dans les angoisses ? Mais quand il s'agit des
                    progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens
                    Et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre C'est un sujet de sacrifié
                    pour en sauver un million ; doit-on balancer à ce prix ? Le meurtre opéré par
                    les lois est-il d'une autre espèce que celui que nous allons faire, et l'objet
                    de ces lois, qu'on trouve si sages, n'est-il pas le sacrifice d'un pour en
                    sauver mille ? </p>
                <p> -- C'est la seule façon de s'instruire, dit Rombeau, et dans les hôpitaux, où
                    j'ai travaillé toute ma jeunesse, j'ai vu faire mille semblables expériences ; à
                    cause des liens qui t'enchaînent à cette créature, je craignais, je l'avoue, que
                    tu ne balançasses. </p>
                <p> -- Quoi parce qu'elle est ma fille ? Belle raison s'écria Rodin ; et quel rang
                    t'imagines-tu donc que ce titre doive avoir dans mon cœur ? Je regarde un peu de
                    semence éclose du même œil (au poids près) que celle qu'il me plaît de perdre
                    dans mes plaisirs. Je n'ai jamais fait plus de cas de l'un que de l'autre. On
                    est le maître de reprendre ce qu'on a donné ; jamais le droit de disposer de ses
                    enfants ne fut contesté chez aucun peuple de la terre. Les Perses, les Mèdes,
                    les Arméniens, les Grecs en jouissaient dans toute son étendue. Les lois de
                    Lycurgue, le modèle des législateurs, non seulement laissaient aux pères tous
                    droits sur leurs enfants, mais condamnaient même à la mort ceux que les parents
                    ne voulaient pas nourrir, ou ceux qui se trouvaient mal conformés. Une grande
                    partie des sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu'ils naissent. Presque toutes
                    les femmes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique se font avorter sans
                    encourir de blâme ; Cook retrouva cet usage dans toutes les îles de la mer du
                    Sud. Romulus permit l'infanticide ; la loi des Douze Tables le toléra de même,
                    et jusqu'à Constantin, les Romains exposaient ou tuaient impunément leurs
                    enfants. Aristote conseille ce prétendu crime ; la secte des Stoïciens le
                    regardait comme louable ; il est encore très en usage à la Chine. Chaque jour on
                    trouve et dans les rues et sur les canaux de Pékin plus de dix mille individus
                    immolés ou abandonnés par leurs parents, et quel que soit l'âge d'un enfant,
                    dans ce sage empire, un père, pour s'en débarrasser, n'a besoin que de le mettre
                    entre les mains du juge. D'après les lois des Parthes, on tuait son fils, sa
                    fille ou son frère, même dans l'âge nubile ; César trouva cette coutume générale
                    dans les Gaules ; plusieurs passages du Pentateuque prouvent qu'il était permis
                    de tuer ses enfants chez le peuple de Dieu ; et Dieu lui-même, enfin, l'exigea
                    d'Abraham. L'on crut longtemps, dit un célèbre moderne, que la prospérité des
                    empires dépendait de l'esclavage des enfants ; cette opinion avait pour base les
                    principes de la plus saine raison. Eh quoi un monarque se croira autorisé à
                    sacrifier vingt ou trente mille de ses sujets dans un seul jour pour sa propre
                    cause, et un père ne pourra, lorsqu'il le jugera convenable, devenir maître de
                    la vie de ses enfants Quelle absurdité quelle inconséquence et quelle faiblesse
                    dans ceux qui sont contenus par de telles chaînes L'autorité du père sur ses
                    enfants, la seule réelle, la seule qui ait servi de base à toutes les autres,
                    nous est dictée par la voix de la nature même, et l'étude réfléchie de ses
                    opérations nous en offre à tout instant des exemples. Le tzar Pierre ne doutait
                    nullement de ce droit ; il en usa, et adressa une déclaration publique à tous
                    les ordres de son empire, par laquelle il disait que, d'après les lois divines
                    et humaines, un père avait le droit entier et absolu de juger ses enfants à
                    mort, sans appel et sans prendre l'avis de qui que ce fût. Il n'y a que dans
                    notre France barbare où une fausse et ridicule pitié crut devoir enchaîner ce
                    droit. Non, poursuivit Rodin avec chaleur, non, mon ami, je ne comprendrai
                    jamais qu'un père qui voulut bien donner la vie ne soit pas libre de donner la
                    mort. C'est le prix ridicule que nous attachons à cette vie qui nous fait
                    éternellement déraisonner sur le genre d'action qui engage un homme à se
                    délivrer de son semblable. Croyant que l'existence est le plus grand des biens,
                    nous nous imaginons stupidement faire un crime en soustrayant ceux qui en
                    jouissent ; mais la cessation de cette existence, ou du moins ce qui la suit,
                    n'est pas plus un mal que la vie n'est un bien ; ou plutôt si rien ne meurt, si
                    rien ne se détruit, ni rien ne se perd dans la nature, si toutes les parties
                    décomposées d'un corps quelconque n'attendent que la dissolution pour reparaître
                    aussitôt sous des formes nouvelles, quelle indifférence n'y aura-t-il pas dans
                    l'action du meurtre, et comment osera-t-on y trouver du mal ? Ne dût-il donc
                    s'agir ici que de ma seule fantaisie, je regarderais la chose comme toute simple
                    : à plus forte raison quand elle devient nécessaire à un art aussi utile aux
                    hommes... Quand elle peut fournir d'aussi grandes lumières, dès lors ce n'est
                    plus un mal, mon ami, ce n'est plus un forfait, c'est la meilleure, la plus
                    sage, la plus utile de toutes les actions, et ce ne serait qu'à se la refuser
                    qu'il pourrait exister du crime. </p>
                <p> -- Ah dit Rombeau, plein d'enthousiasme pour d'aussi effrayantes maximes, je
                    t'approuve, mon cher ; ta sagesse m'enchante, mais ton indifférence m'étonne, je
                    te croyais amoureux. </p>
                <p> -- Moi épris d'une fille ?... Ah Rombeau, je me supposais mieux connu de toi ;
                    je me sers de ces créatures-là quand je n'ai rien de mieux : l'extrême penchant
                    que j'ai pour les plaisirs du genre dont tu me les vois goûter me rend précieux
                    tous les temples où cette espèce d'encens peut s'offrir, et pour les multiplier,
                    j'assimile quelquefois une jeune fille à un beau garçon ; mais pour peu qu'un de
                    ces individus femelles ait malheureusement nourri trop longtemps mon illusion,
                    le dégoût s'annonce avec énergie ; et je n'ai jamais connu qu'un moyen d'y
                    satisfaire délicieusement... Tu m'entends, Rombeau ; Chilpéric, le plus
                    voluptueux des rois de France, pensait de même. Il disait hautement qu'on
                    pouvait à la rigueur se servir d'une femme, mais à la clause expresse de
                    l'exterminer aussitôt qu'on en avait joui <ref target="#N03"/> . Il y a cinq ans
                    que cette petite catin sert à mes plaisirs : il est temps qu'elle paye la
                    cessation de mon ivresse par celle de son existence. </p>
                <p> Le repas finissait ; aux démarches de ces deux furieux, à leurs propos, à leurs
                    actions, à leurs préparatifs, à leur état enfin qui tenait du délire, je vis
                    bien qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et que l'époque de la destruction
                    de cette malheureuse Rosalie était fixée à ce même soir. Je vole à la cave,
                    résolue de mourir ou de la délivrer. </p>
                <p> -- Ô chère amie, lui criai-je, pas un moment à perdre... les monstres ... c'est
                    pour ce soir... ils vont arriver... </p>
                <p> Et en disant cela, je fais les plus violents efforts pour enfoncer la porte. Une
                    de mes secousses fait tomber quelque chose, j'y porte la main, c'est la clef ;
                    je la ramasse, je me hâte d'ouvrir... j'embrasse Rosalie, je la presse de fuir,
                    je lui réponds de suivre mes pas, elle s'élance... Juste ciel il était encore
                    dit que la vertu devait succomber, et que les sentiments de la plus tendre
                    commisération allaient être durement punis... Rodin et Rombeau, éclairés par la
                    gouvernante, paraissent tout à coup ; le premier saisit sa fille au moment où
                    elle franchit le seuil de la porte, au-delà de laquelle elle n'avait plus que
                    quelque pas à faire pour se trouver libre. </p>
                <p> -- Où vas-tu, malheureuse ? s'écrie Rodin en l'arrêtant, pendant que Rombeau
                    s'empare de moi... Ah continue-t-il en me regardant, c'est cette coquine qui
                    favorisait ta fuite Thérèse, voilà donc l'effet de vos grands principes de
                    vertu... enlever une fille à son père </p>
                <p> -- Assurément, répondis-je avec fermeté, et je le dois quand ce père est assez
                    barbare pour comploter contre les jours de sa fille. </p>
                <p> -- Ah ah de l'espionnage et de la séduction, poursuivit Rodin ; tous les vices
                    les plus dangereux dans une domestique montons, montons, il faut juger cette
                    affaire-là. </p>
                <p> Rosalie et moi, traînées par ces deux scélérats, nous regagnons les appartements
                    ; les portes se ferment. La malheureuse fille de Rodin est attachée aux colonnes
                    d'un lit, et toute la rage de ces furieux se tourne contre moi ; je suis
                    accablée des plus dures invectives, et les plus effrayants arrêts se prononcent
                    ; il ne s'agit de rien moins que de me disséquer toute vive, pour examiner les
                    battements de mon cœur, et faire sur cette partie des observations impraticables
                    sur un cadavre. Pendant ce temps on me déshabille, et je deviens la proie des
                    attouchements les plus impudiques. </p>
                <p> -- Avant tout, dit Rombeau, je suis d'avis d'attaquer fortement la forteresse
                    que tes bons procédés respectèrent... C'est qu'elle est superbe admire donc le
                    velouté, la blancheur de ses deux demi-lunes qui en défendent l'entrée, jamais
                    vierge ne fut plus fraîche. </p>
                <p> -- Vierge mais elle l'est presque, dit Rodin. Une seule fois, malgré elle, on
                    l'a violée, et pas la moindre chose depuis. Cède-moi le poste un instant... </p>
                <p> Et le cruel entremêle l'hommage de ces caresses dures et féroces qui dégradent
                    l'idole au lieu de l'honorer. S'il y avait eu là des verges, j'étais cruellement
                    traitée. On en parla, mais il ne s'en trouva point, on se contenta de ce que la
                    main put faire ; on me mit en feu... plus je me défendais, mieux j'étais
                    contenue ; quand je vis pourtant qu'on allait se décider à des choses plus
                    sérieuses, je me précipitai aux pieds de mes bourreaux, je leur offris ma vie,
                    et leur demandai l'honneur. </p>
                <p> -- Mais dès que tu n'es pas vierge, dit Rombeau, qu'importe ? tu ne seras
                    coupable de rien, nous allons te violer comme tu l'as déjà été, et dès lors pas
                    le plus petit péché sur ta conscience ; ce sera la force qui t'aura tout ravi... </p>
                <p> Et l'infâme, en me consolant de cette cruelle manière, me plaçait déjà sur un
                    canapé. </p>
                <p> -- Non, dit Rodin en arrêtant l'effervescence de son confrère dont j'étais toute
                    prête à devenir victime, non, ne perdons pas nos forces avec cette créature,
                    songe que nous ne pouvons remettre plus loin les opérations projetées sur
                    Rosalie, et notre vigueur nous est nécessaire pour y procéder : punissons
                    autrement cette malheureuse. -- En disant cela, Rodin met un fer au feu. -- Oui,
                    continue-t-il, punissons-la mille fois davantage que si nous prenions sa vie,
                    marquons-la, flétrissons-la : cet avilissement, joint à toutes les mauvaises
                    affaires qu'elle a sur le corps, la fera pendre ou mourir de faim ; elle
                    souffrira du moins jusque-là, et notre vengeance plus prolongée en deviendra
                    plus délicieuse. </p>
                <p> Il dit : Rombeau me saisit, et l'abominable Rodin m'applique derrière l'épaule
                    le fer ardent dont on marque les voleurs. </p>
                <p> -- Qu'elle ose paraître à présent, la catin, continue ce monstre, qu'elle l'ose,
                    et en montrant cette lettre ignominieuse, je légitimerai suffisamment les
                    raisons qui me l'ont fait renvoyer avec tant de secret et de promptitude. </p>
                <p> On me panse, on me rhabille, on me fortifie de quelques gouttes de liqueur, et
                    profitant de l'obscurité de la nuit, les deux amis me conduisent au bord de la
                    forêt et m'y abandonnent cruellement, après m'avoir fait entrevoir encore le
                    danger d'une récrimination, si j'ose l'entreprendre dans l'état d'avilissement
                    où je me trouve. </p>
                <p> Toute autre que moi se fût peu souciée de cette menace ; dès qu'il m'était
                    possible de prouver que le traitement que je venais de souffrir n'était
                    l'ouvrage d'aucun tribunal, qu'avais-je à craindre ? Mais ma faiblesse, ma
                    timidité naturelle, l'effroi de mes malheurs de Paris et de ceux du château de
                    Bressac, tout m'étourdit, tout m'effraya ; je ne pensai qu'à fuir ; bien plus
                    affectée de la douleur d'abandonner une innocente victime aux mains de ces deux
                    scélérats prêts à l'immoler sans doute, que touchée de mes propres maux. Plus
                    irritée, plus affligée que physiquement maltraitée, je me mis en marche dès le
                    même instant ; mais ne m'orientant point, ne demandant rien, je ne fis que
                    tourner autour de Paris, et le quatrième jour de mon voyage, je ne me trouvai
                    qu'à Lieursaint. Sachant que cette route pouvait me conduire vers les provinces
                    méridionales, je résolus alors de la suivre, et de gagner ainsi, comme je le
                    pourrais, ces pays éloignés, m'imaginant que la paix et le repos si cruellement
                    refusés pour moi dans ma patrie m'attendaient peut-être au bout de la France.
                    Fatale erreur que de chagrins il me restait à éprouver encore </p>
                <p> Quelles qu'eussent été mes peines jusques alors, au moins mon innocence me
                    restait. Uniquement victime des attentats de quelques monstres, à peu de chose
                    près néanmoins je pouvais me croire encore dans la classe des filles honnêtes.
                    Au fait, je n'avais été vraiment souillée que par un viol fait depuis cinq ans,
                    dont les traces étaient refermées... un viol consommé dans un instant où mes
                    sens engourdis ne m'avaient pas même laissé la faculté de le sentir. Qu'avais-je
                    d'ailleurs à me reprocher ? Rien, oh rien sans doute, et mon cœur était pur ;
                    j'en étais trop glorieuse, ma présomption devait être punie, et les outrages qui
                    m'attendaient allaient devenir tels, qu'il ne me serait bientôt plus possible,
                    quelque peu que j'y participasse, de former au fond de mon cœur les mêmes sujets
                    de consolation. </p>
                <p> J'avais toute ma fortune sur moi cette fois-ci : c'est-à-dire environ cent écus,
                    somme résultative de ce que j'avais sauvé de chez Bressac et de ce que j'avais
                    gagné chez Rodin. Dans l'excès de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de
                    ce qu'on ne m'avait point enlevé ces secours ; je me flattais qu'avec la
                    frugalité, la tempérance, l'économie auxquelles j'étais accoutumée, cet argent
                    me suffirait au moins jusqu'à ce que je fusse en situation de pouvoir trouver
                    quelque place. L'exécration qu'on venait de me faire ne paraissait point,
                    j'imaginais pouvoir la déguiser toujours et cette flétrissure ne m'empêcherait
                    pas de gagner ma vie. J'avais vingt-deux ans, une bonne santé, une figure dont,
                    pour mon malheur, on ne faisait que trop d'éloges ; quelques vertus qui,
                    quoiqu'elles m'eussent toujours nui, me consolaient pourtant, comme je viens de
                    vous le dire, et me faisaient espérer qu'enfin le ciel leur accorderait sinon
                    des récompenses, au moins quelque cessation aux maux qu'elles m'avaient attirés.
                    Pleine d'espoir et de courage, je poursuivis ma route jusqu'à Sens, où je me
                    reposai quelques jours. Une semaine me remit entièrement ; peut-être eussé-je
                    trouvé quelque place dans cette ville, mais pénétrée de la nécessité de
                    m'éloigner, je me remis en marche avec le dessein de chercher fortune en
                    Dauphiné ; j'avais beaucoup entendu parler de ce pays, je m'y figurais trouver
                    le bonheur. Nous allons voir comme j'y réussis. </p>
                <p> Dans aucune circonstance de ma vie, les sentiments de religion ne m'avaient
                    abandonnée. Méprisant les vains sophismes des esprits forts, les croyant tous
                    émanés du libertinage bien plus que d'une ferme persuasion, je leur opposais ma
                    conscience et mon cœur, et trouvais au moyen de l'un et de l'autre tout ce qu'il
                    fallait pour y répondre. Souvent forcée par mes malheurs de négliger mes devoirs
                    de piété, je réparais ces torts aussitôt que j'en trouvais l'occasion. </p>
                <p> Je venais de partir d'Auxerre le 7 d'août, je n'en oublierai jamais l'époque ;
                    j'avais fait environ deux lieues, et la chaleur commençant à m'incommoder, je
                    montai sur une petite éminence couverte d'un bouquet de bois, peu éloignée de la
                    route, avec le dessein de m'y rafraîchir et d'y sommeiller une couple d'heures,
                    à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté que sur le grand chemin
                    ; je m'établis au pied d'un chêne, et après un déjeuner frugal, je me livre aux
                    douceurs du sommeil. J'en avais joui longtemps avec tranquillité, lorsque mes
                    yeux se rouvrant je me plais à contempler le paysage qui se présente à moi dans
                    le lointain. Du milieu d'une forêt, qui s'étendait à droite, je crus voir à près
                    de trois ou quatre lieues de moi un petit clocher s'élever modestement dans
                    l'air... Aimable solitude, me dis-je, que ton séjour me fait envie tu dois être
                    l'asile de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s'occupent que de
                    Dieu... que de leurs devoirs ; ou de quelques saints ermites uniquement
                    consacrés à la religion... Éloignées de cette société pernicieuse où le crime
                    veillant sans cesse autour de l'innocence la dégrade et l'anéantit... ah toutes
                    les vertus doivent habiter là, j'en suis sûre, et quand les crimes de l'homme
                    les exilent de dessus la terre, c'est là, c'est dans cette retraite solitaire
                    qu'elles vont s'ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et les
                    cultivent chaque jour. </p>
                <p> J'étais anéantie dans ces pensées, lorsqu'une fille de mon âge, gardant des
                    moutons sur ce plateau, s'offrit tout à coup à ma vue ; je l'interroge sur cette
                    habitation, elle me dit que ce que je vois est un couvent de Bénédictins, occupé
                    par quatre solitaires dont rien n'égale la religion, la continence et la
                    sobriété. « On y va, me dit cette jeune fille, une fois par an en pèlerinage
                    près d'une Vierge miraculeuse, dont les gens pieux obtiennent tout ce qu'ils
                    veulent. » Singulièrement émue du désir d'aller aussitôt implorer quelques
                    secours aux pieds de cette sainte Mère de Dieu, je demande à cette fille si elle
                    veut y venir prier avec moi ; elle me répond que cela est impossible, que sa
                    mère l'attend ; mais que la route est aisée. Elle me l'indique, elle m'assure
                    que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des
                    hommes, me recevra parfaitement bien, et m'offrira tous les secours qui pourront
                    m'être nécessaires. </p>
                <p> -- On le nomme dom Sévérino, continua cette fille ; il est Italien, proche
                    parent du Pape qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé
                    de cinquante-cinq ans, dont il a passé plus des deux tiers en France... Vous en
                    serez contente, mademoiselle, continua la bergère ; allez vous édifier dans
                    cette sainte solitude, et vous n'en reviendrez que meilleure. </p>
                <p> Ce récit enflammant encore davantage mon zèle, il me devint impossible de
                    résister au désir violent que j'éprouvais d'aller visiter cette sainte église et
                    d'y réparer par quelques actes pieux les négligences dont j'étais coupable.
                    Quelque besoin que j'aie moi-même de charités, je donne un écu à cette fille, et
                    me voilà dans la route de Sainte-Marie-des-Bois : tel était le nom du couvent
                    vers lequel je dirigeai mes pas. </p>
                <p> Dès que je fus descendue dans la plaine, je n'aperçus plus le clocher ; je
                    n'avais pour me guider que la forêt, et je commençai dès lors à croire que
                    l'éloignement dont j'avais oublié de m'informer était bien autre que
                    l'estimation que j'en avais faite ; mais rien ne me décourage, j'arrive au bord
                    de la forêt, et voyant qu'il me reste encore assez de jour, je me détermine à
                    m'y enfoncer, m'imaginant toujours pouvoir arriver au couvent avant la nuit.
                    Cependant nulle trace humaine ne se présente à mes yeux... Pas une maison, et
                    pour tout chemin un sentier peu battu que je suivais à tout hasard. J'avais au
                    moins déjà fait cinq lieues et je ne voyais encore rien s'offrir, lorsque
                    l'astre ayant absolument cessé d'éclairer l'univers, il me sembla ouïr le son
                    d'une cloche... J'écoute, je marche vers le bruit, je me hâte ; le sentier
                    s'élargit un peu, j'aperçois enfin quelques haies, et bientôt après le couvent.
                    Rien de plus agreste que cette solitude, aucune habitation ne l'avoisinait, la
                    plus prochaine était à six lieues, et des bois immenses entouraient la maison de
                    toutes parts ; elle était située dans un fond, il m'avait fallu beaucoup
                    descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m'avait fait perdre le
                    clocher de vue, dès que je m'étais trouvée dans la plaine. La cabane d'un
                    jardinier touchait aux murs du couvent ; c'était là que l'on s'adressait avant
                    que d'entrer. Je demande à cette espèce de portier s'il est permis de parler au
                    supérieur ; il s'informe de ce que je lui veux ; je fais entendre qu'un devoir
                    de religion m'attire dans cette pieuse retraite, et que je serais bien consolée
                    de toutes les peines que j'ai prises pour y parvenir si je pouvais me jeter un
                    instant aux pieds de la miraculeuse Vierge et des saints ecclésiastiques dans la
                    maison desquels cette divine image se conserve. Le jardinier sonne, et pénètre
                    au couvent ; mais comme il est tard et que les Pères soupaient, il est quelque
                    temps à revenir. Il reparaît enfin avec un des religieux : </p>
                <p> -- Mademoiselle, me dit-il, voilà dom Clément, l'économe de la maison ; il vient
                    voir si ce que vous désirez vaut la peine d'interrompre le supérieur. </p>
                <p> Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure, était un homme de
                    quarante-huit ans, d'une grosseur énorme, d'une taille gigantesque, le regard
                    sombre et farouche, ne s'exprimant qu'avec des mots durs et lancés par un organe
                    rauque, une vraie figure de satyre, l'extérieur d'un tyran ; il me fit
                    trembler... Alors, sans qu'il me fût possible de m'en défendre, le souvenir de
                    mes anciens malheurs vint s'offrir en traits de sang à ma mémoire troublée... </p>
                <p> -- Que voulez-vous ? me dit ce moine, avec l'air le plus rébarbatif, est-ce là
                    l'heure de venir dans une église ?... Vous avez bien l'air d'une aventurière. </p>
                <p> -- Saint homme, dis-je en me prosternant, j'ai cru qu'il était toujours temps de
                    se présenter à la maison de Dieu ; j'accours de bien loin pour m'y rendre,
                    pleine de ferveur et de dévotion, je demande à me confesser s'il est possible,
                    et quand l'intérieur de ma conscience vous sera connu, vous verrez si je suis
                    digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte Image. </p>
                <p> -- Mais ce n'est pas l'heure de se confesser, dit le moine en se radoucissant ;
                    où passerez-vous la nuit ? Nous n'avons point d'hospice... il valait mieux venir
                    le matin. </p>
                <p> A cela je lui dis les raisons qui m'en avaient empêchée, et, sans me répondre,
                    Clément alla en rendre compte au supérieur. Quelques minutes après, on ouvre
                    l'église ; dom Sévérino s'avance lui-même à moi, vers la cabane du jardinier, et
                    m'invite à entrer avec lui dans le temple. </p>
                <p> Dom Sévérino, duquel il est bon de vous donner une idée sur-le-champ, était un
                    homme de cinquante-cinq ans, ainsi qu'on me l'avait dit, mais d'une belle
                    physionomie, l'air frais encore, taillé en homme vigoureux, membru comme
                    Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d'élégance et de moelleux régnait
                    dans son ensemble, et faisait voir qu'il avait dû posséder, dans sa jeunesse,
                    tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du
                    monde, de la noblesse dans les traits, et le ton le plus honnête, le plus
                    gracieux, le plus poli. Une sorte d'accent agréable dont pas un de ses mots
                    n'était corrompu faisait pourtant reconnaître sa patrie, et, je l'avoue, toutes
                    les grâces extérieures de ce religieux me remirent un peu de l'effroi que
                    m'avait causé l'autre. </p>
                <p> -- Ma chère fille, me dit-il gracieusement, quoique l'heure soit indue, et que
                    nous ne soyons pas dans l'usage de recevoir si tard, j'entendrai cependant votre
                    confession, et nous aviserons après aux moyens de vous faire décemment passer la
                    nuit, jusqu'au moment où vous pourrez demain saluer la sainte Image qui vous
                    attire ici. </p>
                <p> Nous entrons dans l'église ; les portes se ferment ; on allume une lampe près du
                    confessionnal. Sévérino me dit de me placer ; il s'assied et m'engage à me
                    confier à lui en toute assurance. </p>
                <p> Parfaitement rassurée avec un homme qui me paraissait aussi doux, après m'être
                    humiliée, je ne lui déguise rien. Je lui avoue toutes mes fautes ; je lui fais
                    part de tous mes malheurs ; je lui dévoile jusqu'à la marque honteuse dont m'a
                    flétrie le barbare Rodin. Sévérino écoute tout avec la plus grande attention, il
                    me fait même répéter quelques détails avec l'air de la pitié et de l'intérêt ;
                    mais quelques mouvements, quelques paroles le trahirent pourtant : hélas ce ne
                    fut qu'après que j'y réfléchis mieux ; quand je fus plus calme sur cet
                    événement, il me fut impossible de ne pas me souvenir que le moine s'était
                    plusieurs fois permis sur lui-même plusieurs gestes qui prouvaient que la
                    passion entrait pour beaucoup dans les demandes qu'il me faisait, et que ces
                    demandes non seulement s'arrêtaient avec complaisance sur les détails obscènes,
                    mais s'appesantissaient même avec affectation sur les cinq points suivants : </p>
                <p> 1° S'il était bien vrai que je fusse orpheline et née à Paris. 2° S'il était sûr
                    que je n'eusse plus ni parents, ni amis, ni protection, ni personne enfin à qui
                    je pusse écrire. 3° Si je n'avais confié qu'à la bergère qui m'avait parlé du
                    couvent le dessein que j'avais d'y venir, et si je ne lui avais point donné de
                    rendez-vous au retour. 4° S'il était certain que je n'eusse vu personne depuis
                    mon viol, et si j'étais bien sûre que l'homme qui avait abusé de moi l'eût fait
                    également du côté que la nature condamne, comme de celui qu'elle permet. 5° Si
                    je croyais n'avoir point été suivie, et que personne ne m'eût vue entrer dans le
                    couvent. </p>
                <p> Après avoir satisfait à ces questions, de l'air le plus modeste, le plus sincère
                    et le plus naïf : </p>
                <p> -- Eh bien me dit le moine en se levant, et me prenant par la main, venez, mon
                    enfant, je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds
                    de l'Image que vous venez visiter : commençons par pourvoir à vos premiers
                    besoins. Et il me conduit vers le fond de l'église... </p>
                <p> -- Eh quoi lui dis-je alors avec une sorte d'inquiétude dont je ne me sentais
                    pas maîtresse... eh quoi mon père, dans l'intérieur ? </p>
                <p> -- Et où donc, charmante pèlerine ? me répondit le moine, en m'introduisant dans
                    la sacristie... Quoi vous craignez de passer la nuit avec quatre saints ermites
                    ... Oh vous verrez que nous trouverons les moyens de vous dissiper, cher ange ;
                    et si nous ne vous procurons pas de bien grands plaisirs, au moins servirez-vous
                    les nôtres dans leur plus extrême étendue. </p>
                <p> Ces paroles me font tressaillir ; une sueur froide s'empare de moi, je chancelle
                    ; il faisait nuit, nulle lumière ne guidait nos pas, mon imagination effrayée me
                    fait voir le spectre de la mort balançant sa faux sur ma tête ; mes genoux
                    fléchissent... Ici le langage du moine change tout à coup, il me soutient, en
                    m'invectivant : </p>
                <p> -- Catin, me dit-il, il faut marcher ; n'essaye ici ni plainte, ni résistance,
                    tout serait inutile. </p>
                <p> Ces cruels mots me rendent mes forces, je sens que je suis perdue si je faiblis
                    ; je me relève... </p>
                <p> -- Ô ciel dis-je à ce traître, faudra-t-il donc que je sois encore la victime de
                    mes bons sentiments, et que le désir de m'approcher de ce que la religion a de
                    plus respectable aille être encore puni comme un crime ... </p>
                <p> Nous continuons de marcher, et nous nous engageons dans des détours obscurs dont
                    rien ne peut me faire connaître ni le local, ni les issues. Je précédais dom
                    Sévérino ; sa respiration était pressée, il prononçait des mots sans suite ; on
                    l'eût cru dans l'ivresse ; de temps en temps, il m'arrêtait du bras gauche
                    enlacé autour de mon corps, tandis que sa main droite, se glissant sous mes
                    jupes par-derrière, parcourait avec impudence cette partie malhonnête qui, nous
                    assimilant aux hommes, fait l'unique objet des hommages de ceux qui préfèrent ce
                    sexe en leurs honteux plaisirs. Plusieurs fois même la bouche de ce libertin ose
                    parcourir ces lieux, en leur plus secret réduit ; ensuite nous recommencions à
                    marcher. Un escalier se présente ; au bout de trente ou quarante marches, une
                    porte s'ouvre, des reflets de lumière viennent frapper mes yeux, nous entrons
                    dans une salle charmante et magnifiquement éclairée ; là je vois trois moines et
                    quatre filles autour d'une table servie par quatre autres femmes toutes nues :
                    ce spectacle me fait frémir ; Sévérino me pousse, et me voilà dans la salle avec
                    lui. </p>
                <p> -- Messieurs, dit-il en entrant, permettez que je vous présente un véritable
                    phénomène : voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des
                    filles de mauvaise vie, et dans la conscience toute la candeur, toute la naïveté
                    d'une vierge... Une seule attaque de viol, mes amis, et cela depuis six ans ;
                    c'est donc presque une vestale... en vérité, je vous la donne pour telle...
                    d'ailleurs le plus beau... Oh Clément, comme tu vas t'égayer sur ces belles
                    masses ... quelle élasticité, mon ami quelle carnation </p>
                <p> -- Ah s... dit Clément, à moitié ivre, en se levant et s'avançant vers moi ; la
                    rencontre est plaisante, et je veux vérifier les faits. </p>
                <p> Je vous laisserai le moins longtemps possible en suspens sur ma situation,
                    madame, dit Thérèse, mais la nécessité où je suis de peindre les nouvelles gens
                    avec lesquelles je me trouve m'oblige de couper un instant le fil du récit. Vous
                    connaissez dom Sévérino, vous soupçonnez ses goûts ; hélas sa dépravation en ce
                    genre était telle qu'il n'avait jamais goûté d'autres plaisirs ; et quelle
                    inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisque avec la bizarre
                    fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés
                    tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore
                    paru trop étroites </p>
                <p> Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Joignez, à l'extérieur que j'ai
                    peint, de la férocité ; de la taquinerie, la fourberie la plus dangereuse, de
                    l'intempérance en tous points, l'esprit satirique et mordant, le cœur corrompu,
                    les goûts cruels de Rodin avec ses écoliers, nul sentiment, nulle délicatesse,
                    point de religion, un tempérament si usé qu'il était depuis cinq ans hors d'état
                    de se procurer d'autres jouissances que celles dont la barbarie lui donnait le
                    goût, et vous aurez de ce vilain homme la plus complète image. </p>
                <p> Antonin, le troisième acteur de ces détestables orgies, était âgé de quarante
                    ans ; petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino
                    et presque aussi méchant que Clément ; enthousiaste des plaisirs de ce confrère,
                    mais s'y livrant au moins dans une intention moins féroce ; car si Clément,
                    usant de cette bizarre manie, n'avait pour but que de vexer, que de tyranniser
                    une femme, sans en pouvoir autrement jouir, Antonin, s'en servant avec délice
                    dans toute la pureté de la nature, ne mettait le flagellant épisode en usage que
                    pour donner à celle qu'il honorait de ses faveurs plus de flamme et plus
                    d'énergie. L'un, en un mot, était brutal par goût, et l'autre par raffinement. </p>
                <p> Jérôme, le plus vieux de ces quatre solitaires, en était aussi le plus débauché
                    ; tous les goûts, toutes les passions, toutes les irrégularités les plus
                    monstrueuses, se trouvaient réunis dans l'âme de ce moine ; il joignait aux
                    caprices des autres celui d'aimer à recevoir sur lui ce que ses confrères
                    distribuaient aux filles, et, s'il donnait (ce qui lui arrivait fréquemment),
                    c'était toujours aux conditions d'être traité de même à son tour ; tous les
                    temples de Vénus lui étaient d'ailleurs égaux, mais ses forces commençant à
                    faiblir, il préférait néanmoins, depuis quelques années, celui qui, n'exigeant
                    rien de l'agent, laissait à l'autre le soin d'éveiller les sensations et de
                    produire l'extase. La bouche était son temple favori, et pendant qu'il se
                    livrait à ces plaisirs de choix, il occupait une seconde femme à l'échauffer par
                    le secours des verges. Le caractère de cet homme était d'ailleurs tout aussi
                    sournois, tout aussi méchant que celui des autres, et sous quelque figure que le
                    vice pût se montrer, il était sûr de trouver aussitôt des sectateurs et des
                    temples dans cette infernale maison. Vous le comprendrez plus facilement,
                    madame, en vous expliquant comme elle était formée. Des fonds prodigieux étaient
                    faits pour ménager à l'ordre cette retraite obscène existant depuis plus de cent
                    ans, et toujours remplie par les quatre religieux les plus riches, les plus
                    avancés dans l'ordre, de la meilleure naissance, et d'un libertinage assez
                    important pour exiger d'être ensevelis dans ce repaire obscur, dont le secret ne
                    sortait plus, ainsi que vous le verrez par la suite des explications qui me
                    restent à faire. Revenons aux portraits. </p>
                <p> Les huit filles qui se trouvaient pour lors au souper étaient si distantes par
                    l'âge qu'il me serait impossible de vous les esquisser en masse ; je suis
                    nécessairement contrainte à quelques détails. Cette singularité m'étonna.
                    Commençons par la plus jeune, je peindrai dans cet ordre. </p>
                <p> A peine cette plus jeune des filles avait-elle dix ans : un minois chiffonné, de
                    jolis traits, l'air humiliée de son sort, chagrine et tremblante. </p>
                <p> La seconde avait quinze ans : même embarras dans la contenance, l'air de la
                    pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d'intérêt dans
                    l'ensemble. </p>
                <p> La troisième avait vingt ans : faite à peindre, blonde, les plus beaux cheveux,
                    des traits fins, réguliers et doux ; paraissant plus apprivoisée. </p>
                <p> La quatrième avait trente ans : c'était une des plus belles femmes qu'il fût
                    possible de voir ; de la candeur, de l'honnêteté, de la décence dans le
                    maintien, et toutes les vertus d'une âme douce. </p>
                <p> La cinquième était une fille de trente-six ans, enceinte de trois mois ; brune,
                    fort vive, de beaux yeux, mais ayant, à ce qu'il me sembla, perdu tout remords,
                    toute décence, toute retenue. </p>
                <p> La sixième était du même âge : grosse comme une tour, grande à proportion, de
                    beaux traits, un vrai colosse dont les formes étaient dégradées par l'embonpoint
                    ; elle était nue quand je la vis, et je distinguai facilement qu'il n'y avait
                    pas une partie de son gros corps qui ne portât l'empreinte de la brutalité des
                    scélérats dont sa mauvaise étoile lui faisait servir les plaisirs. </p>
                <p> La septième et la huitième étaient deux très belles femmes d'environ quarante
                    ans. </p>
                <p> Poursuivons maintenant l'histoire de mon arrivée dans ce lieu impur. </p>
                <p> Je vous l'ai dit, à peine fus-je entrée que chacun s'avança vers moi ; Clément
                    fut le plus hardi, sa bouche infecte fut bientôt collée sur la mienne ; je me
                    détourne avec horreur, mais on me fait entendre que toutes ces résistances ne
                    sont que des simagrées qui deviennent inutiles, et que ce qui me reste de mieux
                    à faire est d'imiter mes compagnes. </p>
                <p> -- Vous imaginez aisément, me dit dom Sévérino, qu'il ne servirait à rien
                    d'essayer des résistances dans la retraite inabordable où vous voilà. Vous avez,
                    dites-vous, éprouvé bien des malheurs ; le plus grand de tous pour une fille
                    vertueuse, manquait pourtant encore à la liste de vos infortunes. N'était-il pas
                    temps que cette fière vertu fît naufrage, et peut-on être encore presque vierge
                    à vingt-deux ans ? Vous voyez des compagnes qui, comme vous, en entrant, ont
                    voulu résister et qui, comme vous allez prudemment faire, ont fini par se
                    soumettre, quand elles ont vu que leur défense ne pouvait les conduire qu'à de
                    mauvais traitements. Car il est bon de vous le déclarer, Thérèse, continua le
                    supérieur, en me montrant des disciplines, des verges, des férules, des gaules,
                    des cordes et mille autres sortes d'instruments de supplice... Oui, il est bon
                    que vous le sachiez : voilà ce dont nous nous servons avec les filles rebelles ;
                    voyez si vous avez envie d'en être convaincue. Au reste, que réclameriez-vous
                    ici ? L'équité ? nous ne la connaissons pas ; l'humanité ? notre seul plaisir
                    est d'en violer les lois ; la religion ? elle est nulle pour nous, notre mépris
                    pour elle s'accroît en raison de ce que nous la connaissons davantage ; des
                    parents... des amis... des juges ? Il n'y a rien de tout cela dans ces lieux,
                    chère fille ; vous n'y trouverez que de l'égoïsme, de la cruauté, de la
                    débauche, et l'impiété la mieux soutenue. La soumission la plus entière est donc
                    votre seul lot ; jetez vos regards sur l'asile impénétrable où vous êtes ;
                    jamais aucun mortel ne parut dans ces lieux ; le couvent serait pris, fouillé,
                    brûlé, que cette retraite ne s'en découvrirait pas davantage : c'est un pavillon
                    isolé, enterré, que six murs d'une incroyable épaisseur environnent de toutes
                    parts, et vous y êtes, ma fille, au milieu de quatre libertins, qui n'ont
                    sûrement pas envie de vous épargner et que vos instances, vos larmes, vos
                    propos, vos génuflexions ou vos cris n'enflammeront que davantage. A qui donc
                    aurez-vous recours ? Sera-ce à ce Dieu que vous veniez implorer avec tant de
                    zèle, et qui, pour vous récompenser de cette ferveur, ne vous précipite qu'un
                    peu plus sûrement dans le piège ? à ce Dieu chimérique que nous outrageons
                    nous-mêmes ici chaque jour en insultant à ses vaines lois ?... Vous le concevez
                    donc, Thérèse, il n'est aucun pouvoir, de quelque nature que vous puissiez le
                    supposer, qui puisse parvenir à vous arracher de nos mains, et il n'y a ni dans
                    la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucune sorte de
                    moyen qui puisse réussir à vous faire conserver plus longtemps cette vertu dont
                    vous êtes si fière ; qui puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous les
                    sens, et de toutes les manières, la proie des excès libidineux auxquels nous
                    allons nous abandonner tous les quatre avec vous... Déshabille-toi donc, catin,
                    offre ton corps à nos luxures, qu'il en soit souillé dans l'instant, ou les
                    traitements les plus cruels vont te prouver les risques qu'une misérable comme
                    toi court à nous désobéir. </p>
                <p> Ce discours... cet ordre terrible ne me laissait plus de ressources, je le
                    sentais ; mais n'eussé-je pas été coupable de ne pas employer celle que
                    m'indiquait mon cœur, et que me laissait encore ma situation ? Je me jette donc
                    aux pieds de dom Sévérino, j'emploie toute l'éloquence d'une âme au désespoir,
                    pour le supplier de ne pas abuser de mon état ; les pleurs les plus amers
                    viennent inonder ses genoux, et tout ce que j'imagine de plus fort, tout ce que
                    je crois de plus pathétique, j'ose l'essayer avec cet homme... A quoi tout cela
                    servait-il, grand Dieu devais-je ignorer que les larmes ont un attrait de plus
                    aux yeux du libertin ? devais-je douter que tout ce que j'entreprenais pour
                    fléchir ces barbares ne devait réussir qu'à les enflammer ?... </p>
                <p> -- Prenez cette g..., dit Sévérino en fureur, saisissez-la, Clément, qu'elle
                    soit nue dans une minute, et qu'elle apprenne que ce n'est pas chez des gens
                    comme nous que la compassion étouffe la nature. </p>
                <p> Clément écumait ; mes résistances l'avaient animé ; il me saisit d'un bras sec
                    et nerveux ; entremêlant ses propos et ses actions de blasphèmes effroyables, en
                    une minute il fait sauter mes vêtements. </p>
                <p> -- Voilà une belle créature, dit le supérieur en promenant ses doigts sur mes
                    reins ; que Dieu m'écrase si j'en vis jamais une mieux faite Amis, poursuit ce
                    moine, mettons de l'ordre à nos procédés ; vous connaissez nos formules de
                    réception, qu'elle les subisse toutes, sans en excepter une seule ; que pendant
                    ce temps les huit autres femmes se tiennent autour de nous, pour prévenir les
                    besoins, ou pour les exciter. </p>
                <p> Aussitôt un cercle se forme, on me place au milieu, et là, pendant plus de deux
                    heures, je suis examinée, considérée, touchée par ces quatre moines, éprouvant
                    tour à tour de chacun ou des éloges, ou des critiques. </p>
                <p> Vous me permettrez, madame, dit notre belle prisonnière en rougissant, de vous
                    déguiser une partie des détails obscènes de cette odieuse cérémonie ; que votre
                    imagination se représente tout ce que la débauche peut en tel cas dicter à des
                    scélérats ; qu'elle les voie successivement passer de mes compagnes à moi,
                    comparer, rapprocher, confronter, discourir, et elle n'aura vraisemblablement
                    encore qu'une faible idée de ce qui s'exécuta, dans ces premières orgies, bien
                    légères sans doute, en comparaison de toutes les horreurs que j'allais bientôt
                    éprouver. </p>
                <p> -- Allons, dit Sévérino dont les désirs prodigieusement exaltés ne peuvent plus
                    se contenir, et qui dans cet affreux état donne l'idée d'un tigre prêt à dévorer
                    sa victime, que chacun de nous lui fasse éprouver sa jouissance favorite. </p>
                <p> Et l'infâme, me plaçant sur un canapé dans l'attitude propice à ses exécrables
                    projets, me faisant tenir par deux de ses moines, essaie de se satisfaire avec
                    moi de cette façon criminelle et perverse qui ne nous fait ressembler au sexe
                    que nous ne possédons pas, qu'en dégradant celui que nous avons. Mais, ou cet
                    impudique est trop fortement proportionné, ou la nature se révolte en moi au
                    seul soupçon de ces plaisirs : il ne peut vaincre les obstacles ; à peine se
                    présente-t-il, qu'il est aussitôt repoussé... Il écarte, il presse, il déchire,
                    tous ses efforts sont superflus ; la fureur de ce monstre se porte sur l'autel
                    où ne peuvent atteindre ses vœux ; il le frappe, il le pince, il le mord ; de
                    nouvelles épreuves naissent du sein de ces brutalités ; les chairs ramollies se
                    prêtent, le sentier s'entrouvre, le bélier pénètre ; je pousse des cris
                    épouvantables ; bientôt la masse entière est engloutie, et la couleuvre, lançant
                    aussitôt un venin qui lui ravit ses forces, cède enfin, en pleurant de rage, aux
                    mouvements que je fais pour m'en dégager. Je n'avais de ma vie tant souffert. </p>
                <p> Clément s'avance ; il est armé de verges ; ses perfides desseins éclatent dans
                    ses yeux : </p>
                <p> -- C'est moi, dit-il à Sévérino, c'est moi qui vais vous venger, mon père ;
                    c'est moi qui vais corriger cette pécore de ses résistances à vos plaisirs. </p>
                <p> Il n'a pas besoin que personne me tienne ; un de ses bras m'enlace et me
                    comprime sur un de ses genoux qui, repoussant mon ventre, lui expose plus à
                    découvert ce qui va servir ses caprices. D'abord il essaie ses coups, il semble
                    qu'il n'ait dessein que de préluder ; bientôt, enflammé de luxure, le cruel
                    frappe autant qu'il a de forces : rien n'est exempt de sa férocité ; depuis le
                    milieu des reins jusqu'aux gras des jambes, tout est parcouru par ce traître ;
                    osant mêler l'amour à ces moments cruels, sa bouche se colle sur la mienne et
                    veut respirer les soupirs que les douleurs m'arrachent... Mes larmes coulent, il
                    les dévore, tour à tour il baise, menace, mais il continue de frapper ; pendant
                    qu'il opère, une des femmes l'excite ; à genoux devant lui, de chacune de ses
                    mains elle y travaille diversement ; mieux elle y réussit, plus les coups qui
                    m'atteignent ont de violence ; je suis prête à être déchirée que rien n'annonce
                    encore la fin de mes maux : on a beau s'épuiser de toutes parts, il est nul ;
                    cette fin que j'attends ne sera l'ouvrage que de son délire ; une nouvelle
                    cruauté le décide : ma gorge est à la merci de ce brutal, elle l'irrite, il y
                    porte les dents, l'anthropophage la mord : cet excès détermine la crise,
                    l'encens s'échappe. Des cris affreux, d'effroyables blasphèmes en ont
                    caractérisé les élans, et le moine énervé m'abandonne à Jérôme. </p>
                <p> -- Je ne serai pas pour votre vertu plus dangereux que Clément, me dit ce
                    libertin en caressant l'autel ensanglanté où vient de sacrifier ce moine, mais
                    je veux baiser ces sillons ; je suis si digne de les entrouvrir aussi, que je
                    leur dois un peu d'honneur ; je veux bien plus, continua ce vieux satyre en
                    introduisant un de ses doigts où Sévérino s'est placé, je veux que la poule
                    ponde, et je veux dévorer son œuf... existe-t-il ?... Oui, parbleu ... Oh mon
                    enfant, qu'il est douillet ... </p>
                <p> Sa bouche remplace les doigts... On me dit ce qu'il faut faire, j'exécute avec
                    dégoût. Dans la situation où je suis, hélas m'est-il permis de refuser l'indigne
                    est content... il avale, puis, me faisant mettre à genoux devant lui, il se
                    colle à moi dans cette posture ; son ignominieuse passion s'assouvit dans un
                    lieu qui m'interdit toute plainte. Pendant qu'il agit ainsi, la grosse femme le
                    fouette, une autre, placée à hauteur de sa bouche, y remplit le même devoir
                    auquel je viens d'être soumise. </p>
                <p> -- Ce n'est pas assez, dit l'infâme, il faut que dans chacune de mes mains... On
                    ne saurait trop multiplier ces choses-là... </p>
                <p> Les deux plus jolies filles s'approchent ; elles obéissent voilà les excès où la
                    satiété a conduit Jérôme. Quoi qu'il en soit, à force d'impuretés il est
                    heureux, et ma bouche, au bout d'une demi-heure, reçoit enfin, avec une
                    répugnance qu'il vous est facile de deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain
                    homme. </p>
                <p> Antonin paraît. </p>
                <p> -- Voyons donc, dit-il, cette vertu si pure ; endommagée par un seul assaut, à
                    peine y doit-il paraître. </p>
                <p> Ses armes sont braquées, il se servirait volontiers des épisodes de Clément. Je
                    vous l'ai dit, la fustigation active lui plaît bien autant qu'à ce moine, mais
                    comme il est pressé, l'état où son confrère m'a mise lui devient suffisant ; il
                    examine cet état, il en jouit, et me laissant dans la posture si favorite d'eux
                    tous, il pelote un instant sur les deux demi-lunes qui défendent l'entrée ; il
                    ébranle en fureur les portiques du temple, il est bientôt au sanctuaire,
                    l'assaut, quoique aussi violent que celui de Sévérino, fait dans un sentier
                    moins étroit, n'est pourtant pas si rude à soutenir ; le vigoureux athlète
                    saisit mes deux hanches, et suppléant aux mouvements que je ne puis faire, il me
                    secoue sur lui avec vivacité ; on dirait, aux efforts redoublés de cet Hercule,
                    que non content d'être maître de la place, il veut la réduire en poudre. D'aussi
                    terribles attaques, aussi nouvelles pour moi, me font succomber ; mais, sans
                    inquiétude pour mes peines, le cruel vainqueur ne songe qu'à doubler ses
                    plaisirs ; tout l'environne, tout l'excite, tout concourt à ses voluptés ; en
                    face de lui, exhaussée sur mes reins, la fille de quinze ans, les jambes
                    ouvertes, offre à sa bouche l'autel sur lequel il sacrifie chez moi ; il y pompe
                    à loisir ce suc précieux de la nature dont l'émission est à peine accordée par
                    elle à ce jeune enfant ; une des vieilles, à genoux devant les reins de mon
                    vainqueur, les agite, et de sa langue impure animant ses désirs, elle en
                    détermine l'extase, pendant que pour s'enflammer encore mieux, le débauché
                    excite une femme de chacune de ses mains ; il n'est pas un de ses sens qui ne
                    soit chatouillé, pas un qui ne concoure à la perfection de son délire ; il y
                    touche, mais ma constante horreur pour toutes ces infamies m'empêche de le
                    partager... Il y arrive seul, ses élans, ses cris, tout l'annonce, et je suis
                    inondée, malgré moi, des preuves d'une flamme que je n'allume qu'en sixième ; je
                    retombe enfin sur le trône où je viens d'être immolée, n'éprouvant plus mon
                    existence que par ma douleur et mes larmes... mon désespoir et mes remords. </p>
                <p> Cependant dom Sévérino ordonne aux femmes de me faire manger, mais bien éloignée
                    de me prêter à ces attentions, un accès de chagrin furieux vient assaillir mon
                    âme. Moi qui mettais toute ma gloire, toute ma félicité dans ma vertu, moi qui
                    me consolais de tous les maux de la fortune, pourvu que je fusse toujours sage,
                    je ne puis tenir à l'horrible idée de me voir aussi cruellement flétrie par ceux
                    de qui je devais attendre le plus de secours et de consolation : mes larmes
                    coulent en abondance, mes cris font retentir la voûte ; je me roule à terre, je
                    meurtris mon sein, je m'arrache les cheveux, j'invoque mes bourreaux, et les
                    supplie de me donner la mort... Le croirez-vous, madame, ce spectacle affreux
                    les irrite encore plus. </p>
                <p> -- Ah dit Sévérino, je ne jouis jamais d'une plus belle scène : voyez, mes amis,
                    l'état où elle me met ; il est inouï ce qu'obtiennent de moi les douleurs
                    féminines. </p>
                <p> -- Reprenons-la, dit Clément, et pour lui apprendre à hurler de la sorte, que la
                    coquine dans ce second assaut soit traitée plus cruellement. </p>
                <p> A peine ce projet est-il conçu qu'il s'exécute ; Sévérino s'avance, mais quoi
                    qu'il en eût dit, ses désirs ayant besoin d'un degré d'irritation de plus, ce
                    n'est qu'après avoir mis en usage les cruels moyens de Clément qu'il réussit à
                    trouver les forces nécessaires à l'accomplissement de son nouveau crime. Quel
                    excès de férocité, grand Dieu Se pouvait-il que ces monstres la portassent au
                    point de choisir l'instant d'une crise de douleur morale de la violence de celle
                    que j'éprouvais, pour m'en faire subir une physique aussi barbare </p>
                <p> -- Il serait injuste que je n'employasse pas, au principal, avec cette novice,
                    ce qui nous sert si bien comme épisode, dit Clément en commençant d'agir, et je
                    vous réponds que je ne la traiterai pas mieux que vous. </p>
                <p> -- Un instant, dit Antonin au supérieur qu'il voyait prêt à me ressaisir ;
                    pendant que votre zèle va s'exhaler dans les parties postérieures de cette belle
                    fille, je peux, ce me semble, encenser le dieu contraire ; nous la mettrons
                    entre nous deux. </p>
                <p> La posture s'arrange tellement, que je puis encore offrir ma bouche à Jérôme ;
                    on l'exige ; Clément se place dans mes mains ; je suis contrainte à l'exciter ;
                    toutes les prêtresses entourent ce groupe affreux ; chacune prête aux acteurs ce
                    qu'elle sait devoir l'exciter davantage ; cependant, je supporte tout ; le poids
                    entier est sur moi seule ; Sévérino donne le signal, les trois autres le suivent
                    de près, et me voilà, pour la seconde fois, indignement souillée des preuves de
                    la dégoûtante luxure de ces indignes coquins. </p>
                <p> -- En voilà suffisamment pour un premier jour, dit le supérieur ; il faut
                    maintenant lui faire voir que ses compagnes ne sont pas mieux traitées qu'elle. </p>
                <p> On me place dans un fauteuil élevé, et là, je suis contrainte à considérer les
                    nouvelles horreurs qui vont terminer les orgies. </p>
                <p> Les moines sont en haie ; toutes les sœurs défilent devant eux, et reçoivent le
                    fouet de chacun ; elles sont ensuite obligées d'exciter leurs bourreaux avec la
                    bouche pendant que ceux-ci les tourmentent et les invectivent. </p>
                <p> La plus jeune, celle de dix ans, se place sur le canapé, et chaque religieux
                    vient lui faire subir un supplice de son choix ; près d'elle est la fille de
                    quinze, dont celui qui vient de faire endurer la punition doit jouir aussitôt à
                    sa guise ; c'est le plastron : la plus vieille doit suivre le moine qui agit,
                    afin de le servir, ou dans cette opération, ou dans l'acte qui doit terminer.
                    Sévérino n'emploie que sa main pour molester celle qui s'offre à lui, et vole
                    s'engloutir au sanctuaire qui le délecte et que lui présente celle qu'on a
                    placée près de là ; armée d'une poignée d'orties, la vieille lui rend ce qu'il
                    vient de faire ; c'est du sein de ces douloureuses titillations que naît
                    l'ivresse de ce libertin... Consultez-le, s'avouera-t-il cruel ? Il n'a rien
                    fait qu'il n'endure lui-même. </p>
                <p> Clément pince légèrement les chairs de la petite fille : la jouissance offerte à
                    côté lui devient interdite, mais on le traite comme il a traité, et il laisse
                    aux pieds de l'idole l'encens qu'il n'a plus la force de lancer jusqu'au
                    sanctuaire. </p>
                <p> Antonin s'amuse à pétrir fortement les parties charnues du corps de sa victime ;
                    embrasé des bonds qu'elle fait, il se précipite dans la partie offerte à ses
                    plaisirs de choix. Il est, à son tour, pétri, battu, et son ivresse est le fruit
                    des tourments. </p>
                <p> Le vieux Jérôme ne se sert que de ses dents, mais chaque morsure laisse une
                    trace dont le sang jaillit aussitôt ; après une douzaine, le plastron lui
                    présente la bouche ; il y apaise sa fureur, pendant qu'il est mordu lui-même
                    aussi fortement qu'il l'a fait. </p>
                <p> Les moines boivent et reprennent des forces. </p>
                <p> La femme de trente-six ans, grosse de trois mois, ainsi que je vous l'ai dit,
                    est huchée par eux sur un piédestal de huit pieds de haut ; ne pouvant y poser
                    qu'une jambe, elle est obligée d'avoir l'autre en l'air ; autour d'elle sont des
                    matelas garnis de ronces, de houx, d'épines, à trois pieds d'épaisseur ; une
                    gaule flexible lui est donnée pour la soutenir : il est aisé de voir, d'un côté
                    l'intérêt qu'elle a de ne point choir, de l'autre l'impossibilité de garder
                    l'équilibre ; c'est cette alternative qui divertit les moines. Rangés tous les
                    quatre autour d'elle, ils ont chacun une ou deux femmes qui les excitent
                    diversement pendant ce spectacle ; toute grosse qu'elle est, la malheureuse
                    reste en attitude près d'un quart d'heure ; les forces lui manquent enfin, elle
                    tombe sur les épines, et nos scélérats, enivrés de luxure, vont offrir pour la
                    dernière fois sur son corps l'abominable hommage de leur férocité... On se
                    retire. </p>
                <p> Le supérieur me mit entre les mains de celle de ces filles, âgée de trente ans,
                    dont je vous ai parlé ; on la nommait Omphale ; elle fut chargée de m'instruire,
                    de m'installer dans mon nouveau domicile ; mais je ne vis ni n'entendis rien ce
                    premier soir ; anéantie, désespérée, je ne pensais qu'à prendre un peu de repos
                    ; j'aperçus dans la chambre où l'on me plaçait de nouvelles femmes qui n'étaient
                    point au souper ; je remis au jour d'ensuite l'examen de tous ces nouveaux
                    objets, et ne m'occupai qu'à chercher un peu de repos. Omphale me laissa
                    tranquille ; elle alla se mettre au lit, de son côté ; à peine suis-je dans le
                    mien, que toute l'horreur de mon sort se présente encore plus vivement à moi :
                    je ne pouvais revenir, ni des exécrations que j'avais souffertes, ni de celles
                    dont on m'avait rendue témoin. Hélas si quelquefois mon imagination s'était
                    égarée sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme le Dieu qui les inspirait,
                    données par la nature pour servir de consolation aux humains, je les supposais
                    nés de l'amour et de la délicatesse. J'étais bien loin de croire que l'homme, à
                    l'exemple des bêtes féroces, ne pût jouir qu'en faisant frémir sa compagne...
                    Puis revenant sur la fatalité de mon sort... « Ô juste ciel me disais-je, il est
                    donc bien certain maintenant qu'aucun acte de vertu n'émanera de mon cœur sans
                    qu'il ne soit aussitôt suivi d'une peine Et quel mal faisais-je, grand Dieu en
                    désirant de venir accomplir dans ce couvent quelques devoirs de religion ?
                    Offensé-je le ciel en voulant le prier ? Incompréhensibles décrets de la
                    providence, daignez donc, continuai-je, vous ouvrir à mes yeux, si vous ne
                    voulez pas que je me révolte contre vous » Des larmes amères suivirent ces
                    réflexions, et j'en étais encore inondée, quand le jour parut ; Omphale alors
                    s'approcha de mon lit. </p>
                <p> -- Chère compagne, me dit-elle, je viens t'exhorter à prendre du courage ; j'ai
                    pleuré comme toi dans les premiers jours, et maintenant l'habitude est prise ;
                    tu t'y accoutumeras comme j'ai fait ; les commencements sont terribles ; ce
                    n'est pas seulement la nécessité d'assouvir les passions de ces débauchés qui
                    fait le supplice de notre vie, c'est la perte de notre liberté, c'est la manière
                    cruelle dont on nous conduit dans cette affreuse maison. </p>
                <p> Les malheureux se consolent en en voyant d'autres auprès d'eux. Quelque
                    cuisantes que fussent mes douleurs, je les apaisai un instant, pour prier ma
                    compagne de me mettre au fait des maux auxquels je devais m'attendre. </p>
                <p> -- Un moment, me dit mon institutrice, lève-toi, parcourons d'abord notre
                    retraite, observe les nouvelles compagnes ; nous discourrons ensuite. </p>
                <p> En souscrivant aux conseils d'Omphale, je vis que j'étais dans une fort grande
                    chambre où se trouvaient huit petits lits d'indienne assez propres ; près de
                    chaque lit était un cabinet ; mais toutes les fenêtres qui éclairaient ou ces
                    cabinets ou la chambre étaient élevées à cinq pieds de terre et garnies de
                    barreaux en dedans et en dehors. Dans la principale chambre était, au milieu,
                    une grande table fixée en terre, pour manger ou pour travailler ; trois autres
                    portes revêtues de fer closaient cette chambre ; point de serrures de notre côté
                    : d'énormes verrous de l'autre. </p>
                <p> -- Voilà donc notre prison ? dis-je à Omphale. </p>
                <p> -- Hélas oui, ma chère, me répondit-elle ; telle est notre unique habitation ;
                    les huit autres filles ont près d'ici une semblable chambre, et nous ne nous
                    communiquons jamais que quand il plaît aux moines de nous réunir. </p>
                <p> J'entrai dans le cabinet qui m'était destiné ; il avait environ huit pieds
                    carrés ; le jour y venait, comme dans l'autre pièce, par une fenêtre très haute
                    et toute garnie de fer. Les seuls meubles étaient un bidet, une toilette et une
                    chaise percée. Je revins ; mes compagnes, empressées de me voir, m'entourèrent ;
                    elles étaient sept : je faisait la huitième. Omphale, demeurant dans l'autre
                    chambre, n'était dans celle-ci que pour m'instruire ; elle y resterait si je le
                    voulais, et l'une de celles que je voyais la remplacerait dans sa chambre ;
                    j'exigeai cet arrangement, il eut lieu. Mais avant d'en venir au récit
                    d'Omphale, il me paraît essentiel de vous peindre les sept nouvelles compagnes
                    que me donnait le sort ; j'y procéderai par ordre d'âge, comme je l'ai fait pour
                    les autres. </p>
                <p> La plus jeune avait douze ans, une physionomie très vive et très spirituelle,
                    les plus beaux cheveux et la plus jolie bouche. </p>
                <p> La seconde avait seize ans ; c'était une des plus belles blondes qu'il fût
                    possible de voir, des traits vraiment délicieux, et toutes les grâces, toute la
                    gentillesse de son âge, mêlées à une sorte d'intérêt, fruit de sa tristesse, qui
                    la rendait mille fois plus belle encore. </p>
                <p> La troisième avait vingt-trois ans ; très jolie, mais trop d'effronterie, trop
                    d'impudence dégradait, selon moi, dans elle, les charmes dont l'avait douée la
                    nature. </p>
                <p> La quatrième avait vingt-six ans ; elle était faite comme Vénus ; des formes
                    cependant un peu trop prononcées ; une blancheur éblouissante ; la physionomie
                    douce, ouverte et riante, de beaux yeux, la bouche un peu grande, mais
                    admirablement meublée, et de superbes cheveux blonds. </p>
                <p> La cinquième avait trente-deux ans ; elle était grosse de quatre mois, une
                    figure ovale, un peu triste, de grands yeux remplis d'intérêt, très pâle, une
                    santé délicate, une voix tendre, et peu de fraîcheur ; naturellement libertine :
                    elle s'épuisait, me dit-on, elle-même. </p>
                <p> La sixième avait trente-trois ans ; une femme grande, bien découplée, le plus
                    beau visage du monde, de belles chairs. </p>
                <p> La septième avait trente-huit ans ; un vrai modèle de taille et de beauté ;
                    c'était la doyenne de ma chambre ; Omphale me prévint de sa méchanceté, et
                    principalement du goût qu'elle avait pour les femmes. </p>
                <p> -- Lui céder est la vraie façon de lui plaire, me dit ma compagne ; lui résister
                    est assembler sur sa tête tous les maux qui peuvent nous affliger dans cette
                    maison. Tu y réfléchiras. </p>
                <p> Omphale demanda à Ursule (c'était le nom de la doyenne) la permission de
                    m'instruire ; Ursule y consentit sous condition que j'irais la baiser. Je
                    m'approchai d'elle : sa langue impure voulut se réunir à la mienne, pendant que
                    ses doigts travaillaient à déterminer des sensations qu'elle était bien loin
                    d'obtenir. Il fallut pourtant malgré moi me prêter à tout, et quand elle crut
                    avoir triomphé, elle me renvoya dans mon cabinet, où Omphale me parla de la
                    manière suivante. </p>
                <p> -- Toutes les femmes que tu as vues hier, ma chère Thérèse, et celles que tu
                    viens de voir, se divisent en quatre classes de quatre filles chacune. La
                    première est appelée la classe de l'enfance : elle contient les filles depuis
                    l'âge le plus tendre jusqu'à celui de seize ans ; un habillement blanc les
                    distingue. </p>
                <p> La seconde classe, dont la couleur est le vert, s'appelle la classe de la
                    jeunesse ; elle contient les filles de seize jusqu'à vingt ans. </p>
                <p> La troisième classe est celle de l'âge raisonnable ; elle est vêtue de bleu ; on
                    y est depuis vingt-un jusqu'à trente ; c'est celle où nous sommes l'une et
                    l'autre. </p>
                <p> La quatrième classe, vêtue de mordoré, est destinée pour l'âge mûr ; elle est
                    composée de tout ce qui passe trente ans. </p>
                <p> Ou ces filles se mêlent indifféremment aux soupers des Révérends Pères, ou elles
                    y paraissent par classe : tout dépend du caprice des moines ; mais hors des
                    soupers, elles sont mêlées dans les deux chambres, comme tu peux en juger par
                    celles qui habitent la nôtre. </p>
                <p> L'instruction que j'ai à te donner, me dit Omphale, doit se renfermer sous
                    quatre articles principaux : nous traiterons dans le premier de ce qui concerne
                    la maison ; dans le second, nous placerons ce qui regarde la tenue des filles,
                    leur punition, leur nourriture, etc., etc., etc. ; le troisième article
                    t'instruira de l'arrangement des plaisirs de ces moines, de la manière dont les
                    filles y servent ; le quatrième te développera l'histoire des réformes et des
                    changements. </p>
                <p> Je ne te peindrai point, Thérèse, les abords de cette affreuse maison, tu les
                    connais aussi bien que moi ; je ne te parlerai que de l'intérieur ; on me l'a
                    fait voir afin que je puisse en donner l'image aux nouvelles venues, de
                    l'éducation desquelles on me charge, et leur ôter par ce tableau toute envie de
                    s'évader. Hier, Sévérino t'en expliqua une partie, il ne te trompa point, ma
                    chère. L'église et le pavillon qui y tient forment ce qu'on appelle proprement
                    le couvent ; mais tu ignores comment est situé le corps de logis que nous
                    habitons, comment on y parvient ; le voici. Au fond de la sacristie, derrière
                    l'autel, est une porte masquée dans la boiserie qu'un ressort ouvre ; cette
                    porte est l'entrée d'un boyau, aussi obscur que long, des sinuosités duquel ta
                    frayeur en entrant t'empêcha, sans doute, de t'apercevoir ; d'abord ce boyau
                    descend, parce qu'il faut qu'il passe sous un fossé de trente pieds de
                    profondeur, ensuite il remonte après la largeur de ce fossé, et ne règne plus
                    qu'à six pieds sous le sol ; c'est ainsi qu'il arrive aux souterrains de notre
                    pavillon, éloigné de l'autre d'environ un quart de lieue. Six enceintes épaisses
                    s'opposent à ce qu'il soit possible d'apercevoir ce logement-ci, fût-on même
                    monté sur le clocher de l'église ; la raison de cela est simple : le pavillon
                    est très bas, il n'a pas vingt-cinq pieds, et les enceintes composées, les unes
                    de murailles, les autres de haies vives très serrées les unes sur les autres, en
                    ont chacune plus de cinquante de haut : de quelque part qu'on observe cette
                    partie, elle ne peut donc être prise que pour un taillis de la forêt, mais
                    jamais pour une habitation ; c'est donc, ainsi que je viens de le dire, par une
                    trappe donnant dans les souterrains que se trouve la sortie du corridor obscur
                    dont je t'ai donné l'idée, et duquel il est impossible que tu te souviennes
                    d'après l'état où tu devais être en le traversant. Ce pavillon-ci, ma chère, n'a
                    en tout que des souterrains, un plain-pied, un entresol et un premier étage ; le
                    dessus est une voûte très épaisse, garnie d'une cuvette de plomb pleine de
                    terre, dans laquelle sont plantés des arbustes toujours verts qui, se mariant
                    avec les haies qui nous environnent, donnent au total un air de massif encore
                    plus réel. Les souterrains forment une grande salle au milieu et huit cabinets
                    autour, dont deux servent de cachots aux filles qui ont mérité cette punition,
                    et les six autres de caves ; au-dessus, se trouvent la salle des soupers, les
                    cuisines, les offices, et deux cabinets où les moines passent quand ils veulent
                    isoler leurs plaisirs et les goûter avec nous, hors des yeux de leurs confrères.
                    Les entresols composent huit chambres, dont quatre ont un cabinet ; ce sont les
                    cellules où les moines couchent, et nous introduisent, quand leur lubricité nous
                    destine à partager leurs lits ; les quatre autres chambres sont celles des
                    frères servants, dont l'un est notre geôlier, le second le valet des moines, le
                    troisième le chirurgien, ayant dans sa cellule tout ce qu'il faut pour des
                    besoins pressants, et le quatrième le cuisinier ; ces quatre frères sont sourds
                    et muets ; difficilement on attendrait donc d'eux, comme tu vois, quelques
                    consolations ou quelques secours ; ils ne s'arrêtent jamais d'ailleurs avec
                    nous, et il nous est très défendu de leur parler. Le dessus de ces entresols
                    forme les deux sérails ; ils se ressemblent parfaitement l'un et l'autre ;
                    c'est, comme tu vois, une grande chambre où tiennent huit cabinets. Ainsi, tu
                    conçois, chère fille, qu'à supposer que l'on rompît les barreaux de nos
                    croisées, et que l'on descendît par la fenêtre, on serait encore loin de pouvoir
                    s'évader, puisqu'il resterait à franchir cinq haies vives, une forte muraille et
                    un large fossé : ces obstacles fussent-ils même vaincus, où retomberait-on,
                    d'ailleurs ? Dans la cour du couvent qui, soigneusement fermée elle-même,
                    n'offrirait pas encore dès le premier moment une sortie bien sûre. Un moyen
                    d'évasion, moins périlleux peut-être, serait, je l'avoue, de trouver dans nos
                    souterrains la bouche du boyau qui y rend ; mais comment parvenir dans ces
                    souterrains, perpétuellement enfermées comme nous le sommes ? Y fût-on même,
                    cette ouverture ne se trouverait pas encore, elle rend dans un coin perdu,
                    ignoré de nous et barricadé lui-même de grilles dont eux seuls ont la clef.
                    Cependant, tous ces inconvénients se trouvassent-ils vaincus, fût-on dans le
                    boyau, la route n'en serait pas encore plus sûre pour nous ; elle est garnie de
                    pièges qu'eux seuls connaissent, et où se prendraient inévitablement les
                    personnes qui voudraient la parcourir sans eux. Il faut donc renoncer à
                    l'évasion, elle est impossible, Thérèse ; crois que si elle était praticable, il
                    y a longtemps que j'aurais fui ce détestable séjour, mais cela ne se peut. Ceux
                    qui y sont n'en sortent jamais qu'à la mort ; et de là naît cette impudence,
                    cette cruauté, cette tyrannie dont ces scélérats usent avec nous ; rien ne les
                    embrase, rien ne leur monte l'imagination comme l'impunité que leur promet cette
                    inabordable retraite ; certains de n'avoir jamais pour témoins de leurs excès
                    que les victimes mêmes qui les assouvissent, bien sûrs que jamais leurs écarts
                    ne seront révélés, ils les portent aux plus odieuses extrémités ; délivrés du
                    frein des lois, ayant brisé ceux de la religion, méconnaissant ceux des remords,
                    il n'est aucune atrocité qu'ils ne se permettent, et dans cette apathie
                    criminelle, leurs abominables passions se trouvent d'autant plus voluptueusement
                    chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflamme comme la solitude et le
                    silence, comme la faiblesse d'une part et l'impunité de l'autre. Les moines
                    couchent régulièrement toutes les nuits dans ce pavillon, ils s'y rendent à cinq
                    heures du soir, et retournent au couvent le lendemain matin sur les neuf heures,
                    excepté un qui, tour à tour, passe ici la journée : on l'appelle le régent de
                    garde. Nous verrons bientôt son emploi. Pour les quatre frères, ils ne bougent
                    jamais ; nous avons dans chaque chambre une sonnette qui communique dans la
                    cellule du geôlier ; la doyenne seule a le droit de la sonner, mais lorsqu'elle
                    le fait en raison de ses besoins, ou des nôtres, on accourt à l'instant. Les
                    pères apportent en revenant, chaque jour, eux-mêmes les provisions nécessaires,
                    et les remettent au cuisinier qui les emploie d'après leurs ordres ; il y a une
                    fontaine dans les souterrains, et des vins de toute espèce et en abondance dans
                    les caves. </p>
                <p> Passons au second article, ce qui tient à la tenue des filles, à leur
                    nourriture, à leur punition, etc. </p>
                <p> Notre nombre est toujours égal ; les arrangements sont pris de manière que nous
                    soyons toujours seize : huit dans chaque chambre ; et, comme tu vois, toujours
                    dans l'uniforme de nos classes ; la journée ne se passera pas sans qu'on te
                    donne les habits de celle où tu entres ; nous sommes tous les jours en
                    déshabillé de la couleur qui nous appartient ; le soir, en lévite de cette même
                    couleur, coiffées du mieux que nous pouvons ; la doyenne de la chambre a sur
                    nous tout pouvoir, lui désobéir est un crime ; elle est chargée du soin de nous
                    inspecter avant que nous ne nous rendions aux orgies, et si les choses ne sont
                    pas dans l'état désiré, elle est punie ainsi que nous. Les fautes que nous
                    pouvons commettre sont de plusieurs sortes. Chacune a sa punition particulière
                    dont le tarif est affiché dans les deux chambres ; le régent de jour, celui qui
                    vient, comme je te l'expliquerai tout à l'heure, nous signifier les ordres,
                    nommer les filles du souper, visiter nos habitations, et recevoir les plaintes
                    de la doyenne, ce moine, dis-je, est celui qui distribue le soir la punition que
                    chacune a méritée. Voici l'état de ces punitions à côté des crimes qui nous les
                    calent. </p>
                <p> Ne pas être levée le matin à l'heure prescrite : trente coups de fouet (car
                    c'est presque toujours par ce supplice que nous sommes punies ; il était assez
                    simple qu'un épisode des plaisirs de ces libertins devînt leur correction de
                    choix) ; présenter ou par malentendu, ou par quelque cause que ce puisse être,
                    une partie du corps, dans l'acte des plaisirs, au lieu de celle qui est désirée
                    : cinquante coups ; être mal vêtue, ou mal coiffée : vingt coups ; n'avoir pas
                    averti lorsqu'on a ses règles : soixante coups ; le jour où le chirurgien a
                    constaté votre grossesse : cent coups ; négligence, impossibilité, ou refus dans
                    les propositions luxurieuses : deux cents coups. Et combien de fois leur
                    infernale méchanceté nous prend-elle en défaut sur cela, sans que nous ayons le
                    plus léger tort Combien de fois l'un d'eux demande-t-il subitement ce qu'il sait
                    bien que l'on vient d'accorder à l'autre, et ce qui ne peut se refaire tout de
                    suite Il n'en faut pas moins subir la correction ; jamais nos remontrances,
                    jamais nos plaintes ne sont écoutées ; il faut obéir ou être corrigées. Défauts
                    de conduite dans la chambre ou désobéissance à la doyenne : soixante coups ;
                    l'apparence des pleurs, du chagrin, des remords, l'air même du plus petit retour
                    à la religion : deux cents coups. Si un moine vous choisit pour goûter avec vous
                    la dernière crise du plaisir et qu'il n'y puisse parvenir, soit qu'il y ait de
                    sa faute, ce qui est très commun, soit qu'il y ait de la vôtre : sur-le-champ,
                    trois cents coups. Le plus petit air de répugnance aux propositions des moines,
                    de quelque nature que puissent être ces propositions : deux cents coups ; une
                    entreprise d'évasion, une révolte : neuf jours de cachot, toute nue, et trois
                    cents coups de fouet chaque jour ; cabales, mauvais conseils, mauvais propos
                    entre soi, dès que cela est découvert : trois cents coups ; projets de suicide,
                    refus de se nourrir comme il convient : deux cents coups ; manquer de respect
                    aux moines : cent quatre-vingts coups. Voilà nos seul délits, nous pouvons
                    d'ailleurs faire tout, ce qui nous plaît, coucher ensemble, nous quereller, nous
                    battre, nous porter aux derniers excès de l'ivrognerie et de la gourmandise,
                    jurer, blasphémer : tout cela est égal, on ne nous dit mot pour ces fautes-là ;
                    nous ne sommes tancées que pour celles que je viens de te dire, mais les
                    doyennes peuvent nous épargner beaucoup de ces désagréments, si elles le
                    veulent. Malheureusement, cette protection ne s'achète que par des complaisances
                    souvent plus fâcheuses que les peines garanties par elles ; elles sont du même
                    goût dans l'une et l'autre salle, et ce n'est qu'en leur accordant des faveurs
                    qu'on parvient à les enchaîner. Si on les refuse, elles multiplient sans raison
                    la somme de vos torts, et les moines qu'on sert, en en doublant l'état, bien
                    loin de les gronder de leur injustice, les y encouragent sans cesse ; elles sont
                    elles-mêmes soumises à toutes ces règles, et de plus très sévèrement punies, si
                    on les soupçonne indulgentes. Ce n'est pas que ces libertins aient besoin de
                    tout cela pour sévir contre nous, mais ils sont bien aises d'avoir des prétextes
                    ; cet air de nature prête des charmes à leur volupté, elle s'en accroît. Nous
                    avons chacune une petite provision de linge en entrant ici ; on nous donne tout
                    par demi-douzaine, et l'on renouvelle chaque année, mais il faut rendre ce que
                    nous apportons ; il ne nous est pas permis d'en garder la moindre chose ; les
                    plaintes des quatre frères dont je t'ai parlé sont écoutées comme celles de la
                    doyenne ; nous sommes punies sur leur simple délation ; mais ils ne nous
                    demandent rien au moins, et il n'y a pas tant à craindre qu'avec les doyennes,
                    très exigeantes et très dangereuses quand le caprice ou la vengeance dirige
                    leurs procédés. Notre nourriture est fort bonne et toujours en très grande
                    abondance ; s'ils ne recueillaient de là des branches de volupté, peut-être cet
                    article n'irait-il pas aussi bien, mais comme leurs sales débauches y gagnent,
                    ils ne négligent rien pour nous gorger de nourriture : ceux qui aiment à nous
                    fouetter, nous ont plus dodues, plus grasses, et ceux qui, comme te disait
                    Jérôme hier, aiment à voir pondre la poule, sont sûrs, au moyen d'une abondante
                    nourriture, d'une plus grande quantité d'œufs. En conséquence, nous sommes
                    servies quatre fois le jour ; on nous donne à déjeuner, entre neuf et dix
                    heures, toujours une volaille au riz, des fruits crus ou des compotes, du thé,
                    du café, ou du chocolat ; à une heure on sert le dîner ; chaque table de huit
                    est servie de même : un très bon potage, quatre entrées, un plat de rôti et
                    quatre entremets ; du dessert en toute saison. A cinq heures et demie, on sert
                    le goûter : des pâtisseries ou des fruits ; le souper est excellent sans doute,
                    si c'est celui des moines ; si nous n'y assistons pas, comme nous ne sommes
                    alors que quatre par chambre, on nous sert à la fois trois plats de rôti et
                    quatre entremets ; nous avons chacune par jour une bouteille de vin blanc, une
                    de rouge, et une demi-bouteille de liqueur ; celles qui ne boivent pas autant
                    sont libres de donner aux autres ; il y en a parmi nous de très gourmandes qui
                    boivent étonnamment, qui s'enivrent, et tout cela sans qu'elles en soient
                    réprimandées ; il en est également à qui ces quatre repas ne suffisent pas
                    encore ; elles n'ont qu'à sonner, on leur apporte aussitôt ce qu'elles
                    demandent. </p>
                <p> Les doyennes obligent à manger aux repas, et si l'on persistait à ne le vouloir
                    point faire, par quelque motif que ce pût être, à la troisième fois, on serait
                    sévèrement punie. Le souper des moines est composé de trois plats de rôti, de
                    six entrées relevées par une pièce froide et huit entremets, du fruit, trois
                    sortes de vin, du café et des liqueurs. Quelquefois, nous sommes à table toutes
                    les huit avec eux ; quelquefois ils obligent quatre de nous à les servir, et
                    elles soupent après ; il arrive aussi de temps en temps qu'ils ne prennent que
                    quatre filles à souper ; communément alors, ce sont des classes entières ; quand
                    nous y sommes huit, il y en a toujours deux de chaque classe. Il est inutile de
                    te dire que jamais personne au monde ne nous visite ; aucun étranger, sous
                    quelque prétexte que ce puisse être, n'est introduit dans ce pavillon. Si nous
                    tombons malades, le seul frère chirurgien nous soigne, et si nous mourons, c'est
                    sans aucun secours religieux ; on nous jette dans un des intervalles formés par
                    les haies, et tout est dit ; mais par une insigne cruauté, si la maladie devient
                    trop grave, ou qu'on en craigne la contagion, on n'attend pas que nous soyons
                    mortes pour nous enterrer ; on nous enlève et nous place où je t'ai dit, encore
                    toute vivante ; depuis dix-huit ans que je suis ici, j'ai vu plus de dix
                    exemples de cette insigne férocité ; ils disent à cela qu'il vaut mieux en
                    perdre une que d'en risquer seize ; que c'est d'ailleurs une perte si légère
                    qu'une fille, si aisément réparée, qu'on y doit avoir peu de regrets. </p>
                <p> Passons à l'arrangement des plaisirs des moines et à tout ce qui tient à cette
                    partie. </p>
                <p> Nous nous levons ici à neuf heures précises du matin, en toute saison ; nous
                    nous couchons plus ou moins tard, en raison du souper des moines. Aussitôt que
                    nous sommes levées, le régent de jour vient faire sa visite, il s'assoit dans un
                    grand fauteuil, et là, chacune de nous est obligée d'aller se placer devant lui
                    les jupes relevées du côté qu'il aime ; il touche, il baise, il examine, et
                    quand toutes ont rempli ce devoir, il nomme celles qui doivent être du souper ;
                    il leur prescrit l'état dans lequel il faut qu'elles soient, il prend les
                    plaintes des mains de la doyenne, et les punitions s'imposent. Rarement ils
                    sortent sans une scène de luxure à laquelle nous sommes communément employées
                    toutes les huit. La doyenne dirige ces actes libidineux, et la plus entière
                    soumission de notre part y règne. Avant le déjeuner, il arrive souvent qu'un des
                    Révérends Pères fait demander dans son lit une de nous ; le frère geôlier
                    apporte une carte où est le nom de celle que l'on veut ; le régent du jour
                    l'occupât-il alors, il n'a pas même le droit de la retenir, elle passe, et
                    revient quand on la renvoie. Cette première cérémonie finie, nous déjeunons ; de
                    ce moment jusqu'au soir, nous n'avons plus rien à faire ; mais à sept heures en
                    été, à six en hiver, on vient chercher celles qui ont été nommées ; le frère
                    geôlier les conduit lui-même, et, après le souper, celles qui ne sont pas
                    retenues pour la nuit reviennent au sérail. Souvent aucune ne reste, ce sont de
                    nouvelles que l'on envoie prendre pour la nuit ; et on les prévient également,
                    plusieurs heures à l'avance, du costume où il faut qu'elles se rendent ;
                    quelquefois il n'y a que la fille de garde qui couche. </p>
                <p> -- La fille de garde, interrompis-je, quel est donc ce nouvel emploi ? </p>
                <p> -- Le voici, me répondit mon historienne. Tous les premiers des mois, chaque
                    moine adopte une fille qui doit pendant cet intervalle lui tenir lieu et de
                    servante et de plastron à ses indignes désirs ; les doyennes seules sont
                    exceptées, en raison du devoir de leur chambre. Ils ne peuvent ni les changer
                    dans le cours du mois, ni leur faire faire deux mois de suite ; rien n'est
                    cruel, rien n'est dur comme les corvées de ce service, et je ne sais comment tu
                    t'y feras. Aussitôt que cinq heures du soir sonnent, la fille de garde descend
                    près du moine qu'elle sert, et elle ne le quitte plus jusqu'au lendemain, à
                    l'heure où il repasse au couvent. Elle le reprend dès qu'il revient ; ce peu
                    d'heures s'emploie par elle à manger et à se reposer, car il faut qu'elle veille
                    pendant les nuits qu'elle passe auprès de son maître ; je te le répète, cette
                    malheureuse est là pour servir de plastron à tous les caprices qui peuvent
                    passer par la tête de ce libertin : soufflets, fustigations, mauvais propos,
                    jouissances, il faut qu'elle endure tout ; elle doit être debout toute la nuit
                    dans la chambre de son patron et toujours prête à s'offrir aux passions qui
                    peuvent agiter ce tyran ; mais la plus cruelle, la plus ignominieuse de ces
                    servitudes, est la terrible obligation où elle est de présenter sa bouche ou sa
                    gorge à l'un ou l'autre besoin de ce monstre ; il ne se sert jamais d'aucun
                    autre vase : il faut qu'elle reçoive tout, et la plus légère répugnance est
                    aussitôt punie des tourments les plus barbares. Dans toutes les scènes de
                    luxure, ce sont ces filles qui aident aux plaisirs, qui les soignent, et qui
                    approprient tout ce qui a pu être souillé : un moine l'est-il en venant de jouir
                    d'une femme ? c'est à la bouche de la suivante à réparer ce désordre ; veut-il
                    être excité ? c'est le soin de cette malheureuse ; elle l'accompagne en tout
                    lieu, l'habille, le déshabille, le sert, en un mot, dans tous les instants, a
                    toujours tort, et est toujours battue ; aux soupers, sa place est, ou derrière
                    la chaise de son maître, ou, comme un chien, à ses pieds, sous la table, ou à
                    genoux, entre ses cuisses, l'excitant de sa bouche ; quelquefois elle lui sert
                    de siège ou de flambeau ; d'autres fois elles seront toutes quatre autour de la
                    table, dans les attitudes les plus luxurieuses, mais en même temps les plus
                    gênantes. Si elles perdent l'équilibre, elles risquent ou de tomber sur des
                    épines qui sont placées près de là, ou de se casser un membre, ou même de se
                    tuer, ce qui n'est pas sans exemple ; et pendant ce temps les scélérats se
                    réjouissent, font débauche, s'enivrent à loisir de mets, de vins, de luxure et
                    de cruauté. </p>
                <p> -- Ô ciel dis-je à ma compagne en frémissant d'horreur, peut-on se porter à de
                    tels excès Quel enfer </p>
                <p> -- Écoute, Thérèse, écoute, mon enfant, tu es loin de savoir encore tout, dit
                    Omphale. L'état de grossesse, révéré dans le monde, est une certitude de
                    réprobation parmi ces infâmes, il ne dispense ni des punitions, ni des gardes ;
                    il est au contraire un véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins.
                    Combien de fois est-ce à force de coups qu'ils font avorter celles dont ils se
                    décident à ne pas recueillir le fruit et s'ils le recueillent, c'est pour en
                    jouir : ce que je te dis ici doit te suffire pour t'engager à te préserver de
                    cet état le plus longtemps possible. </p>
                <p> -- Mais le peut-on ? </p>
                <p> -- Sans doute, il est de certaines éponges... Mais si Antonin s'en aperçoit, on
                    n'échappe point à son courroux ; le plus sûr, est d'étouffer l'impression de la
                    nature en démontant l'imagination, et avec de pareils scélérats, cela n'est pas
                    difficile. </p>
                <p> Au reste, poursuivit mon institutrice, il y a ici des attenances et des parentés
                    dont tu ne te doutes pas, et qu'il est bon de t'expliquer, mais ceci rentrant
                    dans le quatrième article, c'est-à-dire dans celui de nos recrues, de nos
                    réformes et de nos changements, je vais l'entamer pour y renfermer ce petit
                    détail. </p>
                <p> Tu n'ignores pas, Thérèse, que les quatre moines qui composent ce couvent sont à
                    la tête de l'ordre, sont tous quatre de familles distinguées, et tous quatre
                    fort riches par eux-mêmes. Indépendamment des fonds considérables faits par
                    l'ordre des Bénédictins pour l'entretien de cette voluptueuse retraite, où tous
                    ont espoir de passer tour à tour, ceux qui y sont ajoutent encore à ces fonds
                    une partie considérable de leurs biens ; ces deux objets réunis montent à plus
                    de cent mille écus par an, qui ne servent qu'aux recrues ou aux dépenses de la
                    maison ; ils ont douze femmes sûres et de confiance, uniquement chargées du soin
                    de leur amener un sujet chaque mois, entre l'âge de douze ans et celui de
                    trente, ni au-dessous, ni au-dessus. Le sujet doit être exempt de tout défaut et
                    doué du plus de qualités possible, mais principalement d'une naissance
                    distinguée. Les enlèvements, bien payés, et toujours faits très loin d'ici,
                    n'entraînent aucun inconvénient ; je n'en ai jamais vu résulter de plaintes.
                    Leurs extrêmes soins les mettent à couvert de tout ; ils ne tiennent pas
                    absolument aux prémices ; une fille déjà séduite, ou une femme mariée, leur
                    plaît également ; mais il faut que le rapt ait lieu, il faut qu'il soit constaté
                    ; cette circonstance les irrite ; ils veulent être certains que leurs crimes
                    coûtent des pleurs ; ils renverraient une fille qui se rendrait à eux
                    volontairement ; si tu ne t'étais prodigieusement défendue, s'ils n'eussent pas
                    reconnu un fond réel de vertu dans toi, et par conséquent la certitude d'un
                    crime, ils ne t'eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce qui est ici,
                    Thérèse, est donc de la meilleure naissance ; telle que tu me vois, chère amie,
                    je suis la fille unique du comte de <hi rend="italic"> , enlevée à Paris à l'âge
                        de douze ans, et destinée à avoir cent mille écus de dot un jour ; je fus
                        ravie dans les bras de ma gouvernante qui me ramenait seule dans une
                        voiture, d'une campagne de mon père à l'abbaye de Panthemont où j'étais
                        élevée ; ma gouvernante disparut ; elle était vraisemblablement gagnée ; je
                        fus amenée ici en poste. Toutes les autres sont dans le même cas. La fille
                        de vingt ans appartient à l'une des familles les plus distinguées du Poitou.
                        Celle de seize est fille du baron de </hi> , l'un des plus grands seigneurs
                    de Lorraine ; des comtes, des ducs et des marquis sont les pères de celle de
                    vingt-trois, de celle de douze, de celle de trente-deux ; pas une enfin qui ne
                    puisse réclamer les plus beaux titres, et pas une qui ne soit traitée avec la
                    dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne se sont pas contentés de ces
                    horreurs ; ils ont voulu déshonorer le sein même de leur propre famille. La
                    jeune personne de vingt-six, l'une de nos plus belles sans doute, est la fille
                    de Clément, celle de trente-six est la nièce de Jérôme. </p>
                <p> Dès qu'une nouvelle fille est arrivée dans ce cloaque impur, dès qu'elle y est à
                    jamais soustraite à l'univers, on en réforme aussitôt une, et voilà, chère
                    fille, voilà le complément de nos douleurs ; le plus cruel de nos maux est
                    d'ignorer ce qui nous arrive, dans ces terribles et inquiétantes réformes. Il
                    est absolument impossible de dire ce qu'on devient en quittant ces lieux. Nous
                    avons autant de preuves que notre solitude nous permet d'en acquérir, que les
                    filles réformées par les moines ne reparaissent jamais ; eux-mêmes nous en
                    préviennent, ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre tombeau ; mais
                    nous assassinent-ils ? Juste ciel le meurtre, le plus exécrable des crimes,
                    serait-il donc pour eux, comme pour ce célèbre maréchal de Retz <ref target="#N04"/> , une sorte de jouissance dont la cruauté, exaltant leur
                    perfide imagination, pût plonger leurs sens dans une ivresse plus vive ?
                    Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments
                    et par des supplices, serait-il possible qu'ils s'égarassent au point de croire
                    qu'en redoublant, qu'en améliorant la première cause du délire, on dût
                    inévitablement le rendre plus parfait, et qu'alors, sans principes, comme sans
                    foi, sans mœurs, comme sans vertus, les coquins, abusant des malheurs où leurs
                    premiers forfaits nous plongèrent, se satisfissent par des seconds qui nous
                    arrachassent la vie ? Je ne sais... Si on les interroge sur cela, ils
                    balbutient, tantôt répondent négativement, et tantôt à l'affirmative ; ce qu'il
                    y a de sûr, c'est qu'aucune de celles qui sont sorties, quelques promesses
                    qu'elles nous aient faites de porter des plaintes contre ces gens-ci et de
                    travailler à notre élargissement, aucune, dis-je, ne nous a jamais tenu
                    parole... Encore une fois, apaisent-ils nos plaintes, ou nous mettent-ils hors
                    d'état d'en faire ? Lorsque nous demandons à celles qui arrivent des nouvelles
                    de celles qui nous ont quittées, elles n'en savent jamais. Que deviennent donc
                    ces malheureuses ? Voilà ce qui nous tourmente, Thérèse, voilà la fatale
                    incertitude qui fait le malheur de nos jours. Il y a dix-huit ans que je suis
                    dans cette maison, voilà plus de deux cents filles que j'en vois sortir... Où
                    sont-elles ? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir, aucune n'a-t-elle tenu
                    parole ? </p>
                <p> Rien au surplus ne légitime notre retraite ; l'âge, le changement des traits,
                    rien n'y fait ; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd'hui
                    celle qu'ils ont le plus caressée hier ; et ils garderont dix ans celles dont
                    ils sont le plus rassasiés ; telle est l'histoire de la doyenne de cette salle ;
                    il y a douze ans qu'elle est dans la maison, on l'y fête encore, et j'ai vu,
                    pour la conserver, réformer des enfants de quinze ans dont la beauté eût rendu
                    les Grâces jalouses. Celle qui partit, il y a huit jours, n'avait pas seize ans
                    : belle comme Vénus même, il n'y avait qu'un an qu'ils en jouissaient, mais elle
                    devint grosse, et je te l'ai dit, Thérèse, c'est un grand tort dans cette
                    maison. Le mois passé, ils en réformèrent une de dix-sept ans. Il y a un an, une
                    de vingt, grosse de huit mois ; et dernièrement une à l'instant où elle sentait
                    les premières douleurs de l'enfantement. Ne t'imagine pas que la conduite y
                    fasse quelque chose : j'en ai vu qui volaient au-devant de leurs désirs, et qui
                    partaient au bout de six mois ; d'autres, maussades et fantasques, qu'ils
                    gardaient un grand nombre d'années. Il est donc inutile de prescrire à nos
                    arrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie de ces monstres brise
                    tous les freins et devient l'unique loi de leurs actions. </p>
                <p> Lorsque l'on doit être réformée, on en est prévenue le matin, jamais plus tôt,
                    le régent de jour paraît à neuf heures comme à l'ordinaire, et il dit, je le
                    suppose : « Omphale, le couvent vous réforme, je viendrai vous prendre ce soir.
                    » Puis il continue sa besogne. Mais à l'examen vous ne vous offrez plus à lui,
                    ensuite il sort ; la réformée embrasse ses compagnes, elle leur promet mille et
                    mille fois de les servir, de porter des plaintes, d'ébruiter ce qui se passe ;
                    l'heure sonne, le moine paraît, la fille part, et l'on n'entend plus parler
                    d'elle. Cependant le souper a lieu comme à l'ordinaire, les seules remarques que
                    nous ayons faites ces jours-là, c'est que les moines arrivent rarement aux
                    derniers épisodes du plaisir, on dirait qu'ils se ménagent, cependant ils
                    boivent beaucoup plus, quelquefois même jusqu'à l'ivresse ; ils nous renvoient
                    de bien meilleure heure, il ne reste aucune femme à coucher, et les filles de
                    garde se retirent au sérail. </p>
                <p> -- Bon, bon, dis-je à ma compagne, si personne ne vous a servies, c'est que vous
                    n'avez eu affaire qu'à des créatures faibles, intimidées, ou à des enfants qui
                    n'ont rien osé pour vous. Je ne crains point qu'on nous tue, au moins je ne le
                    crois pas ; il est impossible que des êtres raisonnables puissent porter le
                    crime à ce point... Je sais bien que... Après ce que j'ai vu, peut-être ne
                    devrais-je pas justifier les hommes comme je le fais, mais il est impossible, ma
                    chère, qu'ils puissent exécuter des horreurs dont l'idée même n'est pas
                    concevable. Oh chère compagne, poursuivis-je avec chaleur, veux-tu la faire avec
                    moi, cette promesse à laquelle je jure de ne pas manquer ? Le veux-tu ? </p>
                <p> -- Oui. </p>
                <p> -- Eh bien je te jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, sur le Dieu qui
                    m'anime et que j'adore uniquement, je te proteste ou de mourir à la peine, ou de
                    détruire ces infamies ; m'en promets-tu autant ? </p>
                <p> -- En doutes-tu ? me répondit Omphale, mais sois certaine de l'inutilité de ces
                    promesses ; de plus irritées que toi, de plus fermes, de mieux étayées, de
                    parfaites amies, en un mot, qui auraient donné leur sang pour nous, ont manqué
                    aux mêmes serments ; permets donc, chère Thérèse, permets à ma cruelle
                    expérience de regarder les nôtres comme vains, et de n'y pas compter davantage. </p>
                <p> -- Et les moines, dis-je à ma compagne, varient-ils aussi, en vient-il souvent
                    de nouveaux ? </p>
                <p> -- Non, me répondit-elle, il y a dix ans qu'Antonin est ici ; dix-huit que
                    Clément y demeure ; Jérôme y est depuis trente ans, et Sévérino depuis
                    vingt-cinq. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel
                    il est fort bien, ce n'est que depuis lui que les prétendus miracles de la
                    Vierge assurent la réputation du couvent et empêchent les médisants d'observer
                    de trop près ce qui se passe ici ; mais la maison était montée comme tu la vois,
                    quand il y arriva ; il y a plus de cent ans qu'elle subsiste sur le même pied et
                    que tous les supérieurs qui y sont venus y ont conservé un ordre si avantageux
                    pour leurs plaisirs. Sévérino, l'homme le plus libertin de son siècle, ne s'y
                    est fait placer que pour mener une vie analogue à ses goûts. Son intention est
                    de maintenir les privilèges secrets de cette abbaye aussi longtemps qu'il le
                    pourra. Nous sommes du diocèse d'Auxerre, mais que l'évêque soit instruit ou
                    non, jamais nous ne le voyons paraître, jamais il ne met les pieds au couvent.
                    En général, il vient très peu de monde ici, excepté vers le temps de la fête,
                    qui est celle de la Notre-Dame d'août ; il ne paraît pas, à ce que nous disent
                    les moines, dix personnes par an dans cette maison ; cependant il est
                    vraisemblable que, lorsque quelques étrangers s'y présentent, le supérieur a
                    soin de les bien recevoir ; il en impose par des apparences de religion et
                    d'austérité, on s'en retourne content, on fait l'éloge du monastère, et
                    l'impunité de ces scélérats s'établit ainsi sur la bonne foi du peuple et sur la
                    crédulité des dévots. </p>
                <p> Omphale finissait à peine son instruction, que neuf heures sonnèrent ; la
                    doyenne nous appela bien vite, le régent de jour parut en effet. C'était
                    Antonin, nous nous rangeâmes en haie suivant l'usage. Il jeta un léger coup
                    d'œil sur l'ensemble, nous compta, puis s'assit ; alors nous allâmes l'une après
                    l'autre relever nos jupes devant lui, d'un côté jusqu'au-dessus du nombril, de
                    l'autre jusqu'au milieu des reins. Antonin reçut cet hommage avec l'indifférence
                    de la satiété, il ne s'en émut pas ; puis, en me regardant, il me demanda
                    comment je me trouvais de l'aventure Ne me voyant répondre que par des larmes : </p>
                <p> -- Elle s'y fera, dit-il en riant il n'y a pas maison en France où l'on forme
                    mieux les filles que dans celle-ci. </p>
                <p> Il prit la liste des coupables des mains de la doyenne, puis s'adressant encore
                    à moi, il me fit frémir ; chaque geste, chaque mouvement qui paraissait devoir
                    me soumettre à ces libertins, était pour moi comme l'arrêt de la mort. Antonin
                    m'ordonne de m'asseoir sur le bord d'un lit, et dans cette attitude, il dit à la
                    doyenne de venir découvrir ma gorge et relever mes jupes jusqu'au bas de mon
                    sein ; lui-même place mes jambes dans le plus grand écartement possible, il
                    s'assoit en face de cette perspective, une de mes compagnes vient se poser sur
                    moi dans la même attitude, en sorte que c'est l'autel de la génération qui
                    s'offre à Antonin au lieu de mon visage, et que s'il jouit, il aura ces attraits
                    à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, à genoux devant lui, vient
                    l'exciter de la main, et une quatrième, entièrement nue, lui montre avec les
                    doigts sur mon corps, où il doit frapper. Insensiblement cette fille-ci m'excite
                    moi-même, et ce qu'elle me fait, Antonin, de chacune de ses mains, le fait
                    également à droite et à gauche à deux autres filles. On n'imagine pas les
                    mauvais propos, les discours obscènes par lesquels ce débauché s'excite ; il est
                    enfin dans l'état qu'il désire, on le conduit à moi. Mais tout le suit, tout
                    cherche à l'enflammer pendant qu'il va jouir, découvrant bien à nu toutes ses
                    parties postérieures. Omphale, qui s'en empare, n'omet rien pour les irriter :
                    frottements, baisers, pollutions, elle emploie tout ; Antonio en feu se
                    précipite sur moi... </p>
                <p> -- Je veux qu'elle soit grosse de cette fois-ci, dit-il en fureur. </p>
                <p> Ces égarements déterminent le physique. Antonin, dont l'usage était de faire des
                    cris terribles dans ce dernier instant de son ivresse, en pousse d'épouvantables
                    ; tout l'entoure, tout le sert, tout travaille à doubler son extase, et le
                    libertin y arrive au milieu des épisodes les plus bizarres de la luxure et de la
                    dépravation. </p>
                <p> Ces sortes de groupes s'exécutaient souvent ; il était de règle que quand un
                    moine jouissait de telle façon que ce pût être, toutes les filles l'entourassent
                    alors, afin d'embraser ses sens de toutes parts, et que la volupté pût, s'il est
                    permis de s'exprimer ainsi, pénétrer plus sûrement en lui par chacun de ses
                    pores. </p>
                <p> Antonin sortit, on apporta le déjeuner ; mes compagnes me forcèrent à manger, je
                    le fis pour leur plaire. A peine avions-nous fini que le supérieur entra : nous
                    voyant encore à table, il nous dispensa des cérémonies qui devaient être pour
                    lui les mêmes que celles que nous venions d'exécuter pour Antonin. </p>
                <p> -- Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en me regardant. </p>
                <p> En même temps, il ouvre une armoire et jette sur mon lit plusieurs vêtements de
                    la couleur annexée à ma classe et quelques paquets de linges. </p>
                <p> -- Essayez tout cela, me dit-il, et rendez-moi ce qui vous appartient. </p>
                <p> J'exécute, mais, me doutant du fait, j'avais prudemment ôté mon argent pendant
                    la nuit et l'avais caché dans mes cheveux. A chaque vêtement que j'enlève, les
                    yeux ardents de Sévérino se portent sur l'attrait découvert, ses mains s'y
                    promènent aussitôt. Enfin, à moitié nue, le moine me saisit, il me met dans
                    l'attitude utile à ses plaisirs, c'est-à-dire dans la position absolument
                    contraire à celle ou vient de me mettre Antonin ; je veux lui demander grâce,
                    mais voyant déjà la fureur dans ses yeux, je crois que le plus sûr est
                    l'obéissance ; je me place, on l'environne, il ne voit plus autour de lui que
                    cet autel obscène qui le délecte ; ses mains le pressent, sa bouche s'y colle,
                    ses regards le dévorent... il est au comble du plaisir. </p>
                <p> Si vous le trouvez bon, madame, dit la belle Thérèse, je vais me borner à vous
                    expliquer ici l'histoire abrégée du premier mois que je passai dans ce couvent,
                    c'est-à-dire les principales anecdotes de cet intervalle ; le reste serait une
                    répétition ; la monotonie de ce séjour en jetterait sur mes récits, et je dois,
                    immédiatement après, passer, ce me semble, à l'événement qui me sortit enfin de
                    ce cloaque impur. </p>
                <p> Je n'étais pas du souper ce premier jour, on m'avait simplement nommée pour
                    aller passer la nuit avec dom Clément ; je me rendis, suivant l'usage, dans sa
                    cellule quelques instants avant qu'il n'y dût rentrer, le frère geôlier m'y
                    conduisit et m'y enferma. </p>
                <p> Il arrive, aussi échauffé de vin que de luxure, suivi de la fille de vingt-six
                    ans qui se trouvait pour lors de garde auprès de lui ; instruite de ce que
                    j'avais à faire, je me mets à genoux dès que je l'entends. Il vient à moi, me
                    considère dans cette humiliation, puis m'ordonne de me relever et de le baiser
                    sur la bouche ; il savoure ce baiser plusieurs minutes et lui donne toute
                    l'expression..., toute l'étendue qu'il est possible d'y concevoir. Pendant ce
                    temps, Armande (c'était le nom de celle qui le servait) me déshabillait en
                    détail ; quand la partie des reins, en bas, par laquelle elle avait commencé,
                    est à découvert, elle se presse de me retourner et d'exposer à son oncle le côté
                    chéri de ses goûts. Clément l'examine, il le touche, puis, s'asseyant dans un
                    fauteuil, il m'ordonne de venir le lui faire baiser ; Armande est à ses genoux,
                    elle l'excite avec sa bouche, Clément place la sienne au sanctuaire du temple
                    que je lui offre, et sa langue s'égare dans le sentier qu'on trouve au centre ;
                    ses mains pressaient les mêmes autels chez Armande, mais comme les vêtements que
                    cette fille avait encore l'embarrassaient, il lui ordonne de les quitter, ce qui
                    fut bientôt fait, et cette docile créature vint reprendre près de son oncle une
                    attitude par laquelle, ne l'excitant plus qu'avec la main, elle se trouvait plus
                    à la portée de celle de Clément. Le moine impur, toujours occupé de même avec
                    moi, m'ordonne alors de donner dans sa bouche le cours le plus libre aux vents
                    dont pouvaient être affectées mes entrailles ; cette fantaisie me parut
                    révoltante, mais j'étais encore loin de connaître toutes les irrégularités de la
                    débauche : j'obéis et me ressens bientôt de l'effet de cette intempérance. Le
                    moine, mieux excité, devient plus ardent, il mord subitement en six endroits les
                    globes de chair que je lui présente ; je fais un cri et saute en avant, il se
                    lève, s'avance à moi, la colère dans les yeux, et me demande si je sais ce que
                    j'ai risqué en le dérangeant : je lui fais mille excuses, il me saisit par mon
                    corset encore sur ma poitrine, et l'arrache ainsi que ma chemise en moins de
                    temps que je n'en mets à vous le dire... Il empoigne ma gorge avec férocité, et
                    l'invective en la comprimant ; Armande le déshabille, et nous voilà tous les
                    trois nus. Un instant, Armande l'occupe ; il lui applique de sa main des claques
                    furieuses ; il la baise à la bouche, il lui mordille la langue et les lèvres,
                    elle crie ; quelquefois la douleur arrache des yeux de cette fille des larmes
                    involontaires ; il la fait monter sur une chaise et exige d'elle ce même épisode
                    qu'il a désiré avec moi. Armande y satisfait, je l'excite d'une main ; pendant
                    cette luxure, je le fouette légèrement de l'autre, il mord également Armande,
                    mais elle se contient et n'ose bouger. Les dents de ce monstre se sont pourtant
                    imprimées dans les chairs de cette belle fille. On les y voit en plusieurs
                    endroits ; se retournant ensuite brusquement : </p>
                <p> -- Thérèse, me dit-il, vous allez cruellement souffrir (il n'avait pas besoin de
                    le dire, ses yeux ne l'annonçaient que trop) ; vous serez fustigée partout, me
                    dit-il, je n'excepte rien. </p>
                <p> Et en disant cela, il avait repris ma gorge qu'il maniait avec brutalité ; il en
                    froissait les extrémités du bout de ses doigts et m'occasionnait des douleurs
                    très vives ; je n'osais rien dire de peur de l'irriter encore plus, mais la
                    sueur couvrait mon front, et mes yeux malgré moi se remplissaient de pleurs. Il
                    me retourne, me fait agenouiller sur le bord d'une chaise, dont mes mains
                    doivent tenir le dossier, sans se déranger une minute, sous les peines les plus
                    graves ; me voyant enfin là, bien à sa portée, il ordonne à Armande de lui
                    apporter des verges, elle lui en présente une poignée mince et longue ; Clément
                    les saisit, et me recommandant de ne pas bouger, il débute par une vingtaine de
                    coups sur mes épaules et sur le haut de mes reins ; il me quitte un instant,
                    revient prendre Armande et la place à six pieds de moi, également à genoux, sur
                    le bord d'une chaise. Il nous déclare qu'il va nous fouetter toutes deux
                    ensemble, et que la première des deux qui lâchera la chaise, poussera un cri, ou
                    versera une larme sera sur-le-champ soumise par lui à tel supplice que bon lui
                    semblera. Il donne à Armande le même nombre de coups qu'il vient de m'appliquer,
                    et positivement sur les mêmes endroits ; il me reprend, il baise tout ce qu'il
                    vient de molester, et levant ses verges : </p>
                <p> -- Tiens-toi bien, coquine, me dit-il, tu vas être traitée comme la dernière des
                    misérables. </p>
                <p> Je reçois à ces mots cinquante coups, mais qui ne prennent que depuis le milieu
                    des épaules jusqu'à la chute des reins exclusivement. Il vole à ma camarade et
                    la traite de même ; nous ne prononcions pas une parole ; on n'entendait que
                    quelques gémissements sourds et contenus, et nous avions assez de force pour
                    retenir nos larmes. A quelque point que fussent enflammées les passions du
                    moine, on n'en apercevait pourtant aucun signe encore ; par intervalles, il
                    s'excitait fortement sans que rien se levât. En se rapprochant de moi, il
                    considère quelques minutes ces deux globes de chair encore intacte et qui
                    allaient à leur tour endurer le supplice ; il les manie, il ne peut s'empêcher
                    de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baiser mille fois encore. </p>
                <p> -- Allons, dit-il, du courage... </p>
                <p> Une grêle de coups tombe à l'instant sur ces masses et les meurtrit jusqu'aux
                    cuisses. Extrêmement animé des bonds, des haut-le-corps, des grincements, des
                    contorsions que la douleur m'arrache, les examinant, les saisissant avec
                    délices, il vient en exprimer, sur ma bouche qu'il baisa avec ardeur, les
                    sensations dont il est agité... </p>
                <p> -- Cette fille me plaît, s'écrie-t-il, je n'en ai jamais fustigée qui m'ait
                    autant donné de plaisir </p>
                <p> Et il retourne à sa nièce, qu'il traite avec la même barbarie. Il restait la
                    partie inférieure, depuis le haut des cuisses jusqu'aux mollets, et sur l'une et
                    l'autre il frappe avec la même ardeur. </p>
                <p> -- Allons dit-il encore, en me retournant, changeons de main et visitons ceci. </p>
                <p> Il me donne une vingtaine de coups, depuis le milieu du ventre jusqu'au bas des
                    cuisses, puis, me les faisant écarter, il frappa rudement dans l'intérieur de
                    l'antre que je lui ouvrais par mon attitude. </p>
                <p> -- Voilà, dit-il, l'oiseau que je veux plumer. </p>
                <p> Quelques cinglons ayant, par les précautions qu'il prenait, pénétré fort avant,
                    je ne pus retenir mes cris. </p>
                <p> -- Ah ah dit le scélérat, j'ai trouvé l'endroit sensible ; bientôt, bientôt,
                    nous le visiterons un peu mieux. </p>
                <p> Cependant sa nièce est mise dans la même posture et traitée de la même manière ;
                    il l'atteint également sur les endroits les plus délicats du corps d'une femme ;
                    mais soit habitude, soit courage, soit la crainte d'encourir de plus rudes
                    traitements, elle a la force de se contenir, et l'on n'aperçoit d'elle que des
                    frémissements et quelques contorsions involontaires. Il y avait pourtant un peu
                    de changement dans l'état physique de ce libertin, et quoique les choses eussent
                    encore bien peu de consistance, à force de secousses elles en annonçaient
                    incessamment. </p>
                <p> -- Mettez-vous à genoux, me dit le moine, je vais vous fouetter sur la gorge. </p>
                <p> -- Sur la gorge, mon père </p>
                <p> -- Oui, sur ces deux masses lubriques qui ne m'excitèrent jamais que pour cet
                    usage. </p>
                <p> Et il les serrait, il les comprimait violemment en disant cela. </p>
                <p> -- Oh mon père cette partie est si délicate, vous me ferez mourir. </p>
                <p> -- Que m'importe, pourvu que je me satisfasse ? </p>
                <p> Et il m'applique cinq ou six coups qu'heureusement je pare de mes mains. Voyant
                    cela, il les lie derrière mon dos ; je n'ai plus que les mouvements de ma
                    physionomie et mes larmes pour implorer ma grâce, car il m'avait durement
                    ordonné de me taire. Je tâche donc de l'attendrir... mais en vain. Il appuie
                    fortement une douzaine de coups sur mes deux seins que rien ne garantit plus ;
                    d'affreux cinglons s'impriment aussitôt en traits de sang ; la douleur
                    m'arrachait des larmes qui retombaient sur les vestiges de la rage de ce
                    monstre, et les rendaient, disait-il, mille fois plus intéressants encore... Il
                    les baisait, il les dévorait, et revenait de temps en temps à ma bouche, à mes
                    yeux inondés de pleurs, qu'il suçait de même avec lubricité. </p>
                <p> Armande se place, ses mains se lient, elle offre un sein d'albâtre et de la plus
                    belle rondeur ; Clément fait semblant de le baiser, mais c'est pour le mordre...
                    Il frappe enfin, et ces belles chairs si blanches, si potelées, ne présentent
                    bientôt plus aux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces de
                    sang. </p>
                <p> -- Un instant, dit le moine avec fureur, je veux fustiger à la fois le plus beau
                    des derrières et le plus doux des seins. </p>
                <p> Il me laisse à genoux, et plaçant Armande sur moi, il lui fait écarter les
                    jambes, en telle sorte que ma bouche se trouve à hauteur de son bas-ventre, et
                    ma gorge entre ses cuisses, au bas de son derrière. Par ce moyen, le moine a ce
                    qu'il veut à sa portée, il a sous le même point de vue les fesses d'Armande et
                    mes tétons ; il frappe l'un et l'autre avec acharnement, mais ma compagne, pour
                    m'épargner des coups qui deviennent bien plus dangereux pour moi que pour elle,
                    a la complaisance de se baisser et de me garantir ainsi, en recevant elle-même
                    des cinglons qui m'eussent inévitablement blessée. Clément s'aperçoit de la
                    ruse, il dérange l'attitude. </p>
                <p> -- Elle n'y gagnera rien, dit-il en colère, et si je veux bien épargner cette
                    partie-là aujourd'hui, ce ne sera que pour en molester une autre pour le moins
                    aussi délicate. </p>
                <p> En me relevant, je vis alors que tant d'infamies n'étaient pas faites en vain :
                    le débauché se trouvait dans le plus brillant état ; il n'en est que plus
                    furieux ; il change d'arme, il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs
                    martinets, il en sort un à pointes de fer, qui me fait frémir. </p>
                <p> -- Tiens, Thérèse, me dit-il en me le montrant, vois comme il est délicieux de
                    fouetter avec cela... Tu le sentiras... tu le sentiras, friponne, mais pour
                    l'instant je veux bien n'employer que celui-ci... </p>
                <p> Il était de cordelettes nouées à douze branches ; au bas de chaque, était un
                    nœud plus fort que les autres et de la grosseur d'un noyau de prune. </p>
                <p> -- Allons, la cavalcade ... la cavalcade dit-il à sa nièce. </p>
                <p> Celle-ci, qui savait de quoi il était question, se met tout de suite à quatre
                    pattes, les reins élevés le plus possible, en me disant de l'imiter ; je le
                    fais. Clément se met à cheval sur mes reins, sa tête du côté de ma croupe ;
                    Armande, la sienne présentée, se trouve en face de lui : le scélérat, nous
                    voyant alors toutes les deux bien à sa portée, nous lance des coups furieux sur
                    les charmes que nous lui offrons ; mais comme, par cette posture, nous ouvrons
                    dans le plus grand écart possible cette délicate partie qui distingue notre sexe
                    de celui des hommes, le barbare y dirige ses coups, les branches longues et
                    flexibles du fouet dont il se sert, pénétrant dans l'intérieur avec bien plus de
                    facilité que les brins de verges, y laissent des traces profondes de sa rage ;
                    tantôt il frappe sur l'une, tantôt ses coups se lancent sur l'autre : aussi bon
                    cavalier que fustigateur intrépide, il change plusieurs fois de monture ; nous
                    sommes excédées, et les titillations de la douleur sont d'une telle violence
                    qu'il n'est presque plus possible de les supporter. </p>
                <p> -- Levez-vous nous dit-il alors en reprenant des verges, oui, levez-vous et
                    craignez-moi. </p>
                <p> Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout le corps, nous
                    l'évitons..., nous courons comme des égarées dans toutes les parties de la
                    chambre, il nous suit, frappant indifféremment et sur l'une et sur l'autre ; le
                    scélérat nous met en sang ; il nous rencogne à la fin toutes deux dans la ruelle
                    du lit. Les coups redoublent : la malheureuse Armande en reçoit un sur le sein
                    qui la fait chanceler ; cette dernière horreur détermine l'extase, et pendant
                    que mon dos en reçoit les effets cruels, mes reins s'inondent des preuves d'un
                    délire dont les résultats sont si dangereux. </p>
                <p> -- Couchons-nous, me dit enfin Clément ; en voilà peut-être trop pour toi,
                    Thérèse, et certainement pas assez pour moi ; on ne se lasse point de cette
                    manie, quoiqu'elle ne soit qu'une très imparfaite image de ce qu'on voudrait
                    réellement faire. Ah chère fille, tu ne sais pas jusqu'où nous entraîne cette
                    dépravation, l'ivresse où elle nous jette, la commotion violente qui résulte,
                    dans le fluide électrique, de l'irritation produite par la douleur sur l'objet
                    qui sert nos passions ; comme on est chatouillé de ses maux Le désir de les
                    accroître..., voilà l'écueil de cette fantaisie, je le sais, mais cet écueil
                    est-il à craindre pour qui se moque de tout ? </p>
                <p> Quoique l'esprit de Clément fût encore dans l'enthousiasme, voyant néanmoins ses
                    sens plus calmes, j'osai, répondant à ce qu'il venait de dire, lui reprocher la
                    dépravation de ses goûts ; et la manière dont ce libertin les justifia mérite,
                    ce me semble, de trouver place dans les aveux que vous exigez de moi. </p>
                <p> -- La chose du monde la plus ridicule sans doute, ma chère Thérèse, me dit
                    Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l'homme, les contrarier, les
                    blâmer ou les punir, s'ils ne sont pas conformes soit aux lois du pays qu'on
                    habite, soit aux conventions sociales. Eh quoi les hommes ne comprendront jamais
                    qu'il n'est aucune sorte de goûts, quelque bizarres, quelque criminels même
                    qu'on puisse les supposer, qui ne dépende de la sorte d'organisation que nous
                    avons reçue de la nature Cela posé, je le demande, de quel droit un homme
                    osera-t-il exiger d'un autre ou de réformer ses goûts, ou de les modeler sur
                    l'ordre social ? De quel droit même les lois, qui ne sont faites que pour le
                    bonheur de l'homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger, ou
                    qui n'y parviendrait qu'aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les
                    lois ? Mais désirât-on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de
                    nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous sommes ? L'exigeriez-vous
                    d'un homme contrefait, et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose
                    au moral que ne l'est au physique l'imperfection de l'homme contrefait ? </p>
                <p> Entrons dans quelques détails, j'y consens ; l'esprit que je te reconnais,
                    Thérèse, te met à portée de les entendre. Deux irrégularités, je le vois, t'ont
                    déjà frappée parmi nous : tu t'étonnes de la sensation piquante éprouvée par
                    quelques-uns de nos confrères pour des choses vulgairement reconnues pour
                    fétides ou impures, et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses
                    puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l'emblème
                    de la férocité. Analysons l'un et l'autre de ces goûts, et tâchons, s'il se
                    peut, de te convaincre qu'il n'est rien au monde de plus simple que les plaisirs
                    qui en résultent. </p>
                <p> Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent
                    produire dans nos sens l'irritation essentielle au complément de leur délire ;
                    mais avant que de s'étonner de cela, il faudrait sentir, chère Thérèse, que les
                    objets n'ont de prix à nos yeux que celui qu'y met notre imagination ; il est
                    donc très possible, d'après cette vérité constante, que non seulement les choses
                    les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous
                    affecter très sensiblement. L'imagination de l'homme est une faculté de son
                    esprit où vont, par l'organe des sens, se peindre, se modifier les objets, et se
                    former ensuite ses pensées, en raison du premier aperçu de ces objets. Mais
                    cette imagination, résultative elle-même de l'espèce d'organisation dont est
                    doué l'homme, n'adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne
                    crée ensuite les pensées que d'après les effets produits par le choc des objets
                    aperçus : qu'une comparaison facilite à tes yeux ce que j'expose. N'as-tu pas
                    vu, Thérèse, des miroirs de formes différentes ? Quelques-uns qui diminuent les
                    objets, d'autres qui les grossissent ; ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là
                    qui leur prêtent des charmes ? T'imagines-tu maintenant que si chacune de ces
                    glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait
                    pas, du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait
                    différent ? et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle
                    aurait perçu l'objet ? Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette
                    glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n'aurait-elle pas pour
                    cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l'espèce de sentiment qu'il
                    lui serait possible de concevoir pour la sorte d'être qu'elle aurait aperçu ? La
                    glace qui l'aurait vu beau, l'aimerait ; celle qui l'aurait vu affreux, le
                    haïrait ; et ce serait pourtant toujours le même individu. </p>
                <p> Telle est l'imagination de l'homme, Thérèse ; le même objet s'y représente sous
                    autant de formes qu'elle a de différents modes, et d'après l'effet reçu de cette
                    imagination par l'objet, quel qu'il soit, elle se détermine à l'aimer ou à le
                    haïr. Si le choc de l'objet aperçu la frappe d'une manière agréable, elle
                    l'aime, elle le préfère, bien que cet objet n'ait en lui aucun agrément réel ;
                    et si cet objet, quoique d'un prix certain aux yeux d'un autre, n'a frappé
                    l'imagination dont il s'agit que d'une manière désagréable, elle s'en éloignera,
                    parce qu'aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu'en raison du
                    produit des différents objets sur l'imagination. Rien d'étonnant, d'après cela,
                    que ce qui plaît vivement aux uns puisse déplaire aux autres, et,
                    réversiblement, que la chose la plus extraordinaire trouve pourtant des
                    sectateurs... L'homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau. </p>
                <p> Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de
                    l'imagination, toujours réglée par l'imagination, il ne faudra plus s'étonner
                    des variations nombreuses que l'imagination suggérera dans ces jouissances, de
                    la multitude infinie de goûts et de passions différentes qu'enfanteront les
                    différents écarts de cette imagination. Ces goûts, quoique luxurieux, ne devront
                    pas frapper davantage que ceux d'un genre simple ; il n'y a aucune raison pour
                    trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu'une fantaisie de lit ; et
                    dans l'un ou l'autre genre, il n'est pas plus étonnant d'idolâtrer une chose que
                    le commun des hommes trouve détestable, qu'il ne l'est d'en aimer une
                    généralement reconnue pour bonne. L'unanimité prouve de la conformité dans les
                    organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l'univers
                    peuvent trouver délicieuse l'odeur d'une rose, sans que cela puisse servir de
                    preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour
                    démontrer que cette odeur soit véritablement agréable. </p>
                <p> Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les
                    préjugés admis, non seulement il ne faut point s'étonner d'eux, non seulement il
                    ne faut ni les sermonner, ni les punir ; mais il faut les servir, les contenter,
                    anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être
                    juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; parce qu'il n'a pas plus
                    dépendu d'eux d'avoir ce goût bizarre, qu'il n'a dépendu de vous d'être
                    spirituel ou bête, d'être bien fait ou d'être bossu. C'est dans le sein de la
                    mère que se fabriquent les organes qui doivent nous rendre susceptibles de telle
                    ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours
                    entendus achèvent de déterminer le ressort ; les goûts se forment, et rien au
                    monde ne peut plus les détruire. L'éducation a beau faire, elle ne change plus
                    rien, et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque
                    bonne que soit l'éducation qui lui a été donnée, que vole sûrement à la vertu
                    celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l'instituteur l'ait
                    manqué. Tous deux ont agi d'après leur organisation, d'après les impressions
                    qu'ils avaient reçues de la nature, et l'un n'est pas plus digne de punition que
                    l'autre ne l'est de récompense. </p>
                <p> Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que tant qu'il n'est question que de
                    choses futiles, nous ne nous étonnons pas de la différence des goûts ; mais
                    sitôt qu'il s'agit de la luxure, voilà tout en rumeur ; les femmes toujours
                    surveillantes à leurs droits, les femmes que leur faiblesse et leur peu de
                    valeur engagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu'on ne leur
                    enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usage dans la jouissance
                    des procédés qui choquent leur culte, voilà des crimes dignes de l'échafaud. Et
                    cependant quelle injustice Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme
                    meilleur que les autres plaisirs de la vie ? Le temple de la génération, en un
                    mot, doit-il mieux fixer nos penchants, plus sûrement éveiller nos désirs, que
                    la partie du corps ou la plus contraire, ou la plus éloignée de lui, que
                    l'émanation de ce corps ou la plus fétide, ou la plus dégoûtante ? Il ne doit
                    pas, ce me semble, paraître plus étonnant de voir un homme porter la singularité
                    dans les plaisirs du libertinage, qu'il ne doit l'être de la lui voir employer
                    dans les autres fonctions de la vie Encore une fois, dans l'un et l'autre cas,
                    sa singularité est le résultat de ses organes : est-ce sa faute si ce qui vous
                    affecte est nul pour lui, ou s'il n'est ému que de ce qui vous répugne ? Quel
                    est l'homme qui ne réformerait pas à l'instant ses goûts, ses affections, ses
                    penchants sur le plan général, et qui n'aimerait pas mieux être comme tout le
                    monde, que de se singulariser, s'il en était le maître ? Il y a l'intolérance la
                    plus stupide et la plus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n'est
                    pas plus coupable envers la société, quels que soient ses égarements, que ne
                    l'est, comme je viens de le dire, celui qui serait venu au monde borgne ou
                    boiteux. Et il est aussi injuste de punir ou de se moquer de celui-ci qu'il le
                    serait d'affliger l'autre ou de le persifler. L'homme doué de goûts singuliers
                    est un malade ; c'est, si vous le voulez, une femme à vapeurs hystériques. Nous
                    est-il jamais venu dans l'idée de punir ou de contrarier l'un ou l'autre ?
                    Soyons également justes pour l'homme dont les caprices nous surprennent ;
                    parfaitement semblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindre
                    et non pas à blâmer. Telle est au moral l'excuse des gens dont il s'agit ; on la
                    trouverait au physique avec la même facilité sans doute, et quand l'anatomie
                    sera perfectionnée, on démontrera facilement, par elle, le rapport de
                    l'organisation de l'homme aux goûts qui l'auront affecté. Pédants, bourreaux,
                    guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, que ferez-vous quand nous en
                    serons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos
                    potences, votre paradis, vos dieux, votre enfer, quand il sera démontré que tel
                    ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d'âcreté dans le sang
                    ou dans les esprits animaux suffisent à faire d'un homme l'objet de vos peines
                    ou de vos récompenses ? Poursuivons : les goûts cruels t'étonnent ? </p>
                <p> Quel est l'objet de l'homme qui jouit ? N'est-il pas de donner à ses sens toute
                    l'irritation dont ils sont susceptibles, afin d'arriver mieux et plus
                    chaudement, au moyen de cela, à la dernière crise... crise précieuse qui
                    caractérise la jouissance de bonne ou mauvaise, en raison du plus ou du moins
                    d'activité dont s'est trouvée cette crise ? Or, n'est-ce pas un sophisme
                    insoutenable que d'oser dire qu'il est nécessaire pour l'améliorer qu'elle soit
                    partagée de la femme ? N'est-il donc pas visible que la femme ne peut rien
                    partager avec nous sans nous prendre, et que tout ce qu'elle dérobe doit
                    nécessairement être à nos dépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le
                    demande, qu'une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ce procédé un
                    autre sentiment que l'orgueil qui puisse être flatté ? et ne retrouvez-vous pas
                    d'une manière bien plus piquante la sensation de ce sentiment orgueilleux, en
                    contraignant au contraire avec dureté cette femme à cesser de jouir, afin de
                    vous faire jouir seul, afin que rien ne l'empêche de s'occuper de votre
                    jouissance ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l'orgueil d'une manière bien plus
                    vive que la bienfaisance ? Celui qui impose, en un mot, n'est-il pas le maître
                    bien plus sûrement que celui qui partage ? Mais comment put-il venir dans la
                    tête d'un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ?
                    Il est absurde de vouloir soutenir qu'elle y soit nécessaire ; elle n'ajoute
                    jamais rien au plaisir des sens : je dis plus, elle y nuit ; c'est une chose
                    très différente que d'aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu'on aime tous
                    les jours sans jouir, et qu'on jouit encore plus souvent sans aimer. Tout ce
                    qu'on mêle de délicatesse dans les voluptés dont il s'agit ne peut être donné à
                    la jouissance de la femme qu'aux dépens de celle de l'homme, et tant que
                    celui-ci s'occupe de faire jouir, assurément il ne jouit pas, ou sa jouissance
                    n'est plus qu'intellectuelle, c'est-à-dire chimérique et bien inférieure à celle
                    des sens. Non, Thérèse, non, je ne cesserai de le répéter, il est parfaitement
                    inutile qu'une jouissance soit partagée pour être vive ; et pour rendre cette
                    sorte de plaisir aussi piquant qu'il est susceptible de l'être, il est au
                    contraire très essentiel que l'homme ne jouisse qu'aux dépens de la femme, qu'il
                    prenne d'elle (quelque sensation qu'elle en éprouve) tout ce qui peut donner de
                    l'accroissement à la volupté dont il veut jouir, sans le plus léger égard aux
                    effets qui peuvent en résulter pour la femme, car ces égards le troubleront : ou
                    il voudra que la femme partage, alors il ne jouit plus, ou il craindra qu'elle
                    ne souffre, et le voilà dérangé. Si l'égoïsme est la première loi de la nature,
                    c'est bien sûrement plus qu'ailleurs dans les plaisirs de la lubricité que cette
                    céleste mère désire qu'il soit notre seul mobile. C'est un très petit malheur
                    que, pour l'accroissement de la volupté de l'homme, il lui faille ou négliger ou
                    troubler celle de la femme ; car si ce trouble lui fait gagner quelque chose, ce
                    que perd l'objet qui le sert ne le touche en rien ; il doit lui être indifférent
                    que cet objet soit heureux ou malheureux, pourvu que lui soit délecté ; il n'y a
                    véritablement aucune sorte de rapports entre cet objet et lui. Il serait donc
                    fou de s'occuper des sensations de cet objet aux dépens des siennes ; absolument
                    imbécile si, pour modifier ces sensations étrangères, il renonce à
                    l'amélioration des siennes. Cela posé, si l'individu dont il est question est
                    malheureusement organisé de manière à n'être ému qu'en produisant, dans l'objet
                    qui lui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu'il doit s'y livrer
                    sans remords, puisqu'il est là pour jouir, abstraction faite de tout ce qui peut
                    en résulter pour cet objet... Nous y reviendrons : continuons de marcher par
                    ordre. </p>
                <p> Les jouissances isolées ont donc des charmes, elles peuvent donc en avoir plus
                    que toutes autres ; eh s'il n'en était pas ainsi, comment jouiraient tant de
                    vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défauts ? Ils sont bien
                    sûrs qu'on ne les aime pas ; bien certains qu'il est impossible qu'on partage ce
                    qu'ils éprouvent : en ont-ils moins de volupté ? Désirent-ils seulement
                    l'illusion ? Entièrement égoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés
                    que d'en prendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais, dans
                    l'objet qui leur sert, d'autres propriétés que des propriétés passives. Il n'est
                    donc nullement nécessaire de donner des plaisirs pour en recevoir ; la situation
                    heureuse ou malheureuse de la victime de notre débauche est donc absolument
                    égale à la satisfaction de nos sens ; il n'est nullement question de l'état où
                    peut être son cœur et son esprit ; cet objet peut indifféremment se plaire ou
                    souffrir à ce que vous lui faites, vous aimer ou vous détester : toutes ces
                    considérations sont nulles dès qu'il ne s'agit que des sens. Les femmes, j'en
                    conviens, peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, qui ne sont
                    que les machines de la volupté, qui ne doivent en être que les plastrons, sont
                    récusables toutes les fois qu'il faut établir un système réel sur cette sorte de
                    plaisir. Y a-t-il un seul homme raisonnable qui soit envieux de faire partager
                    sa jouissance à des filles de joie ? Et n'y a-t-il pas des millions d'hommes qui
                    prennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Ce sont donc autant
                    d'individus persuadés de ce que j'établis, qui le mettent en pratique, sans s'en
                    douter, et qui blâment ridiculement ceux qui légitiment leurs actions par de
                    bons principes, et cela, parce que l'univers est plein de statues organisées qui
                    vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se
                    rendre compte de rien. </p>
                <p> Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus
                    assurément, il devient donc tout simple, alors, que cette jouissance, prise
                    indépendamment de l'objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce
                    qui peut lui plaire, mais même se trouve contraire à ses plaisirs : je vais plus
                    loin, elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans
                    qu'il y ait rien d'extraordinaire, sans qu'il en résulte autre chose qu'un
                    accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui
                    vexe. Essayons de le démontrer. </p>
                <p> L'émotion de la volupté n'est autre sur notre âme qu'une espèce de vibration
                    produite, au moyen des secousses que l'imagination enflammée par le souvenir
                    d'un objet lubrique fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet
                    objet, ou mieux encore par l'irritation que ressent cet objet dans le genre qui
                    nous émeut le plus fortement. Ainsi notre volupté, ce chatouillement
                    inexprimable qui nous égare, qui nous transporte au plus haut point de bonheur
                    où puisse arriver l'homme, ne s'allumera jamais que par deux causes : ou qu'en
                    apercevant réellement ou fictivement dans l'objet qui nous sert l'espèce de
                    beauté qui nous flatte le plus, ou qu'en voyant éprouver à cet objet la plus
                    forte sensation possible. Or, il n'est aucune sorte de sensation qui soit plus
                    vive que celle de la douleur ; ses impressions sont sûres, elles ne trompent
                    point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes et presque
                    jamais ressenties par elles ; que d'amour-propre d'ailleurs, que de jeunesse, de
                    force, de santé ne faut-il pas pour être sûr de produire dans une femme cette
                    douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir Celle de la douleur, au
                    contraire, n'exige pas la moindre chose : plus un homme a de défauts, plus il
                    est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. A l'égard du but, il sera
                    bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu'on ne le touche, je veux
                    dire qu'on n'irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu'on a produit dans l'objet
                    qui nous sert la plus grande impression possible, n'importe par quelle voie.
                    Celui qui fera donc naître dans une femme l'impression la plus tumultueuse,
                    celui qui bouleversera le mieux toute l'organisation de cette femme, aura
                    décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible, parce
                    que le choc résultatif des impressions des autres sur nous, devant être en
                    raison de l'impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette
                    impression des autres a été pénible, que si elle n'a été que douce ou moelleuse
                    ; et d'après cela, le voluptueux égoïste qui est persuadé que ses plaisirs ne
                    seront vifs qu'autant qu'ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le
                    maître, la plus forte dose possible de douleur à l'objet qui lui sert, bien
                    certain que ce qu'il retirera de volupté ne sera qu'en raison de la plus vive
                    impression qu'il aura produite. </p>
                <p> -- Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dis-je à Clément, ils conduisent à
                    des goûts cruels, à des goûts horribles. </p>
                <p> -- Et qu'importe ? répondit le barbare ; encore une fois, sommes-nous les
                    maîtres de nos goûts ? Ne devons-nous pas céder à l'empire de ceux que nous
                    avons reçus de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l'orage
                    qui le ballotte ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les
                    inspirerait pas ; il est impossible que nous puissions recevoir d'elle un
                    sentiment fait pour l'outrager, et, dans cette extrême certitude, nous pouvons
                    nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu'elles
                    puissent être, bien certains que tous les inconvénients qu'entraîne leur choc ne
                    sont que des desseins de la nature dont nous sommes les organes involontaires.
                    Et que nous font les suites de ces passions ? Lorsque l'on veut se délecter par
                    une action quelconque, il ne s'agit nullement des suites. </p>
                <p> -- Je ne vous parle pas des suites, interrompis-je brusquement, il est question
                    de la chose même ; assurément si vous êtes le plus fort, et que par d'atroces
                    principes de cruauté vous n'aimiez à jouir que par la douleur, dans la vue
                    d'augmenter vos sensations, vous arriverez insensiblement à les produire sur
                    l'objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour. </p>
                <p> -- Soit ; c'est-à-dire que par des goûts donnés par la nature, j'aurai servi les
                    desseins de la nature qui, n'opérant ses créations que par des destructions, ne
                    m'inspire jamais l'idée de celle-ci que quand elle a besoin des autres ;
                    c'est-à-dire que d'une portion de matière oblongue j'en aurai formé trois ou
                    quatre mille rondes ou carrées. Oh Thérèse, sont-ce là des crimes ? Peut-on
                    nommer ainsi ce qui sert la nature ? L'homme a-t-il le pouvoir de commettre des
                    crimes ? Et lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou
                    détruit tout ce qu'il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que
                    servir la nature dont les premières et les plus sûres inspirations lui dictent
                    de se rendre heureux, n'importe aux dépens de qui ? Le système de l'amour du
                    prochain est une chimère que nous devons au christianisme et non pas à la nature
                    ; le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et par conséquent dans l'état
                    de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance, à l'humanité, dut
                    nécessairement établir ce rapport fabuleux d'un être à un autre ; il préservait
                    sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n'admet pas ces rapports
                    gigantesques ; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l'univers, c'est à
                    lui seul qu'il rapporte tout. S'il ménage ou caresse un instant les autres, ce
                    n'est jamais que relativement au profit qu'il croit en tirer. N'a-t-il plus
                    besoin d'eux, prédomine-t-il par sa force ? il abjure alors à jamais tous ces
                    beaux systèmes d'humanité et de bienfaisance auxquels il ne se soumettait que
                    par politique ; il ne craint plus de rendre tout à lui, d'y ramener tout ce qui
                    l'entoure, et quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres, il les
                    assouvit sans examen comme sans remords. </p>
                <p> -- Mais l'homme dont vous parlez est un monstre </p>
                <p> -- L'homme dont je parle est celui de la nature. </p>
                <p> -- C'est une bête féroce </p>
                <p> -- Eh bien, le tigre, le léopard dont cet homme est, si tu veux, l'image,
                    n'est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de
                    la nature ? Le loup qui dévore l'agneau accomplit les vues de cette mère
                    commune, comme le malfaiteur qui détruit l'objet de sa vengeance ou de sa
                    lubricité. </p>
                <p> -- Oh vous aurez beau dire, mon père, je n'admettrai jamais cette lubricité
                    destructive. </p>
                <p> -- Parce que tu crains d'en devenir l'objet : voilà l'égoïsme ; changeons de
                    rôle et tu la concevras ; interroge l'agneau, il n'entendra pas non plus que le
                    loup puisse le dévorer ; demande au loup à quoi sert l'agneau : « A me nourrir
                    », répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par les
                    loups, le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la
                    nature, voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réaction
                    perpétuelles, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot,
                    résultant de l'égalité du bien et du mal sur la terre ; équilibre essentiel au
                    maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l'instant
                    détruit. Ô Thérèse, elle serait bien étonnée, cette nature, si elle pouvait un
                    instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la
                    servent, que ces forfaits qu'elle exige et qu'elle nous inspire, sont punis par
                    des lois qu'on nous assure être l'image des siennes. Imbécile, nous
                    répondrait-elle, dors, bois, mange et commets sans peur de tels crimes quand bon
                    te semblera : toutes ces prétendues infamies me plaisent, et je les veux,
                    puisque je te les inspire. Il t'appartient bien de régler ce qui m'irrite, ou ce
                    qui me délecte Apprends que tu n'as rien dans toi qui ne m'appartienne, rien que
                    je n'y aie placé par des raisons qu'il ne te convient pas de connaître ; que la
                    plus abominable de tes actions n'est, comme la plus vertueuse d'un autre, qu'une
                    des manières de me servir. Ne te contiens donc point, nargue tes lois, tes
                    conventions sociales et tes dieux ; n'écoute que moi seule, et crois que s'il
                    existe un crime à mes regards, c'est l'opposition que tu mettrais à ce que je
                    t'inspire par ta résistance ou par tes sophismes. </p>
                <p> -- Oh juste ciel, m'écriai-je, vous me faites frémir. S'il n'y avait pas des
                    crimes contre la nature, d'où nous viendrait donc cette répugnance invincible
                    que nous éprouvons pour de certains délits ? </p>
                <p> -- Cette répugnance n'est pas dictée par la nature, répondit vivement ce
                    scélérat ; elle n'a sa source que dans le défaut d'habitude ; n'en est-il pas de
                    même pour de certains mets ? Quoique excellents, n'y répugnons-nous pas
                    seulement par défaut d'habitude ? oserait-on dire d'après cela que ces mets ne
                    sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur
                    saveur ; nous répugnons aux médicaments, quoiqu'ils nous soient pourtant
                    salutaires ; accoutumons-nous de même au mal, nous n'y trouverons bientôt plus
                    que des charmes ; cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une
                    coquetterie de la nature, qu'un avertissement que la chose l'outrage : elle nous
                    prépare ainsi les plaisirs du triomphe ; elle en augmente ceux de l'action même
                    : il y a mieux, Thérèse, il y a mieux ; c'est que, plus l'action nous semble
                    épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de
                    freins, plus elle choque toutes nos conventions sociales, plus elle blesse ce
                    que nous croyons être les lois de la nature, et plus, au contraire, elle est
                    utile à cette même nature. Ce n'est jamais que par les crimes qu'elle rentre
                    dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en
                    différant moins de la vertu, il établira plus lentement l'équilibre
                    indispensable à la nature ; mais plus il est capital, plus il égalise les poids,
                    plus il balance l'empire de la vertu, qui détruirait tout sans cela. Qu'il cesse
                    donc de s'effrayer, celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le
                    commettre : plus son crime aura d'étendue, mieux il aura servi la nature. </p>
                <p> Ces épouvantables systèmes ramenèrent bientôt mes idées aux sentiments d'Omphale
                    sur la manière dont nous sortirions de cette affreuse maison. Ce fut donc dès
                    lors que j'adoptai les projets que vous me verrez exécuter dans la suite.
                    Néanmoins, pour achever de m'éclaircir, je ne pus m'empêcher de faire encore
                    quelques questions au Père Clément. </p>
                <p> -- Au moins, lui dis-je, vous ne gardez pas éternellement les malheureuses
                    victimes de vos passions, vous les renvoyez sans doute quand vous en êtes las ? </p>
                <p> -- Assurément, Thérèse, me répondit le moine, tu n'es entrée dans cette maison
                    que pour en sortir, quand nous serons convenus tous les quatre de t'accorder ta
                    retraite. Tu l'auras très certainement. </p>
                <p> -- Mais ne craignez-vous pas, continuai-je, que des filles plus jeunes et moins
                    discrètes n'aillent quelquefois révéler ce qui s'est fait chez vous ? </p>
                <p> -- C'est impossible. </p>
                <p> -- Impossible ? </p>
                <p> -- Absolument. </p>
                <p> -- Pourriez-vous m'expliquer ? </p>
                <p> -- Non, c'est là notre secret ; mais tout ce dont je puis t'assurer, c'est que,
                    discrète ou non, il te sera parfaitement impossible de jamais dire, quand tu
                    seras hors d'ici, un seul mot de ce qui s'y fait. Aussi tu le vois, Thérèse, je
                    ne te recommande aucune discrétion ; une politique contrainte n'enchaîne
                    nullement mes désirs... </p>
                <p> Et le moine s'endormit à ces mots. Dès cet instant il ne me fut plus possible de
                    ne pas voir que les partis les plus violents se prenaient contre les
                    malheureuses réformées et que cette terrible sécurité dont on se vantait n'était
                    le fruit que de leur mort. Je ne m'affermis que mieux dans ma résolution ; nous
                    en verrons bientôt l'effet. </p>
                <p> Dès que Clément fut endormi, Armande s'approcha de moi. </p>
                <p> -- Il va se réveiller bientôt comme un furieux, me dit-elle ; la nature n'endort
                    ses sens que pour leur prêter, après un peu de repos, une bien plus grande
                    énergie ; encore une scène, et nous serons tranquilles jusqu'à demain. </p>
                <p> -- Mais toi, dis-je à ma compagne, que ne dors-tu quelques instants ? </p>
                <p> -- Le puis-je ? me répondit Armande, si je ne veillais pas debout autour de son
                    lit, et que ma négligence fût aperçue, il serait homme à me poignarder. </p>
                <p> -- Oh, ciel dis-je, eh quoi même en dormant, ce scélérat veut que ce qui
                    l'environne soit dans un état de souffrance ? </p>
                <p> -- Oui, me répondit ma compagne, c'est la barbarie de cette idée qui lui procure
                    ce réveil furieux que tu vas lui voir ; il est sur cela comme ces écrivains
                    pervers, dont la corruption est si dangereuse, si active, qu'ils n'ont pour but,
                    en imprimant leurs affreux systèmes, que d'étendre au-delà de leur vie la somme
                    de leurs crimes ; ils n'en peuvent plus faire, mais leurs maudits écrits en
                    feront commettre, et cette douce idée qu'ils emportent au tombeau les console de
                    l'obligation où les met la mort de renoncer au mal. </p>
                <p> -- Les monstres m'écriai-je. </p>
                <p> Armande, qui était une créature fort douce, me baisa en versant quelques larmes,
                    puis se remit à battre l'estrade autour du lit de ce roué. </p>
                <p> Au bout de deux heures, le moine se réveilla effectivement, dans une prodigieuse
                    agitation, et me prit avec tant de force que je crus qu'il allait m'étouffer ;
                    sa respiration était vive et pressée ; ses yeux étincelaient, il prononçait des
                    paroles sans suite qui n'étaient autres que des blasphèmes ou des mots de
                    libertinage. Il appelle Armande, il lui demande des verges, et recommence à nous
                    fustiger toutes deux, mais d'une manière encore plus vigoureuse qu'il ne l'avait
                    fait avant de s'endormir. C'est par moi qu'il a l'air de vouloir terminer ; je
                    jette les hauts cris ; pour abréger mes peines, Armande l'excite violemment, il
                    s'égare, et le monstre, à la fin décidé par les plus violentes sensations, perd
                    avec les flots embrasés de sa semence et son ardeur et ses désirs. </p>
                <p> Tout fut calme le reste de la nuit. En se levant, le moine se contenta de nous
                    toucher et de nous examiner toutes les deux ; et comme il allait dire sa messe,
                    nous rentrâmes au sérail. La doyenne ne put s'empêcher de me désirer dans l'état
                    d'inflammation où elle prétendait que je devais être ; anéantie comme je
                    l'étais, pouvais-je me défendre ? Elle fit ce qu'elle voulut, assez pour me
                    convaincre qu'une femme même, à pareille école, perdant bientôt toute la
                    délicatesse et toute la retenue de son sexe, ne pouvait, à l'exemple de ses
                    tyrans, devenir qu'obscène ou cruelle. </p>
                <p> Deux nuits après, je couchai chez Jérôme ; je ne vous peindrai point ses
                    horreurs, elles furent plus effrayantes encore. Quelle école, grand Dieu Enfin,
                    au bout d'une semaine, toutes mes tournées furent faites. Alors Omphale me
                    demanda s'il n'était pas vrai que, de tous, Clément fût celui dont j'eusse le
                    plus à me plaindre. </p>
                <p> -- Hélas répondis-je, au milieu d'une foule d'horreurs et de saletés qui tantôt
                    dégoûtent et tantôt révoltent, il est bien difficile que je prononce sur le plus
                    odieux de ces scélérats ; je suis excédée de tous, et je voudrais déjà me voir
                    dehors, quel que soit le destin qui m'attende. </p>
                <p> -- Il serait possible que tu fusses bientôt satisfaite, me répondit ma compagne
                    ; nous touchons à l'époque de la fête : rarement cette circonstance a lieu sans
                    leur rapporter des victimes ; ou ils séduisent des jeunes filles par le moyen de
                    la confession, ou ils en escamotent, s'ils le peuvent ; autant de nouvelles
                    recrues qui supposent toujours des réformes... </p>
                <p> Elle arriva, cette fameuse fête... Pourrez-vous croire, madame, à quelle impiété
                    monstrueuse se portèrent les moines à cet événement ? Ils imaginèrent qu'un
                    miracle visible doublerait l'éclat de leur réputation ; en conséquence ils
                    revêtirent Florette, la plus jeune des filles, de tous les ornements de la
                    Vierge ; par des cordons qui ne se voyaient pas, ils la lièrent au mur de la
                    niche, et lui ordonnèrent de lever tout à coup les bras avec componction vers le
                    ciel, quand on y élèverait l'hostie. Comme cette petite créature était menacée
                    des plus cruels châtiments si elle venait à dire un seul mot, ou à manquer son
                    rôle, elle s'en tira à merveille, et la fraude eut tout le succès qu'on pouvait
                    en attendre. Le peuple cria au miracle, laissa de riches offrandes à la Vierge,
                    et s'en retourna plus convaincu que jamais de l'efficacité des grâces de cette
                    mère céleste. Nos libertins voulurent, pour doubler leurs impiétés, que Florette
                    parût aux orgies du soir dans les mêmes vêtements qui lui avaient attiré tant
                    d'hommages, et chacun d'eux enflamma ses odieux désirs à la soumettre, sous ce
                    costume, à l'irrégularité de ses caprices. Irrités de ce premier crime, les
                    sacrilèges ne s'en tiennent point là : ils font mettre nue cette enfant, ils la
                    couchent à plat ventre sur une grande table, ils allument des cierges, ils
                    placent l'image de notre Sauveur au milieu des reins de la jeune fille et osent
                    consommer sur ses fesses le plus redoutable de nos mystères. Je m'évanouis à ce
                    spectacle horrible, il me fut impossible de le soutenir. Sévérino, me voyant en
                    cet état, dit que pour m'y apprivoiser il fallait que je servisse d'autel à mon
                    tour. On me saisit ; on me place au même lieu que Florette ; le sacrifice se
                    consomme, et l'hostie... ce symbole sacré de notre auguste religion... Sévérino
                    s'en saisit, il l'enfonce au local obscène de ses sodomites jouissances..., la
                    foule avec injure..., la presse avec ignominie sous les coups redoublés de son
                    dard monstrueux, et lance, en blasphémant, sur le corps même de son Sauveur, les
                    flots impurs du torrent de sa lubricité </p>
                <p> On me retira sans mouvement de ses mains ; il fallut me porter dans ma chambre
                    où je pleurai huit jours de suite le crime horrible auquel j'avais servi malgré
                    moi. Ce souvenir brise encore mon âme, je n'y pense pas sans frémir... La
                    religion est en moi l'effet du sentiment ; tout ce qui l'offense, ou l'outrage,
                    fait jaillir le sang de mon cœur. </p>
                <p> L'époque du renouvellement du mois allait arriver, lorsque Sévérino entre un
                    matin, vers les neuf heures, dans notre chambre. Il paraissait très enflammé ;
                    une sorte d'égarement se peignait dans ses yeux ; il nous examine, nous place
                    tour à tour dans son attitude chérie, et s'arrête particulièrement à Omphale. Il
                    reste plusieurs minutes à la contempler dans cette posture, il s'excite
                    sourdement, il baise ce qu'on lui présente, fait voir qu'il est en état de
                    consommer, et ne consomme rien. La faisant ensuite relever, il lance sur elle
                    des regards où se peignent la rage et la méchanceté ; puis, lui appliquant à
                    tour de reins un vigoureux coup de pied dans le bas-ventre, il l'envoie tomber à
                    vingt pas de là. </p>
                <p> -- La société te réforme, catin, lui dit-il ; elle est lasse de toi ; sois prête
                    à l'entrée de la nuit, je viendrai te chercher moi-même. </p>
                <p> Et il sort. Dès qu'il est parti, Omphale se relève ; elle se jette en pleurs
                    dans mes bras. </p>
                <p> -- Eh bien me dit-elle, à l'infamie, à la cruauté des préliminaires, peux-tu
                    t'aveugler encore sur les suites ? Que vais-je devenir, grand Dieu </p>
                <p> -- Tranquillise-toi, dis-je à cette malheureuse, je suis maintenant décidée à
                    tout ; je n'attends que l'occasion ; peut-être se présentera-t-elle plus tôt que
                    tu ne penses ; je divulguerai ces horreurs ; s'il est vrai que leurs procédés
                    soient aussi cruels que nous avons lieu de le croire, tâche d'obtenir quelques
                    délais, et je t'arracherai de leurs mains. </p>
                <p> Dans le cas où Omphale serait relâchée, elle jura de même de me servir, et nous
                    pleurâmes toutes deux. La journée se passa sans événements ; vers les cinq
                    heures, Sévérino remonta lui-même. </p>
                <p> -- Allons, dit-il brusquement à Omphale, es-tu prête ? </p>
                <p> -- Oui, mon père, répondit-elle en sanglotant ; permettez que j'embrasse mes
                    compagnes. </p>
                <p> -- Cela est inutile, dit le moine ; nous n'avons pas le temps de faire une scène
                    de pleurs ; on nous attend, partons. </p>
                <p> Alors elle demanda s'il fallait qu'elle emportât ses hardes. </p>
                <p> -- Non, dit le supérieur, tout n'est-il pas de la maison ? Vous n'avez plus
                    besoin de cela. </p>
                <p> Puis se reprenant, comme quelqu'un qui en a trop dit : </p>
                <p> -- Ces hardes vous deviennent inutiles, vous en ferez faire sur votre taille qui
                    vous iront mieux ; contentez-vous donc d'emporter seulement ce que vous avez sur
                    vous. </p>
                <p> Je demandai au moine s'il voulait me permettre d'accompagner Omphale seulement
                    jusqu'à la porte de la maison... Il me répondit par un regard qui me fit reculer
                    d'effroi... Omphale sort, elle jette sur nous des yeux remplis d'inquiétude et
                    de larmes, et dès qu'elle est dehors, je me précipite sur mon lit, au désespoir. </p>
                <p> Accoutumées à ces événements, ou s'aveuglant sur leurs suites, mes compagnes y
                    prirent moins de part que moi, et le supérieur rentra au bout d'une heure ; il
                    venait prendre celles du souper. J'en étais ; il ne devait y avoir que quatre
                    femmes, la fille de douze ans, celle de seize, celle de vingt-trois et moi. Tout
                    se passa à peu près comme les autres jours ; je remarquai seulement que les
                    filles de garde ne s'y trouvèrent pas, que les moines se parlèrent souvent à
                    l'oreille, qu'ils burent beaucoup, qu'ils s'en tinrent à exciter violemment
                    leurs désirs, sans jamais se permettre de les consommer, et qu'ils nous
                    renvoyèrent de beaucoup meilleure heure, sans en garder aucune à coucher...
                    Quelles inductions tirer de ces remarques ? Je les fis parce qu'on prend garde à
                    tout dans de semblables circonstances, mais qu'augurer de là ? Ah ma perplexité
                    était telle, qu'aucune idée ne se présentait à mon esprit qu'elle ne fût
                    aussitôt combattue par une autre ; en me rappelant les propos de Clément je
                    devais tout craindre sans doute ; et puis, l'espoir... ce trompeur espoir qui
                    nous console, qui nous aveugle et nous fait ainsi presque autant de bien que de
                    mal, l'espoir enfin venait me rassurer... Tant d'horreurs étaient si loin de
                    moi, qu'il m'était impossible de les supposer Je me couchai dans ce terrible
                    état ; tantôt persuadée qu'Omphale ne manquerait pas au serment ; convaincue
                    l'instant d'après que les cruels moyens qu'on prendrait vis-à-vis d'elle lui
                    ôteraient tout pouvoir de nous être utile. Et telle fut ma dernière opinion
                    quand je vis finir le troisième jour sans avoir encore entendu parler de rien. </p>
                <p> Le quatrième je me trouvais encore du souper ; il était nombreux et choisi. Ce
                    jour-là, les huit plus belles femmes s'y trouvaient ; on m'avait fait la grâce
                    de m'y comprendre ; les filles de garde y étaient aussi. Dès en entrant nous
                    vîmes notre nouvelle compagne. </p>
                <p> -- Voilà celle que la société destine à remplacer Omphale, mesdemoiselles, nous
                    dit Sévérino. </p>
                <p> Et en disant cela, il arracha du buste de cette fille les mantelets, les gazes
                    dont elle était couverte, et nous vîmes une jeune personne de quinze ans, de la
                    figure la plus agréable et la plus délicate : elle leva ses beaux yeux avec
                    grâce sur chacune de nous ; ils étaient encore humides de larmes, mais de
                    l'intérêt le plus vif ; sa taille était souple et légère, sa peau d'une
                    blancheur éblouissante, les plus beaux cheveux du monde, et quelque close de si
                    séduisant dans l'ensemble, qu'il était impossible de la voir sans se sentir
                    involontairement entraîné vers elle. On la nommait Octavie ; nous sûmes bientôt
                    qu'elle était fille de la première qualité, née à Paris et sortant du couvent
                    pour venir épouser le comte de *** : elle avait été enlevée dans sa voiture avec
                    deux gouvernantes et trois laquais ; elle ignorait ce qu'était devenue sa suite
                    ; on l'avait prise seule vers l'entrée de la nuit, et, après lui avoir bandé les
                    yeux, on l'avait conduite où nous la voyions sans qu'il lui fût devenu possible
                    d'en savoir davantage. </p>
                <p> Personne ne lui avait encore dit un mot. Nos quatre libertins, un instant en
                    extase devant autant de charmes, n'eurent la force que de les admirer. L'empire
                    de la beauté contraint au respect ; le scélérat le plus corrompu lui rend malgré
                    son cœur une espèce de culte qu'il n'enfreint jamais sans remords ; mais des
                    monstres tels que ceux auxquels nous avions affaire languissent peu sous de tels
                    freins. </p>
                <p> -- Allons, bel enfant, dit le supérieur en l'attirant avec impudence vers le
                    fauteuil sur lequel il était assis, allons, faites-nous voir si le reste de vos
                    charmes répond à ceux que la nature a placés avec tant de profusion sur votre
                    physionomie. </p>
                <p> Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait, et qu'elle
                    cherchait à s'éloigner, Sévérino, la saisissant brusquement au travers du corps
                    : </p>
                <p> -- Comprenez, lui dit-il, petite Agnès, comprenez donc que ce qu'on veut vous
                    dire est de vous mettre à l'instant toute nue. </p>
                <p> Et le libertin, à ces mots, lui glisse une main sous les jupes en la contenant
                    de l'autre ; Clément s'approche, il relève jusqu'au-dessus des reins les
                    vêtements d'Octavie, et expose, au moyen de cette manœuvre, les attraits les
                    plus doux, les plus appétissants qu'il soit possible de voir ; Sévérino, qui
                    touche, mais qui n'aperçoit pas, se courbe pour regarder, et les voilà tous
                    quatre à convenir qu'ils n'ont jamais rien vu d'aussi beau. Cependant la modeste
                    Octavie, peu faite à de pareils outrages, répand des larmes et se défend. </p>
                <p> -- Déshabillons, déshabillons, dit Antonin, on ne peut rien voir comme cela. </p>
                <p> Il aide à Sévérino, et dans l'instant les attraits de la jeune fille paraissent
                    à nos yeux, sans voile. Il n'y eut jamais sans doute une peau plus blanche,
                    jamais des formes plus heureuses... Dieu, quel crime ... Tant de beautés, tant
                    de fraîcheur, tant d'innocence et de délicatesse devaient-elles devenir la proie
                    de ces barbares Octavie, honteuse, ne sait où fuir pour dérober ses charmes,
                    partout elle ne trouve que des yeux qui les dévorent, que des mains brutales qui
                    les fouillent ; le cercle se forme autour d'elle, et, ainsi que je l'avais fait,
                    elle le parcourt en tous les sens. Le brutal Antonin n'a pas la force de
                    résister ; un cruel attentat détermine l'hommage, et l'encens fume aux pieds du
                    dieu. Jérôme la compare à notre jeune camarade de seize ans, la plus jolie du
                    sérail sans doute ; il place auprès l'un de l'autre ; les deux autels de son
                    culte. </p>
                <p> -- Ah que de blancheur et de grâces dit-il, en touchant Octavie, mais que de
                    gentillesse et de fraîcheur se trouvent également dans celle-ci En vérité,
                    poursuit le moine en feu, je suis incertain. </p>
                <p> Puis, imprimant sa bouche sur les attraits que ses yeux confrontent : </p>
                <p> -- Octavie, s'écria-t-il, tu auras la pomme ; il ne tient qu'à toi, donne-moi le
                    fruit précieux de cet arbre adoré de mon cœur... Oh oui, oui, donne-m'en l'une
                    ou l'autre, et j'assure à jamais le prix de la beauté à qui m'aura servi plus
                    tôt. </p>
                <p> Sévérino voit qu'il est temps de songer à des choses plus sérieuses : absolument
                    hors d'état d'attendre, il s'empare de cette infortunée, il la place suivant ses
                    désirs ; ne s'en rapportant pas encore assez à ses soins, il appelle Clément à
                    son aide. Octavie pleure et n'est pas entendue ; le feu brille dans les regards
                    du moine impudique, maître de la place, on dirait qu'il n'en considère les
                    avenues que pour l'attaquer plus sûrement ; aucune ruse, aucun préparatif ne
                    s'emploient ; cueillerait-il les roses avec tant de charmes, s'il en écartait
                    les épines ? Quelque énorme disproportion qui se trouve entre la conquête et
                    l'assaillant, celui-ci n'entreprend pas moins le combat ; un cri perçant annonce
                    la victoire, mais rien n'attendrit l'ennemi ; plus la captive implore sa grâce,
                    plus on la presse avec vigueur, et la malheureuse a beau se débattre, elle est
                    bientôt sacrifiée. </p>
                <p> -- Jamais laurier ne fut plus difficile, dit Sévérino en se retirant ; j'ai cru
                    que pour la première fois de ma vie j'échouerais près du port... Ah que d'étroit
                    et que de chaleur c'est le Ganymède des dieux. </p>
                <p> -- Il faut que je la ramène au sexe que tu viens de souiller, dit Antonin, la
                    saisissant de là, et sans vouloir la laisser relever : il est plus d'une brèche
                    au rempart, dit-il. </p>
                <p> Et s'approchant avec fierté, en un instant il est au sanctuaire. De nouveaux
                    cris se font entendre. </p>
                <p> -- Dieu soit loué dit le malhonnête homme, j'aurais douté de mes succès sans les
                    gémissements de la victime, mais mon triomphe est assuré, car voilà du sang et
                    des pleurs. </p>
                <p> -- En vérité, dit Clément, s'avançant les verges en main, je ne dérangerai pas
                    non plus cette douce attitude, elle favorise trop mes désirs. </p>
                <p> La fille de garde de Jérôme et celle de trente ans contenaient Octavie : Clément
                    considère, il touche ; la jeune fille effrayée l'implore et ne l'attendrit pas. </p>
                <p> -- Oh mes amis, dit le moine exalté, comment ne pas fustiger l'écolière qui nous
                    montre un aussi beau cul ? </p>
                <p> L'air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruit sourd de leurs
                    cinglons sur ces belles chairs ; les cris d'Octavie s'y mêlent, les blasphèmes
                    du moine y répondent : quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous
                    toutes, à mille obscénités Ils l'applaudissent, ils l'encouragent ; cependant la
                    peau d'Octavie change de couleur, les teintes de l'incarnat le plus vif se
                    joignent à l'éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant
                    l'Amour, si la modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur un
                    crime affreux envers ses lois ; rien n'arrête le perfide moine ; plus la jeune
                    élève se plaint, plus éclate la sévérité du régent ; depuis le milieu des reins
                    jusqu'au bas des cuisses, tout est traité de la même manière, et c'est enfin sur
                    les vestiges sanglants de ses plaisirs que le perfide apaise ses feux. </p>
                <p> -- Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant la belle, et
                    s'adaptant à ses lèvres de corail : voilà le temple où je vais sacrifier... et
                    dans cette bouche enchanteresse... </p>
                <p> Je me tais... C'est le reptile impur flétrissant une rose, ma comparaison vous
                    dit tout. </p>
                <p> Le reste de la soirée devint semblable à tout ce que vous savez, si ce n'est que
                    la beauté, l'âge touchant de cette jeune fille, enflammant encore mieux ces
                    scélérats, toutes leurs infamies redoublèrent, et la satiété bien plus que la
                    commisération, en renvoyant cette malheureuse dans sa chambre, lui rendit au
                    moins pour quelques heures le calme dont elle avait besoin. </p>
                <p> J'aurais bien désiré pouvoir la consoler cette première nuit, mais obligée de la
                    passer avec Sévérino, c'eût été moi-même au contraire qui me fusse trouvée dans
                    le cas d'avoir grand besoin de secours. J'avais eu le malheur, non pas de
                    plaire, le mot ne serait pas convenable, mais d'exciter plus vivement qu'une
                    autre les infâmes désirs de ce sodomite ; il me désirait maintenant presque
                    toutes les nuits ; épuisé de celle-ci, il eut besoin de recherches ; craignant
                    sans doute de ne pas me faire encore assez de mal avec le glaive affreux dont il
                    était doué, il imagina cette fois de me perforer avec un de ces meubles de
                    religieuses que la décence ne permet pas de nommer et qui était d'une grosseur
                    démesurée ; il fallut se prêter à tout. Lui-même faisait pénétrer l'arme en son
                    temple chéri ; à force de secousses elle entra fort avant ; je jette des cris :
                    le moine s'en amuse ; après quelques allées et venues, tout à coup il retire
                    l'instrument avec violence et s'engloutit lui-même au gouffre qu'il vient
                    d'entrouvrir... Quel caprice N'est-ce pas là positivement le contraire de tout
                    ce que les hommes peuvent désirer ? Mais qui peut définir l'âme d'un libertin ?
                    Il y a longtemps que l'on sait que c'est là l'énigme de la nature : elle ne nous
                    en a pas encore donné le mot. </p>
                <p> Le matin, se trouvant un peu rafraîchi, il voulut essayer d'un autre supplice,
                    il me fit voir une machine encore bien plus grosse : celle-ci était creuse et
                    garnie d'un piston lançant l'eau avec une incroyable roideur par une ouverture
                    qui donnait au jet plus de trois pouces de circonférence ; cet énorme instrument
                    en avait lui-même neuf de tour sur douze de long. Sévérino le fit remplir d'eau
                    très chaude et voulut me l'enfoncer par-devant ; effrayée d'un pareil projet, je
                    me jette à ses genoux pour lui demander grâce, mais il est dans une de ces
                    maudites situations où la pitié ne s'entend plus, où les passions, bien plus
                    éloquentes, mettent à sa place, en l'étouffant, une cruauté souvent bien
                    dangereuse. Le moine me menace de toute sa colère si je ne me prête pas ; il
                    faut obéir. La perfide machine pénétra des deux tiers, et le déchirement qu'elle
                    m'occasionne joint à l'extrême chaleur dont elle est, sont prêts à m'ôter
                    l'usage de mes sens ; pendant ce temps, le supérieur, ne cessant d'invectiver
                    les parties qu'il moleste, se fait exciter par sa suivante ; après un quart
                    d'heure de ce frottement qui me lacère, il lâche le piston qui fait jaillir
                    l'eau brûlante au plus profond de la matrice... Je m'évanouis. Sévérino
                    s'extasiait... Il était dans un délire au moins égal à ma douleur. </p>
                <p> -- Ce n'est rien que cela, dit le traître, quand j'eus repris mes sens, nous
                    traitons ces attraits-là bien plus durement quelquefois ici... Une salade
                    d'épines, morbleu bien poivrée, bien vinaigrée, enfoncée dedans avec la pointe
                    d'un couteau, voilà ce qui leur convient pour les ragaillardir ; à la première
                    faute que tu feras, je t'y condamne, dit le scélérat en maniant encore l'objet
                    unique de son culte. </p>
                <p> Mais deux ou trois hommages, après les débauches de la veille, l'avaient mis sur
                    les dents : je fus congédiée. </p>
                <p> Je retrouvai, en rentrant, ma nouvelle compagne dans les pleurs ; je fis ce que
                    je pus pour la calmer, mais il n'est pas aisé de prendre facilement son parti
                    sur un changement de situation aussi affreux ; cette jeune fille avait
                    d'ailleurs un grand fond de religion, de vertu et de sensibilité ; son état ne
                    lui en parut que plus terrible. Omphale avait eu raison de me dire que
                    l'ancienneté n'influait en rien sur les réformes ; que simplement dictées par la
                    fantaisie des moines, ou par leur crainte de quelques recherches ultérieures, on
                    pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans. Il n'y avait
                    pas quatre mois qu'Octavie était avec nous, quand Jérôme vint lui annoncer son
                    départ ; quoique ce fût lui qui eût le plus joui d'elle pendant son séjour au
                    couvent, qui eût pu la chérir et la rechercher davantage, la pauvre enfant
                    partit, nous faisant les mêmes promesses qu'Omphale ; elle les tint tout aussi
                    peu. </p>
                <p> Je ne m'occupai plus, dès lors, que du projet que j'avais conçu depuis le départ
                    d'Omphale ; décidée à tout pour fuir ce repaire sauvage, rien ne m'effraya pour
                    y réussir. Que pouvais-je appréhender en exécutant ce dessein ? La mort. Et de
                    quoi étais-je sûre en restant ? De la mort. Et en réussissant, je me sauvais. Il
                    n'y avait donc point à balancer, mais il fallait, avant cette entreprise, que
                    les funestes exemples du vice récompensé se reproduisissent encore sous mes yeux
                    ; il était écrit sur le grand livre des destins, sur ce livre obscur dont nul
                    mortel n'a l'intelligence, il y était gravé, dis-je, que tous ceux qui m'avaient
                    tourmentée, humiliée, tenue dans les fers, recevraient sans cesse à mes regards
                    le prix de leurs forfaits, comme si la providence eût pris à tâche de me montrer
                    l'inutilité de la vertu... Funestes leçons qui ne me corrigèrent pourtant point,
                    et qui, dussé-je échapper encore au glaive suspendu sur ma tête, ne
                    m'empêcheront pas d'être toujours l'esclave de cette divinité de mon cœur. </p>
                <p> Un matin, sans que nous nous y attendissions, Antonin parut dans notre chambre
                    et nous annonça que le Révérend Père Sévérino, parent et protégé du pape, venait
                    d'être nommé par Sa Sainteté général de l'ordre des Bénédictins. Dès le jour
                    suivant, ce religieux partit effectivement sans nous voir : on en attendait,
                    nous dit-on, un autre bien supérieur pour la débauche à tous ceux qui restaient
                    ; nouveaux motifs de presser mes démarches. </p>
                <p> Le lendemain du départ de Sévérino, les moines s'étaient décidés à réformer
                    encore une de mes compagnes ; je choisis pour mon évasion le jour même où l'on
                    vint annoncer l'arrêt de cette misérable, afin que les moines plus occupés
                    prissent à moi moins d'attention. </p>
                <p> Nous étions au commencement du printemps ; la longueur des nuits favorisait
                    encore un peu mes démarches. Depuis deux mois je les préparais sans qu'on s'en
                    fût douté ; je sciais peu à peu, avec un mauvais ciseau que j'avais trouvé, les
                    grilles de mon cabinet ; déjà ma tête y passait aisément, et, des linges qui me
                    servaient, j'avais composé une corde plus que suffisante à franchir les vingt ou
                    vingt-cinq pieds d'élévation qu'Omphale m'avait dit qu'avait le bâtiment.
                    Lorsqu'on avait pris mes hardes, j'avais eu soin, comme je vous l'ai dit, d'en
                    retirer ma petite fortune se montant à près de six louis, je l'avais toujours
                    soigneusement cachée ; en partant je la remis dans mes cheveux, et presque toute
                    notre chambre se trouvant du souper ce soir-là, seule avec une de mes compagnes
                    qui se coucha dès que les autres furent descendues, je passai dans mon cabinet ;
                    là, dégageant le trou que j'avais soin de boucher tous les jours, je liai ma
                    corde à l'un des barreaux qui n'était point endommagé, puis me laissant glisser
                    par ce moyen, j'eus bientôt touché terre. Ce n'était pas ce qui m'avait
                    embarrassée : les six enceintes de murs ou de haies vives, dont m'avait parlé ma
                    compagne, m'intriguaient bien différemment. </p>
                <p> Une fois là, je reconnus que chaque espace ou allée circulaire laissé d'une haie
                    à l'autre n'avait pas plus de huit pieds de large, et c'est cette proximité qui
                    faisait imaginer au coup d'œil que tout ce qui se trouvait dans cette partie
                    n'était qu'un massif de bois. La nuit était fort sombre ; en tournant cette
                    première allée circulaire pour reconnaître si je ne trouverais pas d'ouverture à
                    la haie, je passai au-dessous de la salle des soupers. On n'y était plus ; mon
                    inquiétude en redoubla ; je continuai pourtant mes recherches : je parvins ainsi
                    à la hauteur de la fenêtre de la grande salle souterraine qui se trouvait
                    au-dessous de celle des orgies ordinaires. J'y aperçus beaucoup de lumière, je
                    fus assez hardie pour m'en approcher ; par ma position je plongeais. Ma
                    malheureuse compagne était étendue sur un chevalet, les cheveux épars et
                    destinée sans doute à quelque effrayant supplice où elle allait trouver, pour
                    liberté, l'éternelle fin de ses malheurs... Je frémis, mais ce que mes regards
                    achevèrent de surprendre m'étonna bientôt davantage : Omphale, ou n'avait pas
                    tout su, ou n'avait pas tout dit ; j'aperçus quatre filles nues dans ce
                    souterrain, qui me parurent fort belles et fort jeunes, et qui certainement
                    n'étaient pas des nôtres ; il y avait donc dans cet affreux asile d'autres
                    victimes de la lubricité de ces monstres... d'autres malheureuses inconnues de
                    nous... Je me hâtai de fuir, et continuai de tourner jusqu'à ce que je fusse à
                    l'opposé du souterrain : n'ayant pas encore trouvé de brèche, je résolus d'en
                    faire une ; je m'étais, sans qu'on s'en fût aperçu, munie d'un long couteau ; je
                    travaillai ; malgré mes gants, mes mains furent bientôt déchirées ; rien ne
                    m'arrêta ; la haie avait plus de deux pieds d'épaisseur, je l'entrouvris, et me
                    voilà dans la seconde allée ; là, je fus étonnée de ne sentir à mes pieds qu'une
                    terre molle et flexible dans laquelle j'enfonçais jusqu'à la cheville : plus
                    j'avançais dans ces taillis fourrés, plus l'obscurité devenait profonde.
                    Curieuse de savoir d'où provenait le changement du sol, je tâte avec mes
                    mains... Ô juste ciel je saisis la tête d'un cadavre Grand Dieu pensai-je
                    épouvantée, tel est ici sans doute, on me l'avait bien dit, le cimetière où ces
                    bourreaux jettent leurs victimes ; à peine prennent-ils le soin de les couvrir
                    de terre ... Ce crâne est peut-être celui de ma chère Omphale, ou celui de cette
                    malheureuse Octavie, si belle, si douce, si bonne, et qui n'a paru sur la terre
                    que comme les roses dont ses attraits étaient l'image Moi-même, hélas c'eût été
                    là ma place, pourquoi ne pas subir mon sort Que gagnerai-je à aller chercher de
                    nouveaux revers ? N'y ai-je pas commis assez de mal ? n'y suis-je pas devenue le
                    motif d'un assez grand nombre de crimes ? Ah remplissons ma destinée Ô terre,
                    entrouvre-toi pour m'engloutir C'est bien quand on est aussi délaissée, aussi
                    pauvre, aussi abandonnée que moi, qu'il faut se donner tant de peines pour
                    végéter quelques instants de plus parmi des monstres ... Mais non, je dois
                    venger la Vertu dans les fers... Elle l'attend de mon courage... Ne nous
                    laissons point abattre... avançons : il est essentiel que l'univers soit
                    débarrassé de scélérats aussi dangereux que ceux-ci. Dois-je craindre de perdre
                    trois ou quatre hommes pour sauver des millions d'individus que leur politique
                    ou leur férocité sacrifie ? </p>
                <p> Je perce donc la haie où je me trouve ; celle-ci était plus épaisse que l'autre
                    : plus j'avançais, plus je les trouvais fortes. Le trou se fait pourtant, mais
                    un sol ferme au-delà... plus rien qui m'annonçât les mêmes horreurs que je
                    venais de rencontrer ; je parviens ainsi au bord du fossé sans avoir trouvé la
                    muraille que m'avait annoncée Omphale ; il n'y en avait sûrement point, et il
                    est vraisemblable que les moines ne le disaient que pour nous effrayer
                    davantage. Moins enfermée au-delà de cette sextuple enceinte, je distinguai
                    mieux les objets ; l'église et le corps de logis qui s'y trouvait adossé se
                    présentèrent aussitôt à mes regards ; le fossé bordait l'un et l'autre ; je me
                    gardai bien de chercher à le franchir de ce côté ; je longeai les bords, et me
                    voyant enfin en face d'une des routes de la forêt, je résolus de le traverser là
                    et de me jeter dans cette route quand j'aurais remonté l'autre bord. Ce fossé
                    était très profond, mais sec, pour mon bonheur ; comme le revêtissement était de
                    brique, il n'y avait nul moyen d'y glisser, je me précipitai donc : un peu
                    étourdie de ma chute, je fus quelques instants avant de me relever... Je
                    poursuis, j'atteins l'autre bord sans obstacle, mais comment le gravir ? A force
                    de chercher un endroit commode, j'en trouve un à la fin où quelques briques
                    démolies me donnaient à la fois et la facilité de me servir des autres comme
                    d'échelons, et celle d'enfoncer, pour me soutenir, la pointe de mon pied dans la
                    terre ; j'étais déjà presque sur la crête, lorsque tout s'éboulant par mon
                    poids, je retombai dans le fossé sous les débris que j'avais entraînés ; je me
                    crus morte ; cette chute-ci, faite involontairement, avait été plus rude que
                    l'autre ; j'étais d'ailleurs entièrement couverte des matériaux qui m'avaient
                    suivie ; quelques-uns m'ayant frappé la tête, je me trouvais toute fracassée...
                    « Ô Dieu me dis-je au désespoir, n'allons pas plus avant ; restons là ; c'est un
                    avertissement du ciel ; il ne veut pas que je poursuive : mes idées me trompent
                    sans doute ; le mal est peut-être utile sur la terre, et quand la main de Dieu
                    le désire, peut-être est-ce un tort de s'y opposer » Mais, bientôt révoltée d'un
                    système trop malheureux fruit de la corruption qui m'avait entourée, je me
                    débarrasse des débris dont je suis couverte, et trouvant plus d'aisance à
                    remonter par la brèche que je viens de faire, à cause des nouveaux trous qui s'y
                    sont formés, j'essaie encore, je m'encourage, je me trouve en un instant sur la
                    crête. Tout cela m'avait écartée du sentier que j'avais aperçu, mais l'ayant
                    bien remarqué, je le regagne et me mets à fuir à grands pas. Avant la fin du
                    jour, je me trouvai hors de la forêt, et bientôt sur ce monticule duquel, il y
                    avait six mois, j'avais, pour mon malheur, aperçu cet affreux couvent. Je m'y
                    repose quelques minutes, j'étais en nage ; mon premier soin est de me précipiter
                    à genoux et de demander à Dieu de nouveaux pardons des fautes involontaires que
                    j'avais commises dans ce réceptacle odieux du crime et de l'impureté ; des
                    larmes de regrets coulèrent bientôt de mes yeux. « Hélas me dis-je, j'étais bien
                    moins criminelle, quand je quittai, l'année dernière, ce même sentier, guidée
                    par un principe de dévotion si funestement trompé Ô Dieu dans quel état puis-je
                    me contempler maintenant » Ces funestes réflexions un peu calmées par le plaisir
                    de me voir libre, je poursuivis ma route vers Dijon, m'imaginant que ce ne
                    pouvait être que dans cette capitale où mes plaintes devaient être légitimement
                    reçues... </p>
                <p> Ici Mme de Lorsange voulut engager Thérèse à reprendre haleine, au moins
                    quelques minutes ; elle en avait besoin ; la chaleur qu'elle mettait à sa
                    narration, les plaies que ces funestes récits rouvraient dans son âme, tout
                    enfin l'obligeait à quelques moments de trêve. M. de Corville fit apporter des
                    rafraîchissements, et après un peu de repos, notre héroïne poursuivit, comme on
                    va le voir, le détail de ses déplorables aventures. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> Partie 2 </head>
                <p> J'étais à ma seconde journée, parfaitement calme sur les craintes que j'avais
                    eues d'abord d'être poursuivie ; il faisait une extrême chaleur, et suivant ma
                    coutume économique, je m'étais écartée du chemin pour trouver un abri où je
                    pusse faire un léger repas qui me mît en état d'attendre le soir. Un petit
                    bouquet de bois sur la droite du chemin, au milieu duquel serpentait un ruisseau
                    limpide, me parut propre à me rafraîchir. Désaltérée de cette eau pure et
                    fraîche, nourrie d'un peu de pain, le dos appuyé contre un arbre, je laissais
                    circuler dans mes veines un air pur et serein qui me délassait, qui calmait mes
                    sens. Là, je réfléchissais à cette fatalité presque sans exemple qui, malgré les
                    épines dont j'étais entourée dans la carrière de la vertu, me ramenait toujours,
                    quoi qu'il en pût être, au culte de cette divinité, et à des actes d'amour et de
                    résignation envers l'Être suprême dont elle émane, et dont elle est l'image. Une
                    sorte d'enthousiasme venait de s'emparer de moi : « Hélas me disais-je, il ne
                    m'abandonne pas, ce Dieu bon que j'adore, puisque je viens même dans cet instant
                    de trouver les moyens de réparer mes forces. N'est-ce pas à lui que je dois
                    cette faveur ? Et n'y a-t-il pas sur la terre des êtres à qui elle est refusée ?
                    Je ne suis donc pas tout à fait malheureuse, puisqu'il en est encore de plus à
                    plaindre que moi... Ah ne le suis-je pas bien moins que les infortunées que je
                    laisse dans ce repaire du vice dont la bonté de Dieu m'a fait sortir comme par
                    une espèce de miracle ?... » Et pleine de reconnaissance, je m'étais jetée à
                    genoux ; fixant le soleil comme le plus bel ouvrage de la divinité, comme celui
                    qui manifeste le mieux sa grandeur, je tirais de la sublimité de cet astre de
                    nouveaux motifs de prières et d'actions de grâces, lorsque tout à coup je me
                    sens saisie par deux hommes qui, m'ayant enveloppé la tête pour m'empêcher de
                    voir et de crier, me garrottent comme une criminelle et m'entraînent sans
                    prononcer une parole. </p>
                <p> Nous marchons ainsi près de deux heures sans qu'il me soit possible de voir
                    quelle route nous tenons, lorsqu'un de mes conducteurs, m'entendant respirer
                    avec peine, propose à son camarade de me débarrasser du voile qui gêne ma tête ;
                    il y consent, je respire et j'aperçois enfin que nous sommes au milieu d'une
                    forêt dont nous suivons une route assez large, quoique peu fréquentée. Mille
                    funestes idées se présentent alors à mon esprit, je crains d'être reprise par
                    les agents de ces indignes moines... je crains d'être ramenée à leur odieux
                    couvent. </p>
                <p> -- Ah dis-je à l'un de mes guides, monsieur, ne puis-je vous supplier de me dire
                    où je suis conduite ? ne puis-je vous demander ce qu'on prétend faire de moi ? </p>
                <p> -- Tranquillisez-vous, mon enfant, me dit cet homme, et que les précautions que
                    nous sommes obligés de prendre ne vous causent aucune frayeur ; nous vous menons
                    vers un bon maître ; de fortes considérations l'engagent à ne prendre de femmes
                    de chambre pour son épouse qu'avec cet appareil de mystère, mais vous y serez
                    bien. </p>
                <p> -- Hélas messieurs, répondis-je, si c'est mon bonheur que vous faites, il est
                    inutile de me contraindre : je suis une pauvre orpheline, bien à plaindre sans
                    doute ; je ne demande qu'une place : sitôt que vous me la donnez, pourquoi
                    craignez-vous que je vous échappe ? </p>
                <p> -- Elle a raison, dit l'un des guides, mettons-la plus à l'aise, ne contenons
                    simplement que ses mains. </p>
                <p> Ils le font, et notre marche se continue. Me voyant tranquille, ils répondent
                    même à mes demandes, et j'apprends enfin d'eux que le maître auquel on me
                    destine se nomme le comte de Gernande, né à Paris, mais possédant des biens
                    considérables dans cette contrée, et riche en tout de plus de cinq cent mille
                    livres de rente, qu'il mange seul, me dit un de mes guides. </p>
                <p> -- Seul ? </p>
                <p> -- Oui, c'est un homme solitaire, un philosophe : jamais il ne voit personne ;
                    en revanche, c'est un des plus grands gourmands de l'Europe ; il n'y a pas un
                    mangeur dans le monde qui soit en état de lui tenir tête. Je ne vous en dis
                    rien, vous le verrez. </p>
                <p> -- Mais, ces précautions, que signifient-elles, monsieur ? </p>
                <p> -- Le voici. Notre maître a le malheur d'avoir une femme à qui la tête a tourné
                    ; il faut la garder à vue, elle ne sort pas de sa chambre, personne ne veut la
                    servir ; nous aurions eu beau vous le proposer : si vous aviez été prévenue,
                    vous n'auriez jamais accepté. Nous sommes obligés d'enlever des filles de force
                    pour exercer ce funeste emploi. </p>
                <p> -- Comment je serai captive auprès de cette dame ? </p>
                <p> -- Vraiment oui, voilà pourquoi nous vous tenons de cette manière : vous y serez
                    bien... tranquillisez-vous, parfaitement bien ; à cette gêne près, rien ne vous
                    manquera. </p>
                <p> -- Ah juste ciel quelle contrainte </p>
                <p> -- Allons, allons, mon enfant, courage, vous en sortirez un jour, et votre
                    fortune sera faite. </p>
                <p> Mon conducteur n'avait pas fini ces paroles, que nous aperçûmes le château.
                    C'était un superbe et vaste bâtiment isolé au milieu de la forêt, mais il s'en
                    fallait de beaucoup que ce grand édifice fût aussi peuplé qu'il paraissait fait
                    pour l'être. Je ne vis un peu de train, un peu d'affluence que vers les cuisines
                    situées dans des voûtes, sous le milieu du corps de logis. Tout le reste était
                    aussi solitaire que la position du château : personne ne prit garde à nous quand
                    nous entrâmes ; un de mes guides alla dans les cuisines, l'autre me présenta au
                    comte. Il était au fond d'un vaste et superbe appartement, enveloppé dans une
                    robe de chambre de satin des Indes, couché sur une ottomane, et ayant près de
                    lui deux jeunes gens si indécemment, ou plutôt si ridiculement vêtus, coiffés
                    avec tant d'élégance et tant d'art, que je les pris d'abord pour des filles ; un
                    peu plus d'examen me les fit enfin reconnaître pour deux garçons, dont l'un
                    pouvait avoir quinze ans, et l'autre seize. Ils me parurent d'une figure
                    charmante, mais dans un tel état de mollesse et d'abattement, que je crus
                    d'abord qu'ils étaient malades. </p>
                <p> -- Voilà une fille, monseigneur, dit mon guide ; elle nous paraît être ce qui
                    vous convient : elle est douce, elle est honnête, et ne demande qu'à se placer ;
                    nous espérons que vous en serez content. </p>
                <p> -- C'est bon, dit le comte en me regardant à peine vous fermerez les portes en
                    vous retirant, Saint-Louis, et vous direz que personne n'entre que je ne sonne. </p>
                <p> Ensuite, le comte se leva et vint m'examiner. Pendant qu'il me détaille, je puis
                    vous le peindre : la singularité du portrait mérite un instant vos regards. M.
                    de Gernande était alors un homme de cinquante ans, ayant près de six pieds de
                    haut, et d'une monstrueuse grosseur. Rien n'est effrayant comme sa figure, la
                    longueur de son nez, l'épaisse obscurité de ses sourcils, ses yeux noirs et
                    méchants, sa grande bouche mal meublée, son front ténébreux et chauve, le son de
                    sa voix effrayant et rauque, ses bras et ses mains énormes ; tout contribue à en
                    faire un individu gigantesque, dont l'abord inspire beaucoup plus de peur que
                    d'assurance. Nous verrons bientôt si le moral et les actions de cette espèce de
                    centaure répondaient à son effrayante caricature. Après un examen des plus
                    brusques et des plus cavaliers, le comte me demanda mon âge. </p>
                <p> -- Vingt-trois ans, monsieur, répondis-je. </p>
                <p> Et il joignit à cette première demande quelques questions sur mon personnel. Je
                    le mis au fait de tout ce qui me concernait. Je n'oubliai même pas la
                    flétrissure que j'avais reçue de Rodin ; et quand je lui eus peint ma misère,
                    quand je lui eus prouvé que le malheur m'avait constamment poursuivie : </p>
                <p> -- Tant mieux me dit durement le vilain homme, tant mieux vous en serez plus
                    souple chez moi ; c'est un très petit inconvénient que le malheur poursuive
                    cette race abjecte du peuple que la nature condamne à ramper près de nous sur le
                    même sol : elle en est plus active et moins insolente, elle en remplit bien
                    mieux ses devoirs envers nous. </p>
                <p> -- Mais, monsieur, je vous ai dit ma naissance, elle n'est point abjecte. </p>
                <p> -- Oui, oui, je connais tout cela, on se fait toujours passer pour tout plein de
                    choses quand on n'est rien, ou dans la misère. Il faut bien que les illusions de
                    l'orgueil viennent consoler des torts de la fortune ; c'est ensuite à nous de
                    croire ce qui nous plaît de ces naissances abattues par les coups du sort. Tout
                    cela m'est égal, au reste : je vous trouve sous l'air, et à peu près sous le
                    costume d'une servante ; je vous prendrai donc sur ce pied, si vous le trouvez
                    bon. Cependant, continua cet homme dur, il ne tient qu'à vous d'être heureuse ;
                    de la patience, de la discrétion, et dans quelques années je vous renverrai
                    d'ici en état de vous passer du service. </p>
                <p> Alors il prit mes bras l'un après l'autre, et retroussant mes manches jusqu'au
                    coude, il les examina avec attention en me demandant combien de fois j'avais été
                    saignée. </p>
                <p> -- Deux fois, monsieur, lui dis-je, assez surprise de cette question ; et je lui
                    en citai les époques, en le remettant aux circonstances de ma vie où cela avait
                    eu lieu. </p>
                <p> Il appuie ses doigts sur les veines comme lorsqu'on veut les gonfler pour
                    procéder à cette opération, et quand elles sont au point où il les désire, il y
                    applique sa bouche en les suçant. Dès lors, je ne doutai plus que le libertinage
                    ne se mêlât encore aux procédés de ce vilain homme, et les tourments de
                    l'inquiétude se réveillèrent dans mon cœur. </p>
                <p> -- Il faut que je sache comment vous êtes faite, continua le comte, en me fixant
                    d'un air qui me fit trembler : il ne faut aucun défaut corporel pour la place
                    que vous avez à remplir ; montrez donc tout ce que vous portez. </p>
                <p> Je me défendis ; mais le comte, disposant à la colère tous les muscles de son
                    effrayante figure, m'annonce durement qu'il ne me conseille pas de jouer la
                    prude avec lui, parce qu'il a des moyens sûrs de mettre les femmes à la raison. </p>
                <p> -- Ce que vous m'avez raconté, me dit-il, n'annonce pas une très haute vertu ;
                    ainsi vos résistances seraient aussi déplacées que ridicules. </p>
                <p> A ces mots, il fait un signe à ses jeunes garçons, qui, s'approchant aussitôt de
                    moi, travaillent à me déshabiller. Avec des individus aussi faibles, aussi
                    énervés que ceux qui m'entourent, la défense n'est pas assurément difficile ;
                    mais de quoi servirait-elle ? L'anthropophage qui me les lançait m'aurait, s'il
                    eût voulu, pulvérisée d'un coup de poing. Je compris donc qu'il fallait céder :
                    je fus déshabillée en un instant ; à peine cela est-il fait, que je m'aperçois
                    que j'excite encore plus les ris de ces deux Ganymèdes. </p>
                <p> -- Mon ami, disait le plus jeune à l'autre, la belle chose qu'une fille ... Mais
                    quel dommage que ça soit vide là </p>
                <p> -- Oh disait l'autre, il n'y a rien de plus infâme que ce vide ; je ne
                    toucherais pas une femme quand il s'agirait de ma fortune. </p>
                <p> Et pendant que mon devant était aussi ridiculement le sujet de leurs sarcasmes,
                    le comte, intime partisan du derrière (malheureusement, hélas comme tous les
                    libertins), examinait le mien avec la plus grande attention ; il le maniait
                    durement, le pétrissait avec force ; et, prenant des pincées de chair dans ses
                    cinq doigts, il les amollissait jusqu'à les meurtrir. Ensuite il me fit faire
                    quelques pas en avant, et revenir vers lui à reculons, afin de ne pas perdre de
                    vue la perspective qu'il s'était offerte. Quand j'étais de retour vers lui, il
                    me faisait courber, tenir droite, serrer, écarter. Souvent il s'agenouillait
                    devant cette partie qui l'occupait seule. Il y appliquait des baisers en
                    plusieurs endroits différents, plusieurs même sur l'orifice le plus secret ;
                    mais tous ces baisers étaient l'image de la succion, il n'en faisait pas un qui
                    n'eût cette action pour but : il avait l'air de téter chacune des parties où se
                    portaient ses lèvres. Ce fut pendant cet examen qu'il me demanda beaucoup de
                    détails sur ce qui m'avait été fait au couvent de Sainte-Marie-des-Bois, et sans
                    prendre garde que je l'échauffais doublement par ces récits, j'eus la candeur de
                    les lui faire tous avec naïveté. Il fit approcher un de ses jeunes gens, et le
                    plaçant à côté de moi, il lâcha le nœud coulant d'un gros flot de ruban rose,
                    qui retenait une culotte de gaze blanche, et mit à découvert tous les attraits
                    voilés par ce vêtement. Après quelques légères caresses sur le même autel où le
                    comte sacrifiait avec moi, il changea tout à coup d'objet et se mit à sucer cet
                    enfant à la partie qui caractérisait son sexe. Il continuait de me toucher :
                    soit habitude chez le jeune homme, soit adresse de la part de ce satyre, en très
                    peu de minutes, la nature vaincue fit couler dans la bouche de l'un ce qu'elle
                    lançait du membre de l'autre. Voilà comme ce libertin épuisait ces malheureux
                    enfants qu'il avait chez lui, dont nous verrons bientôt le nombre ; c'est ainsi
                    qu'il les énervait, et voilà la raison de l'état de langueur où je les avais
                    trouvés. Voyons maintenant comme il s'y prenait pour mettre les femmes dans le
                    même état, et quelle était la véritable raison de la retraite où il tenait la
                    sienne. </p>
                <p> L'hommage que m'avait rendu le comte avait été long, mais pas la moindre
                    infidélité au temple qu'il s'était choisi : ni ses mains, ni ses regards, ni ses
                    baisers, ni ses désirs ne s'en écartèrent un instant. Après avoir également sucé
                    l'autre jeune homme, en avoir recueilli, dévoré de même la semence : </p>
                <p> -- Venez, me dit-il, en m'attirant dans un cabinet voisin, sans me laisser
                    reprendre mes vêtements ; venez, je vais vous faire voir de quoi il s'agit. </p>
                <p> Je ne pus dissimuler mon trouble, il fut affreux ; mais il n'y avait pas moyen
                    de faire prendre une autre face à mon sort, il fallait avaler jusqu'à la lie le
                    calice qui m'était présenté. </p>
                <p> Deux autres jeunes gens de seize ans, tout aussi beaux, tout aussi énervés que
                    les deux premiers que nous avions laissés dans le salon, travaillaient à de la
                    tapisserie dans ce cabinet. Ils se levèrent quand nous entrâmes. </p>
                <p> -- Narcisse, dit le comte à l'un d'eux, voilà la nouvelle femme de chambre de la
                    comtesse, il faut que je l'éprouve ; donne-moi mes lancettes. </p>
                <p> Narcisse ouvre une armoire, et en sort aussitôt tout ce qu'il faut pour saigner.
                    Je vous laisse à penser ce que je devins ; mon bourreau vit mon embarras, il
                    n'en fit que rire. </p>
                <p> -- Place-la, Zéphire, dit M. de Gernande à l'autre jeune homme. </p>
                <p> Et cet enfant, s'approchant de moi, me dit en souriant : </p>
                <p> -- N'ayez pas peur, mademoiselle, ça ne peut que vous faire le plus grand bien.
                    Placez-vous ainsi. </p>
                <p> Il s'agissait d'être légèrement appuyée sur les genoux, au bord d'un tabouret
                    mis au milieu de la chambre, les bras soutenus par deux rubans noirs attachés au
                    plafond. </p>
                <p> A peine suis-je en posture, que le comte s'approche de moi, la lancette à la
                    main ; il respirait à peine, ses yeux étaient étincelants, sa figure faisait
                    peur ; il bande mes deux bras, et en moins d'un clin d'œil il les pique tous
                    deux. Il fait un cri accompagné de deux ou trois blasphèmes, dès qu'il voit le
                    sang ; il va s'asseoir à six pieds, vis-à-vis de moi. Le léger vêtement dont il
                    est couvert se déploie bientôt : Zéphire se met à genoux entre ses jambes, il le
                    suce ; et Narcisse, les deux pieds sur le fauteuil de son maître, lui présente à
                    téter le même objet qu'il offre lui-même à pomper à l'autre. Gernande empoignait
                    les reins de Zéphire, il le serrait, il le comprimait contre lui, mais le
                    quittait néanmoins pour jeter ses yeux enflammés sur moi. Cependant mon sang
                    s'échappait à grands flots et retombait dans deux jattes blanches placées
                    au-dessous de mes bras. Je me sentis bientôt affaiblir. </p>
                <p> -- Monsieur monsieur m'écriai-je, ayez pitié de moi, je m'évanouis... </p>
                <p> Et je chancelai ; arrêtée par les rubans, je ne pus tomber ; mais mes bras
                    variant, et ma tête flottant sur mes épaules, mon visage fut inondé de sang. Le
                    comte était dans l'ivresse... Je ne vis pourtant pas la fin de son opération, je
                    m'évanouis avant qu'il ne touchât au but ; peut-être ne devait-il l'atteindre
                    qu'en me voyant dans cet état, peut-être son extase suprême dépendait-elle de ce
                    tableau de mort ? Quoi qu'il en fût, quand je repris mes sens, je me trouvai
                    dans un excellent lit et deux vieilles femmes auprès de moi. Dès qu'elles me
                    virent les yeux ouverts, elles me présentèrent un bouillon, et de trois heures
                    en trois heures d'excellents potages jusqu'au surlendemain. A cette époque, M.
                    de Gernande me fit dire de me lever et de venir lui parler dans le même salon où
                    il m'avait reçue en arrivant. On m'y conduisit : j'étais un peu faible encore,
                    mais d'ailleurs assez bien portante ; j'arrivai. </p>
                <p> -- Thérèse, me dit le comte en me faisant asseoir, je renouvellerai peu souvent
                    avec vous de semblables épreuves, votre personne m'est utile pour d'autres
                    objets ; mais il était essentiel que je vous fisse connaître mes goûts et la
                    manière dont vous finirez un jour dans cette maison, si vous me trahissez, si
                    malheureusement vous vous laissez suborner par la femme auprès de laquelle vous
                    allez être mise. </p>
                <p> Cette femme est la mienne, Thérèse, et ce titre est sans doute le plus funeste
                    qu'elle puisse avoir, puisqu'il l'oblige à se prêter à la passion bizarre dont
                    vous venez d'être la victime. N'imaginez pas que je la traite ainsi par
                    vengeance, par mépris, par aucun sentiment de haine : c'est la seule histoire
                    des passions. Rien n'égale le plaisir que j'éprouve à répandre son sang... je
                    suis dans l'ivresse quand il coule ; je n'ai jamais joui de cette femme d'une
                    autre manière. Il y a trois ans que je l'ai épousée et qu'elle subit exactement
                    tous les quatre jours le traitement que vous avez éprouvé. Sa grande jeunesse
                    (elle n'a pas vingt ans), les soins particuliers qu'on en a, tout cela la
                    soutient ; et comme on répare en elle en raison de ce qu'on la contraint à
                    perdre, elle s'est assez bien portée depuis cette époque. Avec une sujétion
                    semblable, vous sentez bien que je ne puis ni la laisser sortir, ni la laisser
                    voir à personne. Je la fais donc passer pour folle, et sa mère, seule parente
                    qui lui reste, demeurant dans son château à six lieues d'ici, en est tellement
                    convaincue, qu'elle n'ose pas même la venir voir. La comtesse implore bien
                    souvent sa grâce, il n'est rien qu'elle ne fasse pour m'attendrir ; mais elle
                    n'y réussira jamais. Ma luxure a dicté son arrêt, il est invariable, elle ira de
                    cette manière tant qu'elle pourra : rien ne lui manquera pendant sa vie, et
                    comme j'aime à l'épuiser, je la soutiendrai le plus longtemps possible ; quand
                    elle n'y pourra plus tenir, à la bonne heure C'est ma quatrième ; j'en aurai
                    bientôt une cinquième, rien ne m'inquiète aussi peu que le sort d'une femme ; il
                    y en a tant dans le monde, et il est si doux d'en changer </p>
                <p> Quoi qu'il en soit, Thérèse, votre emploi est de la soigner : elle perd
                    régulièrement deux palettes de sang tous les quatre jours, elle ne s'évanouit
                    plus maintenant ; l'habitude lui prête des forces, son épuisement dure
                    vingt-quatre heures, elle est bien les trois autres jours. Mais vous comprenez
                    facilement que cette vie lui déplaît ; il n'y a rien qu'elle ne fasse pour s'en
                    délivrer, rien qu'elle n'entreprenne pour faire savoir son véritable état à sa
                    mère. Elle a déjà séduit deux de ses femmes, dont les manœuvres ont été
                    découvertes assez à temps pour en rompre le succès : elle a été la cause de la
                    perte de ces deux malheureuses, elle s'en repent aujourd'hui, et reconnaissant
                    l'invariabilité de son sort, elle prend son parti, et promet de ne plus chercher
                    à séduire les gens dont je l'entourerai. Mais ce secret, ce que l'on devient si
                    l'on me trahit, tout cela, Thérèse, m'engage à ne placer près d'elle que des
                    personnes enlevées comme vous l'avez été, afin d'éviter par là les poursuites.
                    Ne vous ayant prise chez personne, n'ayant à répondre de vous à qui que ce soit,
                    je suis plus à même de vous punir, si vous le méritez, d'une manière qui,
                    quoiqu'elle vous ravisse le jour, ne puisse néanmoins m'attirer à moi ni
                    recherches, ni aucune sorte de mauvaises affaires. De ce moment, vous n'êtes
                    donc plus de ce monde, puisque vous en pouvez disparaître au plus léger acte de
                    ma volonté : tel est votre sort, mon enfant, vous le voyez ; heureuse si vous
                    vous conduisez bien, morte si vous cherchiez à me trahir. Dans tout autre cas,
                    je vous demanderais votre réponse : je n'en ai nul besoin dans la situation où
                    vous voilà ; je vous tiens, il faut m'obéir, Thérèse... Passons chez ma femme. </p>
                <p> N'ayant rien à objecter à un discours aussi précis, je suivis mon maître. Nous
                    traversâmes une longue galerie, aussi sombre, aussi solitaire que le reste de ce
                    château ; une porte s'ouvre, nous entrons dans une antichambre où je reconnais
                    les deux vieilles qui m'avaient servie pendant ma défaillance. Elles se levèrent
                    et nous introduisirent dans un appartement superbe où nous trouvâmes la
                    malheureuse comtesse brodant au tambour sur une chaise longue ; elle se leva
                    quand elle aperçut son mari : </p>
                <p> -- Asseyez-vous, lui dit le comte, je vous permets de m'écouter ainsi. Voilà,
                    enfin, une femme de chambre que je vous ai trouvée, madame, continua-t-il ;
                    j'espère que vous vous souviendrez du sort que vous avez fait éprouver aux
                    autres, et que vous ne chercherez pas à plonger celle-ci dans les mêmes
                    malheurs. </p>
                <p> -- Cela serait inutile, dis-je alors, pleine d'envie de servir cette infortunée,
                    et voulant déguiser mes desseins ; oui, madame, j'ose le certifier devant vous,
                    cela serait inutile, vous ne me direz pas une parole que je ne le rende aussitôt
                    à monsieur votre époux, et certainement je ne risquerai pas ma vie pour vous
                    servir. </p>
                <p> -- Je n'entreprendrai rien qui puisse vous mettre dans ce cas-là, mademoiselle,
                    dit cette pauvre femme, qui ne comprenait pas encore les motifs qui me faisaient
                    parler ainsi ; soyez tranquille : je ne vous demande que vos soins. </p>
                <p> -- Ils seront à vous tout entiers, madame, répondis-je, mais rien au-delà. </p>
                <p> Et le comte, enchanté de moi, me serra la main en me disant à l'oreille : </p>
                <p> -- Bien, Thérèse, ta fortune est faite si tu te conduis comme tu le dis. </p>
                <p> Ensuite le comte me montra ma chambre, attenante à celle de la comtesse, et il
                    me fit observer que l'ensemble de cet appartement, fermé par d'excellentes
                    portes et entouré de doubles grilles à toutes ses ouvertures, ne laissait aucun
                    espoir d'évasion. </p>
                <p> -- Voilà bien une terrasse, poursuivit M. de Gernande, en me menant dans un
                    petit jardin qui se trouvait de plain-pied à cet appartement, mais sa hauteur ne
                    vous donne pas, je pense, envie d'en mesurer les murs ; la comtesse peut y venir
                    respirer le frais tant qu'elle veut, vous lui tiendrez compagnie... Adieu. </p>
                <p> Je revins auprès de ma maîtresse, et comme nous nous examinâmes d'abord toutes
                    les deux sans parler, je la saisis assez bien dans ce premier instant pour
                    pouvoir la peindre. </p>
                <p> Mme de Gernande, âgée de dix-neuf ans et demi, avait la plus belle taille, la
                    plus noble, la plus majestueuse qu'il fût possible de voir ; pas un de ses
                    gestes, pas un de ses mouvements qui ne fût une grâce, pas un de ses regards qui
                    ne fût un sentiment. Ses yeux étaient du plus beau noir : quoiqu'elle fût
                    blonde, rien n'égalait leur expression ; mais une sorte de langueur, suite de
                    ses infortunes, en en adoucissant l'éclat, les rendait mille fois plus
                    intéressants ; elle avait la peau très blanche, et les plus beaux cheveux, la
                    bouche très petite, trop peut-être, j'eusse été peu surprise qu'on lui eût
                    trouvé ce défaut : c'était une jolie rose pas assez épanouie, mais les dents
                    d'une fraîcheur... les lèvres d'un incarnat ... on eût dit que l'Amour l'eût
                    colorée des teintes empruntées à la déesse des fleurs. Son nez était aquilin,
                    étroit, serré du haut, et couronné de deux sourcils d'ébène ; le menton
                    parfaitement joli, un visage, en un mot, du plus bel ovale, dans l'ensemble
                    duquel il régnait une sorte d'agrément, de naïveté, de candeur, qui eussent bien
                    plutôt fait prendre cette figure enchanteresse pour celle d'un ange que pour la
                    physionomie d'une mortelle. Ses bras, sa gorge, sa croupe étaient d'un éclat...
                    d'une rondeur faits pour servir de modèle aux artistes ; une mousse légère et
                    noire couvrait le temple de Vénus, soutenu par deux cuisses moulées ; et ce qui
                    m'étonna, malgré la légèreté de la taille de la comtesse, malgré ses malheurs,
                    rien n'altérait son embonpoint : ses fesses rondes et potelées étaient aussi
                    charnues, aussi grasses, aussi fermes que si sa taille eût été plus marquée et
                    qu'elle eût toujours vécu au sein du bonheur. Il y avait pourtant sur tout cela
                    d'affreux vestiges du libertinage de son époux, mais, je le répète, rien
                    d'altéré... l'image d'un beau lys où l'abeille a fait quelques taches. A tant de
                    dons, Mme de Gernande joignait un caractère doux, un esprit romanesque et
                    tendre, un cœur d'une sensibilité ... instruite, des talents... un art naturel
                    pour la séduction, contre lequel il ne pouvait y avoir que son infâme époux qui
                    pût résister, un son de voix charmant et beaucoup de piété. Telle était la
                    malheureuse épouse du comte de Gernande, telle était la créature angélique
                    contre laquelle il avait comploté ; il semblait que plus elle inspirait de
                    choses, plus elle enflammait sa férocité, et que l'affluence des dons qu'elle
                    avait reçus de la nature ne devenait que des motifs de plus aux cruautés de ce
                    scélérat. </p>
                <p> -- Quel jour avez-vous été saignée, madame ? lui dis-je, afin de lui faire voir
                    que j'étais au fait de tout. </p>
                <p> -- Il y a trois jours, me dit-elle, et c'est demain... Puis avec un soupir :
                    oui, demain... mademoiselle, demain... vous serez témoin de cette belle scène. </p>
                <p> -- Et Madame ne s'affaiblit point ? </p>
                <p> -- Oh juste ciel je n'ai pas vingt ans, et je suis sûre qu'on n'est pas plus
                    faible à soixante-dix. Mais cela finira, je me flatte ; il est parfaitement
                    impossible que je vive longtemps ainsi : j'irai retrouver mon père, j'irai
                    chercher dans les bras de l'Être suprême un repos que les hommes m'ont aussi
                    cruellement refusé dans le monde. </p>
                <p> Ces mots me fendirent le cœur ; voulant soutenir mon personnage, je déguisai mon
                    trouble, mais je me promis bien intérieurement, dès lors, de perdre plutôt mille
                    fois la vie, s'il le fallait, que de ne pas arracher à l'infortune cette
                    malheureuse victime de la débauche d'un monstre. </p>
                <p> C'était l'instant du dîner de la comtesse. Les deux vieilles vinrent m'avertir
                    de la faire passer dans son cabinet : je l'en prévins ; elle était accoutumée à
                    tout cela, elle sortit aussitôt, et les deux vieilles, aidées des deux valets
                    qui m'avaient arrêtée, servirent un repas somptueux sur une table où mon couvert
                    fut placé en face de celui de ma maîtresse. Les valets se retirèrent, et les
                    deux vieilles me prévinrent qu'elles ne bougeraient pas de l'antichambre afin
                    d'être à portée de recevoir les ordres de Madame sur ce qu'elle pourrait
                    désirer. J'avertis la comtesse, elle se plaça, et m'invita d'en faire de même
                    avec un air d'amitié, d'affabilité, qui acheva de me gagner l'âme. Il y avait au
                    moins vingt plats sur la table. </p>
                <p> -- Relativement à cette partie-ci, vous voyez qu'on a soin de moi, mademoiselle,
                    me dit-elle. </p>
                <p> -- Oui, madame, répondis-je, et je sais que la volonté de M. le comte est que
                    rien ne vous manque. </p>
                <p> -- Oh oui, mais comme les motifs de ces attentions ne sont que des cruautés,
                    elles me touchent peu. </p>
                <p> Mme de Gernande épuisée, et vivement sollicitée par la nature à des réparations
                    perpétuelles, mangea beaucoup. Elle désira des perdreaux et un caneton de Rouen
                    qui lui furent aussitôt apportés. Après le repas, elle alla prendre l'air sur la
                    terrasse, mais en me donnant la main : il lui eût été impossible de faire dix
                    pas sans ce secours. Ce fut dans ce moment qu'elle me fit voir toutes les
                    parties de son corps que je viens de vous peindre ; elle me montra ses bras, ils
                    étaient pleins de cicatrices. </p>
                <p> -- Ah il n'en reste pas là, me dit-elle, il n'y a pas un endroit de mon
                    malheureux individu dont il ne se plaise à voir couler le sang. </p>
                <p> Et elle me fit voir ses pieds, son cou, le bas de son sein et plusieurs autres
                    parties charnues également couvertes de cicatrices. Je m'en tins le premier jour
                    à quelques plaintes légères, et nous nous couchâmes. </p>
                <p> Le lendemain était le jour fatal de la comtesse. M. de Gernande, qui ne
                    procédait à cette opération qu'au sortir de son dîner, toujours fait avant celui
                    de sa femme, me fit dire de venir me mettre à table avec lui ; ce fut là,
                    madame, que je vis cet ogre opérer d'une manière si effrayante, que j'eus,
                    malgré mes yeux, de la peine à le concevoir. Quatre valets, parmi lesquels les
                    deux qui m'avaient conduite au château, servaient cet étonnant repas. Il mérite
                    d'être détaillé : je vais le faire sans exagération ; on n'avait sûrement rien
                    mis de plus pour moi. Ce que je vis était donc l'histoire de tous les jours. </p>
                <p> On servit deux potages, l'un de pâte au safran, l'autre une bisque au coulis de
                    jambon ; au milieu un aloyau de bœuf à l'anglaise, huit hors-d'œuvre, cinq
                    grosses entrées, cinq déguisées et plus légères, une hure de sanglier au milieu
                    de huit plats de rôti, qu'on releva par deux services d'entremets, et seize
                    plats de fruits ; des glaces, six sortes de vins, quatre espèces de liqueurs, et
                    du café. M. de Gernande entama tous les plats, quelques-uns furent entièrement
                    vidés par lui ; il but douze bouteilles de vin, quatre de Bourgogne, en
                    commençant, quatre de Champagne au rôti ; le Tokai, le Mulseau, l'Hermitage et
                    le Madère furent avalés au fruit. Il termina par deux bouteilles de liqueurs des
                    Îles et dix tasses de café. </p>
                <p> Aussi frais en sortant de là que s'il fût venu de s'éveiller, M. de Gernande me
                    dit : </p>
                <p> -- Allons saigner ta maîtresse ; tu me diras, je te prie, si je m'y prends aussi
                    bien avec elle qu'avec toi. </p>
                <p> Deux jeunes garçons que je n'avais pas encore vus, du même âge que les
                    précédents, nous attendaient à la porte de l'appartement de la comtesse : ce fut
                    là que le comte m'apprit qu'il en avait douze que l'on lui changeait tous les
                    ans. Ceux-ci me parurent encore plus jolis qu'aucun de ceux que j'eusse vus
                    précédemment : ils étaient moins énervés que les autres ; nous entrâmes...
                    Toutes les cérémonies que je vais vous détailler ici, madame, étaient celles
                    exigées par le comte : elles s'observaient régulièrement tous les jours, on n'y
                    changeait au plus que le local des saignées. </p>
                <p> La comtesse, simplement entourée d'une robe de mousseline flottante, se mit à
                    genoux dès que le comte entra. </p>
                <p> -- Êtes-vous prête ? lui demanda son époux. </p>
                <p> -- A tout, monsieur, répondit-elle humblement : vous savez bien que je suis
                    votre victime, et qu'il ne tient qu'à vous d'ordonner. </p>
                <p> Alors M. de Gernande me dit de déshabiller sa femme et de la lui conduire.
                    Quelque répugnance que j'éprouvasse à toutes ces horreurs, vous le savez,
                    madame, je n'avais d'autre parti que la plus entière résignation. Ne me regardez
                    jamais, je vous en conjure, que comme une esclave dans tout ce que j'ai raconté
                    et tout ce qui me reste à vous dire : je ne me prêtais que lorsque je ne pouvais
                    faire autrement, mais je n'agissais de bon gré dans quoi que ce pût être. </p>
                <p> J'enlevai donc la simarre de ma maîtresse et la conduisis nue auprès de son
                    époux, déjà placé dans un grand fauteuil : au fait du cérémonial, elle s'éleva
                    sur ce fauteuil, et alla d'elle-même lui présenter à baiser cette partie
                    favorite qu'il avait tant fêtée dans moi, et qui me paraissait l'affecter
                    également avec tous les êtres et avec tous les sexes. </p>
                <p> -- Écartez donc, madame, lui dit brutalement le comte... Et il fêta longtemps ce
                    qu'il désirait voir en faisant prendre successivement différentes positions. Il
                    entrouvrait, il resserrait ; du bout du doigt, ou de la langue, il chatouillait
                    l'étroit orifice ; et bientôt, entraîné par la férocité de ses passions, il
                    prenait une pincée de chair, la comprimait et l'égratignait. A mesure que la
                    légère blessure était faite, sa bouche se portait aussitôt sur elle. Pendant ces
                    cruels préliminaires, je contenais sa malheureuse victime, et les deux jeunes
                    garçons tout nus se relayaient auprès de lui ; à genoux tour à tour entre ses
                    jambes, ils se servaient de leur bouche pour l'exciter. Ce fut alors que je vis,
                    non sans une étonnante surprise, que ce géant, cette espèce de monstre, dont le
                    seul aspect effrayait, était cependant à peine un homme : la plus mince, la plus
                    légère excroissance de chair, ou, pour que la comparaison soit plus juste, ce
                    qu'on verrait à un enfant de trois ans, était au plus ce qu'on apercevait chez
                    cet individu si énorme et si corpulé de partout ailleurs ; mais ses sensations
                    n'en étaient pas moins vives, et chaque vibration du plaisir était en lui une
                    attaque de spasme. Après cette première séance, il s'étendit sur le canapé, et
                    voulut que sa femme, à cheval sur lui, continuât d'avoir le derrière posé sur
                    son visage, pendant qu'avec sa bouche elle lui rendrait, par le moyen de la
                    succion, les mêmes services qu'il venait de recevoir des jeunes Ganymèdes,
                    lesquels étaient, avec les mains, excités de droite et de gauche par lui ; les
                    miennes travaillaient pendant ce temps-là sur son derrière : je le chatouillais,
                    je le polluais dans tous les sens. Cette attitude, employée plus d'un quart
                    d'heure, ne produisant encore rien, il fallut la changer ; j'étendis la
                    comtesse, par l'ordre de son mari, sur une chaise longue, couchée sur le dos,
                    ses cuisses dans le plus grand écartement. La vue de ce qu'elle entrouvrait
                    alors mit le comte dans une espèce de rage ; il considère... ses regards lancent
                    des feux, il blasphème ; il se jette comme un furieux sur sa femme, la pique de
                    sa lancette en cinq ou six endroits du corps ; mais toutes ces plaies étaient
                    légères, à peine en sortait-il une ou deux gouttes de sang. Ces premières
                    cruautés cessèrent enfin pour faire place à d'autres. Le comte se rassoit, il
                    laisse un instant respirer sa femme ; et s'occupant de ses deux mignons, il les
                    obligeait à se sucer mutuellement, ou bien il les arrangeait de manière que dans
                    le temps qu'il en suçait un, un autre le suçait, et que celui qu'il suçait
                    revenait de sa bouche rendre le même service à celui dont il était sucé : le
                    comte recevait beaucoup, mais il ne donnait rien. Sa satiété, son impuissance
                    était telle, que les plus grands efforts ne parvenaient même pas à le tirer de
                    son engourdissement : il paraissait ressentir des titillations très violentes,
                    mais rien ne se manifestait ; quelquefois il m'ordonnait de sucer moi-même ses
                    gitons et de venir aussitôt rapporter dans sa bouche l'encens que je
                    recueillerais. Enfin il les lance l'un après l'autre vers la malheureuse
                    comtesse. Ces jeunes gens l'approchent, ils l'insultent, ils poussent
                    l'insolence jusqu'à la battre, jusqu'à la souffleter, et plus ils la molestent,
                    plus ils sont loués, plus ils sont encouragés par le comte. </p>
                <p> Gernande alors s'occupait avec moi ; j'étais devant lui, mes reins à hauteur de
                    son visage, et il rendait hommage à son dieu, mais il ne me molesta point ; je
                    ne sais pourquoi il ne tourmenta non plus ses Ganymèdes : il n'en voulait qu'à
                    la seule comtesse. Peut-être l'honneur de lui appartenir devenait-il un titre
                    pour être maltraitée par lui ; peut-être n'était-il vraiment ému de cruauté
                    qu'en raison des liens qui prêtaient de la force aux outrages. On peut tout
                    supposer dans de telles têtes, et parier presque toujours que ce qui aura le
                    plus l'air du crime sera ce qui les enflammera davantage. Il nous place enfin,
                    ses jeunes gens et moi, aux côtés de sa femme, entremêlés les uns avec les
                    autres : ici un homme, là une femme, et tous les quatre lui présentant le
                    derrière ; il examine d'abord en face, un peu dans l'éloignement, puis il se
                    rapproche, il touche, il compare, il caresse ; les jeunes gens et moi n'avions
                    rien à souffrir, mais chaque fois qu'il arrivait à sa femme, il la tracassait,
                    la vexait d'une ou d'autre manière. La scène change encore : il fait mettre à
                    plat-ventre la comtesse sur un canapé, et prenant chacun des jeunes gens l'un
                    après l'autre, il les introduit lui-même dans la route étroite offerte par
                    l'attitude de Mme de Gernande : il leur permet de s'y échauffer, mais ce n'est
                    que dans sa bouche que le sacrifice doit se consommer ; il les suce également à
                    mesure qu'ils sortent. Pendant que l'un agit, il se fait sucer par l'autre, et
                    sa langue s'égare au trône de volupté que lui présente l'agent. Cet acte est
                    long, le comte s'en irrite, il se relève, et veut que je remplace la comtesse ;
                    je le supplie instamment de ne point l'exiger, il n'y a pas moyen. Il place sa
                    femme sur le dos le long du canapé, me fait coller sur elle, les reins tournés
                    vers lui, et là, il ordonne à ses mignons de me sonder par la route défendue :
                    il me les présente, ils ne s'introduisent que guidés par ses mains ; il faut
                    qu'alors j'excite la comtesse de mes doigts, et que je la baise sur la bouche.
                    Pour lui, son offrande est la même ; comme chacun de ses mignons ne peut agir
                    qu'en lui montrant un des plus doux objets de son culte, il en profite de son
                    mieux, et ainsi qu'avec la comtesse, il faut que celui qui me perfore, après
                    quelques allées et venues, aille faire couler dans sa bouche l'encens allumé
                    pour moi. Quand les jeunes gens ont fini, il se colle sur mes reins et semble
                    vouloir les remplacer. </p>
                <p> -- Efforts superflus s'écrie-t-il... ce n'est pas là ce qu'il me faut ... au
                    fait ... au fait ... quelque piteux que paraisse mon état, je n'y tiens plus...
                    Allons, comtesse, vos bras </p>
                <p> Il la saisit alors avec férocité, il la place comme il avait fait de moi, les
                    bras soutenus au plancher par deux rubans noirs : je suis chargée du soin de
                    poser les bandes ; il visite les ligatures : ne les trouvant pas assez
                    comprimées, il les resserre, afin, dit-il, que le sang sorte avec plus de force
                    ; il tâte les veines, et les pique toutes deux presque en même temps. Le sang
                    jaillit très loin : il s'extasie ; et retournant se placer en face, pendant que
                    ces deux fontaines coulent, il me fait mettre à genoux entre ses jambes, afin
                    que je suce ; il en fait autant à chacun de ses gitons, tour à tour, sans cesser
                    de porter ses yeux sur ces jets de sang qui l'enflamment. Pour moi, sûre que
                    l'instant où la crise qu'il espère aura lieu, sera l'époque de la cessation des
                    tourments de la comtesse, je mets tous mes soins à déterminer cette crise, et je
                    deviens, ainsi que vous le voyez, madame, catin par bienfaisance et libertine
                    par vertu. Il arrive enfin, ce dénouement si attendu, je n'en connaissais ni les
                    dangers ni la violence ; la dernière fois qu'il avait eu lieu, j'étais
                    évanouie... Oh madame, quel égarement Gernande était près de dix minutes dans le
                    délire, en se débattant comme un homme qui tombe d'épilepsie, et poussant des
                    cris qui se seraient entendus d'une lieue ; ses jurements étaient excessifs, et
                    frappant tout ce qui l'entourait, il faisait des efforts effrayants. Les deux
                    mignons sont culbutés ; il veut se précipiter sur sa femme, je le contiens ;
                    j'achève de le pomper : le besoin qu'il a de moi fait qu'il me respecte ; je le
                    mets enfin à la raison, en le dégageant de ce fluide embrasé, dont la chaleur,
                    dont l'épaisseur, et surtout l'abondance, le mettent en un tel état de frénésie,
                    que je croyais qu'il allait expirer ; sept ou huit cuillers eussent à peine
                    contenu la dose, et la plus épaisse bouillie en peindrait mal la consistance ;
                    avec cela point d'érection, l'apparence même de l'épuisement : voilà de ces
                    contrariétés qu'expliqueront mieux que moi les gens de l'art. Le comte mangeait
                    excessivement, et ne dissipait ainsi que chaque fois qu'il saignait sa femme,
                    c'est-à-dire tous les quatre jours. Était-ce là la cause de ce phénomène ? Je
                    l'ignore, et n'osant pas rendre raison de ce que je n'entends pas, je me
                    contenterai de dire ce que j'ai vu. </p>
                <p> Cependant je vole à la comtesse, j'étanche son sang, je la délie et la pose sur
                    un canapé dans un grand état de faiblesse ; mais le comte, sans s'en inquiéter,
                    sans daigner jeter même un regard sur cette malheureuse victime de sa rage, sort
                    brusquement avec ses mignons, me laissant mettre ordre à tout comme je le
                    voudrai. Telle est la fatale indifférence qui caractérise, mieux que tout, l'âme
                    d'un véritable libertin : n'est-il emporté que par la fougue des passions, le
                    remords sera peint sur son visage, quand il verra dans l'état du calme les
                    funestes effets du délire ; son âme est elle entièrement corrompue de telles
                    suites ne l'effrayeront point : il les observera sans peine comme sans regret,
                    peut-être même encore avec quelque émotion des voluptés infâmes qui les
                    produisirent. </p>
                <p> Je fis coucher Mme de Gernande. Elle avait à ce qu'elle me dit, perdu beaucoup
                    plus cette fois-ci qu'à l'ordinaire ; mais tant de soins, tant de restaurants
                    lui furent prodigués, qu'il n'y paraissait plus le surlendemain. Le même soir,
                    dès que je n'eus plus rien à faire auprès de la comtesse, Gernande me fit dire
                    de venir lui parler : il soupait ; à ce repas fait par lui avec bien plus
                    d'intempérance encore que le dîner, il fallait que je le servisse ; quatre de
                    ses mignons se mettaient à table avec lui, et là, régulièrement tous les soirs,
                    le libertin buvait jusqu'à l'ivresse : mais vingt bouteilles des plus excellents
                    vins suffisaient à peine pour y réussir, et je lui en ai souvent vu vider
                    trente. Soutenu par ses mignons, le débauché allait ensuite se mettre au lit
                    chaque soir avec deux d'entre eux. Mais il n'y mettait rien du sien, et tout
                    cela n'était plus que des véhicules qui le disposaient à la grande scène. </p>
                <p> Cependant j'avais trouvé le secret de me mettre on ne saurait mieux dans
                    l'esprit de cet homme : il avouait naturellement que peu de femmes lui avaient
                    autant plu. J'acquis de là des droits à sa confiance, dont je ne profitai que
                    pour servir ma maîtresse. </p>
                <p> Un matin que Gernande m'avait fait venir dans son cabinet pour me faire part de
                    quelques nouveaux projets de libertinage, après l'avoir bien écouté, bien
                    applaudi, je voulus, le voyant assez calme, essayer de l'attendrir sur le sort
                    de sa malheureuse épouse : </p>
                <p> -- Est-il possible, monsieur, lui disais-je, qu'on puisse traiter une femme de
                    cette manière, indépendamment de tous ses liens avec vous ? Daignez donc
                    réfléchir aux grâces touchantes de son sexe. </p>
                <p> -- Oh Thérèse avec de l'esprit, me répondit le comte, est-il possible de
                    m'apporter pour raisons de calme, celles qui positivement m'irritent le mieux ?
                    Écoute-moi, chère fille, poursuivit-il en me faisant placer auprès de lui, et
                    quelles que soient les invectives que tu vas m'entendre proférer contre ton
                    sexe, point d'emportement ; des raisons, je m'y rendrai, si elles sont bonnes. </p>
                <p> De quel droit, je te prie, prétends-tu, Thérèse, qu'un mari soit obligé de faire
                    le bonheur de sa femme ? et quels titres ose alléguer cette femme pour l'exiger
                    de son mari ? La nécessité de se rendre mutuellement tels ne peut légalement
                    exister qu'entre deux êtres également pourvus de la faculté de se nuire, et par
                    conséquent entre deux êtres d'une même force. Une telle association ne saurait
                    avoir lieu, qu'il se forme aussitôt un pacte entre ces deux êtres de ne faire
                    chacun vis-à-vis l'un de l'autre que la sorte d'usage de leur force qui ne peut
                    nuire à aucun des deux ; mais cette ridicule convention ne saurait assurément
                    exister entre l'être fort et l'être faible. De quel droit ce dernier
                    exigera-t-il que l'autre le ménage ? et par quelle imbécillité le premier s'y
                    engagerait-il ? Je puis consentir à ne pas faire usage de mes forces avec celui
                    qui peut se faire redouter par les siennes ; mais par quel motif en
                    amoindrirais-je les effets avec l'être que m'asservit la nature ? Me
                    répondrez-vous : par pitié ? Ce sentiment n'est compatible qu'avec l'être qui me
                    ressemble, et comme il est égoïste, son effet n'a lieu qu'aux conditions tacites
                    que l'individu qui m'inspirera de la commisération en aura de même à mon égard :
                    mais si je l'emporte constamment sur lui par ma supériorité, sa commisération me
                    devenant inutile, je ne dois jamais, pour l'avoir, consentir à aucun sacrifice.
                    Ne serais-je pas une dupe d'avoir pitié du poulet qu'on égorge pour mon dîner ?
                    Cet individu trop au-dessous de moi, privé d'aucune relation avec moi, ne put
                    jamais m'inspirer aucun sentiment. Or, les rapports de l'épouse avec le mari ne
                    sont pas d'une conséquence différente que celle du poulet avec moi ; l'un et
                    l'autre sont des bêtes de ménage dont il faut se servir, qu'il faut employer à
                    l'usage indiqué par la nature, sans les différencier en quoi que ce puisse être.
                    Mais, je le demande, si l'intention de la nature était que votre sexe fût créé
                    pour le bonheur du nôtre, et vice versa, aurait-elle fait, cette nature aveugle,
                    tant d'inepties dans la construction de l'un et l'autre de ces sexes ? leur
                    eût-elle mutuellement prêté des torts si graves, que l'éloignement et
                    l'antipathie mutuelle en dussent infailliblement résulter ? Sans aller chercher
                    plus loin des exemples, avec l'organisation que tu me connais, dis-moi, je te
                    prie, Thérèse, quelle est la femme que je pourrais rendre heureuse, et
                    réversiblement, quel homme pourra trouver douce la jouissance d'une femme, quand
                    il ne sera pas pourvu des gigantesques proportions nécessaires à la contenter ?
                    Seront-ce, à ton avis, les qualités morales qui le dédommageront des défauts
                    physiques ? Et quel être raisonnable, en connaissant une femme à fond, ne
                    s'écriera pas avec Euripide : Celui des dieux qui a mis la femme au monde, peut
                    se vanter d'avoir produit la plus mauvaise de toutes les créatures, et la plus
                    fâcheuse pour l'homme ? S'il est donc prouvé que les deux sexes ne se
                    conviennent point du tout mutuellement, et qu'il n'est pas une plainte fondée,
                    faite par l'un, qui ne convienne aussitôt à l'autre, il est donc faux, de ce
                    moment-là, que la nature les ait créés pour leur réciproque bonheur. Elle peut
                    leur avoir permis le désir de se rapprocher pour concourir au but de la
                    propagation, mais nullement celui de se lier à dessein de trouver leur félicité
                    l'un dans l'autre. Le plus faible n'ayant donc aucun titre à réclamer pour
                    obtenir la pitié du plus fort, ne pouvant plus lui opposer qu'il peut trouver
                    son bonheur en lui, n'a plus d'autre parti que la soumission ; et comme, malgré
                    la difficulté de ce bonheur mutuel, il est dans les individus de l'un et de
                    l'autre sexe de ne travailler qu'à se la procurer, le plus faible doit réunir
                    sur lui, par cette soumission, la seule dose de félicité qu'il lui soit possible
                    de recueillir, et le plus fort doit travailler à la sienne, par telle voie
                    d'oppression qu'il lui plaira d'employer, puisqu'il est prouvé que le seul
                    bonheur de la force est dans l'exercice des facultés du fort, c'est-à-dire dans
                    la plus complète oppression. Ainsi, ce bonheur que les deux sexes ne peuvent
                    trouver l'un avec l'autre, ils le trouveront, l'un par son obéissance aveugle,
                    l'autre par la plus entière énergie de sa domination. Eh si ce n'était pas
                    l'intention de la nature que l'un des sexes tyrannisât l'autre, ne les
                    aurait-elle pas créés de force égale ? En rendant l'un inférieur à l'autre en
                    tout point, n'a-t-elle pas suffisamment indiqué que sa volonté était que le plus
                    fort usât des droits qu'elle lui donnait : plus celui-ci étend son autorité,
                    plus il rend malheureuse, au moyen de cela, la femme liée à son sort, et mieux
                    il remplit les vues de la nature. Ce n'est pas sur les plaintes de l'être faible
                    qu'il faut juger le procédé ; les jugements ainsi ne pourraient être que
                    vicieux, puisque vous n'emprunteriez, en les faisant, que les idées du faible :
                    il faut juger l'action sur la puissance du fort, sur l'étendue qu'il a donnée à
                    sa puissance, et quand les effets de cette force se sont répandus sur une femme,
                    examiner alors ce qu'est une femme, la manière dont ce sexe méprisable a été vu,
                    soit dans l'antiquité, soit de nos jours, par les trois quarts des peuples de la
                    terre. </p>
                <p> Or, que vois-je en procédant de sang-froid à cet examen ? Une créature chétive,
                    toujours inférieure à l'homme, infiniment moins belle que lui, moins ingénieuse,
                    moins sage, constituée d'une manière dégoûtante, entièrement opposée à ce qui
                    peut plaire à l'homme, à ce qui doit le délecter..., un être malsain les trois
                    quarts de sa vie, hors d'état de satisfaire son époux tout le temps où la nature
                    le contraint à l'enfantement, d'une humeur aigre, acariâtre, impérieuse ; tyran,
                    si on lui laisse des droits, bas et rampant si on le captive ; mais toujours
                    faux, toujours méchant, toujours dangereux ; une créature si perverse enfin,
                    qu'il fut très sérieusement agité dans le concile de Mâcon, pendant plusieurs
                    séances, si cet individu bizarre, aussi distinct de l'homme que l'est de l'homme
                    le singe des bois, pouvait prétendre au titre de créature humaine, et si l'on
                    pouvait raisonnablement le lui accorder. Mais ceci serait-il une erreur du
                    siècle, et la femme est-elle mieux vue chez ceux qui précédèrent ? Les Perses,
                    les Mèdes, les Babyloniens, les Grecs, les Romains honoraient-ils ce sexe odieux
                    dont nous osons aujourd'hui faire notre idole ? Hélas je le vois opprimé
                    partout, partout rigoureusement éloigné des affaires, partout méprisé, avili,
                    enfermé ; les femmes, en un mot, partout traitées comme des bêtes dont on se
                    sert à l'instant du besoin, et qu'on recèle aussitôt dans le bercail.
                    M'arrêté-je un moment à Rome, j'entends Caton le Sage me crier du sein de
                    l'ancienne capitale du monde : Si les hommes étaient sans femmes, ils
                    converseraient encore avec les dieux. J'entends un censeur romain commencer sa
                    harangue par ces mots : Messieurs, s'il nous était possible de vivre sans femme,
                    nous connaîtrions dès lors le vrai bonheur. J'entends les poètes chanter sur les
                    théâtres de la Grèce : Ô Jupiter quelle raison put t'obliger de créer les femmes
                    ? Ne pouvais-tu donner l'être aux humains par des voies meilleures et plus
                    sages, par des moyens, en un mot, qui nous eussent évité le fléau des femmes ?
                    Je vois ces mêmes peuples, les Grecs, tenir ce sexe dans un tel mépris qu'il
                    faut des lois pour obliger un Spartiate à la propagation, et qu'une des peines
                    de ces sages républiques est de contraindre un malfaiteur à s'habiller en femme,
                    c'est-à-dire à se revêtir comme l'être le plus vil et le plus méprisé qu'elles
                    connaissent. </p>
                <p> Mais sans aller chercher des exemples dans des siècles si loin de nous, de quel
                    œil ce malheureux sexe est-il vu même encore sur la surface du globe ? Comment y
                    est-il traité ? Je le vois, enfermé dans toute l'Asie, y servir en esclave aux
                    caprices barbares d'un despote qui le moleste, qui le tourmente, et qui se fait
                    un jeu de ses douleurs. En Amérique, je vois des peuples naturellement humains,
                    les Esquimaux, pratiquer entre hommes tous les actes possibles de bienfaisance,
                    et traiter les femmes avec toute la dureté imaginable ; je les vois humiliées,
                    prostituées aux étrangers dans une partie de l'univers, servir de monnaie dans
                    une autre. En Afrique, bien plus avilies sans doute, je les vois exerçant le
                    métier de bêtes de somme, labourer la terre, l'ensemencer et ne servir leurs
                    maris qu'à genoux. Suivrai-je le capitaine Cook dans ses nouvelles découvertes ?
                    L'île charmante d'Otaïti, où la grossesse est un crime qui vaut quelquefois la
                    mort à la mère, et presque toujours à l'enfant, m'offrira-t-elle des femmes plus
                    heureuses ? Dans d'autres îles découvertes par ce même marin, je les vois
                    battues, vexées par leurs propres enfants, et le mari lui-même se joindre à sa
                    famille pour les tourmenter avec plus de rigueur. </p>
                <p> Oh, Thérèse ne t'étonne point de tout cela, ne te surprends pas davantage du
                    droit général qu'eurent, de tous les temps, les époux sur leurs femmes : plus
                    les peuples sont rapprochés de la nature, mieux ils en suivent les lois ; la
                    femme ne peut avoir avec son mari d'autres rapports que celui de l'esclave avec
                    son maître ; elle n'a décidément. aucun droit pour prétendre à des titres plus
                    chers. Il ne faut pas confondre avec des droits, de ridicules abus qui,
                    dégradant notre sexe, élevèrent un instant le vôtre : il faut rechercher la
                    cause de ces abus, la dire, et n'en revenir que plus constamment après aux sages
                    conseils de la raison. Or la voici. Thérèse, cette cause du respect momentané
                    qu'obtint autrefois votre sexe, et qui abuse encore aujourd'hui, sans qu'ils
                    s'en doutent, ceux qui prolongent ce respect. </p>
                <p> Dans les Gaules jadis, c'est-à-dire dans cette seule partie du monde qui ne
                    traitait pas totalement les femmes en esclaves, elles étaient dans l'usage de
                    prophétiser, de dire la bonne aventure : le peuple s'imagina qu'elles ne
                    réussissaient à ce métier qu'en raison du commerce intime qu'elles avaient sans
                    doute avec les dieux ; de là elles furent, pour ainsi dire, associées au
                    sacerdoce, et jouirent d'une partie de la considération attachée aux prêtres. La
                    Chevalerie s'établit en France sur ces préjugés, et les trouvant favorables à
                    son esprit, elle les adopta ; mais il en fut de cela comme de tout : les causes
                    s'éteignirent et les effets se conservèrent ; la Chevalerie disparut, et les
                    préjugés qu'elle avait nourris s'accrurent. Cet ancien respect accordé à des
                    titres chimériques ne put pas même s'anéantir, quand se dissipa ce qui fondait
                    ces titres : on ne respecta plus des sorcières, mais on vénéra des catins, et ce
                    qu'il y eut de pis, on continua de s'égorger pour elles. Que de telles
                    platitudes cessent d'influer sur l'esprit des philosophes, et, remettant les
                    femmes à leur véritable place, qu'ils ne voient en elles, ainsi que l'indique la
                    nature, ainsi que l'admettent les peuples les plus sages, que des individus
                    créés pour leurs plaisirs, soumis à leurs caprices, dont la faiblesse et la
                    méchanceté ne doivent mériter d'eux que des mépris. </p>
                <p> Mais non seulement, Thérèse, tous les peuples de la terre jouirent des droits
                    les plus étendus sur leurs femmes, il s'en trouva même qui les condamnaient à la
                    mort dès qu'elles venaient au monde, ne conservant absolument que le petit
                    nombre nécessaire à la reproduction de l'espèce. Les Arabes, connus sous le nom
                    de Koreihs, enterraient leurs filles dès l'âge de sept ans, sur une montagne
                    auprès de La Mecque, parce qu'un sexe aussi vil leur paraissait, disaient-ils,
                    indigne de voir le jour. Dans le sérail du roi d'Achem, pour le seul soupçon
                    d'infidélité, pour la plus légère désobéissance dans le service des voluptés du
                    prince, ou sitôt qu'elles inspirent le dégoût, les plus affreux supplices leur
                    servent à l'instant de punition. Aux bords du Gange, elles sont obligées de
                    s'immoler elles-mêmes sur les cendres de leurs époux, comme inutiles au monde,
                    dès que leurs maîtres n'en peuvent plus jouir. Ailleurs on les chasse comme des
                    bêtes fauves, c'est un honneur que d'en tuer beaucoup ; en Égypte, on les immole
                    aux dieux ; à Formose, on les foule aux pieds si elles deviennent enceintes. Les
                    lois germaines ne condamnaient qu'à dix écus d'amende celui qui tuait une femme
                    étrangère, rien si c'était la sienne, ou une courtisane. Partout, en un mot, je
                    le répète, partout je vois les femmes humiliées, molestées, partout sacrifiées à
                    la superstition des prêtres, à la barbarie des époux ou aux caprices des
                    libertins. Et parce que j'ai le malheur de vivre chez un peuple encore assez
                    grossier pour n'oser abolir le plus ridicule des préjugés, je me priverais des
                    droits que la nature m'accorde sur ce sexe je renoncerais à tous les plaisirs
                    qui naissent de ces droits ... Non, non, Thérèse, cela n'est pas juste : je
                    voilerai ma conduite, puisqu'il le faut, mais je me dédommagerai en silence,
                    dans la retraite où je m'exile, des chaînes absurdes où la législation me
                    condamne, et là, je traiterai ma femme comme j'en trouve le droit dans tous les
                    codes de l'univers, dans mon cœur et dans la nature. </p>
                <p> -- Oh monsieur, lui dis-je, votre conversion est impossible. </p>
                <p> -- Aussi ne te conseillé-je pas de l'entreprendre, Thérèse, me répondit Gernande
                    : l'arbre est trop vieux pour être plié ; on peut faire à mon âge quelques pas
                    de plus dans la carrière du mal, mais pas un seul dans celle du bien. Mes
                    principes et mes goûts firent mon bonheur depuis mon enfance, ils furent
                    toujours l'unique base de ma conduite et de mes actions : peut-être irai-je plus
                    loin, je sens que c'est possible, mais pour revenir, non ; j'ai trop d'horreur
                    pour les préjugés des hommes, je hais trop sincèrement leur civilisation, leurs
                    vertus et leurs dieux, pour y jamais sacrifier mes penchants. </p>
                <p> De ce moment je vis bien que je n'avais plus d'autre parti à prendre, soit pour
                    me tirer de cette maison, soit pour délivrer la comtesse, que d'user de ruse et
                    de me concerter avec elle. </p>
                <p> Depuis un an que j'étais dans sa maison, je lui avais trop laissé lire dans mon
                    cœur pour qu'elle ne se convainquît pas du désir que j'avais de la servir, et
                    pour qu'elle ne devinât pas ce qui m'avait fait d'abord agir différemment. Je
                    m'ouvris davantage, elle se livra : nous convînmes de nos plans. Il s'agissait
                    d'instruire sa mère, de lui dessiller les yeux sur les infamies du comte. Mme de
                    Gernande ne doutait pas que cette dame infortunée n'accourût aussitôt briser les
                    chaînes de sa fille ; mais comment réussir, nous étions si bien renfermées,
                    tellement gardées à vue Accoutumée à franchir des remparts, je mesurai des yeux
                    ceux de la terrasse : à peine avaient-ils trente pieds ; aucune clôture ne parut
                    à mes yeux ; je crois qu'une fois en bas de ces murailles, on se trouvait dans
                    les routes du bois ; mais la comtesse arrivée de nuit dans cet appartement, et
                    n'en étant jamais sortie, ne put rectifier mes idées. Je consentis à essayer
                    l'escalade. Mme de Gernande écrivit à sa mère la lettre du monde la plus faite
                    pour l'attendrir et la déterminer à venir au secours d'une fille aussi
                    malheureuse ; je mis la lettre dans mon sein, j'embrassai cette chère et
                    intéressante femme, puis aidée de nos draps, dès qu'il fut nuit, je me laissai
                    glisser au bas de cette forteresse. Que devins-je, ô ciel quand je reconnus
                    qu'il s'en fallait bien que je fusse dehors de l'enceinte Je n'étais que dans le
                    parc, et dans un parc environné de murs dont la vue m'avait été dérobée par
                    l'épaisseur des arbres et par leur quantité : ces murs avaient plus de quarante
                    pieds de haut, tout garnis de verre sur la crête, et d'une prodigieuse
                    épaisseur... Qu'allais-je devenir ? Le jour était prêt à paraître : que
                    penserait-on de moi en me voyant dans un lieu où je ne pouvais me trouver
                    qu'avec le projet sûr d'une évasion ? Pouvais-je me soustraire à la fureur du
                    comte ? Quelle apparence y avait-il que cet ogre ne s'abreuvât pas de mon sang
                    pour me punir d'une telle faute ? Revenir était impossible, la comtesse avait
                    retiré les draps ; frapper aux portes, n'était se trahir encore plus sûrement :
                    peu s'en fallut alors que la tête ne me tournât totalement et que je ne cédasse
                    avec violence aux effets de mon désespoir. Si j'avais reconnu quelque pitié dans
                    l'âme du comte, l'espérance peut-être m'eût-elle un instant abusée, mais un
                    tyran, un barbare, un homme qui détestait les femmes, et qui, disait-il,
                    cherchait depuis longtemps l'occasion d'en immoler une, en lui faisant perdre
                    son sang, goutte à goutte, pour voir combien d'heures elle pourrait vivre
                    ainsi... J'allais incontestablement servir à l'épreuve. Ne sachant donc que
                    devenir, trouvant des dangers partout, je me jetai au pied d'un arbre, décidée à
                    attendre mon sort, et me résignant en silence aux volontés de l'Éternel... Le
                    jour paraît enfin : juste ciel le premier objet qui se présente à moi... c'est
                    le comte lui-même : il avait fait une chaleur affreuse pendant la nuit ; il
                    était sorti pour prendre l'air. Il croit se tromper, il croit voir un spectre,
                    il recule : rarement le courage est la vertu des traîtres. Je me lève
                    tremblante, je me précipite à ses genoux. </p>
                <p> -- Que faites-vous là, Thérèse ? me dit-il. </p>
                <p> -- Oh monsieur, punissez-moi, répondis-je, je suis coupable, et n'ai rien à
                    répondre. </p>
                <p> Malheureusement j'avais dans mon effroi oublié de déchirer la lettre de la
                    comtesse : il la soupçonne, il me la demande, je veux nier ; mais Gernande,
                    voyant cette fatale lettre dépasser le mouchoir de mon sein, la saisit, la
                    dévore, et m'ordonne de le suivre. </p>
                <p> Nous rentrons dans le château par un escalier dérobé donnant sous les voûtes ;
                    le plus grand silence y régnait encore ; après quelques détours, le comte ouvre
                    un cachot et m'y jette. </p>
                <p> -- Fille imprudente, me dit-il alors, je vous avais prévenue que le crime que
                    vous venez de commettre se punissait ici de mort : préparez-vous donc à subir le
                    châtiment qu'il vous a plu d'encourir. En sortant de table, demain, je viendrai
                    vous expédier. </p>
                <p> Je me précipite de nouveau à ses genoux, mais me saisissant par les cheveux, il
                    me traîne à terre, me fait faire ainsi deux ou trois fois le tour de ma prison,
                    et finit par me précipiter contre les murs de manière à m'y écraser. </p>
                <p> -- Tu mériterais que je t'ouvrisse à l'instant les quatre veines, dit-il en
                    fermant la porte, et si je retarde ton supplice, sois bien sûre que ce n'est que
                    pour le rendre plus horrible. </p>
                <p> Il est dehors, et moi dans la plus violente agitation : je ne vous peins point
                    la nuit que je passai ; les tourments de l'imagination joints aux maux physiques
                    que les premières cruautés de ce monstre venaient de me faire éprouver, la
                    rendirent une des plus affreuses de ma vie. On ne se figure point les angoisses
                    d'un malheureux qui attend son supplice à toute heure, à qui l'espoir est
                    enlevé, et qui ne sait pas si la minute où il respire ne sera pas la dernière de
                    ses jours. Incertain de son supplice, il se le représente sous mille formes plus
                    horribles les unes que les autres ; le moindre bruit qu'il entend lui paraît
                    être celui de ses bourreaux ; son sang s'arrête, son cœur s'éteint, et le glaive
                    qui va terminer ses jours est moins cruel que ces funestes instants où la mort
                    le menace. </p>
                <p> Il est vraisemblable que le comte commença par se venger de sa femme ;
                    l'événement qui me sauva va vous en convaincre comme moi : il y avait trente-six
                    heures que j'étais dans la crise que je viens de vous peindre sans qu'on m'eût
                    apporté aucun secours, lorsque ma porte s'ouvrit et que le comte parut ; il
                    était seul, la fureur étincelait dans ses yeux. </p>
                <p> -- Vous devez bien vous douter, me dit-il, du genre de mort que vous allez subir
                    : il faut que ce sang pervers s'écoule en détail ; vous serez saignée trois fois
                    par jour, je veux voir combien de temps vous pourrez vivre de cette façon. C'est
                    une expérience que je brûlais de faire, vous le savez, je vous remercie de m'en
                    fournir les moyens. </p>
                <p> Et le monstre, sans s'occuper pour lors d'autres passions que de sa vengeance,
                    me fait tendre un bras, me pique, et bande la plaie après deux palettes de sang.
                    Il avait à peine fini, que des cris se font entendre. </p>
                <p> -- Monsieur ... monsieur lui dit en accourant une des vieilles qui nous
                    servaient... venez au plus vite, Madame se meurt, elle veut vous parler avant de
                    rendre l'âme. </p>
                <p> Et la vieille revole auprès de sa maîtresse. </p>
                <p> Quelque accoutumé que l'on soit au crime, il est rare que la nouvelle de son
                    accomplissement n'effraye celui qui vient de le commettre. Cette terreur venge
                    la vertu : tel est l'instant où ses droits se reprennent. Gernande sort égaré,
                    il oublie de fermer les portes. Je profite de la circonstance, quelque affaiblie
                    que je sois par une diète de plus de quarante heures et par une saignée : je
                    m'élance hors de mon cachot, tout est ouvert, je traverse les cours, et me voilà
                    dans la forêt sans qu'on m'ait aperçue. « Marchons, me dis-je, marchons avec
                    courage ; si le fort méprise le faible, il est un Dieu puissant qui protège
                    celui-ci et qui ne l'abandonne jamais. » Pleine de ces idées, j'avance avec
                    ardeur, et avant que la nuit ne soit close, je me trouve dans une chaumière à
                    quatre lieues du château. Il m'était resté quelque argent, je me fis soigner de
                    mon mieux : quelques heures me rétablirent. Je partis dès le point du jour, et
                    m'étant fait montrer la route, renonçant à tous projets de plaintes, soit
                    anciennes, soit nouvelles, je me fis diriger vers Lyon où j'arrivai le huitième
                    jour, bien faible, bien souffrante, mais heureusement sans être poursuivie. Là
                    je ne songeai qu'à me rétablir avant de gagner Grenoble, où j'avais toujours
                    dans l'idée que le bonheur m'attendait. </p>
                <p> Un jour que je jetais par hasard les yeux sur une gazette étrangère, quelle fut
                    ma surprise d'y reconnaître encore le crime couronné, et d'y voir au pinacle un
                    des principaux auteurs de mes maux Rodin, ce chirurgien de Saint-Marcel, cet
                    infâme qui m'avait si cruellement punie d'avoir voulu lui épargner le meurtre de
                    sa fille, venait, disait ce journal, d'être nommé premier chirurgien de
                    l'Impératrice de Russie, avec des appointements considérables. « Qu'il soit
                    fortuné, le scélérat, me dis-je, qu'il le soit, dès que la providence le veut et
                    toi, souffre, malheureuse créature, souffre sans te plaindre, puisqu'il est dit
                    que les tribulations et les peines doivent être l'affreux partage de la vertu ;
                    n'importe, je ne m'en dégoûterai jamais. » </p>
                <p> Je n'étais point au bout de ces exemples frappants du triomphe des vices,
                    exemples si décourageants pour la vertu, et la prospérité du personnage que
                    j'allais retrouver devait me dépiter et me surprendre plus qu'aucune autre, sans
                    doute, puisque c'était celle d'un des hommes dont j'avais reçu les plus
                    sanglants outrages. Je ne m'occupais que de mon départ, lorsque je reçus un soir
                    un billet qui me fut rendu par un laquais vêtu de gris, absolument inconnu de
                    moi ; en me le remettant, il me dit qu'il était chargé de la part de son maître
                    d'obtenir sans faute une réponse de moi. Tels étaient les mots de ce billet : </p>
                <p> Un homme qui a quelques torts avec vous, qui croit vous avoir reconnue dans la
                    place de Bellecour, brûle de vous voir et de réparer sa conduite : hâtez-vous de
                    le venir trouver ; il a des choses à vous apprendre, qui peut-être
                    l'acquitteront de tout ce qu'il vous doit. </p>
                <p> Ce billet n'était point signé, et le laquais ne s'expliquait pas. Lui ayant
                    déclaré que j'étais décidée à ne point répondre que je ne susse quel était son
                    maître : </p>
                <p> -- C'est M. de Saint-Florent, mademoiselle, me dit-il ; il a eu l'honneur de
                    vous connaître autrefois aux environs de Paris ; vous lui avez, prétend-il,
                    rendu des services dont il brûle de s'acquitter. Maintenant à la tête du
                    commerce de cette ville, il y jouit à la fois d'une considération et d'un bien
                    qui le mettent à même de vous prouver sa reconnaissance. Il vous attend. </p>
                <p> Mes réflexions furent bientôt faites. Si cet homme n'avait pas pour moi de
                    bonnes intentions, me disais-je, serait-il vraisemblable qu'il m'écrivît, qu'il
                    me fît parler de cette manière ? Il a des remords de ses infamies passées, il se
                    rappelle avec effroi de m'avoir arraché ce que j'avais de plus cher, et de
                    m'avoir réduite, par l'enchaînement ; de ses horreurs, au plus cruel état où
                    puisse être une femme... Oui, oui, n'en doutons pas, ce sont des remords, je
                    serais coupable envers l'Être suprême si je ne me prêtais à les apaiser. Suis-je
                    en situation d'ailleurs de rejeter l'appui qui se présente ? Ne dois-je pas bien
                    plutôt saisir avec empressement tout ce qui s'offre pour me soulager ? C'est
                    dans son hôtel que cet homme veut me voir : sa fortune doit l'entourer de gens
                    devant lesquels il se respectera trop pour oser me manquer encore, et dans
                    l'état où je suis, grand Dieu puis-je inspirer autre chose que de la
                    commisération ? J'assurai donc le laquais de Saint-Florent que le lendemain, sur
                    les onze heures, j'aurais l'avantage d'aller saluer son maître, que je le
                    félicitais des faveurs qu'il avait reçues de la Fortune, et qu'il s'en fallait
                    bien qu'elle m'eût traitée comme lui. </p>
                <p> Je rentrai chez moi, mais si occupée de ce que voulait me dire cet homme, que je
                    ne fermai pas l'œil de la nuit. J'arrive enfin à l'adresse indiquée : un hôtel
                    superbe, une foule de valets, les regards humiliants de cette riche canaille sur
                    l'infortune qu'elle méprise, tout m'en impose, et je suis au moment de me
                    retirer, lorsque le même laquais qui m'avait parlé la veille m'aborde et me
                    conduit, en me rassurant, dans un cabinet somptueux ou je reconnais fort bien
                    mon bourreau, quoique âgé pour lors de quarante-cinq ans, et qu'il y eût près de
                    neuf que je ne l'eusse vu. Il ne se lève point, mais il ordonne qu'on nous
                    laisse seuls, et me fait signe d'un geste de venir me placer sur une chaise à
                    côté du vaste fauteuil qui le contient. </p>
                <p> -- J'ai voulu vous revoir, mon enfant, dit-il, avec le ton humiliant de la
                    supériorité, non que je croie avoir de grands torts avec vous, non qu'une
                    fâcheuse réminiscence me contraigne à des réparations au-dessus desquelles je me
                    crois ; mais je me souviens que dans le peu de temps que nous nous sommes
                    connus, vous m'avez montré de l'esprit : il en faut pour ce que j'ai à vous
                    proposer, et si vous l'acceptez, le besoin que j'aurai alors de vous vous fera
                    trouver dans ma fortune, les ressources qui vous sont nécessaires, et sur
                    lesquelles vous compteriez en vain sans cela. </p>
                <p> Je voulus répondre par quelques reproches à la légèreté du ce début ;
                    Saint-Florent m'imposa silence. </p>
                <p> -- Laissons ce qui s'est passé, me dit-il, c'est l'histoire des passions, et mes
                    principes me portent à croire qu'aucun frein n'en doit arrêter la fougue ; quand
                    elles parlent, il faut les servir, c'est ma loi. Lorsque je fus pris par les
                    voleurs avec qui vous étiez, me vîtes-vous me plaindre de mon sort ? Se consoler
                    et agir d'industrie, si l'on est le plus faible, jouir de tous ses droits, si
                    l'on est le plus fort, voilà mon système. Vous étiez jeune et jolie, Thérèse,
                    nous nous trouvions au fond d'une forêt, il n'est point de volupté dans le monde
                    qui allume mes sens comme le viol d'une fille vierge : vous l'étiez, je vous ai
                    violée ; peut-être vous eussé-je fait pis, si ce que je hasardais n'eût pas eu
                    de succès, et que vous m'eussiez opposé des résistances. Mais je vous volai, je
                    vous laissai sans ressources au milieu de la nuit, dans une route dangereuse ;
                    deux motifs occasionnèrent ce nouveau délit : il me fallait de l'argent, je n'en
                    avais pas ; quant à l'autre raison qui put me porter à ce procédé, je vous
                    l'expliquerais vainement, Thérèse, vous ne l'entendriez point. Les seuls êtres
                    qui connaissent le cœur de l'homme, qui en ont étudié les replis, qui ont démêlé
                    les coins les plus impénétrables de ce dédale obscur, pourraient vous expliquer
                    cette sorte d'égarement. </p>
                <p> -- Quoi monsieur, de l'argent que je vous avais offert... le service que je
                    venais de vous rendre... être payée de ce que j'avais fait pour vous par une
                    aussi noire trahison... cela peut, dites-vous, se comprendre, cela peut se
                    légitimer ? </p>
                <p> -- Eh oui, Thérèse, eh oui ; la preuve que cela peut s'expliquer, c'est qu'en
                    venant de vous piller, de vous molester... (car je vous battis, Thérèse), eh
                    bien à vingt pas de là, songeant à l'état où je vous laissais, je retrouvai
                    sur-le-champ dans ces idées des forces pour de nouveaux outrages, que je ne vous
                    eusse peut-être jamais faits sans cela. Vous n'aviez perdu qu'une de vos
                    prémices... je m'en allais, je revins sur mes pas, et je vous fis perdre
                    l'autre... Il est donc vrai que dans de certaines âmes la volupté peut naître au
                    sein du crime Que dis-je ? il est donc vrai que le crime seul l'éveille et le
                    décide, et qu'il n'est pas une seule volupté dans le monde qu'il n'enflamme et
                    qu'il n'améliore... </p>
                <p> -- Oh monsieur, quelle horreur </p>
                <p> -- N'en pouvais-je pas commettre une plus grande ?... Peu s'en fallut, je vous
                    l'avoue ; mais je me doutais bien que vous alliez être réduite aux dernières
                    extrémités : cette idée me satisfit, je vous quittai. Laissons cela, Thérèse, et
                    venons à, l'objet qui m'a fait désirer de vous voir. </p>
                <p> Cet incroyable goût que j'ai pour l'un et l'autre pucelage d'une petite fille ne
                    m'a point quitté, Thérèse, poursuivit Saint-Florent ; il en est de celui-là.
                    comme de tous les autres écarts du libertinage : plus on vieillit, et plus ils
                    prennent de forces ; des anciens délits naissent de nouveaux désirs, et de
                    nouveaux crimes de ces désirs. Tout cela ne serait rien, ma chère, si ce qu'on
                    emploie pour réussir n'était pas soi-même très coupable. Mais comme le besoin du
                    mal est le premier mobile de nos caprices, plus ce qui nous conduit est
                    criminel, et mieux nous sommes irrités. Arrivé là, on ne se plaint plus que de
                    la médiocrité des moyens : plus leur atrocité s'étend, plus notre volupté
                    devient piquante, et l'on s'enfonce ainsi dans le bourbier sans la plus légère
                    envie d'en sortir. </p>
                <p> C'est mon histoire, Thérèse ; chaque jour, deux jeunes enfants sont nécessaires
                    à mes sacrifices. Ai-je joui ? non seulement je n'en revois plus les objets,
                    mais il devient même essentiel à l'entière satisfaction de mes fantaisies que
                    ces objets sortent aussitôt de la ville : je goûterais mal les plaisirs du
                    lendemain si j'imaginais que les victimes de la veille respirassent encore le
                    même air que moi. Le moyen de m'en débarrasser est facile. Le croirais-tu,
                    Thérèse ? Ce sont mes débauches qui peuplent le Languedoc et la Provence de la
                    multitude d'objets de libertinage que renferme leur sein <ref target="#N05"/> :
                    une heure après que ces petites filles m'ont servi, des émissaires sûrs les
                    embarquent et les vendent aux appareilleuses de Nîmes, de Montpellier, de
                    Toulouse, d'Aix et de Marseille. Ce commerce, dont j'ai deux tiers de bénéfice,
                    me dédommage amplement de ce que les sujets me coûtent, et je satisfais ainsi
                    deux de mes plus chères passions, et ma luxure, et ma cupidité. Mais les
                    découvertes, les séductions me donnent de la peine ; d'ailleurs l'espèce de
                    sujets importe infiniment à ma lubricité : je veux qu'ils soient tous pris dans
                    ces asiles de la misère où le besoin de vivre et l'impossibilité d'y réussir,
                    absorbant le courage, la fierté, la délicatesse, énervant l'âme enfin, décide,
                    dans l'espoir d'une subsistance indispensable, à tout ce qui paraît devoir
                    l'assurer. Je fais impitoyablement fouiller tous ces réduits : on n'imagine pas
                    ce qu'ils me rendent. Je vais plus loin, Thérèse : l'activité, l'industrie, un
                    peu d'aisance, en luttant contre mes subornations, me raviraient une grande
                    partie des sujets ; j'oppose à ces écueils le crédit dont je jouis dans cette
                    ville, j'excite des oscillations dans le commerce, ou des chertés dans les
                    vivres, qui, multipliant les classes du pauvre, lui enlevant d'un côté les
                    moyens du travail, et lui rendant difficiles de l'autre ceux de la vie,
                    augmentent en raison égale la somme des sujets que la misère me livre. La ruse
                    est connue, Thérèse : ces disettes de bois, de blé et d'autres comestibles, dont
                    Paris a frémi tant d'années, n'avaient d'autres objets que ceux qui m'animent ;
                    l'avarice, le libertinage, voilà les passions qui, du sein des lambris dorés,
                    tendent une multitude de filets jusque sur l'humble toit du pauvre. Mais,
                    quelque habileté que je mette en usage pour presser d'un côté, si des mains
                    adroites n'enlèvent pas lestement de l'autre, j'en suis pour mes peines, et la
                    machine va tout aussi mal que si je n'épuisais pas mon imagination en ressources
                    et mon crédit en opérations. J'ai donc besoin d'une femme leste, jeune,
                    intelligente, qui, ayant elle-même passé par les épineux sentiers de la misère,
                    connaisse mieux que qui que ce soit les moyens de débaucher celles qui y sont ;
                    une femme dont les yeux pénétrants devinent l'adversité dans ses greniers les
                    plus ténébreux, et dont l'esprit suborneur en détermine les victimes à se tirer
                    de l'oppression par les moyens que je présente ; une femme spirituelle enfin,
                    sans scrupule comme sans pitié, qui ne néglige rien pour réussir, jusqu'à couper
                    même le peu de ressources qui, soutenant encore l'espoir de ces infortunées, les
                    empêche de se résoudre. J'en avais une excellente, et sûre : elle vient de
                    mourir. On n'imagine pas jusqu'où cette intelligente créature portait
                    l'effronterie ; non seulement elle isolait ces misérables au point de les
                    contraindre à venir l'implorer à genoux, mais si ces moyens ne lui succédaient
                    pas assez tôt pour accélérer leur chute, la scélérate allait jusqu'à les voler.
                    C'était un trésor : il ne me faut que deux sujets par jour, elle m'en eût donné
                    dix, si je les eusse voulus. Il résultait de là que je faisais des choix
                    meilleurs, et que la surabondance de la matière première de mes opérations me
                    dédommageait de la main-d'œuvre. C'est cette femme qu'il faut remplacer, ma
                    chère ; tu en auras quatre à tes ordres, et deux mille écus d'appointements :
                    j'ai dit, réponds, Thérèse, et surtout que des chimères ne t'empêchent pas
                    d'accepter ton bonheur quand le hasard et ma main te l'offrent. </p>
                <p> -- Oh monsieur, dis-je à ce malhonnête homme, en frémissant de ses discours,
                    est-il possible, et que vous puissiez concevoir de telles voluptés, et que vous
                    osiez me proposer de les servir Que d'horreurs vous venez de me faire entendre
                    Homme cruel, si vous étiez malheureux seulement deux jours, vous verriez comme
                    ces systèmes d'inhumanité s'anéantiraient bientôt dans votre cœur : c'est la
                    prospérité qui vous aveugle et qui vous endurcit ; vous vous blasez sur le
                    spectacle de maux dont vous vous croyez à l'abri, et parce que vous espérez ne
                    les jamais sentir, vous vous supposez en droit de les infliger ; puisse le
                    bonheur ne jamais approcher de moi, dès qu'il peut corrompre à tel point Ô juste
                    ciel ne se pas contenter d'abuser de l'infortune pousser l'audace et la férocité
                    jusqu'à l'accroître, jusqu'à la prolonger, pour l'unique satisfaction de ses
                    désirs Quelle cruauté, monsieur les bêtes les plus féroces ne nous donnent pas
                    d'exemples d'une barbarie semblable. </p>
                <p> -- Tu te trompes, Thérèse, il n'y a pas de fourberies que le loup n'invente pour
                    attirer l'agneau dans ses pièges : ces ruses sont dans la nature, et la
                    bienfaisance n'y est pas ; elle n'est qu'un caractère de la faiblesse préconisée
                    par l'esclave pour attendrir son maître et le disposer à plus de douceur ; elle
                    ne s'annonce jamais chez l'homme que dans deux cas : ou s'il est le plus faible,
                    ou s'il craint de le devenir. La preuve que cette prétendue vertu n'est pas dans
                    la nature, c'est qu'elle est ignorée de l'homme le plus rapproché d'elle. Le
                    sauvage, en la méprisant, tue sans pitié son semblable, ou par vengeance ou par
                    avidité... Ne la respecterait-il pas, cette vertu, si elle était écrite dans son
                    cœur ? Mais elle n'y parut jamais, jamais elle ne se trouvera partout où les
                    hommes seront égaux. La civilisation, en épurant les individus, en distinguant
                    des rangs, en offrant un pauvre aux yeux du riche, en faisant craindre à
                    celui-ci une variation d'état qui pouvait le précipiter dans le néant de
                    l'autre, mit aussitôt dans son esprit le désir de soulager l'infortuné pour être
                    soulagé à son tour, s'il perdait ses richesses. Alors naquit la bienfaisance,
                    fruit de la civilisation et de la crainte : elle n'est donc qu'une vertu de
                    circonstances, mais nullement un sentiment de la nature qui ne plaça jamais dans
                    nous d'autre désir que celui de nous satisfaire, à quelque prix que ce pût être.
                    C'est en confondant ainsi tous les sentiments, c'est en n'analysant jamais rien,
                    qu'on s'aveugle sur tout et qu'on se prive de toutes les jouissances. </p>
                <p> -- Ah monsieur, interrompis-je avec chaleur, peut-il en être une plus douce que
                    celle de soulager l'infortune ? Laissons à part la frayeur de souffrir soi-même
                    : y a-t-il une satisfaction plus vraie que celle d'obliger ?... Jouir des larmes
                    de la reconnaissance, partager le bien-être qu'on vient de répandre chez des
                    malheureux qui, semblables à vous, manquaient néanmoins des choses dont vous
                    formez vos premiers besoins, les entendre chanter vos louanges et vous appeler
                    leur père, replacer la sérénité sur des fronts obscurcis par la défaillance, par
                    l'abandon et le désespoir, non, monsieur, nulle volupté dans le monde ne peut
                    égaler celle-là : c'est celle de la divinité même, et le bonheur qu'elle promet
                    à ceux qui l'auront servie sur la terre ne sera que la possibilité de voir ou de
                    faire des heureux dans le ciel. Toutes les vertus naissent de celle-là, monsieur
                    ; on est meilleur père, meilleur fils, meilleur époux, quand on connaît le
                    charme d'adoucir l'infortune. Ainsi que les rayons du soleil, on dirait que la
                    présence de l'homme charitable répand, sur tout ce qui l'entoure, la fertilité,
                    la douceur et la joie ; et le miracle de la nature, après ce foyer de la lumière
                    céleste, est l'âme honnête, délicate et sensible dont la félicité suprême est de
                    travailler à celle des autres. </p>
                <p> -- Phoebus que tout cela, Thérèse les jouissances de l'homme sont en raison de
                    la sorte d'organes qu'il a reçus de la nature ; celles de l'individu faible, et
                    par conséquent de toutes les femmes, doivent porter à des voluptés morales, plus
                    piquantes, pour de tels êtres, que celles qui n'influeraient que sur un physique
                    entièrement dénué d'énergie : le contraire est l'histoire des âmes fortes, qui,
                    bien mieux délectées des chocs vigoureux imprimés sur ce qui les entoure,
                    qu'elles ne le seraient des impressions délicates ressenties par ces mêmes êtres
                    existant auprès d'eux, préfèrent inévitablement, d'après cette constitution, ce
                    qui affecte les autres en sens douloureux, à ce qui ne toucherait que d'une
                    manière plus douce. Telle est l'unique différence des gens cruels aux gens
                    débonnaires ; les uns et les autres sont doués de sensibilité, mais ils le sont
                    chacun à leur manière. Je ne nie pas qu'il n'y ait des jouissances dans l'une et
                    l'autre classe, mais je soutiens avec beaucoup de philosophes, sans doute, que
                    celles de l'individu organisé de la manière la plus vigoureuse seront
                    incontestablement plus vives que toutes celles de son adversaire ; et ces
                    systèmes établis, il peut et il doit se trouver une sorte d'hommes qui trouve
                    autant de plaisir dans tout ce qu'inspire la cruauté, que les autres en goûtent
                    dans la bienfaisance. Mais ceux-ci seront des plaisirs doux, et les autres des
                    plaisirs fort vifs : les uns seront les plus sûrs, les plus vrais sans doute,
                    puisqu'ils caractérisent les penchants de tous les hommes encore au berceau de
                    la nature, et des enfants mêmes, avant qu'ils n'aient connu l'empire de la
                    civilisation ; les autres ne seront que l'effet de cette civilisation, et par
                    conséquent des voluptés trompeuses et sans aucun sel. Au reste, mon enfant,
                    comme nous sommes moins ici pour philosopher que pour consolider une
                    détermination, ayez pour agréable de me donner votre dernier mot...
                    Acceptez-vous, ou non, le parti que je vous propose ? </p>
                <p> -- Assurément, je le refuse, monsieur, répondis-je en me levant... Je suis bien
                    pauvre... oh oui, bien pauvre, monsieur ; mais, plus riche des sentiments de mon
                    cœur que de tous les dons de la Fortune, jamais je ne sacrifierai les uns pour
                    posséder les autres : je saurai mourir dans l'indigence, mais je ne trahirai pas
                    la vertu. </p>
                <p> -- Sortez, me dit froidement cet homme détestable, et que je n'aie pas surtout à
                    craindre de vous des indiscrétions : vous seriez bientôt mise en un lieu d'où je
                    n'aurais plus à les redouter. </p>
                <p> Rien n'encourage la vertu comme les craintes du vice bien moins timide que je ne
                    l'aurais cru, j'osai, en lui promettant qu'il n'aurait rien à redouter de moi,
                    lui rappeler le vol qu'il m'avait fait dans la forêt de Bondy, et lui faire
                    sentir que, dans la circonstance où j'étais, cet argent me devenait
                    indispensable. Le monstre me répondit durement alors qu'il ne tenait qu'à moi
                    d'en gagner, et que je m'y refusais. </p>
                <p> -- Non, monsieur, répondis-je avec fermeté, non, je vous le répète, je périrais
                    mille fois, plutôt que de sauver mes jours à ce prix. </p>
                <p> -- Et moi, dit Saint-Florent, il n'y a de même rien que je ne préférasse au
                    chagrin de donner mon argent sans qu'on le gagne : malgré le refus que vous avez
                    l'insolence de me faire, je veux bien encore passer un quart d'heure avec vous ;
                    allons donc dans ce boudoir, et quelques instants d'obéissance mettront vos
                    fonds dans un meilleur ordre. </p>
                <p> -- Je n'ai pas plus d'envie de servir vos débauches dans un sens que dans un
                    autre, monsieur, répondis-je fièrement : ce n'est pas la charité que je demande,
                    homme cruel ; non, je ne vous procure pas cette jouissance ; ce que je réclame
                    n'est que ce qui m'est dû ; c'est ce que vous m'avez volé de la plus indigne
                    manière... Garde-le, cruel, garde-le, si bon te semble : vois sans pitié mes
                    larmes ; entends si tu peux, sans t'émouvoir, les tristes accents du besoin,
                    mais souviens-toi que si tu commets cette nouvelle infamie, j'aurai, au prix de
                    ce qu'elle me coûte, acheté le droit de te mépriser à jamais. </p>
                <p> Saint-Florent furieux m'ordonna de sortir, et je pus lire sur son affreux visage
                    que, sans les confidences qu'il m'avait faites, et dont il redoutait l'éclat,
                    j'eusse peut-être payé par quelques brutalités de sa part la hardiesse de lui
                    avoir parlé trop vrai... Je sortis. On amenait au même instant à ce débauché une
                    de ces malheureuses victimes de sa sordide crapule. Une des femmes, dont il me
                    proposait de partager l'horrible état, conduisait chez lui une pauvre petite
                    fille d'environ neuf ans, dans tous les attributs de l'infortune et de la
                    langueur : elle paraissait avoir à peine la force de se soutenir... Oh, ciel
                    pensai-je en voyant cela, se peut-il que de tels objets puissent inspirer
                    d'autres sentiments que ceux de la pitié Malheur à l'être dépravé qui pourra
                    soupçonner des plaisirs sur un sein que le besoin consume ; qui voudra cueillir
                    des baisers sur une bouche que la faim dessèche, et qui ne s'ouvre que pour le
                    maudire </p>
                <p> Mes larmes coulèrent : j'aurais voulu ravir cette victime au tigre qui
                    l'attendait, je ne l'osai pas. L'aurais-je pu ? Je regagnais promptement mon
                    auberge, aussi humiliée d'une infortune qui m'attirait de telles propositions,
                    que révoltée contre l'opulence qui se hasardait à les faim. </p>
                <p> Je partis de Lyon le lendemain pour prendre la route du Dauphiné, toujours
                    remplie du fol espoir qu'un peu de bonheur m'attendait dans cette province. A
                    peine fus-je a deux lieues de Lyon, à pied comme à mon ordinaire, avec un couple
                    de chemises et quelques mouchoirs dans mes poches, que je rencontrai une vieille
                    femme qui m'aborda avec l'air de la douleur et qui me conjura de lui faire
                    l'aumône. Loin de la dureté dont je venais de recevoir d'aussi cruels exemples,
                    ne connaissant de bonheur au monde que celui d'obliger un malheureux, je sors à
                    l'instant ma bourse à dessein d'en tirer un écu et de le donner à cette femme ;
                    mais l'indigne créature, bien plus prompte que moi, quoique je l'eusse d'abord
                    jugée vieille et cassée, saute lestement sur ma bourse, la saisit, me renverse
                    d'un vigoureux coup de poing dans l'estomac, et ne reparaît plus à mes yeux qu'à
                    cent pas de là, entourée de quatre coquins qui me menacent si j'ose avancer. </p>
                <p> Grand Dieu m'écriai-je avec amertume, il est donc impossible que mon âme s'ouvre
                    à aucun mouvement vertueux sans que j'en sois à l'instant punie par les
                    châtiments les plus sévères En ce moment fatal tout mon courage m'abandonna :
                    j'en demande aujourd'hui bien sincèrement pardon au ciel ; mais je fus aveuglée
                    par le désespoir. Je me sentis prête à quitter la carrière où s'offraient tant
                    d'épines : deux partis se présentaient, celui de m'aller joindre aux fripons qui
                    venaient de me voler, ou celui de retourner à Lyon pour y accepter la
                    proposition de Saint-Florent. Dieu me fit grâce de ne pas succomber, et quoique
                    l'espoir qu'il alluma à nouveau dans moi fût trompeur, puisque tant d'adversités
                    m'attendaient encore, je le remercie pourtant de m'avoir soutenue : la fatale
                    étoile qui me conduit, quoique innocente, à l'échafaud, ne me vaudra jamais que
                    la mort ; d'autres partis m'eussent valu l'infamie, et l'un est bien moins cruel
                    que le reste. </p>
                <p> Je continue de diriger mes pas vers la ville de Vienne, décidée à y vendre ce
                    qui me restait pour arriver à Grenoble. Je marchais tristement, lorsque, à un
                    quart de lieue de cette ville, j'aperçois dans la plaine, à droite du chemin,
                    deux cavaliers qui foulaient un homme aux pieds de leurs chevaux, et qui, après
                    l'avoir laissé comme mort, se sauvèrent à bride abattue ; ce spectacle affreux
                    m'attendrit jusqu'aux larmes. Hélas me dis-je, voilà un homme plus à plaindre
                    que moi ; il me reste au moins la santé et la force, je puis gagner ma vie, et
                    si ce malheureux n'est pas riche, que va-t-il devenir ? </p>
                <p> A quelque point que j'eusse dû me défendre des mouvements de la commisération,
                    quelque funeste qu'il fût pour moi de m'y livrer, je ne pus vaincre l'extrême
                    désir que j'éprouvais de me rapprocher de cet homme et de lui prodiguer mes
                    secours. Je vole à lui, il respire par mes soins un peu d'eau spiritueuse que je
                    conservais sur moi : il ouvre enfin les yeux, et ses premiers accents sont ceux
                    de la reconnaissance ; encore plus empressée de lui être utile, je mets en
                    pièces une de mes chemises pour panser ses blessures, pour étancher son sang :
                    un des seuls effets qui me restent, je le sacrifie pour ce malheureux. Ces
                    premiers soins remplis, je lui donne à boire un peu de vin ; cet infortuné a
                    tout à fait repris ses sens ; je l'observe et je le distingue mieux. Quoique à
                    pied, et dans un équipage assez leste, il ne paraissait pourtant pas dans la
                    médiocrité, il avait quelques effets de prix, des bagues, une montre, des
                    boîtes, mais tout cela fort endommagé de son aventure. Il me demande, dès qu'il
                    peut parler, quel est l'ange bienfaisant qui lui apporte ce secours, et ce qu'il
                    peut faire pour lui en témoigner sa gratitude. Ayant encore la simplicité de
                    croire qu'une âme enchaînée par la reconnaissance devait être à moi sans retour,
                    je crois pouvoir jouir en sûreté du doux plaisir de faire partager mes pleurs à
                    celui qui vient d'en verser dans mes bras : je l'instruis de mes revers, il les
                    écoute avec intérêt, et quand j'ai fini par la dernière catastrophe qui vient de
                    m'arriver, dont le récit lui fait voir l'état de misère où je me trouve : </p>
                <p> -- Que je suis heureux, s'écrie-t-il, de pouvoir au moins reconnaître tout ce
                    que vous venez de faire pour moi Je m'appelle Roland, continue cet aventurier,
                    je possède un fort beau château dans la montagne, à quinze lieues d'ici, je vous
                    invite à m'y suivre ; et pour que cette proposition n'alarme point votre
                    délicatesse, je vais vous expliquer tout de suite à quoi vous me serez utile. Je
                    suis garçon, mais j'ai une sœur que j'aime passionnément, qui s'est vouée à ma
                    solitude, et qui la partage avec moi : j'ai besoin d'un sujet pour la servir ;
                    nous venons de perdre celle qui remplissait cet emploi, je vous offre sa place. </p>
                <p> Je remerciai mon protecteur, et pris la liberté de lui demander par quel hasard
                    un homme comme lui s'exposait à voyager sans suite, et, ainsi que cela venait de
                    lui arriver, à être molesté par des fripons. </p>
                <p> -- Un peu replet, jeune et vigoureux, je suis depuis plusieurs années, me dit
                    Roland, dans l'habitude de venir de chez moi à Vienne de cette manière. Ma santé
                    et ma bourse y gagnent : ce n'est pas que je sois dans le cas de prendre garde à
                    la dépense, car je suis riche ; vous en verrez bientôt la preuve, si vous me
                    faites l'amitié de venir chez moi ; mais l'économie ne gâte jamais rien. Quant
                    aux deux hommes qui viennent de m'insulter, ce sont deux gentillâtres du canton,
                    à qui je gagnai cent louis la semaine passée, dans une maison, à Vienne ; je me
                    contentai de leur parole, je les rencontre aujourd'hui, je leur demande mon dû,
                    et voilà comme ils me traitent. </p>
                <p> Je déplorais avec cet homme le double malheur dont il était victime, lorsqu'il
                    me proposa de nous remettre en route : </p>
                <p> -- Je me sens un peu mieux, grâce à vos soins, me dit Roland ; la nuit
                    s'approche, gagnons une maison qui doit être à deux lieues d'ici ; moyennant les
                    chevaux que nous y prendrons demain, nous pourrons arriver chez moi le même
                    soir. </p>
                <p> Absolument décidée à profiter des secours que le ciel semblait m'envoyer, j'aide
                    Roland à se mettre en marche, je le soutiens pendant la route, et nous trouvons
                    effectivement à deux lieues de là, l'auberge qu'il avait indiquée. Nous y
                    soupons honnêtement ensemble ; après le repas, Roland me recommande à la
                    maîtresse du logis, et le lendemain, sur deux mules de louage qu'escortait un
                    valet de l'auberge, nous gagnons la frontière du Dauphiné, nous dirigeant
                    toujours vers les montagnes. La traite étant trop longue pour la faire en un
                    jour, nous nous arrêtâmes à Virieu, où j'éprouvai les mêmes soins, les mêmes
                    égards de mon patron, et le jour d'ensuite nous continuâmes notre marche
                    toujours dans la même direction. Sur les quatre heures du soir, nous arrivâmes
                    au pied des montagnes : là, le chemin devenant presque impraticable, Roland
                    recommanda au muletier de ne pas me quitter de peur d'accident, et nous
                    pénétrâmes dans les gorges. Nous ne fîmes que tourner, monter et descendre
                    pendant plus de quatre lieues, et nous avions alors tellement quitté toute
                    habitation et tout chemin frayé, que je me crus au bout de l'univers. Un peu
                    d'inquiétude vint me saisir malgré moi ; Roland ne put s'empêcher de le voir,
                    mais il ne disait mot, et son silence m'effrayait encore plus. Enfin nous vîmes
                    un château perché sur la crête d'une montagne, au bord d'un précipice affreux,
                    dans lequel il semblait prêt à s'abîmer : aucune route ne paraissait y tenir ;
                    celle que nous suivions, seulement pratiquée par des chèvres, remplie de
                    cailloux de tous côtés, arrivait cependant à cet effrayant repaire, ressemblant
                    bien plutôt à un asile de voleurs qu'à l'habitation de gens vertueux. </p>
                <p> -- Voilà ma maison, me dit Roland, dès qu'il crut que le château avait frappé
                    mes regards. </p>
                <p> Et sur ce que je lui témoignais mon étonnement de le voir habiter une telle
                    solitude : </p>
                <p> -- C'est ce qui me convient, me répondit-il avec brusquerie. </p>
                <p> Cette réponse redoubla mes craintes : rien n'échappe dans le malheur ; un mot,
                    une inflexion plus ou moins prononcée chez ceux de qui nous dépendons, étouffe
                    ou ranime l'espoir ; mais n'étant plus à même de prendre un parti différent, je
                    me contins. A force de tourner, cette antique masure se trouva tout à coup en
                    face de nous : un quart de lieue tout au plus nous en séparait encore ; Roland
                    descendit de sa mule, et m'ayant dit d'en faire autant, il les rendit toutes
                    deux au valet, le paya et lui ordonna de s'en retourner. Ce nouveau procédé me
                    déplut encore ; Roland s'en aperçut. </p>
                <p> -- Qu'avez-vous, Thérèse ? me dit-il, en nous acheminant vers son habitation ;
                    vous n'êtes point hors de France ; ce château est sur les frontières du
                    Dauphiné, il dépend de Grenoble. </p>
                <p> -- Soit, monsieur, répondis-je ; mais comment vous est-il venu dans l'esprit de
                    vous fixer dans un tel coupe-gorge ? </p>
                <p> -- C'est que ceux qui l'habitent ne sont pas des gens très honnêtes, dit Roland
                    ; il serait fort possible que tu ne fusses pas édifiée de leur conduite. </p>
                <p> -- Ah monsieur, lui dis-je en tremblant, vous me faites frémir, où me menez-vous
                    donc ? </p>
                <p> -- Je te mène servir des faux-monnayeurs dont je suis le chef, rugi dit Roland,
                    en me saisissant par le bras et me faisant traverser de force un petit pont qui
                    s'abaissa à notre arrivée et se releva tout de suite après. Vois-tu ce puits ?
                    continua-t-il, dès que nous fûmes entrés, en me montrant une grande et profonde
                    grotte située au fond de la cour, où quatre femmes nues et enchaînées faisaient
                    mouvoir une roue ; voilà tes compagnes, et voilà ta besogne, moyennant que tu
                    travailleras journellement dix heures à tourner cette roue, et que tu satisferas
                    comme ces femmes tous les caprices auxquels il me plaira de te soumettre, il te
                    sera accordé six onces de pain noir et un plat de fèves par jour ; pour ta
                    liberté, renonces-y ; tu ne l'auras jamais. Quand tu seras morte à la peine, on
                    te jettera dans ce trou que tu vois à côté du puits, avec soixante ou
                    quatre-vingts autres coquines de ton espèce qui t'y attendent, et l'on te
                    remplacera. par une nouvelle. </p>
                <p> -- Oh grand Dieu, m'écriai-je en me jetant aux pieds de Roland, daignez vous
                    rappeler, monsieur, que je vous ai sauvé la vie ; qu'un instant ému par la
                    reconnaissance, vous semblâtes m'offrir le bonheur, et que c'est en me
                    précipitant dans un abîme éternel de maux que vous acquittez mes services. Ce
                    que vous faites est-il juste, et le remords ne vient-il pas déjà me venger au
                    fond de votre cœur ? </p>
                <p> -- Qu'entends-tu, je te prie, par ce sentiment de reconnaissance dont tu
                    t'imagines m'avoir captivé ? dit Roland. Raisonne mieux, chétive créature ; que
                    faisais-tu quand tu vins à mon secours ? Entre la possibilité de suivre ton
                    chemin et celle de venir avec moi, n'as-tu pas choisi le dernier comme un
                    mouvement inspiré par ton cœur ? Tu te livrais donc à une jouissance ? Par où
                    diable prétends-tu que je sois obligé de te récompenser des plaisirs que tu te
                    donnes ? Et comment te vint-il jamais dans l'esprit qu'un homme qui, comme moi,
                    nage dans l'or et l'opulence, daigne s'abaisser à devoir quelque chose à une
                    misérable de ton espèce ? M'eusses-tu rendu la vie, je ne te devrais rien, dès
                    que tu n'as agi que pour toi : au travail, esclave, au travail apprends que la
                    civilisation, en bouleversant les principes de la nature, ne lui enlève pourtant
                    point ses droits ; elle créa dans l'origine des êtres forts et des êtres
                    faibles, avec l'intention que ceux-ci fussent toujours subordonnés aux autres ;
                    l'adresse, l'intelligence de l'homme varièrent la position des individus, ce ne
                    fut plus la force physique qui détermina les rangs, ce fut celle de l'or ;
                    l'homme le plus riche devint le plus fort, le plus pauvre devint le plus faible
                    ; à cela près des motifs qui fondaient la puissance, la priorité du fort fut
                    toujours dans les lois de la nature, à qui il devenait égal que la chaîne qui
                    captivait le faible fût tenue par le plus riche ou par le plus vigoureux, et
                    qu'elle écrasât le plus faible ou bien le plus pauvre. Mais ces mouvements de
                    reconnaissance dont tu veux me composer des liens, elle les méconnaît, Thérèse ;
                    il ne fut jamais dans ses lois que le plaisir où l'un se livrait en obligeant
                    devînt un motif pour celui qui recevait de se relâcher de ses droits sur
                    l'autre. Vois-tu chez les animaux, qui nous servent d'exemples, ces sentiments
                    que tu réclames ? Lorsque je te domine par mes richesses ou par ma force, est-il
                    naturel que je t'abandonne mes droits, ou parce que tu as joui en m'obligeant,
                    ou parce qu'étant malheureuse tu t'es imaginé de gagner quelque chose par ton
                    procédé ? Le service fût-il même rendu d'égal à égal, jamais l'orgueil d'une âme
                    élevée ne se laissera courber par la reconnaissance ; n'est-il pas toujours
                    humilié, celui qui reçoit ? Et cette humiliation qu'il éprouve ne paye-t-elle
                    pas suffisamment le bienfaiteur qui, par cela seul, se trouve au-dessus de
                    l'autre ? N'est-ce pas une jouissance pour l'orgueil que de s'élever au-dessus
                    de son semblable ? En faut-il d'autre à celui qui oblige ? Et si l'obligation,
                    en humiliant celui qui reçoit, devient un fardeau pour lui, de quel droit le
                    contraindre à le garder ? Pourquoi faut-il que je consente à me laisser humilier
                    chaque fois que me frappent les regards de celui qui m'a obligé ? L'ingratitude,
                    au lieu d'être un vice, est donc la vertu des âmes fières, aussi certainement
                    que la reconnaissance n'est que celle des âmes faibles : qu'on m'oblige tant
                    qu'on voudra, si l'on y trouve une jouissance, mais qu'on n'exige rien de moi. </p>
                <p> A ces mots, auxquels Roland ne me donna pas le temps de répondre, deux valets me
                    saisissent par ses ordres, me dépouillent, et m'enchaînent avec mes compagnes,
                    que je suis obligée d'aider tout de suite, sans qu'on me permette seulement de
                    me reposer de la marche fatigante que je viens de faire. Roland m'approche
                    alors, il me manie brutalement sur toutes les parties que la pudeur défend de
                    nommer, m'accable de sarcasmes et d'impertinences relativement à la marque
                    flétrissante et peu méritée que Rodin avait empreinte sur moi, puis s'armant
                    d'un nerf de bœuf toujours là, il m'en applique vingt coups sur le derrière. </p>
                <p> -- Voilà comme tu seras traitée, coquine, me dit-il, lorsque tu manqueras à ton
                    devoir ; je ne te fais pas ceci pour aucune faute déjà commise par toi, mais
                    seulement pour te montrer comme j'agis avec celles qui en font. </p>
                <p> Je jette les hauts cris en me débattant sous mes fers ; mes contorsions, mes
                    hurlements, mes larmes, les cruelles expressions de ma douleur ne servent que
                    d'amusement à mon bourreau... </p>
                <p> -- Ah je t'en ferai voir d'autres, catin, dit Roland, tu n'es pas au bout de tes
                    peines, et je veux que tu connaisses jusques aux plus barbares raffinements du
                    malheur. Il me laisse. </p>
                <p> Six réduits obscurs, situés sous une grotte autour de ce vaste puits, et qui se
                    fermaient comme des cachots, nous servaient de retraite pendant la nuit. Comme
                    elle arriva peu après que je fus à cette funeste chaîne, on vint me détacher
                    ainsi que mes compagnes, et l'on nous enferma après nous avoir donné la portion
                    d'eau, de fèves et de pain dont Roland m'avait parlé. </p>
                <p> A peine fus-je seule, que je m'abandonnai tout à l'aise à l'horreur de ma
                    situation. Est-il possible, me disais-je, qu'il y ait des hommes assez durs pour
                    étouffer en eux le sentiment de la reconnaissance ?... Cette vertu où je me
                    livrerais avec tant de charmes, si jamais une âme honnête me mettait dans le cas
                    de la sentir, peut-elle donc être méconnue de certains êtres, et ceux qui
                    l'étouffent avec autant d'inhumanité doivent-ils être autre chose que des
                    monstres ? </p>
                <p> J'étais plongée dans ces réflexions, lorsque tout à coup j'entends ouvrir la
                    porte de mon cachot : c'est Roland ; le scélérat vient achever de m'outrager en
                    me faisant servir à ses odieux caprices : vous supposez, madame, qu'ils devaient
                    être aussi féroces que ses procédés, et que les plaisirs de l'amour pour un tel
                    homme portaient nécessairement les teintes de son odieux caractère. Mais comment
                    abuser de votre patience pour vous raconter ces nouvelles horreurs ? N'ai-je pas
                    déjà trop souillé votre imagination par d'infâmes récits ? Dois-je en hasarder
                    de nouveaux ? </p>
                <p> -- Oui, Thérèse, dit M. de Corville, oui, nous exigeons de vous ces détails,
                    vous les gazez avec une décence qui en émousse toute l'horreur, il n'en reste
                    que ce qui est utile à qui veut connaître l'homme. On n'imagine point combien
                    ces tableaux sont utiles au développement de son âme ; peut-être ne sommes-nous
                    encore aussi ignorants dans cette science que par la stupide retenue de ceux qui
                    voulurent écrire sur ces matières. Enchaînés par d'absurdes craintes, ils ne
                    nous parlent que de ces puérilités connues de tous les sots, et n'osent, portant
                    une main hardie dans le cœur humain, en offrir à nos yeux les gigantesques
                    égarements. </p>
                <p> -- Eh bien, monsieur, je vais vous obéir, reprit Thérèse émue, et me comportant
                    comme je l'ai déjà fait, je tâcherai d'offrir mes esquisses sous les couleurs
                    les moins révoltantes. </p>
                <p> Roland, qu'il faut d'abord vous peindre, était un homme petit, replet, âgé de
                    trente-cinq ans, d'une vigueur incompréhensible, velu comme un ours, la mine
                    sombre, le regard féroce, fort brun, des traits mâles, un nez long, la barbe
                    jusqu'aux yeux, des sourcils noirs et épais, et cette partie qui différencie les
                    hommes de notre sexe d'une telle longueur et d'une grosseur si démesurée, que
                    non seulement jamais rien de pareil ne s'était offert à mes yeux, mais qu'il
                    était même absolument certain que jamais la nature n'avait rien fait d'aussi
                    prodigieux : mes deux mains l'enlaçaient à peine, et sa longueur était celle de
                    mon avant-bras. A ce physique, Roland joignait tous les vices qui peuvent être
                    les fruits d'un tempérament de feu, de beaucoup d'imagination, et d'une aisance
                    toujours trop considérable pour ne l'avoir pas plongé dans de grands travers.
                    Roland achevait sa fortune ; son père, qui l'avait commencée, l'avait laissé
                    fort riche, moyennant quoi ce jeune homme avait déjà beaucoup vécu : blasé sur
                    les plaisirs ordinaires, il n'avait plus recours qu'à des horreurs ; elles
                    seules parvenaient à lui rendre des désirs épuisés par trop de jouissances ; les
                    femmes qui le servaient étaient toutes employées à ses débauches secrètes, et
                    pour satisfaire à des plaisirs un peu moins malhonnêtes dans lesquels ce
                    libertin pût trouver le sel du crime qui le délectait mieux que tout, Roland
                    avait sa propre sœur pour maîtresse, et c'était avec elle qu'il achevait
                    d'éteindre les passions qu'il venait allumer près de nous. </p>
                <p> Il était presque nu quand il entra ; son visage, très enflammé, portait à la
                    fois des preuves de l'intempérance de table où il venait de se livrer, et de
                    l'abominable luxure qui le dévorait. Il me considère un instant avec des yeux
                    qui me font frémir. </p>
                <p> -- Quitte ces vêtements, me dit-il, en arrachant lui-même ceux que j'avais
                    repris pour me couvrir pendant la nuit... oui, quitte tout cela et suis-moi ; je
                    t'ai fait sentir tantôt ce que tu risquais en te livrant à la paresse ; mais
                    s'il te prenait envie de nous trahir, comme le crime serait bien plus grand, il
                    faudrait que la punition s'y proportionnât ; viens donc voir de quelle espèce
                    elle serait. </p>
                <p> J'étais dans un état difficile à peindre, mais Roland ne donnant point à mon âme
                    le temps d'éclater, me saisit aussitôt par le bras et m'entraîne ; il me
                    conduisait de la main droite : de la gauche, il tenait une petite lanterne dont
                    nous étions faiblement éclairés ; après plusieurs détours nous nous trouvons à
                    la porte d'une cave ; il l'ouvre, et me faisant passer la première, il me dit de
                    descendre pendant qu'il referme cette première clôture ; j'obéis. A cent marches
                    nous en trouvons une seconde, qui s'ouvre et se referme de la même manière ;
                    mais après celle-ci, il n'y avait plus d'escalier, c'était un petit chemin
                    taillé dans le roc, rempli de sinuosités, et dont la pente était extrêmement
                    raide. Roland ne disait mot, ce silence m'effrayait encore plus ; il nous
                    éclairait de sa lanterne ; nous voyageâmes ainsi près d'un quart d'heure :
                    l'état dans lequel j'étais me faisait ressentir encore plus vivement l'horrible
                    humidité de ces souterrains. Nous étions enfin si fort descendus, que je ne
                    crains pas d'exagérer en assurant que l'endroit où nous arrivâmes devait être à
                    plus de huit cents pieds dans les entrailles de la terre ; de droite et de
                    gauche du sentier que nous parcourions étaient plusieurs niches, où je vis des
                    coffres qui renfermaient les richesses de ces malfaiteurs : une dernière porte
                    de bronze se présente enfin, Roland l'ouvre, et je pensai tomber à la renverse
                    en apercevant l'affreux local où me conduisait ce malhonnête homme ; me voyant
                    fléchir, il me pousse rudement, et je me trouve ainsi, sans le vouloir, au
                    milieu de cet affreux sépulcre. Représentez-vous, madame, un caveau rond, de
                    vingt-cinq pieds de diamètre, dont les murs tapissés de noir n'étaient décorés
                    que des plus lugubres objets, des squelettes de toutes sortes de tailles, des
                    ossements en sautoir, des têtes de morts, des faisceaux de verges et de fouets,
                    des sabres, des poignards, des pistolets : telles étaient les horreurs qu'on
                    voyait sur les murs qu'éclairait ma lampe à trois mèches, suspendue à l'un des
                    coins de la voûte ; du cintre partait une longue corde qui tombait à huit ou dix
                    pieds de terre au milieu de ce cachot, et qui, comme vous allez bientôt le voir,
                    n'était là que pour servir à d'affreuses expéditions ; à droite était un
                    cercueil qu'entrouvrait le spectre de la Mort armé d'une faux menaçante ; un
                    prie-Dieu était à côté ; on voyait un crucifix au-dessus, placé entre deux
                    cierges noirs ; à gauche, l'effigie en cire d'une femme nue, si naturelle que
                    j'en fus longtemps la dupe : elle était attachée à une croix, elle y était posée
                    sur la poitrine, de façon qu'on voyait amplement toutes ses parties
                    postérieures, mais cruellement molestées ; le sang paraissait sortir de
                    plusieurs plaies et couler le long de ses cuisses ; elle avait les plus beaux
                    cheveux du monde, sa belle tête était tournée vers nous et semblait implorer sa
                    grâce : on distinguait toutes les contorsions de la douleur imprimées sur son
                    beau visage, et jusqu'aux larmes qui l'inondaient. A l'aspect de cette terrible
                    image, je pensai perdre une seconde fois mes forces ; le fond du caveau était
                    occupé par un vaste canapé noir, duquel se développaient aux regards toutes les
                    atrocités de ce lugubre lieu. </p>
                <p> -- Voilà où vous périrez, Thérèse, me dit Roland, si vous concevez jamais la
                    fatale idée de quitter ma maison ; oui, c'est ici que je viendrai moi-même vous
                    donner la mort, que je vous en ferai sentir les angoisses par tout ce qu'il me
                    sera possible d'inventer de plus dur. </p>
                <p> En prononçant cette menace, Roland s'enflamma ; son agitation, son désordre le
                    rendaient semblable au tigre prêt à dévorer sa proie : ce fut alors qu'il mit au
                    jour le redoutable membre dont il était pourvu ; il me le fit toucher, me
                    demanda si j'en avais vu de semblable. </p>
                <p> -- Tel que le voilà, catin, me dit-il en fureur, il faudra pourtant bien qu'il
                    s'introduise dans la partie la plus étroite de ton corps, dussé-je te fendre en
                    deux ; ma sœur, bien plus jeune que toi, le soutient dans cette même partie ;
                    jamais je ne jouis différemment des femmes : il faudra donc qu'il te pourfende
                    aussi. </p>
                <p> Et pour ne pas me laisser de doute sur le local qu'il voulait dire, il y
                    introduisait trois doigts armés d'ongles fort longs, en me disant : </p>
                <p> -- Oui, c'est là, Thérèse, c'est là que j'enfoncerai tout à l'heure ce membre
                    qui t'effraie ; il y entrera de toute sa longueur, il te déchirera, il te mettra
                    en sang, et je serai dans l'ivresse. </p>
                <p> Il écumait en disant ces mots, entremêlés de jurements et de blasphèmes odieux.
                    La main dont il effleurait le temple qu'il paraissait vouloir attaquer s'égara
                    alors sur toutes les parties adjacentes, il les égratignait ; il en fit autant à
                    ma gorge, il me la meurtrit tellement que j'en souffris quinze jours des
                    douleurs horribles. Ensuite il me plaça sur le bord du canapé, frotta
                    d'esprit-de-vin cette mousse dont la nature orna l'autel où notre espèce se
                    régénère ; il y mit le feu et la brûla. Ses doigts saisirent l'excroissance de
                    chair qui couronne ce même autel, il le froissa rudement ; il introduisit de là
                    ses doigts dans l'intérieur, et ses ongles molestaient la membrane qui le
                    tapisse. Ne se contenant plus, il me dit que puisqu'il me tenait dans son
                    repaire, il valait tout autant que je n'en sortisse plus, que cela lui éviterait
                    la peine de m'y redescendre. Je me précipitai à ses genoux, j'osai lui rappeler
                    encore les services que je lui avais rendus... Je m'aperçus que je l'irritais
                    davantage en reparlant des droits que je supposais à sa pitié ; il me dit de me
                    taire, en me renversant sur le carreau d'un coup de genou appuyé de toutes ses
                    forces dans le creux de mon estomac. </p>
                <p> -- Allons me dit-il, en me relevant par les cheveux, allons prépare-toi ; il est
                    certain que je vais t'immoler... </p>
                <p> -- Oh, monsieur </p>
                <p> -- Non, non, il faut que tu périsses ; je ne veux plus m'entendre reprocher tes
                    petits bienfaits ; j'aime à ne rien devoir à personne, c'est aux autres à tenir
                    tout de moi... Tu vas mourir, te dis-je, place-toi dans ce cercueil, que je voie
                    si tu pourras y tenir. </p>
                <p> Il m'y porte, il m'y enferme, puis sort du caveau, et fait semblant de me
                    laisser là. Je ne m'étais jamais crue si près de la mort ; hélas elle allait
                    pourtant s'offrir à moi sous un aspect encore plus réel. Roland revient, il me
                    sort du cercueil. </p>
                <p> -- Tu seras au mieux là-dedans, me dit-il ; on dirait qu'il est fait pour toi ;
                    mais t'y laisser finir tranquillement, ce serait une trop belle mort ; je vais
                    t'en faire sentir une d'un genre différent et qui ne laisse pas que d'avoir
                    aussi ses douceurs. Allons implore ton Dieu, catin, prie-le d'accourir te
                    venger, s'il en a vraiment la puissance... </p>
                <p> Je me jette sur le prie-Dieu et pendant que j'ouvre à haute voir mon cœur à
                    l'Éternel, Roland redouble sur les parties postérieures que je lui expose ses
                    vexations et ses supplices d'une manière plus cruelle encore ; il flagellait ces
                    parties de toute sa force avec un martinet armé de pointes d'acier, dont chaque
                    coup faisait jaillir mon sang jusqu'à la voûte. </p>
                <p> -- Eh bien continuait-il en blasphémant, il ne te secourt pas, ton Dieu ; il
                    laisse ainsi souffrir la vertu malheureuse, il l'abandonne aux mains de la
                    scélératesse ; ah quel Dieu, Thérèse, quel Dieu que ce Dieu-là Viens, me dit-il
                    ensuite, viens, catin, ta prière doit être faite (et en même temps il me place
                    sur l'estomac, au bord du canapé qui faisait le fond de ce cabinet) ; je te l'ai
                    dit, Thérèse, il faut que tu meures </p>
                <p> Il se saisit de mes bras, il les lie sur mes reins, puis il passe autour de mon
                    cou un cordon de soie noire dont les deux extrémités, toujours tenues par lui,
                    peuvent, en serrant à sa volonté, comprimer ma respiration et m'envoyer en
                    l'autre monde, dans le plus ou le moins de temps qu'il lui plaira. </p>
                <p> -- Ce tourment est plus doux que tu ne penses, Thérèse, me dit Roland ; tu ne
                    sentiras la mort que par d'inexprimables sensations de plaisir ; la compression
                    que cette corde opérera sur la masse de tes nerfs va mettre en feu les organes
                    de la volupté ; c'est un effet certain. Si tous les gens condamnés à ce supplice
                    savaient dans quelle ivresse il fait mourir, moins effrayés de cette punition de
                    leurs crimes, ils les commettraient plus souvent et avec bien plus d'assurance ;
                    cette délicieuse opération, Thérèse, comprimant de même le local où je vais me
                    placer, ajoute-t-il en se présentant à une route criminelle, si digne d'un tel
                    scélérat, va doubler aussi mes plaisirs. </p>
                <p> Mais c'est en vain qu'il cherche à la frayer ; il a beau préparer les voies,
                    trop monstrueusement proportionné pour réussir, ses entreprises sont toujours
                    repoussées. C'est alors que sa fureur n'a plus de bornes ; ses ongles, ses
                    mains, ses pieds servent à le venger des résistances que lui oppose la nature.
                    Il se présente de nouveau, le glaive en feu glisse aux bords du canal voisin, et
                    de la vigueur de la secousse y pénètre de près de moitié ; je jette un cri ;
                    Roland, furieux de l'erreur, se retire avec rage, et pour cette fois frappe
                    l'autre porte avec tant de vigueur, que le dard humecté s'y plonge en me
                    déchirant. Roland profite des succès de cette première secousse ; ses efforts
                    deviennent plus violents ; il gagne du terrain ; à mesure qu'il avance, le fatal
                    cordon qu'il m'a passé autour du cou se resserre, je pousse des hurlements
                    épouvantables ; le féroce Roland, qu'ils amusent, m'engage à les redoubler, trop
                    sûr de leur insuffisance, trop maître de les arrêter quand il voudra ; il
                    s'enflamme à leurs sons aigus. Cependant l'ivresse est prête à s'emparer de lui,
                    les compressions du cordon se modulent sur les degrés de son plaisir ; peu à peu
                    mon organe s'éteint ; les serrements alors deviennent si vifs que mes sens
                    s'affaiblissent sans perdre néanmoins la sensibilité ; rudement secouée par le
                    membre énorme dont Roland déchire mes entrailles, malgré l'affreux état dans
                    lequel je suis, je me sens inondée des jets de sa luxure ; j'entends encore les
                    cris qu'il pousse en les versant. Un instant de stupidité succéda, je ne sais ce
                    que je devins, mais bientôt mes yeux se rouvrent à la lumière, je me retrouve
                    libre, dégagée, et mes organes semblent renaître. </p>
                <p> -- Eh bien Thérèse, me dit mon bourreau, je gage que si tu veux être vraie, tu
                    n'as senti que du plaisir ? </p>
                <p> -- Que de l'horreur, monsieur, que des dégoûts, que des angoisses et du
                    désespoir </p>
                <p> -- Tu me trompes, je connais les effets que tu viens d'éprouver ; mais quels
                    qu'ils aient été, que m'importe tu dois, je l'imagine, me connaître assez pour
                    être bien sûre que ta volupté m'inquiète infiniment moins que la mienne dans ce
                    que j'entreprends avec toi, et cette volupté que je cherche a été si vive, que
                    je vais m'en procurer encore les instants. C'est de toi, maintenant, Thérèse, me
                    dit cet insigne libertin, c'est de toi seule que tes jours vont dépendre. </p>
                <p> Il passe alors autour de mon cou cette corde qui pendait au plafond ; dès
                    qu'elle y est fortement arrêtée, il lie au tabouret sur lequel je posais les
                    pieds et qui m'avait élevée jusque-là, une ficelle dont il tient le bout, et va
                    se placer sur un fauteuil en face de moi : dans mes mains est une serpe
                    tranchante dont je dois me servir pour couper la corde au moment où, par le
                    moyen de la ficelle qu'il tient, il fera trébucher le tabouret sous mes pieds. </p>
                <p> -- Tu le vois, Thérèse, me dit-il alors, si tu manques ton coup, je ne manquerai
                    pas le mien ; je n'ai donc pas tort de te dire que tes jours dépendent de toi. </p>
                <p> Il s'excite ; c'est au moment de son ivresse qu'il doit tirer le tabouret dont
                    la fuite me laisse pendue au plafond ; il fait tout ce qu'il peut pour feindre
                    cet instant ; il serait aux nues si je manquais d'adresse ; mais il a beau
                    faire, je le devine, la violence de son extase le trahit, je lui vois faire le
                    fatal mouvement, le tabouret s'échappe, je coupe la corde et tombe à terre,
                    entièrement dégagée ; là, quoique à plus de douze pieds de lui, le
                    croiriez-vous, madame ? je sens mon corps inondé des preuves de son délire et de
                    sa frénésie. </p>
                <p> Une autre que moi, profitant de l'arme qu'elle se trouvait entre les mains, se
                    fût sans doute jetée sur ce monstre ; mais à quoi m'eût servi ce trait de
                    courage ? N'ayant pas les clefs de ces souterrains, en ignorant les détours, je
                    serais morte avant que d'en avoir pu sortir ; d'ailleurs Roland était armé ; je
                    me relevai donc, laissant l'arme à terre, afin qu'il ne conçût même pas sur moi
                    le plus léger soupçon ; il n'en eut point ; il avait savouré le plaisir dans
                    toute son étendue, et content de ma douceur, de ma résignation, bien plus
                    peut-être que de mon adresse, il me fit signe de sortir, et nous remontâmes. </p>
                <p> Le lendemain, j'examinai mieux mes compagnes. Ces quatre filles étaient de
                    vingt-cinq à trente ans ; quoique abruties par la misère et déformées par
                    l'excès des travaux, elles avaient encore des restes de beauté ; leur taille
                    était belle, et la plus jeune, appelée Suzanne, avec des yeux charmants, avait
                    encore de très beaux cheveux ; Roland l'avait prise à Lyon, il avait eu ses
                    prémices, et après l'avoir enlevée à sa famille, sous les serments de l'épouser,
                    il l'avait conduite dans cet affreux château ; elle y était depuis trois ans,
                    et, plus particulièrement encore que ses compagnes, l'objet des férocités de ce
                    monstre : à force de coups de nerf de bœuf, ses fesses étaient devenues
                    calleuses et dures comme le serait une peau de vache desséchée au soleil ; elle
                    avait un cancer au sein gauche et un abcès dans la matrice qui lui causait des
                    douleurs inouïes. Tout cela était l'ouvrage du perfide Roland ; chacune de ces
                    horreurs était le fruit de ses lubricités. </p>
                <p> Ce fut elle qui m'apprit que Roland était à la veille de se rendre à Venise, si
                    les sommes considérables qu'il venait de faire dernièrement passer en Espagne
                    lui rapportaient les lettres de change qu'il attendait pour l'Italie, parce
                    qu'il ne voulait point porter son or au-delà des monts ; il n'y en envoyait
                    jamais : c'était dans un pays différent de celui où il se proposait d'habiter
                    qu'il faisait passer ses fausses espèces ; par ce moyen, ne se trouvant riche
                    dans le lieu où il voulait se fixer que des papiers d'un autre royaume, ses
                    friponneries ne pouvaient jamais se découvrir. Mais tout pouvait manquer dans un
                    instant, et la retraite qu'il méditait dépendait absolument de cette dernière
                    négociation, où la plus grande partie de ses trésors était compromise. Si Cadix
                    acceptait ses piastres, ses sequins, ses louis faux, et lui envoyait sur cela
                    des lettres sur Venise, Roland était heureux le reste de sa vie ; si la fraude
                    était découverte, un seul jour suffisait à culbuter le frêle édifice de sa
                    fortune. </p>
                <p> -- Hélas dis-je en apprenant ces particularités, la providence sera juste une
                    fois, elle ne permettra pas les succès d'un tel monstre, et nous serons toutes
                    vengées... </p>
                <p> Grand Dieu après l'expérience que j'avais acquise, était-ce à moi de raisonner
                    ainsi </p>
                <p> Vers midi, on nous donnait deux heures de repos dont nous profitions pour aller
                    toujours séparément respirer et dîner dans nos chambres ; à deux heures, on nous
                    rattachait et l'on nous faisait travailler jusqu'à la nuit, sans qu'il nous fût
                    jamais permis d'entrer dans le château. Si nous étions nues, c'était non
                    seulement à cause de la chaleur, mais plus encore afin d'être mieux à même de
                    recevoir les coups de nerf de bœuf que venait de temps en temps nous appliquer
                    notre farouche maître. L'hiver, on nous donnait un pantalon et un gilet
                    tellement serrés sur la peau, que nos corps n'en étaient pas moins exposés aux
                    coups d'un scélérat dont l'unique plaisir était de nous rouer. </p>
                <p> Huit jours se passèrent sans que je visse Roland ; le neuvième, il parut à notre
                    travail, et prétendant que Suzanne et moi tournions la roue avec trop de
                    mollesse, il nous distribua trente coups de nerf de bœuf à chacune, depuis le
                    milieu des reins jusqu'au gras des jambes. </p>
                <p> A minuit de ce même jour, le vilain homme vint me trouver dans mon cachot, et
                    s'enflammant du spectacle de ses cruautés, il introduisit encore sa terrible
                    massue dans l'antre ténébreux que je lui exposais par la posture où il me tenait
                    en considérant les vestiges de sa rage. Quand ses passions furent assouvies, je
                    voulus profiter de l'instant de calme pour le supplier d'adoucir mon sort. Hélas
                    j'ignorais que si dans de telles âmes le moment du délire rend plus actif le
                    penchant qu'elles ont à la cruauté, le calme ne les en ramène pas davantage pour
                    cela aux douces vertus de l'honnête homme ; c'est un feu plus ou moins embrasé
                    par les aliments dont on le nourrit, mais qui ne brûle pas moins quoique sous la
                    cendre. </p>
                <p> -- Et de quel droit, me répondit Roland, prétends-tu que j'allège tes chaînes ?
                    Est-ce en raison des fantaisies que je veux bien me passer avec toi ? Mais
                    vais-je à tes pieds demander des faveurs de l'accord desquelles tu puisses
                    implorer quelques dédommagements ? Je ne te demande rien, je prends, et je ne
                    vois pas que, de ce que j'use d'un droit sur toi, il doive en résulter qu'il me
                    faille abstenir d'en exiger un second. Il n'y a point d'amour dans mon fait :
                    l'amour est un sentiment chevaleresque souverainement méprisé par moi, et dont
                    mon cœur ne sentit jamais les atteintes ; je me sers d'une femme par nécessité,
                    comme on se sert d'un vase rond et creux dans un besoin différent, mais
                    n'accordant jamais à cet individu, que mon argent et mon autorité soumettent à
                    mes désirs, ni estime ni tendresse ; ne devant ce que j'enlève qu'à moi-même, et
                    n'exigeant jamais de lui que de la soumission, je ne puis être tenu d'après cela
                    à lui accorder aucune gratitude. Je demande à ceux qui voudraient m'y
                    contraindre si un voleur qui arrache la bourse d'un homme dans un bois, parce
                    qu'il se trouve plus fort que lui, doit quelque reconnaissance à cet homme du
                    tort qu'il vient de lui causer ? Il en est de même de l'outrage fait à une femme
                    : ce peut être un titre pour lui en faire un second, mais jamais une raison
                    suffisante pour lui accorder des dédommagements. </p>
                <p> -- Oh monsieur, lui dis-je, à quel point vous portez la scélératesse </p>
                <p> -- Au dernier période, me répondit Roland : il n'est pas un seul écart dans le
                    monde où je ne me sois livré, pas un crime que je n'aie commis, et pas un que
                    mes principes n'excusent ou ne légitiment. J'ai ressenti sans cesse au mal une
                    sorte d'attrait qui tournait toujours au profit de ma volupté ; le crime allume
                    ma luxure ; plus il est affreux, plus il m'irrite ; je jouis en le commettant de
                    la même sorte de plaisir que les gens ordinaires ne goûtent que dans la
                    lubricité, et je me suis trouvé cent fois, pensant au crime, m'y livrant, ou
                    venant de le commettre, absolument dans le même état qu'on est auprès d'une
                    belle femme nue ; il irritait mes sens dans le même genre, et je le commettais
                    pour m'enflammer, comme on s'approche d'un bel objet dans les intentions de
                    l'impudicité. </p>
                <p> -- Oh monsieur, ce que vous dites est affreux, mais j'en ai vu des exemples. </p>
                <p> -- Il en est mille, Thérèse. Il ne faut pas s'imaginer que ce soit la beauté
                    d'une femme qui irrite le mieux l'esprit d'un libertin : c'est bien plutôt
                    l'espèce de crime qu'ont attaché les lois à sa possession. La preuve en est que,
                    plus cette possession est criminelle, et plus on en est enflammé ; l'homme qui
                    jouit d'une femme qu'il dérobe à son mari, d'une fille qu'il enlève à ses
                    parents, est bien plus délecté sans doute que le mari qui ne jouit que de sa
                    femme ; et plus les liens qu'on brise paraissent respectables, plus la volupté
                    s'agrandit. Si c'est sa mère, si c'est sa sœur, si c'est sa fille, nouveaux
                    attraits aux plaisirs éprouvés ; a-t-on goûté tout cela, on voudrait que les
                    digues s'accrussent encore pour donner plus de peines et plus de charmes à les
                    franchir. Or, si le crime assaisonne une jouissance, détaché de cette
                    jouissance, il peut donc en être une lui-même ; il y aura donc alors une
                    jouissance certaine dans le crime seul. Car il est impossible que ce qui prête
                    du sel n'en soit pas très pourvu soi-même. Ainsi, je le suppose, le rapt d'une
                    fille pour son propre compte donnera un plaisir très vif, mais le rapt pour le
                    compte d'un autre donnera tout le plaisir dont la jouissance de cette fille se
                    trouvait améliorée par le rapt ; le rapt d'une montre, d'une bourse en donneront
                    également, et si j'ai accoutumé mes sens à se trouver émus de quelque volupté au
                    rapt d'une fille, en tant que rapt, ce même plaisir, cette même volupté se
                    retrouvera au rapt de la montre, à celui de la bourse, etc. Et voilà ce qui
                    explique la fantaisie de tant d'honnêtes gens qui volaient sans en avoir besoin.
                    Rien de plus simple, de ce moment-là, et que l'on goûte les plus grands plaisirs
                    à tout ce qui sera criminel, et que l'on rende, par tout ce que l'on pourra
                    imaginer, les jouissances simples aussi criminelles qu'il sera possible de les
                    rendre ; on ne fait, en se conduisant ainsi, que prêter à cette jouissance la
                    dose de sel qui lui manquait et qui devenait indispensable à la perfection du
                    bonheur. Ces systèmes mènent loin, je le sais, peut-être même te le prouverai-je
                    avant peu, Thérèse, mais qu'importe pourvu qu'on jouisse ? Y avait-il, par
                    exemple, chère fille, quelque chose de plus simple et de plus naturel que de me
                    voir jouir de toi ? Mais tu t'y opposes, tu me demandes que cela ne soit pas ;
                    il semblerait par les obligations que je t'ai, que je dusse t'accorder ce que tu
                    exiges. Cependant je ne me rends à rien, je n'écoute rien, je brise tous les
                    nœuds qui captivent les sots, je te soumets à mes désirs, et de la plus simple,
                    de la plus monotone jouissance, j'en fais une vraiment délicieuse. Soumets-toi
                    donc, Thérèse, soumets-toi ; et si jamais tu reviens au monde sous le caractère
                    du plus fort, abuse même de tes droits, et tu connaîtras de tous les plaisirs le
                    plus vif et le plus piquant. </p>
                <p> Roland sortit en disant ces mots, et me laissa dans des réflexions qui, comme
                    vous croyez bien, n'étaient pas à son avantage. </p>
                <p> Il y avait six mois que j'étais dans cette maison, servant de temps en temps aux
                    insignes débauches de ce scélérat, lorsque je le vis entrer un soir dans ma
                    prison avec Suzanne. </p>
                <p> -- Viens, Thérèse, me dit-il, il y a longtemps, ce me semble, que je ne t'ai
                    fait descendre dans ce caveau qui t'a tant effrayée. Suivez-y-moi toutes les
                    deux, mais ne vous attendez pas à remonter de même, il faut absolument que j'en
                    laisse une, nous verrons sur laquelle tombera le sort. </p>
                <p> Je me lève, je jette des yeux alarmés sur ma compagne, je vois des pleurs rouler
                    dans les siens... nous marchons. </p>
                <p> Dès que nous fûmes enfermées dans le souterrain, Roland nous examina toutes deux
                    avec des yeux féroces ; il se plaisait à nous redire notre arrêt et à nous bien
                    convaincre l'une et l'autre qu'il en resterait assurément une des deux. </p>
                <p> -- Allons, dit-il en s'asseyant et nous faisant tenir droites devant lui,
                    travaillez chacune à votre tour au désenchantement de ce perclus, et malheur à
                    celle qui lui rendra son énergie. </p>
                <p> -- C'est une injustice, dit Suzanne ; celle qui vous irritera le mieux doit être
                    celle qui doit obtenir sa grâce. </p>
                <p> -- Point du tout, dit Roland ; dès qu'il sera prouvé que c'est elle qui
                    m'enflamme le mieux, il devient constant que c'est elle dont la mort me donnera
                    le plus de plaisir... et je ne vise qu'au plaisir. D'ailleurs, en accordant la
                    grâce à celle qui va m'enflammer le plus tôt, vous y procéderiez l'une et
                    l'autre avec une telle ardeur, que vous plongeriez peut-être mes sens dans
                    l'extase avant que le sacrifice ne fût consommé, et c'est ce qu'il ne faut pas. </p>
                <p> -- C'est vouloir le mal pour le mal, monsieur, dis-je à Roland ; le complément
                    de votre extase doit être la seule chose que vous deviez désirer, et si vous y
                    arrivez sans crime, pourquoi voulez-vous en commettre ? </p>
                <p> -- Parce que je n'y parviendrai délicieusement qu'ainsi, et parce que je ne
                    descends dans ce caveau que pour en commettre un. Je sais parfaitement bien que
                    j'y réussirais sana cela, mais je veux ça pour y réussir. </p>
                <p> Et, pendant ce dialogue, m'ayant choisie pour commencer, je l'excite d'une main
                    par-devant, de l'autre par-derrière, tandis qu'il touche à loisir toutes les
                    parties de mon corps qui lui sont offertes au moyen de ma nudité. </p>
                <p> -- Il s'en faut encore de beaucoup, Thérèse, me dit-il en touchant mes fesses,
                    que ces belles chairs-là soient dans l'état de callosité, de mortification où
                    voilà celles de Suzanne ; on brûlerait celles de cette chère fille, qu'elle ne
                    le sentirait pas ; mais toi, Thérèse, mais toi... ce sont encore des roses
                    qu'entrelacent des lys : nous y viendrons, nous y viendrons. </p>
                <p> Vous n'imaginez pas, madame, combien cette menace me tranquillisa : Roland ne se
                    doutait pas sans doute, en la faisant, du calme qu'il répandait dans moi, mais
                    n'était-il pas clair que puisqu'il projetait de me soumettre à de nouvelles
                    cruautés, il n'avait pas envie de m'immoler encore ? Je vous l'ai dit, madame,
                    tout frappe dans le malheur, et dès lors je me rassurai. Autre surcroît de
                    bonheur Je n'opérais rien, et cette masse énorme, mollement repliée sous
                    elle-même, résistait à toutes mes secousses ; Suzanne, dans la même attitude,
                    était palpée dans les mêmes endroits ; mais comme les chairs étaient bien
                    autrement endurcies, Roland ménageait beaucoup moins ; Suzanne était pourtant
                    plus jeune. </p>
                <p> -- Je suis persuadé, disait notre persécuteur, que les fouets les plus
                    effrayants ne parviendraient pas maintenant à tirer une goutte de sang de ce
                    cul-là. </p>
                <p> Il nous fit courber l'une et l'autre, et s'offrant par notre inclination les
                    quatre routes du plaisir, sa langue frétilla dans les deux plus étroites ; le
                    vilain cracha dans les autres. Il nous reprit par-devant, nous fit mettre à
                    genoux entre ses cuisses, de façon que nos deux gorges se trouvassent à hauteur
                    de ce que nous excitions en lui. </p>
                <p> -- Oh pour la gorge, dit Roland, il faut que tu le cèdes à Suzanne ; jamais tu
                    n'eus d'aussi beaux tétons ; tiens, vois comme c'est fourni </p>
                <p> Et il pressait, en disant cela, le sein de cette malheureuse jusqu'à le meurtrir
                    dans ses doigts. Ici, ce n'était plus moi qui l'excitait, Suzanne m'avait
                    remplacée ; à peine s'était-il trouvé dans ses mains, que le dard, s'élançant du
                    carquois, menaçait déjà vivement tout ce qui l'entourait. </p>
                <p> -- Suzanne, dit Roland, voilà d'effrayants succès... C'est ton arrêt, Suzanne,
                    je le crains, continuait cet homme féroce en lui pinçant, en lui égratignant les
                    mamelles. </p>
                <p> Quant aux miennes, il les suçait et les mordillait seulement. Il place enfin
                    Suzanne à genoux sur le bord du sofa. Il lui fait courber la tête, et jouit
                    d'elle en cette attitude, de la manière affreuse qui lui est naturelle :
                    réveillée par de nouvelles douleurs, Suzanne se débat, et Roland, qui ne veut
                    qu'escarmoucher, content de quelques courses, vient se réfugier dans moi au même
                    temple où il a sacrifié chez ma compagne, qu'il ne cesse de vexer, de molester
                    pendant ce temps-là. </p>
                <p> -- Voilà une catin qui m'excite cruellement, me dit-il, je ne sais ce que je
                    voudrais lui faire. </p>
                <p> -- Oh monsieur, dis-je, ayez pitié d'elle ; il est impossible que ses douleurs
                    soient plus vives. </p>
                <p> -- Oh que si dit le scélérat. On pourrait... Ah si j'avais ici ce fameux
                    empereur Kié, l'un des plus grands scélérats que la Chine ait vus sur son trône
                        <ref target="#N06"/> , nous ferions bien autre chose vraiment. Entre sa
                    femme et lui, immolant chaque jour des victimes, tous deux, dit-on, les
                    faisaient vivre vingt-quatre heures dans les plus cruelles angoisses de la mort,
                    et dans un tel état de douleur qu'elles étaient toujours prêtes à rendre l'âme
                    sans pouvoir y réussir, par les soins cruels de ces monstres qui, les faisant
                    flotter de secours en tourments, ne les rappelaient cette minute-ci à la lumière
                    que pour leur offrir la mort celle d'après... Moi, je suis trop doux, Thérèse,
                    je n'entends rien à tout cela, je ne suis qu'un écolier. </p>
                <p> Roland se retire sans terminer le sacrifice, et me fait presque autant de mal
                    par cette retraite précipitée qu'il n'en avait fait en s'introduisant. Il se
                    jette dans les bras de Suzanne, et joignant le sarcasme à l'outrage </p>
                <p> -- Aimable créature, lui dit-il, comme je me rappelle avec délices les premiers
                    instants de notre union Jamais femme ne me donna des plaisirs plus vifs ; jamais
                    je n'en aimai comme toi ... Embrassons-nous, Suzanne, nous allons nous quitter,
                    pour bien longtemps peut-être. </p>
                <p> -- Monstre, lui dit ma compagne en le repoussant avec horreur, éloigne-toi ; ne
                    joins pas aux tourments que tu m'infliges le désespoir d'entendre tes horribles
                    propos ; tigre, assouvis ta rage, mais respecte au moins mes malheurs. </p>
                <p> Roland la prit, il la coucha sur le canapé, les cuisses très ouvertes, et
                    l'atelier de la génération absolument à sa portée. </p>
                <p> -- Temple de mes anciens plaisirs, s'écria cet infâme, vous qui m'en procurâtes
                    de si doux quand je cueillis vos premières roses, il faut bien que je vous fasse
                    aussi mes adieux... </p>
                <p> Le scélérat il y introduisit ses ongles, et farfouillant avec, plusieurs
                    minutes, dans l'intérieur, pendant lesquelles Suzanne jetait les hauts cris, il
                    ne les retira que couverts de sang. Rassasié de ces horreurs, et sentant bien
                    qu'il ne lui était plus possible de se contenir : </p>
                <p> -- Allons, Thérèse, me dit-il, allons, chère fille, dénouons tout ceci par une
                    petite scène du jeu de coupe-corde <ref target="#N07"/> . </p>
                <p> Tel était le nom de cette funeste plaisanterie dont je vous ai fait la
                    description, la première fois que je vous parlai du caveau de Roland. Je monte
                    sur le trépied, le vilain homme m'attache la corde au col, il se place en face
                    de moi ; Suzanne, quoique dans un état affreux, l'excite de ses mains ; au bout
                    d'un instant, il tire le tabouret sur lequel mes pieds posent, mais armée de la
                    serpe, la corde est aussitôt coupée et je tombe à terre sans nul mal. </p>
                <p> -- Bien, bien, dit Roland ; à toi, Suzanne, tout est dit, et je te fais grâce si
                    tu t'en tires avec autant d'adresse. </p>
                <p> Suzanne est mise à ma place. Oh madame, permettez que je vous déguise les
                    détails de cette affreuse scène... La malheureuse n'en revint pas. </p>
                <p> -- Sortons, Thérèse, me dit Roland ; tu ne rentreras plus dans ces lieux que ce
                    ne soit ton tour. </p>
                <p> -- Quand vous voudrez, monsieur, quand vous voudrez, répondis-je ; je préfère la
                    mort à l'affreuse vie que vous me faites mener. Sont-ce des malheureuses comme
                    nous à qui la vie peut encore être chère ?... </p>
                <p> Et Roland me renferma dans mon cachot. Mes compagnes me demandèrent le lendemain
                    ce qu'était devenue Suzanne, je le leur appris ; elles ne s'en étonnèrent pas ;
                    toutes s'attendaient au même sort, et toutes, à mon exemple, y voyant le terme
                    de leurs maux, le désiraient avec empressement. </p>
                <p> Deux ans se passèrent ainsi, Roland dans ses débauches ordinaires, moi dans
                    l'horrible perspective d'une mort cruelle, lorsque la nouvelle se répandit enfin
                    dans le château que non seulement les désirs de notre maître étaient satisfaits,
                    que non seulement il recevait pour Venise la quantité immense de papier qu'il en
                    avait désiré, mais qu'on lui redemandait même encore six millions de fausses
                    espèces dont on lui ferait passer les fonds à sa volonté pour l'Italie ; il
                    était impossible que ce scélérat fît une plus belle fortune ; il partait avec
                    plus de deux millions de rentes, sans les espérances qu'il pouvait concevoir :
                    tel était le nouvel exemple que la providence me préparait, telle était la
                    nouvelle manière dont elle voulait encore me convaincre que la prospérité
                    n'était que pour le crime et l'infortune pour la vertu. </p>
                <p> Les choses étaient dans cet état, lorsque Roland vint me chercher pour descendre
                    une troisième fois dans le caveau. Je frémis en me rappelant les menaces qu'il
                    m'avait faites la dernière fois que nous y étions allés. </p>
                <p> -- Rassure-toi, me dit-il, tu n'as rien à craindre, il s'agit de quelque chose
                    qui ne concerne que moi... une volupté singulière dont je veux jouir et qui ne
                    te fera courir nul risque. </p>
                <p> Je le suis. Dès que toutes les portes sont fermées : </p>
                <p> -- Thérèse, me dit Roland, il n'y a que toi dans la maison à qui j'ose me
                    confier pour ce dont il s'agit ; il me fallait une très honnête femme... Je n'ai
                    vu que toi, je l'avoue, je te préfère même à ma sœur... </p>
                <p> Pleine de surprise, je le conjure de s'expliquer. </p>
                <p> -- Écoute-moi, me dit-il ; ma fortune est faite, mais quelques faveurs que j'aie
                    reçues du sort, il peut m'abandonner d'un instant à l'autre ; je puis être
                    guetté, je puis être saisi dans le transport que je vais faire de mes richesses,
                    et, si ce malheur m'arrive, ce qui m'attend, Thérèse, c'est la corde ; c'est le
                    même plaisir que je me plais à faire goûter aux femmes, qui me servira de
                    punition. Je suis convaincu, autant qu'il est possible de l'être, que cette mort
                    est infiniment plus douce qu'elle n'est cruelle ; mais, comme les femmes à qui
                    j'en ai fait éprouver les premières angoisses n'ont jamais voulu être vraies
                    avec moi, c'est sur mon propre individu que j'en veux connaître la sensation. Je
                    veux savoir, par mon expérience même, s'il n'est pas très certain que cette
                    compression détermine, dans celui qui l'éprouve, le nerf érecteur à
                    l'éjaculation ; une fois persuadé que cette mort n'est qu'un jeu, je la braverai
                    bien plus courageusement, car ce n'est pas la cessation de mon existence qui
                    m'effraie : mes principes sont faits sur cela, et bien persuadé que la matière
                    ne peut jamais redevenir que matière, je ne crains pas plus l'enfer que je
                    n'attends le paradis ; mais j'appréhende les tourments d'une mort cruelle ; je
                    ne voudrais pas souffrir en mourant : essayons donc. Tu me feras tout ce que je
                    t'ai fait ; je vais me mettre nu ; je monterai sur le tabouret, tu lieras la
                    corde, je m'exciterai un moment, puis, dès que tu verras les choses prendre une
                    sorte de consistance, tu retireras le tabouret, et je resterai pendu ; tu m'y
                    laisseras jusqu'à ce que tu voies ou l'émission de ma sentence ou des symptômes
                    de douleur ; dans ce second cas, tu me détacheras sur-le-champ ; dans l'autre,
                    tu laisseras agir la nature, et tu ne me détacheras qu'après. Tu le vois,
                    Thérèse, je vais mettre ma vie dans tes mains : ta liberté, ta fortune, tel sera
                    le prix de ta bonne conduite. </p>
                <p> -- Ah monsieur, répondis-je, il y a de l'extravagance à cette proposition. </p>
                <p> -- Non, Thérèse, je l'exige, répondit-il en se déshabillant, mais conduis-toi
                    bien ; vois quelle preuve je te donne de ma confiance et de mon estime </p>
                <p> A quoi m'eût-il servi de balancer ? N'était-il pas maître de moi ? D'ailleurs,
                    il me paraissait que le mal que j'allais faire serait aussitôt réparé par
                    l'extrême soin que je prendrais pour lui conserver la vie : j'en allais être
                    maîtresse de cette vie, mais quelles que pussent être ses intentions vis-à-vis
                    de moi, ce ne serait assurément que pour la lui rendre. </p>
                <p> Nous nous disposons : Roland s'échauffe par quelques-unes de ses caresses
                    ordinaires ; il monte sur le tabouret, je l'accroche ; il veut que je
                    l'invective pendant ce temps-là, que je lui reproche toutes les horreurs de sa
                    vie : je le fais ; bientôt son dard menace le ciel, lui-même me fait signe de
                    retirer le tabouret, j'obéis. Le croirez-vous, madame, rien de si vrai que ce
                    qu'avait cru Roland : ce ne furent que des symptômes de plaisir qui se
                    peignirent sur son visage, et presque au même instant des jets rapides de
                    semence s'élancèrent à la voûte. Quand tout est répandu, sans que j'aie aidé en
                    quoi que ce pût être, je vole le dégager, il tombe évanoui, mais à force de
                    soins, je lui ai bientôt fait reprendre ses sens. </p>
                <p> -- Oh Thérèse, me dit-il en rouvrant les yeux, on ne se figure point ces
                    sensations ; elles sont au-dessus de tout ce qu'on peut dire : qu'on fasse
                    maintenant de moi ce que l'on voudra, je brave le glaive de Thémis. Tu vas me
                    trouver encore bien coupable envers la reconnaissance, Thérèse, me dit Roland en
                    m'attachant les mains derrière le dos, mais que veux-tu, ma chère, on ne se
                    corrige point à mon âge... Chère créature, tu viens de me rendre à la vie, et je
                    n'ai jamais si fortement conspiré contre la tienne ; tu as plaint le sort de
                    Suzanne, eh bien je vais te réunir à elle ; je vais te plonger vive dans le
                    caveau où elle expira. </p>
                <p> Je ne vous peindrai point mon état, madame, vous le concevez ; j'ai beau
                    pleurer, beau gémir, on ne m'écoute plus. Roland ouvre le caveau fatal, il y
                    descend une lampe, afin que j'en puisse encore mieux discerner la multitude de
                    cadavres dont il est rempli, il passe ensuite une corde sous mes bras, liés,
                    comme je vous l'ai dit, derrière mon dos, et par le moyen de cette corde il me
                    descend à vingt pieds du fond de ce caveau et à environ trente de celui où il
                    était : je souffrais horriblement dans cette position, il semblait que l'on
                    m'arrachât les bras. De quelle frayeur ne devais-je pas être saisie, et quelle
                    perspective s'offrait à moi Des monceaux de corps morts au milieu desquels
                    j'allais finir mes jours et dont l'odeur m'infectait déjà Roland arrête la corde
                    à un bâton fixé en travers du trou, puis armé d'un couteau, je l'entends qui
                    s'excite. </p>
                <p> -- Allons, Thérèse, me dit-il, recommande ton âme à Dieu, l'instant de mon
                    délire sera celui où je te jetterai dans ce sépulcre, où je te plongerai dans
                    l'éternel abîme qui t'attend ; ah ... ah ... Thérèse, ah ... </p>
                <p> Et je sentis ma tête couverte des preuves de son extase sans qu'il eût
                    heureusement coupé la corde : il me retire. </p>
                <p> -- Eh bien me dit-il, as-tu eu peur ? </p>
                <p> -- Ah, monsieur </p>
                <p> -- C'est ainsi que tu mourras, Thérèse, sois-en sûre, et j'étais bien aise de
                    t'y accoutumer. </p>
                <p> Nous remontâmes... Devais-je me plaindre, devais-je me louer ? Quelle récompense
                    de ce que je venais encore de faire pour lui Mais le monstre n'en pouvait-il pas
                    faire davantage ? Ne pouvait-il pas me faire perdre la vie ? Oh, quel homme </p>
                <p> Roland enfin prépara son départ. Il vint me voir la veille à minuit ; je me
                    jette à ses pieds, je le conjure avec les plus vives instances de me rendre la
                    liberté et d'y joindre le peu qu'il voudrait d'argent pour me conduire à
                    Grenoble. </p>
                <p> -- A Grenoble Assurément non, Thérèse, tu nous y dénoncerais. </p>
                <p> -- Eh bien monsieur, lui dis-je en arrosant ses genoux de mes larmes, je vous
                    fais serment de n'y jamais aller, et pour vous en convaincre, daignez me
                    conduire avec vous jusqu'à Venise ; peut-être n'y trouverai-je pas des cœurs
                    aussi durs que dans ma patrie, et une fois que vous aurez bien voulu m'y rendre,
                    je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint de ne vous y jamais importuner. </p>
                <p> -- Je ne te donnerai pas un secours, pas un sou, me répondit durement cet
                    insigne coquin ; tout ce qui tient à la pitié, à la commisération, à la
                    reconnaissance, est si loin de mon cœur, que fussé-je trois fois plus riche que
                    je ne le suis, on ne me verrait pas donner un écu à un pauvre : le spectacle de
                    l'infortune m'irrite, il m'amuse, et quand je ne peux pas faire le mal moi-même,
                    je jouis avec délices de celui que fait la main du sort. J'ai des principes sur
                    cela dont je ne m'écarterai point, Thérèse ; le pauvre est dans l'ordre de la
                    nature : en créant les hommes de forces inégales, elle nous a convaincus du
                    désir qu'elle avait que cette inégalité se conservât, même dans les changements
                    que notre civilisation apporterait à ses lois ; soulager l'indigent est anéantir
                    l'ordre établi ; c'est s'opposer à celui de la nature, c'est renverser
                    l'équilibre qui est la base de ses plus sublimes arrangements ; c'est travailler
                    à une égalité dangereuse pour la société ; c'est encourager l'indolence et la
                    fainéantise ; c'est apprendre au pauvre à voler l'homme riche, quand il plaira à
                    celui-ci de refuser son secours, et cela par l'habitude où ces secours auront
                    mis le pauvre de les obtenir sans travail. </p>
                <p> -- Oh monsieur, que ces principes sont durs Parleriez-vous de cette manière si
                    vous n'aviez pas toujours été riche ? </p>
                <p> -- Cela se peut, Thérèse ; chacun a sa façon de voir, telle est la mienne, et je
                    n'en changerai pas. On se plaint des mendiants en France : si l'on voulait, il
                    n'y en aurait bientôt plus ; on n'en aurait pas pendu sept ou huit mille que
                    cette infâme engeance disparaîtrait bientôt. Le corps politique doit avoir sur
                    cela les mêmes règles que le corps physique. Un homme dévoré de vermine la
                    laisserait-il subsister sur lui par commisération ? Ne déracinons-nous pas dans
                    nos jardins la plante parasite qui nuit au végétal utile ? Pourquoi donc, dans
                    ce cas-ci, vouloir agir différemment ? </p>
                <p> -- Mais la religion, m'écriai-je, monsieur, la bienfaisance, l'humanité ... </p>
                <p> -- Sont les pierres d'achoppement de tout ce qui prétend au bonheur, dit Roland
                    ; si j'ai consolidé le mien, ce n'est que sur les débris de tous ces infâmes
                    préjugés de l'homme ; c'est en me moquant des lois divines et humaines ; c'est
                    en sacrifiant toujours le faible quand je le trouvais dans mon chemin ; c'est en
                    abusant de la bonne foi publique ; c'est en ruinant le pauvre et volant le
                    riche, que je suis parvenu au temple escarpé de la divinité que j'encensais ;
                    que ne m'imitais-tu ? La route étroite de ce temple s'offrait à tes yeux comme
                    aux miens ; les vertus chimériques que tu leur as préférées t'ont-elles consolée
                    de tes sacrifices ? Il n'est plus temps, malheureuse, il n'est plus temps,
                    pleure sur tes fautes, souffre et tâche de trouver, si tu peux, dans le sein des
                    fantômes que tu révères, ce que le culte que tu leur as rendu t'a fait perdre. </p>
                <p> Le cruel Roland, à ces mots, se précipite sur moi et je suis encore obligée de
                    servir aux indignes voluptés d'un monstre que j'abhorrais avec tant de raison ;
                    je crus cette fois qu'il m'étranglerait. Quand sa passion fut satisfaite, il
                    prit le nerf de bœuf et m'en donna plus de cent coups sur tout le corps,
                    m'assurant que j'étais bien heureuse de ce qu'il n'avait pas le temps d'en faire
                    davantage. </p>
                <p> Le lendemain, avant de partir, ce malheureux nous donna une nouvelle scène de
                    cruauté et de barbarie, dont les annales des Andronic, des Néron, des Tibère,
                    des Venceslas ne fournissent aucun exemple. Tout le monde croyait au château que
                    la sœur de Roland partirait avec lui : il l'avait fait habiller en conséquence ;
                    au moment de monter à cheval, il la conduit vers nous. </p>
                <p> -- Voilà ton poste, vile créature, lui dit-il, en lui ordonnant de se mettre nue
                    ; je veux que mes camarades se souviennent de moi en leur laissant pour gage la
                    femme dont ils me croient le plus épris ; mais comme il n'en faut qu'un certain
                    nombre ici, que je vais faire une route dangereuse dans laquelle mes armes me
                    seront peut-être utiles, il faut que j'essaie mes pistolets sur l'une de ces
                    coquines. </p>
                <p> En disant cela, il en arme un, le présente sur la poitrine de chacune de nous,
                    et revenant enfin à sa sœur : </p>
                <p> -- Va, lui dit-il, catin, en lui brûlant la cervelle, va dire au diable que
                    Roland, le plus riche des scélérats de la terre, est celui qui brave le plus
                    insolemment et la main du ciel et la sienne </p>
                <p> Cette infortunée, qui n'expira pas tout de suite, se débattit longtemps sous ses
                    fers : spectacle horrible que cet infâme coquin considère de sang-froid et dont
                    il ne s'arrache enfin qu'on s'éloignant pour toujours de nous. </p>
                <p> Tout changea dès le lendemain du départ de Roland. Son successeur, homme doux et
                    plein de raison, nous fit à l'instant relâcher. </p>
                <p> -- Ce n'est point là l'ouvrage d'un sexe faible et délicat, nous dit-il avec
                    bonté ; c'est à des animaux à servir cette machine : le métier que nous faisons
                    est assez criminel, sans offenser encore l'Être suprême par des atrocités
                    gratuites. </p>
                <p> Il nous établit dans le château, et me mit, sans rien exiger de moi, en
                    possession des soins que remplissait la sœur de Roland ; les autres femmes
                    furent occupées à la taille de pièces de monnaie, métier bien moins fatigant
                    sans doute et dont elles étaient pourtant récompensées, ainsi que moi, par de
                    bonnes chambres et une excellente nourriture. </p>
                <p> Au bout de deux mois, Dalville, successeur de Roland, nous apprit l'heureuse
                    arrivée de son confrère à Venise : il y était établi, il y avait réalisé sa
                    fortune, et il jouissait de tout le repos, de tout le bonheur dont il avait pu
                    se flatter. Il s'en fallut bien que le sort de celui qui le remplaçait fût le
                    même. Le malheureux Dalville était honnête dans sa profession : c'en était plus
                    qu'il ne fallait pour être promptement écrasé. </p>
                <p> Un jour que tout était tranquille au château, que sous les lois de ce bon maître
                    le travail, quoique criminel, s'y faisait pourtant avec gaieté, les portes
                    furent enfoncées, les fossés escaladés, et la maison, avant que nos gens aient
                    le temps de songer à leur défense, se trouve remplie de plus de soixante
                    cavaliers de la maréchaussée. Il fallut se rendre ; il n'y avait pas moyen de
                    faire autrement. On nous enchaîne comme des bêtes ; on nous attache sur des
                    chevaux et l'on nous conduit à Grenoble. Oh, ciel me dis-je en y entrant, c'est
                    donc l'échafaud qui va faire mon sort dans cette ville où j'avais la folie de
                    croire que le bonheur devait naître pour moi... Ô pressentiments de l'homme,
                    comme vous êtes trompeurs </p>
                <p> Le procès des faux-monnayeurs fut bientôt jugé, ; tous furent condamnés à être
                    pendus. Lorsqu'on vit la marque que je portais, on s'évita presque la peine de
                    m'interroger, et j'allais être traitée comme les autres, quand j'essayai
                    d'obtenir enfin quelque pitié du magistrat fameux, honneur de ce tribunal, juge
                    intègre, citoyen chéri, philosophe éclairé, dont la sagesse et la bienfaisance
                    graveront à jamais au temple de Thémis le nom célèbre en lettres d'or. Il
                    m'écouta ; convaincu de ma bonne foi et de la vérité de mes malheurs, il daigna
                    mettre à mon procès un peu plus d'attention que ses confrères... Ô grand homme,
                    je te dois mon hommage, la reconnaissance d'une infortunée ne sera point
                    onéreuse pour toi, et le tribut qu'elle t'offre, en faisant connaître ton cœur,
                    sera toujours la plus douce jouissance du sien. </p>
                <p> M. S*** devint mon avocat lui-même ; mes plaintes furent entendues, et sa mâle
                    éloquence éclaira les esprits. Les dépositions générales des faux-monnayeurs
                    qu'on allait exécuter vinrent appuyer le zèle de celui qui voulait bien
                    s'intéresser à moi : je fus déclarée séduite, innocente, pleinement déchargée
                    d'accusation, avec une entière liberté de devenir ce que je voudrais. Mon
                    protecteur joignit à ces services celui de me faire obtenir une quête qui me
                    valut plus de cinquante louis ; enfin je voyais luire à mes yeux l'aurore du
                    bonheur ; enfin mes pressentiments semblaient se réaliser, et je me croyais au
                    terme de mes maux, quand il plut à la providence de me convaincre que j'en étais
                    encore bien loin. </p>
                <p> Au sortir de prison, je m'étais logée dans une auberge en face du pont de
                    l'Isère, du côté des faubourgs, où l'on m'avait assuré que je serais
                    honnêtement. Mon intention, d'après le conseil de M. S <hi rend="italic"> ,
                        était d'y rester quelque temps pour essayer de me placer dans la ville, ou
                        m'en retourner à Lyon, si je ne réussissais pas avec des lettres de
                        recommandation que M. S </hi> avait la bonté de m'offrir. Je mangeais dans
                    cette auberge à ce qu'on appelle la table d'hôte, lorsque je m'aperçus le second
                    jour que j'étais extrêmement observée par une grosse dame fort bien mise, qui se
                    faisait donner le titre de baronne : à force de l'examiner à mon tour, je crus
                    la reconnaître, nous nous avançâmes simultanément l'une vers l'autre, comme deux
                    personnes qui se sont connues, mais qui ne peuvent se rappeler où. </p>
                <p> Enfin la baronne me tirant à l'écart </p>
                <p> -- Thérèse, me dit-elle, me trompé-je ? n'êtes-vous pas celle que je sauvai il y
                    a dix ans de la Conciergerie, et ne remettez-vous point la Dubois ? </p>
                <p> Peu flattée de cette découverte, j'y réponds pourtant avec politesse, mais
                    j'avais affaire à la femme la plus fine et la plus adroite qu'il y eût en France
                    : il n'y eut pas moyen d'échapper. La Dubois me combla de politesses, elle me
                    dit qu'elle s'était intéressée à mon sort avec toute la ville, mois que si elle
                    avait su que cela m'eût regardée, il n'y eût sorte de démarches qu'elle n'eût
                    faites auprès des magistrats parmi lesquels plusieurs étaient, prétendait-elle,
                    de ses amis. Faible à mon ordinaire, je me laissai conduire dans la chambre de
                    cette femme et lui racontai mes malheurs. </p>
                <p> -- Ma chère amie, me dit-elle en m'embrassant encore, si j'ai désiré de te voir
                    plus intimement, c'est pour t'apprendre que ma fortune est faite, et que tout ce
                    que j'ai est à ton service ; regarde, me dit-elle en m'ouvrant des cassettes
                    pleines d'or et de diamants, voilà les fruits de mon industrie ; si j'eusse
                    encensé la vertu comme toi, je serais aujourd'hui enfermée ou pendue. </p>
                <p> -- Ô madame, lui dis-je, si vous ne devez tout cela qu'à des crimes, la
                    providence, qui finit toujours par être juste, ne vous en laissera pas jouir
                    longtemps. </p>
                <p> -- Erreur, me dit la Dubois, ne t'imagine pas que la providence favorise
                    toujours la vertu ; qu'un court instant de prospérité ne t'aveugle pas à ce
                    point. Il est égal au maintien des lois de la providence que Paul suive le mal,
                    pendant que Pierre se livre au bien ; il faut à la nature une somme égale de
                    l'un et de l'autre, et l'exercice du crime plutôt que celui de la vertu est la
                    chose au monde qui lui est le plus indifférente. Écoute, Thérèse, écoute-moi
                    avec un peu d'attention, continua cette corruptrice en s'asseyant et me faisant
                    placer à ses côtés ; tu as de l'esprit, mon enfant, et je voudrais enfin te
                    convaincre. </p>
                <p> Ce n'est pas le choix que l'homme fait de la vertu qui lui fait trouver le
                    bonheur, chère fille, car la vertu n'est, comme le vice, qu'une des manières de
                    se conduire dans le monde ; il ne s'agit donc pas de suivre plutôt l'un que
                    l'autre ; il n'est question que de marcher dans la route générale ; celui qui
                    s'en écarte a toujours tort. Dans un monde entièrement vertueux, je te
                    conseillerais la vertu, parce que les récompenses y étant attachées, le bonheur
                    y tiendrait infailliblement : dans un monde totalement corrompu, je ne te
                    conseillerai jamais que le vice. Celui qui ne suit pas la route des autres périt
                    inévitablement ; tout ce qu'il rencontre le heurte, et comme il est le plus
                    faible, il faut nécessairement qu'il soit brisé. C'est en vain que les lois
                    veulent rétablir l'ordre et ramener les hommes à la vertu ; trop prévaricatrices
                    pour l'entreprendre, trop insuffisantes pour y réussir, elles écarteront un
                    instant du chemin battu, mais elles ne le feront jamais quitter. Quand l'intérêt
                    général des hommes les portera à la corruption, celui qui ne voudra pas se
                    corrompre avec eux luttera donc contre l'intérêt général ; or, quel bonheur peut
                    attendre celui qui contrarie perpétuellement l'intérêt des autres ? Me diras-tu
                    que c'est le vice qui contrarie l'intérêt des hommes ? Je te l'accorderais dans
                    un monde composé d'une égale partie de bons et de méchants, parce qu'alors
                    l'intérêt des uns choque visiblement celui des autres ; mais ce n'est plus cela
                    dans une société toute corrompue ; mes vices, alors, n'outrageant que le
                    vicieux, déterminent dans lui d'autres vices qui le dédommagent, et nous nous
                    trouvons tous les deux heureux. La vibration devient générale ; c'est une
                    multitude de chocs et de lésions mutuelles où chacun, regagnant aussitôt ce
                    qu'il vient de perdre, se retrouve sans cesse dans une position heureuse. Le
                    vice n'est dangereux qu'à la vertu qui, faible et timide, n'ose jamais rien
                    entreprendre ; mais quand elle n'existe plus sur la terre, quand son fastidieux
                    règne est fini, le vice alors, n'outrageant plus que le vicieux, fera éclore
                    d'autres vices, mais n'altérera plus de vertus. Comment n'aurais-tu pas échoué
                    mille fois dans ta vie, Thérèse, en prenant sans cesse à contresens la route que
                    suivait tout le monde ? Si tu t'étais livrée au torrent, tu aurais trouvé le
                    port comme moi. Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même
                    jour autant de chemin que celui qui le descend ? </p>
                <p> Tu me parles toujours de la providence ; eh qui te prouve que cette providence
                    aime l'ordre, et par conséquent la vertu ? Ne te donne-t-elle pas sans cesse des
                    exemples de ses injustices et de ses irrégularités ? Est-ce en envoyant aux
                    hommes la guerre, la peste et la famine, est-ce en ayant formé un univers
                    vicieux dans toutes ses parties, qu'elle manifeste à tes yeux son amour extrême
                    pour le bien ? Pourquoi veux-tu que les individus vicieux lui déplaisent,
                    puisqu'elle n'agit elle-même que par des vices ; que tout est vice et corruption
                    dans ses œuvres ; que tout est crime et désordre dans ses volontés ? Mais de qui
                    tenons-nous d'ailleurs ces mouvements qui nous entraînent au mal ? N'est-ce pas
                    sa main qui nous les donne ? Est-il une seule de nos sensations qui ne vienne
                    d'elle ? un seul de nos désirs qui ne soit son ouvrage ? Est-il donc raisonnable
                    de dire qu'elle nous laisserait ou nous donnerait des penchants pour une chose
                    qui lui nuirait, ou qui lui serait inutile ? Si donc les vices lui serrent,
                    pourquoi voudrions-nous y résister ? de quel droit travaillerions-nous à les
                    détruire ? et d'où vient que nous étoufferions leur voix ? Un peu plus de
                    philosophie dans le monde remettrait bientôt tout dans l'ordre, et ferait voir
                    aux magistrats, aux législateurs, que les crimes qu'ils blâment et punissent
                    avec tant de rigueur ont quelquefois un degré d'utilité bien plus grand que ces
                    vertus qu'ils prêchent sans les pratiquer eux-mêmes et sans jamais les
                    récompenser. </p>
                <p> -- Mais quand je serais assez faible, madame, répondis-je, pour embrasser vos
                    affreux systèmes, comment parviendriez-vous à étouffer le remords qu'ils
                    feraient à tout instant naître dans mon cœur ? </p>
                <p> -- Le remords est une chimère, me dit la Dubois ; il n'est, ma chère Thérèse,
                    que le murmure imbécile de l'âme assez timide pour n'oser pas l'anéantir. </p>
                <p> -- L'anéantir le peut-on ? </p>
                <p> -- Rien de plus aisé ; on ne se repent que de ce qu'on n'est pas dans l'usage de
                    faire ; renouvelez souvent ce qui vous donne des remords, et vous les éteindrez
                    bientôt ; opposez-leur le flambeau des passions, les lois puissantes de
                    l'intérêt, vous les aurez bientôt dissipés. Le remords ne prouve pas le crime,
                    il dénote seulement une âme facile à subjuguer ; qu'il vienne un ordre absurde
                    de t'empêcher de sortir à l'instant de cette chambre, tu n'en sortiras pas sans
                    remords, quelque certain qu'il soit que tu ne feras pourtant aucun mal à en
                    sortir. Il n'est donc pas vrai qu'il n'y ait que le crime qui donne des remords.
                    En se convainquant du néant des crimes, de la nécessité dont ils sont, eu égard
                    au plan général de la nature, il serait donc possible de vaincre aussi
                    facilement le remords qu'on sentirait après les avoir commis, comme il te le
                    deviendrait d'étouffer celui qui naîtrait de ta sortie de cette chambre après
                    l'ordre illégal que tu aurais reçu d'y rester. Il faut commencer par une analyse
                    exacte de tout ce que les hommes appellent crime ; par se convaincre que ce
                    n'est que l'infraction à leurs lois et à leurs murs nationales qu'ils
                    caractérisent ainsi ; que ce qu'on appelle crime en France, cesse de l'être à
                    deux cents lieues de là ; qu'il n'est aucune action qui soit réellement
                    considérée comme crime universellement sur la terre ; aucune qui, vicieuse ou
                    criminelle ici, ne soit louable et vertueuse à quelques milles de là ; que tout
                    est affaire d'opinion, de géographie, et qu'il est donc absurde de vouloir
                    s'astreindre à pratiquer des vertus qui ne sont que des vices ailleurs, et à
                    fuir des crimes qui sont d'excellentes actions dans un autre climat. Je te
                    demande maintenant si je peux, d'après ces réflexions, conserver encore des
                    remords, pour avoir par plaisir, ou par intérêt, commis en France un crime qui
                    n'est qu'une vertu à la Chine ; si je dois me rendre très malheureuse, me gêner
                    prodigieusement, afin de pratiquer en France des actions qui me feraient brûler
                    au Siam ? Or, si le remords m'est qu'en raison de la défense, s'il ne naît que
                    des débris du frein et nullement de l'action commise, est-ce un mouvement bien
                    sage à laisser subsister en soi ? n'est-il pas stupide de ne pas l'étouffer
                    aussitôt ? Qu'on s'accoutume à considérer comme indifférente l'action qui vient
                    de donner des remords ; qu'on la juge telle par l'étude réfléchie des mœurs et
                    coutumes de toutes les nations de la terre ; en conséquence de ce travail, qu'on
                    renouvelle cette action, telle qu'elle soit, aussi souvent que cela sera
                    possible ; ou mieux encore, qu'on en fasse de plus fortes que celle que l'on
                    combine, afin de se mieux accoutumer à celle-là, et l'habitude et la raison
                    détruiront bientôt le remords ; ils anéantiront bientôt ce mouvement ténébreux,
                    seul fruit de l'ignorance et de l'éducation. On sentira dès lors que dès qu'il
                    n'est de crime réel à rien, il y a de la stupidité à se repentir, et de la
                    pusillanimité à n'oser faire tout ce qui peut nous être utile ou agréable,
                    quelles que soient les digues qu'il faille culbuter pour y parvenir. J'ai
                    quarante-cinq ans, Thérèse, j'ai commis mon premier crime à quatorze ans.
                    Celui-là m'affranchit de tous les liens qui me gênaient ; je n'ai cessé depuis
                    de courir à la fortune par une carrière qui en fut semée ; il n'en est pas un
                    seul que je n'aie fait, ou fait faire... et je n'ai jamais connu le remords.
                    Quoi qu'il en soit, je touche au but, encore deux ou trois coups heureux et je
                    passe, de l'état de médiocrité où je devais finir mes jours, à plus de cinquante
                    mille livres de rente. Je te le répète, ma chère, jamais dans cette route
                    heureusement parcourue le remords ne m'a fait sentir ses épines ; un revers
                    affreux me plongerait à l'instant du pinacle dans l'abîme, je ne l'éprouverais
                    pas davantage, je me plaindrais des hommes ou de ma maladresse, mais je serais
                    toujours en paix avec ma conscience. </p>
                <p> -- Soit, répondis-je, madame, mais raisonnons un instant d'après vos principes
                    mêmes ; de quel droit prétendez-vous exiger que ma conscience soit aussi ferme
                    que la vôtre, dès qu'elle n'a pas été accoutumée dès l'enfance à vaincre les
                    mêmes préjugés ? A quel titre exigez-vous que mon esprit, qui n'est pas organisé
                    comme le vôtre, puisse adopter les mêmes systèmes ? Vous admettez qu'il y a une
                    somme de bien et de mal dans la nature, et qu'il faut en conséquence une
                    certaine quantité d'êtres qui pratiquent le bien, et une autre qui se livrent au
                    mal. Le parti que je prends est donc dans la nature ; et d'où exigeriez-vous
                    d'après cela que je m'écartasse des règles qu'elle me prescrit ? Vous trouvez,
                    dites-vous, le bonheur dans la carrière que vous parcourez : eh bien madame,
                    d'où vient que je ne le trouverais pas également dans celle que je suis ?
                    N'imaginez pas d'ailleurs que la vigilance des lois laisse en repos longtemps
                    celui qui les enfreint ; vous venez d'en voir un exemple frappant ; de quinze
                    fripons parmi lesquels j'habitais, un se sauve, quatorze périssent
                    ignominieusement... </p>
                <p> -- Et voilà donc ce que tu appelles un malheur ? reprit la Dubois. Mais que fait
                    cette ignominie à celui qui n'a plus de principes ? Quand on a tout franchi,
                    quand l'honneur à nos yeux n'est plus qu'un préjugé, la réputation une chose
                    indifférente, la religion une chimère, la mort un anéantissement total, n'est-ce
                    donc pas la même chose alors de périr sur un échafaud ou dans son lit ? Il y a
                    deux espèces de scélérats dans le monde, Thérèse : celui qu'une fortune
                    puissante, un crédit prodigieux, met à l'abri de cette fin tragique, et celui
                    qui ne l'évitera pas s'il est pris. Ce dernier, né sans bien, ne doit avoir
                    qu'un seul désir, s'il a de l'esprit : devenir riche à quelque prix que ce
                    puisse être ; s'il réussit, il a ce qu'il a voulu, il doit être content ; s'il
                    est roué, que regrettera-t-il, puisqu'il n'a rien à perdre ? Les lois sont donc
                    nulles vis-à-vis de tous les scélérats, dès qu'elles n'atteignent pas celui qui
                    est puissant, et qu'il est impossible au malheureux de les craindre, puisque
                    leur glaive est sa seule ressource. </p>
                <p> -- Et croyez-vous, repris-je, que la Justice céleste n'attende pas dans un autre
                    monde celui que le crime n'a pas effrayé dans celui-ci ? </p>
                <p> -- Je crois, reprit cette femme dangereuse, que s'il y avait un Dieu, il y
                    aurait moins de mal sur la terre ; je crois que si ce mal y existe, ou ces
                    désordres sont ordonnés par ce Dieu, et alors voilà un être barbare, ou il est
                    hors d'état de les empêcher : de ce moment, voilà un Dieu faible, et dans tous
                    les cas, un être abominable, un être dont je dois braver la foudre et mépriser
                    les lois. Ah Thérèse, l'athéisme ne vaut-il pas mieux que l'une ou l'autre de
                    ces extrémités ? Voilà mon système, chère fille, il est en moi depuis l'enfance,
                    et je n'y renoncerai sûrement de la vie. </p>
                <p> -- Vous me faites frémir, madame, dis-je en me levant, pardonnez-moi de ne
                    pouvoir écouter davantage et vos sophismes et vos blasphèmes. </p>
                <p> -- Un moment, Thérèse, dit la Dubois en me retenant, si je ne peux vaincre ta
                    raison, que je captive au moins ton cœur. J'ai besoin de toi, ne me refuse pas
                    ton secours ; voilà mille louis, ils t'appartiennent dès que le coup sera fait. </p>
                <p> N'écoutant ici que mon penchant à faire le bien, je demandai tout de suite à la
                    Dubois ce dont il s'agissait, afin de prévenir, si je le pouvais, le crime
                    qu'elle s'apprêtait à commettre. </p>
                <p> -- Le voilà, me dit-elle : as-tu remarqué ce jeune négociant de Lyon qui mange
                    ici depuis quatre ou cinq jours ? </p>
                <p> -- Qui ? Dubreuil ? </p>
                <p> -- Précisément. </p>
                <p> -- Eh bien ? </p>
                <p> -- Il est amoureux de toi, il m'en a fait la confidence ; ton air modeste et
                    doux lui plaît infiniment, il aime ta candeur, et ta vertu l'enchante. Cet amant
                    romanesque a huit cent mille francs en or ou en papier dans une petite cassette
                    auprès de son lit ; laisse-moi faire croire à cet homme que tu consens à
                    l'écouter : que cela soit ou non, que t'importe ? Je l'engagerai à te proposer
                    une promenade hors de la ville, je lui persuaderai qu'il avancera ses affaires
                    avec toi pendant cette promenade ; tu l'amuseras, tu le tiendras dehors le plus
                    longtemps possible, je le volerai dans cet intervalle, mais je ne fuirai pas ;
                    ses effets seront déjà à Turin, que je serai encore dans Grenoble. Nous
                    emploierons tout l'art possible pour le dissuader de jeter les yeux sur nous,
                    nous aurons l'air de l'aider dans ses recherches ; cependant mon départ sera
                    annoncé, il n'étonnera point ; tu me suivras, et les mille louis te seront
                    comptés en touchant les terres du Piémont. </p>
                <p> -- J'accepte, madame, dis-je à la Dubois, bien décidée à prévenir Dubreuil du
                    vol que l'on voulait lui faire ; mais réfléchissez-vous, ajoutai-je pour mieux
                    tromper cette scélérate, que si Dubreuil est amoureux de moi, je puis, en le
                    prévenant, ou en me rendant à lui, en tirer bien plus que vous ne m'offrez pour
                    le trahir ? </p>
                <p> -- Bravo me dit la Dubois, voilà ce que j'appelle une bonne écolière ; je
                    commence à croire que le ciel t'a donné plus d'art qu'à moi pour le crime. Eh
                    bien continua-t-elle en écrivant, voilà mon billet de vingt mille écus : ose me
                    refuser maintenant. </p>
                <p> -- Je m'en garderai bien, madame, dis-je en prenant le billet, mais n'attribuez
                    au moins qu'à mon malheureux état, et ma faiblesse et le tort que j'ai de me
                    rendre à vos séductions. </p>
                <p> -- Je voulais en faire un mérite à ton esprit, me dit la Dubois : tu aimes mieux
                    que j'en accuse ton malheur, ce sera comme tu le voudras ; sers-moi toujours, et
                    tu seras contente. </p>
                <p> Tout s'arrangea ; dès le même soir, je commençai à faire un peu plus beau jeu à
                    Dubreuil, et je reconnus effectivement qu'il avait quelque goût pour moi. </p>
                <p> Rien de plus embarrassant que ma situation : j'étais bien éloignée sans doute de
                    me prêter au crime proposé, eût-il dû s'agir de dix mille fois plus d'or ; mais
                    dénoncer cette femme était un autre chagrin pour moi ; il me répugnait
                    extrêmement d'exposer à périr une créature à qui j'avais dû ma liberté dix ans
                    auparavant. J'aurais voulu trouver le moyen d'empêcher le crime sans le faire
                    punir, et avec toute autre qu'une scélérate consommée comme la Dubois, j'y
                    serais parvenue. Voilà donc à quoi je me déterminai, ignorant que les manœuvres
                    sourdes de cette femme horrible, non seulement dérangeraient tout l'édifice de
                    mes projets honnêtes, mais me puniraient même de les avoir conçus. </p>
                <p> Au jour prescrit pour la promenade projetée, la Dubois nous invite l'un et
                    l'autre à dîner dans sa chambre ; nous acceptons, et le repas fait, Dubreuil et
                    moi descendons pour presser la voiture qu'on nous préparait ; la Dubois ne nous
                    accompagnant point, je me trouvai seule un instant avec Dubreuil avant que de
                    partir. </p>
                <p> -- Monsieur, lui dis-je fort vite, écoutez-moi avec attention ; point d'éclat,
                    et observez surtout rigoureusement ce que je vais vous prescrire ; avez-vous un
                    ami sûr dans cette auberge ? </p>
                <p> -- Oui, j'ai un jeune associé sur lequel je puis compter comme sur moi-même. </p>
                <p> -- Eh bien, monsieur, allez promptement lui ordonner de ne pas quitter votre
                    chambre une minute de tout le temps que nous serons à la promenade. </p>
                <p> -- Mais j'ai la clé de cette chambre ; que signifie ce surplus de précaution ? </p>
                <p> -- Il est plus essentiel que vous ne croyez, monsieur usez-en, je vous en
                    conjure, ou je ne sors point avec vous ; la femme chez qui nous avons dîné est
                    une scélérate : elle n'arrange la partie que nous allons faire ensemble que pour
                    vous voler plus à l'aise pendant ce temps-là ; pressez-vous, monsieur, elle nous
                    observe, elle est dangereuse ; remettez votre clé à votre ami ; qu'il aille
                    s'établir dans votre chambre, et qu'il n'en bouge que nous ne soyons revenus. Je
                    vous expliquerai tout le reste dès que nous serons en voiture. </p>
                <p> Dubreuil m'entend, il me serre la main pour me remercier, vole donner des ordres
                    relatifs à l'avis qu'il reçoit, et revient. Nous partons ; chemin faisant, je
                    lui dénoue toute l'aventure, je lui raconte les miennes, et l'instruis des
                    malheureuses circonstances de ma vie qui m'ont fait connaître une telle femme.
                    Ce jeune homme honnête et sensible me témoigne la plus vive reconnaissance du
                    service que je veux bien lui rendre ; il s'intéresse à mes malheurs, et me
                    propose de les adoucir par le don de sa main. </p>
                <p> -- Je suis trop heureux de pouvoir réparer les torts que la Fortune a envers
                    vous, mademoiselle, me dit-il ; je suis mon maître, je ne dépends de personne ;
                    je passe à Genève pour un placement considérable des sommes que vos bons avis me
                    sauvent, vous m'y suivrez ; en y arrivant je deviens votre époux, et vous ne
                    paraissez à Lyon que sous ce titre, ou si vous l'aimez mieux, mademoiselle, si
                    vous avez quelque défiance, ce ne sera que dans ma patrie même que je vous
                    donnerai mon nom. </p>
                <p> Une telle offre me flattait trop pour que j'osasse la refuser ; mais il ne me
                    convenait pas non plus de l'accepter sans faire sentir à Dubreuil tout ce qui
                    pourrait l'en faire repentir ; il me sut gré de ma délicatesse, et ne me pressa
                    qu'avec plus d'insistance... Malheureuse créature que j'étais fallait-il que le
                    bonheur ne s'offrît à moi que pour me pénétrer plus vivement du chagrin de ne
                    jamais pouvoir le saisir fallait-il donc qu'aucune vertu ne pût naître en mon
                    cœur sans me préparer des tourments </p>
                <p> Notre conversation nous avait déjà conduits à deux lieues de la ville, et nous
                    allions descendre pour jouir de la fraîcheur de quelques avenues sur le bord de
                    l'Isère, où nous avions dessein de nous promener, lorsque tout à coup Dubreuil
                    me dit qu'il se trouvait fort mal... Il descend, d'affreux vomissements le
                    surprennent ; je le fais aussitôt remettre dans la voiture, et nous revolons en
                    hâte à la ville. Dubreuil est si mal qu'il faut le porter dans sa chambre ; son
                    état surprend son associé que nous y trouvons, et qui, selon ses ordres, n'en
                    était pas sorti ; un médecin arrive : juste ciel Dubreuil est empoisonné A peine
                    apprends-je cette fatale nouvelle, que je cours à l'appartement de la Dubois ;
                    l'infâme elle était partie ; je passe chez moi, mon armoire est forcée, le peu
                    d'argent et de hardes que je possède est enlevé ; la Dubois, m'assure-t-on,
                    court depuis trois heures du côté de Turin. Il n'était pas douteux qu'elle ne
                    fût l'auteur de cette multitude de crimes ; elle s'était présentée chez Dubreuil
                    ; piquée d'y trouver du monde, elle s'était vengée sur moi, et elle avait
                    empoisonné Dubreuil, en dînant, pour qu'au retour, si elle avait réussi à le
                    voler, ce malheureux jeune homme, plus occupé de sa vie que de poursuivre celle
                    qui dérobait sa fortune, la laissât fuir en sûreté, et pour que l'accident de sa
                    mort arrivant pour ainsi dire dans mes bras, je pusse en être plus
                    vraisemblablement soupçonnée qu'elle ; rien ne nous apprit ses combinaisons,
                    mais était-il possible qu'elles fussent différentes ? </p>
                <p> Je revolai chez Dubreuil : on ne me laisse plus approcher de lui ; je me plains
                    de ces refus, on m'en dit la cause. Le malheureux expire, et ne s'occupe plus
                    que de Dieu. Cependant il m'a disculpée ; je suis innocente, assure-t-il ; il
                    défend expressément que l'on me poursuive ; il meurt. A peine a-t-il fermé les
                    yeux, que son associé se hâte de venir me donner des nouvelles, en me conjurant
                    d'être tranquille. Hélas pouvais-je l'être ? pouvais-je ne pas pleurer amèrement
                    la perte d'un homme qui s'était si généreusement offert à me tirer de
                    l'infortune ? pouvais-je ne pas déplorer un vol qui me remettait dans la misère,
                    dont je ne faisais que de sortir ? Effroyable créature m'écriai-je ; si c'est là
                    que conduisent tes principes, faut-il s'étonner qu'on les abhorre, et que les
                    honnêtes gens les punissent Mais je raisonnais en partie lésée, et la Dubois qui
                    ne voyait que son bonheur, son intérêt, dans ce qu'elle avait entrepris,
                    concluait sans doute bien différemment. </p>
                <p> Je confiai tout à l'associé de Dubreuil, qui se nommait Valbois, et ce qu'on
                    avait combiné contre celui qu'il perdait, et ce qui m'était arrivé à moi-même.
                    Il me plaignit, regretta bien sincèrement Dubreuil et blâma l'excès de
                    délicatesse qui m'avait empêchée de m'aller plaindre aussitôt que j'avais été
                    instruite des projets de la Dubois. Nous combinâmes que ce monstre, auquel il ne
                    fallait que quatre heures pour se mettre en pays de sûreté, y serait plus tôt
                    que nous n'aurions avisé à la faire poursuivre ; qu'il nous en coûterait
                    beaucoup de frais ; que le maître de l'auberge, vivement compromis dans la
                    plainte que nous ferions, et se défendant avec éclat, finirait peut-être par
                    m'écraser moi-même, moi... qui ne semblais respirer à Grenoble qu'en échappée de
                    la potence. Ces raisons me convainquirent et m'effrayèrent même tellement que je
                    me résolus de partir de cette ville sans prendre congé de M. S***, mon
                    protecteur. L'ami de Dubreuil approuva ce parti ; il ne me cacha point que si
                    toute cette aventure se réveillait, les dépositions qu'il serait obligé de faire
                    me compromettraient, quelles que fussent ses précautions, tant à cause de mon
                    intimité avec la Dubois, qu'en raison de ma dernière promenade avec son ami ;
                    qu'il me conseillait donc, d'après cela, de partir tout de suite sans voir
                    personne, bien sûre que de son côté il n'agirait jamais contre moi qu'il croyait
                    innocente, et qu'il ne pouvait accuser que de faiblesse dans tout ce qui venait
                    d'arriver. </p>
                <p> En réfléchissant aux avis de Valbois, je reconnus qu'ils étaient d'autant
                    meilleurs, qu'il paraissait aussi certain que j'avais l'air coupable, comme il
                    était sûr que je ne l'étais pas ; que la seule chose qui parlât en ma faveur, la
                    recommandation faite à Dubreuil à l'instant de la promenade, mal expliquée,
                    m'avait-on dit, par lui à l'article de la mort, ne deviendrait pas une preuve
                    aussi triomphante que je devais y compter ; moyennant quoi je me décidai
                    promptement. J'en fis part à Valbois. </p>
                <p> -- Je voudrais, me dit-il, que mon ami m'eût chargé de quelques dispositions
                    favorables pour vous, je les remplirais avec le plus grand plaisir, je voudrais
                    même qu'il m'eût dit que c'était à vous qu'il devait le conseil de garder sa
                    chambre ; mais il n'a rien fait de tout cela ; je suis donc contraint à me
                    borner à la seule exécution de ses ordres. Les malheurs que vous avez éprouvés
                    pour lui me décideraient à faire quelque chose de moi-même, si je le pouvais,
                    mademoiselle, mais je commence le commerce, je suis jeune, ma fortune est
                    bornée, je suis obligé de rendre à l'instant les comptes de Dubreuil à sa
                    famille ; permettez donc que je me restreigne au seul petit service que je vous
                    conjure d'accepter : voilà cinq louis, et voilà une honnête marchande de
                    Chalon-sur-Saône, ma patrie ; elle y retourne après s'être arrêtée vingt-quatre
                    heures à Lyon où l'appellent quelques affaires ; je vous remets entre ses mains.
                    Mme Bertrand, continua Valbois, en me conduisant à cette femme, voici la jeune
                    personne dont je vous ai parlé ; je vous la recommande, elle désire de se
                    placer. Je vous prie avec les mêmes instances que s'il s'agissait de ma propre
                    sœur, de vous donner tous les mouvements possibles pour lui trouver dans notre
                    ville quelque chose qui convienne à son personnel, à sa naissance et à son
                    éducation ; qu'il ne lui en coûte rien jusque-là, je vous tiendrai compte de
                    tout à la première vue. Adieu, mademoiselle, continua Valbois en me demandant la
                    permission de m'embrasser ; Mme Bertrand part demain à la pointe du jour ;
                    suivez-la, et qu'un peu plus de bonheur puisse vous accompagner dans une ville
                    où j'aurai peut-être la satisfaction de vous revoir bientôt. </p>
                <p> L'honnêteté de ce jeune homme, qui foncièrement ne me devait rien, me fit verser
                    des larmes. Les bons procédés sont bien doux quand on en éprouve depuis si
                    longtemps d'odieux. J'acceptai ses dons en lui jurant que je n'allais travailler
                    qu'à me mettre en état de pouvoir les lui rendre un jour. Hélas pensai-je en me
                    retirant, si l'exercice d'une nouvelle vertu vient de me précipiter dans
                    l'infortune, au moins, pour la première fois de ma vie, l'espérance d'une
                    consolation s'offre-t-elle dans ce gouffre épouvantable de maux, où la vertu me
                    précipite encore. </p>
                <p> Il était de bonne heure : le besoin de respirer me fit descendre sur le quai de
                    l'Isère, à dessein de m'y promener quelques instants ; et, comme il arrive
                    presque toujours en pareil cas, mes réflexions me conduisirent fort loin. Me
                    trouvant dans un endroit isolé, je m'y assis pour penser avec plus de loisir.
                    Cependant la nuit vint sans que je pensasse à me retirer, lorsque tout à coup je
                    me sentis saisie par trois hommes. L'un me met une main sur la bouche, et les
                    deux autres me jettent précipitamment dans une voiture, y montent avec moi, et
                    nous fendons les airs pendant trois grandes heures, sans qu'aucun de ces
                    brigands daignât ni me dire une parole ni répondre à aucune de mes questions.
                    Les stores étaient baissés, je ne voyais rien. La voiture arrive près d'une
                    maison, des portes s'ouvrent pour la recevoir, et se referment aussitôt. Mes
                    guides m'emportent, me font traverser ainsi plusieurs appartements très sombres,
                    et me laissent enfin dans un, près duquel est une pièce où j'aperçois de la
                    lumière. </p>
                <p> -- Reste là, me dit un de mes ravisseurs en se retirant avec ses camarades, tu
                    vas bientôt voir des gens de connaissance. </p>
                <p> Et ils disparaissent, refermant avec soin toutes les portes. Presque en même
                    temps, celle de la chambre où j'apercevais de la clarté s'ouvre, et j'en vois
                    sortir, une bougie à la main... oh madame, devinez qui ce pouvait être... la
                    Dubois ... la Dubois elle-même, ce monstre épouvantable, dévoré sans doute du
                    plus ardent désir de la vengeance. </p>
                <p> -- Venez, charmante fille, me dit-elle arrogamment, venez recevoir la récompense
                    des vertus où vous vous êtes livrée à mes dépens... Et me serrant la main avec
                    colère : Ah scélérate, je t'apprendrai à me trahir </p>
                <p> -- Non, non, madame, lui dis-je précipitamment, non, je ne vous ai point trahie
                    : informez-vous, je n'ai pas fait la moindre plainte qui puisse vous donner de
                    l'inquiétude, je n'ai pas dit le moindre mot qui puisse vous compromettre. </p>
                <p> -- Mais ne t'es-tu pas opposée au crime que je méditais ? ne l'as-tu pas
                    empêché, indigne créature ? Il faut que tu en sois punie... </p>
                <p> Et comme nous entrions, elle n'eut pas le temps d'en dire davantage.
                    L'appartement où l'on me faisait passer était aussi somptueux que magnifiquement
                    éclairé ; au fond, sur une ottomane, était un homme en robe de chambre de
                    taffetas flottante, d'environ quarante ans, et que je vous peindrai bientôt. </p>
                <p> -- Monseigneur, dit la Dubois en me présentant à lui, voilà la jeune personne
                    que vous avez voulue, celle à laquelle tout Grenoble s'intéresse... la célèbre
                    Thérèse, en un mot, condamnée à être pendue avec des faux-monnayeurs, et depuis
                    délivrée à cause de son innocence et de sa vertu. Reconnaissez mon adresse à
                    vous servir, monseigneur ; vous me témoignâtes, il y a quatre jours, l'extrême
                    désir que vous aviez de l'immoler à vos passions ; et je vous la livre
                    aujourd'hui. Peut-être la préférerez-vous à cette jolie pensionnaire du couvent
                    des Bénédictines de Lyon, que vous avez désirée de même, et qui va nous arriver
                    dans l'instant : cette dernière a sa vertu physique et morale, celle-ci n'a que
                    celle des sentiments ; mais elle fait partie de son existence, et vous ne
                    trouverez nulle part une créature plus remplie de candeur et d'honnêteté. Elles
                    sont l'une et l'autre à vous, monseigneur : ou vous les expédierez toutes deux
                    ce soir, ou l'une aujourd'hui, l'autre demain. Pour moi, je vous quitte : les
                    bontés que vous avez pour moi m'ont engagée à vous faire part de mon aventure de
                    Grenoble. Un homme mort, monseigneur, un homme mort je me sauve. </p>
                <p> -- Eh non, non, femme charmante, s'écria le maître du lieu, non, reste et ne
                    crains rien quand je te protège : tu es l'âme de mes plaisirs ; toi seule
                    possèdes l'art de les exciter et de les satisfaire, et plus tu redoubles tes
                    crimes, plus ma tête s'échauffe pour toi... Mais elle est jolie, cette
                    Thérèse... Et s'adressant à moi : Quel âge avez-vous, mon enfant ? </p>
                <p> -- Vingt-six ans, monseigneur, répondis-je, et beaucoup de chagrins. </p>
                <p> -- Oui, des chagrins, des malheurs ; je sais tout cela, c'est ce qui m'amuse,
                    c'est ce que j'ai voulu ; nous allons y mettre ordre, nous allons terminer tous
                    vos revers ; je vous réponds que dans vingt-quatre heures vous ne serez plus
                    malheureuse... Et avec d'affreux éclats de rire : N'est-il pas vrai, Dubois, que
                    j'ai un moyen sûr pour terminer les malheurs d'une jeune fille ? </p>
                <p> -- Assurément, dit cette odieuse créature ; et si Thérèse n'était pas de mes
                    amies, je ne vous l'aurais pas amenée ; mais il est juste que je la récompense
                    de ce qu'elle a fait pour moi. Vous n'imagineriez jamais, monseigneur, combien
                    cette chère créature m'a été utile dans ma dernière entreprise de Grenoble ;
                    vous avez bien voulu vous charger de ma reconnaissance, et je vous conjure de
                    m'acquitter amplement. </p>
                <p> L'obscurité de ces propos, ceux que la Dubois m'avait tenus en entrant, l'espèce
                    d'homme à qui j'avais affaire, cette jeune fille qu'on annonçait encore, tout
                    remplit à l'instant mon imagination d'un trouble qu'il serait difficile de vous
                    peindre. Une sueur froide s'exhale de mes pores, et je suis prête à tomber en
                    défaillance : tel est l'instant où les procédés de cet homme finissent enfin par
                    m'éclairer. Il m'appelle, il débute par deux ou trois baisers où nos bouches
                    sont forcées de s'unir ; il attire ma langue, il la suce, et la sienne au fond
                    de mon gosier semble y pomper jusqu'à ma respiration. Il me fait pencher la tête
                    sur sa poitrine, et relevant mes cheveux, il observe attentivement la nuque de
                    mon cou. </p>
                <p> -- Oh c'est délicieux, s'écrie-t-il en pressant fortement cette partie ; je n'ai
                    jamais rien vu de si bien attaché : ce sera divin à faire sauter. </p>
                <p> Ce dernier propos fixa tous mes doutes : je vis bien que j'étais encore chez un
                    de ces libertins à passions cruelles, dont les plus chères voluptés consistent à
                    jouir des douleurs ou de la mort des malheureuses victimes qu'on leur procure à
                    force d'argent, et que je courais risque d'y perdre la vie. </p>
                <p> En cet instant, on frappe à la porte ; la Dubois sort, et ramène aussitôt la
                    jeune Lyonnaise dont elle venait de parler. </p>
                <p> Tâchons de vous esquisser maintenant les deux nouveaux personnages avec lesquels
                    vous allez me voir. Le monseigneur, dont je n'ai jamais su le nom ni l'état,
                    était, comme je vous l'ai dit, un homme de quarante ans, mince, maigre, mais
                    vigoureusement constitué ; des muscles presque toujours gonflés, s'élevant sur
                    ses bras couverts d'un poil rude et noir, annonçaient en lui la force avec la
                    santé ; sa figure était pleine de feu, ses yeux petits, noirs et méchants, ses
                    dents belles, et de l'esprit dans tous ses traits ; sa taille bien prise était
                    au-dessus de la médiocre, et l'aiguillon de l'amour, que je n'eus que trop
                    d'occasions de voir et de sentir, joignait à la longueur d'un pied, plus de huit
                    pouces de circonférence. Cet instrument, sec, nerveux, toujours écumant, et sur
                    lequel se voyaient de grosses veines qui le rendaient encore plus redoutable,
                    fut en l'air pendant les cinq ou six heures que dura cette séance, sans
                    s'abaisser une minute. Je n'avais point encore trouvé d'homme si velu : il
                    ressemblait à ces faunes que la fable nous peint. Ses mains sèches et dures
                    étaient terminées par des doigts dont la force était celle d'un étau ; quant à
                    son caractère, il me parut dur, brusque, cruel, son esprit tourné à une sorte de
                    sarcasmes et de taquinerie faits pour redoubler les maux où l'on voyait bien
                    qu'il fallait s'attendre avec un tel homme. </p>
                <p> Eulalie était le nom de la petite Lyonnaise. Il suffisait de la voir pour juger
                    de sa naissance et de sa vertu : elle était fille d'une des meilleures maisons
                    de la ville où les scélératesses de la Dubois l'avaient enlevée, sous le
                    prétexte de la réunir à un amant qu'elle idolâtrait ; elle possédait, avec une
                    candeur et une naïveté enchanteresses, une des plus délicieuses physionomies
                    qu'il soit possible d'imaginer. Eulalie, à peine âgée de seize ans, avait une
                    vraie figure de vierge ; son innocence et sa pudeur embellissaient à l'envi ses
                    traits : elle avait peu de couleur, mais elle n'en était que plus intéressante ;
                    et l'éclat de ses beaux yeux noirs rendait à sa jolie mine tout le feu dont
                    cette pâleur semblait la priver d'abord ; sa bouche un peu grande était garnie
                    des plus belles dents, sa gorge, déjà très formée, semblait encore plus blanche
                    que son teint : elle était faite à peindre, mais rien n'était aux dépens de
                    l'embonpoint ; ses formes étaient rondes et fournies, toutes ses chairs fermes,
                    douces et potelées. La Dubois prétendit qu'il était impossible de voir un plus
                    beau cul : peu connaisseuse en cette partie, vous me permettrez de ne pas
                    décider. Une mousse légère ombrageait le devant ; des cheveux blonds, superbes,
                    flottant sur tous ces charmes, les rendaient plus piquants encore ; et pour
                    compléter son chef-d'œuvre, la nature, qui semblait la former à plaisir, l'avait
                    douée du caractère le plus doux et le plus aimable. Tendre et délicate fleur, ne
                    deviez-vous donc embellir un instant la terre que pour être aussitôt flétrie </p>
                <p> -- Oh madame, dit-elle à la Dubois en la reconnaissant, est-ce donc ainsi que
                    vous m'avez trompée ... Juste ciel où m'avez-vous conduite ? </p>
                <p> -- Vous l'allez voir, mon enfant, lui dit le maître de la maison en l'attirant
                    brusquement vers lui et commençant déjà ses baisers, pendant qu'une de mes mains
                    l'excitait par son ordre. </p>
                <p> Eulalie voulut se défendre, mais la Dubois, la pressant sur ce libertin, lui
                    enlève toute possibilité de se soustraire. La séance fut longue ; plus la fleur
                    était fraîche, plus ce frelon impur aimait à la pomper. A ses suçons multipliés
                    succéda l'examen du cou ; et je sentis qu'en le palpant, le membre que
                    j'excitais prenait encore plus d'énergie. </p>
                <p> -- Allons, dit monseigneur, voilà deux victimes qui vont me combler d'aise : tu
                    seras bien payée, Dubois, car je suis bien servi. Passons dans mon boudoir :
                    suis-nous, chère femme, suis-nous, continue-t-il en nous emmenant ; tu partiras
                    cette nuit, mais j'ai besoin de toi pour la soirée. </p>
                <p> La Dubois se résigne, et nous passons dans le cabinet des plaisirs de ce
                    débauché, où l'on nous fait mettre toutes nues. </p>
                <p> Oh madame, je n'entreprendrai pas de vous représenter les infamies dont je fus à
                    la fois et témoin et victime. Les plaisirs de ce monstre étaient ceux d'un
                    bourreau. Ses uniques voluptés consistaient à trancher des têtes. Ma malheureuse
                    compagne... Oh non, madame... Oh non, n'exigez pas que je finisse... J'allais
                    avoir le même sort ; encouragé par la Dubois, ce monstre se décidait à rendre
                    mon supplice plus horrible encore, lorsqu'un besoin de réparer tous deux leurs
                    forces les engage à se mettre à table... Quelle débauche Mais dois-je m'en
                    plaindre, puisqu'elle me sauva la vie ? Excédés de vin et de nourriture, tous
                    deux tombèrent ivres morts avec les débris de leur souper. A peine les vois-je
                    là, que je saute sur un jupon et un mantelet que la Dubois venait de quitter
                    pour être encore plus immodeste aux yeux de son patron, je prends une bougie, je
                    m'élance vers l'escalier : cette maison dégarnie de valets n'offre rien qui
                    s'oppose à mon évasion, un se rencontre, je lui dis avec l'air de l'effroi de
                    voler vers son maître qui se meurt, et je gagne la porte sans plus trouver de
                    résistance. J'ignorais les chemins, on ne me les avait pas laissé voir, je
                    prends le premier qui s'offre à moi... C'est celui de Grenoble ; tout nous sert
                    quand la Fortune daigne nous rire un moment ; on était encore couché dans
                    l'auberge, je m'y introduis secrètement et vole en hâte à la chambre de Valbois.
                    Je frappe, Valbois s'éveille et me reconnaît à peine en l'état où je suis ; il
                    me demande ce qui m'arrive ; je lui raconte les horreurs dont je viens d'être à
                    la fois et la victime et le témoin. </p>
                <p> -- Vous pouvez faire arrêter la Dubois, lui dis-je, elle n'est pas loin d'ici,
                    peut-être me sera-t-il possible d'indiquer le chemin... La malheureuse
                    indépendamment de tous ses crimes, elle m'a pris encore et mes hardes et les
                    cinq louis que vous m'avez donnés. </p>
                <p> -- Oh Thérèse, me dit Valbois, vous êtes assurément la fille la plus infortunée
                    qu'il y ait au monde, mais vous le voyez pourtant, honnête créature, au milieu
                    des maux qui vous accablent, une main céleste vous conserve ; que ce soit pour
                    vous un motif de plus d'être toujours vertueuse, jamais les bonnes actions ne
                    sont sans récompense. Nous ne poursuivrons point la Dubois, mes raisons de la
                    laisser en paix sont les mêmes que celles que je vous exposais hier ; réparons
                    seulement les maux qu'elle vous a faits, voilà d'abord l'argent qu'elle vous a
                    pris. </p>
                <p> Une heure après une couturière m'apporta deux vêtements complets et du linge. </p>
                <p> -- Mais il faut partir, Thérèse, me dit Valbois, il faut partir dans cette
                    journée même ; la Bertrand y compte, je l'ai engagée à retarder de quelques
                    heures pour vous, rejoignez-la. </p>
                <p> -- Ô vertueux jeune homme m'écriai-je en tombant dans les bras de mon
                    bienfaiteur, puisse le ciel vous rendre un jour tous les biens que vous me
                    faites </p>
                <p> -- Allez, Thérèse, me répondit Valbois en m'embrassant, le bonheur que vous me
                    souhaitez... j'en jouis déjà, puisque le vôtre est mon ouvrage... Adieu. </p>
                <p> Voilà comme je quittai Grenoble, madame, et si je ne trouvai pas dans cette
                    ville toute la félicité que j'y avais supposée, au moins ne rencontrai-je dans
                    aucune, comme dans celle-là, tant d'honnêtes gens réunis pour plaindre ou calmer
                    mes maux. </p>
                <p> Nous étions, ma conductrice et moi, dans un petit chariot couvert attelé d'un
                    cheval que nous conduisions du fond de cette voiture ; là étaient les
                    marchandises de Mme Bertrand, et une petite fille de quinze mois qu'elle
                    nourrissait encore, et que je ne tardai pas pour mon malheur de prendre bientôt
                    dans une aussi grande amitié que pouvait le faire celle qui lui avait donné le
                    jour. </p>
                <p> C'était d'ailleurs une assez vilaine femme que cette Bertrand, soupçonneuse,
                    bavarde, commère ennuyeuse et bornée. Nous descendions régulièrement chaque soir
                    tous ses effets dans l'auberge, et nous couchions dans la même chambre. Jusqu'à
                    Lyon, tout se passa fort bien, mais pendant les trois jours dont cette femme
                    avait besoin pour ses affaires, je fis dans cette ville une rencontre à laquelle
                    j'étais loin de m'attendre. </p>
                <p> Je me promenais l'après-midi sur le quai du Rhône avec une des filles de
                    l'auberge que j'avais priée de m'accompagner, lorsque j'aperçus tout à coup le
                    Révérend Père Antonin de Sainte-Marie-des-Bois, maintenant supérieur de la
                    maison de son ordre située en cette ville. Ce moine m'aborde, et après m'avoir
                    tout bas aigrement reproché ma fuite, et m'avoir fait entendre que je courais de
                    grands risques d'être reprise, s'il en donnait avis au couvent de Bourgogne, il
                    m'ajouta, en se radoucissant, qu'il ne parlerait de rien si je voulais à
                    l'instant même le venir voir dans sa nouvelle habitation avec la fille qui
                    m'accompagnait, et qui lui paraissait de bonne prise ; puis faisant haut la même
                    proposition à cette créature : </p>
                <p> -- Nous vous payerons bien l'une et l'autre, dit le monstre, nous sommes dix
                    dans notre maison, et je vous promets au moins un louis de chaque, si votre
                    complaisance est sans bornes. </p>
                <p> Je rougis prodigieusement de ces propos ; un moment, je veux faire croire au
                    moine qu'il se trompe : n'y réussissant pas, j'essaie des signes pour le
                    contenir, mais rien n'en impose à cet insolent, et ses sollicitations n'en
                    deviennent que plus chaudes ; enfin, sur nos refus réitérés de le suivre, il se
                    borne à nous demander instamment notre adresse ; pour me débarrasser de lui, je
                    lui en donne une fausse : il l'écrit dans son portefeuille, et nous quitte en
                    nous assurant qu'il nous reverra bientôt. </p>
                <p> En nous en retournant à l'auberge, j'expliquai comme je pus l'histoire de cette
                    malheureuse connaissance à la fille qui m'accompagnait ; mais soit que ce que je
                    lui dis ne la satisfît point, soit qu'elle eût peut-être été très fâchée d'un
                    acte de vertu de ma part qui la privait d'une aventure où elle aurait autant
                    gagné, elle bavarda ; je n'eus que trop lieu de m'en apercevoir aux propos de la
                    Bertrand, lors de la malheureuse catastrophe que je vais bientôt vous raconter.
                    Cependant le moine ne parut point, et nous partîmes. </p>
                <p> Sorties tard de Lyon, nous ne pûmes, ce premier jour, coucher qu'à Villefranche,
                    et ce fut là, madame, que m'arriva le malheur affreux qui me fait aujourd'hui
                    paraître devant vous comme une criminelle, sans que je l'aie été davantage dans
                    cette funeste circonstance de ma vie que dans aucune de celles où vous m'avez
                    vue si injustement accablée des coups du sort, et sans qu'autre chose m'ait
                    conduite dans l'abîme que la bonté de mon cœur et la méchanceté des hommes. </p>
                <p> Arrivées sur les six heures du soir à Villefranche, nous nous étions pressées de
                    souper et de nous coucher, afin d'entreprendre une plus forte marche le
                    lendemain ; il n'y avait pas deux heures que nous reposions, lorsque nous fûmes
                    réveillées par une fumée affreuse ; persuadées que le feu n'est pas loin, nous
                    nous levons en hâte. Juste ciel les progrès de l'incendie n'étaient déjà que
                    trop effrayants, nous ouvrons notre porte à moitié nues et n'entendons autour de
                    nous que le fracas des murs qui s'écroulent, le bruit des charpentes qui se
                    brisent, et les hurlements épouvantables de ceux qui tombent dans les flammes.
                    Entourées de ces flammes dévorantes, nous ne savons déjà plus où fuir ; pour
                    échapper à leur violence, nous nous précipitons dans leur foyer, et nous nous
                    trouvons bientôt confondues avec la foule des malheureux qui cherchent, comme
                    nous, leur salut dans la fuite. Je me souviens alors que ma conductrice, plus
                    occupée d'elle que de sa fille, n'a pas songé à la garantir de la mort ; sans
                    l'en prévenir, je vole dans notre chambre au travers des flammes qui
                    m'atteignent et me brûlent en plusieurs endroits ; je saisis la pauvre petite
                    créature ; je m'élance pour la rapporter à sa mère, m'appuyant sur une poutre à
                    moitié consumée : le pied me manque, mon premier mouvement est de mettre mes
                    mains au-devant de moi ; cette impulsion de la nature me force à lâcher le
                    précieux fardeau que je tiens... Il m'échappe, et la malheureuse enfant tombe
                    dans le feu sous les yeux de sa mère. En cet instant je suis saisie moi-même...
                    on m'entraîne ; trop émue pour rien distinguer, j'ignore si ce sont des secours
                    ou des périls qui m'environnent, mais je ne suis pour mon malheur que trop tôt
                    éclaircie, lorsque, jetée dans une chaise de poste, je m'y trouve à côté de la
                    Dubois qui, me mettant un pistolet sur la tempe, me menace de me brûler la
                    cervelle si je prononce un mot... </p>
                <p> -- Ah scélérate, me dit-elle, je te tiens pour le coup, et cette fois tu ne
                    m'échapperas plus. </p>
                <p> -- Oh madame, vous ici m'écriai-je. </p>
                <p> -- Tout ce qui vient de se passer est mon ouvrage, me répondit ce monstre ;
                    c'est par un incendie que je t'ai sauvé le jour ; c'est par un incendie que tu
                    vas le perdre ; je t'aurais poursuivie jusqu'aux enfers, s'il l'eût fallu, pour
                    te ravoir. Monseigneur devint furieux quand il apprit ton évasion ; j'ai deux
                    cents louis par fille que je lui procure, et non seulement il ne voulut pas me
                    payer Eulalie, mais il me menaça de toute sa colère si je ne te ramenais pas. Je
                    t'ai découverte, je t'ai manquée de deux heures à Lyon ; hier, j'arrivai à
                    Villefranche une heure après toi, j'ai mis le feu à l'auberge par le moyen des
                    satellites que j'ai toujours à mes gages ; je voulais te brûler ou t'avoir ; je
                    t'ai, je te reconduis dans une maison que ta fuite a précipitée dans le trouble
                    et dans l'inquiétude, et t'y ramène, Thérèse, pour y être traitée d'une cruelle
                    manière. Monseigneur a juré qu'il n'aurait pas de supplices assez effrayants
                    pour toi, et nous ne descendons pas de la voiture que nous ne soyons chez lui.
                    Eh bien Thérèse, que penses-tu maintenant de la vertu ? </p>
                <p> -- Oh, madame qu'elle est bien souvent la proie du crime ; qu'elle est heureuse
                    quand elle triomphe ; mais qu'elle doit être l'unique objet des récompenses de
                    Dieu dans le ciel, si les forfaits de l'homme parviennent à l'écraser sur la
                    terre. </p>
                <p> -- Tu ne seras pas longtemps sans savoir, Thérèse, s'il est vraiment un Dieu qui
                    punisse ou qui récompense les actions des hommes... Ah si dans le néant éternel
                    où tu vas rentrer tout à l'heure, il t'était permis de penser, combien tu
                    regretterais les sacrifices infructueux que ton entêtement t'a forcée de faire à
                    des fantômes qui ne t'ont jamais payée qu'avec des malheurs ... Thérèse, il en
                    est encore temps, veux-tu être ma complice ? Je te sauve, il est plus fort que
                    moi de te voir échouer sans cesse dans les routes dangereuses de la vertu. Quoi
                    tu n'es pas encore assez punie de ta sagesse et de tes faux principes ? Quelles
                    infortunes veux-tu donc pour te corriger ? Quels exemples te sont nécessaires
                    pour te convaincre que le parti que tu prends est le plus mauvais de tous, et
                    qu'ainsi que je te l'ai dit cent fois, on ne doit s'attendre qu'à des revers
                    quand, prenant la foule à rebours, on veut être seule vertueuse dans une société
                    tout à fait corrompue ? Tu comptes sur un Dieu vengeur : détrompe-toi, Thérèse,
                    détrompe-toi, le Dieu que tu te forges n'est qu'une chimère dont la sotte
                    existence ne se trouva jamais que dans la tête des fous ; c'est un fantôme
                    inventé par la méchanceté des hommes, qui n'a pour but que de les tromper, ou de
                    les armer les uns contre les autres. Le plus important service qu'on eût pu leur
                    rendre eût été d'égorger sur-le-champ le premier imposteur qui s'avisa de leur
                    parler d'un Dieu. Que de sang un seul meurtre eût épargné dans l'univers Va, va,
                    Thérèse, la nature toujours agissante, toujours active n'a nullement besoin d'un
                    maître pour la diriger. Et si ce maître existait effectivement, après tous les
                    défauts dont il a rempli ses œuvres, mériterait-il de nous autre chose que des
                    mépris et des outrages ? Ah s'il existe, ton Dieu, que je le hais, Thérèse, que
                    je l'abhorre Oui, si cette existence était vraie, je l'avoue, le seul plaisir
                    d'irriter perpétuellement celui qui en serait revêtu deviendrait le plus
                    précieux dédommagement de la nécessité où je me trouverais alors d'ajouter
                    quelque croyance en lui... Encore une fois, Thérèse, veux-tu devenir ma complice
                    ? Un coup superbe se présente, nous l'exécuterons avec du courage ; je te sauve
                    la vie si tu l'entreprends. Le seigneur chez qui nous allons, et que tu connais,
                    s'isole dans la maison de campagne où il fait ses parties ; le genre dont tu
                    vois qu'elles sont l'exige ; un seul valet l'habite avec lui, quand il y va pour
                    ses plaisirs : l'homme qui court devant cette chaise, toi et moi, chère fille,
                    nous voilà trois contre deux. Quand ce libertin sera dans le feu de ses
                    voluptés, je me saisirai du sabre dont il tranche la vie de ses victimes, tu le
                    tiendras, nous le tuerons, et mon homme pendant ce temps-là assommera son valet.
                    Il y a de l'argent caché dans cette maison ; plus de huit cent mille francs,
                    Thérèse, j'en suis sûre, le coup en vaut la peine... Choisis, sage créature,
                    choisis : la mort, ou me servir ; si tu me trahis, si tu lui fais part de mon
                    projet, je t'accuserai seule, et ne doute pas que je ne l'emporte par la
                    confiance qu'il eut toujours en moi... Réfléchis bien avant que de me répondre ;
                    cet homme est un scélérat : donc, en l'assassinant lui-même, nous ne faisons
                    qu'aider aux lois desquelles il a mérité la rigueur. Il n'y a pas de jour,
                    Thérèse, où ce coquin n'assassine une fille : est-ce donc outrager la vertu que
                    de punir le crime ? Et la proposition raisonnable que je te fais alarmera-t-elle
                    encore tes farouches principes ? </p>
                <p> -- N'en doutez pas, madame, répondis-je, ce n'est pas dans la vue de corriger le
                    crime que vous me proposez cette action, c'est dans le seul motif d'en commettre
                    un vous-même : il ne peut donc y avoir qu'un très grand mal à faire ce que vous
                    dites, et nulle apparence de légitimité. Il y a mieux : n'eussiez-vous même pour
                    dessein que de venger l'humanité des horreurs de cet homme, vous feriez encore
                    mal de l'entreprendre, ce soin ne vous regarde pas : les lois sont faites pour
                    punir les coupables, laissons-les agir, ce n'est pas à nos faibles mains que
                    l'Être suprême a confié leur glaive ; nous ne nous en servirions pas sans les
                    outrager elles-mêmes. </p>
                <p> -- Eh bien tu mourras, indigne créature, reprit la Dubois en fureur, tu mourras
                    : ne te flatte plus d'échapper à ton sort. </p>
                <p> -- Que m'importe, répondis-je avec tranquillité, je serai délivrée de tous mes
                    maux, le trépas n'a rien qui m'effraie, c'est le dernier sommeil de la vie,
                    c'est le repos du malheureux... </p>
                <p> Et cette bête féroce s'élançant à ces mots sur moi, je crus qu'elle allait
                    m'étrangler ; elle me donna plusieurs coups dans le sein, mais me lâcha pourtant
                    aussitôt que je criai, dans la crainte que le postillon ne m'entendît. </p>
                <p> Cependant nous avancions fort vite ; l'homme qui courait devant faisait préparer
                    nos chevaux, et nous n'arrêtions à aucune poste. A l'instant des relais, la
                    Dubois reprenait son arme et me la tenait contre le cœur... Qu'entreprendre ?...
                    En vérité, ma faiblesse et ma situation m'abattaient au point de préférer la
                    mort aux peines de m'en garantir. </p>
                <p> Nous étions prêtes d'entrer dans le Dauphiné, lorsque six hommes à cheval,
                    galopant à toute bride derrière notre voiture, l'atteignirent et forcèrent, le
                    sabre à la main, notre postillon à s'arrêter. Il y avait à trente pas du chemin
                    une chaumière où ces cavaliers que nous reconnûmes bientôt pour être de la
                    maréchaussée, ordonnent au postillon d'amener la voiture : quand elle y est, ils
                    nous font descendre, et nous entrons tous chez le paysan. La Dubois, avec une
                    effronterie inimaginable dans une femme couverte de crimes, et qui se trouve
                    arrêtée, demanda avec hauteur à ces cavaliers si elle était connue d'eux, et de
                    quel droit ils en usaient de cette manière avec une femme de son rang ? </p>
                <p> -- Nous n'avons pas l'honneur de vous connaître, madame, dit l'exempt ; mais
                    nous sommes certains que vous avez dans votre voiture une malheureuse qui mit
                    hier le feu à la principale auberge de Villefranche. Puis, me considérant :
                    Voilà son signalement, madame, nous ne nous trompons pas ; ayez la bonté de nous
                    la remettre et de nous apprendre comment une personne aussi respectable que vous
                    paraissez l'être a pu se charger d'une telle femme. </p>
                <p> -- Rien que de simple à cet événement, répondit la Dubois plus insolente encore,
                    et je ne prétends ni vous la cacher, ni prendre le parti de cette fille, s'il
                    est certain qu'elle soit coupable du crime affreux dont vous parlez. Je logeais
                    comme elle hier à cette auberge de Villefranche, j'en partis au milieu de ce
                    trouble, et comme je montais dans la voiture, cette fille s'élança vers moi en
                    implorant ma compassion, en me disant qu'elle venait de tout perdre dans cet
                    incendie, qu'elle me suppliait de la prendre avec moi jusqu'à Lyon où elle
                    espérait de se placer. Écoutant bien moins ma raison que mon cœur, j'acquiesçai
                    à ses demandes ; une fois dans ma chaise, elle s'offrit à me servir ;
                    imprudemment encore, je consentis à tout, et je la menais en Dauphiné où sont
                    mes biens et ma famille. Assurément c'est une leçon, je reconnais bien à présent
                    tous les inconvénients de la pitié ; je m'en corrigerai. La voilà, messieurs, la
                    voilà ; Dieu me garde de m'intéresser à un tel monstre je l'abandonne à la
                    sévérité des lois, et vous supplie de cacher avec soin le malheur que j'ai eu de
                    la croire un instant. </p>
                <p> Je voulus me défendre, je voulus dénoncer la vraie coupable ; mes discours
                    furent traités de récriminations calomniatrices dont la Dubois ne se défendait
                    qu'avec un sourire méprisant. Ô funestes effets de la misère et de la
                    prévention, de la richesse et de l'insolence Était-il possible qu'une femme qui
                    se faisait appeler madame la baronne de Fulconis, qui affichait le luxe, qui se
                    donnait des terres, une famille, se pouvait-il qu'une telle femme pût se trouver
                    coupable d'un crime où elle ne paraissait pas avoir le plus mince intérêt ? Tout
                    ne me condamnait-il pas, au contraire ? J'étais sans protection, j'étais pauvre,
                    il était bien certain que j'avais tort. </p>
                <p> L'exempt me lut les plaintes de la Bertrand. C'était elle qui m'avait accusée ;
                    j'avais mis le feu dans l'auberge pour la voler plus à mon aise, elle l'avait
                    été jusqu'au dernier sou ; j'avais jeté son enfant dans le feu, pour que le
                    désespoir où cet événement allait la plonger, en l'aveuglant sur le reste, ne
                    lui permît pas de voir mes manœuvres : j'étais d'ailleurs, avait ajouté la
                    Bertrand, une fille de mauvaise vie, échappée du gibet à Grenoble, et dont elle
                    ne s'était sottement chargée que par excès de complaisance pour un jeune homme
                    de son pays, mon amant sans doute. J'avais publiquement et en plein jour
                    raccroché des moines à Lyon : en un mot, il n'était rien dont cette indigne
                    créature n'eût profité pour me perdre, rien que la calomnie aigrie par le
                    désespoir n'eût inventé pour m'avilir. A la sollicitation de cette femme, on
                    avait fait un examen juridique sur les lieux mêmes. Le feu avait commencé dans
                    un grenier à foin où plusieurs personnes avaient déposé que j'étais entrée le
                    soir de ce jour funeste, et cela était vrai. Désirant un cabinet d'aisances mal
                    indiqué par la servante à qui je m'adressai, j'étais entrée dans ce galetas, ne
                    trouvant pas l'endroit cherché, et j'y étais restée assez de temps pour faire
                    soupçonner ce dont on m'accusait, ou pour fournir au moins des probabilités ; et
                    on le sait, ce sont des preuves dans ce siècle-ci. J'eus donc beau me défendre,
                    l'exempt ne me répondit qu'en m'apprêtant des fers. </p>
                <p> -- Mais, monsieur, dis-je encore avant que de me laisser enchaîner, si j'avais
                    volé ma compagne de route à Villefranche, l'argent devrait se trouver sur moi :
                    qu'on me fouille. </p>
                <p> Cette défense ingénue n'excita que des rires ; on m'assura que je n'étais pas
                    seule, qu'on était sûr que j'avais des complices auxquels j'avais remis les
                    sommes volées, en me sauvant. Alors la méchante Dubois, qui connaissait la
                    flétrissure que j'avais eu le malheur de recevoir autrefois chez Rodin,
                    contrefit un instant la commisération. </p>
                <p> -- Monsieur, dit-elle à l'exempt, on commet chaque jour tant d'erreurs sur
                    toutes ces choses-ci, que vous me pardonnerez l'idée qui me vient : si cette
                    fille est coupable de l'action dont on l'accuse, assurément ce n'est pas son
                    premier forfait ; on ne parvient pas en un jour à des délits de cette nature :
                    visitez cette fille, monsieur, je vous en prie... si par hasard vous trouviez
                    sur son malheureux corps... mais si rien ne l'accuse, permettez-moi de la
                    défendre et de la protéger. </p>
                <p> L'exempt consentit à la vérification... elle allait se faire... </p>
                <p> -- Un moment, monsieur, dis-je en m'y opposant, cette recherche est inutile ;
                    Madame sait bien que j'ai cette affreuse marque ; elle sait bien aussi quel
                    malheur en est la cause : ce subterfuge de sa part est un surcroît d'horreurs
                    qui se dévoileront, ainsi que le reste, au temple même de Thémis.
                    Conduisez-y-moi, messieurs : voilà mes mains, couvrez-les de chaînes ; le crime
                    seul rougit de les porter, la vertu malheureusement en gémit, et ne s'en effraie
                    pas. </p>
                <p> -- En vérité, je n'aurais pas cru, dit la Dubois, que mon idée eût un tel succès
                    ; mais comme cette créature me récompense de mes bontés pour elle par
                    d'insidieuses inculpations, j'offre de retourner avec elle, s'il le faut. </p>
                <p> -- Cette démarche est parfaitement inutile, madame la baronne, dit l'exempt, nos
                    recherches n'ont que cette fille pour objet : ses aveux, la marque dont elle est
                    flétrie, tout la condamne ; nous n'avons besoin que d'elle, et nous vous
                    demandons mille excuses de vous avoir dérangée si longtemps. </p>
                <p> Je fus aussitôt enchaînée, jetée en croupe derrière un de ces cavaliers, et la
                    Dubois partit en achevant de m'insulter par le don de quelques écus laissés par
                    commisération à mes gardes pour aider à ma situation dans le triste séjour que
                    j'allais habiter en attendant mon logement. </p>
                <p> Ô vertu m'écriai-je, quand je me vis dans cette affreuse humiliation, pouvais-tu
                    recevoir un plus sensible outrage Était-il possible que le crime osât
                    t'affronter et te vaincre avec autant d'insolence et d'impunité </p>
                <p> Nous fûmes bientôt à Lyon ; on me précipita dès en arrivant dans le cachot des
                    criminels, et j'y fus écrouée comme incendiaire, fille de mauvaise vie,
                    meurtrière d'enfant et voleuse. </p>
                <p> Il y avait eu sept personnes de brûlées dans l'auberge ; j'avais pensé l'être
                    moi-même ; j'avais voulu sauver un enfant ; j'allais périr, mais celle qui était
                    cause de cette horreur échappait à la vigilance des lois, à la justice du Ciel :
                    elle triomphait, elle retournait à de nouveaux crimes, tandis qu'innocente et
                    malheureuse, je n'avais pour perspective que le déshonneur, que la flétrissure
                    et la mort. </p>
                <p> Accoutumée depuis si longtemps à la calomnie, à l'injustice et au malheur, faite
                    depuis mon enfance à ne me livrer à un sentiment de vertu qu'assurée d'y trouver
                    des épines, ma douleur fut plus stupide que déchirante, et je pleurai moins que
                    je ne l'aurais cru. Cependant, comme il est naturel à la créature souffrante de
                    chercher tous les moyens possibles de se tirer de l'abîme où son infortune l'a
                    plongée, le père Antonin me vint à l'esprit ; quelque médiocre secours que j'en
                    espérasse, je ne me refusais point à l'envie de le voir : je le demandai, il
                    parut. On ne lui avait pas dit par quelle personne il était désiré ; il affecta
                    de ne pas me reconnaître ; alors je dis au concierge qu'il était effectivement
                    possible qu'il ne se ressouvint pas de moi, n'ayant dirigé ma conscience que
                    fort jeune, mais qu'à ce titre je demandais un entretien secret avec lui. On y
                    consentit de part et d'autre. Dès que je fus seule avec ce religieux, je me
                    précipitai à ses genoux, je les arrosai de mes larmes, en le conjurant de me
                    sauver de la cruelle position où j'étais ; je lui prouvai mon innocence ; je ne
                    lui cachai pas que les mauvais propos qu'il m'avait tenus quelques jours
                    auparavant avaient indisposé contre moi la personne à laquelle j'étais
                    recommandée, et qui se trouvait maintenant mon accusatrice. Le moine m'écouta
                    très attentivement. </p>
                <p> -- Thérèse, me dit-il ensuite, ne t'emporte pas à ton ordinaire, sitôt qu'on
                    enfreint tes maudits préjugés ; tu vois où ils t'ont conduite, et tu peux
                    facilement te convaincre à présent qu'il vaut cent fois mieux être coquine et
                    heureuse que sage et dans l'infortune ; ton affaire est aussi mauvaise qu'elle
                    peut l'être, chère fille, il est inutile de te le déguiser : cette Dubois dont
                    tu me parles, ayant le plus grand intérêt à ta perte, y travaillera sûrement
                    sous main ; la Bertrand poursuivra ; toutes les apparences sont contre toi, et
                    il ne faut que des apparences aujourd'hui pour faire condamner à la mort. Tu es
                    donc une fille perdue, cela est clair. Un seul moyen peut te sauver ; je suis
                    bien avec l'intendant, il peut beaucoup sur les juges de cette ville ; je vais
                    lui dire que tu es ma nièce, et te réclamer à ce titre : il anéantira toute la
                    procédure ; je demanderai à te renvoyer dans ma famille ; je te ferai enlever,
                    mais ce sera pour t'enfermer dans notre couvent d'où tu ne sortiras de ta vie...
                    et là, je ne te le cache pas, Thérèse, esclave asservie de mes caprices, tu les
                    assouviras tous sans réflexion ; tu te livreras de même à ceux de mes confrères
                    : tu seras, en un mot, à moi comme la plus soumise des victimes... Tu m'entends
                    : la besogne est rude ; tu sais quelles sont les passions des libertins de notre
                    espèce : détermine-toi donc, et ne fais pas attendre ta réponse. </p>
                <p> -- Allez, mon père, répondis-je avec horreur, allez, vous êtes un monstre d'oser
                    abuser aussi cruellement de ma situation pour me placer entre la mort et
                    l'infamie ; je saurai mourir s'il le faut, mais ce sera du moins sans remords. </p>
                <p> -- A votre volonté me dit ce cruel homme en se retirant ; je n'ai jamais su
                    forcer les gens pour les rendre heureux... La vertu vous a si bien réussi
                    jusqu'à présent, Thérèse, que vous avez raison d'encenser ses autels... Adieu :
                    ne vous avisez pas surtout de me redemander davantage. </p>
                <p> Il sortait ; un mouvement plus fort que moi me rentraîne à ses genoux. </p>
                <p> -- Tigre, m'écriai-je en larmes, ouvre ton cœur de roc à mes affreux revers, et
                    ne m'impose pas pour les finir des conditions plus affreuses pour moi que la
                    mort... </p>
                <p> La violence de mes mouvements avait fait disparaître les voiles qui couvraient
                    mon sein ; il était nu, mes cheveux y flottaient en désordre, il était inondé de
                    mes larmes ; j'inspire des désirs à ce malhonnête homme... des désirs qu'il veut
                    satisfaire à l'instant ; il ose me montrer à quel point mon état les irrite ; il
                    ose concevoir des plaisirs au milieu des chaînes qui m'entourent, sous le glaive
                    qui m'attend pour me frapper... J'étais à genoux... il me renverse, il se
                    précipite avec moi sur la malheureuse paille qui me sort de lit ; je veux crier,
                    il enfonce de rage un mouchoir dans ma boucle ; il attache mes bras : maître de
                    moi, l'infâme m'examine partout... tout devient la proie de ses regards, de ses
                    attouchements et de ses perfides caresses ; il assouvit enfin ses désirs. </p>
                <p> -- Écoutez, me dit-il en me détachant et se rajustant lui-même, vous ne voulez
                    pas que je vous sois utile, à la bonne heure je vous laisse ; je ne vous
                    servirai ni ne vous nuirai, mais si vous vous avisez de dire un seul mot de ce
                    qui vient de se passer, en vous chargeant des crimes les plus énormes, je vous
                    ôte à l'instant tout moyen de pouvoir vous défendre : réfléchissez bien avant
                    que de parler. On me croit maître de votre confession... vous m'entendez : il
                    nous est permis de tout révéler quand il s'agit d'un criminel ; saisissez donc
                    bien l'esprit de ce que je vais dire au concierge, ou j'achève à l'instant de
                    vous écraser. </p>
                <p> Il frappe, le geôlier paraît : </p>
                <p> -- Monsieur, lui dit ce traître, cette bonne fille se trompe, elle a voulu
                    parler d'un père Antonin qui est à Bordeaux ; je ne la connais nullement, je ne
                    l'ai même jamais vue : elle m'a prié d'entendre sa confession, je l'ai fait, je
                    vous salue l'un et l'autre, et je serai toujours prêt à me représenter quand on
                    jugera mon ministère important. </p>
                <p> Antonin sort en disant ces mots, et me laisse aussi confondue de sa fourberie
                    que révoltée de son insolence et de son libertinage. </p>
                <p> Quoi qu'il en fût, mon état était trop horrible pour ne pas faire usage de tout
                    ; je me ressouvins de M. de Saint-Florent. Il m'était impossible de croire que
                    cet homme pût me mésestimer par rapport à la conduite que j'avais observée avec
                    lui ; je lui avais rendu autrefois un service assez important, il m'avait
                    traitée d'une manière assez cruelle pour imaginer qu'il ne refuserait pas et de
                    réparer ses torts envers moi dans une circonstance aussi essentielle, et de
                    reconnaître, en ce qu'il pourrait, au moins ce que j'avais fait de si honnête
                    pour lui ; le feu des passions pouvait l'avoir aveuglé aux deux époques où je
                    l'avais connu, mais dans ce cas-ci, nul sentiment ne devait, selon moi,
                    l'empêcher de me secourir... Me renouvellerait-il ses dernières propositions ?
                    mettrait-il les secours que j'allais exiger de lui au prix des affreux services
                    qu'il m'avait expliqués ? eh bien j'accepterais, et une fois libre, je
                    trouverais bien le moyen de me soustraire au genre de vie abominable auquel il
                    aurait eu la bassesse de m'engager. Pleine de ces réflexions, je lui écris, je
                    lui peins mes malheurs, je le supplie de venir me voir ; mais je n'avais pas
                    assez réfléchi sur l'âme de cet homme, quand j'avais soupçonné la bienfaisance
                    capable d'y pénétrer ; je ne m'étais pas assez souvenue de ses maximes
                    horribles, ou, ma malheureuse faiblesse m'engageant toujours à juger les autres
                    d'après mon cœur, j'avais mal à propos supposé que cet homme devait se conduire
                    avec moi comme je l'eusse certainement fait avec lui. </p>
                <p> Il arrive ; et comme j'avais demandé à le voir seul, on le laisse en liberté
                    dans ma chambre. Il m'avait été facile de voir, aux marques de respect qu'on lui
                    avait prodiguées, quelle était sa prépondérance dans Lyon. </p>
                <p> -- Quoi c'est vous ? me dit-il en jetant sur moi des yeux de mépris, je m'étais
                    trompé sur la lettre ; je la croyais d'une femme plus honnête que vous, et que
                    j'aurais servie de tout mon cœur ; mais que voulez-vous que je fasse pour une
                    imbécile de votre espèce ? Comment, vous êtes coupable de cent crimes tous plus
                    affreux les uns que les autres, et quand on vous propose un moyen de gagner
                    honnêtement votre vie, vous vous y refusez opiniâtrement ? On ne porta jamais la
                    bêtise plus loin. </p>
                <p> -- Oh monsieur, m'écriai-je, je ne suis point coupable. </p>
                <p> -- Que faut-il donc faire pour l'être ? reprit aigrement cet homme dur. La
                    première fois de ma vie que je vous vois, c'est au milieu d'une troupe de
                    voleurs qui veulent m'assassiner ; maintenant, c'est dans les prisons de cette
                    ville, accusée de trois ou quatre nouveaux crimes, et portant, dit-on, sur vos
                    épaules la marque assurée des anciens. Si vous appelez cela être honnête,
                    apprenez-moi donc ce qu'il faut pour ne l'être pas ? </p>
                <p> -- Juste ciel, monsieur, répondis-je, pouvez-vous me reprocher l'époque de ma
                    vie où je vous ai connu, et ne serait-ce pas bien plutôt à moi de vous en faire
                    rougir ? J'étais de force, vous le savez, monsieur, parmi les bandits qui vous
                    arrêtèrent ; ils voulaient vous arracher la vie, je vous la sauvai, en
                    facilitant votre évasion, en nous échappant tous les deux ; que fîtes-vous,
                    homme cruel, pour me rendre grâces de ce service ? est-il possible que vous
                    puissiez vous le rappeler sans horreur ? Vous voulûtes m'assassiner moi-même ;
                    vous m'étourdîtes par des coups affreux, et profitant de l'état où vous m'aviez
                    mise, vous m'arrachâtes ce que j'avais de plus cher ; par un raffinement de
                    cruauté sans exemple, vous me dérobâtes le peu d'argent que je possédais, comme
                    si vous eussiez désiré que l'humiliation et la misère vinssent achever d'écraser
                    votre victime Vous avez bien réussi, homme barbare ; assurément vos succès sont
                    entiers ; c'est vous qui m'avez plongée dans le malheur, c'est vous qui avez
                    entrouvert l'abîme où je n'ai cessé de tomber depuis ce malheureux instant.
                    J'oublie tout néanmoins, monsieur, oui, tout s'efface de ma mémoire, je vous
                    demande même pardon d'oser vous en faire des reproches, mais pourriez-vous vous
                    dissimuler qu'il me soit dû quelques dédommagements, quelque reconnaissance de
                    votre part ? Ah daignez n'y pas fermer votre cœur quand le voile de la mort
                    s'étend sur mes tristes jours ; ce n'est pas elle que je crains, c'est
                    l'ignominie ; sauvez-moi de l'horreur de mourir comme une criminelle : tout ce
                    que j'exige de vous se borne à cette seule grâce, ne me la refusez pas, et le
                    ciel et mon cœur vous en récompenseront un jour. </p>
                <p> J'étais en larmes, j'étais à genoux devant cet homme féroce, et loin de lire sur
                    sa figure l'effet que je devais attendre des secousses dont je me flattais
                    d'ébranler son âme, je n'y distinguais qu'une altération de muscles causée par
                    cette sorte de luxure dont le germe est la cruauté. Saint-Florent était assis
                    devant moi ; ses yeux noirs et méchants me considéraient d'une manière affreuse,
                    et je voyais sa main faire sur lui-même des attouchements qui prouvaient qu'il
                    s'en fallait bien que l'état où je le mettais fût de la pitié ; il se déguisa
                    néanmoins, et se levant : </p>
                <p> -- Écoutez, me dit-il, toute votre procédure est ici dans les mains de M. de
                    Cardoville ; je n'ai pas besoin de vous dire la place qu'il occupe ; qu'il vous
                    suffise de savoir que de lui seul dépend votre sort. Il est mon ami intime
                    depuis l'enfance, je vais lui parler ; s'il consent à quelques arrangements, on
                    viendra vous prendre à l'entrée de la nuit, afin qu'il vous voie ou chez lui ou
                    chez moi ; dans le secret d'une pareille interrogation, il lui sera bien plus
                    facile de tourner tout en votre faveur qu'il ne le pourrait faire ici. Si cette
                    grâce s'obtient, justifiez-vous quand vous le verrez, prouvez-lui votre
                    innocence d'une manière qui le persuade ; c'est tout ce que je puis pour vous.
                    Adieu, Thérèse, tenez-vous prête à tout événement, et surtout ne me faites pas
                    faire de fausses démarches. </p>
                <p> Saint-Florent sortit. Rien n'égalait ma perplexité ; il y avait si peu d'accord
                    entre les propos de cet homme, le caractère que je lui connaissais, et sa
                    conduite actuelle, que je craignis encore quelque piège ; mais daignez me juger,
                    madame ; m'appartenait-il de balancer dans la cruelle position où j'étais ? et
                    ne devais-je pas saisir avec empressement tout ce qui avait l'apparence du
                    secours ? Je me déterminai donc à suivre ceux qui viendraient me prendre :
                    faudrait-il me prostituer, je me défendrais de mon mieux ; est-ce à la mort
                    qu'on me conduirait ? à la bonne heure elle ne serait pas du moins ignominieuse,
                    et je serais débarrassée de tous mes maux. Neuf heures sonnent, le geôlier
                    paraît ; je tremble. </p>
                <p> -- Suivez-moi, me dit ce cerbère ; c'est de la part de MM. de Saint-Florent et
                    de Cardoville ; songez à profiter, comme il convient, de la faveur que le ciel
                    vous offre ; nous en avons beaucoup ici qui désireraient une telle grâce et qui
                    ne l'obtiendront jamais. </p>
                <p> Parée du mieux qu'il m'est possible, je suis le concierge qui me remet entre les
                    mains de deux grands drôles dont le farouche aspect redouble ma frayeur ; ils ne
                    me disent mot : le fiacre avance, et nous descendons dans un vaste hôtel que je
                    reconnais bientôt pour être celui de Saint-Florent. La solitude dans laquelle
                    tout m'y paraît ne sert qu'à redoubler ma crainte. Cependant mes conducteurs me
                    prennent par le bras, et nous montons au quatrième, dans de petits appartements
                    qui me semblèrent aussi décorés que mystérieux. A mesure que nous avancions,
                    toutes les portes se fermaient sur nous, et nous parvînmes ainsi dans un salon
                    où je n'aperçus aucune fenêtre : là se trouvaient Saint-Florent et l'homme qu'on
                    me dit être M. de Cardoville, de qui dépendait mon affaire ; ce personnage gros
                    et replet, d'une figure sombre et farouche, pouvait avoir environ cinquante ans
                    ; quoiqu'il fût en déshabillé, il était facile de voir que c'était un robin. Un
                    grand air de sévérité paraissait répandu sur tout son ensemble ; il m'en imposa.
                    Cruelle injustice de la providence, il est donc possible que le crime effraie la
                    vertu Les deux hommes qui m'avaient amenée, et que je distinguais mieux à la
                    lueur des bougies dont cette pièce était éclairée, n'avaient pas plus de
                    vingt-cinq à trente ans. Le premier, qu'on appelait La Rose, était un beau brun,
                    taillé comme Hercule : il me parut l'aîné ; le cadet avait des traits plus
                    efféminés, les plus beaux cheveux châtains et de très grands yeux noirs ; il
                    avait au moins cinq pieds six pouces, fait à peindre, et la plus belle peau du
                    monde : on le nommait Julien. Pour Saint-Florent, vous le connaissez : autant de
                    rudesse dans les traits que dans le caractère, et cependant quelques beautés. </p>
                <p> -- Tout est-il fermé ? dit Saint-Florent à Julien. </p>
                <p> -- Oui, monsieur, répondit le jeune homme : vos gens sont en débauche par vos
                    ordres, et le portier, qui veille seul, aura soin de n'ouvrir à qui que ce soit. </p>
                <p> Ce peu de mots m'éclaira, je frémis ; mais qu'eussé-je fait avec quatre hommes
                    devant moi ? </p>
                <p> -- Asseyez-vous là, mes amis, dit Cardoville en baisant ces deux jeunes gens,
                    nous vous emploierons au besoin. </p>
                <p> -- Thérèse, dit alors Saint-Florent en me montrant Cardoville, voilà votre juge,
                    voilà l'homme dont vous dépendez ; nous avons raisonné de votre affaire ; mais
                    il me semble que vos crimes sont d'une nature à ce que l'accommodement soit bien
                    difficile. </p>
                <p> -- Elle a quarante-deux témoins contre elle, dit Cardoville assis sur les genoux
                    de Julien, le baisant sur la bouche, et permettant à ses doigts sur ce jeune
                    homme les attouchements les plus immodestes ; nous n'avons condamné personne à
                    mort depuis longtemps dont les crimes soient mieux constatés </p>
                <p> -- Moi, des crimes constatés ? </p>
                <p> -- Constatés ou non, dit Cardoville en se levant et venant effrontément me
                    parler sous le nez, tu seras brûlée, p....., si par une entière résignation, par
                    une obéissance aveugle, tu ne te prêtes à l'instant à tout ce que nous allons
                    exiger de toi. </p>
                <p> -- Encore des horreurs, m'écriai-je ; eh quoi ce ne sera donc qu'en cédant à des
                    infamies que l'innocence pourra triompher des pièges que lui tendent les
                    méchants </p>
                <p> -- Cela est dans l'ordre, reprit Saint-Florent ; il faut que le plus faible cède
                    aux désirs du plus fort, ou qu'il soit victime de sa méchanceté : c'est votre
                    histoire. Thérèse, obéissez donc. </p>
                <p> Et en même temps ce libertin retroussa lestement mes jupes. Je me reculai, je le
                    repoussai avec horreur, mais étant tombée par mon mouvement dans les bras de
                    Cardoville, celui-ci, s'emparant de mes mains, m'exposa dès lors sans défense
                    aux attentats de son confrère... On coupa les rubans de mes jupes, on déchira
                    mon corset, mon mouchoir de cou, ma chemise, et dans l'instant je me trouvai
                    sous les yeux de ces monstres aussi nue qu'en arrivant au monde. </p>
                <p> -- De la résistance ? disaient-ils l'un et l'autre en procédant à me
                    dépouiller... de la résistance ?... cette catin imagine pouvoir nous résister
                    ?... </p>
                <p> Et pas un vêtement ne s'arrachait qu'il ne fût suivi de quelques coups. </p>
                <p> Dès que je fus dans l'état qu'ils voulaient, assis tous deux sur des fauteuils
                    cintrés, et qui s'accrochant l'un à l'autre resserraient, au milieu de leur
                    espace vide, le malheureux individu qu'on y plaçait, ils m'examinèrent à loisir
                    : pendant que l'un observait le devant, l'autre considérait le derrière ; puis
                    ils changeaient, et rechangeaient encore. Je fus ainsi lorgnée, maniée, baisée
                    plus d'une demi-heure, sans qu'aucun épisode lubrique fût négligé dans cet
                    examen, et je crus voir qu'en ce qui s'agissait de préliminaires, tous deux
                    avaient à peu près les mêmes fantaisies. </p>
                <p> -- Eh bien dit Saint-Florent à son ami, ne t'avais-je pas dit qu'elle avait un
                    beau cul </p>
                <p> -- Oui, parbleu son derrière est sublime, dit le robin qui le baisait pour lors
                    : j'ai fort peu vu de reins moulés comme ceux-là ; c'est que c'est dur, c'est
                    que c'est frais ... comment cela s'arrange-t-il avec une vie si débordée ? </p>
                <p> -- Mais c'est qu'elle ne s'est jamais livrée d'elle-même ; je te l'ai dit, rien
                    de plaisant comme les aventures de cette fille On ne l'a jamais eue qu'en la
                    violant (et alors il enfonce ses cinq doigts réunis dans le péristyle du temple
                    de l'Amour), mais on l'a eue... malheureusement, car c'est beaucoup trop large
                    pour moi : accoutumé à des prémices, je ne pourrais jamais m'arranger de cela. </p>
                <p> Puis, me retournant, il fit la même cérémonie à mon derrière, auquel il trouva
                    le même inconvénient. </p>
                <p> -- Eh bien dit Cardoville, tu sais le secret. </p>
                <p> -- Aussi m'en servirai-je, répondit Saint-Florent, et toi qui n'as pas besoin de
                    cette même ressource, toi qui te contentes d'une activité factice qui, quelque
                    douloureuse qu'elle soit pour une femme, perfectionne pourtant aussi bien la
                    jouissance, tu ne l'auras qu'après moi, j'espère. </p>
                <p> -- Cela est juste, dit Cardoville, je m'occuperai, en t'observant, de ces
                    préludes si doux à ma volupté, ; je ferai la fille avec Julien et La Rose,
                    pendant que tu masculiniseras Thérèse, et l'un vaut bien l'autre, je pense. </p>
                <p> -- Mille fois mieux sans doute ; je suis si dégoûté des femmes ... t'imagines-tu
                    qu'il me fût possible de jouir de ces catins-là sans les épisodes qui nous
                    aiguillonnent si bien l'un et l'autre ? </p>
                <p> A ces mots, ces impudiques m'ayant fait voir que leur état exigeait des plaisirs
                    plus solides, ils se levèrent et me firent placer debout sur un large fauteuil,
                    les coudes appuyés sur le dos de ce siège, les genoux sur les bras, et tout le
                    train de derrière absolument penché vers eux. A peine fus-je placée qu'ils
                    quittèrent leur culotte, retroussèrent leur chemise, et se trouvèrent ainsi, à
                    la chaussure près, parfaitement nus de la ceinture en bas ; ils se montrèrent en
                    cet état à mes yeux, passèrent et repassèrent plusieurs fois devant moi en
                    affectant de me faire voir leur cul, m'assurant que c'était bien autre chose que
                    ce que je pouvais leur offrir. Tous deux étaient effectivement formés comme des
                    femmes dans cette partie : Cardoville surtout en offrait la blancheur et la
                    coupe, l'élégance et le potelé ; ils se polluèrent un instant devant moi, mais
                    sans émission. </p>
                <p> Rien que de très ordinaire dans Cardoville ; pour Saint-Florent, c'était un
                    monstre ; je frémis quand je pensai que tel était le dard qui m'avait immolée.
                    Oh juste ciel comment un homme de cette taille avait-il besoin de prémices ?
                    Pouvait-ce être autre chose que la férocité qui dirigeât de telles fantaisies ?
                    Mais quelles nouvelles armes allaient, hélas se présenter à moi Julien et La
                    Rose, qu'échauffait tout cela sans doute, également débarrassés de leur culotte,
                    s'avancent la pique à la main... Oh madame, jamais rien de pareil n'avait encore
                    souillé ma vue, et quelles que soient mes descriptions antérieures, ceci
                    surpassait tout ce que j'ai pu peindre, comme l'aigle impérieux l'emporte sur la
                    colombe. Nos deux débauchés s'emparèrent bientôt de ces dards menaçants ; ils
                    les caressent, ils les polluent, ils les approchent de leur bouche, et le combat
                    bientôt devient plus sérieux. Saint-Florent se penche sur le fauteuil où je
                    suis, en telle sorte que mes fesses écartées se trouvent positivement à la
                    hauteur de sa bouche ; il les baise, sa langue s'introduit en l'un et l'autre
                    temple. Cardoville jouit de lui, s'offrant lui-même aux plaisirs de La Rose dont
                    l'affreux membre s'engloutit aussitôt dans le réduit qu'on lui présente, et
                    Julien, placé sous Saint-Florent, l'excite de sa bouche en saisissant ses
                    hanches, et les modulant aux secousses de Cardoville qui, traitant son ami de
                    Turc à Maure, ne le quitte pas que l'encens n'ait humecté le sanctuaire. Rien
                    n'égalait les transports de Cardoville quand cette crise s'emparait de ses sens
                    : s'abandonnant avec mollesse à celui qui lui sert d'époux, mais pressant avec
                    force l'individu dont il fait sa femme, cet insigne libertin, avec des râlements
                    semblables à ceux d'un homme qui expire, prononçait alors des blasphèmes
                    affreux. Pour Saint-Florent, il se contint, et le tableau se dérangea sans qu'il
                    eût encore mis du sien. </p>
                <p> -- En vérité, dit Cardoville à son ami, tu me donnes toujours autant de plaisir
                    que lorsque tu n'avais que quinze ans... Il est vrai, continua-t-il en se
                    retournant et baisant La Rose, que ce beau garçon sait bien m'exciter... Ne
                    m'as-tu pas trouvé bien large aujourd'hui, cher ange ?... Le croirais-tu,
                    Saint-Florent, c'est la trente-sixième fois que je le suis du jour... il fallait
                    bien que cela partît. A toi, cher ami, continua cet homme abominable en se
                    plaçant dans la bouche de Julien, le nez collé dans mon derrière et le sien
                    offert à Saint-Florent, à toi pour la trente-septième. </p>
                <p> Saint-Florent jouit de Cardoville, La Rose jouit de Saint-Florent, et celui-ci,
                    au bout d'une courte carrière, brûle avec son ami le même encens qu'il en avait
                    reçu. Si l'extase de Saint-Florent était plus concentrée, elle n'en était pas
                    moins vive, moins bruyante, moins criminelle que celle de Cardoville ; l'un
                    prononçait en hurlant tout ce qui lui venait à la bouche, l'autre contenait ses
                    transports sans qu'ils en fussent moins actifs ; il choisissait ses paroles,
                    mais elles n'en étaient que plus sales et plus impures encore : l'égarement et
                    la rage, en un mot, paraissaient être les caractères du délire de l'un ; la
                    méchanceté, la férocité se trouvaient peints dans l'autre. </p>
                <p> -- Allons, Thérèse, ranime-nous, dit Cardoville ; tu vois ces flambeaux éteints,
                    il faut les rallumer de nouveau. </p>
                <p> Pendant que Julien allait jouir de Cardoville, et La Rose de Saint-Florent, les
                    deux libertins, penchés sur moi, devaient alternativement placer dans ma bouche
                    leurs dards émoussés ; lorsque j'en pompais un, il fallait de mes mains secouer
                    et polluer l'autre, puis d'une liqueur spiritueuse que l'on m'avait donnée je
                    devais humecter et le membre même et toutes les parties adjacentes ; mais je ne
                    devais pas seulement m'en tenir à sucer, il fallait que ma langue tournât autour
                    des têtes, et que mes dents les mordillassent en même temps que mes lèvres les
                    pressaient. Cependant nos deux patients étaient vigoureusement secoués ; Julien
                    et La Rose changeaient, afin de multiplier les sensations produites par la
                    fréquence des entrées et des sorties. Quand deux ou trois hommages eurent enfin
                    coulé dans ces temples impurs, je m'aperçus de quelque consistance : Cardoville,
                    quoique le plus âgé, fut le premier qui l'annonça ; une claque de toute la force
                    de sa main sur l'un de mes tétons en fut la récompense. Saint-Florent suivit de
                    près ; une de mes oreilles presque arrachée fut le prix de mes peines. On se
                    remit, et peu après on m'avertit de me préparer à être traitée comme je le
                    méritais. Au fait de l'affreux langage de ces libertins, je vis bien que les
                    vexations allaient fondre sur moi. Les implorer dans l'état où ils venaient de
                    se mettre l'un et l'autre n'aurait servi qu'à les enflammer davantage : ils me
                    placèrent donc, nue comme je l'étais, au milieu d'un cercle qu'ils formèrent en
                    s'asseyant tous quatre autour de moi. J'étais obligée de passer tour à tour
                    devant chacun d'eux et de recevoir de lui la pénitence qu'il lui plaisait de
                    m'ordonner ; les jeunes ne furent pas plus compatissants que les vieux, mais
                    Cardoville surtout se distingua par des raffinements de taquineries dont
                    Saint-Florent, tout cruel qu'il était, n'approcha qu'avec peine. </p>
                <p> Un peu de repos succéda à ces cruelles orgies ; on me laissa respirer quelques
                    instants ; j'étais moulue, mais ce qui me surprit, ils guérirent mes plaies en
                    moins de temps qu'ils n'en avaient mis à les faire ; il n'en demeura pas la plus
                    légère trace. Les lubricités se reprirent. </p>
                <p> Il y avait des instants où tous ces corps semblaient n'en faire qu'un, et où
                    Saint-Florent, amant et maîtresse, recevait avec profusion ce que l'impuissant
                    Cardoville ne prêtait qu'avec économie ; le moment d'après, n'agissant plus,
                    mais se prêtant de toutes les manières, et sa bouche et son cul servaient
                    d'autels à d'affreux hommages. Cardoville ne peut tenir à tant de tableaux
                    libertins. Voyant son ami déjà tout en l'air, il vient s'offrir à sa luxure :
                    Saint-Florent en jouit ; j'aiguise les flèches, je les présente aux lieux où
                    elles doivent s'enfoncer, et mes fesses exposées servent de perspective à la
                    lubricité des uns, de plastron à la cruauté des autres : enfin nos deux
                    libertins, devenus plus sages par la peine qu'ils ont à réparer, sortent de là
                    sans aucune perte, et dans un état propre à m'effrayer plus que jamais. </p>
                <p> -- Allons, La Rose, dit Saint-Florent, prends cette gueuse et rétrécis-la-moi. </p>
                <p> Je n'entendais pas cette expression : une cruelle expérience m'en découvrit
                    bientôt le sens. La Rose me saisit, il me place les reins sur une sellette qui
                    n'a pas un pied de diamètre ; là, sans autre point d'appui, mes jambes tombent
                    d'un côté, ma tête et mes bras de l'autre ; on fixe mes quatre membres à terre
                    dans le plus grand écart possible ; le bourreau qui va rétrécir les voies s'arme
                    d'une longue aiguille au bout de laquelle est un fil ciré, et sans s'inquiéter
                    ni du sang qu'il va répandre, ni des douleurs qu'il va m'occasionner, le
                    monstre, en face des deux amis que ce spectacle amuse, ferme, au moyen d'une
                    couture, l'entrée du temple de l'Amour ; il me retourne dès qu'il a fini, mon
                    ventre porte sur la sellette ; mes membres pendent, on les fixe de même, et
                    l'autel indécent de Sodome se barricade de la même manière : je ne vous parle
                    point de mes douleurs, madame, vous devez vous les peindre ; je fus prête à m'en
                    évanouir. </p>
                <p> -- Voilà comme il me les faut, dit Saint-Florent, quand on m'eut replacée sur
                    les reins et qu'il vit bien à sa portée la forteresse qu'il voulait envahir.
                    Accoutumé à ne cueillir que des prémices, comment sans cette cérémonie
                    pourrais-je recevoir quelques plaisirs de cette créature ? </p>
                <p> Saint-Florent était dans la plus violente érection, on l'étrillait pour la
                    soutenir ; il s'avance, la pique à la main ; sous ses regards, pour l'exciter
                    encore, Julien jouit de Cardoville ; Saint-Florent m'attaque : enflammé par les
                    résistances qu'il trouve, il pousse avec une incroyable vigueur, les fils se
                    rompent, les tourments de l'enfer n'égalent pas les miens ; plus mes douleurs
                    sont vives, plus paraissent piquants les plaisirs de mon persécuteur. Tout cède
                    enfin à ses efforts, je suis déchirée, le dard étincelant a touché le fond, mais
                    Saint-Florent, qui veut ménager ses forces, ne fait que l'atteindre ; on me
                    retourne, mêmes obstacles ; le cruel les observe en se polluant, et ses mains
                    féroces molestent les environs pour être mieux en état d'attaquer la place. Il
                    s'y présente, la petitesse naturelle du local rend les attaques bien plus vives,
                    mon redoutable vainqueur a bientôt brisé tous les freins ; je suis en sang ;
                    mais qu'importe au triomphateur ? Deux vigoureux coups de reins le placent au
                    sanctuaire, et le scélérat y consomme un sacrifice affreux dont je n'aurais pas
                    supporté un instant de plus les douleurs. </p>
                <p> -- A moi dit Cardoville, en me faisant détacher, je ne la coudrai pas, la chère
                    fille, mais je vais la placer sur un lit de camp qui lui rendra toute la
                    chaleur, toute l'élasticité que son tempérament ou sa vertu nous refuse. </p>
                <p> La Rose sort aussitôt d'une grande armoire une croix diagonale d'un bois très
                    épineux. C'est là-dessus que cet insigne débauché veut qu'on me place ; mais par
                    quel épisode va-t-il améliorer sa cruelle jouissance ? Avant de m'attacher,
                    Cardoville fait pénétrer lui-même dans mon derrière une boule argentée de la
                    grosseur d'un œuf ; il l'y enfonce à force de pommade ; elle disparaît. A peine
                    est-elle dans mon corps, que je la sens gonfler, et devenir brûlante ; sans
                    écouter mes plaintes, je suis fortement garrottée sur ce chevalet aigu.
                    Cardoville pénètre en se collant à moi ; il presse mon dos, mes reins et mes
                    fesses sur les pointes qui les supportent. Julien se place également dans lui.
                    Obligée seule à supporter le poids de ces deux corps, et n'ayant d'autre appui
                    que ces maudits nœuds qui me disloquent, vous vous peignez facilement mes
                    douleurs ; plus je repousse ceux qui me pressent, plus ils me rejettent sur les
                    inégalités qui me lacèrent. Pendant ce temps, la terrible boule, remontée
                    jusqu'à mes entrailles, les crispe, les brûle et les déchire ; je jette les
                    hauts cris : il n'est point d'expressions dans le monde qui puissent peindre ce
                    que j'éprouve. Cependant mon bourreau jouit ; sa bouche, imprimée sur la mienne,
                    semble respirer ma douleur pour en accroître ses plaisirs : on ne se représente
                    point son ivresse, mais à l'exemple de son ami, sentant ses forces prêtes à se
                    perdre, il veut avoir tout goûté avant qu'elles ne l'abandonnent. On me
                    retourne, la boule que l'on m'avait fait rendre va produire au vagin le même
                    incendie qu'elle alluma dans les lieux qu'elle quitte ; elle descend, elle brûle
                    jusqu'au fond de la matrice : on ne m'en attache pas moins sur le ventre à la
                    perfide croix, et des parties bien plus délicates vont se molester sur les nœuds
                    qui les reçoivent. Cardoville pénètre au sentier défendu ; il le perfore pendant
                    qu'on jouit également de lui. Le délire s'empare enfin de mon persécuteur, ses
                    cris affreux annoncent le complément de son crime ; je suis inondée, l'on me
                    détache. </p>
                <p> -- Allons, mes amis, dit Cardoville aux deux jeunes gens, emparez-vous de cette
                    catin, et jouissez-en à votre caprice ; elle est à vous, nous vous
                    l'abandonnons. </p>
                <p> Les deux libertins me saisissent. Pendant que l'un jouit du devant, l'autre
                    s'enfonce dans le derrière ; ils changent et rechangent encore ; je suis plus
                    déchirée de leur prodigieuse grosseur que je ne l'ai été du brisement des
                    artificieuses barricades de Saint-Florent ; et lui et Cardoville s'amusent de
                    ces jeunes gens pendant qu'ils s'occupent de moi. Saint-Florent sodomise La Rose
                    qui me traite de la même manière, et Cardoville en fait autant à Julien qui
                    s'excite chez moi dans un lieu plus décent. Je suis le centre de ces abominables
                    orgies, j'en suis le point fixe et le ressort ; déjà quatre fois chacun, La Rose
                    et Julien ont rendu leur culte à mes autels, taudis que Cardoville et
                    Saint-Florent, moins vigoureux ou plus énervés, se contentent d'un sacrifice à
                    ceux de mes amants. C'est le dernier, il était temps, j'étais prête à m'évanouir
                    : </p>
                <p> -- Mon camarade vous a fait bien du mal, Thérèse, me dit Julien, et moi je vais
                    tout réparer. </p>
                <p> Muni d'un flacon d'essence, il m'en frotte à plusieurs reprises. Les traces des
                    atrocités de mes bourreaux s'évanouissent, mais rien n'apaise mes douleurs ; je
                    n'en éprouvai jamais d'aussi vives. </p>
                <p> -- Avec l'art que nous avons pour faire disparaître les vestiges de nos
                    cruautés, celles qui voudraient se plaindre de nous n'auraient pas beau jeu,
                    n'est-ce pas, Thérèse ? me dit Cardoville. Quelles preuves offriraient-elles de
                    leurs accusations ? </p>
                <p> -- Oh dit Saint-Florent, la charmante Thérèse n'est pas dans le cas des plaintes
                    ; à la veille d'être elle-même immolée, ce soit des prières que nous devons
                    attendre d'elle, et non pas des accusations. </p>
                <p> -- Qu'elle n'entreprenne ni l'une ni l'autre, répliqua Cardoville ; elle nous
                    inculperait sans être entendue : la considération, la prépondérance que nous
                    avons dans cette ville ne permettraient pas qu'on prît garde à des plaintes qui
                    reviendraient toujours à nous, et dont nous serions en tout temps les maîtres.
                    Son supplice n'en serait que plus cruel et plus long. Thérèse doit sentir que
                    nous nous sommes amusés de son individu par la raison naturelle et simple qui
                    engage la force à abuser de la faiblesse ; elle doit sentir qu'elle ne peut
                    échapper à son jugement ; qu'il doit être subi ; qu'elle le subira ; que ce
                    serait en vain qu'elle divulguerait sa sortie de prison cette nuit : on ne la
                    croirait pas ; le geôlier, tout à nous, la démentirait aussitôt. Il faut donc
                    que cette belle et douce fille, si pénétrée de la grandeur de la providence, lui
                    offre en paix tout ce qu'elle vient de souffrir et tout ce qui l'attend encore ;
                    ce seront comme autant d'expiations aux crimes affreux qui la livrent aux lois.
                    Reprenez vos habits, Thérèse, il n'est pas encore jour, les deux hommes qui vous
                    ont amenée vont vous reconduire dans votre prison. </p>
                <p> Je voulus dire un mot, je voulus me jeter aux genoux de ces ogres, ou pour les
                    adoucir, ou pour leur demander la mort. Mais on m'entraîne et l'on me jette dans
                    un fiacre où mes deux conducteurs s'enferment avec moi ; à peine y furent-ils
                    que d'infâmes désirs les enflamment encore. </p>
                <p> -- Tiens-la-moi, dit Julien à La Rose, il faut que je la sodomise ; je n'ai
                    jamais vu de derrière où je fusse plus voluptueusement comprimé ; je te rendrai
                    le même service. </p>
                <p> Le projet s'exécute, j'ai beau vouloir me défendre, Julien triomphe, et ce n'est
                    pas sans d'affreuses douleurs que je subis cette nouvelle attaque : la grosseur
                    excessive de l'assaillant, le déchirement de ces parties, les feux dont cette
                    maudite boule a dévoré mes intestins, tout contribue à me faire éprouver des
                    tourments renouvelés par La Rose dès que son camarade a fini. Avant que
                    d'arriver, je fus donc encore une fois victime du libertinage criminel de ces
                    indignes valets. Nous entrâmes enfin. Le geôlier nous reçut ; il était seul, il
                    faisait encore nuit, personne ne me vit rentrer. </p>
                <p> -- Couchez-vous, me dit-il, Thérèse, en me remettant dans ma chambre, et si
                    jamais vous vouliez dire à qui que ce fût que vous êtes sortie cette nuit de
                    prison, souvenez-vous que je vous démentirais, et que cette inutile accusation
                    ne vous tirerait pas d'affaire... </p>
                <p> Et je regretterais de quitter ce monde me dis-je dès que je fus seule. Je
                    craindrais d'abandonner un univers composé de tels monstres Ah que la main de
                    Dieu m'en arrache dès l'instant même, de telle manière que bon lui semblera : je
                    ne m'en plaindrai plus ; la seule consolation qui puisse rester au malheureux né
                    parmi tant de bêtes féroces est l'espoir de les quitter bientôt. </p>
                <p> Le lendemain, je n'entendis parler de rien, et résolue de m'abandonner à la
                    providence, je végétai sans vouloir prendre aucune nourriture. Le jour
                    d'ensuite, Cardoville vint m'interroger ; je ne pus m'empêcher de frémir en
                    voyant avec quel sang-froid ce coquin venait exercer la justice, lui, le plus
                    scélérat des hommes, lui qui, contre tous les droits de cette justice dont il se
                    revêtait, venait d'abuser aussi cruellement de mon innocence et de mon
                    infortune. J'eus beau plaider ma cause, l'art de ce malhonnête homme me composa
                    des crimes de toutes mes défenses. Quand toutes les charges de mon procès furent
                    bien établies selon ce juge inique, il eut l'impudence de me demander si je
                    connaissais dans Lyon un riche particulier nommé M. de Saint-Florent ; je
                    répondis que je le connaissais. </p>
                <p> -- Bon, dit Cardoville, il ne m'en faut pas davantage : ce M. de Saint-Florent,
                    que vous avouez connaître, vous connaît parfaitement aussi ; il a déposé vous
                    avoir vue dans une troupe de voleurs où vous fûtes la première à lui dérober son
                    argent et son portefeuille. Vos camarades voulaient lui sauver la vie, vous
                    conseillâtes de la lui ôter ; il réussit néanmoins à fuir. Ce même M. de
                    Saint-Florent ajoute que, quelques années après, vous ayant reconnue dans Lyon,
                    il vous avait permis de venir le saluer chez lui sur vos instances, sur votre
                    parole d'une excellente conduite actuelle, et que là, pendant qu'il vous
                    sermonnait, pendant qu'il vous engageait à persister dans la bonne route, vous
                    aviez porté l'insolence et le crime jusqu'à choisir ces instants de sa
                    bienfaisance pour lui dérober une montre et cent louis qu'il avait laissés sur
                    sa cheminée... </p>
                <p> Et Cardoville, profitant du dépit et de la colère où me portaient d'aussi
                    atroces calomnies, ordonna au greffier d'écrire que j'avouais ces accusations
                    par mon silence et par les impressions de ma figure. </p>
                <p> Je me précipite à terre, je fais retentir la voûte de mes cris, je frappe ma
                    tête contre les carreaux, à dessein d'y trouver une mort plus prompte, et ne
                    rencontrant pas d'expressions à ma rage : </p>
                <p> -- Scélérat, m'écriai-je, je m'en rapporte au Dieu juste qui me vengera de tes
                    crimes, il démêlera l'innocence, il te fera repentir de l'indigne abus que tu
                    fais de ton autorité </p>
                <p> Cardoville sonne ; il dit au geôlier de me rentrer, attendu que, troublée par
                    mon désespoir et par mes remords, je ne suis pas en état de suivre
                    l'interrogation ; mais qu'au surplus, elle est complète puisque j'ai avoué tous
                    mes crimes. Et le scélérat sort en paix Et la foudre ne l'écrase point ... </p>
                <p> L'affaire alla bon train, conduite par la haine, la vengeance et la luxure ; je
                    fus promptement condamnée et conduite à Paris pour la confirmation de ma
                    sentence. C'est dans cette route fatale, et faite, quoique innocente, comme la
                    dernière des criminelles, que les réflexions les plus amères et les plus
                    douloureuses vinrent achever de déchirer mon cœur Sous quel astre fatal faut-il
                    que je sois née, me disais-je, pour qu'il me soit impossible de concevoir un
                    seul sentiment honnête qui ne me plonge aussitôt dans un océan d'infortunes Et
                    comment se peut-il que cette providence éclairée dont je me plais d'adorer la
                    justice, en me punissant de mes vertus, m'offre en même temps au pinacle ceux
                    qui m'écrasaient de leurs crimes </p>
                <p> Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager à commettre un vol ; je le refuse :
                    il s'enrichit. Je tombe dans une bande de voleurs, je m'en échappe avec un homme
                    à qui je sauve la vie : pour ma récompense, il me viole. J'arrive chez un
                    seigneur débauché qui me fait dévorer par ses chiens, pour n'avoir pas voulu
                    empoisonner sa tante. Je vais, de là, chez un chirurgien incestueux et meurtrier
                    à qui je tâche d'épargner une action horrible : le bourreau me marque comme une
                    criminelle ; ses forfaits se consomment sans doute : il fait sa fortune, et je
                    suis obligée de mendier mon pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux
                    implorer avec ferveur l'Être suprême dont je reçois néanmoins tant de maux ; le
                    tribunal auguste où j'espère de me purifier dans l'un de nos plus saints
                    mystères devient le théâtre sanglant de mon ignominie : le monstre qui m'abuse
                    et qui me fouille s'élève aux plus grands honneurs de son Ordre, et je retombe
                    dans l'abîme affreux de la misère. J'essaie de sauver une femme de la fureur de
                    son mari : le cruel veut me faire mourir en perdant mon sang goutte à goutte. Je
                    veux soulager un pauvre : il me vole. Je donne des secours à un homme évanoui :
                    l'ingrat me fait tourner une roue comme une bête, et me pend pour se délecter ;
                    les faveurs du sort l'environnent, et je suis prête à mourir sur un échafaud
                    pour avoir travaillé de force chez lui. Une femme indigne veut me séduire pour
                    un nouveau forfait : je perds une seconde fois le peu de bien que je possède,
                    pour sauver les trésors de sa victime. Un homme sensible veut me dédommager de
                    tous mes maux par l'offre de sa main : il expire dans mes bras avant que de le
                    pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour ravir aux flammes un enfant qui ne
                    m'appartient pas : la mère de cet enfant m'accuse et m'intente un procès
                    criminel. Je tombe dans les mains de ma plus mortelle ennemie, qui veut me
                    ramener de force chez un homme dont la passion est de couper les têtes : si
                    j'évite le glaive de ce scélérat, c'est pour retomber sous celui de Thémis.
                    J'implore la protection d'un homme à qui j'ai sauvé la fortune et la vie ; j'ose
                    attendre de lui de la reconnaissance ; il m'attire dans sa maison, il me soumet
                    à des horreurs, il y fait trouver le juge inique de qui mon affaire dépend ;
                    tous deux abusent de moi, tous deux m'outragent, tous deux hâtent ma perte ; la
                    fortune les comble de faveurs, et je cours à la mort. </p>
                <p> Voilà ce que les hommes m'ont fait éprouver, voilà ce que m'a appris leur
                    dangereux commerce ; est-il étonnant que mon âme aigrie par le malheur, révoltée
                    d'outrages et d'injustices, n'aspire plus qu'à briser ses liens ? </p>
                <p> Mille excuses, madame, dit cette fille infortunée en terminant ici ses aventures
                    ; mille pardons d'avoir souillé votre esprit de tant d'obscénités, d'avoir si
                    longtemps, en un mot, abusé de votre patience. J'ai peut-être offensé le ciel
                    par des récits impurs, j'ai renouvelé mes plaies, j'ai troublé votre repos.
                    Adieu, madame, adieu ; l'astre se lève, mes gardes m'appellent, laissez-moi
                    courir à mon sort, je ne le redoute plus, il abrégera mes tourments. Ce dernier
                    instant de l'homme n'est terrible que pour l'être fortuné dont les jours se sont
                    écoulés sans nuages ; mais la malheureuse créature qui n'a respiré que le venin
                    des couleuvres, dont les pas chancelants n'ont pressé que des ronces, qui n'a vu
                    le flambeau du jour que comme le voyageur égaré voit en tremblant les sillons de
                    la foudre ; celle à qui ses cruels revers ont enlevé parents, amis, fortune,
                    protection et secours ; celle qui n'a plus dans le monde que des pleurs pour
                    s'abreuver et des tribulations pour se nourrir ; celle-là, dis-je, voit avancer
                    la mort sans la craindre, elle la souhaite même comme un port assuré où la
                    tranquillité renaîtra, pour elle, dans le sein d'un Dieu trop juste pour
                    permettre que l'innocence, avilie sur la terre, ne trouve pas dans un autre
                    monde le dédommagement de tant de maux. </p>
                <p> L'honnête M. de Corville n'avait point entendu cette histoire sans en être
                    profondément ému ; pour Mme de Lorsange en qui, comme nous l'avons dit, les
                    monstrueuses erreurs de sa jeunesse n'avaient point éteint la sensibilité, elle
                    était prête à s'en évanouir. </p>
                <p> -- Mademoiselle, dit-elle à Justine, il est difficile de vous entendre sans
                    prendre à vous le plus vif intérêt ; mais faut-il l'avouer ? un sentiment
                    inexplicable, bien plus tendre que je ne vous le peins, m'entraîne
                    invinciblement vers vous et fait mes propres maux des vôtres. Vous m'avez
                    déguisé votre nom, vous m'avez caché votre naissance ; je vous conjure de
                    m'avouer votre secret ; ne vous imaginez pas que ce soit une vaine curiosité qui
                    m'engage à vous parler ainsi... Grand Dieu ce que je soupçonne serait-il ?... Ô
                    Thérèse si vous étiez Justine ?... si vous étiez ma sœur ? </p>
                <p> -- Justine madame, quel nom </p>
                <p> -- Elle aurait aujourd'hui votre âge... </p>
                <p> -- Juliette est-ce toi que j'entends ? dit la malheureuse prisonnière en se
                    jetant dans les bras de Mme de Lorsange... toi... ma sœur ... ah je mourrai bien
                    moins malheureuse, puisque j'ai pu t'embrasser encore une fois ... </p>
                <p> Et les deux sœurs, étroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, ne
                    s'entendaient plus que par leurs sanglots, ne s'exprimaient plus que par leurs
                    larmes. </p>
                <p> M. de Corville ne put retenir les siennes ; sentant qu'il lui devient impossible
                    de ne pas prendre à cette affaire le plus grand intérêt, il passe dans une autre
                    chambre, il écrit au chancelier, il peint en traits de feu l'horreur du sort de
                    la pauvre Justine que nous continuerons d'appeler Thérèse ; il se rend garant de
                    son innocence, il demande que, jusqu'à l'éclaircissement du procès, la prétendue
                    coupable n'ait d'autre prison que son château, et s'engage à la représenter au
                    premier ordre de ce chef souverain de la Justice ; il se fait connaître aux deux
                    conducteurs de Thérèse, les charge de ses lettres, leur répond de la prisonnière
                    ; il est obéi, Thérèse lui est confiée ; une voiture s'avance. </p>
                <p> -- Approchez, créature trop infortunée, dit alors M. de Corville à
                    l'intéressante cœur de Mme de Lorsange, approchez, tout va changer pour vous ;
                    il ne sera pas dit que vos vertus restent toujours sans récompense, et que la
                    belle âme que vous avez reçue de la nature n'en rencontre jamais que de fer :
                    suivez-nous, ce n'est plus que de moi que vous dépendez... </p>
                <p> Et M. de Corville explique en peu de mots ce qu'il vient de faire. </p>
                <p> -- Homme respectable et chéri, dit Mme de Lorsange en se précipitant aux genoux
                    de son amant, voilà le plus beau trait que vous ayez fait de vos jours ; c'est à
                    celui qui connaît véritablement le cœur de l'homme et l'esprit de la loi à
                    venger l'innocence opprimée. La voilà, monsieur, la voilà, votre prisonnière :
                    va, Thérèse, va, cours, vole à l'instant te jeter aux pieds de ce protecteur
                    équitable qui ne t'abandonnera pas comme les autres. Oh monsieur, si les liens
                    de l'amour m'étaient chers avec vous, combien vont-ils me le devenir davantage,
                    resserrés par la plus tendre estime ... </p>
                <p> Et ces deux femmes embrassaient tour à tour les genoux d'un si généreux ami et
                    les arrosaient de leurs larmes. </p>
                <p> On arriva en peu d'heures au château : là. M. de Corville et Mme de Lorsange
                    s'occupèrent à l'envi l'un de l'autre de faire passer Thérèse de l'excès du
                    malheur au comble de l'aisance. Ils la nourrissaient avec délices des mets les
                    plus succulents ; ils la couchaient dans les meilleurs lits, ils voulaient
                    qu'elle ordonnât chez eux, ils y mettaient enfin toute la délicatesse qu'il
                    était possible d'attendre de deux âmes sensibles. On lui fit faire des remèdes
                    pendant quelques jours, on la baigna, on la para, on l'embellit ; elle était
                    l'idole des deux amants, c'était à qui des deux lui ferait le plus tôt oublier
                    ses malheurs. Avec quelques soins, un excellent chirurgien se chargea de faire
                    disparaître cette marque ignominieuse, fruit cruel de la scélératesse de Rodin.
                    Tout répondait aux soins des bienfaiteurs de Thérèse : déjà les traces de
                    l'infortune s'effaçaient du front de cette aimable fille ; déjà les Grâces y
                    rétablissaient leur empire. Aux teintes livides de ses joues d'albâtre
                    succédaient les roses de son âge, flétries par autant de chagrins. </p>
                <p> Le rire, effacé de ses lèvres depuis tant d'années, y reparut enfin sous l'aile
                    des plaisirs. Les meilleures nouvelles venaient d'arriver de la Cour ; M. de
                    Corville avait mis toute la France en mouvement, il avait ranimé le zèle de M. S
                        <hi rend="italic"> . qui s'était joint à lui pour peindre les malheurs de
                        Thérèse et pour lui rendre une tranquillité qui lui était si bien due. Il
                        arriva enfin des lettres du Roi qui purgeaient Thérèse de tous les procès
                        injustement intentés contre elle, qui lui rendaient le titre d'honnête
                        citoyenne, imposaient à jamais silence à tous les tribunaux du royaume où
                        l'on avait cherché à la diffamer, et lui accordaient mille écus de pension
                        sur l'or saisi dans l'atelier des faux-monnayeurs du Dauphiné. On avait
                        voulu s'emparer de Cardoville et de Saint-Florent ; mais suivant la fatalité
                        de l'étoile attachée à tous les persécuteurs de Thérèse, l'un, Cardoville,
                        venait, avant que ses crimes ne fussent connus, d'être nommé à l'intendance
                        de </hi> , l'autre à l'intendance générale du commerce des Colonies ; chacun
                    était déjà à sa destination, les ordres ne rencontrèrent que des familles
                    puissantes qui trouvèrent bientôt les moyens d'apaiser l'orage, et tranquilles
                    au sein de lafortune,lesforfaits de ces monstres furent bientôt oubliés <ref target="#N08"/> . </p>
                <p> A l'égard de Thérèse, sitôt qu'elle apprit tant de choses agréables pour elle,
                    peu s'en fallut qu'elle n'expirât de joie ; elle en versa plusieurs jours de
                    suite des larmes bien douces, dans le sein de ses protecteurs lorsque tout à
                    coup son humeur changea, sans qu'il fût possible d'en deviner la cause. Elle
                    devint sombre, inquiète, rêveuse ; quelquefois elle pleurait au milieu de ses
                    amis, sans pouvoir elle-même expliquer le sujet de ses peines. </p>
                <p> -- Je ne suis pas née pour tant de félicités, disait-elle à Mme de Lorsange...
                    Oh ma chère sœur, il est impossible qu'elles soient longues. </p>
                <p> On avait beau l'assurer que toutes ses affaires étant finies, elle ne devait
                    plus avoir d'inquiétude : rien ne parvenait à la calmer ; on eût dit que cette
                    triste créature, uniquement destinée au malheur, et sentant la main de
                    l'infortune toujours suspendue sur sa tête, prévît déjà les derniers coups dont
                    elle allait être écrasée. </p>
                <p> M. de Corville habitait encore la campagne ; on était sur la fin de l'été, on
                    projetait une promenade que l'approche d'un orage épouvantable paraissait devoir
                    déranger ; l'excès de la chaleur avait contraint à laisser tout ouvert. L'éclair
                    brille, la grêle tombe, les vents sifflent, le feu du ciel agite les nues, il
                    les ébranle d'une manière horrible ; il semblait que la nature, ennuyée de ses
                    ouvrages, fût prête à confondre tous les éléments pour les contraindre à des
                    formes nouvelles. Mme de Lorsange, effrayée, supplie sa sœur de fermer tout, le
                    plus promptement possible ; Thérèse, empressée de calmer sa sœur, vole aux
                    fenêtres qui se brisent déjà ; elle veut lutter une minute contre le vent qui la
                    repousse : à l'instant un éclat de foudre la renverse au milieu du salon. </p>
                <p> Mme de Lorsange jette un cri épouvantable et s'évanouit ; M. de Corville appelle
                    au secours ; les soins se divisent, on rappelle Mme de Lorsange à la lumière,
                    mais la malheureuse Thérèse est frappée de façon que l'espoir même ne puisse
                    plus subsister pour elle ; la foudre était entrée par le sein droit. ; après
                    avoir consumé sa poitrine, son visage, elle était ressortie par le milieu du
                    ventre. Cette misérable créature faisait horreur à regarder : M. de Corville
                    ordonne qu'on l'emporte... </p>
                <p> -- Non, dit Mme de Lorsange en se levant avec le plus grand calme ; non,
                    laissez-la sous mes regards, monsieur ; j'ai besoin de la contempler pour
                    m'affermir dans les résolutions que je viens de prendre. Écoutez-moi, Corville,
                    et ne vous opposez pas surtout au parti que j'adopte, à des desseins dont rien
                    au monde ne pourrait me distraire à présent. Les malheurs inouïs qu'éprouve
                    cette infortunée, quoiqu'elle ait toujours respecté ses devoirs, ont quelque
                    chose de trop extraordinaire pour ne pas m'ouvrir les yeux sur moi-même ; ne
                    vous imaginez pas que je m'aveugle par ces fausses lueurs de félicité dont nous
                    avons vu jouir, dans le cours des aventures de Thérèse, les scélérats qui l'ont
                    flétrie. Ces caprices de la main du ciel sont des énigmes qu'il ne nous
                    appartient pas de dévoiler, mais qui ne doivent jamais nous séduire. Ô mon ami
                    la prospérité du crime n'est qu'une épreuve où la providence veut mettre la
                    vertu ; elle est comme la foudre dont les feux trompeurs n'embellissent un
                    instant l'atmosphère que pour précipiter dans les abîmes de la mort le
                    malheureux qu'ils ont ébloui. En voilà l'exemple sous nos yeux ; les calamités
                    incroyables, les revers effrayants et sans interruption, de cette fille
                    charmante, sont un avertissement que l'Éternel me donne d'écouter la voix de mes
                    remords et de me jeter enfin dans ses bras. Quelle punition dois-je craindre de
                    lui, moi, dont le libertinage, l'irréligion et l'abandon de tous principes ont
                    marqué chaque instant de la vie ? A quoi dois-je m'attendre, puisque c'est ainsi
                    qu'est traitée celle qui n'eut pas de ses jours une seule erreur véritable à se
                    reprocher ? Séparons-nous, Corville, il est temps ; aucune chaîne ne nous lie,
                    oubliez-moi, et trouvez bon que j'aille par un repentir éternel abjurer aux
                    pieds de l'Être suprême les infamies dont je me suis souillée. Ce coup affreux
                    était nécessaire à ma conversion dans cette vie, il l'était au bonheur que j'ose
                    espérer dans l'autre. Adieu, monsieur ; la dernière marque que j'attends de
                    votre amitié est de ne faire aucune sorte de perquisitions pour savoir ce que je
                    suis devenue. Ô Corville je vous attends dans un monde meilleur, vos vertus
                    doivent vous y conduire ; puissent les macérations où je vais, pour expier mes
                    crimes, passer les malheureuses années qui me restent, me permettre de vous y
                    revoir un jour. </p>
                <p> Mme de Lorsange quitte aussitôt la maison ; elle prend quelque argent avec elle,
                    s'élance dans une voiture, abandonne à M. de Corville le reste de son bien en
                    lui indiquant des legs pieux, et vole à Paris, où elle entre aux Carmélites,
                    dont au bout de très peu d'années elle devient l'exemple et l'édification,
                    autant par sa haute piété que par la sagesse de son esprit et la régularité de
                    ses mœurs. </p>
                <p> M. de Corville, digne d'obtenir les premiers emplois de sa patrie, y parvint, et
                    n'en fut honoré que pour faire à la fois le bonheur des peuples, la gloire de
                    son maître, qu'il servit bien, quoique ministre, et la fortune de ses amis. </p>
                <p> Ô vous, qui répandîtes des larmes sur les malheurs de la vertu ; vous, qui
                    plaignîtes l'infortunée Justine ; en pardonnant les crayons, peut-être un peu
                    forts que l'on s'est trouvé contraint d'employer, puissiez-vous tirer au moins
                    de cette histoire le même fruit que Mme de Lorsange Puissiez-vous vous
                    convaincre avec elle que le véritable bonheur n'est qu'au sein de la vertu, et
                    que si, dans des vues qu'il ne nous appartient pas d'approfondir, Dieu permet
                    qu'elle soit persécutée sur la terre, c'est pour l'en dédommager dans le ciel
                    par les plus flatteuses récompenses </p>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> Siècles à venir Vous ne verrez plus ce comble d'horreurs et
                    d'infamie. </note>
                <note xml:id="N02"> Le marquis de Bièvre en fit-il jamais un qui lui valut celui du
                    Nazaréen à son disciple : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon
                    Église » ? Et qu'on vienne nous dire que les calembours sont de notre siècle </note>
                <note xml:id="N03"> Voyez un petit ouvrage intitulé : Les Jésuites en belle humeur. </note>
                <note xml:id="N04"> Voyez l'Histoire de Bretagne, par dom Lobineau. </note>
                <note xml:id="N05"> Qu'on ne prenne pas ceci pour une fable : ce malheureux
                    personnage a existé dans Lyon même. Ce que l'on dit ici de ses manœuvres est
                    exact : il a coûté l'honneur à quinze ou vingt mille petites malheureuses : son
                    opération faite, on les embarquait sur le Rhône, et les villes dont il s'agit
                    n'ont été trente ans peuplées d'objets de débauches que par les victimes de ce
                    scélérat. Dans cet épisode-ci, il n'y a de romanesque que le nom. </note>
                <note xml:id="N06"> L'empereur chinois Kié avait une femme aussi cruelle et aussi
                    débauchée que lui ; le sang ne leur coûtait rien à répandre, et pour leur seul
                    plaisir, ils en versaient journellement des flots ; ils avaient, dans
                    l'intérieur de leur palais, un cabinet secret où les victimes s'immolaient sous
                    leurs yeux pendant qu'ils jouissaient. Théo, l'un des successeurs de ce prince,
                    eut comme lui une femme très cruelle ; ils avaient inventé une colonne d'airain
                    que l'on faisait rougir, et sur laquelle on attachait des infortunés sous leurs
                    yeux : « La princesse, dit l'historien dont nous empruntons ces traits,
                    s'amusait infiniment des contorsions et des cris de ces tristes victimes ; elle
                    n'était pas contente si son mari ne lui donnait fréquemment ce spectacle. »
                    (Hist. des Conj., tome VII, page 43.) </note>
                <note xml:id="N07"> Ce jeu, qui a été décrit plus haut, était fort en usage chez les
                    Celtes dont nous descendons (voyez l'Histoire des Celtes, par M. Peloutier) ;
                    presque tous ces écarts de débauches, ces passions singulières du libertinage,
                    en partie décrites dans ce livre et qui éveillent ridiculement aujourd'hui
                    l'attention des lois, étaient jadis ou des jeux de nos ancêtres qui valaient
                    mieux que nous, ou des coutumes légales, ou des cérémonies religieuses :
                    maintenant nous en faisons des crimes. Dans combien de cérémonies pieuses des
                    païens faisait-on usage de la fustigation Plusieurs peuples employaient ces
                    mêmes tourments ou passions pour installer leurs guerriers, cela s'appelait
                    Huscanaver (voyez les cérémonies religieuses de tous les peuples de la terre).
                    Ces plaisanteries, dont tout l'inconvénient peut être au plus la mort d'une
                    catin, sont des crimes capitaux à présent Vivent les progrès de la civilisation
                    Comme ils coopèrent au bonheur de l'homme, et comme nous sommes bien plus
                    fortunés que nos aïeux </note>
                <note xml:id="N08"> Quant aux moines de Sainte-Marie-des-Bois, la suppression des
                    ordres religieux découvrira les crimes atroces de cette horrible engeance.
                </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
