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                <title ref="bgrf:68.56 wikidata:Q3211934 MiMoText-ID:Q1668"> La Princesse de Babylone: MiMoText
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                    <title> La Princesse de Babylone </title>
                    <publisher> Wikisource </publisher>
                    <date>2019</date>
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                    <title> La Princesse de Babylone </title>
                    <author> François-Marie Arouet Voltaire </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Garnier </publisher>
                    <date>1877</date>
                </bibl>
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                    <date>1768</date>
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                <head> La Princesse de Babylone Voltaire Garnier, Paris, 1877 LA PRINCESSE DE
                    BABYLONE </head>
                <p> (1768) </p>
            </div>
        </front>
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            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE I <ref target="#N01"/> . DESCRIPTION DU PALAIS DU ROI DE BABYLONE,
                    PÈRE DE LA BELLE BABYLONIENNE. PORTRAIT DE CETTE INCOMPARABLE BEAUTÉ. ORACLE QUI
                    ORDONNE SON MARIAGE, ET À QUELLES CONDITIONS. TROIS ROIS SE PRÉSENTENT POUR
                    L'OBTENIR. ARRIVÉE D'UN QUATRIÈME PRÉTENDANT. </head>
                <p> Le vieux Bélus, roi de Babylone, se croyait le premier homme de la terre : car
                    tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient.
                    Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c'est qu'en effet ses prédécesseurs
                    avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu'il l'avait
                    embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges <ref target="#N02"/> de Babylone, s'étendaient entre l'Euphrate et le Tigre, qui
                    baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison, de trois mille pas de façade,
                    s'élevait jusqu'aux nues. La plate-forme était entourée d'une balustrade de
                    marbre blanc de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales
                    de tous les rois et de tous les grands hommes de l'empire. Cette plate-forme,
                    composée de deux rangs de briques couvertes d'une épaisse surface de plomb d'une
                    extrémité à l'autre, était chargée de douze pieds de terre, et sur cette terre
                    on avait élevé des forêts d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de palmiers,
                    de girofliers, de cocotiers, de cannelliers, qui formaient des allées
                    impénétrables aux rayons du soleil. </p>
                <p> Les eaux de l'Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées,
                    venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre, et, retombant
                    ensuite par d'autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six
                    mille pieds de longueur, et cent mille jets d'eau dont la hauteur pouvait à
                    peine être aperçue : elles retournaient ensuite dans l'Euphrate, dont elles
                    étaient parties. Les jardins de Sémiramis, qui étonnèrent l'Asie plusieurs
                    siècles après, n'étaient qu'une faible imitation de ces antiques merveilles :
                    car, du temps de Sémiramis, tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez
                    les femmes. </p>
                <p> Mais ce qu'il y avait de plus admirable à Babylone, ce qui éclipsait tout le
                    reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d'après ses
                    portraits et ses statues que dans la suite des siècles Praxitèle sculpta son
                    Aphrodite, et celle qu'on nomma <hi rend="italic"> la Vénus aux belles fesses
                    </hi> . Quelle différence, ô ciel de l'original aux copies Aussi Bélus était
                    plus fier de sa fille que de son royaume. Elle avait dix-huit ans : il lui
                    fallait un époux digne d'elle ; mais où le trouver ? Un ancien oracle avait
                    ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu'à celui qui tendrait l'arc de
                    Nembrod. Ce Nembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de
                    sept pieds babyloniques de haut, d'un bois d'ébène plus dur que le fer du mont
                    Caucase, qu'on travaille dans les forges de Derbent ; et nul mortel, depuis
                    Nembrod, n'avait pu bander cet arc merveilleux. </p>
                <p> Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus
                    terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce
                    n'était pas tout : le bandeur de l'arc, le vainqueur du lion devait terrasser
                    tous ses rivaux ; mais il devait surtout avoir beaucoup d'esprit, être le plus
                    magnifique des hommes, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui
                    fût dans l'univers entier. </p>
                <p> Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante : le pharaon d'Égypte,
                    le sha des Indes, et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour, et le lieu
                    du combat à l'extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de
                    l'Euphrate et du Tigre réunies. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de
                    marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis
                    l'amphithéâtre était le trône du roi, qui devait paraître avec Formosante,
                    accompagnée de toute la cour ; et à droite et à gauche entre le trône et
                    l'amphithéâtre, étaient d'autres trônes et d'autres sièges pour les trois rois
                    et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette
                    auguste cérémonie. </p>
                <p> Le roi d'Égypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le
                    sistre d'Isis. Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus
                    blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de
                    deux mille guerriers. </p>
                <p> Le roi des Indes arriva bientôt après dans un char traîné par douze éléphants.
                    Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon
                    d'Égypte. </p>
                <p> Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n'avait auprès de lui que des
                    guerriers choisis, armés d'arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe
                    qu'il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse,
                    La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ses rivaux
                    ; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l'arc de
                    Nembrod, </p>
                <p> Les trois princes se prosternèrent d'abord devant Bélus et Formosante. Le roi
                    d'Égypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux
                    hippopotames, deux zèbres, deux rats d'Égypte, et deux momies, avec les livres
                    du grand Hermès, qu'il croyait être ce qu'il y avait de plus rare sur la terre. </p>
                <p> Le roi des Indes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une tour de bois
                    doré, et mit à ses pieds le <hi rend="italic"> Veidam, </hi> écrit de la main de
                    Xaca <ref target="#N03"/> lui-même. </p>
                <p> Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, présenta cent chevaux de
                    bataille couverts de housses de peaux de renards noirs. </p>
                <p> La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s'inclina avec des grâces
                    aussi modestes que nobles. </p>
                <p> Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui leur étaient préparés, « Que
                    n'ai-je trois filles leur dit-il, je rendrais aujourd'hui six personnes
                    heureuses. » Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l'arc de
                    Nembrod. On mit dans un casque d'or les noms des trois prétendants. Celui du roi
                    d'Égypte sortit le premier ; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi
                    scythe, en regardant l'arc et ses rivaux, ne se plaignit point d'être le
                    troisième. </p>
                <p> Tandis qu'on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille
                    jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissements aux spectateurs
                    entre les rangs des sièges. Tout le monde avouait que les dieux n'avaient établi
                    les rois que pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu'elles fussent
                    diversifiées ; que la vie est trop courte pour en user autrement ; que les
                    procès, les intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie
                    humaine, sont des choses absurdes et horribles ; que l'homme n'est né que pour
                    la joie ; qu'il n'aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement
                    s'il n'était pas formé pour eux ; que l'essence de la nature humaine est de se
                    réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n'a jamais été
                    démentie que par les faits. </p>
                <p> Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de
                    Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne <ref target="#N04"/> ,
                    accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau,
                    se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une
                    figure qui avait l'air de la divinité. C'était, comme on a dit depuis, le visage
                    d'Adonis sur le corps d'Hercule <ref target="#N05"/> ; c'était la majesté avec
                    les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés
                    inconnu <ref target="#N06"/> à Babylone, charmèrent l'assemblée : tout
                    l'amphithéâtre se leva pour le mieux regarder ; toutes les femmes de la cour
                    fixèrent sur lui des regards étonnés ; Formosante elle-même, qui baissait les
                    yeux, les releva et rougit ; les trois rois pâlirent. Tous les spectateurs, en
                    comparant Formosante avec l'inconnu, s'écriaient : « Il n'y a dans le monde que
                    ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse. » </p>
                <p> Les huissiers, saisis d'étonnement, lui demandèrent s'il était roi. L'étranger
                    répondit qu'il n'avait pas cet honneur, mais qu'il était venu de fort loin par
                    curiosité pour voir s'il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On
                    l'introduisit dans le premier rang de l'amphithéâtre, lui, son valet, ses deux
                    licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois,
                    et toute l'assemblée ; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se
                    couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui
                    portait un petit sac, se mit à côté de lui. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE II. TOUS LES CONCURRENTS TENTENT D'ACCOMPLIR L'ORACLE ; UN SEUL
                    RÉUSSIT, ET NE CESSE PAS D'ÊTRE MODESTE. OISEAU MERVEILLEUX QU'IL DÉPUTE À
                    FORMOSANTE AVEC UN SUPERBE PRÉSENT. QUEL ÉTAIT CE VAINQUEUR. SON DÉPART ; CE QUI
                    L'OCCASIONNE. </head>
                <p> Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d'or l'arc de Nembrod. Le grand
                    maître des cérémonies, suivi de cinquante pages et précédé de vingt trompettes,
                    le présenta au roi d'Égypte, qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l'ayant posé
                    sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire. </p>
                <p> Il descend au milieu de l'arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des
                    contorsions qui excitent le rire de l'amphithéâtre, qui font même sourire
                    Formosante. Son grand aumônier s'approcha de lui : « Que Votre Majesté, lui
                    dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n'est que celui des muscles et des nerfs
                    ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez
                    le sabre d'Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le
                    plus d'esprit, et vous avez deviné des énigmes ; elle doit épouser le plus
                    vertueux, vous l'êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d'Égypte ; le
                    plus généreux doit l'emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles
                    et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta ; vous possédez le bœuf
                    Apis et les livres d'Hermès, qui sont la chose la plus rare de l'univers :
                    personne ne peut vous disputer Formosante. </p>
                <p> --- Vous avez raison, dit le roi d'Égypte » ; et il se remit sur son trône. </p>
                <p> On alla mettre l'arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules
                    pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait
                    pas plus heureux que lui. </p>
                <p> Le Scythe mania l'arc à son tour. Il joignait l'adresse à la force : l'arc parut
                    prendre quelque élasticité entre ses mains ; il le fit un peu plier, mais jamais
                    il ne put venir à bout de le tendre. L'amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce
                    prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et
                    jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée. </p>
                <p> Alors le jeune inconnu descendit d'un saut dans l'arène, et, s'adressant au roi
                    des Scythes : « Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s'étonne point de n'avoir pas
                    entièrement réussi. Ces arcs d'ébène se font dans mon pays ; il n'y a qu'un
                    certain tour à donner ; vous avez beaucoup plus de mérite à l'avoir fait plier
                    que je n'en peux avoir à le tendre. » Aussitôt il prit une flèche, l'ajusta sur
                    la corde, tendit l'arc de Nembrod, et fit voler la flèche bien au delà des
                    barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit
                    d'acclamations, et toutes les femmes disaient : « Quel bonheur qu'un si beau
                    garçon ait tant de force » </p>
                <p> Il tira ensuite de sa poche une petite lame d'ivoire, écrivit sur cette lame
                    avec une aiguille d'or, attacha la tablette d'ivoire à l'arc, et présenta le
                    tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistants. Puis il
                    alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone
                    entière était dans la surprise ; les trois rois étaient confondus, et l'inconnu
                    ne paraissait pas s'en apercevoir. </p>
                <p> Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d'ivoire attachée à
                    l'arc ces petits vers en beau langage chaldéen : </p>
                <p> L'arc de Nembrod est celui de la guerre ; </p>
                <p> L'arc de l'amour est celui du bonheur ; </p>
                <p> Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur </p>
                <p> Est devenu le maître de la terre. </p>
                <p> Trois rois puissants, trois rivaux aujourd'hui, </p>
                <p> Osent prétendre à l'honneur de vous plaire : </p>
                <p> Je ne sais pas qui votre cœur préfère, </p>
                <p> Mais l'univers sera jaloux de lui. </p>
                <p> Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse. Il fut critiqué par quelques
                    seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu'autrefois dans le bon temps on
                    aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et
                    sa gorge à un boisseau de froment. Ils dirent que l'étranger n'avait point
                    d'imagination, et qu'il s'écartait des règles de la véritable poésie ; mais
                    toutes les dames trouvèrent les vers fort galants. Elles s'émerveillèrent qu'un
                    homme qui bandait si bien un arc eût tant d'esprit. La dame d'honneur de la
                    princesse lui dit : « Madame, voilà bien des talents en pure perte. De quoi
                    serviront à ce jeune homme son esprit et l'arc de Bélus ? </p>
                <p> --- À le faire admirer, répondit Formosante. </p>
                <p> --- Ah dit la dame d'honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait
                    bien être aimé. » </p>
                <p> Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu'aucun des trois rois
                    n'ayant pu bander l'arc de Nembrod, il n'en fallait pas moins marier sa fille,
                    et qu'elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d'abattre le grand lion
                    qu'on nourrissait exprès dans sa ménagerie. </p>
                <p> Le roi d'Égypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva
                    qu'il était fort ridicule d'exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait
                    que la possession de Formosante était d'un grand prix ; mais il prétendait que,
                    si le lion l'étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne.
                    Le roi des Indes entra dans les sentiments de l'Égyptien ; tous deux conclurent
                    que le roi de Babylone se moquait d'eux ; qu'il fallait faire venir des armées
                    pour le punir ; qu'ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés
                    de mourir au service de leurs maîtres, sans qu'il en coûtât un cheveu à leurs
                    têtes sacrées ; qu'ils détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu'ensuite
                    ils tireraient au sort la belle Formosante. Cet accord étant fait, les deux rois
                    dépêchèrent chacun dans leur pays un ordre exprès d'assembler une armée de trois
                    cent mille hommes pour enlever Formosante. </p>
                <p> Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l'arène, le cimeterre à la
                    main. Il n'était pas éperdument épris des charmes de Formosante ; la gloire
                    avait été jusque-là sa seule passion ; elle l'avait conduit à Babylone. Il
                    voulait faire voir que si les rois de l'Inde et de l'Égypte étaient assez
                    prudents pour ne se pas compromettre avec des lions, il était assez courageux
                    pour ne pas dédaigner ce combat, et qu'il réparerait l'honneur du diadème. Sa
                    rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il
                    s'avance seul, légèrement armé, couvert d'un casque d'acier garni d'or, ombragé
                    de trois queues de cheval blanches comme la neige. </p>
                <p> On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les
                    montagnes de l'Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer
                    les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux
                    rugissements faisaient retentir l'amphithéâtre. Les deux fiers champions se
                    précipitent l'un contre l'autre d'une course rapide. Le courageux Scythe enfonce
                    son épée dans le gosier du lion ; mais la pointe, rencontrant une de ces
                    épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des
                    forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les
                    flancs du monarque. </p>
                <p> Le jeune inconnu, touché du péril d'un si brave prince, se jette dans l'arène
                    plus prompt qu'un éclair ; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu'on
                    a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes
                    de maures ou des bagues. </p>
                <p> Puis, tirant une petite boîte, il la présente au roi scythe, en lui disant : «
                    Votre Majesté trouvera dans cette petite boîte le véritable dictame qui croît
                    dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard
                    seul vous a empêché de triompher du lion ; votre valeur n'en est pas moins
                    admirable. » </p>
                <p> Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu'à la jalousie, remercia son
                    libérateur, et, après l'avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour
                    appliquer le dictame sur ses blessures. </p>
                <p> L'inconnu donna la tête du lion à son valet ; celui-ci, après l'avoir lavée à la
                    grande fontaine qui était au-dessous de l'amphithéâtre, et en avoir fait écouler
                    tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion,
                    et mit à leur place quarante diamants d'une égale grosseur. </p>
                <p> Son maître, avec sa modestie ordinaire, se remit à sa place ; il donna la tête
                    du lion à son oiseau : « Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de
                    Formosante ce faible hommage. » L'oiseau part, tenant dans une de ses serres le
                    terrible trophée ; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou,
                    et en s'aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les
                    yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone :
                    l'émeraude, la topaze, le saphir, et le pyrope, étaient regardés comme les plus
                    précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d'admiration. L'oiseau
                    qui offrait ce présent les surprit encore davantage. Il était de la taille d'un
                    aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l'aigle
                    sont fiers et menaçants. Son bec était couleur de rose, et semblait tenir
                    quelque chose de la belle bouche de Formosante. Son cou rassemblait toutes les
                    couleurs de l'iris, mais plus vives et plus brillantes. L'or en mille nuances
                    éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d'argent et de
                    pourpre ; et la queue des beaux oiseaux qu'on attela depuis au char de Junon
                    n'approchait pas de la sienne. </p>
                <p> L'attention, la curiosité, l'étonnement, l'extase de toute la cour, se
                    partageaient entre les quarante diamants et l'oiseau. Il s'était perché sur la
                    balustrade, entre Bélus et sa fille Formosante ; elle le flattait, le caressait,
                    le baisait. Il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé de respect.
                    Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait
                    ensuite avec des yeux attendris. Il recevait d'elle des biscuits et des
                    pistaches, qu'il prenait de sa patte purpurine et argentée, et qu'il portait à
                    son bec avec des grâces inexprimables. </p>
                <p> Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu'une de ses
                    provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu'on préparât
                    pour l'inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés
                    aux trois monarques. « Ce jeune homme, disait-il, est sans doute le fils du roi
                    de la Chine, ou de cette partie du monde qu'on nomme Europe, dont j'ai entendu
                    parler, ou de l'Afrique, qui est, dit on, voisine du royaume d'Égypte. » </p>
                <p> Il envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l'inconnu, et lui demander
                    s'il était souverain ou fils de souverain d'un de ces empires, et pourquoi,
                    possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac. </p>
                <p> Tandis que le grand écuyer avançait vers l'amphithéâtre pour s'acquitter de sa
                    commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole
                    au jeune homme, lui dit : « Ormar, votre père touche à l'extrémité de sa vie, et
                    je suis venu vous en avertir. » L'inconnu leva les yeux au ciel, versa des
                    larmes, et ne répondit que par ce mot : « Partons. » </p>
                <p> Le grand écuyer, après avoir fait les compliments de Bélus au vainqueur du lion,
                    au donneur des quarante diamants, au maître du bel oiseau, demanda au valet de
                    quel royaume était souverain le père de ce jeune héros. Le valet répondit : «
                    Son père est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton. » </p>
                <p> Pendant ce court entretien l'inconnu était déjà monté sur sa licorne. Il dit au
                    grand écuyer : « Seigneur, daignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille.
                    J'ose la supplier d'avoir grand soin de l'oiseau que je lui laisse : il est
                    unique comme elle. » En achevant ces mots il partit comme un éclair ; les deux
                    valets le suivirent, et on le perdit de vue. </p>
                <p> Formosante ne put s'empêcher de jeter un grand cri. L'oiseau, se retournant vers
                    l'amphithéâtre où son maître avait été assis, parut très-affligé de ne le plus
                    voir. Puis regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main
                    de son bec, il sembla se vouer à son service. </p>
                <p> Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire
                    était le fils d'un berger, ne put le croire. Il fit courir après lui ; mais
                    bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes
                    couraient ne pouvaient être atteintes, et qu'au galop dont elles allaient elles
                    devaient faire cent lieues par jour. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE III. </head>
                <p> BEAUX RAISONNEMENTS DE LA COUR DE BABYLONE ET DE LA PRINCESSE SUR LE DÉPART DU
                    VAINQUEUR ET SUR SA CONDITION. L'ORACLE EST CONSULTÉ DE NOUVEAU SUR LE MARIAGE
                    DE FORMOSANTE ; RÉPONSE AMBIGUË QU'IL FAIT. </p>
                <p> Tout le monde raisonnait sur cette aventure étrange, et s'épuisait en vaines
                    conjectures. Comment le fils d'un berger peut-il donner quarante gros diamants ?
                    Pourquoi est-il monté sur une licorne ? On s'y perdait ; et Formosante, en
                    caressant son oiseau, était plongée dans une rêverie profonde. </p>
                <p> La princesse Aldée, sa cousine issue de germain, très-bien faite, et presque
                    aussi belle que Formosante, lui dit : « Ma cousine, je ne sais pas si ce jeune
                    demi-dieu est le fils d'un berger ; mais il me semble qu'il a rempli toutes les
                    conditions attachées à votre mariage. Il a bandé l'arc de Nembrod, il a vaincu
                    le lion, il a beaucoup d'esprit puisqu'il a fait pour vous un assez joli
                    impromptu. Après les quarante énormes diamants qu'il vous a donnés, vous ne
                    pouvez nier qu'il ne soit le plus généreux des hommes. Il possédait dans son
                    oiseau ce qu'il y a de plus rare sur la terre. Sa vertu n'a point d'égale,
                    puisque, pouvant demeurer auprès de vous, il est parti sans délibérer dès qu'il
                    a su que son père était malade. L'oracle est accompli dans tous ses points,
                    excepté dans celui qui exige qu'il terrasse ses rivaux ; mais il a fait plus, il
                    a sauvé la vie du seul concurrent qu'il pouvait craindre ; et, quand il s'agira
                    de battre les deux autres, je crois que vous ne doutez pas qu'il n'en vienne à
                    bout aisément. </p>
                <p> --- Tout ce que vous dites est bien vrai, répondit Formosante ; mais est-il
                    possible que le plus grand des hommes, et peut-être même le plus aimable, soit
                    le fils d'un berger ? » </p>
                <p> La dame d'honneur, se mêlant de la conversation, dit que très-souvent ce mot de
                    berger était appliqué aux rois ; qu'on les appelait <hi rend="italic"> bergers,
                    </hi> parce qu'ils tondent de fort près leur troupeau ; que c'était sans doute
                    une mauvaise plaisanterie de son valet ; que ce jeune héros n'était venu si mal
                    accompagné que pour faire voir combien son seul mérite était au-dessus du faste
                    des rois, et pour ne devoir Formosante qu'à lui-même. La princesse ne répondit
                    qu'en donnant à son oiseau mille tendres baisers. </p>
                <p> On préparait cependant un grand festin pour les trois rois et pour tous les
                    princes qui étaient venus à la fête. La fille et la nièce du roi devaient en
                    faire les honneurs. On portait chez les rois des présents dignes de la
                    magnificence de Babylone. Bélus, en attendant qu'on servît, assembla son conseil
                    sur le mariage de la belle Formosante ; et voici comme il parla en grand
                    politique : </p>
                <p> « Je suis vieux, je ne sais plus que faire, ni à qui donner ma fille. Celui qui
                    la méritait n'est qu'un vil berger, le roi des Indes et celui d'Égypte sont des
                    poltrons ; le roi des Scythes me conviendrait assez, mais il n'a rempli aucune
                    des conditions imposées. Je vais encore consulter l'oracle. En attendant,
                    délibérez, et nous conclurons suivant ce que l'oracle aura dit : car un roi ne
                    doit se conduire que par l'ordre exprès des dieux immortels. » </p>
                <p> Alors il va dans sa chapelle ; l'oracle lui répond en peu de mots, suivant sa
                    coutume : « Ta fille ne sera mariée que quand elle aura couru le monde. » Bélus,
                    étonné, revient au conseil, et rapporte cette réponse. </p>
                <p> Tous les ministres avaient un profond respect pour les oracles ; tous
                    convenaient ou feignaient de convenir qu'ils étaient le fondement de la religion
                    ; que la raison doit se taire devant eux ; que c'est par eux que les rois
                    règnent sur les peuples, et les mages sur les rois ; que sans les oracles il n'y
                    aurait ni vertu ni repos sur la terre. Enfin, après avoir témoigné la plus
                    profonde vénération pour eux, presque tous conclurent que celui-ci était
                    impertinent, qu'il ne fallait pas lui obéir ; que rien n'était plus indécent
                    pour une fille, et surtout pour celle du grand roi de Babylone, que d'aller
                    courir sans savoir où ; que c'était le vrai moyen de n'être point mariée, ou de
                    faire un mariage clandestin, honteux et ridicule ; qu'en un mot cet oracle
                    n'avait pas le sens commun. </p>
                <p> Le plus jeune des ministres, nommé Onadase, qui avait plus d'esprit qu'eux, dit
                    que l'oracle entendait sans doute quelque pèlerinage de dévotion, et qu'il
                    s'offrait à être le conducteur de la princesse. Le conseil revint à son avis ;
                    mais chacun voulut servir d'écuyer. Le roi décida que la princesse pourrait
                    aller à trois cents parasanges sur le chemin de l'Arabie, à un temple dont le
                    saint avait la réputation de procurer d'heureux mariages aux filles, et que ce
                    serait le doyen du conseil qui l'accompagnerait. Après cette décision on alla
                    souper. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE IV. </head>
                <p> MAGNIFIQUE SALON OÙ LE ROI DE BABYLONE DONNE UNE MAGNIFIQUE FÊTE. GENTILLESSE DE
                    L'OISEAU MERVEILLEUX DONT IL A ÉTÉ PARLÉ. GALANTERIES DU ROI DE SCYTHIE À LA
                    PRINCESSE ALDÉE. HONNÊTE PROPOSITION QU'IL LUI FAIT ; COMMENT ELLE EST REÇUE.
                    PROMESSES QU'ILS SE FONT EN SE SÉPARANT. </p>
                <p> Au milieu des jardins, entre deux cascades, s'élevait un salon ovale de trois
                    cents pieds de diamètre, dont la voûte d'azur semée d'étoiles d'or représentait
                    toutes les constellations avec les planètes, chacune à leur véritable place, et
                    cette voûte tournait, ainsi que le ciel, par des machines aussi invisibles que
                    le sont celles qui dirigent les mouvements célestes. Cent mille flambeaux
                    enfermés dans des cylindres de cristal de roche éclairaient les dehors et
                    l'intérieur de la salle à manger ; un buffet en gradins portait vingt mille
                    vases ou plats d'or ; et vis-à-vis le buffet d'autres gradins étaient remplis de
                    musiciens. Deux autres amphithéâtres étaient chargés, l'un, des fruits de toutes
                    les saisons ; l'autre, d'amphores de cristal où brillaient tous les vins de la
                    terre. </p>
                <p> Les convives prirent leurs places autour d'une table de compartiments qui
                    figuraient des fleurs et des fruits, tous en pierres précieuses. La belle
                    Formosante fut placée entre le roi des Indes et celui d'Égypte, la belle Aldée
                    auprès du roi des Scythes. Il y avait une trentaine de princes, et chacun d'eux
                    était à côté d'une des plus belles dames du palais. Le roi de Babylone au
                    milieu, vis-à-vis de sa fille, paraissait partagé entre le chagrin de n'avoir pu
                    la marier, et le plaisir de la garder encore. Formosante lui demanda la
                    permission de mettre son oiseau sur la table à côté d'elle. Le roi le trouva
                    très-bon. </p>
                <p> La musique, qui se fit entendre, donna une pleine liberté à chaque prince
                    d'entretenir sa voisine. Le festin parut aussi agréable que magnifique. On avait
                    servi devant Formosante un ragoût que le roi son père aimait beaucoup. La
                    princesse dit qu'il fallait le porter devant Sa Majesté ; aussitôt l'oiseau se
                    saisit du plat avec une dextérité merveilleuse, et va le présenter au roi.
                    Jamais on ne fut plus étonné à souper. Bélus lui fit autant de caresses que sa
                    fille. L'oiseau reprit ensuite son vol pour retourner auprès d'elle. Il
                    déployait en volant une si belle queue, ses ailes étendues étalaient tant de
                    brillantes couleurs, l'or de son plumage jetait un éclat si éblouissant, que
                    tous les yeux ne regardaient que lui. Tous les concertants cessèrent leur
                    musique et devinrent immobiles. Personne ne mangeait, personne ne parlait : on
                    n'entendait qu'un murmure d'admiration. La princesse de Babylone le baisa
                    pendant tout le souper, sans songer seulement s'il y avait des rois dans le
                    monde. Ceux des Indes et d'Égypte sentirent redoubler leur dépit et leur
                    indignation, et chacun d'eux se promit bien de hâter la marche de ses trois cent
                    mille hommes pour se venger. </p>
                <p> Pour le roi des Scythes, il était occupé à entretenir la belle Aldée : son cœur
                    altier, méprisant sans dépit les inattentions de Formosante, avait conçu pour
                    elle plus d'indifférence que de colère. « Elle est belle, disait-il, je l'avoue
                    ; mais elle me paraît de ces femmes qui ne sont occupées que de leur beauté, et
                    qui pensent que le genre humain doit leur être bien obligé quand elles daignent
                    se laisser voir en public. On n'adore point des idoles dans mon pays. J'aimerais
                    mieux une laideron complaisante et attentive que cette belle statue. Vous avez,
                    madame, autant de charmes qu'elle, et vous daignez au moins faire conversation
                    avec les étrangers. Je vous avoue, avec la franchise d'un Scythe, que je vous
                    donne la préférence sur votre cousine. » Il se trompait pourtant sur le
                    caractère de Formosante : elle n'était pas si dédaigneuse qu'elle le paraissait
                    ; mais son compliment fut très-bien reçu de la princesse Aldée, Leur entretien
                    devint fort intéressant : ils étaient très-contents, et déjà sûrs l'un de
                    l'autre avant qu'on sortît de table. </p>
                <p> Après le souper, on alla se promener dans les bosquets. Le roi des Scythes et
                    Aldée ne manquèrent pas de chercher un cabinet solitaire. Aldée, qui était la
                    franchise même, parla ainsi à ce prince : </p>
                <p> « Je ne hais point ma cousine, quoiqu'elle soit plus belle que moi, et qu'elle
                    soit destinée au trône de Babylone : l'honneur de vous plaire me tient lieu
                    d'attraits. Je préfère la Scythie avec vous à la couronne de Babylone sans vous
                    ; mais cette couronne m'appartient de droit, s'il y a des droits dans le monde :
                    car je suis de la branche aînée de Nembrod, et Formosante n'est que de la
                    cadette. Son grand-père détrôna le mien, et le fit mourir. </p>
                <p> --- Telle est donc la force du sang dans la maison de Babylone dit le Scythe.
                    Comment s'appelait votre grand-père ? </p>
                <p> --- Il se nommait Aldée, comme moi ; mon père avait le même nom : il fut relégué
                    au fond de l'empire avec ma mère ; et Bélus, après leur mort, ne craignant rien
                    de moi, voulut bien m'élever auprès de sa fille ; mais il a décidé que je ne
                    serais jamais mariée. </p>
                <p> --- Je veux venger votre père, votre grand-père, et vous, dit le roi des
                    Scythes. Je vous réponds que vous serez mariée ; je vous enlèverai après-demain
                    de grand matin, car il faut dîner demain avec le roi de Babylone, et je
                    reviendrai soutenir vos droits avec une armée de trois cent mille hommes. </p>
                <p> --- Je le veux bien », dit la belle Aldée ; et, après s'être donné leur parole
                    d'honneur, ils se séparèrent. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE V. </head>
                <p> L'OISEAU MERVEILLEUX PARLE À FORMOSANTE ; IL LUI FAIT SON HISTOIRE. DESCRIPTION
                    DU PAYS DES GANGARIDES, D'OÙ EST SON AMI APPELÉ AMAZAN. ENTREPRISE INFRUCTUEUSE
                    D'UN ROI DES INDES SUR CETTE CONTRÉE. LEURS RICHESSES, LEURS GUERRES, LEUR
                    RELIGION. CONSEILS DE L'OISEAU À LA PRINCESSE. </p>
                <p> Il y avait longtemps que l'incomparable Formosante s'était allée coucher. Elle
                    avait fait placer à côté de son lit un petit oranger dans une caisse d'argent
                    pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés ; mais elle n'avait
                    nulle envie de dormir ; son cœur et son imagination étaient trop éveillés. Le
                    charmant inconnu était devant ses yeux ; elle le voyait tirant une flèche avec
                    l'arc de Nembrod ; elle le contemplait coupant la tête du lion ; elle récitait
                    son madrigal ; enfin elle le voyait s'échapper de la foule, monté sur sa licorne
                    ; alors elle éclatait en sanglots ; elle s'écriait avec larmes : « Je ne le
                    reverrai donc plus ; il ne reviendra pas </p>
                <p> --- Il reviendra, madame, lui répondit l'oiseau du haut de son oranger ; peut-on
                    vous avoir vue, et ne pas vous revoir ? </p>
                <p> --- Ô ciel ô puissances éternelles mon oiseau parle le pur chaldéen » </p>
                <p> En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux
                    sur son lit : « Êtes-vous un dieu descendu sur la terre ? êtes-vous le grand
                    Orosmade caché sous ce beau plumage ? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau
                    jeune homme. </p>
                <p> --- Je ne suis qu'un volatile, répliqua l'autre ; mais je naquis dans le temps
                    que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les
                    ânesses, les chevaux, et les griffons, s'entretenaient familièrement avec les
                    hommes. Je n'ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames
                    d'honneur ne me prissent pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu'à vous. » </p>
                <p> Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de
                    l'empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d'abord quel âge
                    il avait, « Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame ; je suis de
                    l'âge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent <hi rend="italic">
                        la précession des équinoxes, </hi> et qui s'accomplit en près de vingt-huit
                    mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues : aussi nous
                    avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que
                    j'appris le chaldéen dans un de mes voyages ; j'ai toujours conservé beaucoup de
                    goût pour la langue chaldéenne ; mais les autres animaux mes confrères ont
                    renoncé à parler dans vos climats. </p>
                <p> --- Et pourquoi cela, mon divin oiseau ? </p>
                <p> --- Hélas c'est parce que les hommes ont pris enfin l'habitude de nous manger,
                    au lieu de converser et de s'instruire avec nous. Les barbares ne devaient-ils
                    pas être convaincus qu'ayant les mêmes organes qu'eux, les mêmes sentiments, les
                    mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s'appelle <hi rend="italic">
                        une âme </hi> tout comme eux ; que nous étions leurs frères, et qu'il ne
                    fallait cuire et manger que les méchants ? Nous sommes tellement vos frères que
                    le grand Être, l'Être éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes
                        <ref target="#N07"/> , nous comprit expressément dans le traité. Il vous
                    défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous, de sucer le vôtre <ref target="#N08"/> . </p>
                <p> « Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un
                    témoignage éternellement subsistant de l'heureux commerce que vous avez eu
                    autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots : *Du temps que les
                    bêtes parlaient <ref target="#N09"/> . Il est vrai qu'il y a beaucoup de femmes
                    parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens ; mais ils ont résolu de ne point
                    répondre depuis qu'on les a forcés à coups de fouet d'aller à la chasse, et
                    d'être les complices du meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les
                    daims, les lièvres et les perdrix. </p>
                <p> « Vous avez encore d'anciens poëmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos
                    cochers leur adressent la parole tous les jours ; mais c'est avec tant de
                    grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous
                    aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd'hui. « Le pays où demeure votre
                    charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul où votre
                    espèce sache encore aimer la nôtre et lui parler ; et c'est la seule contrée de
                    la terre où les hommes soient justes. </p>
                <p> --- Et où est-il ce pays de mon cher inconnu ? Quel est le nom de ce héros ?
                    Comment se nomme son empire ? Car je ne croirai pas plus qu'il est un berger que
                    je ne crois que vous êtes une chauve-souris. </p>
                <p> --- Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible
                    qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n'est
                    pas roi, et je ne sais même s'il voudrait s'abaisser à l'être ; il aime trop ses
                    compatriotes : il est berger comme eux. Mais n'allez pas vous imaginer que ces
                    bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés,
                    gardent des moutons infiniment mieux habillés qu'eux ; qui gémissent sous le
                    fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs
                    qu'ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont
                    les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement
                    fleuris. On ne les tue jamais : c'est un crime horrible vers le Gange de tuer et
                    de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus
                    belle soie, est le plus grand commerce de l'Orient. D'ailleurs la terre des
                    Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l'homme. Ces gros
                    diamants qu'Amazan a eu l'honneur de vous offrir sont d'une mine qui lui
                    appartient. Cette licorne que vous l'avez vu monter est la monture ordinaire des
                    Gangarides. C'est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus
                    doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour
                    dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles qu'un roi des
                    Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation : il se présenta suivi
                    de dix mille éléphants et d'un million de guerriers. Les licornes percèrent les
                    éléphants, comme j'ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des
                    brochettes d'or. Les guerriers tombaient sous le sabre des Gangarides comme les
                    moissons de riz sont coupées par les mains des peuples de l'Orient. On prit le
                    roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baigna dans les eaux
                    salutaires du Gange ; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir
                    que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les
                    hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang
                    aigri et aduste qui les rend fous en cent manières différentes. Leur principale
                    démence est la fureur de verser le sang de leurs frères, et de dévaster des
                    plaines fertiles pour régner sur des cimetières. On employa six mois entiers à
                    guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé
                    qu'il avait le pouls plus tranquille et l'esprit plus rassis, ils en donnèrent
                    le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l'avis des
                    licornes, renvoya humainement le roi des Indes, sa sotte cour, et ses imbéciles
                    guerriers, dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps,
                    les Indiens respectèrent les Gangarides, comme les ignorants qui voudraient
                    s'instruire respectent parmi vous les philosophes chaldéens, qu'ils ne peuvent
                    égaler. </p>
                <p> --- À propos, mon cher oiseau, lui dit la princesse, y a-t-il une religion chez
                    les Gangarides ? </p>
                <p> --- S'il y en a une, madame nous nous assemblons pour rendre grâces à Dieu, les
                    jours de la pleine lune, les hommes dans un grand temple de cèdre, les femmes
                    dans un autre, de peur des distractions ; tous les oiseaux dans un bocage, les
                    quadrupèdes sur une belle pelouse ; nous remercions Dieu de tous les biens qu'il
                    nous a faits. Nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille. </p>
                <p> « Telle est la patrie de mon cher Amazan ; c'est là que je demeure ; j'ai autant
                    d'amitié pour lui qu'il vous a inspiré d'amour. Si vous m'en croyez, nous
                    partirons ensemble, et vous irez lui rendre sa visite. </p>
                <p> --- Vraiment, mon oiseau, vous faites là un joli métier, répondit en souriant la
                    princesse, qui brûlait d'envie de faire le voyage, et qui n'osait le dire. </p>
                <p> --- Je sers mon ami, dit l'oiseau ; et, après le bonheur de vous aimer, le plus
                    grand est celui de servir vos amours. » </p>
                <p> Formosante ne savait plus où elle en était ; elle se croyait transportée hors de
                    la terre. Tout ce qu'elle avait vu dans cette journée, tout ce qu'elle voyait,
                    tout ce qu'elle entendait, et surtout ce qu'elle sentait dans son cœur, la
                    plongeait dans un ravissement qui passait de bien loin celui qu'éprouvent
                    aujourd'hui les fortunés musulmans quand, dégagés de leurs liens terrestres, ils
                    se voient dans le neuvième ciel entre les bras de leurs houris, environnés et
                    pénétrés de la gloire et de la félicité célestes. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VI. </head>
                <p> SUITE DE LA CONVERSATION DE L'OISEAU MERVEILLEUX ET DE FORMOSANTE. MORT DE CET
                    OISEAU. L'ORACLE EST CONSULTÉ ; SA RÉPONSE EST SI CONCISE QUE PERSONNE NE
                    L'ENTEND. </p>
                <p> Elle passa toute la nuit à parler d'Amazan. Elle ne l'appelait plus que son
                    *berger ;* et c'est depuis ce temps-là que les noms de <hi rend="italic"> berger
                    </hi> et d' <hi rend="italic"> amant </hi> sont toujours employés l'un pour
                    l'autre chez quelques nations. Tantôt elle demandait à l'oiseau si Amazan avait
                    eu d'autres maîtresses. Il répondait que non, et elle était au comble de la
                    joie. Tantôt elle voulait savoir à quoi il passait sa vie ; et elle apprenait
                    avec transport qu'il l'employait à faire du bien, à cultiver les arts, à
                    pénétrer les secrets de la nature, à perfectionner son être. Tantôt elle voulait
                    savoir si l'âme de son oiseau était de la même nature que celle de son amant ;
                    pourquoi il avait vécu près de vingt-huit mille ans, tandis que son amant n'en
                    avait que dix-huit ou dix-neuf. Elle faisait cent questions pareilles,
                    auxquelles l'oiseau répondait avec une discrétion qui irritait sa curiosité.
                    Enfin, le sommeil ferma leurs yeux, et livra Formosante à la douce illusion des
                    songes envoyés par les dieux, qui surpassent quelquefois la réalité même, et que
                    toute la philosophie des Chaldéens a bien de la peine à expliquer. </p>
                <p> Formosante ne s'éveilla que très-tard. Il était petit jour chez elle quand le
                    roi son père entra dans sa chambre. L'oiseau reçut Sa Majesté avec une politesse
                    respectueuse, alla au-devant de lui, battit des ailes, allongea son cou, et se
                    remit sur son oranger. </p>
                <p> Le roi s'assit sur le lit de sa fille, que ses rêves avaient encore embellie. Sa
                    grande barbe s'approcha de ce beau visage, et après lui avoir donné deux
                    baisers, il lui parla en ces mots : « Ma chère fille, vous n'avez pu trouver
                    hier un mari, comme je l'espérais ; il vous en faut un pourtant : le salut de
                    mon empire l'exige. J'ai consulté l'oracle, qui, comme vous savez, ne ment
                    jamais, et qui dirige toute ma conduite ; il m'a ordonné de vous faire courir le
                    monde. Il faut que vous voyagiez. </p>
                <p> --- Ah chez les Gangarides sans doute », dit la princesse ; et en prononçant ces
                    mots, qui lui échappaient, elle sentit bien qu'elle disait une sottise. Le roi,
                    qui ne savait pas un mot de géographie, lui demanda ce qu'elle entendait par des
                    Gangarides. Elle trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit qu'il fallait
                    faire un pèlerinage ; qu'il avait nommé les personnes de sa suite, le doyen des
                    conseillers d'État, le grand aumônier, une dame d'honneur, un médecin, un
                    apothicaire, et son oiseau, avec tous les domestiques convenables. </p>
                <p> Formosante, qui n'était jamais sortie du palais du roi son père, et qui jusqu'à
                    la journée des trois rois et d'Amazan n'avait mené qu'une vie très-insipide dans
                    l'étiquette du faste et dans l'apparence des plaisirs, fut ravie d'avoir un
                    pèlerinage à faire. « Qui sait, disait-elle tout bas à son cœur, si les dieux
                    n'inspireront pas à mon cher Gangaride le même désir d'aller à la même chapelle,
                    et si je n'aurai pas le bonheur de revoir le pèlerin ? » Elle remercia
                    tendrement son père, en lui disant quelle avait eu toujours une secrète dévotion
                    pour le saint chez lequel on l'envoyait. </p>
                <p> Bélus donna un excellent dîner à ses hôtes ; il n'y avait que des hommes.
                    C'étaient tous gens fort mal assortis : rois, princes, ministres, pontifes, tous
                    jaloux les uns des autres, tous pesant leurs paroles, tous embarrassés de leurs
                    voisins et d'eux-mêmes. Le repas fut triste, quoiqu'on y bût beaucoup. Les
                    princesses restèrent dans leurs appartements, occupées chacune de leur départ.
                    Elles mangèrent à leur petit couvert. Formosante ensuite alla se promener dans
                    les jardins avec son cher oiseau, qui, pour l'amuser, vola d'arbre en arbre en
                    étalant sa superbe queue et son divin plumage. </p>
                <p> Le roi d'Égypte, qui était chaud de vin, pour ne pas dire ivre, demanda un arc
                    et des flèches à un de ses pages. Ce prince était à la vérité l'archer le plus
                    maladroit de son royaume. Quand il tirait au blanc, la place où l'on était le
                    plus en sûreté était le but où il visait ; mais le bel oiseau, en volant aussi
                    rapidement que la flèche, se présenta lui-même au coup, et tomba tout sanglant
                    entre les bras de Formosante. L'Égyptien, en riant d'un sot rire, se retira dans
                    son quartier. La princesse perça le ciel de ses cris, fondit en larmes, se
                    meurtrit les joues et la poitrine. L'oiseau mourant lui dit tout bas : «
                    Brûlez-moi, et ne manquez pas de porter mes cendres vers l'Arabie Heureuse, à
                    l'orient de l'ancienne ville d'Aden ou d'Éden, et de les exposer au soleil sur
                    un petit bûcher de girofle et de cannelle. » Après avoir proféré ces paroles, il
                    expira. Formosante resta longtemps évanouie, et ne revit le jour que pour
                    éclater en sanglots. Son père, partageant sa douleur et faisant des imprécations
                    contre le roi d'Égypte, ne douta pas que cette aventure n'annonçât un avenir
                    sinistre. Il alla vite consulter l'oracle de sa chapelle. L'oracle répondit : «
                    Mélange de tout ; mort vivant, infidélité et constance, perte et gain, calamités
                    et bonheur. » Ni lui ni son conseil n'y purent rien comprendre ; mais enfin il
                    était satisfait d'avoir rempli ses devoirs de dévotion. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VII. </head>
                <p> FORMOSANTE REND LES HONNEURS FUNÈBRES À SON CHER OISEAU. LE ROI DE SCYTHIE
                    ENLÈVE ALDÉE. LA BELLE PRINCESSE DE BABYLONE PART POUR L'ARABIE. DOUZE MILLE
                    HOMMES SE PRÉPARENT À DÉSOLER L'ASIE. </p>
                <p> Sa fille, éplorée, pendant qu'il consultait l'oracle, fit rendre à l'oiseau les
                    honneurs funèbres qu'il avait ordonnés, et résolut de le porter en Arabie au
                    péril de ses jours. Il fut brûlé dans du lin incombustible avec l'oranger sur
                    lequel il avait couché ; elle en recueillit la cendre dans un petit vase d'or
                    tout entouré d'escarboucles et des diamants qu'on ôta de la gueule du lion. Que
                    ne put-elle, au lieu d'accomplir ce devoir funeste, brûler tout en vie le
                    détestable roi d'Égypte C'était là tout son désir. Elle fit tuer, dans son
                    dépit, ses deux crocodiles, ses deux hippopotames, ses deux zèbres, ses deux
                    rats, et fit jeter ses deux momies dans l'Euphrate ; si elle avait tenu son bœuf
                    Apis, elle ne l'aurait pas épargné. </p>
                <p> Le roi d'Égypte, outré de cet affront, partit sur-le-champ pour faire avancer
                    ses trois cent mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir son allié, s'en
                    retourna le jour même, dans le ferme dessein de joindre ses trois cent mille
                    Indiens à l'armée égyptienne. Le roi de Scythie délogea dans la nuit avec la
                    princesse Aldée, bien résolu de venir combattre pour elle à la tête de trois
                    cent mille Scythes, et de lui rendre l'héritage de Babylone, qui lui était dû,
                    puisqu'elle descendait de la branche aînée. </p>
                <p> De son côté la belle Formosante se mit en route à trois heures du matin avec sa
                    caravane de pèlerins, se flattant bien qu'elle pourrait aller en Arabie exécuter
                    les dernières volontés de son oiseau, et que la justice des dieux immortels lui
                    rendrait son cher Amazan, sans qui elle ne pouvait plus vivre. </p>
                <p> Ainsi, à son réveil, le roi de Babylone ne trouva plus personne. « Comme les
                    grandes fêtes se terminent, disait-il, et comme elles laissent un vide étonnant
                    dans l'âme, quand le fracas est passé. » Mais il fut transporté d'une colère
                    vraiment royale lorsqu'il apprit qu'on avait enlevé la princesse Aldée. Il donna
                    ordre qu'on éveillât tous ses ministres, et qu'on assemblât le conseil. En
                    attendant qu'ils vinssent, il ne manqua pas de consulter son oracle ; mais il ne
                    put jamais en tirer que ces paroles si célèbres depuis dans tout l'univers :
                    *Quand on ne marie pas les filles, elles se marient elles-mêmes.* </p>
                <p> Aussitôt l'ordre fut donné de faire marcher trois cent mille hommes contre le
                    roi des Scythes. Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de tous les côtés
                    ; et elle fut produite par les plaisirs de la plus belle fête qu'on ait jamais
                    donnée sur la terre. L'Asie allait être désolée par quatre armées de trois cent
                    mille combattants chacune. On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna le
                    monde quelques siècles après, n'était qu'un jeu d'enfants en comparaison ; mais
                    aussi on doit considérer que dans la querelle des Troyens il ne s'agissait que
                    d'une vieille femme fort libertine qui s'était fait enlever deux fois, au lieu
                    qu'ici il s'agissait de deux filles et d'un oiseau. </p>
                <p> Le roi des Indes allait attendre son armée sur le grand et magnifique chemin qui
                    conduisait alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le roi des Scythes courait
                    avec Aldée par la belle route qui menait au mont Immaüs. Tous ces chemins ont
                    disparu dans la suite par le mauvais gouvernement. Le roi d'Égypte avait marché
                    à l'occident, et s'avançait vers la petite mer Méditerranée, que les ignorants
                    Hébreux ont depuis nommée <hi rend="italic"> la Grande Mer </hi> . </p>
                <p> À l'égard de la belle Formosante, elle suivait le chemin de Bassora, planté de
                    hauts palmiers qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits dans toutes
                    les saisons. Le temple où elle allait en pèlerinage était dans Bassora même. Le
                    saint à qui ce temple avait été dédié était à peu près dans le goût de celui
                        <ref target="#N10"/> qu'on adora depuis à Lampsaque. Non-seulement il
                    procurait des maris aux filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C'était le
                    saint le plus fêté de toute l'Asie. </p>
                <p> Formosante ne se souciait point du tout du saint de Bassora : elle n'invoquait
                    que son cher berger gangaride, son bel Amazan. Elle comptait s'embarquer à
                    Bassora, et entrer dans l'Arabie Heureuse pour faire ce que l'oiseau mort avait
                    ordonné. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VIII. RENCONTRE MALENCONTREUSE DE FORMOSANTE DANS UNE HÔTELLERIE.
                    DANGER QU'ELLE COURT. ARTIFICE DONT ELLE USE POUR S'EN GARANTIR. ELLE RETOURNE À
                    BASSORA AVEC SA FEMME DE CHAMBRE. </head>
                <p> À la troisième couchée, à peine était-elle entrée dans une hôtellerie où ses
                    fourriers avaient tout préparé pour elle, qu'elle apprit que le roi d'Égypte y
                    entrait aussi. Instruit de la marche de la princesse par ses espions, il avait
                    sur-le-champ changé de route, suivi d'une nombreuse escorte. Il arrive ; il fait
                    placer des sentinelles à toutes les portes ; il monte dans la chambre de la
                    belle Formosante, et lui dit : « Mademoiselle, c'est vous précisément que je
                    cherchais ; vous avez fait très-peu de cas de moi lorsque j'étais à Babylone ;
                    il est juste de punir les dédaigneuses et les capricieuses : vous aurez, s'il
                    vous plaît, la bonté de souper avec moi ce soir ; vous n'aurez point d'autre lit
                    que le mien, et je me conduirai avec vous selon que j'en serai content. » </p>
                <p> Formosante vit bien qu'elle n'était pas la plus forte ; elle savait que le bon
                    esprit consiste à se conformer à sa situation ; elle prit le parti de se
                    délivrer du roi d'Égypte par une innocente adresse : elle le regarda du coin de
                    l'œil, ce qui plusieurs siècles après s'est appelé *lorgner ;* et voici comme
                    elle lui parla avec une modestie, une grâce, une douceur, un embarras, et une
                    foule de charmes qui auraient rendu fou le plus sage des hommes, et aveuglé le
                    plus clairvoyant : </p>
                <p> « Je vous avoue, monsieur, que je baissai toujours les yeux devant vous quand
                    vous fîtes l'honneur au roi mon père de venir chez lui. Je craignais mon cœur,
                    je craignais ma simplicité trop naïve : je tremblais que mon père et vos rivaux
                    ne s'aperçussent de la préférence que je vous donnais, et que vous méritez si
                    bien. Je puis à présent me livrer à mes sentiments. Je jure par le bœuf Apis,
                    qui est, après vous, tout ce que je respecte le plus au monde, que vos
                    propositions m'ont enchantée. J'ai déjà soupé avec vous chez le roi mon père ;
                    j'y souperai encore bien ici sans qu'il soit de la partie : tout ce que je vous
                    demande, c'est que votre grand aumônier boive avec nous, il m'a paru à Babylone
                    un très-bon convive ; j'ai d'excellent vin de Chiras <ref target="#N11"/> , je
                    veux vous en faire goûter à tous deux. À l'égard de votre seconde proposition,
                    elle est très-engageante ; mais il ne convient pas à une fille bien née d'en
                    parler : qu'il vous suffise de savoir que je vous regarde comme le plus grand
                    des rois et le plus aimable des hommes. » </p>
                <p> Ce discours fit tourner la tête au roi d'Égypte ; il voulut bien que l'aumônier
                    fût en tiers. « J'ai encore une grâce à vous demander, lui dit la princesse ;
                    c'est de permettre que mon apothicaire vienne me parler : les filles ont
                    toujours de certaines petites incommodités qui demandent de certains soins,
                    comme vapeurs de tête, battements de cœur, coliques, étouffements, auxquels il
                    faut mettre un certain ordre dans de certaines circonstances ; en un mot, j'ai
                    un besoin pressant de mon apothicaire, et j'espère que vous ne me refuserez pas
                    cette légère marque d'amour. </p>
                <p> --- Mademoiselle, lui répondit le roi d'Égypte, quoiqu'un apothicaire ait des
                    vues précisément opposées aux miennes, et que les objets de son art soient le
                    contraire de ceux du mien, je sais trop bien vivre pour vous refuser une demande
                    si juste : je vais ordonner qu'il vienne vous parler en attendant le souper, je
                    conçois que vous devez être un peu fatiguée du voyage ; vous devez aussi avoir
                    besoin d'une femme de chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous agréera
                    davantage ; j'attendrai ensuite vos ordres et votre commodité. » </p>
                <p> Il se retira ; l'apothicaire et la femme de chambre nommée Irla arrivèrent. La
                    princesse avait en elle une entière confiance ; elle lui ordonna de faire
                    apporter six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et d'en faire boire de
                    pareil à toutes les sentinelles qui tenaient ses officiers aux arrêts ; puis
                    elle recommanda à l'apothicaire de faire mettre dans toutes les bouteilles
                    certaines drogues de sa pharmacie qui faisaient dormir les gens vingt-quatre
                    heures, et dont il était toujours pourvu. Elle fut ponctuellement obéie. Le roi
                    revint avec le grand aumônier au bout d'une demi-heure : le souper fut très-gai
                    ; le roi et le prêtre vidèrent les six bouteilles, et avouèrent qu'il n'y avait
                    pas de si bon vin en Égypte ; la femme de chambre eut soin d'en faire boire aux
                    domestiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle eut grande attention de
                    n'en point boire, disant que son médecin l'avait mise au régime. Tout fut
                    bientôt endormi. </p>
                <p> L'aumônier du roi d'Égypte avait la plus belle barbe que pût porter un homme de
                    sa sorte. Formosaute la coupa très-adroitement ; puis, l'ayant fait coudre à un
                    petit ruban, elle l'attacha à son menton. Elle s'affubla de la robe du prêtre et
                    de toutes les marques de sa dignité, habilla sa femme de chambre en sacristain
                    de la déesse Isis ; enfin, s'étant munie de son urne et de ses pierreries, elle
                    sortit de l'hôtellerie à travers les sentinelles, qui dormaient comme leur
                    maître. La suivante avait eu soin de faire tenir à la porte deux chevaux prêts.
                    La princesse ne pouvait mener avec elle aucun des officiers de sa suite : ils
                    auraient été arrêtés par les grandes gardes. </p>
                <p> Formosaute et Irla passèrent à travers des haies de soldats qui, prenant la
                    princesse pour le grand prêtre, l'appelaient <hi rend="italic"> mon
                        révérendissime père en Dieu, </hi> et lui demandaient sa bénédiction. Les
                    deux fugitives arrivent en vingt-quatre heures à Bassora, avant que le roi fût
                    éveillé. Elles quittèrent alors leur déguisement, qui eût pu donner des
                    soupçons. Elles frétèrent au plus vite un vaisseau qui les porta, par le détroit
                    d'Ormus, au beau rivage d'Éden, dans l'Arabie Heureuse. C'est cet Éden dont les
                    jardins furent si renommés qu'on en fit depuis la demeure des justes ; ils
                    furent le modèle des champs Élysées, des jardins des Hespérides, et de ceux des
                    îles Fortunées : car, dans ces climats chauds, les hommes n'imaginèrent point de
                    plus grande béatitude que les ombrages et les murmures des eaux. Vivre
                    éternellement dans les cieux avec l'Être suprême, ou aller se promener dans le
                    jardin, dans le paradis, fut la même chose pour les hommes, qui parlent toujours
                    sans s'entendre, et qui n'ont pu guère avoir encore d'idées nettes ni
                    d'expressions justes. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE IX. </head>
                <p> FORMOSANTE RESSUSCITE L'OISEAU MERVEILLEUX, ET RECONNAÎT LE PHÉNIX. ELLE PART
                    POUR LE PAYS DES GANGARIDES DANS UN CANAPÉ. MANIÈRE AUSSI COMMODE QUE RAPIDE
                    DONT ELLE VOYAGE. </p>
                <p> Dès que la princesse se vit dans cette terre, son premier soin fut de rendre à
                    son cher oiseau les honneurs funèbres qu'il avait exigés d'elle. Ses belles
                    mains dressèrent un petit bûcher de girofle et de cannelle. Quelle fut sa
                    surprise lorsqu'ayant répandu les cendres de l'oiseau sur ce bûcher, elle le vit
                    s'enflammer de lui-même Tout fut bientôt consumé. Il ne parut, à la place des
                    cendres, qu'un gros œuf dont elle vit sortir son oiseau plus brillant qu'il ne
                    l'avait jamais été. Ce fut le plus beau des moments que la princesse eût
                    éprouvés dans toute sa vie ; il n'y en avait qu'un qui pût lui être plus cher :
                    elle le désirait, mais elle ne l'espérait pas. </p>
                <p> « Je vois bien, dit-elle à l'oiseau, que vous êtes le phénix dont on m'avait
                    tant parlé. Je suis prête à mourir d'étonnement et de joie. Je ne croyais point
                    à la résurrection ; mais mon bonheur m'en a convaincue. </p>
                <p> --- La résurrection, madame, lui dit le phénix, est la chose du monde la plus
                    simple. Il n'est pas plus surprenant de naître deux fois qu'une. Tout est
                    résurrection dans ce monde ; les chenilles ressuscitent en papillons ; un noyau
                    mis en terre ressuscite en arbre ; tous les animaux ensevelis dans la terre
                    ressuscitent en herbes, en plantes, et nourrissent d'autres animaux dont ils
                    font bientôt une partie de la substance toutes les particules qui composaient
                    les corps sont changées en différents êtres. Il est vrai que je suis le seul à
                    qui le puissant Orosmade ait fait la grâce de ressusciter dans sa propre nature.
                    » </p>
                <p> Formosante, qui, depuis le jour qu'elle vit Amazan et le phénix pour la première
                    fois, avait passé toutes ses heures à s'étonner, lui dit : « Je conçois bien que
                    le grand Être ait pu former de vos cendres un phénix à peu près semblable à vous
                    ; mais que vous soyez précisément la même personne, que vous ayez la même âme,
                    j'avoue que je ne le comprends pas bien clairement. Qu'est devenue votre âme
                    pendant que je vous portais dans ma poche après votre mort ? </p>
                <p> --- Eh mon Dieu madame, n'est-il pas aussi facile au grand Orosmade de continuer
                    son action sur une petite étincelle de moi-même que de commencer cette action ?
                    Il m'avait accordé auparavant le sentiment, la mémoire et la pensée : il me les
                    accorde encore ; qu'il ait attaché cette faveur à un atome de feu élémentaire
                    caché dans moi, ou à l'assemblage de mes organes, cela ne fait rien au fond : le
                    phénix et les hommes ignoreront toujours comment la chose se passe ; mais la
                    plus grande grâce que l'Être suprême m'ait accordée est de me faire renaître
                    pour vous. Que ne puis-je passer les vingt-huit mille ans que j'ai encore à
                    vivre jusqu'à ma prochaine résurrection entre vous et mon cher Amazan </p>
                <p> --- Mon phénix, lui repartit la princesse, songez que les premières paroles que
                    vous me dîtes à Babylone, et que je n'oublierai jamais, me flattèrent de
                    l'espérance de revoir ce cher berger que j'idolâtre : il faut absolument que
                    nous allions ensemble chez les Gangarides, et que je le ramène à Babylone. </p>
                <p> --- C'est bien mon dessein, dit le phénix ; il n'y a pas un moment à perdre. Il
                    faut aller trouver Amazan par le plus court chemin, c'est-à-dire par les airs.
                    Il y a dans l'Arabie Heureuse deux griffons, mes amis intimes, qui ne demeurent
                    qu'à cent cinquante milles d'ici : je vais leur écrire par la poste aux pigeons
                    ; ils viendront avant la nuit, nous aurons tout le temps de vous faire
                    travailler un petit canapé commode avec des tiroirs où l'on mettra vos
                    provisions de bouche. Vous serez très à votre aise dans cette voiture avec votre
                    demoiselle. Les deux griffons sont les plus vigoureux de leur espèce ; chacun
                    d'eux tiendra un des bras du canapé entre ses griffes ; mais, encore une fois,
                    les moments sont chers. » Il alla sur-le-champ avec Formosante commander le
                    canapé à un tapissier de sa connaissance. Il fut achevé en quatre heures. On mit
                    dans les tiroirs des petits pains à la reine, des biscuits meilleurs que ceux de
                    Babylone, des poncires, des ananas, des cocos, des pistaches, et du vin d'Éden,
                    qui l'emporte sur le vin de Chiras autant que celui de Chiras est au-dessus de
                    celui de Surenne <ref target="#N12"/> . </p>
                <p> Le canapé était aussi léger que commode et solide. Les deux griffons arrivèrent
                    dans Éden à point nommé. Formosante et Irla se placèrent dans la voiture. Les
                    deux griffons l'enlevèrent comme une plume. Le phénix tantôt volait auprès,
                    tantôt se perchait sur le dossier. Les deux griffons cinglèrent vers le Gange
                    avec la rapidité d'une flèche qui fend les airs. On ne se reposait que la nuit
                    pendant quelques moments pour manger, et pour faire boire un coup aux deux
                    voituriers. </p>
                <p> 1. ↑ Les vins de Surenne sont passés en proverbe. On croit assez communément
                    qu'il s'agit des vins que produit le territoire du village de ce nom, qui est
                    près de Paris. M. de Musset Pathay, auteur de <hi rend="italic"> la
                        Bibliographie agronomique, </hi> publiée en 1810, nous apprend que : « Il y
                    a aux environs de Vendôme, dans l'ancien patrimoine de Henri IV, une espèce de
                    raisin que, dans le pays, on appelle *suren :* il produit un vin blanc
                    très-agréable à boire... Henri IV faisait venir de ce vin à la cour ; il le
                    trouvait très-bon. C'en fut assez pour qu'il parût délicieux aux courtisans ; et
                    l'on but pendant le règne de ce monarque du vin de <hi rend="italic"> suren
                    </hi> ... Louis XIII n'ayant pas pour le <hi rend="italic"> suren </hi> la
                    prédilection du roi son père, ce vin passa de mode et perdit sa renommée. »
                    L'erreur générale provient donc d'une homonymie. (B.) </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE X. FORMOSANTE ARRIVE CHEZ LES GANGARIDES, ET DESCEND À L'HÔTEL
                    D'AMAZAN. BELLE COLLATION QU'ON LUI SERT. ELLE VISITE LA MÈRE DE SON AMANT.
                    CONVERSATION QU'ELLES ONT ENSEMBLE. UN MERLE S'EN MÊLE AUSSI, ET CONTE
                    L'HISTOIRE DE SES VOYAGES. </head>
                <p> On arriva enfin chez les Gangarides. Le cœur de la princesse palpitait
                    d'espérance, d'amour et de joie. Le phénix fit arrêter la voiture devant la
                    maison d'Amazan : il demande à lui parler ; mais il y avait trois heures qu'il
                    en était parti, sans qu'on sût où il était allé. </p>
                <p> Il n'y a point de termes dans la langue même des Gangarides qui puissent
                    exprimer le désespoir dont Formosante fut accablée. « Hélas voilà ce que j'avais
                    craint, dit le phénix ; les trois heures que vous avez passées dans votre
                    hôtellerie sur le chemin de Bassora avec ce malheureux roi d'Égypte vous ont
                    enlevé peut-être pour jamais le bonheur de votre vie : j'ai bien peur que nous
                    n'ayons perdu Amazan sans retour. » </p>
                <p> Alors il demanda aux domestiques si on pouvait saluer madame sa mère. Ils
                    répondirent que son mari était mort l'avant-veille, et qu'elle ne voyait
                    personne. Le phénix, qui avait du crédit dans la maison, ne laissa pas de faire
                    entrer la princesse de Babylone dans un salon dont les murs étaient revêtus de
                    bois d'oranger à filets d'ivoire ; les sous-bergers et sous-bergères, en longues
                    robes blanches, ceintes de garnitures aurore, lui servirent dans cent corbeilles
                    de simple porcelaine cent mets délicieux, parmi lesquels on ne voyait aucun
                    cadavre déguisé : c'était du riz, du sago, de la semoule, du vermicelle, des
                    macaronis, des omelettes, des œufs au lait, des fromages à la crème, des
                    pâtisseries de toute espèce, des légumes, des fruits d'un parfum et d'un goût
                    dont on n'a point d'idée dans les autres climats ; c'était une profusion de
                    liqueurs rafraîchissantes, supérieures aux meilleurs vins. </p>
                <p> Pendant que la princesse mangeait, couchée sur un lit de roses, quatre pavons,
                    ou paons, ou pans, heureusement muets, l'éventaient de leurs brillantes ailes ;
                    deux cents oiseaux, cent bergers et cent bergères, lui donnèrent un concert à
                    deux chœurs ; les rossignols, les serins, les fauvettes, les pinsons, chantaient
                    le dessus avec les bergères ; les bergers faisaient la haute-contre et la basse
                    : c'était en tout la belle et simple nature. La princesse avoua que, s'il y
                    avait plus de magnificence à Babylone, la nature était mille fois plus agréable
                    chez les Gangarides ; mais, pendant qu'on lui donnait cette musique si
                    consolante et si voluptueuse, elle versait des larmes ; elle disait à la jeune
                    Irla sa compagne : « Ces bergers et ces bergères, ces rossignols et ces serins
                    font l'amour, et moi, je suis privée du héros gangaride, digne objet de mes
                    très-tendres et très-impatients désirs. » </p>
                <p> Pendant qu'elle faisait ainsi collation, qu'elle admirait et qu'elle pleurait,
                    le phénix disait à la mère d'Amazan : « Madame, vous ne pouvez vous dispenser de
                    voir la princesse de Babylone ; vous savez... </p>
                <p> --- Je sais tout, dit-elle, jusqu'à son aventure dans l'hôtellerie sur le chemin
                    de Bassora ; un merle m'a tout conté ce matin ; et ce cruel merle est cause que
                    mon fils, au désespoir, est devenu fou, et a quitté la maison paternelle. </p>
                <p> --- Vous ne savez donc pas, reprit le phénix, que la princesse m'a ressuscité ? </p>
                <p> --- Non, mon cher enfant ; je savais par le merle que vous étiez mort, et j'en
                    étais inconsolable. J'étais si affligée de cette perte, de la mort de mon mari,
                    et du départ précipité de mon fils, que j'avais fait défendre ma porte ; mais
                    puisque la princesse de Babylone me fait l'honneur de me venir voir, faites-la
                    entrer au plus vite ; j'ai des choses de la dernière conséquence à lui dire, et
                    je veux que vous y soyez présent. » Elle alla aussitôt dans un autre salon
                    au-devant de la princesse. Elle ne marchait pas facilement : c'était une dame
                    d'environ trois cents années ; mais elle avait encore de beaux restes, et on
                    voyait bien que vers les deux cent trente à quarante ans elle avait été
                    charmante. Elle reçut Formosante avec une noblesse respectueuse, mêlée d'un air
                    d'intérêt et de douleur qui fit sur la princesse une vive impression. </p>
                <p> Formosante lui fit d'abord ses tristes compliments sur la mort de son mari. «
                    Hélas dit la veuve, vous devez vous intéresser à sa perte plus que vous ne
                    pensez. </p>
                <p> --- J'en suis touchée sans doute, dit Formosante ; il était le père de... » À
                    ces mots elle pleura. « Je n'étais venue que pour lui et à travers bien des
                    dangers. J'ai quitté pour lui mon père et la plus brillante cour de l'univers ;
                    j'ai été enlevée par un roi d'Égypte que je déteste. Échappée à ce ravisseur,
                    j'ai traversé les airs pour venir voir ce que j'aime ; j'arrive, et il me fuit »
                    Les pleurs et les sanglots l'empêchèrent d'en dire davantage. </p>
                <p> La mère lui dit alors : « Madame, lorsque le roi d'Égypte vous ravissait,
                    lorsque vous soupiez avec lui dans un cabaret sur le chemin de Bassora, lorsque
                    vos belles mains lui versaient du vin de Chiras, vous souvenez-vous d'avoir vu
                    un merle qui voltigeait dans la chambre ? </p>
                <p> --- Vraiment oui, vous m'en rappelez la mémoire ; je n'y avais pas fait
                    d'attention ; mais, en recueillant mes idées, je me souviens très-bien qu'au
                    moment que le roi d'Égypte se leva de table pour me donner un baiser, le merle
                    s'envola par la fenêtre en jetant un grand cri, et ne reparut plus. </p>
                <p> --- Hélas madame, reprit la mère d'Amazan, voilà ce qui fait précisément le
                    sujet de nos malheurs ; mon fils avait envoyé ce merle s'informer de l'état de
                    votre santé et de tout ce qui se passait à Babylone ; il comptait revenir
                    bientôt se mettre à vos pieds et vous consacrer sa vie. Vous ne savez pas à quel
                    excès il vous adore. Tous les Gangarides sont amoureux et fidèles ; mais mon
                    fils est le plus passionné et le plus constant de tous. Le merle vous rencontra
                    dans un cabaret ; vous buviez très-gaiement avec le roi d'Égypte et un vilain
                    prêtre ; il vous vit enfin donner un tendre baiser à ce monarque, qui avait tué
                    le phénix, et pour qui mon fils conserve une horreur invincible. Le merle à
                    cette vue fut saisi d'une juste indignation : il s'envola en maudissant vos
                    funestes amours ; il est revenu aujourd'hui, il a tout conté ; mais dans quels
                    moments, juste ciel dans le temps où mon fils pleurait avec moi la mort de son
                    père et celle du phénix ; dans le temps qu'il apprenait de moi qu'il est votre
                    cousin issu de germain </p>
                <p> --- Ô ciel mon cousin madame, est-il possible ? par quelle aventure ? comment ?
                    quoi je serais heureuse à ce point et je serais en même temps assez infortunée
                    pour l'avoir offensé </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XI. SUITE DU PRÉCÉDENT. FORMOSANTES EST CONVAINCUE QUE SON AMANT EST
                    SON COUSIN. TOUS LES MERLES SONT EXILÉS DES BORDS DU GANGE. ELLE PREND AUSSITÔT
                    LA POSTE POUR LE REJOINDRE À LA CHINE. </head>
                <p> --- Mon fils est votre cousin, vous dis-je, reprit la mère, et je vais bientôt
                    vous en donner la preuve ; mais en devenant ma parente vous m'arrachez mon fils
                    ; il ne pourra survivre à la douleur que lui a causée votre baiser donné au roi
                    d'Égypte. </p>
                <p> --- Ah ma tante, s'écria la belle Formosante, je jure par lui et par le puissant
                    Orosmade que ce baiser funeste, loin d'être criminel, était la plus forte preuve
                    d'amour que je pusse donner à votre fils. Je désobéissais à mon père pour lui.
                    J'allais pour lui de l'Euphrate au Gange. Tombée entre les mains de l'indigne
                    pharaon d'Égypte, je ne pouvais lui échapper qu'en le trompant. J'en atteste les
                    cendres et l'âme du phénix, qui étaient alors dans ma poche ; il peut me rendre
                    justice ; mais comment votre fils, né sur les bords du Gange, peut-il être mon
                    cousin, moi dont la famille règne sur les bords de l'Euphrate depuis tant de
                    siècles ? </p>
                <p> --- Vous savez, lui dit la vénérable Gangaride, que votre grand-oncle Aldée
                    était roi de Babylone, et qu'il fut détrôné par le père de Bélus. </p>
                <p> --- Oui madame. </p>
                <p> --- Vous savez que son fils Aldée avait eu de son mariage la princesse Aldée,
                    élevée dans votre cour. C'est ce prince, qui, étant persécuté par votre père,
                    vint se réfugier dans notre heureuse contrée, sous un autre nom ; c'est lui qui
                    m'épousa ; j'en ai eu le jeune prince Aldée-Amazan, le plus beau, le plus fort,
                    le plus courageux, le plus vertueux des mortels, et aujourd'hui le plus fou. Il
                    alla aux fêtes de Babylone sur la réputation de votre beauté : depuis ce
                    temps-là il vous idolâtre, et peut-être je ne reverrai jamais mon cher fils. » </p>
                <p> Alors elle fit déployer devant la princesse tous les titres de la maison des
                    Aldées ; à peine Formosante daigna les regarder. « Ah madame, s'écria-t-elle,
                    examine-t-on ce qu'on désire ? Mon cœur vous en croit assez. Mais où est
                    Aldée-Amazan ? où est mon parent, mon amant, mon roi ? où est ma vie ? quel
                    chemin a-t-il pris ? J'irais le chercher dans tous les globes que l'Éternel a
                    formés, et dont il est le plus bel ornement. J'irais dans l'étoile <hi rend="italic"> Canope, </hi> dans <hi rend="italic"> Sheat, </hi> dans
                    *Aldebaran ;* j'irais le convaincre de mon amour et de mon innocence. » </p>
                <p> Le phénix justifia la princesse du crime que lui imputait le merle d'avoir donné
                    par amour un baiser au roi d'Égypte ; mais il fallait détromper Amazan et le
                    ramener. Il envoie des oiseaux sur tous les chemins ; il met en campagne les
                    licornes : on lui rapporte enfin qu'Amazan a pris la route de la Chine. « Eh
                    bien allons à la Chine, s'écria la princesse ; le voyage n'est pas long ;
                    j'espère bien vous ramener votre fils dans quinze jours au plus tard. » À ces
                    mots, que de larmes de tendresse versèrent la mère gangaride et la princesse de
                    Babylone que d'embrassements que d'effusion de cœur </p>
                <p> Le phénix commanda sur-le-champ un carrosse à six licornes. La mère fournit deux
                    cents cavaliers, et fit présent à la princesse, sa nièce, de quelques milliers
                    des plus beaux diamants du pays. Le phénix, affligé du mal que l'indiscrétion du
                    merle avait causé, fit ordonner à tous les merles de vider le pays ; et c'est
                    depuis ce temps qu'il ne s'en trouve plus sur les bords du Gange. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XII. FORMOSANTE ET SA FEMME DE CHAMBRE ARRIVENT À LA CHINE ; CE
                    QU'ELLE Y VOIT DE REMARQUABLE ; BEAU TRAIT DE FIDÉLITÉ D'AMAZAN. ELLE PART POUR
                    LA SCYTHIE, OÙ ELLE RENCONTRE SA COUSINE ALDÉE. AMITIÉS RÉCIPROQUES QU'ELLES SE
                    FONT SANS S'AIMER. </head>
                <p> Les licornes, en moins de huit jours, amenèrent Formosante, Irla, et le phénix,
                    à Cambalu, capitale de la Chine. C'était une ville plus grande que Babylone, et
                    d'une espèce de magnificence toute différente. Ces nouveaux objets, ces mœurs
                    nouvelles, auraient amusé Formosante si elle avait pu être occupée d'autre chose
                    que d'Amazan. </p>
                <p> Dès que l'empereur de la Chine eut appris que la princesse de Babylone était à
                    une porte de la ville, il lui dépêcha quatre mille mandarins en robes de
                    cérémonie ; tous se prosternèrent devant elle, et lui présentèrent chacun un
                    compliment écrit en lettres d'or sur une feuille de soie pourpre. Formosante
                    leur dit que si elle avait quatre mille langues, elle ne manquerait pas de
                    répondre sur-le-champ à chaque mandarin ; mais que, n'en ayant qu'une, elle le
                    priait de trouver bon qu'elle s'en servît pour les remercier tous en général.
                    Ils la conduisirent respectueusement chez l'empereur. </p>
                <p> C'était le monarque de la terre le plus juste, le plus poli, et le plus sage. Ce
                    fut lui qui, le premier, laboura un petit champ de ses mains impériales, pour
                    rendre l'agriculture respectable à son peuple. Il établit, le premier, des prix
                    pour la vertu. Les lois, partout ailleurs, étaient honteusement bornées à punir
                    les crimes. Cet empereur venait de chasser de ses États une troupe de bonzes
                    étrangers <ref target="#N13"/> qui étaient venus du fond de l'Occident, dans
                    l'espoir insensé de forcer toute la Chine à penser comme eux, et qui, sous
                    prétexte d'annoncer des vérités, avaient acquis déjà des richesses et des
                    honneurs. Il leur avait dit, en les chassant, ces propres paroles enregistrées
                    dans les annales de l'empire : </p>
                <p> « Vous pourriez faire ici autant de mal que vous en avez fait ailleurs : vous
                    êtes venus prêcher des dogmes d'intolérance chez la nation la plus tolérante de
                    la terre. Je vous renvoie pour n'être jamais forcé de vous punir. Vous serez
                    reconduits honorablement sur mes frontières ; on vous fournira tout pour
                    retourner aux bornes de l'hémisphère dont vous êtes partis. Allez en paix si
                    vous pouvez être en paix, et ne revenez plus. » </p>
                <p> La princesse de Babylone apprit avec joie ce jugement et ce discours ; elle en
                    était plus sûre d'être bien reçue à la cour, puisqu'elle était très-éloignée
                    d'avoir des dogmes intolérants. L'empereur de la Chine, en dînant avec elle tête
                    à tête, eut la politesse de bannir l'embarras de toute étiquette gênante ; elle
                    lui présenta le phénix, qui fut très-caressé de l'empereur, et qui se percha sur
                    son fauteuil. Formosante, sur la fin du repas, lui confia ingénument le sujet de
                    son voyage, et le pria de faire chercher dans Cambalu le bel Amazan, dont elle
                    lui conta l'aventure, sans lui rien cacher de la fatale passion dont son cœur
                    était enflammé pour ce jeune héros. « À qui en parlez-vous ? lui dit l'empereur
                    de la Chine ; il m'a fait le plaisir de venir dans ma cour ; il m'a enchanté ;
                    cet aimable Amazan : il est vrai qu'il est profondément affligé ; mais ses
                    grâces n'en sont que plus touchantes ; aucun de mes favoris n'a plus d'esprit
                    que lui ; nul mandarin de robe n'a de plus vastes connaissances ; nul mandarin
                    d'épée n'a l'air plus martial et plus héroïque ; son extrême jeunesse donne un
                    nouveau prix à tous ses talents ; si j'étais assez malheureux, assez abandonné
                    du Tien et du Changti pour vouloir être conquérant, je prierais Amazan de se
                    mettre à la tête de mes armées, et je serais sûr de triompher de l'univers
                    entier. C'est bien dommage que son chagrin lui dérange quelquefois l'esprit. </p>
                <p> --- Ah monsieur, lui dit Formosante avec un air enflammé et un ton de douleur,
                    de saisissement et de reproche, pourquoi ne m'avez-vous pas fait dîner avec lui
                    ? Vous me faites mourir ; envoyez-le prier tout à l'heure. </p>
                <p> --- Madame, il est parti ce matin, et il n'a point dit dans quelle contrée il
                    portait ses pas. » </p>
                <p> Formosante se tourna vers le phénix : « Eh bien, dit-elle, phénix, avez-vous
                    jamais vu une fille plus malheureuse que moi ? Mais, monsieur, continua-t-elle,
                    comment, pourquoi a-t-il pu quitter si brusquement une cour aussi polie que la
                    vôtre, dans laquelle il me semble qu'on voudrait passer sa vie ? </p>
                <p> --- Voici, madame, ce qui est arrivé. Une princesse du sang, des plus aimables,
                    s'est éprise de passion pour lui, et lui a donné un rendez-vous chez elle à midi
                    ; il est parti au point du jour, et il a laissé ce billet, qui a coûté bien des
                    larmes à ma parente. </p>
                <p> « Belle princesse du sang de la Chine, vous méritez un cœur qui n'ait jamais été
                    qu'à vous ; j'ai juré aux dieux immortels de n'aimer jamais que Formosante,
                    princesse de Babylone, et de lui apprendre comment on peut dompter ses désirs
                    dans ses voyages ; elle a eu le malheur de succomber avec un indigne roi
                    d'Égypte : je suis le plus malheureux des hommes ; j'ai perdu mon père et le
                    phénix, et l'espérance d'être aimé de Formosante ; j'ai quitté ma mère affligée,
                    ma patrie, ne pouvant vivre un moment dans les lieux où j'ai appris que
                    Formosante en aimait un autre que moi ; j'ai juré de parcourir la terre et
                    d'être fidèle. Vous me mépriseriez, et les dieux me puniraient, si je violais
                    mon serment ; prenez un amant, madame, et soyez aussi fidèle que moi. » </p>
                <p> --- Ah laissez-moi cette étonnante lettre, dit la belle Formosante, elle fera ma
                    consolation ; je suis heureuse dans mon infortune. Amazan m'aime ; Amazan
                    renonce pour moi à la possession des princesses de la Chine ; il n'y a que lui
                    sur la terre capable de remporter une telle victoire ; il me donne un grand
                    exemple ; le phénix sait que je n'en avais pas besoin ; il est bien cruel d'être
                    privée de son amant pour le plus innocent des baisers donné par pure fidélité.
                    Mais enfin où est-il allé ? quel chemin a-t-il pris ? daignez me l'enseigner, et
                    je pars. » </p>
                <p> L'empereur de la Chine lui répondit qu'il croyait, sur les rapports qu'on lui
                    avait faits, que son amant avait suivi une route qui menait en Scythie. Aussitôt
                    les licornes furent attelées, et la princesse, après les plus tendres
                    compliments, prit congé de l'empereur avec le phénix, sa femme de chambre Irla,
                    et toute sa suite. </p>
                <p> Dès qu'elle fut en Scythie, elle vit plus que jamais combien les hommes et les
                    gouvernements diffèrent, et différeront toujours jusqu'au temps où quelque
                    peuple plus éclairé que les autres communiquera la lumière de proche en proche
                    après mille siècles de ténèbres, et qu'il se trouvera dans des climats barbares
                    des âmes héroïques qui auront la force et la persévérance de changer les brutes
                    en hommes. Point de villes en Scythie, par conséquent point d'arts agréables. On
                    ne voyait que de vastes prairies et des nations entières sous des tentes et sur
                    des chars. Cet aspect imprimait la terreur. Formosante demanda dans quelle tente
                    ou dans quelle charrette logeait le roi. On lui dit que depuis huit jours il
                    s'était mis en marche à la tête de trois cent mille hommes de cavalerie pour
                    aller à la rencontre du roi de Babylone, dont il avait enlevé la nièce, la belle
                    princesse Aldée. « Il a enlevé ma cousine s'écria Formosante ; je ne m'attendais
                    pas à cette nouvelle aventure. Quoi ma cousine, qui était trop heureuse de me
                    faire la cour, est devenue reine, et je ne suis pas encore mariée » Elle se fit
                    conduire incontinent aux tentes de la reine. </p>
                <p> Leur réunion inespérée dans ces climats lointains, les choses singulières
                    qu'elles avaient mutuellement à s'apprendre, mirent dans leur entrevue un charme
                    qui leur fit oublier qu'elles ne s'étaient jamais aimées ; elles se revirent
                    avec transport ; une douce illusion se mit à la place de la vraie tendresse ;
                    elles s'embrassèrent en pleurant, et il y eut même entre elles de la cordialité
                    et de la franchise, attendu que l'entrevue ne se faisait pas dans un palais. </p>
                <p> Aldée reconnut le phénix et la confidente Irla ; elle donna des fourrures de
                    zibeline à sa cousine, qui lui donna des diamants. On parla de la guerre que les
                    deux rois entreprenaient ; on déplora la condition des hommes, que des monarques
                    envoient par fantaisie s'égorger pour des différends que deux honnêtes gens
                    pourraient concilier en une heure ; mais surtout on s'entretint du bel étranger
                    vainqueur des lions, donneur des plus gros diamants de l'univers, faiseur de
                    madrigaux, possesseur du phénix, devenu le plus malheureux des hommes sur le
                    rapport d'un merle. </p>
                <p> « C'est mon cher frère, disait Aldée. </p>
                <p> --- C'est mon amant s'écriait Formosante ; vous l'avez vu sans doute, il est
                    peut-être encore ici ; car, ma cousine, il sait qu'il est votre frère ; il ne
                    vous aura pas quittée brusquement comme il a quitté le roi de la Chine. </p>
                <p> --- Si je l'ai vu, grands dieux reprit Aldée ; il a passé quatre jours entiers
                    avec moi. Ah ma cousine, que mon frère est à plaindre Un faux rapport l'a rendu
                    absolument fou ; il court le monde sans savoir où il va. Figurez-vous qu'il a
                    poussé la démence jusqu'à refuser les faveurs de la plus belle Scythe de toute
                    la Scythie. Il partit hier après lui avoir écrit une lettre dont elle a été
                    désespérée. Pour lui, il est allé chez les Cimmériens. </p>
                <p> --- Dieu soit loué s'écria Formosante ; encore un refus en ma faveur mon bonheur
                    a passé mon espoir, comme mon malheur a surpassé toutes mes craintes. Faites-moi
                    donner cette lettre charmante, que je parte, que je le suive, les mains pleines
                    de ses sacrifices. Adieu, ma cousine ; Amazan est chez les Cimmériens, j'y vole.
                    » </p>
                <p> Aldée trouva que la princesse sa cousine était encore plus folle que son frère
                    Amazan. Mais comme elle avait senti elle-même les atteintes de cette épidémie,
                    comme elle avait quitté les délices et la magnificence de Babylone pour le roi
                    des Scythes, comme les femmes s'intéressent toujours aux folies dont l'amour est
                    cause, elle s'attendrit véritablement pour Formosante, lui souhaita un heureux
                    voyage, et lui promit de servir sa passion si jamais elle était assez heureuse
                    pour revoir son frère. </p>
                <p> 1. ↑ Les jésuites ; Voltaire a composé une *Relation du bannissement des
                    jésuites en Chine ; <hi rend="italic"> voyez les </hi> Mélanges,* année 1768 ;
                    et tome XVIII, page 152. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIII. ARRIVÉE DE LA BELLE BABYLONIENNE DANS L'EMPIRE DES CIMMÉRIENS.
                    RÉCEPTION QU'ON LUI FAIT. ÉLOGE DE L'IMPÉRATRICE DES CIMMÉRIENS. NOUVELLE
                    FIDÉLITÉ D'AMAZAN. </head>
                <p> Bientôt la princesse de Babylone et le phénix arrivèrent dans l'empire des
                    Cimmériens <ref target="#N14"/> , bien moins peuplé, à la vérité, que la Chine,
                    mais deux fois plus étendu ; autrefois semblable à la Scythie, et devenu depuis
                    quelque temps aussi florissant que les royaumes qui se vantaient d'instruire les
                    autres États. </p>
                <p> Après quelques jours de marche on entra dans une très-grande ville <ref target="#N15"/> que l'impératrice régnante <ref target="#N16"/> faisait
                    embellir ; mais elle n'y était pas : elle voyageait alors des frontières de
                    l'Europe à celles de l'Asie pour connaître ses États par ses yeux, pour juger
                    des maux et porter les remèdes, pour accroître les avantages, pour semer
                    l'instruction. </p>
                <p> Un des principaux officiers de cette ancienne capitale, instruit de l'arrivée de
                    la Babylonienne et du phénix, s'empressa de rendre ses hommages à la princesse,
                    et de lui faire les honneurs du pays, bien sûr que sa maîtresse, qui était la
                    plus polie et la plus magnifique des reines, lui saurait gré d'avoir reçu une si
                    grande dame avec les mêmes égards qu'elle aurait prodigués elle-même. </p>
                <p> On logea Formosante au palais, dont on écarta une foule importune de peuple ; on
                    lui donna des fêtes ingénieuses. Le seigneur cimmérien, qui était un grand
                    naturaliste, s'entretint beaucoup avec le phénix dans les temps où la princesse
                    était retirée dans son appartement. Le phénix lui avoua qu'il avait autrefois
                    voyagé chez les Cimmériens, et qu'il ne reconnaissait plus le pays. « Comment de
                    si prodigieux changements, disait-il, ont-ils pu être opérés dans un temps si
                    court ? Il n'y a pas trois cents ans que je vis ici la nature sauvage dans toute
                    son horreur ; j'y trouve aujourd'hui les arts, la splendeur, la gloire et la
                    politesse. </p>
                <p> --- Un seul homme <ref target="#N17"/> a commencé ce grand ouvrage, répondit le
                    Cimmérien ; une femme l'a perfectionné ; une femme a été meilleure législatrice
                    que l'Isis des Égyptiens et la Cérès des Grecs. La plupart des législateurs ont
                    eu un génie étroit et despotique qui a resserré leurs vues dans le pays qu'ils
                    ont gouverné ; chacun a regardé son peuple comme étant seul sur la terre, ou
                    comme devant être l'ennemi du reste de la terre. Ils ont formé des institutions
                    pour ce seul peuple, introduit des usages pour lui seul, établi une religion
                    pour lui seul. C'est ainsi que les Égyptiens, si fameux par des monceaux de
                    pierres, se sont abrutis et déshonorés par leurs superstitions barbares. Ils
                    croient les autres nations profanes, ils ne communiquent point avec elles ; et,
                    excepté la cour, qui s'élève quelquefois au-dessus des préjugés vulgaires, il
                    n'y a pas un Égyptien qui voulût manger dans un plat dont un étranger se serait
                    servi. Leurs prêtres sont cruels et absurdes. Il vaudrait mieux n'avoir point de
                    lois, et n'écouter que la nature, qui a gravé dans nos cœurs les caractères du
                    juste et de l'injuste, que de soumettre la société à des lois si insociables. </p>
                <p> « Notre impératrice embrasse des projets entièrement opposés : elle considère
                    son vaste État, sur lequel tous les méridiens viennent se joindre, comme devant
                    correspondre à tous les peuples qui habitent sous ces différents méridiens. La
                    première de ses lois a été la tolérance de toutes les religions, et la
                    compassion pour toutes les erreurs. Son puissant génie a connu que si les cultes
                    sont différents, la morale est partout la même ; par ce principe elle a lié sa
                    nation à toutes les nations du monde, et les Cimmériens vont regarder le
                    Scandinavien et le Chinois comme leurs frères. Elle a fait plus : elle a voulu
                    que cette précieuse tolérance, le premier lien des hommes, s'établît chez ses
                    voisins <ref target="#N18"/> ; ainsi elle a mérité le titre de mère de la
                    patrie, et elle aura celui de bienfaitrice du genre humain, si elle persévère. </p>
                <p> « Avant elle, des hommes malheureusement puissants envoyaient des troupes de
                    meurtriers ravir à des peuplades inconnues et arroser de leur sang les héritages
                    de leurs pères : on appelait ces assassins des héros ; leur brigandage était de
                    la gloire. Notre souveraine a une autre gloire : elle a fait marcher des armées
                    pour apporter la paix, pour empêcher les hommes de se nuire, pour les forcer à
                    se supporter les uns les autres ; et ses étendards ont été ceux de la concorde
                    publique. » </p>
                <p> Le phénix, enchanté de tout ce que lui apprenait ce seigneur, lui dit : «
                    Monsieur, il y a vingt-sept mille neuf cents années et sept mois que je suis au
                    monde ; je n'ai encore rien vu de comparable à ce que vous me faites entendre. »
                    Il lui demanda des nouvelles de son ami Amazan ; le Cimmérien lui conta les
                    mêmes choses qu'on avait dites à la princesse chez les Chinois et chez les
                    Scythes. Amazan s'enfuyait de toutes les cours qu'il visitait sitôt qu'une dame
                    lui avait donné un rendez-vous auquel il craignait de succomber. Le phénix
                    instruisit bientôt Formosante de cette nouvelle marque de fidélité qu'Amazan lui
                    donnait : fidélité d'autant plus étonnante qu'il ne pouvait pas soupçonner que
                    sa princesse en fût jamais informée. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIV. AMAZAN PASSE EN SCANDINAVIE, EN SARMATIE. CE QU'IL VOIT DANS
                    CES CONTRÉES, AINSI QU'EN GERMANIE. IL DONNE PARTOUT L'EXEMPLE DE LA FIDÉLITÉ. </head>
                <p> Il était parti pour la Scandinavie <ref target="#N19"/> . Ce fut dans ces
                    climats que des spectacles nouveaux frappèrent encore ses yeux. Ici la royauté
                    et la liberté subsistaient ensemble par un accord qui paraît impossible dans
                    d'autres États ; les agriculteurs avaient part à la législation, aussi bien que
                    les grands du royaume ; et un jeune prince <ref target="#N20"/> donnait les plus
                    grandes espérances d'être digne de commander à une nation libre. Là c'était
                    quelque chose de plus étrange : le seul roi <ref target="#N21"/> qui fût
                    despotique de droit sur la terre par un contrat formel avec son peuple était en
                    même temps le plus jeune et le plus juste des rois. </p>
                <p> Chez les Sarmates\[4\], Amazan vit un philosophe <ref target="#N22"/> sur le
                    trône : on pouvait l'appeler le roi de l'anarchie, car il était le chef de cent
                    mille petits rois dont un seul pouvait d'un mot anéantir les résolutions de tous
                    les autres. Éole n'avait pas plus de peine à contenir tous les vents, qui se
                    combattent sans cesse, que ce monarque n'en avait à concilier les esprits :
                    c'était un pilote environné d'un éternel orage ; et cependant le vaisseau ne se
                    brisait pas, car le prince était un excellent pilote. </p>
                <p> En parcourant tous ces pays si différents de sa patrie, Amazan refusait
                    constamment toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui, toujours
                    désespéré du baiser que Formosante avait donné au roi d'Égypte, toujours affermi
                    dans son inconcevable résolution de donner à Formosante l'exemple d'une fidélité
                    unique et inébranlable. </p>
                <p> La princesse de Babylone avec le phénix le suivait partout à la piste, et ne le
                    manquait jamais que d'un jour ou deux, sans que l'un se lassât de courir, et
                    sans que l'autre perdît un moment à le suivre. </p>
                <p> Ils traversèrent ainsi toute la Germanie ; ils admirèrent les progrès que la
                    raison et la philosophie faisaient dans le Nord : tous les princes y étaient
                    instruits, tous autorisaient la liberté de penser ; leur éducation n'avait point
                    été confiée à des hommes qui eussent intérêt de les tromper, ou qui fussent
                    trompés eux-mêmes : on les avait élevés dans la connaissance de la morale
                    universelle, et dans le mépris des superstitions ; on avait banni dans tous ces
                    États un usage insensé, qui énervait et dépeuplait plusieurs pays méridionaux :
                    cette coutume était d'enterrer tout vivants, dans de vastes cachots, un nombre
                    infini des deux sexes éternellement séparés l'un de l'autre, et de leur faire
                    jurer de n'avoir jamais de communication ensemble. Cet excès de démence,
                    accrédité pendant des siècles, avait dévasté la terre autant que les guerres les
                    plus cruelles. </p>
                <p> Les princes du Nord avaient à la fin compris que, si on voulait avoir des haras,
                    il ne fallait pas séparer les plus forts chevaux des cavales. Ils avaient
                    détruit aussi des erreurs non moins bizarres et non moins pernicieuses. Enfin
                    les hommes osaient être raisonnables dans ces vastes pays, tandis qu'ailleurs on
                    croyait encore qu'on ne peut les gouverner qu'autant qu'ils sont imbéciles. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XV. </head>
                <p> FORMOSANTE, SUIVANT TOUJOURS SON AMANT, MANQUE DE L'ATTEINDRE CHEZ LES BATAVES.
                    ELLE VEUT PASSER, APRÈS LUI, DANS L'ÎLE D'ALBION ; MAIS MALHEUREUSEMENT DES
                    VENTS CONTRAIRES LA RETIENNENT AU PORT. </p>
                <p> Amazan arriva chez les Bataves ; son cœur éprouva dans son chagrin une douce
                    satisfaction d'y retrouver quelque faible image du pays des heureux Gangarides ;
                    la liberté, l'égalité, la propreté, l'abondance, la tolérance ; mais les dames
                    du pays étaient si froides qu'aucune ne lui fit d'avances comme on lui en avait
                    fait partout ailleurs ; il n'eut pas la peine de résister. S'il avait voulu
                    attaquer ces dames, il les aurait toutes subjuguées l'une après l'autre, sans
                    être aimé d'aucune ; mais il était bien éloigné de songer à faire des conquêtes. </p>
                <p> Formosante fut sur le point de l'attraper chez cette nation insipide : il ne
                    s'en fallut que d'un moment. </p>
                <p> Amazan avait entendu parler chez les Bataves avec tant d'éloges d'une certaine
                    île, nommée Albion, qu'il s'était déterminé à s'embarquer, lui et ses licornes,
                    sur un vaisseau qui, par un vent d'orient favorable, l'avait porté en quatre
                    heures au rivage de cette terre plus célèbre que Tyr et que l'île Atlantide. </p>
                <p> La belle Formosante, qui l'avait suivi au bord de la Duina, de la Vistule, de
                    l'Elbe, du Véser, arrive enfin aux bouches du Rhin, qui portait alors ses eaux
                    rapides dans la mer Germanique. </p>
                <p> Elle apprend que son cher amant a vogué aux côtes d'Albion ; elle croit voir son
                    vaisseau ; elle pousse des cris de joie dont toutes les dames bataves furent
                    surprises, n'imaginant pas qu'un jeune homme pût causer tant de joie ; et à
                    l'égard du phénix, elles n'en firent pas grand cas, parce qu'elles jugèrent que
                    ses plumes ne pourraient probablement se vendre aussi bien que celles des
                    canards et des oisons de leurs marais. La princesse de Babylone loua ou nolisa
                    deux vaisseaux pour la transporter avec tout son monde dans cette bienheureuse
                    île, qui allait posséder l'unique objet de tous ses désirs, l'âme de sa vie, le
                    dieu de son cœur. </p>
                <p> Un vent funeste d'occident s'éleva tout à coup dans le moment même où le fidèle
                    et malheureux Amazan mettait pied à terre en Albion : les vaisseaux de la
                    princesse de Babylone ne purent démarrer. Un serrement de cœur, une douleur
                    amère, une mélancolie profonde, saisirent Formosante : elle se mit au lit, dans
                    sa douleur, en attendant que le vent changeât ; mais il souffla huit jours
                    entiers avec une violence désespérante. La princesse, pendant ce siècle de huit
                    jours, se faisait lire par Irla des romans : ce n'est pas que les Bataves en
                    sussent faire ; mais, comme ils étaient les facteurs de l'univers, ils vendaient
                    l'esprit des autres nations ainsi que leurs denrées. La princesse fit acheter
                    chez Marc-Michel Rey <ref target="#N23"/> tous les contes que l'on avait écrits
                    chez les Ausoniens et chez les Welches <ref target="#N24"/> , et dont le débit
                    était défendu sagement chez ces peuples pour enrichir les Bataves ; elle
                    espérait qu'elle trouverait dans ces histoires quelque aventure qui
                    ressemblerait à la sienne, et qui charmerait sa douleur. Irla lisait, le phénix
                    disait son avis, et la princesse ne trouvait rien dans <hi rend="italic"> la
                        Paysanne parvenue, </hi> ni dans <hi rend="italic"> Tansaï, </hi> ni dans
                        <hi rend="italic"> le Sofa, </hi> ni dans <hi rend="italic"> les Quatre
                        Facardins </hi>
                    <ref target="#N25"/> , qui eût le moindre rapport à ses aventures ; elle
                    interrompait à tout moment la lecture pour demander de quel côté venait le vent.
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVI. </head>
                <p> AMAZAN RENCONTRE SUR LA ROUTE D'ALBION UN MILORD AUQUEL IL REND SERVICE.
                    SINGULIÈRE CONVERSATION QU'ILS ONT ENSEMBLE. LA FEMME DU MILORD ALBIONIEN
                    DEVIENT AMOUREUSE D'AMAZAN. </p>
                <p> Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d'Albion, dans son
                    carrosse à six licornes, et rêvait à sa princesse. Il aperçut un équipage versé
                    dans un fossé ; les domestiques s'étaient écartés pour aller chercher du secours
                    ; le maître de l'équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant
                    pas la plus légère impatience, et s'amusant à fumer, car on fumait alors : il se
                    nommait milord *What-then, <hi rend="italic"> ce qui signifie à peu près milord
                    </hi> Qu'importe* en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires. </p>
                <p> Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture,
                    tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu'importe se
                    contenta de dire : « Voilà un homme bien vigoureux. » </p>
                <p> Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu'on les
                    avait fait venir inutilement, et s'en prirent à l'étranger : ils le menacèrent
                    en l'appelant *chien d'étranger,* et ils voulurent le battre. </p>
                <p> Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas ; les autres le
                    respectèrent, le saluèrent, lui demandèrent pour boire : il leur donna plus
                    d'argent qu'ils n'en avaient jamais vu. Milord Qu'importe lui dit : « Je vous
                    estime ; venez dîner avec moi dans ma maison de campagne, qui n'est qu'à trois
                    milles » ; il monta dans la voiture d'Amazan, parce que la sienne était dérangée
                    par la secousse. </p>
                <p> Après un quart d'heure de silence, il regarda un moment Amazan, et lui dit :
                    *How d'ye do ;* à la lettre : *Comment faites-vous faire ?* et dans la langue du
                    traducteur : *Comment vous portez-vous ?* ce qui ne veut rien dire du tout en
                    aucune langue ; puis il ajouta : « Vous avez là six jolies licornes » ; et il se
                    remit à fumer. </p>
                <p> Le voyageur lui dit que ses licornes étaient à son service ; qu'il venait avec
                    elles du pays des Gangarides ; et il en prit occasion de lui parler de la
                    princesse de Babylone, et du fatal baiser qu'elle avait donné au roi d'Égypte. À
                    quoi l'autre ne répliqua rien du tout, se souciant très-peu qu'il y eût dans le
                    monde un roi d'Égypte et une princesse de Babylone. Il fut encore un quart
                    d'heure sans parler ; après quoi il redemanda à son compagnon <hi rend="italic">
                        comment il faisait faire, </hi> et si on mangeait du bon *roast-beef* dans
                    le pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit avec sa politesse ordinaire
                    qu'on ne mangeait point ses frères sur les bords du Gange. Il lui expliqua le
                    système qui fut, après tant de siècles, celui de Pythagore, de Porphyre, de
                    Jamblique. Sur quoi milord s'endormit, et ne fit qu'un somme jusqu'à ce qu'on
                    fût arrivé à sa maison. </p>
                <p> Il avait une femme jeune et charmante, à qui la nature avait donné une âme aussi
                    vive et aussi sensible que celle de son mari était indifférente. Plusieurs
                    seigneurs albioniens étaient venus ce jour-là dîner avec elle. Il y avait des
                    caractères de toutes les espèces : car le pays n'ayant presque jamais été
                    gouverné que par des étrangers, les familles venues avec ces princes avaient
                    toutes apporté des mœurs différentes. Il se trouva dans la compagnie des gens
                    très-aimables, d'autres d'un esprit supérieur, quelques-uns d'une science
                    profonde. </p>
                <p> La maîtresse de la maison n'avait rien de cet air emprunté et gauche, de cette
                    roideur, de cette mauvaise honte qu'on reprochait alors aux jeunes femmes
                    d'Albion ; elle ne cachait point, par un maintien dédaigneux et par un silence
                    affecté, la stérilité de ses idées et l'embarras humiliant de n'avoir rien à
                    dire : nulle femme n'était plus engageante. Elle reçut Amazan avec la politesse
                    et les grâces qui lui étaient naturelles. L'extrême beauté de ce jeune étranger,
                    et la comparaison soudaine qu'elle fit entre lui et son mari, la frappèrent
                    d'abord sensiblement. </p>
                <p> On servit. Elle fit asseoir Amazan à côté d'elle, et lui fit manger des puddings
                    de toute espèce, ayant su de lui que les Gangarides ne se nourrissaient de rien
                    qui eût reçu des dieux le don céleste de la vie. Sa beauté, sa force, les mœurs
                    des Gangarides, les progrès des arts, la religion et le gouvernement, furent le
                    sujet d'une conversation aussi agréable qu'instructive pendant le repas, qui
                    dura jusqu'à la nuit, et pendant lequel milord Qu'importe but beaucoup et ne dit
                    mot. </p>
                <p> Après le dîner, pendant que milady versait du thé et qu'elle dévorait des yeux
                    le jeune homme, il s'entretenait avec un membre du parlement : car chacun sait
                    que dès lors il y avait un parlement, et qu'il s'appelait <hi rend="italic">
                        wittenagemoth, </hi> ce qui signifie *l'assemblée des gens d'esprit*. Amazan
                    s'informait de la constitution, des mœurs, des lois, des forces, des usages, des
                    arts, qui rendaient ce pays si recommandable ; et ce seigneur lui parlait en ces
                    termes : </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVII. UN SÉNATEUR ALBIONIEN RACONTE À AMAZAN L'HISTOIRE DE SON PAYS.
                    LA FEMME DE MILORD DONNE UN RENDEZ-VOUS À AMAZAN, QUI N'Y RÉPOND QUE PAR DU
                    RESPECT. LE MILORD S'EN MOQUE, ET AMAZAN S'EN RETOURNE EN BATAVIE. </head>
                <p> « Nous avons longtemps marché tout nus, quoique le climat ne soit pas chaud.
                    Nous avons été longtemps traités en esclaves par des gens <ref target="#N26"/>
                    venus de l'antique terre de Saturne, arrosée des eaux du Tibre ; mais nous nous
                    sommes fait nous-mêmes beaucoup plus de maux que nous n'en avions essuyé de nos
                    premiers vainqueurs. Un de nos rois <ref target="#N27"/> poussa la bassesse
                    jusqu'à se déclarer sujet d'un prêtre qui demeurait aussi sur les bords du
                    Tibre, et qu'on appelait *le vieux des sept montagnes :* tant la destinée de ces
                    sept montagnes a été longtemps de dominer sur une grande partie de l'Europe
                    habitée alors par des brutes </p>
                <p> « Après ces temps d'avilissement sont venus des siècles de férocité et
                    d'anarchie. Notre terre, plus orageuse que les mers qui l'environnent, a été
                    saccagée et ensanglantée par nos discordes ; plusieurs têtes couronnées ont péri
                    par le dernier supplice ; plus de cent princes du sang des rois ont fini leurs
                    jours sur l'échafaud ; on a arraché le cœur de tous leurs adhérents, et on en a
                    battu leurs joues <ref target="#N28"/> . C'était au bourreau qu'il appartenait
                    d'écrire l'histoire de notre île, puisque c'était lui qui avait terminé toutes
                    les grandes affaires. </p>
                <p> « Il n'y a pas longtemps que, pour comble d'horreur, quelques personnes portant
                    un manteau noir <ref target="#N29"/> , et d'autres qui mettaient une chemise
                    blanche par-dessus leur jaquette <ref target="30"/> , ayant été mordues par des
                    chiens enragés, communiquèrent la rage à la nation entière. Tous les citoyens
                    furent ou meurtriers ou égorgés, ou bourreaux ou suppliciés, ou déprédateurs ou
                    esclaves, au nom du ciel et en cherchant le Seigneur. </p>
                <p> « Qui croirait que de cet abîme épouvantable, de ce chaos de dissensions,
                    d'atrocités, d'ignorance et de fanatisme, il est enfin résulté le plus parfait
                    gouvernement peut-être qui soit aujourd'hui dans le monde ? Un roi honoré et
                    riche, tout-puissant pour faire le bien, impuissant pour faire le mal, est à la
                    tête d'une nation libre, guerrière, commerçante et éclairée. Les grands d'un
                    côté, et les représentants des villes de l'autre, partagent la législation avec
                    le monarque. </p>
                <p> « On avait vu ; par une fatalité singulière, le désordre, les guerres civiles,
                    l'anarchie et la pauvreté désoler le pays quand les rois affectaient le pouvoir
                    arbitraire. La tranquillité, la richesse, la félicité publique, n'ont régné chez
                    nous que quand les rois ont reconnu qu'ils n'étaient pas absolus. Tout était
                    subverti quand on disputait sur des choses inintelligibles ; tout a été dans
                    l'ordre quand on les a méprisées. Nos flottes victorieuses portent notre gloire
                    sur toutes les mers, et les lois mettent en sûreté nos fortunes : jamais un juge
                    ne peut les expliquer arbitrairement ; jamais on ne rend un arrêt qui ne soit
                    motivé. Nous punirions comme des assassins des juges qui oseraient envoyer à la
                    mort un citoyen sans manifester les témoignages qui l'accusent et la loi qui le
                    condamne. </p>
                <p> « Il est vrai qu'il y a toujours chez nous deux partis qui se combattent avec la
                    plume et avec des intrigues ; mais aussi ils se réunissent toujours quand il
                    s'agit de prendre les armes pour défendre la patrie et la liberté. Ces deux
                    partis veillent l'un sur l'autre ; ils s'empêchent mutuellement de violer le
                    dépôt sacré des lois ; ils se haïssent, mais ils aiment l'État : ce sont des
                    amants jaloux qui servent à l'envi la même maîtresse. </p>
                <p> « Du même fonds d'esprit qui nous a fait connaître et soutenir les droits de la
                    nature humaine, nous avons porté les sciences au plus haut point où elles
                    puissent parvenir chez les hommes. Vos Égyptiens, qui passent pour de si grands
                    mécaniciens ; vos Indiens, qu'on croit de si grands philosophes ; vos
                    Babyloniens, qui se vantent d'avoir observé les astres pendant quatre cent
                    trente mille années ; les Grecs, qui ont écrit tant de phrases et si peu de
                    choses, ne savent précisément rien en comparaison de nos moindres écoliers, qui
                    ont étudié les découvertes de nos grands maîtres. Nous avons arraché plus de
                    secrets à la nature dans l'espace de cent années que le genre humain n'en avait
                    découvert dans la multitude des siècles <ref target="#N31"/> . </p>
                <p> « Voilà au vrai l'état où nous sommes. Je ne vous ai caché ni le bien, ni le
                    mal, ni nos opprobres, ni notre gloire ; et je n'ai rien exagéré. » </p>
                <p> Amazan, à ce discours, se sentit pénétré du désir de s'instruire dans ces
                    sciences sublimes dont on lui parlait ; et si sa passion pour la princesse de
                    Babylone, son respect filial pour sa mère, qu'il avait quittée, et l'amour de sa
                    patrie, n'eussent fortement parlé à son cœur déchiré, il aurait voulu passer sa
                    vie dans l'île d'Albion ; mais ce malheureux baiser donné par sa princesse au
                    roi d'Égypte ne lui laissait pas assez de liberté dans l'esprit pour étudier les
                    hautes sciences. </p>
                <p> « Je vous avoue, dit-il, que m'ayant imposé la loi de courir le monde et de
                    m'éviter moi-même, je serais curieux de voir cette antique terre de Saturne, ce
                    peuple du Tibre et des sept montagnes à qui vous avez obéi autrefois ; il faut,
                    sans doute, que ce soit le premier peuple de la terre. </p>
                <p> --- Je vous conseille de faire ce voyage, lui répondit l'Albionien, pour peu que
                    vous aimiez la musique et la peinture. Nous allons très-souvent nous-mêmes
                    porter quelquefois notre ennui vers les sept montagnes. Mais vous serez bien
                    étonné en voyant les descendants de nos vainqueurs. » </p>
                <p> Cette conversation fut longue. Quoique le bel Amazan eût la cervelle un peu
                    attaquée, il parlait avec tant d'agréments, sa voix était si touchante, son
                    maintien si noble et si doux, que la maîtresse de la maison ne put s'empêcher de
                    l'entretenir à son tour tête à tête. Elle lui serra tendrement la main en lui
                    parlant, et ne le regardant avec des yeux humides et étincelants qui portaient
                    les désirs dans tous les ressorts de la vie. Elle le retint à souper et à
                    coucher. Chaque instant, chaque parole, chaque regard, enflammèrent sa passion.
                    Dès que tout le monde fut retiré, elle lui écrivit un petit billet, ne doutant
                    pas qu'il ne vînt lui faire la cour dans son lit, tandis que milord Qu'importe
                    dormait dans le sien. Amazan eut encore le courage de résister : tant un grain
                    de folie produit d'effets miraculeux dans une âme forte et profondément blessée </p>
                <p> Amazan, selon sa coutume, fit à la dame une réponse respectueuse, par laquelle
                    il lui représentait la sainteté de son serment, et l'obligation étroite où il
                    était d'apprendre à la princesse de Babylone à dompter ses passions ; après quoi
                    il fit atteler ses licornes, et repartit pour la Batavie, laissant toute la
                    compagnie émerveillée de lui, et la dame du logis désespérée. Dans l'excès de sa
                    douleur, elle laissa traîner la lettre d'Amazan ; milord Qu'importe la lut le
                    lendemain matin. « Voilà, dit-il en levant les épaules, de bien plates
                    niaiseries » ; et il alla chasser au renard avec quelques ivrognes du voisinage. </p>
                <p> Amazan voguait déjà sur la mer, muni d'une carte géographique dont lui avait
                    fait présent le savant Albionien qui s'était entretenu avec lui chez milord
                    Qu'importe. Il voyait avec surprise une grande partie de la terre sur une
                    feuille de papier. </p>
                <p> Ses yeux et son imagination s'égaraient dans ce petit espace ; il regardait le
                    Rhin, le Danube, les Alpes du Tyrol, marqués alors par d'autres noms, et tous
                    les pays par où il devait passer avant d'arriver à la ville des sept montagnes ;
                    mais surtout il jetait les yeux sur la contrée des Gangarides, sur Babylone, où
                    il avait vu sa chère princesse, et sur le fatal pays de Bassora, où elle avait
                    donné un baiser au roi d'Égypte. Il soupirait, il versait des larmes ; mais il
                    convenait que l'Albionien, qui lui avait fait présent de l'univers en raccourci,
                    n'avait pas eu tort en disant qu'on était mille fois plus instruit sur les bords
                    de la Tamise que sur ceux du Nil, de l'Euphrate, et du Gange. </p>
                <p> Comme il retournait en Batavie, Formosante volait vers Albion avec ses deux
                    vaisseaux, qui cinglaient à pleines voiles ; celui d'Amazan et celui de la
                    princesse se croisèrent, se touchèrent presque : les deux amants étaient près
                    l'un de l'autre, et ne pouvaient s'en douter. Ah s'ils l'avaient su Mais
                    l'impérieuse destinée ne le permit pas. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVIII. </head>
                <p> AMAZAN TRAVERSE LA GERMANIE, PASSE À VENISE. CE QU'IL Y REMARQUE. IL ARRIVE À LA
                    VILLE DES SEPT MONTAGNES. CE QU'IL Y REMARQUE DE SINGULIER. </p>
                <p> Sitôt qu'Amazan fut débarqué sur le terrain égal et fangeux de la Batavie, il
                    partit comme un éclair pour la ville aux sept montagnes. Il fallut traverser la
                    partie méridionale de la Germanie. De quatre milles en quatre milles on trouvait
                    un prince et une princesse, des filles d'honneur, et des gueux. Il était étonné
                    des coquetteries que ces dames et ces filles d'honneur lui faisaient partout
                    avec la bonne foi germanique, et il n'y répondait que par de modestes refus.
                    Après avoir franchi les Alpes, il s'embarqua sur la mer de Dalmatie, et aborda
                    dans une ville qui ne ressemblait à rien du tout de ce qu'il avait vu
                    jusqu'alors. La mer formait les rues, les maisons étaient bâties dans l'eau. Le
                    peu de places publiques qui ornaient cette ville était couvert d'hommes et de
                    femmes qui avaient un double visage, celui que la nature leur avait donné et une
                    face de carton mal peint qu'ils appliquaient par-dessus : en sorte que la nation
                    semblait composée de spectres. Les étrangers qui venaient dans cette contrée
                    commençaient par acheter un visage, comme on se pourvoit ailleurs de bonnets et
                    de souliers. Amazan dédaigna cette mode contre nature ; il se présenta tel qu'il
                    était. Il y avait dans la ville douze mille filles enregistrées dans le grand
                    livre de la république ; filles utiles à l'État, chargées du commerce le plus
                    avantageux et le plus agréable qui ait jamais enrichi une nation. Les négociants
                    ordinaires envoyaient à grands frais et à grands risques des étoffes dans
                    l'Orient ; ces belles négociantes faisaient sans aucun risque un trafic toujours
                    renaissant de leurs attraits. Elles vinrent toutes se présenter au bel Amazan et
                    lui offrir le choix. Il s'enfuit au plus vite en prononçant le nom de
                    l'incomparable princesse de Babylone, et en jurant par les dieux immortels
                    qu'elle était plus belle que toutes les douze mille filles vénitiennes. «
                    Sublime friponne, s'écriait-il dans ses transports, je vous apprendrai à être
                    fidèle » </p>
                <p> Enfin les ondes jaunes du Tibre, des marais empestés, des habitants hâves,
                    décharnés et rares, couverts de vieux manteaux troués qui laissaient voir leur
                    peau sèche et tannée, se présentèrent à ses yeux, et lui annoncèrent qu'il était
                    à la porte de la ville aux sept montagnes, de cette ville de héros et de
                    législateurs qui avaient conquis et policé une grande partie du globe. </p>
                <p> Il s'était imaginé qu'il verrait à la porte triomphale cinq cents bataillons
                    commandés par des héros, et, dans le sénat, une assemblée de demi-dieux, donnant
                    des lois à la terre ; il trouva, pour toute armée, une trentaine de gredins
                    montant la garde avec un parasol, de peur du soleil. Ayant pénétré jusqu'à un
                    temple qui lui parut très-beau, mais moins que celui de Babylone, il fut assez
                    surpris d'y entendre une musique exécutée par des hommes qui avaient des voix de
                    femmes. </p>
                <p> « Voilà, dit-il, un plaisant pays que cette antique terre de Saturne J'ai vu une
                    ville où personne n'avait son visage ; en voici une autre où les hommes n'ont ni
                    leur voix ni leur barbe. » On lui dit que ces chantres n'étaient plus hommes,
                    qu'on les avait dépouillés de leur virilité afin qu'ils chantassent plus
                    agréablement les louanges d'une prodigieuse quantité de gens de mérite. Amazan
                    ne comprit rien à ce discours. Ces messieurs le prièrent de chanter ; il chanta
                    un air gangaride avec sa grâce ordinaire. </p>
                <p> Sa voix était une très-belle haute-contre. « Ah monsignor, lui dirent-ils, quel
                    charmant soprano vous auriez ... Ah si... </p>
                <p> --- Comment, si ? Que prétendez-vous dire ? </p>
                <p> --- Ah monsignor ... </p>
                <p> --- Eh bien ? </p>
                <p> --- Si vous n'aviez point de barbe » Alors ils lui expliquèrent
                    très-plaisamment, et avec des gestes fort comiques, selon leur coutume, de quoi
                    il était question. Amazan demeura tout confondu. « J'ai voyagé, dit-il, et
                    jamais je n'ai entendu parler d'une telle fantaisie. » </p>
                <p> Lorsqu'on eut bien chanté, le vieux des sept montagnes alla en grand cortège à
                    la porte du temple ; il coupa l'air en quatre avec le pouce élevé, deux doigts
                    étendus et deux autres pliés, en disant ces mots dans une langue qu'on ne
                    parlait plus : *À la ville et à l'univers* <ref target="#N32"/> . Le Gangaride
                    ne pouvait comprendre que deux doigts pussent atteindre si loin. </p>
                <p> Il vit bientôt défiler toute la cour du maître du monde : elle était composée de
                    graves personnages, les uns en robes rouges, les autres en violet ; presque tous
                    regardaient le bel Amazan en adoucissant les yeux ; ils lui faisaient des
                    révérences, et se disaient l'un à l'autre : <foreign xml:lang="it"> San Martino,
                        che bel ragazzo San Pancratio, che bel fanciullo </foreign>
                </p>
                <p> Les <hi rend="italic"> ardents </hi>
                    <ref target="#N33"/> , dont le métier était de montrer aux étrangers les
                    curiosités de la ville, s'empressèrent de lui faire voir des masures où un
                    muletier ne voudrait pas passer la nuit, mais qui avaient été autrefois de
                    dignes monuments de la grandeur d'un peuple roi. Il vit encore des tableaux de
                    deux cents ans, et des statues de plus de vingt siècles, qui lui parurent des
                    chefs-d'œuvre. « Faites-vous encore de pareils ouvrages ? </p>
                <p> --- Non, Votre Excellence, lui répondit un des ardents ; mais nous méprisons le
                    reste de la terre ; parce que nous conservons ces raretés. Nous sommes des
                    espèces de fripiers qui tirons notre gloire des vieux habits qui restent dans
                    nos magasins. » </p>
                <p> Amazan voulut voir le palais du prince : on l'y conduisit. Il vit des hommes en
                    violet qui comptaient l'argent des revenus de l'État : tant d'une terre située
                    sur le Danube, tant d'une autre sur la Loire, ou sur le Guadalquivir, ou sur la
                    Vistule <ref target="#N34"/> : « Oh oh dit Amazan après avoir consulté sa carte
                    de géographie, votre maître possède donc toute l'Europe comme ces anciens héros
                    des sept montagnes ? </p>
                <p> --- Il doit posséder l'univers entier de droit divin, lui répondit un violet ;
                    et même il a été un temps où ses prédécesseurs ont approché de la monarchie
                    universelle ; mais leurs successeurs ont la bonté de se contenter aujourd'hui de
                    quelque argent que les rois leurs sujets leur font payer en forme de tribut. </p>
                <p> --- Votre maître est donc en effet le roi des rois ? C'est donc là son titre ?
                    dit Amazan. </p>
                <p> --- Non, Votre Excellence ; son titre est *serviteur des serviteurs ;* il est
                    originairement poissonnier et portier <ref target="#N35"/> , et c'est pourquoi
                    les emblèmes de sa dignité sont des clefs et des filets ; mais il donne toujours
                    des ordres à tous les rois. Il n'y a pas longtemps qu'il envoya cent et un
                    commandements à un roi du pays des Celtes, et le roi obéit. </p>
                <p> --- Votre poissonnier, dit Amazan, envoya donc cinq ou six cent mille hommes
                    pour faire exécuter ses cent et une volontés ? </p>
                <p> --- Point du tout, Votre Excellence ; notre saint maître n'est point assez riche
                    pour soudoyer dix mille soldats ; mais il a quatre à cinq cent mille prophètes
                    divins distribués dans les autres pays. Ces prophètes de toutes couleurs sont,
                    comme de raison, nourris aux dépens des peuples ; ils annoncent de la part du
                    ciel que mon maître peut avec ses clefs ouvrir et fermer toutes les serrures, et
                    surtout celles des coffres-forts. Un prêtre normand <ref target="#N36"/> , qui
                    avait auprès du roi dont je vous parle la charge de confident de ses pensées, le
                    convainquit qu'il devait obéir sans réplique aux cent et une pensées de mon
                    maître : car il faut que vous sachiez qu'une des prérogatives du <hi rend="italic"> vieux des sept montagnes </hi> est d'avoir toujours raison,
                    soit qu'il daigne parler, soit qu'il daigne écrire. </p>
                <p> --- Parbleu, dit Amazan, voilà un singulier homme je serais curieux de dîner
                    avec lui. </p>
                <p> --- Votre Excellence, quand vous seriez roi, vous ne pourriez manger à sa table
                    ; tout ce qu'il pourrait faire pour vous, ce serait de vous en faire servir une
                    à côté de lui plus petite et plus basse que la sienne. Mais, si vous voulez
                    avoir l'honneur de lui parler, je lui demanderai audience pour vous, moyennant
                    la <hi rend="italic"> buona mancia </hi>
                    <ref target="#N37"/> , que vous aurez la bonté de me donner. </p>
                <p> --- Très volontiers », dit le Gangaride. </p>
                <p> Le violet s'inclina. « Je vous introduirai demain, dit-il ; vous ferez trois
                    génuflexions, et vous baiserez les pieds du <hi rend="italic"> vieux des </hi>
                    <hi rend="italic"> sept montagnes </hi> . » À ces mots, Amazan fit de si
                    prodigieux éclats de rire qu'il fut près de suffoquer ; il sortit en se tenant
                    les côtés, et rit aux larmes pendant tout le chemin, jusqu'à ce qu'il fût arrivé
                    à son hôtellerie, où il rit encore très-longtemps. </p>
                <p> À son dîner, il se présenta vingt hommes sans barbe et vingt violons qui lui
                    donnèrent un concert. Il fut courtisé le reste de la journée par les seigneurs
                    les plus importants de la ville : ils lui firent des propositions encore plus
                    étranges que celle de baiser les pieds du <hi rend="italic"> vieux des sept
                        montagnes </hi> . Comme il était extrêmement poli, il crut d'abord que ces
                    messieurs le prenaient pour une dame, et les avertit de leur méprise avec
                    l'honnêteté la plus circonspecte. Mais, étant pressé un peu vivement par deux ou
                    trois des plus déterminés violets, il les jeta par les fenêtres, sans croire
                    faire un grand sacrifice à la belle Formosante. Il quitta au plus vite cette
                    ville des maîtres du monde, où il fallait baiser un vieillard à l'orteil, comme
                    si sa joue était à son pied, et où l'on n'abordait les jeunes gens qu'avec des
                    cérémonies encore plus bizarres. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIX. AMAZAN ARRIVE À LA CAPITALE DES GAULES. TABLEAU DE CE QU'IL Y
                    REMARQUE. SA FIDÉLITÉ FAIT NAUFRAGE DEVANT UNE FILLE D'AFFAIRE, DANS LES BRAS DE
                    LAQUELLE IL EST SURPRIS PAR FORMOSANTE. </head>
                <p> De province en province, ayant toujours repoussé les agaceries de toute espèce,
                    toujours fidèle à la princesse de Babylone, toujours en colère contre le roi
                    d'Égypte, ce modèle de constance parvint à la capitale nouvelle des Gaules.
                    Cette ville avait passé, comme tant d'autres, par tous les degrés de la
                    barbarie, de l'ignorance, de la sottise et de la misère. Son premier nom <ref target="#N38"/> avait été <hi rend="italic"> la boue </hi> et *la crotte ;*
                    ensuite elle avait pris celui d'Isis, du culte d'Isis parvenu jusque chez elle.
                    Son premier sénat avait été une compagnie de bateliers. Elle avait été longtemps
                    esclave des héros déprédateurs des sept montagnes ; et, après quelques siècles,
                    d'autres héros brigands, venus de la rive ultérieure du Rhin, s'étaient emparés
                    de son petit terrain. </p>
                <p> Le temps, qui change tout, en avait fait une ville dont la moitié était
                    très-noble et très-agréable, l'autre un peu grossière et ridicule : c'était
                    l'emblème de ses habitants. Il y avait dans son enceinte environ cent mille
                    personnes au moins qui n'avaient rien à faire qu'à jouer et à se divertir. Ce
                    peuple d'oisifs jugeait des arts que les autres cultivaient. Ils ne savaient
                    rien de ce qui se passait à la cour ; quoiqu'elle ne fût qu'à quatre petits
                    milles d'eux, il semblait qu'elle en fût à six cents milles au moins. La douceur
                    de la société, la gaieté, la frivolité, étaient leur importante et leur unique
                    affaire : on les gouvernait comme des enfants à qui l'on prodigue des jouets
                    pour les empêcher de crier. Si on leur parlait des horreurs qui avaient, deux
                    siècles auparavant, désolé leur patrie, et des temps épouvantables où la moitié
                    de la nation avait massacré l'autre pour des sophismes, ils disaient qu'en effet
                    cela n'était pas bien, et puis ils se mettaient à rire et à chanter des
                    vaudevilles. </p>
                <p> Plus les oisifs étaient polis, plaisants et aimables, plus on observait un
                    triste contraste entre eux et des compagnies d'occupés. </p>
                <p> Il était, parmi ces occupés, ou qui prétendaient l'être, une troupe de sombres
                    fanatiques, moitié absurdes, moitié fripons, dont le seul aspect contristait la
                    terre, et qui l'auraient bouleversée, s'ils l'avaient pu, pour se donner un peu
                    de crédit ; mais la nation des oisifs, en dansant et en chantant, les faisait
                    rentrer dans leurs cavernes, comme les oiseaux obligent les chats-huants à se
                    replonger dans les trous des masures. </p>
                <p> D'autres occupés, en plus petit nombre, étaient les conservateurs d'anciens
                    usages barbares contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix ; ils
                    ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une
                    coutume insensée et horrible, ils la regardaient comme une loi sacrée. C'est par
                    cette lâche habitude de n'oser penser par eux-mêmes, et de puiser leurs idées
                    dans les débris des temps où l'on ne pensait pas, que, dans la ville des
                    plaisirs, il était encore des mœurs atroces. C'est par cette raison qu'il n'y
                    avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait quelquefois
                    souffrir mille morts à un innocent pour lui faire avouer un crime qu'il n'avait
                    pas commis. </p>
                <p> On punissait une étourderie de jeune homme comme on aurait puni un
                    empoisonnement ou un parricide. Les oisifs en poussaient des cris perçants, et
                    le lendemain ils n'y pensaient plus, et ne parlaient que de modes nouvelles. </p>
                <p> Ce peuple avait vu s'écouler un siècle entier pendant lequel les beaux-arts
                    s'élevèrent à un degré de perfection qu'on n'aurait jamais osé espérer ; les
                    étrangers venaient alors, comme à Babylone, admirer les grands monuments
                    d'architecture, les prodiges des jardins, les sublimes efforts de la sculpture
                    et de la peinture. Ils étaient enchantés d'une musique qui allait à l'âme sans
                    étonner les oreilles. </p>
                <p> La vraie poésie, c'est-à-dire celle qui est naturelle et harmonieuse, celle qui
                    parle au cœur autant qu'à l'esprit, ne fut connue de la nation que dans cet
                    heureux siècle. De nouveaux genres d'éloquence déployèrent des beautés sublimes.
                    Les théâtres surtout retentirent de chefs-d'œuvre dont aucun peuple n'approcha
                    jamais. Enfin le bon goût se répandit dans toutes les professions, au point
                    qu'il y eut de bons écrivains même chez les druides. </p>
                <p> Tant de lauriers, qui avaient levé leurs têtes jusqu'aux nues, se séchèrent
                    bientôt dans une terre épuisée. Il n'en resta qu'un très-petit nombre dont les
                    feuilles étaient d'un vert pâle et mourant. La décadence fut produite par la
                    facilité de faire et par la paresse de bien faire, par la satiété du beau et par
                    le goût du bizarre. La vanité protégea des artistes qui ramenaient les temps de
                    la barbarie ; et cette même vanité, en persécutant les talents véritables, les
                    força de quitter leur patrie ; les frelons firent disparaître les abeilles. </p>
                <p> Presque plus de véritables arts, presque plus de génie ; le mérite consistait à
                    raisonner à tort et à travers sur le mérite du siècle passé : le barbouilleur
                    des murs d'un cabaret critiquait savamment les tableaux des grands peintres ;
                    les barbouilleurs de papier défiguraient les ouvrages des grands écrivains.
                    L'ignorance et le mauvais goût avaient d'autres barbouilleurs à leurs gages. On
                    répétait les mêmes choses dans cent volumes sous des titres différents. Tout
                    était ou dictionnaire ou brochure. Un gazetier druide <ref target="#N39"/>
                    écrivait deux fois par semaine les annales obscures de quelques énergumènes
                    ignorés de la nation, et de prodiges célestes opérés dans des galetas par de
                    petits gueux et de petites gueuses ; d'autres ex-druides, vêtus de noir, prêts
                    de mourir de colère et de faim, se plaignaient dans cent écrits qu'on ne leur
                    permît plus de tromper les hommes, et qu'on laissât ce droit à des boucs vêtus
                    de gris. Quelques archi-druides imprimaient des libelles diffamatoires. </p>
                <p> Amazan ne savait rien de tout cela ; et, quand il l'aurait su, il ne s'en serait
                    guère embarrassé, n'ayant la tête remplie que de la princesse de Babylone, du
                    roi de l'Égypte, et de son serment inviolable de mépriser toutes les
                    coquetteries des dames, dans quelque pays que le chagrin conduisît ses pas. </p>
                <p> Toute la populace légère, ignorante, et toujours poussant à l'excès cette
                    curiosité naturelle au genre humain, s'empressa longtemps autour de ses licornes
                    ; les femmes, plus sensées, forcèrent les portes de son hôtel pour contempler sa
                    personne. </p>
                <p> Il témoigna d'abord à son hôte quelque désir d'aller à la cour ; mais des oisifs
                    de bonne compagnie, qui se trouvèrent là par hasard, lui dirent que ce n'était
                    plus la mode, que les temps étaient bien changés, et qu'il n'y avait plus de
                    plaisir qu'à la ville. Il fut invité le soir même à souper par une dame <ref target="#N40"/> dont l'esprit et les talents étaient connus hors de sa
                    patrie, et qui avait voyagé dans quelques pays <ref target="#N41"/> où Amazan
                    avait passé. Il goûta fort cette dame et la société rassemblée chez elle. La
                    liberté y était décente, la gaieté n'y était point bruyante, la science n'y
                    avait rien de rebutant, et l'esprit rien d'apprêté. Il vit que le nom de bonne
                    compagnie n'est pas un vain nom, quoiqu'il soit souvent usurpé. Le lendemain il
                    dîna dans une société non moins aimable, mais beaucoup plus voluptueuse. Plus il
                    fut satisfait des convives, plus on fut content de lui. Il sentait son âme
                    s'amollir et se dissoudre comme les aromates de son pays se fondent doucement à
                    un feu modéré, et s'exhalent en parfums délicieux. </p>
                <p> Après le dîner, on le mena à un spectacle enchanteur, condamné par les druides
                    parce qu'il leur enlevait les auditeurs dont ils étaient les plus jaloux. Ce
                    spectacle était un composé de vers agréables, de chants délicieux, de danses qui
                    exprimaient les mouvements de l'âme, et de perspectives qui charmaient les yeux
                    en les trompant. Ce genre de plaisir, qui rassemblait tant de genres, n'était
                    connu que sous un nom étranger : il s'appelait <hi rend="italic"> opéra, </hi>
                    ce qui signifiait autrefois dans la langue des sept montagnes, <hi rend="italic"> travail, soin, occupation, industrie, entreprise, besogne, affaire </hi> .
                    Cette affaire l'enchanta. Une fille surtout le charma par sa voix mélodieuse et
                    par les grâces qui l'accompagnaient : cette fille d'affaire, après le spectacle,
                    lui fut présentée par ses nouveaux amis. Il lui fit présent d'une poignée de
                    diamants. Elle en fut si reconnaissante qu'elle ne put le quitter du reste du
                    jour. Il soupa avec elle, et, pendant le repas, il oublia sa sobriété ; et,
                    après le repas, il oublia son serment d'être toujours insensible à la beauté, et
                    inexorable aux tendres coquetteries. Quel exemple de la faiblesse humaine </p>
                <p> La belle princesse de Babylone arrivait alors avec le phénix, sa femme de
                    chambre Irla, et ses deux cents cavaliers gangarides montés sur leurs licornes.
                    Il fallut attendre assez longtemps pour qu'on ouvrît les portes. Elle demanda
                    d'abord si le plus beau des hommes, le plus courageux, le plus spirituel et le
                    plus fidèle, était encore dans cette ville. Les magistrats virent bien qu'elle
                    voulait parler d'Amazan. Elle se fit conduire à son hôtel ; elle entra, le cœur
                    palpitant d'amour : toute son âme était pénétrée de l'inexprimable joie de
                    revoir enfin dans son amant le modèle de la constance. Rien ne put l'empêcher
                    d'entrer dans sa chambre ; les rideaux étaient ouverts : elle vit le bel Amazan
                    dormant entre les bras d'une jolie brune. Ils avaient tous deux un très-grand
                    besoin de repos. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XX. FORMOSANTE, DÉSESPÉRÉE DE CE QU'ELLE A VU, QUITTE LES GAULES, ET
                    VOUDRAIT Y ÊTRE ENCORE. AMAZAN, INCONSOLABLE DE SON INFIDÉLITÉ, COURT APRÈS
                    FORMOSANTE. </head>
                <p> Formosante jeta un cri de douleur qui retentit dans toute la maison, mais qui ne
                    put éveiller ni son cousin ni la fille d'affaire. Elle tomba pâmée entre les
                    bras d'Irla. Dès qu'elle eut repris ses sens, elle sortit de cette chambre
                    fatale avec une douleur mêlée de rage. Irla s'informa quelle était cette jeune
                    demoiselle qui passait des heures si douces avec le bel Amazan. On lui dit que
                    c'était une fille d'affaire fort complaisante, qui joignait à ses talents celui
                    de chanter avec assez de grâce. « Ô juste ciel, ô puissant Orosmade s'écriait la
                    belle princesse de Babylone tout en pleurs, par qui suis-je trahie, et pour qui
                    Ainsi donc celui qui a refusé pour moi tant de princesses m'abandonne pour une
                    farceuse des Gaules Non, je ne pourrai survivre à cet affront. </p>
                <p> --- Madame, lui dit Irla, voilà comme sont faits tous les jeunes gens d'un bout
                    du monde à l'autre : fussent-ils amoureux d'une beauté descendue du ciel, ils
                    lui feraient, dans de certains moments, des infidélités pour une servante de
                    cabaret. </p>
                <p> --- C'en est fait, dit la princesse, je ne le reverrai de ma vie ; partons dans
                    l'instant même, et qu'on attelle mes licornes. » </p>
                <p> Le phénix la conjura d'attendre au moins qu'Amazan fût éveillé, et qu'il pût lui
                    parler. « Il ne le mérite pas, dit la princesse ; vous m'offenseriez cruellement
                    : il croirait que je vous ai prié de lui faire des reproches, et que je veux me
                    raccommoder avec lui. Si vous m'aimez, n'ajoutez pas cette injure à l'injure
                    qu'il m'a faite. » Le phénix, qui après tout devait la vie à la fille du roi de
                    Babylone, ne put lui désobéir. Elle repartit avec tout son monde. </p>
                <p> « Où allons-nous, madame ? lui demandait Irla. </p>
                <p> --- Je n'en sais rien, répondait la princesse ; nous prendrons le premier chemin
                    que nous trouverons : pourvu que je fuie Amazan pour jamais, je suis contente. » </p>
                <p> Le phénix, qui était plus sage que Formosante, parce qu'il était sans passion,
                    la consolait en chemin ; il lui remontrait avec douceur qu'il était triste de se
                    punir pour les fautes d'un autre ; qu'Amazan lui avait donné des preuves assez
                    éclatantes et assez nombreuses de fidélité pour qu'elle pût lui pardonner de
                    s'être oublié un moment ; que c'était un juste à qui la grâce d'Orosmade avait
                    manqué ; qu'il n'en serait que plus constant désormais dans l'amour et dans la
                    vertu ; que le désir d'expier sa faute le mettrait au-dessus de lui-même ;
                    qu'elle n'en serait que plus heureuse ; que plusieurs grandes princesses avant
                    elle avaient pardonné de semblables écarts, et s'en étaient bien trouvées ; il
                    lui en rapportait des exemples, et il possédait tellement l'art de conter que le
                    cœur de Formosante fut enfin plus calme et plus paisible ; elle aurait voulu
                    n'être point si tôt partie : elle trouvait que ses licornes allaient trop vite,
                    mais elle n'osait revenir sur ses pas ; combattue entre l'envie de pardonner et
                    celle de montrer sa colère, entre son amour et sa vanité, elle laissait aller
                    ses licornes ; elle courait le monde selon la prédiction de l'oracle de son
                    père. </p>
                <p> Amazan, à son réveil, apprend l'arrivée et le départ de Formosante et du phénix
                    ; il apprend le désespoir et le courroux de la princesse ; on lui dit qu'elle a
                    juré de ne lui pardonner jamais. « Il ne me reste plus, s'écria-t-il, qu'à la
                    suivre et à me tuer à ses pieds. » </p>
                <p> Ses amis de la bonne compagnie des oisifs accoururent au bruit de cette aventure
                    ; tous lui remontrèrent qu'il valait infiniment mieux demeurer avec eux ; que
                    rien n'était comparable à la douce vie qu'ils menaient dans le sein des arts et
                    d'une volupté tranquille et délicate ; que plusieurs étrangers et des rois mêmes
                    avaient préféré ce repos, si agréablement occupé et si enchanteur, à leur patrie
                    et à leur trône ; que d'ailleurs sa voiture était brisée, et qu'un sellier lui
                    en faisait une à la nouvelle mode ; que le meilleur tailleur de la ville lui
                    avait déjà coupé une douzaine d'habits du dernier goût ; que les dames les plus
                    spirituelles et les plus aimables de la ville, chez qui on jouait très-bien la
                    comédie, avaient retenu chacune leur jour pour lui donner des fêtes. La fille
                    d'affaire, pendant ce temps-là, prenait son chocolat à sa toilette, riait,
                    chantait, et faisait des agaceries au bel Amazan, qui s'aperçut enfin qu'elle
                    n'avait pas le sens d'un oison. </p>
                <p> Comme la sincérité, la cordialité, la franchise, ainsi que la magnanimité et le
                    courage, composaient le caractère de ce grand prince, il avait conté ses
                    malheurs et ses voyages à ses amis ; ils savaient qu'il était cousin issu de
                    germain de la princesse ; ils étaient informés du baiser funeste donné par elle
                    au roi d'Égypte. « On se pardonne, lui dirent-ils, ces petites frasques entre
                    parents, sans quoi il faudrait passer sa vie dans d'éternelles querelles. » Rien
                    n'ébranla son dessein de courir après Formosante ; mais, sa voiture n'étant pas
                    prête, il fut obligé de passer trois jours parmi les oisifs dans les fêtes et
                    dans les plaisirs ; enfin il prit congé d'eux en les embrassant, en leur faisant
                    accepter les diamants de son pays les mieux montés, en leur recommandant d'être
                    toujours légers et frivoles, puisqu'ils n'en étaient que plus aimables et plus
                    heureux. « Les Germains, disait-il, sont les vieillards de l'Europe ; les
                    peuples d'Albion sont les hommes faits ; les habitants de la Gaule sont les
                    enfants, et j'aime à jouer avec eux. » </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXI. </head>
                <p> AMAZON VOLE AU DELÀ DES PYRÉNÉES. IL RENCONTRE LE PHÉNIX, QUI LUI RACONTE LE
                    MALHEUR DE FORMOSANTE. AMAZAN LA DÉLIVRE DU DANGER D'ÊTRE BRÛLÉE, ET ANÉANTIT
                    LES BRÛLEURS. IL SE RÉCONCILIE AVEC FORMOSANTE. </p>
                <p> Ses guides n'eurent pas de peine à suivre la route de la princesse ; on ne
                    parlait que d'elle et de son gros oiseau. Tous les habitants étaient encore dans
                    l'enthousiasme de l'admiration. Les peuples de la Dalmatie et de la Marche
                    d'Ancône éprouvèrent depuis une surprise moins délicieuse quand ils virent une
                    maison voler dans les airs ; les bords de la Loire, de la Dordogne, de la
                    Garonne, de la Gironde, retentissaient encore d'acclamations. </p>
                <p> Quand Amazan fut au pied des Pyrénées, les magistrats et les druides du pays lui
                    firent danser malgré lui un tambourin ; mais sitôt qu'il eut franchi les
                    Pyrénées, il ne vit plus de gaieté et de joie. S'il entendit quelques chansons
                    de loin à loin, elles étaient toutes sur un ton triste : les habitants
                    marchaient gravement avec des grains enfilés et un poignard à leur ceinture. La
                    nation, vêtue de noir, semblait être en deuil. Si les domestiques d'Amazan
                    interrogeaient les passants, ceux-ci répondaient par signes ; si on entrait dans
                    une hôtellerie, le maître de la maison enseignait aux gens en trois paroles
                    qu'il n'y avait rien dans la maison, et qu'on pouvait envoyer chercher à
                    quelques milles les choses dont on avait un besoin pressant. </p>
                <p> Quand on demandait à ces silenciaires s'ils avaient vu passer la belle princesse
                    de Babylone, ils répondaient avec moins de brièveté : « Nous l'avons vue, elle
                    n'est pas si belle : il n'y a de beau que les teints basanés ; elle étale une
                    gorge d'albâtre qui est la chose du monde la plus dégoûtante, et qu'on ne
                    connaît presque point dans nos climats. » </p>
                <p> Amazan avançait vers la province arrosée du Bétis. Il ne s'était pas écoulé plus
                    de douze mille années depuis que ce pays avait été découvert par les Tyriens,
                    vers le même temps qu'ils firent la découverte de la grande île Atlantique,
                    submergé quelques siècles après. Les Tyriens cultivèrent la Bétique, que les
                    naturels du pays laissaient en friche, prétendant qu'ils ne devaient se mêler de
                    rien, et que c'était aux Gaulois leurs voisins à venir cultiver leurs terres.
                    Les Tyriens avaient amené avec eux des Palestins <ref target="#N42"/> , qui, dès
                    ce temps-là, couraient dans tous les climats, pour peu qu'il y eût de l'argent à
                    gagner. Ces Palestins, en prêtant sur gages à cinquante pour cent, avaient
                    attiré à eux presque toutes les richesses du pays. Cela fit croire aux peuples
                    de la Bétique que les Palestins étaient sorciers ; et tous ceux qui étaient
                    accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde par une compagnie de druides
                    qu'on appelait <hi rend="italic"> les rechercheurs, </hi> ou <hi rend="italic">
                        les anthropokaies </hi>
                    <ref target="#N43"/> . Ces prêtres les revêtaient d'abord d'un habit de masque,
                    s'emparaient de leurs biens, et récitaient dévotement les propres prières des
                    Palestins tandis qu'on les cuisait à petit feu *por l'amor de Dios*. </p>
                <p> La princesse de Babylone avait mis pied à terre dans la ville qu'on appela
                    depuis <hi rend="italic"> Sevilla </hi> . Son dessein était de s'embarquer sur
                    le Bétis pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi Bélus son père, et
                    oublier, si elle pouvait, son infidèle amant, ou bien le demander en mariage.
                    Elle fit venir chez elle deux Palestins qui faisaient toutes les affaires de la
                    cour. Ils devaient lui fournir trois vaisseaux. Le phénix fit avec eux tous les
                    arrangements nécessaires, et convint du prix après avoir un peu disputé. </p>
                <p> L'hôtesse était fort dévote, et son mari, non moins dévot, était familier,
                    c'est-à-dire espion des druides rechercheurs anthropokaies ; il ne manqua pas de
                    les avertir qu'il avait dans sa maison une sorcière et deux Palestins qui
                    faisaient un pacte avec le diable, déguisé en gros oiseau doré. Les
                    rechercheurs, apprenant que la dame avait une prodigieuse quantité de diamants,
                    la jugèrent incontinent sorcière ; ils attendirent la nuit pour enfermer les
                    deux cents cavaliers et les licornes, qui dormaient dans de vastes écuries, car
                    les rechercheurs sont poltrons. </p>
                <p> Après avoir bien barricadé les portes, ils se saisirent de la princesse et
                    d'Irla ; mais ils ne purent prendre le phénix, qui s'envola à tire d'ailes : il
                    se doutait bien qu'il trouverait Amazan sur le chemin des Gaules à Sevilla. </p>
                <p> Il le rencontra sur la frontière de la Bétique, et lui apprit le désastre de la
                    princesse. Amazan ne put parler : il était trop saisi, trop en fureur. Il s'arme
                    d'une cuirasse d'acier damasquinée d'or, d'une lance de douze pieds, de deux
                    javelots, et d'une épée tranchante appelée <hi rend="italic"> la fulminante,
                    </hi> qui pouvait fendre d'un seul coup des arbres, des rochers et des druides ;
                    il couvre sa belle tête d'un casque d'or ombragé de plumes de héron et
                    d'autruche. C'était l'ancienne armure de Magog, dont sa sœur Aldée lui avait
                    fait présent dans son voyage en Scythie ; le peu de suivants qui
                    l'accompagnaient montent comme lui chacun sur sa licorne. </p>
                <p> Amazan, en embrassant son cher phénix, ne lui dit que ces tristes paroles : « Je
                    suis coupable ; si je n'avais pas couché avec une fille d'affaire dans la ville
                    des oisifs, la belle princesse de Babylone ne serait pas dans cet état
                    épouvantable ; courons aux anthropokaies. » </p>
                <p> Il entre bientôt dans Sevilla : quinze cents alguazils gardaient les portes de
                    l'enclos où les deux cents Gangarides et leurs licornes étaient renfermés sans
                    avoir à manger ; tout était préparé pour le sacrifice qu'on allait faire de la
                    princesse de Babylone, de sa femme de chambre Irla, et des deux riches
                    Palestins. Le grand anthropokaie, entouré de ses petits anthropokaies, était
                    déjà sur son tribunal sacré ; une foule de Sévillois portant des grains enfilés
                    à leurs ceintures joignaient les deux mains sans dire un mot, et l'on amenait la
                    belle princesse, Irla, et les deux Palestins, les mains liées derrière le dos et
                    vêtus d'un habit de masque. </p>
                <p> Le phénix entre par une lucarne dans la prison où les Gangarides commençaient
                    déjà à enfoncer les portes. L'invincible Amazan les brisait en dehors. Ils
                    sortent tout armés, tous sur leurs licornes ; Amazan se met à leur tête. Il
                    n'eut pas de peine à renverser les alguazils, les familiers, les prêtres
                    anthropokaies ; chaque licorne en perçait des douzaines à la fois. La fulminante
                    d'Amazan coupait en deux tous ceux qu'il rencontrait ; le peuple fuyait en
                    manteau noir et en fraise sale, toujours tenant à la main ses grains bénits *por
                    l'amor de Dios*. </p>
                <p> Amazan saisit de sa main le grand rechercheur sur son tribunal, et le jette sur
                    le bûcher qui était préparé à quarante pas ; il y jeta aussi les autres petits
                    rechercheurs l'un après l'autre. Il se prosterne ensuite aux pieds de
                    Formosante. « Ah que vous êtes aimable, dit-elle, et que je vous adorerais si
                    vous ne m'aviez pas fait une infidélité avec une fille d'affaire » </p>
                <p> Tandis qu'Amazan faisait sa paix avec la princesse, tandis que ses Gangarides
                    entassaient dans le bûcher les corps de tous les anthropokaies, et que les
                    flammes s'élevaient jusqu'aux nues, Amazan vit de loin comme une armée qui
                    venait à lui. Un vieux monarque, la couronne en tête, s'avançait sur un char
                    traîné par huit mules attelées avec des cordes : cent autres chars suivaient.
                    Ils étaient accompagnés de graves personnages en manteau noir et en fraise,
                    montés sur de très-beaux chevaux ; une multitude de gens à pied suivait en
                    cheveux gras et en silence. </p>
                <p> D'abord Amazan fit ranger autour de lui ses Gangarides, et s'avança, la lance en
                    arrêt. Dès que le roi <ref target="#N44"/> l'aperçut, il ôta sa couronne,
                    descendit de son char, embrassa l'étrier d'Amazan, et lui dit : « Homme envoyé
                    de Dieu, vous êtes le vengeur du genre humain, le libérateur de ma patrie, mon
                    protecteur. Ces monstres sacrés dont vous avez purgé la terre étaient mes
                    maîtres au nom du *vieux des sept montagnes ;* j'étais forcé de souffrir leur
                    puissance criminelle. Mon peuple m'aurait abandonné si j'avais voulu seulement
                    modérer leurs abominables atrocités. D'aujourd'hui je respire, je règne, et je
                    vous le dois. » </p>
                <p> Ensuite il baisa respectueusement la main de Formosante, et la supplia de
                    vouloir bien monter avec Amazan, Irla, et le phénix, dans son carrosse à huit
                    mules. Les deux Palestins, banquiers de la cour, encore prosternés à terre de
                    frayeur et de reconnaissance, se relevèrent, et la troupe des licornes suivit le
                    roi de la Bétique dans son palais. </p>
                <p> Comme la dignité du roi d'un peuple grave exigeait que ses mules allassent au
                    petit pas, Amazan et Formosante eurent le temps de lui conter leurs aventures.
                    Il entretint aussi le phénix ; il l'admira et le baisa cent fois. Il comprit
                    combien les peuples d'Occident, qui mangeaient les animaux, et qui n'entendaient
                    plus leur langage, étaient ignorants, brutaux et barbares ; que les seuls
                    Gangarides avaient conservé la nature et la dignité primitive de l'homme ; mais
                    il convenait surtout que les plus barbares des mortels étaient ces rechercheurs
                    anthropokaies, dont Amazan venait de purger le monde. Il ne cessait de le bénir
                    et de le remercier. La belle Formosante oubliait déjà l'aventure de la fille
                    d'affaire, et n'avait l'âme remplie que de la valeur du héros qui lui avait
                    sauvé la vie. Amazan, instruit de l'innocence du baiser donné au roi d'Égypte,
                    et de la résurrection du phénix, goûtait une joie pure, et était enivré du plus
                    violent amour. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXII. </head>
                <p> LES DEUX AMANTS PRENNENT LE PARTI DE RETOURNER À BABYLONE. LE ROI DE LA BÉTIQUE
                    LEUR DONNE DES TROUPES POUR LES ACCOMPAGNER. ILS ARRIVENT À TYR, ET PASSENT EN
                    ÉGYPTE. LE ROI D'ÉTHIOPIE LEUR DONNE DES FÊTES, ET DEVIENT AMOUREUX DE
                    FORMOSANTE. AMAZAN PUNIT CE SOUVERAIN, ET ÉPOUSE FORMOSANTE À BABYLONE. </p>
                <p> On dîna au palais, et on y fit assez mauvaise chère. Les cuisiniers de la
                    Bétique étaient les plus mauvais de l'Europe ; Amazan conseilla d'en faire venir
                    des Gaules. Les musiciens du roi exécutèrent pendant le repas cet air célèbre
                    qu'on appela dans la suite des siècles *les Folies d'Espagne*. Après le repas on
                    parla d'affaires. </p>
                <p> Le roi demanda au bel Amazan, à la belle Formosante et au beau phénix, ce qu'ils
                    prétendaient devenir. « Pour moi, dit Amazan, mon intention est de retourner à
                    Babylone, dont je suis l'héritier présomptif, et de demander à mon oncle Bélus
                    ma cousine issue de germaine, l'incomparable Formosante, à moins qu'elle n'aime
                    mieux vivre avec moi chez les Gangarides. </p>
                <p> --- Mon dessein, dit la princesse, est assurément de ne jamais me séparer de mon
                    cousin issu de germain ; mais je crois qu'il convient que je me rende auprès du
                    roi mon père, d'autant plus qu'il ne m'a donné permission que d'aller en
                    pèlerinage à Bassora, et que j'ai couru le monde. </p>
                <p> --- Pour moi, dit le phénix, je suivrai partout ces deux tendres et généreux
                    amants. </p>
                <p> --- Vous avez raison, dit le roi de la Bétique ; mais le retour à Babylone n'est
                    pas si aisé que vous le pensez. Je sais tous les jours des nouvelles de ce
                    pays-là par les vaisseaux tyriens, et par mes banquiers palestins, qui sont en
                    correspondance avec tous les peuples de la terre. Tout est en armes vers
                    l'Euphrate et le Nil. Le roi de Scythie redemande l'héritage de sa femme, à la
                    tête de trois cent mille guerriers tous à cheval. Le roi d'Égypte et le roi des
                    Indes désolent aussi les bords du Tigre et de l'Euphrate, chacun à la tête de
                    trois cent mille hommes, pour se venger de ce qu'on s'est moqué d'eux. Pendant
                    que le roi d'Égypte est hors de son pays, son ennemi le roi d'Éthiopie ravage
                    l'Égypte avec trois cent mille hommes, et le roi de Babylone n'a encore que six
                    cent mille hommes sur pied pour se défendre. </p>
                <p> « Je vous avoue, continua le roi, que lorsque j'entends parler de ces
                    prodigieuses armées que l'Orient vomit de son sein, et de leur étonnante
                    magnificence ; quand je les compare à nos petits corps de vingt à trente mille
                    soldats, qu'il est si difficile de vêtir et de nourrir, je suis tenté de croire
                    que l'Orient a été fait bien longtemps avant l'Occident. Il semble que nous
                    soyons sortis avant-hier du chaos, et hier de la barbarie. </p>
                <p> --- Sire, dit Amazan, les derniers venus l'emportent quelquefois sur ceux qui
                    sont entrés les premiers dans la carrière. On pense dans mon pays que l'homme
                    est originaire de l'Inde, mais je n'en ai aucune certitude. </p>
                <p> --- Et vous, dit le roi de la Bétique au phénix, qu'en pensez-vous ? </p>
                <p> --- Sire, répondit le phénix, je suis encore trop jeune pour être instruit de
                    l'antiquité. Je n'ai vécu qu'environ vingt-sept mille ans ; mais mon père, qui
                    avait vécu cinq fois cet âge, me disait qu'il avait appris de son père que les
                    contrées de l'Orient avaient toujours été plus peuplées et plus riches que les
                    autres. Il tenait de ses ancêtres que les générations de tous les animaux
                    avaient commencé sur les bords du Gange. Pour moi, je n'ai pas la vanité d'être
                    de cette opinion. Je ne puis croire que les renards d'Albion, les marmottes des
                    Alpes, et les loups de la Gaule, viennent de mon pays ; de même que je ne crois
                    pas que les sapins et les chênes de vos contrées descendent des palmiers et des
                    cocotiers des Indes. </p>
                <p> --- Mais d'où venons-nous donc ? dit le roi. </p>
                <p> --- Je n'en sais rien, dit le phénix ; je voudrais seulement savoir où la belle
                    princesse de Babylone et mon cher ami Amazan pourront aller. </p>
                <p> --- Je doute fort, repartit le roi, qu'avec ses deux cents licornes il soit en
                    état de percer à travers tant d'armées de trois cent mille hommes chacune. </p>
                <p> --- Pourquoi non ? » dit Amazan. </p>
                <p> Le roi de la Bétique sentit le sublime du pourquoi non ; mais il crut que le
                    sublime seul ne suffisait pas contre des armées innombrables. « Je vous
                    conseille, dit-il, d'aller trouver le roi d'Éthiopie ; je suis en relation avec
                    ce prince noir par le moyen de mes Palestins ; je vous donnerai des lettres pour
                    lui : puisqu'il est l'ennemi du roi d'Égypte, il sera trop heureux d'être
                    fortifié par votre alliance. Je puis vous aider de deux mille hommes très-sobres
                    et très-braves ; il ne tiendra qu'à vous d'en engager autant chez les peuples
                    qui demeurent, ou plutôt qui sautent au pied des Pyrénées, et qu'on appelle <hi rend="italic"> Vasques </hi> ou <hi rend="italic"> Vascons </hi> . Envoyez
                    un de vos guerriers sur une licorne avec quelques diamants : il n'y a point de
                    Vascon qui ne quitte le castel, c'est-à-dire la chaumière de son père, pour vous
                    servir. Ils sont infatigables, courageux et plaisants ; vous en serez
                    très-satisfait. En attendant qu'ils soient arrivés, nous vous donnerons des
                    fêtes, et nous vous préparerons des vaisseaux. Je ne puis trop reconnaître le
                    service que vous m'avez rendu. » </p>
                <p> Amazan jouissait du bonheur d'avoir retrouvé Formosante, et de goûter en paix
                    dans sa conversation tous les charmes de l'amour réconcilié, qui valent presque
                    ceux de l'amour naissant. </p>
                <p> Bientôt une troupe fière et joyeuse de Vascons arriva en dansant un tambourin ;
                    l'autre troupe fière et sérieuse de Bétiquois était prête. Le vieux roi tanné
                    embrassa tendrement les deux amants ; il fit charger leurs vaisseaux d'armes, de
                    lits, de jeux d'échecs, d'habits noirs, de golilles <ref target="#N45"/> ,
                    d'ognons, de moutons, de poules, de farine, et de beaucoup d'ail, en leur
                    souhaitant une heureuse traversée, un amour constant et des victoires. </p>
                <p> La flotte aborda le rivage où l'on dit que tant de siècles après la Phénicienne
                    Didon, sœur d'un Pygmalion, épouse d'un Sichée, ayant quitté cette ville de Tyr,
                    vint fonder la superbe ville de Carthage, en coupant un cuir de bœuf en
                    lanières, selon le témoignage des plus graves auteurs de l'antiquité, lesquels
                    n'ont jamais conté de fables, et selon les professeurs qui ont écrit pour les
                    petits garçons : quoique après tout il n'y ait jamais eu personne à Tyr qui se
                    soit appelé Pygmalion, ou Didon, ou Sichée, qui sont des noms entièrement grecs,
                    et quoique enfin il n'y eût point de roi à Tyr en ces temps-là. </p>
                <p> La superbe Carthage n'était point encore un port de mer ; il n'y avait là que
                    quelques Numides qui faisaient sécher des poissons au soleil. On côtoya la
                    Byzacène et les Syrtes, les bords fertiles où furent depuis Cyrène et la grande
                    Chersonèse. </p>
                <p> Enfin on arriva vers la première embouchure du fleuve sacré du Nil. C'est à
                    l'extrémité de cette terre fertile que le port de Canope recevait déjà les
                    vaisseaux de toutes les nations commerçantes, sans qu'on sût si le dieu Canope
                    avait fondé le port, ou si les habitants avaient fabriqué le dieu, ni si
                    l'étoile Canope avait donné son nom à la ville, ou si la ville avait donné le
                    sien à l'étoile. Tout ce qu'on en savait, c'est que la ville et l'étoile étaient
                    fort anciennes, et c'est tout ce qu'on peut savoir de l'origine des choses, de
                    quelque nature qu'elles puissent être. </p>
                <p> Ce fut là que le roi d'Éthiopie, ayant ravagé toute l'Égypte, vit débarquer
                    l'invincible Amazan et l'adorable Formosante. Il prit l'un pour le dieu des
                    combats, et l'autre pour la déesse de la beauté. Amazan lui présenta la lettre
                    de recommandation du roi de la Bétique. Le roi d'Éthiopie donna d'abord des
                    fêtes admirables, suivant la coutume indispensable des temps héroïques ; ensuite
                    on parla d'aller exterminer les trois cent mille hommes du roi d'Égypte, les
                    trois cent mille de l'empereur des Indes, et les trois cent mille du grand kan
                    des Scythes, qui assiégeaient l'immense, l'orgueilleuse, la voluptueuse ville de
                    Babylone. </p>
                <p> Les deux mille Bétiquois qu'Amazan avait amenés avec lui dirent qu'ils n'avaient
                    que faire du roi d'Éthiopie pour secourir Babylone ; que c'était assez que leur
                    roi leur eût ordonné d'aller la délivrer ; qu'il suffisait d'eux pour cette
                    expédition. </p>
                <p> Les Vascons dirent qu'ils en avaient bien fait d'autres ; qu'ils battraient tout
                    seuls les Égyptiens, les Indiens et les Scythes, et qu'ils ne voulaient marcher
                    avec les soldats de la Bétique qu'à condition que ceux-ci seraient à
                    l'arrière-garde. </p>
                <p> Les deux cents Gangarides se mirent à rire des prétentions de leurs alliés, et
                    ils soutinrent qu'avec cent licornes seulement ils feraient fuir tous les rois
                    de la terre. La belle Formosante les apaisa par sa prudence et par ses discours
                    enchanteurs. Amazan présenta au monarque noir ses Gangarides, ses licornes, les
                    Bétiquois, les Vascons, et son bel oiseau. </p>
                <p> Tout fut prêt bientôt pour marcher par Memphis, par Héliopolis, par Arsinoé, par
                    Pétra, par Artémite, par Sora, par Apamée, pour aller attaquer les trois rois,
                    et pour faire cette guerre mémorable devant laquelle toutes les guerres que les
                    hommes ont faites depuis n'ont été que des combats de coqs et de cailles. </p>
                <p> Chacun sait comment le roi d'Éthiopie devint amoureux de la belle Formosante, et
                    comment il la surprit au lit, lorsqu'un doux sommeil fermait ses longues
                    paupières. On se souvient qu'Amazan, témoin de ce spectacle, crut voir le jour
                    et la nuit couchant ensemble. On n'ignore pas qu'Amazan, indigné de l'affront,
                    tira soudain sa fulminante, qu'il coupa la tête perverse du nègre insolent, et
                    qu'il chassa tous les Éthiopiens d'Égypte. Ces prodiges ne sont-ils pas écrits
                    dans le livre des chroniques d'Égypte ? La renommée a publié de ses cent bouches
                    les victoires qu'il remporta sur les trois rois avec ses guerriers de la
                    Bétique, ses Vascons et ses licornes. Il rendit la belle Formosante à son père ;
                    il délivra toute la suite de sa maîtresse, que le roi d'Égypte avait réduite en
                    esclavage. Le grand kan des Scythes se déclara son vassal, et son mariage avec
                    la princesse Aldée fut confirmé. L'invincible et généreux Amazan, reconnu pour
                    héritier du royaume de Babylone, entra dans la ville en triomphe avec le phénix,
                    en présence de cent rois tributaires. La fête de son mariage surpassa en tout
                    celle que le roi Bélus avait donnée. On servit à table le bœuf Apis rôti. Le roi
                    d'Égypte et celui des Indes donnèrent à boire aux deux époux, et ces noces
                    furent célébrées par cinq cents grands poëtes de Babylone <ref target="#N46"/> . </p>
                <p> Ô muses qu'on invoque toujours au commencement de son ouvrage, je ne vous
                    implore qu'à la fin. C'est en vain qu'on me reproche de dire grâces sans avoir
                    dit <hi rend="italic"> benedicite </hi> . Muses vous n'en serez pas moins mes
                    protectrices. Empêchez que des continuateurs <ref target="#N47"/> téméraires ne
                    gâtent par leurs fables les vérités que j'ai enseignées aux mortels dans ce
                    fidèle récit, ainsi qu'ils ont osé falsifier *Candide, l'Ingénu,* et les chastes
                    aventures de la chaste Jeanne, qu'un ex-capucin a défigurées par des vers dignes
                    des capucins, dans des éditions bataves. Qu'ils ne fassent pas ce tort à mon
                    typographe, chargé d'une nombreuse famille, et qui possède à peine de quoi avoir
                    des caractères, du papier et de l'encre. </p>
                <p> Ô muses imposez silence au détestable <hi rend="italic"> Cogé </hi>
                    <ref target="#N48"/> , professeur de bavarderie au collège Mazarin, qui n'a pas
                    été content des discours moraux de Bélisaire et de l'empereur Justinien, et qui
                    a écrit de vilains libelles diffamatoires contre ces deux grands hommes. </p>
                <p> Mettez un bâillon au pédant Larcher, qui, sans savoir un mot de l'ancien
                    babylonien, sans avoir voyagé comme moi sur les bords de l'Euphrate et du Tigre,
                    a eu l'imprudence de soutenir que la belle Formosante, fille du plus grand roi
                    du monde, et la princesse Aldée, et toutes les femmes de cette respectable cour,
                    allaient coucher avec tous les palefreniers de l'Asie pour de l'argent, dans le
                    grand temple de Babylone, par principe de religion <ref target="#N49"/> . Ce
                    libertin de collège, votre ennemi et celui de la pudeur, accuse les belles
                    Égyptiennes de Mendès de n'avoir aimé que des boucs, se proposant en secret, par
                    cet exemple, de faire un tour en Égypte pour avoir enfin de bonnes aventures. </p>
                <p> Comme il ne connaît pas plus le moderne que l'antique, il insinue, dans
                    l'espérance de s'introduire auprès de quelque vieille, que notre incomparable
                    Ninon, à l'âge de quatre-vingts ans, coucha avec l'abbé Gédoin, de l'Académie
                    française et de celle des inscriptions et belles-lettres. Il n'a jamais entendu
                    parler de l'abbé de Châteauneuf, qu'il prend pour l'abbé Gédoin. Il ne connaît
                    pas plus Ninon que les filles de Babylone. </p>
                <p> Muses, filles du ciel, votre ennemi Larcher fait plus : il se répand en éloges
                    sur la pédérastie ; il ose dire que tous les bambins de mon pays sont sujets à
                    cette infamie. Il croit se sauver en augmentant le nombre des coupables. </p>
                <p> Nobles et chastes muses, qui détestez également le pédantisme et la pédérastie,
                    protégez-moi contre maître Larcher </p>
                <p> Et vous, maître Aliboron, dit Fréron, ci-devant soi-disant jésuite, vous dont le
                    Parnasse est tantôt à Bicêtre et tantôt au cabaret du coin ; vous à qui l'on a
                    rendu tant de justice sur tous les théâtres de l'Europe dans l'honnête comédie
                    de *l'Écossaise ;* vous, digne fils du prêtre Desfontaines, qui naquîtes de ses
                    amours avec un de ces beaux enfants qui portent un fer et un bandeau comme le
                    fils de Vénus <ref target="#N50"/> , et qui s'élancent comme lui dans les airs,
                    quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au haut des cheminées ; mon cher Aliboron, pour
                    qui j'ai toujours eu tant de tendresse, et qui m'avez fait rire un mois de suite
                    du temps de cette <hi rend="italic"> Écossaise, </hi> je vous recommande ma
                    princesse de Babylone ; dites-en bien du mal afin qu'on la lise. </p>
                <p> Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclésiastique, illustre orateur des
                    convulsionnaires, père de l'Église fondée par l'abbé Bécherand <ref target="#N51"/> et par Abraham Chaumeix ; ne manquez pas de dire dans vos
                    feuilles, aussi pieuses qu'éloquentes et sensées, que la princesse de Babylone
                    est hérétique, déiste et athée. Tâchez surtout d'engager le sieur Riballier à
                    faire condamner la princesse de Babylone par la Sorbonne ; vous ferez grand
                    plaisir à mon libraire, à qui j'ai donné cette petite histoire pour ses
                    étrennes. </p>
                <trailer> FIN DE LA PRINCESSE DE BABYLONE. </trailer>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> Les sommaires placés en tête de chaque chapitre sont ceux de
                    l'édition parue sous ce titre : *Voyages et Aventures d'une princesse
                    babylonienne, pour servir de suite à ceux de Scarmentado, par un vieux
                    philosophe qui ne radote pas toujours* (1 vol. in-8o. Genève, 1768). </note>
                <note xml:id="N02"> Le parasange est une mesure itinéraire de Perse, qui équivaut à
                    trois lieues de France. ( <hi rend="italic"> Note </hi> de l'édition de 1768
                    avec sommaires.) </note>
                <note xml:id="N03"> Nom de Bouddha au Japon. </note>
                <note xml:id="N04"> Animal fabuleux, de la grandeur d'un cheval, et portant au front
                    une corne blanche. </note>
                <note xml:id="N05">
                    <p> Voltaire a répété cette expression dans le chapitre ier de <hi rend="italic"> Jenny </hi> . Il avait dit dans la <hi rend="italic"> Pucelle, </hi>
                        chant X, vers 399 : </p>
                    <p> Qui d'un Hercule eut la force en partage, </p>
                    <p> Et d'Adonis le gracieux visage. </p>
                    <p> et dans <hi rend="italic"> Ce qui plaît aux dames, </hi> vers 25 : </p>
                    <p> Force d'Hercule et grâces d'Adonis. </p>
                </note>
                <note xml:id="N06"> L'édition de 1768 avec sommaires porte : <hi rend="italic">
                        mélange de beauté inconnue </hi> . </note>
                <note xml:id="N07"> Voyez le chapitre ix, v. 10 de la *Genèse ;* et le chapitre iii,
                    v. 18 et 19 de l' <hi rend="italic"> Ecclésiaste </hi> . ( <hi rend="italic">
                        Note de Voltaire </hi> .) </note>
                <note xml:id="N08"> Chapitre ix, v. 4. </note>
                <note xml:id="N09"> La Fontaine, livre IV, fable ire. </note>
                <note xml:id="N10"> Priape. </note>
                <note xml:id="N11"> Schiraz ou Chiraz, ville de Perse, dont les vins blancs sont
                    renommés. </note>
                <note xml:id="N12"> La Russie. </note>
                <note xml:id="N13"> Moscou. </note>
                <note xml:id="N14"> Catherine II a régné de 1762 à 1796. </note>
                <note xml:id="N15"> Pierre Ier ; son histoire est au tome XVI de la présente
                    édition. </note>
                <note xml:id="N16"> Il s'agit ici des affaires polonaises. Voyez l' <hi rend="italic"> Essai sur les dissensions des Églises de Pologne, </hi> dans
                    les *Fragments sur l'Histoire*. </note>
                <note xml:id="N17"> La Suède. </note>
                <note xml:id="N18"> Le prince royal, qui, trois ans plus tard, fut Gustave III. </note>
                <note xml:id="N19"> Le roi de Danemark Christian VII. </note>
                <note xml:id="N20"> En Pologne. </note>
                <note xml:id="N21"> Stanislas Poniatowski, né en 1732, élu roi de Pologne en 1764.
                    Ce fut sous son règne qu'eurent lieu (depuis la publication de <hi rend="italic"> la Princesse de Babylone </hi> ) : en 1773, le démembrement, ou premier
                    partage ; et vingt ans après, le second partage, ou anéantissement de la
                    Pologne. Stanislas mourut en 1798. </note>
                <note xml:id="N22"> Librairie d'Amsterdam. </note>
                <note xml:id="N23"> En Italie et en France. </note>
                <note xml:id="N24">
                    <p> Dans l'édition de 1768 avec sommaires, au lieu de ces mots : <hi rend="italic"> ni dans les Quatre Facardins, </hi> on lit : <hi rend="italic"> ni dans Candide </hi> . Cette variante est-elle un
                        épigramme d'un ennemi de Voltaire ? est-ce une plaisanterie de Voltaire pour
                        donner l'idée qu'il n'était pas l'auteur de *la Princesse de Babylone ?* Je
                        n'ose prononcer. (B.) --- <hi rend="italic"> La Paysanne parvenue </hi> est
                        du chevalier de Mouhy ; <hi rend="italic"> Tansaï </hi> et <hi rend="italic"> le Sofa </hi> sont de Crébillon fils, et Hamilton est auteur des <hi rend="italic"> Quatre Facardins </hi> . </p>
                </note>
                <note xml:id="N25"> Les Romains. </note>
                <note xml:id="N26"> Jean sans Terre. </note>
                <note xml:id="N27"> Voltaire pense surtout ici aux partisans de Charles-Édouard.
                    Voyez, tome XV, le <hi rend="italic"> Précis du Siècle de Louis XV, chapitre
                        xxv. </hi>
                </note>
                <note xml:id="N28"> Les puritains. Voyez tome XIII, page 56 et suiv. </note>
                <note xml:id="N29"> Les prêtres anglicans. Voyez le chapitre clxxx de l' <hi rend="italic"> Essai sur les Mœurs </hi> . </note>
                <note xml:id="N30"> Allusion aux découvertes de Halley, de Newton, etc. </note>
                <note xml:id="N31">
                    <hi rend="italic"> Urbi et orbi </hi> . ( <hi rend="italic"> Note de Voltaire.
                    </hi> ) </note>
                <note xml:id="N32"> Ordre de saint Antoine. </note>
                <note xml:id="N33"> Voyez, dans le <hi rend="italic"> Dictionnaire philosophique,
                    </hi> l'article Annates. </note>
                <note xml:id="N34"> Allusion à saint Pierre, pêcheur et portier du paradis. </note>
                <note xml:id="N35"> Le Tellier, voyez, tome XV, le chapitre xxxvii du <hi rend="italic"> Siècle de Louis XIV </hi> . </note>
                <note xml:id="N36"> Bonne étrenne. </note>
                <note xml:id="N37">
                    <hi rend="italic"> Lutetia, </hi> dérivé de <hi rend="italic"> lutum, </hi> qui
                    signifie boue. </note>
                <note xml:id="N38"> On appelait <hi rend="italic"> Gazette ecclésiastique, </hi> le
                    journalintitulé *Nouvelles ecclésiastiques, ou Mémoires pour servir à l'histoire
                    de la constitution* Unigenitus, et qui parut dans le format in-4o, de 1713 à
                    1803. (B.) </note>
                <note xml:id="N39"> Mme Goffrin, dont la maison était le lieu de rendez-vous des
                    philosophes. </note>
                <note xml:id="N40"> En Pologne, où elle était allée voir le roi Stanislas
                    Poniatowski. </note>
                <note xml:id="N41"> Palestins désigne les Juifs originaires de la Palestine ou
                    Judée. </note>
                <note xml:id="N42"> Le mot <hi rend="italic"> anthropokaies </hi> est
                    irrégulièrement formé. Il faudrait <hi rend="italic"> anthropokaustes, </hi> qui
                    signifie *brûleurs d'hommes, <hi rend="italic"> et non </hi> rechercheurs,*
                    comme le donne à penser Voltaire, qui probablement n'aura pas osé traduire le
                    mot. (B.) --- Cette faute a été relevée par Larcher dans son *Supplément à la
                    Philosophie de l'histoire,* page 292 de la seconde édition. </note>
                <note xml:id="N43"> Charles III. Son ministre d'Aranda venait de rogner jusqu'au
                    vif, comme dit Voltaire, les griffes de l'Inquisition. (G. A.) </note>
                <note xml:id="N44"> 1 Collet espagnol. </note>
                <note xml:id="N45"> L'édition de 1768 avec sommaires se termine ici. </note>
                <note xml:id="N46"> Il existe une continuation de Candide. Je n'en connais point de
                    l'Ingénu. (B.) — Voyez l'Avertissement de Beuchot, en tête de ce volume. </note>
                <note xml:id="N47"> Voyez la note 2 de la page 357. </note>
                <note xml:id="N48"> Voyez dans les Mélanges, année 1767, le chapitre ii de la
                    Défense de mon oncle. </note>
                <note xml:id="N49"> Voyez, dans la Correspondance, la lettre à Thieriot, du 5 juin
                    1738, contenant une épigramme qui commence ainsi : Un ramoneur à face bananée.
                    Un fer en main, les yeux ceints d'un bandeau. </note>
                <note xml:id="N50"> L'abbé Bécherand, entièrement oublié aujourd'hui, avait une
                    jambe plus courte que l'autre, et, pour tâcher de l'allonger, allait gambader
                    sur le tombeau du diacre Pâris. Ce fut lui qui, le premier, eut des convulsions,
                    en 1731. Il fut, en février 1732, arrêté et mis à Saint-Lazare. Il n'eut sa
                    liberté que le 5 avril de la même année. </note>
                <note xml:id="N51"> (B.) — Voyez l'article Convulsion, tome XVIII, page 268 ; et sur
                    Chaumeix, tome X, page 127, tome XVII, page 5, tome XVIII, page 269, et tome XX,
                    page 321. </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
