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                <title ref="bgrf:82.14 wikidata:Q123126381 MiMoText-ID:Q1052"> L'ami des Enfants: MiMoText edition </title>
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                    <title> L'ami des enfants </title>
                    <author> Arnaud Berquin </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Didier </publisher>
                    <date>1845</date>
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                    <date>1782</date>
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                <head> L'HOMME EST BIEN COMME IL EST </head>
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            <div type="chapter">
                <p> M De Leyris porte un perroquet empaillé; et montant sur un fauteuil, il
                    l'accroche à un cordon déjà suspendu au plancher . </p>
                <p> Je ne crois pas que cet espiègle de Frédéric puisse maintenant y atteindre. On
                    ne peut avoir rien en sûreté contre ce petit garçon. Il remet le fauteuil à sa
                    place, et sort. </p>
                <p> Frédéric, entrant un moment après . Où est-ce donc que mon père vient de fourrer
                    notre pauvre défunt de Jacquot? Il l'avait dans les mains lorsqu'il est entré
                    ici, et je l'ai vu sortir les mains vides. Il regarde de tous côtés; enfin, en
                    levant les yeux, il aperçoit le perroquet suspendu au plancher. Ah! Bon! Le
                    voilà. Il prend aussitôt la course, et bondit de toutes ses forces; mais il s'en
                    faut plus de trois pieds qu'il ne s'élève à la hauteur de l'oiseau. Si j'étais
                    aussi leste que notre minet! Il va prendre un fauteuil, il monte dessus, et se
                    trouve trop court. Il se dresse sur la pointe des pieds, il saute; tout cela
                    inutilement. Il descend, court chercher un gros volume in-folio de Plutarque, le
                    met sur le fauteuil, grimpe sur le livre, tend le bras. Je ne saurai jamais
                    l'attraper. J'aurais pourtant bien voulu voir comment on lui a rempli le ventre
                    de paille. Essayons en sautant. Au moment où il plie sur ses jambes pour
                    s'enlever, Maurice entre dans le salon, l'aperçoit, et lui chante: oh comme il y
                    viendra! Oh! Comme il y viendra! Je te le donne en mille.-Un petit bout d'homme
                    comme toi, atteindre là-haut. Allons, descends, que je monte. Je n'aurai pas
                    besoin de Plutarque, moi. Il le tiraille par le pan de son habit, le fait
                    descendre, monte à sa place, élève les deux bras, et se voit encore fort loin
                    deJacquot. Frédéric, poussant un grand éclat de rire . Eh bien! Toi qui faisais
                    le fier, je t'aurais cru aussi grand que le saint Christophe de notre-dame, à
                    t'entendre. </p>
                <p> Maurice. Oui; mais si je montais sur le livre? Il y monte, se trouve un peu plus
                    près du perroquet, mais pas assez pour le saisir. Frédéric saute autour du
                    fauteuil en se moquant de lui... ce n'est pas ma faute; c'est que ce gros
                    Plutarque n'est pas encore assez gros. Voyez pourtant; s'il y avait eu quelques
                    grands hommes de plus dans l'antiquité, Jacquot étoit à moi. Frédéric. </p>
                <p> Je l'aurais bien eu le premier. Maurice. </p>
                <p> Ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup. Frédéric. </p>
                <p> Oh! Non; pas plus que le renard de la fable ne se souciait des raisins. Le
                    perroquet est peut-être trop verd, n'est-ce pas? </p>
                <p> Maurice. Je le vois aussi bien d'ici. Frédéric, ironiquement . Oui, c'est le
                    vrai point de vue. Écoute, mon frère; je ne crois pas qu'il y ait bien de la
                    différence entre nous deux au moins, et tu es plus vieux de trois ans. </p>
                <p> Maurice. Voyez donc la vanité de ce petit mirmidon! Est-ce que tu voudrais te
                    mesurer avec moi? </p>
                <p> Frédéric. Voyons un peu. Ils se mettent sur la même ligne devant un miroir,
                    épaule contre épaule, et tendent leurs membres autant qu'ils peuvent. Frédéric
                    se hausse sur la pointe des pieds.Maurice, étonné de le voir de sa taille,
                    regarde en bas, et s'aperçoit de la supercherie. Maurice. </p>
                <p> Ah! Le fripon: je le crois bien, de cette manière. Appuie tes talons à terre. </p>
                <p> Frédéric paroît alors bien au-dessous de son frère, et dit avec humeur, en
                    frappant du pied: c'est bien triste d'être si petit! M De Leyris, qui est rentré
                    depuis un moment . Parce qu'on ne peut pas atteindre le perroquet, n'est-ce pas,
                    Frédéric? </p>
                <p> Frédéric. Vous nous avez donc vu faire, mon papa? M De Leyris. </p>
                <p> Non; mais tes pieds l'ont écrit sur la couverture de mon Plutarque. </p>
                <p> Maurice. Si nous avions été aussi grands que vous, nous aurions vu de plus près
                    notre pauvre Jacquot. M De Leyris. </p>
                <p> Oui, pour le tourmenter jusqu'après sa mort, comme vous l'avez fait pendant sa
                    vie. Il n'y a pas de mal que vous ne soyez pas assez grands pour cela. Maurice. </p>
                <p> Oh! Quel plaisir, mon papa, si j'étais de votre taille! </p>
                <p> M De Leyris. Je te connois: alors même tu ne serais pas content. Maurice. </p>
                <p> Il est vrai que j'aimerais encore bien mieux être comme le géant qu'on montrait
                    cet hiver à la foire. Frédéric. </p>
                <p> Le beau Ragotin, vraiment! Quand on fait des souhaits et qu'il n'en coûte rien,
                    il ne faut pas se ménager. Tu sais </p>
                <p> notre plus haut cérisier? Voilà comme je voudrais être grand, moi. </p>
                <p> M De Leyris. Et pourquoi donc? Frédéric. </p>
                <p> C'est que je n'aurais besoin ni d'échelle, ni de perche, lorsque les cerises
                    viendraient à mûrir. Imagines-tu, mon frère, comme il serait doux de porter sa
                    tête au-dessus des arbres en se promenant dans le verger, et de pouvoir cueillir
                    les poires et les pêches, comme nous cueillons les groseilles? Cela ne serait
                    pas malheureux au moins. Maurice. </p>
                <p> On pourrait aussi regarder par la fenêtre les gens qui demeurent au troisième.
                    En souriant. Il y aurait de quoi leur faire de belles frayeurs. Frédéric. </p>
                <p> Je ne craindrais plus les voitures, quand j'irais dans les rues. Je n'aurais
                    qu'à écarter les jambes; tiens, comme cela il les écarte , je verrais passer
                    là-dessous les chevaux, le cocher, le </p>
                <p> carrosse, les domestiques, et je leur sourirais de pitié. </p>
                <p> Maurice. Tu sais la petite rivière qui coule au bas du jardin? On a besoin d'un
                    canot pour la traverser, ou il faut aller chercher à un quart de lieue le pont
                    du village. Pst! D'une enjambée, ou d'un saut à pieds joints, on se trouverait
                    de l'autre côté. Frédéric. </p>
                <p> Et puis l'on serait bien plus fort, si l'on était si grand. Qu'il vînt un ours à
                    ma rencontre, en traversant la forêt, je lui tordrois le cou comme à un pigeon,
                    ou je le jeterais à deux cents pieds en l'air; et il serait si occupé de sa
                    chute en retombant, qu'il oublieroit de se relever. Maurice. </p>
                <p> Il ne faudrait aussi plus de boeufs pour labourer la terre: on tirerait la
                    charrue soi-même; et en dix pas on serait au bout du champ. Tenez, encore, je
                    vis l'autre jour plus de cinquante hommes </p>
                <p> qui enfonçaient des pilotis pour faire une chaussée. Comme ils travaillaient! Eh
                    bien! Avec un grand marteau, comme on pourrait alors en porter, un homme seul
                    aurait fait toute leur besogne en un jour. N'est-il pas vrai, mon papa? M De
                    Leyris. </p>
                <p> Voilà qui est fort bon à dire; mais avec tous ces beaux souhaits, vous n'êtes
                    que des fous? Maurice. </p>
                <p> Comment des fous? M De Leyris. Oui, de croire que vous seriez alors plus heureux
                    que vous ne l'êtes. </p>
                <p> Maurice. Mais si nous devenions capables de faire plus de choses que nous n'en
                    faisons à présent? Frédéric. </p>
                <p> Par exemple, ne serait-ce pas fort commode de pouvoir atteindre bien haut, et de
                    faire d'un seul pas bien du chemin? </p>
                <p> M De Leyris. Avant que je te réponde, dis-moi; en te donnant cette taille
                    prodigieuse, voudrais-tu que tout ce qui t'entoure demeurât aussi petit qu'il
                    est aujourd'hui? Frédéric. </p>
                <p> Sans doute, mon papa. Maurice. </p>
                <p> Oui; rien que nous trois de géans. Grand-merci: je suis content de ma taille, et
                    je m'y tiens. </p>
                <p> Frédéric. Il faudrait pourtant que vous fussiez toujours plus grand que nous,
                    autrement ce serait aux enfans de donner le fouet à leur père. </p>
                <p> M De Leyris. Je vois qu'il est fort heureux pour moi de ne pas être exposé à ce
                    danger. </p>
                <p> Frédéric. Oh! Non, je vous ferais grâce. Je me souviendrais que vous m'en avez
                    fait si souvent! </p>
                <p> Maurice. Vous ne voulez donc pas grandir avec nous autres? M De Leyris. </p>
                <p> Non. Parlons pour vous seuls, et voyons ce qui en résulterait. D'abord,
                    Frédéric, si comme tu le désirais tout-à-l'heure, tu étais aussi grand que notre
                    plus haut cerisier, dis-moi, comment pourrais-tu te glisser dans notre verger
                    qui est si plein? Il te faudrait donc marcher à quatre pattes, et encore
                    aurais-tu bien de la peine à y pénétrer. Frédéric. </p>
                <p> Bon! Je n'aurais qu'à mettre le pied contre le premier arbre qui me gênerait, je
                    le briserais comme un tuyau de bled pour me faire place. M De Leyris. </p>
                <p> Voilà un parti bien sensé. À mesure qu'il te faudrait plus de fruits pour
                    satisfaire ton appétit, tu détruirais les arbres qui les portent. Mais sortons
                    de chez nous. La plupart des chemins sont bordés d'ormeaux, dont les branches </p>
                <p> les plus élevées se joignent et s'entrelacent. Les hommes d'une taille ordinaire
                    peuvent y passer à leur aise, et ils trouvent ces berceaux de verdure bien
                    agréables dans les ardeurs du midi: pour toi, tu serais obligé d'aller sans
                    ombrage à travers les champs. Et puis, que deviendrais-tu, quand il se
                    présenterait une épaisse forêt sur ton passage? C'est-là que tu aurais un
                    furieux abbattis à faire pour t'y frayer une route. </p>
                <p> Frédéric. Il ne m'en coûterait pas plus que de faire à présent un trou dans la
                    haie. </p>
                <p> Maurice. Je déracinerais les chênes, comme ce Roland le furieux dont vous m'avez
                    conté l'histoire. M De Leyris. </p>
                <p> Je plaindrais fort les hommes condamnés à vivre dans le même siècle que vous.
                    Poursuivons. Avec les grandes jambes dont vous seriez pourvus, il vous viendrait
                    sans doute dans la tête de voyager. </p>
                <p> Frédéric. Comment donc, mon papa! Je voudrais aller au bout de l'univers. </p>
                <p> Tout d'une haleine, sans doute: car où trouverais-tu sur la route une maison,
                    une chambre, un lit assez grands pour te recevoir? Il te faudrait coucher à la
                    belle étoile, sur une meule de foin, dans les nuits les plus orageuses. Cela
                    serait-il bien agréable? Qu'en penses-tu, Frédéric? </p>
                <p> Frédéric. Hélas! Je me trouverais comme le pauvre Gulliver à Lilliput. </p>
                <p> Maurice. Ce n'est pas encore tout-à-fait bien arrangé. Non, il faudrait que tous
                    les autres hommes fussent aussi grands que nous. </p>
                <p> M De Leyris. Voilà qui est plus généreux. Mais comment la terre suffirait-elle à
                    nourrir tant de monstrueux colosses? Dans une contrée où mille personnes
                    subsistent </p>
                <p> aujourd'hui, à peine pourrait-il en subsister vingt. Nous mangerions chacun
                    notre boeuf en deux jours, et il nous faudrait une demi-tonne de lait pour notre
                    déjeuner seulement. </p>
                <p> Maurice. Oh! C'est que je voudrais que les boeufs devinssent plus gros aussi. </p>
                <p> M De Leyris. Et de ces boeufs-là; combien en pourrais-tu faire paître dans nos
                    prairies? </p>
                <p> Maurice. Vraiment, fort peu. M De Leyris. </p>
                <p> Je vois que, faute de place, nous manquerions bientôt de bétail. </p>
                <p> Maurice. Il n'y a qu'une chose à faire; c'est d'agrandir en même temps
                    l'univers. </p>
                <p> M De Leyris. Rien ne t'embarrasse, à ce qu'il me semble. Pour te hausser de
                    quelques coudées, tu étends, d'un seul mot, toute la nature. C'est d'une fort
                    belle imagination: malgré cela, je pense </p>
                <p> toujours que tu n'y trouverais pas un grand avantage. Maurice. </p>
                <p> Comment donc, s'il vous plaît! M De Leyris. </p>
                <p> Sais-tu ce que c'est que la proportion? Maurice. </p>
                <p> Non, mon papa. M De Leyris. Mets-toi près de ton frère. Qui est le plus grand de
                    vous deux? </p>
                <p> Maurice. Vous le voyez bien; il ne me va pas à l'oreille. M De Leyris. </p>
                <p> Viens maintenant à mon côté. Qui est le plus petit? Maurice. </p>
                <p> C'est moi, par malheur. M De Leyris. </p>
                <p> Tu es donc à la fois grand et petit? Maurice. </p>
                <p> Non, je ne suis ni grand, ni petit, </p>
                <p> à proprement parler. Je suis grand pour Frédéric, et petit pour vous. </p>
                <p> M De Leyris. Et si nous devenions tous les trois ensemble dix fois plus grands
                    que nous ne le sommes, serais-tu plus petit pour moi, ou plus grand pour ton
                    frère, que tu ne l'es à présent pour l'un et pour l'autre? Maurice. </p>
                <p> Non, mon papa; ce serait toujours la même différence. M De Leyris. </p>
                <p> Eh bien! Voilà ce que c'est que la proportion, une gradation proportionnelle. </p>
                <p> Maurice. Ah! Je conçois à présent. M De Leyris. </p>
                <p> En ce cas, revenons à ton idée. Si tout devient à proportion plus grand dans la
                    nature, tu te retrouveras toujours au point d'où tu es parti. Tu ne seras pas
                    assez grand pour faire peur aux gens du troisième, en les regardant </p>
                <p> par la fenêtre; tu ne pourras ni enjamber les rivières, ni enfoncer les pilotis
                    à coups de marteau; encore moins tordre le cou à un ours, ou le jeter à deux
                    cents pieds en l'air. Il serait toujours beaucoup plus gros que toi. Maurice. </p>
                <p> J'en conviens. M De Leyris. Frédéric, nous as-tu écoutés? Frédéric. </p>
                <p> Oui, mon papa. M De Leyris. Et as-tu bien compris ce que c'est que la
                    proportion? </p>
                <p> Frédéric. Oh oui! C'est lorsque l'un devient grand, et que l'autre grandit
                    aussi; en sorte que cela ne fait jamais ni plus ni moins. </p>
                <p> M De Leyris. Pourrais-tu m'en donner un exemple? Frédéric. </p>
                <p> Je crois bien qu'oui. Après avoir réfléchi un moment. Tenez, j'aurai beau </p>
                <p> avoir trois ans de plus dans trois ans, mon frère sera toujours l'aîné, parce
                    qu'il aura encore trois ans de plus que moi. </p>
                <p> M De Leyris. À merveille, mon fils. Ainsi, quand tu serais devenu aussi grand
                    que notre cerisier, le cerisier aurait grandi à son tour de toute la différence
                    qui est actuellement entre vous deux. </p>
                <p> Frédéric. C'est clair. M De Leyris. Pourrais-tu alors cueillir les cerises avec
                    la main comme tu cueilles les groseilles? </p>
                <p> Frédéric. Non, mon papa, il me faudrait reprendre ma perche et mon échelle; non
                    pas les mêmes, car il faudrait qu'elles fussent aussi plus grandes à proportion.
                    M De Leyris. </p>
                <p> Et les voitures passeraient-elles toujours entre tes jambes? </p>
                <p> Frédéric. Non certes. Je serais encore obligé de me ranger contre la muraille
                    pour leur céder le milieu du pavé. M De Leyris. </p>
                <p> Quels avantages auriez-vous donc retiré de ce bouleversement général que votre
                    orgueil aurait introduit dans l'univers? </p>
                <p> Maurice. Je ne sais guère. M De Leyris. Vos souhaits étaient donc insensés,
                    puisque leur accomplissement n'aurait pu vous rendre plus heureux? </p>
                <p> Maurice. Vraiment, mon papa, vous avez raison. Il aurait mieux valu souhaiter
                    d'être petits, petits; tout-à-fait petits. </p>
                <p> Frédéric. Quoi! Mon frère, comme les petits hommes de Gulliver? </p>
                <p> Maurice. Certainement. </p>
                <p> M De Leyris. Ha, ha! Voilà encore une étrange fantaisie. Et quels seraient tes
                    motifs pour cette réduction? Maurice. </p>
                <p> D'abord, c'est qu'on n'aurait jamais à craindre de disette. Une poignée de grain
                    suffirait pour faire subsister pendant vingt-quatre heures toute une famille. </p>
                <p> M De Leyris. Effectivement, ce serait une grande économie. Maurice. </p>
                <p> Et puis, il ne resterait plus aucun sujet de guerre. Une place comme notre
                    jardin serait assez étendue pour bâtir une ville considérable. Les hommes ayant
                    mille fois plus d'espace qu'il ne leur en faudrait pour se mettre bien à leur
                    aise, ne chercheraient plus à s'égorger pour quelques pouces de terrain. M De
                    Leyris. </p>
                <p> Je n'en répondrais guère, connaissant leur folie. Mais ne troublons point </p>
                <p> par des craintes funestes un si bel arrangement. Je vois refleurir la paix et
                    l'abondance; et, grace à tes soins, l'âge d'or est ramené sur la terre. Maurice. </p>
                <p> Oh! Ce n'est pas tout. Notre précepteur dit que les petites créatures ont
                    quelque chose de plus délicat et de plus parfait que les grandes; que leur vue
                    est bien plus perçante, leur ouïe plus fine, leur odorat plus sûr et plus
                    exquis. Cela est-il vrai, mon papa? </p>
                <p> M De Leyris. Oui, en général. Maurice. </p>
                <p> Ainsi l'homme verrait, entendrait, sentirait une infinité de choses dont il ne
                    se doute pas avec ses sens grossiers. </p>
                <p> M De Leyris. Ces avantages sont assez précieux; je t'avoue cependant que
                    j'aurais du regret de renoncer, pour les acquérir, à cet empire universel que
                    nous nous sommes établi sur tout ce qui respire. </p>
                <p> Maurice. Il ne serait pas perdu pour cela. Vous m'avez dit souvent que l'homme
                    règne encore plus par son intelligence que par sa force. M De Leyris. </p>
                <p> Il est vrai; parce que sa force est exactement combinée avec son intelligence.
                    Mais donne à un lillipucien le génie le plus vaste et le plus hardi; donne-lui
                    même nos inventions et nos arts au point de perfection où ils sont portés:
                    crois-tu qu'il fût en état de se servir de nos instrumens les plus souples, et
                    d'imprimer le premier mouvement à notre plus légère machine? Comment pourrait-il
                    se défendre contre les bêtes sauvages, lorsque son chien même l'écraserait
                    innocemment sous ses pieds? Maurice. </p>
                <p> Oui; mais si tout devient à proportion plus petit autour de lui? C'est là que je
                    vous attends. </p>
                <p> M De Leyris. Pour te confondre toi-même; car, dès ce moment, il perd les
                    avantages que tu voulais lui procurer. Ses petites moissons ne le garantiront
                    plus de la famine: ses guerres, sans être moins fréquentes ni moins acharnées,
                    n'en seront que plus ridicules: les animaux inférieurs auront toujours des
                    organes plus fins et des sensations plus délicates; et peut-être qu'avec sa
                    petitesse risible, il voudra s'aviser encore, comme toi, de réformer la
                    création. Maurice. </p>
                <p> Mon papa, vous êtes aussi trop difficile; on ne peut rien ajuster avec vous. </p>
                <p> Frédéric. C'est que tu n'y entends rien, mon frère. Il n'y aurait qu'un moyen de
                    mettre les choses au mieux. M De Leyris. </p>
                <p> Est-ce que tu t'en mêles aussi, toi? Frédéric. </p>
                <p> Tout aussi bien qu'un autre. </p>
                <p> M De Leyris. Voyons ton plan, je te prie; cela doit être curieux. Frédéric. </p>
                <p> Il ne s'agirait que d'avoir un corps plus dur, dur comme du fer. </p>
                <p> M De Leyris. Pourquoi donc? Frédéric. Voyez la piqûre que je me suis faite au
                    doigt; cela ne paroît rien, et je ne puis vous dire combien elle m'a fait
                    souffrir. </p>
                <p> M De Leyris. Je te plains, mon pauvre ami. Frédéric. </p>
                <p> Et ce trou que je me fis, il y a un mois, à la tête, en tombant sur l'escalier,
                    il n'y a pas huit jours qu'il est fermé. Tenez, tâtez, c'est ici. M De Leyris. </p>
                <p> Il est vrai. Frédéric. Oh! Quel plaisir ce serait de pouvoir jouer avec Azor
                    sans qu'il me mordît, </p>
                <p> et avec Minet sans craindre ses égratignures! Ensuite, quand je serais grand, et
                    que j'irais à la guerre, je me moquerais des balles et des boulets; et les
                    sabres se briseraient sur ma tête, au lieu de l'entamer. Ne serait-ce pas fort
                    heureux? M De Leyris. </p>
                <p> J'en conviens. Frédéric. Il ne manquerait plus rien à l'homme; il serait parfait
                    alors. Qu'en dites-vous, mon papa? M De Leyris, tirant une orange de sa poche .
                    Tiens, Frédéric, sens cette orange. Frédéric. </p>
                <p> Oh! Quelle bonne odeur! Elle doit être excellente à manger. Est-ce que vous me
                    la donnez pour avoir arrangé les choses mieux que mon frère? M De Leyris. </p>
                <p> Non, elle n'est pas pour toi. Maurice. </p>
                <p> Pour moi donc? </p>
                <p> M De Leyris. Non plus. Je la destine à quelqu'un de plus parfait que vous deux. </p>
                <p> Maurice. Et à qui donc, s'il vous plaît? M De Leyris. </p>
                <p> À cette figure de nègre qui est sur ma cheminée. Frédéric. </p>
                <p> Vous voulez rire, mon papa; elle ne peut ni voir, ni manger, ni sentir. </p>
                <p> M De Leyris. Elle est pourtant de bronze. Frédéric. </p>
                <p> Et c'est précisément pour cela. M De Leyris. </p>
                <p> Quoi donc! Tu aurais sacrifié la douceur de sentir, de manger et de voir à la
                    satisfaction de ne pas te casser la tête en tombant de dessus ma cheminée? Car
                    tu n'aurais été bon qu'à y figurer. Frédéric. </p>
                <p> Ce n'est pas ainsi que je l'entends. J'aurais voulu être vif avec mon corps de
                    fer. </p>
                <p> M De Leyris. Et comment un corps de fer pourrait-il être animé par le sang et
                    par ces liqueurs qui sont la source de la vie? Comment ses nerfs pourraient-ils
                    avoir cette souplesse et cette sensibilité qui nous rendent l'usage de nos
                    membres si facile, et le plaisir de nos sens si délicieux? </p>
                <p> Frédéric. C'est triste. Je vois que mon arrangement ne vaut pas mieux que celui
                    de mon frère. Maurice. </p>
                <p> Mais, mon papa, vous qui vous entendez si bien à détruire nos systêmes,
                    faites-nous-en donc qui soient plus raisonnables que les nôtres. </p>
                <p> M De Leyris. Et pourquoi veux-tu que j'en fasse? Je suis très-satisfait de celui
                    que je trouve établi. Oui, mes enfans, je vois l'homme pourvu de tout ce qui
                    peut servir à son bonheur; d'une conformation supérieure à celle de tous les
                    animaux: </p>
                <p> il dompte, avec son génie, le petit nombre de ceux dont les forces surpassent
                    les siennes. S'il n'a pas reçu en partage la rapidité du cerf ni du cheval, il
                    forge des traits qui devancent l'un dans sa course, et il monte sur le dos de
                    l'autre pour le diriger. Privé de l'aile de l'oiseau, il en donne à l'arbre
                    immobile qui végète dans les forêts, et s'en fait porter jusqu'aux bornes du
                    monde. Sa vue, moins perçante que celle de l'insecte, n'est pas aussi bornée à
                    l'espace étroit où il se meut; ses regards peuvent embrasser un immense horison,
                    et contempler les grandes merveilles de la nature. Comme l'aigle il ne fixe pas
                    le soleil; mais il invente des instrumens qui semblent le rapprocher de cet
                    astre pour mesurer sa distance, et observer sa position au milieu d'une foule
                    innombrable d'étoiles obscurcies par sa splendeur. Tous ses autres sens lui
                    procurent aussi des jouissances continuelles, et veillent également à ses
                    plaisirs et à sa sûreté. Un </p>
                <p> noble sentiment de son génie lui fait tenter chaque jour, avec succès, de
                    nouvelles découvertes. Il désarme le tonnerre, ou lui marque la place qu'il doit
                    frapper. Il combat les élémens l'un par l'autre, oppose la douce chaleur du feu
                    au souffle glacé de l'air, et défend la terre de la fureur des eaux. Tantôt il
                    descend dans les plus ténébreuses profondeurs de son séjour, pour en rapporter
                    de riches métaux qu'il épure, et dont il forme par un mélange ingénieux, des
                    substances nouvelles. Tantôt il gravit les roches informes suspendues sur sa
                    tête, les précipite dans les vallées, et les relève en édifices somptueux, ou en
                    pyramides hardies, qui vont cacher leurs sommets dans les nues. La société qu'il
                    forme avec ses semblables, pour la satisfaction réciproque de leurs besoins, le
                    fait jouir, en récompense de son travail, des travaux de cent millions de bras
                    empressés à lui procurer les douceurs de la vie. Il trouve à chaque pas sous sa
                    main les productions de tout </p>
                <p> l'univers. Les sciences élèvent son âme, et agrandissent son esprit; les beaux
                    arts adoucissent ses peines, et le délassent de ses labeurs. La mémoire et la
                    réflexion lui forment une expérience de celle de tous les siècles qui se sont
                    écoulés. Avec le doux sentiment de son existence personnelle, son coeur jouit
                    encore dans les autres par la compassion et la bienfaisance, les liaisons du
                    sang et de l'amitié. Sa félicité ne dépend que de lui seul au milieu de tout ce
                    qui l'entoure, puisqu'on la trouve dans l'exercice modéré de ses forces, et
                    l'usage constant de sa raison. S'il la trouble quelquefois en cherchant à
                    s'élancer trop loin de lui-même, il n'en doit accuser que sa folie. Ce n'est
                    plus qu'un enfant comme vous, qui, au lieu de jouir paisiblement des douceurs
                    attachées à sa condition, et d'en supporter les maux avec courage, se tourmente
                    par des prétentions désordonnées, ou se dégrade par une honteuse pusillanimité. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 1 </p>
                <p> La scène est à Paris, chez M De Melfort. </p>
                <p> Charles, Saint-Firmin. Charles. </p>
                <p> Écoute, mon petit cousin, il faut que tu me fasses un plaisir. </p>
                <p> S-Firmin. Voyons; de quoi s'agit-il? Tu as toujours quelque chose à me demander. </p>
                <p> Charles. C'est parce que tu es le plus habile de nous deux. Tu sais bien la
                    version de cette fable de Phèdre, que notre précepteur m'a donnée à faire?
                    S-Firmin. </p>
                <p> Est-ce que tu ne l'as pas encore finie? </p>
                <p> Charles. Comment aurais-je pu l'achever? Je ne l'ai pas commencée. </p>
                <p> S-Firmin. Tu n'as donc pas eu le temps d'y travailler, depuis onze heures
                    jusqu'à trois? </p>
                <p> Charles. Tu vas voir si cela était possible. À onze heures j'avais besoin de
                    courir un peu dans le jardin, afin de gagner de l'appétit pour dîner. Nous
                    sommes restés à table depuis midi jusqu'à une heure. S'asseoir et s'appliquer
                    tout de suite après le repas, tu sais combien le médecin de papa dit que c'est
                    dangereux. Ainsi, comme j'avais bien mangé, il m'a fallu faire long-temps de
                    l'exercice pour ma digestion. S-Firmin. </p>
                <p> Mais, au moins, à présent la voilà faite, et jusqu'à la nuit tu as plus de temps
                    qu'il ne t'en faut. Charles. </p>
                <p> Est-ce que ce temps n'est pas marqué pour ma leçon d'écriture? </p>
                <p> S-Firmin. Mais puisque ton maître n'est pas venu. Charles. </p>
                <p> Je l'attendrai; je fais tout de travers lorsque mes heures sont dérangées. </p>
                <p> S-Firmin. Tu auras encore après la leçon, un petit reste d'après-midi, et toute
                    la soirée. Charles. </p>
                <p> Je n'aurai pas une minute. Ma soeur attend aujourd'hui la visite des deux
                    demoiselles De Saint-Félix. S-Firmin. </p>
                <p> Est-ce pour toi qu'elles viennent? Charles. </p>
                <p> Non; mais il faut que j'aide ma soeur à les amuser. S-Firmin. </p>
                <p> Et qui t'empêchera, lorsque ces demoiselles seront retirées? ... Charles.
                    Oui-dà! Travailler aux lumières, pour me gâter la vue! Cependant il faut que </p>
                <p> demain au matin ma version se trouve prête. S-Firmin. </p>
                <p> Eh bien! Qu'elle le soit ou qu'elle ne le soit pas, que m'importe? </p>
                <p> Charles. Tu voudrais donc me voir réprimander par notre précepteur et par mon
                    papa? </p>
                <p> S-Firmin. Tu sais toujours me prendre par mon foible. Voyons, où est cette
                    version? </p>
                <p> Charles. Là-haut, dans notre chambre, sur ma table. Je vais te la chercher; ou
                    plutôt viens avec moi. S-Firmin. </p>
                <p> Va le premier: je te suis à l'instant. Je vois venir ta soeur, qui voudrait me
                    parler. </p>
                <p> Charles. Ne va pas au moins lui rien dire de tout ceci, entends-tu? </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 2 </p>
                <p> Sophie, Saint-Firmin. Sophie. </p>
                <p> Eh bien! Mon petit cousin, quel démêlé avais-tu là avec mon frère? Il t'a
                    sûrement joué quelque tour de son métier? </p>
                <p> S-Firmin. Ce n'est pas un tour de son métier; c'est une demande de sa façon. Il
                    veut que je lui fasse, à l'ordinaire, son devoir pour demain. Sophie. </p>
                <p> Et mon papa ne sera jamais instruit de sa paresse? S-Firmin. </p>
                <p> Ce n'est pas moi qui me chargerai de l'en avertir. Tu sais que depuis la mort de
                    ta maman, mon oncle est d'une santé si faible, que la moindre émotion le rend
                    malade pour plusieurs jours. D'ailleurs, je vis de ses bienfaits, et il pourrait </p>
                <p> croire que je cherche à perdre son fils dans son esprit. </p>
                <p> Sophie. Eh bien! J'attends mon frère à la première occasion... mais sais-tu
                    pourquoi je voulais te parler? C'est que les demoiselles De Saint-Félix viennent
                    aujourd'hui me voir; il faut que tu nous aides à nous bien amuser. </p>
                <p> S-Firmin. Oh! Je ferai de mon mieux, ma petite cousine. Sophie. </p>
                <p> Ah! Les voici. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 3 </p>
                <p> Saint-Firmin, Sophie, Agathe et Charlotte De Saint-Félix. </p>
                <p> Sophie. Bonjour, mes bonnes amies. Elles s'embrassent l'une et l'autre, et font
                    la révérence à Saint-Firmin, qui leur baise la main avec respect. </p>
                <p> Charlotte. Il me semble qu'il y a un an que je ne t'ai vue. Agathe. </p>
                <p> Mais il y a déjà bien long-temps. Sophie. </p>
                <p> Il y a, je crois, plus de trois semaines. Saint-Firmin range la table et dispose
                    des siéges. Charlotte. Ne vous donnez pas cette peine, Monsieur De Saint-Firmin. </p>
                <p> S-Firmin. Mademoiselle, je ne fais que mon devoir. Sophie. </p>
                <p> Oh! Je suis bien sûre que Saint-Firmin le fait avec plaisir. Elle lui tend la
                    main. Je voudrais que mon frère eût un peu de sa complaisance. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 4 </p>
                <p> Saint-Firmin, Sophie, Agathe, Charlotte, Charles. </p>
                <p> Charles, sans faire la moindre attention aux demoiselles De St-Félix . </p>
                <p> C'est bien mal à toi, Saint-Firmin, de me faire si long-temps attendre, pour
                    faire ici le damoiseau. S-Firmin. </p>
                <p> Je croyais être le dernier de la compagnie à qui tu adresserais tes complimens. </p>
                <p> Charles. Oh! N'en soyez pas fâchées, mesdemoiselles; je vais être bientôt à
                    vous. </p>
                <p> Agathe. Ne vous pressez pas, au moins, Monsieur Charles. Charles mène à l'écart
                    Saint-Firmin; et tandis que les jeunes demoiselles s'entretiennent ensemble, il
                    tire de sa poche le papier de la version, et le donne à Saint-Firmin. La voilà,
                    tu m'entends? </p>
                <p> S-Firmin. Six lignes? C'est bien la peine! N'as-tu pas de honte? </p>
                <p> Charles. Chut. Tais-toi. S-Firmin. Mesdemoiselles, si vous me le permettez, je
                    sors pour un demi-quart d'heure. </p>
                <p> Charlotte. Nous vous attendrons avec impatience. Sophie. </p>
                <p> Puisque tu sors, mon petit cousin, fais-moi le plaisir de dire à Justine de nous
                    servir le thé. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 5 </p>
                <p> Charles, Sophie, Agathe, Charlotte. Charles, se jetant dans un fauteuil .
                    Allons; c'est ici que je m'établis. Sophie. </p>
                <p> Je pense qu'il aurait été à propos d'en demander la permission. </p>
                <p> Charles. À toi, peut-être? Sophie. </p>
                <p> Je ne suis pas seule ici. Charlotte. </p>
                <p> Je vois que ton frère nous compte pour rien. Agathe. </p>
                <p> C'est qu'il imagine apparemment nous honorer beaucoup en restant avec nous. </p>
                <p> Charles. Oh! Je sais bien que vous pourriez vous passer de ma compagnie; mais,
                    moi, je ne me priverais pas si aisément de la vôtre. </p>
                <p> Sophie. Voilà au moins une apparence de compliment. Il est vrai que tu aurais dû
                    y faire entrer le thé pour quelque chose. </p>
                <p> Mais vraiment, ma chère soeur, ne te figure pas que je sois ici pour toi. </p>
                <p> Sophie. Oh! Pour cela, je pense trop humblement </p>
                <p> de mon mérite. Tout ce qui pourrait me donner de l'orgueil, c'est d'être la
                    soeur d'un garçon aussi honnête. Justine apporte le thé, et le met auprès de
                    Sophie. Charles. Laisse-moi le verser, je te prie. Sophie. </p>
                <p> Non, non, c'est mon affaire; tu es un peu trop gauche. Si tu veux te charger de
                    quelque soin, présente les tasses à ces demoiselles. Agathe. </p>
                <p> Pas tant de sucre pour moi. Sophie. </p>
                <p> Prends toi-même ce qu'il te faut, mon coeur. Elle lui présente le sucrier et une
                    tasse. Charles en prend une pour lui, et s'empare du sucrier. (À Charles. ) Tu
                    as déjà trois gros morceaux.Charles. </p>
                <p> Mais ce n'est pas trop. J'aime à boire un peu doux. Il prend plusieurs morceaux
                    de sucre l'un après l'autre, jusqu'à </p>
                <p> ce que sa soeur lui tire le sucrier des mains. Sophie. </p>
                <p> N'as-tu pas de honte, mon frère? Tu vois bien qu'il n'en restera pas pour nous. </p>
                <p> Charles. Ne sais-tu pas où est le buffet? Sophie. </p>
                <p> Mon frère se reprocherait d'épargner une peine à sa soeur. </p>
                <p> Charles. C'est que par-là tu me procurerais le plaisir d'être seul auprès de ces
                    demoiselles. </p>
                <p> Agathe. Tu l'entends, Sophie. Dis-nous maintenant que ton frère n'est pas un
                    garçon bien galant. Sophie, après avoir rassemblé près d'elle toutes les tasses,
                    pour verser une seconde fois du thé . Charles présente cette tasse à Agathe.
                    Charles prend la tasse; et en la présentant à Agathe, il la verse sur sa </p>
                <p> robe. Elles se lèvent toutes avec précipitation. Sophie. </p>
                <p> Voilà une preuve de sa galanterie. Bas, à Charles. Je parierais, méchant, que tu
                    l'as fait à dessein. </p>
                <p> Agathe. Ah! Dieu! Que dira maman? Et qu'allons-nous faire? Charlotte. </p>
                <p> C'est la seconde fois qu'elle met cette robe. Allons vîte, un verre d'eau
                    fraîche. </p>
                <p> Sophie. Non, j'ai ouï dire qu'il était mieux de frotter avec un linge sec. Voici
                    un mouchoir tout blanc. Elles vont à Agathe. Charlotte tient la robe, et Sophie
                    frotte. Pendant ce tempsCharles reste à table, et boit tout à son aise.
                    Charlotte. </p>
                <p> Bon, bon, cela passe: il faut le laisser sécher. Agathe. </p>
                <p> Par bonheur, c'est dans un pli, où l'on ne va pas s'aviser de regarder. </p>
                <p> Charles, à part . Ce n'est pas ma faute. Sophie. </p>
                <p> Tiens, vois, Charlotte; je ne crois pas qu'il y paraisse. </p>
                <p> Charlotte. Si je n'avais pas vu d'abord la tache... Agathe. </p>
                <p> À la bonne heure. Mais, Monsieur Charles, une autre fois je vous prie de vous
                    épargner la peine de me servir. </p>
                <p> Sophie. Remettons-nous, mes bonnes amies. Elle veut verser du thé, et elle
                    trouve la théière vide. Elle regarde Charles avec indignation. Non, cela est
                    d'une grossièreté qu'on ne saurait imaginer. Croiriez-vous bien, mesdemoiselles,
                    que dans le temps où nous étions si fort en peine, il a pris tout le thé? Je
                    vais dire qu'on en fasse d'autre; attendez un moment. </p>
                <p> Charlotte. Non, c'est assez; je n'en boirai plus une goutte. </p>
                <p> Agathe. Le malheur qui est arrivé à ma robe m'a ôté la soif. Charles. </p>
                <p> Mais ne vous gênez pas. On peut en faire une seconde fois. </p>
                <p> Agathe. Effectivement, tu aurais dû prévoir que ton frère serait notre convive. </p>
                <p> Sophie. Ceux qui ne sont pas invités devraient au moins attendre que ce fût leur
                    tour. Charlotte. </p>
                <p> N'en parlons plus; je n'y ai pas le moindre regret. Sophie. </p>
                <p> Eh bien! À présent qu'allons-nous faire? Ah! Voici notre ami S-Firmin; il nous
                    aidera à choisir quelque jeu. </p>
                <p> Charles, d'un ton moqueur . Notre ami S-Firmin! ... Mesdemoiselles, il faut que
                    je lui parle avant vous. Il va au-devant de S-Firmin, tandis que les jeunes
                    demoiselles s'entretiennent ensemble. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 6 </p>
                <p> Agathe, Charlotte, Sophie, Saint-Firmin, Charles. </p>
                <p> Charles, à S-Firmin . Eh bien! As-tu fini? S-Firmin. </p>
                <p> La voilà; prends, et rougis de ta paresse... eh bien! Mesdemoiselles, avez-vous
                    quelque jeu d'arrêté? </p>
                <p> Agathe. Nous vous attendions pour décider notre partie. S-Firmin. </p>
                <p> J'ai là-bas un petit musicien à vos ordres; si vous me le permettez, je vais
                    l'appeler pour vous chanter quelque chanson, ou pour vous faire danser. Sophie. </p>
                <p> Un petit musicien! Où est-il? Où est-il? </p>
                <p> Charlotte. Il faut convenir que M De S-Firmin s'entend bien à amuser sa société. </p>
                <p> S-Firmin. Nous ferons, en nous amusant, un acte de charité; car le pauvre petit
                    musicien ne possède rien sur la terre que son violon. </p>
                <p> Charles. Et qui le paiera, M De S-Firmin? Il parle et il agit toujours comme si
                    le roi était son parrain, et il n'a pas une maille. </p>
                <p> Sophie. Ne rougis-tu pas, mon frère...? S-Firmin. </p>
                <p> Laissez-le dire, ma cousine, il ne m'offense point; ce n'est pas un crime d'être
                    pauvre: je ressemble par-là à mon petit musicien, qui est un très-bon enfant. Je
                    lui donnerai douze sols qui me restent dans ma bourse; et il m'a promis de jouer
                    à ce prix toute la soirée. </p>
                <p> Charlotte. Nous nous cotiserons toutes pour le payer. Agathe. </p>
                <p> Oui, oui, nous boursillerons. S-Firmin. </p>
                <p> Voulez-vous que j'aille le chercher? Il attend là-bas à la porte. </p>
                <p> Sophie. Sûrement, mon cher petit cousin, et dépêche-toi. S-Firmin sort. En même
                    temps Justine apporte un gâteau sur un plat. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 7 </p>
                <p> Agathe, Charlotte, Sophie, Charles. Charles veut prendre le plat des mains de
                    Justine. Sophie l'en empêche. Charles. </p>
                <p> C'est que je voulais faire les portions. Sophie. </p>
                <p> Je vais t'en épargner la peine: tu pourrais les faire si bien, qu'il ne nous </p>
                <p> resterait pas plus du gâteau que du thé. Elle fait le partage, et présente les
                    morceaux à la ronde. Charles, après avoir pris sa portion . Pour qui donc le
                    morceau qui reste? Sophie. </p>
                <p> Est-ce que mon petit cousin n'en aurait pas? Agathe. </p>
                <p> J'aimerais mieux lui donner ma portion. Charlotte. </p>
                <p> Et moi aussi la mienne. Charles, avec aigreur . Il est bien heureux. Sophie. </p>
                <p> Tu ne vois que sa portion de gâteau à lui enlever. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 8 </p>
                <p> Agathe, Charlotte, Sophie, Charles, Saint-Firmin, tenant par la main le petit
                    Jonas, qui a un violon sous son bras. S-Firmin. </p>
                <p> J'ai l'honneur de vous présenter mon petit virtuose. Charlotte Et Agathe. </p>
                <p> Il est tout-à-fait gentil. Sophie. </p>
                <p> De quel pays es-tu, mon enfant? Jonas. </p>
                <p> Je suis des montagnes de la Bresse. Agathe. </p>
                <p> Et pourquoi viens-tu de si loin? Jonas. </p>
                <p> C'est que mon pauvre père est aveugle; il ne peut plus travailler: nous courons
                    le pays, et il faut que je lui gagne du pain avec mon petit violon. </p>
                <p> Sophie. Eh bien! Veux-tu nous faire connaitre ton savoir faire? </p>
                <p> Jonas. Ce sera de bon coeur; mais mon talent n'est pas grand'chose. </p>
                <p> S-Firmin. Joue de ton mieux: ce sera toujours assez bon pour moi; et ces
                    demoiselles seront assez bonnes pour te pardonner quelques faux tons, si tu en
                    fais. Jonas accorde son violon. Agathe en même temps prend l'assiette avec le
                    reste du gâteau, et le présente à S-Firmin. Il la remercie, prend l'assiette, et
                    la tient à la main sans toucher au gâteau, pour écouter Jonas.Celui-ci commence
                    d'abord à jouer sur son violon l'air de la chanson suivante; ensuite il chante.
                    I plaignez le sort d'un petit malheureux, chargé tout seul du soin de son vieux
                    père; ils n'ont, hélas! Pour se nourrir tous deux que la pitié qu'inspire leur
                    misère. </p>
                <p> II plaignez leur sort, prêtez-leur vos secours; c'est à regret que leur voix
                    vous implore. De longs travaux l'un a rempli ses jours; pour travailler, l'autre
                    est trop faible encore. III soyez touchés de leur sort malheureux, ayez pitié de
                    l'enfant et du père; ils n'ont, hélas! Pour se nourrir tous deux qu'un peu de
                    pain qu'on donne à leur misère. S-Firmin, lui tendant la main . Mon cher enfant,
                    vous êtes donc bien pauvres? Jonas. </p>
                <p> Hélas! Oui; mais avec mon violon, j'espère que nous ne manquerons pas. Si nous
                    sommes malades, le bon dieu aura soin de nous; et si nous mourons nous n'avons
                    besoin que d'un petit coin de terre que l'on trouve partout. </p>
                <p> S-Firmin. Mais, mon petit malheureux, peut-être que tu as faim? Tiens, tiens,
                    voici mon gâteau. </p>
                <p> Jonas. Nenni, mon beau monsieur, mangez-le vous-même: un peu de pain est tout ce
                    qu'il me faut. S-Firmin. </p>
                <p> Non, tu prendras ceci; je sais manger du pain aussi bien que toi. </p>
                <p> Jonas. Eh bien! Je vous remercie; mais je ne le mangerai pas à présent; je veux
                    le partager avec mon pauvre père; il n'est pas accoutumé à manger de si bonnes
                    choses. </p>
                <p> Sophie. Ton pauvre père, dis-tu? Tiens, ma portion est pour lui. </p>
                <p> Charlotte. Voici encore la mienne. Agathe. </p>
                <p> Prends la mienne aussi. Jonas. </p>
                <p> Nenni, nenni, gardez votre gâteau, mes jolies demoiselles; j'en ai assez d'un
                    morceau: ce n'est pas avec ces friandises qu'on se rassasie. </p>
                <p> Charles, ironiquement . Il a raison, cela lui ferait perdre sa belle voix.
                    Sophie, à Charles . </p>
                <p> Personne ne t'a demandé ta portion. Charles. </p>
                <p> Oh! Il y a long-temps que je l'ai croquée. S-Firmin, à Jonas . </p>
                <p> Allons, mon ami, veux-tu goûter d'abord de ton gâteau? </p>
                <p> Jonas. Nenni, mon beau monsieur; puisque vous voulez bien me le donner, souffrez
                    que je l'enveloppe dans mon mouchoir pour l'emporter avec moi. Sophie. </p>
                <p> Attends un peu, je te donnerai un morceau de linge plus propre; tu peux, en
                    attendant, mettre le morceau sur la fenêtre. </p>
                <p> Jonas. Oui, ma petite demoiselle; je suis ici pour jouer du violon, et non pour
                    manger. </p>
                <p> Agathe. Je voudrais bien danser un menuet avec M De S-Firmin. En sais-tu
                    quelqu'un? Jonas. </p>
                <p> Tout ce qu'il vous plaira: un menuet, une allemande, une ronde. </p>
                <p> Agathe. Voyons d'abord le menuet. S-Firmin prend la main d'Agathe, et se prépare
                    à danser. Charlotte. </p>
                <p> Pourquoi n'en danserions-nous pas deux à la fois, elle s'avance vers Charles . M
                    Charles? Charles. </p>
                <p> Excusez-moi, mademoiselle; je ne sais pas danser. Sophie. </p>
                <p> Il a pourtant appris deux ans entiers. Charles. </p>
                <p> C'est que je ne suis pas d'humeur fringante aujourd'hui. </p>
                <p> Charlotte, lui faisant la révérence . Ainsi me voilà refusée. </p>
                <p> Sophie. Mon petit cousin, prête-moi ton chapeau. À Charlotte. J'aurai l'honneur,
                    mademoiselle, d'être votre cavalier. </p>
                <p> Agathe. Et si nous dansions un menuet à quatre? S-Firmin. </p>
                <p> Mademoiselle, je suis à vos ordres. Elles dansent un menuet à quatre; et
                    lorsqu'il est fini, Charlotte va prendre S-Firmin. Charlotte. </p>
                <p> M De S-Firmin, je veux aussi danser avec vous. S-Firmin. </p>
                <p> Je serai ravi, mademoiselle, d'avoir cet honneur. Agathe. </p>
                <p> Je veux maintenant être ton cavalier, Sophie. Sophie. </p>
                <p> Je perds à tout cet arrangement mon petit cousin; mais il faut bien que je </p>
                <p> fasse à ces demoiselles les honneurs de ta complaisance. Elles dansent un second
                    menuet. pendant ce temps, Charles s'approche de la fenêtre, prends le gâteau de
                    Jonas, et se glisse hors de la chambre. Sophie, à S-Firmin, qui s'essuie le
                    front . Ah! Te voilà rendu! Il faut convenir que nous autres demoiselles, nous
                    sommes dix fois plus fortes sur nos jambes que vous, messieurs. S-Firmin. </p>
                <p> C'est que vous avez bien plus d'agilité. Agathe, à S-Firmin . </p>
                <p> Si votre cousin était aussi complaisant que vous, nous vous aurions bientôt mis
                    sur les dents; car l'une de nous pourrait reprendre haleine, tandis que les deux
                    autres danseraient.Elles cherchent Charles de tous côtés. Charlotte. </p>
                <p> Ah! Il s'en est allé! Tant mieux. </p>
                <p> Jonas. Jouerai-je encore un petit air? S-Firmin. </p>
                <p> Non, c'en est assez; à moins que vous n'en demandiez davantage, mesdemoiselles.
                    Le pauvre malheureux ne sera pas fâché d'aller gagner ailleurs quelque chose. Je
                    vous ai déjà dit le peu que j'avais dans ma bourse; et Charles a esquivé sa
                    contribution. </p>
                <p> Charlotte. Nous voulons toutes contribuer avec vous. Agathe. </p>
                <p> Cela va sans dire. Elle tire sa bourse. Tenez, M De S-Firmin, voilà mes douze
                    sols. Charlotte. </p>
                <p> Voilà aussi les miens. Sophie. </p>
                <p> Tiens, mon petit cousin, voici une pièce de vingt-quatre sols; garde ton argent;
                    ce sera pour nous deux. </p>
                <p> S-Firmin. Non, non, Sophie; je dois être le </p>
                <p> premier à payer. Il rassemble toutes les pièces, et les donne à Jonas. Jonas. </p>
                <p> Je ne prendrai jamais tout cela: ce beau petit monsieur ne m'a promis que douze
                    sols. S-Firmin. </p>
                <p> Prends tout, mon ami; nous avons tant de plaisir de pouvoir te faire du bien! </p>
                <p> Jonas. Que le bon dieu vous en récompense! À Sophie. À présent, mademoiselle, si
                    vous vouliez avoir la complaisance de me donner un mauvais morceau de linge pour
                    envelopper le gâteau que vous m'avez fait prendre. </p>
                <p> Sophie. Je l'avais oublié. Elle court à une petite commode, et en tire un
                    mouchoir. Tiens, il est un peu usé; mais il servira bien pour cela. Jonas. </p>
                <p> Voyez; il n'est encore que trop bon. Je n'ose pas le recevoir. </p>
                <p> Sophie. Je ne puis plus m'en servir, et je l'aurais donné à un autre. </p>
                <p> Jonas. Que le bon dieu vous récompense de votre générosité! Il va à la fenêtre
                    pour prendre le gâteau. Sophie. </p>
                <p> Donnez-le-moi, que je l'enveloppe. On cherche inutilement le gâteau. Jonas,
                    tristement . Il n'y est plus. Sophie. </p>
                <p> C'est un bien mauvais garnement! Il aura pris la portion du petit malheureux! </p>
                <p> Jonas. N'en soyez pas fâchée, ma petite jolie demoiselle; je ne le regrette que
                    par rapport à mon pauvre père. S-Firmin. </p>
                <p> Si Charles n'était pas ton frère, sa gourmandise lui coûterait cher; mais il ne
                    faut pas que le père de Jonas en souffre. Ma chère Sophie, si tu voulais </p>
                <p> me prêter les douze sols que tu voulais donner pour moi tout-à-l'heure? </p>
                <p> Sophie. Non; mon cousin; je veux en avoir le mérite à moi seule. À Jonas. Tiens,
                    voilà douze sols; achète à ton père un autre morceau de gâteau. Charlotte et
                    Agathe fouillent dans leurs bourses. Charlotte. </p>
                <p> Tiens, voici encore quelque monnaie. Agathe. </p>
                <p> Prends donc. Jonas. </p>
                <p> Bon dieu! Bon dieu! Non; c'est trop. S-Firmin, lui tendant la main avec
                    attendrissement . </p>
                <p> Que je suis malheureux de n'avoir rien de plus à te donner! Mais je suis
                    orphelin; et je vis, comme toi, des bienfaits des autres. </p>
                <p> Jonas, à S-Firmin . Je voudrais que vous ne m'eussiez pas amené ici, ou que vous
                    reprissiez votre argent. </p>
                <p> S-Firmin. Ne te mets pas en peine de moi. Adieu; va chercher à gagner ta vie. </p>
                <p> Jonas, en sortant, à Sophie . Voilà votre mouchoir, ma jolie demoiselle. Sophie. </p>
                <p> Garde-le, si tu en as besoin. Jonas. </p>
                <p> Que le ciel vous conserve toutes en santé, et vous rende encore plus jolies. </p>
                <p> Il sort. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 9 </p>
                <p> Sophie, Charlotte, Agathe, Saint-Firmin. Sophie. </p>
                <p> Concevez-vous quelque chose de plus indigne que la conduite de Charles? </p>
                <p> Agathe. Il ne s'aviserait pas de ces tours, si j'étais sa soeur. </p>
                <p> Charlotte. Je suis affligée qu'il ait détruit toute la joie que nous avions de
                    faire du bien à ce petit malheureux. Agathe. </p>
                <p> Il n'est pas maintenant trop à plaindre; le gâteau lui a été bien payé. </p>
                <p> S-Firmin. Il est vrai, graces à votre générosité: mais cela ne justifie pas
                    l'action de Charles; et le pauvre Jonas aurait pu avoir l'un sans perdre
                    l'autre. Sophie. </p>
                <p> C'est toi, mon petit cousin, qui en souffres le plus. Tu t'es privé de ta
                    portion; et c'est mon vaurien de frère qui l'a mangée. On frappe à la porte. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 10 </p>
                <p> Agathe, Charlotte, Sophie, Saint-Firmin, Jonas. S-Firmin. </p>
                <p> Voici encore notre petit violon. Que nous veux-tu, mon ami? </p>
                <p> Jonas, en pleurant . Ah dieu! Dieu! Secourez-moi; je suis perdu. Les enfans
                    s'assemblent autour de lui. Sophie. </p>
                <p> Que t'est-il donc arrivé? Jonas. </p>
                <p> Toute ma pauvre richesse... avec laquelle je me nourrissais moi et mon père...
                    voyez, voyez... mon petit violon... il est tout en pièces; et votre mouchoir,
                    votre argent... tout est perdu... il m'a tout pris... S-Firmin. Et qui t'a brisé
                    ton violon? Qui t'a pris ton argent? </p>
                <p> Jonas. Celui... celui qui m'avait déjà pris mon gâteau. Sophie. </p>
                <p> Mon frère? Est-il possible? S-Firmin. </p>
                <p> Charles? Charlotte. C'est incroyable! Agathe. </p>
                <p> Ô le scélérat! Jonas. </p>
                <p> Oui, c'est lui, c'est lui. Je passais le seuil de la porte: voilà qu'il
                    s'approche de moi, et qu'il me demande si j'avais été payé de ma musique, sans
                    quoi il allait me payer. Oh! Oui, je l'ai été, lui ai-je répondu; sûrement je
                    n'ai été que trop bien payé. Où prennent-ils donc cet argent, a-t-il dit? Voyons
                    un peu ce qu'on t'a donné. Et moi, imbécile que je suis! J'aurais dû penser au
                    gâteau; mais je n'y pensais plus. J'étais si joyeux d'apporter tant d'argent à
                    mon père! Je n'en avais pas fait le compte, </p>
                <p> j'étais bien aise de le savoir. Je pose mon violon à terre, à côté de moi. Je
                    tire ensuite le mouchoir. Voilà qui est encore par-dessus le marché, lui ai-je
                    dit; c'est une des petites demoiselles qui me l'a donné. J'avais mis dedans tout
                    mon argent. Quand j'ai voulu le dénouer, il a sauté dessus. J'ai deviné sa
                    malice. Il tire à lui; je retire à moi. Tout-à-coup il aperçoit que mon violon
                    est par terre; il y met ses deux pieds en trépignant. Les bras me sont tombés.
                    J'ai lâché le mouchoir; il l'a pris, et s'est enfui. Mon violon et l'archet sont
                    tout brisés, et je n'ai plus ni le mouchoir, ni l'argent. Ô mon père! Mon pauvre
                    père! Qu'allons-nous devenir? Sophie. </p>
                <p> Mais effectivement, je ne le sais pas... je n'ai plus rien du tout. Ô mon cher
                    cousin! </p>
                <p> Charlotte, à Jonas . Voici quelques petites pièces; c'est tout ce que j'ai sur
                    moi. </p>
                <p> Jonas. Ma belle demoiselle, je vous remercie; mais pour cela je ne puis pas
                    avoir un violon. Ô mon pauvre père! Il y a plus de quinze ans qu'il l'avait.
                    Agathe. </p>
                <p> Prends encore ceci; c'est le fond de ma bourse. Sophie, court à sa commode . </p>
                <p> Voilà mon dé; il est d'or: cours le vendre, mon pauvre ami; j'en ai un d'ivoire
                    qui me servira à la place. </p>
                <p> S-Firmin. Non; garde ton dé, ma petite cousine. Attends, mon ami; je puis te
                    tirer d'embarras. Il se baisse, ôte ses boucles, et les lui donne. J'en ai une
                    autre paire de similor. Tu auras sûrement douze francs de celles-ci. Elles sont
                    bien à moi; c'est mon parrain qui me les a données pour le jour de ma fête.
                    Sophie lui présente son dé, et Saint-Firmin ses boucles: Jonashésite à les
                    prendre. </p>
                <p> Jonas. Non, je ne veux rien prendre de cela; mon père croirait que je l'ai
                    dérobé. </p>
                <p> Sophie. Prends au moins mon dé. S-Firmin. </p>
                <p> Veux-tu prendre mes boucles? Tu me mettrais en colère. Prends, te dis-je. </p>
                <p> Jonas. Ah! Dieu de bonté, vous voulez que je vous prive de vos bijoux? </p>
                <p> S-Firmin. Ne t'en mets pas en peine. Dieu me rendra peut-être plus que je ne te
                    donne. Ton père a besoin de pain; moi, je n'ai pas de père à nourrir. Sophie. </p>
                <p> Va, va, et prends garde à bien faire tes petites affaires. </p>
                <p> Jonas. Reprenez au moins votre dé. Sophie. </p>
                <p> Je n'y pense plus. </p>
                <p> Charlotte. Si tu passes jamais devant chez nous, j'aurai soin de toi. </p>
                <p> Agathe. C'est à la place royale, tout vis-à-vis la tête du cheval. Tu n'as qu'à
                    demander les demoiselles De Saint-Félix, au premier. </p>
                <p> Jonas. Oh! Les gens qui demeurent au premier me renvoient toujours; je ne monte
                    jamais que tout-à-fait dans le haut de la maison. </p>
                <p> Sophie. C'en est assez: ton père est peut-être inquiet sur ton compte, et le
                    nôtre pourrait venir. Jonas. </p>
                <p> Comment, monsieur votre père? Est-ce que vous l'attendez tout-à-l'heure? Sophie. </p>
                <p> Oui, va-t-en; et puis le coquin qui t'a enlevé ton mouchoir et ton argent
                    pourrait encore t'enlever ceci. </p>
                <p> Jonas. Vous êtes bien sûr au moins qu'on ne vous grondera pas? </p>
                <p> S-Firmin. Non, ne crains rien. Adieu. Jonas, en sortant . Les bons petits
                    coeurs! </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 11 </p>
                <p> Sophie, Charlotte, Agathe, Saint-Firmin. Charlotte. </p>
                <p> Je suis bien fâchée que vous vous soyez défait de vos boucles, M De
                    Saint-Firmin. </p>
                <p> Agathe. Vous me donnez-là un bel exemple. S-Firmin. </p>
                <p> C'est celui que j'ai reçu de Sophie. Si je n'avais pas vu faire à Charles une si
                    vilaine action, je me réjouirais d'avoir trouvé l'occasion de faire une bonne
                    oeuvre. Que je vais regarder mes boucles de similair avec plaisir! </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 12 </p>
                <p> M De Melfort, Sophie, Agathe, Charlotte, S-Firmin, Jonas. </p>
                <p> Les enfans s'assemblent en peloton. Sophie et Saint-Firmin regardent un peu de
                    travers le petit Jonas, et se parlent à l'oreille. M De Melfort, aux demoiselles
                    De Saint-Félix . </p>
                <p> Bonjour, mesdemoiselles; je vous remercie de l'honneur que vous avez fait à ma
                    fille; mais permettez-moi, je vous prie, d'écouter en votre présence ce petit
                    garçon. Il m'attendait sur l'escalier; et il ne veut pas me quitter sans m'avoir
                    parlé devant vous. À Jonas. Voyons, qu'as-tu à me dire? </p>
                <p> Jonas, à Sophie et à Saint-Firmin . Mes bonnes petites personnes, je vous prie,
                    pour l'amour de Dieu, de ne m'en vouloir pas de mal: mais je ne puis me </p>
                <p> taire; et ce serait mal fait à moi si je gardais ce que vous m'avez fait
                    prendre, sans le consentement de votre père. Je sais que les enfans n'ont rien à
                    donner. </p>
                <p> M De Melfort. Qu'est-ce donc que ceci? Jonas. </p>
                <p> Je vais vous le dire. Ce jeune monsieur m'appelle par la fenêtre, pour amuser,
                    avec mon violon, ces petites demoiselles. Il y avait encore un autre petit
                    monsieur bien joli, mais un bien méchant coquin. M De Melfort. </p>
                <p> Quoi! Mon fils? Jonas. </p>
                <p> Pardonnez-moi, cela m'est échappé. Je joue de mon mieux les airs que je sais; et
                    ces bonnes petites personnes me font la grace de me donner un morceau de gâteau,
                    un mouchoir pour l'envelopper, avec une poignée de petites pièces: je ne sais
                    pas ce qu'il y avait. </p>
                <p> M De Melfort. Eh bien? </p>
                <p> Jonas. Eh bien! Le méchant petit monsieur m'a pris le gâteau que je voulais
                    porter à mon pauvre père, qui est aveugle. Passe pour cela. Mais il sort de la
                    chambre en cachette; et lorsque je me retire tout joyeux avec mon petit paquet,
                    il me guette au passage, me prend le mouchoir avec tout l'argent, et met mon
                    violon en pièces. Tenez, le voyez-vous? Ilse met à pleurer. Toute ma richesse,
                    avec laquelle je me nourrissais, moi et mon père! M De Melfort. </p>
                <p> Dis-tu vrai? Ce serait une effroyable méchanceté. Quoi! Mon fils... Charlotte. </p>
                <p> Sa conduite, dans tout le reste, rend ceci très-croyable. Demandez à Sophie
                    elle-même. M De Melfort. </p>
                <p> Va, mon ami, ne t'afflige pas; je saurai te dédommager: mais est-ce là tout? </p>
                <p> Jonas. Non, monsieur; écoutez seulement. Dans le chagrin où j'étais, je suis
                    rentré pour raconter l'aventure à ces bonnes petites personnes. Elles n'avaient
                    pas assez d'argent pour payer le dommage. Voilà cette jolie demoiselle qui me
                    donne son dé d'or, et ce jeune monsieur ses boucles d'argent. Je ne pouvais pas
                    les prendre; mon père aurait cru que je les aurais volées. Je savais que vous
                    alliez revenir; je vous ai attendu pour vous les rendre: les voici... mais je
                    n'ai donc plus de violon. Ô mon violon! Ô mon pauvre père! </p>
                <p> M De Melfort. Que viens-tu de me raconter? Est-ce toi; est-ce vous, mes braves
                    enfans, que je dois le plus admirer? Excellente petite créature, dans une
                    extrême indigence tout perdre; et dans la crainte de faire le mal, courir le
                    risque de laisser mourir de faim un père que tu aimes! </p>
                <p> Jonas. Est-ce donc si beau de ne pas être </p>
                <p> un méchant? Non, le pain mal gagné ne profite pas: c'est ce que mon père et ma
                    mère m'ont toujours dit. Si vous vouliez seulement m'acheter un violon, tout
                    serait réparé. Ce que le dé et les boucles m'auraient valu de plus, c'est le bon
                    dieu qui m'en tiendra compte. </p>
                <p> M De Melfort. Il faut que ton père et toi, vous ayez une droiture bien
                    extraordinaire, pour ne pas soupçonner seulement la corruption des autres
                    hommes! Dieu veut se servir de moi pour répandre sur vous ses bienfaits. Reste
                    avec nous. Je veux d'abord te mettre auprès de Saint-Firmin; nous verrons
                    ensuite ce que nous aurons de mieux à faire. </p>
                <p> Jonas. Quoi! Auprès de ce petit ange? Oh! Je suis transporté de joie. Il baise
                    la main de S-Firmin. Mais non avec tristesse , je ne veux pas laisser mon père
                    tout seul. Sans moi, comment ferait-il pour vivre? Quoi! Je serais dans la
                    richesse, et il mourrait de faim! Oh! Non. </p>
                <p> M De Melfort. Excellent enfant! Et qui est ton père? Jonas. </p>
                <p> Un vieux paysan aveugle, que je nourrissais avec mon violon. Il est vrai qu'il
                    ne mange, comme moi, qu'un morceau de pain avec du lait cru. Mais le bon dieu
                    nous en donne toujours assez pour la journée; et nous ne nous mettons pas en
                    peine du lendemain: il y pourvoit aussi. </p>
                <p> M De Melfort. Eh bien! Je veux prendre soin de ton père; et, s'il y consent, je
                    le ferai entrer dans une maison de charité, où l'on a une attention extrême pour
                    les vieillards et pour les infirmes. Tu pourras l'y aller voir quand tu voudras.
                    Jonas pousse un cri de joie, et court tout autour de la chambre, comme hors de
                    lui-même. Jonas. </p>
                <p> Ô dieu! Mon pauvre père! Non, cela va le faire mourir de plaisir. Je ne puis
                    rester plus long-temps; il faut que je </p>
                <p> l'aille chercher, et que je vous l'amène ici. Il court vers la porte. Sophie et
                    S-Firmin prennent la main de M De Melfort, et s'essuient les yeux. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 13 </p>
                <p> M De Melfort, Sophie, Agathe, Charlotte, Saint-Firmin. </p>
                <p> M De Melfort. Ô mes chers enfans! Que ce jour aurait été heureux pour moi, si,
                    en admirant la générosité de vos sentimens, la pensée de l'indignité de mon fils
                    ne venait empoisonner mon bonheur! Mais non, il ne doit pas''emprisonner. Dieu
                    m'a fait présent d'un autre fils en toi, mon cher S-Firmin: si tu ne l'es par la
                    naissance, tu l'es par les liens du sang, et par un coeur digne de moi. Oui, tu
                    seras seul mon fils... mais, où est Charles? Va le chercher, et amène-le-moi
                    tout de suite ici. S-Firmin sort. </p>
                <p> Sophie. Il y a près d'une heure que nous ne l'avons vu. Pendant que le petit
                    garçon nous faisait danser un menuet, il a disparu avec sa portion de gâteau.
                    S-Firmin, en rentrant . </p>
                <p> On l'a vu entrer ici près, chez un confiseur. J'ai dit à Lafleur de l'aller
                    chercher. M De Melfort. </p>
                <p> Mes enfans, passez dans mon cabinet, je veux savoir ce qu'il aura l'effronterie
                    de me répondre. Quand j'aurai besoin de témoins, je vous appellerai. Charlotte
                    Et Agathe. </p>
                <p> En ce cas, nous allons nous retirer. M De Melfort. </p>
                <p> Non, mes enfans; je vais envoyer dire à vos parens que vous passerez ici le
                    reste de la soirée. Vraisemblablement le vieux Jonas et son digne fils seront
                    nos convives. J'ai besoin de quelque baume pour la cruelle blessure que Charles
                    a faite à mon coeur; et je n'en connais point de plus salutaire que </p>
                <p> l'entretien d'aimables enfans comme vous. Sophie, prêtant l'oreille . Je crois
                    entendre venir Charles. M De Melfort ouvre la porte de son cabinet; les enfans
                    s'y retirent. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 14 </p>
                <p> M De Melfort. Il y a long-temps que je craignais cette affreuse découverte; mais
                    je ne l'aurais jamais soupçonné de pareilles horreurs. Il est peut-être encore
                    temps de le guérir de ses vices. Hélas! Pourquoi faut-il y employer des remèdes
                    désespérés? </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 15 </p>
                <p> M De Melfort, Charles. Charles. </p>
                <p> Que me voulez-vous, mon papa? M De Melfort. </p>
                <p> D'où viens-tu! N'étais-tu pas dans ta chambre? Charles. </p>
                <p> Notre précepteur est sorti; S-Firmin était descendu. Après avoir travaillé tout
                    l'après-midi, je me suis ennuyé d'être seul. </p>
                <p> M De Melfort. Que n'es-tu allé joindre, comme S-Firmin, la petite société que
                    j'ai trouvée chez ta soeur? Charles. </p>
                <p> C'est ce que j'ai fait aussi; mais ces demoiselles se sont si mal comportées
                    envers moi... M De Melfort. </p>
                <p> Comment donc! Tu m'étonnes. </p>
                <p> Charles. D'abord elles ont pris du thé, mais sans vouloir m'en donner une
                    goutte; elles m'ont fait, au contraire, toutes sortes de malices. S-Firmin a
                    ramassé dans la rue un petit mendiant pour leur jouer du violon. Il lui a donné
                    du gâteau qu'on leur avait servi; à moi, pas un morceau. On a dansé; aucune de
                    ces demoiselles n'a voulu danser avec moi, quoiqu'elles fussent trois, et qu'il
                    n'y eût d'autre cavalier que S-Firmin. Qu'aurais-je fait ici! Je suis descendu
                    sur la porte, pour voir passer le monde. M De Melfort. </p>
                <p> Sur la porte seulement? Que s'est-il donc passé au coin de la rue, entre le
                    petit musicien et toi? Certaines gens m'ont dit que tu l'avais battu, que tu
                    avais brisé son violon, et qu'il s'en était allé en pleurant. </p>
                <p> Charles. Cela est vrai, mon papa; et si je n'avais pas eu le coeur aussi bon,
                    j'aurais appelé la garde pour le faire mettre au </p>
                <p> cachot. Écoutez-moi un peu. Lorsque je l'ai vu sortir d'ici, je me suis dit: il
                    faut que tu donnes aussi quelque chose à ce petit malheureux pour sa peine; car
                    je sais que S-Firmin n'a rien à lui, et qu'un mendiant n'est pas bien payé avec
                    un morceau de gâteau. J'ai pris dans ma bourse quelque monnaie que je lui ai
                    donnée; il a tiré un mouchoir pour l'y mettre. Je m'aperçois que c'est un
                    mouchoir de ma soeur; voyez la marque. Je l'ai prié de me le rendre de bonne
                    grace; il ne l'a pas voulu. Je l'ai pris au collet: nous avons lutté ensemble;
                    et, par hasard, j'ai mis le pied sur son violon. M De Melfort, avec colère .
                    Cessez, lâche menteur; je ne peux plus vous écouter. Charles s'approche de lui,
                    et veut lui prendre la main . </p>
                <p> Mais, mon cher papa, pourquoi êtes-vous fâché? </p>
                <p> M De Melfort. Fuis, méchant; ôte-toi de mes yeux; tu me fais horreur. Il fait
                    sortir les enfans du cabinet. </p>
                <p> LE PETIT JOUEUR DE VIOLON SC. 16 </p>
                <p> M De Melfort, Sophie, Agathe, Charlotte, Charles, Saint-Firmin. </p>
                <p> M De Melfort. Venez, mes enfans, je ne veux plus voir que ceux qui méritent mon
                    amour; et toi, sors pour jamais de ma présence. Mais non, demeure; il faut que
                    tu reçoives auparavant ton arrêt. À Sophie et à S-Firmin. Vous avez entendu ses
                    accusations contre vous? </p>
                <p> Sophie. Oui, mon papa; et si cela n'était pas nécessaire pour notre
                    justification, je ne dirais pas un mot contre lui, de peur d'augmenter votre
                    colère. </p>
                <p> Charles. Ne croyez rien de ce qu'elle va vous dire. M De Melfort. </p>
                <p> Tais-toi; j'ai déjà la preuve que tu es un détestable menteur. Le mensonge
                    conduit au vol et au meurtre. Tu as déjà commis le premier crime; et il ne te
                    manque peut-être que des forces pour commettre le second. Parle, ma fille. </p>
                <p> Sophie. Premièrement, il ne s'est occupé de rien cet après-midi: c'est S-Firmin
                    qui lui a fait sa version. </p>
                <p> M De Melfort. Cela est-il vrai? S-Firmin. </p>
                <p> Je ne puis en disconvenir. Sophie. </p>
                <p> Ensuite il a jeté une tasse de thé sur la robe d'Agathe; et tandis que nous
                    étions occupées à l'essuyer, il est resté à table et a vuidé toute la théière:
                    il ne nous en est pas resté une goutte. En </p>
                <p> voici des témoins montrant les demoiselles De S-Félix . À l'égard du gâteau... M
                    De Melfort. </p>
                <p> C'en est assez; toutes tes méchancetés sont découvertes: monte dans ta chambre
                    pour aujourd'hui; dès demain au matin je te chasse de la maison. Je te laisserai
                    le temps de te corriger avant que tu y rentres; et si cela ne réussit pas, il ne
                    manque point de cachots où l'on renferme les scélérats qui troublent la société
                    par leurs crimes. S-Firmin, dis àLafleur de le garder à vue dans sa chambre: tu
                    recommanderas en même temps qu'on m'envoye le précepteur aussitôt qu'il sera de
                    retour. Sophie Et Saint-Firmin, intercédant pour lui . Mon cher papa, mon cher
                    oncle... M De Melfort. </p>
                <p> Je ne veux rien entendre en sa faveur. Celui qui est capable d'arracher au
                    pauvre le salaire qu'il a gagné, de </p>
                <p> lui briser l'instrument de ses travaux, et de chercher à se justifier de ces
                    atrocités par le mensonge et par la calomnie, doit être retranché de la société
                    des hommes. Je loue le ciel de ce qu'il me laisse encore de braves enfans comme
                    vous: c'est vous qui serez ma consolation; et c'est avec vous que je veux me
                    réjouir ce soir, autant que peut le faire un père qui a un fils d'un si mauvais
                    naturel. </p>
                <p> LES TROIS GÂTEAUX </p>
                <p> Viens, Paulin, dit un jour M De Gerseuil à son fils, dans une belle matinée de
                    la fin du printemps. Voici un panier où j'ai mis un gâteau et des cerises. Nous
                    irons, si tu veux, déjeûner dans la prairie voisine. </p>
                <p> Ah! Quel plaisir, mon papa, lui répondit Paulin, en faisant une gambade de joie.
                    Il prit le panier d'une main, donna l'autre à son père, et ils marchèrent
                    ensemble vers la prairie.Lorsqu'ils l'eurent un peu parcourue pour y choisir une
                    place agréable: arrêtons-nous </p>
                <p> ici, mon fils, dit M De Gerseuil; cet endroit est charmant pour un déjeûner. </p>
                <p> Paulin. Nous n'avons pas de table, mon papa: comment ferons-nous? </p>
                <p> M De Gerseuil. Voici un tronc d'arbre renversé qui nous en servirait, si nous en
                    avions besoin; mais tu peux bien manger tes cerises dans le panier. Paulin. </p>
                <p> À la bonne heure; mais il nous manque des chaises. M De Gerseuil. </p>
                <p> Et ce banc de gazon, le comptes-tu pour rien? Vois comme il est couvert de
                    jolies fleurs! Nous allons nous y asseoir, à moins que tu n'aimes mieux
                    t'étendre sur le tapis. </p>
                <p> Paulin. Le tapis, mon papa? Vous savez bien qu'il est encore cloué dans le
                    salon. </p>
                <p> M De Gerseuil. Il est vrai. Il y a un tapis dans le salon: mais il y en a aussi
                    un ici. </p>
                <p> Paulin. Où donc est-il? Je ne le vois pas. M De Gerseuil. </p>
                <p> Le gazon est le tapis des champs. Le joli tapis d'une belle verdure! Il est plus
                    frais et plus douillet que les nôtres. Et comme il est grand! Il s'étend
                    partout, sur les montagnes et sur les plaines: les agneaux trouvent bien doux de
                    s'y reposer. Imagines-tu, Paulin, combien ils auraient à souffrir sur une terre
                    nue et desséchée? Leurs membres sont si délicats!Bientôt ils seraient tout
                    brisés. Leurs mères ne savent pas leur préparer des lits de plume: le bon dieu y
                    a pourvu à la place des pauvres brebis. Il leur a fait cette molle couchette, où
                    ils peuvent s'étendre. </p>
                <p> Paulin. Encore ont-ils le plaisir de la manger. </p>
                <p> M De Gerseuil. J'entends ce que tu veux dire. Tiens, voici tes cerises et ton
                    gâteau. </p>
                <p> Paulin, goûtant le gâteau . Ah! Mon papa, qu'il est bon! Il ne manquerait plus
                    qu'une histoire, tandis que je le mange. Si vous vouliez m'en conter une, la
                    plus jolie que vous saurez? </p>
                <p> M De Gerseuil. Je le veux bien, mon fils. Ton gâteau me rappelle une histoire où
                    il y en a trois. </p>
                <p> Paulin. Un, deux, trois gâteaux! L'eau m'en vient à la bouche. Comme cela doit
                    faire une histoire friande! Oh! Contez, contez-moi, je vous prie. M De Gerseuil. </p>
                <p> Viens t'asseoir à mon côté. Bon. Mets-toi bien à ton aise pour m'entendre. </p>
                <p> Paulin. Me voici tout prêt. Je vous écoute de mes deux oreilles. </p>
                <p> M De Gerseuil. "Il y avait un enfant de ton âge qui s'appelait Henri. Son papa
                    et sa maman l'envoyèrent à l'école. Henri était un fort joli petit garçon, et il
                    aimait ses livres plus encore que ses joujoux. Il fut un jour le premier de sa
                    classe. Sa maman en fut instruite. Elle y rêva toute la nuit de plaisir; et le
                    lendemain s'étant levée de bonne heure, elle appela sa cuisinière, et lui dit:
                    Marianne, il faut faire un gâteau pour Henri, puisqu'il a si bien récité ses
                    leçons. Marianne répondit: oui, madame, de tout mon coeur; et aussitôt elle se
                    mit à paîtrir un gâteau de fleur de farine choisie. Il était fort grand, grand
                    comme tout mon chapeau rabattu. Marianne l'avait rempli d'amandes, de pistaches,
                    de fleur d'orange, de tranches de citrons confits. Elle avait glacé le dessus
                    avec du sucre; en sorte qu'il était blanc et uni comme de la neige. Le gâteau ne
                    fut pas plutôt cuit, que Marianne le porta elle-même à l'école. Lorsque le </p>
                <p> petit Henri l'aperçut, il sauta autour de lui, en frappant dans ses mains. Il
                    n'eût pas la patience d'attendre qu'on lui donnât un couteau pour le couper; il
                    se mit à le ronger à belles dents, comme un petit chien. Il en mangea jusqu'à ce
                    que la cloche sonnât l'heure de l'étude; et lorsque l'heure de l'étude fut
                    finie, il se remit à en manger. Il en mangea encore le soir jusqu'à l'heure de
                    se mettre au lit. Un de ses camarades m'a même assuré qu'Henri, en se couchant,
                    mit le gâteau sous son chevet, et qu'il se réveilla plusieurs fois la nuit pour
                    le grignoter. J'ai bien quelque peine à le croire; mais il est très-sûr au moins
                    que le lendemain, au point du jour, il recommença de plus belle, et qu'il
                    continua de ce train toute la matinée, jusqu'à ce qu'il ne restât pas une seule
                    miette de son grand gâteau. L'heure du dîner arriva: Henri n'avait plus
                    d'appétit; et il voyait, avec jalousie, le plaisir que prenaient les autres
                    enfans à faire ce repas. Ce fut bien </p>
                <p> pis encore à l'heure de récréation. On venait lui proposer des parties de boule,
                    de paume, de volant: il n'avait pas envie de jouer, et ses compagnons jouèrent
                    sans lui, quoiqu'il en crevât de dépit. Il ne pouvait plus se soutenir sur ses
                    jambes; il s'assit dans un coin d'un air boudeur, et tout le monde disait: je ne
                    sais ce qui est arrivé à ce pauvre Henri. Lui qui était si gaillard, qui aimait
                    tant à courir et à sauter, voyez comme il est triste, pâle, abattu! Le principal
                    vint lui-même, et fut très-inquiet en le voyant. Il eut beau le questionner sur
                    la cause de son mal, Henri ne voulut point l'avouer. Heureusement on découvrit
                    que sa maman lui avait envoyé un grand gâteau, qu'il s'était dépêché de le
                    manger, et que tout le mal venait de sa gourmandise. On envoya aussitôt chercher
                    le médecin, qui lui fit avaler je ne sais combien de drogues plus amères les
                    unes que les autres. Le pauvre Henri les trouvait bien mauvaises; mais il fut </p>
                <p> obligé de les prendre, de peur de mourir: ce qui lui serait infailliblement
                    arrivé. Au bout de quelques jours de remèdes et d'un régime très-rigoureux, sa
                    santé se rétablit enfin; mais sa maman protesta qu'elle ne lui enverrait plus de
                    gâteaux. Paulin. </p>
                <p> Il ne méritait plus d'en sentir seulement la fumée. Mais, mon papa, ne voilà
                    qu'un gâteau; et vous me disiez qu'il y en avait trois dans votre histoire. M De
                    Gerseuil. </p>
                <p> Patience, mon ami, voici le second. Il y avait dans la pension d'Henri, un autre
                    enfant qui s'appelait François. François avait écrit à sa maman une lettre fort
                    jolie, où il n'y avait pas une seule rature. Sa maman, en récompense, lui envoya
                    aussi, le dimanche suivant, un gâteau. François se dit en lui-même: je ne veux
                    pas me rendre malade comme ce goulu d'Henri: je ferai durer mon plaisir plus
                    longtemps. Il prit le gâteau, qu'il eut beaucoup </p>
                <p> de peine à porter, et il alla l'enfermer dans son armoire. Tous les jours,
                    pendant les heures de récréation, il s'esquivait adroitement d'entre ses
                    camarades, montait sur la pointe du pied dans sa chambre, coupait un morceau de
                    son gâteau, et renfermait le reste à double tour. Il continua de même jusqu'au
                    bout de la semaine; et le gâteau n'en était encore qu'à moitié, tant il était
                    grand! Mais qu'arriva-t-il? À la fin, le gâteau se dessécha et se moisit: les
                    fourmis trouvèrent aussi le moyen de s'y glisser pour en avoir leur part; en
                    sorte que bientôt il ne valut plus rien du tout, et François fut obligé de le
                    jeter en pleurant de regret: mais personne n'en fut fâché pour lui. Paulin. </p>
                <p> Ni moi non plus. Comment! Garder un gâteau pendant huit jours, sans en donner un
                    morceau à ses amis! Fi, que c'est vilain! Mais, voyons le troisième, je vous
                    prie, mon papa. </p>
                <p> M De Gerseuil. Il y avait encore dans la même pension un enfant, dont le nom
                    était Gratien. Sa maman lui envoya un jour un gâteau, parce qu'il aimait
                    beaucoup sa maman, et que sa maman l'aimait encore davantage. Aussitôt que la
                    pâtisserie fut arrivée, Gratien dit à ses camarades: venez voir ce que m'envoie
                    maman; il faut tous en manger. Ils ne se le firent pas répéter deux fois; et ils
                    coururent autour du gâteau, comme tu vois les abeilles voltiger autour de cette
                    fleur qui vient d'éclore. Gratien s'était muni d'un couteau. Il coupa une partie
                    du gâteau, en autant de portions qu'il y avait de ses petits amis. Ensuite il
                    les fit ranger en cercle pour n'oublier personne; et ayant commencé par celui
                    qui était le plus près de lui, il fit le tour du cercle en distribuant à chacun
                    sa portion, avec un mot d'amitié, jusqu'à ce qu'il fût revenu à celui qu'il
                    avait servi le premier. Gratien alors prit le reste, et dit: voici ma portion à
                    moi, je la </p>
                <p> mangerai demain. Il alla jouer, et tous les autres s'empressèrent de jouer avec
                    lui à tous les jeux qu'il voulut choisir. </p>
                <p> Un quart d'heure après, il vint dans la cour un vieux pauvre avec son violon. Il
                    avait une longue barbe toute blanche; et comme il était aveugle, il se faisait
                    conduire par un petit chien qu'il tenait au bout d'une longue corde. Le petit
                    chien le menait avec beaucoup d'adresse; et quand il voyait du monde, il
                    secouait la sonnette pendue à son cou, pour avertir les passans de ne pas faire
                    de mal à son maître. Lorsque le vieux aveugle se fut assis sur une pierre, et
                    qu'il eut entendu les enfans autour de lui, il leur dit: mes petits messieurs,
                    si vous voulez, je vais vous jouer les plus jolis airs que je sais. Les enfans
                    ne demandaient pas mieux. Le vieillard accorda son violon, et il leur joua des
                    airs de sarabandes, et de toutes les chansons nouvelles de l'ancien temps.
                    Gratien s'aperçut que tandis qu'il jouait </p>
                <p> les airs les plus gais, une grosse larme tombait le long de ses joues; et il lui
                    dit: bon vieillard, pourquoi pleures-tu? Le vieillard lui répondit: parce que
                    j'ai bien faim. Je n'ai personne dans le monde qui nous donne à manger, à mon
                    chien ni à moi. Si je pouvais travailler pour nous faire vivre tous deux! Mais
                    j'ai perdu mes yeux et mes forces. Hélas! J'ai travaillé jusqu'à ma vieillesse,
                    et aujourd'hui je n'ai pas de pain. Gratien pleurait comme le vieillard. Il s'en
                    alla sans rien dire, et courut chercher le reste du gâteau qu'il avait gardé
                    pour lui: puis il revint tout joyeux, en criant de loin: tiens, bon vieillard,
                    voici du gâteau. Le vieillard dit, en ouvrant les bras: où est-il? Car je suis
                    aveugle, je ne peux pas le voir. Gratien lui mit le gâteau dans la main, et le
                    pauvre aveugle posa son violon à terre, essuya ses yeux et se mit à manger. À
                    chaque morceau qu'il portait à sa bouche, il en réservait pour le petit chien
                    fidèle qui venait dîner dans sa </p>
                <p> main. Et Gratien, debout à son côté, souriait de plaisir." Paulin. Ah, Gratien!
                    Le bon Gratien! Mon papa, donnez-moi votre couteau, je vous prie. M De Gerseuil. </p>
                <p> Le voici. Qu'en veux-tu faire? Paulin. </p>
                <p> Je n'ai fait qu'écorner un peu mon gâteau, tant j'avais de plaisir à vous
                    écouter. Je vais couper ce que j'ai mordu. Tenez, voyez comme il est propre!
                    J'aurai bien assez de ces rognures avec les cérises pour mon déjeûner. Et le
                    premier pauvre que nous trouverons en retournant au logis, je lui donnerai le
                    reste de mon gâteau, même quand il n'aurait pas de violon. </p>
                <p> FI! LE VILAIN CHARMANT </p>
                <p> Claudine. Lucette, as-tu vu le nouveau chien de ma soeur? Lucette. </p>
                <p> Non, pas encore, ma chère amie. Claudine. </p>
                <p> Je te plains. C'est bien la plus drôle petite bête qu'il y ait au monde. </p>
                <p> Lucette. Est-il vrai? Comment s'appelle-t-il? Claudine. </p>
                <p> Charmant. Lucette. Voilà déjà un nom bien joli. Claudine. </p>
                <p> Oh, il est encore plus charmant que son nom. Et qu'a-t-il donc de si drôle?
                    Claudine. </p>
                <p> D'abord, il n'est pas plus gros que mon poing. </p>
                <p> Lucette. Je les aime bien de cette petite espèce. Claudine. </p>
                <p> Et puis on ne sait pour qui le prendre, si c'est une levrette ou un épagneul. </p>
                <p> Lucette. Voilà qui est plaisant. Claudine. </p>
                <p> Si tu voyais donc sa grosse queue qui fait le bouquet, ses oreilles qui pendent
                    jusqu'à terre, ses longues soies qui viennent se chiffonner sur ses yeux et sur
                    son museau, et la chienne de physionomie qui perce là-dessous? Il est à croquer.
                    Lucette. </p>
                <p> Et de quelle couleur est-il, Claudine? Claudine. </p>
                <p> Café au lait tendre. Lucette. </p>
                <p> Bon! C'est la couleur de ce que j'aime le mieux pour mon déjeûner. Je n'en ai
                    pas tous les jours. On ne me donne le plus souvent que du lait. </p>
                <p> Claudine. Tout sec? Lucette. Hélas! Oui. Mais revenons à Charmant. Claudine. </p>
                <p> Il fait plus de tours qu'un scaramouche. Il donne la patte, et il distingue à
                    merveille la droite de la gauche. Lorsqu'on lui jette un gant, il va le
                    rapporter à la personne sans se tromper jamais. Lucette. </p>
                <p> Que me dis-tu? Claudine. </p>
                <p> Ensuite il fait comme s'il était mort: il se couche tout de son long; et il ne
                    se relève pas qu'on ne lui ait fait signe de la main. On n'a qu'à lui mettre un
                    petit balai entre les pattes, il monte la garde comme une sentinelle, et il
                    danse un menuet aussi bien que M Rigaudon. </p>
                <p> Lucette. Vraiment, voilà un chien fort bien appris. Mais, Claudine, est-il aussi </p>
                <p> bien doux et bien tranquille, et ne fait-il mal à personne? </p>
                <p> Claudine. Oh! C'est une autre affaire. Lorsqu'il vient un étranger dans la
                    maison, il se met à japper contre lui comme un fou; et l'on a bien de la peine à
                    l'empêcher de se jeter à travers ses jambes pour le mordre. </p>
                <p> Lucette. C'est bon pour la nuit; et encore, si c'était à lui de garder la
                    maison. </p>
                <p> Claudine. Il s'avise aussi quelquefois d'aller mordre le vieux chien de mon
                    papa, sans que celui-ci lui ait fait de mal; et il ne lui voit rien manger,
                    qu'il n'aille, de jalousie, lui arracher les morceaux de la gueule. Heureusement
                    que Médor est un bon enfant. Lucette. </p>
                <p> Comment, Claudine, voilà ce qu'il fait? Claudine. </p>
                <p> Vraiment oui. </p>
                <p> Lucette. Et tu l'appelles Charmant? Claudine. </p>
                <p> Il est si drôle et si gentil! Lucette. </p>
                <p> Va; Claudine, je n'en voudrais pas avec sa gentillesse et ses expiégleries. Mon
                    papa dit qu'on est toujours laid, lorsqu'on a un mauvais coeur... fi! Le vilain
                    Charmant! </p>
                <p> PAPILLON JOLI PAPILLON! </p>
                <p> Papillon, joli papillon! Viens te poser sur cette fleur que je tiens dans ma
                    main. </p>
                <p> Où vas-tu, petit étourdi? Ne vois-tu pas cet oiseau gourmand qui te guette? Il
                    vient d'aiguiser son bec, et il l'ouvre déjà tout prêt à t'avaler. Viens, viens
                    ici; il aura peur de moi, et il n'osera t'approcher. Papillon, joli papillon!
                    Viens te poser sur cette fleur que je tiens dans ma main. </p>
                <p> Je ne veux point t'arracher les ailes, ni te tourmenter, non, non, tu es petit
                    et faible, ainsi que moi. Je ne veux que te voir de plus près; je veux voir ta
                    petite tête, ton long corsage et tes grandes ailes bigarrées de mille et mille
                    couleurs. </p>
                <p> Papillon, joli papillon! Viens te poser sur cette fleur que je tiens dans ma
                    main. </p>
                <p> Je ne te garderai pas long-temps; je sais que tu n'as pas long-temps à vivre. À
                    la fin de cet été tu ne seras plus; et moi, je n'aurai alors que six ans.
                    Papillon, joli papillon? Viens te poser sur cette fleur que je tiens dans ma
                    main. Tu n'as pas un moment à perdre pour jouir de la vie: tu pourras prendre ta
                    nourriture tandis que je te regarderai. </p>
                <p> LE SOLEIL ET LA LUNE </p>
                <p> La charmante soirée! Viens, Antonin, disait M De Verteuil à son fils. Regarde,
                    le soleil est prêt à se coucher. Comme il est beau! Nous pouvons l'envisager
                    maintenant. Il n'est pas si éblouissant qu'à l'heure du dîner, lorsqu'il était
                    au plus haut de sa course. Comme les nuages sont beaux aussi autour de lui? Ils
                    sont de couleur de soufre, de couleur d'écarlate et de couleur d'or! Mais
                    vois-tu avec quelle vîtesse il descend! Déjà nous ne pouvons plus en voir que la
                    moitié. Nous ne le voyons plus du tout. Adieu, soleil, jusqu'à demain au matin.
                    À présent, Antonin, tourne les yeux de l'autre côté: qu'est-ce qui brille ainsi
                    derrière les arbres? Est-ce un feu? Non? C'est la lune. Elle est bien grande. Et
                    comme elle est rouge! On dirait qu'elle est pleine de sang. Elle est toute ronde </p>
                <p> aujourd'hui, parce que c'est pleine lune. Elle ne sera pas si ronde demain au
                    soir. Elle perdra encore un morceau après-demain, un autre morceau le jour
                    suivant; et toujours de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle devienne comme ton arc:
                    alors on ne la verra plus qu'à l'heure où tu seras au lit; et de jour en jour,
                    elle deviendra encore plus petite, jusqu'à ce qu'on ne la voye plus du tout au
                    bout de quinze jours. Ce sera ensuite nouvelle lune, et tu la verras dans
                    l'après-midi. Elle sera d'abord bien petite; mais elle deviendra chaque jour
                    plus grande et plus ronde, jusqu'à ce qu'au bout de quinze autres jours, elle
                    soit tout-à-fait pleine comme aujourd'hui; et tu la verras encore se lever
                    derrière les arbres. Antonin. </p>
                <p> Mais, mon papa, comment le soleil et la lune se tiennent-ils tout seuls en
                    l'air? Je crains toujours qu'ils ne me tombent sur la tête. </p>
                <p> M De Verteuil. Tranquillise-toi, mon fils; il n'y a pas de danger. Je
                    t'expliquerai un jour ce qui t'embarrasse, lorsque tu seras plus en état de
                    m'entendre. Écoute, en attendant, ce que l'un et l'autre t'adressent par ma
                    bouche. </p>
                <p> Le soleil dit d'une voix éclatante: je suis le roi du jour. Je me lève dans
                    l'orient, et l'aurore me précède pour annoncer à la terre mon arrivée. Je frappe
                    à ta fenêtre avec un rayon d'or, pour t'avertir de ma présence, et je te dis:
                    paresseux, lève-toi. Je ne brille pas pour que tu restes enseveli dans le
                    sommeil; je brille pour que tu te lèves et que tu travailles. </p>
                <p> Je suis le grand voyageur. Je marche comme un géant à travers toute l'étendue
                    des cieux. Jamais je ne m'arrête, et je ne suis jamais fatigué. J'ai sur ma tête
                    une couronne de rayons étincelans que je disperse sur tout l'univers; et tout ce
                    qu'ils frappent brille d'éclat et de beauté. </p>
                <p> Je donne la chaleur aussi bien que la lumière. C'est moi qui mûris les fruits et
                    les moissons. Si je cessais de régner sur la nature, rien ne croîtrait dans son
                    sein, et les pauvres humains mourraient de faim et de désespoir dans l'horreur
                    des ténèbres. Je suis très-haut dans les cieux, plus haut que les montagnes et
                    les nuages. Je n'aurais qu'à m'abaisser un peu plus vers la terre, mes feux la
                    dévoreraient dans un instant, comme la flamme devore la paille légère qu'on
                    jette sur un brasier. Depuis combien de siècles je fais la joie de l'univers! Il
                    y a six ans qu'Antonin ne vivoit pas encore. Antonin n'était pas au monde; mais
                    le soleil y était. J'y étais, lorsque ton papa et ta maman ont reçu la vie, et
                    bien des milliers d'années encore auparavant: cependant je n'ai pas vieilli.
                    Quelquefois je dépose ma couronne éclatante, et j'enveloppe ma tête de nuages
                    argentés; alors tu peux soutenir </p>
                <p> mes regards: mais lorsque je dissipe les nuages pour briller dans toute ma
                    splendeur du midi, tu n'oserais porter sur moi la vue; j'éblouirais tes yeux, je
                    t'aveuglerais. Je n'ai permis qu'au seul roi des oiseaux de contempler, d'un
                    oeil immobile, tout l'éclat de ma gloire. </p>
                <p> L'aigle s'élançant de la cîme des plus hautes montagnes, vole vers moi d'une
                    aile vigoureuse, et se perd dans mes rayons en m'apportant son hommage.
                    L'alouette, suspendue au milieu des airs, chante, à ma rencontre, ses plus
                    douces chansons, et réveille les oiseaux endormis sous la feuillée. Le coq,
                    resté sur la terre, y proclame mon retour d'une voix perçante; mais la chouette
                    et le hibou fuient à mon aspect, en poussant des cris plaintifs, et vont se
                    réfugier sous les ruines de ces tours orgueilleuses que j'ai vu s'élever
                    fièrement, dominer pendant des siècles sur les campagnes, et s'écrouler ensuite
                    sous le poids d'une longue vieillesse. </p>
                <p> Mon empire n'est pas borné, comme </p>
                <p> celui des rois de la terre, à quelques parties du monde. Le monde entier est mon
                    empire. Je suis la plus belle et la plus glorieuse créature qu'on puisse voir
                    dans l'univers. </p>
                <p> La lune dit d'une voix tendre: je suis la reine de la nuit. J'envoie mes doux
                    rayons pour te donner de la lumière, lorsque le soleil n'éclaire plus la terre.
                    Tu peux toujours me regarder sans péril; car je ne suis jamais assez
                    resplendissante pour t'éblouir, et je ne te brûle jamais. Je laisse même briller
                    dans l'herbe les petits vers luisans, à qui le soleil dérobe impitoyablement
                    leur éclat. Les étoiles brillent autour de moi, mais je suis plus lumineuse que
                    les étoiles; et je parais dans leur foule, comme une grosse perle entourée de
                    plusieurs petits diamans étincelans. </p>
                <p> Lorsque tu es endormi, je me glisse sur un rayon d'argent à travers tes rideaux,
                    et je te dis: dors, mon petit </p>
                <p> ami, tu es fatigué. Je ne troublerai point ton sommeil. </p>
                <p> Le rossignol chante pour moi, celui qui chante le mieux de tous les oiseaux.
                    Perché sur un buisson; il remplit la forêt de ses accens aussi doux que ma
                    lumière, tandis que la rosée descend légèrement sur les fleurs, et que tout est
                    calme et silencieux dans mon empire. </p>
                <p> LE ROSIER ET LE GENÊT D'ESPAGNE </p>
                <p> Qui veut me donner un petit arbre pour mon jardin? Disait un jour Frédéric à ses
                    frères et à sa soeur. (Leur papa leur avait cédé à chacun un petit coin de terre
                    pour y travailler. ) Ce n'est pas moi, répondit Auguste; ni moi, répondit
                    Julien. C'est moi, c'est moi, répondit Joséphine. Quel est celui que tu veux? Un
                    rosier, s'écria Frédéric. Vois-tu le mien, le seul qui me reste? Il est tout
                    jauni. Viens-en choisir un toi-même, dit Joséphine. Elle conduisit son frère au </p>
                <p> petit carré qu'elle cultivait, et lui montrant un beau rosier: tiens, Frédéric,
                    tu n'as qu'à le prendre. </p>
                <p> Frédéric. Comment! Tu n'en as que deux, et c'est le plus beau que tu me donnes?
                    Non, non, ma soeur: voici le plus petit; c'est précisément celui qu'il me faut.
                    Joséphine. </p>
                <p> Quel plaisir aurais-je à te le donner? Il ne te produirait peut-être pas de
                    fleurs cette année. L'autre en aura, j'en suis sûre: et je puis le voir aussi
                    bien fleurir dans ton jardin que dans le mien. Frédéric, transporté de joie,
                    emporta le rosier; et Joséphine le suivit, plus joyeuse encore que lui. Le
                    jardinier avait vu le trait d'amitié de la petite fille. Il courut tout de suite
                    chercher un beau pied de genêt d'Espagne; et il le planta dans le jardin de
                    Joséphine, à la place que venait de quitter son rosier. </p>
                <p> Ceux qui ont un mauvais coeur, n'ont </p>
                <p> pas ordinairement un esprit bien soigneux. Lorsque le mois de mai arriva, les
                    rosiers d'Auguste et de Julien, négligés dans leur culture, poussèrent à peine
                    quelques fleurs, dont la plupart moururent dans le bouton. Celui de Frédéric, au
                    contraire, cultivé par ses mains et par celles de Joséphine, porta les plus
                    belles roses à cent feuilles de tout le pays. Aussi long-temps qu'il fleurit,
                    Frédéric eut chaque jour une rose à donner à sa soeur pour mettre dans son sein,
                    et une autre pour placer dans ses cheveux. Le genêt d'Espagne fleurit aussi
                    très-heureusement; on en respirait l'agréable parfum des deux extrêmités du
                    jardin: il devint cette même année assez haut et assez épais pour que Joséphine
                    y trouvât de l'ombrage dans la grande chaleur du jour. Son papa venait
                    quelquefois l'y trouver et lui racontait des histoires, qui tantôt la faisaient
                    rire aux éclats, et tantôt faisaient couler de ses yeux des larmes si douces,
                    qu'elle se </p>
                <p> souriait à elle-même un moment après. En voici une qu'il lui raconta un jour, en
                    se rappelant sa générosité envers son frère, pour lui montrer que ce noble
                    sentiment reçoit quelquefois récompense de la part de ceux qu'on oblige, sans
                    compter le prix qu'on en trouve toujours au fond de son coeur. </p>
                <p> LES BOUQUETS </p>
                <p> Le petit Gaspard sortit un jour avec Eugène, son voisin, pour aller cueillir des
                    premières fleurs du printemps. Ils avaient tous deux à la main leur déjeûner. </p>
                <p> Il se présenta sur la route une pauvre femme, tenant entre ses bras un petit
                    garçon, qui paraissait mourir de faim. </p>
                <p> Ah! Mon cher monsieur, dit-elle à Gaspard qui marchait le premier, donnez, de
                    grace, à mon pauvre enfant un morceau de votre pain. Il n'a rien mangé depuis
                    hier midi. </p>
                <p> Oh! J'ai bien faim moi-même, répondit Gaspard; et il continua sa route en
                    croquant son déjeûner. Que fit Eugène? Il avait aussi bon appétit que son
                    camarade: mais en voyant pleurer le petit malheureux, il lui donna son pain; et
                    il reçut en échange de la mère mille et mille bénédictions, </p>
                <p> que le bon Dieu entendit du haut des cieux. Ce n'est pas tout. Le petit garçon,
                    fortifié par la nourriture qu'il venait de prendre, se mit à courir devant son
                    bienfaiteur, le mena dans une prairie, et lui aida à cueillir des fleurs dont
                    l'odeur suave le délassait de sa fatigue. </p>
                <p> Eugène rentra au logis avec un énorme bouquet, derrière lequel toute sa tête
                    pouvait se cacher. Gaspard, au contraire, n'en avait qu'un si petit, qu'il eut
                    honte de le produire, et qu'il le jeta au pied d'une borne, après avoir perdu
                    toute sa matinée à le cueillir. </p>
                <p> Ils sortirent le lendemain dans le même projet. Cette fois-là un autre enfant
                    fut de la partie. C'était le petit Valentin. </p>
                <p> Après avoir fait quelques pas dans la prairie, Valentin s'aperçut qu'il avait
                    perdu une boucle de ses souliers, et il pria ses amis de l'aider à la chercher. </p>
                <p> Gaspard répondit: je n'ai pas le temps; et il continua de courir. Eugène, </p>
                <p> au contraire, s'arrêta aussitôt pour obliger son ami. Il marchait çà et là
                    courbé vers la terre, et tâtonnant dans l'épaisseur de l'herbe; il eut enfin le
                    bonheur de trouver ce qu'il cherchait, et ils commencèrent à l'envi à cueillir
                    des fleurs. Les plus belles que Valentin ramassa, il en fit présent à celui qui
                    l'avait aidé dans sa peine; et il n'en donna aucune à celui qui avait refusé
                    durement de le secourir. Eugène eut encore ce jour-là un bouquet bien plus beau
                    que Gaspard. Aussi s'en retourna-t-il chez lui fort satisfait, et Gaspard
                    très-mécontent. </p>
                <p> Gaspard croyait être plus heureux le troisième jour. Il marchait d'un air
                    insolent, défiant Eugène. Mais à peine étaient-ils entrés dans la prairie, que
                    voici le petit garçon à quiEugène avait donné son pain, qui vient à sa
                    rencontre, et lui présente une corbeille remplie des plus belles fleurs qu'il
                    avait cueillies, toutes fraîches encore de rosée. </p>
                <p> Gaspard voulut en ramasser quelques-unes; mais le moyen d'en trouver! Le petit
                    garçon s'était levé plus matin que lui. Il eut encore moins de fleurs ce jour-là
                    que les deux précédens. Comme ils s'en retournaient chez eux, ils rencontrèrent
                    le petit Valentin. Mon cher ami, dit-il à Eugène, je n'ai pas oublié que tu me
                    rendis hier un service; et j'en ai pris tant d'amitié pour toi, que je voudrais
                    être toujours à ton côté. </p>
                <p> Mon papa t'aime beaucoup aussi. Il m'a dit de t'aller chercher, qu'il nous
                    dirait de jolis contes, et qu'il jouerait lui-même avec nous. </p>
                <p> Viens, suis-moi dans notre jardin. Il y a d'autres enfans qui nous attendent, et
                    nous chercherons tous ensemble à te bien divertir. </p>
                <p> Eugène, transporté de joie, prit la main de son ami, et le suivit dans son
                    jardin. Et Gaspard! Il fallut qu'il s'en </p>
                <p> retournât tristement chez lui. On ne l'avait pas invité. </p>
                <p> Il apprit par-là ce qu'on gagne à être officieux et secourable envers les
                    autres. Il ne tarda guère à se corriger; et il serait devenu aussi aimable
                    qu'Eugène, si celui-ci n'avait toujours mis plus de grace dans sa manière
                    d'obliger, par l'habitude qu'il en avait prise dès sa plus tendre enfance. </p>
                <p> LE CADEAU </p>
                <p> C'est bientôt la fête de mon frère Denis, disait un jour la petite Victoire à
                    Madame De Saint-Marcel sa mère. Je ne sais que lui offrir pour bouquet. Ne
                    pourriez-vous pas me donner quelque chose, maman, pour lui faire un cadeau? </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Je le pourrais, sans doute, ma fille, mais j'aime bien
                    autant lui faire ce cadeau moi-même. Crois-tu que je goûte moins de plaisir que
                    toi à donner? Et puis, fais une petite réflexion. Si je te remets quelque chose
                    pour lui en faire cadeau, c'est moi qui fais le cadeau, et non pas toi. </p>
                <p> Victoire. Cela est vrai, maman: mais je voudrais pourtant bien avoir quelque
                    présent à lui faire. </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Eh bien! Victoire, voyons. Comment faut-il nous y prendre?
                    N'as-tu pas quelque chose à toi? Ton petit oranger, par exemple? </p>
                <p> Victoire. Mon oranger, maman, qui me fournit des fleurs pour tous mes bouquets? </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Et ton agneau? Victoire. Ô maman! Mon agneau qui me caresse
                    avec tant d'amitié, et qui me suit partout? Mme De Saint-Marcel. </p>
                <p> Et tes tourterelles? Victoire. </p>
                <p> Vous savez bien que je les ai nourries au sortir de l'oeuf. Ce sont mes enfans,
                    à moi. Mme De Saint-Marcel. </p>
                <p> Tu n'as donc rien à donner à ton frère? Victoire. </p>
                <p> Pardonnez-moi, maman. </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Et quoi donc? </p>
                <p> Victoire. Vous souvenez-vous de cette bourse à glands et à paillons d'or que ma
                    tante m'a donnée pour mes étrennes? Elle est bien belle, au moins! Mme De
                    Saint-Marcel. </p>
                <p> Cela est vrai. Mais penses-tu que ce présent fût bien agréable à ton frère? Il
                    ne peut en faire usage de long-temps! Tu te rappelles bien que toi-même, lorsque
                    tu la reçus, tu la serras dans le fond d'un tiroir pour ne l'en retirer qu'au
                    bout de quelques années. </p>
                <p> Victoire. Mais, maman, c'est toujours un joli cadeau. Mme De Saint-Marcel. </p>
                <p> Non, ma fille; un joli cadeau, c'est lorsque nous donnons par amitié une chose
                    qui nous fait plaisir à nous-mêmes, et qui doit faire aussi plaisir à celui à
                    qui nous la donnons. </p>
                <p> Victoire. Faut-il donc que je donne à mon frère tout ce que j'aime? </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Non, tu peux donner autant ou si peu que tu veux, pourvu
                    que tu y mettes de l'amitié et de la grace. Victoire réfléchit pendant quelques
                    momens, et elle dit : eh bien! Je cueillerai pour le bouquet de mon frère les
                    plus jolies fleurs de mon oranger, et je lui ferai présent de mon agneau. </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Fort bien! Victoire. Voilà qui annonce de l'amitié.
                    Victoire. </p>
                <p> Ce n'est pas tout, maman. Je veux tous ces jours-ci sortir avec mon frère, pour
                    que mon agneau s'accoutume à le suivre comme moi. De cette manière, l'agneau
                    sera déjà familier avec lui quand je le lui donnerai, et mon frère ne l'en
                    caressera qu'avec plus de plaisir. </p>
                <p> Mme De Saint-Marcel. Embrasse-moi, ma fille. Cette attention délicate double le
                    prix de ton présent. C'est ainsi que la moindre bagatelle devient un objet
                    précieux, lorsqu'elle est donnée avec grace. Tu ne pouvais nous causer une plus
                    grande joie, à moi ni à ton frère. Ni à moi-même non plus, répondit Victoire
                    avec vivacité. </p>
                <p> Tu t'en réjouiras encore davantage quand le jour sera venu, reprit Madame De
                    Saint-Marcel; car il faut bien que je sois pour quelque chose dans la fête; et
                    je veux que tu fasses pour moi les honneurs d'une petite collation qu'on servira
                    dans le jardin, à ton frère et à ses meilleurs amis. </p>
                <p> Victoire baisa avec transport la main de sa maman; et, de ce pas, elle courut
                    faire des rosettes d'un joli ruban rose, pour en parer l'agneau le jour qu'elle
                    le présenterait à son frère. </p>
                <p> LE RAMONEUR </p>
                <p> Une servante imbécile avait farci l'esprit des enfans de ses maîtres, de mille
                    contes ridicules sur un homme à tête noire. </p>
                <p> Angélique, l'une de ces enfans, vit un jour, pour la première fois, un ramoneur
                    entrer dans sa maison. Elle poussa un grand cri, et courut se réfugier dans la
                    cuisine. </p>
                <p> À peine s'y fut-elle cachée, que l'homme noir y entra sur ses pas. </p>
                <p> Saisie d'une mortelle frayeur, elle se sauve par une autre porte dans l'office,
                    et toute tremblante se tapit dans un coin. </p>
                <p> Elle n'était pas encore entièrement revenue à elle-même, lorsqu'elle entendit
                    l'homme effrayant, chanter d'une voix tonnante, en raclant à grand bruit les
                    pierres de l'intérieur de la cheminée. Dans un nouvel effroi, elle s'élance </p>
                <p> de l'endroit où elle était cachée; et sautant par une fenêtre basse dans le
                    jardin, elle court à perte d'haleine vers le fond du bosquet, et tombe presque
                    sans mouvement au pied d'un gros arbre. Là, d'un oeil effaré, elle n'osait qu'à
                    peine regarder autour d'elle; tout-à-coup, sur le haut de la cheminée, elle vit
                    encore s'élever l'homme noir. </p>
                <p> Alors elle se mit à crier de toutes ses forces: au secours! Au secours! </p>
                <p> Son père accourut, et lui demanda ce qu'elle avait à crier. Angélique, sans
                    avoir la force d'articuler un seul mot, lui montra du bout du doigt l'homme noir
                    assis à califourchon sur la cheminée. Son père sourit; et pour prouver à la
                    petite fille combien peu elle avait eu raison de s'effrayer, il attendit que le
                    ramoneur fût descendu, puis il le fit débarbouiller en sa présence; et, sans
                    autre explication, lui montra de l'autre côté son perruquier, qui avait le
                    visage tout blanc de poudre. </p>
                <p> Angélique rougit; et son père profita de cette occasion pour lui apprendre qu'il
                    existait réellement des hommes à qui la nature donnait un visage tout noir, mais
                    qui n'étaient point à craindre pour les enfans; qu'il y avait même un pays où
                    les enfans étaient communément nourris par des femmes noires comme du jais, sans
                    que leur teint perdît de sa blancheur. </p>
                <p> Dès ce moment, Angélique fut la première à rire de tous les contes bizarres que
                    des personnes simples et crédules lui faisaient pour l'effrayer. </p>
                <p> LES CERISES </p>
                <p> Julie et Firmin obtinrent un jour de Madame Dumesnil, leur maman, la permission
                    d'aller jouer seuls dans le jardin. Ils avaient mérité cette confiance par leur
                    réserve et par leur discrétion. Ils jouèrent pendant quelque temps avec cette
                    gaîté paisible, à laquelle il est si facile de reconnaître les enfans bien
                    élevés. </p>
                <p> Contre les murs du jardin étaient palissadés plusieurs arbres, parmi lesquels on
                    distinguait un jeune cerisier qui portait pour la première fois. Ses fruits se
                    trouvaient en très-petite quantité; mais ils n'en étaient que plus beaux. </p>
                <p> Madame Dumesnil n'en avait point voulu cueillir, quoiqu'ils fussent déjà mûrs:
                    elle les réservait pour le retour de son mari, qui devait ce jour même arriver
                    d'un long voyage. </p>
                <p> Comme ses enfans étaient accoutumés à l'obéissance, et qu'elle leur avait
                    sévèrement défendu, une fois pour toutes, de cueillir d'aucune espèce de fruits
                    du jardin, ou de ramasser même ceux qu'ils trouveraient à terre pour les manger
                    sans sa permission, elle avait cru inutile de leur parler du cerisier. Lorsque
                    Julie et Firmin se furent assez exercés à la course sur la terrasse, ils se
                    promenèrent lentement le long des murs du verger. Ils regardaient les beaux
                    fruits suspendus aux arbres, et s'en réjouissaient. </p>
                <p> Ils arrivèrent bientôt devant le cerisier. Une légère secousse de vent avait
                    fait tomber à ses pieds toutes ses plus belles cerises. Firmin fut le premier à
                    les voir; il les ramassa, mangea les unes, et donna les autres à sa soeur, qui
                    les mangea aussi. Ils en avaient encore les noyaux dans leur bouche, lorsque
                    Julie se rappela la défense que leur avait faite leur maman, </p>
                <p> de manger d'autres fruits que ceux qu'on leur donnait. </p>
                <p> Ah! Mon frère, s'écria-t-elle, nous avons été désobéissans; et maman se fâchera
                    contre nous. Qu'allons-nous faire? </p>
                <p> Firmin. Maman n'en saura rien, si nous voulons. Julie. </p>
                <p> Non, non, il faut qu'elle le sache. Tu sais qu'elle nous pardonne souvent les
                    plus grandes fautes, lorsque nous allons les lui avouer de nous-mêmes. Firmin. </p>
                <p> Oui; mais nous avons été désobéissans, et jamais elle n'a pardonné la
                    désobéissance. Julie. </p>
                <p> Lorsqu'elle nous punit, c'est par tendresse pour nous; et alors il ne nous
                    arrive plus sitôt d'oublier ce qui nous est permis et ce qui nous est défendu.
                    Firmin. </p>
                <p> Oui, ma soeur; mais elle est toujours </p>
                <p> fâchée de nous punir, et cela me ferait de la peine de la voir fâchée. </p>
                <p> Julie. Et à moi aussi. Mais ne le sera-t-elle pas encore davantage, si elle
                    vient à découvrir que nous avons voulu lui cacher notre faute? Oserons-nous la
                    regarder en face, lorsque nous entendrons un reproche secret dans notre coeur?
                    Ne rougirons-nous point lorsqu'elle nous caressera, lorsqu'elle nous appellera
                    ses chers enfans, et que nous ne le mériterons plus? </p>
                <p> Firmin. Ah! Ma soeur, que nous serions de petits monstres! Allons, allons la
                    trouver, et lui dire ce qui nous est arrivé. </p>
                <p> Ils s'embrassèrent l'un et l'autre, et ils allèrent trouver leur maman en se
                    tenant par la main. Ma chère maman, dit Julie, nous venons de vous désobéir:
                    nous avions oublié vos défenses. Punissez-nous comme nous l'avons mérité: mais
                    ne vous mettez pas en colère; nous aurions </p>
                <p> de la peine, si cela vous donnait du chagrin. Julie alors lui raconta la chose
                    comme elle s'était passée, et sans chercher à s'excuser. Madame Dumesnil fut si
                    touchée de la candeur de ses enfans, qu'il lui en échappa des larmes de
                    tendresse. Elle ne voulut les punir de leur faute, qu'en leur en accordant le
                    généreux pardon. Elle savait bien que sur des enfans nés avec une si belle ame,
                    le souvenir des bontés d'une mère fait une impression plus profonde que celui de
                    ses châtimens. </p>
                <p> LA PETITE BABILLARDE </p>
                <p> Léonor était une petite fille pleine d'esprit et de vivacité. À l'âge de six ans
                    elle maniait déjà l'aiguille et les ciseaux avec beaucoup d'adresse, et toutes
                    les jarretières de ses parens étaient de sa façon. Elle savait aussi lire tout
                    couramment dans le premier livre qu'on lui présentait. Les lettres de son
                    écriture étaient bien formées. Elle n'en mettait point de grandes, de moyennes
                    et de petites dans le même mot, les unes penchées en avant, les autres en
                    arrière; et ses lignes n'allaient point en gambadant du haut de son papier
                    jusqu'en bas, ainsi que je l'ai vu pratiquer à beaucoup d'autres enfans de son
                    âge. Ses parens n'étaient pas moins contens de son obéissance, que ses maîtres
                    ne l'étaient de son application.Elle vivait </p>
                <p> dans la plus douce union avec ses soeurs, traitait les domestiques avec
                    affabilité, et ses compagnes avec toutes sortes d'égards et de prévenances. Tous
                    les anciens amis de ses parens, tous les étrangers qui venaient pour la première
                    fois dans la maison, en paraissaient également enchantés. Qui croirait qu'avec
                    tant de qualités, de talens et de gentillesse, on pût avoir le malheur de se
                    rendre insupportable? Tel fut cependant celui de Léonor. Un seul défaut qu'elle
                    contracta, vint à bout de détruire l'effet de tous ses agrémens; l'intempérance
                    de sa langue fit bientôt oublier les graces de son esprit et la bonté de son
                    coeur. La petite Léonor devint la plus grande babillarde de tout l'univers.
                    Lorsque, par exemple, elle prenait le matin son ouvrage, il fallait d'abord
                    qu'elle dît: oh! Oh! Il est bien temps de se mettre en besogne. Que dirait
                    maman, si elle me trouvait les bras croisés?Ô mon dieu! Le grand morceau </p>
                <p> que j'ai à coudre! Mais, dieu merci, je ne suis pas manchotte, et je saurai bien
                    en venir à bout. Ah! Voilà l'horloge qui sonne. Une, deux, trois, quatre, cinq,
                    six, sept, huit, neuf heures. J'ai encore deux heures jusqu'à l'heure de mon
                    clavecin. En deux heures on peut expédier bien du travail. Maman, en récompense,
                    me donnera des bonbons. Quel plaisir j'aurai à les croquer! Je n'aime rien tant
                    que les pralines. Ce n'est pas que les dragées ne soient aussi fort bonnes. Mon
                    papa m'en donna l'autre jour; mais je crois que les pralines valent encore
                    mieux, à moins que ce ne soit des dragées. Ah! Si Dorothée venait aujourd'hui!
                    Je lui ferais voir ma belle garniture. Elle est assez drôle, cette petite
                    Dorothée; mais elle aime trop à parler, on n'a pas le temps de glisser un mot
                    avec elle. Où est donc mon dé? Ma soeur, n'as-tu pas vu mon dé? Il faut que
                    Justine l'ait emporté avec elle. Elle n'en fait jamais d'autres, cette étourdie!
                    Sans </p>
                <p> dé on ne peut pas travailler. Le cul de l'aiguille vous entre dans le doigt; le
                    doigt vous saigne; cela fait grand mal; et puis votre ouvrage est tout sali.
                    Justine, Justine, où es-tu donc?N'as-tu pas vu mon dé? Mais non, le voilà tout
                    embarlificoté dans mon écheveau. </p>
                <p> C'est ainsi que la petite créature dégoisait impitoyablement toute la journée.
                    Quand son père et sa mère s'entretenaient ensemble de choses intéressantes, elle
                    venait étourdiment se jeter au travers de leurs discours. Souvent à dîner, elle
                    en était encore à sa soupe, lorsque les autres avaient presque fini leur repas.
                    Elle oubliait le boire et le manger pour se livrer à son bavardage. Son papa la
                    reprenait plusieurs fois le jour de ce défaut. Les avis et les reproches étaient
                    également inutiles: les humiliations ne réussissaient pas mieux. Comme personne
                    ne pouvait s'entendre auprès d'elle, on l'envoyait toute seule dans sa chambre.
                    Aux repas, on prit le parti de la mettre séparément </p>
                <p> à une petite table, aussi loin qu'il était possible de la grande. Léonor était
                    affligée; mais elle ne se corrigeait pas. Elle avait toujours quelque chose à se
                    dire tout haut à elle-même, quand sa langue ne pouvait s'accrocher à personne.
                    Plutôt que de rester muette, elle aurait lié conversation avec sa fourchette et
                    son couteau. </p>
                <p> Que gagne-t-elle donc à suivre cette malheureuse habitude? Vous le voyez, mes
                    chers amis, rien que des mortifications et de la haine. Je vais vous raconter ce
                    qu'elle eut encore un jour à souffrir. Ses parens étaient invités par un de
                    leurs amis à venir passer quelques jours à sa maison de campagne. C'était dans
                    l'automne. Le temps était superbe; et il n'est guère possible de se représenter
                    l'abondance qu'il y avait cette année de pommes, de poires, de pêches et de
                    raisins. </p>
                <p> Léonor s'était figuré qu'elle accompagnerait ses parens. Elle fut bien surprise, </p>
                <p> lorsque son père ordonnant à ses petites soeurs Julie et Cécile de se préparer,
                    lui annonça que, pour elle, il fallait qu'elle restât à la maison. Elle se jeta
                    en pleurant dans les bras de sa mère. Ah! Ma chère maman, lui dit-elle, comment
                    ai-je mérité que mon papa soit si fort en colère contre moi? Ton papa, lui
                    répondit sa maman, n'est pas en colère; mais il est impossible de tenir à ta
                    société. Tu troublerais tous nos plaisirs par ton bavardage continuel. </p>
                <p> Faut-il donc que je ne parle jamais? Reprit Léonor. Ce défaut, lui répliqua sa
                    mère, serait aussi grand que celui dont nous voulons te guérir. Mais il faut
                    attendre que ton tour vienne, et ne pas couper sans cesse la parole à tes parens
                    et à des personnes plus âgées et plus raisonnables que toi. Il faut aussi
                    t'abstenir de dire tout ce qui te passe par la tête.Lorsque tu veux savoir
                    quelque chose utile à ton instruction, il faut le demander nettement et en peu
                    de mots; </p>
                <p> et si tu as quelque récit à faire, bien réfléchir d'abord en toi-même, si tes
                    parens ou ceux qui t'écoutent auront du plaisir à l'entendre. Léonor, au défaut
                    de raisons, n'aurait pas manqué de paroles pour se justifier; mais elle entendit
                    son papa qui appelait sa femme, et Julie et Cécile. La voiture était déjà prête. </p>
                <p> Léonor les vit partir en soupirant; et son oeil plein de larmes suivit la
                    voiture aussi loin que sa vue put s'étendre. Lorsqu'elle ne la vit plus, elle
                    alla s'asseoir dans un coin, et passa une demi-heure à pleurer. Maudite langue,
                    s'écriait-elle; c'est de toi que me viennent tous mes chagrins. Va, je prendrai
                    garde que tu ne dises plus à l'avenir un mot plus qu'il ne faut. </p>
                <p> Quelques jours après, ses parens revinrent. Ses soeurs rapportèrent des
                    corbeilles pleines de noix et de raisins. Comme elles avaient le coeur
                    excellent, elles se firent un plaisir de partager avec Léonor; mais Léonor était
                    si rassasiée par sa tristesse, </p>
                <p> qu'elle ne put pas en goûter. Elle courut à son papa, et lui dit: pardonnez-moi
                    de vous avoir mis dans la nécessité de me punir. Nous en avons trop souffert
                    l'un et l'autre; je ne veux plus être une babillarde. Son papa l'embrassa
                    tendrement. </p>
                <p> Le lendemain il fut permis à Léonor de se mettre à la table avec les autres.
                    Elle parla très-peu, et tout ce qu'elle dit fut plein de grace et de modestie.
                    Il est vrai qu'il lui en coûta beaucoup pour retenir sa langue, qui,
                    d'impatience et de démangeaison, roulait çà et là dans sa bouche. Le lendemain
                    cette retenue lui fut moins pénible, et moins encore les jours suivans. Peu à
                    peu elle est parvenue à se défaire entièrement de son insupportable babil; et on
                    la voit aujourd'hui figurer fort joliment dans la société, sans y porter le
                    trouble et l'ennui. </p>
                <p> MAIN CHAUDE </p>
                <p> Le Cadet, L'Aîné. Le Cadet. </p>
                <p> Mon frère, voilà tous nos camarades qui se retirent; mais je me sens encore en
                    train de jouer. Quel jeu ferons-nous? </p>
                <p> L'Aîné. Nous ne sommes que deux; il n'y aura guère de plaisir. </p>
                <p> Le Cadet. Cela ne fait rien; jouons toujours. L'Aîné. </p>
                <p> Mais à quoi? Le Cadet. À collin-maillard, par exemple. L'Aîné. </p>
                <p> Bon! Cela ne finirait pas. Ce n'est pas comme dans une foule où l'on attrape
                    toujours quelqu'un qui ne se tient pas sur ses gardes. Mais quand on n'est que
                    deux, on ne pense qu'à cela; on </p>
                <p> évite trop aisément. Et puis, si je t'attrapais, je saurais à coup sûr qui
                    j'aurais pris. Le Cadet. </p>
                <p> Tu as raison. Eh bien! Jouons à la main chaude. L'Aîné. </p>
                <p> Tu vois bien que ce sera la même chose. Il est trop facile de deviner. </p>
                <p> Le Cadet. Peut-être que non; essayons pour voir. L'Aîné. </p>
                <p> Je ne demande pas mieux, pour te satisfaire. Tiens, si tu veux, je ferai main
                    chaude le premier. Le Cadet. </p>
                <p> Soit. Mets une main sur le bord de cette chaise; appuie ton visage dessus pour
                    te fermer les yeux, et mets ton autre main sur le dos. Bien, comme cela. Tu ne
                    regardes pas au moins? </p>
                <p> L'Aîné. Non, sois tranquille. Allons. </p>
                <p> Le Cadet, donnant son coup . Pan. Qui a frappé? L'Aîné, se relevant . Eh! C'est
                    toi. Le Cadet. </p>
                <p> Oui; mais de quelle main? L'aîné ne s'attendait pas à cette question; il fut
                    embarrassé. Il nomma au hasard la main droite: c'était de la gauche que son
                    frère l'avait frappé. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 1 </p>
                <p> La scène se passe dans le jardin de M De Fleury. </p>
                <p> Fabien. Le voilà donc, ce jardin où je n'étais pas entré il y a plus de six
                    mois! Que je sens de plaisir à le revoir encore! Voici le petit pavillon où
                    j'allais si souvent déjeûner avec ma chère maman! Ah! Si elle vivait
                    aujourd'hui, quelle joie pour nous deux! Elle me prendrait dans ses bras! Elle
                    me caresserait! Et moi, que j'aurais de choses à lui dire! Mais hélas! Il se met
                    à pleurer je l'ai perdue. Je ne puis l'aimer que hors de ce monde. Ma chère
                    maman, ne saurais-tu au moins m'entendre, si tu ne dois plus revenir auprès de
                    ton Fabien?Regarde. À ta </p>
                <p> place dans la maison, demeure à présent une marâtre. Cela doit faire une bien
                    méchante femme! Pauvre enfant! Que vais-je devenir? Je n'oserai jamais lever les
                    yeux sur elle.Encore si j'avais pu rester toujours auprès de mon grand-papa!
                    Mais non, l'on veut que je revienne ici; quand maman n'y est plus! Ah! Je ne
                    saurais y rester. Je ne veux que voir mon papa et mes soeurs, les embrasser: et
                    puis je m'en irai; oui, je m'en irai, je m'en irai. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 2 </p>
                <p> Fabien, Dumont. Dumont. </p>
                <p> Est-ce vous, M Fabien? Vous voilà donc de retour? Comment cela va-t-il? </p>
                <p> Fabien. Pas-mal, mon cher Dumont. Et toi, comment te portes-tu? </p>
                <p> Dumont. Fort bien, vraiment. Aucun médecin n'a eu de mes pièces. Toutes mes
                    tisanes m'ont été fournies par le marchand de vin. Mais qu'est-ce donc, M
                    Fabien? Vous avez déjà les yeux rouges. Je crois que vous avez pleuré... Fabien,
                    en s'essuyant les yeux . Moi, pleurer? </p>
                <p> Oh! Oui, vous avez beau dire; voilà encore des larmes qui reviennent.
                    Qu'avez-vous? Est-ce qu'il vous est arrivé quelque malheur? </p>
                <p> Fabien. Non, mon ami; aucun depuis que je m'en suis allé. Dumont. </p>
                <p> Ah! Je comprends. Vous êtes fâché d'avoir quitté votre grand-papa? </p>
                <p> Fabien. Je n'en serais point fâché, si j'avois retrouvé ici ma chère maman. </p>
                <p> Dumont. Malheureusement, vous ne la reverrez plus. Mais pourquoi pleurer? Vous
                    en avez déjà une autre. Fabien. </p>
                <p> Une marâtre, veux-tu dire? Ah! Dumont, si je pouvais m'empêcher de la voir!
                    Mais, dis-moi, comment font mes pauvres soeurs? </p>
                <p> Dumont. Comment elles font? Oh dame! On les tient en respect. À six heures du
                    matin il faut qu'elles soient levées. Certes, je ne leur conseillerais pas de
                    rester au lit; elles paieraient cher leur sommeil. </p>
                <p> Fabien. Et qu'ont-elles à faire de si bonne heure? Dumont. </p>
                <p> Leur marâtre sait y pourvoir. Il n'y a pas à répliquer; chacun a son emploi dans
                    la maison. Madame De Fleury nous mène tous comme des esclaves. Moi, qui n'avais
                    qu'à veiller dans le ménage, </p>
                <p> ne faut-il pas que je sois gouverné comme les autres! Aussi, combien je la hais!
                    Je suis descendu à sept heures dans le jardin. Elle y était avant moi, et vos
                    soeurs travaillaient de toutes leurs forces à ses côtés. </p>
                <p> Fabien. Et à quoi donc? Dumont. </p>
                <p> À des ouvrages de couture pour la nouvelle famille. Fabien. </p>
                <p> On me l'avait bien dit que les marâtres tourmentaient les enfans de leurs maris,
                    pour ménager leurs propres enfans. On voudra aussi me faire travailler pour eux,
                    j'imagine. Mais qu'est devenu mon jardin? Où sont mes tulipes et mes oeillets?
                    Je ne vois plus rien. Dumont. </p>
                <p> Oh! Tout cela a été emporté. Fabien. </p>
                <p> Et par qui? Dumont. Vraiment, par vos beaux-frères. Ils </p>
                <p> passent ici leur vie. Ils ont tout fourragé. Fabien. </p>
                <p> Ô mon dieu! Je n'ai donc plus mes jolies fleurs! Les méchans petits garçons me
                    les ont volées. Il ne leur reste plus qu'à me chasser moi-même de mon jardin. </p>
                <p> Dumont. Tenez, les voici qui viennent. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 3 </p>
                <p> Casimir, Prosper, Fabien, Dumont. Casimir, bas, à Prosper . Prosper, quel est
                    cet enfant qui parle avec Dumont? Ah! Si c'était Fabien! Prosper, bas, à Dumont
                    . Est-ce lui? </p>
                <p> Dumont, sèchement . Oui, messieurs. </p>
                <p> Casimir. Ô mon frère, sois le bien-venu! Nous avons bien désiré ton arrivée. Il
                    court à lui les bras ouverts. Fabien, en se détournant . Est-ce que nous nous
                    connaissons depuis si long-temps, pour que vous veniez m'embrasser? Casimir. </p>
                <p> Nous ne nous connaissons pas encore, mais nous sommes frères. </p>
                <p> Fabien. Beaux-frères, monsieur, s'il vous plaît. Casimir. </p>
                <p> Eh! Fabien, laisse-là ce vilain mot de beaux . Ton papa aime notre maman; notre
                    maman aime ton papa: est-ce que nous ne nous aimerions pas aussi les uns les
                    autres? Ils sont mari et femme; pourquoi ne serions-nous pas frères? </p>
                <p> Fabien. Si nous sommes frères, avez-vous plus de droit que moi dans ce jardin? </p>
                <p> Prosper, à part . Oh! Comme il est querelleur! Casimir. </p>
                <p> Ton papa nous a permis d'y travailler. Fabien. </p>
                <p> J'y étais avant vous, et certainement vous ne m'en chasserez pas. </p>
                <p> Prosper. Allons-nous-en, Casimir; qu'il reste là tout seul avec sa mauvaise
                    humeur. </p>
                <p> Non, Prosper; il ne faut pas le quitter sans être bons amis. </p>
                <p> Prosper. Veux-tu que ce méchant nous dise encore des choses désagréables? </p>
                <p> Fabien. Moi, je serais un méchant, dites-vous? Prosper. </p>
                <p> Oui, vous l'êtes. Et non-seulement un méchant, mais un envieux, un jaloux, un... </p>
                <p> Fabien, s'avançant vers lui . Vous osez m'insulter, et dans mon jardin encore?
                    Prosper. </p>
                <p> C'est vous qui avez commencé. Mais je ne vous crains pas, entendez-vous? </p>
                <p> Casimir, arrêtant Prosper . Y penses-tu, Prosper? Te battre contre ton frère?
                    Viens, viens. N'allons pas causer de chagrin à notre nouveau papa, surtout le
                    jour de l'arrivée de son fils. Il l'entraîne avec lui. Prosper. </p>
                <p> Eh bien! Je cours le dire à maman. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 4 </p>
                <p> Fabien, Dumont. Fabien. </p>
                <p> Hélas! Voilà déjà mes peines qui commencent; ils vont porter des plaintes à leur
                    mère; ils lui diront que je viens de les insulter. Leur mère aura bien </p>
                <p> tourné l'esprit de mon papa, et tout retombera sur moi seul. Ah! Pauvre petit
                    malheureux que je suis! N'est-il pas vrai, Dumont, je suis bien à plaindre?
                    Dumont. </p>
                <p> Il n'est que trop vrai; mais n'ayez pas peur, je vous soutiendrai toujours. Nous
                    serons bien en force contre ces petits étrangers. </p>
                <p> Fabien. Oui; mais mon papa? Dumont. </p>
                <p> Laissez-moi faire, nous l'aurons bientôt mis de notre parti. Je sais mille
                    petites fredaines de ces messieurs: je les lui conterai. Je lui dirai qu'ils ont
                    gâté votre jardin, qu'ils vous ont dit des injures. J'arrangerai cela de manière
                    qu'ils n'auront pas beau jeu. </p>
                <p> Fabien. Tu me resteras donc toujours attaché, mon cher ami? Dumont. </p>
                <p> Aussi vrai que je m'appelle Dumont. </p>
                <p> Fabien. Ah! Je te remercie. Je trouve encore quelqu'un pour me soutenir, quand
                    je n'ai plus maman. Mais as-tu vu comme ils étaient bien habillés? Ils ont des
                    vestes superbes; sais-tu d'où elles leur viennent? Dumont. </p>
                <p> C'est leur mère qui les a brodées. Fabien. </p>
                <p> Oui, elle sera toujours occupée de ses favoris: ils seront vêtus comme des
                    princes. Mais qui est-ce qui brodera une veste pour moi? </p>
                <p> Dumont. Si vous voulez en avoir, je crains bien que vous ne soyez obligé de la
                    broder vous-même. Fabien. </p>
                <p> N'est-il pas vrai que leurs habits sont aussi tout neufs. </p>
                <p> Dumont. Certainement. Votre père les a fait habiller de la tête aux pieds, le
                    jour de son mariage. </p>
                <p> Fabien. Oh! Il ne m'a pas fait habiller, moi. On m'a laissé à la campagne pour
                    me laisser courir avec ce misérable surtout. Cela est trop fort; je ne peux plus
                    y tenir. Je n'ai plus de maman, et mon papa m'oublie. Ah! Dumont, il ne me reste
                    que toi! Dumont. </p>
                <p> Tranquillisez-vous: les choses tourneront peut-être mieux que vous ne pensez.
                    Mais il faut aller trouver votre marâtre. Suivez-moi. Songez à vous présenter de
                    bonne grace, et à lui baiser la main. Fabien. </p>
                <p> Je ne pourrai jamais le faire. Dumont. </p>
                <p> Il le faut absolument. Prenez toujours auprès d'elle une physionomie riante,
                    même quand votre coeur n'y serait pas. C'est ainsi que j'en use avec elle, bien
                    que je la déteste.Croyez-vous qu'elle me défend d'aller au cabaret, moi qui
                    avais pris l'habitude d'y passer la moitié </p>
                <p> de la journée, du vivant de madame votre mère? C'était une femme cela! Les
                    choses ont bien changé; il faut changer avec elles. Patience; lorsque nous
                    serons seuls, je vous dirai ce que vous aurez de plus à faire. Venez seulement. </p>
                <p> Fabien. Voit-on, à mes yeux, que j'ai pleuré? Dumont. </p>
                <p> Eh! Vous pleurez encore. Fabien. </p>
                <p> Je ne veux donc pas l'aller trouver à présent. Elle me demanderait pourquoi je
                    pleure. Qu'aurais-je à lui dire? </p>
                <p> Dumont. Vous lui diriez, qu'en entrant ici vous avez pensé à votre maman; et que
                    vous l'avez tant regrettée, que les larmes vous en sont venues aux yeux. Fabien. </p>
                <p> Mais si elle commence par la querelle que j'ai eue avec ses enfans? </p>
                <p> Dumont. Vous lui direz qu'ils l'ont engagée, et vous m'appellerez en témoignage. </p>
                <p> Mais la voici qui vient. Allez à sa rencontre. Il s'éloigne. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 5 </p>
                <p> Mme De Fleury, Fabien. Mme De Fleury, avec empressement . Où est-il? Où est-il?
                    Elle l'aperçoit. Est-ce toi, mon cher Fabien? J'ai donc enfin réuni toute ma
                    nouvelle famille. Il lui baise la main; elle le prend dans ses bras, le presse
                    contre son coeur, et l'embrasse avec tendresse. (En le regardant avec amitié. )
                    L'heureuse physionomie! Que je me réjouis de pouvoir nommer mon fils un si
                    aimable enfant! </p>
                <p> Fabien. Je voudrais bien aussi pouvoir me réjouir; mais hélas! </p>
                <p> Mme De Fleury. Qu'est-ce donc, mon petit ami? Tu me parais bien triste. Fabien
                    se met </p>
                <p> à pleurer sans lui répondre. Tu te détournes, tu pleures? D'où viennent ces
                    larmes, mon cher Fabien? N'as-tu pas de confiance en moi? Ne veux-tu pas me dire
                    ce que tu as sur le coeur? Fabien. </p>
                <p> Ce n'est rien, rien du tout. Mme De Fleury. </p>
                <p> C'en est trop pour m'affliger. Dis-moi ton chagrin, que je te console. Si ton
                    papa ou tes soeurs venaient en ce moment, et qu'ils te vissent dans la
                    tristesse, ils pourraient croire qu'il t'est arrivé quelque accident fâcheux.
                    Ah! Ils se sont bien promis de la joie de ton arrivée. Est-ce que tu serais
                    fâché de les embrasser? </p>
                <p> Fabien. Que me dites-vous? Je n'aurai plus d'autre plaisir. Mais pourrez-vous
                    aussi me faire embrasser maman? C'est elle que je pleure. </p>
                <p> Mme De Fleury. Il y a six mois que tu l'as perdue, et tu la pleures encore? </p>
                <p> Fabien. Ah! Toujours; toute ma vie. Avec des sanglots. Ô maman! Ma chère maman!
                    Mme De Fleury. </p>
                <p> N'en parlons plus, mon cher ami, puisque c'est renouveler toutes tes douleurs. </p>
                <p> Fabien. Non, non; au contraire, parlons-en, je vous prie, pour me soulager.
                    Voudriez-vous que sitôt après votre mort vos enfans vous eussent déjà oubliée?
                    Mme De Fleury. </p>
                <p> Excellente petite créature! Elle l'embrasse. Tu l'aimais donc bien ta maman? </p>
                <p> Fabien. Je le sens mieux encore depuis que je ne l'ai plus. Elle était si bonne
                    et si douce! </p>
                <p> Mme De Fleury. Je voudrais pouvoir la rendre à tes regrets; ou plutôt, je veux
                    prendre sa place dans ton coeur. Je veux t'aimer </p>
                <p> comme elle, et te rendre les mêmes soins. Fabien. </p>
                <p> Mais ce ne sera jamais vous qui m'aurez fait naître, qui m'aurez nourri de votre
                    lait, et qui m'aurez élevé dans mon berceau. Elle était ma mère et vous n'êtes
                    que ma marâtre. </p>
                <p> Mme De Fleury. Pourquoi m'appelles-tu de ce nom? Je ne t'ai pas appelé mon
                    beau-fils. </p>
                <p> Fabien. Pardonnez-moi, je vous prie; ce n'était pas pour vous fâcher. Vous me
                    semblez aussi bien aimable et bien caressante; mais vous avez des enfans à vous,
                    et vous les aimerez toujours plus que moi. Tu ne t'apercevras jamais de la
                    différence. Quelques jours encore pour nous mieux connaître, et tu verras si tu
                    ne te croiras pas toi-même mon propre fils. </p>
                <p> Fabien. Oh! Si cela pouvait arriver sans oublier maman! Mme De Fleury. </p>
                <p> Je ne demande pas que tu l'oublies; au contraire, nous en parlerons tous les
                    jours. Je veux que ta tendresse pour elle serve d'émulation et d'exemple à mes
                    enfans. Viens, viens; je brûle de te les présenter. </p>
                <p> Fabien. Oh! Je les ai vus. Ne vous ont-ils pas déjà porté des plaintes contre
                    moi? </p>
                <p> Mme De Fleury. Non, mon ami, aucune. Est-ce que vous auriez eu quelque
                    différend? J'en serais au désespoir. Tous mes plus vifs désirs sont de vous voir
                    tendrement unis et attachés les uns aux autres, comme de véritables frères. </p>
                <p> Fabien. Je ne demande pas mieux que d'aimer. Cela fait tant de plaisir! Mais où
                    est mon papa? Où sont mes soeurs? </p>
                <p> Faites-les-moi voir, que je les embrasse. Mme De Fleury. </p>
                <p> Ton papa ne tardera pas à revenir. Il est allé terminer quelques affaires, pour
                    avoir le reste de la journée à te donner. Mais, en attendant, je peux te mener
                    auprès de tes soeurs.Elles t'apprendront ce que tu dois penser sur mon compte.
                    Fabien. </p>
                <p> Je veux bien qu'elles me parlent de vous; mais qu'elles me parlent d'abord de
                    notre pauvre maman. Ils sortent ensemble sans voir Prosper et Casimir qui
                    s'avancent d'un autre côté. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 6 </p>
                <p> Casimir, Prosper. Prosper. </p>
                <p> Pourquoi m'empêcher d'aller me plaindre à maman? Moi, l'ami de ce petit vaurien?
                    Je ne le serai jamais. </p>
                <p> Aussitôt que son père sera de retour, je veux lui dire combien il a été hargneux
                    et querelleur, pour qu'il lui apprenne à se bien conduire envers nous. Casimir. </p>
                <p> Mais crois-tu que notre papa ne sera pas chagrin de cette querelle? Et serais-tu
                    content de toi, si tu l'affligeais? </p>
                <p> Prosper. J'en aurais certainement du regret; cependant comment faire? Si ce
                    petit homme n'est pas corrigé dès le premier jour, ce sera des disputes
                    éternelles dans la maison. Il cherchera sans cesse à nous mortifier. Moi, je ne
                    suis pas endurant; je me fâcherai, je lui apprendrai ce qu'il doit savoir; et
                    s'il s'avise de prendre un ton comme tout-à-l'heure...Casimir. </p>
                <p> Que dis-tu, Prosper? J'espère que tu n'as pas envie de le battre? </p>
                <p> Prosper. Mais tu n'entends pas que je me laisse battre par lui, j'imagine. </p>
                <p> Casimir. Non, certainement. Prosper. </p>
                <p> Quel parti faut-il donc que je prenne? Casimir. </p>
                <p> Nous verrons dans le temps. Pour aujourd'hui, il serait cruel de troubler la
                    joie de son père. Prosper. </p>
                <p> Que ce soit aujourd'hui ou demain, cela revient au même. Non, non, le plutôt
                    sera le mieux. Casimir. </p>
                <p> Mon frère, je t'en supplie, attends encore; Fabien n'est sûrement pas si méchant
                    que tu le penses. Prosper. </p>
                <p> D'où le sais-tu? Je le connais peut-être aussi bien que toi. </p>
                <p> Casimir. Son père et ses soeurs nous en ont toujours parlé comme d'un enfant
                    très-doux et très-complaisant, qui n'avait d'autre plaisir que de se faire aimer
                    de tout le monde. </p>
                <p> Vraiment oui, en me tournant le dos quand je veux l'embrasser. </p>
                <p> Casimir. Il ne nous connaît pas encore. Il a pu se figurer que nous étions des
                    frérâtres . Prosper. </p>
                <p> Comment pouvait-il le croire? Nous ne lui avons laissé voir que des sentimens
                    d'amitié. Casimir. </p>
                <p> Il était peut-être dans un moment de chagrin. Prosper. </p>
                <p> Et sommes-nous faits pour souffrir de son humeur? Casimir. </p>
                <p> Il faut bien se pardonner quelque chose entre frères. Prosper. </p>
                <p> Il semble qu'il dédaigne de nous regarder comme les siens. </p>
                <p> Casimir. Non; je ne lui ai point trouvé cet air de hauteur que tu lui supposes. </p>
                <p> Prosper. Qu'il prenne garde, je ne lui en passerai aucun. Mais le voici qui
                    vient avec ses soeurs; je me retire. Je ne puis me souffrir auprès de lui. </p>
                <p> Casimir. Attendons-les, mon frère, et prenons part à leur joie. Prosper. </p>
                <p> Non; je pourrais la troubler. Je m'en vais. Il sort. Casimir. Eh bien! Je te
                    suis. En sortant. Il faut que je tâche d'adoucir son esprit. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 7 </p>
                <p> Fabien, Priscille, Agathe. Priscille, en serrant la main de Fabien . Pourquoi
                    t'affliger encore? Hélas! Mon frère, toutes nos plaintes ne sauraient nous
                    rendre notre maman. </p>
                <p> Fabien. Mais, au moins, promettez-moi que nous penserons à elle toutes les fois
                    que nous serons ensemble. Priscille. </p>
                <p> Oui, Fabien; je croirai toujours la voir au milieu de nous, comme pendant sa
                    vie. </p>
                <p> Fabien, prenant la main de Priscille et d'Agathe, et les regardant avec
                    tendresse . Mes chères soeurs, cette pensée double le plaisir que je sens à vous
                    retrouver. </p>
                <p> Priscille. Aussi j'ai bien soupiré après toi, je t'assure. Agathe. </p>
                <p> Et moi aussi, mon frère. Nous pourrons à présent jouer ensemble comme autrefois.
                    Casimir et Prosper joueront aussi avec nous. Oh! Ce sera un plaisir! Un plaisir!
                    Elle frappe des mains et saute de joie. Fabien. Vous pouvez bien laisser là
                    votre Prosper et votre Casimir. </p>
                <p> Priscille. Comment donc, Fabien, est-ce que cela te ferait de la peine? </p>
                <p> Fabien. Ils dérangeraient tous nos jeux. Ils ne sont bons qu'à porter des
                    plaintes contre nous à leur mère, et à nous prendre ce qui nous appartient.
                    Priscille. </p>
                <p> Eux, mon frère? Comment peux-tu le penser? </p>
                <p> Agathe. Tiens, vois-tu, Fabien? Elle lui montre un étui. Fabien. Et d'où te
                    vient cela? Agathe. </p>
                <p> C'est Prosper qui me l'a acheté de son argent. Priscille. </p>
                <p> Regarde aussi ce porte-feuille. On l'avait donné à Casimir; il m'en a fait
                    cadeau. </p>
                <p> Fabien. Oui, je vois que vous êtes fort bien ensemble. Vous vous accorderez tous
                    contre moi. </p>
                <p> Priscille Et Agathe. Contre toi? </p>
                <p> Fabien. Certainement. Je sais qu'ils me haïssent; ils m'ont déjà fort mal reçu;
                    et ne m'ont-ils pas aussi enlevé toutes mes fleurs? </p>
                <p> Priscille. À qui en as-tu donc? Qui t'a enlevé tes fleurs? Fabien. </p>
                <p> Ces petits drôles avec qui vous êtes si bien d'accord. </p>
                <p> Priscille. Je ne sais ce que tu veux dire. As-tu vu ton jardin? Fabien. </p>
                <p> Je ne l'ai que trop vu. Tiens, regarde toi-même. Où sont mes tulipes et mes
                    oeillets? </p>
                <p> Priscille. Tu n'es donc pas allé près de la terrasse, là-bas, sous les fenêtres
                    de maman? </p>
                <p> Fabien. Est-ce qu'il y a là un jardin? Agathe. </p>
                <p> Sûrement, et bien joli. Priscille. </p>
                <p> Celui-ci était trop petit. Maman nous en a fait donner un qui est six fois plus
                    grand. </p>
                <p> Fabien. Et qui en est le maître? Les deux enfans gâtés, sans doute. </p>
                <p> Priscille. Non, non; il est à tous ensemble. Chacun a son carreau. </p>
                <p> Agathe. Moi, tout comme les autres. Fabien. </p>
                <p> Est-ce qu'il y en a un pour moi aussi? Priscille. </p>
                <p> Mais sans doute, tu es le plus heureux. Tu n'auras pas eu la peine de le
                    défricher, et tu le trouveras tout couvert de fleurs. </p>
                <p> Agathe. Tu verras. Il y en a de rouges, de blanches, de jaunes, de bleues, de
                    toutes les espèces, et toutes nouvelles. </p>
                <p> Fabien. De qui me viennent-elles donc? Agathe. </p>
                <p> De tes frères. Il y a un mois qu'ils passent tout le temps de leurs récréations </p>
                <p> à les cultiver. Ils ont pris les plus jolies de leurs plates-bandes, et les ont
                    transplantées dans les tiennes, pour te causer une surprise agréable à ton
                    retour. </p>
                <p> Fabien. Comment! Ils ont fait cela pour moi? Dumont m'a dit qu'ils avaient tout
                    fourragé. Priscille. </p>
                <p> Oh! Si tu en crois Dumont, tu es perdu. Il voulait aussi nous brouiller avec nos
                    frères. Voyez cet ingrat! Leur maman ne le garde que parce que la nôtre l'avait
                    recommandé à mon papa, et il ne cherche qu'à leur faire de la peine. </p>
                <p> Agathe. Oui, parce qu'on veut qu'il travaille, et qu'on ne le laisse pas
                    s'enivrer toute la journée au cabaret. Fabien. </p>
                <p> Ah! Je commence à voir qu'il cherchait à me tromper, en se disant si tendrement
                    mon ami. </p>
                <p> Priscille. Il ne faut pourtant pas achever de le perdre. Fabien. </p>
                <p> Oh non! Puisque maman avait des bontés pour lui. Priscille. </p>
                <p> Tu verras bientôt comme il voulait t'en faire accroire. </p>
                <p> Agathe. Viens seulement donner un coup-d'oeil à ton jardin. Fabien. </p>
                <p> Oui, oui; je meurs d'impatience de le voir. Agathe et Priscille le prennent par
                    la main, et l'entraînent. Casimir et Prosper entrent d'un autre côté, sans les
                    voir sortir. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 8 </p>
                <p> Casimir, Prosper. Ils portent des assiettes de gâteaux et de fruits, qu'ils vont
                    poser sous le berceau voisin. Casimir. </p>
                <p> Où est-il donc? Prosper, tournant la tête de tous côtés . Tiens, ne le vois-tu
                    pas avec ses soeurs, qui entrent dans notre jardin. </p>
                <p> Casimir. Ah! J'en suis bien aise. Comme il va être content, lorsqu'il verra
                    combien nous sommes occupés de ses plaisirs. </p>
                <p> Prosper. Bon! Je parie qu'il le trouvera encore mauvais. Il est d'une humeur si
                    singulière! Les fleurs seront mal choisies, le buis sera mal taillé, la terre
                    trop sèche ou trop humide; que sais-je moi? </p>
                <p> Casimir. Oui: mais sais-tu que je commence à te croire aussi grognon que lui. Je
                    ne t'ai jamais vu tant d'aigreur. Prosper. </p>
                <p> C'est lui qui me la donne. Ses soeurs ont-elles jamais eu de plaintes à faire
                    sur mon compte. Je ne demandais qu'à bien vivre avec lui-même. Tu sais avec
                    quelle joie j'attendais son arrivée, et comme j'ai couru à sa rencontre pour le
                    bien recevoir. Casimir. </p>
                <p> Il est vrai; mais comme je te l'ai dit, mon frère, il peut avoir du chagrin; il
                    craint peut-être de n'être plus aussi aimé de son papa, ou que sa maman lui
                    fasse moins d'amitié qu'à nous. N'est-il pas alors de notre devoir de le ménager
                    dans la peine; de lui donner des consolations, et de le faire revenir dans nos
                    bras par toutes sortes de complaisances? </p>
                <p> Prosper. Tu as raison; je n'y avais pas encore si bien songé. </p>
                <p> Casimir. S'il est aussi bon enfant qu'on le dit, penses-tu comme il sera touché
                    de nos caresses, combien son père et ses soeurs nous en aimeront davantage; et
                    quel plaisir notre maman elle-même en ressentira! C'est de quoi mettre la joie
                    dans toute la maison. Prosper. </p>
                <p> Ah! J'avais tort, je le sens. Qu'il revienne; et je lui ferai tant d'amitié,
                    qu'il faudra bien qu'il oublie notre querelle. </p>
                <p> Casimir. Crois-moi, courons le trouver au milieu de nos fleurs. Elles feront la
                    paix entre nous. </p>
                <p> Prosper. C'est bien dit. Allons, donne-moi la main... mais le voici qui revient. </p>
                <p> Casimir. Vois-tu comme il a l'air content? </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 9 </p>
                <p> Casimir, Prosper, Fabien, Priscille, Agathe. Fabien, courant se jeter dans les
                    bras de Prosper et de Casimir . </p>
                <p> Ah! Mes bons amis, mes frères! Vous devez être bien fâchés contre moi! </p>
                <p> Casimir. Non; pour quoi donc? Prosper, l'embrassant encore . Va, mon cher
                    Fabien, je ne le suis plus. Fabien. </p>
                <p> Quel joli jardin vous m'avez arrangé! Vous me donnez vos plus belles fleurs,
                    sans que je vous aie encore fait aucun plaisir. </p>
                <p> Casimir. Tu nous en fais assez pourvu que tu sois content. Fabien. </p>
                <p> Oh! Si je le suis! Mes bons frères, </p>
                <p> pardonnez-moi, je vous prie. Je vous ai offensés, je vous ai repoussés de mes
                    bras: je ne le ferai plus. Nous serons toujours amis; et tout ce que j'ai vous
                    appartient comme à moi-même. </p>
                <p> Casimir. Oui, oui; que tout soit commun, nos peines et nos plaisirs. </p>
                <p> Prosper. Embrassons-nous encore, pour mieux commencer à ne faire qu'un à nous
                    trois. Ils s'embrassent. Priscille et Agathe s'embrassent aussi, et laissent
                    tomber des larmes d'attendrissement. Casimir. </p>
                <p> Maintenant, il faut aller nous rafraîchir sous le berceau. Venez aussi, mes
                    petites soeurs. Allons. Asseyons-nous. </p>
                <p> Prosper. Fabien, c'est à toi de faire les honneurs du goûter. Tu es aujourd'hui
                    le roi de la fête. Fabien. </p>
                <p> Oh! Je suis sûr que je n'aurai jamais rien mangé de si bon appétit qu'à ce </p>
                <p> repas d'amitié. Il présente à la ronde des gâteaux et des fruits, et ils
                    commencent à manger. Prosper. </p>
                <p> Eh bien! Cela n'est-il pas mieux que de se chamailler ensemble? </p>
                <p> Agathe. Il n'y a point de querelles qui valent ces poires. Casimir. </p>
                <p> Quelle sera la joie de maman de nous voir si bien d'accord! </p>
                <p> Priscille. Elle mérite bien que nous lui fassions ce plaisir. Quand tu la
                    connaîtras, Fabien... mais tu l'as déjà vue? </p>
                <p> Fabien. Oui, ma soeur, j'en ai reçu mille caresses. Elle a une figure si douce,
                    qu'elle ne peut pas être méchante. J'ai senti à sa voix, que je n'aurai pas de
                    peine à l'aimer. </p>
                <p> Priscille. Et comme elle nous aime à son tour! </p>
                <p> Agathe. Il ne faut que se divertir pour lui plaire. Priscille. </p>
                <p> Nous étions bien à plaindre à la mort de notre première maman. Mon papa, qui
                    passe toute la journée au palais, ne pouvait guère s'occuper de nous. Il
                    manquait toujours quelque chose à nos habits, et notre éducation était encore
                    plus négligée. Agathe. </p>
                <p> Nous nous serions bientôt accoutumées à la fainéantise. </p>
                <p> Priscille. Mais depuis que notre nouvelle maman est entrée dans la maison, notre
                    bonheur a recommencé. Elle nous procure tous les amusemens de notre âge, et y
                    prend part avec nous. On dirait qu'elle est plus occupée de notre santé que de
                    la sienne. Je n'ai pas encore eu le temps de m'apercevoir qu'il me manque la
                    moindre chose; elle pourvoit d'avance à tous mes besoins. </p>
                <p> Agathe. Et moi, j'ai été malade; oh! Bien malade. C'est elle qui a eu soin de
                    moi. Elle était toujours auprès de mon lit à me consoler. Elle m'a donné je ne
                    sais combien de gelée de groseille et de cerises confites. Je serais déjà morte
                    sans ses secours. Fabien. </p>
                <p> Ô mes chères soeurs! Que me dites-vous? Priscille. </p>
                <p> Tu sais aussi que nous n'étions guère exercées, avant ton départ, à travailler
                    de nos mains? Maman s'est chargée de nous l'apprendre. Graces à ses leçons, nous
                    savons passablement coudre, broder, faire du filet; et nous venons même
                    d'entreprendre avec elle un grand ouvrage de tapisserie. </p>
                <p> Casimir, à Fabien . Tiens, vois-tu ces manchettes si joliment festonnées? C'est
                    le chef-d'oeuvre de Priscille, et son premier cadeau. </p>
                <p> Priscille. Ah! J'en ai été bien payée. N'as-tu pas cultivé pour moi mon
                    parterre? Ne m'as-tu pas donné des bouquets de tes plus jolies fleurs?
                    Entends-tu, Fabien? Maman ne veut pas que nous travaillions pour nous: et ils en
                    font encore plus que nous ne penserions à leur en demander. </p>
                <p> Agathe. Oh! Oui. Je veux te montrer le petit bateau de liège que Prosper m'a
                    fait avec son canif. Tu verras ses cordages de soie, ses voiles de satin, et ses
                    banderoles de ruban. Il vogue tout seul sur le vivier. Prosper. </p>
                <p> Puisque tu m'avais tricoté des jarretières... Agathe. </p>
                <p> Vraiment, des jarretières! Je sais bien faire autre chose aujourd'hui. Ah,
                    Fabien! Si tu voyais certaine bourse à bandes vertes et lilas! Tout le verd est
                    de ma façon, au moins: demande à </p>
                <p> ma soeur. Tu en seras content, j'en suis sûre. Fabien. </p>
                <p> Comment! Vous m'avez fait une bourse? Priscille fait signe à Agathe de se taire.
                    Agathe, embarrassée . Non, Fabien, elle n'est pas pour toi... elle est bien pour
                    toi; mais maman m'a défendu de te le dire. Bas en souriant. Elle veut te
                    surprendre aussi, avec un habit neuf et une veste brodée. Tu verras. Priscille. </p>
                <p> Cette petite étourdie ne peut rien garder sur son coeur. </p>
                <p> Agathe. C'est que j'avais tant de plaisir de lui en parler! Nous avons toujours
                    pensé à toi, mon frère. Fabien. </p>
                <p> Oh! Je vous remercie. Mais, dites-moi, êtes-vous donc heureuses? </p>
                <p> Priscille. Si nous le sommes! Qui pourrait manquer </p>
                <p> à notre bonheur? Notre maman est si bonne! Je ne sais comment elle s'y prend;
                    mais elle a le secret de tourner tout en plaisir. Je ne m'amuse jamais si bien
                    qu'à jaser avec elle.L'instruction vient en badinant. </p>
                <p> Agathe. Il faut voir, quand nous lisons ensemble de petits contes qu'un de nos
                    amis nous donne exactement le premier de chaque mois. </p>
                <p> Priscille. Ô mon dieu! Tu m'y fais penser, Agathe. Il ne nous a pas encore
                    envoyé le dernier. Il faut qu'il ait été malade de ces grandes chaleurs. </p>
                <p> Agathe. J'en serais bien fâchée. C'est mon bon ami, à moi. Il sait les histoires
                    de tous les petits garçons et de toutes les petites filles du monde. Ce serait
                    drôle si nous trouvions quelque jour la nôtre dans son livre. </p>
                <p> Priscille. J'en serais bien aise à cause de maman. </p>
                <p> Je voudrais que tout le monde connût sa bonté, et combien nous l'aimons. </p>
                <p> Casimir. Et moi, à cause de notre second papa, qui nous traite comme si nous
                    étions ses véritables enfans. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 10 </p>
                <p> M De Fleury, Fabien, Priscille, Agathe, Casimir, Prosper. </p>
                <p> M De Fleury, qui s'est tenu debout à côté du berceau pendant toute la scène
                    précédente, se précipite au milieu d'eux, et s'écrie : et vous l'êtes aussi dans
                    mon coeur. Je fais toute ma gloire et toute ma joie de me croire votre père.
                    Mais où est Fabien? </p>
                <p> Fabien, se jetant au cou de M De Fleury . Me voici, mon papa. Oh! Quelle joie de
                    vous revoir! </p>
                <p> M De Fleury. Embrasse-moi encore, mon cher fils. Eh bien! Es-tu content des
                    frères que je t'ai donnés? Fabien. </p>
                <p> Oh! Je n'aurais jamais pu en choisir de meilleurs. Je ferai tout ce qui sera en
                    moi pour m'en faire aimer comme je les aime. </p>
                <p> Casimir. Ce ne sera pas difficile, puisque nous le desirons aussi vivement de
                    notre côté. </p>
                <p> Prosper. Nous n'aurons qu'à penser au plaisir que nous avons goûté aujourd'hui. </p>
                <p> Priscille. J'aurai soin de nous le rappeler toutes les fois que nous nous
                    trouverons ensembler. </p>
                <p> Agathe. Va, ma soeur, nous nous en souviendrons bien de nous-mêmes. </p>
                <p> M De Fleury. J'en ai été témoin, et mon ame en sera long-temps pénétrée. Mais
                    elle ne </p>
                <p> saurait suffire toute seule à l'excès de sa joie. Approche, chère épouse; viens
                    aussi jouir de ce spectacle délicieux, si bien fait pour ton coeur. Il va
                    prendre hors du berceau Madame De Fleury, et l'amène devant ses enfans. </p>
                <p> L'ÉCOLE DES MARÂTRES SCÈNE 11 </p>
                <p> M et Mme De Fleury, Fabien, Priscille, Agathe, Casimir, Prosper. </p>
                <p> M De Fleury. La voilà, mes amis, celle que j'ai choisie pour faire votre bonheur
                    et le mien. La fortune que j'aurais pu vous laisser n'eût été rien, sans les
                    dons bien plus précieux d'une bonne éducation. Nous nous sommes réunis pour vous
                    procurer à la fois tous ces avantages. Il manquait aux uns une mère tendre, qui
                    veillât continuellement sur les besoins de leur enfance, qui fût sans cesse
                    occupée du soin de former leur coeur et leur raison, </p>
                <p> de leur inspirer de sages principes, et de cultiver leurs talens. Il manquait
                    aux autres un père laborieux qui les avançât dans le monde, qui travaillât à
                    leur donner un état, et à leur former des établissemens honorables. Vos intérêts
                    étaient les mêmes dans cette union; et c'est également pour tous que nous
                    l'avons formée. Me promets-tu, chère épouse, comme je te le promets à mon tour,
                    de regarder du même oeil tous ces enfans; de ne montrer à aucun d'autre
                    préférence que celle qu'il méritera par son amour pour nous, et par sa bonne
                    conduite? </p>
                <p> Mme De Fleury. Ma réponse est pour toi dans ces larmes; et pour vous, mes petits
                    amis, dans ces embrassemens. Elle tend ses bras aux enfans, qui se pressent tous
                    à l'envi sur son sein. M De Fleury. </p>
                <p> Et vous, mes enfans, me promettez-vous aussi de vivre toujours unis, sans
                    querelles ni jalousies; de vous aimer </p>
                <p> tous sans distinction, comme frères et soeurs? Ils se prennent tous par la main;
                    et tombant aux genoux de M et de Mad De Fleury, ils s'écrient tous à la fois:
                    oui, mon papa, oui, maman, nous vous le promettons. </p>
                <p> M De Fleury, se baissant sur eux, et les relevant . </p>
                <p> Continuez, mes chers enfans, de vivre dans cette douce amitié. Ses charmes
                    augmenteront chaque jour dans une liaison plus intime. Vous serez aussi heureux
                    par les bienfaits que vous recevrez les uns des autres, que par les petits
                    sacrifices que vous aurez la générosité de vous faire mutuellement, chacun de
                    vous, en jouissant de son propre bonheur, ne jouira pas moins de celui de son
                    frère qu'il regardera comme son ouvrage. Tous les gens de bien s'intéresseront à
                    votre félicité; et vos enfans vous récompenseront un jour, par leur tendresse,
                    d'avoir si bien mérité celle de vos parens. </p>
                <p> LE PETIT FRÈRE </p>
                <p> Fanchette s'était un jour levée de grand matin pour aller cueillir des fleurs,
                    et en porter un bouquet à sa mère dans son lit. Comme elle se disposait à
                    descendre, son père entra dans sa chambre en souriant, la prit dans ses bras, et
                    lui dit: bonjour, ma chère Fanchette; viens vîte avec moi, je veux te montrer
                    quelque chose qui te fera sûrement plaisir. </p>
                <p> Et quoi donc, mon papa? Lui demanda-t-elle avec empressement. </p>
                <p> Dieu t'a fait présent cette nuit d'un petit frère, lui répondit-il. </p>
                <p> Un petit frère? Ah! Où est-il? Voyons; menez-moi à lui, je vous prie. </p>
                <p> Son père ouvrit la porte de la chambre où sa mère était couchée. Il y avait à
                    côté du lit une femme étrangère, que Fanchette n'avait pas encore vue dans la
                    maison, et qui enveloppait le nouveau-né dans ses langes. </p>
                <p> Ce furent alors mille et mille questions de la part de la petite fille. Son père
                    y répondit de son mieux; et il croyait avoir satisfait à tout, lorsque Fanchette
                    lui dit: mon papa, qui est cette vieille femme? Comme elle ballote mon petit
                    frère? Ne craignez-vous pas qu'elle lui fasse mal? M De Gensac. </p>
                <p> Oh! Non, sois tranquille. C'est une bonne femme que j'ai envoyé chercher pour
                    avoir soin de lui. Fanchette. </p>
                <p> Mais il appartient à maman. L'a-t-elle déjà vu? Mme De Gensac, entr'ouvrant le
                    rideau de son lit . </p>
                <p> Oui, Fanchette, je l'ai vu. Et toi, es-tu bien aise de le voir? </p>
                <p> Fanchette. Oh! Fort aise, maman. C'est un petit camarade pour jouer avec moi.
                    Mais, mon papa, d'où vient-il? M De Gensac. </p>
                <p> Je te l'ai déjà dit. C'est Dieu qui nous en a fait présent. </p>
                <p> Fanchette. Est-ce qu'il est venu vous l'apporter lui-même? M De Gensac. </p>
                <p> Non. Fanchette. Comment ce marmouset est-il donc entré dans la chambre? </p>
                <p> M De Gensac. Lorsque tu seras plus grande, je te l'apprendrai: occupons-nous
                    seulement à le regarder. Tiens, vois comme il est gentil. </p>
                <p> Fanchette. Quelle drôle de mine il a! Il est tout rouge comme s'il venait de
                    courir. Mon papa, voulez-vous le laisser jouer avec moi? </p>
                <p> Cela n'est pas possible; il ne peut pas se tenir sur ses pieds. Vois-tu comme
                    ils sont faibles? Fanchette. </p>
                <p> Ah! Mon dieu! Les petits pieds! Je </p>
                <p> vois que nous ne pourrons pas courir de long-temps ensemble. </p>
                <p> M De Gensac. Patience. Il faut qu'il apprenne d'abord à marcher, et ensuite vous
                    pourrez gambader tous les deux dans le jardin. </p>
                <p> Fanchette. Est-il vrai? Ô mon pauvre petit! Il faut que je te donne quelque
                    chose pour t'accoutumer à m'aimer. Tiens, j'ai dans ma poche une image;
                    prends-la. Mon papa, qu'est-ce donc? Ce marmot ne veut pas la prendre; il tient
                    ses petites mains fermées. M De Gensac. </p>
                <p> Il ne sait pas encore l'usage qu'il en peut faire. Il faut attendre quelques
                    mois. </p>
                <p> Fanchette. À la bonne heure. Ô mon petit homme! Je te donnerai tous mes joujoux.
                    Eh bien! Cela te fait-il plaisir? Réponds-moi donc. Il me semble qu'il sourit.
                    Appelle-moiFanchette, Fanchette. </p>
                <p> Est-ce que tu ne veux pas parler? M De Gensac. </p>
                <p> Il ne parlera que dans un an. Mais toi, prends garde d'étourdir ta mère de ton
                    caquet. </p>
                <p> Fanchette. Ah! Mon papa, voilà son visage tout bouleversé: il pleure;
                    apparemment qu'il a faim. Doucement, monsieur, je vais vous chercher quelque
                    friandise. M De Gensac. </p>
                <p> Ne te mets pas en peine de sa nourriture. Il n'a pas de dents; comment
                    pourrait-il manger? Fanchette. </p>
                <p> Il ne peut pas manger! De quoi vivra-t-il donc? Est-ce qu'il va mourir? </p>
                <p> M De Gensac, à la garde . Madame, faites-moi le plaisir de porter cet enfant à
                    sa mère, pour montrer à Fanchette comment on le nourrit. </p>
                <p> Fanchette. Ah! Je serai bien aise de le voir. Eh </p>
                <p> bien! Maman, que faites-vous? Vous lui mettez votre tetton dans la bouche. </p>
                <p> Mme De Gensac. Dieu y a mis du lait, pour que j'en nourrisse ton petit frère. Il
                    est encore bien faible; mais dans quelques jours, tu verras, il se roulera à
                    terre comme un petit agneau. </p>
                <p> Fanchette. Qu'il me tarde de le voir comme cela? Mais est-ce qu'il ne prend que
                    du lait? </p>
                <p> M De Gensac. Rien de plus. Fanchette. Mais quand il aura tout bu celui-là, où en
                    prendrez-vous d'autre? </p>
                <p> Mme De Gensac. Il n'en manquera point. Une partie de ce que je mange et de ce
                    que je bois se tournera en lait. Fanchette. </p>
                <p> En lait? Je ne comprends pas cela. </p>
                <p> M De Gensac. Je le crois bien. Il y a tant de choses que tu ne peux pas encore
                    comprendre. </p>
                <p> Fanchette. La mignonne tête! Je n'ose pas y toucher. M De Gensac. </p>
                <p> Tu peux y toucher; mais bien doucement. Fanchette. </p>
                <p> Oh! Bien doucement. Mon dieu! Qu'elle est molle! C'est comme du coton. </p>
                <p> M De Gensac. La tête de tous les petits enfans est comme celle de ton frère. </p>
                <p> Fanchette. S'il venait à tomber, il se la romprait en mille pièces. </p>
                <p> Mme De Gensac. Sûrement. Mais nous aurons bien soin de le tenir pour qu'il ne
                    tombe pas. </p>
                <p> M De Gensac. Sais-tu bien, Fanchette, qu'il y a cinq ans que tu étais aussi
                    petite? </p>
                <p> Fanchette. Moi, j'ai été comme cela? Vous vous moquez, mon papa! </p>
                <p> M De Gensac. Non, non, rien de plus vrai. Fanchette. </p>
                <p> Je ne m'en souviens pas, pourtant. M De Gensac. </p>
                <p> Je le crois. Te souviens-tu du temps où j'ai fait tapisser cette chambre? </p>
                <p> Fanchette. Elle a toujours été comme elle est. M De Gensac. </p>
                <p> Point du tout. Je l'ai fait tapisser dans un temps où tu étais aussi petite que
                    ton frère. Fanchette. </p>
                <p> Eh bien! Je ne m'en suis pas aperçue. M De Gensac. </p>
                <p> Les petits enfans ne voient rien de ce qui se passe autour d'eux. Lorsque ton
                    frère sera à ton âge, demande-lui s'il se souvient que tu aies voulu lui
                    apprendre </p>
                <p> aujourd'hui à prononcer ton nom. Tu verras, s'il se le rappelle. </p>
                <p> Fanchette. J'ai donc pris aussi du lait de maman? M De Gensac. </p>
                <p> Sans doute. Si tu savais toutes les peines qu'elle s'est données pour toi! Tu
                    étais si faible que tu ne pouvais rien prendre. Nous craignions à tout moment de
                    te voir mourir. Ta mère disait: ma pauvre enfant! Si elle allait tomber en
                    faiblesse! Et elle eut une peine infinie à te faire sucer quelques gouttes de
                    lait. </p>
                <p> Fanchette. Ah! Ma chère maman! C'est donc vous qui m'avez appris à me nourrir? </p>
                <p> M De Gensac. Oui, ma fille. Après que ta mère eut réussi à te faire prendre
                    toi-même la première nourriture, tu devins grasse et réjouie. Pendant près de
                    deux ans, ce furent tous les jours et à toutes les heures du jour les mêmes
                    soins. Quelquefois, </p>
                <p> lorsque ta mère s'était endormie de fatigue, tu troublais son sommeil par tes
                    cris. Il fallait qu'elle se levât pour courir à ton berceau. Ma chère Fanchette,
                    s'écriait-elle, en te caressant, sans doute que tu as soif? Et elle te
                    présentait son sein. Fanchette. </p>
                <p> J'ai donc eu la tête aussi faible que celle de mon frère? </p>
                <p> M De Gensac. Aussi faible, ma fille. Fanchette. </p>
                <p> Moi qui l'ai si dure à présent! Mon dieu, j'aurais dû me la casser mille fois! </p>
                <p> M De Gensac. Nous avons eu pour toi tant d'attentions! Ta mère a renoncé pour un
                    temps à tous les plaisirs; elle a négligé toutes ses sociétés, pour ne pas te
                    perdre un seul instant de vue. Lorsqu'elle était obligée de sortir pour des
                    devoirs ou des affaires indispensables, elle était toujours dans les transes. Ma
                    chère Gothon, </p>
                <p> disait-elle à ta gouvernante, je vous recommande Fanchette comme votre propre
                    enfant; et elle lui faisait continuellement des cadeaux pour l'engager à te
                    soigner avec plus de vigilance. Fanchette. </p>
                <p> Ah! Ma bonne maman! ... Mais, mon papa, est-ce qu'il y a eu un temps où je ne
                    savais pas courir? Je cours si bien à présent. Voyez, en trois pas je suis au
                    bout de la chambre. Qui est-ce donc qui me l'a appris? </p>
                <p> M De Gensac. Ta mère et moi. Nous t'avions mis autour de la tête un bandeau de
                    velours bien rembourré, afin que si tu venais à tomber, tu ne te fisses pas de
                    mal: nous te tenions par des lisières pour aider tes premiers pas: nous allions
                    tous les jours dans le jardin sur la pièce de gazon; et là, nous plaçant
                    vis-à-vis l'un de l'autre à une petite distance, nous te posions toute seule
                    debout au milieu, et nous te tendions les bras, pour t'inviter à venir tantôt à </p>
                <p> l'un, tantôt à l'autre. Le plus léger faux pas que tu faisais, nous tournait le
                    sang. C'est à force de répéter ces exercices que nous t'avons appris à marcher. </p>
                <p> Fanchette. Je n'aurais jamais cru vous avoir donné tant de peines. Est-ce vous
                    aussi qui m'avez enseigné à parler? </p>
                <p> M De Gensac. C'est nous encore. Je te prenais sur mes genoux, et je te répétais
                    les mots de papa et maman, jusqu'à ce que tu fusses en état de me les bégayer:
                    tous les mots que tu sais aujourd'hui, c'est nous qui te les avons appris de la
                    même manière; tu dois te souvenir que c'est nous aussi qui t'avons montré à
                    lire. Fanchette. </p>
                <p> Oh! Je me le rappelle à merveille. Vous me faisiez mettre à table entre vous
                    deux. On nous apportait au dessert une assiette de raisins secs, et de petits
                    carrés où il y avait des lettres moulées. Lorsque j'avais bien réussi à les
                    nommer, vous me donniez quelques </p>
                <p> grains de raisin. Oh! C'était un jeu bien joli! M De Gensac. </p>
                <p> Si nous n'avions pas pris tous ces soins de toi, si nous t'avions abandonnée à
                    toi-même, que serais-tu devenue? </p>
                <p> Fanchette. Il y a bien long-temps que je serais morte. Oh! Le bon papa, la bonne
                    maman que vous êtes! M De Gensac. </p>
                <p> Et cependant tu donnes quelquefois du chagrin à ton papa; tu es désobéissante
                    envers ta maman. Fanchette. </p>
                <p> Je ne le serai plus de ma vie; je ne savais pas tout ce que vous aviez fait pour
                    moi. </p>
                <p> M De Gensac. Remarque bien les soins que nous allons avoir pour ton frère, et
                    dis en toi-même: et moi aussi, j'ai donné autant de peines à mes parens. Cet
                    entretien fit une vive impression </p>
                <p> sur Fanchette; et lorsqu'elle voyait toute la tendresse que sa mère montrait à
                    son petit frère, toutes les inquiétudes qui l'agitaient sur sa santé, toute la
                    patience qu'il lui fallait pour lui faire prendre sa nourriture, combien elle
                    était affligée lorsqu'elle entendait ses cris, avec quel empressement son père
                    la soulageait d'une partie de ses soins, comme l'un et l'autre se fatiguaient
                    pour apprendre à l'enfant à marcher et à parler, elle se disait dans son coeur:
                    mes chers parens ont pris les mêmes peines pour moi. Ces réflexions lui
                    inspirèrent tant de tendresse et de reconnaissance pour eux qu'elle observa
                    fidèlement la promesse qu'elle leur avait faite, de ne leur causer jamais
                    volontairement aucun chagrin. </p>
                <p> LES QUATRE SAISONS </p>
                <p> Ah! Si l'hiver pouvait durer toujours! Disait le petit Fleuri au retour d'une
                    course de traîneaux, s'amusant dans le jardin à former des hommes de neige. M
                    Gombault, son père, l'entendit, et lui dit: mon fils, tu me ferais plaisir
                    d'écrire ce souhait sur mes tablettes. Fleuri l'écrivit d'une main tremblottante
                    de froid. </p>
                <p> L'hiver s'écoula, et le printemps survint. Fleuri se promenait avec son père le
                    long d'une plate-bande où fleurissaient des jacinthes, des auricules et des
                    narcisses. Il était transporté de joie en respirant leur parfum, et en admirant
                    leur fraîcheur et leur éclat. </p>
                <p> Ce sont les productions du printemps, lui dit M Gombault: elles sont brillantes,
                    mais d'une bien courte durée. Ah! Répondit Fleuri, si c'était toujours le
                    printemps! </p>
                <p> Voudrais-tu bien écrire ce souhait sur mes tablettes? Fleuri l'écrivit en
                    tressaillant de joie. Le printemps fut bientôt remplacé par l'été. Fleuri, dans
                    un beau jour, alla se promener avec ses parens et quelques compagnons de son âge
                    dans un village voisin. </p>
                <p> Ils trouvaient sur la route, tantôt des bleds verdoyans, qu'un vent léger
                    faisait rouler en ondes, comme une mer doucement agitée, tantôt des prairies
                    émaillées de mille fleurs. Ils voyaient de tous côtés bondir de jeunes agneaux;
                    et des poulins, pleins de feu, faire mille gambades autour de leur mère. Ils
                    mangèrent des cerises, des fraises, et d'autres fruits de la saison; et ils
                    passèrent la journée entière à s'ébattre dans les champs. N'est-il pas vrai,
                    Fleuri, lui dit M Gombault en s'en retournant à la ville, que l'été a aussi ses
                    plaisirs? </p>
                <p> Oh! Répondit-il, je voudrais qu'il </p>
                <p> durât toute l'année! Et à la prière de son père, il écrivit encore ce souhait
                    sur ses tablettes. Enfin l'automne arriva. </p>
                <p> Toute la famille alla passer un jour en vendanges: il ne faisait pas tout-à-fait
                    si chaud que dans l'été; l'air était doux et le ciel serein; les ceps de vigne
                    étaient chargés de grappes noires ou d'un jaune d'or; les melons rebondis,
                    étalés sur des couches, répandaient une odeur délicieuse; les branches des
                    arbres courbaient sous le poids des plus beaux fruits. Ce fut un jour de régal
                    pour Fleuri, qui n'aimait rien tant que les raisins, les melons et les figues.
                    Il avait encore le plaisir de cueillir lui-même. Ce beau temps, lui dit son
                    père, va bientôt passer: l'hiver s'achemine à grands pas vers nous pour rappeler
                    l'automne. </p>
                <p> Ah! Répondit Fleuri, je voudrais bien qu'il restât en chemin, et que l'automne
                    ne nous quittât jamais. </p>
                <p> M Gombault. En serais-tu bien content, Fleuri? Fleuri. </p>
                <p> Oh! Très-content, mon papa; je vous en réponds. Mais, répartit son père en
                    tirant ses tablettes de sa poche, regarde un peu ce qui est écrit ici. Lis tout
                    haut. </p>
                <p> Fleuri lit . "Ah! Si l'hiver pouvait durer toujours "! M Gombault. </p>
                <p> Voyons à présent quelques feuilles plus loin. Fleuri lit . </p>
                <p> "Si c'était toujours le printemps "! M Gombault. </p>
                <p> Et sur ce feuillet-ci, que trouverons-nous? Fleuri lit . </p>
                <p> "Je voudrais que l'été durât toute l'année "! Reconnais-tu la main qui a écrit
                    tout cela? </p>
                <p> Fleuri. C'est la mienne. M Gombault. Et que viens-tu de souhaiter à l'instant
                    même? Fleuri. </p>
                <p> "Que l'hiver s'arrêtât en chemin, et que l'automne ne nous quittât jamais". </p>
                <p> M Gombault. Voilà qui est assez singulier. Dans l'hiver, tu souhaitais que ce
                    fût toujours l'hiver; dans le printemps, que ce fût toujours le printemps; dans
                    l'été, que ce fût toujours l'été; et tu souhaites aujourd'hui dans l'automne,
                    que ce soit toujours l'automne. Songes-tu bien à ce qui résulte de cela? Fleuri. </p>
                <p> Que toutes les saisons de l'année sont bonnes. M Gombault. </p>
                <p> Oui, mon fils, elles sont toutes fécondes en richesses et en plaisir: et Dieu
                    s'entend bien mieux que nous, </p>
                <p> esprits limités que nous sommes, à gouverner la nature. </p>
                <p> S'il n'avait tenu qu'à toi l'hiver dernier, nous n'aurions plus eu ni printemps,
                    ni été, ni automne. Tu aurais couvert la terre d'une neige éternelle, et tu
                    n'aurais jamais eu d'autres plaisirs que de courir sur des traîneaux et de faire
                    des hommes de neige. De combien d'autres jouissances n'aurais-tu pas été privé
                    par cet arrangement? </p>
                <p> Nous sommes heureux de ce qu'il n'est pas en notre pouvoir de régler le cours de
                    la nature. Tout serait perdu pour notre bonheur, si nos voeux téméraires étaient
                    exaucés. </p>
                <p> LA NEIGE </p>
                <p> Après plusieurs annonces trompeuses de son retour, le printemps était enfin
                    arrivé. Il soufflait un vent doux qui réchauffait les airs. On voyait la neige
                    se fondre, les gazons reverdir, et les fleurs percer la terre: on n'entendait
                    que le chant des oiseaux. La petite Louise était déjà allée à la campagne avec
                    son père. Elle avait entendu les premières chansons des pinçons et des merles,
                    et elle avait cueilli les premières violettes. Mais le temps changea encore une
                    fois. Il s'éleva tout-à-coup un vent de nord violent qui soufflait dans la
                    forêt, et couvrait les chemins de neige. La petite Louise entra toute
                    tremblottante dans son lit, en remerciant Dieu de lui avoir donné un gîte si
                    doux, à l'abri des injures de l'air. Le lendemain matin, lorsqu'elle se leva,
                    ah! Tout, tout était blanchi. Il était tombé pendant la nuit une si </p>
                <p> grande quantité de neige, que les passans en avaient jusqu'aux genoux. </p>
                <p> Louise en fut attristée; les petits oiseaux le paraissaient bien davantage.
                    Comme toute la terre était couverte à une grande épaisseur, ils ne pouvaient
                    trouver aucun grain, aucun vermisseau pour apaiser leur faim. </p>
                <p> Tous les habitans emplumés des forêts se réfugiaient dans les villes et dans les
                    villages pour chercher du secours auprès des hommes. Des troupes nombreuses de
                    moineaux, de linottes, de pinçons et d'alouettes, s'abattaient dans les chemins
                    et dans les cours des maisons, furetoient des pattes et du bec dans les amas de
                    débris, afin d'y trouver quelque nourriture. Il vint près d'une cinquantaine de
                    ces hôtes dans la cour de la maison de Louise. Louise les vit, et elle entra
                    toute affligée dans la chambre de son père. Qu'as-tu donc, ma fille, lui dit-il?
                    Ah! Mon papa, lui répondit-elle, ils sont tous là dans la cour, ces pauvres </p>
                <p> oiseaux qui chantaient si joyeusement il n'y a que deux jours. Ils semblent
                    transis de froid, et ils demandent de quoi manger. Voulez-vous me permettre de
                    leur donner un peu de grain? </p>
                <p> Bien volontiers, lui dit son père. Louise n'en attendit pas davantage. La grange
                    était de l'autre côté du chemin; elle y courut avec sa bonne chercher des
                    poignées de millet et de chenevis, qu'elle vint ensuite répandre dans la cour.
                    Les oiseaux voltigeaient par troupes autour d'elle, et cherchaient le moindre
                    petit grain. Louise s'occupait à les regarder, et elle était toute réjouie. Elle
                    alla chercher son père et sa mère pour venir aussi les regarder, et se réjouir
                    avec elle. Mais ces poignées de grain furent bientôt dévorées. Les oiseaux
                    s'envolèrent sur le bord des toîts, et ils regardaient Louise d'un air triste,
                    comme s'ils avaient voulu lui dire: n'as-tu rien de plus à nous donner? </p>
                <p> Louise comprit leur langage. Elle </p>
                <p> part aussitôt comme un trait, et court chercher de nouveaux grains. En
                    traversant le chemin, elle rencontra un petit garçon qui n'avait pas, à beaucoup
                    près, un coeur aussi compatissant que le sien. Il portait à la main une cage
                    pleine d'oiseaux; et il la secouait si rudement, que les pauvres petites bêtes
                    allaient à tout moment donner de la tête contre les barreaux. </p>
                <p> Cela fit de la peine à Louise. Que veux-tu faire de ces oiseaux, demanda-t-elle
                    au petit garçon? Je n'en sais rien encore, répondit-il. Je vais chercher à les
                    vendre; et si personne ne veut les acheter, j'en régalerai mon chat. </p>
                <p> Ton chat! Répliqua Louise; ton chat! Ah, méchant enfant! </p>
                <p> Oh! Ce ne serait pas les premiers qu'il aurait croqués tout vifs; et en
                    balançant sa cage comme une escarpolette, il allait s'éloigner à grand pas.
                    Louise l'arrêta, et lui demanda combien il voulait de ses oiseaux. Je les </p>
                <p> donnerai tous à un liard la pièce: il y en a dix-huit. </p>
                <p> Eh bien! Je les prends, dit Louise. Elle se fit suivre du petit garçon, et
                    courut demander à son père la permission d'acheter ces oiseaux. Son père y
                    consentit avec plaisir; il céda même à sa fille une chambre vide pour y loger
                    ses hôtes. Jacquot (ainsi s'appelait le méchant garçon) se retira fort content
                    de son marché; et il alla dire à tous ses camarades qu'il connaissait une petite
                    demoiselle qui achetait les oiseaux. Au bout de quelques heures, il se présenta
                    tant de petits paysans à la porte de Louise, qu'on eût dit que c'était l'entrée
                    du marché. Ils se pressaient tous autour d'elle, sautant l'un au-dessus de
                    l'autre, et soulevant des deux mains leurs cages, pour lui demander la
                    préférence chacun en faveur de ses oiseaux. </p>
                <p> Louise acheta tous ceux qui lui étaient </p>
                <p> présentés, et les porta dans la chambre où étaient les premiers. </p>
                <p> La nuit vint. Il y avait bien long-temps que Louise ne s'était mise au lit avec
                    un coeur aussi satisfait. Ne suis-je pas bien heureuse, se disait-elle, d'avoir
                    pu sauver la vie à tant d'innocentes créatures, et de pouvoir les nourrir!
                    Lorsque l'été viendra, j'irai dans les champs et dans les forêts; tous mes
                    petits hôtes chanteront leurs plus jolies chansons, pour me remercier des soins
                    que j'aurai eus pour eux. Elle s'endormit sur cette réflexion, et elle rêva
                    qu'elle était dans une forêt de la plus belle verdure. Tous les arbres étaient
                    couverts d'oiseaux qui voltigeaient sur les branches en gazouillant, ou qui
                    nourrissaient leurs petits; et Louise souriait dans son sommeil. </p>
                <p> Elle se leva de fort bonne heure pour aller donner à manger à ses petits hôtes
                    dans la volière et dans la cour; mais elle ne fut pas aussi contente ce jour-là
                    qu'elle l'avait été la veille. Elle savait </p>
                <p> le compte de l'argent qu'elle avait mis dans sa bourse; et il ne devait pas lui
                    en rester beaucoup. Si ce temps de neige dure encore quelques jours, dit-elle,
                    que vont devenir les autres oiseaux? Les méchans petits garçons vont les donner
                    tous vifs à leur chat; et faute d'un peu d'argent je ne pourrai pas les sauver. </p>
                <p> Dans ces tristes pensées elle tire lentement sa bourse, pour compter encore son
                    petit trésor. Mais quel est son étonnement de la trouver si lourde! Elle
                    l'ouvre; et la voit pleine de pièces de monnaie de toute valeur, mêlées et
                    confondues ensemble: il y en avait jusques aux cordons. Elle court vîte à son
                    père, et lui raconte, avec des transports de surprise et de joie, ce qui vient
                    de lui arriver. Son père la prit contre son sein, l'embrassa, et laissa couler
                    ses larmes sur les joues de Louise. Ma chère fille, lui dit-il, tu ne m'as </p>
                <p> jamais donné tant de satisfaction que dans ce moment. Continue de soulager les
                    créatures qui souffrent; à mesure que ta bourse s'épuisera, tu la verras se
                    remplir. </p>
                <p> Quelle joie pour Louise! Elle courut dans la volière, ayant son tablier plein de
                    chenevis et de millet. Tous les oiseaux voltigeaient autour d'elle, en regardant
                    leur déjeûner d'un oeil d'appétit. Elle descendit ensuite dans la cour, et
                    offrit un ample repas aux oiseaux affamés. </p>
                <p> Elle se voyait alors près de cent pensionnaires qu'elle nourrissait. C'était un
                    plaisir, un plaisir! Jamais ses poupées ni ses joujoux ne lui en avaient tant
                    donné. </p>
                <p> L'après-midi, en mettant la main dans le sac de chenevis, elle trouva ces
                    paroles écrites dans un billet: "les habitans de l'air volent vers toi,
                    seigneur, et tu leur donnes la nourriture; tu étends la main, et tu rassasies de
                    tes bienfaits tout ce qui respire." Son père l'avait suivie. Elle </p>
                <p> se tourne vers lui, et lui dit: je suis donc à présent comme Dieu: les habitans
                    de l'air volent vers moi; et lorsque j'étends la main, je les rassasie de mes
                    bienfaits. </p>
                <p> Oui, ma fille, lui dit son père; toutes les fois que tu fais du bien à quelque
                    créature, tu es comme Dieu. Quand tu seras plus grande, tu pourras secourir tes
                    semblables, comme tu secoures aujourd'hui les oiseaux; et tu ressembleras alors
                    à Dieu bien davantage. Ah! Quel bonheur pour l'homme, lorsqu'il peut agir comme
                    Dieu! </p>
                <p> Pendant huit jours Louise étendit sa main, et rassasia tout ce qui avait faim
                    autour d'elle. Enfin la neige se fondit, les champs reprirent leur verdure; et
                    les oiseaux, qui n'avaient pas osé s'écarter de la maison, tournèrent leurs
                    ailes vers la forêt. </p>
                <p> Mais ceux qui étaient dans la volière, y restaient renfermés. Ils voyaient le
                    soleil, volaient contre la fenêtre, béquetaient les vitrages. C'était en vain; </p>
                <p> leur prison était trop forte pour eux: Louise n'imaginait pas encore leur peine.
                    Un jour qu'elle leur apportait leur provision, son père entra quelques momens
                    après elle. Elle fut bien aise de voir qu'il voulait être témoin de ses
                    plaisirs. </p>
                <p> Ma chère Louise, lui dit-il, pourquoi ces oiseaux ont-ils l'air si inquiets? Il
                    semble qu'ils désirent quelque chose. N'auraient-ils pas laissé dans les champs
                    des compagnons qu'ils seraient bien aises de revoir? </p>
                <p> Vous avez raison, mon papa; ils me semblent tristes depuis que les beaux jours
                    sont revenus. Je vais ouvrir la fenêtre, et les laisser envoler. Je pense que tu
                    ne ferais pas mal, lui répondit son père: tu répandrais la joie dans tout le
                    pays. Ces petits prisonniers iraient retrouver leurs amis; et ils voleraient
                    au-devant d'eux comme tu cours au-devant de moi, lorsque j'ai été quelque temps
                    absent de la maison. </p>
                <p> Il n'avait pas fini de parler, que déjà toutes les fenêtres étaient ouvertes.
                    Les oiseaux s'en aperçurent; et en deux minutes il n'en resta pas un seul dans
                    la chambre. On voyait les uns raser la terre du bout de l'aile, les autres
                    s'élever dans les airs, quelques-uns s'aller percher sur les arbres voisins, et
                    ceux-là passer et repasser devant la fenêtre avec des chants de joie. </p>
                <p> Louise allait tous les jours se promener dans la campagne; de tous côtés elle
                    voyait ou elle entendait des oiseaux. Tantôt une alouette partait à ses pieds,
                    et chantait sa joyeuse chanson en s'élevant dans les nuages; tantôt c'était une
                    fauvette qui fredonnait la sienne, en se balançant sur la plus haute branche
                    d'un buisson: et lorsqu'elle en entendait quelques-uns se distinguer par son
                    ramage, Louise disait voilà un de mes pensionnaires; on connaît à sa voix qu'il
                    a été bien nourri cet hiver. </p>
                <p> AMAND </p>
                <p> Un pauvre manoeuvre, nommé Bertrand, avait six enfans en bas âge, et il se
                    trouvait fort embarrassé pour les nourrir. Par surcroît de malheur, l'année fut
                    stérile, et le pain se vendait une fois plus cher que l'an passé. Bertrand
                    travaillait jour et nuit; malgré ses sueurs, il lui était impossible de gagner
                    assez d'argent pour rassasier du plus mauvais pain ses enfans affamés. Il était
                    dans une extrême désolation. Il appelle un jour sa petite famille; et, les yeux
                    pleins de larmes, il lui dit: mes chers enfans, le pain est devenu si cher,
                    qu'avec tout mon travail je ne peux gagner assez pour vous substanter. Vous le
                    voyez: il faut que je paye le morceau de pain que voici, du produit de toute ma
                    journée. Il faut donc vous contenter de partager avec moi le peu que je m'en
                    serai procuré: il n'y en aura certainement pas assez pour vous </p>
                <p> rassasier; mais du moins il y aura de quoi vous empêcher de mourir de faim. Le
                    pauvre homme ne put en dire davantage: il leva les yeux vers le ciel, et se mit
                    à pleurer. Ses enfans pleuraient aussi; et chacun disait en lui-même: mon dieu,
                    venez à notre secours, pauvres petits malheureux que nous sommes! Assistez notre
                    père, et ne nous laissez pas mourir de faim. Bertrand partagea son pain en sept
                    portions égales: il en garda une pour lui, et distribua les autres à chacun de
                    ses enfans. Mais un d'entre eux, qui s'appelait Amand, refusa de recevoir la
                    sienne, et dit: je ne peux rien prendre, mon père; je me sens malade: mangez ma
                    portion, ou partagez-la entre les autres. Mon pauvre enfant, qu'as-tu donc?Lui
                    dit Bertrand en le prenant entre ses bras. Je suis malade, répondit Amand,
                    très-malade; je veux aller me coucher. Bertrand le porta dans son lit; et le
                    lendemain au matin, accablé de tristesse, il alla chez un médecin, </p>
                <p> et le pria de venir par charité voir son fils malade, et de le secourir. </p>
                <p> Le médecin, qui était un homme pieux, se rendit chez Bertrand, quoiqu'il fût
                    bien sûr de n'être pas payé de ses visites. Il s'approche du lit d'Amand; lui
                    tâte le pouls; mais il ne peut y trouver aucun symptôme de maladie: il lui
                    trouva cependant une grande faiblesse; et pour le ranimer, il voulut lui
                    prescrire une potion. Ne m'ordonnez rien, monsieur, lui ditAmand; je ne
                    prendrais pas ce que vous m'ordonneriez. </p>
                <p> Le Médecin. Tu ne le prendrais pas! Et pourquoi donc, s'il te plaît? </p>
                <p> Amand. Ne me le demandez pas, monsieur; je ne peux pas vous le dire. </p>
                <p> Le Médecin. Et qui t'en empêche, mon enfant? Tu me paraîs être un petit garçon
                    bien obstiné. </p>
                <p> Amand. Monsieur le médecin, ce n'est point par obstination, je vous assure. </p>
                <p> Le Médecin. À la bonne heure, je ne veux pas te contraindre; mais je vais le
                    demander à ton père, qui ne sera peut-être pas si mystérieux. </p>
                <p> Amand. Ah! Je vous en prie, monsieur; que mon père n'en sache rien. </p>
                <p> Le Médecin. Tu es un enfant bien incompréhensible! Mais il faut absolument que
                    j'en instruise ton père, puisque tu ne veux pas me l'avouer. </p>
                <p> Amand. Mon dieu! Monsieur, gardez-vous-en bien; je vais plutôt vous le dire:
                    mais auparavant, faites sortir, je vous prie, mes frères et mes soeurs. Le
                    médecin ordonna aux enfans de se retirer; et alors Amand lui dit: hélas!
                    Monsieur, dans un temps si dur, mon père ne gagne qu'avec bien </p>
                <p> de la peine de quoi acheter un mauvais pain: il le partage entre nous: chacun
                    n'en peut avoir qu'un petit morceau; et il n'en veut presque rien garder pour
                    lui-même. Cela me fait de la peine de voir mes petits frères et mes petites
                    soeurs endurer la faim. Je suis l'aîné; j'ai plus de force qu'eux: j'aime mieux
                    ne pas manger pour qu'ils puissent partager ma portion. C'est pour cela que j'ai
                    fait semblant d'être malade, et de ne pouvait pas manger; mais que mon père n'en
                    sache rien, je vous en prie. Le médecin essuya ses yeux, et lui dit: mais toi,
                    n'as-tu pas faim, mon cher ami? Amand. </p>
                <p> Pardonnez-moi, j'ai bien faim; mais cela ne me fait pas tant de mal que de les
                    voir souffrir. Le Médecin. </p>
                <p> Mais tu mourras bientôt, si tu ne te nourris pas. Amand. </p>
                <p> Je le sens bien, monsieur; mais je </p>
                <p> mourrai de bon coeur; mon père aura une bouche de moins à remplir; et lorsque je
                    serai auprès du bon Dieu, je le prierai de donner à manger à mes petits frères
                    et à mes petites soeurs. </p>
                <p> L'honnête médecin était hors de lui-même d'attendrissement et d'admiration, en
                    entendant ainsi parler ce généreux enfant; il le prit dans ses bras, le serra
                    contre son coeur, et lui dit: non, mon cher ami, tu ne mourras pas. Dieu, notre
                    père à tous, aura soin de toi et de ta famille: rends-lui graces de ce qu'il m'a
                    conduit ici; je reviendrai bientôt. Il courut à sa maison, chargea un de ses
                    domestiques de toutes sortes de provisions, et revint aussitôt avec lui vers
                    Amand et ses frères affamés. Il les fit tous mettre à table, et leur donna à
                    manger jusqu'à ce qu'ils fussent rassasiés. C'était un spectacle ravissant pour
                    le bon médecin de voir la joie de ces innocentes créatures. En sortant, il dit à
                    Amand de ne pas se mettre en peine, et qu'il pourvoirait à </p>
                <p> leurs nécessités. Il observa fidélement sa promesse; il leur faisait passer tous
                    les jours abondamment de quoi se nourrir. D'autres personnes charitables, à qui
                    il raconta cette aventure, imitèrent sa bienfaisance. Les uns envoyaient des
                    provisions, les autres de l'argent, ceux-là des habits et du linge; en sorte
                    que, peu de jours après, la petite famille eut au-delà de tous ses besoins.
                    Aussitôt que le prince fut instruit de ce que le brave petit Amand avait fait
                    pour son père et pour ses frères, il envoya chercher Bertrand, et lui dit: vous
                    avez un enfant admirable; je veux être aussi son père. J'ai ordonné qu'on vous
                    donnât tous les ans, en mon nom, une pension de cent écus. Amand et tous vos
                    autres enfans seront élevés à mes frais dans le métier qu'ils voudront choisir;
                    et s'ils savent en profiter, j'aurai soin de leur fortune. Bertrand s'en
                    retourna chez lui enivré de joie; et s'étant jeté à genoux, il remercia Dieu de
                    lui avoir donné un si digne enfant. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 1 </p>
                <p> La scène se passe dans un salon. Du côté droit est une porte qui conduit au
                    cabinet de M De Juliers; et dans le fond, une autre qui s'ouvre sur l'escalier.
                    Sur le côté gauche on voit une grande table couverte de livres et de papiers,
                    avec des flambeaux et un porte-voix. </p>
                <p> Frédéric. Il avance la tête à travers la porte qui donne sur l'escalier, comme
                    s'il parlait encore à son père tandis qu'il descend. Oui, mon papa, soyez
                    tranquille; il n'arrivera point d'accident à vos papiers, je vous en réponds. Je
                    vais prendre aussi vos livres, et je les porterai tout de suite dans votre
                    cabinet. Il revient en sautant et en fredonnant tra le ra le ra. Nous allons
                    faire aujourd'hui un beau tapage! Quand le chat est hors de la maison, les
                    souris dansent sous la table. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 2 </p>
                <p> Frédéric, Julie. Frédéric. </p>
                <p> Eh bien! Ma soeur, maman est-elle sortie? Notre petite société est-elle arrivée?
                    Julie. </p>
                <p> Mes amies sont déjà ici; mais il n'est encore venu aucun de tes camarades. </p>
                <p> Frédéric. Oh! Je le crois bien; nous ne sommes pas éventés comme vous autres: il
                    faut toujours nous arracher de l'étude. Tiens, je parie qu'en ce moment ils
                    travaillent encore, que la tête leur en brûle. Julie. </p>
                <p> Oui, à forger quelqu'une de leurs bonnes malices. À propos, est-il bien vrai que
                    mon papa nous ait permis de jouer ici dans le salon? Notre chambre là-haut est
                    si petite, si petite, qu'on ne sait où se fourrer. </p>
                <p> Frédéric. Est-ce qu'il avait quelque chose à refuser, dès que je me mêlais de la
                    négociation? Ah ça! Petite fille, prenez bien garde à ne pas brouiller les
                    papiers qui sont sur la table. </p>
                <p> Julie. Garde cet avis là pour toi et pour tes petits vauriens. Frédéric, avec un
                    air d'importance . C'est pourtant moi qu'on a chargé de mettre ici de
                    l'arrangement. </p>
                <p> Julie. Vraiment, mon papa s'est adressé à un homme d'ordre. Allons, voyons, que
                    je t'aide un peu. Ensuite je rangerai les chaises et les fauteuils. Je vais
                    d'abord prendre quelques livres. </p>
                <p> Frédéric. Avise-toi d'y toucher. Tout ce que je puis te permettre, c'est de me
                    les mettre sur les bras. Il joint les mains en-dessous devant lui. Julie y pose
                    un livre, puis un autre, tant qu'il en ait jusqu'au menton. </p>
                <p> Julie. Mais tu en as trop. Frédéric, reculant la tête, et se penchant en arrière
                    . </p>
                <p> Encore un. Bon! En voilà assez pour un voyage. Il fait quelques pas, et laisse
                    tomber toute la charge au milieu de la chambre. Julie, poussant un grand éclat
                    de rire . Ha ha ha ha! Voilà tout le bataclan par terre! Ces beaux livres que
                    mon papa ne voulait pas nous laisser toucher, même du bout du doigt! Il aura, je
                    crois, bien du plaisir de les voir si joliment accommodés. </p>
                <p> Frédéric. Tu ne sais pas, toi! C'est que j'ai perdu le centrum de la gravitatis
                    , comme dit mon précepteur. C'est bien savant, au moins. Il se met à ramasser
                    les livres; et tandis qu'il en prend un, il en laisse retomber un autre.
                    Diantre! Il faut que ces drôles-là aient appris à faire la cabriole. </p>
                <p> Julie, approchant de lui . Tu ne finirais jamais sans moi. Tiens, arrange-les
                    dans mon tablier. </p>
                <p> Frédéric. Ah! C'est bien dit. Frédéric se jette à genoux; et une main appuyée
                    contre terre, de l'autre il met les livres dans le tablier de Julie. Julie. </p>
                <p> Doucement donc, pour qu'ils ne se froissent pas. Bon! Les voilà tous. Je vais
                    les porter dans le cabinet, et les placer sur la cheminée. Elle sort. Frédéric,
                    se relevant tout essoufflé .Ouf! Je ne vaudrais rien dans le pays où les hommes
                    vont à quatre pattes comme des singes. Il s'évente avec son chapeau. Julie, en
                    rentrant . Si tu voyais comme c'est rangé!Dépêche-toi de me donner le reste.
                    Frédéric assemble les papiers et le reste des livres, et les donne à Julie, qui
                    dit en les recevant: il faut convenir que </p>
                <p> les filles ont bien plus d'ordre que les garçons. Frédéric. </p>
                <p> Oh, oui! Toi, surtout. Ta soeur est occupée du matin au soir à remettre tes
                    chiffons à leur place. Julie. </p>
                <p> Et toi donc! Si ton précepteur n'y veillait sans cesse, tu ne saurais jamais où
                    trouver tes thêmes et tes versions. Elle regarde autour d'elle. Mais voilà tout
                    je pense. </p>
                <p> Frédéric. Oui, je ne vois plus rien; va. Julie sort; Frédéric range la table,
                    les fauteuils et les chaises. Bon! Nous aurons nos coudées franches à présent.
                    Comme nous allons nous en donner! Je suis pourtant surpris qu'ils n'arrivent
                    pas. Pour moi, j'ai cela de bon, que je ne me fais guère attendre aux
                    rendez-vous de plaisir. </p>
                <p> Julie, en rentrant, regarde de tous côtés . Ah! Voilà qui est bien. Mais le
                    porte-voix, </p>
                <p> il faut le cacher. Si tes camarades l'aperçoivent, ils vont se mettre à corner
                    jusqu'à nous rompre les oreilles. </p>
                <p> Frédéric. Attends, je vais le mettre derrière la porte. J'en aurai peut-être
                    besoin. Que tes petites demoiselles viennent m'étourdir, nous verrons qui criera
                    le plus fort. </p>
                <p> Julie. Bah! Nous n'aurions qu'à nous réunir, nous viendrions bien à bout d'un
                    petit garçon comme toi. Frédéric. </p>
                <p> Oui-dà! Si vous avez du babil, mesdemoiselles, nous autres hommes, nous avons
                    une voix mâle qui se fait respecter. En grossissant la voix. M'entends-tu?
                    Julie, haussant les épaules . </p>
                <p> Ô mon dieu! Je te respecte si fort, que je m'en vais. Adieu. Je cours retrouver
                    ma soeur et mes amies. </p>
                <p> Frédéric. Fais-moi le plaisir de dire au portier de m'envoyer ici ma petite
                    société sitôt qu'elle arrivera. Julie, en sortant . </p>
                <p> Oui, oui. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 3 </p>
                <p> Frédéric, maniant le porte-voix . Voici qui m'a souvent fait venir malgré moi du
                    fond du jardin. Il me semble toujours l'entendre corner: Frédéric, Frédéric! ...
                    Ces messieurs ne demeurent qu'au bout de la rue; voyons s'ils ont l'oreille
                    fine. Il se met à la fenêtre, embouche le porte-voix, et crie: courez, volez,
                    troupe joyeuse, le jeu va bientôt commencer. Il se retire de la fenêtre et va
                    vers la porte. Eh bien! Cela n'est-il pas </p>
                <p> merveilleux. C'est comme le cor enchanté d'Arlequin. Il me semble déjà entendre
                    parler sur l'escalier. Il prête l'oreille. Mais oui! Ce sont les petits
                    Duverney. Il cache le porte-voix derrière la porte. Allons, je vais sauter sur
                    la table, et faire comme si j'étais assis sur mon trône. Il va chercher devant
                    la fenêtre une banquette, la pose sur la table, et se dispose à grimper. Les
                    petits Duverney se présentent à la porte. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 4 </p>
                <p> Frédéric, Duverney l'aîné, Duverney le cadet. Frédéric. </p>
                <p> Ne pouviez-vous pas attendre un moment que je fusse monté sur mon trône, pour
                    vous recevoir du haut de ma grandeur? </p>
                <p> Duverney L'Aîné. Bon! Tu n'as pas besoin de cela pour </p>
                <p> avoir un air tout-à-fait royal. Et puis, si alerte que tu sois, le trône
                    pourrait bien dégringoler avec sa majesté. </p>
                <p> Frédéric. En effet, j'en ai déjà bien vu des exemples dans mon histoire
                    ancienne. </p>
                <p> Duverney L'Aîné. C'est-à-peu près ce qui vient d'arriver à mon frère, quoiqu'il
                    ne soit pas un grand prince. Il s'est mis le nez tout en sang sur notre
                    escalier. Duverney Le Cadet,d'un ton pleureur, et en bégayant . </p>
                <p> Hé-é-las! Ou-ou-i. Il me fait en-encore un peu-eu mal. Ce Mon-On-Sieur Ro-O-Bert
                    est un gar-ar-çon bien mal éle-e-vé. Frédéric. </p>
                <p> Est-ce qu'il est avec vous? Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Dieu nous en préserve! Si nous avions su qu'il vînt ici, nous n'aurions pas
                    bougé de la maison. Duverney Le Cadet. </p>
                <p> Il ne son-onge qu'à-à mal. </p>
                <p> Frédéric. Qu'est-ce donc qu'il a fait? Duverney L'Aîné. </p>
                <p> J'étais resté pour prendre un mouchoir, mon frère descendait tout seul. Robert
                    l'a entendu; il s'est caché, puis il a sauté tout à coup sur lui en poussant un
                    grand cri. Mon frère a eu tant de peur, qu'il est tombé; et en roulant sur les
                    marches, il s'est massacré tout le nez. </p>
                <p> Frédéric. Oh! J'en suis bien fâché pour le pauvre petit. M Robert a toute la
                    mine d'un mauvais sujet. C'est aujourd'hui la première fois qu'il nous honore de
                    sa compagnie. Son père a tant prié mon papa de le mettre de ma société! </p>
                <p> Duverney L'Ainé. Je te plains. Nous ne vivons plus avec lui. Frédéric. </p>
                <p> Mon papa vous croyait fort bien ensemble, parce que vous demeurez dans la même
                    maison; et il a pensé que ce </p>
                <p> serait vous faire plaisir de l'inviter en même temps que vous. </p>
                <p> Duverney L'Ainé. Ah! Du plaisir nous en aurions un fort grand de le savoir à
                    cent lieues. Depuis qu'il est notre voisin il ne nous a causé que de la peine.
                    Il a déjà cassé toutes les vitres à coups de pierre, et il voulait faire croire
                    que c'était nous. </p>
                <p> Frédéric. Est-ce qu'on ne s'en plaint pas à son père? Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Oh! C'est un homme singulier. Il gronde un peu son fils, paie le dommage, et
                    puis il n'y pense plus. Frédéric. </p>
                <p> À la place de votre papa, je ne voudrais pas vous voir demeurer sous le même
                    toit que lui. Duverney L'Ainé. </p>
                <p> Que veux-tu? Nous étions embarrassés d'un appartement considérable qui se
                    trouvait vide depuis la mort de maman. Mon papa ne pouvait plus y </p>
                <p> entrer que les larmes ne lui vinssent aux yeux. Il a été bien aise de trouver à
                    le louer. Frédéric. </p>
                <p> Et il en est peut-être fâché à présent? Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Oh! Je t'en réponds. Il nous a bien défendu de nous lier avec Robert. C'est un
                    si mauvais garnement! Tous les gens du quartier ne passent qu'en tremblant
                    devant la maison.Tantôt il les seringue avec de l'eau sale, ou leur jette sur la
                    terre un panier d'ordure; tantôt il va leur accrocher derrière le dos des queues
                    de lapins ou de grands morceaux de papier, pour les faire huer par la populace.
                    Et puis sa pêche des perruques! </p>
                <p> Frédéric. Que veux-tu dire? Duverney L'Aîné. Oui, il les prend à l'hameçon comme
                    des carpes. Lorsqu'un honnête ouvrier s'arrête pour causer sous nos fenêtres </p>
                <p> avec quelqu'un de ses amis qu'il rencontre dans la rue, Robert monte au balcon;
                    et avec un crochet attaché au bout d'une longue perche, il enlève la perruque:
                    puis il court l'attacher à la queue d'un chien qu'il a tout prêt, et qu'il
                    chasse par une autre porte de la maison: en sorte que la malheureuse perruque a
                    traîné un quart-d'heure dans la crotte avant que le pauvre homme ait pu la
                    ratrapper. </p>
                <p> Frédéric. Mais voilà qui passe le badinage. Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Ce ne sont encore là que ses moindres méchancetés. Si je te parlais de tous les
                    chiens qu'il estropie, et de tous les chats auxquels il a coupé la queue, je ne
                    finirais pas. Il n'y a pas long-temps qu'un des amis de son père se fracassa
                    l'épaule en tombant sur l'escalier où Robert avait semé par malice des poids
                    secs. Pour les domestiques, je suis sûr qu'il n'en resterait pas un seul pendant
                    vingt-quatre heures à la maison, sans </p>
                <p> les gros gages qu'on est obligé de leur donner. Frédéric. </p>
                <p> Je t'avoue que je ne serais pas fâché de le voir. J'aime les enfans un peu gais. </p>
                <p> Duverney L'Aîné. À la bonne heure; il est tout naturel d'aimer ses semblables.
                    Mais sa gaîté est bien différente de la tienne. Tu es un petit brin espiègle,
                    toi. Je suis pourtant bien sûr que tu ne voudrais pas faire de mal exprès à qui
                    que ce soit, au lieu que le méchant ne demande que plaies et bosses. </p>
                <p> Frédéric. Oh! Cela ne m'effraie pas. J'en aurai plus de gloire à le moriginer. </p>
                <p> Duverney L'Aîné. S'il vient, tu ne trouveras pas mauvais que mon frère se
                    retire. Il lui jouerait quelque vilain tour. Duverney Le Cadet. </p>
                <p> Ou-ou-i. Je m'en-i-irai. Frédéric. </p>
                <p> Non, non, nous sommes d'anciens </p>
                <p> amis, nous. Je ne veux pas que ce nouveau venu vienne nous séparer. Je saurai
                    bien lui tenir tête; tu verras. </p>
                <p> Mais j'entends du bruit. Est-ce lui? Non; c'est ma soeur avec ses amies. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 5 </p>
                <p> Frédéric, Duverney l'ainé, Duverney le cadet, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde,
                    Louise. Les petits messieurs s'inclinent respectueusement devant les jeunes
                    demoiselles. Léonor. </p>
                <p> Je suis bien votre servante, messieurs. Mais pourquoi donc vous tenez-vous
                    debout? Il me semble, mon frère, que tu aurais pu faire asseoir ces messieurs
                    depuis qu'ils sont ici? </p>
                <p> Frédéric. Comme si nous ne savions pas qu'il faut être debout pour recevoir les
                    dames? </p>
                <p> Léonor. Je suis charmée que tu connaisses ton devoir. Mais est-ce que M Robert
                    n'est pas ici? À Duverney l'aîné. Je croyais qu'il serait venu avec vous.
                    Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Il y a long-temps que nous n'allons plus ensemble, dieu merci. </p>
                <p> Frédéric. Je viens d'apprendre de ses nouvelles. Il me tarde de me trouver face
                    à face avec lui. Ah! Mon petit coquin! Nous nous verrons. </p>
                <p> Dorothée. Est-ce qu'il pourrait être encore plus espiègle que M Frédéric! </p>
                <p> Louise, d'un air malin . C'est beaucoup dire. Adélaïde. </p>
                <p> M Frédéric? C'est un agneau en comparaison. Nous le connaissons depuis
                    long-temps, ma soeur et moi, ce M Robert. N'est-il pas vrai, Louise? </p>
                <p> Louise. Oh, sûrement! Il m'a déjà bien fait endêver. Adélaïde. </p>
                <p> Il était autrefois de la société de mon frère, qui, heureusement, s'en est
                    dépétré. C'est bien le plus méchant lutin! </p>
                <p> Léonor. Oh! Pour de la luterie, vous en êtes tous là, vous autres messieurs. </p>
                <p> Dorothée. Oui; mais faire le mal pour le plaisir de le faire! Julie. </p>
                <p> C'est cela qui est vilain! Non, non, mon frère vaut mieux. </p>
                <p> Frédéric, d'un ton ironique . Crois-tu? Je t'en remercie. Dorothée. </p>
                <p> Ah ça! Ma chère Léonor, nous nous mettons sous ta sauve-garde. Tu es la plus
                    grande: et puis tu es aujourd'hui maîtresse de maison; tu pourras lui en
                    imposer. </p>
                <p> Léonor. Ne craignez pas qu'il vous manque en ma présence. Je saurai le tenir en
                    respect. </p>
                <p> Frédéric, d'un air important . Oui, oui, tu défendras ces demoiselles; et vous,
                    mes amis, je vous prends sous ma protection. Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Il n'avisera pas de se jouer à moi, je t'assure; il me connaît. Je ne crains que
                    pour mon frère. Duverney Le Cadet. </p>
                <p> Il se mo-o-que toujours de moi. Louise. </p>
                <p> Le voilà bien! Les plus petits sont exposés à ses malices. C'était moi qu'il
                    attaquait toujours. Léonor. </p>
                <p> Je le crois: presque tous les méchans sont des lâches. Il me semble voir un
                    roquet poursuivre un chat tant qu'il se sauve. Si le chat se retourne et lui
                    montre ses moustaches, le roquet s'arrête, et se sauve à son tour. </p>
                <p> Julie. Eh bien! Tu lui feras le chat, toi. Louise. </p>
                <p> Oui; tu lui montreras les moustaches. Léonor. </p>
                <p> Il me semble que nous ferions bien de nous asseoir. Nous n'avons pas besoin,
                    pour cela, d'attendre monsieur le songe-malices. </p>
                <p> Frédéric. Ah! Le voici. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 6 </p>
                <p> Frédéric, Duverney l'aîné, Duverney le cadet, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde,
                    Louise, Robert. </p>
                <p> Robert, à Frédéric, Léonor et Julie, en leur faisant un salut respectueux .
                    Monsieur votre père a bien voulu me permettre de vous rendre ma visite. </p>
                <p> Léonor. Il nous a fait espérer beaucoup d'avantages </p>
                <p> de l'honneur de votre connaissance, particulièrement pour mon frère. </p>
                <p> Julie. Oh! Il a besoin de bons exemples, je vous en avertis. </p>
                <p> Frédéric. Eh quoi, mes soeurs! Voudriez-vous laisser croire que les vôtres ne me
                    suffisent pas? Léonor. </p>
                <p> Je crois, monsieur, devoir, avant tout, vous faire connaître notre petite
                    société. Voici Mademoiselle Dorothée De Louvreuil. </p>
                <p> Robert, d'un son de voix moqueur . Vraiment, j'en suis ravi. Léonor. </p>
                <p> Voilà Mesdemoiselles De... Robert. </p>
                <p> Oh! J'ai bien l'honneur de les connaître. Celle-ci montrant Adélaïde , c'est
                    Madame De Pinbêche, qui chicane les gens à tort et à travers. Celle-là en
                    montrant Louise, et boîtant tout autour de la chambre, hi han, hi han, </p>
                <p> hi han, c'est la petite jument boîteuse, qui s'est cassé la jambe en voulant
                    courir pour esquiver les coups de fouet. Pour monsieur en montrant Duverney
                    l'aîné , c'est un grave professeur de sagesse, qui regarde tous les humains en
                    pitié. Et ce petit grivois, le meilleur de mes amis, en montrant Duverney le
                    cadet, et faisant tomber son chapeau à terre, c'est le chevalier De La
                    Bredouille, à qui sa maman a oublié de délier la langue lorsqu'il est venu au
                    monde. Toutes les jeunes demoiselles se regardent avec la plus profonde
                    surprise. Frédéric. </p>
                <p> Et moi, Monsieur Robert, qui suis-je donc? Car je m'aperçois que vous êtes fort
                    habile pour les portraits. </p>
                <p> Robert. Il faut que je vous connaisse un peu mieux pour vous peindre. Mais vous
                    n'y perdrez rien. Léonor. </p>
                <p> Pour vous, monsieur, vous vous faites connaître au premier coup-d'oeil, </p>
                <p> et je dois avouer que vous n'y gagnez pas grand'chose. Je n'aurais jamais
                    imaginé que des personnes polies et bien élevées se reprochassent les défauts de
                    la nature. Si mes petits amis ne l'étaient pas aussi sincèrement, ils auraient
                    des reproches à me faire de les avoir exposés à votre méchanceté. Mais ils
                    voient bien que je ne devois pas m'y attendre.Robert. </p>
                <p> M Frédéric, savez-vous bien que vous avez-là une soeur fort éloquente? C'est
                    apparemment le frère prêcheur de la maison? </p>
                <p> Frédéric. Elle s'entend assez bien à dire aux gens leurs vérités. C'est pour
                    cela que nous l'aimons de tout notre coeur. </p>
                <p> Robert. Mais je n'y réussis pas mal, comme vous voyez. Aussi vous m'allez aimer
                    à la folie. Fléchissant un genou devant Léonor. Je vous demande pardon,
                    mademoiselle, de m'être mêlé de votre </p>
                <p> emploi. Vous vous en tirez si bien! Léonor. </p>
                <p> Vos excuses et votre génuflexion sont ironie insolente que je méprise. Mais
                    fussent-elles sincères, à peine suffiraient-elles pour réparer toutes vos
                    malhonnêtetés: et si je n'avais pris tout cela pour un badinage, fort grossier à
                    la vérité, je sais bien ce que j'aurais déjà fait. Je vous prie très-instamment,
                    monsieur, de ne plus vous permettre des plaisanteries de ce genre, afin que nous
                    puissions rester ensemble, et nous amuser pendant la soirée. Robert, un peu
                    confondu . </p>
                <p> Mais vous n'entendez pas raillerie, à ce que je vois? Allons, soyons bons amis.
                    Il lui tend la main. Léonor lui donne la main . Très-volontiers, M Robert; mais
                    à condition... Robert, lui tournant le dos, et allant vers le petit Duverney . </p>
                <p> Tu es aussi un bon petit garçon, mon voisin: allons, tope là. Le petit Duverney </p>
                <p> hésite à lui donner la main. Robert le saisit, et lui secoue le bras avec tant
                    de violence, que l'enfant se met à crier. Duverney L'Aîné, courant au secours de
                    son frère . </p>
                <p> Monsieur Robert! Frédéric l'arrête et se met entre eux . Je vous prie, monsieur,
                    de laisser cet enfant tranquille; autrement... Robert. </p>
                <p> Eh bien! Que feriez-vous, petit marmouset? Frédéric, d'un ton fier . </p>
                <p> Je suis petit; mais j'aurai toujours assez de force quand il faudra défendre mes
                    amis. Robert. </p>
                <p> En ce cas-là, je veux en être. J'aurais cependant envie de faire auparavant un
                    petit assaut. Il saute tout-à-coup sur lui, le prend par la queue, et lui donne
                    un croc-en-jambe pour le faire tomber. Frédéric se tient ferme, et le repousse.
                    Robert chancelle, et tombe. </p>
                <p> Frédéric lui met un genou sur la poitrine, et lui saisit les mains. On veut les
                    séparer. Frédéric, avec sang-froid . Un moment, s'il vous plaît, mesdemoiselles.
                    Je ne lui ferai pas de mal. Eh bien! M Robert, comment vous trouvez-vous de
                    votre entreprise? Robert, en se débattant . Aye, aye! Ôtez-vous donc, vous
                    m'étouffez. Frédéric. </p>
                <p> Je ne me leverai point, que vous n'ayez demandé pardon à toute la compagnie. </p>
                <p> Robert, furieux . Pardon! </p>
                <p> Frédéric. Sûrement, puisque vous nous avez tous offensés. Robert. </p>
                <p> Eh bien! Oui, grace, grace. Frédéric. </p>
                <p> S'il vous échappe encore une méchanceté, nous vous renfermerons jusqu'à </p>
                <p> demain dans la cave, pour y faire vos réflexions. Cela vaut beaucoup mieux que
                    de vous tuer; vous n'en valez pas la peine. Allons, relevez-vous. Frédéric se
                    lève, lui tend la main pour le ramasser; et quand il est debout: ne m'en
                    veuillez pas de mal, monsieur; ce n'est pas moi qui ai commencé le combat.
                    Robert paraît honteux. Il garde un moment le silence. Dorothée,bas à Julie . Je
                    n'aurais pas cru ton frère si brave. Julie. </p>
                <p> Oh! Il est hardi comme un lion, sans être pourtant querelleur: c'est le meilleur
                    enfant de la terre. Mais qu'attendons-nous depuis si long-temps? Nous devrions
                    bien nous asseoir, et chercher à nous amuser par quelque jeu. </p>
                <p> Frédéric. Vraiment oui; nous ne sommes ici que pour cela. Voyons: à quoi
                    jouerons-nous? À quelque jeu un peu drôle, n'est-ce pas, Duverney? </p>
                <p> Duverney L'Aîné. Il faut laisser le choix à ces demoiselles. Robert se moque de
                    lui par une grimace. Les autres ne font pas semblant de s'en apercevoir. Léonor. </p>
                <p> Frédéric, voilà une leçon de politesse que tu devrais retenir de ton ami. Nous
                    pourrions jouer au lotto, ou choisir un jeu aux cartes qui nous amuse tous à la
                    fois. </p>
                <p> Louise. Moi, j'aimerais mieux me divertir avec le petit Duverney. Si tu avais un
                    livre d'images, nous nous amuserions à le feuilleter! N'est-il pas vrai, mon
                    ami? </p>
                <p> Duverney Le Cadet. Oh! Ou-ou-i. Léonor. </p>
                <p> De tout mon coeur, mes enfans; je vais vous installer là-haut dans notre
                    chambre. Vous ne manquerez point d'images, ni de joujoux. Louise et le petit
                    Duverney se prennent par la main; et sautent de joie. </p>
                <p> Léonor. Voulez-vous monter un instant avec moi, mes chères amies? J'ai un bonnet
                    charmant à vous montrer. Tous ensemble. Oui, mon coeur; allons, allons. Duverney
                    L'Aîné. </p>
                <p> Me permettez-vous de vous donner la main jusqu'à votre appartement? </p>
                <p> Léonor. Présentez-la plutôt à une de ces demoiselles. Duverney présente la main
                    à Dorothée, qui se trouve le plus près de lui. Robert, d'un ton hargneux .
                    Est-ce qu'on va me laisser tout seul ici? Frédéric. </p>
                <p> Non, monsieur: ces demoiselles voudront bien m'excuser; et je resterai avec
                    vous. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 7 </p>
                <p> Frédéric, Robert. Robert. </p>
                <p> Bon! Nous voilà seuls: nous pouvons imaginer entre nous deux quelque drôlerie. </p>
                <p> Frédéric. Je ne demande pas mieux. Voyons. Robert. </p>
                <p> Il y aurait un tour à jouer aux petits Duverney. Frédéric. </p>
                <p> Non, non; je n'entends pas raillerie là-dessus. Point de malice à mes amis. </p>
                <p> Robert. On m'avait dit que vous étiez si gai, que vous aimiez tant les
                    espiégleries! </p>
                <p> Frédéric. Si je les aime? Eh! Je ne vis que de cela; mais toujours sans fâcher
                    personne. Quel tour aviez-vous donc imaginé? </p>
                <p> Robert. Tenez, voyez-vous? Voici deux grosses aiguilles. Je vais les enfoncer
                    par-dessous deux chaises, et faire passer la pointe seulement d'un demi-pouce.
                    Vous présenterez les siéges à vos amis, car peut-être se défieraient-ils de moi.
                    Et puis, lorsqu'ils voudront s'asseoir: aye! Aye! Figurez-vous leurs grimaces.
                    Ha ha ha ha! Cela me fait étouffer de rire d'avance. Ces demoiselles, qui font
                    tant les renchéries, mourront elles-mêmes de plaisir. Frédéric. </p>
                <p> Et si je vous en faisais autant à vous, comment prendriez-vous la chose? </p>
                <p> Robert. Oh, moi! C'est bien différent. Mais ces petits idiots! </p>
                <p> Frédéric. Vous les croyez idiots, parce qu'ils ne font pas de méchancetés! </p>
                <p> Robert. Vous êtes bien difficile, au moins. Eh bien! En voulez-vous d'un autre? </p>
                <p> Frédéric. À la bonne heure. Robert. </p>
                <p> J'ai du gros fil dans ma poche; je vais enfiler une de ces aiguilles. Les
                    demoiselles ne tarderont guère à descendre. L'un de nous deux ira poliment à
                    leur rencontre, leur fera bien des mignardises, bien des révérences; et l'autre,
                    caché par derrière, coudra leurs robes ensemble. Il faudra danser; nous les
                    prendrons, et crac! Crac! Entendez-vous? Ha ha ha ha! </p>
                <p> Frédéric. Oui, pour déchirer leurs habits, et les faire gronder par leurs
                    mamans! </p>
                <p> Robert. Et tant mieux! C'est le plaisir! Frédéric. </p>
                <p> N'en trouvez-vous donc qu'à faire du mal? Robert. </p>
                <p> Mais cela ne m'en fait pas, à moi. Frédéric. </p>
                <p> Ah! Je comprends. Vous ne voyez </p>
                <p> que vous seul dans l'univers. Vous comptez tous les autres pour rien. </p>
                <p> Robert. Il faut pourtant imaginer quelque chose pour rire. Écoutez; si nous
                    faisions peur à la petite Louise et au petit Duverney? </p>
                <p> Frédéric. Mais c'est vilain encore! On n'aurait qu'à vous faire peur, aussi à
                    vous? </p>
                <p> Robert, d'un air fanfaron . Oh! Je le permets. Je n'ai peur de rien, moi.
                    Frédéric, à part se mordant le bout du doigt . Oui-dà? Nous le verrons haut à
                    Robert . Passe pour cela. </p>
                <p> Robert. Eh bien! J'ai à la maison un masque effroyable; je cours le chercher.
                    Tâchez de faire descendre ici les deux enfans tout seuls, et vous verrez! Je
                    suis à vous dans un moment. </p>
                <p> Frédéric. Bon! Bon! Robert fait quelques pas pour sortir. Frédéric, à part . </p>
                <p> C'est toi qui y seras pris, va. Il court après lui. M Robert! M Robert! </p>
                <p> Robert, revenant sur ses pas . Qu'est-ce donc? </p>
                <p> Frédéric. Il vaut mieux attendre qu'ils soient tout seuls là-haut. Car lorsqu'il
                    n'y a que deux ou trois personnes dans ce salon, il y revient quelquefois un
                    esprit; et nous pourrions nous en trouver fort mal nous-mêmes. </p>
                <p> Robert. Que voulez-vous dire, avec vos esprits? Frédéric. </p>
                <p> Oui. D'abord on entend un grand tintamarre, ensuite on voit un fantôme avec une
                    torche allumée, puis la chambre paraît toute en feu. Il se recule, </p>
                <p> en affectant de la frayeur. Tenez, il me semble que je le vois. </p>
                <p> Robert, un peu effrayé . Eh! Mon dieu, que me dites-vous? Et d'où cela vient-il
                    donc? </p>
                <p> Frédéric, à voix basse, et en le tirant à part . C'est qu'il logeait ici
                    autrefois un avare à qui on vola son argent. Il se coupa la gorge de désespoir,
                    et son ombre revient de temps en temps pour chercher son trésor. </p>
                <p> Robert, tremblant . Oh! Je ne reste plus avec vous, tant qu'il n'y aura pas de
                    monde. </p>
                <p> Frédéric. Vous faisiez tant le brave tout-à-l'heure. Robert. </p>
                <p> Ce n'est pas que j'aie peur... mais... mais... c'est que je cours chercher mon
                    épouvantail. Frédéric. </p>
                <p> Oui, allez, allez. Je vais tout disposer, moi. Oh, quel plaisir! </p>
                <p> Robert, avec un sourire méchant . Sentez-vous comme ce sera plaisant! Frédéric. </p>
                <p> On aura une belle frayeur, je vous en réponds. Robert. </p>
                <p> Eh! Tant mieux, tant mieux! Je ne ferai qu'un saut pour aller et revenir. </p>
                <p> Il sort. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 8 </p>
                <p> Frédéric. Ah! Tu veux effrayer les autres, et tu n'as pas de peur! Je vais
                    t'épouvanter, moi. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 9 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné. </p>
                <p> Léonor. Nous venons de voir sortir M Robert en courant: il a passé devant nous
                    sans nous saluer. Est-ce que vous vous êtes encore chamaillés ensemble?
                    Frédéric. </p>
                <p> Au contraire. Il me croit à présent le meilleur de ses amis. J'ai fait semblant
                    de vouloir être de moitié d'une malice qu'il prétendait faire aux enfans qui
                    sont là-haut. Mais il s'en mordra les doigts, je t'assure. Je ne crois pas qu'il
                    ait envie de rentrer jamais dans cette maison. </p>
                <p> Léonor. Quel est donc ton projet? Frédéric. </p>
                <p> Je te le dirai tout-à-l'heure. Je n'ai </p>
                <p> pas un moment à perdre. Il faut que tout soit prêt lorsqu'il reviendra.
                    Permettez-vous, mesdemoiselles, que je sorte un instant? </p>
                <p> Dorothée. Oui, Monsieur Frédéric; mais revenez bien vîte. Il nous tarde de
                    savoir votre manoeuvre. Je me ferai un devoir de vous en instruire. Je suis ici
                    dans la minute. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 10 </p>
                <p> Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné. </p>
                <p> Léonor. Voilà deux bons vauriens aux prises. Nous verrons ce qui en arrivera.
                    L'un vaut bien l'autre. Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Ah! Mademoiselle; de grace, ne faites pas cette injure à votre frère et à mon </p>
                <p> ami, de le comparer avec un aussi méchant garçon que Robert. </p>
                <p> Adélaïde. M Duverney a raison. L'un n'a que des gentillesses, l'autre ne fait
                    que des noirceurs. Julie. </p>
                <p> Tout cousu qu'il est de méchancetés, je suis sûre que mon frère l'attraperait
                    mille et mille fois. Dorothée. </p>
                <p> Quel service il nous rendrait de nous délivrer de ce mauvais garnement! Nous
                    n'aurions plus de plaisir à nous trouver ensemble s'il était de notre société.
                    Léonor. </p>
                <p> Pourvu que Frédéric ne pousse pas les choses trop loin! Il se croira peut-être
                    tout permis envers lui. Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Il n'en saurait jamais faire assez. Ces ames noires et basses ont besoin d'être
                    frappées à grands coups: c'est le meilleur service qu'on puisse lui rendre; et </p>
                <p> je suis persuadé que son père nous en saura un gré infini. Hélas! Il donnerait
                    la moitié de sa fortune pour avoir un enfant comme Frédéric. Dorothée. </p>
                <p> Ah ça, Léonor, ne va pas, au moins, contrarier ton frère dans ses desseins. </p>
                <p> Léonor. Mais, ma chère amie, ma position est fort délicate. Je tiens ici la
                    place de maman; et je ne puis rien permettre qu'elle n'eût elle-même approuvé.
                    Adélaïde. </p>
                <p> Laisse-le faire. Nous prenons tout sur nous. Julie. </p>
                <p> Oui, ma soeur. Guerre, guerre aux méchans! </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 11 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné. </p>
                <p> Frédéric, accourant joyeux . Voilà mes batteries toutes dressées. Il peut venir
                    à présent; nous le recevrons. </p>
                <p> Léonor. Mais enfin, peut-on apprendre? ... Dorothée. </p>
                <p> Oui, oui, nous voulons être du complot, et nous vous aiderons de toutes nos
                    forces. </p>
                <p> Frédéric. Il n'est pas nécessaire, mesdemoiselles. Il est brutal, et je ne veux
                    pas vous exposer. Je viens d'arranger toutes choses avec le palefrenier. Il m'a
                    compris à demi-mot, et il me secondera à merveille. </p>
                <p> Léonor. Au moins, faut-il que nous sachions. Frédéric. </p>
                <p> Voici tout ce que vous devez savoir. Nous allons jouer à colin-maillard, pour
                    qu'il nous trouve bien en train lorsqu'il reviendra. Après quelques tours je me
                    ferai prendre. Vous me laisserez voir un peu à travers le mouchoir, afin que je
                    puisse le prendre à mon tour. Quand je lui banderai les yeux, vous vous
                    retirerez tout doucement dans le cabinet de mon papa, en emportant les lumières,
                    et vous me laisserez seul avec lui. Je vous appellerai lorsqu'il en sera temps.
                    Duverney L'Aîné. </p>
                <p> Mais s'il va te rosser dans votre tête-à-tête? Frédéric. </p>
                <p> Bon! Tu as vu comme je l'ai terrassé. Je ne le crains pas. Je viens de voir
                    encore tout-à-l'heure combien il est poltron. Mais avant tout, il faut faire
                    descendre les petits; car il pourrait monter </p>
                <p> là-haut tout de suite, et leur faire quelque frayeur. Julie, va les chercher, et
                    amène-les ici. Julie. </p>
                <p> Oui, oui, j'y cours. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 12 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné. </p>
                <p> Léonor. Mais, Frédéric, je ne sais pas trop si je dois permettre... Adélaïde.
                    Eh, mon dieu! Laisse-le donc faire. Frédéric. </p>
                <p> Oui, ma soeur, repose-t-en sur moi. Tu sais que je ne suis pas méchant. Je ne
                    lui ferai pas seulement la moitié de ce qu'il mérite. Il en sera quitte pour la
                    peur. </p>
                <p> Léonor. À la bonne heure, sur ta parole. </p>
                <p> Frédéric. Allons; dépêchons-nous de ranger tout ceci, pour être en mouvement à
                    son arrivée. On range la table et les chaises. Dans cet intervalle, Julie
                    revient avec Louise et le petit Duverney. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 13 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Louise, Duverney l'aîné, Duverney
                    le cadet. Frédéric, allant à leur rencontre . Venez, mes petits amis; passez
                    dans le cabinet de mon papa, et prenez bien garde de ne pas faire trop de bruit,
                    de peur que Robert ne vous entende. Julie. </p>
                <p> Je vais les y conduire. Il y a un livre d'estampes; je resterai avec eux pour
                    les amuser. </p>
                <p> Louise. J'ai cru qu'on venait nous chercher pour goûter. Est-ce que nous ne
                    pouvons pas rester avec vous pour l'attendre? </p>
                <p> Frédéric. J'irai vous chercher lorsqu'on l'aura servi. Entrez toujours. Robert
                    voudrait faire du mal, et je ne le veux pas. </p>
                <p> Duverney Le Cadet. O-oh! A-al-lons-nous-en. Julie prend un flambeau sur la
                    table, et les conduit dans le cabinet. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 14 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné. </p>
                <p> Frédéric. Tout est bien convenu entre nous: mes yeux mal bandés, et, à mon
                    signal, emporter les lumières et passer dans le cabinet. Du silence surtout. </p>
                <p> Dorothée. Oui, oui; soyez tranquille. Frédéric. </p>
                <p> J'entends du bruit, je crois. Chut. Il court à la porte qui donne sur
                    l'escalier, et prête l'oreille. C'est lui, c'est lui. Vîte, que l'une de vous se
                    fasse bander les yeux. </p>
                <p> Dorothée. Tiens, Adélaïde, je commencerai. Voilà mon mouchoir. Adélaïde bande
                    les yeux à Dorothée, et le jeu commence. Frédéric, Duverney l'aîné, Léonor et
                    Adélaïde passent et repassent autour de Dorothée, qui les poursuit sans les
                    attraper. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 15 </p>
                <p> Frédéric, Léonor, Dorothée, Adélaïde, Duverney l'aîné, Robert. </p>
                <p> Robert en entrant va pincer un doigt à Dorothée, lorsqu'elle étend ses mains en
                    avant. Dorothée le saisit et s'écrie: Dorothée. </p>
                <p> C'est Monsieur Robert; je le reconnais à sa malice. </p>
                <p> Frédéric. Il est vrai, c'est lui; mais il n'était pas d'abord du jeu: c'est à
                    recommencer. </p>
                <p> Robert. Sûrement; Monsieur Frédéric a raison. Dorothée. </p>
                <p> À la bonne heure; mais si je vous attrape à présent, ce sera tout de bon: je
                    vous en préviens. </p>
                <p> Robert. Oui, oui. Il prend Frédéric à l'écart, tire à demi son masque de la
                    poche, et le lui montre. Voyez-vous cela? </p>
                <p> Frédéric, reculant comme s'il avait peur . Oh! Comme il est affreux! Il
                    m'effrayerait moi-même. Cachez-le bien; nous allons encore jouer quelques
                    minutes, et nous nous esquiverons. Robert, bas à Frédéric . </p>
                <p> C'est bien dit; il faut que je fasse d'abord un peu enrager ces demoiselles. </p>
                <p> Frédéric, bas à Robert . Je vais faire le premier une malice à Dorothée: si elle
                    me prend, elle croira que c'est nous, et rien de fait. </p>
                <p> Robert, bas à Frédéric . Bon, bon! Je veux lui faire la mienne aussi. Adélaïde. </p>
                <p> Eh bien! Messieurs, finirez-vous vos secrets? Vous faites languir tout notre
                    jeu. </p>
                <p> Robert. Nous voilà, nous voilà! Frédéric rode autour de Dorothée avec l'air de
                    vouloir la tirailler par sa robe; et voyant que Robert s'éloigne pour aller
                    chercher une chaise, il dit tout bas àDorothée: je vais me faire prendre. Robert
                    revient avec une chaise, et la couche sur le chemin de Dorothée. Frédéric ôte la
                    chaise, et se met à quatre pattes. Dorothée le rencontre du pied, se baisse et
                    le saisit. Frédéric rentre sa tête dans ses épaules, comme s'il avait peur qu'on
                    le reconnût. Dorothée, après l'avoir tatonné long-temps, et fait semblant
                    d'hésiter, s'écrie : c'estMonsieur Frédéric. Frédéric, affectant un air
                    déconcerté : ah! Diantre, me voilà pris. Dorothée, ôtant son mouchoir . Vous
                    vous avisez donc aussi de faire des malices? Je croyais que cela n'appartenait </p>
                <p> qu'à M Robert. Allons, allons, je prendrai ma revanche. Elle bande les yeux à
                    Frédéric, de manière qu'il puisse y voir un peu, le conduit au milieu de la
                    chambre, lui fait faire deux tours et demi; et levant ses deux mains en l'air:
                    combien de doigts? </p>
                <p> Frédéric. Six. </p>
                <p> Dorothée, le poussant . Pauvre aveugle, passe ton chemin. Frédéric erre
                    long-temps, et se laisse houspiller par tout le monde. Dorothée, surtout,
                    l'agace et le chatouille. Il feint de la poursuivre, et tombe tout-à-coup sur
                    Robert. Frédéric. </p>
                <p> Ha, ha! J'en tiens un. C'est un garçon. M Robert. Il baisse le mouchoir.
                    Effectivement, je ne me suis pas trompé. </p>
                <p> Robert, bas à Frédéric . Pourquoi me prendre? Frédéric, bas à Robert . Laissez
                    faire, je vais vous pousser </p>
                <p> Duverney dans les mains. Avec un air mystérieux. Motus! </p>
                <p> Robert, à part . Ah! C'est bon. Quand je le saisirai, je veux le pincer jusqu'au
                    sang. Frédéric se met à bander les yeux à Robert. Aussitôt Duverney et les
                    demoiselles emportent les bougies, et se retirent sur la pointe du pied dans le
                    cabinet, en disant l'un après l'autre avant d'y entrer: eh bien! C'est-il
                    fait?-Dépêchez-vous donc.-Il vous faut bien du temps.-Que complotez-vous-là tous
                    deux? Au même instant le palefrenier se présente à la porte qui donne sur
                    l'escalier, portant une torche allumée d'une main, et de l'autre, au bout d'un
                    bâton, une tête de bois ensevelie sous une vaste perruque. Il est couvert dans
                    toute sa hauteur d'une longue robe noire traînante. Frédéric lui fait signe de
                    rester à l'entrée du salon. Il achève de bander les yeux à Robert, et lui fait
                    faire quelques pas. Allons, les trois tours; les bras étendus. Robert tourne. </p>
                <p> Un. Paix donc, mesdemoiselles. Deux. Que chacun reste à sa place. Et trois.
                    Allez. Il le pousse. Va, pauvre aveugle, cherche ton chemin. Il court aussitôt
                    prendre son porte-voix derrière la porte, détache de la ceinture du palefrenier
                    de grosses chaînes, qui tombent autour de lui, et s'écrie: que vois-je? Le
                    revenant! Sauvons-nous, sauvons-nous! Il ferme la porte à grand bruit, se cache
                    derrière le prétendu fantôme, et crie avec son porte-voix: c'est donc toi qui
                    viens voler mon trésor. </p>
                <p> Robert, tout tremblant, et sans avoir le courage de se débander les yeux . </p>
                <p> Qu'entends-je? Au feu! Au secours! Frédéric! Duverney! </p>
                <p> Le Porte-Voix. Il ne viendra personne, je les ai tous fait disparaître. Ôte ton
                    bandeau, et regarde-moi. Il va se poster au côté droit du salon. Robert, sans
                    ôter son mouchoir, se cache encore la tête entre les deux mains. Il recule à
                    mesure du côté opposé, en entendant le bruit des </p>
                <p> chaînes que traîne le fantôme.-Je le veux. Robert baisse en tremblant le
                    mouchoir qui lui tombe autour du cou. Ses yeux sont fixés à terre. il les relève
                    peu à peu; et considérant le fantôme, il pousse un grand cri, et demeure
                    immobile, la bouche béante.-Je te reconnais, tu es Robert. Robert, à ce mot, se
                    met à courir de tous côtés pour se sauver. Il trouve la porte fermée. Il tombe à
                    genoux à quelques pas, étend ses bras devant lui, et détourne la tête.-Crois-tu
                    donc m'échapper? </p>
                <p> Robert, d'une voix entrecoupée . Je ne vous ai rien fait. Ce n'est pas moi qui
                    vous ai volé. </p>
                <p> Le Porte-Voix. Tu ne m'as pas volé? Tu es capable de tout. Qui est-ce qui
                    seringue les passans? Qui leur accroche au derrière des queues de lapins? Qui
                    pèche leurs perruques à l'hameçon? Qui estropie les chiens et coupe la queue à
                    tous les chats? Qui voulait tout-à-l'heure piquer les fesses à </p>
                <p> ses amis? Qui est-ce qui a dans sa poche un masque effroyable pour faire peur à
                    deux enfans? Robert. </p>
                <p> Ah! C'est moi, c'est moi! Je suis le plus méchant des hommes. Mais je vous
                    demande pardon; je ne ferai plus rien à l'avenir. </p>
                <p> Le Porte-Voix. Et tout ce que tu as fait? Tu ne feras plus rien? Qui m'en
                    répondra? </p>
                <p> Robert. Moi, moi! Le Porte-Voix. Me le promets-tu? Robert. </p>
                <p> Oui, je vous le jure. Le Porte-Voix. Eh bien! Je te fais grace. Il ne tiendrait
                    pourtant qu'à moi de te foudroyer. Le fantôme agite sa torche qui répand un
                    grand éclat de lumière ets'éteint. Robert tombe étendu de tout son long, le
                    visage contre terre. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 16 </p>
                <p> M De Juliers, Frédéric, Robert, le fantôme. M De Juliers entre dans le salon,
                    tenant à la main un flambeau. M De Juliers. Qu'est-ce que tout ce tapage que
                    j'entends? Robert, sans lever la tête . </p>
                <p> Mais est-ce que je fais du bruit, donc? Mon dieu, mon dieu! Ah! Ne m'approchez
                    pas. M De Juliers, l'apercevant . Qui est là? </p>
                <p> Robert. Eh! Vous savez bien qui je suis. Vous m'aviez fait grace. </p>
                <p> M De Juliers. Moi, je vous ai grace? Robert. </p>
                <p> Je ne vous ai point volé. Je ne serai plus méchant, je ne le serai plus. </p>
                <p> M De Juliers. Mais n'est-ce pas Robert? Robert. </p>
                <p> Eh oui! Je suis Robert. Grace! Grace! M De Juliers. </p>
                <p> Que faites vous donc, mon ami, dans cette posture? Il pose sa lumière à terre,
                    va à lui et le relève. Robert, se débattant d'abord, et le reconnaissant ensuite
                    . </p>
                <p> M De Juliers, c'est vous! Son visage s'éclaircit. Ah! Il est parti. Il tourne la
                    vue de tous côtés; il aperçoit le fantôme, et se détourne avec effroi. Le voilà
                    encore! Le voyez-vous? Frédéric va ouvrir la porte du cabinet. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 17 </p>
                <p> Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Louise, Duverney l'aîné, Duverney le cadet,
                    sortant du cabinet avec des flambeaux. Louise et Duverney le cadet témoignent
                    quelque frayeur à l'aspect du fantôme. Les autres poussent de grands éclats de
                    rire. M De Juliers. </p>
                <p> Que signifie tout ceci? Frédéric, s'avançant . Rien que de fort simple, mon
                    papa. Ce grand fantôme, c'est votre palefrenier, avec votre perruque et votre
                    robe de palais. </p>
                <p> Le Palefrenier jette à terre son déguisement, et paraît en souguenille . </p>
                <p> Oui, monsieur, c'est moi. M De Juliers. </p>
                <p> Voilà un fort vilain badinage, mon fils. </p>
                <p> Frédéric. Mon papa, demandez à la compagnie, si M Robert ne l'a pas mérité. Il
                    voulait faire peur à ces petits. En montrant Louise et Duverney le cadet. Je
                    n'ai fait que le prévenir.Qu'il fasse voir le masque effroyable qu'il a dans sa
                    poche. </p>
                <p> M De Juliers, à Robert . Cela est-il vrai? Robert, lui donnant le masque .
                    Hélas! Oui, monsieur, le voilà. M De Juliers. </p>
                <p> Vous n'avez donc que ce que vous avez mérité. Dorothée. </p>
                <p> C'est nous qui avons engagé Léonor de permettre que M Frédéric lui donnât cette
                    leçon. Adélaïde. </p>
                <p> Si vous saviez toutes les autres méchancetés qu'il a faites! </p>
                <p> M De Juliers. Quoi, monsieur! Est-ce donc ainsi que vous vous annoncez chez moi
                    le </p>
                <p> premier jour que vous y entrez! Vous m'avez manqué dans mes enfans, qui se
                    faisaient une fête de vous recevoir: vous avez manqué à ces demoiselles, que
                    vous deviez respecter.Retournez chez monsieur votre père. En vous voyant chasser
                    d'une maison honnête, il apprendra de quelle importance il est de corriger les
                    vices de votre coeur. Je ne veux point de vos détestables exemples pour mes
                    enfans. Allez, monsieur, et ne reparaissez plus ici. Robert confondu se retire. </p>
                <p> COLIN-MAILLARD SCÈNE 18 </p>
                <p> M De Juliers, Frédéric, Léonor, Julie, Dorothée, Adélaïde, Louise, Duverney
                    l'aîné, Duverney le cadet. </p>
                <p> M De Juliers. Et vous, mes amis, si la circonstance excuse peut-être aujourd'hui
                    ce que vous avez fait, ne vous permettez plus </p>
                <p> de ces jeux à l'avenir. Les frayeurs dont on est frappé dans un âge aussi tendre
                    que le vôtre, peuvent avoir des suites funestes pour toute la vie. Ne vous
                    vengez des méchans qu'en vous montrant meilleurs; et souvenez-vous, d'après
                    l'exemple de Robert, qu'en voulant faire du mal aux autres, on le fait le plus
                    souvent retomber sur soi-même. </p>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
