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                <title ref="bgrf:00.64 wikidata:Q123001012 MiMoText-ID:Q1186"> Ma tante Geneviève ou je l'ai échappé
                    belle: MiMoText edition </title>
                <author ref="viaf:71424635 wikidata:Q3037277 MiMoText-ID:Q315">viaf:71424635 wikidata:Q3037277 MiMoText-ID:Q315</author>
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                <date>2022</date>
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                    <title> Ma tante Geneviève, ou Je l’ai échappé belle </title>
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                    <title> Ma tante Geneviève, ou Je l'ai échappé belle </title>
                    <author> Dorvigny </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Barba </publisher>
                    <date>1800</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1800</date>
                </bibl>
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    <text>
        <front>
            <div type="titlepage">
                <p> Ma tante Geneviève, ou Je l'ai échappé belle </p>
                <p> Dorvigny </p>
                <p> Paris, 1800 </p>
                <p> Exporté de Wikisource le 23 février 2022 </p>
                <p> Je me trouve mariée, veuve, </p>
                <p> et encore fille. </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> AVANT-PROPOS. </head>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> Q </hi> uoique j'aie toujours été, ou que j'aie passé pour
                        inconséquente, et même folle pendant les trois premiers quarts de ma vie,
                        j'aime l'ordre, à présent que l'âge m'a mûrie... Ainsi donc, pour procéder
                        par ordre, je crois devoir, en attendant que je sois arrivée au moment où
                        mon histoire personnelle sera assez intéressante pour mériter l'attention du
                        lecteur, commencer par lui faire savoir ce qu'était ma tante Geneviève, qui,
                        tant par son droit d'aînesse que par l'influence majeure que son existence a
                        eu sur la mienne, doit nécessairement être connue avant moi. </p>
                    <p> Je parle de cette tante exclusivement, parce que de tous les parens que j'ai
                        eus (apparemment comme tout le monde) je n'ai jamais connu qu'elle, qui
                        seule m'a tenu lieu de toute une famille. </p>
                    <p> Elle m'a enseigné à lire, à écrire... et mon catéchisme, comme aurait pu
                        faire <hi rend="italic"> un père </hi> habile. Elle m'a appris le tricot, la
                        couture, le blanchissage, le repassage, le ressemelage et la cuisine, comme
                            <hi rend="italic"> la mère </hi> la plus experte dans tous ces utiles
                        talens. Elle m'a promenée, soignée et nettoyée étant enfant, comme une bonne
                            <hi rend="italic"> sœur aînée </hi> qui aurait été chargée de cette
                        besogne. Quand je fus plus grandelette, elle jouait avec moi comme aurait
                        aimé à le faire un <hi rend="italic"> petit frère </hi> espiègle. Lorsque je
                        commençai à être raisonnable, elle me faisait des confidences comme m'en
                        aurait fait <hi rend="italic"> une cousine </hi> attachée. Dans ses belles
                        humeurs, elle me caressait comme <hi rend="italic"> une tante </hi> qui
                        aurait été jalouse de ma mère ; dans ses mauvaises, elle me brusquait comme
                            <hi rend="italic"> un oncle </hi> qui aurait été en procès avec mon
                        père... Et sur ses vieux jours, la pauvre et chère bonne femme me sermonait
                        et me rabâchait comme une vieille <hi rend="italic"> grand'mère </hi> . </p>
                    <p> Que de titres pour me ressouvenir d'elle ... aussi je ne l'oublierai jamais
                        : ou près, ou éloignée d'elle, toutes les peines que j'ai endurées, tous les
                        plaisirs que j'ai goûtés, m'ont toujours rappelé sa mémoire. Les premiers
                        mots que j'ai su bégayer, ont été <hi rend="italic"> ma tante Geneviève
                        </hi> , et les derniers que je pourrai articuler, seront encore <hi rend="italic"> ma pauvre tante Geneviève </hi>
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> PRÉFACE, OU AVIS AU LECTEUR. </head>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> Q </hi> uelques personnes austères diront peut-être qu'il y
                        a des détails un peu libres dans cet ouvrage, et en feront d'avance la
                        critique, sans envisager le but que l'auteur s'est proposé en le composant ;
                        c'est cependant là l'essentiel. </p>
                    <p> Certes, la jeunesse en sait assez aujourd'hui, et de bien bonne heure même,
                        sur les matières les plus délicates, pour qu'on ne craigne pas que cette
                        lecture apprenne rien à cet égard à ceux ou à celles qui sont dans le cas de
                        lire. Les oreilles sont déjà savantes, quand les yeux sont encore à
                        l'école... </p>
                    <p> Mais en faisant passer une fille jeune, simple et vertueuse comme Suzon, et
                        une plus éveillée qu'elle, comme l'était sa tante Geneviève dans ses
                        premières années, par tant de différentes situations où beaucoup, même
                        presque toutes les jeunes personnes peuvent se trouver, l'auteur a eu en vue
                        un véritable but moral. </p>
                    <p> Ça été de faire observer sous combien de formes la séduction peut
                        s'envelopper et se déguiser pour atteindre ce sexe charmant et fragile...
                        sur-tout quand l'innocence l'empêche de deviner et de soupçonner les
                        embûches que le sexe plus fort et plus malin lui tend continuellement, et de
                        le prémunir contre ses attaques. </p>
                    <p> D'ailleurs la vertu soutenue de Suzon et de sa tante, est toujours délivrée
                        à temps de tous les dangers auxquels elles n'ont jamais eu l'intention de
                        succomber. </p>
                    <p> Un brave et généreux français meurt à la fin, mais c'est par la suite des
                        blessures glorieuses qu'il a reçues en faisant son devoir, et parce qu'il
                        faut bien que tout le monde finisse à son tour ; même moi, et ceux qui me
                        liront... et encore ceux qui ne me liront pas. </p>
                    <p> Mais Suzon, qui a encore le temps de vivre et de faire de bonnes choses,
                        comme pourront le voir par la suite ceux ou celles à qui Dieu prêtera vie,
                        aussi curiosité, Suzon est récompensée, ainsi que sa tante, et tous les
                        êtres criminels ou seulement vicieux qui figurent dans cette galerie de
                        tableaux, sont tous punis. </p>
                    <p> Rendre le vice odieux, a donc été l'intention de l'auteur ; préserver de la
                        séduction, ou de l'envie de l'employer, quelques-uns de ses lecteurs ou
                        lectrices, est la récompense qu'il ambitionne, et sa devise est, <hi rend="italic"> Honni soit qui mal y pense </hi> . </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> MA TANTE GENEVIÈVE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ce qu'était ma tante Geneviève. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> oin de moi les vaines suggestions de l'orgueil La
                        vérité toute nue va présider à mes récits. Dans ce moment où, seule de ma
                        race, inconnue dans le pays que j'habite, et assez avantagée de la fortune
                        pour me faire considérer par mon aisance, titre unique sur lequel on juge si
                        souvent les individus, et on apprécie leurs qualités, je pourrais m'en faire
                        accroire comme bien d'autres qui, étourdis de leur bonheur actuel, oublient
                        les tribulations et la bassesse de leur origine... Mais je pense que j'écris
                        pour l'instruction de mes semblables, et je vais dérouler franchement et
                        naïvement à leurs yeux tous les feuillets de l'histoire de ma vie. Je
                        rougirai quelquefois toute seule, en retraçant mes faiblesses, mais je me
                        flatterai en même temps que les aveux de mes erreurs pourront être de
                        quelqu'utilité aux jeunes personnes de mon sexe... Hélas il est si fragile,
                        que les exemples doivent lui être plus profitables que les leçons </p>
                    <p> Ma tante Geneviève, dont je n'ai jamais connu la parenté plus que la mienne,
                        exerçait un talent particulier qu'elle avait cultivé avec soin, approfondi
                        et poussé à un haut degré de perfection, et qui l'avait rendue fameuse dans
                        Paris, ville de ressource, où le plus petit genre, quand on y excelle, peut
                        donner de la célébrité. Ma tante donc excellait à placer dextrement une
                        canule et à donner habilement un clystere. Ce n'est pas là sans doute une
                        fonction bien relevée... mais enfin elle pouvait être lucrative, et sa
                        modestie, la bornant dans la sphère qu'elle s'était choisie, l'empêchait de
                        viser plus haut. </p>
                    <p> C'était même un effet de sa philosophie, car elle avait été plusieurs fois
                        avant dans de belles passes, et aurait pu parvenir à la fortune par un autre
                        canal, mais différens échecs l'avaient dégoûtée de l'ambition. Elle, qui
                        avait été cuisinière dans de grandes maisons, jugea qu'il serait méritoire
                        et réparatoire, après avoir occasionné force indigestions, de travailler à
                        en guérir. De plus, elle était devenue si laide en vieillissant, que, ne
                        pouvant plus espérer de recevoir un compliment quand elle se présentait en
                        face, elle trouvait encore un dédommagement à en mériter en ne se montrant
                        qu'au derrière des gens. Elle se fixa donc à cette humble fonction dans
                        laquelle sa laideur même devait encore, suivant le dicton populaire,
                        provoquer et aider l'effet de ses remèdes. Que de gens à prétention dans la
                        scène du monde, n'ont jamais eu comme elle le bon esprit de s'apprécier
                        juste, et de se borner au seul et véritable emploi auquel la nature les
                        avait destinés ... </p>
                    <p> Ne se départissant donc plus du fondement sur lequel elle avait cru pouvoir
                        établir sa petite fortune, ma tante ne mérita jamais le reproche que le
                        fameux peintre Apelles fit jadis à un savetier : <hi rend="italic"> Ne sutor
                            ultra crepidam </hi> . Elle allait droit à sa besogne, et ne se mêlait
                        jamais de fourrer, comme on dit, son nez autre part, ni de jaser à tort et à
                        travers de ce qui n'était pas de son district... et c'est encore là un
                        article essentiel Que de bonnes, que de gouvernantes, que de gardes
                        étourdissent leurs malades d'un bavardage ennuyeux, au lieu de les bien
                        soigner Mais ma tante, naturellement silencieuse dans la posture où elle
                        voyait toujours les siens, s'abstenait de ces colloques inutiles, et toute
                        entière au but de son emploi, elle soulageait ses patiens au lieu de
                        babiller. </p>
                    <p> Aussi faisait-elle fort bien ses affaires, et sa dextérité, jointe à un
                        procès curieux <ref target="#N1"/> qu'elle intenta à un chanoine ingrat qui
                        lui refusait ses honoraires, fit voler et éclater sa réputation dans la
                        capitale et dans toutes les provinces. </p>
                    <p> Ce chanoine était un gros, gras, replet, rebondi, massif et enluminé
                        personnage, mangeant comme quatre, buvant comme six, et pour moins
                        s'ennuyer, passant, outre ses repas, toutes les heures de l'office à table ;
                        ce qui lui valait régulièrement deux ou trois indigestions par jour, qui
                        nécessitaient par conséquent aussi cinq à six lavemens par journée. </p>
                    <p> Ma tante ayant autant de confiance en la probité du chanoine, qu'elle
                        faisait de fond sur sa gourmandise, laissait tranquillement multiplier le
                        nombre de ses séances, dans l'intention de toucher le tout en masse, et de
                        le placer ensuite avantageusement ; mais l'année entière étant révolue, elle
                        présenta son mémoire et en demanda le paiement. </p>
                    <p> Le chanoine étonné de la somme, trouvant dur de payer en gros ce qu'il
                        n'avait pris qu'en détail, et piqué de la demande de ma tante, refusa net,
                        et même la cassa aux gages, et la mit scandaleusement à la porte. </p>
                    <p> La bonne Geneviève, offensée à son tour de cet indigne procédé, attaqua le
                        chanoine en justice, fournit les preuves à l'appui de son mémoire, et fit si
                        bien entendre au conseil, que l'honneur de s'être agenouillée un millier de
                        fois devant le postérieur canonique, n'était pas un dédommagement suffisant
                        pour ses peines, qu'il fut fait droit à sa demande. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Triomphe de ma tante. Elle veut m'apprendre sa
                            profession. Visite chez un abbé. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante gagna donc son procès contre le chanoine,
                        avec dépens, et en obtint le paiement par arrêt de la cour ; mais ce qui lui
                        fit plus d'honneur encore dans le monde, et ce qui flatta particulièrement
                        son amour propre, c'est que ce même chanoine qui l'avait interdite de ses
                        fonctions et bannie de chez lui, eut une rechute fort grave occasionnée,
                        tant par son intempérance habituelle, que par la colère que lui avait donnée
                        et le procès qui l'avait fait tourner en ridicule, et la condamnation qui
                        l'avait contraint à débourser son argent. </p>
                    <p> Dans ses cruelles angoisses et les crispations réitérées de ses intestins,
                        il avait eu recours à tous ceux et celles qui passaient pour experts ou
                        expertes dans cet art si utile et si peu estimé... Mais de toutes les mains
                        qui s'étaient exercées à l'embouchure de son énorme fessier, aucunes
                        n'avaient pu parvenir à lui faire oublier la justesse et la dextérité de
                        celles de ma tante ; de sorte qu'excédé de toutes les épreuves nouvelles
                        qu'il tentait chaque jour, et des souffrances qu'on lui faisait éprouver
                        sans lui donner de soulagement, après avoir passé en revue presque tous les
                        pharmacopoles et toutes les gardes de Paris, se voyant prêt à mourir
                        constipé, il se détermina à <hi rend="italic"> mettre les pouces </hi>
                        devant Geneviève, à la faire prier de revenir, et à lui assurer qu'il était
                        encore tout disposé, non pas à baisser, mais à lever pavillon devant elle. </p>
                    <p> Sa rentrée dans cette maison fut une entrée triomphale, et sa marche pendant
                        le chemin eut tout l'air d'une fête après une victoire. </p>
                    <p> La musique la précédait, toute composée d'instrumens à vent ; quatre garçons
                        apothicaires et quatre gardes-malades portaient leurs seringues renversées
                        en signe de leur défaite ; deux autres marchaient ensuite immédiatement
                        après ma tante, dont la seringue haute annonçait et ses anciens succès, et
                        les exploits glorieux qu'elle allait encore mettre à fin : ces deux-là
                        portaient des bassins qui devaient servir après son expédition, et un
                        grouppe de peuple suivait en formant un charivari avec des poêles, des
                        chaudrons et des mortiers que l'on frappait avec des pilons d'apothicaire. </p>
                    <p> Son entrevue avec le chanoine fut aussi des plus touchantes. Il s'excusa de
                        son mieux pour les mauvais procédés qu'il avait eus avec elle, la conjura de
                        n'en point garder de rancune, comme il déclara n'en avoir aucune de son côté
                        pour le procès qu'elle lui avait intenté, et bref, lui dit que pour la plus
                        grande preuve qu'il pouvait lui donner du plaisir qu'il avait à la revoir
                        chez lui, il allait lui tourner le dos... ce qu'il fit à l'instant ; et ma
                        chère tante, tout-à-fait vaincue par cette démonstration significative,
                        oubliant de même tout son fiel, tomba à genoux, en lui disant : <hi rend="italic"> La paix soit faite </hi> ... et elle opéra soudain,... et
                        à deux minutes de là les boyaux du chanoine se déployant, s'alongeant et se
                        soulageant, répétaient à l'envi l'un de l'autre, <hi rend="italic"> paix
                            paix paix </hi>
                    </p>
                    <p> Ce bruit expressif donna le signal au cortège musical qui était resté dans
                        la cour pour laisser parachever le grand œuvre, et qui s'écria spontanément,
                            <hi rend="italic"> victoire </hi> Les deux bassins bien et dûment
                        remplis furent exposés sur la fenêtre de la chambre du chanoine ; ma tante
                        redescendit aux acclamations unanimes, et fut reconduite chez elle dans le
                        même ordre, et avec la même symphonie qui l'avait amenée,... et un déjeûner
                        copieux fut payé par le malade soulagé, qui proportionna libéralement
                        l'étendue de sa reconnaissance à l'abondance de l'évacuation qu'on venait de
                        lui procurer. </p>
                    <p> La bonne Geneviève, enorgueillie de ses nouveaux succès, qui depuis ce
                        moment allèrent encore en augmentant, imagina pour mon bien de m'initier aux
                        secrets d'un art qu'elle professait avec tant de supériorité. </p>
                    <p> Je commençais déjà à être formée ; j'avais même de la tournure et de
                        l'embonpoint, et je pouvais passer pour une assez jolie petite personne. </p>
                    <p> Ma tante ayant donc conçu son projet, et ne doutant pas que je ne dusse me
                        conformer à ses vues, sinon avec empressement, du moins avec résignation, me
                        dit un matin, en me mettant deux seringues en main, que j'allais sortir avec
                        elle et commencer mon noviciat, pour parvenir à la gloire et à la fortune. </p>
                    <p> « Ma chère enfant, me dit-elle », (car elle avait des principes, et elle
                        pensait qu'il fallait toujours convaincre et gagner les esprits au lieu de
                        contraindre les volontés). </p>
                    <p> « Ma chère nièce tu n'as pas de bien... que celui que tu peux attendre de
                        moi ; mais je suis vieille, et à mesure que tu avances et que tu entres dans
                        le monde, je recule, moi, et j'en vais bientôt sortir ; et je ne te
                        laisserai pas bien riche... Heureusement j'ai eu la satisfaction de t'amener
                        à bien jusqu'à ce jour, et te voilà, dieu merci, en âge de travailler et de
                        gagner par toi-même de quoi pourvoir à ta subsistance. Il te faut donc
                        choisir un état. Or tu vois par ma propre expérience qu'il n'en est guères,
                        j'ose le dire, qui soit dans le cas de mieux te nourrir que celui que
                        j'exerce depuis si longtemps, et avec distinction... Que l'orgueil ne
                        t'aveugle pas, et ne va pas te coiffer l'imagination pour quelque métier qui
                        te paraîtra plus brillant en apparence. Tout ce qui reluit n'est pas or, mon
                        enfant Et souvent les espérances de toutes ces belles marchandes et
                        ouvrières, ne sont que du vent, et leurs coffres et tiroirs ne renferment
                        que du vent, comme nos seringues quand elles sont vides ; toute la
                        différence, c'est que ce vent là nous fait vivre, nous, en le chassant à
                        propos, au lieu qu'elles meurent de faim avec leurs grandes prétentions... </p>
                    <p> » Je trouve encore un motif bien puissant pour t'engager à prendre ce parti.
                        Te voilà bien faite, jolie, appétissante ; un état qui te mettrait à même de
                        parler aux hommes, de les voir en face, et d'en être regardée, t'exposerait
                        à des piéges, à des embûches de leur part ; car ce sont des serpens qui ne
                        cherchent qu'à tromper et séduire les jeunes filles ... et, après t'avoir
                        ravi ton honneur, qui est et doit être toujours le plus précieux de ton
                        bien, ils t'abandonneraient et te laisseraient dans le malheur et le mépris
                        ... Mais dans le ministère auquel je te destine, tu ne rencontreras jamais
                        les regards de ces perfides ; leur langue ne pourra t'adresser aucun
                        discours corrupteur ; et comme de plus tu n'auras affaire qu'à des malades,
                        ta vertu n'aura aucune attaque dangereuse à craindre de leur part. </p>
                    <p> » Viens donc avec moi, ma chère nièce, et je vais te donner les premières
                        leçons d'un art qui conservera ton innocence et assurera ta fortune ». </p>
                    <p> Quoique je ne me sentisse ni goût ni disposition pour cet art merveilleux,
                        qu'elle me vantait tant, ne trouvant rien à lui répondre pour l'instant, et
                        n'osant pas la contrarier, je la suivis, chargée des deux seringues, que
                        j'enveloppai bien soigneusement et doublement, et triplement dans mon
                        tablier, car, sans trop me douter encore de l'exercice qu'on allait
                        m'apprendre, je sentais d'avance que j'aurais rougi si le petit bout seul
                        d'une des canules avait pu s'apercevoir au dehors... et nous arrivâmes à une
                        maison d'assez belle apparence. </p>
                    <p> Un laquais jeune et bien fait nous conduisit à la chambre de son maître, qui
                        nous attendait couché dans son lit ; après avoir tiré les rideaux des
                        fenêtres, ce valet nous dit en sortant, et en me lançant un coup d'œil
                        malin, mais dont je ne devinais pas encore l'intention : « Mademoiselle va
                        débuter, apparemment ? bon courage Voilà du jour, vous pouvez opérer à votre
                        aise ». </p>
                    <p> Alors ma tante me fit déployer mon tablier et sortir mes seringues. Il y
                        avait un coquemar tout prêt devant le feu ; on remplit un des deux
                        instrumens ; le malade se tourna dedans son lit et se mit en posture : ma
                        tante me fit avancer, me mit la seringue en main, et m'indiqua l'endroit où
                        je devais poser la canule. A cet aspect hideux je reculai toute frissonnante
                        et révoltée... « Comment ma tante, m'écriai-je, voilà le beau secret que
                        vous avez inventé pour conserver ma pudeur ... fi donc je ne m'attendais pas
                        que vous m'auriez fait voir des choses comme ça </p>
                    <p> » Qu'est-ce à dire, mam'selle, des choses comme ça ? reprit-elle aigrement,
                        eh qu'est-ce que vous voyez donc là qui ne soit très-naturel ? Ça a beau
                        être naturel, dis-je encore toute tremblante, ça n'en est pas moins
                        très-vilain et très-scandaleux --- Eh mais, voyez donc cette morveuse, avec
                        son scandale ... Il y a vingt ans, mam'selle, que j'en vois comme ça au
                        moins cinq à six par jour, et jamais aucun n'a scandalisé ma pudeur, qui
                        vaut bien la vôtre, entendez-vous ? et c'est avec c'te vue-là que je suis
                        venue à bout de vous nourrir et de vous élever ; et il vous sied très-mal
                        d'en dire <hi rend="italic"> fi </hi> à présent, et de faire la petite
                        ridicule ... --- Mais dame, ma tante, ça dépend des dispositions,
                        apparemment... et puis vous vous y êtes habituée petit-à-petit ; mais, moi,
                        du premier coup d'œil ça me répugne, et je ne me sens pas de vocation pour
                        c'tapprentissage-là. </p>
                    <p> » Eh bien eh bien qu'est-ce que c'est donc que cette dispute-là ? nous cria
                        d'une voix dolente le patient, qui attendait toujours l'injection
                        bienfaisante dont il avait besoin, vous me laissez tout refroidir là ;
                        soulagez-moi donc bien vîte, car j'étouffe ». </p>
                    <p> Là-dessus, ma tante de me reprendre et de me rattirer de plus belle auprès
                        du lit, dont je détournais les yeux, que je couvrais encore avec ma main...
                        « Allons vîte, mam'selle, et dépêchez-vous de soulager monsieur, qui est un
                        gros et riche bénéficier, un abbé respectable, dont l'estomac, paresseux
                        dans ses fonctions, nous invite à être alertes dans les nôtres, et dont
                        cette partie que vous n'osez envisager (quel abus elle faisait des termes)
                        est un fond, pour ainsi dire, inépuisable pour nous une mine enfin qui vous
                        rapportera des rentes... Car monsieur l'abbé m'a promis, si Dieu lui prête
                        vie, et que ses indigestions continuent, ce que j'espère bien, de vous
                        accorder ma survivance auprès de lui ». </p>
                    <p> Quoique peu convaincue par ces beaux raisonnemens, je voulais essayer de
                        contenter ma tante et de faire violence à l'antipathie que je sentais en moi
                        pour cet humiliant office... Je me rapprochai donc, mais en vain. La vue de
                        ce postérieur décharné et ridé me révolta de nouveau. Je me reculai vivement
                        jusqu'à la porte, que j'ouvris pour sortir, en déclarant positivement à ma
                        tante que ma répugnance était invincible... et que, fusse même un <hi rend="italic"> pape </hi> , jamais je n'aborderais un homme de ce vilain
                        côté-là... Et en lui disant de l'expédier elle-même, je jetai la seringue
                        sur le lit. Par malheur elle tomba sur les reins du cacochyme bénéficier ;
                        la canule se défit, et l'eau destinée à entrer dans le corps, en baigna
                        copieusement les dehors. </p>
                    <p> A cette aspersion inattendue et contradictoire, l'homme de Dieu se mit dans
                        une sainte et violente colère, et, nous maudissant canoniquement toutes les
                        deux, il se retourna vivement, et empoignant la seringue, il la lança au
                        visage de ma bonne tante, à qui il fit sauter, par cette apostrophe, une des
                        trois dernières dents qu'elle possédait encore. Ma tante, pour ne pas être
                        en reste, remplit soudain la seringue avec l'eau du coquemare, qui pendant
                        nos colloques avait eu le temps de bouillir, et lui en injectant dans la
                        figure, elle pensa lui brûler un œil, en acquit de la dent qu'il lui avait
                        cassée. Le saint homme, écumant de fureur et se cachant sous ses draps et
                        couvertures pour échapper à ce second baptême bouillant que lui administrait
                        la furieuse Geneviève, s'efforçait d'appeler son valet pour nous mettre à la
                        porte. Nous dégringolâmes de nous-mêmes l'escalier, et nous sauvant avec
                        armes et bagages, excepté la dent que ma tante avait laissée sur le champ de
                        bataille, nous fûmes rattrapées au bas des degrés par le beau laquais qui
                        rit beaucoup en voyant Geneviève ensanglantée, disait-il, à l'attaque de la
                        demi-lune... </p>
                    <p> Il avait été témoin de toute la scène, ayant eu la curiosité de se poster à
                        une petite porte vitrée qui donnait sur la chambre de son maître. Il loua la
                        valeur de ma tante qui s'était si bien vengée, et me fit beaucoup de
                        complimens sur ma pudeur et le refus que j'avais fait de me prêter à ce vil
                        ministère. </p>
                    <p> « Mais, mon bon monsieur, disait Geneviève, que va-t-elle devenir à présent
                        ? Il faut pourtant vivre. Il faut bien qu'on mange ... Eh ma chère dame,
                        répondait-il, ne peut-on donc se procurer des vivres que par ce côté-là ?...
                        Ne vous méfiez pas de la providence, elle saura pourvoir à vos besoins ». </p>
                    <p> Alors, en nous assurant qu'il s'intéressait sincèrement à moi, il nous
                        promit de s'occuper du soin de me procurer un emploi plus agréable... et sur
                        ce que ma tante lui dit qu'elle m'avait appris la couture, le blanchissage,
                        le ressemelage et la cuisine... </p>
                    <p> « Eh morbleu nous dit-il, que pouvez-vous craindre avec toutes ces
                        ressources-là Voilà l'éducation qu'on devrait donner à toutes nos riches et
                        nobles demoiselles ; le bien peut se perdre, mais avec des talens comme
                        ceux-là on ne saurait jamais manquer ». Et en insistant sur la cuisine, il
                        me promit derechef qu'il me trouverait bientôt une maison où je n'aurais à
                        travailler que pour l'opposé de l'endroit pour lequel je venais de montrer
                        tant de répugnance. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante veut former un élève. Complaisance que j'eus
                            pour lui. Ma tante prend mal la chose. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante, de retour à la maison, commença par me
                        tancer rudement, et me reprocher la perte de sa dent, dont effectivement
                        j'avais été involontairement la cause ; mais, comme elle était bonne femme
                        au fond, que d'ailleurs le mal était sans remède, et que je m'efforçai de
                        l'adoucir par mes soumissions et mes excuses, elle finit par se calmer... en
                        pensant sur-tout à la protection dont nous avait flattées le laquais de
                        monsieur l'abbé. L'espérance de me voir bientôt employée pour la bouche, la
                        fit désister de la résolution qu'elle avait formée de me fixer plus bas ;
                        mais elle ne perdit pas l'idée de se donner un adjoint. </p>
                    <p> Elle avait, comme tous les artistes distingués, la noble ambition de vouloir
                        former au moins un élève. Voyant donc qu'elle ne pouvait plus compter sur
                        moi, elle chercha de côté et d'autre un sujet mâle ou femelle qu'elle pût
                        faire dépositaire et successeur de son talent et de sa réputation... Car un
                        nouveau venu, en métier comme en noblesse, s'ente et profite sur un nom
                        ancien et recommandable, comme, quoiqu'à l'inverse, un arbre de bonne race
                        sur un sauvageon. </p>
                    <p> Elle fixa enfin ses vues sur un jeune homme, fils d'une de nos voisines, qui
                        depuis quelque temps venait passer les soirées chez nous, et nous faisait
                        des lectures de romans et de journaux qui amusaient beaucoup ma tante. </p>
                    <p> Elle lui fit d'abord beaucoup valoir, comme elle avait fait à moi, les
                        prérogatives et les revenant-bons de cet intéressant métier, l'assurant
                        qu'outre les honoraires ou rétributions fixes et connues pour la positure et
                        le poussement de la seringue, il y avait encore des profits secrets qu'elle
                        lui ferait connaître en temps et lieu, comme par exemple dans la fourniture
                        des lavemens, manipulation des drogues, composition des tisanes diurétiques,
                        laxatives, rafraîchissantes, etc... Elle le pérora si bien enfin, qu'elle le
                        détermina à lui servir d'aide, et à opérer sous son inspection, en attendant
                        qu'il fût assez profond et adroit pour voler de ses propres ailes. </p>
                    <p> Elle le mena donc avec elle chez ses malades, et commença à lui faire
                        étudier la carte des pays-bas. Pour moi, afin de me mettre aussi en état
                        d'exercer dignement mon autre office, quand monsieur de Lafleur, le valet de
                        monsieur l'abbé, me l'aurait procuré, comme il l'avait promis, elle se remit
                        à me donner régulièrement le matin et le soir des leçons de cuisine ; et
                        comme j'avais plus de goût pour cette science-là que pour l'autre, je fis
                        des progrès rapides, et je fus en peu de temps en état, non-seulement de
                        faire assez de ragoûts et de sausses pour une petite cuisine, mais même de
                        faire <hi rend="italic"> danser l'anse du panier </hi> dans une grande. </p>
                    <p> L'élève en pharmacopolerie mordait de même sur sa partie ; et comme les
                        grands talens, ou du moins ceux qui doivent devenir tels, s'annoncent
                        d'avance par des dispositions, des indications qui percent dans toutes les
                        occasions, ce jeune néophyte, depuis son introduction dans l'état du canon,
                        s'occupait continuellement de ses augustes fonctions ; il ne pensait, ne
                        parlait et ne rêvait que de seringues, de canules, de clystères et d'anus...
                        Tous les soirs, après la rentrée de ma tante qu'il accompagnait chez nous,
                        la conversation ne roulait jusqu'à la nuit (parce qu'alors ma tante se
                        partageait entre lui et moi) que sur nos deux états ; ce qui, par nos
                        interrogations et ses réponses, qui se croisaient de l'un à l'autre, formait
                        l'assemblage et le <hi rend="italic"> quiproquo </hi> le plus baroque de
                        ragoûts et de lavemens, de pot-au-feu et d'orge mondé, de fricassées de
                        poulets et de miel rosat, de casseroles et de seringues, de pâtés de
                        Godiveau et de décoction de jacinte... De sorte qu'un écouteur à la porte,
                        se serait donné au diable pour deviner s'il était à l'entrée du laboratoire
                        du pharmacien Cadet, ou de la cuisine d'un fermier-général. </p>
                    <p> Ma bonne tante s'endormait en nous distribuant ainsi ses instructions, et le
                        jeune homme alors, qui auparavant s'était borné à me serrer la main et à me
                        dire bonsoir en se retirant, devenu plus hardi depuis que ma tante l'avait
                        poussé dans le monde, s'émancipait jusqu'à m'embrasser... Permission qu'il
                        me demandait toutefois, pour se dédommager, me disait-il, de n'avoir pas vu
                        un visage dans toute sa journée... et il s'allait coucher, et je réveillais
                        ma tante qui se couchait aussi, et moi de même, pour recommencer à rêver
                        tous les trois, le jeune homme, lavement, moi, cuisine, et ma tante tous les
                        deux. </p>
                    <p> Or il advint qu'un beau matin notre nouveau et enthousiaste canuliste entra
                        dans notre chambre pour prendre les ordres de ma tante, et l'accompagner à
                        son ordinaire dans ses visites secrètes : il avait à la main sa seringue
                        qu'il ne quittait jamais, car même, tel qu'un brave qui, en se couchant, met
                        son épée sous son chevet pour être toujours prêt au combat, le jeune Anodin
                        (nom que ma tante lui avait substitué à celui de Blondin qui était son
                        véritable) faisait reposer à côté de lui, en dormant, l'instrument honorable
                        dont il attendait et profit et renommée. </p>
                    <p> Ma tante, qui ce jour-là, par hasard, n'avait ni estomac à soulager, ni
                        colique à appaiser, ni bas-ventre à rafraîchir, ni intestins à
                        détortiller..., était sortie pour ses affaires particulières, ou même, je
                        crois, pour des pratiques de dévotion ; car, sur ses vieux jours, la
                        perspective de la mort commençait à la rendre scrupuleuse sur beaucoup
                        d'articles qu'étant plus jeune elle avait traités de mièvretés. </p>
                    <p> Le jeune Anodin entra donc avec sa seringue, comme j'ai dit, et ne voyant
                        pas ma tante, il se hasarda, sans permission cette fois, à me donner un
                        baiser, en me disant cependant pour excuse qu'il pouvait bien faire le
                        matin, en l'absence de ma tante, ce qu'il faisait le soir en sa présence... </p>
                    <p> « Oui mais, lui répliquai-je, en sa présence quand elle dort. Eh bien
                        répondit-il, sa présence, quand elle dort, est comme son absence, quand elle
                        n'y est pas ; par conséquent il n'y a pas plus de mal à l'un qu'à l'autre ». </p>
                    <p> A cette vive répartie je ne sus que dire, et je supposai qu'il avait raison,
                        puisque personne n'était là pour lui donner tort... D'ailleurs il était gai,
                        aimable, complaisant pour ma tante qui l'aimait beaucoup, et pour moi à qui
                        il ne déplaisait pas... Je ne lui fis donc pas un crime de cette liberté,
                        que je lui laissai même reprendre une seconde fois, pour lui prouver, comme
                        il me le demanda, que je ne lui savais pas mauvais gré de la première. </p>
                    <p> Alors, pour tuer le temps en attendant le retour de ma tante, nous nous
                        mîmes à parler des deux seules choses que nous savions et qui nous
                        intéressaient, cuisine et lavement. </p>
                    <p> Quant à la cuisine, il me ferma la bouche en me disant qu'il n'en savait pas
                        assez pour me répondre et m'être utile... mais que sur son article à lui, je
                        pouvais lui être d'une véritable utilité. </p>
                    <p> « Je ne le crois pas, lui dis-je ; j'ai toujours eu pour cet état une
                        aversion décidée, et je ne saurais pas vous en dire un mot qui puisse vous
                        être profitable. </p>
                    <p> » Mais, reprit-il en jouant toujours avec sa seringue, je ne demande pas non
                        plus que vous m'en parliez, mais, avec un peu de complaisance, vous pourriez
                        me favoriser pour répéter les leçons que votre bonne tante m'a données... Je
                        suis encore bien novice, et peu au fait pour placer la canule ; d'ailleurs,
                        avec ces hommes d'église pour la plupart, ou ces graves conseillers, ou ces
                        grossiers richards, ou ces insolens parvenus, ou ces vieilles bigottes... je
                        suis tout honteux, et je ne me donne pas le temps ou la hardiesse d'ajuster,
                        de sorte que presque toujours je manque mon coup, et je reçois des affronts,
                        et votre tante des réprimandes ; mais si vous vouliez, vous mam'selle, avec
                        qui je suis plus libre, avoir la complaisance de vous prêter un peu,
                        seulement pour que je puisse prendre le temps et les dimensions... Une
                        épreuve comme ça de pratique me vaudrait mieux que dix leçons de théorie. </p>
                    <p> » Comment lui dis-je, toute étourdie de sa proposition, qu'est-ce que vous
                        me demandez donc ?... de me donner un lavement, à moi, qui n'en ai que faire
                        et qui me porte bien ... </p>
                    <p> » Oh je le vois bien, et j'en suis bien aise, et que Dieu vous conserve
                        toujours la santé reprit-il vivement, mais je ne veux pas vous en donner non
                        plus ; je n'en ferai que le semblant... d'ailleurs il n'y a rien dans ma
                        seringue ;... tenez, voyez plutôt... C'est seulement comme un temps
                        d'exercice que je veux répéter pour attraper le tact, comme on dit, et
                        acquérir de l'habileté à rencontrer, ajuster et placer ; ça fait trois
                        mouvemens essentiels, et puis après ça on pousse... Mais c'est que quand on
                        n'est pas bien au fait, comme moi, on tâtonne, on fait languir le malade, et
                        ça l'impatiente. Oh prêtez-vous, je vous en prie, ma bonne petite amie,
                        c'est pour faire plaisir à votre tante, qui voudrait déjà me voir plus
                        avancé que je ne suis, parce que je la soulagerais bien dans sa besogne, au
                        lieu qu'à présent elle n'ose presque me confier aucune expédition
                        d'importance ». </p>
                    <p> Enfin il me déduisit si naïvement et si sensiblement ses raisons, que je ne
                        pus me défendre de cet acte de complaisance, sur-tout en pensant que c'était
                        entrer dans les vues de ma tante, qui ne désirait que l'avancement de son
                        élève ; et après m'être bien assurée qu'il n'y avait rien dans sa seringue,
                        car jamais je n'aurais voulu consentir à être véritablement clystérisée...
                        je me plaçai donc sur le pied du lit de ma tante dans l'attitude favorable à
                        son désir, et lui m'ayant bien et dûment retroussée, se mit de même en
                        posture et présenta sa seringue. </p>
                    <p> Il commença par chercher à ajuster... Le mouvement de ses doigts, qui me
                        chatouillaient en tatonnant pour s'assurer, apparemment, me faisait
                        frétiller et dérangeait son instrument... Lui-même occupé, disait-il, et
                        même extasié à contempler des formes agréables, un beau contour, une peau
                        fraîche, blanche, polie et satinée, qui ne sentait pas du tout sa malade,
                        éprouva un redoublement de santé qui lui fit trembler la main ; la seringue
                        lui échappa... </p>
                    <p> Je ne sais comment il fit pour la retrouver ou la remplacer, mais je lui
                        criais qu'il prît garde, et qu'il se trompait, que la canule était trop
                        grosse... Il poussait et enfonçait toujours, si bien que malgré mes
                        objections et la chute de la seringue, le lavement allait parvenir à sa
                        destination, lorsque ma tante entra subitement et nous surprit tous deux en
                        notre double fonction active et passive. </p>
                    <p> Toute préoccupée de son état, ses premières pensées, comme ses premiers
                        mots, furent d'approbation, et la vue de mon postérieur tourné vers son
                        élève, la fit équivoquer aussi. « C'est fort bien, mes enfans dit-elle,
                        j'aime à voir qu'on s'exerce ; c'est-là le moyen de parvenir. Je l'ai
                        toujours bien jugé, Anodin a des dispositions étonnantes pour cette
                        partie-là, et il y fera son chemin ». </p>
                    <p> Mais approchant de plus près, et voyant la seringue à terre, elle commença à
                        soupçonner un <hi rend="italic"> quiproquo ; </hi> et de suite ayant mis ses
                        lunettes, elle, plus connaisseuse que moi, ne put se méprendre à la canule. </p>
                    <p> « Comment, petit misérable dit-elle à mon clystériseur, en s'assurant de la
                        main plus encore que des yeux : comment, petit effronté scélérat sont-ce là
                        les lavemens que je vous ai appris à insinuer ?... Et vous, petite
                        dévergondée ? il me paraît que ce jeu-là vous plaît plus que l'autre, et que
                        vous aimez mieux en recevoir qu'en donner </p>
                    <p> » Eh mon Dieu, ma tante, dis-je en me relevant et recouvrant les parties que
                        j'avais encore à l'air, c'est par complaisance pour vous et votre élève ;
                        mais vous vous fâchez toujours, quand je veux et quand je ne veux pas. Dame,
                        moi, je ne sais plus comment faire pour vous contenter ». </p>
                    <p> Une paire de soufflets bien appliqués sur mes deux joues, qui étaient à la
                        portée de ses deux mains, lui tint lieu d'une réplique que la colère
                        l'empêchait de trouver à la portée de sa langue ; et le zélé, mais déconfit
                        Anodin, qui la vit venir sur lui avec la seringue qu'elle avait ramassée, se
                        sauva vîte en se contentant de remporter sa canule. </p>
                    <p> Tout l'orage se concentra donc sur moi seule, qui ne comprenais rien au
                        courroux de ma bonne tante, et qui l'irritais toujours davantage en lui
                        répétant que je ne m'étais prêtée que pour lui faire plaisir, et qu'il y
                        avait contradiction dans ses principes... Heureusement pour moi, monsieur de
                        Lafleur entra justement au plus fort moment de sa fureur, et me sauva la
                        plus grosse part de la débâcle qui me menaçait encore. </p>
                    <p> A son aspect, ma tante fit sans doute une réflexion de prudence qui servit à
                        la calmer, de même qu'un coup de fusil tiré dans une cheminée enflammée, en
                        éteint soudain le feu. Elle pensa vraisemblablement qu'elle ne devait pas
                        lui laisser savoir ce qui venait de se passer entre l'apprenti apothicaire
                        et moi ; mais ses réponses équivoques et énigmatiques pour moi, qui étais
                        vraiment bien innocente, continuèrent à me prouver qu'elle m'en voulait
                        toujours, et qu'apparemment j'avais fait un gros mal sans le savoir.
                        Monsieur de Lafleur venait pour nous apprendre qu'il m'avait trouvé une
                        condition, et demanda à ma tante si j'étais en état de me présenter. </p>
                    <p> « Oh que oui, allez, lui répondit-elle brusquement, mam'selle n'est pas
                        gênée pour se présenter. </p>
                    <p> » Eh mais lui dit-il, remarquant son ton brutal, et voyant rouler des larmes
                        dans mes yeux, qu'avez-vous donc toutes deux ? Il y a de la mauvaise humeur
                        sur jeu Est-ce que la charmante Suzon vous aurait gâté une sauce ? --- Ouï
                        dà, vous y êtes. Si je n'étais pas arrivée à temps, elle allait m'en faire
                        une belle --- Comment donc ça ? une sauce piquante ? --- Oh oui, et des plus
                        piquantes même » </p>
                    <p> Lui qui voulait rire pour faire diversion à l'humeur de ma tante, ajouta
                        gaiement : « Ah aux cornichons, sans doute ? Eh mais oui, positivement,
                        reprit-elle ; c'est le goût de mam'selle. Mais comme elle n'est pas encore
                        assez avancée pour ça, c'est justement ce que je lui défends, moi,
                        d'employer des cornichons. --- Ah vous voulez qu'elle s'en tienne aux sauces
                        blanches --- Eh laissez-nous donc tranquilles, vous, avec vos sauces ... ---
                        Dame, c'est que dans celles-là il y a un tact à connaître pour bien attraper
                        la liaison. --- Oh elle l'attrape assez ben ; mais je ne veux pas de ces
                        liaisons-là, moi,... souvenez-vous-en, mam'selle --- Mais enfin que
                        sait-elle donc faire de bien ? Est-elle capable de servir un bon rôti,
                        d'embrocher un gigot de mouton, un carré de veau ? --- Ah pardine, ce n'est
                        pas la broche qui la fera reculer. --- Sait-elle faire un bœuf à la mode,
                        piquer, larder une pièce ? --- Ouï, ouï, la lardoire ne l'y fait pas peur
                        non pus. </p>
                    <p> » En ce cas-là, dit monsieur de Lafleur, en voilà déjà assez pour un
                        commencement, et je vais la présenter à ses nouveaux maîtres ». Et il
                        m'emmena, à ma grande satisfaction ; car l'air et le ton toujours rechignés
                        de ma tante me faisaient appréhender un tête à tête avec elle. </p>
                    <p> Elle me laissa partir en m'enjoignant bien de ne pas avoir de complaisance
                        en cuisine comme j'en avais eu en apothicairerie. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Je déjeûne avec monsieur de Lafleur. Il veut me donner
                            une leçon de cuisine. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> S </hi> itôt que nous fûmes hors de chez ma tante, monsieur
                        de Lafleur me demanda de quelle complaisance elle voulait donc me parler,
                        puisqu'il avait été témoin lui-même du refus obstiné que j'avais fait chez
                        son maître... et par où j'avais pu la fâcher si fort. </p>
                    <p> Moi qui y allais à la bonne foi, et qui aurais été très-chagrine de me voir
                        soupçonnée d'un tort par celui qui me témoignait tant de bonne volonté, je
                        lui avouai ingénuement que je croyais que ma tante avait quelque sujet
                        particulier d'humeur, ou quelque lubie qui lui troublait l'esprit, puisque
                        loin de me sentir coupable en rien, je n'avais cherché qu'à faire quelque
                        chose qui lui fût agréable... Bref, que ne pouvant pas prendre sur moi de
                        donner de lavemens pour lui plaire, j'avais cru du moins devoir consentir à
                        m'en laisser donner le <hi rend="italic"> semblant </hi> d'un par son
                        élève... et le tout pour contribuer à le former. </p>
                    <p> Ce mot de <hi rend="italic"> semblant </hi> que je venais d'employer,
                        fournit à monsieur de Lafleur l'occasion de me faire plusieurs demandes
                        inintelligibles pour moi, et auxquelles je ne pus répondre d'une manière
                        satisfaisante apparemment ; car me questionnant toujours, et sur la seringue
                        et sur la canule d'Anodin, que je n'avais pu voir, et sur la façon dont il
                        s'était posté pour opérer, ce que je n'avais pas regardé non plus,... et si
                        le lavement avait pénétré... Sur ma négative, il finit par me dire, en riant
                        cependant, que ma tante avait eu raison de me défendre la sauce aux
                        cornichons. </p>
                    <p> « Eh mais, monsieur lui dis-je, aussi piquée alors contre lui que contre ma
                        tante, je ne conçois rien aux emblêmes que vous me faites ainsi qu'elle, et
                        il n'y a pas eu de sauce dans tout cela. Tant mieux, reprit-il, et c'est
                        bien heureux pour vous Mais vous l'avez échappé belle, et la bonne tante est
                        arrivée fort à propos ... Au reste, ma chère enfant, je vous conseille
                        très-fort, et pour votre bien, d'oublier ce petit Anodin, et de ne plus
                        recevoir des semblans de lavemens de personne,... à moins que ce ne soit de
                        moi. </p>
                    <p> » Comment de vous, monsieur ? Est-ce que vous voudriez aussi vous destiner à
                        cet état-là ? Est-ce que monsieur l'abbé, votre maître, voudrait priver ma
                        tante de son emploi pour vous le donner ?... Ah ça ne serait pas généreux à
                        vous d'aller sur ses brisées ; et puisque vous avez la bonté de vouloir
                        faire du bien à la nièce, ayez donc encore celle de ne pas retirer à la
                        tante son gagne-pain </p>
                    <p> » Soyez bien tranquille, charmante et innocente Suzon, me dit-il en
                        m'embrassant (car nous étions dans une petite rue où il ne passait personne
                        alors) je n'ai pas les intentions plus clystérisantes que les vôtres, et
                        jamais je ne donnerai de lavemens à aucun homme. Je m'expliquerai avec vous
                        sur tout cela quand nous allons avoir fait plus ample connaissance ; mais
                        vous n'avez sans doute pas déjeûné, car il est de trop bonne heure, et comme
                        ce n'est pas encore le moment de vous présenter dans la maison où je vous
                        conduis, nous allons entrer dans une auberge. Tout en mangeant un morceau
                        pour vous remettre de la frayeur et du chagrin que vous a fait la colère de
                        Geneviève, je vous donnerai quelques petites instructions préliminaires dont
                        vous avez besoin pour le nouvel état que vous allez exercer ». </p>
                    <p> Sensible à l'intérêt qu'il prenait à moi, je le suivis sans rien répondre,
                        mais remerciant intérieurement le ciel de m'avoir envoyé ce digne
                        protecteur. </p>
                    <p> Nous nous arrêtâmes bientôt après chez un marchand de vin traiteur qui avait
                        des petits cabinets fort propres, et monsieur de Lafleur en ayant choisi un
                        et commandé un joli déjeûner, m'y fit entrer avec lui. La fenêtre donnait
                        sur un petit jardin très-agréable ; il faisait fort chaud, et nous la
                        laissâmes ouverte, tant pour avoir de l'air que pour jouir de la vue des
                        fleurs. </p>
                    <p> On nous servit un charmant ambigu et d'excellent vin. Peu accoutumée à un
                        ordinaire si délicat, et excitée par les prévenances de monsieur de Lafleur,
                        qui garnissait toujours mon assiette et remplissait mon verre (avis que je
                        donne en passant aux jeunes filles qui déjeûnent avec des hommes jeunes ou
                        vieux) j'officiai de bon courage... Les propos gais qu'il me tenait,
                        assaisonnés toujours de complimens flatteurs sur ma figure, sur ma taille,
                        enfin sur toute ma personne, m'ayant mis moi-même en très-belle humeur...
                        (qu'on prenne aussi garde à cela ; tous ces jolis moyens-là nous enivrent
                        encore plus que le vin) j'oubliai bientôt la tracasserie que ma tante
                        m'avait faite, et le conseil qu'elle m'avait donné en me quittant, de
                        n'avoir plus de complaisance ; et toute pénétrée des bons procédés de
                        monsieur de Lafleur, je pensais au contraire que je n'en saurais avoir assez
                        pour lui. </p>
                    <p> Sous prétexte de la chaleur, il m'avait débarrassée de mon fichu, et la
                        blancheur de mon cou et de mes épaules m'avait déjà valu de nouveaux éloges.
                        Ma gorge même, qui commençait à se montrer avantageusement, avait aussi été
                        l'objet de son admiration, et innocemment je le laissais regarder et toucher
                        tout cela, parce qu'en même temps il avait l'attention et l'adresse de me
                        dire, comme ma tante, qu'il ne fallait le laisser toucher à personne. Le
                        moyen de se défier d'un <hi rend="italic"> mentor </hi> qui vous donne de si
                        bons avis ... D'ailleurs l'amour propre... d'ailleurs le vin... (car je
                        commençais à être en pointe) prêtaient encore à la situation, et
                        contribuaient à lui faire plus beau jeu. </p>
                    <p> Voulant pourtant donner à ses gestes familiers une apparence de nécessité,
                        il me mit sur le chapitre de la cuisine ; et pour juger de ma science, lui
                        qui, disait-il, était expert en cette partie, et joignait à la qualité de
                        valet de chambre de monsieur l'abbé, celle de son cuisinier, il me
                        questionna sur différens ragoûts et accommodages, et rabattit enfin sur
                        l'embrochage et le retroussement d'une pièce de volaille. </p>
                    <p> N'étant pas content de mes réponses sur cet article, il dit qu'il allait me
                        donner une leçon, et pour me la rendre plus sensible par des exemples,
                        s'appliquer d'abord à me faire bien observer les jointures des membres...
                        Mais comme nous n'avions pas de volaille pour servir à ces démonstrations,
                        il ajouta en plaisantant qu'une jeune et jolie fille comme moi, fraîche et
                        grassouillette, pouvait bien figurer une poularde, et qu'il m'allait faire
                        remarquer sur moi-même tous les détails de l'opération. </p>
                    <p> J'éclatai de rire à cette proposition, aussi folle que ridicule, et sans y
                        entendre malice, mais seulement pour le prendre en défaut, je consentis à le
                        laisser démontrer. Il me faisait toujours boire à bon compte, et la jeune
                        fille commençait à n'avoir guères plus de raison que l'oiseau qu'elle allait
                        représenter. </p>
                    <p> Il me tira les bras nus hors de mes manches, et me les retournant doucement
                        par-dessus mes épaules qu'il baisait par occasion : « Voilà, dit-il, comme
                        on place les ailes ; quelquefois on coupe ces extrémités-là », en donnant de
                        petits coups sur mes mains et sur mes pieds : « Mais ici ce serait dommage,
                        et nous conserverons tout. Après, voici comme on arrange les cuisses » ; et
                        sa main préceptorale arrangeait en même temps : « On met une barde ici
                        dessus et une autre par là, et ensuite on embroche par ici ». Alors, emporté
                        par l'intérêt qu'il mettait à sa leçon, je ne sais avec quoi il figurait
                        déjà la broche... quand ma chère tante, que le hasard avait amenée pour ses
                        fonctions dans la maison d'un malade tout vis-à-vis du cabaret où nous
                        étions, se mit à la fenêtre pour vider un bassin, et plongeant directement
                        sur la nôtre toute grande ouverte, elle aperçut sa pauvre nièce que l'on
                        métamorphosait en poularde. </p>
                    <p> Elle jeta un cri perçant, et du même temps nous lança le bassin tout rempli
                        qu'il était. Il me tomba juste sur le milieu du corps, et s'y étendit
                        désagréablement, en guise de la barde que monsieur de Lafleur n'avait fait
                        qu'indiquer. </p>
                    <p> Cette immersion subite et fétide, ainsi que le contact douloureux du vase,
                        nous rappelèrent soudain tous deux, monsieur de Lafleur à la prudence, et
                        moi à la raison et au repentir assez tardif, il est vrai, mais du moins
                        encore à temps pour me sauver de plus grand mal. Il est pourtant heureux, me
                        disait-il encore, que vous étiez découverte, ça fait que vos habillemens
                        n'en seront pas gâtés. Je le repoussai vivement, et m'essuyant de ce déluge
                        infect, et me rajustant de mon mieux, je commençais à lui adresser des
                        reproches amers et bien mérités sur son inconséquence et les libertés
                        indécentes qu'il venait de prendre, lorsque ma tante entra furieuse pour
                        partager entre nous deux les apostrophes les plus énergiques. </p>
                    <p> Sa distribution ne fut pourtant pas égale, car ne pouvant nous sermonner
                        tous deux à la fois au gré de sa colère, elle se contenta d'agir, avec la
                        langue, sur lui qui était le plus coupable, tandis que ses pieds, ses poings
                        et ses ongles marquaient et terminaient toutes ses périodes sur les
                        différentes parties de mon corps. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur cependant, se reprochant d'être auteur de tout le
                        scandale et de ses suites violentes, par l'abus qu'il avait fait de ma
                        simplicité, se mit entre ma tante et moi, et, au risque de rembourser à ma
                        place quelques-unes des gourmades dont elle me régalait si libéralement, il
                        prit tout sur son compte, lui avouant lestement que tout ce qu'il en avait
                        fait n'était que pour rire, et pour se convaincre par lui-même du degré de
                        mon ingénuité qu'il lui assura être entière. </p>
                    <p> Au reste, ajouta-t-il, il était bien éloigné d'avoir eu aucun mauvais
                        dessein, puisqu'au contraire, et d'après la preuve qu'il avait acquise par
                        là de mon innocence, son projet était, sous son bon plaisir, de partager
                        avec moi sa petite fortune actuelle qui était déjà en assez bon état, et qui
                        ne pouvait que s'augmenter encore, et fort vîte, par les bontés que monsieur
                        l'abbé, son maître, avait pour lui. </p>
                    <p> Ma tante fut un peu appaisée par cette explication à laquelle il donnait un
                        grand air de bonne foi, par des caresses et des complimens qu'il sut
                        adroitement lui faire à elle-même, et plus encore par l'aspect d'un pâté de
                        jambon dont il la pressa vivement de faire l'ouverture, après lui avoir
                        versé et fait avaler au préalable un grand verre de vin de Chably,
                        excellent, disait-il, pour lui rasseoir les sens. Elle consentit enfin à
                        s'attabler avec nous, et à oublier la leçon de broche, comme elle avait
                        passé par-dessus celle de la seringue, mais en revenant toujours à son
                        refrein favori, qui était la défense expresse de me laisser jamais
                        endoctriner par d'autre qu'elle, dans tel talent que ce fût. </p>
                    <p> Cette seconde bourrasque ainsi heureusement calmée, la tranquillité revint
                        parmi nous, et sans plus parler ni de lavemens ni de cuisine, on ne pensa
                        plus qu'à boire et à manger. </p>
                    <p> On s'acquitta si bien de ce dernier et joyeux office, qu'en peu de temps
                        l'ambigu, qu'à l'exception du vin nous n'avions fait qu'effleurer avant
                        l'arrivée de ma tante, fut absorbé dans nos estomacs complaisans, où il se
                        nicha comme repas préliminaire que monsieur de Lafleur nous offrait à compte
                        du régal prépondérant qu'il devait nous proposer pour la disposition à la
                        convention et à la signature de ses accordailles avec moi ; car il faisait
                        déjà entrevoir à ma bonne et crédule tante, ainsi qu'à moi, que ses vues se
                        portaient uniquement là, sitôt, disait-il, qu'il serait parvenu à m'assurer
                        un état. </p>
                    <p> La carte payée, il prenait congé de ma tante, et parlait de me conduire chez
                        mes nouveaux maîtres ; mais la fine Geneviève, dont la prudence sommeillait
                        quelquefois un peu, mais ne s'endormait pas tout-à-fait, avertie d'ailleurs
                        par la double expérience qu'elle venait de faire de ma grande simplicité, et
                        du danger qu'il y avait à m'abandonner à moi-même, observa très-poliment à
                        monsieur de Lafleur que quoiqu'elle eût en lui toute la confiance possible,
                        et qu'il devait mériter après la déclaration si honorable pour nous qu'il
                        nous avait faite de ses sentimens, elle croyait qu'il serait plus décent que
                        sa nièce fût présentée en condition par-devant elle, que par un jeune homme
                        tout seul, et qu'en conséquence elle allait nous accompagner. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur voyant qu'elle était décidée à ne pas démordre de
                        l'article de la société, pensant d'ailleurs en lui-même qu'il retrouverait
                        d'autres occasions plus avantageuses de tête à tête avec moi, ne s'obstina
                        plus à me conduire seul. Nous partîmes donc tous les trois, après qu'il eût
                        obtenu de ma tante, en l'embrassant la première, la permission de
                        m'embrasser aussi pour preuve de notre triple et sincère réconciliation.
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Je suis présentée chez un procureur. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous arrivons chez le <hi rend="italic"> monsieur
                        </hi> et la <hi rend="italic"> madame </hi> dont monsieur de Lafleur me
                        faisait espérer de diriger la cuisine. Ce monsieur était un procureur qui
                        faisait les affaires de monsieur l'abbé, maître de mon introducteur, et la
                        femme était madame la procureuse : ils étaient à déjeûner ensemble. </p>
                    <p> Si l'on, veut ici, pour que je ressemble à tous les romans faits ou à faire,
                        avoir les portraits de ce couple dont je vais recevoir et exécuter les
                        ordres, je puis les faire aisément, non sur ce que j'en vis alors, car au
                        premier moment de mon arrivée, honteuse et étourdie des semonces que ma
                        bonne tante m'avait faites en chemin, je restai derrière la porte, et ne pus
                        d'abord connaître de ces futurs maîtres que la voix ; mais ayant eu depuis
                        le temps d'examiner leurs figures, et d'apprécier leurs sentimens, je puis
                        en faire la double description. </p>
                    <p> Monsieur le procureur était un homme de cinquante ans environ, l'air encore
                        assez frais, mais d'un maintien tartuffe au premier abord, par l'habitude
                        que les gens de cette profession ont de vouloir en imposer, et voir venir
                        les autres. Des yeux très-vifs et très-perçans, recouverts de sourcils noirs
                        et épais qui leur donnaient un regard à double entente, vous épluchaient et
                        vous scrutaient toute une personne, avant que sa langue se fût mise en frais
                        pour un seul mot ; mais lorsqu'ensuite elle avait pris son tour, elle se
                        dédommageait amplement du petit retard que la politique lui avait imposé. Un
                        cou tors et engoncé, un ventre épais, des jambes engorgées et arquées,
                        s'emboîtant dans des genoux cagneux ; une voix rauque quoique glapissante
                        par intervalle, sur-tout dans les finales... manière qu'il avait contractée
                        sans doute par ses éloquens plaidoyers dans le barreau, qui, tout en
                        étendant sa réputation et grossissant sa fortune, avaient affaibli et
                        détérioré ses organes. Tel était son premier aperçu physique : quant au
                        moral, on le jugera par le compte que je rendrai de sa conduite pendant le
                        temps que je fus à son service. </p>
                    <p> Madame la procureuse, qui paraissait avoir trente-cinq à quarante ans, était
                        maigre et pâle, mais sans l'air de maladie, car elle mangeait et buvait
                        solidement (sur-tout quand elle assistait à des repas qui ne lui coûtaient
                        rien). Des gens plus au fait que moi, et des tempéramens et des symptômes,
                        m'ont appris depuis, que cela provenait d'une certaine chaleur de foie...
                        qui, concomitant avec de certaines privations... entretenait en elle un
                        certain appétit... qui, de l'intérieur exigeant et pâtissant, se manifestant
                        au-dehors... mais je vois que je m'embrouille dans les définitions, et je ne
                        suis pas encore assez savante pour achever celle-ci. Que le lecteur bénévole
                        et plus instruit que moi, supplée donc de lui-même ce qui peut y manquer.
                        Tant y a que madame la procureuse, grande brune à l'œil bien fendu et en
                        coulisse, était maigre, pâle et même presque jaune... Et cependant il y
                        avait quatre clercs dans l'étude... mais ce n'est pas encore là le moment de
                        parler d'eux : chaque chose viendra à sa place, et il ne doit être question
                        à présent que de ma présentation, et des deux individus devant qui elle eut
                        lieu. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur entra le premier dans le cabinet où cet intéressant
                        couple était assis auprès d'une petite table sur laquelle était un caraffon
                        de vin d'Espagne pour monsieur, avec du beurre et des raves, et une tasse de
                        chocolat pour madame ; plus, un saucisson qui, par sa place équivoque et
                        aussi proche de l'homme que de la femme, ne me permit pas de décider au
                        juste à qui des deux il était destiné... Mais cet article-là n'est pas
                        encore de la compétence de ma narration : allons au fait. </p>
                    <p> Sitôt que monsieur de Lafleur fut devant les époux, il leur tourna joliment
                        et en bref un petit compliment analogue et à double fin, dont le résultat
                        fut : « Et voilà une cuisinière que je vous amène ». </p>
                    <p> Ma tante qui, en raison de son âge et de sa qualité, marchait immédiatement
                        après notre introducteur, parut en même temps et fit une petite
                        demi-révérence d'un air de prétention : ce qui n'était pas fierté de sa
                        part, mais l'habitude de voir toujours les plus grands personnages
                        s'humilier devant elle. </p>
                    <p> « Ah double contrôle » s'écria le procureur, en grimaçant et redescendant un
                        verre de vin que sa main montait à sa bouche « je ne peux pas avaler
                        celui-là ... Comment, morbleu voilà ce joli sujet que vous m'avez annoncé
                        Mieux valait ne pas comparoir, et vous laisser condamner par défaut ; elle
                        est trop vieille, et je n'en veux pas : néant à votre requête, débouté et
                        hors de cour. </p>
                    <p> » Trop vieille dit monsieur de Lafleur surpris, et sans se retourner, ni
                        voir que ma tante seule était derrière lui. </p>
                    <p> » Trop vieille reprit aigrement dame Geneviève, ah apprenez que telle qu'on
                        est, on ne se donnerait pas encore pour ben des jeunesses ... Mais ce n'est
                        pas moi, mon bon monsieur, qui veux être vote cuisinière ; non que je n'en
                        sois ben capable pourtant, car sans vanité je l'ai été dans des maisons qui
                        valaient un peu mieux que la vôtre, da ... Je ne vous dis pas ça par mépris
                        mais c'est que vous non plus, il ne faut pas dédaigner les gens pour leur
                        âge... Au surplus, c'est de ma nièce qu'on vous a parlé, et que v'là ». </p>
                    <p> Et elle vint me prendre derrière la porte où j'étais encore toute confuse,
                        et me fit avancer. </p>
                    <p> « Oh je n'en veux pas, cria à son tour vivement la procureuse, elle est trop
                        jeune. Si fait bien moi, j'en veux, reprit le procureur, en se déridant...
                        Ah parlez-moi de celle-là. C'est positivement comme cela qu'il me la faut.
                        Approchez, mon enfant, et n'écoutez pas madame. C'est moi qui suis le maître
                        ici, et qui paie les gages. --- Oh monsieur, contentez-vous de choisir vos
                        clercs, et de les renvoyer à propos de botte, comme vous faites si souvent ;
                        moi, je veux avoir l'inspection sur les femmes qui entrent ici. --- Madame,
                        mes clercs sont chez moi pour faire ma besogne, et si je les renvoie, c'est
                        qu'apparemment je trouve qu'ils n'en font pas assez... ou même quelque-fois
                        trop... Et vous, mademoiselle, la première chose que je vous recommande,
                        c'est de ne jamais jouer avec eux. </p>
                    <p> » Ah dit monsieur de Lafleur, c'est une fille très-vertueuse,
                        très-scrupuleuse même ; car un jour je l'ai vue refuser à monsieur l'abbé,
                        mon maître... Oh oh contez-moi donc ça, dit en ricanant le procureur.
                        Allons, déjà des histoires scandaleuses reprit la dame, en faisant signe à
                        monsieur de Lafleur de se taire... Eh mon mari, vous êtes d'une curiosité
                        ... --- Et vous, ma femme, d'un ridicule ... --- Mais ne voyez-vous donc pas
                        que cette jeune fille rougit ?... --- Eh bien, tant mieux, c'est de bon
                        augure, et ça m'intéresse à elle ; et il ajouta bas à Lafleur : vous me
                        conterez ça une autre fois, mon ami, je veux connaître cet épisode-là. </p>
                    <p> » Oh madame, dit ma tante, je peux vous répondre de Javotte. Ses
                        inclinations sont droites, et si jamais elle péche, ce ne sera que par
                        ignorance ; mais je vous promets de la surveiller. --- A la bonne heure, car
                        c'est bien scabreux ; et nos clercs sur-tout, sont de terribles pierres
                        d'achoppement pour la vertu des filles --- Ah ah madame, vous en savez donc
                        quelque chose ? Je prends acte de cet aveu-là, et j'y mettrai bon ordre. Le
                        premier qui la regardera seulement, son congé est au bout de ce coup-d'œil
                        là... Mais en voilà assez pour le moment ; ma fille, je vous prends à mon
                        service, et vos gages courent d'aujourd'hui, que cela convienne à ma femme
                        ou non. Pour vous, la bonne tante, je vous dispense de nous rendre de
                        fréquentes visites. Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas la vue des
                        vieilles femmes. </p>
                    <p> » Eh là, là, monsieur, reprit Geneviève en se redressant une seconde fois,
                        ne rebutez donc pas tant les vieilles... Vous ne direz pas toujours fi de
                        moi, peut-être ; et pour peu que votre estomac se dérange, vous serez bien
                        aise de me trouver là, sans me regarder. Je ne vous en dis pas davantage...
                        Mais si le bon Dieu pouvait vous envoyer seulement une bonne colique,
                        ressouvenez-vous de la mère Geneviève, et vous verrez ce qu'elle sait faire
                        ». </p>
                    <p> Là-dessus monsieur de Lafleur ayant expliqué au procureur que ma tante était
                        une virtuose en son genre, il fut convenu qu'elle aurait la permission de
                        venir me voir une fois par semaine, tant pour s'informer de ma conduite que
                        de l'état des bas-ventres des deux époux. Elle se retira avec monsieur de
                        Lafleur, qui lui donna le bras, et je fus conduite par le procureur et
                        installée dans sa cuisine. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <p> *Quiproquo d'un lavement. Grand déchet </p>
                    <p> pour ma tante.* </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante rentrant chez elle, trouva un billet qu'on
                        avait glissé dans sa serrure, qui l'avertissait qu'elle eut à se rendre au
                        plutôt chez le révérend père prieur des Carmes, pour des besoins pressans
                        concernant ses fonctions. </p>
                    <p> Elle était alors dans un état un peu équivoque, car monsieur de Lafleur, qui
                        voulait à tout prix gagner ses bonnes grâces, afin d'avoir un libre accès
                        auprès de moi, lui avait fait faire en revenant de chez le procureur une
                        seconde station à l'auberge où nous avions déjeûné, et l'avait pansée
                        noblement. Ma tante, quoique fort raisonnable, et naturellement
                        très-ménagère, n'en était que plus disposée à profiter d'une belle occasion
                        quand elle se présentait. Elle s'était donc d'autant plus volontiers
                        abandonnée à celle-ci, qu'elle avait calculé qu'un bon déjeûner et un bon
                        dîner la dispenseraient d'un mauvais souper. </p>
                    <p> D'après l'injonction du billet, elle se disposa promptement à aller rendre
                        ses devoirs au révérend prieur des Carmes, elle partit munie de sa seringue,
                        et arriva au couvent. </p>
                    <p> C'était le lendemain d'une fête qu'on avait célébrée aux Chartreux, où le
                        prieur des Carmes avait été invité par les gros bonnets de l'autre ordre, et
                        où la chère avait été complète en poisson, car on sait que c'est la
                        nourriture habituelle et exclusive de ce couvent. Or comme il est naturel de
                        se dédommager d'une privation par une jouissance, ces bons moines auxquels
                        le gras est défendu, se consolent dévotement par la qualité et la quantité
                        du maigre : </p>
                    <p> Il est avec le ciel des accommodemens. </p>
                    <p> Le prieur carme, pour qui c'était vraiment un régal, s'en était donné à
                        cœur-joie, comme on dit... Mais peu accoutumé à ce régime, son estomac, dont
                        la capacité ou la chaleur n'avait pu répondre à sa gourmandise, avait bien
                        reçu tout ce qu'il avait plu à sa bouche de lui voiturer, mais n'avait pas
                        su le digérer... de sorte qu'une moitié d'esturgeon qu'il avait voulu
                        emballer de trop, disputant pour trouver place avec les poissons
                        préoccupans, il en était survenu un gonflement, un engorgement,... bref, des
                        crispations, des contractions, et enfin tous les tenans et aboutissans d'une
                        indigestion bien conditionnée. Les douleurs étaient violentes, et l'urgence
                        des remèdes augmentant de moment en moment, il n'y en avait plus à perdre,
                        et le révérend était déjà presque hors de connaissance... </p>
                    <p> Pour comble de malheur, il n'y avait rien de préparé dans son appartement ;
                        le prieur, peu sujet à ces sortes d'accidens, ayant toujours eu la
                        précaution de garnir plutôt ses armoires de confortans, de restaurans et
                        d'échauffans, que de rafraîchissans et d'évacuans. Ma tante qui croyait
                        trouver les laxatifs tout disposés, n'avait apporté, comme j'ai dit, que
                        l'instrument nécessaire pour les envoyer à leur destination, et le père
                        pharmacien qui était sorti, avait emporté les clefs de l'apothicairerie du
                        couvent. </p>
                    <p> Dans cette crise embarrassante, ma tante se rappela que dans la même rue et
                        à quelques pas, il devait y en avoir une boutique... Car consommée comme
                        elle l'était dans cette partie, elle savait sur le bout de son doigt, et à
                        en faire l'appel rue par rue, le nom et la demeure de tous les apothicaires
                        qui existaient dans Paris et ses fauxbourgs. Elle y courut donc, ne doutant
                        pas qu'elle n'y trouvât ce qu'il lui fallait tout prêt, parce que dans ces
                        boutiques-là on tient toujours des lavemens à disposition, comme chez les
                        limonadiers, du café devant le feu. </p>
                    <p> Effectivement, en entrant dans le laboratoire, elle aperçut deux seringues
                        remplies, encore chaudes, et debout contre un fourneau. Le maître
                        apothicaire n'y était pas ; mais le garçon qui venait de les lui voir
                        remplir, pensant naturellement que c'était pour cet office habituel,
                        consentit à les laisser emporter à ma tante, sur-tout quand elle eut dit que
                        c'était pour monsieur le prieur des Carmes ; qu'elle l'avait engagé à lui
                        donner sa pratique, et qu'il acquitterait les fournitures qu'on lui ferait,
                        avec des fioles de cette fameuse eau (des Carmes) dont la composition avait
                        donné tant de renommée à leur couvent. </p>
                    <p> Or il faut savoir à présent que l'apothicaire absent ne se mêlait pas
                        seulement de pharmacie, et ne se bornait pas à l'humble région des pays-bas
                        ; mais s'étant lancé depuis peu dans la physique, il ambitionnait l'honneur
                        de s'élever jusqu'aux plus hautes régions de l'air. Animé et guidé par les
                        différens procédés des Robert, des Mongolfier et des Blanchard, il avait, à
                        force de rêver, de calculer et de décomposer, imaginé une manière pour faire
                        aussi envoler un globe. Il venait, en un mot, de finir cette nouvelle et
                        intéressante composition ; il avait rempli ces deux seringues d'air
                        inflammable, et avait été se promener ensuite pour se délasser de ses
                        travaux, bien éloigné de se douter de la qualité du ballon qui allait servir
                        à l'expérience qu'il avait projetée. </p>
                    <p> Ma bonne tante qui ne soupçonnait pas non plus le brillant phénomène dont
                        elle allait donner le spectacle, revint toute essoufflée chez le prieur, et
                        se hâtant d'administrer ces remèdes, dont on attendait un effet si
                        salutaire, elle lui injecta promptement jusqu'à la dernière bulle d'air
                        contenue dans les deux seringues. </p>
                    <p> « Dieu soit loué, disait-elle, triomphante, en se relevant et secouant, les
                        instrumens devant les assistans, je crois, mes révérends, et je me flatte
                        que cela s'appelle des lavemens donnés proprement et dans le dernier goût
                        ... Voyez, il n'y en a pas une goutte de perdue ». </p>
                    <p> Mais, ô prodige à peine eut-elle articulé ces mots, que le corps du prieur
                        se gonflant comme un muid, s'enleva de dessus le lit où il gisait, et
                        s'envolant au plafond malgré les efforts des moines qui voulaient le
                        retenir, cassa le né à l'un, pocha un œil à un autre, et enfonçant la porte
                        de sa chambre, enfila le cloître, de là l'église, et s'élevant toujours,
                        creva une fenêtre dans les travées d'en haut, et disparut comme un
                        cerf-volant, à la vue de tous les religieux émerveillés. Les uns couraient
                        par le jardin en criant après lui, d'autres se prosternaient à genoux, et le
                        reste se mit à sonner les cloches du monastère, ou pour annoncer ce miracle
                        à tous les fidèles habitans du quartier, ou dans l'intention de ceux qui
                        font battre la caisse pour retrouver un effet perdu. </p>
                    <p> A ce bruit, tout le monde accourut en foule et put jouir quelque temps de la
                        vue du révérend père prieur, qui, comme un nouvel Elie, enfilait la route du
                        ciel, à la différence cependant que le premier avait laissé tomber son
                        manteau pour son disciple Elisée, et que ce dernier ne laissait tomber que
                        ses culottes, qui retenues par ses mules, n'arrivèrent heureusement pas
                        jusqu'à terre. Je dis heureusement, car il y aurait eu vraisemblablement
                        bataille entre les moines pour savoir à qui ce précieux vêtement serait
                        demeuré,... à moins que pour s'accorder tous ils n'en eussent fait des
                        reliques pour aider encore à mettre à contribution les dévots et crédules
                        imbécilles du quartier. </p>
                    <p> Pendant que le prieur volait ainsi au firmament pour s'y nicher comme une
                        nouvelle étoile, les moines qui s'étaient trouvés dans sa chambre au moment
                        de l'injection des remèdes, soupçonnant quelque maléfice nécromancien,
                        avaient arrêté ma pauvre tante, et en l'injuriant et la brutalisant, la
                        menaçaient de l'envoyer au pape et de la faire livrer à l' <hi rend="italic"> inquisition </hi> pour être brûlée vive comme maudite sorcière... Elle
                        pleurait amèrement, et s'excusait sur ce que ce n'était pas elle qui avait
                        composé les lavemens, ce qui était facile à vérifier. Mais les moines ne
                        sont pas aisés à persuader, encore moins à attendrir, et l'on opinait au
                        moins pour la renfermer à perpétuité dans un cachot souterrain. </p>
                    <p> Par bonheur pour elle, l'orgueil et le calcul d'intérêt, aussi puissans sur
                        les <hi rend="italic"> frocards </hi> que la rancune et la vengeance,
                        vinrent à son secours. Les plus politiques d'entre eux ouvrirent l'avis de
                        profiter de cet événement extraordinaire pour confirmer à cette aventure
                        l'air de miracle qu'elle avait déjà. « Un prieur de Carmes enlevé dans le
                        ciel en plein jour, à la vue de tout le peuple disait le père procureur,
                        jugez donc quelle bénédiction pour notre couvent, et comme les aumônes vont
                        nous pleuvoir de tous côtés </p>
                    <p> » Oui, mais, reprenait le père infirmier, qui était le plus rétif de la
                        bande (sans doute par jalousie de ce que ma tante lui avait soufflé le noble
                        privilége de l'introduction de la canule), cette femme jasera, elle détruira
                        la supposition du miracle en disant que c'est l'effet de son lavement... ou
                        même elle ira dans un autre couvent qui, envieux de notre bonheur, la paiera
                        bien pour renouveler la même épreuve sur un de leurs sujets qu'elle fera
                        envoler pareillement. Ce couvent partagera avec nous la vénération du
                        peuple, et qui pis est, ses aumônes et ses libéralités... Or tout bénéfice
                        partagé diminue et devient bientôt à rien. Je conclus donc à ce que, pour
                        jouir seuls de la faveur dont la providence nous gratifie, ou plutôt du bien
                        que notre adresse et notre prudence peuvent nous procurer en cette occasion,
                        ladite clystériseuse soit séquestrée et mise hors d'état de nous causer ni
                        inquiétude ni dommage ». </p>
                    <p> On alla aux voix, et le cruel avis de ce féroce vénérable prévalait déjà ;
                        car qu'est-ce pour des moines que la liberté ou même la vie d'un individu,
                        mises en comparaison avec les intérêts de leur avarice et de leur momerie
                        ?... Déjà l'ordre était donné pour enfermer ma pauvre tante ; déjà le frère
                        geôlier s'avançait pour la saisir et l'entraîner dans un caveau, lorsqu'un
                        tumulte étourdissant fit retentir la voûte de l'endroit solitaire où s'était
                        tenu ce mystérieux et effrayant conciliabule. L'église, le cloître, le
                        jardin, le terrein entier du couvent suffisaient à peine à contenir
                        l'affluence du monde qui se pressait pour entrer. Les moines qui avaient
                        jugé ma tante, stupéfaits de ce bacchanale, coururent au-devant pour
                        s'éclaircir de la cause de ce mouvement incroyable et indéfinissable.
                        C'était le révérend père prieur que l'on ramenait. </p>
                    <p> Emporté dans son vol rapide, on ne peut juger jusqu'où il aurait été, si en
                        passant sur la butte de Montmartre il n'avait été accroché par sa robe à
                        l'aile d'un moulin qui, heureusement pour lui, était alors en panne. Il
                        était donc resté là suspendu, et toujours dans la même attitude qu'il avait
                        en partant, la culotte sur les talons. </p>
                    <p> Le meunier, qui attendait le vent pour faire moudre du grain qu'on lui avait
                        apporté, voyant la girouette s'agiter, et jugeant le moment favorable, fit
                        sortir ses garçons pour garnir les ailes et les orienter. Le premier objet
                        qui frappa leur vue, parce que le vent, qui soufflait déjà fort, enlevait la
                        chemise du prieur, fut le postérieur béni qui se présentait, en guise de
                        patène, à leurs dévots hommages. </p>
                    <p> Ces pauvres fariniers se signèrent d'abord d'effroi, pensant qu'il n'y avait
                        qu'un suppôt de Satan qui pût leur offrir un pareil spectacle, et en telle
                        place ; mais bientôt, apercevant le scapulaire, et pleins de respect pour la
                        robe monacale, ils s'agenouillèrent dévotement et récitèrent tant bien que
                        mal le <hi rend="italic"> Pater </hi> et l' <hi rend="italic"> Ave </hi> ,
                        qu'ils avaient appris de leur vicaire ; de-là ils allèrent chercherle curé,
                        qui ayant entendu le cas, marcha en cérémonie avec son fourniment complet,
                        escorté desmarguilliers, suivi des bedeaux, et précédé du vicaire qui
                        portait la croix, et du sacristain quisonnait en avant, pour aller détacher
                        et redescendre le très-saint et très-humble... mais très-enfléserviteur de
                        Dieu. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Suite de l'affaire du lavement. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> D </hi> 'après la reconnaissance du saint uniforme, le curé
                        s'était cru obligé de reconduire le prieur à son couvent, et sa petite
                        escorte s'était grossie en chemin de tous ceux que la dévotion, la curiosité
                        et l'extraordinaire du cas avaient amenés sur son passage et entraînés à sa
                        suite...... et vraiment il y avait du miraculeux dans cette affaire, même
                        pour ceux qui, n'étant pas instruits du voyage aérien que ce corps avait
                        déjà fait, n'en considéraient que l'énorme volume. Effectivement, pour en
                        avoir une idée, vu l'extension que la force de l'air inflammable avait
                        donnée à toutes ses parties, on doit au moins se figurer le colosse du
                        ci-devant saint Christophe à Notre-Dame, la métropole de Paris. </p>
                    <p> Aussi chacun, émerveillé du coup d'œil, ne voyait cela que comme un
                        véritable prodige. Les hommes admiraient en masse ; les femmes, plus
                        curieuses, entrant dans les détails et s'extasiant sur de certaines
                        proportions (car malgré la modestie, les vêtemens n'ayant pas subi la même
                        augmentation, ne pouvaient plus se refermer), s'écriaient : « Ah c'est
                        miraculeux » Jusqu'à une vieille bonne femme qui, arrêtée pour voir passer
                        le cortége, faisait faire des remarques à sa voisine, en lui répétant : «
                        Voyez donc, mais voyez donc, ma commère, voilà pourtant la preuve que c'est
                        bien vrai ce qu'on nous a dit des Carmes » Et cette observation, qui ne
                        tomba pas à terre, comme l'on dit communément, servit encore par la suite à
                        propager la réputation des <hi rend="italic"> pères </hi> de cet ordre. </p>
                    <p> Le gigantesque prieur était enfin arrivé dans le couvent, et le peuple
                        s'était écoulé petit à petit ; mais des flots de curieux arrivant de
                        nouveau, remplaçaient à mesure les partans. Le révérend, déposé sur un
                        fauteuil, cédait encore momentanément aux impulsions du reste de l'air
                        inflammable qui, malgré l'évaporation, garnissait encore son intérieur, et
                        se serait enlevé derechef ; car deux moines des plus robustes ayant essayé
                        de le contenir, furent soulevés avec lui à quelques pieds ; deux autres qui
                        se pendirent après les jambes de ces premiers, perdaient encore terre, et
                        l'on risquait de voir une enfilade de carmes s'envoler ainsi, accrochés les
                        uns aux autres, si l'on ne s'était enfin avisé, en les redescendant,
                        d'attacher le fauteuil du prieur et lui dessus, avec de fortes cordes, après
                        deux colonnes de pierre qui décoraient sa chambre. </p>
                    <p> La connaissance ne lui revenait toujours pas, et ce qui avait paru d'abord
                        pouvoir se faire supposer comme un miracle, risquait de finir par être
                        scandaleux. Les plus prudens des moines, voyant le besoin d'assoupir dès
                        l'origine cette histoire équivoque sauf à en tirer parti par la suite,
                        opinèrent donc à commander à ma tante d'aller chercher l'apothicaire chez
                        qui elle avait pris les lavemens... </p>
                    <p> Il vint au couvent, avoua la cause de l'accident, donna des secours au
                        prieur <hi rend="italic"> ballonné </hi> , vint à bout de réduire son corps
                        à son état naturel et à la santé, et il ne resta plus du prétendu miracle,
                        l'enflure du moine détruite, que l'enflure de l'imagination du peuple, qui
                        contribua encore quelque temps à enfler aussi les revenant-bons du couvent. </p>
                    <p> Le secret fut recommandé à l'apothicaire et à ma tante, sous peine de
                        poursuite judiciaire, voire même d'excommunication et de damnation
                        éternelle. Le couvent se referma, le peuple se retira, le pharmacien regagna
                        son laboratoire, et ma tante son grenier ; lui, en promettant de renoncer à
                        la physique, puisqu'elle faisait envoler les prieurs de couvent ; et elle,
                        en jurant de ne plus seringuer d'ecclésiastiques ou de moines, puisqu'on y
                        risquait sa liberté dans ce monde et son salut dans l'autre. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Bataille dans la cuisine du procureur. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> C </hi> ette malheureuse et ridicule affaire donna beaucoup
                        à penser à ma tante, qui à peine rendue chez elle, réfléchit, pesa et
                        balança beaucoup pour déterminer si elle continuerait ou non l'état de la
                        seringue. Des événemens bien moins conséquens l'avaient déjà fait renoncer à
                        des emplois plus relevés. Sa conscience timorée lui faisait regarder comme
                        un péché doublement mortel, et d'avoir fait, quoiqu'involontairement,
                        voyager en l'air un prieur de Carmes, et d'avoir exposé son postérieur sacré
                        aux regards profanes d'une tourbe mondaine, et la décidait presque à faire
                        abjuration... de l'autre, l'amour propre, car il est permis d'en avoir dans
                        telle partie que ce soit, quand on y excelle, la rattachait à la canule, et
                        la revissait plus que jamais sur la seringue. </p>
                    <p> Elle s'en remit enfin à se décider par les circonstances, et à voir si cet
                        événement, qui faisait beaucoup de bruit, serait nuisible ou favorable à ses
                        intérêts, en augmentant ou diminuant le nombre de ses pratiques. </p>
                    <p> Pendant que ceci se passait, j'étais dans la cuisine de mon procureur, et
                        les deux premiers jours s'étaient écoulés assez tranquillement, sauf les
                        vivres, dont on me faisait une part bien mesquine. </p>
                    <p> Le matin du troisième, monsieur de Lafleur vint me faire une visite. Il
                        commença par m'apprendre l'histoire du lavement inflammable de ma tante, de
                        l'éclat prodigieux qu'elle faisait dans le monde, et me fit craindre que
                        cela ne lui devînt très-préjudiciable. Enfin il me remit sur le chapitre de
                        son amour, me dit qu'il avait des propositions très-sérieuses à me faire
                        pour le projet de notre établissement, et qu'il venait me chercher pour
                        aller déjeûner avec lui en un lieu où nous serions plus à notre aise pour
                        nous expliquer. Moi, qui me ressouvenais de sa leçon de cuisine au cabaret,
                        et qui avais bien promis à ma tante de ne me plus retrouver seule avec lui
                        en pareil endroit, du moins avant le mariage, je lui répondis qu'il m'était
                        impossible de sortir, et que monsieur le procureur me l'avait expressément
                        défendu. </p>
                    <p> « Eh mais, reprit-il, prenez le prétexte d'aller acheter quelque provision
                        dont on a toujours besoin dans une cuisine ; je vais sortir devant, et vous
                        attendre au coin de la rue. On gagne une heure comme ça, sans que ça
                        paraisse. Oh ce prétexte-là, lui dis-je, ne servirait à rien. Madame sort
                        toujours avec moi pour cela. C'est elle qui achète et qui paie ; moi, je ne
                        fais que porter la marchandise. --- Ah la belle précaution de procureuse ...
                        Eh bien, dites-lui que c'est pour vous aller faire prendre mesure d'une
                        paire de souliers ou d'un casaquin, et je vous demanderai la permission de
                        vous en faire le petit cadeau. --- Non. Cette malice-là est encore prévue.
                        Madame m'a dit qu'elle ne voulait pas qu'on me prît aucune mesure qu'en sa
                        présence. --- La peste soit de sa prévoyance Supposez-lui donc que votre
                        tante est malade, et qu'elle veut vous voir. --- Oh elle ne me le
                        permettrait pas davantage, elle craint trop le mauvais air pour cela, et
                        elle m'a même prévenue d'avance que si je tombais malade, j'irais me faire
                        soigner hors de sa maison. --- Le Diable l'emporte Puisse-t-elle attraper
                        une bonne fièvre elle-même ... Oh mais, pour le coup en voilà une
                        immanquable dites-lui que c'est pour aller à confesse, que votre confesseur
                        vous a remise à aujourd'hui pour vous donner l'absolution. --- Ah ben, oui
                        elle me répondrait ben vîte que si je fais d'assez gros péchés pour qu'on
                        m'ait refusé l'absolution, elle ne veut pas d'un mauvais sujet comme moi
                        chez elle. --- Eh mais, morbleu il n'y a donc pas de ressources ? --- Oh non
                        ; pour sortir il n'y en a aucune. Le mari et la femme m'ont déclaré tous les
                        deux que je devais me regarder comme clouée ici. --- Que Lucifer les y
                        enchaîne, eux, ces maudits tyrans-là ... Oh je vas vous chercher une autre
                        condition que celle-là ; c'est trop incommode ... Mais du moins je peux
                        déjeûner ici avec vous. Ils ne seront pas scandalisés de m'y voir, peut-être
                        bien ? --- Dame, je ne sais pas ; mais comme ils ne me l'ont pas défendu,
                        nous pouvons l'essayer ». </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur se décida enfin pour ce dernier parti. « Avez-vous la
                        clef de la cave ? reprit-il, nous y descendrions ensemble. --- Oh non. C'est
                        monsieur le procureur qui la garde. --- Oh le vilain ladre Je m'en doutais
                        bien. Mais je vois un petit jardin là où il y a un berceau couvert ; allons
                        nous y promener un instant. --- Cela n'est pas possible non plus. Comme il y
                        a beaucoup de fruits, le procureur en serre la clef avec celle de la cave.
                        --- Le chien d'homme a pris ses précautions sur tout Restons donc là,
                        puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement... Ah mais à propos, je m'avise
                        encore. Je ne vois pas de lit ici. Vous avez donc une chambre ? --- Oui, au
                        grenier. --- Ah Dieu soit loué Au-grenier soit. Nous y serons toujours plus
                        tranquilles qu'ici, où tout le monde peut venir nous écouter. Montons-y, ma
                        chère Suzon. --- Ça ne se peut pas davantage. C'est madame qui me l'ouvre le
                        soir pour me coucher : elle m'y enferme la nuit, et quand elle m'a rouvert
                        le matin, elle emporte la clef dans sa poche. --- Eh mais, ventrebleu vous
                        êtes donc en prison ici ? --- Oui : c'est bien à-peu-près la même chose. ---
                        Oh c'est trop fort et pas plus tard que demain je vous trouverai une autre
                        maison, où on ne vous enfermera pas. En attendant, déjeûnons toujours, et si
                        vos enragés de maîtres se fâchent, eh bien, tant mieux ; je vous emmènerai
                        tout de suite avec moi. Y a-t-il quelques provisions ici ? --- Oui, il y a
                        du beurre, des œufs, du petit salé, et des pigeons pour faire une compotte
                        pour leur souper. --- Oh morbleu c'est excellent ; nous allons faire sauter
                        tout ça... Ils jureront, et c'est ce que je demande. Où tout ça est-il ? ---
                        Dans ce grand buffet-là, dont madame a toujours la clef aussi. --- Comment,
                        encore cette clef-là ... Eh mais, comment faites-vous donc pour le fricasser
                        ? --- Quand il est l'heure que je commence le repas, elle vient me donner ce
                        qu'elle veut que j'accommode. --- Que le tonnerre la confonde C'est dit et
                        décidé, vous ne resterez pas ici. Je m'en vais chercher du vin et du
                        fricot,... et du pain aussi ; car apparemment on vous en coupe un morceau
                        quand on veut permettre que vous mangiez ? --- Ah mon Dieu, tout fuste. ---
                        Oh les vilains les avares les cancres ... ». </p>
                    <p> Et il descendit l'escalier en leur prodigant toute sorte d'épithètes. </p>
                    <p> Un peu après que monsieur de Lafleur fut sorti, un grand, jeune et faraud de
                        clerc, qui avait déjà cherché trois ou quatre fois à me parler, entra dans
                        ma cuisine. En rôdant par les montées, il avait entendu une partie de notre
                        conversation. Après un petit compliment qu'il me fit d'un petit air fat, il
                        me demanda ce que c'était que cet homme qu'il venait de voir descendre. Je
                        lui répondis que c'était un ami de ma tante, le valet de chambre d'un abbé
                        commendataire fort riche, et mon protecteur enfin. </p>
                    <p> « Ah protecteur, reprit-il d'un ton suffisant, est-ce qu'un homme comme ça
                        est dans le cas de protéger ? --- Oui, monsieur, c'est lui qui m'a fait
                        entrer dans cette maison ; mais il ne se bornera pas là, car il dit qu'il
                        veut m'épouser. </p>
                    <p> » Fi donc s'écria-t-il avec dédain, une jolie et charmante fille comme vous
                        n'est pas faite pour un malotru de valet. Il lui convient bien d'oser
                        prétendre à cette bonne fortune-là ... Oh ma chère enfant, ajouta-t-il, en
                        commençant à vouloir me caresser et me prendre le menton et les mains, vous
                        devez aspirer à une plus brillante conquête ». Et voyant que je me reculais
                        et me refusais à la liberté de ses gestes : « Oui, si vous voulez vous
                        humaniser un peu, je vous ferais connaître quelqu'un qui vous aura bientôt
                        fait oublier les viles propositions du valet d'un abbé ». Et tout en disant
                        cela il avançait toujours sur moi, et voulait m'embrasser. </p>
                    <p> Je lui remontrais honnêtement qu'il s'émancipait un peu trop, et que
                        monsieur le procureur n'entendait pas que je me laissasse conter fleurette
                        chez lui, encore moins que l'on prît avec moi de certaines libertés... Sans
                        m'écouter il me serrait toujours, et m'ayant rencognée entre la cheminée et
                        le buffet, il allait, disait-il, m'embrasser de force, pour m'apprendre à
                        faire la petite cruelle... Ne me voyant plus de moyen pour l'éviter, je
                        saisis l'écumoire avec quoi je venais d'écumer le pot-au-feu, et la portant
                        vivement entre mon visage et le sien, qu'il appuya fortement au même
                        instant, il se remplit toute la figure de graisse, et s'écorcha en plusieurs
                        endroits avec les trous de l'écumoire, qui n'étaient que grossièrement
                        limés. </p>
                    <p> Il se retira furieux, et tout en se débarbouillant avec un fin mouchoir
                        blanc, il m'accabla d'invectives. Il me traita de petite mijaurée, de
                        bégueule... et finit par me dire qu'une dévergondée qui s'abandonnait à un
                        méprisable laquais, devait se trouver trop honorée des caresses d'un homme
                        comme lui. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur, qui remontait pendant cette scène, avait, comme le
                        clerc, écouté aussi un instant à la porte pour voir ce que la chose
                        deviendrait ; mais à l'apostrophe impertinente que ce dernier venait de nous
                        faire à tous deux à-la-fois, n'étant plus maître de sa colère, il ouvrit et
                        entra brusquement. </p>
                    <p> « Comment mauvais <hi rend="italic"> gratte-papier </hi> lui cria-t-il,
                        impudent <hi rend="italic"> saute-ruisseau </hi> tu as l'audace d'insulter
                        une honnête fille, et de mépriser un brave homme qui vaut mieux que toi » et
                        en même temps il lui fit voler à la tête une bouteille de vin qu'il
                        apportait pour notre déjeûner. Le clerc esquiva heureusement le coup, et la
                        bouteille, en se brisant contre le chambranle de la cheminée, inonda la
                        cuisine des flots de la liqueur que nous aurions dû boire. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur, fâché de l'avoir manqué, et voulant réparer sa
                        maladresse, ne perdit pas de temps, et en l'ajustant mieux, lui couvrit
                        cette fois le chef, d'un poêlon de côtelettes de porc frais, dont la sauce
                        lui brûla les joues et découla du haut en bas de sa personne. Le clerc, pour
                        se venger, saisit le pot-au-feu à deux mains, et le lança contre son
                        adversaire ; mais il tomba à moitié chemin, se brisa, et le bouillon qui
                        était bien bouillant, éclatant et rejaillissant de tous côtés, nous échauda
                        à tous, et à lui-même, les jambes, et augmenta l'inondation dans laquelle
                        nous barbottions déjà. </p>
                    <p> Mon défenseur décrocha un saladier, et le lui cassa sur l'estomac.
                        L'apprenti chicanier prit une soupière, et la lui brisa sur les côtes. Leur
                        double fureur augmentant toujours en proportion du mal qu'ils se faisaient
                        mutuellement, en un instant tous les plats, les assiettes et les verres
                        furent en morceaux, et les deux assaillans n'ayant plus rien à se jeter, et
                        ne pouvant avancer l'un contre l'autre pour se gourmer, à cause de
                        l'encombrement des tessons qui arrêtaient leurs pieds, songèrent à
                        s'attaquer de loin avec d'autres armes. Le clerc arracha le manche d'un
                        balai, et en allait épousseter les épaules de mon protecteur, quand celui-ci
                        empoigna la broche et se mit en posture de faire jouer à l'autre le rôle de
                        dindon, un peu plus tragiquement que je n'avais joué celui de poularde. </p>
                    <p> Au vacarme de tout ce cassement et aux cris que je poussais, le procureur
                        arriva juste à temps pour empêcher un assommage ou un embrochage, et
                        peut-être tous les deux... Il recula d'horreur et de douleur à la vue des
                        débris de tout son vaisselier... </p>
                    <p> Mais son aspect avait suffi pour faire tomber des mains des deux acharnés
                        champions leurs armes meurtrières, qui bien heureusement n'étaient pas
                        encore teintes de leur sang. Chacun des combattans voulut lui expliquer à
                        son avantage le sujet de la dispute, mais le procureur, dont l'ame saignait
                        à la vue d'un si effrayant déchet, les condamna sans vouloir écouter ni l'un
                        ni l'autre. Il prononça que le délit était constant et constaté ; qu'ils
                        étaient criminels tous deux, pris tous deux <hi rend="italic"> flagrante
                            delicto </hi> , et qu'ils paieraient également tous deux chacun la
                        totalité du dégât, l'un pour acquit de la perte réelle, et l'autre pour
                        réparation du scandale qui en résultait. </p>
                    <p> Après ce bel arrêt, il mit monsieur de Lafleur à la porte, lui défendant de
                        remettre les pieds chez lui, et l'assurant qu'il allait le recommander à
                        monsieur l'abbé, son maître, et lui présenter un bon mémoire à défalquer sur
                        ses gages. Ensuite il fit le décompte du clerc, et lui ayant retenu ce qu'il
                        voulut pour la casse, il le congédia de même. Pour moi, il me dit qu'il ne
                        jugeait pas ma cause pour l'instant, parce qu'il était trop en colère ; mais
                        qu'il l'appellerait le soir, et qu'il entendrait mes défenses, si tant était
                        que j'en eusse à produire. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IX. </head>
                    <p> *Suite de cette affaire. Procès à huis clos </p>
                    <p> avec le procureur.* </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> es deux condamnés et le juge retirés, et moi
                        demeurée seule dans ma cuisine, toute abasourdie de la scène affreuse dont
                        je venais d'être témoin, n'ayant presque pas entendu ce que le procureur
                        m'avait dit en sortant, à cause de la confusion où était mon pauvre esprit,
                        je m'attendais à tout moment à me voir donner aussi mon congé. </p>
                    <p> Dans cette pensée, tremblante sur la réception que me ferait ma tante en me
                        voyant revenir ainsi chassée honteusement, je restais anéantie sur une
                        chaise sur laquelle j'étais tombée au moment de l'apparition subite de mon
                        maître... Cependant la force et la raison me revenant petit-à-petit, je me
                        relevai, et me mis d'abord à ramasser les tessons et à balayer la cuisine,
                        qui offrait à la vue le spectacle d'un champ où l'on venait de livrer une
                        bataille. </p>
                    <p> En me rappelant à-peu-près le propos que le procureur m'avait tenu, je
                        pensais que je n'étais pas quitte, et que même la plus forte moitié de
                        l'abordage me restait à soutenir lorsque la procureuse, plus intéressée
                        encore que lui, et qui n'avait consenti qu'à son corps défendant à me
                        recevoir, serait avertie du furieux ravage qu'on venait de faire dans ses
                        propriétés. </p>
                    <p> J'étais dans cette cruelle inquiétude quand je vis entrer un crocheteur
                        portant une hotte couverte dans laquelle il y avait en faïence neuve de quoi
                        réparer tout le dégât fait sur la vieille. Le procureur, qui l'amenait,
                        l'ayant congédié, me dit d'un air à double entente, que je voyais déjà une
                        preuve des bontés qu'il avait pour moi... Que ne voulant pas que sa femme
                        fût instruite de cette fatale catastrophe, parce qu'elle me mettrait à la
                        porte sur-le-champ, il avait pris des précautions pour lui en dérober la
                        connaissance ; d'autant, comme il me l'avait déjà dit, qu'il se réservait à
                        lui seul le droit d'éplucher mon affaire, et de prononcer en dernier ressort
                        à mon sujet. </p>
                    <p> Là dessus, il m'ajouta que pour mieux donner le change à son épouse, que la
                        soustraction du pot-au-feu pourrait mettre aux champs, il allait la
                        retrouver dans une maison où heureusement elle avait été faire une visite ;
                        qu'il lui dirait qu'il avait fait une œuvre charitable, en envoyant le
                        bouillon et la viande à de pauvres gens malades, de son quartier, et qu'il
                        se ferait prier à dîner, ainsi qu'elle... que par ce moyen je n'aurais rien
                        à apprêter, et que conséquemment il me resterait tout le temps de remettre
                        ma cuisine en état, pour que madame ne s'aperçût de rien à son retour, et il
                        partit. </p>
                    <p> Je fus pénétrée d'une si grande complaisance de la part d'un maître, et je
                        ne pouvais assez admirer la bonté de son caractère, qui lui faisait prendre
                        tant de peine pour m'épargner des réprimandes de ma maîtresse. Il est vrai
                        que je réfléchissais bien que du côté de l'intérêt il n'y perdait rien,
                        puisque monsieur de Lafleur et le clerc lui payaient déjà entr'eux le double
                        de sa faïence ; quant à son pot-au-feu, outre qu'il n'avait sans doute pas
                        oublié de le porter en compte, il le retrouvait encore, et avec un bénéfice,
                        sur un dîner entier et bon, qui allait de plus lui épargner le reste de la
                        consommation qu'il aurait dû faire chez lui ; et il se procurait de surcroît
                        l'honneur d'avoir fait une action charitable, en se vantant d'avoir
                        substanté de pauvres malades. Cependant, j'avais tant de peur de sa femme,
                        que je me croyais très-redevable envers lui de ce qu'il faisait, disait-il,
                        pour me sauver de sa colère. On verra bientôt les motifs qui le faisaient
                        agir, et on jugera si ma reconnaissance lui était bien due. </p>
                    <p> Je replaçai donc la nouvelle faïence dans les cases vides du vaisselier,
                        comme après une bataille meurtrière, on met des recrues en place des vieux
                        soldats dont le sang a payé la victoire : j'essuyai la graisse sur le buffet
                        et sur les murs ; j'épongeai les carreaux et les lavai à plusieurs reprises
                        avec force eau, pour effacer les traces et enlever jusqu'à l'odeur du vin
                        qui les avait baignés, et j'attendis ensuite la rentrée de mes maîtres et
                        leurs ordres pour le souper. </p>
                    <p> Monsieur le procureur revint le premier ; il avait eu la politique, après
                        son dîner dans cette maison où il s'était invité de lui-même, d'embarquer sa
                        femme dans une partie de reversi, et avait prétexté une affaire au Palais,
                        où il devait, avait-il dit, comparoir à une audience de relevée, pour
                        prendre des défauts... mais, c'était de celui de madame qu'il pensait à
                        profiter. Je ne fus pas long-temps à m'en apercevoir. </p>
                    <p> Le bon vin qu'il avait bu copieusement ; l'absence de sa chère, mais pas
                        trop douce moitié ; la supériorité qu'il avait sur moi, et l'espèce de prise
                        que semblait lui donner encore la malheureuse aventure du matin... tout
                        cela, dis-je, réuni, paraissant devoir lui donner beau jeu pour l'exécution
                        d'un projet qu'il avait conçu dès le premier moment de ma présentation chez
                        lui, il ne se gêna pas pour me le déclarer. </p>
                    <p> Il me sonna donc, et me fit descendre dans sa chambre, dont il ferma soudain
                        la porte, et retira furtivement la clef dès que je fus entrée. Ce
                        préliminaire commença à me paraître de mauvais augure. </p>
                    <p> S'apercevant d'une espèce d'inquiétude que je ne pus dissimuler, « que ceci
                        ne vous effraye pas, mon enfant », me dit-il gravement en s'étalant dans une
                        large bergère. </p>
                    <p> « Je vous fais comparoir pour procéder à l'examen de la cause qui est restée
                        en suspens ce matin. Mais, quoique je dusse, vu la gravité du délit, n'être
                        pour vous qu'un juge sévère, je sens que mon cœur, prévenu en votre faveur,
                        veut être votre avocat contre ma bourse ; mais il faut lui fournir des
                        moyens de défense. Voyons, avez-vous des pièces à produire pour constater,
                        ou du moins laisser présumer votre innocence ?... </p>
                    <p> » --- Moi, mon cher monsieur Eh mon dieu, je n'entends pas ce que vous
                        voulez me dire : je suis certainement très-innocente, mais je n'ai pas de
                        pièces à vous produire. --- Tant pis, mon enfant les meilleurs procès se
                        perdent tous les jours, faute de pièces à l'appui de son bon droit. ---
                        Mais, monsieur, je n'ai pas de procès, moi. --- Si fait, mademoiselle, vous
                        en avez un, très-majeur même ... et qui peut, par la tournure des faits
                        incidens à votre charge, viser au criminel... --- Ah ciel au criminel eh,
                        bonne sainte Vierge, quel crime ai-je donc commis ? Deux hommes se battent
                        dans votre cuisine, et cassent vos faïences, est-ce ma faute, à moi, qui en
                        ai eu toutes les jambes brûlées encore par l'éclaboussure du bouillon ...
                        --- Eh bien, ma fille, voilà déjà un commencement de ce qu'on appelle des
                        pièces au soutien d'une cause : voyons, produisez-les ces jambes brûlées, et
                        je vais procéder à la vérification ». </p>
                    <p> Alors me tirant vivement à lui, il procédait déjà effectivement à relever ma
                        jupe ; mais je lui dis séchement : Laissez-donc, monsieur, vous êtes
                        procureur, mais vous n'êtes pas chirurgien. </p>
                    <p> » Mademoiselle, reprit-il, les gens de notre état sont tout : d'ailleurs ici
                        je suis votre juge suprême, et je réunis tous les pouvoirs... Ne croyez pas
                        m'échapper par des faux-fuyans et des semblans de scrupule de pudeur ; il
                        n'y en a pas qui ne doivent céder à l'obligation de faire connaître la
                        vérité. Un attentat énorme a été commis, consommé dans ma cuisine, et vous
                        en êtes complice... --- Moi, complice ... --- Oui, et plus encore... plus
                        responsable envers moi que les deux autres, car vous en êtes la cause
                        première ; et sans vous, le délit n'existerait pas, suivant cet axiome
                        incontestable : <foreign xml:lang="la"> Sublatâ causâ collitur effectus.
                        </foreign>
                    </p>
                    <p> » --- Mais, mon cher monsieur, tout ce beau jargon-là que je n'entends pas,
                        ne prouve pas non plus que c'est ma faute. Est-ce que c'est moi qui ai dit à
                        ces deux hommes-là de casser vos affaires, et de m'estropier moi-même avec ? </p>
                    <p> » --- Si votre langue ne le leur a pas conseillé, vos yeux le leur ont
                        ordonné. --- Ah ça n'est pas vrai non plus ; je réponds bien que mes yeux ne
                        leur ont pas plus fait de signes que ma langue. --- Mauvaise défense,
                        tergiversage, nullité dans vos moyens ; la conviction existe contre vous, et
                        je dois vous condamner comme eux à payer le déchet. --- Mais, c'est injuste,
                        ça, monsieur... et d'ailleurs avec quoi voulez-vous que je vous paie,
                        puisque je n'ai rien ? --- Je le sais : depuis le peu de temps que vous êtes
                        chez moi, vous n'avez encore rien gagné, ainsi je ne peux rien vous retenir,
                        ni vous imposer une amende pécuniaire... mais on peut commuer la peine ; et
                        comme il faut toujours que justice soit faite, et que mes intérêts ne
                        doivent pas être lésés, il faut que je trouve avec vous un dédommagement à
                        telles fins que de raison ; et comme dit formellement la loi : <hi rend="italic"> Qui ne peut payer en grains, doit au moins payer en
                            farine </hi> ». </p>
                    <p> Alors me prenant la main, et m'attirant encore à lui, mais plus doucement
                        cette fois, il me dit d'un ton patelin, en voulant me faire asseoir sur ses
                        genoux... </p>
                    <p> « Ecoute-moi, ma pauvre enfant ; je ne suis pas méchant, et loin de te
                        vouloir du mal, je suis tout disposé à te faire du bien. Tu dois penser que
                        je devine le fond de cette affaire-là ; d'ailleurs mon clerc m'a tout dit :
                        tu as la bêtise de t'en laisser conter par ce coquin de Lafleur que je ferai
                        chasser demain de chez son <hi rend="italic"> abbé </hi> , comme j'ai chassé
                        mon clerc... Il appartient bien à ces misérables gredins-là de convoiter un
                        minois friand comme le tien » ... Et il caressait mes joues. « Une taille
                        élégante comme celle-là » Et il la serrait entre ses deux mains. « Deux
                        jambes fines comme ces pauvres petites, qui ont été brûlées tantôt par leur
                        impertinente extravagance des petites cuisses si rondelettes » ... Et il les
                        pressait également par-dessus ma jupe. « Et cette charmante gorge dont la
                        blancheur m'éblouit, et que je veux absolument baiser... Oui, tiens, ma
                        belle, voilà pour le moment tout le paiement que j'exige de toi pour te
                        mettre hors de cour et de procès »... et il allait joindre l'effet à la
                        parole, quand, me débarrassant de ses mains, je m'échappai brusquement, et
                        courus à la porte pour l'ouvrir... mais il avait poussé un ressort secret
                        que je ne connaissais pas, et il me rattrapa. </p>
                    <p> « Oh bien dit-il, mademoiselle, puisque vous faites rébellion à justice, et
                        que vous ne vous êtes pas soumise au premier jugement, j'en rappelle
                        moi-même en dernière instance, et vous allez payer le principal, les
                        intérêts et les dépens »... et il s'élança sur moi, les yeux étincelans, la
                        bouche écumante, et grinçant les dents comme un animal carnassier et furieux
                        qui saisit une proie tremblante. </p>
                    <p> Mes mains étaient comprimées fortement dans une des siennes, ma voix était
                        étouffée par la frayeur et l'épuisement, et mes larmes, seule ressource que
                        je pouvais employer, ne faisaient que l'animer davantage au lieu de le
                        fléchir... C'en était fait, et le loup allait dévorer la brebis ... quand
                        nous entendîmes le bruit d'un fiacre qui arrêtait dans la rue, devant sa
                        porte. Il regarda par la fenêtre, et vit la procureuse qui en sortait :
                        aussitôt il m'ouvrit sa chambre, m'embrassa, me poussa dehors, et me dit de
                        remonter bien vîte à ma cuisine, et sur-tout de ne parler de rien à sa
                        femme. </p>
                    <p> On juge bien que je ne me fis pas prier pour décamper. J'enfilai rapidement
                        l'escalier, et regagnai la cuisine sans être aperçue. Je bénis le retour
                        imprévu de la procureuse, qui m'avait délivrée si à propos des griffes de
                        son mari... Car, sans deviner encore au juste ce que ce méchant homme aurait
                        voulu faire de moi, je me figurais, en me rappelant sa mine effroyable,
                        qu'il avait apparemment une maladie de convulsions, et que c'était comme des
                        attaques de rage qui lui prenaient à l'aspect des jeunes filles... car je
                        l'avais déjà vu une fois à peu près en pareil état, en reconduisant une
                        couturière qui avait apporté un deshabillé pour madame, en son absence. </p>
                    <p> La procureuse, qui vraisemblablement lui connaissait cette maladie-là,
                        l'ayant vu sortir de si bonne heure, et la laisser seule dans la maison où
                        ils avaient dîné ensemble, avait sans doute eu peur qu'il ne retournât chez
                        lui exprès pour me mordre ; elle avait donc quitté le jeu, et était revenue
                        promptement et bien heureusement pour moi, au moment où je n'avais encore
                        reçu que des égratignures. </p>
                    <p> Je ne sais pas ce qu'elle lui dit en le voyant dans la terrible situation où
                        je l'avais laissé, ni quels remèdes elle lui administra pour calmer ses
                        effrayans transports. Je restais dans la cuisine à attendre qu'elle vînt me
                        donner ses ordres pour le souper : mais après avoir inutilement allumé un
                        grand feu, croyant en avoir besoin pour faire la compote de pigeons annoncée
                        du matin, car je ne savais pas encore que, quand ce couple avare dînait en
                        ville, il n'y avait pas de souper à la maison... madame monta, et me dit de
                        l'éteindre bien vîte, et d'aller me coucher, parce que monsieur se trouvait
                        indisposé, et qu'ayant très-bien dîné, ainsi qu'elle, ils n'avaient pas
                        besoin de manger. </p>
                    <p> Là-dessus, elle me renferma dans mon grenier pour jusqu'au lendemain, sans
                        se soucier de ce que mon estomac n'était pas si bien garni que les leurs...
                        Cependant, vu la scène du matin, et leur bon repas pris en ville, je n'avais
                        ni déjeûné, ni dîné, ni soupé... et ce que j'avais mangé pendant les deux
                        premiers jours, ne m'avait pas coûté de peine à digérer. Dieu garde les
                        jeunes filles de bon appétit, d'être servantes chez des procureurs </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE X. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Demi-explication avec la procureuse. Mes maîtres vont
                            dîner à la campagne. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e ne sais encore comment la nuit alla pour le
                        procureur et sa femme, mais elle se passa pour moi en rêves bien creux, et
                        en grands tiraillemens d'estomac ; de sorte que j'aspirais fort après le
                        moment où madame viendrait me déprisonner, pour lui demander du moins ma
                        double ration de pain, tant pour la jour courant que nous entamions, que
                        pour la veille où on m'avait fait jeûner si rigoureusement. </p>
                    <p> Je l'entendis enfin, et ma première phrase fut : « Par grâce, madame,
                        donnez-moi la clef du pain Eh mais voyez donc cette vorace créature
                        s'écria-t-elle avec humeur, ça n'est pas encore éveillée, et ça demande déjà
                        à se remplir le ventre ... Avant que de manger, mam'selle, il faut
                        travailler pour gagner sa nourriture. --- Eh mon dieu, ma chère dame je ne
                        suis pas éveillée, dites-vous ?... Eh je n'ai pas pu fermer l'œil de toute
                        la nuit et pour travailler avant de manger, je n'en aurais pas la force,
                        car, après les quatre cuillerées de haricots que vous m'avez données le
                        premier jour, et la demi-botte de raves le second, j'ai bien passé tout le
                        troisième à sec, et je ne crois pas qu'il me faille faire beaucoup de
                        besogne pour gagner une si mince nourriture. </p>
                    <p> » --- Ah, ah outre que vous êtes gourmande, vous êtes encore paresseuse et
                        raisonneuse ... C'est bon à savoir ; et tout cela me prouve, comme je m'en
                        étais bien doutée d'avance, que vous êtes un joli sujet --- Madame, je ne
                        sais pas si je suis belle ou laide, et ce n'est pas là ce qui m'inquiète le
                        plus ; mais ce que je sais très-bien, et ce que je sens encore mieux, c'est
                        que je tombe de besoin, et qu'une cuisinière ne doit pas mourir de faim dans
                        une maison. --- Qu'appelez-vous, une cuisinière ? vous en êtes encore une
                        belle, pour parler Vous ne savez apprêter aucun ragoût. --- Pardon, madame,
                        c'est vous qui m'avez défendu d'en faire, parce que vous m'avez dit que cela
                        excitait trop l'appétit. --- Je vous dis encore une fois, ma mie, que je
                        n'aime pas qu'on raisonne, et vous êtes une... répliqueuse : au surplus, si
                        je vous défends de faire des ragoûts, c'est du travail que je vous épargne,
                        et c'est encore une preuve de la bonté de votre condition... N'êtes-vous pas
                        bien fatiguée ici ? Hier, par exemple, vous êtes restée les bras croisés :
                        vous n'avez apprêté ni à dîner ni à souper. --- Oui les bras croisés, et le
                        ventre vide... j'aimerais bien mieux préparer vos repas, que de perdre les
                        miens, si petits qu'ils soient ; ce que vous mangez dehors, vous, ainsi que
                        monsieur, ne me remplit pas ici, moi. --- Mais, mais, quand je dis que cette
                        fille-là est une dévorante les provisions d'un <hi rend="italic">
                            fermier-général </hi> ne lui suffiraient pas. --- Ah pardine, madame,
                        quand ce seraient celles-là d'un <hi rend="italic"> archevêque </hi> ou d'un
                            <hi rend="italic"> chapitre de chanoines </hi> , tant qu'elles seraient
                        sous la clef comme les vôtres, je ne m'engraisserais pas à en flairer
                        l'odeur. </p>
                    <p> » --- C'est bon, c'est bon descendez, mademoiselle la pleurnicheuse, je vas
                        vous donner du pain pour manger, dit-elle (en appuyant bien fort sur ce
                        mot), et vous allez me faire mon déjeûner... mais je mesurerai bien le lait,
                        soyez-en sure, pour voir si vous ne m'en buvez pas ; et ensuite vous me
                        rendrez compte de votre belle journée d'hier, où vous n'avez rien fait du
                        tout, et où monsieur mon mari est revenu de si bonne heure : c'est encore
                        une affaire que je veux tirer au clair » ; et elle descendit. </p>
                    <p> « Allons, dis-je en moi-même en la suivant, encore un procès que je vais
                        avoir à soutenir avec la femme Dieu veuille qu'elle ne soit pas enragée
                        aussi comme l'homme ... Ah quelles vilaines conditions que ces maisons de
                        chicane Oh ma bonne tante je regrette déjà presque de ne m'être pas fixée à
                        la partie du lavement » </p>
                    <p> Madame ouvrit le buffet, et, tout en rechignant, me coupa un très-petit
                        morceau de pain qu'elle me jeta en me disant : « Tenez, saoulez-vous donc,
                        et qu'on ne vous entende plus vous plaindre et vous lamenter, car vous
                        deshonoreriez ma maison : on dirait que la famine y est »... Ah certes, elle
                        cherchait bien à l'y faire trouver aux autres ... et elle retourna dans sa
                        chambre, en me recommandant derechef de bien soigner son chocolat, sans
                        avoir oublié la précaution de bien mesurer son lait, et de me faire
                        remarquer sa hauteur dans le vase. </p>
                    <p> « Mais, madame, prenez donc garde qu'en bouillant ça diminue, et qu'il y a
                        toujours du déchet. --- Eh laissez donc, ma bonne c'est à d'autres qu'on
                        fait ces contes-là, et nous nous y connaissons... mais je suis raisonnable,
                        je vous passe deux lignes pour le déchet... et n'allez pas me mettre d'eau
                        en place, au moins, car, malgré la protection dont mon mari vous a flattée,
                        et qui vous rend déjà insolente, je vous prouverais bientôt que vous ne
                        dépendez ici que de moi... et souvenez-vous-en : deux lignes de déchet, et
                        s'il y a deux gouttes d'eau, à la porte sous deux minutes » ; et elle partit
                        en me faisant encore deux grimaces ; l'une, sans doute en punition de ma
                        gourmandise, et l'autre, en l'honneur de la protection, ou plutôt de la
                        persécution de son enragé de mari. </p>
                    <p> Je me mis donc à faire son chocolat, tout en dévorant véritablement le
                        morceau de pain qu'elle m'avait non pas donné, mais jeté comme à un chien. </p>
                    <p> « O ciel me disais-je, en mangeant, pleurant et soufflant le feu tout à la
                        fois, comme il est donc dur de dépendre des autres, et sur-tout de ces
                        corsaires qui font métier de rançonner le public ... Hélas toutes leurs
                        criminelles manœuvres sont récompensées, leurs vexations sont autorisées,
                        leurs malfaits sont tolérés... Ils pillent impunément la veuve et
                        l'orphelin, ils s'engraissent des larmes des malheureux ... Comment
                        auraient-ils de l'humanité pour les pauvres diables qui sont réduits à les
                        servir » ? </p>
                    <p> Le chocolat fait, je le descendis à madame. Monsieur s'était servi son
                        caraffon lui-même, puisque, par une précaution pareille à celle de sa digne
                        épouse, qui craignait que je ne misse de l'eau dans son lait, il
                        appréhendait bien plus encore, que je ne fisse un remplacement dans son vin. </p>
                    <p> Je remontai à ma cuisine pour me soustraire aux doubles coups-d'œil que me
                        lançaient en dessous les deux époux ; elle, pour voir si son mari me
                        regardait, et si je lui répondais ; et lui, pour deviner dans mon maintien,
                        si j'avais parlé à sa femme de notre procédure de la veille. </p>
                    <p> Pendant qu'ils déjeûnaient, le facteur apporta une lettre à l'adresse du
                        procureur. Il la lut. Elle contenait une invitation très-affectueuse et
                        très-pressante pour lui et sa femme, de se rendre tous les deux, ce même
                        jour, dans une maison de campagne nommée <hi rend="italic"> le château du
                            Trébuchet </hi> , à deux lieues de Paris, au-dessus du village de
                        Crèvecœur, où on les attendait pour leur offrir un excellent dîner, et leur
                        donner des témoignages de reconnaissance pour le gain d'un procès, qu'on
                        disait devoir à l'intelligence et à l'activité que ledit procureur avait
                        déployées dans cette cause. La lettre était signée <hi rend="italic">
                            Mondétour </hi> , qui se disait oncle du client pour qui mon maître
                        avait si bien plaidé, et qui voulait aussi le charger d'une nouvelle
                        affaire. </p>
                    <p> Le couple intéressé, qui, outre l'épargne encore d'une journée de
                        nourriture, envisageait un cadeau conséquent en espèces ou en bijoux, qui
                        servirait sans doute de plat de dessert, se disposa sur-le-champ à faire
                        gaiement ce petit voyage. On leur marquait de plus dans la lettre, que ne
                        pouvant leur envoyer de voiture, parce que les chevaux de la maison étaient
                        fatigués, ils eussent à en prendre une, et que les frais leur seraient
                        remboursés avec les intérêts. </p>
                    <p> Le procureur envoya donc commander un carrosse de remise le plus élégant, et
                        les plus beaux chevaux que l'on pourrait trouver, voyant encore, dans ce
                        faible article, un mémoire de dépens à enfler au double. Sitôt qu'il fut
                        arrivé, la procureuse ayant achevé sa toilette à grande prétention, monta à
                        ma cuisine pour me donner ses ordres particuliers, pour la nourriture des
                        trois clercs restans. </p>
                    <p> Elle ouvrit le buffet, en sortit deux litrons de haricots, et me recommanda
                        de les bien ménager, pour pouvoir en faire deux repas, au cas que, comme
                        elle le supposait, on les retînt à cette campagne pour souper... et notez
                        qu'en le supposant, son intention était bien d'avance de s'en faire faire
                        l'invitation. </p>
                    <p> « C'est fort bien, madame, lui dis-je, voilà pour messieurs les clercs ;
                        mais pour moi ?... --- Oh pour vous et toujours pour vous ... Cette fille-là
                        ne pense qu'à elle. --- Et mais, madame, cette fille-là est bien obligée d'y
                        penser, puisque les autres l'oublient. --- Eh bien, eh bien, n'avez-vous pas
                        du pain ?... je viens encore de vous en donner. --- Comment, madame, un
                        quarteron à peu près, depuis avant-hier que je n'avais rien mis dans mon
                        corps ... --- Oh rien mis dans votre corps vous faites la niaise, ma fille ;
                        mais je ne suis pas votre dupe, et si le pain vous manque, vous vous
                        dédommagez sur autre chose. --- En vérité, madame, je ne comprends rien à
                        vos reproches ; et sur quoi croyez-vous donc que je puisse me dédommager ?
                        ne serrez-vous pas tout ici sous la clef ? --- Oh non, pas tout ce que je
                        voudrais... mais nous y reviendrons : ce voyage que nous sommes obligés de
                        faire, retarde encore l'explication que je voulais avoir avec vous ; mais ce
                        soir, sans faute, j'en aurai le cœur net. En attendant, puisque vous êtes
                        d'un si grand appétit, voilà déjà un restant de pain où il y en a bien une
                        livre, et on n'en donne qu'une livre et demie à un soldat, qui fatigue bien
                        plus que vous ; et vous aurez encore en sus le restant des haricots de la
                        desserte des clercs. </p>
                    <p> Comment, madame y pensez-vous ? Le restant de deux litrons de haricots après
                        deux repas de trois clercs ah nous n'aurons besoin de cure-dent ni les uns
                        ni les autres. Eh mais voyez donc cette impudente, dit-elle en me repoussant
                        pour s'en aller ; ne faudrait-il pas lui laisser carte blanche pour prendre
                        des vivres à sa discrétion chez un restaurateur ?... Allez, allez, mon bijou
                        ; vous êtes trop heureuse qu'on vous laisse du pain, et prenez seulement
                        bien garde que ce ne soit votre blanc que vous mangez le premier dans ma
                        maison ». </p>
                    <p> Elle descendit alors, et s'emballa dans le beau carrosse de remise, avec
                        monsieur le procureur, gonflés d'orgueil tous deux de se faire voir le long
                        des rues, dans un brillant équipage (ce qui, pensaient-ils, devait leur
                        amener de nouveaux clients). Le cocher fouetta, et les chevaux partirent au
                        grand trot. Je restai dans ma cuisine à les regarder par la fenêtre, et à
                        réfléchir sur mon malheur, sur leur bonheur, et sur la différence dont cette
                        même journée allait être employée par eux et par moi ... Mais nos
                        connaissances sont si bornées qu'on ne peut jamais juger d'avance... et le
                        soir dément et détruit souvent tout ce que promettaient les apparences du
                        matin. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Dîner des clercs aux dépens du procureur. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e procureur et sa femme s'en allèrent comme en
                        triomphe, car, avant d'entrer dans la voiture, le praticien avait eu soin de
                        faire dans la rue beaucoup de bruit et d'étalage, afin d'avertir les
                        voisins, et de ne pas partir <hi rend="italic"> incognito </hi> .
                        Effectivement tous les curieux et toutes les commères du quartier s'étaient
                        mis aux fenêtres, et avaient reluqué avec jalousie ce digne couple s'étalant
                        dans ce char pompeux, et donnant au cocher, à haute voix, l'ordre de les
                        conduire au château de, etc. </p>
                    <p> Quand je les eus perdue de vue, revenant à penser à la diète qui m'était
                        encore imposée pour toute cette journée ; jugeant, par les propos que
                        m'avait tenus la procureuse, que le même régime devait continuer pour moi
                        toutes les suivantes, mon premier projet fut de fuir au plus vîte cette
                        maison maudite, et de m'en aller retrouver ma tante : mais bientôt,
                        réfléchissant que mes maîtres, piqués de ne me plus trouver en rentrant,
                        seraient capables de m'accuser de les avoir volés, je fis contre fortune bon
                        cœur, et je me résignai à prendre patience jusqu'à leur retour, bien
                        déterminée à leur demander alors mon congé... et je me disposai à faire
                        cuire les haricots pour les clercs. </p>
                    <p> Pendant que je leur apprêtais ce friand régal, un fermier qui avait un
                        procès entre les mains de monsieur le procureur, vint de la campagne pour
                        lui recommander son affaire ; et pour mieux le disposer en sa faveur, il lui
                        apportait en présent un beau lièvre, et un panier de douze bouteilles de bon
                        vin. En l'absence du maître, le premier clerc, qui le représentait dans
                        l'étude, reçut le cadeau, et donna en échange au porteur, les assurances les
                        plus positives pour le gain de sa cause, et le fermier partit enchanté du
                        troc qu'il venait de faire de belles et bonnes denrées contre de vaines
                        paroles. </p>
                    <p> Alors les clercs restés seuls et maîtres du présent, ces clercs malins...
                        (car on n'accuse pas ordinairement ces messieurs de pécher par simplicité)
                        ces clercs, dis-je, qui avaient aussi sur le cœur l'excès de sobriété que le
                        procureur leur faisait observer malgré eux, jugèrent que l'occasion était
                        favorable pour se dédommager, et se décidèrent promptement à profiter de
                        l'absence de leurs deux surveillans, pour faire au moins un bon repas, <hi rend="italic"> malgré eux aussi </hi> , et à leurs dépens..., deux
                        circonstances qui ajoutent encore au plaisir qu'on ressent à jouer un bon
                        tour </p>
                    <p> Ils montèrent donc à la cuisine avec leurs nouvelles provisions, dont il
                        était déjà arrêté et statué, que le procureur et la procureuse ne tâteraient
                        pas. Ils me demandèrent si, avant de partir, madame avait pensé à ordonner
                        leur dîner. « Oui, messieurs, voilà deux litrons de haricots qu'elle m'a
                        donnés à faire cuire pour vous trois, pour votre dîner et votre souper,
                        ainsi que pour moi, s'il en reste après vous. Deux litrons de haricots pour
                        deux repas à quatre personnes, s'écrièrent-ils tous trois ensemble ... Ah
                        maudite avaricieuse tu en paieras du moins la sauce plus chère que tu ne
                        l'as pensé Tenez, ma fille » (me dit alors le premier clerc, en me montrant
                        le beau lièvre, sans toutefois m'instruire alors de la manière dont il lui
                        était parvenu) vous allez nous faire un civet de la moitié de devant de ce
                            <hi rend="italic"> monsieur-là </hi> , et vous nous mettrez le train de
                        derrière à la broche, et voilà du vin pour arroser ce petit fricot-là ». </p>
                    <p> L'embarras alors était d'avoir les ingrédiens pour faire la sauce du
                        civet... mais, par un bonheur inespéré, la procureuse, toute enthousiasmée
                        de la vaniteuse idée d'être voiturée à un château, dans un bel équipage, en
                        ouvrant le buffet pour me délivrer les haricots, avait oublié d'en retirer
                        la clef, et je n'y avais pas encore pris garde... mais le premier clerc
                        l'aperçut, et, sautant vivement dessus, il r'ouvrit les deux battans avec
                        l'impétuosité d'un chef de hussards qui foncerait au pillage d'une ville
                        prise d'assaut... « Ah morbleu dit-il, camarade, la victoire est à nous :
                        main-basse sur l'ennemi point de quartier » ... Et soudain, les deux pigeons
                        qui avaient été épargnés la veille, le beurre, les oignons, le lard, la
                        graisse, les œufs, les fruits... Tout fut enlevé, et déposé à mes yeux sur
                        la table de cuisine. </p>
                    <p> « Allons, mademoiselle, me dirent-ils, vîte à l'ouvrage et méritez, par
                        votre adresse et votre diligence, l'avantage de manger avec nous, votre part
                        du plus beau dîner que jamais procureur ait fait servir à ses clercs ». </p>
                    <p> Je voulus hasarder quelques mots de remontrance sur l'enlèvement de ces
                        provisions, et sur la colère que mes maîtres m'en témoigneraient, mais ils
                        me fermèrent la bouche, en me disant qu'ils prenaient tout sur leur compte,
                        et qu'ils gardaient la clef du buffet pour la remettre eux-mêmes : qu'au
                        surplus, que je l'accommodasse ou non, le tout n'en serait pas moins mangé,
                        parce qu'ils iraient chercher une autre cuisinière, et qu'en ce cas, toutes
                        les fricassées me passeraient devant le bec... même jusqu'au pain qu'ils me
                        refuseraient... </p>
                    <p> La faim cruelle que j'éprouvais me fit céder à cette dernière menace,
                        d'autant plus que je pensais intérieurement que le procureur ne serait pas
                        dupe de cet écot-là, et qu'il saurait y retrouver son profit, aussi bien
                        qu'il l'avait fait sur la casse de sa faïence : je me mis donc aussitôt à
                        l'ouvrage. </p>
                    <p> Le menu fut arrêté par ces messieurs. Ils me commandèrent les raves et radis
                        avec du beurre pour hors-d'œuvre, le civet pour entrée, avec les pigeons en
                        compote ; une bonne omelette au lard pour entremets, le derrière du lièvre
                        pour rôti, avec une bonne salade de betteraves, de céleri et d'anchois, et
                        pour couronner l'œuvre, des fruits et des confitures pour dessert. </p>
                    <p> Pour m'aider à aller plus vîte, deux des clercs se mirent aussi à la
                        besogne, et tandis que j'écorchais et découpais le lièvre, ils épluchaient
                        et nettoyaient les raves et les oignons, cassaient et battaient les œufs,
                        montaient le tournebroche, et allumaient des fourneaux. </p>
                    <p> Pendant tous ces préparatifs, et d'après la réflexion qu'ils avaient faite
                        en commun, sur l'abondance des mets et de la boisson, le troisième acolyte
                        allait inviter, en leur nom collectif, trois autres clercs de leurs amis,
                        aussi mal nourris, et conséquemment aussi affamés qu'eux, à venir prendre
                        part du délicieux banquet que leur bonne fortune leur envoyait. </p>
                    <p> Les trois nouveaux égrillards ne se firent pas tirer l'oreille, et
                        accoururent bientôt pour renforcer la bande joyeuse. Pour moi, je ne fus pas
                        fachée dans un sens de leur arrivée : seule entre les trois clercs de la
                        maison, j'avais des craintes qu'il ne leur prît la même fantaisie caressante
                        qu'avait eue l'autre clerc que le procureur avait congédié la veille... Les
                        deux qui étaient restés un instant avec moi, venaient déjà de commencer à me
                        lâcher quelques mots de douceur, et à vouloir me chiffonner... Mais à la
                        réunion des six amis, ils ne pensèrent plus qu'à boire et à se divertir aux
                        dépens du pauvre procureur absent, qu'ils drapèrent de toutes les manières,
                        ainsi que son épouse... Car, ce qui étonnera peut-être, elle n'avait pas un
                        ami dans les trois clercs de son étude. Elle était si ladre, que, malgré le
                        penchant naturel et violent qu'elle avait, disaient-ils, à la galanterie,
                        elle n'osait s'y livrer, de peur qu'il ne lui en coûtât quelque chose... ne
                        fût-ce qu'un petit surcroît de nourriture pour son favori... Et cela prouve
                        qu'un défaut, quelque fois, empêche de s'abandonner à un autre. </p>
                    <p> Le dîner prêt enfin, ces messieurs se mirent à table : on servit tout à la
                        fois pour faire plus d'étalage, et satisfaire plus voluptueusement les yeux,
                        et le spectacle enchanteur de ce copieux ambigu, leur fit pousser à tous des
                        cris d'enthousiasme et d'admiration. </p>
                    <p> Ce premier éclat de leur ivresse appaisé, ils se mirent à témoigner plus
                        solidement encore leur satisfaction, et firent sauter les morceaux avec une
                        adresse et une vivacité qui prouvaient à la fois, et la complaisance de leur
                        estomac, et le besoin qu'ils avaient véritablement de ce supplément
                        bienfaisant, qui leur arrivait si à propos. </p>
                    <p> Leurs exclamations approbatives et réitérées sur la saveur des viandes et
                        sur la bonté de l'assaisonnement, me faisaient venir l'eau à la bouche ; mes
                        yeux, partagés entre les plats, leurs assiettes et leurs fourchettes,
                        suivaient tous leurs mouvemens, et de temps en temps, mes dents, claquant
                        les unes contre les autres, exprimaient bien significativement, qu'elles
                        auraient voulu être aussi bien occupées que celles des six clercs. </p>
                    <p> Ils s'en aperçurent bientôt, et me renouvelèrent l'invitation qu'ils
                        m'avaient déjà faite de me mettre à table avec eux. Je l'avais d'abord
                        refusé par timidité, leur disant que je me contenterais de manger leur
                        desserte ; mais quand je vis qu'ils officiaient si expéditivement, et que
                        les morceaux fondaient et disparaissaient comme par magie, je pensai que si
                        j'attendais après eux, je n'aurais pas plus à manger que la veille...
                        Effectivement, après des clercs, dit-on, un chien ne trouverait pas de quoi
                        ronger sur un os. </p>
                    <p> Je me déterminai donc à prendre place auprès du premier clerc, dont la
                        politesse me fournit d'abord, en remplissant mon assiette, de quoi réparer
                        le temps perdu, et ne plus m'inquiéter s'il en resterait ou non dans les
                        plats. Les libations abondantes se succédaient de même fort rapidement, et
                        l'on commençait déjà à juger que les douze bouteilles demeureraient aussi
                        vides que les plats nets. </p>
                    <p> Cependant mon estomac, dérangé par la rude abstinence à laquelle on l'avait
                        contraint depuis trois ou quatre jours, se refusait presque au désir que
                        j'avais de le restaurer, et je m'efforçais aussi de boire, plus même par
                        raison que par gourmandise (c'était pour lui redonner du ton et du ressort
                        que je voyais qu'il avait perdu), de sorte qu'au troisième verre, déjà les
                        fumées qu'il me renvoyait au cerveau, m'avaient étourdie. </p>
                    <p> Me voyant dans cet état, les six jeunes libertins, qui n'étaient guères plus
                        rassis que moi, commencèrent à s'émanciper, d'abord dans les propos, puis
                        bientôt dans les gestes. Des complimens ils passèrent aux embrassades, et
                        bref des embrassades, leurs désirs s'augmentant par degrés, il n'y avait
                        plus moyen de les contenir. </p>
                    <p> J'étais ivre et seule au milieu de six hommes jeunes et échauffés... Comment
                        leur échapper, et quels dangers ma pudeur n'avait-elle pas à courir ...
                        Heureusement ce qui avait fait mon mal servit à me délivrer. </p>
                    <p> Par une espèce de calcul, malgré leur emportement, et voyant qu'ils se
                        nuisaient l'un à l'autre pour les plaisirs qu'ils voulaient prendre avec
                        moi, ils étaient convenus de céder le droit de primauté au premier clerc, et
                        parce qu'il représentait le procureur mon maître, et parce que c'était à lui
                        qu'ils étaient redevables de la sublime idée du délicieux repas qu'ils
                        étaient en train d'expédier. Les cinq autres ensuite devaient tirer au sort
                        leur tour alternatif. </p>
                    <p> Le jeu était fait, et les rangs déjà réglés. Au moment donc où le maître
                        clerc s'avançait pour jouir de ses droits, et qu'il préludait par
                        m'embrasser vivement, une révolution soudaine et violente se fit dans mon
                        estomac, et repoussant avec effort ce qu'il ne pouvait conserver, le rejeta,
                        par le canal de ma bouche, sur la figure cléricale, qui en fut couverte. Ce
                        premier amoureux se recula avec horreur, et m'abandonna pour se nettoyer. </p>
                    <p> Celui qui avait obtenu le second rang, s'avança en se moquant du premier
                        clerc, et se promettant de faire, disait-il, mieux que lui... mais une
                        seconde inondation que je lâchai, plus forte encore que la première, l'ayant
                        mis de même hors de combat, il fut plus sot que le maître clerc ; et trois
                        des quatre autres éclatant de rire aux dépens de ces deux-là, dirent qu'ils
                        renonçaient à tenter l'épreuve ; qu'il était évident que <hi rend="italic">
                            Bacchus </hi> me protégeait, et que j'étais invulnérable et inabordable
                        pour <hi rend="italic"> Priape </hi> . </p>
                    <p> Je ne sais pourtant ce qui en serait résulté, car j'entendis le quatrième
                        qui, plus hardi ou plus malin apparemment que les autres, leur disait qu'il
                        savait un moyen sûr pour ne rien risquer de mes évacuations, et qu'il allait
                        le leur indiquer en l'éprouvant lui-même... Il allait procéder à son
                        épreuve, lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit, et le nombre des convives
                        fut augmenté d'un individu que l'on n'attendait pas. </p>
                    <p> C'était ma tante, qui, pour profiter de la permission que le procureur lui
                        avait accordée de venir me voir un jour par semaine, avait, heureusement
                        pour moi, choisi celui-là. </p>
                    <p> « Ah scélérat qu'est-ce que tu fais à ma nièce » ? cria-t-elle, en entrant,
                        au faiseur d'expérience, et s'armant du grand couteau de cuisine, « chenapan
                        je vas te déraciner l'ame » </p>
                    <p> A ce cri glapissant, à l'aspect de cette vieille figure, baroque déjà par
                        elle-même, et rendue plus effrayante encore par la frayeur qui l'animait,
                        les six clercs parurent confondus ; les cinq premiers s'empressant, et
                        d'arrêter le bras de la menaçante Geneviève, et de retenir son corps, le
                        sixième me lâcha bien vîte pour tomber aux pieds de ma tante, dans un état
                        que sa frayeur prouvait n'être pas dangereux... </p>
                    <p> « Hélas ma bonne dame lui dit-il piteusement, soyez juste, et ne me faites
                        pas plus de mal que je n'en ai fait à votre nièce. Je vous jure que...
                        Tais-toi, petit monstre reprit-elle aussitôt en le toisant, tu n'as pas
                        besoin de jurer... On voit ben que tu n'as pas assez de cœur pour être
                        capable de grand'chose : mais, c'est encore tant mieux pour toi, car si je
                        t'avais vu plus effronté, je te jure, moi, par ce couteau-là qui vaut mieux
                        que ton arme chétive, que je t'aurais mis hors d'état d'en affronter
                        d'autre... ainsi que tous tes beaux vauriens de camarades... Y en a-t-il
                        quelqu'un qui ose se présenter pour faire une insulte à ma nièce ? </p>
                    <p> » Non, non, ma chère dame répondirent-ils à la fois, nous sommes tous
                        très-calmes et très-respectueux, et aucun de nous n'est dans le cas de faire
                        une offense ». </p>
                    <p> Alors, les six clercs réunis la pérorèrent si bien, qu'ils vinrent à bout de
                        l'appaiser, et de lui faire abandonner le redoutable grand couteau, et
                        l'intention vengeresse qui le lui avait fait saisir. </p>
                    <p> On lui expliqua que tout cela n'était qu'un effet du hasard, et la suite
                        d'un petit jeu de société qu'on avait joué pour s'égayer en l'absence du
                        procureur et de sa femme : on lui raconta le bon tour qu'on leur avait fait
                        pour les punir de leur ladrerie, dont sa nièce souffrait elle-même autant
                        qu'eux, puisque même elle n'avait pas mangé depuis trois jours... Enfin on
                        parvint à la faire rire, et avouer que c'était bien fait, et que ces vilains
                        avares-là méritaient bien ça. </p>
                    <p> Pendant cette explication, j'étais revenue à moi, et ma double évacuation
                        m'ayant tout-à-fait soulagée, je me sentais beaucoup plus à mon aise, et
                        même en retour d'appétit. </p>
                    <p> Les jeunes gens, obligés par la présence de ma tante, d'en revenir, et de se
                        borner aux seuls plaisirs de la table, voyant, outre le dessert qu'on
                        n'avait pas touché, encore quelque chose sur les plats et dans les
                        bouteilles, proposèrent de se ratabler... </p>
                    <p> Dans ce moment, un des six clercs, qui, voyant le déclin du vin, furetait de
                        tous côtés comme par inspiration ; ayant aperçu deux fioles bien bouchées,
                        étiquetées et cachées dans un coin du buffet, s'écria fortement : </p>
                    <p> « <hi rend="italic"> Vivat </hi> , mes amis surcroît de bonne fortune et de
                        plaisir voilà deux bouteilles de liqueur ; à table vîte, et buvons à la
                        santé de la bonne tante, sans elle nous n'aurions pas trouvé ce trésor-là ». </p>
                    <p> A cette agréable invitation, d'un mouvement spontané nous suivîmes tous le
                        porteur de liqueur, et ce ne fut qu'un temps de poser les fioles sur la
                        table, et nos culs sur les chaises. Ma tante se mit à côté de moi pour me
                        couvrir de ses ailes, et le vin, la bonne chère et la liqueur ramenèrent
                        encore une fois la gaieté et la folie. On mangea, on but, on rit et l'on
                        chanta à tue-tête, sans s'occuper de l'heure, pensant bien que le procureur
                        et sa digne moitié n'étaient pas gens à aller dans un château à deux lieues,
                        pour n'y prendre qu'un seul repas. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Succès du voyage du procureur. Son retour. Je suis
                            renvoyée. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> A </hi> propos du procureur, voilà l'occasion de dire ici
                        quelques mots de son voyage. Arrivé, dans sa belle voiture, au village qu'on
                        lui avait indiqué, le cocher s'informa du château du Trébuchet. Personne
                        n'en put donner de nouvelles, et tous les habitans de l'endroit
                        s'accordèrent à répondre qu'ils ne connaissaient d'autres trébuchets que des
                        petites cages qui servent à attraper des oiseaux. Le procureur, mettant la
                        tête hors la portière, demanda par le nom de monsieur <hi rend="italic">
                            Mondétour </hi> , qui était, disait-il, le maître de ce château inconnu
                        : mais on n'avait pas plus de connaissance de lui que de son domaine, et
                        personne n'avait jamais entendu parler ni de l'un ni de l'autre. </p>
                    <p> Enfin le cocher ayant encore voituré pendant plus d'une heure le couple
                        affamé (car, outre la privation volontaire que les époux s'étaient imposée
                        de leur souper de la veille, ils s'étaient encore retenus au milieu de leur
                        déjeûner, afin d'en pouvoir prendre davantage aux dépens du maître du
                        château), le cocher donc ayant rôdé inutilement dans tous les environs, où
                        l'on répondait toujours qu'on ne connaissait ni le maître, ni le château, le
                        procureur commença à soupçonner le tour perfide qu'on lui avait joué. </p>
                    <p> Effectivement, l'adresse et les noms avaient été supposés, dans l'intention
                        de le faire courir et dépenser inutilement, par un homme sans doute qui, au
                        lieu d'avoir gagné un procès par le talent du procureur, l'avait perdu par
                        sa maladresse. </p>
                    <p> « Ah maudit monsieur Mondétour s'écria-t-il en enrageant, c'est un fier
                        détour que vous nous faites prendre là pour arriver à notre dîner et nous
                        sommes bien les imbécilles oiseaux que vous avez attrapés à votre infernal
                        trébuchet et votre village de Crèvecœur en est un bien véritable pour nous
                        ... </p>
                    <p> » Comment » reprit plus haut encore la dame, furieuse et de l'inutilité de
                        sa belle toilette, et de la perte des deux bons repas sur lesquels elle
                        avait compté, et du riche cadeau qu'elle s'attendait à recevoir... et des
                        frais qu'ils allaient être obligés de payer pour la voiture ... « comment il
                        est possible qu'on ait osé s'adresser à nous pour nous faire une horreur
                        pareille ... Ah monsieur mon mari, vous me vengerez de cela, ou jamais je ne
                        vous regarderai. --- Eh comment diable vous en venger ? --- Comment ?... par
                        un bon procès bien criminel que vous allez intenter à cette occasion-là, et
                        qui, j'espère, nous vaudra de grands dédommagemens, ou bien vous n'êtes plus
                        digne d'être regardé comme procureur. --- Eh mais, ventrebleu à qui
                        l'intenter ce procès, puisque ces malheureux et traîtres noms-là ne sont
                        seulement pas connus ?... Notre plus court, madame, est de nous en retourner
                        bien vîte dîner chez nous, car j'ai une faim d'enragé, et de regagner, si
                        nous pouvons, la moitié de la journée sur le louage de notre carrosse » ; et
                        il ordonna au cocher de les reconduire à Paris à toute bride. </p>
                    <p> Mais le cocher, aussi malin qu'eux, et qui d'ailleurs venait d'entendre leur
                        colloque, se garda bien d'entrer dans leurs vues et de presser ses chevaux
                        pour épargner leur bourse. Il les remmena tout au contraire au très-petit
                        pas, sous prétexte que ses bêtes étaient fatiguées, et même, comme,
                        disait-il, croyant, d'après leur signification le matin, qu'ils dîneraient à
                        ce château, il ne les avait pas fait déjeûner, il s'obstina à s'arrêter au
                        milieu du chemin pour les faire dîner, le couple avare ne voulant pas
                        entrer, pour en faire autant, dans une auberge où lui cocher alla, malgré
                        eux, pour boire à leur santé. </p>
                    <p> Enfin, après bien des juremens du procureur, et des malédictions de la
                        procureuse, qui ne firent que glisser le long des oreilles du <hi rend="italic"> stoïque phaëton </hi> , qui ne s'en était pas plus ému
                        que ses chevaux, ils étaient repartis, et n'arrivèrent qu'à près de sept
                        heures du soir à Paris, où ils furent en conséquence obligés de payer la
                        journée toute entière. </p>
                    <p> Par un calcul de leur amour propre, tout opposé à celui du matin, ils
                        avaient eu l'attention de renvoyer la voiture dès l'autre bout de leur rue,
                        de peur que les voisins, en les en voyant descendre, ne devinassent, à la
                        décomposition de leurs figures, l'humiliant échec dont ils venaient d'être
                        les dupes, et s'en étaient revenus chez eux à la sourdine, de sorte qu'on ne
                        les avait pas entendus rentrer. </p>
                    <p> Presqu'aussi tourmentés de la faim que je l'avais été moi-même le matin au
                        moment de leur départ, ils montèrent vivement tous deux à la cuisine, pour
                        ordonner et hâter leur souper. Le tapage scandaleux et les éclats bruyans
                        d'une gaieté si inconnue jusqu'alors dans leur maison... (c'était le moment
                        de la plus grande ivresse de nos six clercs, redoublée par la bonne
                        compagnie que leur faisait ma tante), leur firent doubler le pas : ils
                        ouvrent, ils entrent, ils nous surprennent... </p>
                    <p> Jugez, je vous prie, lecteur, de l'effet que le premier coup d'œil fit sur
                        mes deux ladres, et représentez-vous ce tableau. </p>
                    <p> Figurez-vous six clercs, ma vieille tante et moi, attablés devant huit à dix
                        plats tout nus, mais qui, au moins par la sauce et les os qui restaient
                        encore, donnaient l'indication des mets friands dont ils avaient été
                        garnis... douze bouteilles de vin vides et rangées par ordre de bataille,
                        excepté deux ou trois qui, couchées sur la table, représentaient des soldats
                        blessés à mort dans un combat... deux fioles de liqueur dont la dernière
                        seulement offrait encore quelques signes de vie... et les huit convives, qui
                        pourtant n'avaient pas été invités par le maître de la maison, bien en
                        train, et chantant à pleine voix en l'honneur de celui qui régalait si bien
                        malgré lui... Ajoutez à cela, le procureur et sa femme les bras en l'air,
                        regardant d'un œil piteux le buffet qu'ils croyaient bien fermé, ouvert à
                        deux battans et tout dégarni... Voyez leurs doigts écartés et recroquevillés
                        comme pour nous égratigner tous, et leurs bouches ouvertes pour nous
                        maudire... mais restant muets tous deux et immobiles par la surprise et
                        l'indignation ... Certes, quelque nouveau <hi rend="italic"> Callot </hi>
                        pourra dessiner ce sujet-là quelque jour. </p>
                    <p> L'excès de la fureur rendit pourtant au procureur assez de force pour
                        détacher sa langue, que la stupéfaction avait d'abord collée à son palais. </p>
                    <p> « Qu'est-ce que c'est que ces maudits renégats-là chouans et brigands qui
                        mangent mon bien, qui dévorent ma substance, et qui mettent ma maison au
                        pillage, comme une troupe de bandits qui seraient venus y faire une
                        incursion ... Mais heureusement il y a des lois ; très-heureusement nous
                        savons les faire valoir... et plus heureusement encore, elles vont me venger
                        et vous punir authentiquement. </p>
                    <p> » Oui, oui pas de grâce, ajouta la procureuse ; il faut faire ici une
                        punition exemplaire. </p>
                    <p> » <hi rend="italic"> Dulciter </hi> , papa, et vous, la maman », leur dit,
                        sans bouger de la table, le premier clerc, qui n'était pas le moins gris de
                        la bande, et qui reconnaissait à peine le procureur, son patron, « pas de
                        bruit nous sommes de bons enfans : nous voilà en train de nous divertir
                        innocemment pour charmer les amertumes de la vie... nous ne vous attendions
                        pas, et c'est cause que nous ne vous avons rien gardé sur le fricot... qui
                        était, ma foi, excellent... Mais voilà encore des places de reste à table ;
                        mettez-vous-y avec nous, faites revenir quelque chose, et nous allons
                        recommencer pour vous tenir compagnie... Je crois que notre procédé est
                        honnête, et que vous n'avez pas à vous plaindre. </p>
                    <p> » Monsieur dit la procureuse à son mari, si vous ne me chassez pas tous ces
                        misérables-là, je vais me trouver mal. </p>
                    <p> » Décampez-moi bien vîte, drôles que vous êtes », reprit le procureur
                        doublement excité par la colère de sa tendre épouse... et jouant le rôle d'
                            <hi rend="italic"> Eole </hi> avec les <hi rend="italic"> Vents </hi> ,
                        « partez subitement, et ne répliquez pas Demain je vous attaque au palais,
                        et en attendant le jugement, vos gages me répondent de vos malversations et
                        du dégât inouï que vous avez osé commettre chez moi. </p>
                    <p> » Oh c'est nous, au contraire, reprit le maître clerc, qui allons vous citer
                        au tribunal correctionnel, comme un mauvais citoyen, qui veut miner
                        insensiblement les ressources de la nation, en mettant la famine, et faisant
                        périr d'inanition de braves jeunes gens qui pourraient être utiles à l'état
                        et à la population, et dont vous anéantissez toutes les capacités morales et
                        physiques, par votre infame lésinerie. Partons, mes camarades, et prévenons
                        la plainte de notre doux chef, en allant porter nous-mêmes la première
                        contre lui ». </p>
                    <p> A cette parole, ils se levèrent tous, et quoiqu'en trébuchant, ils
                        enfilèrent la porte en lui disant : « Au revoir, monsieur l'accapareur les
                        tribunaux vont décider s'il est permis à un monopoleur, qui boit
                        continuellement le produit de notre encre, d'affamer la jeunesse, et de
                        vouloir nourrir trois clercs avec deux litrons de haricots pour un jour
                        entier ». </p>
                    <p> Et le <hi rend="italic"> sixain </hi> de clercs partit joyeusement en
                        défilant, tout le long de l'escalier, la litanie complette de toutes les
                        belles choses qu'ils savaient, ou qu'ils imaginaient sur le compte des deux
                        époux. </p>
                    <p> Il ne restait donc plus dans la cuisine qu'un <hi rend="italic"> quatuor
                        </hi> , composé du procureur et de sa femme, de ma tante et de sa nièce. </p>
                    <p> Le jurisconsulte crut avoir plus beau jeu avec nous, et commençait à vouloir
                        apostropher ma tante pour sa complicité dans ce qu'il appelait une pareille
                        infamie, et déjà il l'assimilait, par ses odieuses comparaisons, à une
                        recéleuse d'effets volés. </p>
                    <p> « Qu'appelez-vous, infamie » lui dit la brave Geneviève, indignée et mettant
                        ses deux poings sur ses deux hanches en avançant sur lui, « infamies, sont
                        les horreurs que vous avez voulu faire à ma nièce » (Notez que je lui avais
                        raconté, pendant la suite du repas avec les clercs, la peur que j'avais eue
                        la veille, d'être mordue par le procureur). « C'est toi-même, vieux pécheur
                        endurci, qui es un infame Ah je crois bien que tu me trouvais trop vieille
                        pour me mordre, et c'est une jeune fille qu'il te faut pour y appliquer la
                        rage de tes dents... Mais de celle-ci, vois-tu, tu n'en tâteras seulement
                        pas d'une... Imaginez-vous, madame, poursuivit-elle en s'adressant à la
                        procureuse, que votre cher et fidelle époux a voulu hier, pendant que vous
                        étiez dans une maison où vous aviez dîné... C'est bon, c'est bon, dit la
                        dame en l'interrompant, je sais ce que vous voulez dire, et je m'en étais
                        doutée d'avance... Voyez-vous, monsieur, que tout se découvre ; je sais à
                        présent à quoi m'en tenir sur l'air échauffé que vous aviez hier au soir, et
                        les motifs innocens de cette inflammation-là ... --- Eh bien, morbleu,
                        madame quand cela serait, qu'en pouvez-vous dire ? et avez-vous sujet de
                        vous en plaindre, puisque c'est vous qui en avez profité. </p>
                    <p> » --- J'ai à dire que je suis très-mécontente de votre conduite, et que si
                        vous continuez, je me séparerai de vous, et vous ferai rendre ma dot, qui
                        fait bien les trois quarts du fond de votre étude... Réfléchissez à cela...
                        et, pour commencer à m'assurer de vous, j'ordonne à cette belle fille-là,
                        qui goûte avec le maître, et qui dîne avec les clercs, de décamper à
                        l'instant de chez moi. </p>
                    <p> » Ah jarni madame, reprit plus haut qu'elle encore Geneviève, il n'y a pas
                        besoin d'ordonnance de votre part pour ça, c'était ben déjà décidé de la
                        nôtre, et c'est moi-même qui vous ordonne de chercher des filles qui se
                        nourrissent de pain sec, et qui aient encore, malgré ça, le talent de donner
                        à vote mari des chaleurs dont vous, tirez le profit ». </p>
                    <p> Et, sans faire sa petite révérence accoutumée, ma bonne tante me fit passer
                        devant elle, en hochant la tête et faisant la moue à la procureuse, et
                        saluant le mari d'un <hi rend="italic"> adieu, je t'ai vu, insulteur de
                            vieilles ; et dénicheur manqué des jeunes filles ; </hi> et nous
                        partîmes, laissant le reste de l'explication à finir au <hi rend="italic">
                            duo </hi> doublement et triplement confondu, et qui, pour dernière et
                        plus forte punition, n'avait pas à son tour de quoi souper, après avoir été
                        privé de son dîner... </p>
                    <p> Ainsi tourne la roue de fortune ... </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin de la première partie. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> MA TANTE GENEVIEVE. </head>
                    <head> CHAPITRE XIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Monsieur de Lafleur me place chez un peintre. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante me remmena donc chez elle, me racontant en
                        chemin l'histoire de son lavement, que je savais déjà ; mais ce que je ne
                        savais pas, c'était que cet événement (qu'elle regardait bien sérieusement
                        comme miraculeux ou comme diabolique... mais qu'elle inclinait plus
                        volontiers à attribuer au diable, à cause des suites fâcheuses qui en
                        résultaient pour elle) lui faisait beaucoup de tort. Tous les particuliers,
                        craignant la répétition de cet enlèvement anodin, n'osaient plus recevoir de
                        remèdes de sa main : elle était donc d'autant plus fâchée de ma sortie de
                        condition, que tous les postérieurs paraissant se refuser à ses travaux,
                        elle n'aurait plus les moyens d'alimenter deux bouches. Cette triste et
                        véritable réflexion me pénétra. </p>
                    <p> Arrivées chez elle, un des premiers effets de sa pénurie fut l'obligation de
                        nous coucher sans souper ; heureusement nous n'en avions pas besoin, vu les
                        à-comptes que nous avions pris avec les clercs mais le lendemain matin, nos
                        estomacs commençaient à nous demander quelque chose à toutes deux... Nous
                        avions auparavant pour habitude de nous les garnir chacune d'une bonne
                        écuellée de café au lait, que ma tante savait très-bien faire... et on
                        connaît la force des habitudes Nous regardions toutes deux, en soupirant, le
                        poêlon de cuivre qui était accroché au beau milieu du devant de la
                        cheminée... Mais ma tante, me montrant sa seringue suspendue à côté de lui,
                        me disait douloureusement : « Hélas ma chère nièce, l'une faisait aller
                        l'autre, et nous vivions de ses produits : c'était en vidant celle-ci, que
                        je remplissais celui-là... Elle ne travaille plus, il faut donc aussi qu'il
                        se repose » </p>
                    <p> La conséquence était bien juste ; mais les suites n'en étaient pas moins
                        désagréables. On peut se passer de déjeûner... mais la journée est longue,
                        et le repas que l'on perd le matin, même encore celui de midi, exigent
                        doublement des intérêts pour celui du soir. Cette perspective était
                        effrayante, et nous n'avions le sou ni l'une ni l'autre. </p>
                    <p> Dans cette cruelle extrémité, ma tante eut une inspiration. Sans me rien
                        dire, elle s'habilla avec un flegme philosophique que je ne pouvais
                        m'empêcher d'admirer... Sa modeste toilette achevée, elle dépend la seringue
                        d'un air déterminé, l'enveloppe en la baisant avec tendresse et respect,
                        puis avance vers la porte, et va pour sortir... </p>
                    <p> « Où allez-vous donc, ma bonne tante » ? lui dis-je toute étonnée,
                        puisqu'elle venait de m'avouer qu'elle n'avait plus de pratiques. </p>
                    <p> « Sois tranquille, Suzon, me répondit-elle d'un ton ferme et décidé, aux
                        grands maux les grands remèdes. Nous déjeûnerons encore aujourd'hui : le
                        café au lait soutient ; c'est une vieille <hi rend="italic"> accoutumance
                        </hi> que j'ai, à laquelle je ne puis renoncer. Je peux me priver de dîner,
                        même de souper) mais je veux déjeûner, et je déjeûnerai. C'est aujourd'hui
                        le lendemain d'une fête de communauté... Il y a eu hier des orgies, de
                        grands repas... il n'est pas possible qu'il n'en soit résulté quelques
                        bonnes indigestions. Je vais encore faire des visites chez plusieurs gros
                        bénéficiers, de mes anciennes pratiques, pour voir si, heureusement,
                        quelqu'un d'eux n'aurait pas besoin de mes secours. Si le bon Dieu veut que
                        deux ou trois, seulement me passent par les mains, voilà notre café tout
                        fait... Si le diable au contraire a permis que tout ce monde-là ait été
                        sobre hier, et se porte bien aujourd'hui... si ma seringue, cet instrument
                        jadis si assuré de ma subsistance, ne peut plus m'être d'aucune utilité...
                        je sais faire des sacrifices... je ne tiens plus à rien dans le monde... je
                        vais la vendre, et du moins, en se séparant de moi, elle nous procurera
                        encore un dernier repas ... Nous aurons le reste de la journée pour aviser
                        au parti que nous prendrons pour demain... Allume de la braise, et de façon
                        ou d'autre, nous prendrons encore aujourd'hui du café au lait »... </p>
                    <p> Elle sortit. A peine était-elle à cent pas, que monsieur de Lafleur entra.
                        Il venait de chez le procureur. Il avait appris, par les commères du
                        quartier, une partie de ce qui s'était passé chez lui la veille... Car si
                        les événemens scandaleux, quoique cachés, percent et se divulguent toujours,
                        jugez combien plus ceux auxquels on donne de la publicité, doivent se
                        répandre et s'ébruiter ... Or ces six clercs sortant en tolère et
                        persifflant le procureur et son épouse, et ma tante ensuite, emmenant sa
                        nièce, et ne ménageant pas davantage les expressions de la reconnaissance,
                        avaient fourni une ample matière au bavardage des bonnes voisines. </p>
                    <p> La fruitière, chez qui monsieur de Lafleur était entré pour prendre langue,
                        lui avait débité bien charitablement et le peu qu'elle savait, et le
                        beaucoup plus qu'elle supposait. Etant donc informé par elle que j'étais
                        partie avec ma tante, il venait m'avertir qu'il n'avait pas encore de
                        condition pour moi, mais, qu'en attendant, il avait trouvé une occasion qui
                        me vaudrait mieux que les gages de la meilleure cuisinière de Paris. Il
                        m'expliqua que c'était pour aller chez un peintre très-renommé et
                        très-occupé, qui faisait des tableaux pour les églises et les palais des
                        princes ; qu'il avait dans ce moment : besoin d'une jeune et jolie personne
                        dont la figure eût un air de vierge, pour lui servir de modèle ; qu'il
                        donnait un louis par séance de deux heures ; qu'il était persuadé que je
                        ferais son affaire... et il me proposait de m'y conduire à l'instant. </p>
                    <p> Oh comme je regrettai donc alors d'avoir laissé partir la bonne Geneviève
                        pour aller faire le sacrifice de sa seringue, son ancien et respectable
                        gagne-pain... mais, qui de nous sait lire dans l'avenir... Enfin je me
                        résignai, en pensant que le sort l'avait ordonné ainsi, et que tout ce qui
                        arrive est apparemment nécessaire par l'enchaînement des causes premières et
                        secondes... Je me dis, à l'appui de cette réflexion, que la providence qui
                        trouve quelquefois à propos, dans ses décrets <hi rend="italic">
                            inapprofondables </hi> , de détrôner un monarque, de déplacer un
                        ministre, et de déposséder un riche propriétaire... en un mot, de faire
                        faire la navette aux royaumes, aux châteaux et aux bicoques, en les
                        changeant journellement de maîtres, avait sans doute eu aussi des motifs
                        puissans pour faire passer la seringue de ma tante en de nouvelles mains ... </p>
                    <p> Je calculai de plus, que le bonheur que cette même providence m'envoyait, en
                        me procurant des séances à un louis pour deux heures, devait bien
                        contrebalancer la perte de ce tant regrettable et jadis si utile meuble de
                        ma bonne tante, puisque j'allais me trouver à même de l'en dédommager en le
                        remplaçant par un neuf, à l'aide de ce louis que j'allais gagner, s'il
                        plaisait à Dieu, en deux heures. </p>
                    <p> Toutes ces considérations aussi raisonnables l'une que l'autre, firent
                        succéder en mon esprit le plaisir au chagrin, et me déterminèrent à partir
                        sur-le-champ avec monsieur de Lafleur, pour m'aller présenter au peintre,
                        mais à la condition bien expresse que nous ne déjeûnerions pas en route. La
                        pensée douloureuse que ma pauvre tante était à la piste derrière vingt
                        malades, pour y trouver son café et le mien, m'aurait fait regarder comme un
                        cas des plus graves, d'oser prendre le moindre aliment, sans le partager
                        avec elle. </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur se rendit à mes justes réflexions : nous partîmes après
                        avoir mis la clef de ma tante chez une voisine, et nous arrivâmes chez le
                        peintre. </p>
                    <p> Le premier coup d'œil de l'artiste me fut favorable. Il dit à mon conducteur
                        que je lui convenais fort, et lui demanda si j'étais consentante pour le
                        prix qu'il avait annoncé. Sur notre double réponse affirmative, voulant se
                        mettre sur-le-champ à la besogne pour profiter du jour, il congédia monsieur
                        de Lafleur. </p>
                    <p> Les besoins et la détresse de la pauvre Geneviève ne sortant pas de mon
                        esprit, je me hasardai, pour pouvoir la soulager plus vîte, à prier le
                        peintre de vouloir bien m'avancer un écus de six francs à compte du louis
                        que j'allais gagner, pour l'envoyer à ma tante, qui était dans la plus
                        grande nécessité. </p>
                    <p> « Je n'ai rien à vous refuser, ma belle enfant, sur-tout pour un emploi
                        aussi louable, me dit-il de l'air le plus gracieux ; en voilà deux au lieu
                        d'un ». </p>
                    <p> Alors les remettant à monsieur de Lafleur, je le priai d'aller attendre ma
                        tante, et de les lui donner de ma part, et il sortit. </p>
                    <p> Sitôt que nous fûmes seuls, le peintre ayant fermé sa porte, afin,
                        disait-il, de n'être pas dérangé une fois qu'il allait être à l'ouvrage, il
                        m'engagea à me mettre en état, et me proposa de m'aider. </p>
                    <p> Je ne concevais pas trop ce qu'il me voulait dire. « Comment, en état ?
                        est-ce que je n'y suis pas ? Oh il s'en faut reprit-il ; ce n'est pas
                        seulement de votre figure charmante que j'ai besoin, c'est de tout votre
                        corps. Vous paraissez l'avoir parfaitement beau, et cela conviendra
                        admirablement pour la <hi rend="italic"> Suzanne </hi> que je dois
                        représenter. </p>
                    <p> » Suzanne m'écriai-je ; eh, mon cher monsieur c'est justement ma patronne Je
                        m'appelle Suzon, moi. --- Eh bien, ma chère Suzon, cela se rencontre à
                        merveille, et vous êtes tout-à-fait digne de servir de modèle pour peindre
                        sa beauté et ses grâces ». </p>
                    <p> Flattée de ses complimens, et de l'honneur de voir que j'allais servir à
                        représenter une sainte, je lui demandai comment il fallait donc me mettre
                        pour cela. </p>
                    <p> « Il faut quitter vos vêtemens. --- Quitter mes vêtemens --- Oui ; je veux
                        peindre Suzanne lorsqu'elle se baignait. --- Oh mais, monsieur, je ne veux
                        pas me baigner, moi ; je crains l'eau. --- Il n'y en aura pas : laissez-vous
                        seulement placer dans l'attitude ; voyons, défaites votre casaquin ;
                        montrez-moi vos bras --- Oh pour mes bras, il n'y a pas de mal à ça ; les
                        voilà, monsieur. --- Qu'ils sont beaux et bien moulés ... et les jambes...
                        il faut défaire les bas. --- Encore les bas ? --- Sans doute : Suzanne n'en
                        avait certainement pas dans l'eau ». </p>
                    <p> J'ôtai donc les bas pour ressembler à ma patronne, et mon peintre de
                        s'extasier de plus en plus... « Ah ciel s'écriait-il, que tout le reste,
                        s'il est proportionné, doit donc être enchanteur ... Allons, ma chère Suzon,
                        quittez à présent cette jupe. --- Comment ma jupe aussi ... ah c'est trop
                        fort, ça, monsieur je n'ôterai pas ma jupe. --- Mais, mon enfant, votre
                        pudeur est déplacée ici : je ne suis pas fait pour en abuser ; c'est notre
                        état de voir ainsi nos modèles, et la chaste Suzanne, qui était bien aussi
                        scrupuleuse que vous, était toute nue au moment où vous devez la représenter
                        »... Et il défit les cordons de ma jupe ; et, par complaisance pour ma
                        patronne, je le laissai encore faire. </p>
                    <p> Je n'avais plus que ma chemise, j'étais toute honteuse, et le rouge, me
                        montant au visage, redoublait encore mes couleurs naturelles... </p>
                    <p> « Oh que vous êtes charmante me dit-il en m'embrassant avec transport ; non,
                        jamais la véritable Suzanne ne put paraître aussi belle que vous --- Oh
                        mais, monsieur, lui dis-je en le repoussant, sainte Suzanne ne se laissait
                        pas embrasser par les hommes... </p>
                    <p> » Rassurez-vous, me dit-il en se rapprochant, mon intention n'est que de
                        vous admirer et de vous respecter » ; et, enlevant mon bonnet, il fit tomber
                        mes longs cheveux noirs, et, les partageant par ondes, les disposa
                        artistement sur mes épaules et sur ma gorge, puis il se reculait pour me
                        contempler. </p>
                    <p> « Eh bien donc, monsieur, avez-vous bientôt fini ? où est donc votre pinceau
                        ? voyons, puisque vous devez me peindre. Il ne tient qu'à vous que nous
                        commencions, me dit-il ; quittez votre chemise, et je vais vous poser. </p>
                    <p> » --- Oh ciel ma chemise ... Ah par exemple, sainte Suzanne elle-même
                        viendrait pour me l'ôter, que je ne la laisserais pas faire : je vois bien
                        que c'est une attrape... mais apprenez que je ne suis pas venue ici pour me
                        laisser affronter » ; et je sautai sur ma jupe et mon casaquin pour les
                        revêtir au plus vîte... mais le peintre, se jetant à mes genoux, m'assura,
                        me jura, même avec un air si véritable, que je n'aurais aucunement à me
                        plaindre de lui... me conjura si ardemment de ne pas lui faire perdre,
                        disait-il, l'occasion de faire un chef-d'œuvre en travaillant d'après un si
                        parfait modèle... et me vanta si bien l'honneur qui m'en reviendrait à
                        moi-même, que je ne savais plus à quoi me résoudre. </p>
                    <p> Alors, me voyant un peu ébranlée, il ajouta vivement : « Oui, charmante
                        Suzon croyez que je suis un galant homme, et incapable d'abuser de votre
                        confiance : je vous ai promis un louis, mais vous êtes trop belle, et vous
                        en méritez au moins deux ; tenez, je vous les donne d'avance ». (En mettant
                        trente-six francs dans la poche de mon tablier). « Cette petite somme vous
                        servira davantage encore à soulager votre pauvre tante, pour laquelle vous
                        m'avez témoigné tant d'attachement ». </p>
                    <p> Cette dernière raison acheva de me déterminer je lui laissai enlever ma
                        chemise, et restai nue et confuse à ses regards. Il se précipita sur moi, et
                        couvrant tout mon corps de baisers ardens... « Que cela ne vous effraye pas,
                        ma chère fille, me dit-il, ce sont les derniers effets d'un transport bien
                        pardonnable, qui, malgré moi, s'évaporent avant l'ouvrage... mais, foi
                        d'homme d'honneur, vous n'aurez plus rien à en appréhender. </p>
                    <p> Alors il me posa comme il voulait pour son tableau, et pour aider à mon
                        attitude, il me soutint le corps et les membres avec des rubans blancs, puis
                        il se mit au chevalet et commença à esquisser. </p>
                    <p> J'avais les yeux fixés sur la pendule, et j'aurais voulu pouvoir précipiter
                        ses mouvemens, tant pour sortir plutôt de l'état indécent où je me voyais
                        devant un homme, que pour porter plus vîte à ma tante le prix de ma
                        complaisance pour sainte Suzanne. </p>
                    <p> Le peintre me regardait avec enthousiasme, soupirait, quittait ses pinceaux
                        ; s'avançait vers moi, se reculait, tournait, m'examinait de tous côtés, et
                        semblait me dévorer des yeux... Par fois même il me touchait sous prétexte
                        de rectifier ma position... </p>
                    <p> Enfin des mouvemens extraordinaires et un frémissement effrayant qui agita
                        toute sa personne, m'inspirèrent une terreur subite, et je m'écriai, toute
                        tremblante : </p>
                    <p> « O ciel que voulez-vous donc faire ? et qu'est-ce que la parole d'honneur
                        que vous m'avez jurée » ? </p>
                    <p> Ce cri le fit revenir à lui-même ; il s'arrêta, et appuyant encore une fois
                        sa bouche sur mon corps... </p>
                    <p> « Vous avez raison, me dit-il, je n'y manquerai pas, et votre innocence est
                        en sûreté ». </p>
                    <p> Soudain, tirant fortement le cordon de sa sonnette, il alla replacer la clef
                        en dehors de la porte, et se remit à travailler. </p>
                    <p> Je ne savais que penser de cet appel de sonnette qu'il venait de faire, mais
                        je sus bientôt quel en avait été le motif. Cet homme prudent se défiant de
                        lui-même en se voyant ainsi seul avec moi, continuellement excité par la vue
                        de tous les appas secrets d'une jeune fille, et ne voulant pas manquer à
                        l'honneur, appelait ses élèves pour que leur présence servît de correctif à
                        des feux dont il redoutait la violence. Ils entrèrent effectivement
                        presqu'aussitôt au nombre de quatre. Il leur dit de se mettre chacun à son
                        chevalet, et de dessiner d'après le modèle qu'ils voyaient. </p>
                    <p> Ces jeunes gens se placèrent donc, et tous ensemble se mirent à tirer des
                        copies de mon corps, suivant la différente position d'où chacun d'eux
                        pouvait m'observer. </p>
                    <p> Je ne puis décrire ici, mais le lecteur peut se faire une idée de la
                        confusion que je devais éprouver, d'être ainsi toute nue, attachée et
                        exposée à la vue de cinq hommes, auxquels, par les différentes positions
                        qu'ils avaient, la moindre partie de mon corps ne pouvait échapper. </p>
                    <p> « Ah sainte Suzanne, m'écriai-je, vous n'avez été vue au bain que de deux
                        vieillards, qui vraisemblablement portaient des lunettes, et encore, libre
                        de vos mouvemens, vous pouviez leur dérober ce que vous vouliez de votre
                        corps ; mais moi je ne puis rien cacher à cinq jeunes observateurs qui ont
                        de bons yeux ... envoyez-moi donc au moins, pour préserver mon innocence, le
                        secourable Daniel qui a fait connaître la vôtre ». </p>
                    <p> Ce que c'est que de prier avec ferveur ... Daniel ne vint pas à mon aide...
                        mais la porte, sur laquelle la clef était restée, s'ouvrit toute grande, et
                        ma bonne tante parut. </p>
                    <p> Je laisse à penser les beaux cris qu'elle fit à son tour, en m'apercevant
                        dans cet état de pure nature. </p>
                    <p> « Ah mon doux sauveur, dans quelle caverne que je suis donc ici ?... Et
                        vous, misérables dépouilleurs et assassineurs de monde, est-ce comme ça que
                        vous arrangez les jeunes filles ?... Est-ce que vous allez donc violer et
                        égorger ma pauvre nièce, que la v'là déjà liée comme une victime » ? et elle
                        se jetait sur moi, et coupait d'une main, avec ses ciseaux, les attaches qui
                        me retenaient, tandis qu'elle tâchait à couvrir de l'autre une partie de ma
                        nudité... </p>
                    <p> « Eh ma bonne, ne nous dérangez donc pas, lui dit le peintre en courant à
                        elle et la retenant, il n'est question ici ni de viol ni de meurtre. Votre
                        nièce a consenti à me servir de modèle pour une sainte Suzanne ; je lui
                        donne deux louis pour cela, et nous la peignons. Voilà tout, </p>
                    <p> » Quel beau chien de conte me faites-vous donc là, avec vos saintes Suzanne
                        et vos modèles que vous peignez ?... Est-ce qu'il est décent de prendre des
                        jeunes filles pour ça ? Adressez-vous à des femmes faites, à la bonne
                        heure... Comme v'là moi, par exemple. Donnez-moi vos deux louis, et je vous
                        en servirai de modèle pour une Suzanne... et les deux premiers qui viendront
                        pour faire les vieillards, je vous leur cognerai la gueule d'importance...
                        Mais pour ma nièce, je ne veux pas qu'elle se laisse voir comme ça. </p>
                    <p> » Ah, ventrebleu le charmant modèle pour peindre une chaste Suzanne
                        s'écrièrent, en riant aux éclats, tous les jeunes peintres... Eh la bonne
                        mère, au lieu de recevoir de l'argent, il vous faudrait avoir vous-même deux
                        louis à donner à chacun de nous pour faire cette belle besogne... encore à
                        ce prix-là vous ne trouveriez pas de tireurs. </p>
                    <p> » Qu'appelez-vous, petits insolens et qu'est-ce que vous voulez dire avec
                        vos tireurs ?... </p>
                    <p> » Ne vous scandalisez pas de leur expression, ma chère dame, reprit
                        flegmatiquement le maître peintre ; en fait de notre art, peindre une femme,
                        se dit pour la tirer en portrait... Mais laissez-nous finir notre besogne ;
                        le temps se passe, et il y aura la moitié de la séance de perdue. --- Oh je
                        me moque de vos besognes et de vos séances ; mais encore une fois, je ne
                        veux pas que ma nièce reste ici comme ça, à montrer et à faire tirer, comme
                        vous dites, des choses... Fi donc ... Allons vîte, rhabillez-vous,
                        mam'selle, que je vous remmène. </p>
                    <p> » Si vous y êtes absolument décidée, madame, reprit toujours poliment le
                        peintre, vous êtes maîtresse de vos volontés ; mais que votre nièce me rende
                        donc les trente-six francs que je viens de lui donner, et vous aussi les
                        douze qu'elle vous a déjà fait remettre. </p>
                    <p> » Ah les maudits douze francs, s'écria ma tante, ils sont déjà écorniflés
                        ... Ma pauvre nièce, j'avais vendu ma seringue vingt-quatre sous quand
                        moi»sieur de Lafleur m'a apporté ces deux écus-là de ta part. Ne voulant pas
                        qu'il fût dit que je ne me séparerais qu'à la dernière extrémité d'un outil
                        précieux qui nous avait nourries si long-temps, j'ai couru pour la racheter,
                        à quelque prix que ce fût... Le juif renégat qui ne me l'avait payée que
                        vingt-quatre sous, n'a voulu me la rendre que pour trois livres ... </p>
                    <p> » Après ça, le café de notre déjeûner que j'ai préparé pour nous deux, y
                        compris la braise, le lait, le sucre et les petits pains, et de la chandelle
                        pour ce soir, tout ça m'a encore emporté une trentaine de sous... sans
                        compter trois voies d'eau que j'ai fait monter pour couler note lessive, et
                        du savon que j'ai acheté, encore ... car s't'argent frais-là m'avait
                        retourné la cervelle... et je ne pensais guères que c'était comme ça qu'on
                        te le faisait gagner... Ah, mon dieu mon dieu comment que j'allons donc
                        faire à présent pour le rendre ? </p>
                    <p> » Eh mais au lieu de le rendre, que ne gardez-vous plutôt le surplus ?...
                        lui dit le peintre. Mademoiselle n'a plus que presqu'une heure pour l'avoir
                        gagné légitimement et bien innocemment. Laissez-la profiter, ainsi que vous,
                        de cette bonne occasion... que diable, deux louis pour une petite heure qui
                        vous reste, c'est de l'argent bien facile à gagner, et vous seriez
                        traîtresses à vous-mêmes si vous le refusiez ... </p>
                    <p> » Est-ce que tu avais donc déjà les autres trente-six francs, me dit ma
                        tante en commençant à adoucir sa voix d'un ton de réflexion et de
                        composition ? </p>
                    <p> » Ma tante, monsieur les a mis dans la poche de mon tablier... Où ils sont
                        très-bien, reprit le peintre, et où il faut les laisser, croyez-moi... et
                        même revenir une autre fois pour gagner encore deux autres louis, et que je
                        puisse terminer mon tableau. </p>
                    <p> » Mais pour cela, demanda ma tante, il faut donc que ma nièce remonte encore
                        là-dessus, comme elle était, et vous fasse voir encore... ? Ah Satan
                        qu'est-ce que c'est donc que la misère et le besoin ? --- Mais, madame, vous
                        vous formalisez et vous chagrinez mal-à-propos : nous en voyons tous les
                        jours comme cela. C'est pour nous comme des statues, et les plus belles
                        filles du monde ne risquent et ne perdent rien lorsqu'on ne fait que les
                        regarder. </p>
                    <p> » Allons donc ; puisqu'il le faut, il le faut, dit ma tante, qui, vraiment
                        philosophe à sa manière, savait toujours prendre un parti, et qui d'ailleurs
                        se voyait forcée par l'écornure du premier écu... Je prends donc les
                        trente-six francs que v'là, ajouta-t-elle en empoignant les écus dans mon
                        tablier, et je consens à ce qu'elle se remette, et que vous la regardiez
                        encore pendant s't'heure-là... Aussi bien, puisque vous avez déjà tout vu,
                        vous n'en verrez et n'en saurez toujours pas davantage. Mais je vas rester
                        là aussi, moi, pendant votre belle séance de tirage, et le premier qui
                        remuera autre chose que son pinceau, voilà de quoi lui parler ; et elle fit
                        briller à leurs yeux ses grands ciseaux. Dépêchez-vous donc, et ne tortillez
                        pas, car v'là la pendule, et je ne vous ferai pas grâce d'une minute de plus
                        ». </p>
                    <p> Comme on vit à son air qu'il n'y avait pas à badiner avec elle, et que le
                        peintre ne voulait pas perdre le prix de sa séance ; que d'ailleurs il avait
                        le désir de nous engager toutes deux à lui en donner une autre, il sut
                        contenir ses élèves et employer lui-même utilement le temps qui lui restait. </p>
                    <p> L'heure sonnant, Geneviève fut stricte à crier : « C'est fini. Fermez les
                        yeux. » A bas les pinceaux ; il n'y a plus rien à voir, ni à tirer ». </p>
                    <p> Je me rhabillai. Le peintre me remercia très-gracieusement, ainsi que ma
                        tante, et nous invita instamment à revenir chez lui dans trois jours,
                        ensemble, et au même prix... Après quelques réflexions et difficultés, ma
                        tante qui me tenait le bras d'une main, mais qui de l'autre soupesait et
                        caressait les écus qu'elle avait dans sa poche, promit qu'elle me
                        ramènerait, et nous prîmes congé du peintre, qui me serra une main, et des
                        quatre élèves, qui me lançaient en dessous des œillades. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XIV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Monsieur de Lafleur soupe chez ma tante. Nouvelle
                            déclaration de son amour. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante un peu revenue de l'humeur qu'elle avait
                        eue de me voir en sainte Suzanne, et flattée des politesses que le peintre
                        lui avait faites à notre sortie de chez lui, me disait en remuant toujours
                        ses écus : « Encore passe du moins quand les gens sont honnêtes, et qu'ils
                        s'en tiennent juste à faire leur métier. On sait bien qu'il y a de toute
                        sorte d'états dans la vie. Celui des peintres est de regarder le monde
                        par-tout... Eh ben dame, il faut bien qu'ils en vivent, comme moi qui ai
                        bien vu des fois aussi ce qu'on cache à tous les autres... Ça n'empêche
                        toujours pas qu'on ne soit sage quand on le veut... Oh, oui toutes
                        réflexions faites, il y a plus de profit à servir de modèle aux peintres
                        qu'à être cuisinière chez un procureur, à jouer avec ses clercs, à prendre
                        des leçons de broche de monsieur de Lafleur, et à recevoir des lavemens du
                        petit Anodin. Souviens-toi bien de ça, ma chère Suzon. Tous ces gens-là ont
                        vu tous tes secrets également, et pourtant il n'y a que les yeux du peintre
                        qui aient payé leurs regards... deux louis pour deux petites heures c'est
                        sainte Suzanne ta bonne patronne, qui t'a envoyé cette bonne aubaine-là ...
                        Nous retournerons chez le peintre, pas vrai, ma nièce ? </p>
                    <p> » Eh mais, ma tante, comme vous voudrez... Cependant se mettre toute nue
                        comme ça devant le monde ... </p>
                    <p> » Oui, j'entends ben. La première fois ça doit coûter beaucoup ; mais tu te
                        souviens de la réflexion que j'ai faite moi-même chez lui... D'abord qu'ils
                        ont déjà tout vu, il n'y a plus rien de nouveau à présent, ce sera toujours
                        la même chose qu'ils verront, </p>
                    <p> » Oh ce n'est pas de me laisser voir qui me chiffonne le plus, une fois que
                        j'y suis, mais c'est pour me déshabiller que ça me fait une confusion
                        terrible ... --- Eh bien, écoute, je te déshabillerai moi-même derrière un
                        paravent que j'ai vu dans la chambre du peintre, et tu ne te montreras que
                        quand tu seras toute prête ; et pour que tu ne rougisses pas, je te mettrai
                        un mouchoir fin devant les yeux ». </p>
                    <p> A cette double condition-là, je promis que nous y retournerions. </p>
                    <p> L'espérance d'avoir encore deux louis dans trois jours avec si peu de peine,
                        et peut-être beaucoup d'autres après ceux-là, rendit à ma tante toute sa
                        gaieté, et la consola de la diminution continuelle de ses pratiques. Elle
                        prépara même un bon souper, et monsieur de Lafleur étant venu le soir pour
                        savoir des nouvelles de ma séance du matin, ma tante, par reconnaissance de
                        la bonne pratique qu'il nous avait procurée, l'invita à nous tenir
                        compagnie. </p>
                    <p> Lui qui ne cherchait que les occasions d'être seul avec moi, ne se fit pas
                        prier long-temps, imaginant bien qu'il trouverait le moyen d'éloigner
                        Geneviève au moins pour quelques instans. Il lui dit donc qu'il acceptait
                        volontiers, mais à condition qu'il paierait le vin, parce qu'il n'était pas
                        juste que des femmes régalassent, et il lui mit un écu dans la main pour
                        aller chercher trois bouteilles à vingt sous, et de son choix... </p>
                    <p> Ma maligne tante, qui avait toujours sa leçon de broche sur le cœur, pénétra
                        bien vîte son motif, et me repassant l'écu tout d'un temps, me dit : «
                        Vas-y, Suzon, tu seras plutôt revenue que moi ; j'ai tant couru aujourd'hui
                        ; que je ne peux plus me tenir sur mes jambes. </p>
                    <p> » Oh ma chère tante, reprit-il, je serai bien fâché de votre peine, sans
                        doute, et je vous l'épargnerais moi-même si j'osais entrer dans un cabaret
                        dans ce quartier-ci, mais c'est trop près de chez nous. Monsieur l'abbé le
                        saurait, car il y a toujours des mauvaises langues qui ne se plaisent qu'à
                        nuire au monde, et cela me ferait tort... D'une autre part, les cabaretiers
                        sont si fripons, qu'ils tromperont mam'selle Suzon ; ainsi vraiment il faut
                        que vous fassiez encore cette petite corvée-là. Pour ne pas vous fatiguer,
                        vous irez tout doucement. Nous avons le temps d'attendre ; il n'est pas
                        encore l'heure de souper. </p>
                    <p> » Eh bien, puisque vous n'êtes pas pressé, riposta ma tante, vous pouvez
                        bien faire la galanterie toute entière. Allez chercher votre vin vous-même
                        dans un autre quartier, pour qu'on ne vous connaisse pas. Pendant ce
                        temps-là, moi, je vais achever mon fricot, et Suzon apprêtera le couvert ;
                        ça fait que quand vous reviendrez, nous n'aurons plus qu'à nous mettre à
                        table ». </p>
                    <p> Cet arrangement ne faisait pas le compte de monsieur de Lafleur, mais il
                        connaissait ma bonne tante pour être entêtée, et il n'y avait pas à
                        répliquer. Il reprit donc l'écu dans ma main, qu'il serra et baisa, en nous
                        disant : </p>
                    <p> « Eh bien, mesdames, pour ne pas perdre deux minutes du plaisir que vous me
                        permettez d'avoir en votre aimable société, je vais, au risque que cela soit
                        rapporté à monsieur l'abbé, aller tout bonnement au cabaret qui est en face
                        », et il descendit. </p>
                    <p> Dès qu'il fut dehors : « Il avait bien envie de rester seul avec toi, Suzon
                        me dit ma tante, mais méfie-t'en bien, mon enfant. Souviens-toi que sitôt
                        qu'un homme a parlé de mariage à une jeune fille, elle ne doit pas lui
                        accorder la moindre liberté, que toutes les cérémonies ne soient bien
                        faites, et le contrat bien signé... S'il a de bonnes intentions, la
                        résistance d'une fille honnête ne fait que les augmenter ; mais s'il en a de
                        mauvaises, on gagne à le dégoûter de soi. Ce qui serait bagatelle avec un
                        autre, devient de conséquence avec un soi-disant prétendu... Sous le
                        prétexte de vouloir épouser, vois-tu, il vous amène insensiblement à jubé ;
                        d'une petite faveur obtenue, il passe à une plus grande ; il vous demande
                        des à-comptes, et il appelle ça des arrhes du marché... Mais, fiez-vous-y et
                        une fois que vous les avez accordés sur parole, la main du perfide se refuse
                        à signer la promesse que sa bouche vous a faite... Eh mon dieu j'ai pensé y
                        être prise, mon enfant, telle que tu me vois ... --- Vous, ma tante ?... ---
                        Hélas oui, moi-même, ma nièce, et si, je n'étais pas si innocente que toi,
                        et bien m'en a pris. C'est une histoire que je te veux conter en soupant,
                        exprès devant monsieur de Lafleur, ça te servira de leçon, d'abord à toi, et
                        ça lui prouvera, à lui, que nous savons de quoi les hommes sont capables ». </p>
                    <p> Monsieur de Lafleur rentrant alors, la conversation changea d'objet. Les
                        préparatifs du souper occupèrent encore un instant, à cause d'un supplément
                        d'une salade aux anchois, que monsieur de Lafleur avait apportée, je ne sais
                        trop à quelle intention, mais qu'il nous vantait beaucoup, et à propos de
                        quoi il me faisait, tout en les épluchant et les nettoyant avec moi,
                        beaucoup de plaisanteries équivoques et à l'inçu de ma tante, à ce qu'il
                        croyait, auxquelles je ne comprenais rien du tout... Mais la rusée
                        Geneviève, sans en faire semblant, avait toujours les yeux et les oreilles
                        au guet ; et déroutait à tous momens sa langue et ses mains ; car les unes
                        étaient vraiment aussi agissantes que l'autre était frétillante. </p>
                    <p> On se mit à table enfin, et pendant tout le souper, monsieur de Lafleur ne
                        nous entretint que du désir qu'il avait d'unir son sort au mien, et de ne
                        plus nous quitter ; même, s'avançant de plus en plus, il proposait déjà,
                        pour débarrasser ma tante, dont la chambre était petite, et le lit,
                        disait-il, trop étroit pour nous deux, sur-tout vu que nous étions dans la
                        saison des chaleurs, de me chercher dès le lendemain un autre logement où
                        j'irais habiter seule, en attendant qu'il eût trouvé l'occasion favorable
                        pour faire agréer notre mariage à son maître, et il s'y chargerait de ma
                        dépense. </p>
                    <p> Moi, simple et accoutumée à ne voir dans les discours que la première
                        intention que les paroles semblaient y donner, je trouvais tout cela
                        infiniment honnête de sa part, et je me confondais en remercîmens pour les
                        bontés dont il paraissait vouloir me combler... Mais ma tante, qui avait
                        vécu et vu plus que moi, avait une habitude toute opposée à la mienne. Elle
                        ne voyait, dans les plus beaux complimens, que faussetés ; dans les
                        promesses, que des piéges ; et dans les amoureux de nos appas, que des
                        ennemis de notre honneur. </p>
                    <p> La conduite de monsieur de Lafleur lui paraissait louche, sur-tout depuis
                        qu'il m'avait conduite chez le peintre, pour m'y faire transformer en sainte
                        Suzanne ; et quoique charmée d'avoir eu l'argent de ma séance, elle augurait
                        mal de la délicatesse d'un homme qui avait exposé sa maîtresse nue aux
                        regards de cinq autres, et cela avait beaucoup diminué de l'idée qu'elle
                        avait eue d'abord qu'il voulait faire de moi sa femme. </p>
                    <p> Elle lui dit donc tout bonnement que, tant que sa nièce ne serait pas
                        mariée, sa chambre serait assez grande pour elles deux ; que, quand elle
                        aurait un époux, il serait juste qu'il fit les frais de son coucher ; mais
                        que, jusque-là, elle n'entendait pas qu'elle eût d'autre lit que le sien. </p>
                    <p> Il voulut insister en disant que, d'après les déclarations qu'il nous avait
                        faites, et qu'il était prêt à nous réitérer, nous pouvions et devions même
                        le regarder comme étant déjà effectivement mon époux ; et que, comme il en
                        avait tout l'amour, je ne risquais rien à lui en accorder tous les droits.
                        En finissant cette belle phrase, il commença à prendre un droit d'époux en
                        m'embrassant fortement et sans ma permission. </p>
                    <p> « Nage toujours, et ne t'y fie pas répondit ma tante ; il n'y a que le
                        sacrement qui donne ces droits-là ; et toute fille qui est assez sotte pour
                        les laisser prendre avant, s'appellera toujours mam'selle, quand même on lui
                        aurait promis vingt fois de la faire madame... Ce n'est pas par ouï-dire
                        seulement que je le sais ; mais quand on y a passé, on est savante, comme
                        dit l'autre... Ecoutez-moi, mes enfans ; je vais vous raconter, pour
                        dessert, ce qui m'est arrivé à moi-même ». </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Une des histoires de la jeunesse de ma tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e suis forcée de convenir que je n'ai jamais été
                        jolie ; mais, étant jeune, j'avais quelque chose de piquant dans la figure ;
                        on me trouvait un petit air chiffonné et mutin, qui, joint à beaucoup de
                        gaieté naturelle et à cette fraîcheur d'une-fille de dix-huit ans, ne
                        laissait pas de me valoir encore des conquêtes. Je n'étais pas riche non
                        plus, mais j'avais toute sorte de petits talens qui me mettaient à même de
                        bien gagner ma vie ; et je ne dépendais que de moi, n'ayant plus de parens.
                        Cette liberté que j'avais de mes actions, était un grand appât de plus pour
                        les chercheurs de bonnes fortunes ; mais heureusement j'avais en moi-même un
                        fond de prudence, et même déjà d'expérience, qui me garantissait aussi
                        sûrement qu'aurait pu faire la surveillance de toute une famille ; et cela
                        déroutait bientôt ceux qui n'étaient pas d'humeur à tirer, comme on dit,
                        leur poudre aux moineaux. </p>
                    <p> Un jour pourtant, un certain jeune homme très-bien fait, et le coq de notre
                        voisinage, s'étant attaché à me faire la cour, parvint, non pas tout-à-fait,
                        à m'inspirer des sentimens de tendresse, mais cependant à se faire écouter
                        avec assez de plaisir. Ce n'était même peut-être que la vanité de me voir
                        donner la préférence sur celles qui se croyaient plus jolies que moi... </p>
                    <p> Mais, j'avais beau entendre ses fleurettes, ferme dans mes principes, je
                        n'accordais toujours rien que ce qu'il pouvait attraper par-ci par-là...
                        dans la bagatelle, s'entend du moins, et jamais dans le sérieux ... Oh de ce
                        côté-là, il n'y avait pas à s'y frotter. Des petites caresses, des baisers
                        sur les mains, des embrassades même... on sait bien qu'on ne peut pas les
                        empêcher ; c'est plutôt pris qu'on n'y a regardé... Mais, jarni quand on
                        voulait s'émanciper à autre chose... ah, ah ... Geneviève avait bientôt fait
                        voir qu'elle savait jouer des pieds et des mains, et même des dents... Oh de
                        ça, j'étais un lion pour la vertu... Avis pour toi, en passant, Suzon ...
                        T'as déjà eu aussi bien des attaques de rencontre, et par ta simplicité, et
                        par la hardiesse des hommes ; mais quoique ça, ton honneur est encore
                        entier. J'en réponds tant que tu seras avec moi ; mais souviens-toi de le
                        bien défendre quand tu seras toute seule... Je reprends mon histoire. </p>
                    <p> Ce bel amant donc que j'avais, il se nommait à-peu-près comme monsieur ; un
                        nom de fleur aussi, car il semble que ces agréables noms-là portent bonheur
                        pour être joli garçon... </p>
                    <p> « Bien obligé du compliment, madame, dit modestement monsieur de Lafleur ;
                        c'est trop honnête de votre part, et je ne méritais pas cette galanterie-là
                        » </p>
                    <p> « Pardonnez-moi, monsieur, reprit ma tante, il faut rendre à chacun ce qui
                        lui appartient. Il se nommait monsieur Jasmin : vous voyez que c'est comme
                        qui dirait de votre famille ». </p>
                    <p> Un jour donc, le beau monsieur Jasmin, qui était tout juste aussi de votre
                        même profession ; car il était le valet-de-chambre favori du seigneur de
                        notre village... </p>
                    <p> « Bon, encore un trait de ressemblance avec moi, dit monsieur de Lafleur ;
                        mais le plus fort que nous ayons, c'est celui de notre amour pour votre
                        famille ; et je défie qu'il ait pu aimer la tante plus que je n'adore la
                        nièce ». </p>
                    <p> « C'est fort bien jusque-là, répondit Geneviève, mais tâchez de ne pas lui
                        ressembler jusqu'au bout ; car vous allez voir... ». </p>
                    <p> Un jour donc, monsieur Jasmin, piqué de ce que je rebutais toujours ses
                        tentatives, dès que je m'apercevais qu'il voulait pousser sa pointe trop
                        avant, me dit : </p>
                    <p> « Mais, ma charmante Geneviève »... Vous jugez, en me regardant, qu'il
                        voulait me faire croire que sa passion était bien vive, pour le porter au
                        point de me régaler de cette flatteuse épithète <ref target="#N2"/> ...
                        J'étais pourtant mieux que ça dans ce temps-là. « Pourquoi tant vous
                        défendre avec moi ?... pourquoi me refuser des preuves d'un retour de
                        tendresse de votre part, que je mérite si bien par l'excès de la mienne ? me
                        regarderiez-vous comme un trompeur ? Ah cette pensée m'afflige au point que
                        je vous signerais une promesse de mariage tout-à-l'heure, et une donation de
                        tout mon bien et de toutes mes espérances, si je ne craignais de pouvoir
                        penser après, que vous auriez cédée plutôt à l'intérêt qu'à l'amour que
                        j'avais osé me flatter de vous inspirer... et cette idée cruelle
                        empoisonnant mon bonheur, me rendrait malheureux par la suite » </p>
                    <p> « Eh mais, monsieur, vous auriez tort de penser cela, lui dis-je. » Soit que
                        je parlasse de bonne foi et que je fusse persuadée de ce qu'il me disait,
                        soit que, fatiguée moi-même de lutter contre lui, l'instant marqué pour ma
                        faiblesse fût arrivé... « J'ai vraiment de l'amitié pour vous, et vous
                        seriez vingt fois plus riche, que ma main ne se donnerait pas, si mon cœur
                        ne la conduisait ». </p>
                    <p> « C'est fort beau et fort flatteur ce que vous me dites-là, ma chère
                        Geneviève mais prouvez-m'en la sincérité par un peu plus de confiance. ---
                        Comment donc ? --- Quand on aime les gens, on doit les estimer. Montrez-moi
                        donc l'estime que vous avez pour moi. --- Que faut-il faire pour cela ? ---
                        Vous fier à la parole sacrée que je vous donne de vous épouser. Je vous
                        jure, foi d'honnête homme, de faire dresser demain notre contrat, où je vous
                        avantagerai de tout ce que je possède et que je posséderai jamais ; et
                        j'exige, si vous m'aimez véritablement, que vous accordiez ce soir de bonne
                        volonté, à l'amant, ce que demain l'époux serait en droit d'exiger sans
                        pouvoir se flatter que ce serait vraiment le cœur qui le lui laisserait
                        prendre... ou bien, je vous fuis dès cet instant, comme une insensible,
                        comme une ingrate ; et, de désespoir, je vais m'aller noyer » ... </p>
                    <p> Dame il était si pressant, il me paraissait si amoureux de si bonne foi ...
                        il s'annonçait si généreux, que la confiance... l'amour propre... l'intérêt,
                        si vous voulez... et puis, comme je disais tout-à-l'heure, ce maudit quart
                        d'heure où il est apparemment décidé qu'une femme, même honnête, sera
                        faible... Enfin, tout ça, d'accord pour me tourner la tête... la sensibilité
                        encore... car, il finit son beau discours par se jeter à mes genoux, où il
                        pleurait... mais, au point de me faire pleurer moi-même aussi ... </p>
                    <p> « Ma fine, dis-je à part moi, qu'est-ce que j'y risque ? ce n'est jamais
                        qu'avancer la cérémonie d'une demi-journée, et cinq ou six heures de plus ou
                        de moins, ça ne vaut pas la peine d'y regarder de si près, et de laisser
                        périr un beau jeune homme qui veut faire ma fortune. Tout coup vaille,
                        risquons le paquet »... </p>
                    <p> Je l'avoue à ma honte, ma nièce ; j'ai peché dans ce moment-là... du moins
                        par intention... Mais, écoute jusqu'au bout, et, si tu viens à m'imiter dans
                        ma faiblesse, imite-moi aussi dans le reste de ma conduite. </p>
                    <p> Je lui promis donc que je l'attendrais le soir, quand il aurait fini son
                        service au château et couché son maître, et que je me déterminerais
                        peut-être à lui accorder ce qu'il me demandait. Il se releva de mes genoux,
                        transporté, en me baisant les mains... et même plus... comme gage de ma
                        parole, et il s'en alla triomphant. </p>
                    <p> Il ne fut pas plutôt parti, que je me mis à faire des réflexions sur ma
                        facilité, et sur l'inconvenance de ma promesse. J'étais toute absorbée, et
                        ne pensais déjà plus qu'aux moyens de manquer à cette parole donnée si
                        inconsidérément, lorsque Jeanneton entra dans ma chambre. </p>
                    <p> Cette Jeanneton était encore bien moins passable que moi ; car, outre que
                        ses traits étaient beaucoup plus durs que les miens, elle était bien mon
                        aînée de dix ans. Mais, monsieur Jasmin, qui en prenait par-tout, et qui en
                        voulait de toutes les façons, l'avait abusée par une promesse de mariage
                        qu'il lui avait donnée, où les noms et qualités de la fille n'étaient pas
                        désignés, parce qu'apparemment ce papier lui servait circulairement pour
                        toutes celles qu'il voulait tromper. Il y avait seulement : </p>
                    <p> « Je m'engage à épouser la demoiselle porteuse du présent billet, à sa
                        réquisition, lorsqu'elle me le représentera ». </p>
                    <p> Mais le perfide suborneur le lui avait repris dans sa poche pendant qu'elle
                        dormait. </p>
                    <p> Comme j'avais la réputation d'être très-sage, sitôt qu'elle vit les
                        assiduités de son parjure amant auprès de moi, elle se résolut à venir me
                        confier son aventure, tant pour me représenter ce que j'avais à craindre de
                        la légèreté de ce volage, que dans l'espérance de le voir revenir à elle, si
                        je le rebutais... ce qu'elle me conseillait beaucoup, en m'assurant que son
                        intention était de m'en faire autant qu'à elle. </p>
                    <p> Je fus indignée de cette double trahison, et je conçus, dès l'instant, le
                        projet de l'en bien punir. Je proposai à Jeanneton de s'y prêter : elle ne
                        demandait pas mieux. Je l'instruisis de son rôle, et j'attendis ensuite
                        monsieur Jasmin dans ma chambre. Il fut exact au rendez-vous. Je le reçus à
                        la lueur d'une petite lampe très-faible, et qui permettait à peine de se
                        voir, sous prétexte que la décence supposait que je devais être endormie à
                        cette heure-là. Il voulut préluder tout d'abord par des caresses, mais mon
                        plan était fait. Je lui dis qu'il était heure de se coucher, et que nous
                        serions bien plus à notre aise dans le lit ; mais que j'avais fait des
                        réflexions, et que j'étais bien décidée à ne lui rien accorder qu'il ne
                        m'eût auparavant signé une promesse de mariage... Il avait vraisemblablement
                        calculé aussi de son côté que je pourrais lui opposer encore cette
                        résistance, et il avait pris ses précautions pour la vaincre, car il me
                        répondit sur-le-champ que, satisfait le matin de la confiance que je lui
                        avais témoignée en lui permettant de venir chez moi la nuit, il avait voulu
                        s'en montrer digne, en me faisant de lui-même l'écrit que je lui demandais,
                        et qu'il me l'apportait. Il me donna effectivement un papier assez sale,
                        qu'à la lueur de ma lampe je reconnus pour devoir être le même qui lui avait
                        déjà servi, et avec la malheureuse Jeanneton, et peut-être avec plusieurs
                        autres... </p>
                    <p> Je suis contente, lui dis-je en soufflant la lumière ; couchons-nous
                        maintenant. Et lui donnant une chaise pour se déshabiller, je passai sous
                        les rideaux de mon lit pour en faire autant, en lui recommandant de ne pas
                        parler de toute la nuit, parce que la faible cloison qui séparait ma chambre
                        de celle d'une voisine, trahirait le secret que nous ne voulions pas encore
                        laisser connaître. </p>
                    <p> Il ne tarda pas à me suivre au lit, et il s'attendait bien sans doute à me
                        reprendre aussi son perfide billet pour le faire encore circuler après moi ;
                        mais je sus le mettre en sûreté. </p>
                    <p> Je n'ai pas besoin de vous dire comment la nuit se passa, sur-tout de sa
                        part, vous vous en douterez si vous voulez ; je vous dirai seulement qu'il
                        s'agita, remua et chercha beaucoup pour retrouver son billet, mais
                        inutilement... Et le lendemain, dès la pointe du jour, j'eus une preuve
                        nouvelle et complette de la noirceur de l'ame de cet indigne. Trois ou
                        quatre de ses amis, et des domestiques du seigneur, qu'il avait avertis
                        exprès par vanité pour les rendre témoins de son triomphe et de mon
                        déshonneur (car il avait parié avec eux qu'il m'attraperait), arrivèrent et
                        frappèrent à ma chambre, en nous faisant compliment à tous deux de la bonne
                        nuit que nous avions passée ensemble... Mais moi, déjà toute habillée,
                        j'ouvris aussitôt la porte, et, tirant les rideaux du lit, je leur fis voir
                        leur camarade couché et serrant tendrement dans ses bras... Jeanneton, qui
                        avait pris ma place le soir et joué mon rôle toute la nuit, tandis que
                        j'étais restée cachée dans un petit cabinet à côté. Puis appelant tous les
                        voisins que j'avais eu aussi, moi, l'attention de prévenir dès la veille,
                        ils accoururent promptement. Je les rendis témoins du fait, leur fis
                        montrer, par Jeanneton, la promesse de mariage que je venais de lui
                        reglisser, et leur dis que je les invitais à ses noces de la part de
                        monsieur Jasmin, qui m'avait chargée de leur porter la parole. </p>
                    <p> Qui fut pénaut alors ? ce fut, je crois bien, notre bel engeoleur, qui eut à
                        souffrir, outre les complimens ironiques des paysans, les persifflages des
                        valets même, qui étaient jaloux de ses bonnes fortunes, et qui, de plus,
                        pour ne pas perdre sa place chez le seigneur, fut obligé d'avaler la pilule
                        et de consentir à ce mariage, auquel certes il ne s'attendait guères, et qui
                        termina la course de son billet circulaire. </p>
                    <p> Voilà, mes enfans, un avis pour les trompeurs de filles, et la façon dont
                        ils devraient être punis tous. </p>
                    <p> Cette histoire, dont la conclusion sur-tout avait fait hocher la tête à
                        monsieur de Lafleur, nous ayant menés assez tard, il ne jugea pas à propos
                        de continuer, pour ce soir-là, le cours de ses galanteries. Il dit donc à ma
                        tante qu'il convenait avec elle que monsieur Jasmin avait eu ce qu'il
                        méritait... mais qu'il ne fallait pas supposer tout le monde capable d'aussi
                        mauvais procédés ; que, quant à lui, il espérait que nous ferions plus de
                        fond sur sa délicatesse et la sincérité de son amour pour moi : et il prit
                        congé de nous en demandant toujours la permission de nous en donner des
                        preuves. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XVI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante me commence le récit de l'histoire de sa vie.
                        </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous passâmes les deux jours suivans sans le voir
                        revenir, et comme ma tante ne reçut aucune invitation concernant sa partie,
                        elle resta constamment à la maison, où elle me fit faire quelques coutures,
                        en attendant le jour de ma seconde séance chez le peintre. </p>
                    <p> « Ma nièce, me dit-elle, puisque ton étrenne, dans l'état de cuisinière, a
                        été assez malheureuse pour t'en dégoûter, comme de celui du lavement, il
                        faut essayer maintenant à te mettre couturière. Je t'ai montré ce talent-là
                        aussi ; tu cousais déjà pas mal une robe... tu n'as qu'à t'y remettre
                        pendant quelques jours, et puis, je te chercherai de l'ouvrage parmi mes
                        connaissances. Nous avons justement une voisine au-dessous de nous, qui est
                        très-employée dans ce genre-là, et qui pourra t'occuper un peu ». </p>
                    <p> A peine achevait-elle de me donner cette espérance, et avais-je enfilé ma
                        première aiguillée, que nous vîmes entrer cette même voisine dont elle
                        parlait, avec un paquet sous le bras. </p>
                    <p> « Ma bonne Geneviève, dit-elle à ma tante, j'étais fâchée que vous eussiez
                        pris le parti de mettre votre nièce en maison sans m'en prévenir, car
                        j'avais de quoi la faire travailler pendant une partie de la saison, et j'ai
                        été bien aise de la voir revenir hier avec vous. L'état de servante ne lui
                        convient pas ; elle est trop délicate, et il est bien plus agréable de
                        gagner de l'argent chez soi, en travaillant à ses pièces. Tenez donc, comme
                        je suis très-pressée, je vous apporte toujours cette petite robe du matin à
                        me faire : elle est toute coupée, et il ne faut pas perdre une minute, car
                        je dois la livrer sans faute après-demain de bonne heure ». </p>
                    <p> « Vous l'aurez, madame, dit ma tante, et je vous en réponds, moi ; ma nièce
                        ne se couchera plutôt pas, ni moi non plus... car même, pour l'empêcher de
                        dormir, je lui conterai des histoires toute la nuit ». </p>
                    <p> « En ce cas-là, je vous la laisse, reprit la couturière ; et je compte sur
                        vous... et après celle-là une autre ». Et elle nous quitta. </p>
                    <p> « Vois-tu, Suzon, me dit ma tante, aussitôt que la voisine fut partie, c'est
                        comme une bénédiction qui nous arrive J'ai perdu une ressource et toi une
                        autre, eh bien en voilà deux nouvelles que tu retrouves à la fois, car ta
                        couture n'empêchera pas tes séances du peintre... et puis encore il n'est
                        sans doute pas le seul dans Paris qui prenne des modèles »... </p>
                    <p> (On voit que les deux louis de sainte Suzanne l'affriandaient, et qu'à ce
                        prix, elle m'eût volontiers fait poser pour toutes les saintes du paradis) </p>
                    <p> « Va, va, continua-t-elle, sois tranquille ; la Providence n'abandonne
                        jamais les honnêtes gens » </p>
                    <p> Je me mis donc à assembler les pièces de la robe et à les coudre, tandis que
                        ma tante s'occupait de notre cuisine. Enfin, sa fricassée de lentilles étant
                        sur le feu, à cuire, et elle assise à côté de moi, à me regarder travailler
                        en tricotant elle-même, pour ne pas perdre de temps... </p>
                    <p> « Ma bonne tante, lui dis-je, vous m'avez promis que vous me conteriez des
                        histoires ; et il y en a une que je suis bien curieuse de savoir : c'est
                        celle de votre vie. Vous nous en avez appris hier un chapitre qui me donne
                        bien envie d'en entendre les autres » </p>
                    <p> « Je veux bien te contenter, me répondit-elle, aussi bien ça te profitera.
                        Dans tout ce qui arrive à une femme, il y a toujours des leçons à ramasser
                        pour une autre ; si elles ne se ressemblent pas toutes de visage, il n'y a
                        pas tant de différence par les inclinations ; ça ne varie que du plus au
                        moins, et quand les occasions sont pareilles, les mêmes conclusions
                        terminent les romans de presque toutes. </p>
                    <p> » Tu ne fais que commencer à vivre, ma nièce, et quoique tu ayes déjà été un
                        peu contrariée dans tes débuts, tu ne te doutes pas encore de ce que c'est
                        que les tribulations. Hélas mon enfant, la vie n'est remplie que de
                        vicissitudes et de cascades... et Dieu te préserve d'en essuyer autant que
                        j'ai déjà fait, sans compter ce que sa sainte prédestination me réserve
                        encore ... Mais, sa volonté soit faite... marchons toujours droit devant
                        nous, c'est notre devoir ; et sans nous décourager, arrachons ou évitons à
                        mesure les épines qui se rencontrent dans le chemin de notre vie...
                        Ecoute-moi donc, et retiens bien tout ce que tu vas entendre ; ça
                        t'apprendra à te méfier de ces vilains hommes ... Ah ? mon enfant ce sont
                        des tigres pour nous ... </p>
                    <p> » Je ne te commencerai pas, comme tous les raconteurs d'histoire à
                        prétentions, depuis le premier moment de ma naissance, ni même pendant mes
                        douze premières années. Ça ne serait bon qu'à remplir des feuilles pour
                        augmenter les profits d'un libraire, si je voulais faire mouler tous ces
                        enfantillages-là. Non, je ne veux te dire que des choses utiles ; et pour
                        ça, je ne dois prendre qu'au temps où j'ai eu assez de connaissance pour
                        distinguer à-peu-près la valeur et la conséquence des événemens, parce que,
                        si je me suis trompée en les jugeant ou en les suivant, eh bien, mon exemple
                        pourra t'apprendre à faire mieux que moi, si tu te trouves en pareil cas. </p>
                    <p> » Je t'entame donc mon histoire à douze ans sonnés... parce qu'à cet âge-là
                        je valais déjà une fille de quinze, tant pour la raison que pour tout...
                        J'étais vraiment avancée... et c'est ce qui fait que j'ai vieilli de bonne
                        heure ». </p>
                    <p> Comme je te l'ai déjà dit hier, je n'étais pas jolie, et c'est presque tant
                        mieux quand on n'est pas riche ; on trouve moins d'occasions d'être
                        tourmentée et poussée au mal par ces tracassiers d'hommes, qui n'en veulent
                        qu'à la beauté ... car on ne rencontre pas toujours des gens qui se
                        contentent de vous tirer en peinture, et qui vous donnent des deux louis
                        pour vous regarder deux heures. Mais, tout est pour le mieux, il faut qu'il
                        y en ait de toutes les façons... </p>
                    <p> Du reste, j'étais vive, alerte, rieuse, bien ouverte d'intelligence, et
                        j'apprenais tout ce qu'on voulait. Je vous chantais avec un filet de voix à
                        faire taire tous les violoneurs et fluteurs, même tambourineurs qui
                        passaient par notre village ; je vous dansais et sautais à faire la nique
                        aux jeunes chèvres que je menais paître ; aussi, aux fêtes, sous l'orme,
                        c'était moi qui lassais tous les garçons... et puis, pour la couture, pour
                        le blanchissage, pour le ravaudage, pour la cuisine, et pour étriller un
                        cheval même et le faire galoper, il n'y avait pas de fée qui eut pu m'en
                        remontrer ... Oh j'étais vraiment née pour être princesse ... Avec ça
                        j'avais une malice et un caquet ... qu'il ne fallait rien dire devant moi,
                        da, car je retenais et je répétais tout. Ma mère, qui était la plus forte
                        blanchisseuse de Neuilly, craignant que toutes les caresses qu'on m'y
                        faisait à cause de mes espiégleries et gentillesses, ne m'empêchassent de
                        prendre le goût de son état, et de m'y perfectionner, s'imagina de m'envoyer
                        à Paris, chez une cousine qu'elle avait, qui faisait le même état qu'elle au
                        Gros-Caillou. </p>
                    <p> Elle lui écrivit à ce sujet, reçut ses réponses ; et, tout étant réglé
                        entr'elles deux, elle me fit partir un beau matin, après m'avoir fait mon
                        petit paquet, m'avoir donné l'adresse de sa cousine, et sur-tout bien
                        recommandé la sagesse... car c'est toujours là le plus fort de la pacotille
                        que les mères font aux enfans, quand elles n'ont pas d'argent à leur donner. </p>
                    <p> « Ma fille, sois sage, et la fortune viendra te trouver tôt ou tard »... </p>
                    <p> Je partis donc, comptant bien là-dessus, et me promettant bien d'obéir à ma
                        bonne mère... </p>
                    <p> N'ayant rien de mieux à faire en route, et rien qui tourmentât mon esprit,
                        car j'étais une véritable Roger Bontemps, qui m'accommodais de tout, je
                        chantais par le chemin, dansais et courais après les papillons... </p>
                    <p> Un homme d'un certain âge, et assez bien couvert, passait dans ce moment, à
                        cheval, suivant la même route que moi ; il s'amusa quelque temps à regarder
                        mes yeux, en proportionnant sa marche à la mienne... Enfin, il m'accosta et
                        entama la conversation. Moi, j'étais dans l'âge de la confiance et de
                        l'indiscrétion ; je lui dis tout naïvement qui j'étais, où j'allais, et
                        enfin, tous les tenans et aboutissans de mon voyage et de ma famille. Il
                        m'écoutait et m'observait attentivement pendant tout mon récit, et
                        paraissait y prendre un véritable intérêt... </p>
                    <p> « Ma chère petite cousine, me dit-il quand j'eus terminé mon histoire, dans
                        laquelle il avait pu remarquer toute ma simplicité, car alors j'étais comme
                        toi, ma nièce... je me félicite de vous avoir rencontrée si à propos et si
                        heureusement pour vous Je suis justement votre cousin, c'est-à-dire, le mari
                        de la cousine de votre mère, et je suis charmé de pouvoir vous épargner la
                        fatigue de votre voyage à pied ; je m'en retourne chez moi, montez en croupe
                        sur mon cheval, et bientôt nous allons être rendus ». </p>
                    <p> Je ne me fis pas tirer l'oreille, et toute émerveillée et enchantée de
                        l'aventure, je sautai lestement sur la croupe du cheval, et j'embrassai mon
                        cousin par derrière, comme si nous nous étions vus toute la vie. </p>
                    <p> Alors il piqua des deux, et bientôt nous fûmes rendus chez lui. Je demandai
                        d'abord sa femme, la cousine de ma mère, pour lui remettre la lettre de
                        recommandation que j'avais pour elle ; mais il me dit, en la prenant, que
                        c'était la même chose ; que sa femme était allée à Paris pour affaires,
                        qu'elle ne reviendrait que fort tard, ou même peut-être que le lendemain, et
                        que nous allions toujours souper. Aussitôt il fit servir par une grosse
                        servante, qui me faisait des signes, mais que je ne comprenais pas. Je
                        soupai donc avec mon cousin, et beaucoup mieux que chez ma mère ; et,
                        flattée de l'augmentation de l'ordinaire, je me disais déjà que je m'y
                        accoutumerais bien, et que je n'avais pas perdu au change. </p>
                    <p> Cependant, en récapitulant avant le repas, je n'avais rien vu qui m'eût
                        prouvé que j'étais dans la maison d'une blanchisseuse ; mais j'étais
                        distraite de ces réflexions par les caresses de mon cousin, qui m'en faisait
                        déjà beaucoup plus et de plus vives que ma mère ne m'en avait jamais
                        faites... Bref, il fut question de se coucher. Ma foi, me dit-il, ma chère
                        cousine, je ne vous attendais pas aujourd'hui, et nous n'avons pas de lit
                        préparé pour vous, mais puisque mon épouse n'y est pas, vous coucherez à sa
                        place, le lit est grand, et vous ne me gênerez pas... car même, si ma bonne
                        femme y était, nous pourrions encore y tenir tous les trois à l'aise :
                        dépêchons-nous, car je suis fatigué du cheval, et je ne demande qu'à dormir
                        bien vîte. Demain matin, ma femme arrivera, et nous fera du café, car c'est
                        elle qui s'en charge, et elle le fait très-bien... </p>
                    <p> Moi, qui couchais toujours avec ma mère, je ne trouvais rien d'étonnant ni
                        d'inconséquent à partager entre deux un lit qui vraiment me paraissait assez
                        grand pour trois. Je ne fis donc aucune difficulté ; et pendant que mon
                        cousin se déshabillait, je me mis à genoux pour faire mes prières... car,
                        vois-tu Suzon, j'ai toujours eu ma religion, et je t'exhorte bien à en faire
                        autant, ma chère nièce, ça porte toujours bonheur... et sois même bien sûre
                        que c'est ça qui t'a valu la protection de sainte Suzanne, et pour trouver
                        le peintre qui t'a donné deux louis, et pour ressortir de chez lui saine et
                        sauve et avec ton honneur. Pour moi, je m'en suis bien trouvée aussi dans
                        cette occasion-là. </p>
                    <p> Quand j'eus fini mes prières, je me coulai dans le lit où mon cousin
                        ronflait déjà... Ma fine, je m'y trouvais bien et très-douillettement, car
                        outre trois bons matelas, il y avait un lit de plume, et jamais celui de ma
                        mère n'avait été la moitié si bien garni. </p>
                    <p> Mais ne v'là-t-il pas que pendant la nuit mon cousin vient à rêver et à
                        parler tout haut, et oubliant que c'était moi qui étais à côté de lui, il me
                        prenait pour son épouse, et me disait : « Ah ma chère petite femme, viens
                        donc dans les bras de ton mari » Et il m'embrassait et me serrait si
                        tendrement que j'avais envie de rire ; mais je le laissais faire par malice,
                        parce que j'étais curieuse de savoir si vraiment il aimait bien sa femme.
                        Cependant, à force de me presser et de me retourner de toutes façons, je me
                        trouvai fatiguée et impatientée... et tout d'un coup, pendant que ses mains
                        étaient passées à l'entour de moi pour m'attirer à lui, voilà que je vins à
                        sentir un repoussement de je ne sais quoi... comme je n'en avais jamais
                        senti avec ma mère... mais qui me fit une frayeur horrible. Eh mais, mon
                        dieu disais-je en moi-même, ce n'est ni ses pieds, ni ses mains qui me
                        poussent là... Combien ce cousin-là a-t-il donc de membres ?... Et je me
                        reculais de lui tant que je pouvais ; mais il me serrait de plus belle,
                        quoiqu'il continuât de dormir et de rêver, et la diable de machine me
                        tourmentait et me blessait toujours. Par égard pour sa grande fatigue,
                        j'avais craint d'abord de l'éveiller ; mais de l'épouvante que j'avais, je
                        fis un saut si fort, en lui détachant les bras et les jambes qui s'étaient
                        recroquevillées après moi, que je tombai à bas du lit. Au clair de la lune
                        qui donnait dans la chambre, j'aperçus la porte d'un cabinet où j'avais vu
                        entrer la grosse servante qui avait apprêté notre souper. J'y entrai bien
                        vîte, et ayant refermé la porte sur nous par-dedans, je lui racontai
                        l'histoire du rêve terrible de mon cousin, qui avait manqué m'effondrer avec
                        ce je ne sais quoi dont je ne pus lui faire la description. </p>
                    <p> Cette fille qui était honnête, et que la pauvreté seule obligeait à rester
                        chez un homme vicieux où elle trouvait son pain, m'apprit que c'était un
                        libertin qui n'était pas mon cousin, comme il me l'avait fait croire ; qu'il
                        cherchait et attrapait comme cela par-tout des jeunes filles innocentes ;
                        que je n'étais pas au Gros-Caillou, ainsi qu'il me l'avait dit encore, mais
                        à Passy, et que pour être rendue chez la véritable cousine de ma mère,
                        j'avais encore la rivière à traverser. Je lui rendis grâces de l'instruction
                        qu'elle me donnait, et la priai de m'aider à me soustraire aux attaques
                        impudiques de son scélérat de maître. Cette bonne fille, vraiment vertueuse,
                        et touchée de mon danger, y consentit, au risque de perdre sa place et
                        d'être renvoyée. Elle ne couchait que par hasard, et sur un simple lit de
                        sangle dans ce cabinet, pour y veiller une lessive qu'heureusement elle y
                        coulait ce jour-là. Tout cela se rencontrait favorablement pour moi ; mais
                        il n'y avait pas de temps à perdre pour me sauver. Déjà mon faux cousin
                        m'appelait, frappait à la porte du cabinet et essayait à l'ouvrir... </p>
                    <p> Nous tirâmes du baquet, des draps que nous attachâmes au bout les uns des
                        autres à la fenêtre, et je me glissai par ce moyen jusque dans le chemin qui
                        passait au bas de la maison... </p>
                    <p> A peine touchais-je la terre avec mes pieds, que je fis une réflexion que la
                        frayeur d'être reprise par le maudit cousin, nous avait empêchées de faire,
                        la bonne servante et moi ; j'étais nue en chemise... Je pris mon parti tout
                        de suite, et plutôt que de remonter pour aller chercher mes vêtemens, je
                        dénouai le dernier des draps qui m'avaient servi d'échelle, et m'enveloppant
                        tout le corps avec, je me mis à courir sans demander mon reste, et sans
                        savoir où j'allais... mais bien contente d'avoir fait divorce d'avec ce
                        parent de contrebande. </p>
                    <p> Mais, ma nièce, je sens que nos lentilles sont cuites ; je vais les
                        fricasser, nous les mangerons, et je te continuerai mon histoire après. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XVII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Suite de l'histoire de ma tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous dînâmes très-vîte, car l'intérêt que je prenais
                        à ce commencement des aventures de ma tante, me donnait une vive impatience
                        d'en savoir la suite. Ayant donc lavé sa vaisselle, et moi ayant repris ma
                        couture, elle se remit à tricoter auprès de moi, et continua ainsi. </p>
                    <p> J'allais donc sans savoir où, puisque je ne connaissais pas mon chemin, mais
                        fort vîte, n'ayant d'abord pour première intention que l'envie de fuir le
                        scélérat qui avait ainsi voulu surprendre mon innocence et ma bonne foi. Je
                        me trouvai bientôt dans un bois où je m'égarai. La lune étant cachée par
                        d'épais nuages, je ne voyais plus à me conduire. La fatigue que je
                        commençais à ressentir, ainsi que le sommeil qui m'accablait malgré moi,
                        (car dans notre village je me couchais de bonne heure, et mon cousin ne
                        m'avait guères laissée dormir,) me firent penser qu'il valait mieux
                        m'arrêter que de m'enfoncer davantage dans ce bois, en m'éloignant peut-être
                        de l'endroit où j'avais affaire. </p>
                    <p> Cette réflexion me décida à m'asseoir au pied d'un gros arbre sous lequel je
                        me trouvais alors, en me recommandant à la Providence, et me disant que
                        puisque je voulais être sage, je ne pouvais pas manquer d'être heureuse. Je
                        m'endormis dans cette consolante idée... Mais à peine le jour commençait-il
                        à poindre, que je fus réveillée en sursaut par des cavaliers de
                        maréchaussée, qui me saisirent brusquement et m'attachèrent sur un de leurs
                        chevaux. Ils me firent traverser tout le bois sans me rien dire, et me
                        déposèrent enfin dans une prison à l'entrée d'un village, où ils
                        s'arrêtèrent. </p>
                    <p> Plus morte que vive de l'appréhension que me causaient tous ces gens, qui
                        avaient le sabre nu à la main, et dont la mine était rébarbative, j'avais à
                        peine osé hasarder une fois ou deux de leur dire : </p>
                    <p> « Eh mais, mes bons messieurs, que me voulez-vous ? où me menez-vous ? ---
                        Tu vas le savoir, misérable », fut toute la réponse que j'en pus tirer... et
                        ils me laissèrent seule et enfermée, à faire bien des réflexions
                        douloureuses qui n'aboutissaient cependant à ne me rien faire deviner. </p>
                    <p> Une heure après, je vis arriver un homme en robe noire, d'un aspect sévère
                        et imposant ; et ce qui redoubla mon effroi, ce fut la vue du cadavre encore
                        sanglant d'un homme qu'on étendit devant moi. </p>
                    <p> L'homme noir me demanda si je reconnaissais le mort, si je ne confessais pas
                        l'avoir assassiné, et ce que j'avais fait de ce que je lui avais volé ? </p>
                    <p> Il le faut dire ici, ma nièce, que des voleurs avaient effectivement
                        assassiné le soir et volé cet homme dans le bois où je m'étais égarée ; que
                        la fatalité m'avait fait arrêter justement à l'endroit où ils avaient laissé
                        son corps ; que sans le voir, et en dormant, je m'étais roulée et appuyée
                        sur lui ; que le drap qui m'enveloppait portait encore les souillures de son
                        sang ; que la maréchaussée passant par là, nous avait ramassés ensemble, et,
                        pour surcroît de conviction contre moi, un poignard encore sanglant qu'on
                        avait trouvé entre nous deux. </p>
                    <p> Quoique bien sure et bien forte de mon innocence, il y avait de quoi être
                        atterrée de ces preuves, qui paraissaient convaincantes. Cependant une
                        certaine fermeté qui ne m'abandonnait jamais, me donna les moyens de
                        détailler bien exactement au juge, qui j'étais et tout ce que j'avais fait,
                        heure par heure, depuis le matin de la veille que j'étais partie de chez ma
                        mère ; et, pour preuve de mon escapade de chez ce faux cousin, je citais ce
                        même drap qui m'enveloppait et qui était encore mouillé... On me dit que ce
                        pouvait être ce même homme que j'avais volé, qui avait couru après moi, et
                        que j'avais assassiné. Qu'il était toujours constant que j'avais été relevée
                        près du cadavre où je faisais semblant de dormir, voyant que je ne pouvais
                        fuir les cavaliers... Bref, que toutes les apparences confirmaient que je
                        pouvais être au moins complice du meurtre, si je n'en étais pas seule
                        l'auteur, puisque l'on ne trouvait rien sur moi des effets volés, tels que
                        ses boucles de souliers, qui étaient ôtées, sans compter ce qu'on pouvait
                        présumer de sa montre et de sa bourse... En conséquence je fus condamnée à
                        garder prison jusqu'à ce qu'on eût acquis de plus fortes preuves contre moi,
                        ou qu'on m'eût fait avouer par la question, à laquelle, disait-on, je ne
                        tarderais pas à être appliquée. </p>
                    <p> On alla d'abord aux informations chez la cousine de ma mère, qui effrayée de
                        ces détails, et d'une procédure criminelle, et me croyant déjà près d'être
                        exécutée, avoua qu'elle connaissait bien ma mère, mais qu'elle ne m'avait
                        jamais vue, et qu'elle se lavait les mains de tout le mal que je pouvais
                        avoir commis. Je fus donc transférée à Paris, dans une prison de la
                        Conciergerie du Palais, au pain et à l'eau. Ma mère, qu'on avait été
                        chercher, vint me voir, et ses reproches et ses pleurs achevèrent de me
                        déchirer l'ame... </p>
                    <p> Enfin, au moment où l'on venait me prendre pour subir un interrogatoire
                        devant les juges assemblés, une escouade de la maréchaussée amenait un
                        individu blessé, qu'elle avait arrêté dans le même bois où j'avais été
                        prise. Cet homme me voyant passer, et entendant le prétendu crime dont on
                        m'accusait, s'écria : C'est infame voilà comme les juges se jouent de la vie
                        des innocens. Cette fille n'est pas plus coupable que moi, et je puis en
                        fournir les preuves. Il demanda effectivement à être entendu au même
                        interrogatoire que moi, et l'ayant obtenu sur les instantes supplications de
                        ma mère, il dit aux juges qu'il était le valet de chambre du mort assassiné
                        dans le bois. Qu'il avait été blessé à côté de lui en voulant le défendre.
                        Que les voleurs l'avaient entraîné avec eux pour tirer de lui des
                        indications sur cet homme, son maître, qui était un riche négociant qu'ils
                        guettaient depuis long-temps ; mais que comme il s'était obstiné à ne pas
                        leur déclarer sa demeure à Paris, ils allaient le tuer aussi, lorsque la
                        brigade avait paru. Que les assassins s'étaient sauvés, et que lui, qui ne
                        devait ni ne pouvait fuir, avait été arrêté ; mais que pour moi, il ne
                        m'avait point vue du tout dans le bois. Sur cette déclaration, on nous
                        remena tous deux en prison, et séparément, jusqu'à un plus ample informé. </p>
                    <p> Par un surcroît de bonheur qui nous fit rendre la liberté à l'un et à
                        l'autre, l'escouade qui avait arrêté le valet de chambre, l'ayant laissé aux
                        mains d'un des cavaliers pour le conduire, avait couru après les véritables
                        assassins, les avait rattrapés, et les ramena. </p>
                    <p> Comme ils étaient encore nantis des effets volés, que le valet à qui ils
                        furent confrontés, reconnut, et avait bien détaillés d'avance, ils furent
                        convaincus, ils avouèrent leurs crimes, nous déchargèrent, et je fus
                        déclarée innocente et libre. </p>
                    <p> Cette histoire avait fait grand bruit, et tout le monde qui était venu pour
                        entendre mon jugement, s'empressa à venir voir après, dans la chambre du
                        concierge, la pauvre petite qui avait été dans un si grand danger de périr
                        injustement, et qui n'osait pas sortir de la prison avec son drap de lit
                        taché de sang, qui l'enveloppait encore. </p>
                    <p> Ma pauvre mère avait couru bien vîte pour m'acheter un déshabillé ; mais
                        plusieurs dames attendries sur ma double aventure, me firent des cadeaux, et
                        leur générosité me valut une garde-robe complète, et de quoi habiller encore
                        cinq à six sœurs, si je les avais eues. Une de ces charitables dames, même,
                        proposa à ma mère, quand elle revint, de me prendre chez elle pour seconde
                        femme de chambre. Ma bonne mère y consentit avec joie, et je repartis de la
                        prison en triomphe, bien habillée, et dans un beau carrosse, pour aller dans
                        un bel hôtel ; tandis qu'il semblait, une heure avant, que je n'en devais
                        sortir que dans un tombereau pour être conduite à l'échafaud ... « Tu vois,
                        ma fille, me dit ma mère, voilà ce que produisent la sagesse et la vertu ».
                        --- Je te fais la même observation, ma nièce, et tu en as eu déjà la même
                        preuve avec sainte Suzanne. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XVIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Suite des aventures de ma tante. Elle apprend la
                            coiffure, ensuite la cuisine. Beaux succès de ces deux apprentissages.
                        </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> a prison de ma tante m'avait fait pleurer. Elle
                        s'en aperçut, et me dit : « Tu es sensible, mon enfant, c'est preuve d'un
                        bon cœur ... Hélas si tous ceux qui font du mal aux autres, avaient versé
                        des larmes eux-mêmes dans leur jeunesse au récit des malheurs de leurs
                        semblables, ils n'en auraient pas tant fait répandre après... Mais pour te
                        distraire un peu à présent, nous allons souper ; et comme il faut que tu
                        veilles une partie de la nuit pour avancer ton ouvrage, je te raconterai
                        encore quelque chose ». Nous soupâmes donc d'une petite salade, avec des
                        œufs à la tripe, car, dit ma tante, « puisque nous voyons l'espérance de
                        gagner un peu notre vie, il ne faut pas nous la reprocher, et j'ai mis ce
                        soir deux plats pour un. Vois-tu, ma nièce, il faut savoir se proportionner
                        aux temps. Quand on a de quoi, il ne faut pas être traître à son corps ; de
                        même quand on n'a rien, il ne faut pas être gourmand, mais se passer avec la
                        moindre chose. Buvons donc et mangeons, et Dieu bénira ton travail ». </p>
                    <p> Nous dîmes notre <hi rend="italic"> Benedicite </hi> ... et malgré nos deux
                        plats, nous ne tardâmes pas à dire aussi nos <hi rend="italic"> Grâces </hi>
                        . Le couvert ôté, nous reprîmes nos places auprès de la lampe ; moi, ma
                        chaise et un tabouret pour mettre mes pieds et soutenir la robe que je
                        cousais, et ma bonne tante son petit fauteuil de paille, mais ressanglé de
                        tapisserie. </p>
                    <p> Eh bien ma tante, lui dis-je, nous en sommes restées à votre départ de la
                        prison dans le beau carrosse de cette généreuse dame. --- Oui, ma nièce, je
                        reprends de là. </p>
                    <p> Il nous roula grand train, et nous arrivâmes à son hôtel. Elle fit appeler
                        sa première femme de chambre, qui était déjà d'un certain âge, et depuis
                        longtemps attachée à elle. </p>
                    <p> « Mademoiselle Brigitte, lui dit-elle, pour diminuer la fatigue que vous
                        avez ici, voilà une jeune fille que je veux vous adjoindre pour seconde
                        auprès de moi. Ayez-en soin, mettez-là au fait du service, et sur-tout
                        apprenez-lui à coiffer, car vous commencez à avoir la main un peu lourde ». </p>
                    <p> Mademoiselle Brigitte, un peu piquée de cette dernière remarque, dit qu'elle
                        obéirait à madame, et m'emmena en me toisant d'un air rechigné ; car dans
                        les petits états comme dans les grands, on a la nuisible habitude de
                        regarder toujours de mauvais œil les subalternes qui arrivent aux maîtres ou
                        aux chefs sans avoir fait des courbettes devant les intermédiaires. Je m'en
                        aperçus bientôt par la conduite de cette première femme de chambre envers
                        moi. </p>
                    <p> Elle me grondait à tout propos sans sujet, elle trouvait mal ce que je
                        faisais et ce que je ne faisais pas. Si je mangeais, j'étais gourmande ; si
                        je ne mangeais pas, j'étais boudeuse ; si je parlais, j'étais babillarde ;
                        si je ne parlais pas, j'étais sournoise ; si je ne lui demandais pas de
                        conseil, j'étais une présomptueuse qui croyais tout savoir, et si je lui en
                        demandais, j'étais une imbécille qui ne savais rien... enfin il aurait fallu
                        être sorcière pour la contenter, ou seulement pour avoir la paix avec elle. </p>
                    <p> J'endurais cependant tout avec patience dans l'intention de me rendre digne
                        des bontés de la brave dame qui avait daigné s'intéresser à moi... mais
                        c'était dans les leçons de coiffure que me donnait la demoiselle Brigitte,
                        qu'elle s'efforçait, je crois, de me pousser à bout. Quelquefois elle
                        papillotait une perruque et la frisait devant moi, puis me faisait refaire
                        après elle, et alors, pour ne pas se fatiguer la langue à me reprendre quand
                        je ne faisais pas à son goût, ce qui était presque toujours, elle me tapait
                        de grands coups de peigne et me meurtrissait et me piquait tous les doigts.
                        D'autre fois elle me crêpait moi-même et me retapait devant une glace, et
                        quand je m'endormais de fatigue et d'ennui, elle me réveillait en me
                        tignonnant et me tirant les cheveux à outrance, ou en m'appliquant des
                        soufflets, et me cognant le nez avec son bâton de pommade ; de sorte que
                        toutes les heures de mes leçons étaient autant de momens de douleur et de
                        supplice pour moi. </p>
                    <p> A force pourtant de bonne volonté et d'application de ma part, tant pour
                        pouvoir me rendre utile à madame, que pour me délivrer de ce cruel
                        apprentissage, je parvins à être jugée digne de faire mon début sur la tête
                        de notre maîtresse, du moins pour la mettre en papillotes, et je fus appelée
                        à sa toilette. </p>
                    <p> Un petit abbé fringant y était déjà, qui amusait madame et lui lisait des
                        journaux et des pamphlets nouveaux. Il entremêlait cette lecture de
                        réflexions piquantes et de commentaires satiriques dont il riait le premier
                        et madame après, par écho. </p>
                    <p> Je me mis donc à papilloter les cheveux véritables de ma maîtresse, car la
                        sublime mode de les remplacer par des postiches n'était pas encore en usage,
                        du moins pour celles qui en avaient de naturels. Je m'en tirai passablement,
                        apparemment, car madame, plus complaisante, ou plus facile à contenter que
                        ma revêche institutrice, ne me fit pas la moindre plainte ; elle porta même
                        la bonté jusqu'à me dire que j'avais la main plus légère que sa femme de
                        chambre en titre. </p>
                    <p> Effectivement, dit l'abbé en me lorgnant, mademoiselle l'a jolie et
                        délicate... et il étalait en même temps les siennes pour faire voir qu'il
                        les avait belles aussi. </p>
                    <p> Ces complimens me causèrent un petit mouvement de vanité dont je ne tardai
                        pas à être punie... O combien la chute qui nous confond est souvent près
                        d'un succès qui nous enorgueillit ... Cette première partie de ma besogne
                        achevée, il me restait à passer les papillotes. Deux fers chauffaient sur un
                        réchaud. J'en prends un, et je passe habilement et lestement tout le devant
                        de la tête ; je reprends le second fer, et déjà j'avais presque terminé
                        aussi heureusement et aussi adroitement que j'avais commencé ; j'étais à la
                        dernière papillote, et le triomphe allait couronner ma première épreuve...
                        Le maudit abbé faisait dans ce moment une remarque critique sur une comédie
                        nouvelle qu'il avait vu jouer la veille, et en parodiant une actrice, il
                        imitait si burlesquement ses faux gestes, que madame riait beaucoup. Moi qui
                        suivais aussi des yeux tous les mouvemens du conteur, ayant manqué la tête
                        de ma maîtresse, au lieu de rattraper la papillote, je lui saisis l'oreille,
                        que je serrai et brûlai fortement. Cela changea la scène, qui de comique
                        devint tragique. Les hauts cris succédèrent aux éclats de rire ; perdant la
                        tête moi-même, je lâchai le fer, qui tomba justement sur la main potelée de
                        l'abbé et la brûla de même. Celui-ci secoua et rejeta vivement l'instrument
                        brûleur, qui, allant cogner au milieu du miroir de toilette, le brisa en
                        cent pièces... Les deux brûlés se levèrent en me maudissant ; je tombai à
                        genoux pour leur demander pardon, et en me précipitant je renversai avec mes
                        pieds la petite table où était le déjeûner de madame, qui fut perdu, et les
                        porcelaines qui le contenaient, brisées comme le miroir. </p>
                    <p> Que de dégât pour une papillote manquée ... Ainsi va le monde. On voit
                        souvent, m'a-t-on dit, des empires bouleversés pour des objets aussi peu
                        importans </p>
                    <p> Madame, dans sa colore, excitée encore par les exclamations de l'abbé sur
                        les cloches qui défiguraient sa jolie main, déclara qu'elle ne voulait plus
                        me voir, et que j'eusse à sortir de sa présence et à m'en retourner chez ma
                        mère. (Voilà les grands du monde un rien vous donne leur faveur, un rien
                        vous la retire et vous vaut leur indignation). </p>
                    <p> « Hélas ma chère maîtresse, lui dis-je, pardonnez-moi cette première
                        faute-là, je ferai mieux une autre fois. </p>
                    <p> » Non, non, ma bonne, j'ai assez de celle-ci, je ne veux plus vous confier
                        ma tête. Allez, allez retrouver votre mère. Vous êtes meilleure pour être
                        blanchisseuse et manier un fer à repasser le linge, qu'un fer à papillote.
                        Il n'y a pas tant de danger à roussir une chemise qu'à brûler une oreille. </p>
                    <p> » Eh bien, ma chère dame, repris-je, toujours en embrassant ses genoux, vous
                        avez raison. Coiffeuse de madame, c'est trop noble et trop relevé pour moi ;
                        mais ne me renvoyez pas, je vous en supplie, et employez-moi à tout ce que
                        vous voudrez. Je porterai du bois, de l'eau... j'aurai soin de la
                        basse-cour, je balayerai... pas les appartemens, puisque madame a un
                        frotteur, mais les cours, les escaliers, la cuisine... </p>
                    <p> » Ah la cuisine ... Eh bien, à la bonne heure, me dit-elle en s'adoucissant,
                        (car vraiment elle avait un bon cœur, et si ce n'eût été qu'on tient à ses
                        oreilles, elle ne m'en aurait pas voulu du tout) ; soit, je veux bien vous y
                        essayer. Son aventure de la prison, ajouta-t-elle à l'abbé, qui était
                        toujours plus fâché pour sa main qu'elle pour son oreille, m'intéresse à
                        cette fille, et puisque je l'ai demandée à sa mère, je ne veux pas encore la
                        lui renvoyer... Appelez ma cuisinière ». Car cette femme, raisonnable sur
                        beaucoup d'articles, n'avait ni l'orgueil, ni la duperie de se faire ruiner
                        par un maître-d'hôtel ou par un chef de cuisine. </p>
                    <p> La cuisinière vint. Madame lui ordonna de me prendre avec elle en aide, et
                        de me montrer l'état de la casserole. </p>
                    <p> Cette cuisinière était une bonne grosse réjouie, bien plus avenante et plus
                        accommodante que la femme de chambre, et elle me traita beaucoup mieux ;
                        aussi je m'attachai à elle, et je fis dans la cuisine des progrès encore
                        plus rapides que dans le peigne. Pour gagner ses bonnes grâces, dans les
                        momens où je n'étais pas occupée à prendre des leçons aux fourneaux,
                        j'allais promener trois petits enfans qu'elle avait, et que madame lui
                        permettait d'élever dans la maison, où le mari était portier. Ce qui me
                        faisait le double emploi de bonne d'enfans, et d'aide de cuisine ; mais avec
                        un peu de peine et beaucoup de complaisance, je me tirais assez bien des
                        deux offices. </p>
                    <p> Au bout de quelque temps, un jour que la cuisinière était indisposée, et
                        qu'elle crut pouvoir se reposer sur moi du soin de mener seule sa cuisine,
                        elle resta couchée et me chargea du repas. Fière d'une preuve si honorable
                        de sa confiance et du talent qu'elle me reconnaissait, je me mis hardiment à
                        la besogne, en l'assurant qu'elle pouvait être tranquille. J'apprêtai donc
                        et je servis le dîner. </p>
                    <p> Il est bien vrai de dire qu'on a des jours malheureux, ou que des malins
                        génies se plaisent quelquefois à nous contrarier ... Moi, qui avais déjà
                        fait plusieurs excellens ragoûts, et régalé les domestiques de la maison,
                        qui avaient toujours applaudi à mes differens essais... je me blousai dans
                        cette occasion, la plus importante pour mon honneur Je ne sais comment tout
                        s'arrangea, mais tout alla de travers, et l'on ne put rien manger de ce que
                        j'avais servi. </p>
                    <p> La cuisinière appelée et bien grondée, s'excusa sur moi, et me fit venir
                        pour avouer que j'avais tout apprêté. Ce qui me fit le plus mauvais jeu
                        encore, c'est que l'abbé que j'avais brûlé avec le fer à papillote, était
                        aussi à ce dîner-là. Il ne me pardonna pas plus le tour perfide que j'avais
                        joué, disait-il, à son estomac friand, que le mal que j'avais fait à sa main
                        délicate ; et ses premiers mots furent que je l'avais fait exprès. </p>
                    <p> « Comment, me dit madame, vous êtes donc aussi habile en cuisine qu'en
                        coiffure ? Votre soupe est si âcre de sel, qu'on n'y peut pas toucher. Elle
                        prend à la gorge, dit l'abbé, mais en revanche cette compote de pigeons est
                        d'un fade à dégoûter. </p>
                    <p> » Ma chère dame c'est une distraction de ma part, et tout le monde peut en
                        avoir, même monsieur l'abbé... J'avais, comme de raison, salé mon pot une
                        première fois, et en voulant mettre du sel dans la compote, par erreur je
                        l'ai mis dans la marmite, au lieu de le jeter dans la casserole. Ça fait que
                        l'un a de trop ce que l'autre n'a pas assez, mais j'en ai bien mis pour tous
                        les deux. </p>
                    <p> » Mais, ma fille, reprit la dame, ce n'est pas là une excuse, ce n'est au
                        contraire qu'une double preuve de votre étourderie. </p>
                    <p> » Et votre rôti, dit encore l'abbé, qui est tout brûlé d'un côté, et qui
                        n'est pas cuit de l'autre ?... </p>
                    <p> » Oh ça, monsieur l'abbé, ça se peut bien. Mais c'est que pendant que
                        j'étais à lire un joli livre de calembourgs, que vous avez laissé l'autre
                        jour ici, le poids du tourne-broche avait tombé, et la broche ne pouvait
                        plus tourner. Eh, ma fille, reprit-il avec colère, il fallait la tourner
                        vous-même, plutôt que de vous amuser à lire... Et votre fricassée de
                        poulets, dont le diable ne tâterait pas, car la sauce est tournée et fait
                        mal au cœur, est-ce encore un des fruits de votre lecture ? </p>
                    <p> » Oh ça n'est pas de ma faute, ça, par exemple ; c'est que l'œuf avec quoi
                        j'ai fait la liaison, s'est trouvé gâté et couvé... Miséricorde miséricorde
                        s'écria l'abbé, en se levant de table et faisant des simagrées pour vomir,
                        cette fille-là, madame, est capable de nous empoisonner tous. Je crains même
                        qu'il n'y ait du vert-de-gris dans ses casseroles... </p>
                    <p> » O ciel vous m'effrayez, dit la dame en se levant de même, et me regardant
                        avec indignation... vous êtes une imbécille, une ahurie... une fille
                        dangereuse, à qui on ne peut rien confier... bref, vous n'êtes bonne à rien
                        qu'à retourner dans votre campagne pour y conduire des vaches ou des
                        moutons. Je vais faire écrire à votre mère, qu'elle vienne vous rechercher
                        bien vîte et vous remmener ». </p>
                    <p> Le méchant et rancuneux abbé rappela encore une remoulade où, par
                        distraction toujours, j'avais mis trop de moutarde. Ça lui causait des
                        picotemens, le faisait tousser, et ça l'empêcherait de chanter le soir des
                        couplets nouveaux de sa composition, à un souper délicieux où il était
                        invité... Enfin, tout le monde m'accusant, et personne ne me défendant, je
                        fus condamnée tout d'une voix et dégradée de toutes mes fonctions. </p>
                    <p> « Par humanité, me dit la maîtresse, je consens à ce que vous restiez dans
                        mon hôtel jusqu'à ce que votre mère soit arrivée ; mais que je ne vous voie
                        plus, et sur-tout ne vous mêlez de rien ici ». </p>
                    <p> Me voilà donc doublement cassée aux gages, et comme coiffeuse, et comme
                        cuisinière. Je me retirai en pleurant, sans trop savoir ce que j'allais
                        devenir dans cet hôtel, où tous les domestiques me regardaient avec d'autant
                        plus de mépris alors, que j'étais déchue, qu'ils avaient eu d'autant plus de
                        jalousie contre moi dans les premiers momens où madame paraissait m'honorer
                        de sa faveur. (Encore une leçon générale dont on peut tirer parti. C'est
                        qu'en tout temps la conduite des inférieurs envers vous, est un thermomètre
                        qui varie suivant le plus ou le moins d'égards que les supérieurs vous
                        témoignent). </p>
                    <p> La cuisinière cependant me dit que je trouverais toujours mon dîner et mon
                        souper à l'office, mais à condition que je continuerais à promener ses
                        enfans ; ce qui me devint d'autant plus insipide, que n'ayant plus rien à
                        faire à la cuisine, elle exigeait que je les eusse toute la journée sur les
                        bras... et elle en avait trois ... et ils étaient méchans et mal-propres ...
                        Ah la vilaine occupation, et que je rechignai de fois pendant trois jours
                        que j'en fus chargée ... </p>
                    <p> L'après-midi de la troisième journée de ce déchet de mes premiers emplois,
                        je promenais ces trois marmots, ou pour mieux dire, je les portais et les
                        traînais dans la place royale, aux environs de laquelle était l'hôtel de ma
                        madame, et je murmurais de tout mon cœur, et tout haut, contre ma destinée
                        et contre ces enfans qui criaient, contrariaient, et me tourmentaient sans
                        cesse, et dont un, que j'avais sur moi, venait de gâter mon jupon...,
                        lorsque je fus accostée par une dame d'un certain âge, et fort bien mise,
                        qui vint s'asseoir sur le banc où j'étais déjà seule avec ces trois petits
                        êtres insupportables. </p>
                    <p> « C'est un état bien pénible et bien ennuyeux pour une jeune demoiselle, me
                        dit-elle avec douceur, que de soigner les enfans Oh oui. madame, répondis-je
                        tout de suite, et bien mal-propre, encore --- Il est vrai. Cela périt toutes
                        vos hardes, et c'est encore un surcroît de fatigue pour vous de les laver
                        ... Sont-ce vos petits frères et sœurs ? --- Oh, mon dieu non, madame ils ne
                        me sont rien du tout. Ce sont les enfans d'une cuisinière d'une maison d'où
                        je vais sortir. --- Ah je vous le conseille bien. Vous n'êtes pas faite pour
                        vous borner à une condition si désagréable, et si vous voulez, je vous en
                        procurerai une bien plus douce. Au lieu de promener, et de porter, et de
                        bercer, et de nettoyer ainsi des enfans, vous vous promènerez vous-même
                        toute seule avec moi, et mieux mise que vous n'êtes là ... Vous êtes
                        servante, à ce qu'il paraît, et chez moi vous seriez demoiselle de
                        compagnie. </p>
                    <p> » Ah ciel, ma chère dame, je ne suis pas assez heureuse pour qu'un bonheur
                        comme celui-là m'arrive ... --- Pourquoi donc pas ? Il ne faut jamais se
                        défier de son étoile, le bonheur vient quelquefois au moment qu'on y pense
                        le moins, et il ne tiens qu'à vous que ce moment soit le vôtre.
                        Demeurez-vous loin ? --- Non, madame. Voilà l'hôtel de ma maîtresse au bout
                        de cette place. --- Eh bien, puisque vous dites que vous voulez en sortir,
                        reportez-y vîte ces enfans ; faites-vous faire votre compte, et revenez me
                        trouver à ce même endroit. Votre figure me revient, je m'intéresse à vous,
                        et sans autre recommandation, je vous emmènerai et je vous rendrai heureuse
                        ». </p>
                    <p> J'eus peine à revenir de l'extase où me jeta une offre si flatteuse ; et
                        sans la vue de tout le monde qui se promenait sous les arbres qui bordaient
                        la place, je me serais jetée aux pieds de cette bienfaisante dame pour la
                        remercier. </p>
                    <p> J'étais désolée avant, en pensant à l'humeur que ma mère aurait contre moi,
                        pour m'être fait renvoyer par ma première protectrice, et je pensais alors
                        avec ravissement combien elle serait flattée, en me voyant en même temps
                        rentrée dans une bien meilleure condition. J'acceptai donc avec empressement
                        la proposition de ma nouvelle bienfaitrice, et remenai les enfans, en
                        l'assurant que j'allais la rejoindre au plutôt. En effet, je n'avais aucun
                        compte à régler à l'hôtel, n'ayant fait aucun arrangement avec la maîtresse.
                        Je ne parlai donc qu'à la cuisinière, à qui je dis d'un air assez fier
                        (parce qu'elle me demandait elle-même d'un ton de supériorité et de
                        reproche, pourquoi je m'avisais de ramener ses enfans une heure plutôt
                        qu'elle ne m'avait dit), que je me trouvais fatiguée de les porter et de les
                        essuyer ; qu'elle ne me donnait pas de gages pour cela ; que dorénavant elle
                        pouvait faire cette besogne-là elle-même, ou chercher d'autre promeneuse que
                        moi... et enfin, qu'il y avait d'autre hôtel dans Paris que celui de sa
                        maîtresse, et que puisque madame ne voulait plus m'y garder, j'en savais où
                        l'on me trouverait bonne à quelque chose, et où je ne serais pas réduite à
                        porter les enfans d'une cuisinière ». </p>
                    <p> Cette réplique cavalière la mit dans une colère furieuse... Je la laissai
                        pester après moi, et je m'en fus retrouver la bonne dame qui m'attendait sur
                        le même banc où je l'avais quittée. Nous partîmes ensemble ; elle prit un
                        fiacre au bout de la place, et nous arrivâmes chez elle. </p>
                    <p> Mais, ma nièce, notre lampe va finir, ta robe avance, et tu l'achèveras
                        demain pendant que je te continuerai mon histoire. Couchons-nous. </p>
                    <p> Nous nous couchâmes donc, et bonne nuit au lecteur. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XIX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Qui était cette bonne dame. Ce qui arriva chez elle à ma
                            tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e lendemain matin je fus hâtive à me lever, et je
                        priai ma tante de reprendre son aventure avec cette dame nouvelle. </p>
                    <p> Sitôt, me dit-elle, que nous fûmes arrivées à son logis, elle m'embrassa
                        affectueusement, en m'assurant que c'était ma bonne étoile qui me l'avait
                        fait rencontrer, et que je ne tarderais pas à m'en féliciter ; ensuite me
                        raillant sur la mesquinerie de mon déshabillé, qui pourtant n'était pas trop
                        chétif, sauf que, fort décent pour une fille de service, il n'avait pas
                        l'élégance des ajustemens d'une petite-maîtresse... Appuyant sur-tout sur la
                        souillure de l'ordure de ces enfans que j'avais portés, elle me dit qu'elle
                        voulait me vêtir autrement, et des pieds à la tête... Là-dessus elle étala
                        devant moi des déshabillés et des robes dignes de parer les demoiselles les
                        plus huppées, et me montrant une baignoire qu'elle venait de faire remplir,
                        elle me dit de me dépouiller de toutes ces vilenies qui salissaient mon
                        corps, et de me bien laver, pour me coucher ensuite après souper dans un bon
                        lit, où je dormirais la nuit et le lendemain toute la grasse matinée, pour
                        me refaire des fatigues que j'avais éprouvées dans ma dernière condition. </p>
                    <p> Sans attendre ma réponse, elle m'aida elle-même à me déshabiller, et me fit
                        mille complimens sur la beauté de mon corps et la régularité de ses
                        proportions, (car, sans vanité, ma nièce, je puis dire qu'étant jeune,
                        j'étais au moins aussi bien faite que toi, et si les peintres m'avaient
                        connue dans ce temps-là...) </p>
                    <p> « Je le crois bien, lui dis-je, ma tante, et même vous en avez encore de
                        beaux restes. --- Oh non, je suis maigre à présent, et un peu voûtée ; mais
                        dame, à mon âge tu ne me vaudras peut-être pas ; et alors j'étais droite
                        comme un jonc, et dodue comme une caille... et les hommes aiment ça. </p>
                    <p> » Oui, mais, repris-je, il n'y avait pas d'homme là. Vous m'avez dit, je
                        crois, que vous étiez seule avec votre maîtresse ? --- Oh c'est vrai, mais
                        tu sauras bientôt pourquoi je fais cette remarque-là ». </p>
                    <p> Cette dame me fit donc mille caresses, m'examina très-scrupuleusement dans
                        tous les sens, tant en me lavant et me frottant, qu'en m'essuyant après, et
                        me demanda si je n'avais jamais vu d'hommes. </p>
                    <p> « Pardonnez-moi, madame, beaucoup, même. --- Comment, beaucoup --- Oh oui.
                        D'abord presque tous ceux de mon village, et puis quelques-uns sur la route,
                        et encore pas mal depuis que je suis à Paris. --- C'est singulier, je vous
                        croyais novice ; il n'y paroît pourtant pas. --- Eh mais, dame, est-ce qu'il
                        doit y paroître, donc ? On a beau en voir, ça ne dérange pas la vue,
                        peut-être. --- Mais, ma chère fille, entendons-nous. Qu'appelez-vous donc
                        voir des hommes ? --- Eh mais, ma bonne dame, en les regardant. --- Quoi ce
                        n'est donc qu'avec les yeux que vous avez vu tout ce monde-là ? --- Eh, mon
                        Dieu est-ce qu'on peut voir avec autre chose ? --- Oh que tu es donc simple,
                        mon enfant, reprit-elle, en m'embrassant de nouveau ; je le disais bien
                        aussi en t'examinant, et certes, je m'y connais ... Allons, allons, tant
                        mieux ... Tu n'as jamais couché avec aucun homme, donc ?... ---
                        Pardonnez-moi, madame. --- Oh, oh voilà qui devient plus sérieux : comment,
                        est-ce que je m'y serais trompée ?... Explique-moi donc bien ça, car il faut
                        que je sache au juste à quoi m'en tenir ». </p>
                    <p> Là-dessus, je lui racontai mon aventure avec le prétendu cousin qui m'avait
                        rencontrée en chemin : elle en rit beaucoup, et sur-tout du <hi rend="italic"> je ne sais quoi </hi> qui m'avait tant fait de peur et de
                        mal en me repoussant ; et, après m'avoir fait à ce sujet quelques questions
                        auxquelles je répondis avec toute l'innocence et l'ignorance que j'avais
                        véritablement, elle parut encore plus enchantée. </p>
                    <p> « Ma chère amie, me dit-elle, en m'enveloppant d'une grande gaule de
                        mousseline, te voilà assez vêtue pour venir souper, et ta toilette sera
                        toute faite pour te coucher. Demain je t'arrangerai de manière que tu ne te
                        reconnaîtras pas toi-même, et qu'on te prendra pour une princesse...
                        d'opéra. Je ne veux pas te flatter : quoique tu ayes de la fraîcheur, ta
                        figure n'est pas extrêmement jolie ; et ce n'est pas là ce qui m'a prévenue
                        d'abord pour toi... mais, comme j'ai du coup d'œil, j'ai deviné ta taille à
                        travers tes habits mal faits, et je vois avec satisfaction que j'ai bien
                        jugé : tu as un corps superbe ». (Effectivement, j'avais encore beaucoup
                        profité et grandi durant près de huit mois que j'avais passés chez ma
                        première maîtresse). « Et c'est un avantage pour lequel tu ne seras pas
                        moins recherchée qu'une autre qui n'aurait qu'un beau minois. Ne t'inquiète
                        pas : je te réponds de ta fortune ». </p>
                    <p> Elle me répéta tous ces complimens et ces propos pendant le souper, sans que
                        je comprisse rien à ce qu'elle voulait me dire... Mais, flattée de ses
                        caresses, et sur-tout de la bonne chère qu'elle me fit faire, et du ton
                        amical qu'elle avait avec moi, car rien ne sentait la maîtresse, de son
                        côté, ni ne me faisait souvenir, du mien, que j'étais servante, je soupai
                        très-agréablement, et me couchai ensuite dans un bon lit, où je me reposai
                        très-délicieusement, et où je rêvai même que j'étais devenue duchesse. </p>
                    <p> Le lendemain, sur les dix ou onze heures, madame entra dans ma chambre, et
                        me fit apporter, par la servante, une tasse de chocolat que je pris dans mon
                        lit ; ce qui pensa me faire croire que mon rêve de la nuit se réalisait, et
                        que j'étais vraiment un personnage d'importance... car il est surprenant et
                        incroyable comme les plus vilaines histoires ont quelquefois de beaux
                        commencemens ... </p>
                    <p> Je voulais me lever, mais elle m'obligea à rester au lit, ce qui,
                        disait-elle, me rafraîchirait davantage. Malgré ses bontés, la modestie et
                        l'humilité qui convenaient à ma pauvreté, me portant conseil à travers les
                        suggestions de la paresse, qui me disait de profiter de ce bien-être, qui
                        s'offrait si rarement dans l'état de servitude où je me croyais cependant
                        toujours, je dis à madame que je me ferais scrupule d'abuser de sa
                        complaisance, et que, si bonne que voulût être une <hi rend="italic">
                            maîtresse </hi> pour un premier jour, une <hi rend="italic"> domestique
                        </hi> ne devait pas s'oublier au point de se méconnaître. </p>
                    <p> « Qu'appelles-tu, <hi rend="italic"> domestique </hi> et <hi rend="italic">
                            maîtresse ? </hi> ... Eh, ma chère enfant, tu oublies donc que je t'ai
                        dit que tu serais <hi rend="italic"> demoiselle de compagnie ? </hi> Je ne
                        t'ai prise que sur ce pied-là, et jamais tu n'auras d'autre service à faire,
                        chez moi, que celui du plaisir et de la fortune ». </p>
                    <p> Tous ces discours me paraissant des énigmes, je ne savais que répondre. </p>
                    <p> « Repose-toi encore, me dit-elle, j'attends quelqu'un de très comme il faut
                        qui doit venir dîner avec nous, et dont je veux te faire faire la
                        connaissance. Je viendrai t'avertir quand il sera l'heure de faire ta
                        toilette, et tu verras bientôt que tu ne seras pas fâchée d'avoir quitté ton
                        hôtel pour ma maison ». </p>
                    <p> Elle sortit de ma chambre en refermant les rideaux qui garnissaient l'alcove
                        de mon lit. </p>
                    <p> Dame je croyais rêver encore, et dans la crainte de voir tout changer à mon
                        réveil, je refermai les yeux pour tâcher de prolonger ce beau songe, puisque
                        jamais je n'avais été si fortunée étant bien éveillée. </p>
                    <p> Je fis donc un nouveau somme, et vraiment je sentais, par cette épreuve
                        agréable, que je prenais cependant pour une illusion, qu'il était
                        très-facile de s'accoutumer au bien. </p>
                    <p> Il y avait peut-être trois ou quatre heures que je dormais, pour ma seconde
                        reprise, lorsque madame, ma maîtresse, ma bonne amie... (car je ne savais
                        plus comment l'appeler, vu les noms affectueux qu'elle me donnait elle-même,
                        de sa <hi rend="italic"> chère enfant </hi> , de <hi rend="italic"> son cœur
                        </hi> , de sa <hi rend="italic"> petite poule </hi> ...) rentra dans ma
                        chambre et me réveilla... et déjà, preuve de cette habitude que l'on prend à
                        ce qui flatte, je ne me gênai presque plus avec elle... </p>
                    <p> « Allons, vîte, mon ange, il est trois heures ; on va dîner. Reprends encore
                        un petit bain, et nous nous mettrons à table ». </p>
                    <p> Elle me fit sortir du lit, m'enleva ma blouse, me mit dans la baignoire, et
                        sortit. </p>
                    <p> Je commençais à prendre du goût à tous ces rafinemens utiles et sains pour
                        le corps, et inventés par la volupté. Je me lavais avec plus de plaisir que
                        la veille ; je me regardais même avec un certain amour propre, produit par
                        les complimens que cette bonne amie m'avait faits, en me disant que la
                        beauté de mon corps suppléait celle de ma figure... dont effectivement je
                        n'étais pas si contente ; et, en m'essuyant ensuite, je me contemplais avec
                        satisfaction devant une glace... lorsque j'entendis la voix de ma maîtresse,
                        qui disait : </p>
                    <p> « Hem comment la trouvez-vous ? » Et de suite une voix d'homme qui répondait
                        : « Admirable, en vérité : je n'ai guères vu de plus beau corps de femme ». </p>
                    <p> En tournant les yeux du côté d'où venaient ces voix, je vis un petit panneau
                        de porte vitrée, qui donnait sur ma chambre, et dont on avait levé, pour me
                        regarder, le rideau, qui retomba à l'instant. Confuse, et pour me cacher, je
                        me replongeai dans la baignoire, où je serais restée jusqu'au soir, si
                        madame n'était venue m'en retirer et me faire reprendre ma gaule, pour aller
                        dîner, en me disant que j'étais une enfant, une visionnaire, que j'avais
                        apparemment rêvé cela... et qu'au surplus, si la chose était véritable, je
                        n'aurais que sujet de m'en louer, puisque cette vue-là ne pouvait être qu'à
                        mon avantage. </p>
                    <p> Je me laissai persuader et conduire à table. Je trouvai dans la salle à
                        manger un monsieur en perruque, assez vieux, long, sec, des jambes de
                        fuseaux, une figure platte, en manière de singe ; un grand cou de travers,
                        et une forte bosse entre les deux épaules, mais tout galonné, qui me fit
                        mille complimens. Je pensai, malgré son galon, que ce n'était pas là le
                        quelqu'un comme il faut qu'on attendait, car il me paraissait tout juste
                        comme il ne fallait pas être... </p>
                    <p> La bonne dame me présenta à lui, comme sa nièce y en le priant d'excuser, si
                        je me montrais en si simple négligé, mais qu'elle n'avait pas voulu que le
                        temps de ma toilette retardât l'heure de son dîner. Le bossu galonné
                        affirma, en me baisant la main, qu'il attrapa je ne sais comment, car je ne
                        la lui avançai sûrement pas... que, telle que j'étais, il me trouverait le
                        morceau le plus appétissant du repas, et se plaça entre ma soi-disant tante
                        et moi, car c'était à une petite table ronde, et nous n'étions que nous
                        trois. </p>
                    <p> Pendant tout le dîner, il me dit les choses les plus obligeantes, à ce qu'il
                        crut, et moi aussi... et nous nous trompions tous deux... </p>
                    <p> Il m'engagea à être bien complaisante pour cette bonne tante... (qui venait
                        de m'agréger si bénignement dans sa famille... ce qui me rappela bientôt
                        l'autre parent, qui m'avait voulu encousiner auparavant...) à bien faire
                        tout ce qu'elle me recommanderait, et m'assura que si je me <hi rend="italic"> prêtais à ses vues obligeantes </hi> , elle me rendrait
                        heureuse, que lui-même se chargerait de contribuer à ma fortune. </p>
                    <p> Tout cela était fort clair, si j'avais su l'entendre, mais ça me passait
                        encore... je m'aperçus seulement qu'il glissait, à cette nouvelle parente,
                        une bourse de louis qu'elle empocha très-bien ; puis il se leva de table en
                        me disant que je le reverrais bientôt, et sortit... </p>
                    <p> La dame alors me dit qu'il était temps de faire ma toilette, pour aller au
                        spectacle, et me donna une chemise blanche, et de la plus grande finesse,
                        pour l'aller passer en place de celle de nuit, qu'elle m'avait laissée. Je
                        retournai donc à ma chambre pour faire cette opération ; mais, avant d'y
                        procéder, j'eus l'attention de regarder à la porte vitrée, par laquelle
                        j'avais été ou cru être aperçue avant le dîner, et l'ayant couverte, de mon
                        côté, avec une serviette, je me dépouillai sans inquiétude. </p>
                    <p> Mais quelle fut ma surprise et ma frayeur ... Je n'eus pas plutôt quitté ma
                        chemise, que je vis sortir de derrière un double rideau de mon lit, ce même
                        bossu galonné, qui s'était introduit par une porte dérobée... </p>
                    <p> Il se précipita sur moi, me saisit toute nue entre ses bras, et se préparait
                        à me faire des horreurs, car je sentais déjà un même repoussoir comme avec
                        mon faux cousin... Je me débattis de toutes mes forces et me mis à crier au
                        voleur à l'assassin ... A ces cris, ma tante postiche, qui ne valait pas
                        mieux que cet autre cousin-là, sortit aussi de dessous le même rideau. </p>
                    <p> Je crus que sa présence en imposerait à l'effronté qui m'outrageait, et
                        qu'elle allait le mettre à la porte ; mais je fus interdite et anéantie
                        lorsque je l'entendis, au contraire, me dire que j'étais une petite
                        mal-honnête, une idiote indigne de ses bontés... qu'il ne me convenait pas
                        de me refuser à l'honneur que ce galant homme voulait me faire ; et que, si
                        je voulais parvenir à un bien-être, je devais bénir cette occasion, puisque
                        ce généreux protecteur me faisait déjà présent de dix louis d'or pour
                        commencer ma fortune, qui ne tarderait pas à aller grand train, pour peu que
                        je fusse raisonnable et complaisante... car c'était toujours là le point
                        capital, selon eux... et elle m'étala les dix louis sur une table. </p>
                    <p> « Ah, madame lui dis-je, je n'ai pas d'ambition pour la fortune ; je n'en ai
                        que pour conserver ma sagesse, comme ma mère me l'a recommandé. Je remercie
                        monsieur de ses louis ; et, sans savoir comment vous voulez que je les
                        gagne, je crois bien que ce n'est pas là une manière honnête ». </p>
                    <p> J'étais toujours nue entre ces deux décentes personnes, qui me retenaient
                        chacune par une main, tandis que le vieux libertin me caressait malgré moi,
                        de l'autre. </p>
                    <p> « Ma chère dame, repris-je encore, en pleurant et me prosternant devant
                        elle, au nom de Dieu, laissez-moi aller laissez-moi me rhabiller avec mes
                        mauvais vêtemens, et je vais sortir de chez vous. J'aime encore mieux
                        promener et laver des enfans, que de gagner comme ça des louis... </p>
                    <p> » Oh bien, ma bonne ... dit alors le bossu à la dame, je n'ai pas prétendu
                        venir ici à un assaut, moi et si la belle ne se prête pas de bonne volonté,
                        il n'y a rien de fait, et notre marché est nul... Je reprends d'abord ces
                        dix louis-là qu'elle refuse, et vous n'avez qu'à me rendre les cinquante que
                        je viens de vous donner. </p>
                    <p> » Les rendre ... s'écria la dame en fureur, perdre comme ça soixante louis
                        d'or par l'entêtement d'une petite guenon ... d'une malheureuse laidron, qui
                        n'est bonne qu'à barbotter dans les crottes de la rue »... </p>
                    <p> (Note, ma nièce, qu'il n'y avait plus ni d'ange ni de petite poule). </p>
                    <p> « J'aimerais mieux l'attacher aux pieds du lit... Non, non, mon cher
                        monsieur, je veux qu'elle gagne votre argent, ou je vais l'équiper, moi »... </p>
                    <p> En même temps, elle tira d'une armoire un gros et fort martinet, dont elle
                        commença à m'appliquer plusieurs coups sur les fesses et sur les épaules...
                        la douleur me fit pousser de nouveaux cris... </p>
                    <p> « Misérable me dit-elle, en me prenant à la gorge, si tu souffles seulement,
                        je vais t'étrangler » Et vraiment elle m'ôtait la respiration. </p>
                    <p> Mais, le vieux paillard, qui n'avait pas autant d'envie d'employer si
                        désagréablement ses louis qu'elle en avait de les garder, lui dit : « Non,
                        non, ce n'est pas là mon compte, décidez-la, si vous pouvez, à se prêter de
                        bonne grâce, mais je ne donne pas soixante louis pour faire étrangler une
                        fille et jouir d'une morte » ... Et il me lâcha. </p>
                    <p> « Eh bien, petite sotte, petite ingrate qui reconnais si mal le bien que je
                        t'ai déjà fait et celui que je te voulais faire encore, choisis donc, ou de
                        contenter tout-à-l'heure monsieur, ou de décamper de chez moi toute nue
                        comme te voilà » En disant cela, elle me lâcha aussi, pour renfermer toutes
                        mes hardes dans un tiroir. Je profitai bien vîte de ce moment de liberté
                        pour me sauver dessous le lit, afin de me dérober du moins aux regards de
                        l'homme... et de là je conjurai cette méchante femme de me jeter par pitié
                        quelques vieux haillons pour me couvrir... Mais cette cruelle mégère,
                        enragée de ce qu'elle appelait mon obstination, et sur-tout de s'entendre
                        redemander les cinquante louis par l'autre, avança sous le lit, et me
                        lançait, à tour de bras, des coups de martinet pour me faire sortir... </p>
                    <p> Enfin, voyant que je m'enfonçais toujours davantage, et qu'elle ne pouvait
                        plus m'atteindre, elle eut la barbarie de prendre un grand manche à balai,
                        dont elle me bourrait impitoyablement la tête, la gorge, le ventre, et
                        par-tout indistinctement où elle pouvait m'attraper. </p>
                    <p> Je poussais des hurlemens affreux, et la maudite femme, s'animant de plus en
                        plus, à mesure, aurait infailliblement fini par me tuer sous ce lit, si un
                        bruit effrayant ne s'était fait entendre à la porte, où l'on frappait à
                        coups redoublés, car elle l'avait fermée, et mis même la clef dans sa poche,
                        ne voulant pas, disait-elle, que, ni l'homme ni moi, nous puissions sortir
                        que l'affaire ne fût consommée. </p>
                    <p> Sur ses refus d'ouvrir, on enfonça, et nous vîmes entrer un commissaire,
                        quatre soldats du guet, et ma mère avec eux. </p>
                    <p> Rassurée par sa présence, et songeant plutôt à me sauver, qu'à l'état
                        d'indécence dans lequel je me trouvais, je sortis vivement de dessous le lit
                        et me précipitai dans ses bras, toute nue, toute meurtrie et ensanglantée,
                        en m'écriant : </p>
                    <p> « Ah, ma bonne mère, sauvez votre pauvre fille » </p>
                    <p> A cet aspect, tous les survénans frémirent d'indignation ; l'homme galonné
                        resta sot et confus, et la scélérate fut pétrifiée... </p>
                    <p> Il faut t'expliquer ici, ma nièce, comment et pourquoi tout le monde venait
                        là... Tu te rappelles que je t'ai dit qu'en quittant la cuisinière, après
                        lui avoir remené ses enfans, j'avais pris avec elle un petit ton de hauteur,
                        en lui disant que j'avais trouvé une meilleure condition. Cette femme,
                        piquée et curieuse, m'avait fait suivre par un petit commissionnaire de
                        l'hôtel, et avait appris, par son rapport, que j'étais chez une
                        entremetteuse. Ma mère étant arrivée le lendemain, sur la lettre de la dame,
                        la cuisinière lui avait annoncé mon escapade, en l'animant contre moi pour
                        le vilain métier qu'elle conclut que j'allais faire dans cette maison, et
                        lui avait conseillé d'avertir un commissaire pour m'en faire enlever
                        d'autorité. Ma mère n'avait pas perdu de temps, et était survenue, comme tu
                        vois, bien à propos... car c'est comme un bonheur dans notre famille, qu'on
                        arrive toujours à temps pour empêcher le mal... et je te suis déjà venue
                        aussi quelque-fois bien à point nommé, ma nièce témoin la seringue d'Anodin,
                        la broche de monsieur de Lafleur, et le jeu des clercs du procureur...
                        J'allais dire aussi les pinceaux des peintres... mais sainte Suzanne
                        veillait sur toi dans ce moment-là ... Revenons à notre histoire. </p>
                    <p> Ma pauvre mère ne se possédait plus, et jetait les hauts cris en me voyant
                        dans un état si pitoyable. Elle commença par m'envelopper dans son tablier,
                        pendant que je racontai au commissaire, qui me somma de faire ma déposition,
                        toute mon aventure avec cette abominable femme, depuis notre rencontre, la
                        veille, jusqu'au moment actuel. </p>
                    <p> Il lui ordonna d'abord de me rendre mes vêtemens, et sitôt que je fus
                        rhabillée ; il m'envoya avec ma mère, dans un fiacre qui fut pris aux dépens
                        de la coupable, pour me conduire chez un chirurgien, où je serais traitée à
                        ses frais aussi. Pour elle, il la fit mener en prison, ainsi que l'homme aux
                        soixante louis, en me disant que, lorsque je serais en état, je serais
                        appelée pour comparoir aux interrogatoires du procès criminel qu'il allait
                        faire instruire contr'eux ; et que, pour récompense de ma vertu,
                        j'obtiendrais de bons dédommagemens. </p>
                    <p> Ainsi se termina cette scène horrible. Je fus bien guérie chez le
                        chirurgien, où ma mère fut logée et nourrie avec moi aux dépens de la
                        suborneuse, et nous retournâmes ensemble à notre village, avec la copie du
                        jugement, qui attestait ma sagesse et ma conduite honorable, vingt-cinq
                        louis qu'on m'avait fait payer par la femme, comme amende et réparation ; et
                        vingt-cinq autres que le bossu, que cette aventure avait retiré du vice, et
                        qui avait fait des réflexions sur ma vertueuse résistance, y ajouta de
                        lui-même, en gratification, en me faisant prier de lui pardonner le tort
                        qu'il avait eu dans cette malheureuse affaire. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Dispute au sujet de la robe. Ma tante se décide à quitter
                            Paris. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e convins avec ma tante que le début de ses
                        aventures avait été plus cruel que le peu qui m'était arrivé à moi jusqu'à
                        ce moment, et que je priais bien le ciel de ne jamais me faire rencontrer
                        dans des positions si dangereuses. </p>
                    <p> Ma robe étant achevée, je la reportai à la voisine, qui, en me louant de ma
                        diligence, me promit de me redonner d'autre ouvrage le lendemain, en me
                        payant celui-là, après qu'elle allait l'avoir livré à la dame qui l'avait
                        commandé. Ce lendemain était aussi le jour convenu pour ma seconde séance
                        chez le peintre, de sorte que nous nous couchâmes, ma tante et moi, avec
                        l'espérance la plus flatteuse sur la belle recette que j'allais faire des
                        deux côtés. </p>
                    <p> Le jour venu, nous nous levâmes de bonne heure toutes deux, ma tante pour
                        faire du café (car, à la manière dont il paraissait que j'allais être
                        employée, nous ne devions plus nous refuser rien), et moi, pour faire une
                        toilette un peu plus soignée en l'honneur de sainte Suzanne, que j'allais
                        figurer encore. </p>
                    <p> Ma tante me fit prendre un petit bain dans notre baquet à lessive, et mettre
                        mon déshabillé des dimanches, qu'elle avait savonné et repassé exprès. </p>
                    <p> Notre déjeûner pris, nous allions partir, lorsque la couturière entra chez
                        nous. Je pensai que c'était de l'argent qu'elle nous apportait, et le nouvel
                        ouvrage qu'elle m'avait promis ; mais elle me dit simplement, d'un air de
                        très-mauvaise humeur, de descendre chez elle et de venir recevoir des
                        complimens pour mon beau travail. </p>
                    <p> « Qu'est-ce que c'est ? dit ma tante, ma nièce travaille bien,
                        entendez-vous, madame ? Je réponds de sa couture, moi, et on peut lui en
                        faire des complimens ; mais je défie et je défends qu'on lui en fasse des
                        reproches... Au surplus, je vais aussi descendre avec vous, et je verrai qui
                        sont les difficiles qui n'en sont pas contens ». </p>
                    <p> Nous trouvâmes une petite femme, aigre, maigre, une épaule plus haute que
                        l'autre, point de gorge ni de hanches, des bras secs et longs, et qui,
                        malgré tous ces défauts, avait la prétention de jouer la merveilleuse. Elle
                        avait commandé cette robe sur une mode toute nouvelle, mais sans donner de
                        mesure ; et comme elle était au lit quand on avait été chez elle, sur
                        l'invitation de sa cousine, que la couturière habillait aussi, elle avait
                        dit, par amour propre, de la faire comme pour cette cousine, parce qu'elles
                        étaient à peu près de même taille... Or, il s'en fallait du tout, car la
                        cousine était vraiment fort bien faite... La dame bistournée, empressée
                        d'avoir cette robe pour une fête où elle voulait se trouver ce jour-là,
                        était venue elle-même pour hâter la couturière, qui avait proposé de la lui
                        essayer tout de suite ; mais elle lui allait, comme on dit vulgairement, <hi rend="italic"> comme des mitaines à un cochon </hi> . </p>
                    <p> Notre orgueilleuse, qui en ordonnant comme pour sa cousine, ou n'avait pas
                        pensé aux défauts réels de son corps, ou avait cru peut-être qu'une robe
                        bien faite les ferait disparaître, au lieu de songer que l'étui doit
                        toujours être modelé sur la forme qu'il doit envelopper, fut scandalisée et
                        irritée de voir que cette robe ne lui allait pas du tout, et ne la faisait
                        au contraire paraître que plus mal bâtie. Elle s'emporta contre la
                        couturière ; celle-ci se rejeta sur ce qu'elle l'avait bien taillée juste
                        sur la mesure de la cousine ; mais que, si elle trouvait à critiquer sur la
                        couture, elle s'en prît à l'ouvrière, et elle m'avait fait descendre. </p>
                    <p> Nous ne vîmes pas plutôt cette bambine éclopée et contre-faite, qui se
                        démenait dans cette robe en jurant et grimaçant devant un miroir, que je dis
                        tout bas à ma tante : « Ah, ciel c'est une bossue ... Ça me rappelle le
                        vôtre, et voilà une histoire qui tournera mal encore contre moi » ... </p>
                    <p> Sitôt qu'elle nous aperçut, elle nous cria avec une voix aussi désagréable
                        que sa taille : « Ah c'est donc vous, belles ouvrières manquées, qui
                        travaillez dans ce goût-là, et qui gâtez les étoffes qu'on a la duperie de
                        vous confier » ? </p>
                    <p> « Qu'y trouvez-vous donc à redire, madame ?... lui répondit ma tante, avec
                        un flegme philosophique qui m'étonna de sa part, la connaissant très-vive.
                        Ma nièce n'a rien taillé ; elle n'a fait que coudre les morceaux qu'on lui a
                        donnés, et ils sont bien cousus, j'en suis caution. </p>
                    <p> » Mais j'y trouve à redire que ça ne me va pas du tout. --- Je le vois bien,
                        madame ; mais de qui est-ce la faute ? --- Eh mais certainement c'est de
                        l'ouvrière. Vous voyez bien vous-même que, par-derrière, elle me serre au
                        point de m'étouffer, et par-devant, voilà un vide qui fait une poche tout à
                        fait de mauvaise grâce... et à fourrer je ne sais quoi dedans. --- Oh je le
                        sais bien, moi, madame, à fourrer ce que vous n'avez pas... et c'est
                        doublement votre faute. Vous avez fait couper votre robe sur celle de votre
                        cousine (car la couturière venait de nous le dire) ; elle est faite comme on
                        doit l'être, apparemment, cette cousine-là ; et vous, vous sortez de la
                        forme ordinaire ; au lieu d'avoir la gorge par-devant, vous la portez sur le
                        dos ; ça fait un contre-sens, dans la coupe, que vous auriez pu éviter. Il
                        fallait faire prendre mesure sur votre corps, ou au moins l'annoncer tel
                        qu'il est ; on aurait tenu le devant plat, et laissé la place de la gorge
                        par-derrière ; alors ça vous aurait été tout juste ». </p>
                    <p> « Comment, insolentes mal-adroites voleuses reprit la merveilleuse à
                        l'envers, non contentes de m'avoir perdu mon étoffe, vous avez encore
                        l'audace de m'insulter ? --- Pas du tout, ma belle dame, dit ma tante,
                        toujours avec son sang-froid piquant, c'est vous qui vous fâchez et nous
                        insultez mal-à-propos. Nous ne sommes ni insolentes, ni mal-adroites ? ni
                        voleuses, mais vous êtes bien bossue par-derrière et plate par-devant ; et
                        si vous voulez plaider contre nous, nous demanderons qu'on vous fasse cadrer
                        avec la mesure que vous avez donnée ; vous verrez qu'il n'y à pas un
                        tribunal qui puisse vous faire passer sur l'estomac l'enflure que vous avez
                        sur le dos ». </p>
                    <p> Plus ma tante avait raison, plus la <hi rend="italic"> bamboche </hi> se
                        fâchait contre nous. Outrée de colère, elle finit par s'en aller en disant à
                        la couturière qu'elle lui ferait payer cette robe, qu'elle laissait, sur les
                        façons que sa cousine lui redevait d'ancien, et qu'elle n'aurait plus la
                        pratique ni de l'une ni de l'autre. </p>
                    <p> A ma part, j'en fus donc, moi, pour mon travail, qui ne me fut pas payé, et
                        je me vis obligée de renoncer aux autres ouvrages que la couturière m'avait
                        promis. Je remontai avec ma tante, en nous consolant par la douce
                        expectative des deux louis que j'allais gagner chez le peintre, et en
                        promettant bien de ne plus être couturière pour des bossues. </p>
                    <p> J'achevai ma toilette, qui avait été interrompue par cet entr'acte de la
                        robe, et ma tante, transportée en me regardant, me disait : « Va, va, ma
                        chère nièce, moquons-nous de ce petit échec-là ; ça n'est pas une grande
                        perte ; et belle comme te voilà, ce serait du temps de perdu de travailler à
                        la couture. Deux jours et presque deux nuits pour gagner six malheureux
                        francs qu'on nous vole après ... tandis que tu vas avoir deux louis en deux
                        heures... encore, qui est-ce qui sait ?... Le peintre ne t'a pas vue avec ce
                        déshabillé-là, et il t'en donnera peut-être trois aujourd'hui. --- Eh ? ma
                        bonne tante, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas mon déshabillé
                        qu'il paye ni qu'il peint. --- Ah c'est vrai, dit-elle, sainte Suzanne
                        n'avait rien de ses couturières dans ce moment-là... </p>
                    <p> » Mais, mon enfant, je fais une réflexion, moi... Puisque ce brave homme-là
                        ne veut te tirer, comme il dit y qu'en sainte Suzanne, il a bien des
                        confrères, habiles gens comme lui... un autre pourrait te tirer en sainte
                        Geneviève, qui est ma patronne, à moi... Un autre en Madeleine pécheresse ;
                        un autre en Madeleine pénitente ; un autre en... un autre en... enfin ce
                        qu'il voudrait... il y a tant de saintes à choisir ... Et si tu pouvais être
                        employée comme ça seulement la valeur d'une semaine par mois, ces séances-là
                        nous rendraient plus qu'une boutique de marchande de modes... et sans
                        risquer de mise de fonds, encore, ce qui est bien essentiel ... Allons
                        toujours chez ce premier-là ; c'est une bonne idée qui m'est venue, et nous
                        verrons peut-être à la réaliser ». </p>
                    <p> Nous allions partir, quand ma tante reçut deux lettres ; nous nous arrêtâmes
                        pour les lire. La première était anonyme et contenait un avis important, qui
                        nous était donné, disait-on, par un homme qui nous voulait du bien à toutes
                        deux. Il nous prévenait que le prieur des Carmes, qu'elle avait enlevé par
                        son lavement d'air inflammable, bien revenu de cet accident, mais furieux du
                        scandale que son vol et sa posture indécente avaient occasionné, intentait à
                        ma tante un procès-criminel et religionnaire... et que, d'autre part, le
                        procureur chez qui j'avais été cuisinière, avait rendu de même plainte
                        contre moi, pour complicité dans le vol, effraction et dilapidation de ses
                        propriétés par ses clercs, et où ma tante était aussi impliquée. Il ajoutait
                        qu'on était à notre recherche, et que les ordres étaient donnés pour nous
                        appréhender au corps. </p>
                    <p> Cette lettre nous brouilla la cervelle à toutes deux. Nous lûmes cependant
                        bien vîte l'autre. </p>
                    <p> Elle venait d'un vieux curé chez qui ma tante avait déjà servi pendant
                        quelque temps, avec qui elle entretenait encore une certaine
                        correspondance... Il lui marquait que, sa gouvernante étant morte, il la
                        recevrait de préférence à toute autre, si elle voulait aller la remplacer. </p>
                    <p> Ma bonne tante, croyant déjà voir à ses trousses et aux miennes, et les
                        sbires de l'inquisition pour le prieur des Carmes, et les recors du Châtelet
                        pour le procureur, calculant de plus que sa seringue ni ma couture ne
                        pouvaient plus rien nous rapporter, se détermina subitement à profiter de
                        l'occasion favorable que lui offrait le bon curé. </p>
                    <p> Dans ce moment, monsieur de Lafleur arriva. Il remarqua aisément notre
                        trouble, nous en demanda la cause, et l'ayant appris de moi, qui babillais
                        toujours plus que ma tante, il s'empressa de saisir la circonstance pour
                        nous offrir le seul moyen qui, disait-il, dépendait de lui, et pouvait nous
                        mettre toutes deux à couvert du danger. </p>
                    <p> C'était que ma tante partît sur-le-champ, par une voiture avec laquelle il
                        allait la conduire lui-même à une campagne à deux lieues, chez un fermier de
                        ses amis, où elle resterait cachée tant qu'elle voudrait, parce que c'était
                        elle qui risquait le plus, d'autant que la rancune des gens d'église ou de
                        religion était bien plus tenace et dangereuse que celle des autres ; et pour
                        moi, ajoutait-il, je pouvais me tenir tranquille et assurée dans la chambre
                        qu'il avait déjà offert de me louer, parce qu'il gagnerait son maître,
                        monsieur l'abbé, qui assoupirait l'affaire du procureur, peut-être même
                        aussi celle du prieur des Carmes... et qu'ensuite nous irions la rejoindre,
                        ou que nous la rappellerions auprès de nous. </p>
                    <p> Ma tante, qui était déjà déterminée, mais qui avait appris à juger les
                        intentions des hommes... qui, en outre, était fine et impénétrable quand
                        elle voulait l'être, remercia beaucoup monsieur de Lafleur de l'intérêt
                        qu'il prenait à nous ; lui dit qu'elle était très-sensible à cette preuve de
                        son attachement pour moi, qu'elle l'acceptait, et qu'il n'avait qu'à aller
                        louer sa chambre, et revenir me prendre sur les deux heures de l'après midi,
                        pour m'y conduire avec la même voiture qui la mènerait ensuite chez ce
                        fermier son ami... Il partit donc sur cette belle invitation, et nous assura
                        qu'il serait exact à l'heure juste. </p>
                    <p> Mais ma tante avait son but, et elle avait deviné le sien, qui était de me
                        tenir seule à sa disposition. </p>
                    <p> Effectivement, elle le jugeait bien, car nous sûmes depuis que c'était lui
                        qui, pour nous faire jeter dans ses bras, en profitant de notre épouvante,
                        nous avait envoyé cette lettre supposée, qui nous prévenait faussement de
                        ces deux procès criminels, qu'on ne pensait seulement pas à nous faire. </p>
                    <p> En conséquence, il ne fut pas plutôt hors de chez nous, que ma tante sortit
                        elle-même, après m'avoir enfermée à double tour, sans m'expliquer son
                        projet. Elle revint bientôt avec un pantalon de coutil, un gilet et une
                        veste, qu'elle me fit revêtir au lieu de mon habillement de fille, et me mit
                        un petit chapeau rond sur la tête. Ensuite, je vis entrer un fripier
                        marchand de meubles, à qui elle vendit tout son ménage, et jusqu'à mes
                        hardes... Elle lui donna en même temps la quittance de son terme, qui était
                        payé d'avance, lui laissa la clef de sa chambre pour la remettre au
                        propriétaire de la maison, quand il aurait fait son déménagement, et elle me
                        fit descendre avec elle, en me chargeant d'un petit paquet contenant sa
                        seringue et quelque peu de nipes à son usage ; car, pour moi, changée
                        maintenant de costume, je portais toute ma garde-robe sur mon corps. </p>
                    <p> Je la suivis sans dire un seul mot dans tout notre escalier, tant j'étais
                        surprise et saisie de cette opération subite et de cette métamorphose à
                        laquelle ma tante m'avait obligée... mais la langue me démangeait fort, et
                        ma curiosité ne pouvant résister à un silence plus long que celui que
                        j'avais gardé pendant six mortels étages, j'allais lui demander
                        l'explication de cette énigme, lorsque nous voyant dans la rue, elle me fit
                        arrêter dans une petite allée, pour me la donner d'elle-même. </p>
                    <p> « Ma chère nièce, me dit-elle, tu vois, comme moi, d'après l'avis qu'on nous
                        a fait parvenir dans la première lettre, que nous risquerions trop à rester
                        dans Paris... tu as vu aussi par la seconde, la ressource honnête que le
                        ciel m'envoie pour nous mettre toutes deux à couvert des dangers qui nous
                        menacent. Je me suis donc décidée promptement à faire argent du peu que
                        j'avais, et à partir pour aller chez ce bon curé que j'ai déjà servi... et,
                        tant pour éviter les aventures scandaleuses qui pourraient t'arriver sur la
                        route avec tes habillemens de fille (car nous allons à quinze lieues d'ici,
                        au-dessus de Fontainebleau), que pour pouvoir te faire rester avec moi chez
                        ce bon curé, qui ne voudrait pas recevoir une jeune et jolie personne, je
                        t'ai vêtue en garçon, et je te présenterai comme mon neveu. </p>
                    <p> » Mais, ma tante, lui demandai-je, pourquoi donc avez-vous dit à monsieur de
                        Lafleur de revenir nous prendre à deux heures ? --- C'est justement pour
                        qu'il ne te trouve pas... Tu commences à être raisonnable, et tu dois voir,
                        aussi bien que moi, que ce monsieur de Lafleur n'est qu'une façon
                        d'engeoleur ; il voudrait te tenir toute seule dans une chambre, pour faire
                        de toi à sa volonté, et, quand il en serait las, il t'abandonnerait, te
                        laisserait malheureuse et déshonorée... Va, va, mon enfant, ne le regrette
                        pas. Je connais les hommes mieux que toi ; j'ai vu du louche dans toute sa
                        conduite, et je t'assure que s'il avait eu de bonnes intentions, il s'y
                        serait pris différemment. </p>
                    <p> » Ma chère tante, lui répondis-je, je me ferai toujours un devoir de suivre
                        vos sages conseils. Partons, allons à Fontainebleau, chez monsieur le curé »
                        ; et je lui pris le bras pour marcher. </p>
                    <p> « Ecoute-moi encore », reprit-elle alors en me regardant, d'un air qui
                        voulait dire bien des choses... </p>
                    <p> « Suzon, est-ce que tu ne penses pas à sainte Suzanne ? --- Comment ça, ma
                        tante ? --- Eh bien, oui, c'est aujourd'hui que nous devions aller chez le
                        peintre : la vente de mon petit ménage ne m'a pas rapporté lourd ; ton
                        habillement en a encore écorniflé quelque chose, et quand on entreprend un
                        voyage, on n'a jamais trop d'argent... Il y a deux louis là qui nous
                        attendent chez ce peintre... --- Ah dame, ma tante, comment faire à présent
                        pour lui donner une séance avec cet habit-là ? --- Eh simple que tu es,
                        souviens-toi donc, comme tu me l'as dit tout-à-l'heure, que ce n'est pas
                        avec tes habits qu'il te tire, et sous tes vêtemens de garçon tu as toujours
                        ton joli corps de fille... Crois-moi, viens-y ; deux heures sont bientôt
                        passées, et ces deux louis-là de plus nous serviront bien : d'ailleurs c'est
                        même un acte de dévotion que tu dois à ta patronne, dont le tableau,
                        vois-tu, ne serait pas achevé sans cette séance-là. Surement elle nous
                        récompensera de ça par sa protection pendant notre voyage. --- Si vous le
                        croyez, ma tante, allons donc chez le peintre... Mais vraiment il me semble
                        à présent que je serai plus honteuse pour déboutonner des culottes, que pour
                        laisser tomber une jupe. --- Bon, bon ... enfance que tout ça tu verras que
                        l'un n'est pas plus difficile que l'autre. Dépêchons-nous : voilà dix heures
                        qui sonnent ; c'est juste le moment où il nous attend. Nous serons quittes à
                        midi, et nous aurons encore deux heures d'avance sur monsieur de Lafleur ». </p>
                    <p> Nous allâmes donc chez le peintre, qui ne fut pas peu surpris de me voir en
                        cet équipage ; mais qui, dit-il galamment, ne m'en trouva pas moins
                        charmante. Bien plus même, il sembla que mon corps, en sortant de cette
                        enveloppe contradictoire, lui parut encore plus attrayant, et fit sur lui
                        plus d'effet que la première fois, sous mes habits de fille ; car ses
                        transports préliminaires furent bien plus vifs. Malgré la présence de ma
                        tante, il ne pouvait modérer l'ardeur de ses baisers et de ses caresses. La
                        bonne Geneviève avait toutes les peines du monde en le retenant à brasse
                        corps, en lui parlant honneur, vertu, conscience... en lui rappelant la
                        chasteté de sainte Suzanne, que je devais représenter à ses yeux, à lui
                        persuader de rester tranquille et de se renfermer dans les bornes de son
                        talent... Ce ne fut qu'en le menaçant de me remmener, qu'elle parvint à le
                        calmer... d'autant plus qu'elle y mit malignement une condition qu'elle
                        n'avait pas envie de tenir ; ce fut que s'il était sage et modeste sur-tout,
                        qu'il ne fît pas venir tous ses jeunes élèves pour me regarder et me faire
                        rougir, elle n'aurait pas de scrupule de m'y laisser revenir une autre fois
                        toute seule ; au lieu que s'il me tourmentait, je n'y reviendrais plus, même
                        avec elle. Cette adroite et insidieuse promesse eut tout l'effet qu'elle
                        avait pu désirer. Le peintre fut sage, la séance fut secrète entre nous
                        trois seulement, et nous partîmes avec nos deux louis, après avoir accepté
                        un autre rendez-vous où le pauvre peintre ne devait pas nous voir plus
                        exactes que monsieur de Lafleur, à celui que nous lui avions donné pour deux
                        heures. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Nous nous embarquons dans le coche d'eau. Continuation
                            des aventures de ma tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous marchâmes très-vîte jusqu'au port Saint-Paul,
                        où nous entrâmes dans un coche d'eau qui devait nous mener jusqu'à Valvin,
                        auprès de Fontainebleau. </p>
                    <p> Comme une fois assises là, nous n'avions plus rien à faire qu'à causer, et
                        que nous ne voulions lier de société avec aucun des passagers, je priai ma
                        tante de m'apprendre la suite des événemens de sa vie. Nous montâmes donc, à
                        l'air, sur l'impériale du coche, et, nous étant placées à notre aise sur des
                        ballots, elle continua ainsi : </p>
                    <p> Nous en sommes restées, ma nièce, au moment où je retournai dans mon village
                        avec ma mère, après l'heureuse issue de mon affaire avec la méchante femme
                        qui avait voulu trafiquer mon honneur. </p>
                    <p> Nous fûmes reçues par tous les gens de notre endroit, avec beaucoup de
                        caresses et d'amitié, et la copie du jugement que je fis afficher à la porte
                        de l'église, ne servit pas peu à me donner encore plus de considération. </p>
                    <p> Comme tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ et pendant mon séjour à
                        Paris, m'avait un peu mûrie par les réflexions sérieuses que cela m'avait
                        fait faire, je commençai, sans rien perdre cependant de ma gaieté naturelle,
                        à être beaucoup moins folle qu'avant, et ma mère fut bien plus contente de
                        moi dans les soins du ménage et de son travail de blanchisseuse, où je
                        l'aidais assidument. </p>
                    <p> Il y avait déjà quelque temps que je vivais ainsi fort tranquille, et ne
                        pensant plus à mes premiers chagrins... Un jour que nous étions allées laver
                        assez loin du village, en remontant la rivière, pour trouver l'eau plus
                        claire, ma mère, qui était retournée à la maison pour dîner, m'avait laissée
                        seule à garder beaucoup de linge fin qui était étendu tout le long après des
                        perches, pour sécher. Un homme mal intentionné, et qui avait médité ce
                        coup-là d'avance, passa à cheval sur le chemin, puis se détournant
                        tout-à-coup, il vint enfiler justement entre deux rangées des cordes de mon
                        linge, et, toujours trottant, il enlevait de chaque main des pièces qu'il
                        plaçait à mesure sur le cou de son cheval. Je me mis à crier, et à courir
                        après lui à toutes jambes. Malheureusement j'étais trop loin du village pour
                        être entendue, et personne ne passait sur cette route qui était peu
                        fréquentée. Le voleur ayant fait son coup, mit son cheval au petit galop, et
                        gagna du côté d'un petit bouquet de bois qu'on apercevait de là. Je le
                        suivis toujours avec toute l'ardeur dont j'étais capable ; mais, épuisée par
                        la fatigue, je ne pouvais plus crier, et ma langue, desséchée dans ma
                        bouche, ne pouvait, malgré mes efforts, prononcer aucun mot... Sa course
                        paraissant se ralentir par la lassitude de son cheval, et ne désespérant pas
                        de l'atteindre dans ce bois, où, gêné par les arbres, il ne pourrait plus
                        aller si vîte, j'y entrai après lui, tant la crainte d'être grondée par ma
                        mère, et de la voir obligée de payer ce linge, m'ôtait la réflexion et la
                        prudence ... </p>
                    <p> A peine y fus-je un peu avancée, qu'il tourna bride précipitamment, et
                        revenant sur moi au grand galop, il m'effraya ; je tombai, il sauta à terre,
                        et me saisit... « Ah dit-il, je te tiens enfin il y a long-temps que je te
                        guettais ». </p>
                    <p> Alors, me faisant envisager que toute résistance me devenait inutile,
                        puisqu'il avait la force, et qu'il était décidé à se satisfaire à quelque
                        prix que ce fût, il essaya à m'engager, par de belles promesses, à me prêter
                        de bonne grâce à ses désirs. </p>
                    <p> Malgré l'horreur que m'inspiraient ses propositions, je ne pouvais plus
                        crier, comme je te l'ai dit. A peine me restait-il la force de le conjurer
                        tout bas, et en pleurant, de ne point abuser de ma faiblesse ; il ne
                        m'écoutait pas, prenait toujours des libertés, et il n'y avait plus que le
                        ciel qui pût me sauver de ce terrible danger. </p>
                    <p> Animé par les efforts que je lui opposais, il ne ménagea plus rien, et
                        m'ayant traînée sur une petite pelouse de gazon, il m'y renversa, et
                        m'assujétissait sous lui, les bras retournés sous mon dos, pour venir à bout
                        de ses criminels desseins. Déjà il était prêt à me déshonorer... lorsqu'en
                        agitant, pour ma défense, les jambes et les pieds, qui me restaient encore
                        libres, je fis, en frappant contre sa cuisse, partir la détente d'un
                        pistolet qu'il avait dans la poche de côté de sa culotte, et dont le
                        scélérat me voulait sans doute assassiner après avoir commis son crime... et
                        le coup porta sur lui si extraordinairement, que, sans le tuer, il le punit
                        par où il voulait pécher, et le mit hors d'état d'exécuter son infâme
                        projet. Il tomba dans son sang. Je me relevai bien vîte ; je sautai sur son
                        cheval, et, ressortant du bois, je renfilai le chemin du village, où
                        j'arrivai bientôt avec tout mon linge, que j'avais si heureusement
                        recouvré... et sans avoir rien perdu ... Je fis ma déclaration par-devant le
                        bailli, qui envoya au bois avec le cheval, sur lequel on ramena le coupable
                        maître. </p>
                    <p> Il avoua tout, et même qu'il méritait sa punition. Ce n'était pas un voleur
                        ; c'était le fils d'un homme fort riche des environs, qui, ayant conçu pour
                        moi une passion mal-honnête, avait imaginé ce moyen pour la satisfaire. </p>
                    <p> Le bailli voyant qu'il était assez puni, et que d'ailleurs je ne voulais pas
                        poursuivre l'affaire contre lui, le laissa libre et maître d'aller se faire
                        guérir... </p>
                    <p> Mais le pauvre diable, sans aucune procédure ni condamnation de la justice,
                        perdit, à la suite de son pansement, les moyens de se rendre criminel une
                        autre fois. </p>
                    <p> Quelque temps après, je lavais encore à la rivière ; le vent fit envoler à
                        l'eau un beau fichu de mousseline brodée, et le courant l'entraînait. Je
                        courus pour le rattraper ; mais je voyais avec chagrin que j'allais le
                        perdre, car il prenait le tournant d'une petite île qui avançait jusqu'au
                        milieu de la rivière... lorsque je vis venir un bateau où il y avait un
                        pêcheur qui allait justement de ce côté. Je le priai de me permettre d'y
                        entrer, pour suivre mon mouchoir ; il y consentit, et je l'aidai à ramer
                        jusqu'à l'île, où effectivement je le rattrapai, bien contente et remerciant
                        bien le pêcheur de ce qu'il me sauvait une bonne savonnade de ma mère :
                        mais, quand ensuite je le priai de me reconduire à terre, il ne voulut plus
                        entendre de cette oreille-là. Il me dit que toute peine méritait salaire, et
                        qu'il voulait être payé. « Mais, mon cher monsieur, lui dis-je, je n'ai pas
                        d'argent. Oh il n'en faut pas pour ce paiement-là, reprit-il ; voilà une
                        petite île toute garnie d'herbes et de fleurs ; on n'y est vu de personne,
                        et nous allons nous amuser là comme des jolis enfans que nous sommes Venez,
                        ma belle amie, que je vous montre ça ». </p>
                    <p> Alors, pour m'ôter l'espérance de retourner à terre sans l'avoir contenté,
                        il ferma la chaîne de son bateau sur un pieu qui était à l'entrée de l'île. </p>
                    <p> « Allons, mon petit cœur », reprit-il ensuite, en m'attrapant la main pour
                        me faire monter avec lui, « venez me payer ; vous y gagnerez autant que moi,
                        et vous conviendrez que les bons comptes font les bons amis ». </p>
                    <p> Voyant avec confusion et douleur que j'étais encore prise de cette nouvelle
                        manière, et qu'il m'était inutile d'insister pour repasser avec son bateau,
                        je dissimulai pour me sauver de la violence que ce brutal pouvait me faire,
                        et lui dis, en affectant un air leste, que je ne demandais pas mieux...
                        qu'il montât devant moi pour me montrer le chemin, et que j'allais le
                        suivre. </p>
                    <p> Il me crut et me lâcha, et soudain, quoique je ne susse pas nager, je me
                        jetai à l'eau, toute habillée. </p>
                    <p> La providence me récompensa de la confiance que j'avais eue en elle ; car,
                        au moment où je devais périr infailliblement, elle toucha le cœur de cet
                        homme qui, effrayé du malheur dont il allait être la cause, détacha
                        promptement son bateau, vint sur moi, me retira de l'eau, me reporta à
                        terre, s'éloigna ensuite sans me dire un seul mot, et disparut bientôt. </p>
                    <p> Ces deux aventures, presque de suite, firent encore plus parler de moi dans
                        le village, et j'y étais regardée avec intérêt par les jeunes gens, et
                        admiration par les filles. Ma mère, qui était déjà âgée et affaiblie,
                        sentant qu'elle avait besoin de repos, et jugeant, d'après tout cela, que
                        j'étais véritablement une fille sur la sagesse de laquelle elle pouvait
                        compter, me mit tout-à-fait à la tête de son travail, que je fis toute seule
                        pendant à-peu-près deux ans... au bout desquels la pauvre femme, qui
                        dépérissait de jour en jour, eut une attaque de maladie un peu grave, qui
                        l'emporta enfin, malgré tous les soins que je pris d'elle. </p>
                    <p> Me trouvant par sa mort maîtresse de moi et héritière de son avoir, qui
                        n'était pas considérable, je me déterminai à renoncer à l'état de
                        blanchisseuse, que je trouvais trop fatigant, trop désagréable, et sur-tout
                        trop dangereux, depuis mon histoire du bois et celle de la petite île. Je
                        vendis tous les baquets et ustensiles du métier, et je me fis ouvrière en
                        linge. Ayant déjà beaucoup de disposition pour ce talent, j'eus bientôt des
                        pratiques, et les personnes que j'avais blanchies avant, me donnèrent à
                        coudre et à raccommoder. </p>
                    <p> Ce fut quelque temps après cela que m'arriva, avec monsieur Jasmin,
                        l'histoire que je t'ai racontée devant monsieur de Lafleur. Quoique peu à
                        mon aise, on me regardait dans notre village comme un parti assez
                        avantageux, parce que j'étais toujours très-propre et arrangée, et parce que
                        l'on connaissait en outre mon ardeur pour le travail, et ma sagesse, qui
                        avait fait tant de bruit en différentes occasions ; j'étais donc fort
                        recherchée. Mais les risques que j'avais courus avec les hommes, m'avaient
                        prévenue contre l'espèce en général, de sorte que je n'en voulais écouter
                        aucun. Ce fut même à ce sujet-là que le beau monsieur Jasmin avait formé le
                        projet et fait la gageure de me réduire pour Se faire une réputation... et
                        je t'ai dit comme il y avait réussi. </p>
                    <p> Pendant les premiers jours qui suivirent la punition de ce fourbe et
                        avantageux valet de chambre, il avait passé par notre endroit une troupe de
                        comédiens qui s'allaient rendre à une grande ville. Le seigneur du village,
                        qui préparait des fêtes pour le mariage de sa fille, retint les acteurs pour
                        trois jours, et ils jouèrent leurs meilleures pièces dans le château, où
                        tous les amateurs purent assister <hi rend="italic"> gratis </hi> . Moi qui
                        aimais toujours beaucoup la gaieté et le plaisir, je ne manquai pas une des
                        trois représentations, et je m'y amusai infiniment. </p>
                    <p> Le directeur de la troupe ayant entendu parler du tour que j'avais joué à
                        monsieur Jasmin, car c'était encore l'histoire du jour, me pria de la lui
                        raconter moi-même. Je le fis volontiers, et cet homme, après en avoir
                        beaucoup ri, me dit qu'il en ferait une comédie (notez qu'il était auteur
                        aussi), et qu'il la jouerait dans la ville où il allait (car il était acteur
                        encore c'était un triple moyen pour faire sa fortune... ou pour se ruiner). </p>
                    <p> « Mais, ajouta-t-il, en me faisant beaucoup de complimens sur la manière
                        naïve et piquante dont je lui avais fait mon récit, ce qui me chagrine,
                        c'est que je n'aurai pas pour jouer le rôle de la comédie une actrice aussi
                        intéressante que celle qui l'a exécuté dans l'histoire véritable. Je
                        donnerais beaucoup pour que vous fussiez de ma troupe, et que vous le
                        rendissiez vous-même. </p>
                    <p> » Oh monsieur, dis-je, vous me flattez par politesse ; mais je n'aurais
                        jamais assez de talent pour faire une comédienne. --- Si fait. Je vous
                        réponds même des plus grands succès. Vous avez tous les moyens qu'il faut
                        pour cela. Vous êtes jeune, bien faite ; vous avez une belle prononciation,
                        une jolie voix et du goût », car il m'avait entendu chanter des couplets que
                        notre magister avait faits pour présenter des bouquets à la jeune mariée...
                        « et vraiment vous feriez tout ce que vous voudriez dans cet état-là... qui
                        est, comme vous pouvez le voir, un peu au-dessus du vôtre de couturière,
                        sans le mépriser ». </p>
                    <p> Moi qui avais vu les politesses, les prévenances même que le seigneur et
                        toute sa famille avaient témoignées aux comédiennes de la troupe, je fus
                        émerveillée de la supposition seule que je pourrais être leur égale, être
                        habillée magnifiquement comme elles, et me voir ainsi louée et caressée par
                        des seigneurs et des dames de condition, qui me feraient manger à leur
                        table. </p>
                    <p> Le directeur insista en me vantant et me détaillant tous les charmes de sa
                        profession, où je gagnerais en outre, en un mois, plus qu'en un an dans mon
                        métier... Je faiblis bientôt, et enfin je me rendis avec d'autant plus de
                        confiance qu'il avait sa femme, fort aimable, qui me caressait et me
                        pressait beaucoup aussi, et je consentis à les suivre quand il m'eut, pour
                        dernier moyen de persuasion, fait voir une malle entière pleine de belles
                        robes et de beaux ajustemens qui ne serviraient, disait-il, qu'à moi, tant
                        pour mes rôles de théâtre que pour m'habiller à la ville. </p>
                    <p> Ce fut un instant d'erreur, j'en conviens. Mais quelle est la jeune fille à
                        qui la vue d'une superbe toilette n'a pas inspiré une fois un mouvement de
                        faiblesse ? </p>
                    <p> Je fis donc mes préparatifs. Je mis dans une petite malle qu'il m'envoya,
                        tout ce que je pouvais avoir de linge et de bons effets, et ayant été
                        l'attendre à une demi-lieue au-dessus du village, dont je partis sans dire
                        adieu à personne, il me prit dans sa voiture, où sa femme était avec une
                        autre actrice, habillées encore de leurs robes de théâtre, et leurs cheveux
                        garnis de diamans faux, et je m'en fus en cette brillante et joyeuse
                        compagnie, décidée à faire encore un nouvel apprentissage. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le coche s'engrave. Evénement pendant la nuit. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> U </hi> n accident assez ordinaire dans les coches d'eau,
                        interrompit ici le récit de ma tante. L'eau était basse, et par malheur ou
                        par la mal-adresse du marinier, qui n'avait pas bien dirigé son gouvernail,
                        notre coche s'engrava sur le soir, au point qu'on ne put pas le retirer.
                        Après deux heures de travail inutile, il fut décidé qu'on passerait la nuit
                        dans cet endroit, à attendre le passage du coche de retour du lendemain,
                        donc les chevaux joints aux nôtres, nous aideraient à nous relever.
                        Heureusement nous étions alors en face d'une espèce de village où l'on
                        voyait une auberge, et où ceux qui voulurent sortir pour dépenser de
                        l'argent, purent aller souper et coucher. Ceux qui, plus ménagers, voulurent
                        épargner, s'arrangèrent pour manger les petites provisions qu'ils avaient
                        faites d'avance, et dormir dans le coche. Ma tante et moi nous fumes de ce
                        nombre-là. </p>
                    <p> Nous reluquâmes un certain coin près de la cabane qui servait de dépôt aux
                        mariniers, où il y avait de la paille fraîche étalée, nous nous y
                        installâmes sans obstacle, car dans ce moment les trois quarts des passagers
                        étaient descendus à terre, ou pour y rester, ou pour y renouveler des
                        provisions, et les mariniers pour rafraîchir, en buvant, leurs gosiers et
                        leurs langues de tous les juremens que notre accident leur avait fait
                        proférer énergiquement. </p>
                    <p> Après avoir fait un petit repas assez frugal avec du pain et du fromage, et
                        détrempé cela de quelques verres d'eau de la rivière, nous nous endormîmes à
                        côté l'une de l'autre sur cette paille. </p>
                    <p> Il est bon de dire ici que dans le nombre des voyageurs du coche, il y avait
                        quelques moines de différens ordres, entr'autres un italien, comme j'en
                        avais jugé par son accent, qui portait une besace, et allait apparemment
                        pour quêter dans quelques endroits voisins. Il m'avait considérée toute la
                        journée, et même adressé plusieurs fois la parole dans les momens de
                        distraction ou d'absence de ma tante ; il m'avait aussi fait de ces caresses
                        d'amitié qu'un homme d'âge se permet vis-à-vis d'un jeune homme, comme il me
                        croyait être, flatté les joues et le menton, et donné de petits soufflets...
                        liberté dont je n'avais pas cru devoir paraître scandalisée, pour mieux
                        soutenir l'apparence du sexe que mes vêtemens faisaient présumer. </p>
                    <p> Ce moine était bien descendu un instant pour aller quêter à l'auberge, mais
                        il était rentré peu après dans le coche, s'était établi proche de nous, et
                        nous avait offert plusieurs fois, de bonne grâce, de partager les provisions
                        de son bissac, qui était mieux fourni que le nôtre. Ma bonne tante avait
                        accepté un morceau de saucisson qui, l'ayant altérée, l'avait déterminée
                        ensuite à ne pas refuser quelques gorgées de bon vin, qu'elle avait bu à
                        même une gourde que le révérend avait la précaution de remplir aussi dans
                        toutes ses haltes... puis nous ayant souhaité le bonsoir, il s'étendit et
                        s'endormit près de notre paille, de mon côté. </p>
                    <p> Il est encore bon de savoir qu'il y avait une assez jeune et jolie fille, au
                        maintien et à la conversation fort leste ; une façon d'ouvrière ou de
                        servante qui allait chercher condition, et qu'un des mariniers avait
                        beaucoup courtisée toute la journée. Il avait fini par s'entendre avec elle,
                        l'avait engagée à venir se coucher, quand il serait nuit, dans cet endroit
                        où nous étions, et c'était pour elle et pour lui qu'il avait étendu cette
                        paille fraîche dont nous jouissions alors sans lui en savoir gré ; car nous
                        ne sûmes ces détails-là que le lendemain. </p>
                    <p> Malgré cette convention faite avec lui, la demoiselle avait cru trouver
                        mieux en la personne d'un jeune perruquier qui l'avait accostée depuis, et
                        au moment de l'engravement du coche, elle était descendue pour aller souper
                        et coucher avec lui à l'auberge ; de sorte que ne revenant pas, nous ne
                        fûmes pas dérangées du lit de rencontre préparé pour elle. </p>
                    <p> Le marinier de même ayant été boire à terre avec ses camarades, en à-compte
                        sur les produits de la générosité que les passagers devaient leur témoigner,
                        suivant l'usage, en l'honneur de saint Nicolas, en avait pris une dose un
                        peu forte, et n'étant revenu au coche que déjà à nuit close, et les yeux
                        très-brouillés, ainsi que la tête, il s'étala à tâtons le long de ma bonne
                        tante, qu'il supposait, d'après sa consigne donnée le matin à l'autre, ne
                        pouvoir être que sa bien-aimée. </p>
                    <p> Nous dormions donc ainsi toutes les deux bien tranquillement, et sans rêver
                        que des ennemis nous serraient de si près ... </p>
                    <p> Mon sommeil fut troublé, à moi la première. J'étais couchée le visage contre
                        ma tante, et moitié de mon corps retournée du côté opposé. Je sentais
                        quelque chose qui me tâtonnait et se promenait par-derrière, le long de mes
                        cuisses, et qui se reposait particulièrement au bas de mon dos, comme pour
                        en compasser et en mesurer la forme... Je crus d'abord que c'était ma tante
                        qui me caressait ainsi machinalement, et je ne dis rien pour la première
                        fois. Je me rendormis même... mais peu après, je fus réveillée de nouveau
                        par des mouvemens plus forts qui me remuaient des deux côtés. Ma tante me
                        repoussait par-devant, et par-derrière la ceinture de mon pantalon était
                        défaite, et je sentais quelque chose de rude comme du crin, qui me picotait
                        la chair. Je portai vivement la main à l'endroit molesté, et je saisis une
                        barbe longue et dure que je supposais, à moitié endormie que j'étais encore,
                        être la barbe d'une chèvre que j'avais vu rôder toute la journée dans le
                        coche. </p>
                    <p> Au même moment, ma tante, qui se réveillait aussi, s'écria de toutes ses
                        forces : « Ah chien au viol au viol » ... et elle empoigna le marinier qui,
                        la prenant pour sa favorite prétendue, la poussait amoureusement et
                        fortement contre moi... </p>
                    <p> Tout gris qu'il était, il reconnut, à la voix, qu'il y avait erreur dans son
                        fait, et il voulait se retirer. Mais ma tante, indignée de l'attentat
                        prémédité et entamé contre sa vertu, ne le lâcha pas, et serrant toujours
                        fermement ce qu'elle tenait : « Non, non, tu ne m'échapperas pas,
                        criait-elle, impudique ... qu'on batte le briquet ; je veux connaître
                        l'audacieux, le téméraire qui ose me manquer de respect à ce point ». </p>
                    <p> Quoiqu'alarmée moi-même par ces cris de ma tante, je ne lâchai pas non plus
                        ce que je tenais, et je me mis à faire <hi rend="italic"> chorus </hi> , en
                        criant comme elle : « Oui, vîte de la lumière on m'insulte aussi ». </p>
                    <p> Soudain tout le monde fut en l'air, et un des passagers, qui fumait sa pipe
                        à un autre coin du coche, s'avança de notre côté, en faisant flamber une
                        allumette. On vit alors un double et singulier tableau ; moi, tenant un
                        moine par la barbe, à deux doigts de mon postérieur ; et ma tante tenant le
                        marinier par... Le feu de l'allumette fut court, et la vue de ce spectacle
                        ne fut pas assez prolongée pour pouvoir bien reconnaître les personnages ;
                        de sorte que l'allumette éteinte, le marinier, par un coup de pied, fit
                        quitter prise à ma tante le moine m'en fit autant par un coup de poing, et
                        tous les deux, profitant de l'obscurité, s'éloignèrent du champ de bataille,
                        et se confondirent dans la foule des passagers qui riaient aux éclats... et
                        aucun des quatre acteurs ne fut même deviné. </p>
                    <p> Le premier transport de la colère de ma tante exhalé, elle réfléchit
                        prudemment qu'il valait mieux ne pas rébruiter l'aventure, puisqu'aussi
                        bien, nos témoins hors de nos mains, nous ne pouvions plus désigner les
                        coupables... d'autant que plusieurs moines, dans le coche, portaient des
                        barbes comme celle qui m'avait chagrinée, et que tous les hommes devaient
                        avoir l'auteur du manque de respect dont se plaignait ma tante... Elle me
                        dit donc tout bas de n'en plus parler, et de quitter aussi nos places, tant
                        pour n'être pas reconnues non plus, que pour n'y pas être encore exposées à
                        de nouvelles témérités de la part de ces enragés démons... Car c'est ainsi
                        qu'elle les appelait. </p>
                    <p> Nous montâmes l'une après l'autre, et sans bruit, sur le haut du coche, où,
                        pour nous empêcher de dormir en attendant le jour, j'engageai ma tante à
                        reprendre le fil de son histoire. </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin de la seconde partie. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> MA TANTE GENEVIÈVE. </head>
                    <head> CHAPITRE XXIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Suite des aventures de ma tante. Ses débuts à la comédie.
                        </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e partis donc, me dit-elle, toute enthousiasmée de
                        la comédie, dans une voiture, avec le directeur, son épouse et une autre
                        actrice. </p>
                    <p> On ne me parla encore, pendant tout le chemin, que des agrémens dont
                        j'allais jouir, et des succès que j'allais avoir. On me fit chanter toutes
                        les chansons de village que je pouvais savoir ; et les complimens dont je
                        fus comblée, redoublèrent encore mon amour propre et mes espérances. Les
                        deux actrices firent une remarque au sujet du genre auquel on devrait
                        m'employer de préférence. La longue habitude de mon premier métier de
                        blanchisseuse m'avait fait contracter, disaient-elles, des gestes, un
                        maintien et un ton de la <hi rend="italic"> Grenouillère </hi> , qui
                        seraient précieux dans les pièces de Vadé. En conséquence il fut décidé,
                        dans ce premier petit comité ambulant ou roulant, que je me destinerais au
                        genre poissard, et qu'on me ferait apprendre pour débuter dans l'opéra
                        comique de <hi rend="italic"> Jérôme et Fanchonnette </hi> , qu'une de ces
                        dames avait justement dans sa poche. </p>
                    <p> Elle me le donna à lire pour en chanter les airs, et je m'en acquittai du
                        premier abord d'une manière si originale, disaient-ils tous trois, et en y
                        adaptant des gestes suivant mon idée, qu'ils en rirent aux larmes, et me
                        réitérèrent les assurances du début le plus brillant. </p>
                    <p> Nous arrivâmes à la ville où la troupe devait s'établir pour passer tout
                        l'hiver. Le directeur me prit chez lui, et, en attendant que je fusse en
                        état de gagner des appointemens pour m'entretenir moi-même, il se chargea de
                        mon logement, de ma nourriture, de ma garde-robe, de mon blanchissage, en un
                        mot de toute ma dépense ; et m'engagea à bien étudier, pour me mettre
                        promptement en état de pouvoir jouer. La troupe débuta donc sans moi,
                        pendant que j'apprenais mon premier rôle de Fanchonnette. </p>
                    <p> Quand je le sus bien, et qu'on me l'eût fait répéter, je fus à mon tour
                        annoncée pour mon début. </p>
                    <p> J'avais été assez hardie à la répétition le matin sur le théâtre, parce que
                        je n'avais vu que cinq à six acteurs ou actrices à l'entour de moi, et
                        personne devant... Mais, quand j'entrai le soir, et que je vis toutes ces
                        lumières qui m'éblouissaient, et la quantité prodigieuse de toutes les têtes
                        qui me fixaient, je perdis contenance, je fermai les yeux, mes jambes
                        tremblèrent, et je ne pouvais plus ni avancer, ni reculer, ni presque me
                        soutenir... </p>
                    <p> Le directeur, qui était dans la coulisse, avait beau vouloir m'animer et me
                        crier « courage allons, du cœur chantez donc » ... je ne pouvais plus
                        décoler ma langue... Enfin je fis un effort pour commencer un couplet, mais
                        les premiers sons que je pus donner furent si faux, que j'entendis aussitôt
                        partir, des differens côtés de la salle, des coups de sifflets qui
                        m'effrayèrent et achevèrent de me faire perdre la tête. </p>
                    <p> Je ne connaissais pas encore cette manière que le public a adoptée, pour
                        témoigner son mécontentement aux acteurs ; et ce bruit aigu me rappelant
                        seulement les histoires de brigands que j'avais entendu raconter, j'oubliai
                        que j'étais sur le théâtre. « Ah mon dieu m'écriai-je en tremblant, est-ce
                        que je suis dans un bois, donc ? Y a des voleurs ici : v'là que j'entends
                        leurs chifflets » ... et je ramassai toutes mes forces pour me sauver
                        derrière une coulisse où je m'évanouis absolument, pendant que toute
                        l'assemblée riait à se rouler, de cette sortie d'un genre nouveau, que je
                        venais de faire. </p>
                    <p> Tandis que l'épouse du directeur et quelques autres actrices me prodiguaient
                        des secours pour me faire revenir, le directeur lui-même alla haranguer le
                        public, et solliciter son indulgence pour la jeune débutante, qui n'avait
                        encore paru sur aucun théâtre, qui avait vraiment une jolie voix, mais dont
                        l'extrême timidité avait besoin d'encouragement... et il apprit l'accident
                        qui venait de m'arriver, occasionné par la grande sévérité avec laquelle on
                        m'avait traitée. </p>
                    <p> Le public, qui est assez naturellement porté à la critique, n'est cependant
                        jamais méchant, et s'il fait quelquefois sentir des mouvemens d'humeur, il
                        aime à en dédommager par des marques de sensibilité et de bienveillance ;
                        c'est ce qui arriva à mon sujet. Un applaudissement général, qui suivit le
                        petit discours du directeur, lui annonça d'abord l'intérêt que l'on prenait
                        à moi, et bientôt toutes les voix crièrent : « L'actrice l'actrice qu'elle
                        paraisse amenez-là » ... </p>
                    <p> Je commençais à reprendre connaissance, et la directrice profitant de ce
                        moment avantageux pour moi, où ma pâleur devait me rendre encore plus
                        intéressante, m'amena sur la scène à l'aide d'une autre actrice qui me
                        soutenait aussi. Des battemens de mains universels et des <hi rend="italic">
                            bravo </hi> multipliés m'accueillirent aussitôt, et me vengèrent des
                        sifflets qui m'avaient si vivement affectée. </p>
                    <p> Un individu même du public, prenant la parole au nom de toute l'assemblée,
                        engagea à me laisser reposer un instant et reprendre mes esprits, pour venir
                        ensuite recueillir les suffrages par lesquels on voulait me dédommager. </p>
                    <p> Je saluai comme je pus, sur l'avis que m'en donna tout bas la directrice, et
                        je fus reconduite dans les coulisses au bruit des mêmes applaudissemens. </p>
                    <p> Ce petit triomphe que je venais de remporter par la seule bonté du public,
                        puisque j'étais loin d'avoir encore rien mérité de sa part, servit beaucoup
                        à me rendre le courage, et deux verres d'excellent vin, que le directeur me
                        fit avaler, ayant achevé de me remettre tout-à-fait, je me décidai à
                        reparaître ; l'amour propre se mettant de la partie, me fit sentir que je
                        devais m'efforcer de justifier ces encouragemens que l'on voulait bien me
                        donner ; ce vin d'ailleurs m'avait inspiré de la hardiesse, et je reparus
                        avec assez de fermeté. </p>
                    <p> Je chantai mon premier air, pas encore très-bien, mais je fus applaudie, et
                        dès cet instant la peur me quitta entièrement, et j'allai de mieux en mieux
                        jusqu'à la fin, où l'on me témoigna la satisfaction la plus complète,
                        non-seulement en m'applaudissant unanimement, mais encore en redemandant une
                        seconde représentation de cette même pièce pour le lendemain. </p>
                    <p> Voilà, ma nièce, comment se passa et s'acheva l'histoire de mon début, que
                        quelques actrices jalouses avaient bien cru devoir être celle de mon
                        enterrement pour le théâtre. Quant aux acteurs, ils me félicitèrent tous de
                        la meilleure foi du monde, m'encouragèrent et m'assurèrent que je ne
                        tarderais pas, en travaillant, à devenir un sujet très-précieux pour leur
                        troupe. </p>
                    <p> J'eus encore plus de succès le second jour, et, j'ose le dire, un peu mieux
                        mérité. La confiance m'avait mise à mon aise, et je fis beaucoup mieux
                        valoir ma voix. </p>
                    <p> J'appris ainsi, et je jouai successivement trois ou quatre rôles dans
                        lesquels j'eus toujours beaucoup d'agrémens... Au bout de quelque temps, le
                        directeur voyant que les recettes baissaient, faute de varier le répertoire,
                        imagina de ranimer un peu le public, en lui donnant des pantomimes et des
                        mélodrames à grand spectacle. Comme j'avais peu d'habitude d'étudier, et
                        qu'il me fallait beaucoup de temps pour apprendre de nouveaux rôles d'opéra,
                        il pensa qu'il pouvait toujours, pour tirer parti de moi et m'accoutumer de
                        plus en plus à la scène, me faire paraître dans des rôles de déesses et de
                        magiciennes, où il n'y avait rien du tout, ou presque rien à dire, et qui
                        pouvaient bien me convenir, parce que j'avais assez de taille. </p>
                    <p> Cela me plaisait aussi beaucoup dans les commencemens, parce que j'étais
                        toujours habillée très-richement dans ces pièces. Comme bien des acteurs et
                        des actrices, je jugeais de l'importance d'un rôle par la beauté ou par
                        l'élégance du costume, et je préférais la robe brillante et dorée d'une
                        princesse, au déshabillé mesquin de Fanchonnette. Je jouai donc plusieurs de
                        ces ouvrages pendant trois ou quatre mois que je mis à monter une
                        demi-douzaine de petits opéra. Mais à la longue, différens accidens me
                        firent changer d'idée sur le genre de ces pantomimes. </p>
                    <p> Un jour, dans un vol, je tombai du haut d'un char, et je me démis une
                        épaule. Une autre fois, m'abymant sous le théâtre en magicienne, je
                        m'écorchai toute une jambe le long de la trappe. A une autre représentation,
                        des diables et des furies mirent le feu à ma coiffure avec leurs torches,
                        j'en perdis mes cheveux, et j'eus la tête presque rissolée... </p>
                    <p> Tous ces inconvéniens me dégoûtèrent absolument de l'emploi vaniteux des
                        déesses et des sorcières, qui, malgré leur pouvoir magique, me paraissaient
                        très-mortelles. </p>
                    <p> Je signifiai donc au directeur que j'y renonçais, et qu'il pouvait choisir
                        quelqu'autre actrice qui eût des membres de rechange à lui sacrifier... </p>
                    <p> Cette signification ne le satisfit pas beaucoup, et il me bouda même quelque
                        temps ; mais je tins ferme, et je me bornai à jouer le peu d'opéra que je
                        savais, et dans lesquels j'étais toujours fort applaudie... Pâques
                        approchait, c'était le moment de renouveler les engagemens des comédiens, et
                        l'époque où notre directeur avait dit qu'il traiterait avec moi pour le
                        mien. Je lui en parlai donc ; mais il voulut y insérer l'obligation de
                        reparaître dans les pantomimes. Je m'obstinai à ne pas le vouloir, et nous
                        restâmes ainsi indécis pendant quelques jours. </p>
                    <p> Sur ces entrefaites, un jeune acteur nommé monsieur Belle-Rose, qui jouait
                        avec moi les amoureux de nos opéra, et qui même me faisait sa cour aussi
                        hors du théâtre, sachant la difficulté que j'apportais à mon engagement,
                        m'approuva beaucoup. Il me dit que le même motif l'avait déterminé à ne pas
                        renouveler le sien (car il avait été blessé dans un combat de pantomime,
                        d'un coup de sabre qui lui avait coupé une partie du nez...) mais qu'il
                        avait trouvé à s'engager bien plus avantageusement dans une autre troupe, où
                        l'on ne jouait que de l'opéra et de petites comédies, et que si je voulais,
                        comme on avait besoin d'une chanteuse, il m'y ferait engager aussi. Que j'y
                        serais très-bien payée, et que j'aurais beaucoup moins de fatigue et de
                        danger à courir que dans une troupe où l'on se fixait principalement à la
                        pantomime. </p>
                    <p> « Soyez sure, ajouta-t-il, que ce genre barroque, mais brillant, qui peut
                        étourdir et éblouir le public, l'attire bien en foule trois ou quatre fois,
                        mais qu'il ne peut pas se soutenir. Les petits genres, au contraire, sans
                        paraître l'affecter si vivement, le flattent, l'amusent et le font revenir
                        plus souvent, par la facilité qu'ils ont de se varier et de se renouveler ;
                        de sorte que le directeur des comédiens et chanteurs a toujours de quoi
                        payer ses frais, et du bénéfice de reste : au lieu que l'entrepreneur du
                        spectacle à machines se ruine, et finit par faire banqueroute à ses
                        pensionnaires et fournisseurs... C'est ce que j'ai déjà vu arriver plusieurs
                        fois, et ce que j'ai pronostiqué à Saint-Franc. C'est vraiment un honnête
                        homme ; mais il n'a pas de calcul, et il s'est enthousiasmé pour un mauvais
                        genre, qui l'enterrera ». </p>
                    <p> D'après toutes ces observations, je me déterminai aisément. Je dis à
                        monsieur Belle-Rose d'écrire sur le champ à son nouveau directeur, à mon
                        sujet, et que si la réponse était favorable, j'accepterais avec plaisir. Il
                        me répondit qu'il allait mettre la lettre à la poste, et que dans six jours
                        j'aurais de bonnes nouvelles. </p>
                    <p> Il revint effectivement me trouver au bout de ce terme, me montra une lettre
                        par laquelle on lui marquait que je pouvais partir en toute assurance avec
                        lui ; qu'on me donnerait cent louis d'appointemens pour mon emploi seul de
                        chanteuse dans l'opéra, et qu'on rembourserait, en arrivant, les frais de
                        mon voyage et du port de mes effets. Enchantée de ces belles promesses, je
                        fis une malle où je ramassai tout ce que je pouvais avoir en linge, robes,
                        argent et petits bijoux, car les dames et messieurs de la ville, qui
                        m'aimaient beaucoup, et qui savaient que je n'avais pas d'appointemens, que
                        je ne gagnais cette année, dans la troupe, que ma nourriture, etc.,
                        m'avaient fait toutes sortes de cadeaux en m'invitant à des dîners et des
                        soupers où je chantais de petits couplets et racontais mes premières
                        aventures, celle sur-tout avec monsieur Jasmin, qui m'avait fait connaître
                        par le directeur, et engager dans sa troupe. </p>
                    <p> Je confiai cette malle à monsieur Belle-Rose, qui la fit enlever en me
                        disant qu'il allait la faire partir avec les siennes par le fourgon, à
                        l'adresse de notre nouveau directeur, et que le lendemain de la clôture du
                        spectacle ; qui était dans trois jours, nous nous en irions ensemble par la
                        diligence, où il allait retenir nos places. </p>
                    <p> Tout cela étant bien convenu, nous feignîmes, pour ne rien laisser deviner
                        de notre intention. La clôture se fit sans que j'eusse reparlé au directeur,
                        ni à sa femme, qui, ne se doutant aucunement de mon accord avec Belle-Rose,
                        croyaient toujours que je resterais avec eux, forcée d'accepter les
                        conditions qu'ils m'avaient proposées. Nous soupâmes donc encore ensemble,
                        comme si de rien n'était, et je m'allai coucher ainsi qu'à mon ordinaire.
                        Mais dès le point du jour je sortis, pendant qu'ils dormaient, et j'allai
                        retrouver monsieur Belle-Rose à l'auberge qu'il m'avait indiquée. La
                        diligence était déjà prête ; on ne tarda pas à atteler les chevaux, et nous
                        partîmes. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXIV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Comment finit le voyage avec monsieur Belle-Rose. Ma
                            tante n'est plus comédienne. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous fîmes de suite quinze lieues, sans nous arrêter
                        que pour manger un morceau à la dînée. Le soir on s'arrêta un peu plus
                        long-temps, puis on repartit, et l'on courut toute la nuit. Le lendemain,
                        dans l'après-midi, nous arrivâmes dans un endroit où la diligence arrêtait,
                        à quarante lieues à-peu-près de la ville d'où nous étions partis. On devait
                        reprendre là une autre voiture pour conduire les voyageurs qui avaient
                        affaire plus loin. Tout le monde descendit donc. Monsieur Belle-Rose me
                        proposa d'aller faire un tour par la ville, pour nous dégourdir les jambes
                        et gagner de l'appétit en attendant le souper, parce que la seconde
                        diligence ne partait que le lendemain. J'y consentis volontiers ; je pris
                        son bras, et nous voilà en marche. </p>
                    <p> Il était d'une gaieté folle ; il me faisait cent contes pour me distraire,
                        car je rêvais déjà, malgré moi, à l'inconséquence de la démarche que j'avais
                        faite en quittant si brusquement et si malhonnêtement un directeur, dont, au
                        bout de tout, je n'avais qu'à me louer, car il avait eu, ainsi que sa femme,
                        toutes sortes d'égards pour moi. Ils avaient cherché à me faire acquérir du
                        talent ; je leur étais redevable du peu que j'en avais déjà, ainsi que des
                        cadeaux que j'avais reçus dans la ville, par le bien qu'ils avaient dit de
                        moi à tout le monde, et je ne les avais payés que d'ingratitude ... Ces
                        tristes et justes réflexions m'affectaient sensiblement... </p>
                    <p> De temps en temps je faisais à monsieur Belle-Rose des questions sur notre
                        nouveau directeur et sur la ville où nous allions ; mais il me répondait
                        d'une manière équivoque, sans me donner d'explication, me disant seulement
                        que c'était un très-honnête homme à qui j'aurais affaire, et que je me
                        plairais beaucoup dans l'endroit... Qu'au surplus ce n'était pas là le
                        moment de parler théâtre ; qu'on était en vacance, et qu'il ne fallait
                        penser qu'à se divertir. </p>
                    <p> Tous ces faux-fuyans commençaient à me donner de l'inquiétude. Je crus même
                        remarquer qu'il se coupait en me disant un nom pour un autre, au sujet de ce
                        directeur. Je demandai à revoir la lettre par laquelle il promettait de me
                        donner cent louis. Il me refusa, sous prétexte qu'il l'avait enfermée dans
                        ses malles. --- Oh pour le coup, cela ne me parut pas clair. </p>
                    <p> « Comment lui dis-je, eh mais, ce papier-là ne devait pas sortir de votre
                        poche, ou, pour mieux dire, vous auriez dû me le donner, à moi, puisque
                        c'est mon titre, et j'ai très-mal fait de ne pas vous le demander avant de
                        partir. --- Pourquoi donc, mademoiselle ? --- Parce qu'enfin, s'il ne
                        voulait pas m'engager à présent que j'aurai fait le voyage, que vais-je
                        devenir ? Et comment le forcerai-je, si je n'ai pas sa lettre à lui
                        représenter ? --- Quelle idée ... Mais quand cela serait, au pis aller...
                        craignez-vous de manquer avec moi ? Est-ce que je vous abandonnerais ?...
                        Nous aurons assez de mes appointemens pour vivre tous les deux. --- Moi,
                        monsieur, vivre à vos dépens et à quel titre, s'il vous plaît ? --- Eh bien,
                        mais... de ma bonne amie, de ma maîtresse, de ma petite femme... ---
                        Qu'est-ce à dire, de votre maîtresse ? --- Eh oui. N'y a-t-il pas déjà assez
                        long-temps que nous jouons ensemble les rôles d'amoureux au théâtre ? Il est
                        temps que nous les jouions tout de bon et par-tout... et j'espère bien, mon
                        cher cœur, que nous allons commencer dès ce soir, à l'auberge, à ne faire
                        qu'un lit ; et voilà le premier baiser conjugal que je vous donne pour gage
                        de ma foi ». Et il voulut m'embrasser. </p>
                    <p> « Comment, effronté lui dis-je en le repoussant fortement, est-ce que c'est
                        un enlèvement que vous avez prétendu faire ?... Est-ce que vous avez pensé
                        que parce que je m'étais mise à votre théâtre, c'était pour y devenir une
                        prostituée ?... Désabusez-vous de cette idée-là. Vos dames m'ont paru
                        honnêtes au château de mon village ; elles m'ont donné bonne opinion de
                        leurs mœurs et de leur état, et j'ai pensé que je pourrais y conserver ma
                        vertu comme elles. --- Eh bien, sans doute, comme elles. Je ne vous en
                        demande pas davantage. Elles vivent chacune avec un homme à qui elles sont
                        fidelles, sans doute... tant qu'elles peuvent, du moins... car vous savez
                        bien le proverbe, <hi rend="italic"> à l'impossible, nul n'est tenu </hi>
                        ... Vous ferez de même, vous vivrez avec moi bien chastement, et vous ne me
                        tromperez que le moins que vous pourrez... D'ailleurs ce n'est pas ici, <hi rend="italic"> ma toute bonne </hi> , un endroit propice pour traiter
                        ces questions-là. Nous ferons ce soir nos conditions dans le lit, et nous
                        arrangerons tout cela pour le mieux. </p>
                    <p> » Dans le lit ... impudent, lui dis-je, en le regardant avec mépris et
                        indignation... </p>
                    <p> » Ah ah reprit-il avec un rire ironique, ma petite Fanchonnette, vous voulez
                        reprendre l'air et le ton des rôles de princesses et de déesses ... Vous
                        savez bien qu'ils ne vous y réussissent pas, et que vous y avez renoncé. Va,
                        va, ma petite, sois tout bonnement ma Fanchonnette, et garde-moi pour ton
                        Jérôme ». </p>
                    <p> La colère me suffoquant à ce propos : C'est trop fort, répondis-je, en
                        rejetant brusquement son bras qu'il me roffrait encore, vous êtes un
                        scélérat, comme j'en ai déjà tant trouvés ; mais vous n'en viendrez pas à
                        vos fins plus qu'eux. Je m'en retourne à l'auberge où la diligence a arrêté.
                        Je m'y ferai rendre ma malle, et je m'en irai toute seule où je retrouverai
                        de plus honnêtes gens que vous. </p>
                    <p> » Eh bien, allez, ma belle, ne vous gênez pas. Je vais continuer ma
                        promenade pour vous donner le temps d'évaporer votre bile ; mais je
                        retournerai ce soir à cette auberge, et vraisemblablement vous aurez mis de
                        l'eau dans votre vin » ; et il poussa d'un côté, et moi de l'autre. </p>
                    <p> Le malheureux il ne disait que trop vrai ... Etourdie par l'indignation que
                        ses insolences m'avaient causée, je ne pensais pas que ma malle n'était pas
                        sur cette diligence. Cet escroc avait voulu me voler, m'abuser, et me
                        planter-là après. C'est ce que je devinai et pus voir clairement au bureau
                        des voitures. Il n'avait donné ni son nom ni le mien sur la feuille. Il
                        avait fait partir ma malle d'avance, sans que je susse pour où, puisque tous
                        les noms qu'il m'avait donnés, soit de personnes, soit de pays, étaient faux
                        et supposés ; et voyant qu'il ne pouvait venir à bout de me déterminer à
                        passer au moins une nuit avec lui, il était parti au moment où je l'avais
                        quitté, pour reprendre le véritable chemin de la ville où il avait envoyé
                        mes effets et les siens. </p>
                    <p> C'est ce qui me fut confirmé douloureusement quand je ne le vis revenir ni à
                        l'auberge ni au bureau, le soir non plus que le lendemain. Pour comble de
                        malheur, je n'avais aucun argent sur moi, car ce misérable avait encore eu
                        la scélérate précaution de me faire tout serrer dans ma malle, en me disant
                        qu'il ferait toute la dépense en route, puisque le directeur le
                        rembourserait à notre arrivée. Toute ma faible ressource était dans une
                        petite croix d'or que je portais à mon cou, et une paire d'anneaux à mes
                        oreilles. </p>
                    <p> L'aubergiste voulut bien me garder deux jours sur le nantissement de ces
                        effets ; mais le troisième, dès le matin, il me signifia qu'ils étaient
                        mangés et au-delà ; que ses loyers étaient très-chers, et qu'il ne pouvait
                        plus me garder... Le chagrin ne m'ôta pas le courage. Je regardai mon projet
                        et mon histoire de comédie comme un songe, et cette dernière aventure comme
                        une punition que j'avais doublement méritée, en sortant d'abord de mon
                        village, où je n'osais plus retourner, pour me jeter au hasard dans un état
                        si dangereux ; et ensuite en quittant mal-honnêtement le directeur et sa
                        femme, qui étaient les seules personnes qui m'eussent encore rendu de
                        véritables services... </p>
                    <p> Je me rappelai ma naissance et mes premières occupations ; je sentis que
                        j'étais née pour gagner ma vie en travaillant ; mais considérant que je ne
                        pouvais ni rester à la ville, dont j'appréhendais les dangers et les
                        séductions, ni marcher bien loin, n'ayant pas de quoi me nourrir ni payer
                        mon gîte en chemin, je me déterminai à aller chercher dans la campagne
                        quelque fermier ou laboureur, ou même simple paysan, qui voulût me donner de
                        l'emploi. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Grand embarras de ma tante. Elle est refusée de tous
                            côtés. Un boulanger lui donne l'hospitalité. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e marchai toute la journée sans boire ni manger,
                        m'arrêtant à chaque porte du village, à chaque bicoque, à la moindre
                        barraque, proposant par-tout mes services, mais personne ne les accepta, ni
                        ne m'offrit même un morceau de pain, que je n'avais pas la hardiesse de
                        demander, mais dont on voyait bien que j'avais très-grand besoin... </p>
                    <p> Le déshabillé que j'avais sur le corps, un peu plus propre et élégant que ne
                        semblait devoir le permettre l'état de servitude pour lequel je m'offrais,
                        donnait de la défiance de moi à tous ceux à qui je m'adressais. J'en fus
                        avertie par une réponse amère que me fit la dernière femme à qui je venais
                        de me présenter pour servante. </p>
                    <p> « Ah ma bonne amie, vous n'y pensez pas, me dit-elle, not'servante avec ces
                        belles nippes-là ... c'est plutôt la maîtresse, je crois ben, que vous
                        voudriez être mais comme je n'avons pas encore envie que not'homme troque sa
                        ménagère pour une belle servante, je continuerons à nous servir nous-même,
                        pour l'y empêcher la tentation... Allez, allez plus loin, ma mie, voir si
                        vous trouverez d'aut' femme qui veuille partager avec vous... » et elle me
                        ferma la porte au nez. </p>
                    <p> Ce propos dur et humiliant, quoiqu'en me chagrinant, me donna deux avis
                        utiles. L'un, que pour trouver la condition que je cherchais, il fallait
                        être vêtue plus simplement ; l'autre, que dans le besoin que j'avais de
                        manger et de me loger au moins pour cette nuit, je pouvais, en troquant ma
                        défroque, remplir ces deux objets si essentiels. </p>
                    <p> Je pris donc aussitôt mon parti ; je doublai le pas pour arriver avant la
                        nuit à une espèce de petit bourg que je voyais à quelque distance devant moi
                        ; j'entrai dans la première boutique que je trouvai : c'était celle d'un
                        boulanger, qui avait l'air d'un brave homme, et qui m'inspira de la
                        confiance. </p>
                    <p> Je lui dis naïvement qu'ayant été volée dans un voyage que je venais de
                        faire, et n'ayant plus uniquement que ce qu'il me voyait sur le corps, je le
                        conjurais de vouloir bien me coucher pour cette nuit dans quelque grenier,
                        et me donner seulement du pain et de l'eau ; que le lendemain il fît venir
                        un marchand fripier pour acheter mon déshabillé et m'accommoder de quelques
                        méchans vêtemens de campagne, comme pour une pauvre servante, telle que je
                        voudrais trouver à l'être ; et que sans doute j'aurais au moins en retour,
                        sur ce marché, de quoi payer le peu qu'il allait avoir la bonté de
                        m'avancer... que même, s'il croyait pouvoir m'employer à quelque chose, je
                        m'offrais à le servir simplement pour ma nourriture. </p>
                    <p> Ce boulanger, qui avait effectivement une bonne ame, comme l'annonçait sa
                        figure, et qui était même une espèce de philosophe... </p>
                    <p> « Où la philosophie va-t-elle se nicher ? dira-t-on, dans un boulanger de
                        village » Eh bien, oui, il l'était à sa façon, sans le savoir, peut-être,
                        comme celui d'une comédie que j'avais vu annoncer dans notre troupe, et
                        jouer même sans la savoir aussi. Ce qui n'est pas rare parmi les comédiens
                        ambulans... </p>
                    <p> Ce boulanger, philosophe donc, m'ayant écouté avec attention, me dit que je
                        pouvais d'abord me tranquilliser Sur un article. Qu'on devait aider les
                        malheureux, et qu'il me donnerait à souper et à coucher sans rien exiger de
                        moi... </p>
                    <p> « Mais, ajouta-t-il, nous savons qu'on fait souvent des histoires pour
                        exciter la pitié du monde, et que celui qui les écoute est quelquefois dupe
                        de son bon cœur... Ce n'est pas que j'aie mauvaise idée de vous, car vous
                        avez un air de franchise qui me plaît et qui m'intéresse en votre faveur ;
                        et si vous êtes aussi honnête que vous paraissez l'être, vous aurez
                        peut-être bien fait de vous adresser à ma maison. Asseyez-vous, d'abord, et
                        reposez-vous, car vous êtes fatiguée ; et buvez un coup pour vous remettre
                        ». </p>
                    <p> Et, sans attendre ni ma réponse ni mon remercîment, ce brave homme me fit
                        entrer dans son arrière-boutique, prit une bouteille de vin qu'il avait déjà
                        entamée (car, dès cette première conversation, je m'aperçus qu'il aimait,
                        comme on dit, à lever le coude, et j'en tirai bon augure, parce qu'on dit
                        aussi que les buveurs ont bon cœur). Il m'en versa un grand verre, et,
                        trinquant familièrement avec moi, me dit : « Avalez-moi ça, mon enfant, pour
                        vous rendre des forces. Après ça, nous souperons ensemble, avec mon garçon,
                        car je n'en ai qu'un, parce que je ne suis pas de ces plus riches, dà et
                        puis un boulanger de village ne vous tient pas des régimens de garçons comme
                        ceux des grandes villes Mais c'est égal, mon pain est bon, mon vin n'est pas
                        mauvais, et il y a encore, les jours de dimanche comme aujourd'hui, un rôti
                        et une salade... parce que j'aime à vivre, moi. Nous ne sommes sur la terre
                        qu'en passant ; le bon Dieu nous fait pousser du blé, des herbes, de la
                        vigne, et fait naître des animaux pour notre nourriture ; il nous donne en
                        outre des bras et de la force pour travailler à gagner de quoi payer, tout
                        ça... Car, malgré que ça abonde, on ne peut pas l'avoir pour rien... Eh ben,
                        quand on peut donc Se le procurer, on serait dupe, et même coupable si on se
                        laissait mourir de faim ou de soif... V'là mon principe, à moi... buvons
                        »... Et il but un second verre, en me faisant achever moi-même celui qu'il
                        m'avait versé... </p>
                    <p> « Mais, reprit-il, v'là mon garçon, à qui j'avais donné la clef des champs
                        pour aujourd'hui, qui rentre... Notre souper est tout prêt : mettons-nous à
                        table, et mangeons ». </p>
                    <p> J'étais émerveillée des bons procédés de cet homme, par comparaison surtout
                        avec les duretés et les rebuffades que j'avais essuyées de tout le monde,
                        avant lui ; mais je n'eus jamais le temps ni la permission de lui adresser
                        des remercîmens : il me coupait chaque fois la parole... </p>
                    <p> « Si je fais bien, me disait-il, j'ai raison, et je remplis mon devoir ;
                        faites bien aussi vous-même, vous remplirez le vôtre... et si vous restez
                        quelque temps chez moi, à l'usée nous nous connaîtrons mieux tous les deux
                        ». </p>
                    <p> Tout le temps du souper se passa ainsi fort gaîment, à bien boire et bien
                        manger, et de sa part, à nous débiter par-ci par-là quelque petite sentence
                        de morale bachique, comme il l'appelait. </p>
                    <p> « Car, voyez-vous, mes enfans », nous disait-il, à son garçon et à moi, «
                        sans le vin, l'homme ne serait qu'un sot ; il ressemblerait aux bêtes qui ne
                        boivent que de l'eau, et qui n'ont que de l'instinct : la rivière coule pour
                        elles ; mais c'est pour nous que le raisin mûrit, et que son jus remplit nos
                        tonneaux... et je n'ai jamais tant d'esprit que quand j'en ai bu beaucoup ». </p>
                    <p> Enfin, à force de chercher de l'esprit dans les bouteilles, il eut pourtant
                        celui de s'apercevoir qu'il allait bientôt perdre la raison, et une
                        réflexion de sagesse et de prudence l'arrêta à temps. </p>
                    <p> « Mes amis, nous dit-il, en reprenant un ton plus posé, quoique j'aime à
                        boire, il ne faut pas perdre la carte. Je pense que j'ai aujourd'hui des
                        devoirs d'hospitalité à remplir : voilà une jeune étrangère que j'ai à
                        loger, et si je me grisais avant qu'elle fût couchée, je ne pourrais plus
                        lui indiquer sa chambre ; et je ne voudrais pas charger mon garçon de cette
                        commission-là... Ainsi, pour faire les choses en règle, je vas d'abord
                        envoyer dormir monsieur mon garçon, pour qu'il se lève demain matin...
                        autrement dit, cette nuit de bonne heure pour pétrir, et je vas mener
                        mam'selle à l'endroit où elle se couchera, et s'enfermera sagement
                        par-dedans, avec la clef que je lui laisserai... Après ça, je reviendrai
                        finir ma bouteille en fumant ma pipe, et demain, ma belle voyageuse, quand
                        vous serez reposée et levée, nous causerons ensemble, et nous verrons ce que
                        nous pourrons faire pour vous. </p>
                    <p> » Ah mon bon monsieur lui dis-je... C'est bon c'est bon » reprit-il en
                        m'interrompant toujours, et emportant la chandelle en se levant, « vous
                        m'acheverez tout ça demain : il est trop tard aujourd'hui, allez vous
                        coucher. Moi, il faut encore que je fume ma pipe, et que je prépare de la
                        besogne à mon garçon, pour quand il va se relever. Dame, c'est que dans
                        notre état, nous ne dormons pas toute la nuit ». </p>
                    <p> Il marchait déjà devant moi, avec la lumière : je le suivis donc. Il me
                        montra une petite chambre où il y avait un assez bon lit, m'alluma une
                        petite lampe, me souhaita le bonsoir, et ressortit brusquement en me donnant
                        la clef, et me disant, <hi rend="italic"> enfermez-vous </hi> . </p>
                    <p> Fatiguée comme je l'étais, je n'eus pas le temps, malgré l'envie que j'en
                        avais, de réfléchir beaucoup sur le caractère singulier, mais obligeant, de
                        cet homme, et je m'endormis en remettant au lendemain à récapituler mes
                        idées sur son compte. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXVI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante est presque mariée avec le boulanger. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e me levai d'assez bonne heure, et je descendis à
                        la boutique pour aller trouver mon hôte, et lui demander ses intentions à
                        mon sujet ; mais il dormait encore, ayant passé une partie de la nuit. Je
                        remontai donc pour attendre son réveil, bien inquiète de ce qu'il déciderait
                        sur mon compte. </p>
                    <p> Il m'appela bientôt par un juda qu'il ouvrit, et qui donnait dans ma
                        chambre. Son garçon étant en course pour porter ses pains à ses pratiques ;
                        il me dit que nous étions seuls, sans témoin qui pût nous gêner... qu'il
                        avait besoin d'une fille pour l'aider dans son commerce, parce que depuis
                        qu'il était veuf, il s'apercevait qu'il ne pouvait pas faire son ouvrage, et
                        tenir sa boutique avec son garçon tout seul ; qu'il se sentait une certaine
                        inclination à me garder avec lui, mais que ne me connaissant aucunement, il
                        était juste que je lui donnasse quelques éclaircissemens sur ma personne.
                        Cette demande était si raisonnable, que je lui dis que je voulais lui avouer
                        toute mon histoire, comme à mon confesseur même. </p>
                    <p> Je lui racontai tout sans aucun déguisement ; lui disant le nom de ma mère
                        et de mon village, et le priant d'y écrire pour en savoir la vérité, jusqu'à
                        mon départ avec le directeur de comédie, et ensuite à celui-ci, pour avoir
                        la confirmation du reste jusqu'à mon enlèvement par monsieur Belle-Rose...
                        Ce qui ne laissait qu'un intervalle de quatre jours jusqu'à mon arrivée à sa
                        boutique ; sur quoi l'hôte de l'auberge, où j'avais demeurée à la ville, lui
                        certifierait encore et mon arrivée par la diligence, avec mon voleur, et mon
                        séjour chez lui. </p>
                    <p> « Ma chère fille me dit-il, je vous crois, et, quoique vous ayez joué la
                        comédie, vous avez un air de vérité qui me paraît trop naturel pour être
                        étudié comme un rôle. D'ailleurs, comme vous dites, je pourrais me
                        convaincre en écrivant aux endroits et aux personnes que vous m'indiquez. Je
                        le ferai peut-être... Votre conduite dans les différentes aventures
                        critiques que vous avez eues, me paraît très-estimable, et me donne encore
                        plus de confiance en vous. Restez donc chez moi dès ce moment, comme fille
                        de boutique. Vous y serez bien traitée, et pas trop fatiguée ; et si vos
                        actions par la suite répondent à vos paroles, vous pourrez être heureuse
                        avec moi, et, en devenant boulangère, vous n'aurez plus besoin, pour avoir
                        du pain de cuit, de jouer <hi rend="italic"> des déesses </hi> , ni <hi rend="italic"> des Fanchonnettes </hi> »... Et voyant que je voulais
                        encore le remercier... </p>
                    <p> « Ça suffit, ajouta-t-il, je ne vous dis que ça pour le moment... Je n'aime
                        pas à causer beaucoup, à moins que je ne sois en gaieté, en pointe, comme
                        vous m'avez vu hier... ce qui m'arrive assez volontiers, les fêtes et
                        dimanches sur-tout... Mais jamais je n'aime qu'on me fasse des phrases,
                        excepté quand c'est utile pour les affaires de mon commerce, par exemple.
                        Hors ça, on me répond, <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic">
                            non </hi> , et ça finit par là... Vous savez faire la cuisine, à ce que
                        vous m'avez dit dans votre histoire ? --- Oui, monsieur. --- Bon vous allez
                        commencer par nous faire dîner... mais pas comme chez votre dame <hi rend="italic"> de la Place-Royale de Paris </hi> . Ne me mettez pas de
                        poulets couvés dans la sauce. --- Oh monsieur, j'y prendrai garde. --- A la
                        bonne heure, car je vous les ferais manger... Gardez la clef de vot'chambre,
                        c'est celle de ma défunte : je n'y ai pas couché depuis qu'elle est morte.
                        Vous serez bien là... Il y a encore de son linge que je n'ai pas voulu
                        vendre, et d'autres affaires dans les armoires, que je pourrai vous donner
                        pour vous renipper, et vous vendrez ce <hi rend="italic"> caraco de
                            demoiselle de comédie </hi> , et ces jolies mules brodées là, qui sont à
                        vos pieds, pour vous avoir, si vous voulez, un jupon de siamoise et des
                        souliers plats... Quant à vos gages, nous parlerons de ça dans quelques
                        jours, mais je ne vous tromperai pas : servez-moi bien, je vous paierai de
                        même » ; et il me dit d'aller commencer à préparer le dîner. </p>
                    <p> Je fus obligée de me contenter de lui faire une révérence ; car, sitôt qu'il
                        me voyait ouvrir la bouche pour parler, il me mettait la main devant, et me
                        disait : </p>
                    <p> « Suffit. La langue peut mentir ; il n'y a que les actions qui ne trompent
                        pas : vous jugerez les miennes, et moi, les vôtres ». </p>
                    <p> Je pris donc possession de mon double emploi de cuisinière et de fille de
                        boutique, chez cet excellent et étonnant homme ; et je n'eus qu'à me louer
                        de lui pendant six mois, comme de son côté, il fut très-satisfait de ma
                        conduite. Je m'étais faite à sa manie de ne vouloir pas laisser parler le
                        monde, et il me faisait souvent compliment de ma docilité à cet égard, et de
                        la sobriété de ma langue ; car je ne lui disais pas vingt paroles par jour. </p>
                    <p> « Voilà, disait-il souvent, comme toutes les femmes devraient être Je me
                        rappelle d'avoir vu sur une enseigne, <hi rend="italic"> à la bonne femme
                        </hi> , parce qu'elle n'avait pas de tête... mais le peintre avait tort.
                        Leur tête est encore bonne à voir ; ce n'est que leur langue qu'il ne
                        faudrait pas entendre ». </p>
                    <p> Le seul défaut que je voyais, avec intérêt pour lui, et qu'on pouvait
                        raisonnablement lui reprocher, c'est qu'il aimait trop à boire, et qu'il se
                        grisait régulièrement tous les dimanches et fêtes. </p>
                    <p> Enfin, après ces premiers six mois de mon séjour chez lui, il entra un matin
                        dans ma chambre, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Il me dit d'un
                        air sérieux et réfléchi, qu'il venait pour causer avec moi, sur l'article de
                        mes gages. </p>
                    <p> « Eh mon cher maître répondis-je vivement, je suis très-contente d'être à
                        votre service ; l'intérêt ne me tient pas, et vous me donnerez ce que vous
                        voudrez. </p>
                    <p> » Oh voilà, beaucoup trop parler reprit-il. Je vous ai déjà avertie de ne
                        répondre que <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic"> non </hi> ,
                        quand je vous interrogerai. Ecoutez mes propositions, et vous me direz si
                        elles vous conviennent, ou si elles ne vous conviennent pas ». </p>
                    <p> Je baissai la tête pour l'écouter, bien éloignée de m'attendre à ce qu'il
                        m'allait dire, ni à la façon dont il me l'annonça. </p>
                    <p> « Entendez-moi bien, me dit-il, car, comme vous voyez que je ne suis pas en
                        pointe, mais très à jeun exprès, je ne veux pas vous jaser long-temps non
                        plus... Je suis content de vos services et de votre conduite, et vous faites
                        bien l'affaire de ma maison... Quoique je vous estime, je ne suis pas
                        amoureux de vous ; comme je crois bien, et encore mieux, que vous n'avez pas
                        d'amour pour moi : mais je suis brave, vous êtes honnête. Je pense que j'ai
                        besoin d'une femme. Je me doute qu'un mari ne vous serait pas de trop. Si
                        l'affaire vous convient comme à moi, c'est fini en un seul mot. Au lieu de
                        vous donner des gages comme à la servante, je vous épouserai et vous
                        donnerai les clefs de tout, comme à la maîtresse ». </p>
                    <p> Etourdie et flattée de cette proposition, et ne sachant comment lui
                        témoigner ma reconnaissance : « Eh mon dieu, monsieur, lui dis-je, par où
                        ai-je pu mériter de votre part... Encore des phrases ? reprit-il, en me
                        fermant la bouche. Ces pestes de femmes ont une terrible langue ... <hi rend="italic"> Oui </hi> ou <hi rend="italic"> non </hi> , v'là tout ce
                        qu'on vous demande... --- Eh mais, dame mon cher monsieur ... --- Tortillage
                        ... bavardage que tout cela <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic"> non </hi> , ou bien marché nul. --- Eh bien, oui,
                        monsieur. --- A la bonne heure. Touchez là ». Et il me tendit la main ; je
                        lui avançai la mienne en tremblant, il la serra fortement, et me dit : </p>
                    <p> « C'est fini, vous êtes ma femme. Je vais chercher le tabellion pour venir
                        souper ici ce soir avec nous, avec quelques amis pour témoins. Je lui
                        dicterai le précis d'un contrat de mariage où je vous assurerai tout mon
                        bien à ma mort, car je n'ai pas de parens, sinon deux ou trois, éloignés,
                        même, mais des bavards et des commères qui m'ont tant ennuyé de leur maudit
                        caquet, que j'ai rompu avec eux et ne veux jamais les revoir. Nous ferons un
                        joli petit repas des accordailles, que vous allez préparer, et dont voilà la
                        carte, que je vous ai écrite d'avance pour ne pas causer encore une heure
                        là-dessus. Allumez du feu, et moi je vas avertir mon monde... » Et il me
                        quitta en sortant comme il était entré... Puis revenant sur ses pas par
                        réflexion... </p>
                    <p> « A propos, je pense qu'il faut des arrhes sur tous les marchés de
                        conséquence. Voulez-vous m'embrasser » ? </p>
                    <p> Surprise de cette demande brusque, et si peu amenée : « Monsieur... lui
                        dis-je en balbutiant... --- Allons, allez-vous encore perdre du temps ? <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic"> non </hi> . --- Eh mais,
                        dame ... embrasser un homme ... --- Ah je vous entends. Voulez-vous que je
                        vous embrasse ? --- Oh mon cher maître... <hi rend="italic"> Oui </hi> ou
                            <hi rend="italic"> non </hi> , encore une fois ? J'ai affaire. --- Eh
                        bien, donc, oui, monsieur ». Et en m'embrassant : « Eh morbleu que de façons
                        ... Croyez-vous donc, mam'selle, qui serez bientôt madame, qu'il faudra
                        toujours vous demander tout pièce par pièce ?... Oh je vous mettrai sur un
                        autre pied que ça, moi Je vous ferai un signe, et ça voudra tout dire. Comme
                        je vous dis, dans tous les cas, les actes valent mieux que les paroles ». Et
                        il partit tout de bon cette fois. </p>
                    <p> Je descendis aussi pour aller apprêter ce repas de nos accordailles, tout en
                        réfléchissant sur la bizarrerie de mon prétendu, et sur la manière
                        singulière et inattendue dont le bonheur venait me trouver... Car ce
                        boulanger, sans être bien riche, me donnait par ce mariage un établissement
                        honnête et solide... et au moins l'assurance d'avoir du pain pour le reste
                        de mes jours. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXVII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Le coche est remis à flot et repart. Suite des
                            accordailles de ma tante avec le boulanger. Son mariage est manqué.
                        </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e jour était venu pendant ce récit de ma tante, et
                        des chevaux qu'on avait empruntés à des voituriers qui passaient, ayant été
                        mis sur les cordes du coche avec les nôtres, qui s'étaient reposés toute la
                        nuit, l'eau même ayant un peu augmenté, on était parvenu à nous désengraver,
                        et nous continuâmes notre route. Nous mangeâmes un morceau de nos petites
                        provisions pour déjeûner et laisser reprendre haleine à ma bonne tante ;
                        ensuite elle poursuivit son histoire. </p>
                    <p> J'apprêtai donc mon repas, et le soir, mon futur rentré avec le tabellion et
                        deux amis pour témoins, nous nous mîmes à souper fort gaiement en attendant
                        la signature de notre contrat, qui devait se faire au dessert. </p>
                    <p> Je me croyais bien près d'être heureuse, comme tu vois, ma nièce ... Mais
                        quand on a une étoile de guignon qui vous a une fois prise en grippe, on a
                        bien des couleuvres à avaler pour se retirer de ce labyrinthe-là <ref target="#N3"/> . </p>
                    <p> Je l'éprouvai bien vîte, et la chance ne tarda pas à me tourner...
                        Malheureusement c'était doublement fête ce jour-là D'abord, parce que
                        c'était dimanche ; ensuite par rapport à nos accordailles. Mon accordé donc,
                        fidèle à son principe de s'enivrer ces grands jours, et obéissant de même au
                        double motif qui l'excitait à boire, avait pris aussi double dose de
                        l'extraordinaire qu'il se permettait pour une fête simple. Mais sa tête, qui
                        ne pouvait pas se doubler de même, ne put résister à cette double charge, et
                        elle céda... Bref, il se pansa si bien, qu'il ne fut plus possible de songer
                        à la signature, et que le tabellion et les deux amis du boulanger se
                        retirèrent à nuit close, en le laissant dormir sur la table, et me
                        promettant de revenir le lendemain matin, pour terminer cette affaire en
                        déjeûnant avec lui. </p>
                    <p> Par une rencontre singulière, son garçon se mariait aussi ce même jour-là,
                        et avait été faire la noce chez les parens de sa nouvelle femme ; de sorte
                        qu'étant seule à la maison, je me déterminai à rester auprès de la table, à
                        veiller le boulanger. </p>
                    <p> Je réfléchissais avec chagrin sur ce malheureux défaut qu'il avait de
                        s'enivrer comme ça... mais, en même temps, considérant que ça ne lui
                        arrivait que les dimanches, et calculant qu'il n'y en avait qu'un par
                        semaine, je trouvais que j'aurais encore bien moins à me plaindre que les
                        femmes dont les maris recommencent tous les jours. </p>
                    <p> Après un petit somme il se réveilla un peu plus frais, et me voyant là,
                        seule, il me demanda ses amis. Je lui dis qu'ils étaient partis quand ils
                        l'avaient vu endormi, et qu'ils reviendraient le lendemain matin. </p>
                    <p> « Ah les lâches déserteurs, s'écria-t-il en voyant encore du vin dans les
                        bouteilles... lâcher ainsi le pied ... quitter le combat quand il y a encore
                        des ennemis en présence ... fi c'est une poltronnerie indigne...
                        impardonnable ... Mais je veux réparer leur honneur, ou pour mieux dire,
                        leur faire honte, en faisant face moi tout seul... Allez-vous-en aussi,
                        vous, mam'selle ma prétendue. Ce qui n'a pas été fait aujourd'hui, se fera
                        demain. Je me rappelle encore... car je ne perds jamais la tête,
                        voyez-vous... je me rappelle que nous n'avons pas signé le contrat. Mais il
                        fera jour demain matin, et nous le signerons, et il fera nuit demain au
                        soir, et nous le ratifierons... je ne vous dis que ça. Allez-vous-en dormir,
                        et laissez-moi combattre ». </p>
                    <p> Et en prenant une bouteille cachetée de cire verte, « voilà un dragon que je
                        vas désarçonner » ; et une autre en cire rouge, « et voilà un anglais que je
                        vas faire prisonnier... » </p>
                    <p> Je voulus lui remontrer qu'il se ferait du mal et qu'il serait vaincu dans
                        cette bataille-là. « Silence, mam'selle, me dit-il ; les femmes ne
                        connaissent rien à la guerre... Souvenez-vous seulement, quand vous allez
                        être madame, qu'en vous donnant mon bien, je ne vous donne pas la parole.
                        J'ai fait insérer dans le contrat, que vous ne feriez toujours que répondre
                            <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic"> non </hi> , mais que
                        vous ne parleriez jamais la première, ni de votre chef... Vous avez même une
                        preuve de l'obligation d'être réservée et ménagère de vos paroles, dans la
                        formule du sacrement de mariage, à la question importante que le prêtre vous
                        fait, <hi rend="italic"> acceptez-vous </hi> , etc. il ne vous est permis de
                        répondre qu'un mot, un seul mot, <hi rend="italic"> oui </hi> ou <hi rend="italic"> non... </hi> Jugez donc, d'après ça, s'il doit vous être
                        libre de bavarder long-temps sur des sujets de bien moindre conséquence <ref target="#N4"/> ... Allez vous coucher, et le seul mot que vous ayez à me
                        dire à présent, c'est <hi rend="italic"> bonsoir </hi> ». </p>
                    <p> « Bonsoir donc, monsieur » lui dis-je... et je sortis, pour ne pas le
                        contrarier davantage... Mais au lieu de monter dans ma chambre, je passai
                        dans la boutique, pour pouvoir être à ses ordres, s'il m'appelait. </p>
                    <p> Je ne sais s'il but encore long-temps, ni s'il vida toutes les bouteilles,
                        pour faire prisonniers tous les ennemis, comme il venait de les qualifier,
                        car je m'étais endormie profondément... Je ne sais pas non plus combien je
                        dormis, mais je fus réveillée par une fumée horrible qui m'étouffait, et, en
                        ouvrant les yeux, je vis toute la maison en feu par le haut... </p>
                    <p> Effrayée, je courus à l'arrière-boutique, où nous avions soupé, et où
                        j'avais laissé mon maître à table ; il n'y était pas, et comme de même il
                        n'y avait plus de chandelier ni de lampe, je jugeai qu'il était remonté dans
                        sa chambre avec. Je voulus y aller... mais dans le même instant l'escalier
                        de bois qui y conduisait, et qui était déjà tout embrasé, tomba avec fracas.
                        La flamme alors sortant avec impétuosité, s'élança par le bas et
                        m'enveloppait moi-même... </p>
                    <p> Je n'eus que le temps de me jeter sur la porte de la boutique, de l'ouvrir
                        et de me sauver dans la rue... et la maison entière ne présenta plus qu'une
                        masse de flammes. </p>
                    <p> Je courus, toute éperdue et hors de moi, chez le tabellion, qui ne demeurait
                        pas loin de là, pour lui apprendre ce terrible malheur... Tout le monde
                        dormait. Mais à force de frapper et de crier, je réveillai tout le
                        voisinage, et enfin le tabellion le dernier... (car, et c'est étonnant, ces
                        gens de loi, ou de justice, ont toujours, hors de ce qui les concerne
                        eux-mêmes, l'oreille plus dure que tous les autres citoyens). </p>
                    <p> On vint avec moi chez le boulanger, mais il n'y avait plus de ressource. Sa
                        maison, qui était la première du village, était isolée. La flamme ayant
                        percé par la porte et les fenêtres, l'avait entourée de tous les côtés : on
                        ne pouvait plus même en approcher, et tous les morceaux de la charpente
                        tombaient en cendres ou en charbons. </p>
                    <p> Dans ce désastre affreux et irrémédiable, chacun ne pouvant que gémir sur le
                        sort du malheureux boulanger, se retira navré de douleur... Alors, ne
                        sachant plus que devenir moi-même, je me jetai par terre, fondant en larmes,
                        et m'accusant presque d'être la cause de la déplorable fin de ce brave
                        homme, par l'étoile mal-faisante qui me poursuivait par-tout. </p>
                    <p> Enfin le tabellion chercha à me consoler, ou du moins à me faire prendre
                        encore ce mal en patience ; et comme je n'avais plus ni ressource, ni abri,
                        il m'engagea à aller passer le reste de la nuit chez lui, me disant qu'il
                        verrait le lendemain s'il ne serait pas possible de tirer encore de cette
                        terrible aventure quelque chose à mon avantage. </p>
                    <p> Je le suivis en le remerciant de l'intérêt qu'il paraissait prendre à moi.
                        Il m'assura qu'il en prenait effectivement beaucoup. Qu'il le devait même,
                        puisque j'étais presque la femme du pauvre boulanger, qui avait été l'un de
                        ses meilleurs amis, et qu'il me le témoignerait de plus en plus par la
                        suite. </p>
                    <p> C'était un personnage singulier que ce tabellion. Quoiqu'il sut apparemment
                        écrire des contrats, il n'avait pas le talent de la parole. Sa langue
                        bredouillait beaucoup et son esprit s'embrouillait encore davantage ; de
                        sorte que souvent, ni lui ni les autres ne comprenaient ce qu'il voulait
                        dire. Malgré cela il se croyait un génie, et prétendait même le persuader ;
                        et tout au contraire du pauvre boulanger, il se croyait philosophe sans
                        l'être. </p>
                    <p> Il me présenta à sa femme, qui attendait son retour avec impatience, pour
                        savoir des nouvelles de ce feu que j'avais annoncé. Il lui apprit
                        tranquillement, (car c'est encore une qualité de ces gens-là, de ne pas
                        s'affecter beaucoup), que tout était fini ; que la maison était brûlée, et
                        le boulanger, son ami, rôti avec... « Et voilà, ajouta-t-il, cette pauvre
                        fille, qu'il devait épouser aujourd'hui, qui perd tout par ce cruel
                        accident, et qui se trouve à présent sans mari, sans maître, sans gages,
                        sans nourriture, sans maison et sans lit ... Ça n'est-il pas
                        très-particulier, ça, madame ... Voyez pourtant ce que c'est que... la
                        vicissitude de la prédestinée ... car il y a un sort, au moins, ne vous y
                        trompez pas, et chacun a le sien... Voilà le boulanger, par exemple ...
                        Mais, moi-même qui vous parle là... je remarque souvent... D'ailleurs, dans
                        mon état, tout ces contrats que je fais tous les jours... Oh oui... C'est
                        pour en revenir à cette fille... car en vérité ça me confond, moi ... et
                        tout ça prouve bien, ma femme... que ce n'est pas là une heure à laisser
                        dans la rue une fille dont le lit vient d'être brûlé... » </p>
                    <p> Avec cette belle éloquence-là il parvint à déterminer madame la tabellionne
                        à me permettre que je couchasse dans un petit cabinet à côté, où était le
                        lit d'une servante qu'elle avait renvoyée la veille. J'y entrai donc en la
                        remerciant beaucoup, et je me jetai toute habillée sur ce lit, non pour
                        dormir, mais pour pleurer. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXVIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante redevient servante. Une nuit chez le tabellion.
                        </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e lendemain, dès le matin, pour me rendre utile, je
                        demandai à madame la permission de faire chez elle l'office de la servante
                        dont elle avait eu la bonté de me donner le lit, jusqu'à ce qu'elle en eût
                        une autre. </p>
                    <p> Elle parut flattée de ma prévenance, et me dit de lui faire son café,
                        d'autant plus que cette alarme de la nuit lui ayant fait perdre une partie
                        de son sommeil, elle avait besoin de rester couchée un peu plus tard, et
                        elle se rendormit. </p>
                    <p> J'apprêtai son déjeûner sans bruit, et quand le café fut fait et bien
                        reposé, la voyant réveillée et en disposition de se lever, je lui offris de
                        le lui servir dans son lit, parce qu'elle pourrait faire encore un petit
                        somme après l'avoir pris, pour se remettre tout-à-fait. Elle trouva que
                        j'avais raison, resta au lit, déjeûna, puis se rendormit de nouveau. </p>
                    <p> Pendant ce second ou troisième sommeil, le mari, qui était sorti de bonne
                        heure pour aller encore s'informer des suites de l'incendie, revint et me
                        dit que le malheur était entier et consommé ; que le pauvre boulanger ne
                        s'était pas sauvé, comme il avait voulu l'espérer ; qu'on avait retrouvé
                        dans les décombres de la maison, son corps tout grésillé et réduit à rien ;
                        que tous ses effets, papiers et provisions, etc. étaient brûlés, et que le
                        double de mon contrat, qui était resté entre ses mains, à lui tabellion,
                        n'étant point signé du boulanger, je n'avais rien à prétendre sur le bien
                        que le défunt pouvait avoir ailleurs... </p>
                    <p> « Et c'est bien dommage, ajouta-t-il, car il vous donnait tout à sa mort...
                        Il a ma foi bien mal fait de se brûler comme ça, et pour vous que ça ruine,
                        et pour lui, car c'est une vilaine fin ... Au surplus, comme il faut prendre
                        son parti sur tout, je vous conseille de ne plus y penser... et si vous
                        voulez rester chez moi, en attendant que vous trouviez mieux, j'engagerai ma
                        femme à vous garder. Voyez, décidez-vous... ». </p>
                    <p> Je lui répondis que dans ma position, sa bonne volonté pour moi était une
                        grande consolation à ma peine, et que je ferais tout mon possible pour
                        mériter ses bontés, ainsi que celles de madame son épouse. </p>
                    <p> « Eh bien reprit-il, c'est une affaire arrangée, et vous pouvez dire, comme
                        si le notaire y avait passé. Vous avez fait le déjeûner de ma femme,
                        mettez-vous à présent à faire notre dîner... Vous ne vous attendiez pas à ça
                        hier au soir, pas vrai ? à changer comme ça de cuisine ... Mais, dame, voilà
                        comme le monde tourne ; et si vous étiez philosophe, comme moi, tout ça ne
                        vous étonnerait pas... Mais, c'est égal, vous verrez, ma pauvre petite
                        veuve, ajouta-t-il en me caressant le menton, que la destinée quelquefois...
                        enfin, que sait-on, il ne faut jurer de rien... Vous verrez que vous êtes
                        chez des bonnes gens, toujours... Ma femme est un peu criarde, un peu dure,
                        un peu brusque ; elle tape même quelquefois les filles... mais vous êtes
                        douce et complaisante, car j'ai su tout ça du boulanger, et vous ferez
                        d'elle ce que vous voudrez... Quant à moi, oh c'est différent... je ne suis
                        que trop bon, moi... pour les filles, sur-tout... jamais je ne fais le
                        maître avec elles ; et je vous promets bien... autrement dit, plutôt, je ne
                        vous promets rien. Mais vous verrez, comme je vous dis... laissez venir les
                        choses, et faites toujours votre dîner. Je parlerai pour vous à ma femme, au
                        dessert, entre la poire et le fromage ». </p>
                    <p> Le pressant besoin que j'avais d'une ressource, telle qu'elle fût, me
                        faisant désirer cette nouvelle condition, quoiqu'elle ne me parût pas devoir
                        être trop avantageuse, et qu'il me dût être dure de redevenir servante, de
                        maîtresse que j'aurais été quelques heures plus tard, je me mis de bonne
                        grâce à faire encore pour les autres une cuisine que je n'avais plus compté
                        faire que pour moi. </p>
                    <p> La tabellionne ayant bien regagné ce qu'elle avait perdu de sa nuit, et ne
                        s'étant levée juste que pour le dîner, fût très-satisfaite de mes ragoûts,
                        et dit à son mari l'attention que j'avais eu pour elle à son déjeûner,
                        qu'elle avait trouvé fort bon aussi. </p>
                    <p> Celui-ci profitant de la bonne disposition de madame en ma faveur, lui
                        proposa de suite de m'agréer en remplacement de la cuisinière congédiée.
                        Elle y consentit, et de veuve de boulanger, me voilà redescendue servante de
                        tabellion... Je devais donc encore espérer au moins de la tranquillité dans
                        cette maison ; mais je n'étais pas au bout de mes épreuves... </p>
                    <p> Deux ou trois jours se passèrent assez paisiblement, moi faisant tout ce que
                        je pouvais pour contenter et prévenir les volontés de madame ; elle,
                        paraissant assez satisfaite, et ne me grondant ou critiquant que parce que
                        c'était son tempérament qui la portait à contredire, car elle avait sa
                        manie, comme le boulanger avait eu la sienne. Lui ne voulait pas qu'on
                        parlât, elle ne voulait pas qu'on crût jamais avoir bien fait..., et je ne
                        sais pas trop qui des deux était plus difficile à contenter. Interdire à une
                        femme le babil ou l'amour propre ... Il serait mal-aisé de juger lequel des
                        deux sacrifices est le plus pénible pour nous. </p>
                    <p> Pour le tabellion, il était toujours le même. Il me serrait et me baisait le
                        bout des doigts, quand il pouvait m'attraper hors de la vue de sa femme, me
                        faisait toujours des discours entortillés, me rabachait de sa prédestinée,
                        qui me gardait quelque chose... Il m'appelait sa petite maîtresse, et me
                        répétait souvent que sa femme ne pouvant aller loin, parce qu'elle avait un
                        asthme, il me regardait comme sa seconde, et me destinait sa survivance... </p>
                    <p> Je lui laissais bredouiller tout cela sans conséquence, comme des
                        plaisanteries d'un bonhomme babillard et jovial, et je ne l'écoutais
                        seulement pas. </p>
                    <p> Enfin, un soir que madame, ayant beaucoup souffert de son asthme, avait pris
                        une potion pour la réconforter et l'assoupir, et que moi-même, fatiguée des
                        peines que j'avais eues auprès d'elle toute la journée et toute l'autre
                        nuit, je m'étais couchée et endormie, comme une jeune fille qui a veillé
                        trente-six heures... je me sentis embrasser fortement dans mon lit. </p>
                    <p> Je crus d'abord rêver ; mais deux bras me serrant encore plus, un visage
                        s'appuyant sur le mien, et une voix me disant : « Ne parle pas, ma chère
                        Geneviève » je reconnus que j'étais bien, éveillée, et que les bras, le
                        visage, et sur-tout la voix bredouillante appartenaient à monsieur le
                        tabellion, qui, profitant lâchement et criminellement de l'état de maladie
                        de sa femme, s'était levé d'auprès d'elle pour venir à mon cabinet, dont la
                        petite porte vitrée était sans serrure... </p>
                    <p> « Voulez-vous bien vous en aller, monsieur lui dis-je en me rencognant
                        contre la cloison ; est-ce là la conduite d'un honnête homme ?... Pensez
                        donc que votre femme est malade ... --- C'est vrai, mais tu te portes bien,
                        toi, et c'est justement pour ça que je viens te trouver de préférence... ne
                        t'inquiète pas, laisse-moi faire... --- Ah ciel fi, monsieur c'est une
                        atrocité allez-vous-en bien vîte, ou je m'en vas crier ... Tais-toi,
                        tais-toi donc, ma chère fille reprit-il en voulant m'embrasser encore, je te
                        promets que je t'épouserai en secondes noces. Le boulanger l'a voulu et ne
                        l'a pas pu, parce que ça ne devait pas être... mais je ne serai pas si sot
                        que lui, moi ; je ne me grise pas, je ne me grillerai pas, et je t'épouserai
                        : foi de tabellion, voilà ce que je te disais que la destinée te gardait...
                        et je vas même te donner tout de suite un à-compte sur ma promesse :
                        laisse-m'en parafer le contrat » ; et me reprenant dans ses bras, il
                        procédait vigoureusement à la signature... </p>
                    <p> Mais, indignée doublement de cette infamie, et pour moi-même et pour la
                        mourante épouse qu'il trahissait ainsi, je le repoussai avec horreur des
                        pieds et des mains, et si violemment, qu'en tombant de dessus mon lit qui
                        était élevé sur une espèce de petite soupente, il se cassa un bras...
                        Certes, lui qui venait de me parler encore de la destinée, et de ce qu'elle
                        me gardait, ne s'était guères douté qu'elle lui gardait ce coup-là... </p>
                    <p> Je criais de colère, et lui de douleur... Aux secousses réitérées que nous
                        avions d'abord données contre la cloison qui séparait mon cabinet de
                        l'alcove de madame, elle s'était réveillée à moitié ; mais nos doubles cris
                        la tirant tout-à-fait de son sommeil, et sa jalousie, ainsi que la
                        connaissance qu'elle avait du vice de son mari, lui faisant deviner à peu
                        près la cause de ce bruit, elle se leva, et vint au lieu de la scène avec
                        une lampe qui brûlait dans sa chambre. </p>
                    <p> Elle me trouva hors de mon lit, en chemise, et retranchée entre le lit de
                        sangle et la cloison, et le tabellion par terre, avec son bras cassé...
                        (c'était malheureusement le bras droit, et ça dut retarder bien des mariages
                        dans l'endroit). Je lui expliquai l'aventure, en lui demandant pardon, et
                        lui protestant qu'il n'y avait pas de ma faute. </p>
                    <p> « C'est bien fait dit-elle, au lieu de le plaindre ; il n'a que ce qu'il
                        mérite, cet enragé-là Il n'a pas assez d'une honnête femme, il faut qu'il
                        débauche encore toutes les filles ... Il n'y a pas quatre jours que j'ai
                        renvoyé la quinzième servante depuis un an. Il me fera passer en revue
                        toutes les filles du village... Mais ne t'inquiète pas, va, mon bel ami, je
                        les prendrai dorénavant si vieilles, que tu seras bien obligé de les laisser
                        tranquilles. En attendant, je suis toujours bien aise de cette petite
                        correction-là dont tu avais besoin... Y es-tu à présent, avec ta destinée
                        ?... Oh elle est juste, celle-là, et elle te devait bien ça ... </p>
                    <p> » Pour vous, ma belle enfant, d'accord ou non avec lui, je ne veux plus de
                        vous chez moi : vous portez malheur à toutes les maisons. Habillez-vous bien
                        vîte, et décampez. Comme je suis charitable, voilà un écu que je vous donne,
                        pour vivre jusqu'à ce que vous trouviez une place ; et tant pis encore pour
                        ceux chez qui vous entrerez, car vous avez une vilaine destinée aussi, vous
                        ... et bien dangereuse Vous en avez brûlé un, vous avez cassé le bras à un
                        autre ... eh mon dieu vous noyerez le premier chez qui vous allez tomber...
                        Quoique ça, je vous donne st' écu-là, parce que vous avez été sage,
                        entendez-vous... car, si vous aviez écouté ce vieux libertin-là, je vous
                        aurais tordu le cou... Allons, partez, vous achèverez votre toilette dans la
                        rue ; si vous restiez ici plus long-temps, j'aurais peur que la maison ne me
                        tombe sur la tête, ou qu'elle n'effondre sous mes pieds ». </p>
                    <p> Et, sans me donner le temps de lui répondre une parole, elle me mit dehors,
                        mes hardes sous mon bras, avec ces beaux complimens d'adieu ... </p>
                    <p> Me voilà donc encore à la grâce du ciel, et rebutée des humains. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXIX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Suite de l'histoire de ma tante. Elle retrouve son
                            directeur de comédie. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e ne pus m'empêcher de faire là une observation
                        douloureuse, en interrompant ma tante, pour lui faire remarquer avec moi
                        cette fatalité qui aggravait toujours ses catastrophes, en les lui faisant
                        arriver la nuit... En effet, depuis le commencement de son histoire, c'était
                        la troisième fois qu'elle se trouvait ainsi obligée de courir les champs à
                        pareille heure... en descendant en chemise par la fenêtre de son faux
                        cousin, en se sauvant du feu du boulanger, et à présent chassée par la femme
                        du tabellion. </p>
                    <p> « Eh ma chère nièce, me dit-elle, tous les momens sont dangereux pour la
                        vertu des filles. Les libertins les poursuivent à toute heure ; et il en est
                        encore plus qui ont succombé le jour, qu'il n'en est qui se soient sauvées
                        la nuit ... Mais continuons pendant que nous y sommes ». </p>
                    <p> Je marchai à tout hasard pour m'éloigner promptement de ce village, qui ne
                        me laissait que des souvenirs si tristes ... Celui de ce boulanger
                        estimable, malgré ses ridicules et le malheureux défaut d'ivrognerie dont il
                        avait été la victime, mais à qui je ne pouvais penser sans reconnaissance,
                        pour le bien qu'il avait voulu me faire... et celui du vieux tabellion, que
                        j'avais estropié sans le vouloir... Hélas ça me rappelle ce révérend prieur
                        des Carmes, que j'ai enlevé depuis si innocemment ... Ah si la femme du
                        tabellion avait pu deviner celui-là, par exemple que de malédictions elle
                        m'aurait données encore de plus Cela prouve, ma nièce, que les décrets de la
                        providence sont impénétrables. </p>
                    <p> Arrivée sur le grand chemin, je m'assis au pied d'un arbre pour laisser
                        calmer un peu le trouble de mes idées, et attendre le jour pour me décider
                        ensuite au parti que je devrais prendre. </p>
                    <p> Avec l'écu que la tabellionne m'avait donné, je ne pouvais pas aller loin,
                        et je n'avais plus de hardes à pouvoir vendre ; car je n'étais couverte que
                        d'un méchant juste de serge brune, comme une paysanne, que j'avais au moment
                        de l'incendie du boulanger... Je ne sais si un pressentiment secret me
                        rappelait la mémoire du directeur de comédie, qui m'avait fait sortir de mon
                        village ; mais, depuis près d'une heure, je cherchais et je calculais les
                        moyens de lui donner de mes nouvelles, et de lui demander des secours...
                        Puis je rejetais cette idée par la honte que je ressentais de ma mauvaise
                        conduite envers lui. </p>
                    <p> Une réflexion de frayeur vint me saisir. Je pensai que je n'étais pas en
                        sûreté, si proche encore de ce bourg que je fuyais ; que d'une part, les
                        héritiers du boulanger, qui ne savaient pas qu'il voulait m'épouser,
                        m'accuseraient peut-être d'avoir mis le feu moi-même chez lui, et de m'être
                        sauvée après l'avoir volé ; que de l'autre, le tabellion, piqué contre moi
                        pour son bras cassé, au lieu de produire à ma décharge le double du contrat
                        qu'il avait fait, se liguerait avec eux pour m'opprimer et me faire
                        poursuivre criminellement, et m'attaquerait lui-même, en donnant une autre
                        tournure à la malheureuse affaire que j'avais eue avec lui. </p>
                    <p> Pour me soustraire à ce double danger, je me décidai à repartir bien vîte,
                        et, me relevant à l'instant, je me mis à arpenter le plus rapidement que je
                        pus le long du chemin, sans m'embarrasser de quel côté j'allais. </p>
                    <p> A peine eus-je formé cette résolution, que j'entendis le bruit d'une voiture
                        qui venait derrière moi. On n'y voyait pas encore assez clair pour
                        distinguer les objets. Je me dis que cette voiture, n'importe où elle allât,
                        pouvait servir à mon projet, en m'éloignant encore plus promptement que mes
                        jambes ne le pourraient faire... Je me rangeai sur le chemin, je me laissai
                        dépasser par elle, et voyant que c'était une diligence qui portait des
                        paniers derrière, je me cramponnai après, et petit-à-petit, je fis si bien,
                        d'autant qu'il y avait justement là une butte à monter, et que cela ralentit
                        sa marche, que je réussis à me jucher sur le premier de ces paniers, où, à
                        force de remuer et de m'agencer, étant parvenue à me mettre un peu à mon
                        aise, je m'endormis. </p>
                    <p> Par un hasard bien singulier encore, je rêvai que je jouais la comédie. Je
                        croyais me retrouver à la ville où j'avais débuté par <hi rend="italic">
                            Fanchonnette </hi> . Les sifflets, les applaudissemens, tout se
                        reproduisit successivement dans ce tableau... Bref, ce rêve me retraça
                        l'histoire de tout ce qui m'était arrivé pendant tout le temps que j'avais
                        paru sur les planches théâtrales, et j'en étais au moment où mon directeur
                        m'emmenait pour souper, après notre dernière représentation, où j'avais été
                        très-applaudie... lorsque la diligence, après avoir tourné dans une grande
                        cour de l'auberge de la poste, où elle arrêtait pour déjeûner et changer les
                        chevaux... car il était déjà huit heures du matin, fit un cahot
                        très-violent, dont la secousse me fit dégringoler de dessus mon panier. </p>
                    <p> Un des voyageurs, qui était déjà descendu pour entrer à l'auberge, passait
                        au moment de ma chute. Etonné et inquiet de voir une femme tomber de là, il
                        s'empressa d'accourir à mon aide et de me relever... Mais juge, ma nièce, de
                        ma surprise à moi-même ... ce voyageur, c'était Saint-Franc, ce directeur à
                        qui je venais de rêver depuis le matin, et pendant tout mon sommeil. </p>
                    <p> Je le reconnus d'abord à la voix, avant d'avoir pu nous envisager l'un et
                        l'autre ; et son étonnement ne fut pas moindre, lorsque m'ayant regardée, il
                        retrouva Fanchonnette sous cet habillement de paysanne ; il croyait se
                        tromper, il me fixait avec des yeux incertains, comme voulant dire : « ce ne
                        peut pas être elle », et il ne savait s'il devait me parler... De mon côté,
                        l'embarras que sa vue me causait à l'instant où je l'attendais si peu, me
                        donnait un air qui vraiment nous faisait ressembler à deux acteurs qui
                        auraient oublié leurs rôles, ou qui auraient joué une scène de stupéfaction. </p>
                    <p> Je rompis le silence la première... « C'est moi-même, mon cher monsieur, lui
                        dis-je, et vos yeux, quoique vous paraissiez douter de leur rapport, ne vous
                        trompent pas. C'est votre Fanchonnette... </p>
                    <p> » Ma Fanchonnette s'écria-t-il en m'embrassant, ah je suis enchanté de vous
                        revoir... Mais venez dans une chambre, nous déjeûnerons, et nous y serons
                        plus à même de pouvoir causer... A votre équipage, je juge que vous devez
                        avoir bien des choses à m'apprendre, et que votre histoire est encore
                        augmentée de quelques chapitres ». </p>
                    <p> J'étais si confuse, que je n'avais pas la force de marcher. Il me prit le
                        bras très-amicalement, et me fit entrer dans une salle où l'on nous servit à
                        déjeûner. Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé depuis l'indigne
                        tromperie que m'avait faite ce Belle-Rose, son chanteur d'opéra, jusqu'au
                        moment où il me retrouvait. </p>
                    <p> Il me dit que par des indices qu'il avait eus depuis, il s'était douté que
                        j'avais été la dupe de ce mauvais sujet ; qu'il m'avait plaint, mais qu'il
                        ne m'en avait jamais voulu, attribuant tout à la légèreté et à
                        l'inexpérience de mon âge... et pour preuve il m'offrait de me reprendre
                        avec lui. </p>
                    <p> Il m'apprit qu'il avait changé de ville ; qu'il allait rejoindre sa troupe
                        dans un nouvel endroit, dont il avait eu le privilége ; que sa femme était
                        morte, et, bref, me dit qu'il avait toujours eu de l'affection pour moi, dès
                        le premier moment qu'il m'avait vue au château de mon village... qu'il
                        m'aimait déjà du vivant de sa femme, mais que l'honnêteté avait retenu ses
                        sentimens, et qu'à présent qu'il était veuf et libre, il m'offrait de
                        m'épouser... </p>
                    <p> « Allons encore un épouseur me dis-je en moi-même, avec un petit mouvement
                        de vanité, une bien jolie fille n'en trouverait pas tant ... Si mon étoile
                        est malheureuse, il faut convenir du moins qu'elle est bien conjugale ... ». </p>
                    <p> Je lui répondis avec sensibilité, que j'étais touchée et reconnaissante de
                        sa bonne intention, mais que je n'oserais l'accepter... La prédiction
                        funeste de la femme du tabellion, qui m'avait dit que je noyerais le premier
                        qui me voudrait du bien, me revenant à l'esprit, je remontrai à cet honnête
                        homme que la fin tragique du boulanger, mon premier prétendu, même le bras
                        cassé du second, le tabellion qui m'offrait la survivance de sa femme,
                        devaient le faire réfléchir sur le danger qu'il y avait à s'attacher à
                        moi... mais il n'en voulut pas démordre. </p>
                    <p> Il me dit que les punitions étaient pour les coupables, et qu'il n'en avait
                        pas à redouter ; qu'il n'était point ivrogne, comme le boulanger, ni mari
                        perfide, comme le tabellion, et qu'il mettrait tout son devoir et son
                        plaisir à me rendre heureuse... Et de suite, sans attendre ma réponse, il
                        m'écrivit et me signa, au lieu d'un engagement de comédie, une promesse de
                        m'épouser sitôt notre arrivée, et avant mes débuts à la ville où il
                        allait... Il pria ensuite le conducteur de la diligence, qu'il invita à
                        boire un coup avec nous, de lui faire descendre une malle qu'il avait dans
                        le panier. Il en tira une blouse de soie, dont les femmes s'enveloppent le
                        matin, et qui avait servi à son épouse, et m'en revêtit. Il me garnit la
                        tête avec un beau mouchoir des Indes, surmonté d'une calèche qu'il acheta à
                        la maîtresse de l'auberge ; et quand la voiture partit, il m'y fit entrer
                        avec lui, en payant une des places qui restaient vides. </p>
                    <p> Voilà donc encore un changement d'état auquel je ne m'attendais pas plus
                        qu'aux autres, et ma main engagée une seconde fois... </p>
                    <p> Nous arrivâmes le soir même à la ville où était sa troupe. Il fut exact à sa
                        promesse. Il fit avec diligence toutes les démarches nécessaires ; notre
                        mariage fut célébré avant qu'il me parlât de reparaître sur le théâtre, et
                        je fus reconnue et saluée par tous les acteurs comme madame la directrice...
                        mais c'était une nouvelle épreuve pour moi, et un chagrin de plus que le
                        sort me préparait. </p>
                    <p> Nous fûmes assez suivis dans les commencemens de nos représentations ; mais
                        nous essuyâmes bientôt des malheurs. Des sujets quittèrent notre troupe, et
                        arrêtèrent notre répertoire ; d'autres, que mon mari avait engagés de loin,
                        ne rejoignirent pas et gardèrent nos avances. De grandes pantomimes qu'il
                        voulut monter, ne nous rapportèrent pas le quart de nos frais... Obligés de
                        changer de ville, les voyages nous abymèrent ; bref, des créanciers,
                        fournisseurs et autres nous firent saisir ; les procès achevèrent de nous
                        ruiner ; et comme mon mari était honnête homme, il se trouva dépouillé de
                        son magasin, privé de son privilége, et fut enfin obligé de faire
                        banqueroute... mais les mains tout à fait vides. </p>
                    <p> Le double et fatal présage du voleur Belle-Rose et de la femme du tabellion
                        fut ainsi vérifié et accompli dans sa personne. </p>
                    <p> Le chagrin s'empara de lui, la maladie s'ensuivit. Toutes nos ressources
                        étant fondues et dissipées, notre hôte même nous poursuivant pour notre
                        loyer, le pauvre directeur, ruiné, fut réduit à aller à l'hôpital, pour se
                        faire soigner. Je l'y suivis, en obtenant, comme par grâce, d'y faire le
                        service des sœurs de charité, seul moyen d'existence qui me restât, puisque
                        notre hôte, impitoyable, nous avait mis à la porte, après avoir fait vendre
                        le restant de nos effets pour acquitter une partie de sa créance ; car les
                        frais de justice en avaient mangé plus qu'on ne lui en laissa. </p>
                    <p> Comme la maladie de mon mari était inflammatoire, par tous les chagrins qui
                        avaient recuit la bile, on lui ordonnait force lavemens : c'était moi seule
                        qui le soignait (car, même dans ces maisons dites de <hi rend="italic">
                            charité </hi> , les pauvres gens, dont on n'a rien à espérer, sont bien
                        négligés) ; je lui donnais tous les remèdes... et c'est là, ma nièce, que
                        j'ai fait mon premier apprentissage dans le talent du clystère... </p>
                    <p> Enfin, après beaucoup de souffrances et d'angoisses, et malgré tous mes
                        soins, le pauvre cher homme mourut dans mes bras, me laissant très-affligée,
                        sans ressources, et par conséquent plus à plaindre que lui. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante devient gouvernante d'un curé. Comme quoi je
                            suis sa nièce. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e n'avais donc rien de mieux à faire que de rester
                        dans cet hôpital, et d'y continuer mes fonctions auprès des autres malades.
                        Je le demandai, et on me l'accorda. Je vécus ainsi pendant quelque temps. Un
                        jour, un bon prêtre qui venait administrer les sacremens aux moribonds, et
                        qui m'avait vue plusieurs fois dans cet hôpital, fut nommé à une petite cure
                        de campagne. Il avait besoin d'une gouvernante, il me proposa de l'être.
                        J'acceptai, je partis avec lui, et j'y restai pendant près d'un an, durant
                        lequel il fut infiniment satisfait de mes services. </p>
                    <p> Je croyais enfin être arrivée là au port du salut, et que j'y finirais mes
                        jours en paix avec ce saint ecclésiastique... mais comme j'étais encore fort
                        jeune, plusieurs garçons du village cherchaient à me faire la cour. Je n'en
                        écoutais aucun, étant bien décidée, par les traverses que j'avais essuyées,
                        à ne plus penser au mariage ni à la bagatelle... </p>
                    <p> Par rancune, ces mauvais amoureux-là supposèrent que j'avais un commerce
                        criminel avec le curé... d'autant plus que mon âge était, de sa part, une
                        contravention aux règles épiscopales, qui enjoignent aux curés de n'avoir
                        que de vieilles servantes... Hélas le pauvre cher homme n'y avait pas encore
                        réfléchi... Ces méchantes langues disaient que sans cela je n'aurais pas
                        refusé les bons partis qui s'étaient présentés pour moi... comme si une
                        femme prudente ne pouvait pas rebuter des jeunes fous, dont elle se méfie,
                        pour vivre honnêtement chez un homme mûr et respectable, en qui elle avait
                        confiance ... </p>
                    <p> Ces bruits étant parvenus jusqu'au bon curé, dont la conscience était
                        très-timorée, il rougit d'avoir donné, sans y penser, un pareil scandale, et
                        me dit un matin, que quoiqu'il fût extrêmement content de moi, il ne pouvait
                        me garder auprès de lui à cause de ma jeunesse... Que de même, quoiqu'il pût
                        et dût me donner tous les certificats possibles pour ma bonne conduite et
                        probité, etc. il me priait cependant de ne pas les exiger, et même de ne pas
                        le citer comme l'ayant servi, parce que cela pourrait lui faire du tort
                        auprès de l'évêque... mais que si j'avais besoin de lui, je le retrouverais
                        dans tous les temps... Je fis donc mon paquet, et je le quittai pour m'en
                        venir à Paris, d'où j'ai toujours depuis entretenu correspondance avec lui.
                        C'est le même qui vient de m'écrire pour aller reprendre la place de la
                        défunte gouvernante, fonction que mon âge me met à même de pouvoir remplir
                        aujourd'hui, sans scandale comme autrefois... et c'est aussi pour cela que
                        je t'ai fait habiller en garçon, pour pouvoir te garder auprès de moi et
                        t'employer chez lui. </p>
                    <p> Or, à présent, il faut que je t'apprenne comme quoi tu es ma nièce. </p>
                    <p> Sortant de chez ce bon curé ; je m'en vins à Paris, où, vu mes premiers
                        exercices dans les hôpitaux, ce qui équivaut à une maîtrise, je me fis
                        garde-malade. Je perçai beaucoup dans l'état de la seringue. Je me fis
                        quantité de pratiques, et je vivais assez bien de mes lavemens. </p>
                    <p> Un jour je fus appelée par une privilégiée qui recevait chez elle des femmes
                        en couches. Je m'y transportai, et j'opérai sur une fort jolie petite dame,
                        que je ne reconnus pas à la première vue, car notre posture réciproque
                        n'était pas dans le cas de nous rappeler des souvenirs. Mais, au défaut des
                        yeux, les oreilles nous remirent toutes deux sur la voie. Elle parla, moi
                        aussi... Voilà un son de parole qui ne m'est pas nouveau, dîmes-nous,
                        chacune de notre côté... puis, elle s'étant retournée dans son lit, et nos
                        deux visages se rencontrant, je la reconnus pour une de mes camarades de
                        théâtre, une sœur de défunt mon mari le directeur. </p>
                    <p> Elle me raconta qu'après la chute de son frère, elle avait suivi un jeune
                        négociant hollandais qui lui avait proposé de quitter le théâtre pour
                        l'épouser. Qu'elle y avait consenti, et était venue avec lui à Paris, où ils
                        avaient vécu ensemble près d'un an. Qu'enfin il était parti depuis un mois,
                        pour des affaires pressantes qui l'appelaient dans son pays, et la laissant
                        enceinte chez cette femme, où il l'avait conduite pour faire ses couches, et
                        qu'il lui avait donné vingt-cinq louis pour ses besoins, en attendant son
                        retour, qui devait, disait-elle, être d'un jour à l'autre... Enchantée de
                        m'avoir retrouvée, elle me pria de lui chercher une nourrice pour une fille
                        à qui elle venait de donner le jour, et c'était toi. </p>
                    <p> Je m'acquittai de la commission avec joie et zèle, et je te trouvai une
                        bonne laitière, car, dieu merci, tu es venue à bien. </p>
                    <p> Quelques jours après, en revenant la voir, je la trouvai fondant en larmes,
                        et le désespoir dans le cœur. Elle me fit lire une lettre qu'elle venait de
                        recevoir, par laquelle le hollandais qu'elle croyait son mari, lui marquait
                        « qu'il n'avait pu résister aux sollicitations et aux ordres de sa famille,
                        qui l'avait contraint à faire un mariage dans son pays. Qu'il croyait s'être
                        bien conduit pendant qu'il avait vécu avec elle ; qu'outre ce qu'il lui
                        avait laissé en partant, il lui envoyait encore vingt-cinq louis pour
                        dernier souvenir de lui, mais qu'elle ne devait plus penser à le revoir,
                        puisqu'il était marié, et incapable de trahir sa légitime épouse... ». </p>
                    <p> Ma pauvre belle-sœur, furieuse contre lui, de la trahison qu'il lui faisait
                        à elle, qui, d'après ses promesses s'était toujours regardée comme sa femme
                        véritable et légitime, avait pris déjà un parti violent, dont toutes mes
                        remontrances ne purent la dissuader. </p>
                    <p> Elle me dit qu'elle me confiait le soin de sa fille jusqu'à nouvel ordre, et
                        me remit en même temps dix des louis qu'elle avait reçus... qu'avec les
                        quinze autres elle allait partir pour Amsterdam, où était son suborneur ou
                        infidèle époux ; qu'elle lui dirait qu'elle le dégageait de ce titre,
                        puisqu'il n'en était pas digne ; mais qu'elle exigeait de lui, puisqu'il
                        était riche et père, qu'il assurât, comme il le devait, une subsistance à
                        son enfant, ou qu'à son refus elle lui brûlerait la cervelle avec un
                        pistolet qu'elle s'était déjà procuré pour cette belle opération. </p>
                    <p> Sa garde et moi nous eûmes beau lui faire des représentations, nous ne pûmes
                        rien gagner sur son esprit trop bouillant. Elle partit, et peu de temps
                        après nous eûmes la nouvelle qu'elle s'était noyée avec tout l'équipage de
                        son bateau, au passage du <hi rend="italic"> Mardyk </hi> . </p>
                    <p> C'est sa tendresse pour toi, ma nièce, et l'envie de te procurer un sort
                        plus heureux, qui lui a coûté la vie. En la pleurant, j'ai juré de remplacer
                        auprès de toi cette malheureuse mère. Je l'ai fait jusqu'à présent, autant
                        que mes faibles moyens l'ont pu permettre. J'ai même écrit plusieurs lettres
                        en Hollande, à ton père, dont ma belle-sœur m'avait dit le nom ; je n'en ai
                        jamais eu de réponse, et il a vraisemblablement, comme un cœur dénaturé
                        qu'il est, oublié la mère et la fille... Mais il te reste une tante, Suzon,
                        et, tant que le bon Dieu lui conservera des jours, elle ne te manquera
                        jamais... Elle finit là son récit. </p>
                    <p> Je me jetai dans les bras de cette digne femme, et, sans pouvoir proférer
                        une parole, je la mouillai de mes larmes, qui se confondirent avec les
                        siennes... </p>
                    <p> Nos tendres embrassemens furent interrompus par les voix rauques des
                        mariniers qui nous criaient : « A terre, à terre, ceux qui sont pour Valvin
                        » et qui venaient nous demander pour saint Nicolas, dont la bienheureuse
                        assistance ne nous avait laissé engraver qu'une fois, et nous avait fait
                        passer une nuit de plus sur l'eau. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Accident en sortant du coche. Ma tante me laisse dans une
                            auberge. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> C </hi> 'Etait là que nous devions quitter le coche, pour
                        continuer notre route à pied jusque chez le curé, au-dessus de
                        Fontainebleau. Nous en sortîmes donc fort contentes toutes deux de ce que,
                        pendant ce petit voyage, mon sexe n'avait pas été soupçonné, malgré la
                        quantité de monde qui nous entourait, et ma tante en augurait déjà le mieux
                        du monde pour le succès de mon travestissement aux yeux du bon curé, chez
                        qui nous allions. </p>
                    <p> Avant de nous mettre en marche pour faire les quatre à cinq lieues que nous
                        avions encore, ma tante voulut prendre un petit repas à une auberge qui
                        était à quelques pas de là sur la route, et nous y entrâmes. </p>
                    <p> A peine assises toutes deux, je m'aperçus que, par un reste de
                        l'étourdissement des aventures de ma tante, et sur-tout par la profonde
                        impression de sensibilité que nous avait causée la mort funeste de ma mère,
                        j'avais oublié de prendre notre petit paquet en sortant du coche. J'y courus
                        bien vîte pour le chercher ; mais, en marchant sans précaution le long du
                        rebord du coche, mon pied s'accrocha dans un cordage, et je tombai dans la
                        rivière. </p>
                    <p> Des mariniers, qui heureusement me virent barbotter, s'empressèrent à me
                        secourir, et me repêchèrent de dedans un des petits bateaux qui étaient à la
                        suite, et sous lequel j'allais passer... mais j'avais déjà avalé beaucoup
                        d'eau, et j'avais perdu connaissance. </p>
                    <p> Ces hommes charitables, mais grossiers et sans scrupule, voyant mes vêtemens
                        tout trempés, imaginèrent d'abord qu'il était tout naturel de me les ôter
                        pour les faire sécher, et m'essuyer le corps après. Ils me dépouillèrent
                        donc sur-le-champ, et leur surprise ne fut pas petite en voyant une fille où
                        ils avaient cru trouver un garçon... </p>
                    <p> Mais voici une augmentation d'étonnement. Ma tante, inquiète de ne me pas
                        voir revenir, était sortie de l'auberge, et rentrait dans le coche à ce même
                        instant, et me vit ainsi toute nue au milieu de cinq à six mariniers et
                        d'une douzaine de personnes. Elle se mit dans une colère affreuse, et
                        voulait dévisager tous les regardans ; mais me voyant sans mouvement et sans
                        connaissance, et ayant appris mon accident, et l'innocence des mariniers,
                        qui n'avaient agi qu'à bonne intention, elle s'appaisa un peu, et, au lieu
                        de jurer après eux, elle se mit à pleurer sur moi, et, m'enveloppant de son
                        mieux avec ce qu'elle avait dans son paquet qu'elle reprit, elle pria un des
                        mariniers de me porter dans l'auberge, pour m'y faire donner des secours. </p>
                    <p> La maîtresse, qui était une bonne femme, prit beaucoup d'intérêt à moi, fit
                        allumer un grand feu dans une chambre, où elle aida à ma tante à me faire
                        revenir à force de cordiaux et de spiritueux, et m'ayant bassiné un bon lit,
                        elle voulut m'y faire coucher, disant que je resterais chez elle jusqu'à ce
                        que je fusse entièrement rétablie, et sans qu'il en coûtât rien ni pour ma
                        tante, ni pour moi : même, ajouta-t-elle, si la pauvre fille veut, elle
                        pourra demeurer plus long-temps chez moi. Où alliez-vous, comme ça avec elle
                        ? </p>
                    <p> Ma tante lui avoua ingénuement qu'elle allait chez le curé d'Avon pour le
                        servir, et qu'elle m'avait fait prendre ces habits-là pour pouvoir m'y
                        présenter comme son neveu. « Eh bien, reprit l'aubergiste, vous n'avez pas
                        besoin de la mener jusque-là pour être plus sure de lui trouver une
                        condition ; laissez-la moi ici. Je n'ai plus de servante ; voilà la saison
                        des coches et du passage des voyageurs, qui va m'amener du monde, et je la
                        garderai. Outre ses petits gages, elle aura encore ici d'assez bons profits,
                        et je la ferai toujours habiller, pour commencer ; ça vaudra mieux pour
                        elle, que de courir comme ça le guilledoux, en garçon ». </p>
                    <p> Ma tante, trouvant cette proposition raisonnable et avantageuse, y
                        consentit. Elle resta encore toute la journée et la nuit avec moi, et le
                        lendemain, me voyant parfaitement bien remise, et que je lui parlais de
                        partir avec elle, elle m'apprit le nouvel arrangement fait avec la maîtresse
                        de l'auberge, et m'engagea à y rester, m'assurant qu'elle reviendrait me
                        voir sous huit jours, et que si je ne me trouvais pas contente de cette
                        maison, elle m'emmènerait. </p>
                    <p> J'acquiesçai à ses désirs ; nous nous embrassâmes, elle partit, et je
                        demeurai dans l'auberge, après avoir été revêtue devant elle d'un déshabillé
                        fort propre, appartenant à l'hôtesse, et dont cette brave femme, qui était
                        de même taille que moi, déclara qu'elle me faisait présent. </p>
                    <p> J'entrai, dès ce même moment, en exercice ; ma maîtresse m'indiqua tout ce
                        que j'aurais à faire, et, comme je n'étais ni paresseuse, ni mal-propre,
                        elle fut bientôt très-satisfaite de mon service, comme je l'étais de ses
                        bonnes façons pour moi. </p>
                    <p> Elle avait un mari qui faisait le commerce du vin, et, comme il était
                        presque toujours en route sur la rivière, dans les coches, ou sur les ports,
                        je ne le voyais guères à la maison, que pour les heures des repas, encore
                        rarement pour le dîner. Comme il laissait à sa femme tout le détail de
                        l'auberge, sans presque me regarder, il trouva fort bien qu'elle m'eût prise
                        chez elle, et ne m'avait pas dit encore quatre paroles pendant les huit
                        premiers jours... </p>
                    <p> Il y avait déjà près d'un mois que j'étais ainsi dans cette condition, où je
                        me plaisais beaucoup. Ma tante m'était venu voir, et m'avait appris que son
                        curé l'avait aussi fort bien reçue ; de sorte que nous étions toutes deux
                        fort contentes de notre sort, et par la bonté de nos maîtres, et par la
                        proximité de nos demeures, qui nous donnait la facilité de nous voir. Mais
                        il était dit qu'il ne pouvait y avoir de bonheur durable pour nous. </p>
                    <p> Le mari de ma maîtresse s'absentait quelquefois pour un jour ou deux,
                        suivant les petits voyages qu'il était obligé de faire ; mais jamais il ne
                        découchait sans prévenir sa femme ; et ces jours-là, celle-ci me faisait
                        partager son lit pour lui tenir compagnie. </p>
                    <p> Or un jour que le mari était allé à trois lieues, pour chercher une somme
                        d'argent qu'on lui devait, et qu'il avait dit, en partant, qu'il serait
                        revenu de bonne heure pour souper, nous l'attendîmes jusqu'au soir sans le
                        voir rentrer. Ma maîtresse commença à prendre de l'inquiétude. La nuit était
                        déjà venue, et le mari ne paraissait pas. Onze heures... minuit sonnent...
                        point de nouvelles. La pauvre femme s'alarme, se figure des catastrophes
                        tragiques... des voleurs, des assassins ... Enfin, n'espérant plus qu'il
                        arrivât alors, elle se détermina à se coucher pour le reste de la nuit, et
                        de partir le lendemain de grand, matin, pour aller elle-même s'informer de
                        lui à l'endroit où il avait été pour recevoir de l'argent. </p>
                    <p> Je voulus veiller sur une chaise encore deux heures, mais à la fin elle
                        m'obligea à me coucher avec elle, en me disant qu'il était impossible qu'il
                        fût par les chemins à pareille heure, et que certainement il lui était
                        arrivé malheur, ou qu'il ne reviendrait que le lendemain. </p>
                    <p> Je lui obéis donc, et me mis au lit auprès d'elle. Elle ne fit que rêver
                        douloureusement, s'agiter et gémir... et dès le plus petit point du jour,
                        elle s'habilla et partit sans vouloir me laisser aller avec elle, comme je
                        le lui demandais ; mais elle m'ordonna de rester au lit, fatiguée que je
                        devais être, et ne voulant pas laisser sa maison seule, et me recommanda
                        sur-tout de n'ouvrir à personne... </p>
                    <p> Comme je me levais tous les jours de très-grand matin, et que je n'avais pas
                        fermé l'œil de toute cette nuit, je profitai de l'occasion et de son
                        ordonnance pour me dédommager... Le lit d'ailleurs étant beaucoup plus
                        douillet que le mien, je m'étendis à mon aise et m'endormis profondément. </p>
                    <p> Voilà une réflexion à faire ici. C'est que le plus riche ne jouit pas
                        toujours de son bien, et ne passe pas les momens les plus agréables... </p>
                    <p> Le maître aubergiste est hors de son bon lit, peut-être assassiné ; la
                        maîtresse, sa femme, s'en arrache en gémissant pour courir après lui... et
                        la servante, bien tranquille, s'étend et dort paisiblement sur leurs
                        matelas... Ainsi l'on voit souvent des valets consommer les provisions de
                        grands seigneurs et de richards, et s'enivrer à leurs tables, tandis que les
                        propriétaires se font échiner aux armées, ou qu'ils sont détenus dans des
                        prisons... Mais la morale n'est pas de mon ressort : revenons à mon
                        histoire. </p>
                    <p> Voilà donc la pauvre aubergiste qui trime par les chemins, bien inquiète
                        après son homme Mais au lieu de se rapprocher de lui, elle s'en éloigne, et
                        voilà encore une preuve de l'inutilité et de la mal-adresse de nos
                        prévoyances... Car enfin, c'est elle qui a voulu s'en aller c'est elle qui a
                        voulu me faire coucher dans son lit, quand je voulais veiller sur une chaise
                        c'est elle qui m'a encore forcée à y rester après son départ ... Eh bien,
                        toutes ces précautions-là de sa part devaient et ont pensé tourner contre
                        elle et contre moi. </p>
                    <p> Son mari était revenu la veille, mais il s'était attardé malgré lui avec des
                        amis chez qui il avait soupé plus que raisonnablement. Ces braves gens, mais
                        indiscrets, ne voulant pas le laisser sortir de chez eux pendant la nuit, et
                        hors d'état de se conduire, ni le ramener devant sa femme dans le degré
                        d'ivresse où ils l'avaient mis, l'avaient laissé sommeiller quelques heures,
                        pendant qu'eux, plus fermes à leur poste, ribottaient toujours... et après
                        l'avoir encore fait trinquer à son réveil, sous le prétexte de ce que les
                        bons ivrognes appellent <hi rend="italic"> reprendre le poil de la bête
                        </hi> ... ils lui avaient enfin donné la liberté de revenir chez lui, quand
                        ils avaient commencé à voir le jour, et l'avaient ramené jusqu'à sa porte,
                        où ils l'avaient enfin quitté. </p>
                    <p> Comme il avait des doubles clefs, il ouvrit sans difficulté. Son premier
                        soin fut de venir à son lit et de se coucher bien doucement, pour ne pas
                        réveiller sa femme, dont il craignait une semonce... </p>
                    <p> Peu après, en se remuant et s'alongeant à côté de moi, qui tenais la place
                        de cette épouse mal avisée, qui le cherchait alors où il n'était pas... il
                        me toucha... On sait que le vin donne quelquefois des fantaisies... En me
                        touchant, il se trouva sans doute étonné de quelques différences qu'il crut
                        remarquer dans les formes... car sa femme était déjà d'un certain âge ; il
                        voulut continuer son examen de vérification, et en palpant toujours pour
                        vérifier, il me réveilla... Moi, pensant bonnement que c'était ma maîtresse
                        qui s'était ravisée et était revenue, je lui dis : « Eh quoi, madame, vous
                        voilà déjà de retour ? </p>
                    <p> » Oh, oh dit-il à son tour, me reconnaissant à la voix, ma main ne me
                        trompait pas, et je sentais que ma femme avait fièrement rajeuni Mais,
                        ventrebleu, l'occasion est trop belle, et je ne la manquerai pas ». Alors il
                        se mit à m'embrasser. « Oh mon cher monsieur, lui dis-je, éveillée
                        tout-à-fait et par ses gestes, et par l'effroi que me causait sa voix, que
                        je reconnaissais aussi, pardon, c'est madame qui m'a forcée à coucher dans
                        son lit ; mais, de grâce, laissez m'en sortir. Non pas, morbleu reprit-il,
                        en me serrant le plus fort et le plus conjugalement possible, puisque ma
                        femme vous a fait tenir sa place dans son lit, il est juste aussi que vous y
                        jouiez son rôle ». Et poussant toujours sa pointe, comme on dit, il
                        cherchait à en venir à son but. </p>
                    <p> J'avais beau le prier, le conjurer, crier, même : « Je ne connais et je
                        n'entends rien, disait-il, en agissant toujours, je suis dans mon lit, dans
                        ma possession, et j'ai le droit de propriété et d'exploitation sur tout ce
                        qui s'y trouve... et vous y passerez, qui que vous soyez, sauf à expliquer
                        après qui de nous deux sera en contravention ». </p>
                    <p> Effectivement, toute nue dans ses bras, et sans défense, je ne sais trop ce
                        qui en serait résulté, lorsque la porte s'ouvrant toute grande, et de suite
                        les rideaux du lit, je vis ma tante avec la maîtresse, qui s'étant
                        rencontrées à la porte de l'auberge, accouraient à mes cris. </p>
                    <p> Toutes deux se précipitèrent à-la-fois sur le lit. Ma tante m'enleva, et
                        l'aubergiste empoigna son mari, qui ne voulait plus la reconnaître... Il
                        s'élançait toujours sur moi comme un furieux, malgré les empêchemens de mes
                        deux gardiennes, qui avaient peine à s'opposer à ses efforts, et de l'épouse
                        sur-tout, qui présentait son corps entre nous deux pour couvrir le mien, en
                        s'écriant : « Ah le forcené... depuis qu'il m'a épousée, je ne l'ai jamais
                        vu comme ça » ... </p>
                    <p> Enfin, voyant qu'on ne pouvait pas lui faire entendre raison, pour dernière
                        ressource elle prit à deux mains un baquet plein d'eau, et l'en ayant
                        aspergé abondamment, elle parvint à éteindre une partie de son feu. </p>
                    <p> Ma tante alors me dit qu'elle voyait que la malignité de notre étoile nous
                        poursuivait toujours, et qu'il ne pouvait y avoir de sûreté pour nous parmi
                        les hommes, à moins de les choisir, ou vieux et infirmes, ou de saints
                        personnages, comme son curé. </p>
                    <p> En conséquence, elle signifia à la maîtresse de l'auberge (qui ne demandait
                        pas mieux, par la jalousie qu'elle ressentait, de voir la supériorité de
                        l'influence que j'avais sur le physique de son époux), qu'elle allait
                        m'emmener, et elle me fit reprendre mes habits de garçon, pour me conduire
                        au presbytère. </p>
                    <p> Nous quittâmes donc l'auberge, laissant le mari et la femme libres et au
                        choix de se continuer des reproches ou de négocier un raccommodement. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Je rencontre un milord. Ma tante me présente au curé.
                        </hi>
                    </p>
                    <p> « <hi rend="caps"> E </hi> h bien ma pauvre Suzon, me dit ma tante sitôt que
                        nous fûmes en marche, voilà donc encore une histoire d'homme sur ton compte
                        ? --- Eh bien, ma chère tante, est-ce plus ma faute que ce n'était la vôtre
                        quand le tabellion voulait vous signer la survivance de son épouse ? --- Tu
                        as raison. C'est un sort qui nous poursuit. --- Mais, est-ce que toutes les
                        pauvres filles sont exposées comme ça ? --- Hélas oui, car tous les hommes
                        un peu riches sont bien vicieux. --- Il n'y a donc pas moyen de se préserver
                        de leur vice... Vous m'avez dit bien souvent que la sagesse nous sauvait de
                        tout... Eh bien, ma bonne tante, je suis certainement très-sage ; et malgré
                        ma sagesse, voilà déjà cinq ou six fois au moins, de bon compte, que j'ai
                        été bien près d'être... victime </p>
                    <p> » Eh ma chère fille, la sagesse, vis-à-vis des libertins, est quelquefois un
                        motif de plus pour exciter leurs passions criminelles... Peu flattés,
                        dégoûtés même des victoires faciles qu'ils obtiennent sur ces filles dont
                        l'intérêt ou la corruption décident la complaisance, ils cherchent des
                        jouissances plus raffinées, en s'efforçant de triompher d'une ame honnête et
                        vertueuse, mais aussi simple qu'innocente... Il n'y a pour ainsi dire qu'un
                        sûr moyen pour nous mettre à l'abri de leurs indécentes persécutions. --- Eh
                        lequel donc, ma tante, que je l'emploie bien vîte ? --- Ma pauvre enfant,
                        c'est de vieillir... J'ai été, comme tu l'as vu par mon histoire, aussi
                        persécutée que toi dans ma jeunesse, et quand tu auras cinquante ans, comme
                        moi, ils te laisseront aussi tranquille que je le suis à présent. --- Ah
                        dieu, je n'en ai pas dix-huit, j'ai donc encore bien longtemps à être
                        tourmentée ». </p>
                    <p> A force de causer ainsi, nous avancions, et nous arrivâmes enfin à Avon. Ma
                        tante voulant prévenir le curé avant de me présenter, me déposa, pour un
                        instant, dans une maison d'une paysanne qu'elle connaissait, et dont le mari
                        travaillait par fois au jardin du curé. </p>
                    <p> Elle me recommanda d'être bien sur mes gardes, quoiqu'il n'y eût pas
                        d'apparence de danger pour moi chez ces bonnes gens, pour le peu de temps
                        qu'elle allait me quitter. Je le lui promis ; et après être convenues
                        qu'elle allait m'annoncer sous le nom de <hi rend="italic"> Pierrot </hi> ,
                        son neveu, elle s'avança vers le presbytère, en me promettant d'être de
                        retour au plus tard sous une petite heure. </p>
                    <p> Mais le diable n'a besoin que d'une minute pour faire un mauvais coup...
                        Après m'être assise un instant dans la cabane du paysan, voyant que par
                        intérêt pour moi, par amitié pour ma tante, ou seulement par curiosité,
                        l'homme et la femme m'accablaient de questions auxquelles j'étais
                        embarrassée pour répondre, dans la crainte que j'avais de ne pas le faire
                        juste, et de me couper... je prétextai un mal de tête et un besoin de
                        prendre l'air, et je sortis pour me promener sur le chemin. </p>
                    <p> Il n'y avait pas un demi-quart d'heure que j'y marchais, lorsqu'il passa une
                        voiture fort élégante, revenant de la cour, qui était alors à Fontainebleau
                        ; il y avait dedans une belle dame avec un anglais. </p>
                    <p> La dame me regarda beaucoup, et me fit remarquer par l'anglais. Ils firent
                        arrêter la voiture, en tirant le cordon du cocher, pour mieux me considérer
                        ; et en même temps la dame m'appela d'un air d'amitié. Je m'avançai
                        volontiers à la voix d'une jeune et jolie femme. « Que souhaite madame ? lui
                        dis-je, aussi poliment que je crus le devoir. --- Oh faites donc attention,
                        milord, il a la voix aussi intéressante que sa figure est jolie ... Que
                        faites-vous par ici, mon enfant ? --- Madame, je viens pour y rester avec ma
                        tante, qui est gouvernante de monsieur le curé. --- Oh milord, un enfant
                        comme cela serait charmant pour faire un jokey. <hi rend="italic"> Yesf,
                            veri wouel </hi> , répondit le milord. <hi rend="italic"> Goddem </hi>
                        mon petit, venir ici, je parler avec toi... ». Il me fit signe de monter sur
                        le marche-pied de sa voiture. J'y grimpai sans défiance, et m'appuyant d'une
                        main sur la portière, l'anglais me prit le bras, et me dit : « Mon petite,
                        laisser là ta tante et ta curé, et venir toi avec nous, je faire galonner
                        toi par toutes les tailles ; je mettre toi sur une belle cheval, et au lieu
                        d'être un paysan, toi i va paraître toute suite prafe comme un marquis. ---
                        Oh mon bon monsieur, je vous remercie, mais je ne peux pas quitter ma tante
                        sans sa permission. </p>
                    <p> » Comment mon petit ami, reprit affectueusement la belle dame, est-ce que
                        vous craignez de n'être pas bien avec nous ? Soyez tranquille là-dessus. Je
                        suis bonne, moi, et milord est généreux. --- Je le crois bien, madame, mais
                        je ne suis pas le maître. C'est ma tante qui décide tout. --- <hi rend="italic"> Oh, goddeam </hi> je connaître pas la tante, et je
                        demander pas son permission. La neveu i conviendre pour moi, et j'emmener
                        pour lui. Fouetter cocher ». Et il me retint fortement par le bras sur la
                        portière, pendant que le cocher poussa ses chevaux, qui nous emportaient
                        vivement, et que je criais de toute ma force et me démenais pour m'échapper,
                        au risque d'être écrasée en tombant sous les roues de la voiture. </p>
                    <p> Ma tante revenait justement alors du presbytère, et reconnaissant de loin ma
                        voix, et me voyant pendue à cette voiture, qui fuyait en m'emportant, elle
                        ameuta, en se mettant elle-même à crier encore plus fort que moi, une troupe
                        d'hommes qui battaient en grange à côté de la cabane du paysan, et qui
                        coururent tous, avec elle, après l'anglais avec leurs fléaux, en criant, en
                        chorus : <hi rend="italic"> Arrête arrête </hi>
                    </p>
                    <p> Pour surcroît de bonheur, un postillon, de retour de Fontainebleau à Paris,
                        était arrêté là aux environs à boire un coup : il remonta vîte à cheval et
                        galoppa après la voiture qu'il arrêta ; ce qui donna le temps à ma tante et
                        aux batteurs d'arriver. Ils entourèrent l'équipage fugitif, en menaçant les
                        ravisseurs de leurs fléaux. Ma tante me reprit, et tous ces bons paysans
                        nous remmenèrent en triomphe après avoir un peu houspillé la voiture, les
                        chevaux, le cocher, le milord, et jusqu'à la belle dame, qui voulaient
                        emmener des français pour en faire des jokeys malgré eux. </p>
                    <p> Après avoir bien remercié mes libérateurs, ma tante, en me conduisant chez
                        le curé, voulut commencer à me gronder un peu sur cette nouvelle aventure. «
                        Eh mais, ma chère tante lui dis-je avec un peu d'humeur, menez-moi donc dans
                        un pays où il n'y ait pas des hommes... et même des femmes, car je ne sais
                        plus comment voir les choses, ni qu'en penser, puisque c'était la femme qui
                        était la plus entêtée pour m'avoir, et qui a poussé le milord à mon
                        enlèvement. --- Mais tu as toujours le premier tort d'avoir marché sur le
                        chemin ; il fallait rester chez la paysanne. --- Mais chez la paysanne il y
                        avait un homme aussi --- Oui, mais cet homme-là est honnête. --- Ça se peut
                        ; mais le faux cousin que nous avons rencontré et suivi, avait l'air de
                        l'être aussi. --- Mais il est vieux. --- Le procureur chez qui j'ai servi,
                        l'était aussi. --- Mais sa femme était là. --- Eh mais le lit où était la
                        femme du tabellion, touchait au vôtre ... Vieux ou jeunes, mariés ou
                        garçons, vous m'avez déjà dit, ma tante, et je le vois bien par moi-même,
                        que les hommes en cherchent et en prennent par-tout : je vous le répète
                        encore, ça ne sert à rien de se méfier d'eux, il faut les fuir
                        tout-à-fait... Oh menez-moi vîte dans un endroit où il n'y en ait pas. </p>
                    <p> » En ce cas là, viens donc avec moi : c'est pour ça que je te mène au
                        presbytère ; c'est comme s'il n'y en avait pas, là. --- Mais n'y a-t-il pas
                        monsieur le curé. --- Oh Jésus qu'est-ce que tu vas penser et dire là c'est
                        un blasphème, ça, ma nièce et tu t'en confesseras... C'est un saint homme,
                        je t'en ai prévenue : j'ai déjà demeurée un an chez lui jadis... et, sans
                        vanité, je te valais bien dans ce temps-là, si ce n'est pour la figure, au
                        moins pour certains autres agrémens... dont certes un amateur pouvait bien
                        s'accommoder... et jamais il ne m'a dit un mot, ni fait même un geste qui
                        ait pu effaroucher ma pudeur... Il y a pourtant dix-sept ans de ce que je te
                        parle là, et il était encore jeune aussi, lui, et dans l'âge de la tentation
                        ; au lieu qu'à présent, le pauvre cher homme... eh mon dieu il n'a seulement
                        pas l'idée du péché ... Après ça, il n'y a plus que son vicaire... --- Eh
                        mais, ce vicaire, c'est un homme encore, je crois bien ... --- Oui, c'en est
                        un, si tu veux ; mais pense donc que ces gens-là font vœu de la chasteté, et
                        qu'ils la prêchent tous les jours ... --- Je le sais bien, ma tante, mais la
                        prêcher aux autres, et l'observer soi-même, c'est deux </p>
                    <p> » Oh mais tu es trop soupçonneuse, aussi ... et, comme je t'ai dit, c'est un
                        gros péché que de penser mal de ces gens-là. --- Dame, c'est qu'après ce que
                        j'ai vu, et tout ce que vous m'avez raconté, je me méfie de tout le monde.
                        --- On peut se méfier, ma nièce, mais il ne faut pas calomnier : pour moi,
                        je passerais le jour et la nuit bien tranquillement auprès du vicaire. ---
                        Ma tante, vous venez de me dire que vous aviez cinquante ans passés. --- Je
                        sais bien mon âge, ma nièce ; mais, quoique je vous l'aie accusé, et
                        peut-être même à quelques mois de trop... car je n'ai pas d'amour propre ;
                        apprenez qu'il y a des personnes qui ne paraissent pas avoir celui qu'elles
                        ont réellement... Au surplus, je serai là pour veiller sur tout, et je ne
                        vous laisserai ni séduire par les autres, ni écarter de vous-même ». </p>
                    <p> Pendant cet intéressant dialogue, nous étions arrivées au presbytère, et
                        nous y entrâmes. </p>
                    <p> Le bon et vieux curé me reçut fort bien sous le nom de <hi rend="italic">
                            Pierrot </hi> , et, après trois ou quatre questions auxquelles ma tante
                        répondit plus de moitié pour moi, le vertueux pasteur me dit que par
                        considération et estime pour ma tante, il me garderait chez lui, et
                        m'emploierait à de petites occupations, comme de nettoyer dans l'église,
                        d'épousseter les chandeliers, de récurer les lampes, de frotter les bancs,
                        etc., et qu'il me recommanderait au vicaire pour qu'il m'apprit bien ma
                        religion, mon catéchisme, et sur-tout qu'il me mît en état de répondre sa
                        messe... qu'enfin il ferait de moi un petit <hi rend="italic"> sacristain
                        </hi> , et qu'avec le temps, si j'étais sage, je parviendrais à l'éminente
                        dignité de <hi rend="italic"> bedeau </hi> . </p>
                    <p> Cette belle perspective-là ne me flattait pas infiniment, et l'honorable et
                        imposant emploi de répondre la messe, ou celui de distribuer de l'eau
                        bénite, ne m'affriandaient pas plus l'un que l'autre. Cependant je n'osai
                        rien dire là-dessus au curé, de mon chef, et je me réservais à causer avec
                        ma tante, sur l'inconvenance qui me frappait déjà entre mon sexe, et les
                        fonctions auxquelles on me destinait. </p>
                    <p> Effectivement, pas plus tard que le soir, lorsqu'après le souper et le
                        coucher du pasteur, nous fûmes retirées dans la chambre de ma tante,
                        j'essayai à lui faire sentir l'inconséquence de notre démarche et le
                        ridicule qu'il y aurait à voir une fille à genoux sur les marches de
                        l'autel, soulevant humblement le derrière de la chasuble de monsieur le
                        curé... ce qui me rappelait presque le tableau de ma bonne tante relevant la
                        chemise d'un malade, pour lui insinuer un remède. </p>
                    <p> Elle me répondit en vain que les assistans ne sauraient pas que je serais
                        une fille, et qu'ainsi il n'y aurait pas de scandale... Je voyais toujours
                        là un louche qui me répugnait autant que le premier lavement que j'avais
                        refusé de donner à monsieur l'abbé, maître de monsieur de Lafleur... et je
                        ne savais à quoi me déterminer. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Je me confesse au vicaire : comment il veut me donner
                            l'absolution. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante me sermonna tant, en me disant que ce ne
                        serait que pour quelque temps, et que sitôt qu'elle aurait trouvé une bonne
                        occasion, qu'elle allait chercher pour moi, elle m'emploierait différemment,
                        que j'y consentis pour lui complaire. </p>
                    <p> Je commençai donc à balayer dans l'église, à secouer, épousseter et ployer
                        les chappes et ornemens, et à récurer les lampes et les chandeliers de
                        cuivre argenté... j'allai même au catéchisme et aux instructions du vicaire,
                        qui devait m'apprendre à répondre la messe... mais il me parut bientôt qu'il
                        était d'humeur à vouloir m'en faire chanter une première, à moi-même. </p>
                    <p> C'était un homme de trente ans, tout au plus, d'assez bonne mine, et qui me
                        regardait toujours d'un air qui semblait deviner quelque chose de mon
                        travestissement. </p>
                    <p> Un jour enfin, et il n'y avait guères qu'un mois que j'étais au presbytère,
                        le curé m'ayant engagée à approcher des sacremens, pour me disposer à une
                        grande fête qu'on allait célébrer, je dus commencer par la confession, et
                        c'était le vicaire qui devait m'entendre. </p>
                    <p> Intimidée et troublée par toutes les réflexions que j'avais déjà faites sur
                        l'irrégularité de ma conduite, je m'approchai du confessionnal en tremblant,
                        et les questions pressantes et insidieuses du vicaire achevèrent de me
                        démonter... Je balbutiai, je me coupai... bref, comme j'étais de bonne foi,
                        et que par un motif de religion même, je voulais tranquilliser ma
                        conscience, je finis par lui avouer mon sexe, et les raisons qui m'avaient
                        portée, ainsi que ma tante, à tromper le bon curé sur ce point. </p>
                    <p> Le vicaire, enhardi par l'aveu de ce secret, qu'il avait eu déjà la
                        clairvoyance de deviner à-peu-près, me dit, d'un air caffard, que comme il
                        était à ce tribunal de pénitence pour entendre tous les autres pécheurs, il
                        n'avait pas alors le temps de me dire beaucoup de choses nécessaires et
                        relatives à l'état de ma conscience ; mais que nous avions l'occasion de
                        nous revoir, puisque je demeurais, ainsi que lui, au presbytère... que je me
                        retirasse donc, pour lui laisser expédier les autres, et que j'allasse le
                        lendemain matin à sa chambre, sans rien dire au curé ni à ma tante, et que
                        là, tête-à-tête, nous achèverions l'examen de cet article important ; et il
                        me renvoya. </p>
                    <p> Je ne savais trop si je devais aller chez ce vicaire ; je ne sais quoi
                        m'inspirait de l'éloignement pour sa chambre. Trois fois je vins jusqu'à sa
                        porte, et trois fois je me retirai sans oser frapper... Il me semblait qu'on
                        ne devait se confesser que dans un confessionnal ... « Eh bien, me
                        disais-je, il en a peut-être un chez lui... Et puis, le curé, qui est un
                        saint homme, ne dit-il pas tous les jours que le bon Dieu est par-tout et
                        qu'il voit tout... et le vicaire ne le répète-t-il pas aussi chaque fois
                        qu'il fait le catéchisme... puisqu'il le sait si bien, il pense donc qu'il
                        est dans sa chambre comme à l'église ... je dois donc le croire aussi,
                        moi... et, comme m'a dit ma tante, cette méfiance que j'ai du vicaire, est
                        encore un péché dont il faut que je m'accuse à lui... Entrons donc »... </p>
                    <p> Et je m'avançai plus hardiment cette fois ; et, après avoir fait, bien
                        dévotement un bon signe de croix, je frappai un petit coup à sa porte. </p>
                    <p> Il m'ouvrit... Je ne sais s'il m'attendait déjà, ou si je l'avais surpris
                        pour avoir été trop matin, mais il me parut d'abord qu'il n'avait sur lui
                        qu'une simple et longue soutane, et rien par-dessous. </p>
                    <p> Je m'excusai d'être venue de si bonne heure, et voulus me retirer pour lui
                        laisser achever sa toilette, en lui disant que je reviendrais un peu plus
                        tard,... mais il me retint sous le prétexte que les affaires de conscience
                        ne souffraient aucun retardement ; que souvent la grâce de Dieu, qui nous
                        donnait dans un moment la componction et le repentir, nous manquait dans un
                        autre ; et que quelquefois la perte d'une seule minute pouvait occasionner
                        la perte d'une ame </p>
                    <p> Après ce beau et dévot préambule, il voulut me faire asseoir. Je voulais me
                        mettre à genoux... mais il s'obstina à me faire mettre sur une chaise qu'il
                        approcha de sa bergère, sur laquelle il s'étendit fort librement. </p>
                    <p> « Mon enfant, me dit-il, nous ne sommes pas ici à l'église, et l'on peut y
                        prendre des postures moins contraintes ; ainsi, mettez vous à votre aise, et
                        ne nous gênons pas ». </p>
                    <p> Ce début me parut un peu leste pour une préparation à un sacrement </p>
                    <p> « Savez-vous, ma fille, continua-t-il en me prenant les mains d'une manière
                        encore plus libre, que vous avez commis un gros péché, en vous déguisant
                        ainsi sous un habit scandaleux... et que je suis embarrassé pour la
                        pénitence que je dois vous ordonner ? </p>
                    <p> » Comment, donc dis-je ? en baissant les yeux, toute confuse ? un habit
                        scandaleux ? --- Eh mais, oui ; un habit qui laisse voir toutes les formes
                        voluptueuses et attrayantes qu'une jeune fille doit cacher avec soin...
                        Voilà vos jambes et vos cuisses toutes découvertes, en promenant sa main
                        tout le long... il est vrai qu'elles sont admirablement bien faites ... mais
                        c'est encore une tentation que cela donne de plus. --- Mais, mon cher
                        monsieur, cela ne peut pas tenter puisqu'on ne sait pas que c'est à une
                        fille. --- Oh, oh qu'on le devine aisément, allez et je n'en ai même pas été
                        la dupe plus d'un jour. De plus, voilà encore ici d'autres jolies choses qui
                        annoncent bien décidément votre sexe ». Il caressait mon sein. Je n'aurais
                        pas voulu le laisser faire, et je n'osais l'en empêcher de peur de sa
                        colère, qui pouvait être dangereuse pour ma tante et pour moi... d'ailleurs,
                        je ne devais pas encore lui supposer de mauvais desseins, craignant aussi de
                        retomber dans le péché de la défiance que j'avais eue de lui, et que ma
                        tante m'avait si fort défendue... Je lui dis seulement qu'en habillement de
                        fille, ces marques de mon sexe paraîtraient encore davantage. </p>
                    <p> « Cela se peut, reprit-il, mais elles étonneraient moins ; et les égards que
                        l'on doit à ce sexe aimable, serviraient de porte-respect, au lieu que dans
                        un garçon, qui ne doit pas avoir de ces éminences intéressantes, la surprise
                        fixe les yeux dessus, et excite des désirs criminels que l'on retient
                        d'autant moins, qu'on suppose moins de décence à la personne déguisée. </p>
                    <p> » Vous m'effrayez, monsieur et vraiment je n'ai pas pensé commettre tant de
                        mal ; c'était au contraire pour empêcher les autres d'en commettre à mon
                        sujet, et d'avoir de ces désirs criminels dont vous parlez, que ma bonne
                        tante avait imaginé de me travestir ainsi. --- Comment monsieur le curé ne
                        sait pas que vous êtes une fille ? --- Non, monsieur, très-certainement. ---
                        Allons donc, vous ne me le ferez pas accroire... Il est vieux véritablement,
                        et ses yeux ne sont pas bien clairs ; mais il a de bonnes lunettes, qui lui
                        rapprochent et lui éclaircissent les objets... et en voilà qui ont dû
                        frapper sa double visière »... et il reportait toujours les mains sur ma
                        gorge... Puis, en me tirant sur ses genoux... Avouez-moi le fait, mon
                        enfant. Quoique je vous aie dispensée des formules et des postures
                        humiliantes auxquelles on est assujéti dans le temple du Seigneur, ne vous
                        en regardez pas moins ici comme au saint tribunal de la pénitence, et pensez
                        bien que déguiser la vérité, c'est encore aggraver ses premières fautes, et
                        se rendre indigne d'en recevoir le pardon. </p>
                    <p> » Mais, monsieur, je ne peux pas vous avouer ce qui n'est pas. --- Quoi
                        monsieur le curé n'a jamais touché ces deux jolis petits pécheurs-là ? Et il
                        les retouchait encore. --- Non, monsieur, certainement. --- Et il ne les a
                        jamais baisés ? et il voulut les baiser lui-même... </p>
                    <p> » Monsieur, lui dis-je, en le repoussant avec émotion, monsieur le curé est
                        un saint homme qui ne s'est jamais permis, vis-à-vis de moi, des libertés
                        indécentes. --- Ah vous vous obstinez à le nier ... Vous ne voulez donc pas
                        que je vous donne l'absolution de vos fautes ? --- Monsieur, je suis venue
                        vous la demander pour celles que j'ai commises. --- Eh bien,
                        détaillez-les-moi donc. --- Mais je vous les ai toutes déclarées hier, et je
                        ne sache pas en avoir fait d'autres depuis... --- Mais votre histoire avec
                        le curé ?... --- Monsieur, vous l'offensez, et moi aussi. Il est un
                        respectable prêtre, et je suis une honnête fille. --- Oui, qui se déguise en
                        garçon pour coucher chez un homme. --- Tous les prêtres, quoique des hommes,
                        ne sont pas tous des débauchés... --- Ah, ah une épigramme que vous me
                        lancez ... C'est encore un péché de plus pour lequel je vais vous donner une
                        pénitence... Or donc, puisque le curé vous a recommandé le silence sur cet
                        article, dont vraisemblablement le bon vieillard vous donne l'absolution
                        comme il peut... je ne vous ferai plus de question à ce sujet, et je vous en
                        donnerai même aussi mon absolution... qui vaudra mieux que la sienne... mais
                        lorsque vous aurez fait la pénitence que je vous impose, et qui n'est pas
                        rude ; c'est de m'embrasser... Venez, ma charmante pécheresse, et je vais
                        vous absoudre ». </p>
                    <p> Alors il se leva vivement, m'embrassa malgré moi, sans que je pusse m'en
                        défendre, tant j'étais abasourdie de ses discours. Il me dit que nous
                        allions d'abord déjeûner avec des confitures et de bon chocolat qu'il
                        m'avait préparé, et qu'ensuite nous procéderions à mon absolution générale,
                        avec la permission même de continuer mon déguisement ; qu'il ne me
                        demanderait qu'une chose, c'était d'être discrète à son égard comme je
                        l'étais à celui du curé, et qu'il se persuadait que bientôt je ne voudrais
                        plus que lui seul pour confesseur et directeur... Alors il avança à son
                        armoire pour en tirer des pots de confiture ; moi, au contraire, je me
                        rapprochai de la porte pour sortir de chez lui... mais je ne l'osai pas. La
                        crainte de mettre ma tante dans l'embarras, si le vicaire révélait mon
                        travestissement au curé, et la promesse qu'il me faisait de m'en donner
                        l'absolution, et la permission de le continuer, me retenaient dans cette
                        chambre, malgré les impulsions secrètes qui me poussaient à en sortir. </p>
                    <p> Pendant ce combat intérieur qui se passait en moi, entre la pudeur qui me
                        paraissait en risque, d'un côté, et l'intérêt de mes affaires, de l'autre,
                        le vicaire avait couvert sa table de conserves, de gêlée et de fruits
                        confits, et avait fait mousser dans des tasses du chocolat qui était
                        effectivement apprêté d'avance, et qu'il avait tenu tout chaud devant le
                        feu... Il me rattrapa donc, hésitant près de la porte, et me fit rasseoir en
                        me disant de ne plus penser au sacrement ; que la confession était finie ;
                        qu'il n'y avait plus ni pénitente ni confesseur, mais deux bons enfans qui
                        pouvaient et qui devaient devenir deux bons amis... qu'il ne tenait qu'à moi
                        de voir combien il voulait sincèrement être le mien ; et pour me le prouver,
                        il me caressait et m'embrassait toujours en me servant et me faisant manger
                        malgré moi. </p>
                    <p> « Mais, monsieur le vicaire, lui dis-je enfin, est-ce donc comme cela qu'on
                        administre le saint sacrement de la pénitence ?... Et moi, qui me
                        confesserais comme d'un grand péché, si je m'étais laissée embrasser par un
                        autre, n'en fais-je donc pas un plus mortel de me laisser embrasser par un
                        homme d'église ? </p>
                    <p> » Oh non, reprit-il, c'est bien différent Dieu nous a donné, à nous autres
                        prêtres, comme jadis Jésus à ses apôtres, le pouvoir de lier et de délier...
                        d'ailleurs, vous devez bien le savoir... Est-ce que le bon curé ne vous en
                        fait pas autant ? --- Je vous ai déjà dit, lui répondis-je, premièrement,
                        que monsieur le curé ne me connaît pas pour être une fille ; secondement,
                        qu'il est trop vertueux pour abuser de mon sexe s'il le connaissait. ---
                        Dites donc trop vieux, reprit-il vivement et avec malignité... Au surplus,
                        tant mieux si le bon homme ne le sait pas gardons ce secret-là entre nous
                        deux, et vous verrez, telle chose qu'il en soit, que vous ne perdrez pas au
                        change ». </p>
                    <p> Et, s'animant à mesure par l'indécence de tous les propos qu'il me tenait,
                        il se leva, et me faisant lever aussi, il voulut m'entraîner du côté de son
                        lit... </p>
                    <p> « Eh bien eh bien monsieur le vicaire, lui dis-je, en résistant à ses
                        efforts, que faites-vous ?... où me menez-vous donc ?... --- Au
                        confessionnal, où je vais vous donner l'absolution. --- Fi, donc monsieur,
                        m'écriai-je, en le repoussant, j'avais cru jusqu'à présent que vous
                        plaisantiez ou que vous vouliez m'éprouver ; mais je n'aurais jamais attendu
                        pareille chose d'un homme de votre caractère. Je ne veux pas de votre
                        absolution. --- Comment, petite endurcie vous tombez donc dans l'impénitence
                        finale ?... vous persévérez dans votre péché, et vous refusez les moyens que
                        je vous offre de vous sauver ... --- Mais, monsieur, ces moyens-là me
                        damneraient plutôt. --- Eh bien dit-il, hors de lui, damnons-nous donc
                        ensemble. Je veux aller au même enfer que mon curé... ou vous faire convenir
                        que je sais mieux mener en paradis que lui »... Et me poussant fortement sur
                        son lit, pour m'absoudre malgré moi... je ne sais trop auquel de ces deux si
                        différens séjours il allait me faire trouver, lorsque de grands coups
                        précipités, frappés à sa porte, lui firent lâcher prise, et nous retirerent
                        tous deux du chemin équivoque dans lequel il voulait entrer avec moi... </p>
                    <p> Il me conjura, à basse voix, de me mettre à genoux devant une chaise près de
                        son fauteuil, et de ne rien dire... et il ouvrit. C'était ma tante. </p>
                    <p> Sans avouer encore que j'eusse révélé le secret de mon sexe au vicaire, je
                        lui avais dit qu'à cause du grand nombre de ses pénitens, il m'avait engagée
                        à venir me confesser chez lui le matin. Etonnée de me voir tant tarder à
                        retourner, et le curé m'ayant déjà demandée, elle accourait pour me
                        chercher. </p>
                    <p> Elle fut édifiée de me trouver à genoux... Mais me voyant échauffée et toute
                        rouge... « Eh, mon Dieu monsieur le vicaire vous l'avez donc bien grondé,
                        lui dit-elle ; il est vrai que c'est un petit drôle qui est bien espiègle...
                        mais ça ne peut pas encore avoir commis de péchés mortels ; et, outre la
                        menterie, la gourmandise, la désobéissance et la paresse... je ne crois pas
                        que sa confession puisse rouler sur autre chose... </p>
                    <p> « Eh mais dit le vicaire, jugeant à ce discours que ma tante ne savait pas
                        que je lui avais déclaré mon sexe, et en me faisant des signes, ces
                        péchés-là méritent assez de fortes pénitences mais votre neveu a la
                        contrition, il m'a promis de ne plus retomber, et j'allais lui donner
                        l'absolution quand vous avez frappé... c'est comme s'il l'avait... et je lui
                        ai dit que s'il voulait se laisser conduire, je le mettrais dans le chemin
                        du paradis. Mais comme vous nous avez interrompus, et que les actes de ce
                        sacrement sont des mystères secrets, nous y procéderons une autre fois. À
                        présent, la bonne tante, profitez de l'occasion, puisque vous voilà, et
                        prenez une tasse de chocolat... ». Et il lui en versa, après lui avoir
                        avancé une chaise. </p>
                    <p> Ma tante avait du coup d'œil et de la prudence : elle devina bien vîte à mon
                        air, qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire ; mais elle calcula en
                        même temps qu'il fallait tout savoir au juste, avant de prendre un parti, et
                        que celui de heurter le vicaire n'était pas le plus sage... Elle fit donc
                        mine de ne rien soupçonner, accepta sa tasse de chocolat avec bien des
                        remercîmens, la but sans me faire à moi-même aucune question, et demanda
                        ensuite au vicaire la permission de me remmener, parce que monsieur le curé
                        avait besoin de moi. </p>
                    <p> Il joua de même aussi fort bien son jeu. Il nous reconduisit jusqu'au bas de
                        son escalier, et ayant eu l'attention de faire passer ma tante la première,
                        il me serra la main par-derrière elle, en me recommandant de ne lui rien
                        dire, jusqu'à ce qu'il m'eût parlé en particulier dans le courant de la
                        journée... Me voilà donc hors de chez le vicaire, et ma bonne tante m'a
                        encore retirée d'une situation bien critique. </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin de la troisième partie. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> MA TANTE GENEVIEVE. </head>
                    <head> CHAPITRE XXXIV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Visite d'un grand vicaire chez le curé. Nous quittons le
                            presbytère. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> J </hi> e suivais ma tante, sans rien dire, et je
                        réfléchissais en moi-même si je devais lui déclarer la scène <hi rend="italic"> confessionnale </hi> qui venait d'avoir lieu entre le
                        vicaire et moi, lorsqu'elle m'apostropha la première. </p>
                    <p> « Suzon, tu avais l'air bien agitée, quand je suis entrée ... Tu as donc
                        avoué au vicaire des terribles péchés ?... </p>
                    <p> » Hélas ma tante, lui répondis-je avec une effusion de cœur occasionnée par
                        une humeur de ressouvenir de ce qu'elle avait blâmé la méfiance que j'avais
                        témoignée d'abord de ce prêtre, je n'en avais pas tant à avouer qu'il m'en
                        aurait voulu faire commettre lui-même... ». </p>
                    <p> Là-dessus je lui racontai tout ce qui s'était passé. </p>
                    <p> « Je m'en suis doutée, dit-elle, dès que j'ai vu qu'il te gardait si
                        longtemps, et c'est pour cela que j'ai supposé que monsieur le curé te
                        demandait... Ces chiens d'hommes sont vraiment des renégats ... il n'y a ni
                        robe, ni préjugés, ni conscience, ni religion qui les arrêtent ... Voyez
                        donc, un malotru de vicaire oser ce qu'un curé ne se permettrait pas ...
                        Non, il n'y a plus de subordination, il n'y a plus de vertu dans ce monde
                        ... ». </p>
                    <p> Je lui appris alors qu'il voulait encore me parler en particulier. </p>
                    <p> « Eh bien, écoute-le. Il faut savoir ce qu'il a dans l'ame ; mais je le
                        guetterai toujours, et tu ne risqueras rien. Tu t'es bien sauvée franche de
                        sa chambre... Tu vois, Suzon, qu'on est bien heureuse d'avoir une tante
                        Hélas mon enfant, sans moi, déjà combien de fois ... mais ce n'est pas ta
                        faute, tu es simple, et le bon Dieu t'a créée comme ça... Je ne peux pas
                        t'en vouloir, car moi qui en valais quatre comme toi, pour la malice, est-ce
                        que je n'ai pas manqué aussi bien souvent ?... d'ailleurs je t'ai raconté
                        mon histoire... Oh faut en convenir, il y a un sort sur notre famille pour
                        ces attaques-là » </p>
                    <p> Je n'évitai donc pas le vicaire ; et comme il me cherchait de son côté, il
                        me rattrapa le soir dans une allée du jardin du presbytère. </p>
                    <p> « Eh bien, ma chère fille, me dit-il, avez-vous réfléchi sur ce que je vous
                        ai dit ce matin ? Moi, monsieur, repris-je, en affectant une ignorance
                        entière de ses coupables desseins, quoiqu'il me les eût manifestés d'une
                        manière assez sensible pour ne pas s'y méprendre, je me souviens seulement
                        que je vous ai parlé de mes fautes et de mon repentir, et que vous m'avez
                        parlé, vous, de pénitence et d'absolution... </p>
                    <p> » Oui, oui, reprit-il, votre tante, qui est survenue très-mal à propos, m'a
                        empêché de vous expliquer toute mon intention, mais je vais le faire à
                        présent en peu de mots. Profitez-en, et gardez-vous bien de chercher à me
                        trahir, car vous en seriez dupe la première, et d'autres avec vous ; au lieu
                        qu'en vous rendant à mes désirs, vous pouvez vous assurer un sort heureux. </p>
                    <p> » Vous vous êtes donnée... ou plutôt la misère vous a fait jeter entre les
                        bras d'un vieux curé pauvre, et qui ne peut rien, ni pour votre fortune, ni
                        pour votre plaisir. Moi, je puis, au contraire, beaucoup pour tous les
                        deux... D'abord, il ne peut pas aller loin, et j'ai la promesse de la
                        survivance de sa cure. Mais si, par hasard, il me la faisait attendre trop
                        long-temps, j'ai la certitude, par des protections majeures, d'être nommé
                        avant peu à quelque bénéfice plus considérable encore, et, si vous voulez
                        vous livrer à moi, je me charge de vous rendre heureuse, vous et votre tante
                        ». </p>
                    <p> Malgré l'indignation que me causait une proposition aussi insultante, j'eus
                        la raison et la force de me contenir. </p>
                    <p> « Monsieur, lui dis-je, une offre si obligeante de votre part me flatte
                        beaucoup, assurément ; mais puisque, comme vous me le dites, il s'agit du
                        bonheur de ma tante, ainsi que du mien, je vous demande la permission de la
                        lui communiquer, et je me réglerai par ses conseils. --- Oh je le veux
                        bien... et je ne crains pas d'obstacle de sa part ; elle est vieille, elle
                        est pauvre, les ressources vont lui manquer, et elle sera bien aise d'en
                        trouver une dans les bénéfices que votre beauté peut lui procurer ». </p>
                    <p> Ainsi les hommes, avilissant et flétrissant ce qu'ils doivent respecter et
                        secourir, fondent et calculent les succès de leurs criminelles intentions
                        sur la vieillesse et la pauvreté ... Ah quel mépris ce vicaire m'inspira
                        pour une robe que la vertu de son curé ne m'avait accoutumée à ne regarder
                        qu'avec vénération ... </p>
                    <p> « En ce cas, monsieur, lui dis-je, je lui parlerai, et d'après son aveu,
                        vous aurez ma réponse... ou plutôt la sienne... mais je doute qu'elle se
                        détermine à manger de ce pain-là ». Et je le quittai brusquement pour aller
                        faire rapport à ma tante de cette outrageante proposition. </p>
                    <p> « Ah l'effronté scélérat, me dit-elle, tu avais bien raison, il faut être en
                        garde contre tous les hommes ; et après cette dernière épreuve-là, si mon
                        bon ange lui-même, toute vieille que je suis, se présentait à moi sous une
                        forme humaine, je me méfierais de lui... Mais ce maudit vicaire peut nous
                        faire du tort, à présent qu'il sait notre secret ; il ne faut pas le refuser
                        séchement. </p>
                    <p> » Quoi ma tante, vous voudriez que... --- Eh non. Tu vas trop vîte, ce n'est
                        pas ça que je pense. Je te dis qu'il faut biaiser avec lui, équivoquer,
                        gagner du temps, et pendant cela, je vais chercher à trouver quelques
                        débouchés pour te placer quelque part, et tu disparaîtras au moment qu'il y
                        pensera le moins ». </p>
                    <p> Notre plan ainsi arrêté, je le laissai continuer son attaque sans avoir
                        l'air, ni de le fuir, ni de le rebuter ; mais je trouvais continuellement
                        des prétextes pour manquer aux rendez-vous qu'il me donnait tous les jours.
                        A la longue il n'en fut pas dupe, d'un sens, quoiqu'il ne me rendît pas
                        justice sur le véritable motif de mes refus. Vicieux comme il était, il ne
                        pouvait pas croire à ma vertu ; mais il se persuada, par un double tort,
                        que, criminelle effectivement, j'aimais mieux, par intérêt, pécher avec le
                        curé qu'avec lui, et il se promit de s'en venger, et sur moi et sur le
                        respectable pasteur. L'occasion ne tarda pas à s'en présenter ; il en
                        profita. </p>
                    <p> Le grand vicaire de l'évêque dans le diocèse duquel nous étions, vint faire
                        sa tournée et la visite de toutes les paroisses... Il arriva donc au
                        presbytère pour y interroger notre curé et prendre des informations sur ses
                        mœurs. Après tout l'examen préliminaire sur la tenue de son église et sur
                        les instructions qu'il donnait à ses paroissiens, il en vint à l'article de
                        sa servante. </p>
                    <p> Or tout le monde sait qu'un chapitre fondamental et inviolable des synodes,
                        est qu'une servante ou gouvernante de curé doit avoir ce qu'on appelle l'
                            <hi rend="italic"> âge canonique </hi> ,c'est-à-dire, être hors d'état
                        de faire des enfans... et cela pour éviter le scandale et lessoupçons, ou
                        même les calomnies de la malignité, qui pourrait vouloir transformer le père
                        spirituelen matériel, temporel et corporel. </p>
                    <p> Notre bon curé, bien tranquille sur ce point, répondit qu'il était en règle,
                        et ayant fait comparaître ma tante, il se croyait hors de tout blâme... Mais
                        le rancuneux vicaire, tant pour débusquer le pauvre pasteur de sa cure, que
                        pour se venger de mes refus, avait fait prévenir le représentant de l'évêque
                        à mon sujet. Il demanda au curé, s'il n'avait pas d'autre domestique à son
                        service. Celui-ci, qui n'y entendait pas malice, déclara franchement,
                        qu'outre cette vieille femme... (il parlait de ma tante, qui hochait la tête
                        sur l'épithète, car quoiqu'elle convînt qu'elle n'était plus jeune, elle
                        n'aimait pas à se l'entendre dire,) il avait encore chez lui un jeune
                        garçon, neveu de cette gouvernante. </p>
                    <p> Faites-le venir, dit le grand vicaire. On m'appela, et je parus. </p>
                    <p> « Oh oh dit l'examinateur, en ouvrant sur moi de grands yeux, il est bien
                        joli, pour un garçon Vous êtes bien honnête, monsieur, repartit vivement ma
                        tante. Je rougis à ce compliment du grand vicaire, qui ajouta de suite : Il
                        a bien de la pudeur, pour un garçon Quel âge avez-vous, mon bon ami ?... Il
                        a dix-sept ans, répondit pour moi ma tante. </p>
                    <p> » Ma bonne, à dix-sept ans il doit être capable de répondre lui-même.
                        Combien y a-t-il que vous êtes ici, mon enfant ?... Monsieur, lui dis-je en
                        balbutiant, il n'y a pas encore deux mois. --- Il a la voix bien douce, pour
                        un garçon ... Voyons, montrez-moi vos mains. Je les lui présentai en
                        tremblant. Voilà de bien belles mains, pour un garçon ... et il me semble
                        encore que vous avez là quelque chose d'extraordinaire pour un garçon ». Et
                        comme il avançait sa main, à lui, pour me toucher la poitrine, je me
                        reculai. « Oh oh monsieur le curé, vous avez là un singulier garçon il est
                        vraiment modeste comme une fille Oui, monsieur, lui répartit le curé, et je
                        l'ai toujours remarqué avec plaisir. C'est une preuve que sa tante l'a bien
                        élevé. C'est ce qui me paraît, continua le grand vicaire, et vous-même vous
                        n'achevez pas mal son éducation Oh je n'y épargne pas mes soins, dit
                        bonnement le curé, et de son côté il a grande envie d'en profiter. --- Mais
                        je crois bien qu'il n'en profitera peut-être que trop, et c'est positivement
                        ce que je veux éclaircir... Allons, mon beau jeune homme, faites-moi le
                        plaisir d'ôter votre veste et votre gilet. Vous êtes modeste, mais je suis
                        curieux, moi, et je veux voir un peu votre taille... » et il essayait déjà à
                        m'aider. </p>
                    <p> « Eh quoi monsieur... reprit vivement ma tante, est-ce qu'on déshabille
                        ainsi un garçon devant le monde ? --- Comment, ma bonne, vous avez de la
                        pudeur aussi ?... Oh je crois que vous pourriez voir ce garçon-là tout nu
                        sans rougir. </p>
                    <p> » Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur ? reprit à son tour le curé, que
                        toutes ces phrases équivoques commençaient à intriguer. --- Cela veut dire,
                        monsieur le curé, qu'il est indigne à un homme de votre caractère d'user de
                        pareils subterfuges pour cacher votre contravention criminelle, et que
                        monseigneur l'évêque vous apprendra à avoir chez vous une fille de dix-sept
                        ans, déguisée en garçon... </p>
                    <p> » Comment, une fille, s'écria le pauvre pasteur, pétrifié. --- Eh non, vous
                        ne le saviez pas, vous qui lui donnez tous vos soins ... --- Je vous jure,
                        sur mon honneur, et sur mon salut, que je l'ignorais ». </p>
                    <p> Ma tante et moi nous tombâmes à genoux devant le grand vicaire, en lui
                        demandant pardon de notre faute, et en lui certifiant l'innocence du
                        vertueux curé. Ma tante, sur-tout, lui fit en pleurant une courte analyse de
                        nos derniers malheurs, et du motif qui l'avait engagée à cette supercherie,
                        qu'elle croyait innocente, pour me procurer l'existence et m'avoir toujours
                        sous ses yeux. Le grand vicaire parut s'adoucir. Il nous fit relever, dit au
                        curé qu'il ferait informer de sa conduite, et que si les rapports étaient à
                        son avantage, il lui pardonnerait ce scandale involontaire de sa part...
                        Puis s'adressant à nous : « Quant à vous, ma bonne, et à votre nièce, qui en
                        êtes bien véritablement coupables, vous ne pouvez plus demeurer dans cette
                        paroisse. Mais comme je veux croire, suivant votre aveu, que c'est plutôt
                        par inconséquence que par intention du crime, je ne vous en punirai point.
                        Allez attendre à la dernière maison du village, sur le chemin de Paris, chez
                        une bonne femme que vous y trouverez ; mon valet de chambre vous y portera
                        des secours pour pouvoir vous conduire plus loin, et sur-tout pour changer
                        les habits de cette jeune personne ». </p>
                    <p> Nous le saluâmes avec respect. Ma tante prit son petit paquet, et nous
                        partîmes, après avoir derechef demandé bien des pardons au pauvre curé et à
                        monsieur le grand vicaire, qui daigna me jeter un regard de bonté, et me
                        serrer gracieusement la main, en me recommandant d'être toujours sage et
                        plus circonspecte à l'avenir. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Monsieur de Lafleur nous retrouve. Enlèvement et ses
                            suites. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous allâmes donc, suivant ses ordres, chez la femme
                        qu'il avait indiquée, et la priâmes de nous recevoir chez elle, pour
                        quelques instans, de la part de monsieur le grand vicaire. Elle nous fit
                        entrer aussitôt, et nous offrit fort poliment de nous rafraîchir avec du
                        lait qu'elle venait de tirer d'une vache qui faisait tout son avoir, et qui
                        suffisait à la faire vivre. </p>
                    <p> Ma tante, en philosophant sur nos catastrophes continuelles, enviait le sort
                        bien chétif, mais tranquille, de cette pauvre femme, et me disait : « O ma
                        chère Suzon si nous avions seulement une cabane et une vache, comme cette
                        brave paysanne, nous vivrions plus heureuses dans un coin de cette forêt,
                        qu'obligées d'exister parmi les hommes car je vois bien à présent que c'est
                        ce maudit petit vicaire du curé, ton indigne confesseur, qui, piqué de ce
                        que tu n'as pas voulu te rendre à ses infames désirs, a fait avertir
                        monseigneur le grand vicaire de ton travestissement, car il m'a paru trop
                        bien instruit d'avance... </p>
                    <p> » Oh oui, ma tante, et je me rappelle aussi que ce mauvais prestolet de
                        prêtre-là, m'avait bien menacée, si je le refusais, de s'en venger en
                        faisant de la peine à plusieurs personnes à-la-fois ». </p>
                    <p> Nous étions dans ces réflexions, quand nous en fûmes tirées par le bruit
                        d'une voiture en forme de vis-à-vis, qui arrêtait à la porte de la cabane.
                        Le cocher demanda à la vieille, qui était sortie pour regarder, s'il n'y
                        avait pas chez elle une femme avec un jeune homme ? </p>
                    <p> Cette voix nous frappa dès que nous l'entendîmes, et le cocher entré, sur la
                        réponse de la vieille, nous reconnûmes, avec beaucoup de surprise, monsieur
                        de Lafleur, mon amoureux prétendu, qui ne fut pas moins étonné de nous voir
                        là, et moi en garçon. </p>
                    <p> Il commença par nous faire tendrement des reproches, et sur-tout à ma tante,
                        de ce qu'elle m'avait ainsi emmenée de Paris, en le trompant si cruellement,
                        pendant qu'il s'occupait des moyens de nous convaincre de son amour, et de
                        pourvoir à notre subsistance... Mais enfin, disait-il, tout est oublié, et
                        tout peut se réparer, et à l'instant même, puisque je vous retrouve si
                        heureusement. </p>
                    <p> Puis, nous ayant tirées à part sur le chemin, pour que la vieille paysanne
                        n'entendît rien, il nous dit qu'il avait ordre de monseigneur le grand
                        vicaire, au service de qui il était alors, de remettre de l'argent à ma
                        tante pour aller où elle voudrait, et de m'emmener, moi seule, à Paris dans
                        cette voiture-là... </p>
                    <p> « Non, non, jarni ça ne sera pas vrai, s'écria ma tante, en me serrant dans
                        ses bras ; non, monsieur, ma nièce ne me quittera plus jamais d'un pas, tant
                        que le ciel me conservera la vie. La pauvre enfant a trop besoin de moi et,
                        après l'infamie du petit vicaire du bon curé, il n'y a ni grand vicaire, ni
                        évêque, ni cardinal même, à qui je voulusse la confier pour deux minutes. </p>
                    <p> » Vous avez bien raison, ma chère maman continua monsieur de Lafleur, en la
                        caressant beaucoup, et c'est bien aussi ce que je vous recommande moi-même.
                        Mais laissez-moi vous dire tout, et vous expliquer mes intentions...
                        Monsieur le grand vicaire donc, qui, comme vous l'observez, et le devinez
                        très-bien, n'est pas plus sage qu'un petit vicaire de paroisse, est
                        très-amoureux de votre nièce, et il me l'a confié, parce qu'il faut bien que
                        les maîtres se confient à quelqu'un pour se faire aider. </p>
                    <p> » Ah mon dieu, encore un amour mal-honnête dit par exclamation ma bonne
                        tante... Eh mais, sainte Vierge à quoi pensent donc tous ces prêtres ? eux
                        qui ont les doigts bénis, ils ont donc le feu d'enfer dans le restant du
                        corps </p>
                    <p> » Toutes vos réflexions, quoique justes, n'avancent à rien, dit monsieur de
                        Lafleur : écoutez-moi plutôt, et vous allez savoir ce que je veux faire...
                        Monsieur le grand vicaire, qui est obligé d'achever sa tournée, ne peut pas
                        avoir une fille avec lui. Il m'a donc commandé de conduire votre nièce à
                        Paris, où il sera de retour lui-même dans huit jours, de lui louer une jolie
                        maison, et de lui acheter une jolie garde-robe, et il m'a donné de l'argent
                        pour tout cela... mais au lieu de lui obéir, voilà mon projet. </p>
                    <p> » Je suis à mon aise, dieu merci, parce que monsieur l'abbé, mon premier
                        maître, qui est mort, m'a laissé une gratification de mille écus, outre tous
                        mes gages arriérés, qui m'ont été bien payés. Je vais profiter de cette
                        occasion, et du carrosse du grand vicaire pour vous conduire bien vîte hors
                        du royaume ; ce qui m'est d'autant plus facile, que mon nouveau maître ne
                        voulant mettre que moi dans le secret de son expédition amoureuse, m'a
                        chargé de mener la voiture moi-même, sachant que j'ai encore ce talent-là.
                        Nous allons nous rendre à Bruxelles, qui est mon pays, et où j'ai encore du
                        bien à revenir d'un oncle qui est très-vieux et très-infirme. Une fois là,
                        j'épouserai ma chère Suzon, je lui assurerai toute ma fortune. Nous nous
                        établirons aubergistes, et ma bonne tante sera à la tête de toute notre
                        maison ». </p>
                    <p> En finissant ce beau discours, il nous étala plusieurs sacs d'écus et des
                        bourses de louis, qu'il avait peut-être volés ; car, après la proposition de
                        nous approprier le carrosse, les chevaux et l'argent du grand vicaire, il ne
                        nous paraissait pas trop délicat dans ses principes. Ma tante lui fit même
                        cette remarque... mais, pour nous tranquilliser, il nous dit que son
                        intention était de lui renvoyer le tout à Paris, dès que nous serions
                        arrivés à Bruxelles. </p>
                    <p> Ma tante fit semblant de le croire, ou peut-être même le crut de bonne foi,
                        par l'adroite précaution qu'il eut de lui remettre en main une bourse de
                        cinquante louis, comme un à-compte qu'il donnait sur la dot et les présens
                        qu'il voulait me faire... La première envie de la bonne Geneviève étant
                        d'abord de s'éloigner de Paris, où elle craignait toujours le prieur des
                        Carmes, et mon maître le procureur, ainsi que de Fontainebleau, où elle
                        redoutait aussi la méchanceté du petit vicaire, elle consentit enfin à
                        monter avec moi dans la voiture pour faire la route de Bruxelles, se croyant
                        bien tranquille sur mon compte tant qu'elle m'accompagnerait. D'ailleurs,
                        elle était bien décidée à ne se fier à monsieur de Lafleur, malgré ses
                        belles promesses, que quand le contrat serait signé et toutes les formalités
                        bien remplies. </p>
                    <p> Nous partîmes donc de chez la bonne vieille toutes deux dans le vis-à-vis,
                        et monsieur de Lafleur sur le siége, et nous fîmes, ce jour-là, dix lieues
                        tout d'une traite, après lesquelles il fallut nous arrêter dans une auberge,
                        pour laisser reposer nos chevaux, et pour y souper et coucher nous-mêmes. </p>
                    <p> Pendant que nous montions dans une chambre, ma tante et moi, monsieur de
                        Lafleur resta en bas pour commander notre souper à l'hôte, à qui il se
                        donnait pour un marchand de chevaux qui retournait dans son pays... Voilà ce
                        que j'entendis seulement, et sans y faire grande attention. Il revint
                        ensuite nous trouver ; on nous servit, et nous soupâmes très-bien, car le
                        voyage nous avait donné de l'appétit. Le repas fut même fort gai, moyennant
                        les rasades que monsieur de Lafleur nous versait abondamment, et par malheur
                        ma chère tante aimait beaucoup le bon vin, et son exemple avait aussi influé
                        sur moi. </p>
                    <p> Je ne sais si monsieur de Lafleur avait mêlé quelque drogue assoupissante
                        dans ce qu'il nous fit boire ou manger ; mais ce que je sais bien, c'est que
                        ma tante et moi nous nous endormîmes toutes deux à table. </p>
                    <p> Alors, monsieur de Lafleur reprit à ma tante la bourse de cinquante louis
                        qu'il lui avait donnée, sauf un qu'il lui laissa. Il vendit le carrosse et
                        les deux beaux chevaux à l'aubergiste, qui pouvait trouver des occasions
                        pour s'en défaire avantageusement, et s'accommoda d'un méchant cabriolet
                        avec un petit cheval, pour le conduire seulement, dit-il, jusqu'à la poste,
                        où il allait prendre une chaise pour nous mener plus vîte ; ensuite il me
                        transporta, toute endormie, dans le cabriolet, et partit avec moi. </p>
                    <p> Ma tante s'étant éveillée le lendemain, fut toute surprise de se trouver
                        encore devant la table et toute habillée. Elle chercha, cria après nous,
                        mais en vain... Enfin l'hôte, à qui elle s'adressa pour nous demander, lui
                        dit que nous étions partis pendant la nuit ; que le père du jeune homme (car
                        il m'avait fait passer pour son fils), avait dit qu'il lui avait laissé, à
                        elle, de l'argent pour qu'elle eût à le rejoindre à Bruxelles, si elle
                        voulait, et comme elle pourrait, parce qu'elle était trop vieille pour
                        soutenir la fatigue de voyager en poste jour et nuit, comme il allait
                        faire... ou que, si elle préférait de rester dans ce pays, il la laissait
                        libre, et la lui avait recommandée à lui-même comme une bonne et fidelle
                        domestique, en le priant de la garder à son service, ou de lui procurer une
                        autre condition... </p>
                    <p> Ma tante, à ce rapport accablant, tomba des nues, devint furieuse, vomit
                        contre le scélérat de Lafleur mille injures ; et se fouillant ensuite, elle
                        ne trouva plus dans ses poches qu'un louis au lieu de cinquante, qu'elle
                        croyait avoir... Quel déchet </p>
                    <p> Laissons-la, dans cet état terrible, achever de s'expliquer avec l'hôte, et
                        disons un peu ce qu'il en était de l'autre côté, entre monsieur de Lafleur
                        et moi. </p>
                    <p> Ce misérable, en partant de l'auberge, avait bien pris d'abord le chemin de
                        la poste, comme il l'avait dit au maître, mais il ne poussa pas jusque-là...
                        son intention n'étant ni d'aller à Bruxelles, ni de retourner à Paris, mais
                        simplement de s'approprier les effets du grand vicaire, ainsi que son
                        argent, et de me conduire n'importe où, pour abuser de moi à son aise. </p>
                    <p> A quelque distance, il reprit un détour qui le ramena sur le chemin de
                        Fontainebleau, pour dépayser ma tante, qui vraisemblablement ferait courir
                        après lui sur celui de Bruxelles, et nous refîmes une partie des dix lieues
                        que nous avions faites dans l'après-dîner... </p>
                    <p> Les secousses violentes de ce mauvais cabriolet qu'il faisait rouler
                        très-vivement, me réveillèrent comme l'aurore commençait à peine à
                        s'annoncer. J'ouvris les yeux... O terreur ma surprise fut encore, s'il se
                        peut, plus terrible pour moi que n'avait pu l'être celle de ma pauvre
                        tante... Au lieu de me trouver à côté de cette seconde et tendre mère, dans
                        une belle voiture à deux chevaux, je me vis seule avec un homme, dans un
                        cabriolet demi-pourri, et courant au galop d'un cheval étique, le long de la
                        lisière d'une forêt. Je jetai un cri d'effroi. Monsieur de Lafleur voulut me
                        rassurer en m'embrassant, et me disant de n'avoir aucune peur, que j'étais
                        avec mon mari. </p>
                    <p> « Mon mari lui dis-je en le repoussant avec indignation ; je n'en ai pas.
                        C'est ma tante que je demande ; où est-elle ? --- Ne vous inquiétez pas
                        d'elle, ma chère Suzon elle s'est trouvée un peu indisposée à l'auberge, et
                        avoit besoin de repos ; de crainte que le grand vicaire ne nous fasse suivre
                        et ne nous rattrape, elle m'a pressé de partir toujours devant avec vous, et
                        nous allons l'attendre à la première maison que nous allons trouver, où elle
                        doit venir nous rejoindre dans notre voiture, avec un domestique de
                        l'aubergiste, qui lui remènera ce cabriolet qu'il m'a prêté ». </p>
                    <p> Cette explication équivoque ne me rassurant pas, je lui dis que je voulais
                        retourner et la revoir, et qu'absolument je ne voulais voyager qu'avec
                        elle... Voyant qu'il poussait toujours son cheval en avant, je lui dis que
                        j'allais sauter en bas et m'en aller à pied, s'il ne se rendait pas à mes
                        instances... Il me retint, et voulut continuer ses caresses. Elles me
                        révoltèrent de plus en plus ; et, commençant à soupçonner son coupable
                        projet, je lui fis les plus vifs reproches et les prières les plus
                        touchantes... rien ne réussit à ébranler son ame perverse. Il redoubla au
                        contraire, vis-à-vis de moi, d'efforts pour m'amener à céder à ses vues
                        criminelles : il me fit des protestations, il m'offrit de l'or... Enfin,
                        voyant que je n'étais pas plus dupe de ses promesses, qu'il n'était touché
                        de mes larmes, il ne se déguisa plus, et le monstre commença à vouloir
                        employer la violence. Je fis retentir la forêt de mes cris ; mais il était
                        encore si matin, qu'à peine y voyait-on clair. Personne ne passait... et
                        cette solitude enhardissant le scélérat qui m'outrageait, il allait
                        consommer son crime lorsque, n'ayant plus de force ni de résistance à lui
                        opposer, notre cabriolet fut investi par quatre hommes que mes cris avaient
                        avertis et fait sortir du bois. Le premier prit par la bride le cheval, qui,
                        étique, affamé et rendu de fatigue, ne se pressait pas pour s'échapper.
                        Monsieur de Lafleur lui tira un coup de pistolet, mais il le manqua, et le
                        second, ajustant mieux, cassa la tête à monsieur de Lafleur ; le troisième
                        m'enleva et me mit à terre, tandis que le quatrième traînait dans le bois le
                        corps de mon ravisseur, et à eux tous ensuite ils fouillèrent et
                        dévalisèrent toute sa voiture... Ainsi la providence fit punir ce misérable,
                        et il n'eut ni la jouissance du vol qu'il avait fait, ni celle du crime
                        qu'il avait voulu commettre envers moi. </p>
                    <p> Après cette expédition, les voleurs laissant aller à sa discrétion le cheval
                        avec le mauvais cabriolet, rentrèrent dans le bois pour aller partager le
                        butin dans la caverne qui leur servait de retraite, et me firent marcher
                        avec eux, comme un garçon dont ils avaient besoin pour les servir, car, dans
                        le tumulte et la précipitation, et avec l'obscurité qui régnait encore, ils
                        n'avaient jugé de mon sexe que par mes habits. </p>
                    <p> Pour les entretenir dans cette supposition qui était du moins un préservatif
                        pour mon honneur, dans ces premiers momens je me prêtai de la meilleure
                        grâce que je pus à tous les travaux qu'ils firent faire pendant la journée,
                        quoiqu'ils excédassent de beaucoup mes forces ; mais l'espérance de parvenir
                        à recouvrer ma liberté en gagnant leur confiance, me donnait du courage. </p>
                    <p> J'eus même l'effronterie de leur dire, sur la demande qu'ils me faisaient du
                        sujet de mes cris quand ils avaient couru sur nous, que j'étais bien aise
                        d'être tombé entre leurs mains, car ils m'avaient délivré d'un grand danger.
                        A cette occasion, j'eus encore la présence d'esprit de leur bâtir un conte à
                        peu près vraisemblable. Je leur dis que l'homme qu'ils venaient de tuer,
                        était un scélérat de cocher qui avait assassiné mon maître, qui voyageait
                        dans cette voiture avec moi, et qu'il avait été porter son cadavre dans le
                        bois (comme je leur avais vu faire du sien), le tout pendant que je
                        dormais... et qu'en revenant ensuite, et me voyant réveillé, il allait me
                        tuer de même s'ils n'étaient arrivés aussi heureusement pour moi... </p>
                    <p> Qu'en conséquence, comme je leur avais obligation de la vie, et que j'étais
                        un pauvre orphelin, qui n'avais pas d'autre ressource que de servir les
                        autres, je leur serais bien fidelle et bien attaché s'ils avaient des bontés
                        pour moi. Ce discours eut tout l'effet que j'en désirais pour lors. Ils me
                        dirent que si effectivement je les servais bien, ils me donneraient ma
                        liberté au bout d'un an, et me renverraient avec plus d'argent que je n'en
                        pourrais gagner en dix, au service du meilleur et du plus riche des maîtres. </p>
                    <p> Je m'employai donc avec plus d'ardeur à les contenter, me promettant bien de
                        ne pas attendre, pour les quitter, le terme qu'ils me fixaient. Ils me
                        firent d'abord descendre dans le souterrain plusieurs paquets de bois qu'ils
                        avaient coupé et ramassé dans la forêt, pour l'usage de leur cuisine ; mais
                        au dernier que je portais, la charge étant trop lourde, et pressée par le
                        surveillant qui m'avait gardée et qui redescendait après moi, je chancelai
                        sur l'échelle qui me servait d'escalier, et je tombai rudement au fond de la
                        caverne, et sans connaissance : ces brigands vinrent pour me relever. </p>
                    <p> Par la violence du coup et de la secousse, mon mauvais gilet de toile
                        s'était ouvert, et une épingle, dont j'avais rattaché ma chemise, que
                        monsieur de Lafleur m'avait toute déchirée en me tourmentant, ayant sauté,
                        ma gorge parut à nu. </p>
                    <p> Les voleurs, instruits par là de mon sexe, regardèrent cette nouvelle
                        découverte comme un surcroît à la riche prise qu'ils avaient faite, et, se
                        précipitant sur moi tous les quatre, d'un mouvement aussi vif que féroce,
                        chacun voulait m'avoir pour sa part du butin. Cet acharnement égal qu'ils
                        mirent tous à mon déshonneur, fut ce qui me sauva. Chacun me tirant de son
                        côté, l'un par un bras, l'autre par une jambe, ils me firent revenir plutôt
                        que s'ils m'avaient fait respirer des sels, ou avaler des cordiaux... mais
                        aucun ne voulant céder, ils en vinrent aux coups, sautèrent sur leurs armes,
                        et se battirent à outrance. </p>
                    <p> Leurs cris, leurs tiraillemens d'abord, le cliquetis de leurs sabres
                        ensuite, et les coups de pistolet qu'ils se tiraient, m'ayant fait revenir
                        tout-à-fait, je repris assez de force pendant le reste de leur combat, où
                        ils se poursuivaient dans tous les recoins du souterrain, pour me relever et
                        remonter à l'échelle. Déjà j'étais dans la forêt, et j'essayais à courir,
                        mais ma faiblesse me trahit. </p>
                    <p> Deux des quatre brigands avaient été tués dans ce combat livré en mon
                        honneur et pour me faire perdre mon honneur, lorsque les deux survivans,
                        s'apercevant de ma fuite, montèrent après moi, coururent et me rattrapèrent.
                        N'étant plus que deux, ils se proposèrent un accommodement amical pour des
                        scélérats, mais dont je devais toujours être la victime ; ce fut ou de se
                        battre à extinction pour savoir à qui aurait tout le butin avec la fille, ou
                        bien de faire un partage égal du trésor et de la fille, et de se battre
                        seulement au premier sang, pour décider qui des deux aurait le criminel
                        plaisir de m'outrager le premier. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti. Ils
                        commencèrent par me dépouiller, et m'attachèrent nue à un arbre, pour m'ôter
                        la possibilité de fuir pendant leur nouveau combat. </p>
                    <p> Je criais de toutes mes forces, mais ils me serrèrent la bouche avec un
                        mouchoir, et me voyant privée de toute espérance de secours, je n'attendais
                        et ne désirais plus que la mort. </p>
                    <p> Les deux brigands, acharnés l'un sur l'autre, et convoitant également la
                        possession entière du trésor, fruit de leurs assassinats, et que renfermait
                        la caverne, et celle de mes faibles appas, ne voulurent plus se contenter de
                        la première blessure... et se battirent avec fureur, chacun dans l'intention
                        d'exterminer l'autre et de garder tout... Déjà j'étais couverte de leur
                        sang, qui rejaillissait jusque sur moi ; et déjà, forcés tous deux de se
                        reposer un instant pour reprendre haleine, le plus blessé avait proposé,
                        pour dernier accommodement barbare, de partager l'argent, et de me couper
                        par morceaux pour n'avoir point de jalousie à mon sujet... mais l'autre,
                        plus obstiné, disait toujours qu'il voulait m'avoir le premier, et qu'après
                        il en serait ce qu'ils aviseraient pour le mieux, et le combat
                        recommençait... </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXVI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Je suis délivrée. Je retrouve ma tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> on sort était décidé, et je n'avais plus d'espoir
                        de salut. Un des voleurs venait de renverser l'autre à ses pieds, et me
                        regardant comme le prix de sa victoire et de son sang, car il avait aussi
                        plusieurs blessures, mais peu dangereuses, il avança à moi pour me détacher
                        et me remmener dans le souterrain pour y assouvir sa brutalité... </p>
                    <p> Déjà, le poignard dans une main, et me tenant, de l'autre, par la corde qui
                        m'avait liée à l'arbre, il me contraignait à le suivre... lorsque des cris
                        perçans et effrayans frappèrent mes oreilles, et nous vîmes soudain devant
                        nous quatre cavaliers de maréchaussée, qui ajustaient le scélérat avec leurs
                        pistolets, en lui ordonnant de s'arrêter. </p>
                    <p> Il lâcha aussitôt ma corde et s'enfuit à toutes jambes. Les cavaliers le
                        tirèrent ; une de leurs balles l'atteignit et le fit tomber. Ils s'en
                        saisirent ; et pendant cela, ma tante, mon ange tutélaire, qui était
                        accourue derrière eux, car c'était elle dont je venais d'entendre les cris,
                        se précipitait sur moi, et me couvrait de ses baisers et de ses larmes. </p>
                    <p> Il faut encore expliquer comment elle se trouvait là. </p>
                    <p> Quand elle s'était vue le matin abandonnée dans l'auberge, par ce misérable
                        suborneur de Lafleur, qu'elle eût appris de l'hôte que cet imposteur et
                        voleur effronté s'était donné à lui pour un marchand qui remmenait son fils
                        à Bruxelles, en la laissant là comme une servante inutile ; qu'il lui avait
                        même vendu le carrosse qui nous avait amenées, et qu'il m'avait emportée
                        toute endormie dans le cabriolet, elle comprit aussitôt toute l'étendue de
                        sa scélératesse et du danger que je courais avec cet infame... </p>
                    <p> Elle dit donc à l'hôte, que ce marchand supposé lui avait menti sur tous les
                        points, qu'il n'était qu'un valet de monsieur le grand vicaire, à qui le
                        vis-à-vis vendu appartenait, ainsi que les chevaux ; et que moi, au lieu
                        d'être le fils de ce misérable, j'étais sa nièce à elle-même, qu'il enlevait
                        ; et elle l'excita à faire courir après nous. </p>
                    <p> L'aubergiste courroucé d'avoir ainsi été pris pour dupe, et de se voir
                        compromis pour avoir acheté des effets volés (ce qu'il avait peut-être bien
                        soupçonné d'abord à cause du bon marché qu'on lui en avait sûrement fait,
                        mais ce qu'il ne voulait pas laisser croire), en outre pour avoir favorisé
                        un enlèvement, alla promptement faire sa déclaration au commandant de la
                        maréchaussée de l'endroit, et demanda à faire poursuivre le cabriolet. </p>
                    <p> La brigade étant commandée et prête à partir, ma tante fit heureusement une
                        réflexion judicieuse : elle imagina que ce fourbe de Lafleur n'avait annoncé
                        qu'il allait à Bruxelles que pour dépayser sur sa route ; qu'en conséquence
                        il fallait prendre le contre-pied... Que de plus, comme il avait voulu déjà
                        me louer une petite chambre à Paris, c'était vraisemblablement de ce côté
                        qu'il aurait tourné. On se décida donc pour suivre ce chemin, et
                        l'aubergiste voulut y aller aussi lui-même pour reconnaître son cabriolet et
                        son homme ; et étant monté à cheval avec les cavaliers, ma tante avait voulu
                        venir en croupe avec lui. </p>
                    <p> Or, malgré l'avance que ce Lafleur aurait dû avoir sur ses poursuivans, il
                        avait perdu beaucoup de temps par la fausse route et les détours qu'il avait
                        voulu faire pour tromper l'espion ; les voleurs nous ayant ensuite surpris à
                        peu de distance, la brigade avait pu nous rattraper... de plus, le cheval,
                        que les brigands avaient laissé aller avec le cabriolet, s'était arrêté aux
                        environs. L'aubergiste l'ayant reconnu, avait avancé dans la forêt sur la
                        trace du sang de ce Lafleur dont on avait retrouvé le cadavre... D'après
                        cela, avertis par mes premiers cris, au commencement du combat des deux
                        derniers voleurs, ma tante et les cavaliers avaient couru, et étaient enfin
                        arrivés si juste à temps. </p>
                    <p> Je repris donc bien vîte mes habits, qui étaient à terre ; et les cavaliers,
                        après avoir fait perquisition dans le souterrain, que je leur indiquai, et
                        pris tout ce qu'ils y trouvèrent, ramassèrent et garrottèrent les deux
                        voleurs qui n'étaient que blessés, et le corps mort de Lafleur, pour les
                        ramener à l'endroit où nous avions arrêté la veille. Le brigadier ordonna à
                        l'aubergiste d'atteler son cheval de main à côté de celui de son cabriolet,
                        et de monter dessus ; et nous ayant fait monter, ma tante et moi, dans la
                        voiture, nous repartîmes tous ensemble pour l'auberge, où nous devions
                        rester pour figurer et déposer comme témoins dans le procès criminel qui
                        allait s'instruire. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXVII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Vilaine tournure que prend pour nous cette affaire. Nous
                            nous en tirons heureusement. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> C </hi> ette cruelle aventure, où nous étions évidemment
                        victimes et bien innocentes, ma tante et moi, tourna cependant d'une manière
                        fort inquiétante pour nous. Le juge de l'endroit ne cherchant, pour faire
                        preuve de sa sagacité, qu'à trouver des coupables de plus, se figura,
                        d'après les détails de l'affaire, que nous étions complices de monsieur de
                        Lafleur dans le vol fait au grand vicaire, de sa voiture et de son argent ;
                        en conséquence, il commença par nous faire traduire en prison. </p>
                    <p> Personne ne pouvait déposer en notre faveur, monsieur de Lafleur, le seul
                        coupable de ce crime, ayant été tué dès le matin, et les deux voleurs
                        arrêtés, étant morts pendant la nuit, des suites de leurs blessures. </p>
                    <p> L'hôte ne pouvait rien dire non plus à notre décharge, sinon que ma tante
                        l'avait averti de la scélératesse de ce valet du grand vicaire, et que
                        c'était d'après son avis qu'on avait arrêté les brigands et retrouvé
                        l'argent. Mais le juge observait qu'elle n'avait parlé que le lendemain,
                        quand elle s'était vue abandonnée par le scélérat avec qui nous avions
                        consenti la veille à fuir, vraisemblablement dans l'intention de partager
                        avec lui les fruits de son vol et de sa trahison. </p>
                    <p> Nous passâmes donc ainsi huit jours en prison dans des appréhensions et des
                        souffrances mortelles, nous attendant à tous momens, comme on nous en
                        menaçait, à être conduites à Paris par la maréchaussée, pour y être jugées ;
                        et toutes les apparences étant contre nous, nous nous regardions déjà comme
                        prêtes à être sacrifiées par le glaive d'une justice, hélas quelquefois bien
                        aveugle. </p>
                    <p> Ce qui ajoutait le plus encore à notre douleur, c'était la cruelle
                        précaution que l'on avait prise de nous séparer, pour nous empêcher de nous
                        concerter ensemble pour les réponses que nous devions faire à nos
                        interrogatoires. Le coup de la mort nous aurait été moins sensible que cette
                        terrible séparation. Chacune de nous crut que l'on emmenait l'autre pour la
                        conduire au supplice, et toutes deux fondant en larmes, en croyant nous dire
                        un éternel adieu, nous demandions du moins par grâce, en protestant toujours
                        de notre innocence, la douloureuse consolation de mourir ensemble. </p>
                    <p> On fut inexorable. On nous arracha des bras l'une de l'autre. On nous fit
                        monter chacune dans une charrette avec d'autres véritables criminels qui
                        allaient subir leur arrêt, et escortés par un détachement de cavaliers, nous
                        partîmes pour Paris. </p>
                    <p> Déjà nous étions en marche pour ce fatal voyage, quand une berline attelée
                        de quatre beaux chevaux, passa rapidement devant notre triste convoi :
                        c'était celle du grand vicaire, qui pour des raisons particulières avait
                        changé son chemin. </p>
                    <p> Le brigadier de maréchaussée, reconnaissant la livrée des domestiques, et
                        les armoiries de la voiture, et voulant se faire honneur en annonçant à ce
                        prélat, et le vol qui lui avait été fait, et la diligence avec laquelle il
                        avait récupéré ses effets, poussa son cheval après la berline, l'atteignit,
                        et fit sa déclaration. </p>
                    <p> Le grand vicaire, fort étonné de cette étrange aventure, ordonna à son
                        cocher de le conduire à cette même auberge où Lafleur avait vendu son
                        vis-à-vis, et dit au brigadier de m'y amener avec ma tante. Il revint donc
                        nous retirer de ces tombeaux ambulans, effrayantes annonces de celui où nous
                        comptions devoir bientôt être ensevelies, et nous reconduisit, à pied et
                        attachées ensemble par une même corde, à la chambre où le prélat nous
                        attendait seul. </p>
                    <p> Plus surprises que confondues à son aspect, puisque nous n'avions
                        véritablement pas de reproches à nous faire, nous tombâmes à terre devant
                        lui, mouillant le carreau de nos larmes, et sans pouvoir proférer une
                        parole. </p>
                    <p> Il fit sortir le brigadier, et nous apostrophant d'un air très-courroucé,
                        d'après la complicité qu'il nous croyait avec son perfide domestique, il
                        nous demanda si c'était là la reconnaissance que nous aurions dû lui
                        témoigner des bontés qu'il avait voulu avoir pour nous. </p>
                    <p> Je restai muette et éperdue... mais ma tante, qui avait plus de fermeté que
                        moi, et sur-tout beaucoup plus de jugement et de connaissance des hommes,
                        sentit tout d'un coup que notre innocence, et sur-tout les excuses trop
                        raisonnables de notre vertu, ne suffiraient pas pour adoucir celui qui avait
                        voulu l'attaquer ; pensant au contraire qu'il fallait dissimuler un peu de
                        la vérité pour le prendre par son endroit sensible... car elle avait encore
                        vu, au premier coup d'œil qu'il avait jeté sur moi, qu'il avait encore de
                        l'inclination... ou au moins de la concupiscence pour ma personne... </p>
                    <p> « Comment, monseigneur, lui dit-elle, pouvez-vous imaginer que ma nièce et
                        moi soyons assez scélérates pour avoir conçu l'infame dessein de vous voler
                        une faible somme d'argent, quand vos bontés nous faisaient espérer d'en
                        obtenir bien davantage, et sans reproches, puisque vous nous l'offriez de
                        vous-même ... Comment pouvez-vous supposer qu'une jeune fille qui,
                        indépendamment de votre mérite personnel (effectivement, le grand vicaire
                        était bel homme et jeune), est susceptible de vanité et d'amour propre, ait
                        pu préférer l'humiliation de vivre avec un misérable valet, à l'honneur
                        d'être protégée par un grand seigneur, un des premiers prélats de l'église ?
                        »... </p>
                    <p> (Elle savait que les grands vicaires deviennent bientôt évêques). </p>
                    <p> Ce discours de ma tante m'étonna d'autant plus de sa part, que, sauf pour
                        les louis du peintre lors de mon déguisement en sainte Suzanne, c'était la
                        première fois que je la voyais tergiverser avec sa conscience... </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit, s'appercevant que l'orgueil du grand vicaire était
                        flatté des louanges qu'elle lui prodiguait, et sans lui rien avouer du
                        consentement que nous avions donné aux propositions de monsieur de Lafleur,
                        elle lui raconta seulement et pathétiquement, comme quoi elle avait cru
                        fermement, ainsi que moi, qu'il nous conduisait à l'endroit que monseigneur
                        lui avait désigné ; comme quoi ce scélérat nous avait endormies à table ;
                        comme quoi il m'avait enlevée en la laissant à l'auberge ; comme quoi il
                        avait voulu me faire violence en chemin... bref, tous les dangers que
                        j'avais courus depuis, pour avoir cru obéir à ses ordres (ce que, lui
                        observa-t-elle adroitement, nous n'avions pas encore voulu déclarer à la
                        justice par respect pour lui...), et finit par le conjurer de s'informer à
                        l'aubergiste, qui lui confirmerait notre double assoupissement, ce qui était
                        suffisant pour lui prouver la violence de son scélérat de valet envers nous,
                        et notre ignorance sur ses projets criminels. </p>
                    <p> Elle plaida si bien notre cause, que monseigneur se laissa attendrir comme
                        elle l'avait prévu, et que son amour pour moi se réveilla tout-à-fait...
                        Alors il me demanda d'un ton vraiment amical, si je consentais de bonne foi
                        à recevoir de lui les secours que l'intérêt qu'il prenait à moi, le portait
                        à m'offrir. </p>
                    <p> Embarrassée de cette question, qui me paraissait équivoque, mais cependant
                        significative, je baissai les yeux sans oser faire de réponse, craignant de
                        l'irriter de nouveau... mais ma tante, qui avait ses vues, se hâta d'en
                        faire une pour moi... </p>
                    <p> « Très-certainement, monseigneur, dit-elle, nous nous trouverons toujours
                        trop honorées de vos moindres bontés. </p>
                    <p> » Que votre nièce veuille donc bien me le confirmer un peu, reprit-il. ---
                        Oh monseigneur, elle est si timide ... c'est encore une enfant, voyez-vous
                        ... Suzon, baisez la main de monseigneur pour le remercier »... </p>
                    <p> Et elle lui prit elle-même la main, sur laquelle elle poussa ma tête... </p>
                    <p> « Oh je n'exige pas d'elle tant de respect, dit-il galamment ; un peu de
                        reconnaissance, à la bonne heure ». Et il m'embrassa fort affectueusement,
                        d'abord sur le front et ensuite sur les joues. </p>
                    <p> « Soyez tranquilles sur cette vilaine affaire, ajouta-t-il, je vais tout
                        arranger en deux mots. Prenez ces dix louis, dit-il à ma tante ; une lettre,
                        que j'ai reçue de monseigneur l'évêque, a changé et allongé ma route de
                        quelques jours, mais dans une semaine je repasserai ici : restez-y en
                        attendant, et sans parler absolument de ce que je veux faire pour vous ;
                        dites seulement à l'hôte que je vous ai donné quelque chose pour
                        dédommagement de ce que vous avez souffert à l'occasion de mon traître de
                        valet... J'enverrai en avant, la veille de mon retour, un homme plus fidelle
                        que le premier ; vous pourrez le suivre en assurance ; il aura mes ordres,
                        et une voiture vous attendra à une lieue d'ici, pour ne pas donner prise aux
                        malignes interprétations ; et je saurai vous rendre plus heureuses que vous
                        ne l'avez été jusqu'à présent ». </p>
                    <p> Ma tante, pour achever sa comédie, se rejeta de nouveau à ses pieds, en m'en
                        faisant faire autant, et l'appelant notre sauveur et notre bienfaiteur : il
                        nous releva vivement, et m'embrassant encore, et plus amoureusement cette
                        fois... « Huit jours de patience, ma belle enfant, me dit-il, et je saurai
                        vous faire oublier tous vos chagrins ». Alors il fit appeler le brigadier.
                        Comme Lafleur était mort, et que le secret de la commission amoureuse dont
                        il l'avait chargé, n'était connu que de nous, ainsi que ma tante avait eu
                        l'attention de le lui déclarer, le <hi rend="italic"> décorum </hi> de son
                        état n'avait reçu aucune atteinte par cet événement, qui ne devait plus être
                        envisagé que comme un vol de valet, qui, nous ayant rencontrées en route,
                        avait voulu me séduire pour son compte. Le grand vicaire dit donc au
                        brigadier, que, d'après les dépositions de l'aubergiste, et les preuves que
                        nous lui venions de donner toutes deux de notre innocence, il demandait que
                        l'on ne fît plus de poursuites contre nous ; que même, comme nous avions été
                        soupçonnées injustement, et maltraitées, il avait cru nous devoir des
                        dédommagemens ; qu'il désirait donc qu'il ne fût plus question de cette
                        aventure, puisque son domestique, le seul coupable, avait été puni. </p>
                    <p> Le brigadier assura monseigneur que pour se conformer à ses désirs, qui
                        valaient pour lui des ordres, il allait faire biffer toute la procédure au
                        bailliage de l'endroit, et partit en nous faisant, à ma tante et à moi,
                        toutes sortes de complimens de félicitation. Le grand vicaire dit ensuite à
                        l'aubergiste que pour réparer le mal que nous avions souffert, nous allions
                        rester quelque temps dans son auberge ; qu'il l'engageait à avoir des égards
                        pour nous, et qu'il répondait de notre dépense ; qu'il gardât toujours son
                        vis-à-vis et les chevaux que son valet lui avait vendus, et qu'en repassant,
                        dans huit jours, il réglerait tous ces comptes-là, et il remonta en voiture,
                        et continua sa route. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXVIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> C'est à présent l'aubergiste qui m'attaque. Scène
                            effrayante avec lui. Comment je m'en retire. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> S </hi> itôt que je me trouvai seule avec ma tante, elle me
                        dit : « Eh bien, ma pauvre Suzon nous éprouvons presque tous les jours des
                        tribulations nouvelles ; mais voilà encore une marque bien signalée de la
                        protection de nos bonnes patronnes, qui ne nous abandonnent jamais, et cela,
                        parce que nous avons le cœur pur et la conscience nette... Sais-tu que nous
                        en voilà réchappées là d'une fière ... être traînées comme ça, liées avec
                        des criminels, pendant toute une route, pour être ensuite condamnées et
                        exécutées à Paris comme des voleuses ... car une fois là, le grand vicaire
                        n'aurait plus voulu se mêler de toi, et aurait au contraire fait presser
                        notre supplice, tant pour ne pas être compromis là-dedans, que parce qu'il
                        nous aurait crues véritablement coupables... Oh pour moi je n'aurais pas été
                        jusque-là, je serais morte en chemin ... et sûrement toi aussi, ma chère
                        enfant... Mais enfin nous en voilà heureusement quittes et bien lavées, et
                        dix louis devant nous encore, pour attendre ce que la providence voudra nous
                        envoyer à présent ». </p>
                    <p> Tout en partageant la satisfaction qu'elle ressentait de notre délivrance
                        presque miraculeuse, je lui avouai l'extrême surprise où j'étais de l'avoir
                        vu changer ainsi de sentiment, et que je ne pouvais point concilier les
                        promesses coupables qu'elle avait faites pour moi au grand vicaire, avec les
                        principes de vertu qu'elle m'avait toujours recommandés jusqu'à ce moment.
                        Je lui déclarai même que j'aimerais mieux mourir de misère, que de racheter
                        ma vie, ou de me procurer de l'aisance par la perte de mon honneur et de mon
                        innocence. </p>
                    <p> « Que tu es donc simple, mon enfant me dit-elle, est-ce que j'ai donc jamais
                        eu l'envie de tenir la plus petite des choses que la situation terrible où
                        nous étions toutes les deux, m'a engagée à laisser espérer au grand vicaire
                        ? Nous ne lui avons même rien promis du tout... nous lui avons simplement
                        laissé croire ce qu'il désirait... Mais il y a un vieux proverbe, mon
                        enfant, qui dit que <hi rend="italic"> de deux maux il faut choisir le
                            moindre </hi> . C'était là le cas de m'en souvenir... et heureusement je
                        m'en suis souvenue... </p>
                    <p> » Un puissant, mais vicieux personnage peut vous perdre ou vous sauver d'un
                        mot... Au lieu de vous secourir et de vous rendre justice par vertu ou par
                        humanité, il abuse de votre malheur pour former des projets criminels, pour
                        vous proposer de vous sauver par le vice, et ose concevoir des espérances
                        sur votre faiblesse et sur votre infortune... Vous ne pouvez pas empêcher
                        cela ; et la prudence, comme la raison, vous conseillent très-fort de
                        profiter de son erreur pour vous affranchir d'une double infamie, celle d'un
                        supplice ignominieux et non mérité, et celle de la perte de votre honneur,
                        qu'il voudrait vous ravir. </p>
                    <p> » Il nous a donc délivrées d'abord, il a bien fait. Il nous a dit ensuite de
                        l'attendre ici, pour nous déshonorer ; nous ferions mal, et il est bien dupe
                        de le croire. Il nous a donné, après cela, dix louis, et nous avons
                        très-bien fait de les recevoir, parce qu'ils vont tout justement nous servir
                        à nous éloigner de lui. Nous avons huit jours d'avance pour cela, et en lui
                        évitant de commettre une horreur, nous lui payons encore l'intérêt de son
                        argent. </p>
                    <p> » Ah c'est différent, repris-je, ma tante, si c'est comme ça que vous
                        l'entendiez. --- Oh très-fort comme ça, ma nièce, et je crois bien même que
                        c'est mon bon ange qui m'a inspiré l'idée que j'ai eue là de le flatter un
                        peu par où ça le démangeait... Ecoute donc, c'est que nous étions en route
                        là dans un triste et vilain équipage, au moins au lieu que, grâce à ma
                        petite politique, nous allons voyager d'un autre côté, et un peu moins mal à
                        notre aise, quoiqu'à pied... Le bon Dieu a dit, <hi rend="italic"> aide-toi,
                            je t'aiderai </hi> . Eh bien, j'ai donné là le premier coup d'épaule
                        pour nous tirer d'un fier bourbier, et il faut espérer qu'il nous donnera le
                        second pour nous mettre tout-à-fait dans le bon chemin. Nous allons passer
                        ici le reste de la journée et la nuit, pour nous reposer un peu, et nous
                        remettre le corps et l'esprit de nos cruelles fatigues, et demain, dès le
                        point du jour, nous battrons aux champs sans tambours ni trompettes, et sans
                        prier l'aubergiste de faire nos complimens au grand vicaire. Demandons
                        toujours à dîner, et pour le dédommager, nous boirons à sa santé ; ensuite
                        nous prierons le ciel pour qu'il le rende plus sage ». </p>
                    <p> Ce plan de ma tante était bien concerté, il ne restait plus qu'à le mettre à
                        exécution... mais c'est où le diable nous attendait toujours. </p>
                    <p> L'hôte, sans que nous lui eussions rien demandé de particulier, ma tante
                        l'ayant seulement prié de nous donner à manger, nous servit un excellent
                        dîner, beaucoup trop délicat même pour des personnes comme nous, ce qui fit
                        faire à ma tante encore une réflexion, qu'elle me communiqua pendant qu'il
                        était allé nous chercher du dessert, qu'il s'obstinait à nous servir malgré
                        nous. </p>
                    <p> « Vois-tu, Suzon, me dit-elle, quelle épargne nous allons encore faire à ce
                        cher homme de vicaire qui te veut du bien ... C'est parce qu'il a dit qu'il
                        paierait notre dépense, que l'hôte nous sert comme ça... et que ce marchand
                        intéressé, qui nous refuserait peut-être de l'eau au compte de notre
                        pauvreté, nous force à boire son meilleur vin, sous la responsabilité d'un
                        homme riche Or, juge donc à combien monterait la carte de huit jours, à
                        quatre repas pareils chacun ... En vérité, ça mangerait bien une demi-année
                        des revenus de sa grand'vicairerie ... mais nous l'en tiendrons quitte pour
                        deux repas... Certainement c'est avoir de la conscience » </p>
                    <p> L'hôte m'avait beaucoup reluquée pendant notre dîner, et avec l'air de
                        méditer quelque chose... et moi, je rougissais et je baissais les yeux
                        toutes les fois que je rencontrais les siens, me rappelant qu'il m'avait vue
                        toute nue dans la forêt où ces voleurs m'avaient attachée à un arbre... Lui,
                        de son côté, faisait des réflexions sur l'intérêt que le grand vicaire
                        paraissait prendre à moi. Il nous fit même plusieurs questions à ce sujet...
                        nous dit qu'il était fort riche, capable de me faire beaucoup de bien, et
                        m'engagea à tout faire pour mériter ses bontés. </p>
                    <p> Nous pensâmes, ma tante et moi, que ce prélat, en partant, lui avait donné
                        la commission de nous parler ainsi, et peut-être celle de nous surveiller,
                        ce qui décida encore davantage notre projet d'évasion. Mais il avait
                        d'autres vues particulières, dont je ne tardai pas à être instruite. </p>
                    <p> Sitôt après le dîner, l'hôte ayant desservi notre table, et étant descendu à
                        la cuisine, ma tante sortit, sous le prétexte de prendre un peu l'air, parce
                        que, disait-elle, elle avait trop mangé... mais véritablement dans
                        l'intention d'aller prendre quelques renseignemens sur la route, les
                        environs, et les moyens que nous pourrions nous procurer pour nous éloigner
                        le plus promptement possible de cet endroit, qu'elle regardait déjà comme
                        une seconde prison pour nous ; et pour ne pas donner de défiance à l'hôte,
                        elle me fit rester, ayant pris la précaution de m'enfermer dans notre
                        chambre, à double tour, et d'en emporter la clef, en me conseillant de me
                        jeter sur le lit, et de faire un somme pendant le temps de son absence. </p>
                    <p> Je la crus, je la laissai partir, et je m'endormis effectivement, car j'en
                        avais grand besoin. Je ne sais si c'était une inspiration ou un
                        pressentiment de ce qui devait m'arriver... Mais à peine eus-je fermé les
                        yeux, qu'un rêve affreux vint me tourmenter. </p>
                    <p> Il me semblait qu'un monstre en forme de serpent s'avançait vers moi, la
                        gueule ouverte, pour me dévorer ; que je voulais le fuir, mais que mes
                        genoux faiblissant sous moi, je tombais sans défense, et que le serpent
                        m'entortillant des longs replis de son effroyable queue, terminée par un
                        triple dard dont il me perçait déjà, s'apprêtait à sucer tout mon sang ... </p>
                    <p> Réveillée en sursaut par ce songe horrible, et m'agitant douloureusement sur
                        mon lit, je vis auprès de moi l'aubergiste, qui était entré dans ma chambre,
                        dont il avait ouvert la porte au moyen d'une double clef. Il tenait d'une
                        main un papier, et de l'autre un pistolet... </p>
                    <p> A cet aspect, aussi effrayant que tout ce que j'avais cru voir dans mon
                        rêve, je jetai un cri terrible. </p>
                    <p> « N'ayez aucune peur, ma belle enfant, me dit-il, et sur-tout ne criez pas.
                        Ne dites mot, même, et laissez-moi parler. Je ne viens ici qu'avec de bonnes
                        intentions pour vous ; mais j'ai pris mes précautions pour vous déterminer à
                        y consentir ». </p>
                    <p> Plus confondue encore de ce début, l'épouvante et le saisissement m'ôtant la
                        force de l'interrompre, il eut toute la liberté de m'expliquer son
                        abominable dessein. </p>
                    <p> « Je vous ai vue, me dit-il, toute nue dans la forêt. Tous les charmes de
                        votre corps, ainsi que ceux de votre délicieuse figure, m'ont inspiré pour
                        vous la passion la plus vive, et j'ai pensé qu'il serait doublement
                        avantageux pour vous de la satisfaire... Je n'entre pas dans les détails de
                        ce qui s'est passé entre vous et ce scélérat de valet qui vous avait
                        enlevée... peut-être de votre bon gré... Mais depuis vous avez consenti à
                        écouter le grand vicaire, qui, quoiqu'il puisse vous faire du bien, ne peut
                        que vous déshonorer, parce que vous ne seriez toujours qu'une fille
                        entretenue... Moi, je vous offre beaucoup mieux que cela, je mets votre
                        honneur à couvert en vous épousant, et je vous donne un état. </p>
                    <p> » De plus, comme je ne suis ni ridicule, ni jaloux, ni égoïste, une fois
                        assuré de la possession de vos beautés, je n'empêcherai pas que monsieur le
                        grand vicaire, qui est premier en date sur moi, jouisse toujours de même de
                        la petite part que vous voudrez bien lui en faire, et je fermerai les yeux
                        là-dessus, comme tant d'autres maris ; nous nous en trouverons infiniment
                        bien. Premièrement, il prendra plus d'intérêt encore à vous quand il vous
                        verra mariée ; d'abord, parce que cela conservera un <hi rend="italic">
                            decorum </hi> pour lui, qui, en venant ici pour vous voir, n'aura que
                        l'air de s'arrêter dans une auberge, puisque le titre de mon épouse vous
                        mettra à l'abri du soupçon, et cela ne donnera pas le scandale d'un prêtre
                        qui vient voir une fille qu'il entretient. </p>
                    <p> » Secondement, ensuite parce que voyant que vous n'avez pas besoin de lui
                        pour exister, il croira devoir payer vos complaisances bien plus cher que si
                        vous étiez sans aveu, et uniquement sous sa dépendance. </p>
                    <p> » Troisièmement enfin, par la dépense que lui et ses gens feront dans notre
                        auberge à tous ses voyages ». </p>
                    <p> La frayeur m'avait d'abord, comme j'ai dit, ôté la force de parler ; mais
                        l'horreur d'une si infame proposition me la fit retrouver. </p>
                    <p> « O ciel m'écriai-je, homme vil et indigne, osez-vous bien, si vous avez
                        perdu tout sentiment d'honneur, supposer que je serai capable, moi, de me
                        prêter, de m'associer à une lâcheté aussi criminelle ?... Ah plutôt mourir ;
                        et puisque vous avez déjà préparé votre arme meurtrière, donnez-moi le coup
                        mortel, et délivrez-moi de la douleur de vous entendre. </p>
                    <p> » Oh non, non, reprit-il, en écumant de fureur, et ce n'est pas là que je
                        bornerai ma vengeance, si vous n'acceptez pas ma proposition. L'amour que je
                        vous ai déclaré avoir pour vous, est une rage que je veux satisfaire à tel
                        prix que ce soit, et si je n'y réussis pas, je suis déterminé à tout, et ma
                        vie ne m'est plus rien... Mais nous pouvons terminer l'aventure d'une
                        manière moins tragique, et je suis venu pour vous donner le choix. Voilà une
                        promesse de mariage bien cimentée de ma part, et déjà signée de moi, et que
                        nous ratifierons demain ; signez-la de même, et après m'avoir accepté pour
                        mari, accordez-m'en sur-le-champ tous les droits... ou ce premier pistolet
                        va vous punir de votre refus, et ce second, ajouta-t-il, m'en tirant un
                        autre de sa poche, et à deux coups, est pour votre tante, au moment où elle
                        rentrera... le dernier coup sera pour moi, et aucun de nous trois ne
                        survivra au furieux désespoir où vous m'aurez poussé... ». La mort ne
                        m'intimidait pas pour moi ; j'aurais voulu être anéantie... mais l'affreuse
                        idée d'être cause de celle de ma malheureuse tante, révoltait et glaçait
                        tous mes sens. </p>
                    <p> Incapable de répondre, ni de choisir en une si cruelle alternative, un froid
                        mortel me saisit, un nuage épais obscurcit mes yeux... Je sentis que tout
                        mon être se décomposait, et je tombais sans connaissance et sans sentiment,
                        livrée à la merci et aux fureurs de ce scélérat, qui allait profiter de ma
                        défaillance pour consommer son horrible forfait... lorsque des coups de
                        fouet de poste bruyans, et répétés vivement, annoncèrent l'arrivée d'une
                        diligence qui arrêtait, par extraordinaire, devant la porte de l'auberge. </p>
                    <p> L'hôte intéressé, comme on l'a pu voir par son odieux calcul dans la
                        proposition qu'il venait de me faire de son mariage avec moi, descendit
                        aussitôt pour recevoir ce monde, en me renfermant, et pensant bien qu'il me
                        retrouverait un peu plus tard, et qu'ayant huit jours devant lui, jusqu'au
                        retour du grand vicaire, il aurait le temps d'en venir à ses fins... </p>
                    <p> Pendant l'embarras de la sortie de tous les gens de la voiture, et de leur
                        entrée dans l'auberge, ma tante revint aussi, et traversa la cuisine sans
                        être aperçue par l'hôte, occupé à répondre aux voyageurs, qui lui
                        commandaient bien vîte un souper, parce qu'ils devaient repartir le plutôt
                        possible, et marcher toute la nuit, pour regagner du temps qu'ils avaient
                        perdu par l'accident d'une roue cassée en chemin. </p>
                    <p> Ma tante, remontée et rentrée dans ma chambre, fut interdite et alarmée de
                        me trouver en cet état. Elle s'empressa de me donner des secours et de me
                        faire revenir. Je repris enfin connaissance... Mais, toujours mortellement
                        affectée des odieuses idées que m'avaient laissées la scène affreuse que je
                        venais d'éprouver, je n'osais pas ouvrir les yeux, craignant de revoir
                        l'infame assassin qui m'avait menacée. </p>
                    <p> La voix de ma pauvre chère tante frappa enfin mon oreille. Je n'osais en
                        croire le rapport de mes sens... Elle parlait, me caressait... appelait sa
                        chère nièce... et je doutais encore de la possibilité du bonheur de me
                        retrouver dans ses bras... </p>
                    <p> J'en fus cependant convaincue, et les larmes de cette tendre femme tombant
                        sur mon visage, me firent enfin ouvrir les yeux, et en la reconnaissant, je
                        me précipitai sur elle, et je retombai de nouveau en faiblesse... mais par
                        l'excès de la joie et de l'attendrissement. </p>
                    <p> Lorsque, tout-à-fait revenue, j'eus appris à ma tante ce qui venait de se
                        passer, la bonne femme pensa devenir folle... et ses exclamations, et ses
                        imprécations multipliées contre les hommes et contre notre étoile, me firent
                        craindre qu'elle ne perdît véritablement l'esprit. </p>
                    <p> Cependant, après ce premier transport, revenant toujours à des idées de
                        religion qu'elle avait réellement dans le cœur, elle se prosterna et
                        remercia l'Etre suprême, qui m'avait encore préservée de ce nouveau
                        danger... Se relevant ensuite avec fermeté, et comme inspirée, elle me dit
                        vivement : « Viens t'en, ma nièce, il n'y a pas un moment à perdre ; fuyons
                        cette maison maudite, c'est une nouvelle Gomorrhe et Sodome, où l'hôte
                        impudique violerait des anges, et qui tôt ou tard sera consumée par le feu
                        du ciel. Profitons de l'attention que ce malheureux est obligé de mettre à
                        servir tout son monde, et tandis qu'il ne pense pas à nous, mettons-nous à
                        l'abri de ses persécutions. </p>
                    <p> » Je le veux bien, ma bonne tante, sortons d'ici... mais où allons-nous
                        porter nos pas ? Cachons-nous plutôt quelque part. Voilà la nuit, et nous ne
                        pourrions pas aller loin sans courir d'autres dangers, peut-être plus grands
                        encore. --- Viens toujours, le premier danger est le plus pressant à éviter.
                        La providence pourvoira aux autres ; elle ne nous a pas encore manquée ». </p>
                    <p> Nous guettâmes donc le moment où l'hôte était le plus entouré de monde à ses
                        fourneaux, ou occupé dans la salle après les voyageurs, et nous nous
                        glissâmes l'une après l'autre, sans être remarquées par deux vieilles
                        servantes et un chef de cuisine, qui étaient les seuls commensaux de cette
                        maison, et nous coulâmes le long de la cour, pour regagner la porte
                        charretière, qui donnait sur la route. Nous l'ouvrîmes doucement, et nous
                        sortîmes enfin en faisant chacune un grand signe de croix, et priant Dieu de
                        nous conduire à bon port. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XXXIX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Nous sommes volées sur le chemin. Désespoir de ma tante.
                            Rencontre imprévue. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> N </hi> ous voilà donc sur le grand chemin, marchant sans
                        savoir où nous allions, car nous n'avions pas encore eu le temps de former
                        un plan réfléchi ; mais avançant, pour fuir l'aubergiste, le grand vicaire,
                        le petit vicaire, le prieur des Carmes, le procureur... et tout l'univers
                        masculin, si nous l'avions pu. </p>
                    <p> Comme au lieu de marcher, nous courions, au bout de près d'une heure de
                        cette course, nous trouvant hors d'haleine, et assez loin déjà pour n'avoir
                        plus à craindre du moins de l'aubergiste, ma tante me proposa de nous
                        arrêter un instant, autant pour nous reposer que pour réfléchir un peu sur
                        ce que nous avions de mieux à faire dans cette circonstance. Nous nous
                        assîmes donc sur le bord du chemin. </p>
                    <p> Des dix louis que ma tante avait reçus du grand vicaire, elle avait eu la
                        précaution dans changer deux dans l'après-dîner, avant de quitter l'auberge,
                        en argent blanc, pour les besoins de notre route, et pour n'être pas
                        obligées de présenter de l'or en chemin, ce qui aurait pu nous rendre
                        suspectes, vu la mesquinerie de notre ajustement. Elle voulut encore en
                        avoir une seconde par prévoyance, en cas d'événement fâcheux, ce fut de
                        partager notre petit trésor entre nous deux, pour ne pas risquer de perdre
                        tout le magot à-la-fois... mais cette attention même à le conserver, fut
                        justement ce qui nous le fit enlever. </p>
                    <p> Comme nous étions sur le revers d'un fossé, à faire ce partage, deux hommes
                        passèrent... Avant que nous eussions pu les voir, ni eux, nous, ils
                        entendirent le son de nos écus, que ma tante comptait et recomptait. Voleurs
                        d'habitude, ou non, le proverbe qui dit que l' <hi rend="italic"> occasion
                            fait le larron </hi> ,fut vérifié dans ce moment. Les deux passans
                        réglèrent leur marche, et vinrent droit, mais sansbruit, à ce son agréable
                        et attirant ; ils furent sur nous, et nous surprirent les espèces dans
                        lesmains, qu'ils nous saisirent à-la-fois par-derrière, avant que nous les
                        eussions même encoresoupçonnés. </p>
                    <p> Nous vîmes alors deux soldats avec des havre-sacs, qui allaient sans doute
                        rejoindre leur régiment. </p>
                    <p> « Vieille sorcière dit l'un d'eux à ma tante... c'est le diable apparemment
                        qui t'a envoyé cet argent-là, car, à ton équipage, tu n'as pas l'air d'être
                        faite pour qu'il t'appartienne légitimement ; et à ta mine, et à celle de
                        ton petit compagnon, vous ne pouvez pas non plus l'avoir volé par force...
                        Ainsi donc, comme nous ne craignons pas le diable, nous, non plus que ceux
                        qu'il protège, nous nous approprions ces louis et ces écus-là... S'ils sont
                        faux, comme j'en ai grand peur, venant d'un fournisseur aussi scabreux, nous
                        le dénoncerons à l'aumônier de notre régiment, et s'te perte là ne vous fera
                        pas de tort, à vous ; mais s'ils sont bons et valables, nous boirons avec à
                        votre santé et à la sienne, en reprenant des forces pour aller battre les
                        ennemis de la nation, et votre féal protecteur vous en renverra d'autres... </p>
                    <p> » En attendant ce secours-là du diable votre patron, remerciez Dieu de ce
                        que nous ne sommes ni des voleurs qui vous ôteraient la vie, ni des archers
                        qui vous emmèneraient pour vous la faire perdre ; car franchement, vous ne
                        m'avez pas trop l'air de mériter de vivre ». </p>
                    <p> Cependant, malgré cette grâce qu'il semblait nous faire, le second soldat
                        ayant tiré son sabre, témoignait la plus grande envie de l'essayer sur nos
                        têtes. </p>
                    <p> « Par la sambleu disait-il à l'autre, en prenant déjà la mesure de nos cous,
                        s'ils sont de la bande de quelques voleurs, comme ça m'en a tout l'air,
                        c'est rendre service à la société que la purger de cette clique infame... et
                        si c'est comme tu dis, toi, une vieille sorcière qui manigance avec le
                        diable, je suis curieux de voir s'il a le secret d'endurcir ses protégés, et
                        si le cou de s'te magicienne-là ébréchera la lame de mon briquet, à qui j'ai
                        donné le fil ce matin... Tiens-toi bien, vieille mégère, et réclame-toi de
                        Belzébuth, je vas t'envoyer au sabbat ». </p>
                    <p> Alors, la prenant par les cheveux, il levait déjà son sabre, quand le bruit
                        d'une forte voiture traînée par plusieurs chevaux, se fit entendre de loin,
                        venant de notre côté. </p>
                    <p> Le soldat tueur lâcha les cheveux de ma pauvre tante, mais le preneur ne
                        lâcha pas nos louis ni nos écus, et s'enfuyant tous deux bien vîte par un
                        chemin de traverse, ils nous laissèrent, ma tante et moi, à moitié mortes de
                        frayeur, et tout-à-fait ruinées et sans ressources. </p>
                    <p> Désespérée de ce dernier coup, et hors d'elle-même, ma tante perdant
                        absolument la tête, regrettait de n'avoir pas été tuée par ce soldat, ou
                        soi-disant soldat, qu'elle regardait comme un voleur déguisé ; et lasse de
                        vivre, disait-elle, et décidée à finir sa déplorable existence, elle courut
                        se jeter sur le milieu du chemin, pour que la voiture, qui arrivait grand
                        train, lui passât sur le corps... Effrayée de cet acte de désespoir et de
                        folie, je me mis à pousser des cris affreux... </p>
                    <p> Le postillon arrêta ses chevaux tout court : c'était la diligence qui avait
                        soupé à notre auberge. Les voyageurs s'informant de la cause de cette
                        alarme, je racontai en peu de mots, et en sanglotant, le vol qui venait de
                        nous être fait, et le désespoir de ma tante. Elle-même, que j'avais relevée
                        avec l'aide du postillon, qui était charitablement descendu de son cheval
                        pour la ramasser, confirma ce que je venais de dire, en assurant que puisque
                        la voiture ne l'avait pas écrasée, elle allait en attendre une autre, ou se
                        détruire elle-même. </p>
                    <p> Un des voyageurs, frappé du son de sa voix, lui demanda d'un ton d'intérêt,
                        pourquoi elle se trouvait là à cette heure, et qui elle était. </p>
                    <p> « Oh pourquoi je me trouve là, répondit-elle, c'est un enchaînement
                        d'histoires trop long à raconter, et votre diligence aura plutôt achevé son
                        voyage que je n'aurais terminé le récit de tous mes malheurs, et de ceux de
                        ma pauvre nièce... (car, toute entière à sa sensibilité pour ma personne,
                        elle ne pensait plus à mon habit) ; mais pour qui je suis, c'est plus aisé à
                        savoir, et je peux le dire sans honte, car je n'ai jamais rien fait dont je
                        doive rougir, et qui m'oblige à cacher mon nom. Je m'appelle Geneviève Dubu,
                        fille de feue madeleine Dubu, jadis blanchisseuse près de Neuilli. </p>
                    <p> » Geneviève Dubu s'écria le voyageur qui venait d'interroger ma tante...
                        conducteur, il y a des places dans la diligence, faites-y entrer cette femme
                        avec sa nièce ; je paierai pour elles deux ». </p>
                    <p> Le conducteur ouvrit donc la portière, et nous engagea à monter... et comme
                        il n'était pas raisonnable de s'obstiner à passer la nuit sur le chemin,
                        nous y consentîmes. Le postillon fouetta, et nous partîmes sans deviner
                        encore qui pouvait être celui qui se chargeait ainsi des frais de notre
                        transport. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XL. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Qui était ce voyageur qui s'intéressait à ma tante. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> I </hi> l était nuit, on ne se voyait pas dans cette
                        voiture. Ma tante, trop émue de l'événement cruel où elle venait de courir
                        doublement le risque de la vie, par le sabre du voleur et par les roues de
                        la diligence... et qui nous avait enlevé la dernière ressource qui nous
                        restait pour exister, ne faisait guères attention aux voix de ceux qui
                        l'interrogeaient sur notre aventure ; elle ne distinguait pas celle d'un
                        homme qu'elle connaissait bien et depuis long-temps, mais à qui elle était
                        fort éloignée de penser alors, et dont elle ne pouvait pas se croire si
                        proche. </p>
                    <p> Ce même homme fut le premier à dire qu'il était à propos de ne pas la
                        fatiguer ainsi de toutes ces interrogations, qui ne servaient, pour le
                        moment, qu'à renouveler son chagrin, et qu'il fallait la laisser un peu
                        remettre de la frayeur qu'elle avait eue, mais qu'il la connaissait, et
                        qu'il répondait qu'elle était une honnête personne. </p>
                    <p> L'obscurité et le mouvement de la voiture ayant à mesure assoupi tous les
                        voyageurs, il ne resta plus d'éveillés que ma tante et moi, et peut-être
                        celui qui nous avait fait entrer dans la diligence ; mais prudemment, il
                        crut devoir attendre au lendemain pour se faire reconnaître de ma tante. </p>
                    <p> J'étais à côté d'elle, et j'éprouvais bien sans doute ses mêmes sentimens
                        sur la cruelle singularité de notre position. Nous étions dans une diligence
                        qui nous emmenait sans que nous sussions où ; nous ignorions de même avec
                        qui nous nous trouvions ; et un homme de cette compagnie cependant
                        s'intéressait à nous... </p>
                    <p> « Ce qui me rassure un peu, me disait tout bas ma tante, c'est que c'est moi
                        que cet homme-là connaît... je serais inquiète si c'était toi ; je
                        soupçonnerais encore quelqu'anicroche, mais c'est à moi qu'il en a, il ne
                        peut pas y avoir de danger... Enfin, allons toujours ; le bon Dieu fera
                        faire clair demain, nous verrons notre monde ; et à tel endroit que la
                        diligence nous arrête, nous y serons toujours moins en risque que sur le
                        chemin avec nos maudits voleurs, ou avec l'aubergiste, ou avec le grand
                        vicaire... J'ai eu tort tout-à-l'heure de vouloir me désespérer ; j'en
                        demande pardon à Dieu. Il nous reste encore du cœur et des bras, et avec ça,
                        ma nièce, on trouve à manger du pain par-tout ; dormons, crois-moi, ça nous
                        reposera. Nous sommes huit ou dix personnes dans la voiture ; il n'y a, à ce
                        que je peux croire, ni moine italien, ni marinier ; et à moins que le diable
                        ne s'en mêle, l'histoire de la nuit du coche d'eau ne se renouvellera pas
                        ici ». </p>
                    <p> Nous nous endormîmes effectivement, appuyées et serrées l'une contre
                        l'autre, et la nuit se passa sans accident. La fatigue même, et les
                        tribulations que nous avions éprouvées, nous tinrent tellement assoupies que
                        nous ne nous réveillâmes que lorsqu'il était déjà grand jour, et que la
                        voiture arrivait à l'endroit où elle aurait dû faire sa couchée la veille,
                        et où elle arrêta pour déjeûner et relayer en même temps. </p>
                    <p> Quel fut l'étonnement de ma bonne tante en retrouvant alors dans le voyageur
                        qui répondait pour nous, et qui était un homme de fort bonne mine, quoique
                        de l'âge de ma tante, ce monsieur Jasmin, jadis valet-de-chambre du seigneur
                        de notre village, et à qui elle avait joué un tour si piquant </p>
                    <p> Elle ne le reconnaissait pas d'abord ; mais il la remit sur la voie en lui
                        rappelant lui-même l'aventure où elle l'avait si bien puni. </p>
                    <p> Confuse, elle n'osait plus ni le regarder ni lui parler. Il lui dit avec
                        beaucoup de cordialité, et de sentiment même : </p>
                    <p> « Ma bonne Geneviève, ne soyez pas honteuse pour m'avoir joué un tour qui
                        m'a paru sanglant, il est vrai, dans le premier moment, mais qui a fait le
                        bonheur de ma vie. Vous m'avez corrigé ; vous m'avez retiré du vice où, sans
                        cette forte leçon que vous m'avez donnée, je me serais enfoncé de plus en
                        plus... et j'aurais peut-être fini honteusement, ou je traînerais à présent
                        une misérable et méprisable existence. </p>
                    <p> » La digne femme que je n'avais pas eu le bon esprit de connaître, et que
                        vous m'avez forcé à prendre, a su réparer et racheter, par les qualités bien
                        précieuses de son caractère et de ses talens, une beauté passagère que ses
                        traits n'offraient pas aux yeux... Elle s'est faite estimer et chérir du
                        seigneur de notre village et de son épouse, qui m'ont pardonné mes sottises
                        à cause d'elle. Ils nous ont protégés, gratifiés et favorisés d'abord dans
                        une petite entreprise qu'ils nous ont procurée, et que les soins et
                        l'intelligence de ma femme ont rendue bien plus profitable encore... en peu
                        de temps notre fortune a pris de l'accroissement ; nous avons multiplié nos
                        fonds, augmenté toujours notre commerce et notre travail en proportion ; et
                        aujourd'hui nous nous trouvons à la tête d'une maison considérable, et
                        possesseur d'une fortune solidement assurée... </p>
                    <p> » C'est à vous, ma bonne et vertueuse Geneviève, à qui je la dois, ainsi que
                        toutes les satisfactions pures dont j'ai joui jusqu'à présent, et je mettrai
                        mon plaisir et mon devoir à vous en témoigner ma reconnaissance. Venez
                        déjeûner avec moi, et cette charmante nièce que vous avez là, déguisée en
                        garçon. Cela m'annonce des aventures... et l'histoire de votre vie était
                        déjà entamée, quand je vous ai connue, de manière à me faire croire qu'il
                        vous en est encore arrivé bien d'autres depuis... Vous allez m'en conter une
                        partie ; et comme j'espère que nous ne nous quitterons plus, vous aurez le
                        temps de m'en apprendre le reste ». </p>
                    <p> Nous entrâmes donc avec lui dans une chambre où nous déjeûnâmes. </p>
                    <p> Pendant deux heures, que nous restâmes à cette auberge, ma tante raconta à
                        monsieur Jasmin (qui n'était Jasmin que pour nous, car il avait un autre nom
                        alors, non par orgueil... celui-ci étant un nom de livrée, il avait repris
                        le sien de famille), une grande moitié des derniers événemens de sa vie, et
                        ce qui me concernait moi-même. </p>
                    <p> Le conducteur nous avertissant pour remonter prendre nos places, ma tante
                        parut indécise et inquiète... mais monsieur Jasmin lui prenant la main avec
                        affection, lui dit : </p>
                    <p> « Ma chère Geneviève, je vous ai aimée, je vous ai estimée... maintenant
                        vous êtes dans la peine, et je vous suis redevable... je dois et je veux
                        m'acquitter, même en gagnant encore avec vous... Ma femme, cette digne
                        Jeanneton, dont vous avez fait le bonheur aussi, et qui vous aime autant que
                        moi, est actuellement en Corse ; c'est le pays où je me suis fixé depuis
                        quelque temps, par des tournures et des dispositions de commerce. J'en suis
                        parti pour venir terminer des affaires et recueillir des paiemens, et j'y
                        retourne. J'y ai deux filles avec elle, mais plus jeunes de quatorze à
                        quinze ans... je vous engage... je vous prie même instamment, puisque vous
                        n'avez rien de mieux à faire, d'y venir avec moi ; vous serez l'amie de ma
                        femme et la mienne, et l'institutrice et la seconde mère de nos filles.
                        Elles ont déjà d'excellens caractères, votre expérience et votre sagesse
                        contribueront à en faire des personnes accomplies... et votre charmante
                        nièce sera leur camarade, et regardée chez nous comme notre troisième enfant
                        ». </p>
                    <p> Ma tante était aussi sensible que brave. Elle ne répondit pas, mais elle
                        pleura. Je pleurai aussi, et le bon monsieur Jasmin pleura de même... Enfin,
                        après nous être embrassés tous les trois à plusieurs reprises, et bien
                        essuyé les yeux pour n'avoir pas un air singulier devant nos voyageurs, nous
                        remontâmes dans la diligence pour nous rendre d'abord à Marseille, où
                        monsieur Jasmin avait encore des affaires, et d'où nous devions nous
                        embarquer pour aller nous réunir à sa famille, en Corse. </p>
                    <p> Cette proposition de monsieur Jasmin, et ce voyage, arrangeaient d'autant
                        mieux ma tante, qu'outre le plaisir de se retrouver avec d'anciennes
                        connaissances, avec Jeanneton sur-tout, qui lui avait une si véritable
                        obligation, cela l'éloignait de la France, où elle se déplaisait, où elle
                        craignait beaucoup, et où elle n'avait presque plus d'espoir de rien trouver
                        d'avantageux. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XLI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Nuit cruelle. Histoire d'un revenant. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> M </hi> a tante, réfléchissant sur cette aventure nouvelle,
                        me dit « Ma nièce, j'ai déjà fait, comme tu l'as entendu dans le détail de
                        mon histoire, la rencontre d'une diligence qui m'a tirée d'embarras pour le
                        moment ; c'était celle de mon directeur de comédie... mais, hélas cette
                        rencontre a été depuis pour moi la source de nouveaux malheurs. J'espère que
                        Dieu permettra que celle-ci nous soit plus avantageuse à toutes les deux ». </p>
                    <p> Je lui répondis que j'en augurais aussi très-bien moi-même, et nous nous
                        accordâmes à regarder cet événement inattendu comme une faveur du ciel. </p>
                    <p> Elle commença donc, dès cet instant, à oublier toutes nos disgrâces passées,
                        et à reprendre toute sa gaieté, elle amusa même beaucoup nos voyageurs par
                        le récit du reste de nos aventures, qu'elle acheva pour monsieur Jasmin, et
                        dont elle déguisa adroitement les endroits les plus saugrenus. </p>
                    <p> Toute la route s'acheva ainsi agréablement, sans aucun accident qu'une
                        aventure dans la dernière auberge où nous couchâmes, qui donna toute la nuit
                        bien de l'inquiétude à ma tante et à moi. </p>
                    <p> Nous étions retirées après le souper, et couchées toutes deux en un même
                        lit, dans une chambre qui donnait sur un petit jardin de l'hôtellerie. Notre
                        lumière était éteinte, mais nous n'étions pas encore endormies ; nous
                        entendîmes le bruit d'une chaîne qu'on traînait par la chambre... </p>
                    <p> Aussitôt ma tante, qui avait toujours eu grande peur des revenans, et qui
                        conséquemment me l'avait inspirée à moi-même, s'imagina que c'en était un,
                        et se mit à se serrer contre moi, qui l'embrassai aussi fortement, en
                        frissonnant toutes deux sans oser nous dire un seul mot. </p>
                    <p> Après quelques allées et venues de cette chaîne, qui faisait tout le tour de
                        notre chambre ? et dont chaque mouvement nous faisait tressaillir, nous
                        n'entendîmes plus rien ; et ce calme même dura assez long-temps pour que ma
                        tante, persuadée que c'était l'effet des prières qu'elle avait récitées et
                        des signes de croix qu'elle avait faits, et qui avaient conjuré et mis en
                        fuite le malin esprit ou le revenant, pût se rendormir... </p>
                    <p> Elle commençait même à ronfler un peu... Tout-à-coup elle se réveille et me
                        pousse violemment en me disant : </p>
                    <p> « Eh bien qu'est-ce que tu fais donc ? pourquoi m'arraches-tu mon bonnet ?
                        --- Moi ? ma tante ? je ne vous touche pas... --- Comment, tu ne viens pas
                        de me décoiffer ?... --- Eh mais, pas du tout... --- Oh mon Dieu
                        s'écria-t-elle, miséricorde mon bonnet, qui était bien attaché, est pourtant
                        parti, et on m'a arraché la moitié des cheveux avec, encore ... --- Cela
                        n'est pas croyable, ma tante ; vous rêviez peut-être. --- Comment, je rêvais
                        ... Touche donc, toi-même ». </p>
                    <p> Effectivement, j'alongeai ma main, et je sentis sa tête nue. </p>
                    <p> « C'est bien plutôt toi, me dit-elle, qui, en rêvant, me l'auras ôté... ---
                        Oh non, ma tante, car je ne dormais pas encore, moi » ... </p>
                    <p> Dans le même instant on m'arrache le mien, avec les cheveux aussi. </p>
                    <p> « Oh mais, dis-je, ma tante il valait mieux me le demander que de me
                        l'arracher ainsi... --- Qu'est-ce que je t'arrache, reprit-elle ? --- Eh
                        bien donc, mon bonnet pour mettre à la place du vôtre, apparemment, que vous
                        avez laissé tomber... --- Moi je n'ai pas remué... tu vois bien que tu rêves
                        toujours... --- Mais, non, ma tante je ne rêve pas plus que vous, et voilà
                        bien ma tête nue aussi comme la vôtre ». </p>
                    <p> Elle me tâta à son tour, et me dit : </p>
                    <p> « Ah ma pauvre Suzon prions bien le bon Dieu et la bonne sainte Vierge cette
                        chambre est ensorcelée. C'est le revenant qui est encore revenu »... </p>
                    <p> Et nous voilà toutes deux à retrembler de plus belle ... Dans ce moment on
                        tire notre couverture par le pied du lit, notre frayeur redouble, et nous
                        invoquons à haute voix tous les saints du paradis. </p>
                    <p> Au milieu de notre prière, nous entendons la chaîne qui recommence à rouler
                        par la chambre, qui arrive sur notre lit, et passe derrière nos épaules, car
                        nous nous étions relevées sur notre séant dans l'intention de nous mettre à
                        genoux. La peur nous fit retomber de notre long et à plat... et la chaîne
                        faisant encore un tour par-dessus nous, passa à l'entour du cou de ma tante,
                        et s'arrêta, prise sous mon dos par l'autre bout. </p>
                    <p> La pauvre Geneviève crut que c'était sa dernière heure, et dit son <hi rend="italic"> in manus </hi> , en me conjurant de lui dire aussi un <hi rend="italic"> de profondis </hi> ; mais j'en avais aussi besoin
                        qu'elle. </p>
                    <p> Nous restâmes plusieurs minutes dans cet état d'anéantissement, respirant à
                        peine, et chacune de nous deux croyant l'autre morte, tant l'épouvante nous
                        avait glacées »... Enfin, après cet intervalle nous sentîmes un corps tout
                        vêlu, qui, entrant par dessous nos draps, qui avaient d'abord été tout tirés
                        et dérangés, se glissait et s'alongeait entre nous deux. </p>
                    <p> Oh pour le coup, la frayeur nous redonna des forces ; et poussant à-la-fois
                        des cris affreux, nous nous élançâmes toutes les deux hors du lit, en
                        ouvrant les yeux, que la peur nous avait fait tenir bien fermés jusqu'alors. </p>
                    <p> Nos cris et notre mouvement violent effraya de même l'objet qui nous causait
                        de si cruelles alarmes, car il se sauva en même temps, et nous vîmes quelque
                        chose de gros et de noir, avec une longue queue, qui, sautant de dedans
                        notre lit, traversa la chambre et ressortit par notre fenêtre, qui se
                        trouvait ouverte... ma tante jura que c'était le diable, qu'elle l'avait
                        bien reconnu à sa queue, ferma bien vîte la fenêtre sur lui en faisant
                        encore mille signes de croix ; et se jetant à genoux, en m'y faisant mettre
                        aussi, nous passâmes ainsi tout le reste de la nuit en chemise sur le
                        carreau, à répéter et recommencer les litanies de la vierge, et tout ce que
                        nous savions de prières. </p>
                    <p> Nous ne fûmes retirées de cette angoisse mortelle que le lendemain de grand
                        matin, quand la fille de l'auberge, venant pour nous éveiller et nous
                        avertir que la diligence allait repartir, nous trouva ainsi nues et à genoux
                        au milieu de la chambre. Nous lui racontâmes l'événement effrayant de notre
                        cruelle nuit, et lui fîmes même voir la chaîne qui était restée sur notre
                        lit. Elle la reconnut, et nous apprit, en se pâmant de rire, que le diable
                        qui nous avait tant lutinées, n'était autre chose qu'un gros singe qui était
                        entré par notre fenêtre, que nous n'avions pas eu l'attention de fermer
                        avant de nous coucher... Que de prières nous avions faites en pure perte, et
                        que d'histoires de revenans et de diables n'ont pas eu de fondement plus
                        véritable que celui-là </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XLII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Nous nous embarquons à Marseille. Tempête. Combat sur
                            mer. Le plus terrible danger que nous eussions jamais couru. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e revenant, le sabbat et l'effroi de notre nuit,
                        amusèrent beaucoup nos voyageurs, auxquels ma tante la raconta naïvement,
                        mais après que la fille d'auberge la leur eut déjà annoncée malignement. </p>
                    <p> Cette nouvelle histoire servit de matière aux conversations pour toute la
                        journée... et la préférence que le singe nous avait donnée, à ma tante et à
                        moi, pour nous en rendre les héroïnes, confirma de plus en plus la société
                        dans l'opinion où l'on était déjà que nous étions nées pour les grandes et
                        extraordinaires aventures... </p>
                    <p> Le soir, la diligence étant arrivée à Marseille, l'on se sépara pour aller
                        chacun à sa destination. </p>
                    <p> Monsieur Jasmin nous mena dans une maison où il avait habitude de loger, et
                        où nous dûmes rester quelques jours à attendre qu'il eût fini des affaires
                        importantes qu'il avait dans cette ville. </p>
                    <p> Comme il vit qu'elles traînaient en longueur, et qu'il n'avait pas besoin de
                        nous, qui, de notre côté, brûlions d'impatience de nous voir hors de France,
                        il profita de l'occasion d'un vaisseau qui allait partir justement pour la
                        Corse, et nous fit embarquer dessus en nous donnant une lettre pour son
                        épouse, à laquelle il nous recommandait beaucoup, et nous chargea même de
                        vive voix de quelques détails à lui faire, concernant ses opérations
                        particulières. </p>
                    <p> Nous nous séparâmes donc de lui, avec l'assurance qu'il nous donna et qu'il
                        nous dit d'annoncer de même à son épouse, que ses affaires terminées ou non,
                        il partirait sous quinze jours au plus tard pour nous rejoindre. </p>
                    <p> En embarquant sur ce vaisseau qui nous faisait quitter la France, nous
                        voulûmes, ma tante et moi, nous donner la satisfaction d'écrire au grand
                        vicaire, tant pour lui faire connaître les véritables motifs de vertu qui
                        nous avaient ordonné de le fuir, que la scélératesse de l'aubergiste, son
                        second agent, à qui il nous avait confiées, et nous lui en marquions les
                        intéressans détails... </p>
                    <p> Notre lettre parvint et ne fut pas inutile. J'ai appris particulièrement
                        depuis, que ce misérable avait été puni comme le méritait la bassesse de ses
                        sentimens. </p>
                    <p> Le grand vicaire, sans parler de nous, l'avait fait condamner, pour
                        l'affaire de la berline, comme recéleur et acheteur d'effets volés ; et peu
                        de temps après notre départ de Marseille, il y vint prendre une place dans
                        les bancs des galériens... Par une fatalité singulière, l'avare procureur
                        qui régalait si bien ses clercs, et dont j'avais été la cuisinière pendant
                        quatre jours, avait obtenu la même récompense pour crimes de faux, qu'il
                        avait commis dans ses actes... Tout se retrouve avec la providence ... </p>
                    <p> Un nouveau spectacle s'ouvre à nos yeux émerveillés... Nous sommes en pleine
                        mer... </p>
                    <p> On peut s'imaginer... ou pour mieux dire, il serait difficile de se figurer
                        la surprise d'admiration et de terreur à-la-fois qui s'empara de ma tante et
                        de moi, à l'aspect de cette immense étendue d'eau. </p>
                    <p> Nous, qui n'avions jamais vu que la Seine et quelques autres rivières ou
                        ruisseaux... nous nous crûmes absolument perdue, hors du monde, et presque
                        dans le néant, quand notre vue ne trouvant plus de bornes et n'apercevant
                        plus de terre, fut obligée de s'arrêter dans le vide de l'air, où l'horizon
                        seulement confondait le ciel avec la mer... </p>
                    <p> Pour nous faire passer par toutes les épreuves, une tempête violente nous
                        accueillit dès le même jour, et nous tourmenta d'une manière horrible... car
                        les matelots prièrent Dieu... c'est tout dire ; mais, comme on a déjà lu
                        beaucoup de ces descriptions-là, je n'en ferai pas ici une nouvelle ; je
                        dirai seulement que les montagnes d'eau qui s'élevaient à l'entour de nous
                        en menaçant de nous écraser, et les abymes sans fond qui s'entrouvraient
                        pour nous engloutir, nous causèrent bien encore un autre genre de frayeur
                        que celle que le <hi rend="italic"> diable-singe </hi> nous avait fait
                        éprouver. </p>
                    <p> Mais ce n'était encore que le prélude d'un malheur épouvantable auquel nous
                        devions succomber. </p>
                    <p> La tempête cessa, et le calme ? que nous avions tant désiré, ne revint que
                        pour annoncer et nécessiter notre perte. </p>
                    <p> La force des vents nous ayant jetés hors de notre route pendant toute la
                        nuit, nous aperçûmes au matin un corsaire algérien qui venait sur nous.
                        N'étant pas en force pour nous défendre, nous ne cherchions qu'à fuir ; mais
                        notre vaisseau, endommagé par les suites de la tempête, qui avait emporté
                        une partie de nos voiles et de nos agrès, ne put échapper à l'ennemi, qui,
                        avançant à voiles et à rames, nous attrapa et commença à nous envoyer une
                        volée de ses canons, qui nous fit encore ressentir une nouvelle espèce de
                        peur non moins effrayante, en voyant tomber à côté de nous nos compagnons,
                        écrasés par les boulets, ou déchirés par les éclats des bois qu'ils
                        fracassaient... </p>
                    <p> Le combat ne dura pas long-temps ; les pirates turcs eurent bientôt détruit
                        la moitié de notre monde et forcé le reste à se rendre ; nous fûmes tous
                        conduits sur leur vaisseau, où ils nous enchaînèrent, et ils reprirent leur
                        route pour nous aller vendre comme esclaves dans leur pays. </p>
                    <p> « Ah, mon doux sauveur s'écriait ma tante en pleurant, quand elle vit qu'on
                        allait la charger de fers et moi aussi, comme tous nos autres camarades, et
                        qu'elle entendit le langage barbare de ces turcs, auquel elle ne comprenait
                        rien... voilà bien encore la pire des histoires qui nous sont arrivées ...
                        Les bossus galonnés, les tabellions estropiés, les boulangers brûlés, les
                        aubergistes scélérats, les procureurs enragés, les prieurs de Carmes
                        enlevés, les clercs ivrognes et impudens... les vicaires suborneurs, les
                        Lafleur ravisseurs, et les brigands voleurs et assassins de la forêt...
                        n'étaient que de mauvais démons qu'on pouvait conjurer avec des prières...
                        et la protection de sainte Geneviève des-Ardens, ma patronne, et de sainte
                        Suzanne, la tienne, ont toujours su nous en délivrer ... </p>
                    <p> » Mais avec ces rénégats maudits, ces mangeurs d' <hi rend="italic"> Arcoran
                        </hi> , qui sont piresque les juifs dont les moustaches seules me font
                        trembler... et qui n'entendent ni le français ni lelatin, toutes les prières
                        et toutes les litanies sont inutiles. Notre dernière heure est sonnée,
                        mapauvre nièce ces enragés-là vont nous manger toutes vives » </p>
                    <p> La peur d'être ainsi dévorée vivante, fit qu'elle ne voulut pas se laisser
                        enchaîner ; elle sautait au milieu des forbans, les égratignait et les
                        mordait dans l'intention de se faire tuer d'avance d'un coup de sabre, comme
                        ils l'en menaçaient, aimant mieux, disait-elle, n'être mangée qu'après sa
                        mort... et elle m'exhortait à en faire autant. </p>
                    <p> Enfin le capitaine de ces brigands, qui s'amusait à regarder la belle
                        défense de ma tante, et qui riait de tous les sauts et grimaces que la
                        fureur lui faisait faire, eut la fantaisie de vouloir l'interroger... </p>
                    <p> Il ordonna donc de la laisser libre, et de la lui amener dans sa chambre
                        avec moi ; et il fit en même temps venir un interprète pour pouvoir lui
                        expliquer nos discours. </p>
                    <p> Sitôt que nous entrâmes, il me regarda avec plus d'attention qu'il n'avait
                        encore fait, n'ayant presque pas eu le temps de me voir, tout occupé qu'il
                        était, et à donner des ordres après le combat, et ensuite à considérer ma
                        tante. </p>
                    <p> Il se permit même avec moi des familiarités et des caresses turques
                        très-indécentes, qui révoltèrent ma tante autant que moi ; et il me fit dire
                        par son interprète, qu'il me trouvait un fort joli garçon ; qu'à cause de ma
                        beauté, il ne me ferait pas enchaîner comme les autres, et qu'il voulait me
                        garder pour le servir à sa chambre... il fit même apporter des vêtemens
                        turcs, et me fit ordonner, par ce truchement, de me déshabiller à l'instant,
                        et de prendre le nouveau costume qu'on me présentait... </p>
                    <p> Comme je m'y refusai, il commanda à l'interprète de me dépouiller. </p>
                    <p> Il vint effectivement sur moi, et portait déjà les mains à mon pantalon pour
                        le défaire, quand ma tante, qui n'entendait pas la langue des turcs, mais
                        qui comprenait fort bien leurs gestes, indignée de ceux-là, lui appliqua un
                        vigoureux soufflet... et du même temps, le saisissant par les deux côtés de
                        la moustache, le fit tomber et rouler par terre avec elle, qui ne quittait
                        pas prise. </p>
                    <p> Celui-ci tira son poignard, et allait en percer ma tante... mais le
                        capitaine, qui riait encore de ce nouvel acte de bravoure de Geneviève, l'en
                        empêcha en lui disant, dans son langage, qu'il allait la faire punir
                        autrement. Il lui ordonna seulement de la contenir, ce que le pauvre
                        interprète, à moitié démoustaché, ne put faire qu'à l'aide de deux pirates
                        qui lui servirent d'adjoints. </p>
                    <p> Alors le capitaine avançant lui-même sur moi, me déchira brusquement mon
                        gilet du haut en bas, et ma chemise avec... et ma gorge parut à découvert. </p>
                    <p> « Alla Mahomet Alla » s'écria-t-il aussitôt, en baragouinant encore dans son
                        jargon... et il se jeta sur moi comme un tigre furieux, en déchirant Je même
                        mon caleçon, et s'abandonnant à toute sa brutalité... </p>
                    <p> C'en était fait il n'y avait plus de sainte Suzanne qui pût l'arrêter... et
                        mon honneur, qui s'était déjà réchappé des attaques de tant de français,
                        allait être la proie d'un misérable turc... </p>
                    <p> Ah oui, sainte Suzanne vous dormiez ou m'abandonniez alors... car Mahomet
                        prenait déjà bien de l'avance ... mais ma tante était là qui veillait sur
                        moi ... </p>
                    <p> Aussi vive que le salpêtre enflammé, elle se dégage des mains de
                        l'interprète et des deux autres brigands qui la retenaient, elle arrache le
                        poignard de l'un d'eux, et s'élançant sur le capitaine, qui m'avait
                        renversée sur son ottomane, elle le lui enfonça tout entier dans le dos. </p>
                    <p> Le sang ruissela aussitôt, et il tomba mort du coup... </p>
                    <p> Vingt autres poignards et sabres furent aussitôt levés sur nous, et nous
                        devions être criblées et déchirées ... cependant nous échappâmes au premier
                        et terrible mouvement de la fureur de ces forcenés, par un cri que fit
                        l'interprète pour les retenir... mais ce n'était pas pour nous faire
                        grâce... c'était au contraire pour nous réserver à un supplice bien plus
                        douloureux. </p>
                    <p> En effet, le second capitaine, informé de cette catastrophe, et devenant
                        maître sur le vaisseau, par la mort de son chef, entra dans la chambre, et
                        donna des ordres pour nous faire tout bonnement... empaler. </p>
                    <p> On me demandera peut-être ce que c'est que cette opération-là...
                        Heureusement je ne le sais pas encore par expérience, mais aux apprêts que
                        j'en ai vu d'avance, je puis juger que ce doit être un fort vilain quart
                        d'heure à passer... et que le ciel en préserve tous ceux ou celles qui me
                        liront, et qui auront le malheur de tomber, comme moi, dans les mains des
                        turcs ... </p>
                    <p> On nous saisit donc, et malgré notre résistance, celle du moins de ma tante,
                        qui se défendait toujours comme un lion, car pour moi, épouvantée de tout ce
                        qui venait de se passer, je n'avais plus ni force, ni presque de sentiment,
                        on nous mit absolument nues, et l'on nous conduisit sur le tillac, où notre
                        sentence devait être exécutée. </p>
                    <p> A la vue de mon corps, le nouveau capitaine ressentit les mêmes désirs
                        criminels que ceux qui avaient déjà coûté la vie à son prédécesseur, et
                        alliant, par un contraste bien digne d'un barbare, l'amour à la férocité, il
                        déclara que pour nous punir davantage, il voulait jouir de moi devant ma
                        tante, qui serait empalée la première, et m'abandonner ensuite à la
                        brutalité de ses soldats... Il eut même l'atroce cruauté de le faire
                        expliquer à ma tante par son interprète... </p>
                    <p> « Ce ne sera pas vrai... s'écria cette femme intrépide, ce ne sera pas du
                        moins ce monstre-là qui aura l'infernal plaisir de commettre ce crime »...
                        Et toute nue qu'elle était déjà, et au milieu de ses bourreaux, se
                        précipitant sur le nouveau et second capitaine, elle arracha le poignard
                        qu'il avait à sa ceinture, et le lui plongea dans le cœur. Et de deux ... La
                        place de capitaine n'était plus affriandante... ou du moins les désirs de
                        concupiscence se rallentissaient bien à mon sujet. </p>
                    <p> On la ressaisit vivement, mais le coup était fait, et le poste de capitaine
                        vaquait pour un troisième... </p>
                    <p> Ma tante, furieuse, hors d'elle-même, se débattit dans les bras de ceux qui
                        voulaient la lier, et toujours armée de son poignard, elle espadonna avec,
                        éventra encore cinq à six turcs ; et en frappant toujours ceux qui se
                        présentaient devant elle, parvint jusque sur le bord du vaisseau, d'où elle
                        s'élança dans la mer, et se fit engloutir par les flots, plutôt que de se
                        laisser reprendre par ces barbares, en me criant : « Adieu, ma pauvre nièce
                        » Ce cri retentit au fond de mon cœur. Anéantie de ce coup, plus encore que
                        de ma terrible situation, je tombai sans sentiment... </p>
                    <p> Alors, sans aucune compassion, le troisième capitaine remplaçant, se gardant
                        bien de la tentation luxurieuse qui avait causé la perte des deux autres,
                        ordonna de m'exécuter à l'instant. </p>
                    <p> On me releva donc, et par un raffinement de barbarie à la turque, on
                        s'efforça de me faire bien revenir à moi, pour me faire mieux sentir toute
                        l'horreur de mon supplice. </p>
                    <p> Ces soins cruels avaient eu leur succès... j'avais repris connaissance. Déjà
                        le pieux mortel était aiguisé et affilé, déjà j'étais liée et présentée
                        devant l'instrument fatal... lorsque le turc qui était à la découverte au
                        haut d'un mât, cria fortement, en articulant quelques mots. </p>
                    <p> Soudain le capitaine en prononça quelques autres, et tous ces forbans
                        acharnés sur moi, laissèrent tomber le pal, les cordes et les outils pour
                        l'enlever... et m'ayant entraînée nue et liée comme j'étais, dans la chambre
                        du capitaine, coururent à leurs armes et se préparèrent au combat. </p>
                    <p> C'était un vaisseau qu'on apercevait de loin, que la vigie avait signalé, et
                        l'espérance et l'envie de faire une nouvelle prise, avait déterminé ces
                        malheureux à différer mon supplice jusqu'après l'affaire qu'ils allaient
                        engager. </p>
                    <p> Pour moi, ne comprenant rien à leur langage, et ne devinant rien à leurs
                        mouvemens, attendant toujours la mort dans l'infame position où j'étais...
                        et désolée de la perte de ma tante, je ne regardais ce retard de mon
                        exécution que comme une agonie plus longue et plus cruelle </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XLIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ma tante reparaît. Je suis sauvée. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> L </hi> e corsaire allant à la rencontre de ce vaisseau,
                        qui de son côté avançait aussi sur lui, ils furent bientôt à portée de se
                        reconnaître ; et les turcs virent avec chagrin, qu'au lieu de butin à faire
                        dans cette occasion, ils n'avaient que des coups à y attraper, car c'était
                        une galère maltaise, qui les atteignit et commença à les chauffer
                        vigoureusement. </p>
                    <p> Le combat s'entama avec un acharnement égal, et chacun des deux vaisseaux ne
                        cherchant qu'à aborder l'autre, ils parvinrent à s'accrocher. Les chevaliers
                        sautèrent sur notre corsaire, tandis que les turcs s'élancèrent sur la
                        galère de la religion. </p>
                    <p> Comme il n'était question que de vaincre ou de périr, et que la même ardeur
                        animait chacun des combattans, le carnage fut effroyable des deux côtés...
                        mais les chevaliers avaient toujours l'avantage ; d'abord par leur bravoure
                        extrême ; de plus aussi, parce que l'équipage turc était déjà fatigué du
                        combat livré le matin contre notre vaisseau, et de quelques autres encore
                        avant, dans lesquels il avait perdu du monde. </p>
                    <p> Un matelot de la galère maltaise surtout, qui avait sauté sur le corsaire
                        avec un sabre dans une main et un poignard dans l'autre, fit à lui seul un
                        ravage terrible. Furieux, et comme forcené, il parcourait tout notre
                        vaisseau, criant : « Vengeance périssent les maudits turcs » ... Et
                        frappant, renversant et exterminant tous ceux qui paraissaient devant lui,
                        il parvint jusqu'à la chambre où j'étais, en poursuivant le troisième
                        capitaine, qui s'y sauvait en voyant la victoire se décider pour les
                        maltais, déjà presque maîtres de son vaisseau... il y entra avec lui, et le
                        fit tomber mort à mes pieds. </p>
                    <p> M'apercevant aussitôt, il s'élança sur moi, et me serra dans ses bras, en
                        criant avec transport : « Ma nièce, ma chère nièce, je t'ai donc retrouvée </p>
                    <p> » O ciel ma bonne tante, m'écriai-je de même, est-il possible que ce soit
                        vous » ? </p>
                    <p> Etourdie et confondue de cette résurrection imprévue, car je la croyais bien
                        au fond de la mer... je m'évanouis dans ses bras... Cette reconnaissance si
                        heureuse et si inattendue, pensa nous être fatale, et le moment de notre
                        réunion allait être celui de notre séparation éternelle... </p>
                    <p> Ma tante donc, puisque c'était elle-même, sous les habits d'un matelot,
                        (j'expliquerai tout-à-l'heure cette énigme), avait jeté ses armes pour
                        pouvoir me donner des secours. Quelques officiers turcs, enragés d'être
                        vaincus, accouraient pour se renfermer dans cette chambre, afin d'y pouvoir
                        résister encore quelques instans... nous voyant ainsi toutes les deux, ils
                        voulurent assouvir sur nous une partie de leur fureur, et se précipitèrent
                        pour nous égorger... Mais plusieurs chevaliers, qui les poursuivaient,
                        entrèrent après eux, et les sabrant, les forcèrent à se retourner pour se
                        défendre. Ma tante ayant eu le temps de ramasser une arme, se joignit encore
                        aux chevaliers pour combattre ces forbans, et me faisant un rempart de son
                        corps, elle criait toujours : « Pour Dieu, sauvez ma nièce, ma pauvre nièce
                        ... ». </p>
                    <p> Un des combattans français, mais qui n'était pas chevalier, frappé de ses
                        cris, et m'ayant aperçue ainsi nue et garrottée encore, me prit dans ses
                        bras, et franchissant la chambre à travers les sabres et les poignards, dont
                        même il reçut malheureusement quelques blessures, il m'emporta jusque sur la
                        galère maltaise, et m'ayant déposée dans sa chambre, toute égarée que
                        j'étais encore, mais un peu ranimée par le mouvement, il retourna sur le
                        corsaire aider les chevaliers à exterminer les turcs. </p>
                    <p> Tous les chefs morts, le reste céda bientôt, d'autant que leur vaisseau
                        ayant reçu plusieurs coups de canon dans le bas, faisait eau de toutes
                        parts, et commençait à s'enfoncer. On n'eut que le temps de décramponner la
                        galère et de transporter d'abord tous les prisonniers français qu'ils
                        avaient faits auparavant, et quelques-uns de ces pirates, que l'on enchaîna,
                        et le corsaire coula à notre vue. </p>
                    <p> Après cette victoire, tous les chevaliers rentrés à leur bord, et ma tante
                        avec eux, la connaissance m'étant revenue, la bonne Geneviève, qui m'avait
                        déjà revêtue d'un accoutrement de matelot pareil au sien, m'apprit les
                        obligations que j'avais au brave français qui m'avait emportée du milieu des
                        turcs, et nous allâmes toutes deux pour lui en faire nos remercîmens les
                        plus vifs. </p>
                    <p> Hélas ce pauvre et digne homme avait été blessé lui-même, non-seulement en
                        m'emportant, mais plus grièvement encore après qu'il fut retourné sur le
                        corsaire. </p>
                    <p> Nous gémissions de son malheur, dont je m'accusais d'être la cause, en
                        pensant que sa générosité pour me secourir lui avait fait recevoir ces
                        blessures... mais il me dit, du ton le plus gracieux et le plus sentimental,
                        que les blessures qui paraissaient sur son corps pourraient se guérir...
                        mais qu'il en avait effectivement reçu une en me voyant, qui, quoiqu'elle ne
                        parût pas comme les autres, était cependant plus incurable... qu'au surplus,
                        telle chose qui pût arriver, il regarderait toujours comme un des plus beaux
                        momens de sa vie, celui où il avait pu m'être utile. </p>
                    <p> Cet homme, comme je l'ai dit, n'était point attaché à la religion par des
                        vœux ; fort riche, sans parens et sans emplois, il avait séjourné long-temps
                        à Malte, où il avait lié amitié avec plusieurs chevaliers. Se trouvant
                        maître de ses volontés, de son temps et de sa fortune, et voyant que ses
                        amis montaient une galère pour aller en course, il avait y autant par
                        bravoure que par affection pour eux, voulu être de la partie, et les avait
                        accompagnés comme simple volontaire. </p>
                    <p> Après le service qu'il m'avait rendu, la curiosité le portant à savoir la
                        cause de l'état où il m'avait trouvée, nous ne pûmes lui refuser le récit de
                        nos aventures. Ma bonne tante le lui fit donc, et ce fut à ce moment que
                        j'appris par quel hasard extraordinaire j'avais eu le bonheur de la revoir.
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XLIV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Comment ma tante fut retirée de la mer. Conclusion. Je me
                            trouve mariée, veuve, et je suis toujours fille. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="caps"> Q </hi> uand ma tante se fut précipitée dans la mer, le
                        corsaire ne pensant guères à la repêcher, s'était toujours éloigné... Elle
                        avait d'abord perdu connaissance en enfonçant dans cette eau... mais bientôt
                        revenant au-dessus, et balottée par l'agitation des flots, elle s'était
                        trouvée arrêtée parmi des débris de notre vaisseau, à nous, de Marseille,
                        qui venait de combattre contre les turcs. </p>
                    <p> La mer était jonchée de morceaux de mâts rompus, de vergues, de futailles et
                        autres choses qu'on avait jetées d'avance pour alléger le vaisseau, ou qui
                        avaient été brisées et précipitées pendant le combat ; de sorte que s'étant
                        machinalement cramponnée après une cage à poules, elle en avait été
                        soutenue, et préservée de sa perte, qui paraissait inévitable. La galère
                        maltaise qui poursuivait le corsaire, et qui Venait directement dans ses
                        eaux, avec l'avantage du vent, avait aperçu mon infortunée tante luttant
                        contre la mort sur ce faible retranchement, l'avait recueillie, secourue, et
                        recouverte d'un vêtement de matelot, puisque les chevaliers n'en avaient pas
                        à l'usage de femme. </p>
                    <p> Ils avaient tiré d'elle des renseignemens sur la force du corsaire et le
                        nombre de ses hommes, et quand ma bonne Geneviève, qui refusait d'abord
                        leurs secours, avait entendu qu'ils allaient attaquer les turcs, elle avait
                        enfin consenti à vivre encore pour avoir du moins une occasion de me venger
                        ; car elle me croyait bien morte aussi, victime de ces barbares. </p>
                    <p> Animée par ce puissant motif, elle avait donc sauté la première à
                        l'abordage, et sa courageuse rancune avait coûté la vie à un grand nombre de
                        nos ennemis... Le commandant même de la galère, ainsi que tous les
                        chevaliers, se plurent à rendre hommage à sa valeur, et à lui en faire,
                        comme tout l'équipage, les complimens les plus flatteurs et les plus
                        distingués... </p>
                    <p> Cependant le brave homme qui m'avait sauvée, était fort mal de ses
                        blessures, et gardait le lit ; ma tante ne voulut pas quitter sa chambre
                        pour pouvoir lui donner toutes ses attentions, et le conjura de permettre
                        que je partageasse avec elle le devoir que m'imposait la reconnaissance, de
                        servir et de soigner mon libérateur. Il y consentit d'autant plus volontiers
                        qu'il avait, disait-il, beaucoup de plaisir à me voir et à causer avec
                        moi... Effectivement dans ses momens de repos, il se plaisait à me faire
                        mille questions, à me faire répéter celles de mes histoires que ma tante lui
                        avait déjà racontées, me louait de ma vertu, riait de ma naïveté, et
                        finissait toujours par me dire que je méritais d'être heureuse, et que je le
                        serais. </p>
                    <p> Enfin un jour qu'il commençait à se rétablir, et que tous les dangers
                        paraissaient dissipés pour ses blessures, il me dit devant ma tante, que
                        s'il avait fait quelque chose pour moi, nous avions beaucoup plus fait pour
                        lui, parce que, sans nos soins obligeans et continués avec tant d'affection
                        et de prévenance, il n'aurait pu espérer de guérir ; qu'en conséquence il se
                        regardait comme nous devant la vie... m'avoua même que le désir qu'il avait
                        conçu dès le premier moment de la passer avec moi, était peut-être même
                        encore un des remèdes les plus efficaces qui la lui avaient conservée... que
                        puis donc qu'il m'en avait l'obligation, il était juste qu'il m'en fît
                        l'hommage, ainsi que de sa fortune qui était indépendante, puisqu'il l'avait
                        gagnée lui seul, et qu'il n'avait point de famille pour la réclamer. </p>
                    <p> Pénétrées et confuses d'une proposition si avantageuse, mais si éloignée de
                        nos espérances, nous n'eûmes, ma tante et moi, qu'une même façon de lui
                        répondre ; ce fut qu'il ne devait penser qu'à se guérir tout à fait, de le
                        prier de continuer à souffrir et à recevoir nos soins, et, au lieu de
                        vouloir nous faire un sort si au-delà de nos désirs et de notre condition,
                        de nous permettre seulement de le servir, ainsi que la digne épouse qu'il
                        pourrait se choisir, et dont les mérites seraient beaucoup au-dessus des
                        miens. </p>
                    <p> L'air et le ton de vérité de ce discours uniforme, et qui était plus encore
                        dans nos yeux et dans nos cœurs que sur nos langues, le pénétra. Il nous
                        serra les mains à toutes deux, nous disant : « Mes bonnes amies j'ai
                        souffert vos soins, et je vous les demande même encore avec plaisir et
                        intérêt... mais jamais vous ne serez servantes auprès de moi, ni auprès
                        d'une autre femme... Ma chère Suzon, aucune autre ne produira jamais sur mon
                        cœur l'effet que votre beauté, votre vertu, votre ingénuité et l'amabilité
                        de votre caractère y ont fait. Permettez-moi de vous rappeler un instant
                        l'état où je vous ai vue pour la première fois, et consentez à ce que je
                        fournisse à votre pudeur un moyen légitime pour n'en plus rougir... Je suis
                        honnête homme, je n'ai jamais cherché à tromper, à abuser aucune femme :
                        jamais aucune n'a reçu de moi ni promesse, ni déclaration d'amour. Vous êtes
                        la première à qui mon ame m'a forcé d'en adresser une ; assurez-vous que
                        vous serez la dernière. Je ne sais pas si ceux qui les trompent, font de
                        grandes phrases pour les séduire... mais je pense qu'il suffit de peu de
                        mots pour prouver la sincérité, et je crois vous en avoir dit assez.
                        Faites-moi le plaisir de vous retirer un instant, et de prier de ma part le
                        capitaine, l'aumônier et l'écrivain de venir dans ma chambre ». </p>
                    <p> Nous nous acquittâmes de cette commission. Ces trois personnes qu'il
                        demandait, restèrent enfermées avec notre malade pendant près d'une heure ;
                        après quoi, elles sortirent en nous invitant à y rentrer. </p>
                    <p> Ce brave homme ne nous parla plus à ce sujet, mais il nous parut beaucoup
                        plus gai, et mieux encore qu'à l'ordinaire, et, pendant quelques jours, sa
                        convalescence alla toujours en augmentant, ainsi que sa gaieté. </p>
                    <p> Il nous parlait avec une cordialité, une sensibilité sur les malheurs que
                        nous avions éprouvés toutes deux, qui nous touchaient jusqu'à nous faire
                        verser des larmes qu'il essuyait lui-même, en nous disant que tout ce
                        mauvais temps-là était passé, et que l'avenir ne nous en promettait plus que
                        d'heureux. Il me nommait sa petite femme, appelait Geneviève sa bonne tante,
                        et à la moindre familiarité près, qu'il ne se permettait pas, on aurait pu,
                        dans le vaisseau, nous regarder comme un véritable ménage. </p>
                    <p> Nous approchions de Malte. Deux jours encore, et notre galère rentrait dans
                        le port. Déjà notre cher convalescent se félicitait de toucher au moment où
                        il pourrait nous témoigner la sincérité et la délicatesse de ses sentimens
                        pour moi, et être heureux lui-même, disait-il, de notre bonheur. Déjà il
                        nous détaillait les agrémens et les charmes d'une maison délicieuse qu'il
                        avait dans l'île de Malte, et les plaisirs qu'il nous y procurerait... mais
                        un poids que j'avais sur le cœur... un serrement extraordinaire, m'ôtait
                        malgré moi la gaieté qu'il s'efforçait de m'inspirer... </p>
                    <p> Comme il se sentait beaucoup mieux, il voulut souper avec nous dans sa
                        chambre, et mangea même trop, à ce qu'il me parut... et malgré moi,
                        sur-tout, d'un morceau de thon qu'on avait pêché dans la journée. Je lui
                        représentai vainement, ainsi que ma tante, que cette chair était trop lourde
                        pour son estomac, encore faible ; tout ce que nous pûmes gagner, fut de le
                        retenir un peu sur la quantité... mais il voulait manger, disait-il, pour se
                        donner des forces, afin de pouvoir nous promener dans deux jours par toute
                        l'île... </p>
                    <p> Enfin nous le quittâmes lorsqu'il se coucha fort gaiement, en nous
                        souhaitant une bonne nuit, et nous invitant à revenir de bonne heure
                        l'éveiller le lendemain, espérant que nous ne nous quitterions plus, car on
                        était presqu'à la vue de l'île. </p>
                    <p> Etant retirées, ma tante et moi, dans une petite cabane que le capitaine
                        nous avait fait arranger dans l'entrepont, presque dessous la chambre de
                        notre nouveau protecteur, nous réfléchissions à toutes les promesses que ce
                        brave homme nous avait faites ; et sans concevoir d'espérances folles, ni
                        ambitieuses, nous pensions au moins pouvoir supposer qu'il nous fournirait
                        les moyens de passer en Corse, pour y rejoindre monsieur Jasmin et la bonne
                        Jeanneton, dont les pirates turcs nous avaient séparées. </p>
                    <p> La joie de nous voir enfin presque revenues à bon port, et de pouvoir
                        bientôt embrasser ces bons amis de ma tante, nous avait empêchées long-temps
                        de céder au sommeil... A peine commencions-nous à nous y livrer, lorsque
                        nous fûmes réveillées par beaucoup de bruit que nous entendîmes au-dessus de
                        nous. Un mouvement extraordinaire, des allées et des venues continuelles
                        nous firent soupçonner et craindre quelqu'accident. Tout cela paraissait
                        avoir lieu justement dans la chambre de notre malade. </p>
                    <p> Nous montâmes donc, effrayées d'avance d'un pressentiment douloureux qui
                        m'avait agitée toute la soirée. Nous apprîmes qu'effectivement il avait eu
                        une violente indigestion, et que les efforts convulsifs que des vomissemens
                        et des coliques lui avaient occasionnés, avaient fait rouvrir toutes ses
                        blessures ; qu'il avait déjà perdu beaucoup de sang avant d'avoir pu être
                        secouru, et qu'enfin il était dans un état désespéré. Le chirurgien ne
                        voulut pas même nous laisser entrer. </p>
                    <p> Nous passâmes ainsi le reste de la nuit à gémir et à nous désoler devant sa
                        porte, demandant de ses nouvelles à chaque fois que quelqu'un sortait
                        d'auprès de lui. </p>
                    <p> Hélas son sort était décidé ; nous ne devions plus le revoir... Vers le
                        point du jour nous vîmes venir à sa chambre le capitaine. Il nous trouva
                        fondant en larmes, nous parla avec bonté, essaya de nous donner
                        quelqu'espérance, et entra en nous promettant de nous dire ensuite, en
                        ressortant, l'état où il l'aurait laissé. </p>
                    <p> Il resta très-peu avec lui, et ne put nous parler beaucoup, parce qu'il
                        ressortit avec le chirurgien. Il nous dit simplement de ne pas rester là,
                        que le malade avait besoin de repos, de retourner à notre chambre, et qu'il
                        nous ferait appeler bientôt. </p>
                    <p> L'air pénétré avec lequel il nous dit ce peu de mots, nous perça le cœur.
                        Nous jugeâmes qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver ce malheureux, et nos
                        appréhensions furent bientôt confirmées, en voyant entrer l'aumônier dans sa
                        chambre. </p>
                    <p> Ma tante et moi nous avions essuyé de terribles coups passé par de cruelles
                        épreuves ... mais toutes ces émotions fortes et soudaines n'avaient fait
                        qu'étonner et confondre nos esprits... Les mouvemens de la colère et de
                        l'effroi avaient presque toujours étourdi et comprimé le sentiment de la
                        douleur... mais ici c'était une véritable sensation d'attendrissement
                        douloureux, et de chagrin cuisant et réfléchi Notre ame se déchirait, et
                        toutes ses facultés se réunissaient pour nous faire éprouver à-la-fois
                        toutes les peines de la sensibilité, tous les regrets de l'amitié, et toutes
                        les obligations de la reconnaissance ... </p>
                    <p> Enfin l'aumônier sortit. Nous n'osâmes l'interroger que par nos pleurs. Il
                        nous regarda d'un air très-touché lui-même, mais grave et recueilli, comme
                        l'exigeait son ministère, en nous disant qu'il fallait se résigner aux
                        décrets de la Providence, qui faisait tout pour le mieux. Ce fut notre coup
                        de grâce. </p>
                    <p> Le chirurgien rentra ensuite, et revenant au bout de quelques minutes, il
                        nous ramassa collées contre la porte et à demi-mortes, nous prit par les
                        bras pour nous aider à marcher, car nous n'en avions plus la force, et nous
                        entraîna dans la chambre du capitaine. </p>
                    <p> Ce digne et généreux commandant nous parla d'abord le langage de la raison
                        et de la religion. Il dit qu'il approuvait et estimait en nous la profonde
                        et légitime douleur dont nous étions affectées... que le brave citoyen qui
                        venait de payer à la nature le tribut que nous lui devions tous, méritait
                        bien nos regrets et notre reconnaissance... enfin qu'il nous avait laissé
                        des preuves de son amitié et de sa bienveillance, qui, si elles ne pouvaient
                        pas nous consoler tout-à-fait de sa perte, devaient au moins servir
                        d'adoucissement à notre chagrin, et nous rappeler dans tous les temps sa
                        mémoire avec satisfaction. </p>
                    <p> Alors, voyant que nous approchions de l'île, il nous dit que son devoir
                        l'appelait sur le pont pour ordonner la manœuvre ; que nous restions dans sa
                        chambre, et qu'il reviendrait bientôt nous donner connaissance des dernières
                        volontés du défunt, dont il avait été l'ami. </p>
                    <p> Nous restâmes embrassées, ma tante et moi, mêlant nos soupirs et nos larmes,
                        et n'étant affectées l'une et l'autre que des sentimens d'une véritable
                        douleur, sans aucun calcul ni réflexion d'intérêt. </p>
                    <p> Cet homme que nous regrettions, quoique plus âgé que moi du double, était
                        vraiment aimable et possédait toutes les bonnes et les belles qualités. Il
                        était parvenu à se faire respecter de moi comme un père, estimer comme un
                        tendre ami, et j'oserais presque dire chérir, comme si j'eusse pu le
                        regarder en amant ou en époux... il m'avait en outre sauvé la vie et
                        l'honneur, et il avait témoigné depuis, la volonté d'assurer le repos et
                        l'existence de ma tante et de moi... tous ces titres devaient nous rendre
                        son souvenir bien cher, et sa perte bien sensible ... </p>
                    <p> La galère était entrée dans le port, et déjà l'on s'apprêtait au
                        débarquement ; le capitaine vint nous retrouver. </p>
                    <p> « Ma bonne et brave femme, dit-il à ma tante, vous vous êtes montrée dans le
                        combat que nous venons de livrer aux infidelles, comme le plus brave de nos
                        guerriers, et votre valeur n'a pas peu contribué à la victoire que nous
                        avons remportée sur eux, puisqu'à vous seule vous en avez détruit plusieurs,
                        et même leur capitaine. Les Français savent estimer et récompenser le
                        courage ; tout notre équipage vous l'a déjà prouvé par les éloges sincères
                        que vous avez si bien mérités... mais il est de mon pouvoir de vous en
                        donner un prix particulier et bien légitime aussi ; c'est votre part du
                        butin que vous nous avez aidé à faire sur ces pirates. La plus flatteuse
                        pour nous, et la seule que nous ambitionnons, est la satisfaction de pouvoir
                        rendre la liberté aux français leurs captifs, dont nous avons brisé les
                        fers. Pour vous, ma brave Geneviève, voici un objet qui vous appartient ;
                        c'est le petit coffret du capitaine que vous avez fait périr. Il renferme
                        son or et ses pierreries. La connaissance que j'ai de vos bons sentimens,
                        m'est un garant que vous en ferez bon usage. </p>
                    <p> » Et vous, me dit-il ensuite, aimable et vertueuse Suzon apprenez que la
                        sagesse et la vertu trouvent aussi tôt ou tard leur récompense. Voici un
                        papier que mon ami m'a confié pour vous le remettre. Il aurait voulu, et il
                        était bien digne de faire votre bonheur en vivant ; mais, même en mourant,
                        il n'a pas perdu le désir de l'assurer. Ce papier contient une déclaration
                        faite par-devant l'aumônier, l'écrivain et moi, et signée de nous tous,
                        qu'il vous regarde comme son épouse légitime et son unique héritière, et en
                        conséquence une donation très en règle de tous ses biens, dont il m'a chargé
                        à ses derniers momens de vous faire mettre en possession. Vous allez toutes
                        deux descendre à terre avec moi, et j'exécuterai fidellement les dernières
                        volontés de mon respectable ami ». </p>
                    <p> Lecteurs sensibles, peut-on répondre à de pareils discours ?... nous ne le
                        pûmes pas... nous ne pûmes même pas trouver assez de force pour suivre le
                        capitaine. Il eut la complaisance d'attendre que ce premier effet de notre
                        saisissement fût un peu calmé... enfin revenues à nous, bénissant la
                        Providence et remerciant le capitaine, nous entrâmes dans son canot, nous
                        abordâmes à l'île, où nous fûmes fêtées, complimentées et honorées par tous
                        les braves chevaliers et le grand-maître lui-même, à qui le capitaine nous
                        présenta dans nos habits de matelots, et à qui il raconta avec enthousiasme
                        les valeureuses actions de ma tante. </p>
                    <p> Ce digne homme ensuite nous combla de généreuses marques de son affection
                        pour nous, ainsi que de son sensible attachement pour son ami, et de son
                        respect religieux à accomplir les promesses qu'il lui avait faites. Dès le
                        lendemain de notre arrivée, il nous fit entrer en jouissance de tous les
                        biens de mon défunt mari, et s'empressa toujours, depuis ce moment, à nous
                        procurer dans l'île toutes les satisfactions possibles. </p>
                    <p> C'est de là que, tranquille et heureuse avec ma tante, après avoir été
                        ballottées toutes deux par tant de caprices de la fortune, nous goûtons en
                        paix cette jouissance encore au-dessus des biens, celle d'avoir une ame pure
                        et exempte de tous reproches </p>
                    <p> Ma bonne tante se porte bien, et a oublié tous nos malheurs passés ; moi, je
                        n'ai pas encore vingt ans, j'ai une fortune considérable, j'ai été mariée
                        sans le savoir, je me trouve veuve, et je suis encore fille. </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin de la quatrième et dernière partie. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N1"> Voyez dans les Causes amusantes, le procès de la femme Etiennette
                    Boyau, garde-malade, demanderesse, contre maître François Bourgeois, chanoine de
                    l'insigne église collégiale et papale de Saint Urbain de Troyes, défendeur. </note>
                <note xml:id="N2"> Le lecteur ne doit pas s'étonner si ma tante emploie par-ci
                    par-là des termes qui paraissent trop recherchés ou trop élégans pour l'état
                    qu'elle exerçait alors ; il apprendra par le récit de son histoire entière,
                    qu'elle me fera bientôt, qu'ayant passé par différentes épreuves, et ayant fait
                    des études dans beaucoup de genres, elle avait dû apprendre de même par la
                    fréquentation des divers individus, beaucoup de choses qu'elle avait oubliées
                    depuis, mais dont elle se ressouvenait de temps en temps, et qu'elle plaçait
                    comme ça lui venait. C'est un avertissement que je donne ici pour toutes les
                    occasions où elle paraîtra s'écarter de son stile ordinaire. </note>
                <note xml:id="N3"> On voit que ma tante variait assez souvent son style. </note>
                <note xml:id="N4"> Ce boulanger-là avait un certain jargon, et quelques
                    connaissances acquises par des lectures : ce qui ne doit pas étonner ; il était
                    fils d'un <hi rend="italic"> magister </hi> . </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
