<?xml-model href="../../Schemas/eltec-x.rng" type="application/xml" schematypens="http://relaxng.org/ns/structure/1.0"?>
<?xml-model href="../../Schemas/eltec-x.rng" type="application/xml" schematypens="http://purl.oclc.org/dsdl/schematron"?>
<TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0" xml:id="Laclos_Liaisons" xml:lang="fr">
    <teiHeader>
        <fileDesc>
            <titleStmt>
                <title ref="bgrf:82.17 wikidata:Q862050 MiMoText-ID:Q1053"> Les Liaisons dangereuses: MiMoText edition </title>
                <author ref="viaf:46758913 wikidata:Q212476 MiMoText-ID:Q240">viaf:46758913 wikidata:Q212476 MiMoText-ID:Q240</author>
                <respStmt>
                    <resp>data capture</resp>
                    <name>Wikisource contributors</name>
                </respStmt>
                <respStmt>
                    <resp> encoding </resp>
                    <name> Pia Geißel </name>
                </respStmt>
                <respStmt>
                    <resp> editor </resp>
                    <name> Julia Röttgermann </name>
                </respStmt>
            </titleStmt>
            <extent>
                <measure unit="words">147847</measure>
                <measure unit="vols">1</measure>
            </extent>
            <publicationStmt>
                <publisher ref="https://mimotext.uni-trier.de"> Mining and Modeling Text </publisher>
                <distributor ref="https://github.com/mimotext/roman18"> Github </distributor>
                <date>2020</date>
                <availability>
                    <licence target="https://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/deed.en"/>
                </availability>
            </publicationStmt>
            <sourceDesc>
                <bibl type="digitalSource">
                    <title> Les Liaisons dangereuses </title>
                    <ref target="https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Liaisons_dangereuses"/>
                    <date>2022</date>
                    <publisher> Wikisource </publisher>
                </bibl>
                <bibl type="printSource">
                    <title> Les Liaisons dangereuses </title>
                    <author> Pierre Choderlos de Laclos </author>
                    <pubPlace> Bruxelles </pubPlace>
                    <publisher> J Rozez </publisher>
                    <date>1869</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1782</date>
                </bibl>
            </sourceDesc>
        </fileDesc>
        <encodingDesc n="eltec-1">
            <p/>
        </encodingDesc>
        <profileDesc>
            <langUsage>
                <language ident="fra"/>
            </langUsage>
            <textClass>
                <keywords>
                    <term type="form"> epistolary </term>
                    <term type="spelling"> modern </term>
                    <term type="data-capture"> semi-automatic transcription </term>
                </keywords>
            </textClass>
            <textDesc>
                <authorGender xmlns="http://distantreading.net/eltec/ns" key="M">M</authorGender>
                <size xmlns="http://distantreading.net/eltec/ns" key="long">long</size>
                <reprintCount xmlns="http://distantreading.net/eltec/ns" key="unspecified"/>
                <timeSlot xmlns="http://distantreading.net/eltec/ns" key="T0"/>
            </textDesc>
        </profileDesc>
        <revisionDesc>
            <change when="2020-05-25"> Initial ELTeC level-1 </change>
            <change when="2020-07-22"> Moved AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR and PRÉFACE DU RÉDACTEUR in
                text body, because it is fictional </change>
        </revisionDesc>
    </teiHeader>
    <text>
        <front>
            <div type="titlepage">
                <head> LES LIAISONS DANGEREUSES </head>
                <head> LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ, ET PUBLIÉES* *POUR L'INSTRUCTION DE
                    QUELQUES AUTRES ; </head>
                <p> Par C. DELACLOS. </p>
                <p> À BRUXELLES, </p>
                <p> LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE J. ROZEZ, 87, rue de la Madeleine. </p>
                <p>1869</p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div>
                <head> AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. </head>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Nous croyons devoir prévenir le Public que, malgré le titre
                        de cet ouvrage et ce qu'en dit le rédacteur dans sa préface, nous ne
                        garantissons pas l'authenticité de ce recueil, et que nous avons même de
                        fortes raisons de penser que ce n'est qu'un roman. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Il nous semble de plus que l'auteur, qui paraît pourtant
                        avoir cherché la vraisemblance, l'a détruite lui-même, et bien
                        mal-adroitement, par l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En
                        effet, plusieurs des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises
                        mœurs, qu'il est impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle
                        ; dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts,
                        ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les
                        femmes si modestes et si réservées. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Notre avis est donc que si les aventures rapportées dans cet
                        ouvrage ont un fonds de vérité, elles n'ont pu arriver que dans d'autres
                        lieux ou dans d'autres temps,/ /et nous blâmons beaucoup l'auteur, qui,
                        séduit apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant
                        plus de son siècle et de son pays, a osé faire paraître, sous notre costume
                        et avec nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Pour préserver au moins, autant qu'il est en nous, le lecteur
                        trop crédule de toute surprise à ce sujet, nous appuierons notre opinion
                        d'un raisonnement que nous lui proposons avec confiance, parce qu'il nous
                        paraît victorieux et sans réplique ; c'est que sans doute les mêmes causes
                        ne manqueraient pas de produire les mêmes effets ; que cependant nous ne
                        voyons point aujourd'hui de demoiselle, avec soixante mille livres de rente,
                        se faire religieuse, ni de présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin.
                    </hi>
                </p>
            </div>
            <div>
                <head> PRÉFACE DU RÉDACTEUR </head>
                <p> Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être encore trop
                    volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre des lettres qui
                    composaient la totalité de la correspondance dont il est extrait. Chargé de la
                    mettre en ordre par les personnes à qui elle était parvenue, et que je savais
                    dans l'intention de la publier, je n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la
                    permission d'élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile ; &amp; j'ai tâché de ne
                    conserver en effet que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à
                    l'intelligence des événements soit au développement des caractères. Si l'on
                    ajoute à ce léger travail, celui de replacer par ordre les lettres que j'ai
                    laissé subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui des
                    dates, &amp; enfin quelques notes courtes et rares, &amp; qui, pour la plupart,
                    n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques citations, ou de
                    motiver quelques-uns des retranchements que je me suis permis, on saura toute la
                    part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma mission ne s'étendait pas plus loin <ref target="#N1"/> . </p>
                <p> J'avais proposé des changements plus considérables, et presque tous relatifs à
                    la pureté de diction ou de style, contre laquelle on trouvera beaucoup de
                    fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à couper quelques lettres trop
                    longues &amp; dont plusieurs traitent séparément, &amp; presque sans transition,
                    d'objets tout-à-fait étrangers l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été
                    accepté, n'aurait pas suffi sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais
                    en aurait au moins ôté une partie de ses défauts. </p>
                <p> On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire connaître, et
                    non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres ; qu'il serait autant
                    contre la vraisemblance que contre la vérité, que de huit à dix personnes qui
                    ont concouru à cette correspondance, toutes eussent écrit avec une égale pureté.
                    Et sur ce que j'ai représenté que loin de-là, il n'y en avait au contraire
                    aucune qui n'eût fait des fautes graves, et qu'on ne manquerait pas de
                    critiquer, on m'a répondu que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à
                    trouver des fautes dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque
                    dans tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, &amp; même de
                    quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de ce
                    reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, &amp; je les ai trouvées, comme je
                    les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir ; mais je n'étais pas le
                    maître, &amp; je me suis soumis. Seulement je me suis réservé de protester
                    contre, &amp; de déclarer que ce n'était pas mon avis ; ce que je fais en ce
                    moment. </p>
                <p> Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne m'appartient-il pas de
                    m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne pouvant influer sur celle de
                    personne. Cependant ceux qui, avant de commencer une lecture, sont bien aises de
                    savoir à peu près sur quoi compter ; ceux-là, dis-je, peuvent continuer : les
                    autres feront mieux de passer tout de suite à l'ouvrage même ; ils en savent
                    assez. </p>
                <p> Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en conviens,
                    de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin de compter sur leur
                    succès ; &amp; qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la modestie
                    jouée d'un auteur, car je déclare avec la même franchise que si ce recueil ne
                    m'avait pas paru digne d'être offert au Public, je ne m'en serais pas occupé.
                    Tâchons de concilier cette apparente contradiction. </p>
                <p> Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément, &amp; même
                    de tous deux, quand il en est susceptible : mais le succès, qui ne prouve pas
                    toujours le mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu'à son
                    exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente, qu'à la manière dont ils sont
                    traités. Or ce recueil contenant, comme son titre l'annonce, les lettres de
                    toute une société, il y règne une diversité d'intérêts qui affaiblit celui du
                    lecteur. De plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou
                    dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours bien au
                    dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à l'indulgence et
                    laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y trouvent dans les détails,
                    que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul désir qu'on veuille satisfaire. </p>
                <p> Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui tient de
                    même à la nature de l'ouvrage : c'est la variété des styles, mérite qu'un auteur
                    atteint difficilement, mais qui se présentait ici de lui-même &amp; qui sauve au
                    moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs personnes pourront compter encore pour
                    quelque chose un assez grand nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu
                    connues, &amp; qui se trouvent éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je
                    crois, tout ce qu'on y peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la
                    plus grande faveur. </p>
                <p> Leur utilité qui peut-être sera encore plus contestée, me paraît pourtant plus
                    facile à établir. Il me semble au moins que c'est rendre un service aux mœurs,
                    que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour
                    corrompre ceux qui en ont de bonnes, &amp; je crois que ces lettres pourront
                    concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de
                    deux vérités importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu
                    elles sont pratiquées : l'une, que toute femme qui consent à recevoir dans sa
                    société un homme sans mœurs, finit par en devenir la victime ; l'autre, que
                    toute mère est au moins imprudente, qui souffre qu'un autre qu'elle ait la
                    confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, pourraient
                    encore y apprendre que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent
                    leur accorder si facilement, n'est jamais qu'un piège dangereux, &amp; aussi
                    fatal à leur bonheur qu'à leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du
                    bien, me paraît ici trop à craindre ; &amp;, loin de conseiller cette lecture à
                    la jeunesse, il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce
                    genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse &amp; devenir utile,
                    me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une bonne mère, qui non
                    seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit. « Je croirais », me
                    disait-elle après avoir lu le manuscrit de cette correspondance, « rendre un
                    vrai service à ma fille, en lui donnant ce livre le jour de son mariage. » Si
                    toutes les mères de famille en pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de
                    l'avoir publié. </p>
                <p> Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble toujours
                    que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes &amp; les femmes dépravés
                    auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur nuire, &amp; comme ils ne
                    manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les
                    rigoristes, alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de
                    présenter. </p>
                <p> Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme dévote, que par
                    cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis que les dévots se
                    fâcheront de voir succomber la vertu &amp; se plaindront que la religion se
                    montre avec trop peu de puissance. </p>
                <p> D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par le style
                    trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres ; tandis que le commun
                    des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d'un
                    travail, croira voir dans quelques autres la manière peinée d'un auteur qui se
                    montre derrière le personnage qu'il fait parler. </p>
                <p> Enfin on dira peut-être assez généralement, que chaque chose ne vaut qu'à sa
                    place, &amp; que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs ôte en effet de
                    la grâce aux lettres de société, les négligences de celles-ci deviennent de
                    véritables fautes, &amp; les rendent insupportables quand on les livre à
                    l'impression. </p>
                <p> J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés : je crois
                    aussi qu'il me serait possible d'y répondre, &amp; même sans excéder la longueur
                    d'une préface ; mais on doit sentir que pour qu'il fût nécessaire de répondre à
                    tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût répondre à rien, &amp; que si j'en avais
                    jugé ainsi, j'aurais supprimé à la fois la préface &amp; le livre. </p>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="letter">
                    <head> PREMIÈRE LETTRE. </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay, aux Ursulines de..... </head>
                    <p> Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, &amp; que les bonnets &amp;
                        les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m'en restera toujours pour
                        toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les
                        quatre ans que nous avons passés ensemble, &amp; je crois que la superbe
                        Tanville <ref target="#N2"/> aura plus de chagrin à ma première visite, où
                        je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes les fois
                        qu'elle est venue nous voir dans son <hi rend="italic"> in fiocchi </hi> .
                        Maman m'a consultée sur tout, &amp; elle me traite beaucoup moins en
                        pensionnaire que par le passé. J'ai une femme de chambre à moi ; j'ai une
                        chambre &amp; un cabinet dont je dispose, &amp; je t'écris à un secrétaire
                        très-joli, dont on m'a remis la clef, &amp; où je peux renfermer tout ce que
                        je veux. Maman m'a dit que je la verrais tous les jours à son lever ; qu'il
                        suffisait que je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours
                        seules, &amp; qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais
                        l'aller joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, &amp;
                        j'ai ma harpe, mon dessin, &amp; des livres comme au couvent ; si ce n'est
                        que la mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, &amp; qu'il ne tiendrait
                        qu'à moi d'être toujours sans rien faire : mais comme je n'ai pas ma Sophie
                        pour causer ou pour rire, j'aime autant m'occuper. </p>
                    <p> Il n'est pas encore cinq heures ; je ne dois aller retrouver maman qu'à sept
                        ; voilà bien du temps, si j'avais quelque chose à te dire ! Mais on ne m'a
                        encore parlé de rien ; &amp; sans les apprêts que je vois faire, &amp; la
                        quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on ne
                        songe pas à me marier, &amp; que c'est un radotage de plus de la bonne
                        Joséphine <ref target="#N3"/> . Cependant maman m'a dit si souvent qu'une
                        demoiselle devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât, que
                        puisqu'elle m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison. </p>
                    <p> Il vient d'arrêter un carrosse à la porte, &amp; maman me fait dire de
                        passer chez elle, tout de suite. Si c'était le monsieur ! Je ne suis pas
                        habillée, la main me tremble &amp; le cœur me bat. J'ai demandé à la femme
                        de chambre si elle savait qui était chez ma mère : « Vraiment, m'a-t-elle
                        dit, c'est M. C***. » Et elle riait. Oh ! je crois que c'est lui. Je
                        reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son
                        nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit moment. </p>
                    <p> Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile ! Oh ! j'ai été bien honteuse !
                        Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j'ai vu un
                        Monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux que j'ai pu,
                        &amp; je suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je
                        l'examinais ! « Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant, voilà une
                        charmante demoiselle, &amp; je sens mieux que jamais le prix de vos bontés.
                        » À ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel que je ne pouvais
                        me soutenir : j'ai trouvé un fauteuil, &amp; je m'y suis assise, bien rouge
                        &amp; bien déconcertée. J'y étais à peine, que voilà cet homme à mes genoux.
                        Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j'étais, comme dit maman, tout
                        effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant ; ... tiens, comme ce
                        jour du tonnerre. Maman est partie d'un éclat de rire, en me disant : « Eh
                        bien ! qu'avez-vous ? Asseyez-vous, &amp; donnez votre pied à monsieur. » En
                        effet, ma chère amie, le monsieur était un cordonnier : je ne peux te rendre
                        combien j'ai été honteuse ; par bonheur il n'y avait que maman. Je crois que
                        quand je serai mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là. </p>
                    <p> Conviens que nous voilà bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures, ma
                        femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu, ma chère Sophie :
                        je t'aime comme si j'étais encore au couvent. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S </hi> Je ne sais par qui envoyer ma lettre : ainsi
                        j'attendrai que Joséphine vienne. </p>
                    <p> Paris, ce 3 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre II </head>
                    <head> La Marquise de Merteuil au vicomte de Valmont, au château de... </head>
                    <p> Revenez, mon cher Vicomte, revenez : que faites-vous, que pouvez-vous faire
                        chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués ? Partez
                        sur-le-champ ; j'ai besoin de vous. Il m'est venu une excellente idée, et je
                        veux bien vous en confier l'exécution. Ce peu de mots devrait suffire ;
                        &amp;, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec empressement
                        prendre mes ordres à genoux ; mais vous abusez de mes bontés, même depuis
                        que vous n'en usez plus ; et dans l'alternative d'une haine éternelle ou
                        d'une excessive indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l'emporte. Je
                        veux donc bien vous instruire de mes projets : mais jurez-moi qu'en fidèle
                        Chevalier, vous ne courrez aucune aventure que vous n'ayez mis celle-ci à
                        fin : elle est digne d'un héros : vous servirez l'amour et la vengeance ; ce
                        sera enfin une <hi rend="italic"> rouerie </hi>
                        <ref target="#N4"/> de plus à mettre dans vos mémoires : oui, dans vos
                        mémoires, car je veux qu'ils soient imprimés un jour, &amp; je me charge de
                        les écrire. Mais laissons cela, et revenons à ce qui m'occupe. </p>
                    <p> Madame de Volanges marie sa fille : c'est encore un secret ; mais elle m'en
                        a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle ait choisi pour gendre ? Le
                        comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je deviendrais la cousine de
                        Gercourt ? J'en suis dans une fureur... Eh bien ! vous ne devinez pas encore
                        ? oh ! l'esprit lourd ! Lui avez-vous donc pardonné l'aventure de
                        l'intendante ? Et moi, n'ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, monstre
                        que vous êtes <ref target="#N5"/> ? Mais je m'apaise, et l'espoir de me
                        venger rassérène mon âme. </p>
                    <p> Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l'importance que met
                        Gercourt à la femme qu'il aura, et de la sotte présomption qui lui fait
                        croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules
                        préventions pour les éducations cloîtrées &amp; son préjugé plus ridicule
                        encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que,
                        malgré les soixante milles livres de rente de la petite Volanges, il
                        n'aurait jamais fait ce mariage, si elle eût été brune, ou si elle n'eût pas
                        été au Couvent. Prouvons-lui donc qu'il n'est qu'un sot ; il le sera sans
                        doute un jour ; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse : mais le plaisant
                        serait qu'il débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en
                        l'entendant se vanter ! car il se vantera ; et puis, si une fois vous formez
                        cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas,
                        comme un autre, la fable de Paris. </p>
                    <p> Au reste, l'héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins : elle est
                        vraiment jolie ; cela n'a que quinze ans, c'est le bouton de rose ; gauche à
                        la vérité, comme on ne l'est point, et nullement maniérée : mais, vous
                        autres hommes, vous ne craignez pas cela ; de plus, un certain regard
                        langoureux qui promet beaucoup de vérité ; ajoutez-y que je vous la
                        recommande : vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir. </p>
                    <p> Vous recevrez cette lettre demain matin. J'exige que demain, à sept heures
                        du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu'à huit, pas même le
                        régnant Chevalier : il n'a pas assez de tête pour une si grande affaire.
                        Vous voyez que l'amour ne m'aveugle pas. À huit heures je vous rendrai votre
                        liberté, &amp; vous reviendrez à dix souper avec le bel objet ; car la mère
                        et la fille souperont chez moi. Adieu, il est <hi rend="italic"> midi passé
                        </hi> : bientôt je ne m'occuperai plus de vous. </p>
                    <p> Paris, ce 4 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre III </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay. </head>
                    <p> Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de monde à
                        souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examiner, les hommes surtout, je me
                        suis fort ennuyée. Hommes &amp; femmes, tout le monde m'a beaucoup regardée,
                        &amp; puis on se parlait à l'oreille ; &amp; je voyais bien qu'on parlait de
                        moi : cela me faisait rougir ; je ne pouvais m'en empêcher. Je l'aurais bien
                        voulu, car j'ai remarqué que quand on regardait les autres femmes, elles ne
                        rougissaient pas ; ou bien c'est le rouge qu'elles mettent, qui empêche de
                        voir celui que l'embarras leur cause ; car il doit être bien difficile de ne
                        pas rougir quand un homme vous regarde fixement. </p>
                    <p> Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur mon
                        compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot de <hi rend="italic"> jolie </hi> ; mais j'ai entendu bien distinctement celui
                        de <hi rend="italic"> gauche </hi> ; &amp; il faut que cela soit bien vrai,
                        car la femme qui le disait est parente &amp; amie de ma mère ; elle paraît
                        même avoir pris tout de suite de l'amitié pour moi. C'est la seule personne
                        qui m'ait un peu parlé dans la soirée. Nous souperons demain chez elle. </p>
                    <p> J'ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui parlait de
                        moi, &amp; qui disait à un autre : « Il faut laisser mûrir cela, nous
                        verrons cet hiver. » C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser ; mais
                        alors ce ne serait donc que dans quatre mois ! Je voudrais bien savoir ce
                        qui en est. </p>
                    <p> Voilà Joséphine, &amp; elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant te
                        raconter encore une de mes <hi rend="italic"> gaucheries </hi> . Oh ! je
                        crois que cette dame a raison. </p>
                    <p> Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de Maman ; je
                        ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis endormie presque tout
                        de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne sais si l'on riait de
                        moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me retirer, &amp; elle m'a fait
                        grand plaisir. Figure-toi qu'il était onze heures passées. Adieu, ma chère
                        Sophie ; aime toujours bien ta Cécile. Je t'assure que le monde n'est pas
                        aussi amusant que nous l'imaginions. </p>
                    <p> Paris, ce 4 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre IV </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil, à Paris. </head>
                    <p> Vos ordres sont charmants ; votre façon de les donner est plus aimable
                        encore ; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première fois,
                        comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave ; &amp; tout
                            <hi rend="italic"> monstre </hi> que vous dites que je suis, je ne me
                        rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux.
                        Souvent même je désire de les mériter de nouveau, &amp; de finir par donner
                        avec vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts
                        nous appellent ; conquérir est notre destin ; il faut le suivre : peut-être
                        au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans
                        vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au moins d'un pas égal ;
                        &amp; depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la
                        foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d'amour, vous
                        avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèle, votre ardente
                        ferveur ; &amp; si ce Dieu-là comme l'autre nous juge sur nos œuvres, vous
                        serez un jour la patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami sera
                        au plus un saint de village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai ?
                        Mais depuis huit jours, je n'en entends, je n'en parle pas d'autre ; &amp;
                        c'est pour m'y perfectionner, que je me vois forcé de vous désobéir. </p>
                    <p> Ne vous fâchez pas, &amp; écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets de
                        mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet qu'un conquérant ait
                        jamais pu former. Que me proposez-vous ? de séduire une jeune fille qui n'a
                        rien vu, ne connaît rien ; qui, pour ainsi dire, me serait livrée sans
                        défense ; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer, &amp; que la
                        curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres peuvent y
                        réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe ; son
                        succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour qui prépare ma
                        couronne, hésite lui-même entre le myrte &amp; le laurier, ou plutôt il les
                        réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma belle amie, vous serez
                        saisie d'un saint respect, &amp; vous direz avec enthousiasme : « Voilà
                        l'homme selon mon cœur. » </p>
                    <p> Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses
                        principes austères. </p>
                    <p> Voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi ; voilà le but où je
                        prétends atteindre : </p>
                    <p> Et si de l'obtenir je n'emporte le prix, J'aurai du moins l'honneur de
                        l'avoir entrepris. </p>
                    <p> On peut citer de mauvais vers, quand ils sont d'un grand poëte <ref target="#N6"/> . </p>
                    <p> Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un grand
                        procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable
                        moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une messe
                        chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton, des prières du matin au
                        soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens avec ma vieille tante,
                        &amp; quelquefois un triste Wist, devaient être ses seules distractions. Je
                        lui en prépare de plus efficaces. Mon bon ange m'a conduit ici, pour son
                        bonheur &amp; pour le mien. Insensé ! je regrettais vingt-quatre heures que
                        je sacrifiais à des égards d'usage. Combien on me punirait en me forçant de
                        retourner à Paris ! Heureusement il faut être quatre pour jouer au whist ;
                        &amp;, comme il n'y a ici que le curé du lieu, mon éternelle tante m'a
                        beaucoup pressé de lui sacrifier quelques jours. Vous devinez que j'ai
                        consenti. Vous n'imaginez pas combien elle me cajole depuis ce moment,
                        combien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à ses prières
                        &amp; à sa messe. Elle ne se doute pas de la divinité que j'y adore. </p>
                    <p> Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous savez si
                        je désire vivement, si je dévore les obstacles : mais ce que vous ignorez,
                        c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir. Je n'ai plus qu'une
                        idée ; j'y pense le jour, &amp; j'y rêve la nuit. J'ai bien besoin d'avoir
                        cette femme, pour me sauver du ridicule d'en être amoureux : car où ne mène
                        pas un désir contrarié ! O délicieuse jouissance ! je t'implore pour mon
                        bonheur &amp; surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes
                        se défendent si mal ! nous ne serions auprès d'elles que de timides
                        esclaves. J'ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les femmes
                        faciles, qui m'amène naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour
                        obtenir mon pardon, &amp; j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très
                        belle amie : sans rancune. </p>
                    <p> Du château de..., ce 5 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre V </head>
                    <head> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont. </head>
                    <p> Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d'une insolence rare, &amp; qu'il
                        n'a tenu qu'à moi de m'en fâcher ? mais elle m'a prouvé clairement que vous
                        aviez perdu la tête, &amp; cela seul vous a sauvé de mon indignation. Amie
                        généreuse &amp; sensible, j'oublie mon injure pour ne m'occuper que de votre
                        danger ; &amp; quelqu'ennuyeux qu'il soit de raisonner, je cède au besoin
                        que vous en avez dans ce moment. </p>
                    <p> Vous, avoir la présidente Tourvel ! mais quel ridicule caprice ! Je
                        reconnais bien là votre mauvaise tête, qui ne sait désirer que ce qu'elle
                        croit ne pouvoir pas obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme ? des traits
                        réguliers si vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais
                        sans grâce : toujours mise à faire rire, avec ses paquets de fichus sur la
                        gorge, &amp; son corps qui remonte au menton ! Je vous le dis en amie, il ne
                        vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute
                        votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à
                        saint-Roch, &amp; où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce
                        spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en
                        cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de
                        quatre aunes sur la tête de quelqu'un, &amp; rougissant à chaque révérence.
                        Qui vous eût dit alors, vous désirerez cette femme ? Allons, vicomte,
                        rougissez vous-même, &amp; revenez à vous. Je vous promets le secret. </p>
                    <p> Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent ! quel rival
                        avez-vous à combattre ? un mari ! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul
                        mot ! Quelle honte si vous échouez ! &amp; même combien peu de gloire dans
                        le succès ! Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les
                        prudes ? j'entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir,
                        elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de
                        soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excès, ces
                        biens de l'amour ne sont pas connus d'elles. Je vous le prédis : dans la
                        plus heureuse supposition, votre présidente croira avoir tout fait pour vous
                        en vous traitant comme son mari, &amp; dans le tête-à-tête conjugal le plus
                        tendre, on reste toujours deux. Ici c'est bien pis encore ; votre prude est
                        dévote, &amp; de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle
                        enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas
                        de le détruire : vainqueur de l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la
                        peur du diable ; &amp; quand, tenant votre maîtresse dans vos bras, vous
                        sentirez palpiter son cœur, ce sera de crainte &amp; non d'amour. Peut-être,
                        si vous eussiez connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque
                        chose ; mais cela a vingt-deux ans, &amp; il y en a près de deux qu'elle est
                        mariée. Croyez-moi, vicomte, quand une femme s'est <hi rend="italic">
                            encroûtée </hi> à ce point, il faut l'abandonner à son sort ; ce ne sera
                        jamais qu'une <hi rend="italic"> espèce </hi> . </p>
                    <p> C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous vous
                        enterrez dans le tombeau de votre tante, &amp; que vous renoncez à
                        l'aventure la plus délicieuse &amp; la plus faite pour vous faire honneur.
                        Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours de l'avantage
                        sur vous ? Tenez, je vous en parle sans humeur : mais, dans ce moment, je
                        suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre réputation ; je suis
                        tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne m'accoutumerai jamais à
                        dire mes secrets à l'amant de madame de Tourvel. </p>
                    <p> Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête. Le
                        jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle ; &amp; en effet elle chante
                        mieux qu'à une pensionnaire n'appartient. Ils doivent répéter beaucoup de
                        duos, &amp; je crois qu'elle se mettrait volontiers à l'unisson. Mais ce
                        Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire l'amour, &amp; ne finira
                        rien. La petite personne de son côté est très farouche ; &amp;, à tout
                        événement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant que vous n'auriez pu
                        le rendre : aussi j'ai de l'humeur, &amp; sûrement je querellerai le
                        chevalier à son arrivée. Je lui conseille d'être doux, car, dans ce moment,
                        il ne m'en coûterait rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j'avais le
                        bon esprit de le quitter à présent, il en serait au désespoir ; &amp; rien
                        ne m'amuse comme un désespoir amoureux. Il m'appellerait perfide, &amp; ce
                        mot de perfide m'a toujours fait plaisir ; c'est, après celui de cruelle, le
                        plus doux à l'oreille d'une femme, &amp; il est moins pénible à mériter.
                        Sérieusement je vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous
                        êtes cause ! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi
                        aux prières de votre présidente. </p>
                    <p> Paris, ce 7 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre VI </head>
                    <head> Le vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil. </head>
                    <p> Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su prendre !
                        Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente amie, vous cessez
                        enfin de l'être &amp; vous ne craignez pas de m'attaquer dans l'objet de mes
                        affections ! De quels traits vous osez peindre madame de Tourvel !.... quel
                        homme n'eût pas payé de sa vie cette insolente audace ? à quelle autre femme
                        qu'à vous n'eût-elle pas valu au moins une noirceur ? De grâce, ne me mettez
                        plus à d'aussi rudes épreuves ; je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom
                        de l'amitié, attendez que j'aie eu cette femme, si vous voulez en médire. Ne
                        savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau de
                        l'amour ? Mais que dis-je ? madame de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion ?
                        non : pour être adorable il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez
                        de se mettre mal ; je le crois bien, toute parure lui nuit ; tout ce qui la
                        cache la dépare. C'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment
                        ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un déshabillé
                        de simple toile me laisse voir sa taille ronde &amp; souple. Une seule
                        mousseline couvre sa gorge ; &amp; mes regards furtifs, mais pénétrants, en
                        ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n'a nulle
                        expression. Et qu'exprimerait-elle, dans les moments où rien ne parle à son
                        cœur ? Non, sans doute, elle n'a point, comme nos femmes coquettes, ce
                        regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours. Elle ne sait
                        pas couvrir le vide d'une phrase par un sourire étudié ; et quoiqu'elle ait
                        les plus belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il
                        faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaîté
                        naïve &amp; franche ! comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de
                        secourir, son regard annonce la joie pure et la bonté compâtissante ! Il
                        faut voir, surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur
                        sa figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point
                        jouée. Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et inanimée.
                        Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas
                        avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être
                        toujours absent ! Quelle preuve plus forte pourriez-vous désirer ? J'ai su
                        pourtant m'en procurer une autre. </p>
                    <p> J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à franchir ;
                        &amp;, quoique fort leste, elle est encore plus timide : vous jugez bien
                        qu'une prude craint de sauter le fossé <ref target="#N7"/> . Il a fallu se
                        confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos préparatifs
                        et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre
                        dévote : mais dès que je me fus emparé d'elle, par une adroite gaucherie,
                        nos bras s'entrelacèrent mutuellement. Je pressai son sein contre le mien ;
                        et, dans ce court intervalle, je sentis son cœur battre plus vite. L'aimable
                        rougeur vint colorer son visage, et son modeste embarras m'apprit assez /que
                        son cœur avait palpité d'amour et non de crainte/. Ma tante, cependant, s'y
                        trompa comme vous et se mit à dire : « L'enfant a eu peur ; » mais la
                        charmante candeur de l' <hi rend="italic"> enfant </hi> ne lui permit pas le
                        mensonge, et elle répondit naïvement : « Oh non, mais... » Ce seul mot m'a
                        éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude.
                        J'aurai cette femme ; je l'enlèverai au mari qui la profane : j'oserai la
                        ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel délice d'être tour à tour l'objet
                        &amp; le vainqueur de ses remords ! Loin de moi l'idée de détruire les
                        préjugés qui l'assiègent ! ils ajouteront à mon bonheur &amp; à ma gloire.
                        Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie ; que ses fautes
                        l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter, &amp;, qu'agitée de mille terreurs,
                        elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu'alors, j'y
                        consens, elle me dise : "Je t'adore ;" elle seule, entre toutes les femmes,
                        sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le dieu qu'elle aura
                        préféré. </p>
                    <p> Soyons de bonne foi ; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce
                        que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je ? je
                        croyais mon cœur flétri ; et ne me trouvant plus que des sens, je me
                        plaignais d'une vieillesse prématurée. Mme de Tourvel m'a rendu les
                        charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elle je n'ai pas besoin de
                        jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraie est le temps que va me
                        prendre cette aventure ; car je n'ose rien donner au hasard. J'ai beau me
                        rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à les mettre en
                        usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu'elle se donne ; &amp;
                        ce n'est pas une petite affaire. </p>
                    <p> Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore prononcé le
                        mot d'amour ; mais déjà nous en sommes à ceux de confiance et d'intérêt.
                        Pour la tromper le moins possible, &amp; surtout pour prévenir l'effet des
                        propos qui pourraient lui revenir, je lui ai raconté moi-même, &amp; comme
                        en m'accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus. Vous ririez de
                        voir avec quelle candeur elle me prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir.
                        Elle ne se doute pas encore de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle
                        est loin de penser qu' <hi rend="italic"> en plaidant </hi> , pour parler
                        comme elle, <hi rend="italic"> pour les infortunées que j'ai perdues </hi> ,
                        elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée me vint hier au milieu
                        d'un de ses sermons, &amp; je ne pus me refuser au plaisir de l'interrompre,
                        pour l'assurer qu'elle parlait comme un prophète. Adieu, ma très belle amie.
                        Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressource. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S. </hi> À propos, ce pauvre chevalier s'est-il tué de
                        désespoir ? En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, et
                        vous m'humilieriez, si j'avais de l'amour-propre. </p>
                    <p> Du château de..., ce 9 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre VII </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay <ref target="#N8"/> . </head>
                    <p> Si je ne t'ai rien dit de mon mariage, c'est que je ne suis pas plus
                        instruite que le premier jour. Je m'accoutume à n'y plus penser, et je me
                        trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie beaucoup mon chant &amp; ma
                        harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis que je n'ai plus de maître
                        : ou plutôt c'est que j'en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce
                        monsieur dont je t'ai parlé, &amp; avec qui j'ai chanté chez Mme de
                        Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours &amp; de chanter
                        avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un
                        ange, &amp; compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C'est
                        bien dommage qu'il soit chevalier de Malte ! Il me semble que s'il se
                        mariait, sa femme serait bien heureuse... Il a une douceur charmante. Il n'a
                        jamais l'air de faire un compliment, et pourtant tout ce qu'il dit flatte.
                        Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il
                        mêle à ses critiques tant d'intérêt et de gaieté, qu'il est impossible de ne
                        pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regarde, il a l'air de vous
                        dire quelque chose d'obligeant. Il joint à tout cela d'être très
                        complaisant. Par exemple, hier, il était prié d'un grand concert ; il a
                        préféré de rester toute la soirée chez maman. Cela m'a bien fait plaisir ;
                        car, quand il n'y est pas, personne ne me parle, &amp; je m'ennuie ; au lieu
                        que quand il y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours
                        quelque chose à me dire. Lui &amp; madame de Merteuil sont les deux seules
                        personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie ; j'ai promis
                        que je saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement est très
                        difficile, &amp; je ne veux pas manquer de parole. Je vais me mettre à
                        l'étude jusqu'à ce qu'il vienne. </p>
                    <p> De..., ce 7 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre VIII </head>
                    <head> La présidente de Tourvel à madame de Volanges. </head>
                    <p> On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la confiance que
                        vous me témoignez, ni prendre plus d'intérêt que moi à l'établissement de
                        mademoiselle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je lui souhaite
                        une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit digne &amp; sur laquelle
                        je m'en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais point M. le comte de
                        Gercourt ; mais, honoré de votre choix, je ne puis prendre de lui qu'une
                        idée très avantageuse. Je me borne, madame, à souhaiter à ce mariage un
                        succès aussi heureux qu'au mien, qui est pareillement votre ouvrage &amp;
                        pour lequel chaque jour ajoute à ma reconnaissance. Que le bonheur de
                        mademoiselle votre fille soit la récompense de celui que vous m'avez procuré
                        ; et puisse la meilleure des amies être aussi la plus heureuse des mères ! </p>
                    <p> Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix l'hommage de
                        ce vœu sincère, &amp; faire, aussitôt que je le désirerais, connaissance
                        avec mademoiselle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés vraiment
                        maternelles, j'ai droit d'espérer d'elle l'amitié tendre d'une sœur. Je vous
                        prie, madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, en attendant que
                        je me trouve à portée de la mériter. Je compte rester à la campagne tout le
                        temps de l'absence de M. de Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir &amp;
                        profiter de la société de la respectable madame de Rosemonde. Cette femme
                        est toujours charmante : son grand âge ne lui fait rien perdre ; elle
                        conserve toute sa mémoire &amp; sa gaieté. Son corps seul a
                        quatre-vingt-quatre ans ; son esprit n'en a que vingt. </p>
                    <p> Notre retraite est égayée par son neveu le vicomte de Valmont, qui a bien
                        voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de réputation,
                        et elle me faisait peu désirer de le connaître davantage ; mais il me semble
                        qu'il vaut mieux qu'elle. Ici, où le tourbillon du monde ne le gâte pas, il
                        parle raison avec une facilité étonnante, et il s'accuse de ses torts avec
                        une candeur rare. Il me parle avec beaucoup de confiance, et je le prêche
                        avec beaucoup de sévérité. Vous qui le connaissez, vous conviendrez que ce
                        serait une belle conversion à faire : mais je ne doute pas, malgré ses
                        promesses, que huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons.
                        Le séjour qu'il fera ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite
                        ordinaire ; et je crois que, d'après sa façon de vivre, ce qu'il peut faire
                        de mieux est de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous
                        écrire, &amp; il m'a chargée de vous présenter ses respectueux hommages.
                        Recevez aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et ne doutez jamais
                        des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> Du château de..., ce 9 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre IX </head>
                    <head> Madame de Volanges à la présidente de Tourvel. </head>
                    <p> Je n'ai jamais douté, ma jeune &amp; belle amie, ni de l'amitié que vous
                        avez pour moi, ni de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me
                        regarde. Ce n'est pas pour éclaircir ce point, que j'espère convenu à jamais
                        entre nous, que je réponds à votre <hi rend="italic"> réponse </hi> : mais
                        je crois ne pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte
                        de Valmont. </p>
                    <p> Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos
                        lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous &amp; lui ? Vous
                        ne connaissez pas cet homme ; où auriez-vous pris l'idée de l'âme d'un
                        libertin ? Vous me parlez de sa <hi rend="italic"> rare candeur </hi> : oh !
                        oui ; la candeur de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux
                        et dangereux qu'il n'est aimable &amp; séduisant, jamais, depuis sa plus
                        grande jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet,
                        &amp; jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie,
                        vous me connaissez, vous savez si des vertus que je tâche d'acquérir,
                        l'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont était
                        entraîné par des passions fougueuses ; si, comme mille autres, il était
                        séduit par les erreurs de son âge, en blâmant sa conduite, je plaindrais sa
                        personne, &amp; j'attendrais, en silence, le temps où un retour heureux lui
                        rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont n'est pas cela : sa
                        conduite est le résultat de ses principes. Il sait calculer tout ce qu'un
                        homme peut se permettre d'horreurs sans se compromettre, &amp; pour être
                        cruel &amp; méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes. Je ne
                        m'arrête pas à compter celles qu'il a séduites : mais combien n'en a-t-il
                        pas perdues ! </p>
                    <p> Dans la vie sage &amp; retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures ne
                        parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous feraient
                        frémir ; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de
                        semblables tableaux : sûre que Valmont ne sera jamais dangereux pour vous,
                        vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour vous défendre. La seule chose
                        que j'aie à vous dire, c'est que de toutes les femmes auxquelles il a rendu
                        des soins, succès ou non, il n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre.
                        La seule marquise de Merteuil fait exception à cette règle générale ; seule
                        elle a su lui résister &amp; enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait
                        de sa vie est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux : aussi a-t-il
                        suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
                        inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son veuvage <ref target="#N9"/> . </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge, l'expérience, et surtout
                        l'amitié, m'autorisent à vous représenter, c'est qu'on commence à
                        s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont, &amp; que si on sait
                        qu'il ait resté quelque temps en tiers entre sa tante &amp; vous, votre
                        réputation sera entre ses mains ; malheur le plus grand qui puisse arriver à
                        une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas le retenir
                        davantage ; &amp; s'il s'obstine à rester, je crois que vous ne devez pas
                        hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il ? que fait-il donc
                        à cette campagne ? Si vous faisiez épier ses démarches, je suis sûre que
                        vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile plus commode, pour
                        quelque noirceur qu'il médite dans les environs. Mais, dans l'impossibilité
                        de remédier au mal, contentons-nous de nous en garantir. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le comte
                        de Gercourt, que nous attendions d'un jour à l'autre, me mande que son
                        régiment passe en Corse ; &amp; comme il y a encore des mouvements de
                        guerre, il lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me
                        contrarie ; mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous
                        avoir à la noce, &amp; j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu : je
                        suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous. </p>
                    <p> P. S. Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j'aime toujours
                        autant qu'elle le mérite. </p>
                    <p> De..., ce 11 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre X </head>
                    <head> La marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont. </head>
                    <p> Me boudez-vous, vicomte ? ou bien êtes-vous mort ? ou, ce qui y
                        ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente ? Cette
                        femme, qui vous a rendu <hi rend="italic"> les illusions de la jeunesse
                        </hi> , vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà
                        timide &amp; esclave ; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez /à vos
                        heureuses témérités/. Vous voilà donc vous conduisant sans principes &amp;
                        donnant tout au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que
                        l'amour est, comme la médecine, <hi rend="italic"> seulement l'art d'aider à
                            la nature </hi> ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes ; mais je
                        n'en prendrai pas d'orgueil ; car c'est bien battre un homme à terre. <hi rend="italic"> Il faut qu'elle se donne </hi> , me dites-vous : eh !
                        sans doute, il le faut ; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec
                        cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais, pour qu'elle finisse
                        par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette
                        ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l'amour ! Je dis
                        l'amour ; car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous
                        trahir ; ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux,
                        ces femmes que vous avez eues ; croyez-vous les avoir violées ? Mais quelque
                        envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore
                        faut-il un prétexte ; &amp; y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui
                        qui nous donne l'air de céder à la force. Pour moi, je l'avoue, une des
                        choses qui me flattent le plus, est une attaque vive &amp; bien faite, où
                        tout se succède avec ordre, quoiqu'avec rapidité ; qui ne nous met jamais
                        dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au
                        contraire nous aurions dû profiter ; qui sait garder l'air de la violence
                        jusque dans les choses que nous accordons, &amp; sait flatter avec adresse
                        nos deux passions favorites, la gloire de la défense &amp; le plaisir de la
                        défaite. Je conviens que ce talent, plus rare qu'on ne croit, m'a toujours
                        fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite, &amp; que quelquefois il
                        m'est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle dans nos
                        anciens tournois, la beauté donnait le prix de la valeur &amp; de l'adresse. </p>
                    <p> Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous
                        aviez peur de réussir. Depuis quand voyagez-vous à petites journées &amp;
                        par des chemins de traverse ? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de
                        poste &amp; la grande route ! Mais laissons ce sujet, qui me donne d'autant
                        plus d'humeur qu'il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi
                        plus souvent que vous ne faites &amp; mettez-moi au courant de vos progrès.
                        Savez-vous que voilà huit jours que cette ridicule aventure vous occupe,
                        &amp; que vous négligez vos amis. </p>
                    <p> À propos de cela, vous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir
                        des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la
                        réponse. Vous finissez votre dernière lettre par me demander si le chevalier
                        est mort. Je ne réponds pas, &amp; vous ne vous en inquiétez pas davantage.
                        Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né ? Mais rassurez-vous, il
                        n'est point mort ; ou s'il l'était, ce serait de l'excès de sa joie. Ce
                        pauvre chevalier, comme il est tendre ! comme il est fait pour l'amour !
                        comme il sait sentir vivement ! la tête m'en tourne. Sérieusement, le
                        bonheur parfait qu'il trouve à être aimé de moi, m'attache véritablement à
                        lui. </p>
                    <p> Ce même jour, où je vous écrivais que j'allais travailler à notre rupture,
                        combien je le rendis heureux ! Je m'occupais pourtant tout de bon des moyens
                        de le désespérer, quand on me l'annonça. Soit caprice ou raison, jamais il
                        ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer
                        deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte à tout le
                        monde. Je lui dis que j'allais sortir ; il me demanda où j'allais : je
                        refusai de le lui dire. Il insista ; « où vous ne serez pas », repris-je
                        avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta pétrifié de cette réponse ;
                        car, s'il eût dit un mot, il s'ensuivait immanquablement une scène qui eût
                        amené la rupture que j'avais projetée. Etonnée de son silence, je jetai les
                        yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu'il
                        faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure cette même tristesse, à la
                        fois profonde &amp; tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si
                        difficile de résister. La même cause produisit le même effet ; je fus
                        vaincue une seconde fois. Et de ce moment, je ne m'occupai plus que des
                        moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. Je sors pour affaire, lui
                        dis-je avec un air un peu plus doux, &amp; même cette affaire vous regarde ;
                        mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi, revenez, &amp; vous serez
                        instruit. La parole lui revint alors ; mais je ne lui permis pas d'en faire
                        usage. Je suis très pressée, continuai-je. Laissez-moi ; à ce soir. Il baisa
                        ma main &amp; sortit. </p>
                    <p> Aussitôt, pour le dédommager, peut-être aussi pour me dédommager moi-même,
                        je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait
                        pas. J'appelle ma fidèle Victoire. J'ai ma migraine ; je me couche pour tous
                        mes gens ; &amp;, restée enfin seule avec la véritable, tandis qu'elle se
                        travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre. Elle fait
                        ensuite venir un fiacre à la petite porte de mon jardin, &amp; nous voilà
                        parties. Arrivée dans ce temple de l'amour, je choisis le déshabillé le plus
                        galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon invention : il ne laisse rien
                        voir, &amp; pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour
                        votre présidente, quand vous l'aurez rendue digne de le porter. </p>
                    <p> Après ces préparatifs, pendant que Victoire s'occupe des autres détails, je
                        lis un chapitre du Sopha, une lettre d'Héloïse &amp; deux contes de La
                        Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre.
                        Cependant mon chevalier arrive à ma porte, avec l'empressement qu'il a
                        toujours. Mon Suisse la lui refuse, &amp; lui apprend que je suis malade :
                        premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de
                        mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l'ouvre, &amp; y trouve, de la
                        main de Victoire : « À neuf heures précises, au boulevard, devant les cafés.
                        » Il s'y rend ; &amp; là, un petit laquais qu'il ne connaît pas, qu'il croit
                        au moins ne pas connaître, car c'était toujours Victoire, vient lui annoncer
                        qu'il faut renvoyer sa voiture &amp; le suivre. Toute cette marche
                        romanesque lui échauffait la tête d'autant, &amp; la tête échauffée ne nuit
                        à rien. Il arrive enfin, &amp; la surprise &amp; l'amour causaient en lui un
                        véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous
                        promenons un moment dans le bosquet ; puis je le ramène vers la maison. Il
                        voit d'abord deux couverts mis ; ensuite un lit fait. Nous passons jusqu'au
                        boudoir, qui était dans toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié
                        sentiment, je passai mes bras autour de lui &amp; me laissai tomber à ses
                        genoux. « O mon ami ! lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce
                        moment, je me reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur ;
                        d'avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts
                        : je veux les expier à force d'amour. » Vous jugez de l'effet de ce discours
                        sentimental. Il me releva, &amp; mon pardon fut scellé sur cette même
                        ottomane où vous &amp; moi scellâmes si gaiement &amp; de la même manière
                        notre éternelle rupture. </p>
                    <p> Comme nous avions six heures à passer ensemble, &amp; que j'avais résolu que
                        tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérais ses transports,
                        &amp; l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas
                        avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente
                        de moi. Après le souper, tour à tour enfant &amp; raisonnable, folâtre &amp;
                        sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais à le considérer comme
                        un sultan au milieu de son sérail, dont j'étais tour à tour les favorites
                        différentes. En effet, ses hommages réitérés, quoique toujours reçus par la
                        même femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle. </p>
                    <p> Enfin au point du jour il fallut se séparer ; &amp;, quoi qu'il dit, quoi
                        qu'il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant de besoin
                        que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes, &amp; pour dernier adieu, je
                        pris la clef de cet heureux séjour, &amp; la lui remettant entre les mains :
                        « Je ne l'ai eue que pour vous, lui dis-je ; il est juste que vous en soyez
                        maître : c'est au sacrificateur à disposer du temple. » C'est par cette
                        adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu lui faire naître la
                        propriété, toujours suspecte, d'une petite maison. Je le connais assez, pour
                        être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi ; &amp; si la fantaisie me
                        prenait d'y aller sans lui, il me reste bien une double clef. Il voulait à
                        toute force prendre jour pour y revenir ; mais je l'aime trop encore, pour
                        vouloir l'user si vite. Il ne faut se permettre d'excès qu'avec les gens
                        qu'on veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui ; mais, pour son
                        bonheur, je le sais pour deux. </p>
                    <p> Je m'aperçois qu'il est trois heures du matin, &amp; que j'ai écrit un
                        volume, ayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la
                        confiante amitié : c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j'aime
                        le mieux ; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît davantage. </p>
                    <p> De..., ce 12 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XI </head>
                    <head> La présidente Tourvel à madame de Volanges </head>
                    <p> Votre lettre sévère m'aurait effrayée, madame, si par bonheur, je n'avais
                        trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez de crainte. Ce
                        redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes,
                        paraît avoir déposé ses armes meurtrières avant d'entrer dans ce château.
                        Loin d'y former des projets, il n'y a pas même porté de prétentions, &amp;
                        la qualité d'homme aimable que ses ennemis mêmes lui accordent, disparaît
                        presque ici, pour ne lui laisser que celle de bon enfant. C'est apparemment
                        l'air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je puis vous assurer,
                        c'est qu'étant sans cesse avec moi, paraissant même s'y plaire, il ne lui
                        est pas échappé un mot qui ressemble à l'amour, pas une de ces phrases que
                        tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu'il faut pour les
                        justifier. Jamais il n'oblige à cette réserve, dans laquelle toute femme qui
                        se respecte est forcée de se tenir aujourd'hui, pour contenir les hommes qui
                        l'entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu'il inspire. Il est
                        peut-être un peu louangeur ; mais c'est avec tant de délicatesse, qu'il
                        accoutumerait la modestie même à l'éloge. Enfin, si j'avais un frère, je
                        désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup
                        de femmes lui désireraient une galanterie plus marquée ; &amp; j'avoue que
                        je lui sais un gré infini d'avoir su me juger assez bien pour ne pas me
                        confondre avec elles. </p>
                    <p> Ce portrait diffère beaucoup de celui que vous me faites, &amp;, malgré
                        cela, tous deux peuvent être ressemblants en fixant les époques. Lui-même
                        convient d'avoir eu beaucoup de torts, &amp; on lui en aura bien aussi prêté
                        quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes qui parlassent des femmes
                        honnêtes avec plus de respect, je dirais presque d'enthousiasme. Vous
                        m'apprenez qu'au moins sur cet objet il ne trompe pas. Sa conduite avec
                        madame de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup et c'est
                        toujours avec tant d'éloges et l'air d'un attachement si vrai, que j'ai cru,
                        jusqu'à la réception de votre lettre, que ce qu'il appelait amitié entre eux
                        deux était bien réellement de l'amour. Je m'accuse de ce jugement téméraire,
                        dans lequel j'ai eu d'autant plus de tort, que lui-même a pris souvent le
                        soin de la justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finesse, ce qui
                        était de sa part une honnête sincérité. Je ne sais ; mais il me semble que
                        celui qui est capable d'une amitié aussi suivie pour une femme aussi
                        estimable, n'est pas un libertin sans retour. J'ignore au reste si nous
                        devons la conduite sage qu'il tient ici à quelques projets dans les
                        environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la
                        ronde ; mais il sort peu, excepté le matin, &amp; alors il dit qu'il va à la
                        chasse. Il est vrai qu'il rapporte rarement du gibier ; mais il assure qu'il
                        est maladroit à cet exercice. D'ailleurs, ce qu'il peut faire au dehors
                        m'inquiète peu, &amp; si je désirais le savoir, ce ne serait que pour avoir
                        une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au
                        mien. </p>
                    <p> Sur ce que vous me proposez, de travailler à abréger le séjour que M. de
                        Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d'oser demander à sa
                        tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d'autant qu'elle l'aime beaucoup.
                        Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence &amp; non pas par
                        besoin, de saisir l'occasion de faire cette demande, soit à elle, soit à
                        lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester
                        ici jusqu'à son retour, &amp; il s'étonnerait, avec raison, de la légèreté
                        qui m'en ferait changer. </p>
                    <p> Voilà, madame, de bien longs éclaircissements ; mais j'ai cru devoir à la
                        vérité, un témoignage avantageux à M. de Valmont, &amp; dont il me paraît
                        avoir grand besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins sensible à
                        l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que je dois aussi ce que
                        vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard du mariage de mademoiselle
                        votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement ; mais, quelque plaisir
                        que je me promette à passer ces moments avec vous, je les sacrifierais de
                        bien bon cœur au désir de savoir mademoiselle de Volanges plus tôt heureuse,
                        si pourtant elle peut jamais l'être plus qu'auprès d'une mère aussi digne de
                        toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux
                        sentiments qui m'attachent à vous, &amp; je vous prie d'en recevoir
                        l'assurance avec bonté. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> De..., ce 13 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XII </head>
                    <head> Cécile Volanges à la marquise de Merteuil. </head>
                    <p> Maman est incommodée, madame ; elle ne sortira point, &amp; il faut que je
                        lui tienne compagnie : ainsi je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner à
                        l'Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas être avec vous
                        que le spectacle. Je vous prie d'en être persuadée. Je vous aime tant !
                        Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que je n'ai point le
                        recueil dont il m'a parlé, &amp; que si il veut me l'apporter demain, il me
                        fera grand plaisir. S'il vient aujourd'hui, on lui dira que nous n'y sommes
                        pas ; mais c'est que maman ne veut recevoir personne. J'espère qu'elle se
                        portera mieux demain. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> De..., ce 13 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XIII </head>
                    <head> La marquise de Merteuil à Cécile Volanges. </head>
                    <p> Je suis très fâchée, ma belle, d'être privée du plaisir de vous voir, et de
                        la cause de cette privation. J'espère que cette occasion se retrouvera. Je
                        m'acquitterai de votre commission auprès du chevalier Danceny, qui sera
                        sûrement très fâché de savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir
                        demain, j'irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle &amp; moi, le
                        chevalier de Belleroche <ref target="#N10"/> au piquet ; &amp;, en lui
                        gagnant son argent, nous aurons, pour surcroît de plaisir, celui de vous
                        entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le proposerai. Si cela
                        convient à votre maman &amp; à vous, je réponds de moi &amp; de mes deux
                        chevaliers. Adieu, ma belle : mes compliments à ma chère Mme de Volanges. </p>
                    <p> Je vous embrasse bien tendrement. </p>
                    <p> De..., ce 13 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XIV </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay </head>
                    <p> Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère Sophie ; mais ce n'est pas le plaisir
                        qui en est cause, je t'en assure bien. Maman était malade, &amp; je ne l'ai
                        pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée, je n'avais
                        cœur à rien du tout ; &amp; je me suis couchée bien vite, pour m'assurer que
                        le journée fût finie : jamais je n'en avais passé de si longue. Ce n'est pas
                        que je n'aime bien maman ; mais je ne sais pas ce que c'était. Je devais
                        aller à l'Opéra avec madame de Merteuil ; le chevalier Danceny devait y
                        être. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j'aime le mieux. Quand
                        l'heure où j'aurais dû y être aussi est arrivée, mon cœur s'est serré malgré
                        moi. Je me déplaisais à tout, &amp; j'ai pleuré, pleuré, sans pouvoir m'en
                        empêcher. Heureusement, maman était couchée, &amp; ne pouvait pas me voir.
                        Je suis sûre que le chevalier Danceny aura été fâché aussi ; mais il aura
                        été distrait par le spectacle &amp; par tout le monde : c'est bien
                        différent. </p>
                    <p> Par bonheur, maman va fort bien aujourd'hui, &amp; Mme de Merteuil viendra
                        avec une autre personne &amp; le chevalier Danceny : mais elle arrive
                        toujours bien tard, Mme de Merteuil ; &amp; quand on est si longtemps toute
                        seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore qu'onze heures. Il est vrai
                        qu'il faut que je joue de la harpe ; &amp; puis ma toilette me prendra un
                        peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd'hui. Je crois que la
                        mère Perpétue a raison, &amp; qu'on devient coquette dès qu'on est dans le
                        monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie que depuis quelques
                        jours, &amp; je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais ;
                        &amp; puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mme de
                        Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus
                        jolie que moi : cela ne me fâche pas beaucoup, parce qu'elle m'aime bien ;
                        &amp; puis elle assure que le chevalier Danceny me trouve plus jolie
                        qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir dit ! elle avait même l'air
                        d'en être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas cela. C'est qu'elle
                        m'aime tant ! &amp; lui ! ... oh ! cela m'a bien fait plaisir; aussi, c'est
                        qu'il me semble que ; rien que le regarder suffit pour embellir. Je le
                        regarderais toujours, si je ne craignais de rencontrer ses yeux ; car,
                        toutes les fois que cela m'arrive, cela me décontenance, &amp; me fait comme
                        de la peine ; mais ça ne fait rien. </p>
                    <p> Adieu, ma chère amie : je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime toujours
                        comme de coutume. </p>
                    <p> Paris, ce 14 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XV </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil </head>
                    <p> Il est bien honnête à vous de ne pas m'abandonner à mon triste sort. La vie
                        que je mène ici est réellement fatigante, par l'excès de son repos et son
                        insipide uniformité. En lisant votre lettre &amp; le détail de votre
                        charmante journée, j'ai été tentée vingt fois de prétexter une affaire, de
                        voler à vos pieds &amp; de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à
                        votre chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-vous que
                        vous m'avez rendu jaloux de lui ? Que me parlez-vous d'éternelle rupture ?
                        J'abjure ce serment, prononcé dans le délire : nous n'aurions pas été dignes
                        de le faire, si nous eussions dû le garder. Ah ! que je puisse un jour me
                        venger dans vos bras du dépit involontaire que m'a causé le bonheur du
                        chevalier ! je suis indigné, je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans
                        raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement
                        l'instinct de son cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre.
                        Oh ! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même
                        n'êtes-vous pas humiliée ? Vous vous donnez la peine de le tromper, &amp; il
                        est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes ! &amp; c'est
                        bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous
                        veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave ? </p>
                    <p> Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre plusieurs, je n'ai
                        pas la moindre jalousie : je ne vois alors dans vos amants que les
                        successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet empire
                        où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d'eux !
                        qu'il existe un autre homme aussi heureux que moi ! je ne le souffrirai pas
                        ; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un
                        autre ; &amp; ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l'amitié inviolable
                        que nous nous sommes jurée. </p>
                    <p> C'est bien assez, sans doute, que j'aie à me plaindre de l'amour. Vous voyez
                        que je me prête à vos idées, &amp; que j'avoue mes torts. En effet, si
                        l'amour est de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on désire, d'y sacrifier
                        son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux. Je n'en
                        suis guère avancé. Je n'aurais même rien du tout à vous apprendre à ce
                        sujet, sans un événement qui me donne beaucoup à réfléchir, &amp; dont je ne
                        sais encore si je dois craindre ou espérer. </p>
                    <p> Vous connaissez mon chasseur, trésor d'intrigue, &amp; vrai valet de comédie
                        ; vous jugez bien que ses instructions portaient d'être amoureux de la femme
                        de chambre, &amp; d'enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi ;
                        il a déjà réussi. Il vient de découvrir que madame de Tourvel a chargé un de
                        ses gens de prendre des informations sur ma conduite, &amp; même de me
                        suivre dans mes courses du matin, autant qu'il le pourrait, sans être
                        aperçu. Que prétend cette femme ? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose
                        encore risquer des choses qu'à peine nous oserions nous permettre ! Je jure
                        bien... Mais, avant de songer à me venger de cette ruse féminine,
                        occupons-nous des moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces
                        courses qu'on suspecte n'avaient aucun objet ; il faut leur en donner un.
                        Cela mérite toute mon attention, &amp; je vous quitte pour y réfléchir.
                        Adieu, ma belle amie. </p>
                    <p> Toujours du château de..., ce 15 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XVI </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay. </head>
                    <p> Ah ! ma Sophie, voici bien des nouvelles ! je ne devrais peut-être pas te
                        les dire : mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un ; c'est plus fort
                        que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble, que je ne peux pas
                        écrire : je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais raconté la jolie
                        soirée <ref target="#N11"/> que j'avais passée chez maman avec lui &amp; Mme
                        de Merteuil, je ne t'en parlais plus : c'est que je ne voulais plus en
                        parler à personne ; mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il était
                        devenu triste, mais si triste, si triste que ça me faisait de la peine ;
                        &amp; quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non ; mais je voyais
                        bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de coutume. Ca n'a pas
                        empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à
                        l'ordinaire ; mais, toutes les fois qu'il me regardait cela me serrait le
                        cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla renfermer ma harpe dans
                        son étui ; &amp;, en m'en rapportant la clef, il me pria d'en jouer encore
                        le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me défiais de rien du tout ; je
                        ne voulais même pas : mais il m'en pria tant, que je lui dis qu'oui. Il
                        avait bien ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi &amp;
                        que ma femme de chambre fut sortie, j'allai pour prendre ma harpe. Je
                        trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement, &amp; point cachetée,
                        &amp; qui était de lui. Ah ! si tu savais tout ce qu'il me mande ! Depuis
                        que j'ai lu sa lettre, j'ai tant de plaisir, que je ne peux plus songer à
                        autre chose. Je l'ai relue quatre fois tout de suite, &amp; puis je l'ai
                        serrée dans mon secrétaire. Je la savais par cœur ; &amp;, quand j'ai été
                        couchée, je l'ai tant répétée, que je ne songeais pas à dormir. Dès que je
                        fermais les yeux, je le voyais-là, qui me disait lui-même tout ce que je
                        venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard ; &amp; aussitôt que je
                        me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure), j'ai été reprendre
                        sa lettre pour la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon lit, &amp;
                        puis je l'ai baisée, comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une
                        lettre comme ça ? mais je n'ai pas pu m'en empêcher. </p>
                    <p> À présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien
                        embarrassée ; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette lettre-là.
                        Je sais bien que ça ne se doit pas, &amp; pourtant il me le demande ; &amp;,
                        si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être triste. C'est
                        pourtant bien malheureux pour lui ! Qu'est-ce que tu me conseilles ? mais tu
                        n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie d'en parler à Mme de Merteuil
                        qui m'aime bien. Je voudrais bien le consoler ; mais je ne voudrais rien
                        faire qui fût mal. On nous recommande tant d'avoir bon cœur ! &amp; puis on
                        nous défend de suivre ce qu'il nous inspire, quand c'est pour un homme. Dame
                        ! Ça n'est pas juste non plus. Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain
                        comme une femme, &amp; plus encore ? car enfin n'a-t-on pas son père comme
                        sa mère, son frère comme sa sœur ? il reste toujours le mari de plus.
                        Cependant, si j'allais faire quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être
                        que M. Danceny lui-même n'aurait plus bonne idée de moi ! Oh ! ça, par
                        exemple, j'aime encore mieux qu'il soit triste : &amp; puis, enfin, je serai
                        toujours à temps. Parce qu'il a écrit hier, je ne suis pas obligée d'écrire
                        aujourd'hui : aussi-bien je verrai Mme de Merteuil ce soir, &amp; si j'en ai
                        le courage, je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me dira, je
                        n'aurai rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux
                        lui répondre un peu, pour qu'il ne soit plus si triste ! Oh ! je suis bien
                        en peine. </p>
                    <p> Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses. </p>
                    <p> De..., ce 19 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XVII </head>
                    <head> Le Chevalier Danceny à Cécile Volanges. </head>
                    <p> Avant de me livrer, Mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous
                        écrire ? je commence par vous supplier de m'entendre. Je sens que pour oser
                        vous déclarer mes sentiments, j'ai besoin d'indulgence ; si je ne voulais
                        que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire, après tout,
                        que vous montrer votre ouvrage ? Et qu'ai-je à vous dire, que mes regards,
                        mon embarras, ma conduite &amp; même mon silence, ne vous aient dit avant
                        moi ? Eh ! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un sentiment que vous avez fait
                        naître ? Emané de vous, sans doute il est digne de vous être offert ; s'il
                        est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime
                        d'avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs, vos
                        grâces enchanteresses, &amp; cette touchante candeur qui ajoute un prix
                        inestimable à des qualités déjà si précieuses ? non, sans doute ; mais, sans
                        être coupable, on peut être malheureux ; &amp; c'est le sort qui m'attend,
                        si vous refusez d'agréer mon hommage. C'est le premier que mon cœur ait
                        offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je
                        vous ai vue ; le repos a fui loin de moi, &amp; mon bonheur est incertain.
                        Cependant vous vous étonnez de ma tristesse ; vous m'en demandez la cause :
                        quelquefois même j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah ! dites un mot,
                        &amp; ma félicité deviendra votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez
                        qu'un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma
                        destinée. Par vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En
                        quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand ? </p>
                    <p> Je finirai, comme j'ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai
                        demandé de m'entendre ; j'oserai plus, je vous prierai de me répondre. Le
                        refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, &amp; mon
                        cœur m'est garant que mon respect pour vous égale mon amour. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S. </hi> Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du
                        même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette lettre ; il me
                        parait également sûr &amp; commode. </p>
                    <p> De..., ce 18 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XVIII </head>
                    <head> Cécile Volanges à Sophie Carnay. </head>
                    <p> Quoi ! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vais faire ! J'avais déjà bien
                        assez d'inquiétudes ; voilà que tu les augmentes encore. Il est clair,
                        dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise ; &amp;
                        d'ailleurs, tu ne sais pas au juste ce qui en est : tu n'es pas là pour
                        voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi. Sûrement
                        en général on ne doit pas répondre &amp; tu as bien vu, par ma lettre
                        d'hier, que je ne le voulais pas non plus : mais c'est que je ne crois pas
                        que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je suis. </p>
                    <p> Et encore être obligée de me décider toute seule ! Mme de Merteuil, que je
                        comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre moi :
                        c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours avec elle
                        que je l'ai vu, que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui en veuille du
                        mal : mais elle me laisse-là au moment de l'embarras. Oh ! je suis bien à
                        plaindre ! </p>
                    <p> Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée, que
                        je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler, parce que Maman
                        était-là. Je me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait que je ne
                        lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un petit moment
                        après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma harpe. Le cœur me
                        battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de répondre que
                        oui. Quand il revint, c'était bien pis. Je ne le regardai qu'un petit
                        moment. Il ne me regardait pas, lui : mais il avait un air, qu'on aurait dit
                        qu'il était malade. Ça me faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma
                        harpe, &amp; après, en me l'apportant, il me dit : Ah ! Mademoiselle ! ...
                        Il ne me dit que ces deux mots-là ; mais c'était d'un ton que j'en fus toute
                        bouleversée. Je préludais sur ma harpe, sans savoir ce que je faisais. Maman
                        demanda si nous ne chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un
                        peu malade ; &amp; moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter.
                        J'aurais voulu n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne
                        savais pas ; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun,
                        &amp; on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite
                        ; &amp;, dès que j'entendis entrer un carrosse, je cessai &amp; le priai de
                        rapporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps ;
                        mais il revint. </p>
                    <p> Pendant que Maman &amp; cette dame qui était venue causaient ensemble, je
                        voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, &amp; il
                        me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes
                        couler, &amp; il fut obligé de se retourner pour n'être pas vu. Pour le coup
                        je ne pus plus y tenir ; je sentis que j'allais pleurer aussi. Je sortis,
                        &amp; tout de suite j'écrivis avec mon crayon, sur un chiffon de papier : «
                        Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie ; je promets de vous répondre.
                        » Sûrement tu ne peux pas dire qu'il y ait du mal à cela ; &amp; puis
                        c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme
                        sa lettre était, &amp; je revins dans le salon. Je me sentais plus
                        tranquille. Il me tardait bien que cette dame s'en fût. Heureusement elle
                        était en visite ; elle s'en alla bientôt après. Aussitôt qu'elle fut sortie,
                        je dis que je voulais reprendre ma leçon de harpe, &amp; je le priai de
                        l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se doutait de rien. Mais
                        au retour, oh ! comme il était content ! En posant ma harpe vis-à-vis de
                        moi, il se plaça de façon que Maman ne pouvait voir, &amp; il prit ma main
                        qu'il serra... mais d'une façon ! ... ce ne fut qu'un moment : mais je ne
                        saurais te dire le plaisir que cela m'a fait. Je la retirai pourtant ; ainsi
                        je n'ai rien à me reprocher. </p>
                    <p> À présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de
                        lui écrire, puisque je le lui ai promis ; &amp; puis, je n'irai pas lui
                        refaire encore du chagrin ; car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour
                        quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y
                        avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un d'être
                        malheureux ? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien faire ma
                        lettre ; mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute ; &amp; puis je suis
                        sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir. </p>
                    <p> Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'aie tort, dis-le moi ; mais je ne
                        crois pas. À mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur bat que
                        ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai promis.
                        Adieu. </p>
                    <p> Paris, 21 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Chevalier Danceny. </hi>
                    </head>
                    <p> Vous étiez si triste, hier, Monsieur, &amp; cela me faisait tant de peine,
                        que je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la lettre que
                        vous m'avez écrite. Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne le dois pas
                        : pourtant, comme je l'ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, &amp;
                        cela doit bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous. À présent que vous
                        le savez, j'espère que vous ne me demanderez pas de vous écrire davantage.
                        J'espère aussi que vous ne direz à personne que je vous ai écrit ; parce que
                        sûrement on m'en blâmerait, &amp; que cela pourrait me causer bien du
                        chagrin. J'espère surtout que vous même vous n'en prendrez pas mauvaise idée
                        de moi ; ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer
                        que je n'aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous. Je
                        voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez
                        ; ce qui m'ôte tout le plaisir que j'ai à vous voir. Vous voyez, Monsieur,
                        que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié
                        dure toujours ; mais, je vous en prie, ne m'écrivez plus. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, </p>
                    <p> Cécile Volanges. </p>
                    <p> De..., 20 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Ah ! fripon, vous me cajolez, de peur que je ne me moque de vous ! Allons,
                        je vous fais grâce : vous m'écrivez tant de folies, qu'il faut bien que je
                        vous pardonne la sagesse où vous tient votre Présidente. Je ne crois pas que
                        mon Chevalier eût autant d'indulgence que moi ; il serait homme à ne pas
                        approuver notre renouvellement de bail, &amp; à ne rien trouver de plaisant
                        dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, &amp; j'étais vraiment
                        fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous eussiez été là, je ne
                        sais où m'aurait menée cette gaieté : mais j'ai eu le temps de la réflexion,
                        &amp; je me suis armée de sévérité. Ce n'est pas que je refuse pour toujours
                        ; mais, je diffère, &amp; j'ai raison. J'y mettrais peut-être de la vanité,
                        &amp;, une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l'on s'arrête. Je serais
                        femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier votre Présidente ;
                        &amp; si j'allais, moi indigne, vous dégoûter de la vertu, voyez quel
                        scandale ! Pour éviter ce danger, voici mes conditions. </p>
                    <p> Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m'en fournir
                        une preuve, venez, &amp; je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas que dans
                        les affaires importantes, on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet
                        arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense au lieu d'être une
                        consolation ; &amp; cette idée me plaît davantage ; &amp; de l'autre, votre
                        succès en sera plus piquant, en devenant lui-même un moyen d'infidélité.
                        Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le gage de votre triomphe :
                        semblable à nos preux chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leur dame
                        les fruits brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de
                        voir ce que peut écrire une prude après un tel moment, &amp; quel voile elle
                        met sur ses actions, après n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à
                        vous de voir si je me mets à un prix trop haut ; mais je vous préviens qu'il
                        n'y a rien à rabattre. Jusques-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que
                        je reste fidèle à mon chevalier, &amp; que je m'amuse à le rendre heureux,
                        malgré le petit chagrin que cela vous cause. </p>
                    <p> Cependant si j'avais moins de mœurs, je crois qu'il aurait dans ce moment un
                        rival dangereux ; c'est la petite Volanges. Je raffole de cet enfant : c'est
                        une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les
                        plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, &amp; c'est un
                        spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur ; mais elle n'en
                        sait encore rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité de
                        son âge, &amp; n'ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration
                        vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret ;
                        particulièrement depuis quelques jours je l'en vois vraiment oppressée,
                        &amp; je lui aurais rendu un grand service de l'aider un peu : mais je
                        n'oublie pas que c'est un enfant, &amp; je ne veux pas me compromettre.
                        Danceny m'a parlé un peu plus clairement ; mais, pour lui, mon parti est
                        pris, je ne veux pas l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée
                        d'en faire mon élève ; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt.
                        Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'octobre.
                        J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là, &amp; que nous lui donnerons
                        une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est
                        donc en effet l'insolente sécurité de cet homme, qui ose dormir tranquille,
                        tandis qu'une femme, qui a à se plaindre de lui, ne s'est pas encore vengée
                        ? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne sais ce que je ne lui
                        dirais pas. </p>
                    <p> Adieu, vicomte ; bonsoir &amp; bon succès : mais, pour Dieu, avancez donc.
                        Songez que si vous n'avez pas cette femme, les autres rougiront de vous
                        avoir eu. </p>
                    <p> De..., ce 20 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas, &amp;
                        qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au but, m'a fait connaître au moins que
                        je suis dans la route, &amp; a dissipé la crainte où j'étais de m'être
                        égaré. J'ai enfin déclaré mon amour ; &amp; quoiqu'on ait gardé le silence
                        le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque &amp;
                        la plus flatteuse : mais n'anticipons pas sur les événements, &amp;
                        reprenons de plus haut. </p>
                    <p> Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. En bien ! j'ai voulu
                        que ce moyen scandaleux tournât à l'édification publique, &amp; voici ce que
                        j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs,
                        quelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n'était pas
                        difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit compte qu'on devait
                        saisir aujourd'hui, dans la matinée, les meubles d'une famille entière qui
                        ne pouvait payer la taille. Je m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison
                        aucune femme ou fille dont l'âge &amp; la figure pussent rendre mon action
                        suspecte ; &amp;, quand je fus bien informé, je déclarai à souper mon projet
                        d'aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à ma Présidente
                        : sans doute elle eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés ;
                        &amp;, n'ayant pas la force de vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle
                        de contrarier mon désir. Il devait faire une chaleur excessive ; je risquais
                        de me rendre malade ; je ne tuerais rien, &amp; me fatiguerais en vain ;
                        &amp; pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être plus qu'elle ne
                        voulait, me faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse pour
                        bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre, comme vous
                        pouvez croire, &amp; je résistai de même à une petite diatribe contre la
                        chasse &amp; les chasseurs, &amp; à un petit nuage d'humeur qui obscurcit,
                        toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres
                        ne fussent révoqués, &amp; que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais
                        pas la curiosité d'une femme ; aussi me trompais-je. Mon chasseur me rassura
                        dès le soir même, &amp; je me couchai satisfait. </p>
                    <p> Au point du jour je me lève &amp; je pars. A peine à cinquante pas du
                        château, j'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasse, &amp; marche
                        à travers champs vers le village où je voulais me rendre, sans autre
                        plaisir, dans ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait, &amp;
                        qui, n'osant pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un
                        espace triple du mien. A force de l'exercer, j'ai eu moi-même une extrême
                        chaleur, &amp; je me suis assis au pied d'un arbre. N'a-t-il pas eu
                        l'insolence de se couler jusque derrière un buisson qui n'était pas à vingt
                        pas de moi, &amp; de s'y asseoir aussi ? J'ai été tenté un moment de lui
                        envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de petit plomb seulement, lui aurait
                        donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité : heureusement
                        pour lui, je me suis ressouvenu qu'il était utile &amp; même nécessaire à
                        mes projets ; cette réflexion l'a sauvé. </p>
                    <p> Cependant j'arrive au village ; je vois de la rumeur ; je m'avance ;
                        j'interroge ; on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur ; &amp;,
                        cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante-six livres,
                        pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille &amp; au désespoir.
                        Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel chœur de bénédictions
                        retentit autour de moi de la part des assistants ! Quelles larmes de
                        reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille, &amp;
                        embellissaient cette figure de patriarche, qu'un moment auparavant
                        l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse ! J'examinais ce
                        spectacle lorsqu'un autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une
                        femme &amp; deux enfants, &amp; s'avançant vers moi à pas précipités, leur
                        dit : « Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu » ; &amp; dans le même
                        instant, j'ai été entouré de cette famille, prosternée à mes genoux.
                        J'avouerai ma faiblesse ; mes yeux se sont mouillés de larmes, &amp; j'ai
                        senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. Je serais tenté de
                        croire qu'il y a vraiment du plaisir à faire du bien &amp; qu'après tout ce
                        que nous appellons les gens vertueux, n'ont pas tant de mérite qu'on se
                        plaît à nous le dire. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de leur payer
                        pour mon compte le plaisir qu'ils venaient de me faire. J'avais pris dix
                        louis sur moi ; je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements,
                        mais ils n'avaient plus ce même degré de pathétique : le nécessaire avait
                        produit le grand, le véritable effet ; le reste n'était qu'une simple
                        expression de reconnaissance &amp; d'étonnement pour des dons superflus. </p>
                    <p> Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne
                        ressemblais pas mal au héros d'un drame, dans la scène du dénouement. Vous
                        remarquerez que, dans cette foule, était surtout le fidèle espion. Mon but
                        était rempli : je me dégageai d'eux tous, &amp; regagnai le château. Tout
                        calculé, je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien dix louis
                        &amp; l'ayant payée d'avance, j'aurai le droit d'en disposer à ma fantaisie,
                        sans avoir de reproches à me faire. </p>
                    <p> J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j'ai demandé à ces
                        bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si
                        déjà leurs prières n'ont pas été en partie exaucées. Mais on m'avertit que
                        le souper est servi, &amp; il serait trop tard pour que cette lettre partît,
                        si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi le reste à l'ordinaire
                        prochain. J'en suis fâché ; car le reste est le meilleur. Adieu, ma belle
                        amie. Vous me volez un moment du plaisir de la voir. </p>
                    <p> De... 20 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente de Tourvel à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de M. de
                        Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux sous lesquels
                        on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser désavantageusement de
                        qui que se soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui
                        auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu ! Enfin
                        vous aimez tant à user d'indulgence, que c'est vous obliger que de vous
                        donner des motifs de revenir sur un jugement rigoureux. M. de Valmont me
                        paraît fondé à espérer cette faveur, je dirais presque cette justice de
                        votre part, &amp; voici sur quoi je le pense. </p>
                    <p> Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer quelque
                        projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en était venue ; idée
                        que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement
                        pour lui, &amp; surtout heureusement pour nous, puisque cela nous sauve
                        d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté que lui <ref target="#N12"/> ; &amp; c'est par là que ma curiosité répréhensible,
                        mais heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant
                        trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les meubles,
                        faute d'avoir pu payer les impositions, s'était empressé non seulement
                        d'acquitter sur le champ la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait
                        donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été témoin de
                        cette vertueuse action ; &amp; il m'a rapporté de plus que les paysans,
                        causant entre eux &amp; avec lui, avaient dit qu'un domestique qu'ils ont
                        désigné, &amp; que le mien croit être celui de M. de Valmont, avait pris
                        hier des informations sur ceux des habitants du village qui pouvaient avoir
                        besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même plus seulement une
                        compassion passagère, &amp; que l'occasion détermine : c'est le projet formé
                        de faire du bien ; c'est la sollicitude de la bienfaisance ; c'est la plus
                        belle vertu des plus belles âmes ; mais, soit hasard ou projet, c'est
                        toujours une action honnête &amp; louable, &amp; dont le seul récit m'a
                        attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, &amp; toujours par justice,
                        que lorsque je lui ai parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot,
                        il a commencé par s'en défendre, &amp; a eu l'air d'y mettre si peu de
                        valeur, lorsqu'il en est convenu, que sa modestie en doublait le mérite. </p>
                    <p> A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en effet un
                        libertin sans retour, s'il n'est que cela &amp; se conduit ainsi, que
                        restera-t-il aux gens honnêtes ? Quoi ! les méchants partageraient-ils avec
                        les bons le plaisir sacré de la bienfaisance ? Dieu permettrait-il qu'une
                        famille vertueuse reçut, de la main d'un scélérat, des secours dont elle
                        rendrait grâce à sa divine Providence ? &amp; pourrait-il se plaire à
                        entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions sur un réprouvé ?
                        Non, j'aime mieux croire que des erreurs, pour être longues, ne sont pas
                        éternelles ; &amp; je ne puis penser que celui qui fait du bien soit
                        l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est peut-être qu'un exemple de plus du
                        danger des liaisons. Je m'arrête à cette idée qui me plaît. Si, d'une part,
                        elle peut servir à le justifier dans votre esprit, de l'autre, elle me rend
                        de plus en plus précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, Madame, etc. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S. </hi> -Mme de Rosemonde &amp; moi nous allons, dans
                        l'instant, voir aussi l'honnête &amp; malheureuse famille, &amp; joindre nos
                        secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous
                        donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur ;
                        c'est, je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire. </p>
                    <p> De..., ce 20 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Nous en sommes restés à mon retour au château : je reprend mon récit. </p>
                    <p> Je n'eus que le temps de faire une courte toilette, &amp; je me rendis au
                        salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du lieu
                        lisait la gazette à ma vieille tante. J'allai m'asseoir auprès du métier.
                        Des regards, plus doux encore que de coutume, &amp; presque caressants, me
                        firent bientôt deviner que le domestique avait déjà rendu compte de sa
                        mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus longtemps le
                        secret qu'elle m'avait dérobé ; &amp;, sans crainte d'interrompre un
                        vénérable pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d'un prône : «
                        J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter, » dit-elle, &amp; tout de suite elle
                        raconta mon aventure, avec une exactitude qui faisait honneur à
                        l'intelligence de son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma
                        modestie : mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans s'en douter,
                        l'éloge de ce qu'elle aime ? Je pris donc le parti de la laisser aller. On
                        eût dit qu'elle prêchait le panégyrique d'un saint. Pendant ce temps,
                        j'observais, non sans espoir, tout ce que promettaient à l'amour son regard
                        animé, son geste devenu plus libre, &amp; surtout ce son de voix qui, par
                        son altération déjà sensible, trahissait l'émotion de son cœur. A peine elle
                        finissait de parler : « Venez, mon neveu, me dit Mme de Rosemonde ; venez
                        que je vous embrasse. » Je sentis aussitôt que la jolie Prêcheuse ne
                        pourrait se défendre d'être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir
                        ; mais elle fut bientôt dans mes bras ; &amp;, loin d'avoir la force de
                        résister, à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette
                        femme, &amp; plus elle me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner à
                        son métier, &amp; eut l'air, pour tout le monde, de recommencer sa
                        tapisserie : mais moi, je m'aperçus bien que sa main tremblante ne lui
                        permettait pas de continuer son ouvrage. </p>
                    <p> Après le dîner, les dames voulurent aller voir les infortunés que j'avais si
                        pieusement secourus &amp; je les accompagnai. Je vous sauve l'ennui de cette
                        seconde scène de reconnaissance &amp; d'éloges. Mon cœur, pressé d'un
                        souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château. Pendant la route,
                        ma belle Présidente, plus rêveuse qu'à l'ordinaire, ne disait pas un mot.
                        Tout occupé de trouver les moyens de profiter de l'effet qu'avait produit
                        l'événement du jour, je gardais le même silence. Mme de Rosemonde parlait
                        seule, &amp; n'obtenait de nous que des réponses courtes &amp; rares. Nous
                        dûmes l'ennuyer : j'en avais le projet &amp; il réussit. Aussi, en
                        descendant de voiture, elle passa dans son appartement, &amp; nous laissa
                        tête à tête, ma belle &amp; moi, dans un salon mal éclairé ; obscurité
                        douce, qui enhardit l'amour timide. </p>
                    <p> Je n'eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la conduire.
                        La ferveur de l'aimable prêcheuse me servit mieux que n'aurait pu faire mon
                        adresse. « Quand on est si digne de faire le bien, me dit-elle, en arrêtant
                        sur moi son doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire ? --- Je ne
                        mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure &amp; je ne conçois
                        pas qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous ne m'ayez pas encore
                        deviné. Dût ma confiance me nuire auprès de vous, vous en êtes trop digne,
                        pour qu'il me soit possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma
                        conduite dans un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans
                        mœurs, j'ai imité leurs vices ; j'ai peut-être mis de l'amour-propre à les
                        surpasser. Séduit de même ici par l'exemple des vertus, sans espérer de vous
                        atteindre, j'ai au moins essayé de vous suivre. Eh ! peut-être l'action dont
                        vous me louez aujourd'hui perdrait-elle tout son prix à vos yeux, si vous en
                        connaissiez le véritable motif (vous voyez, ma belle amie, combien j'étais
                        près de la vérité ! ). Ce n'est pas à moi, continuai-je, c'est à vous que
                        ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez voir une action louable,
                        je ne cherchais qu'un moyen de plaire. Je n'étais, puisqu'il faut le dire,
                        que le faible agent de la divinité que j'adore (ici elle voulut
                        m'interrompre ; mais je ne lui en donnai pas le temps). Dans ce moment même,
                        ajoutai-je, mon secret ne m'échappe que par faiblesse ; que parce qu'il est
                        plus fort que moi. Je m'étais promis de vous le taire ; je me faisais un
                        bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que vous
                        ignoreriez toujours : mais, incapable de tromper, quand j'ai sous les yeux
                        l'exemple de la candeur, je n'aurai point à me reprocher vis-à-vis de vous
                        une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage par une
                        criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais ; mais mes souffrances
                        me seront chères : elle me prouveront l'excès de mon amour ; c'est à vos
                        pieds, c'est dans votre sein que je déposerai mes peines éternelles. J'y
                        puiserai des forces pour souffrir de nouveau ; j'y trouverai la bonté
                        compatissante, &amp; je me croirai consolé, parce que vous m'aurez plaint. O
                        vous que j'adore ! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi. » Cependant
                        j'étois à ses genoux, &amp; je serrais ses mains dans les miennes : mais
                        elle, les dégageant tout à coup, &amp; les croisant sur ses yeux avec
                        l'expression du désespoir : « Ah ! malheureuse ! » s'écria-t-elle ; puis
                        elle fondit en larmes. Par bonheur, je m'étais livré à tel point, que je
                        pleurais aussi ; &amp;, reprenant ses mains, je les baignai de pleurs. Cette
                        précaution était bien nécessaire ; car elle était si occupée de sa douleur,
                        qu'elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je n'avais trouvé ce moyen
                        de l'en avertir. J'y gagnai, de plus de considérer à loisir cette charmante
                        figure, embellie encore par l'attrait puissant des larmes. Ma tête
                        s'échauffait, &amp; j'étais si peu maître de moi, que je fus tenté de
                        profiter de ce moment. </p>
                    <p> Quelle est donc notre faiblesse ! quel est l'empire des circonstances ! si
                        moi-même, oubliant mes projets, j'ai risqué de perdre, par un triomphe
                        prématuré, le charme des longs combats &amp; les détails d'une pénible
                        défaite ; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé exposer le
                        vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que
                        l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus ! Ah ! qu'elle se rende,
                        mais qu'elle combatte ; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle
                        de résister ; qu'elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, &amp;
                        soit contrainte d'avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à
                        l'affût le cerf qu'il a surpris ; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet
                        est sublime, n'est-ce pas ? mais peut-être serais-je à présent au regret de
                        ne l'avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence. </p>
                    <p> Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de Tourvel, effrayée, se
                        leva précipitamment, se saisit d'un des flambeaux, &amp; sortit. Il fallut
                        bien la laisser faire. Ce n'était qu'un domestique. Aussitôt que j'en fus
                        assuré, je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas, que, soit qu'elle me
                        reconnût, soit un sentiment vague d'effroi, je l'entendis précipiter sa
                        marche, &amp; se jeter plutôt qu'entrer dans son appartement, dont elle
                        ferma la porte sur elle. J'y allai ; mais la clef était en dedans. Je me
                        gardai bien de frapper ; c'eût été lui fournir l'occasion d'une résistance
                        trop facile. J'eus l'heureuse &amp; simple idée de tenter de voir à travers
                        la serrure, &amp; je vis en effet cette femme adorable à genoux, baignée de
                        larmes, &amp; priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer ? en est-il
                        d'assez puissant contre l'amour ? En vain cherche-t-elle à présent des
                        secours étrangers ; c'est moi qui réglerai son sort. </p>
                    <p> Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai aussi dans mon
                        appartement &amp; me mis à vous écrire. J'espérais la revoir au souper ;
                        mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée &amp; s'était mise au
                        lit. Mme de Rosemonde voulut monter chez elle ; mais la malicieuse malade
                        prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez
                        qu'après le souper la veillée fut courte, &amp; que j'eus aussi mon mal de
                        tête. Retiré chez moi, j'écrivis une longue lettre pour me plaindre de cette
                        rigueur, &amp; je me couchai, avec le projet de la remettre ce matin. J'ai
                        mal dormi, comme vous pouvez voir par la date de cette lettre. Je me suis
                        levé, &amp; j'ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne m'y étais pas
                        assez observé ; que j'y montrais plus d'ardeur que d'amour, &amp; plus
                        d'humeur que de tristesse. Il faudra la refaire ; mais il faudrait être plus
                        calme. </p>
                    <p> J'aperçois le point du jour, &amp; j'espère que la fraîcheur qui
                        l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit ; &amp;, quel
                        que soit l'empire de cette femme, je vous promets de ne pas m'occuper
                        tellement d'elle, qu'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous.
                        Adieu, ma belle amie. </p>
                    <p> De ... le 20 août 17... à 4 heures du matin. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à Madame Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Ah ! par pitié, Madame, daignez calmer le trouble de mon âme ; daignez
                        m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du
                        bonheur &amp; celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment cruel.
                        Pourquoi vous ai-je parlé ? que n'ai-je su résister au charme impérieux qui
                        vous livrait mes pensées ! Content de vous adorer en silence, je jouissais
                        au moins de mon amour ; &amp; ce sentiment pur, que ne troublait point alors
                        l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité : mais cette source de
                        bonheur en est devenue une de désespoir, depuis que j'ai vu couler vos
                        larmes ; depuis que j'ai entendu ce cruel Ah ! malheureuse ! Madame, ces
                        deux mots retentiront longtemps dans mon cœur. Par quelle fatalité, le plus
                        doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l'effroi ? quelle est donc
                        cette crainte ? Ah ! ce n'est pas celle de le partager : votre cœur, que
                        j'ai mal connu, n'est pas fait pour l'amour ; le mien, que vous calomniez
                        sans cesse, est le seul qui soit sensible ; le vôtre est même sans pitié.
                        S'il n'était pas ainsi, vous n'auriez pas refusé un mot de consolation au
                        malheureux qui vous racontait ses souffrances ; vous ne vous seriez pas
                        soustraite à ses regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous
                        voir ; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui
                        faisant annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d'aller
                        s'informer de votre état ; vous auriez senti que cette même nuit, qui
                        n'était pour vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle
                        de douleurs. </p>
                    <p> Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante ? Je ne crains pas
                        de vous prendre pour juge : qu'ai-je donc fait que céder à un sentiment
                        involontaire, inspiré par la beauté &amp; justifié par la vertu ; toujours
                        contenu par le respect, &amp; dont l'innocent aveu fut l'effet de la
                        confiance &amp; non de l'espoir : la trahirez-vous, cette confiance que
                        vous-même avez semblé me permettre, &amp; à laquelle je me suis livré sans
                        réserve ? Non, je ne puis le croire ; ce serait vous supposer un tort, &amp;
                        mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un : je désavoue mes
                        reproches ; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser. Ah ! laissez-moi
                        vous croire parfaite ; c'est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que
                        vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous
                        secouru, qui en eût autant de besoin que moi ? ne m'abandonnez pas dans le
                        délire où vous m'avez plongé : prêtez-moi votre raison, puisque vous avez
                        ravi la mienne ; après m'avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre
                        ouvrage. </p>
                    <p> Je ne veux pas vous tromper, vous ne parviendrez point à vaincre mon amour ;
                        mais vous m'apprendrez à le régler ; en guidant mes démarches, en dictant
                        mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire.
                        Dissipez surtout cette crainte désespérante ; dites-moi que vous me
                        pardonnez, que vous me plaignez ; assurez-moi de votre indulgence. Vous
                        n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais ; mais je réclame celle
                        dont j'ai besoin : me la refuserez-vous ? </p>
                    <p> Adieu, Madame ; recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments ; il ne nuit
                        point à celui de mon respect. </p>
                    <p> De ..., ce 20 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Voici le bulletin d'hier. </p>
                    <p> A onze heures j'entrai chez Mme de Rosemonde ; &amp;, sous ses auspices, je
                        fus introduit chez la feinte malade, qui était encore couchée. Elle avait
                        les yeux très battus ; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que moi. Je
                        saisis un moment, où Mme de Rosemonde s'était éloignée, pour remettre ma
                        lettre : on refusa de la prendre ; mais je la laissai sur le lit, &amp;
                        allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante, qui
                        voulait être auprès de son cher enfant : il fallut bien serrer la lettre
                        pour éviter le scandale. La malade dit, maladroitement, qu'elle croyait
                        avoir un peu de fièvre. Mme de Rosemonde m'engagea à lui tâter le pouls, en
                        vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut donc le double
                        chagrin d'être obligée de me livrer son bras, &amp; de sentir que son petit
                        mensonge allait être découvert. En effet, je pris sa main que je serrai dans
                        une des miennes, pendant que de l'autre je parcourais son bras frais &amp;
                        potelé ; la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire, en
                        me retirant : « Il n'y a pas même la plus petite émotion. » Je me doutai que
                        ses regards devaient être sévères, &amp;, pour la punir, je ne les cherchai
                        pas ; un moment après, elle dit qu'elle voulait se lever, &amp; nous la
                        laissâmes seule. Elle parut au dîner, qui fut triste ; elle annonça qu'elle
                        n'irait pas se promener, ce qui était me dire que je n'aurais pas l'occasion
                        de lui parler. Je sentis bien qu'il fallait placer là un soupir &amp; un
                        regard douloureux ; sans doute elle s'y attendait, car ce fut le seul moment
                        de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu'elle est,
                        elle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui
                        demander si elle avait eu la bonté de m'instruire de mon sort, &amp; je fus
                        un peu étonné de l'entendre me répondre : Oui, Monsieur, je vous ai écrit.
                        J'étais fort empressé d'avoir cette lettre ; mais soit ruse encore, ou
                        maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le soir, au moment de se
                        retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la mienne ;
                        lisez &amp; jugez ; voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu'elle
                        n'a point d'amour quand je suis sûr du contraire ; &amp; puis elle se
                        plaindra si je la trompe après, lorsqu'elle ne craint pas de me tromper
                        avant ! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au
                        courant de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à
                        tout ce radotage, &amp; se fatiguer de désespoir, parce qu'il plaît à Madame
                        de jouer la rigueur ! Le moyen de ne se pas venger de ces noirceurs-là !...
                        Ah ! patience... mais adieu. J'ai encore beaucoup à écrire. </p>
                    <p> À propos, vous me renverrez la lettre de l'inhumaine ; il se pourrait faire
                        par la suite qu'elle voulût qu'on mît du prix à ces misères-là, &amp; il
                        faut être en règle. </p>
                    <p> Je ne vous parle pas de la petite Volanges ; nous en causerons au premier
                        jour. </p>
                    <p> Du château, ce 22 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Sûrement, Monsieur, vous n'auriez eu aucune lettre de moi, si ma sotte
                        conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en explication
                        avec vous. Oui, j'ai pleuré, je l'avoue ; peut-être aussi les deux mots, que
                        vous me citez avec tant de soin, me sont-ils échappés ; larmes &amp;
                        paroles, vous avez tout remarqué ; il faut donc vous expliquer tout. </p>
                    <p> Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que des
                        discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent d'une
                        sécurité que j'ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre
                        les impressions que j'éprouve. L'étonnement &amp; l'embarras où m'a jetée
                        votre procédé ; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation qui
                        n'eût jamais dû être faite pour moi ; peut-être l'idée révoltante de me voir
                        confondue avec des femmes que vous méprisez, &amp; traitée aussi légèrement
                        qu'elles ; toutes ces causes réunies ont provoqué mes larmes, &amp; on pu me
                        faire dire, avec raison, je crois, que j'étais malheureuse. Cette
                        expression, que vous trouvez si forte, serait sûrement beaucoup trop faible
                        encore si mes pleurs &amp; mes discours avaient eu un autre motif ; si, au
                        lieu de désapprouver des sentiments qui doivent m'offenser, j'avais pu
                        craindre de les partager. </p>
                    <p> Non, Monsieur, je n'ai pas cette crainte ; si je l'avais, je fuirais à cent
                        lieues de vous ; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous avoir
                        connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne vous point
                        aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les
                        conseils de mes amis ; de ne pas vous laisser approcher de moi. </p>
                    <p> J'ai cru, &amp; c'est là mon seul tort, j'ai cru que vous respecteriez une
                        femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver tel &amp; de
                        vous rendre justice ; qui déjà vous défendait, tandis que vous l'outragiez
                        par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas ; non, Monsieur, vous ne
                        me connaissez pas. Sans cela, vous n'auriez pas cru pouvoir vous faire un
                        droit de vos torts : parce que vous m'avez tenu des discours que je ne
                        devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru autorisé à m'écrire une
                        lettre que je ne devais pas lire : &amp; vous me demandez de guider vos
                        démarches, de dicter vos discours ! Hé bien, Monsieur, le silence &amp;
                        l'oubli, voilà les conseils qu'il me convient de vous donner, comme à vous
                        de suivre : alors, vous aurez, en effet, des droits à mon indulgence : il ne
                        tiendrait qu'à vous d'en obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne
                        ferai point une demande à celui qui ne m'a point respectée ; je ne donnerai
                        point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité. Vous me
                        forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr : je ne le voulais pas ; je ne
                        voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable amie ; j'opposais
                        la voix de l'amitié à la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout
                        détruit ; &amp;, je le prévois, vous ne voudrez rien réparer. </p>
                    <p> Je m'en tiens, Monsieur, à vous déclarer que vos sentiments m'offensent, que
                        leur aveu m'outrage, &amp; surtout que, loin d'en venir un jour à les
                        partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais, si vous ne vous
                        imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir droit d'attendre,
                        &amp; même d'exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous m'avez
                        écrite, &amp; j'espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci ;
                        je serais vraiment peinée qu'il restât aucune trace d'un événement qui n'eût
                        jamais dû exister. J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> De ..., ce 21 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à Madame de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Mon Dieu, que vous êtes bonne, Madame ! comme vous avez bien senti qu'il me
                        serait plus facile de vous écrire que de vous parler ! Aussi, c'est que ce
                        que j'ai à vous dire est bien difficile ; mais vous êtes mon amie, n'est-il
                        pas vrai ? Oh ! oui, ma bien bonne amie ! Je vais tâcher de ne pas avoir
                        peur ; &amp; puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils ! J'ai bien du
                        chagrin ; il me semble que tout le monde devine ce que je pense ; &amp;
                        surtout quand il est là, je rougis dès qu'on me regarde. Hier, quand vous
                        m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler, &amp; puis, je ne sais
                        quoi m'en empêchait ; &amp; quand vous m'avez demandé ce que j'avais, mes
                        larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire une parole. Sans
                        vous, maman allait s'en apercevoir, &amp; qu'est-ce que je serais devenue ?
                        Voilà pourtant comme je passe ma vie ! surtout depuis quatre jours. </p>
                    <p> C'est ce jour-là, Madame, oui, je vais vous le dire, c'est ce jour-là que M.
                        le chevalier Danceny m'a écrit : oh ! je vous assure que quand j'ai trouvé
                        sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c'était. Mais, pour ne pas
                        mentir, je ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir en la lisant.
                        Voyez-vous, j'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie, que s'il ne me
                        l'eût pas écrite ! Mais je savais bien que je ne devais pas le lui dire,
                        &amp; je peux bien vous assurer même que je lui ai dit que j'en étais fâchée
                        : mais il dit que c'était plus fort que lui, &amp; je le crois bien ; car
                        j'avais résolu de ne lui pas répondre, &amp; pourtant je n'ai pas pu m'en
                        empêcher. Oh ! je ne lui ai écrit qu'une fois, &amp; même c'était, en
                        partie, pour lui dire de ne plus m'écrire : mais malgré cela il m'écrit
                        toujours ; &amp; comme je ne lui réponds pas, je vois bien qu'il est triste,
                        &amp; ça m'afflige encore davantage : si bien que je ne sais plus que faire,
                        ni que devenir, &amp; que je suis bien à plaindre. </p>
                    <p> Dites-moi, je vous en prie, Madame, est-ce que ce serait bien mal de lui
                        répondre de temps en temps ? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu prendre sur
                        lui de ne plus m'écrire lui-même, &amp; de rester comme nous étions avant :
                        car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez,
                        en lisant sa dernière lettre, j'ai pleuré, que ça ne finissait pas ; &amp;
                        je suis sûre que si je ne lui réponds pas encore, cela nous fera bien de la
                        peine. </p>
                    <p> Je vais vous envoyer sa lettre aussi, ou bien une copie, &amp; vous jugerez
                        ; vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant si vous
                        trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en empêcher ; mais je
                        crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal. </p>
                    <p> Pendant que j'y suis, Madame, permettez-moi de vous faire encore une
                        question : on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un ; mais pourquoi
                        cela ? Ce qui me fait vous le demander, c'est que M. le chevalier Danceny
                        prétend que ça n'est pas mal du tout, &amp; que presque tout le monde aime ;
                        si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m'en empêcher ;
                        ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour les demoiselles ? car j'ai
                        entendu maman elle-même dire que Mme D... aimait M. M... &amp; elle n'en
                        parlait pas comme d'une chose qui serait si mal ; &amp; pourtant je suis
                        sûre qu'elle se fâcherait contre moi, si elle se doutait seulement de mon
                        amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme un enfant, maman ;
                        &amp; elle ne me dit rien du tout. Je croyais, quand elle m'a fait sortir du
                        couvent, que c'était pour me marier ; mais à présent il me semble que non :
                        ce n'est pas que je m'en soucie, je vous assure ; mais vous, qui êtes si
                        amie avec elle, vous savez peut-être ce qui en est, &amp; si vous le savez,
                        j'espère que vous me le direz. </p>
                    <p> Voilà une bien longue lettre, Madame ; mais puisque vous m'avez permis de
                        vous écrire, j'en ai profité pour vous dire tout, &amp; je compte sur votre
                        amitié. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> Paris, ce 23 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Eh ! quoi, Mademoiselle, vous refusez toujours de me répondre ! rien ne peut
                        vous fléchir ; et chaque jour emporte avec lui l'espoir qu'il avait amené !
                        Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste entre nous, si
                        elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine ?
                        si elle vous laisse froide &amp; tranquille, tandis que j'éprouve tous les
                        tourments d'un feu que je ne puis éteindre ? si loin de vous inspirer de la
                        confiance, elle ne suffit pas même pour faire naître votre pitié ? Quoi !
                        votre ami souffre &amp; vous ne faites rien pour le secourir ? Il ne vous
                        demande qu'un mot, &amp; vous le lui refusez ? &amp; vous voulez qu'il se
                        contente d'un sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer
                        les assurances ? </p>
                    <p> Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier ! ah ! croyez-moi,
                        Mademoiselle ; vouloir payer de l'amour avec de l'amitié, ce n'est pas
                        craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement d'en avoir l'air. Cependant
                        je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que vous être à
                        charge, s'il ne vous intéresse pas ; il faut au moins le renfermer en
                        moi-même, en attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens combien ce
                        travail sera pénible ; je ne me dissimule pas que j'aurai besoin de toutes
                        mes forces ; je tenterai tous les moyens : il en est un qui coûtera le plus
                        à mon cœur, ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible.
                        J'essaierai même de vous voir moins, &amp; déjà je m'occupe d'en trouver un
                        prétexte plausible. </p>
                    <p> Quoi ! je perdrais la douce habitude de vous voir chaque jour ! Ah ! du
                        moins je ne cesserai jamais de la regretter. Un malheur éternel sera le prix
                        de l'amour le plus tendre ; &amp; vous l'aurez voulu, &amp; ce sera votre
                        ouvrage ! Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds
                        aujourd'hui ; vous seule étiez faite pour mon cœur ; avec quel plaisir je
                        ferais le serment de ne vivre que pour vous ! Mais vous ne voulez pas le
                        recevoir ; votre silence m'apprend assez que votre cœur ne vous dit rien
                        pour moi ; il est à la fois la preuve la plus sûre de votre indifférence,
                        &amp; la manière la plus cruelle de me l'annoncer. Adieu, Mademoiselle. </p>
                    <p> Je n'ose plus me flatter d'une réponse ; l'amour l'eût écrite avec
                        empressement, l'amitié avec plaisir, la pitié même avec complaisance : mais
                        la pitié, l'amitié &amp; l'amour sont également étrangers à votre cœur. </p>
                    <p> Paris, ce 23 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à Sophie Carnay </hi>
                    </head>
                    <p> Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait des cas où on pouvait écrire ;
                        &amp; je t'assure que je me reproche bien d'avoir suivi ton avis, qui nous a
                        tant fait de peine, au chevalier Danceny &amp; à moi. La preuve que j'avais
                        raison, c'est que Mme de Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait
                        bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m'a bien dit
                        d'abord comme toi : mais quand je lui ai eu tout expliqué, elle est convenue
                        que c'était bien différent ; elle exige seulement que je lui fasse voir
                        toutes mes lettres &amp; toutes celles du chevalier Danceny, afin d'être
                        sûre que je ne dirai que ce qu'il faudra ; ainsi, à présent, me voilà
                        tranquille. Mon Dieu, que je l'aime Mme de Merteuil ! elle est si bonne !
                        &amp; c'est une femme bien respectable. Ainsi il n'y a rien à dire. </p>
                    <p> Comme je m'en vais écrire à M. Danceny, &amp; comme il va être content ! il
                        le sera encore plus qu'il ne croit : car jusqu'ici je ne lui parlais que de
                        mon amitié, &amp; lui il voulait toujours que je dise mon amour. Je crois
                        que c'était bien la même chose ; mais enfin je n'osais pas, &amp; il tenait
                        à cela. Je l'ai dit à Mme de Merteuil ; elle m'a dit que j'avais eu raison,
                        &amp; qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'amour, que quand on ne pouvait
                        plus s'en empêcher : or je suis bien sûre que je ne pourrai pas m'en
                        empêcher plus longtemps ; après tout c'est la même chose, &amp; cela lui
                        plaira davantage. </p>
                    <p> Mme de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des livres, qui parlaient
                        de tout cela, &amp; qui m'apprendraient bien à me conduire, &amp; aussi à
                        mieux écrire que je ne fais : car, vois-tu, elle me dit tous mes défauts, ce
                        qui est une preuve qu'elle m'aime bien ; elle m'a recommandé seulement de ne
                        rien dire à maman de ces livres-là, parce que ça aurait l'air de trouver
                        qu'elle a trop négligé mon éducation, &amp; ça pourrait la fâcher. Oh ! je
                        ne lui en dirai rien. </p>
                    <p> C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne m'est presque pas
                        parente, prenne plus de soin de moi que ma mère ! c'est bien heureux pour
                        moi de l'avoir connue ! </p>
                    <p> Elle a demandé aussi à maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans sa
                        loge ; elle m'a dit que nous y serions toutes seules, &amp; nous causerons
                        tout le temps, sans craindre qu'on nous entende ; j'aime bien mieux cela que
                        l'Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage : car elle m'a dit que c'était
                        bien vrai que j'allais me marier ; mais nous n'avons pas pu en dire
                        davantage. Par exemple, n'est-ce pas encore bien étonnant que maman ne m'en
                        dise rien du tout ? </p>
                    <p> Adieu, ma Sophie, je m'en vais écrire à M. le chevalier Danceny. Oh ! je
                        suis bien contente. </p>
                    <p> De ..., ce 24 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Enfin, Monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer de mon amitié, de
                        mon amour, puisque, sans cela, vous seriez malheureux. Vous dites que je
                        n'ai pas bon cœur ; je vous assure bien que vous vous trompez, &amp;
                        j'espère qu'à présent vous n'en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de
                        ce que je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas de la
                        peine aussi ? Mais c'est que, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas
                        faire quelque chose qui fût mal ; &amp; même je ne serais sûrement pas
                        convenue de mon amour, si j'avais pu m'en empêcher : mais votre tristesse me
                        faisait trop de peine. J'espère qu'à présent vous n'en aurez plus, &amp; que
                        nous allons être bien heureux. </p>
                    <p> Je compte avoir le plaisir de vous voir ce soir, &amp; que vous viendrez de
                        bonne heure ; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez
                        elle, &amp; je crois qu'elle vous proposera d'y rester : j'espère que vous
                        ne serez pas engagé, comme avant-hier. C'était donc bien agréable, le souper
                        où vous alliez, car vous y avez été de bien bonne heure ? Mais enfin ne
                        parlons pas de ça : à présent que vous savez que je vous aime, j'espère que
                        vous resterez avec moi le plus que vous pourrez ; car je ne suis contente
                        que quand je suis avec vous, &amp; je voudrais bien que vous fussiez tout de
                        même. </p>
                    <p> Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent, mais ce n'est pas
                        ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que vous serez arrivé,
                        afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux pas mieux faire. </p>
                    <p> Adieu, Monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur : plus je vous le dis,
                        plus je suis contente ; j'espère que vous le serez aussi. </p>
                    <p> De ..., ce 24 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est bien sûr, puisque je
                        suis aimé de vous ; le vôtre ne finira jamais, s'il doit durer autant que
                        l'amour que vous m'avez inspiré. Quoi ! vous m'aimez, vous ne craignez plus
                        de m'assurer de votre amour ! Plus vous me le dites, &amp; plus vous êtes
                        contente ! Après avoir lu ce charmant je vous aime, écrit de votre main,
                        j'ai entendu votre belle bouche m'en répéter l'aveu. J'ai vu se fixer sur
                        moi ces yeux charmants, qu'embellissait encore l'expression de la tendresse.
                        J'ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah ! recevez le mien de
                        consacrer ma vie entière à votre bonheur ; recevez-le, &amp; soyez sûr que
                        je ne le trahirai pas. </p>
                    <p> Quelle heureuse journée nous avons passée hier ! Ah ! pourquoi Mme de
                        Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre maman ?
                        pourquoi faut-il que l'idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler
                        au souvenir délicieux qui m'occupe ? pourquoi ne puis-je sans cesse tenir
                        cette jolie main qui m'a écrit je vous aime ! la couvrir de baisers, &amp;
                        me venger ainsi du refus que vous m'avez fait d'une faveur plus grande ? </p>
                    <p> Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée ; quand nous avons été
                        forcés, par sa présence, de n'avoir plus l'un pour l'autre que des regards
                        indifférents ; quand vous ne pouviez plus me consoler par l'assurance de
                        votre amour, du refus que vous faisiez de m'en donner des preuves,
                        n'avez-vous donc senti aucun regret ? ne vous êtes-vous pas dit : Un baiser
                        l'eût rendu plus heureux, &amp; c'est moi qui lui ai ravi ce bonheur ?
                        Promettez-moi, mon aimable amie, qu'à la première occasion vous serez moins
                        sévère. A l'aide de cette promesse, je trouverai du courage pour supporter
                        les contrariétés que les circonstances nous préparent ; &amp; les privations
                        cruelles seront au moins adoucies, par la certitude que vous en partagez le
                        regret. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante Cécile : voici l'heure où je dois me rendre chez vous.
                        Il me serait impossible de vous quitter, si ce n'était pour aller vous
                        revoir. Adieu, vous que j'aime tant ! vous, que j'aimerai toujours davantage
                        ! </p>
                    <p> De ..., ce 25 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Madame de Volanges à Madame la Présidente Tourvel
                        </hi>
                    </head>
                    <p> Vous voulez donc, Madame, que je croie à la vertu de M. de Valmont ? J'avoue
                        que je ne puis m'y résoudre, &amp; que j'aurais autant de peine à le juger
                        honnête, d'après le fait isolé que vous me racontez, qu'à croire vicieux un
                        homme de bien reconnu, dont j'apprendrais une faute. L'humanité n'est
                        parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le
                        scélérat a ses vertus, comme l'honnête homme ses faiblesses. Cette vérité me
                        paraît d'autant plus nécessaire à croire, que c'est d'elle que dérive la
                        nécessité de l'indulgence pour les méchants comme pour les bons, &amp;
                        qu'elle préserve ceux-ci de l'orgueil, &amp; sauve les autres du
                        découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal, dans ce
                        moment, cette indulgence que je prêche ; mais je ne vois plus en elle qu'une
                        faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à traiter de même le vicieux
                        &amp; l'homme de bien. </p>
                    <p> Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de Valmont
                        ; je veux les croire louables comme elle : mais en a-t-il moins passé sa vie
                        à porter dans les familles le trouble, le déshonneur &amp; le scandale ?
                        Ecoutez, si vous voulez, la voix du malheureux qu'il a secouru, mais qu'elle
                        ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent victimes qu'il a immolées.
                        Quand il ne serait, comme vous le dites, qu'un exemple du danger des
                        liaisons, en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse ? Vous le
                        supposez susceptible d'un retour heureux ? Allons plus loin ; supposons ce
                        miracle arrivé : ne resterait-il pas contre lui l'opinion publique, &amp; ne
                        suffit-elle pas pour régler votre conduite ? Dieu seul peut absoudre au
                        moment du repentir ; il lit dans les cœurs ; mais les hommes ne peuvent
                        juger les pensées que par les actions ; et nul d'entre eux, après avoir
                        perdu l'estime des autres, n'a droit de se plaindre de la méfiance
                        nécessaire, qui la lui rend si difficile à recouvrer. Songez surtout, ma
                        jeune amie, que quelquefois il suffit, pour la perdre, d'avoir l'air d'y
                        attacher trop peu de prix ; &amp; ne taxez pas cette sévérité d'injustice ;
                        car, outre qu'on est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux
                        quand on a droit d'y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal
                        faire, qui n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant
                        l'aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmont,
                        quelqu'innocente qu'elle pût être. </p>
                    <p> Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je me hâte de
                        prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Madame de Merteuil ;
                        à qui on a pardonné cette liaison ; vous me demanderez pourquoi je le reçois
                        chez moi : vous me direz que, loin d'être rejeté par les gens honnêtes, il
                        est admis, recherché même dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Je peux,
                        je crois, répondre à tout. </p>
                    <p> D'abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n'a peut-être d'autre
                        défaut que trop de confiance en ses forces ; c'est un guide adroit qui se
                        plaît à conduire un char entre les rochers &amp; les précipices, &amp; que
                        le succès seul justifie : il est juste de la louer, il serait imprudent de
                        la suivre ; elle-même en convient &amp; s'en accuse. A mesure qu'elle a vu
                        davantage, ses principes sont devenus plus sévères ; &amp; je ne crains pas
                        de vous assurer qu'elle-même penserait comme moi. </p>
                    <p> Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus que les autres.
                        Sans doute je reçois M. de Valmont, &amp; il est reçu partout ; c'est une
                        inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société.
                        Vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer, à s'en plaindre
                        &amp; à s'y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande fortune,
                        beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne heure que pour avoir
                        l'empire dans la société, il suffisait de manier, avec une égale adresse, la
                        louange &amp; le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent : il
                        séduit avec l'un, &amp; se fait craindre avec l'autre. On ne l'estime pas ;
                        mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d'un monde qui, plus
                        prudent que courageux, aime mieux le ménager que le combattre. </p>
                    <p> Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre femme, n'oserait sans
                        doute aller s'enfermer à la campagne, presque en tête à tête avec un tel
                        homme. Il était réservé à la plus sage, à la plus modeste d'entr'elles, de
                        donner l'exemple de cette inconséquence ; pardonnez-moi ce mot, il échappe à
                        l'amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même vous trahit, par la sécurité
                        qu'elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour juges, d'une part, des
                        gens frivoles, qui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le
                        modèle chez eux ; &amp; de l'autre, des méchants qui feindront de n'y pas
                        croire, pour vous punir de l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce
                        moment, ce que quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effet, parmi les
                        jeunes gens, dont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracle, je vois
                        les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui ; &amp;
                        vous, vous ne le craignez pas ! Ah ! revenez, revenez, je vous en conjure.
                        Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à mon amitié ;
                        c'est elle qui me fait renouveller mes instances, c'est à elle à les
                        justifier. Vous la trouvez sévère, &amp; je désire qu'elle soit inutile ;
                        mais j'aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa
                        négligence. </p>
                    <p> De... ce 24 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès que votre projet est
                        de fournir des armes contre vous, &amp; que vous désirez moins de vaincre
                        que de combattre, je n'ai plus rien à dire. Votre conduite est un
                        chef-d'œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition
                        contraire ; &amp;, pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez
                        illusion. </p>
                    <p> Ce n'est pas de n'avoir pas profité du moment que je vous reproche. D'une
                        part, je ne vois pas clairement qu'il fût venu ; de l'autre, je sais assez
                        que, quoi qu'on en dise, une occasion manquée se retrouve, tandis qu'on ne
                        revient jamais d'une démarche précipitée. </p>
                    <p> Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous
                        défie de prévoir à présent où ceci peut vous mener. Par hasard, espérez-vous
                        prouver à cette femme qu'elle doit se rendre ? Il me semble que ce ne peut
                        être là qu'une vérité de sentiment, &amp; non de démonstration ; &amp; que
                        pour la faire recevoir, il s'agit d'attendrir &amp; non de raisonner ; mais
                        à quoi vous servirait d'attendrir par lettres, puisque vous ne seriez pas là
                        pour en profiter ? Quand vos belles phrases produiraient une ivresse assez
                        forte pour décider cette femme, vous flattez-vous qu'elle soit assez longue
                        pour que la réflexion n'ait pas le temps d'en empêcher l'aveu ? Songez donc
                        au temps qu'il faut pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu'on
                        la remette ; &amp; voyez si, surtout une femme à principes comme votre
                        Dévote, peut vouloir si longtemps ce qu'elle tâche de ne vouloir jamais.
                        Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent : je
                        vous aime, ne savent pas qu'ils disent : je me rends. Mais la vertu
                        raisonneuse de Mme de Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des
                        termes. Aussi, malgré l'avantage que vous aviez pris sur elle dans votre
                        conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis, savez-vous ce qui
                        arrive ? par cela seul qu'on dispute, on ne veut pas céder. A force de
                        chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit ; &amp; après on y
                        tient, non pas tant parce qu'elles sont bonnes que pour ne se pas démentir. </p>
                    <p> De plus, une remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faite, c'est qu'il
                        n'y a rien de si difficile en amour, que d'écrire ce qu'on ne sent pas. Je
                        dis encore d'une façon vraisemblable : ce n'est pas qu'on ne se serve des
                        mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange,
                        &amp; cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous
                        décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu
                        formée pour ne s'en pas apercevoir ; mais qu'importe ? l'effet n'en est pas
                        moins manqué. C'est le défaut des romans ; l'auteur se bat les flancs pour
                        s'échauffer, &amp; le lecteur reste froid. <hi rend="italic"> Héloïse </hi>
                        est le seul qu'on en puisse excepter ; &amp; malgré le talent de l'auteur,
                        cette observation m'a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il
                        n'en est pas de même en parlant. L'habitude de travailler son organe y donne
                        de la sensibilité ; la facilité des larmes y ajoute encore : l'expression du
                        désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse ; enfin le
                        discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble &amp; de
                        désordre, qui est la véritable éloquence de l'amour ; &amp; surtout la
                        présence de l'objet aimé empêche la réflexion &amp; nous fait désirer d'être
                        vaincues. </p>
                    <p> Croyez-moi, vicomte : on vous demande de ne plus écrire ; profitez-en pour
                        réparer votre faute, &amp; attendez l'occasion de parler. Savez-vous que
                        cette femme a plus de force que je ne croyais ? sa défense est bonne ;
                        &amp;, sans la longueur de sa lettre, &amp; le prétexte qu'elle vous donne,
                        pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance elle ne se serait
                        pas du tout trahie. </p>
                    <p> Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c'est qu'elle
                        use trop de forces à la fois ; je prévois qu'elle les épuisera pour la
                        défense du mot, &amp; qu'il ne lui en restera plus pour celle de la chose. </p>
                    <p> Je vous renvoie vos deux lettres, &amp; si vous êtes prudent, ce seront les
                        dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tard, je vous
                        parlerais de la petite Volanges, qui avance assez vite, &amp; dont je suis
                        fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vous, &amp; vous devez en
                        être bien honteux. Adieu pour aujourd'hui. </p>
                    <p> De ... ce 24 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Vous parlez à merveille, ma belle amie ; mais pourquoi vous tant fatiguer à
                        prouver ce que personne n'ignore ? Pour aller vite en amour, il vaut mieux
                        parler qu'écrire ; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais ! ce sont
                        les plus simples éléments de l'art de séduire. Je remarquerai seulement que
                        vous ne faites qu'une exception à ce principe, &amp; qu'il y en a deux. Aux
                        enfants qui suivent cette marche par timidité &amp; se livrent par
                        ignorance, il faut joindre les femmes beaux-esprits, qui s'y laissent
                        engager par amour-propre, &amp; que la vanité conduit dans le piège. Par
                        exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B., qui répondit sans
                        difficulté à ma première lettre, n'avait pas alors plus d'amour pour moi que
                        moi pour elle, &amp; qu'elle ne vit que l'occasion de traiter un sujet qui
                        devait lui faire honneur. </p>
                    <p> Quoiqu'il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s'applique pas à
                        la question. En effet, vous supposez que j'ai le choix entre écrire &amp;
                        parler, ce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 19, mon inhumaine, qui se
                        tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a
                        déconcerté la mienne. C'est au point que, si cela continue, elle me forcera
                        à m'occuper sérieusement d'en trouver les moyens : car assurément je ne
                        souffrirai d'être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres mêmes sont le
                        sujet d'une petite guerre : non contente de n'y pas répondre, elle refuse de
                        les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, &amp; qui ne réussit
                        pas toujours. </p>
                    <p> Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première ; la
                        seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui rendre
                        sa lettre : je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût le moindre
                        soupçon. Mais soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit
                        vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa obstinément la troisième.
                        J'espère pourtant que l'embarras où a pensé la mettre la suite de ce refus,
                        la corrigera pour l'avenir. </p>
                    <p> Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette lettre, que
                        je lui offrais tout simplement ; c'eût été déjà accorder quelque chose,
                        &amp; je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui
                        n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma lettre ;
                        &amp; prenant le moment de la toilette, où Mme de Rosemonde &amp; la femme
                        de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, avec ordre
                        de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé. J'avais bien
                        deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse que nécessiterait un
                        refus : en effet, elle prit la lettre ; &amp; mon ambassadeur, qui avait
                        ordre d'observer sa figure, &amp; qui ne voit pas mal, n'aperçut qu'une
                        légère rougeur &amp; plus d'embarras que de colère. </p>
                    <p> Je me félicitais donc : bien sûr, ou qu'elle garderait cette lettre, ou que
                        si elle voulait me la rendre, il faudrait qu'elle se trouvât seule avec moi,
                        ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure après, un
                        de ses gens entre dans ma chambre &amp; me remet, de la part de sa
                        maîtresse, un paquet d'une autre forme que le mien, &amp; sur l'enveloppe
                        duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec précipitation.
                        C'était ma lettre elle-même, non décachetée &amp; pliée seulement en deux.
                        Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle sur le
                        scandale, lui a fait employer cette ruse diabolique. </p>
                    <p> Vous me connaissez ; je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut
                        pourtant reprendre son sang-froid, &amp; aviser aux moyens de recouvrer
                        l'avantage. Voici le seul que je trouvai. </p>
                    <p> On va d'ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est
                        environ à trois quarts de lieue : on se sert, pour cet objet, d'une boîte
                        couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a une clef
                        &amp; Mme de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses lettres dans la journée,
                        quand bon lui semble : on les porte le soir à la poste, &amp; le matin on va
                        chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou autres, font
                        ce service également. Ce n'était pas le tour de mon domestique ; mais il se
                        chargea d'y aller, sous le prétexte qu'il avait affaire de ce côté. </p>
                    <p> Cependant j'écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse,
                        &amp; je contrefis assez bien, sur l'enveloppe, le timbre de Dijon. Je
                        choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les
                        mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu ; &amp; aussi parce
                        que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle avait de recevoir
                        des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir. </p>
                    <p> Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette
                        lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin de la
                        réception : car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner, &amp;
                        d'attendre l'arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles
                        arrivèrent. </p>
                    <p> Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. « De Dijon », dit-elle, en donnant la
                        lettre à Mme Tourvel. --- « Ce n'est pas l'écriture de mon mari », reprit
                        celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité ; le
                        premier coup d'œil l'instruisit ; &amp; il se fit une telle révolution sur
                        sa figure, que Mme de Rosemonde s'en aperçut, &amp; lui dit : « Qu'avez-vous
                        ? » Je m'approchai aussi, en disant : « Cette lettre est donc bien terrible
                        ? » La timide dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, &amp;, pour
                        sauver son embarras, feignait de parcourir l'épître, qu'elle n'était guère
                        en état de lire. Je jouissais de son trouble ; &amp; n'étant pas fâché de la
                        pousser un peu : « Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que
                        cette lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur. » La colère
                        alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. « Elle contient,
                        répondit-elle, des choses qui m'offensent, &amp; que je suis étonnée qu'on
                        ait osé m'écrire. » « Et qui donc ? » interrompit Mme de Rosemonde. « Elle
                        n'est pas signée, » répliqua la belle courroucée : « Mais la lettre &amp;
                        son auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera de ne m'en plus parler.
                        » En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse missive, en mit les morceaux
                        dans sa poche, se leva &amp; sortit. </p>
                    <p> Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma lettre ; &amp; je m'en
                        remets bien à sa curiosité, du soin de l'avoir lue en entier. </p>
                    <p> Le détail du reste de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit
                        le brouillon de mes deux lettres ; vous serez aussi instruite que moi. Si
                        vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous accoutumer
                        à déchiffrer mes minutes : car pour rien au monde, je ne dévorerais l'ennui
                        de les recopier. Adieu, ma belle amie. </p>
                    <p> De ... ce 25 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Il faut vous obéir, Madame ; il faut vous prouver qu'au milieu des torts que
                        vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de délicatesse
                        pour ne pas me permettre un reproche, &amp; assez de courage pour m'imposer
                        les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le silence &amp; l'oubli !
                        eh bien ! je forcerai mon amour à se taire ; &amp; j'oublierai, s'il est
                        possible, la façon cruelle dont vous l'avez accueilli. Sans doute, le désir
                        de vous plaire n'en donnait pas le droit ; &amp; j'avoue encore que le
                        besoin que j'avais de votre indulgence, ne faisait pas un titre pour y
                        prétendre : mais vous regardez mon amour comme un outrage ; vous oubliez que
                        si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois &amp; la cause &amp;
                        l'excuse. Vous oubliez aussi, qu'accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même
                        que cette confiance pouvait me nuire, il ne m'était plus possible de vous
                        cacher les sentiments dont vous l'avez pénétrée ; &amp; ce qui fut l'ouvrage
                        de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit de l'audace. Pour prix de
                        l'amour le plus tendre, le plus vrai, le plus respectueux, vous me rejettez
                        loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine. Quel autre ne se
                        plaindrait pas d'être traité ainsi ? Moi seul, je me soumets ; je souffre
                        tout &amp; ne murmure point ; vous frappez, &amp; j'adore. L'inconcevable
                        empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments ;
                        &amp; si mon amour seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est
                        qu'il est votre ouvrage &amp; non pas le mien. </p>
                    <p> Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n'attends
                        pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné quelquefois
                        pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue, pouvoir réclamer votre
                        justice. </p>
                    <p> Vous m'apprenez, Madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si
                        vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas laissé
                        même approcher de vous ; ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis
                        officieux ? Sans doute ces gens si sévères, &amp; d'une vertu si rigide,
                        consentent à être nommés ; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d'une
                        obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs ; &amp; je
                        n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, Madame, que j'ai le
                        droit de savoir l'un &amp; l'autre, puisque vous me jugez d'après eux. On ne
                        condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui nommer ses
                        accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce, &amp; je m'engage d'avance à
                        me justifier, à les forcer de se dédire. </p>
                    <p> Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont je
                        fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime ; &amp; quand je
                        consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir impunément.
                        Elle me devient d'autant plus précieuse, que je lui devrai sans doute cette
                        demande que vous craignez de me faire, &amp; qui me donnerait, dites-vous,
                        des droits à votre reconnaissance. Ah ! loin d'en exiger, je croirai vous en
                        devoir, si vous me procurez l'occasion de vous être agréable. Commencez donc
                        à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous
                        désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le
                        dire. Au plaisir de vous voir, ajoutez le bonheur de vous servir, &amp; je
                        me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter ? ce n'est pas,
                        je l'espère, la crainte d'un refus ? je sens que je ne pourrais vous la
                        pardonner. Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je
                        désire, plus que vous, qu'elle ne me soit plus nécessaire : mais accoutumé à
                        vous croire une âme si douce, ce n'est que par elle que je puis vous voir
                        telle que vous voulez être pour moi. Quand je forme le vœu de vous rendre
                        sensible, elle me rappelle que, plutôt que d'y consentir, vous fuiriez à
                        cent lieues de moi ; quand tout en vous augmente &amp; justifie mon amour,
                        c'est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage ; &amp; lorsqu'en
                        vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, j'ai besoin de vous lire,
                        pour sentir que ce n'est qu'un affreux tourment. Vous concevez à présent que
                        mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre fatale :
                        me la demander encore, serait m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle
                        contient ; vous ne doutez pas, j'espère, de mon empressement à vous la
                        remettre. </p>
                    <p> De ... ce 21 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> (Timbré de Dijon.) </p>
                    <p> Votre sévérité augmente chaque jour, Madame, &amp;, si je l'ose dire, vous
                        semblez craindre moins l'injustice que l'indulgence. Après m'avoir condamné
                        sans m'entendre, vous avez dû sentir, en effet, qu'il vous serait plus
                        facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre. Vous refusez mes lettres
                        avec obstination ; vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de
                        recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous
                        convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m'avez mis de me défendre
                        suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d'ailleurs par la
                        sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos yeux il me suffit
                        de vous les faire bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger
                        détour. J'ose croire aussi que vous me le pardonnerez ; &amp; que vous serez
                        peu surprise que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que
                        l'indifférence à l'écarter. </p>
                    <p> Permettez donc, Madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous
                        appartient, il est juste que vous le connaissiez. </p>
                    <p> J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le sort
                        qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez ; &amp; j'ajouterai, avec
                        la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su, ma sécurité n'en
                        eût point été troublée : non que je rendisse à votre beauté la justice qu'on
                        ne peut lui refuser ; mais accoutumé à n'éprouver que des désirs, à ne me
                        livrer qu'à ceux que l'espoir encourageait, je ne connaissais pas les
                        tourments de l'amour. </p>
                    <p> Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour m'arrêter
                        quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous : cependant je ne me
                        rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au plaisir, si naturel &amp; si
                        légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie
                        qu'on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j'étais
                        accoutumé ; il ne m'en coûta rien de m'y conformer ; &amp; sans chercher à
                        pénétrer la cause du changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais
                        uniquement encore à cette facilité de caractère, dont je crois vous avoir
                        déjà parlé. </p>
                    <p> Malheureusement (&amp; pourquoi faut-il que ce soit un malheur ? ) en vous
                        connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui
                        seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages ; votre âme céleste
                        étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la vertu. Sans
                        prétendre à vous obtenir, je m'occupai à vous mériter. En réclamant votre
                        indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage pour l'avenir. Je le
                        cherchais dans vos discours, je l'épiais dans vos regards ; dans ces regards
                        d'où partait un poison d'autant plus dangereux, qu'il était répandu sans
                        dessein, &amp; reçu sans méfiance. </p>
                    <p> Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre ! résolu de
                        l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte comme sans
                        réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt
                        le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment
                        ? mon cœur se serrait de tristesse ; au bruit qui m'annonçait votre retour,
                        il palpitait de joie. Je n'existais plus que par vous, &amp; pour vous.
                        Cependant c'est vous-même que j'adjure : jamais dans la gaieté des folâtres
                        jeux, ou dans l'intérêt d'une conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot
                        qui pût trahir le secret de mon cœur ? </p>
                    <p> Enfin ce jour arriva où devait commencer mon infortune ; &amp; par une
                        inconcevable fatalité, une action honnête en devint le signal. Oui, Madame,
                        c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus, que, vous livrant à
                        cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même &amp; ajoute du prix
                        à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que déjà trop d'amour enivrait.
                        Vous vous rappellerez, peut-être, quelle préoccupation s'empara de moi au
                        retour ! Hélas ! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir
                        plus forte que moi. </p>
                    <p> C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat trop inégal, qu'un
                        hasard, que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je
                        succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni
                        ses larmes. Mais est-ce donc un crime ? &amp; si c'en est un, n'est-il pas
                        assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré ? </p>
                    <p> Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié &amp; ne trouve que
                        votre haine : sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous
                        cherchent malgré moi, &amp; je tremble de rencontrer vos regards. Dans
                        l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser mes
                        peines, &amp; les nuits à m'y livrer ; tandis que vous, tranquille &amp;
                        paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer &amp; vous en
                        applaudir. Cependant c'est vous qui vous plaignez, &amp; c'est moi qui
                        m'excuse. </p>
                    <p> Voilà pourtant, Madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes
                        torts, &amp; que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs. Un
                        amour pur &amp; sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti, une
                        soumission parfaite ; tels sont les sentiments que vous m'avez inspirés. Je
                        n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la Divinité même. O vous, qui
                        êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence ! Songez à mes
                        peines cruelles ; songez surtout que, placé par vous entre le désespoir
                        &amp; la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour
                        jamais de mon sort. </p>
                    <p> De... ce 23 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Présidente Tourvel à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Je me soumets, Madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à
                        déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils sont toujours fondés
                        en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment
                        dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être ce qu'il paraît ici, &amp;
                        rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en soit, puisque vous l'exigez,
                        je l'éloignerai de moi ; au moins j'y ferai mon possible : car souvent les
                        choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent
                        embarrassantes par la forme. </p>
                    <p> Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante ; elle
                        deviendrait également désobligeante, &amp; pour elle, &amp; pour lui. Je ne
                        prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m'éloigner
                        moi-même : car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M.
                        de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible,
                        n'aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris ? &amp; son retour, dont je
                        serais, dont au moins je paraîtrais être l'objet, ne semblerait-il pas plus
                        étrange qu'une rencontre à la campagne, chez quelqu'un qu'on sait être sa
                        parente &amp; mon amie ? </p>
                    <p> Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il
                        veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire
                        ; cependant, comme il paraît avoir à cœur de me prouver qu'il a en effet
                        plus d'honnêteté qu'on ne lui en suppose, je ne désespère pas de réussir. Je
                        ne serai pas même fâchée de le tenter, &amp; d'avoir une occasion de juger
                        si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment honnêtes n'ont jamais eu,
                        n'auront jamais à se plaindre de ses procédés. S'il part, comme je le
                        désire, ce sera en effet par égard pour moi ; car je ne peux pas douter
                        qu'il n'ait le projet de passer ici une grande partie de l'automne. S'il
                        refuse ma demande &amp; s'obstine à rester, je serai toujours à temps de
                        partir moi-même, &amp; je vous le promets. </p>
                    <p> Voilà, je crois, Madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi : je
                        m'empresse d'y satisfaire, &amp; de vous prouver que malgré la chaleur que
                        j'ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins disposée,
                        non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> De ... ce 25 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Madame la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
                        </hi>
                    </head>
                    <p> Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher Vicomte. Si la date en
                        est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt. Quoi qu'il
                        en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais plus celui d'y
                        répondre. Je préfère de vous en accuser seulement la réception, &amp; nous
                        causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien à vous dire pour mon
                        compte ; l'automne ne laisse à Paris presque point d'hommes qui aient figure
                        humaine : aussi je suis, depuis un mois, d'une sagesse à périr ; &amp; tout
                        autre que mon chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne
                        pouvant m'occuper, je me distrais avec la petite Volanges ; &amp; c'est
                        d'elle que je veux vous parler. </p>
                    <p> Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez, à ne pas vous
                        charger de cet enfant ? elle est vraiment délicieuse ! cela n'a ni caractère
                        ni principes ; jugez combien sa société sera douce &amp; facile. Je ne crois
                        pas qu'elle brille jamais par le sentiment ; mais tout annonce en elle les
                        sensations les plus vives. Sans esprit &amp; sans finesse, elle a pourtant
                        une certaine fausseté naturelle, si l'on peut parler ainsi, qui quelquefois
                        m'étonne moi-même, &amp; qui réussira d'autant mieux, que sa figure offre
                        l'image de la candeur &amp; de l'ingénuité. Elle est naturellement très
                        caressante, &amp; je m'en amuse quelquefois : sa petite tête se monte avec
                        une facilité incroyable ; &amp; elle est alors d'autant plus plaisante,
                        qu'elle ne sait rien, absolument rien, de ce qu'elle désire tant de savoir.
                        Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles ; elle rit, elle se
                        dépite, elle pleure, &amp; puis elle me prie de l'instruire, avec une bonne
                        foi réellement séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui
                        ce plaisir est réservé. </p>
                    <p> Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai
                        l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait la
                        sévère : mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait avoir dû me
                        persuader par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour
                        bonnes : &amp; elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son
                        éloquence : il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. Je lui
                        ai permis d'écrire &amp; de dire j'aime ; &amp; le même jour, sans qu'elle
                        s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais
                        figurez-vous qu'il est si sot encore, qu'il n'en a seulement pas obtenu un
                        baiser. Ce garçon fait pourtant de fort jolis vers ! Mon Dieu ! que ces gens
                        d'esprit sont bêtes ! Celui-ci l'est au point qu'il m'en embarrasse ; car
                        enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire ! </p>
                    <p> C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec
                        Danceny pour avoir sa confiance, &amp; s'il vous la donnait une fois, nous
                        irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je ne veux pas
                        que Gercourt s'en sauve ; au reste, j'ai parlé de lui hier à la petite
                        personne, &amp; je le lui ai si bien peint, que quand elle serait sa femme
                        depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai surtout beaucoup
                        prêchée sur la fidélité conjugale. Rien n'égale ma sévérité sur ce point.
                        Par-là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma réputation de vertu, que
                        trop de condescendance pourrait détruire : de l'autre, j'augmente en elle la
                        haine dont je veux gratifier son mari ; &amp; enfin, j'espère qu'en lui
                        faisant accroire qu'il ne lui est permis de se livrer à l'amour que pendant
                        le peu de temps qu'elle a à rester fille, elle se décidera plus vite à n'en
                        rien perdre. </p>
                    <p> Adieu, vicomte, je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume. </p>
                    <p> De ... ce 27 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XXXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à Sophie Carnay </hi>
                    </head>
                    <p> Je suis triste &amp; inquiète, ma chère Sophie. J'ai pleuré presque toute la
                        nuit. Ce n'est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse, mais je
                        prévois que cela ne durera pas. </p>
                    <p> J'ai été hier à l'Opéra avec Mme de Merteuil. Nous y avons beaucoup parlé de
                        mon mariage, &amp; je n'en ai appris rien de bon. C'est M. le comte de
                        Gercourt que je dois épouser, &amp; ce doit être au mois d'octobre. Il est
                        riche, il est homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusques-là
                        tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux : figure-toi qu'il a au moins
                        trente-six ans ! &amp; puis, Mme de Merteuil dit qu'il est triste &amp;
                        sévère, &amp; qu'elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J'ai même
                        bien vu qu'elle en était sûre, &amp; qu'elle ne voulait pas me le dire, pour
                        ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque entretenue toute la soirée que des
                        devoirs des femmes envers leurs maris : elle convient que M. de Gercourt
                        n'est pas aimable du tout, &amp; elle dit pourtant qu'il faudra que je
                        l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit aussi qu'une fois mariée, je ne devais plus
                        aimer le chevalier Danceny ? comme si c'était possible ! Oh ! je t'assure
                        bien que je l'aimerai toujours. Vois-tu j'aimerais mieux, plutôt, ne me pas
                        marier. Que ce M. de Gercourt s'arrange, je ne l'ai pas été chercher. Il est
                        en Corse à présent, bien loin d'ici ; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si
                        je n'avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à maman que je ne
                        veux pas de ce mari-là ; mais ce serait encore pis. Je suis bien
                        embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à présent ;
                        &amp; quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un mois à être comme je suis,
                        les larmes me viennent aux yeux tout de suite ; je n'ai de consolation que
                        dans l'amitié de Mme de Merteuil ; elle a si bon cœur ! elle partage tous
                        mes chagrins comme moi-même ; &amp; puis elle est si aimable, que, quand je
                        suis avec elle, je n'y songe presque plus. D'ailleurs elle m'est bien utile
                        ; car le peu que je sais, c'est elle qui me l'a appris, &amp; elle est si
                        bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse du tout. Quand
                        elle trouve que cela n'est pas bien, elle me gronde quelquefois ; mais c'est
                        tout doucement, &amp; puis je l'embrasse de tout mon cœur, jusqu'à ce
                        qu'elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-là, je peux bien l'aimer tant
                        que je voudrai, sans qu'il y ait du mal, &amp; ça me fait bien du plaisir.
                        Nous sommes pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer tant
                        devant le monde, &amp; surtout devant maman, afin qu'elle ne se méfie de
                        rien au sujet du chevalier Danceny. Je t'assure que si je pouvais vivre
                        toujours comme je fais à présent, je crois que je serais bien heureuse. Il
                        n'y a que ce vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t'en parler
                        davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais écrire au
                        chevalier Danceny ; je ne lui parlerai que de mon amour, &amp; non de mes
                        chagrins, car je ne veux pas l'affliger. </p>
                    <p> Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindre, &amp;
                        que j'ai beau être <hi rend="italic"> occupée </hi> , comme tu dis, qu'il ne
                        m'en reste pas moins le temps de t'aimer &amp; de t'écrire <ref target="#N13"/> . </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XL </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de refuser de
                        les recevoir ; elle veut même me priver de sa vue, elle exige que je
                        m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je me soumette à tant
                        de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant je n'ai pas cru devoir perdre
                        l'occasion de lui laisser me donner un ordre : persuadé, d'une part, que qui
                        commande s'engage ; &amp; de l'autre, que l'autorité illusoire que nous
                        avons l'air de laisser prendre aux femmes, est un des pièges qu'elles
                        évitent le plus difficilement. De plus, l'adresse qu'elle a su mettre à
                        éviter de se trouver seule avec moi, me plaçait dans une situation
                        dangereuse, dont j'ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût : car
                        étant sans cesse avec elle, sans pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait
                        lieu de craindre qu'elle ne s'accoutumât enfin à me voir sans trouble ;
                        disposition dont vous savez assez combien il est difficile de revenir. </p>
                    <p> Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J'ai
                        même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder ; tant pour rester
                        toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour engager une
                        discussion, soit de bouche, ou par écrit, dans un moment où ma belle est
                        plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois d'elle : sans compter
                        que je serais bien maladroit, si je ne trouvais moyen d'obtenir quelque
                        dédommagement de mon désistement à cette prétention, toute insoutenable
                        qu'elle est. </p>
                    <p> Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence
                        l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai, comme pièces
                        justificatives, la lettre de ma belle &amp; ma réponse. Vous conviendrez
                        qu'il y a peu d'historiens plus exacts que moi. </p>
                    <p> Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma lettre de Dijon ; le
                        reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva seulement au
                        moment du dîner, &amp; annonça une forte migraine ; prétexte dont elle
                        voulut couvrir un des [plus] violents accès d'humeur que femme puisse avoir.
                        Sa figure en était vraiment altérée ; l'expression de douceur que vous lui
                        connaissez, s'était changée en un air mutin qui en faisait une beauté
                        nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la
                        suite, &amp; de remplacer quelquefois la maîtresse tendre, par la maîtresse
                        mutine. </p>
                    <p> Je prévis que l'après-dînée serait triste ; &amp; pour m'en sauver l'ennui,
                        je prétextai des lettres à écrire, &amp; me retirai chez moi. Je revins au
                        salon sur les sept heures : Mme de Rosemonde proposa la promenade, qui fut
                        acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une
                        malice infernale, &amp; peut-être pour se venger de mon absence, prétexta à
                        son tour un redoublement de douleurs, &amp; me fit subir sans pitié le
                        tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécations que je fis
                        contre ce démon femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au
                        retour. </p>
                    <p> Le lendemain au déjeûner, ce n'était plus la même femme. La douceur
                        naturelle était revenue, &amp; j'eus lieu de me croire pardonné. Le déjeûner
                        était à peine fini, que la douce personne se leva d'un air indolent &amp;
                        entra dans le parc ; je la suivis, comme vous pouvez croire. « D'où peut
                        naître ce désir de promenade ? lui dis-je en l'abordant. --- J'ai beaucoup
                        écrit ce matin, me répondit-elle, &amp; ma tête est un peu fatiguée. --- Je
                        ne suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette
                        fatigue-là. --- Je vous ai bien écrit, répondit-elle encore, mais j'hésite à
                        vous donner ma lettre. Elle contient une demande, &amp; vous ne m'avez pas
                        accoutumée à en espérer le succès. --- Ah ! je jure que s'il est possible...
                        --- Rien n'est plus facile, interrompit-elle ; &amp; quoique vous dussiez
                        peut-être l'accorder comme justice, je consens à l'obtenir comme grâce. » En
                        disant ces mots, elle me présenta sa lettre ; en la prenant, je pris aussi
                        sa main, qu'elle retira, mais sans colère, &amp; avec plus d'embarras que de
                        vivacité. « La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle ; il faut
                        rentrer. » Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour
                        lui persuader de continuer sa promenade, &amp; j'eus besoin de me rappeller
                        que nous pouvions être vus, pour n'y employer que de l'éloquence. Elle
                        rentra sans proférer une parole, &amp; je vis clairement que cette feinte
                        promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa lettre. Elle monta
                        chez elle en rentrant ; &amp; je me retirai chez moi pour lire l'épître, que
                        vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse, avant d'aller plus
                        loin... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLI </head>
                    <head> La présidente Tourvel au vicomte de Valmont. </head>
                    <p> Il semble, Monsieur, par votre conduite avec moi, que vous ne cherchiez qu'à
                        augmenter chaque jour les sujets de plainte que j'avais contre vous. Votre
                        obstination à vouloir m'entretenir sans cesse d'un sentiment que je veux ni
                        ne doit écouter ; l'abus que vous n'avez pas craint de faire de ma bonne foi
                        ou de ma timidité, pour me remettre vos lettres ; le moyen surtout, j'ose
                        dire peu délicat, dont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la
                        dernière, sans craindre au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me
                        compromettre ; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi
                        vifs que justement mérités. Cependant, au lieu de revenir sur ces griefs, je
                        m'en tiens à vous faire une demande aussi simple que juste ; &amp; si je
                        l'obtiens de vous, je consens que tout soit oublié. </p>
                    <p> Vous-même m'avez dit, monsieur, que je ne devais pas craindre un refus ;
                        &amp; quoique, par une inconséquence qui vous est particulière, cette phrase
                        même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire <ref target="#N14"/> , je veux croire que vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette
                        parole formellement donnée il y a si peu de jours. </p>
                    <p> Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi ; de
                        quitter ce château, où un plus long séjour de votre part ne pourrait que
                        m'exposer davantage au jugement d'un public toujours prompt à mal penser
                        d'autrui, &amp; que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les
                        femmes qui vous admettent dans leur société. </p>
                    <p> Avertie déjà, depuis longtemps, de ce danger par mes amis, j'ai négligé,
                        j'ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait pu me
                        faire croire que vous aviez bien voulu ne me pas confondre avec cette foule
                        de femmes qui toutes ont eu à se plaindre de vous. Aujourd'hui que vous me
                        traitez comme elles, que je ne peux plus l'ignorer, je dois au public, à mes
                        amis, à moi-même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que
                        vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée que je suis à partir
                        moi-même, si vous vous obstinez à rester : mais je ne cherche point à
                        diminuer l'obligation que je vous aurai de cette complaisance, &amp; je veux
                        bien que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ d'ici, vous contrarieriez
                        mes arrangements. Prouvez-moi donc, Monsieur, que comme vous me l'avez dit
                        tant de fois, les femmes honnêtes n'auront jamais à se plaindre de vous ;
                        prouvez-moi, au moins, que quand vous avez des torts avec elles, vous savez
                        les réparer. </p>
                    <p> Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, il me
                        suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre nécessaire,
                        &amp; que pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne
                        rappelons pas des événements que je veux oublier, &amp; qui m'obligeraient à
                        vous juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre l'occasion de
                        mériter toute ma reconnaissance. Adieu, Monsieur ; votre conduite va
                        m'apprendre avec quels sentiments je dois être, pour la vie, votre très
                        humble, etc. </p>
                    <p> De ... ce 25 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Quelque dures que soient, Madame, les conditions que vous m'imposez, je ne
                        refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de contrarier
                        aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose me flatter qu'à
                        mon tour, vous me permettrez de vous faire quelques demandes, bien plus
                        faciles à accorder que les vôtres, &amp; que pourtant je ne veux obtenir que
                        de ma soumission parfaite à votre volonté. </p>
                    <p> L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de vouloir
                        bien me nommer enfin mes accusateurs auprès de vous ; ils me font, ce me
                        semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître ; l'autre, que
                        j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous
                        renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va plus que jamais mériter
                        votre pitié. </p>
                    <p> Songez, Madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne peux le
                        faire qu'aux dépens de mon bonheur ; je dirai plus, malgré la persuasion où
                        je suis, que vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacle,
                        toujours pénible, de l'objet de votre injustice. </p>
                    <p> Convenez-en, Madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à vous
                        respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que vous
                        n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile de punir
                        que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses regards d'un
                        malheureux qu'on ne veut pas secourir. </p>
                    <p> Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre qu'à
                        vous puis-je adresser mes plaintes ? de quelle autre puis-je attendre des
                        consolations qui vont me devenir si nécessaires ? Me les refuserez-vous,
                        quand vous seule causez mes peines ? </p>
                    <p> Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus, qu'avant de partir j'aie à
                        cœur de justifier auprès de vous les sentiments que vous m'avez inspirés ;
                        comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en en recevant
                        l'ordre de votre bouche. </p>
                    <p> Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien. Inutilement
                        voudrions-nous y suppléer par lettres : on écrit des volumes, &amp; l'on
                        explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit pour faire bien
                        entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l'accorder : car quelque
                        empressé que je sois de vous obéir, vous savez que Mme de Rosemonde est
                        instruite de mon projet de passer chez elle une partie de l'automne, &amp;
                        il faudra au moins que j'attende de recevoir une lettre pour pouvoir
                        prétexter une affaire qui me force à partir. </p>
                    <p> Adieu, Madame ; jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce moment
                        où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce
                        qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma
                        docilité. Recevez au moins, avec plus d'indulgence, l'assurance &amp;
                        l'hommage de l'amour le plus tendre &amp; le plus respectueux. </p>
                    <p> De ... ce 26 août 17... </p>
                    <p/>
                    <p> *Suite de la lettre XL* </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </p>
                    <p> A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez comme moi que la
                        scrupuleuse, l'honnête Mme de Tourvel, ne peut pas m'accorder la première de
                        mes demandes, &amp; trahir la confiance de ses amis, en me nommant mes
                        accusateurs ; ainsi en promettant tout à cette condition, je ne m'engage à
                        rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu'elle me fera deviendra un titre
                        pour obtenir tout le reste ; &amp; qu'alors je gagne, en m'éloignant,
                        d'entrer avec elle, &amp; de son aveu, en correspondance réglée : car je
                        compte pour peu le rendez-vous que je lui demande, &amp; qui n'a presque
                        d'autre objet que de l'accoutumer d'avance à n'en pas refuser d'autres quand
                        ils me seront vraiment nécessaires. </p>
                    <p> La seule chose qui me reste à faire avant mon départ, est de trouver un
                        moyen de savoir quels sont les gens qui s'occupent à me nuire auprès d'elle.
                        Je présume que c'est son pédant de mari ; je le voudrais : outre qu'une
                        défense conjugale est un aiguillon au désir, je serais sûre que du moment
                        qu'elle aura consenti à m'écrire, je n'aurais plus rien à craindre de ce
                        côté, puisqu'elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper. </p>
                    <p> Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidence, &amp; que
                        cette amie-là soit contre moi, il me paraît nécessaire de les brouiller,
                        &amp; je compte bien y réussir : mais avant tout il faut être instruit. </p>
                    <p> J'ai bien cru que j'allais l'être hier ; mais cette femme ne fait rien comme
                        une autre. J'étais chez elle avec Mme de Rosemonde, au moment où on vint
                        avertir que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulement, &amp;
                        tout en se pressant, &amp; en faisant des excuses, je m'aperçus qu'elle
                        laissait la clef à son secrétaire ; &amp; je connais son usage de ne pas
                        ôter celle de son appartement. J'y rêvais pendant le dîner, lorsque
                        j'entendis descendre sa femme de chambre : je pris mon parti sur le champ ;
                        je feignis un saignement de nez, &amp; sortis. Je volai au secrétaire ; mais
                        je trouvai tous les tiroirs ouverts, &amp; pas un papier écrit. Cependant on
                        n'a pas d'occasion de les brûler dans cette saison. Que fait-elle des
                        lettres qu'elle reçoit ? &amp; elle en reçoit souvent ! Je n'ai rien négligé
                        ; tout était ouvert, &amp; j'ai cherché partout ; mais je n'y ai rien gagné,
                        que de me convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches. </p>
                    <p> Comment l'en tirer ? depuis hier je m'occupe inutilement d'en trouver les
                        moyens : cependant je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de n'avoir
                        pas le talent des filoux. Ne devrait-il pas, en effet, entrer dans
                        l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues ? ne serait-il pas plaisant
                        de dérober la lettre ou le portrait d'un rival, ou de tirer des poches d'une
                        prude de quoi la démasquer ? Mais nos parents ne songent à rien ; &amp; moi
                        j'ai beau songer à tout, je ne fais que m'apercevoir que je suis gauche,
                        sans pouvoir y remédier. </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit, je revins me mettre à table, fort mécontent. Ma belle
                        calma pourtant un peu mon humeur, par l'air d'intérêt que lui donna ma
                        feinte indisposition ; &amp; je ne manquai pas de l'assurer que j'avais,
                        depuis quelque temps, de violentes agitations qui altéraient ma santé.
                        Persuadée, comme elle est, que c'est elle qui les cause, ne devrait-elle pas
                        en conscience travailler à les calmer ? Mais, quoique dévote, elle est peu
                        charitable ; elle refuse toute aumône amoureuse, &amp; ce refus suffit bien,
                        ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais adieu ; car tout en causant
                        avec vous, je ne songe qu'à ces maudites lettres. </p>
                    <p> De ... ce 27 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Pourquoi chercher, Monsieur, à diminuer ma reconnaissance ? pourquoi ne
                        vouloir m'obliger qu'à demi, &amp; marchander en quelque sorte un procédé
                        honnête ? Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix ? Non seulement
                        vous demandez beaucoup, mais vous demandez des choses impossibles. Si en
                        effet mes amis m'ont parlé de vous, ils ne l'ont pu faire que par intérêt
                        pour moi : quand même ils se seraient trompés, leur intention n'en était pas
                        moins bonne ; &amp; vous me proposez de reconnaître cette marque
                        d'attachement de leur part, en vous livrant leur secret ! J'ai déjà eu tort
                        de vous en parler, &amp; vous me le faites assez sentir dans ce moment. Ce
                        qui n'eût été que de la candeur avec tout autre, devient une étourderie avec
                        vous, &amp; me mènerait à une noirceur, si je cédais à votre demande. J'en
                        appelle à vous-même, à votre honnêteté ; m'avez-vous cru capable de ce
                        procédé ? avez-vous dû me le proposer ? Non sans doute ; &amp; je suis sûre
                        qu'en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez plus sur cette demande. </p>
                    <p> Celle que vous me faites de m'écrire n'est guère plus facile à accorder ;
                        &amp; si vous voulez être juste, ce n'est pas à moi que vous vous en
                        prendrez. Je ne veux point vous offenser ; mais avec la réputation que vous
                        vous êtes acquise, &amp; que, de votre aveu même, vous méritez, du moins en
                        partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance avec vous ?
                        &amp; quelle femme honnête peut se déterminer à faire ce qu'elle sent
                        qu'elle serait obligée de cacher ? </p>
                    <p> Encore, si j'étais assurée que vos lettres fussent telles que je n'eusse
                        jamais à m'en plaindre, que je pusse toujours me justifier à mes yeux de les
                        avoir reçues ! peut-être alors le désir de vous prouver que c'est la justice
                        &amp; non la haine qui me guide, me ferait passer par-dessus ces
                        considérations puissantes, &amp; faire beaucoup plus que je ne devrais, en
                        vous permettant de m'écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant
                        que vous me le dites, vous vous soumettrez volontiers à la seule condition
                        qui puisse m'y faire consentir ; &amp; si vous avez quelque reconnaissance
                        de ce que je fais pour vous dans ce moment, vous ne différerez plus de
                        partir. </p>
                    <p> Permettez-moi de vous observer à ce sujet, que vous avez reçu une lettre ce
                        matin, &amp; que vous n'en avez pas profité pour annoncer votre départ à Mme
                        de Rosemonde, comme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent rien ne
                        pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que vous
                        n'attendrez pas, pour cela, l'entretien que vous me demandez &amp; auquel je
                        ne veux absolument pas me prêter ; &amp; qu'au lieu de l'ordre que vous
                        prétendez vous être nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je
                        vous renouvelle. Adieu, Monsieur. </p>
                    <p> De ... ce 26 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Partagez ma joie, ma belle amie ; je suis aimé ; j'ai triomphé de ce cœur
                        rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore ; mon heureuse adresse a
                        surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui
                        m'intéresse : depuis la nuit, l'heureuse nuit d'hier, je me retrouve dans
                        mon élément ; j'ai repris toute mon existence ; j'ai dévoilé un double
                        mystère d'amour &amp; d'iniquité : je jouirai de l'un, je me vengerai de
                        l'autre ; je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m'en fais
                        me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma prudence ; que
                        j'en aurai peut-être à mettre de l'ordre dans le récit que j'ai à vous
                        faire. Essayons cependant. </p>
                    <p> Le jour même où je vous écrivis ma dernière lettre, j'en reçus une de la
                        céleste dévote. Je vous l'envoie ; vous y verrez qu'elle me donne, le moins
                        maladroitement qu'elle peut, la permission de lui écrire : mais elle y
                        presse mon départ, &amp; je sentais bien que je ne pouvais le différer trop
                        longtemps sans me nuire. </p>
                    <p> Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi,
                        j'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la
                        femme de chambre, &amp; je voulus obtenir d'elle de me livrer les poches de
                        sa Maîtresse, dont elle pouvait s'emparer aisément le soir, &amp; qu'il lui
                        était facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J'offris
                        dix louis pour ce léger service : mais je ne trouvai qu'une bégueule,
                        scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je
                        la prêchais encore, quand le souper sonna. Il fallut la laisser ; trop
                        heureux qu'elle voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous
                        jugez que je ne comptais guère. </p>
                    <p> Jamais, je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis ; &amp; je me
                        reprochais, toute la soirée, ma démarche imprudente. </p>
                    <p> Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en sa
                        qualité d'amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou qu'il
                        obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au moins
                        qu'il s'assurât de sa discrétion ; mais lui, qui d'ordinaire ne doute de
                        rien, parut douter du succès de cette négociation, &amp; me fit à ce sujet
                        une réflexion qui m'étonna par sa profondeur. </p>
                    <p> « Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une
                        fille, ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît : de là à lui faire
                        faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin. » </p>
                    <p> Le bon sens du Maraud quelquefois m'épouvante. </p>
                    <p> « Je réponds d'autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j'ai lieu de
                        croire qu'elle a un amant, &amp; que je ne la dois qu'au désœuvrement de la
                        campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de Monsieur, je n'aurais eu
                        cela qu'une fois. » (C'est un vrai trésor que ce garçon ! ) « Quant au
                        secret », ajouta-t-il encore, « à quoi servira-t-il de le lui faire
                        promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper ? Lui en reparler ne
                        ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, &amp; par là lui donner
                        plus d'envie d'en faire sa cour à sa maîtresse. » </p>
                    <p> Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait.
                        Heureusement le drôle était en train de jaser ; &amp; comme j'avais besoin
                        de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette
                        fille, il m'apprit que, comme la chambre qu'elle occupe n'est séparée de
                        celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser
                        entendre un bruit suspect, c'était dans la sienne qu'ils se rassemblaient
                        chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan ; je le lui communiquai, &amp; nous
                        l'exécutâmes avec succès. </p>
                    <p> J'attendis deux heures du matin ; &amp; alors je me rendis, comme nous en
                        étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière avec moi
                        &amp; sous le prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon
                        confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène de
                        surprise, de désespoir &amp; d'excuse, que je terminai en l'envoyant me
                        faire chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin ; tandis que la
                        scrupuleuse chambrière était d'autant plus honteuse, que le drôle qui avait
                        voulu renchérir sur mes projets l'avait déterminée à une toilette que la
                        saison comportait, mais qu'elle n'excusait pas. </p>
                    <p> Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j'en disposerais
                        facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni de parure ; &amp;
                        après avoir ordonné à mon valet de m'attendre chez moi, je m'assis à côté
                        d'elle sur le lit qui était fort en désordre, &amp; je commençai ma
                        conversation. Comme j'avais besoin de garder l'empire que la circonstance me
                        donnait sur elle, je conservai un sang-froid qui eût fait honneur à la
                        continence de Scipion, &amp; sans prendre la plus petite liberté avec elle,
                        ce que pourtant sa fraîcheur &amp; l'occasion semblaient lui donner le droit
                        d'espérer, je lui parlai d'affaires aussi tranquillement que j'aurais pu
                        faire avec un procureur. </p>
                    <p> Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le
                        lendemain, à pareille heure ou à peu près, elle me livrât les poches de sa
                        maîtresse. « Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis hier ; je
                        vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de votre
                        situation. » Tout fut accordé, comme vous pouvez croire &amp; je me
                        retirais, quand je m'aperçus que mon valet avait emporté mon flambeau au
                        lieu du sien, ce qui donna occasion à une gaîté de ma part. Je priai la
                        belle de me conduire &amp; m'éclairer. Elle voulut faire au moins auparavant
                        un commencement de toilette : mais je l'assurai qu'après ce qui venait de se
                        passer, nous pouvions être sans façon &amp;, tant bien que mal, il lui
                        fallut se prêter à cette plaisanterie. Elle vint ainsi jusques chez moi,
                        &amp; là, je la remis à son tendre amant, en permettant à l'heureux couple
                        d'aller réparer le temps perdu. </p>
                    <p> J'employai le mien à dormir ; &amp; à mon réveil, voulant trouver un
                        prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d'avoir visité
                        ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai
                        à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour. </p>
                    <p> A mon retour, je fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on fut un
                        peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du temps qui me
                        restait ; surtout après la lettre plus douce que l'on m'avait écrite. J'en
                        juge ainsi, sur ce que Mme de Rosemonde m'ayant fait quelques reproches sur
                        cette longue absence, ma belle reprit avec un peu d'aigreur : « Ah ! ne
                        reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu'il peut
                        trouver ici. » Je me plaignis de cette injustice, &amp; j'en profitai pour
                        assurer que je me plaisais tant à être avec ces Dames, que j'y sacrifiais
                        une lettre très intéressante que j'avais à écrire. J'ajoutai que, ne pouvant
                        trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j'avais voulu essayer si la
                        fatigue me le rendrait ; &amp; mes regards expliquaient assez &amp; le sujet
                        de ma lettre, &amp; la cause de mon insomnie. J'eus soin d'avoir toute la
                        soirée une douceur mélancolique, qui me parut réussir assez bien, &amp; sous
                        laquelle je masquai l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui
                        devait me livrer le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous
                        séparâmes, &amp; quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint
                        m'apporter le prix convenu de ma discrétion. </p>
                    <p> Une fois maître de ce trésor, je procédai à l'inventaire avec la prudence
                        que vous me connaissez : car il était important de remettre tout en place.
                        Je tombai d'abord sur deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de
                        procès &amp; de tirades d'amour conjugal, que j'eus la patience de lire en
                        entier, &amp; où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les
                        replaçai avec humeur : mais elle s'adoucit, en trouvant sous ma main les
                        morceaux de ma fameuse lettre de Dijon, soigneusement rassemblés.
                        Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie, en y
                        apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je
                        l'avoue, je cédai à un mouvement de jeune homme, &amp; baisai cette lettre
                        avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai
                        l'heureux examen ; je retrouvai toutes mes lettres de suite, &amp; par ordre
                        de dates ; &amp; ce qui me surprit plus agréablement encore, fut de trouver
                        la première de toutes, celle que je croyais m'avoir été rendue par une
                        ingrate, fidèlement copiée de sa main ; &amp; d'une écriture altérée &amp;
                        tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant
                        cette occupation. </p>
                    <p> Jusque-là j'étais tout entier à l'amour ; bientôt il fit place à la fureur.
                        Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j'adore ?
                        quelle furie supposez-vous assez méchante, pour tramer une pareille noirceur
                        ? Vous la connaissez : c'est votre amie, votre parente ; c'est Mme de
                        Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs l'infernale mégère lui a
                        écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule, qui a troublé la sécurité de
                        cette femme angélique ; c'est par ses conseils, par ses avis pernicieux, que
                        je me vois forcé de m'éloigner ; c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah
                        ! sans doute il faut séduire sa fille : mais ce n'est pas assez, il faut la
                        perdre ; &amp; puisque l'âge de cette maudite femme la met à l'abri de mes
                        coups, il faut la frapper dans l'objet de ses affections. </p>
                    <p> Elle veut donc que je revienne à Paris ! elle m'y force ! soit, j'y
                        retournerai ; mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit
                        le héros de cette affaire ; il a un fond d'honnêteté qui nous gênera :
                        cependant il est amoureux, &amp; je le vois souvent ; on pourra peut-être en
                        tirer parti. Je m'oublie dans ma colère &amp; je ne songe pas que je vous
                        dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons. </p>
                    <p> Ce matin j'ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l'avais trouvée si belle.
                        Cela devait être ainsi : le plus beau moment d'une femme, le seul où elle
                        puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours &amp; qu'on
                        éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes
                        pas de ses faveurs ; &amp; c'est précisément le cas où je me trouvais.
                        Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de la voir
                        servait-elle à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du courrier, on m'a remis
                        votre lettre du 27 ; &amp; pendant que je la lisais, j'hésitais encore pour
                        savoir si je tiendrais ma parole : mais j'ai rencontré les yeux de ma belle,
                        &amp; il m'aurait été impossible, dans ce moment, de lui rien refuser. </p>
                    <p> J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme de Rosemonde nous a
                        laissés seuls : mais j'étais encore à quatre pas de la farouche personne,
                        que se levant avec l'air de l'effroi : « Laissez-moi, laissez-moi, Monsieur,
                        m'a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi. » Cette prière fervente, qui
                        décelait son émotion, ne pouvait que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès
                        d'elle, &amp; je tenais ses mains qu'elle avait jointes avec une expression
                        tout à fait touchante ; là je commençais de tendres plaintes, quand un démon
                        ennemi a ramené Mme de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelque
                        raison de craindre, en a profité pour se retirer. </p>
                    <p> Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée ; &amp; augurant bien
                        de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout en
                        recommençant mes plaintes j'ai essayé de la serrer. Elle a d'abord voulu la
                        retirer ; mais sur une instance plus vive, elle s'est livrée d'assez bonne
                        grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivés à la
                        porte de son appartement, j'ai voulu baiser cette main, avant de la quitter.
                        La défense a commencé par être franche ; mais un songez donc que je pars,
                        prononcé bien tendrement, l'a rendue gauche &amp; insuffisante. A peine le
                        baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper,
                        &amp; que la belle est entrée dans son appartement où était sa femme de
                        chambre. Là finit mon histoire. </p>
                    <p> Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où sûrement
                        je n'irai pas vous trouver ; comme je me doute bien aussi qu'à notre
                        première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, &amp; notamment
                        celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai pris le parti
                        de me faire précéder par cette lettre ; &amp; toute longue qu'elle est, je
                        ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la poste : car au terme où j'en
                        suis, tout peut dépendre d'une occasion ; &amp; je vous quitte pour aller
                        l'épier. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S. A neuf heures du soir. </hi>
                    </p>
                    <p> Rien de nouveau ; pas le plus petit moment de liberté ; du soin même pour
                        l'éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, pour
                        le moins. Un autre événement qui peut ne pas être indifférent, c'est que je
                        suis chargé d'une invitation de Mme de Rosemonde à Mme de Volanges, pour
                        venir passer quelque temps chez elle à la campagne. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie. A demain ou après demain au plus tard. </p>
                    <p> De ... ce 28 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Présidente Tourvel à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> M. de Valmont est parti ce matin, Madame ; vous m'avez paru désirer tant ce
                        départ, que je crois devoir vous en instruire. Mme de Rosemonde regrette
                        beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu'en effet la société est
                        agréable : elle a passé toute la matinée à m'en parler avec la sensibilité
                        que vous lui connaissez ; elle ne tarissait pas sur son éloge. J'ai cru lui
                        devoir la complaisance de l'écouter sans la contredire, d'autant qu'il faut
                        avouer qu'elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que
                        j'avais à me reprocher d'être la cause de cette séparation, &amp; je
                        n'espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous
                        savez que j'ai naturellement peu de gaieté, &amp; le genre de vie que nous
                        allons mener ici n'est pas fait pour l'augmenter. </p>
                    <p> Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avis, je craindrais d'avoir agi
                        peut être un peu légèrement : car j'ai été vraiment peinée de la douleur de
                        ma respectable amie ; elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers mêlé
                        mes larmes aux siennes. </p>
                    <p> Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation que M.
                        de Valmont doit vous faire, de la part de Mme de Rosemonde, de venir passer
                        quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas du plaisir que
                        j'aurai à vous y voir ; &amp; en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je
                        serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus
                        prompte avec Mlle de Volanges, &amp; d'être à portée de vous convaincre de
                        plus en plus des sentiments respectueux, avec lesquels j'ai l'honneur
                        d'être, etc. </p>
                    <p> De... 29 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile ? qui a pu causer en vous
                        un changement si prompt &amp; si cruel ? que sont devenus vos serments de ne
                        jamais changer ? Hier encore, vous les réitériez avec tant de plaisir ! qui
                        peut aujourd'hui vous les faire oublier ? J'ai beau m'examiner, je ne puis
                        en trouver la cause en moi, &amp; il m'est affreux d'avoir à la chercher en
                        vous. Ah ! sans doute vous n'êtes ni légère, ni trompeuse ; &amp; même dans
                        ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme.
                        Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous plus la même ? Non, cruelle, vous
                        ne l'êtes plus ! La tendre Cécile, la Cécile que j'adore, &amp; dont j'ai
                        reçu les serments, n'aurait point évité mes regards, n'aurait pas contrarié
                        le hasard heureux qui me plaçait auprès d'elle ; ou si quelque raison que je
                        ne peux concevoir l'avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle
                        n'eût pas au moins dédaigné de me l'apprendre. </p>
                    <p> Ah ! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m'avez
                        fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce moment.
                        Croyez-vous donc que je puisse vivre &amp; ne plus être aimé de vous ?
                        Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes
                        craintes, au lieu de me répondre, vous avez feint de craindre d'être
                        entendue ; &amp; cet obstacle qui n'existait pas alors, vous l'avez fait
                        naître aussitôt, par la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand,
                        forcé de vous quitter, je vous ai demandé l'heure à laquelle je pourrais
                        vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer, &amp; il a fallu que ce
                        fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré
                        qui doit me rapprocher de vous demain, ne fera naître en moi que de
                        l'inquiétude ; &amp; le plaisir de vous voir, jusqu'alors si cher à mon
                        cœur, sera remplacé par la crainte de vous être importun. </p>
                    <p> Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête, &amp; je n'ose vous parler de mon
                        amour. Ce je vous aime, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais
                        l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne
                        m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel.
                        Cependant, je ne puis croire que ce talisman de l'amour ait perdu toute sa
                        puissance, &amp; j'essaie de m'en servir encore. Oui, ma Cécile, je vous
                        aime. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songez que vous
                        m'avez accoutumé à l'entendre, &amp; que m'en priver, c'est me condamner à
                        un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec ma vie. </p>
                    <p> De ... ce 29 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma belle amie, &amp; voici mes
                        raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence. </p>
                    <p> Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de
                        ***, dont le château se trouvait presque sur ma route, &amp; à qui j'ai
                        demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures, &amp;
                        je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais que vous pourriez être. </p>
                    <p> L'opéra fini, j'ai été revoir mes amies du foyer ; j'y ai retrouvé mon
                        ancienne Émilie, entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes qu'en hommes,
                        à qui elle donnait à souper le soir même à P... Je ne fus pas plutôt entré
                        dans ce cercle, que je fus prié du souper, par acclamation. Je le fus aussi
                        par une petite figure grosse &amp; courte, qui me baragouina une invitation
                        en français de Hollande, &amp; que je reconnus pour le véritable héros de la
                        fête. J'acceptai. </p>
                    <p> J'appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu
                        des bontés d'Émilie pour cette figure grotesque, &amp; que ce souper était
                        un véritable repas de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie, dans
                        l'attente du bonheur dont il allait jouir ; il m'en parut si satisfait,
                        qu'il me donna envie de le troubler ; ce que je fis en effet. </p>
                    <p> La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du
                        bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta pourtant, après
                        quelques façons, au projet que je donnai, de remplir de vin ce petit tonneau
                        à bière, &amp; de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit. </p>
                    <p> L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur Hollandais, nous fit
                        employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien, qu'au dessert il
                        n'avait déjà plus la force de tenir son verre : mais la secourable Émilie
                        &amp; moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table,
                        dans une ivresse telle, qu'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous
                        décidâmes alors à le renvoyer à Paris ; &amp; comme il n'avait pas gardé sa
                        voiture, je le fis charger dans la mienne, &amp; je restai à sa place. Je
                        reçus ensuite les compliments de l'assemblée, qui se retira bientôt après,
                        &amp; me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, &amp; peut-être
                        ma longue retraite, m'ont fait trouver Émilie si désirable, que je lui ai
                        promis de rester avec elle jusqu'à la résurrection du Hollandais. </p>
                    <p> Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient d'avoir, de
                        me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote, à qui j'ai trouvé
                        plaisant d'envoyer une lettre écrite du lit &amp; presque dans les bras
                        d'une fille, interrompue même pour une infidélité complète, &amp; dans
                        laquelle je lui rendis un compte exact de ma situation &amp; de ma conduite.
                        Émilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle, &amp; j'espère que vous
                        en rirez aussi. </p>
                    <p> Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l'envoie ; je la
                        laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter, &amp; la faire
                        mettre à la poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachet, ni même
                        d'aucun emblème amoureux ; une tête seulement. Adieu, ma belle amie. </p>
                    <p> Je rouvre ma lettre ; j'ai décidé Émilie à aller aux Italiens... Je
                        profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures
                        au plus tard ; &amp; si cela vous convient, nous irons ensemble sur les sept
                        heures chez Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas
                        l'invitation que j'ai à lui faire de la part de Mme de Rosemonde ; de plus,
                        je serai bien aise de voir la petite Volanges. </p>
                    <p> Adieu, la très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser
                        que le chevalier puisse en être jaloux. </p>
                    <p> de P... ce 30 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> C'est après une nuit orageuse, &amp; pendant laquelle je n'ai pas fermé
                        l'œil ; c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une ardeur
                        dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les facultés de mon
                        âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j'ai
                        besoin, &amp; dont pourtant je n'espère pas pouvoir jouir encore. En effet,
                        la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais,
                        la puissance irrésistible de l'amour ; j'ai peine à conserver assez d'empire
                        sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées ; &amp; déjà je prévois que
                        je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l'interrompre. Quoi ! ne
                        puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que
                        j'éprouve en ce moment ? J'ose croire cependant que, si vous le connaissiez
                        bien, vous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame, la
                        froide tranquillité, le sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point
                        au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ; &amp; malgré
                        les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans
                        crainte, que, dans ce moment même, je suis plus heureux que vous. En vain
                        m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes ; elles ne m'empêchent point de
                        m'abandonner entièrement à l'amour, &amp; d'oublier, dans le délire qu'il me
                        cause, le désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger
                        de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous
                        écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si
                        douce, &amp; cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l'air
                        que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur laquelle je vous
                        écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel
                        sacré de l'amour ; combien elle va s'embellir à mes yeux ! j'aurai tracé sur
                        elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, le
                        délire que j'éprouve. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des
                        transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour
                        dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant, &amp; qui devient plus
                        forte que moi. </p>
                    <p> Je reviens à vous, Madame, &amp; sans doute j'y reviens toujours avec le
                        même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi ; il
                        a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous
                        parler de mes sentiments, si je cherche en vain les moyens de vous en
                        convaincre ? Après tant d'efforts réitérés, la confiance &amp; la force
                        m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l'amour,
                        c'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je ne me vois de
                        ressource que dans votre indulgence, &amp; je sens trop, dans ce moment,
                        combien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependant jamais mon amour
                        ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser ; il est tel,
                        j'ose le dire, que la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre : mais
                        je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que
                        j'éprouve. Assuré que l'objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas
                        au moins abuser de ses bontés ; &amp; ce serait le faire, que d'employer
                        plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que
                        celui de vous supplier de me répondre, &amp; de ne jamais douter de la
                        vérité de mes sentiments. </p>
                    <p> Écrite de P... daté de Paris, ce 30 août 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XLIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Sans être ni légère, ni trompeuse, il me suffit, Monsieur, d'être éclairée
                        sur ma conduite, pour sentir la nécessité d'en changer ; j'en ai promis le
                        sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes
                        sentiments pour vous, que l'état religieux dans lequel vous êtes rend plus
                        criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, &amp; je ne
                        vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai pleuré toutes les fois que
                        j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de me donner la
                        force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir &amp;
                        matin. J'attends même de votre amitié &amp; de votre honnêteté, que vous ne
                        chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution que l'on m'a inspirée,
                        &amp; dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous
                        demande d'avoir la complaisance de ne plus m'écrire, d'autant que je vous
                        préviens que je ne vous répondrais plus, &amp; que vous me forceriez
                        d'avertir maman de tout ce qui se passe : ce qui me priverait tout à fait du
                        plaisir de vous voir. </p>
                    <p> Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse
                        avoir, sans qu'il y ait du mal ; &amp; c'est bien de toute mon âme que je
                        vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus
                        m'aimer autant, &amp; que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux
                        que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j'ai commise en
                        vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu'à Dieu, &amp; à mon mari
                        quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine aura pitié de ma
                        faiblesse, &amp; qu'elle ne me donnera de peine que ce que j'en pourrai
                        supporter. </p>
                    <p> Adieu, Monsieur ; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis d'aimer
                        quelqu'un, ce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais voilà tout ce
                        que je peux vous dire, &amp; c'est peut-être même plus que je ne devrais. </p>
                    <p> De ... ce 31 août 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre L </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Est-ce donc ainsi, Monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles
                        j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres ? Et puis-je ne pas
                        avoir à m'en plaindre, quand vous ne m'y parlez que d'un sentiment auquel je
                        craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous
                        mes devoirs ? </p>
                    <p> Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette
                        crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre
                        dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire
                        l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer les
                        orages redoutables ? qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de sa
                        raison, &amp; dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des
                        regrets, quand ils ne le sont pas des remords ? </p>
                    <p> Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en diminuer
                        l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il devient souvent
                        plus fort que vous, &amp; n'êtes-vous pas le premier à vous plaindre du
                        trouble involontaire qu'il vous cause ? Quel ravage effrayant ne ferait-il
                        donc pas sur un cœur neuf &amp; sensible, qui ajouterait encore à son empire
                        par la grandeur des sacrifices qu'il serait obligé de lui faire ? </p>
                    <p> Vous croyez, Monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au bonheur
                        ; &amp; moi, je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que je
                        voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en parler
                        seulement altère la tranquillité ; &amp; c'est autant par goût que par
                        devoir, que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur cet objet. </p>
                    <p> Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder à présent.
                        De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions d'oublier un
                        sentiment, qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à l'habitude où vous êtes de
                        vous occuper de semblables objets, &amp; sa force qu'au désœuvrement de la
                        campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce même lieu, où vous m'aviez vue avec
                        tant d'indifférence ? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un
                        exemple de votre facilité à changer ? &amp; n'y êtes-vous pas entouré de
                        femmes qui toutes, plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages
                        ? Je n'ai pas la vanité qu'on reproche à mon sexe ; j'ai encore moins cette
                        fausse modestie qui n'est qu'un raffinement de l'orgueil : &amp; c'est de
                        bien bonne foi que je vous dis ici, que je me connais bien peu de moyens de
                        plaire : je les aurais tous, que je ne les croirais pas suffisants pour vous
                        fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous
                        prier de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait, &amp; ce qu'à coup
                        sûr vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le
                        contraire. </p>
                    <p> Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une raison
                        assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille autres encore ;
                        mais sans entrer dans cette longue discussion, je m'en tiens à vous prier,
                        comme je l'avais déjà fait, de ne plus m'entretenir d'un sentiment que je ne
                        dois pas écouter, &amp; auquel je veux encore moins répondre. </p>
                    <p> De ... 1^er septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> En vérité, Vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de
                        légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai,
                        &amp; que j'ai dans ce moment une humeur effroyable ? Comment ! vous devez
                        voir Danceny demain matin ; vous savez combien il est important que je vous
                        parle avant cette entrevue ; &amp; sans vous en inquiéter davantage, vous me
                        laissez vous attendre toute la journée, pour aller courir je ne sais où ?
                        Vous êtes cause que je suis arrivée <hi rend="italic"> indécemment </hi>
                        tard chez Mme de Volanges, &amp; que toutes les vieilles femmes m'ont
                        trouvée merveilleuse. Il m'a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée
                        pour les apaiser ; car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes ; ce sont
                        elles qui font la réputation des jeunes. </p>
                    <p> A présent il est une heure du matin, &amp; au lieu de me coucher, comme j'en
                        meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue histoire, qui va
                        redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien heureux
                        que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez pas croire pour
                        cela que je vous pardonne ; c'est seulement que je suis pressée. Ecoutez-moi
                        donc, je me dépêche. </p>
                    <p> Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confidence de
                        Danceny. Le moment est favorable pour la confiance : c'est celui du malheur.
                        La petite fille a été à confesse ; elle a tout dit, comme un enfant, &amp;
                        depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du diable, qu'elle veut
                        rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits scrupules, avec une
                        vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m'a montré
                        sa lettre de rupture, qui est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure
                        avec moi, sans me dire un mot qui ait le sens commun. Mais elle ne m'en a
                        pas moins embarrassée ; car vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir
                        vis-à-vis d'une aussi mauvaise tête. </p>
                    <p> J'ai vu pourtant au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime pas moins
                        son Danceny ; j'ai remarqué marqué même une de ces ressources qui ne
                        manquent jamais à l'amour, &amp; dont la petite fille est assez plaisamment
                        la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant, &amp; par la
                        crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le
                        lui faire oublier; &amp; comme elle renouvelle cette prière à chaque instant
                        du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse. </p>
                    <p> Avec quelqu'un de plus <hi rend="italic"> usagé </hi> que Danceny, ce petit
                        événement serait peut-être plus favorable que contraire ; mais le jeune
                        homme est si Céladon, que si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de
                        temps pour vaincre les plus légers obstacles, qu'il ne nous laissera pas
                        celui d'effectuer notre projet. </p>
                    <p> Vous avez bien raison ; c'est dommage, &amp; je suis aussi fâchée que vous
                        qu'il soit le héros de cette aventure ; mais que voulez-vous ? ce qui est
                        fait est fait, &amp; c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa réponse (I),
                        elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d'haleine, pour
                        lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas être un crime : comme
                        s'il ne cessait pas d'être involontaire du moment qu'on cesse de le
                        combattre! Cette idée est si simple, qu'elle est venue même à la petite
                        fille. Il se plaint de son malheur d'une manière assez touchante ; mais sa
                        douleur est si douce &amp; paraît si forte &amp; si sincère, qu'il me semble
                        impossible qu'une femme qui trouve l'occasion de désespérer un homme à ce
                        point, &amp; avec aussi </p>
                    <p> (I) Cette lettre ne s'est pas retrouvée. peu de danger, ne soit pas tentée
                        de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il n'est pas moine
                        comme la petite le croyait ; &amp; c'est sans contredit ce qu'il fait de
                        mieux : car pour faire tant que de se livrer à l'amour monastique,
                        assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence. </p>
                    <p> Quoiqu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui
                        m'auraient compromise, &amp; peut-être sans persuader, j'ai approuvé le
                        projet de rupture : mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil cas,
                        de dire ses raisons que de les écrire ; qu'il était d'usage aussi de rendre
                        les lettres &amp; les autres bagatelles qu'on pouvait avoir reçues ; &amp;
                        en paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l'ai
                        décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ
                        concerté les moyens, &amp; je me suis chargée de décider la mère à sortir
                        sans sa fille ; c'est demain après-midi que sera cet instant décisif.
                        Danceny en est déjà instruit ; mais, pour Dieu, si vous en trouvez
                        l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins langoureux ; &amp;
                        apprenez-lui, puisqu'il faut tout lui dire, que la vraie façon de vaincre
                        les scrupules, est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont. </p>
                    <p> Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelle pas, je n'ai pas
                        manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille, sur la
                        discrétion des confesseurs ; &amp; je vous assure qu'elle paie à présent la
                        peur qu'elle m'a faite, par celle qu'elle a que le sien n'aille tout dire à
                        sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé encore une fois ou deux avec
                        elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; emparez-vous de Danceny, &amp; conduisez-le. Il serait
                        honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons, de deux enfants. Si
                        cette aventure nous donne plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord,
                        songeons, pour ranimer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme de
                        Volanges, &amp; moi, qu'elle doit être la femme de Gercourt. Adieu. </p>
                    <p> De ... ce 2 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Vous me défendez, Madame, de vous parler de mon amour ; mais où trouver le
                        courage nécessaire pour vous obéir ? Uniquement occupé d'un sentiment qui
                        devrait être si doux, &amp; que vous rendez si cruel ; languissant dans
                        l'exil où vous m'avez condamné ; ne vivant que de privations &amp; de
                        regrets ; en proie à des tourments d'autant plus douloureux, qu'ils me
                        rappellent sans cesse votre indifférence ; me faudra-t-il encore perdre la
                        seule consolation qui me reste ? &amp; puis-je en avoir d'autre, que de vous
                        ouvrir quelquefois une âme, que vous remplissez de trouble &amp; d'amertume
                        ? Détournerez-vous vos regards, pour ne pas voir les pleurs que vous faites
                        répandre ? Et refuserez-vous jusqu'à l'hommage des sacrifices que vous
                        exigez ? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, de votre âme honnête
                        &amp; douce, de plaindre un malheureux, qui ne l'est que par vous, que de
                        vouloir encore aggraver ses peines, par une défense à la fois injuste &amp;
                        rigoureuse ? </p>
                    <p> Vous feignez de craindre l'amour, &amp; vous ne voulez pas voir que vous
                        seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah ! sans doute, ce sentiment
                        est pénible, quand l'objet qui l'inspire ne le partage point ; mais où
                        trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas ? L'amitié
                        tendre, la douce confiance &amp; la seule qui soit sans réserve, les peines
                        adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les souvenirs
                        délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'amour ? Vous le calomniez,
                        vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il vous offre, n'avez qu'à ne plus
                        vous y refuser ; &amp; moi j'oublie les peines que j'éprouve, pour m'occuper
                        à le défendre. </p>
                    <p> Vous me forcez aussi à me défendre moi-même ; car tandis que je consacre ma
                        vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts : déjà vous
                        me supposez léger &amp; trompeur ; &amp; abusant, contre moi, de quelques
                        erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous plaisez à confondre
                        ce que j'étais alors, &amp; ce que je suis à présent. Non contente de
                        m'avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous y joignez un
                        persiflage cruel, sur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous
                        m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes
                        serments : eh bien ! il me reste un garant à vous offrir, qu'au moins vous
                        ne suspecterez pas ; c'est vous-même. Je ne vous demande que de vous
                        interroger de bonne foi ; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez
                        un moment de régner seule sur mon âme, si vous n'êtes pas assurée d'avoir
                        fixé ce cœur en effet jusqu'ici trop volage, je consens à porter la peine de
                        cette erreur ; j'en gémirai, mais n'en appellerai point : mais si, au
                        contraire, nous rendant justice à tous deux, vous êtes forcée de convenir
                        avec vous-même que vous n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne
                        m'obligez plus, je vous supplie, à combattre des chimères, &amp; laissez-moi
                        au moins cette consolation, de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui
                        en effet ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, Madame, de
                        vous prier de répondre positivement à cet article de ma lettre. </p>
                    <p> Si j'abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si
                        cruellement auprès de vous, ce n'est pas qu'au besoin les raisons me
                        manquassent pour la défendre. </p>
                    <p> Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas résister assez au tourbillon dans
                        lequel j'avais été jeté ? Entré dans le monde, jeune &amp; sans expérience ;
                        passé, pour ainsi dire, de mains en mains ; par une foule de femmes, qui
                        toutes se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles
                        sentent devoir leur être défavorable ; était-ce donc à moi à donner
                        l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point ? ou devais-je me punir
                        d'un moment d'erreur, &amp; que souvent on avait provoqué, par une constance
                        à coup sûr inutile, &amp; dans laquelle on n'aurait vu qu'un ridicule ? Eh !
                        quel autre moyen qu'une prompte rupture, peut justifier un choix honteux ! </p>
                    <p> Mais, je puis le dire ; cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de
                        la vanité, n'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'amour, l'intrigue
                        pouvait le distraire, &amp; ne suffisait pas pour l'occuper ; entouré
                        d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à mon âme ; on
                        m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus ; &amp; moi-même enfin je me
                        crus inconstant, parce que j'étais délicat &amp; sensible. </p>
                    <p> C'est en vous voyant que je me suis éclairé : bientôt j'ai reconnu que le
                        charme de l'amour tenait aux qualités de l'âme ; qu'elles seules pouvaient
                        en causer l'excès &amp; le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était
                        également impossible &amp; de ne pas vous aimer, &amp; d'en aimer une autre
                        que vous. </p>
                    <p> Voilà, Madame, quel est le cœur auquel vous craignez de vous livrer, &amp;
                        sur le sort de qui vous avez à prononcer ; mais quel que soit le destin que
                        vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l'attachent à
                        vous ; ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître. </p>
                    <p> De ... ce 3 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence ; il s'est
                        obstiné, surtout, à me taire le nom de la petite Volanges, dont il ne m'a
                        parlé que comme d'une femme très sage, &amp; même un peu dévote ; à cela
                        près, il m'a raconté avec assez de sévérité son aventure, &amp; surtout le
                        dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai pu, &amp; l'ai beaucoup
                        plaisanté sur sa délicatesse &amp; ses scrupules ; mais il paraît qu'il y
                        tient, &amp; je ne puis pas répondre de lui : au reste, je pourrai vous en
                        dire davantage après demain. Je le mène demain à Versailles, &amp; je
                        m'occuperai à le scruter pendant la route. </p>
                    <p> J'espère dans le rendez-vous qui a dû avoir lieu aujourd'hui. Il se pourrait
                        que tout s'y fût passé à notre satisfaction ; &amp; peut-être ne nous
                        reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveu, &amp; en recueillir les
                        preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à moi : car la petite
                        personne est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde, que
                        son discret amoureux. Cependant j'y ferai mon possible. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; je suis fort pressé ; je ne vous verrai ni ce soir,
                        ni demain : si de votre côté vous avez su quelque chose, écrivez-moi un mot
                        pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris. </p>
                    <p> De ... ce 3 septembre 17... au soir. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Oh ! oui ! c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir ! S'il
                        vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne de si bête en amour,
                        &amp; je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui.
                        Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui ? &amp; que ce
                        soit en pure perte ! Oh ! je m'en vengerai, je le promets. </p>
                    <p> Quand j'arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle ne voulait plus
                        sortir ; elle se sentait incommodée ; il me fallut toute mon éloquence pour
                        la décider, &amp; j'ai vu le moment que Danceny serait arrivé avant notre
                        départ ; ce qui eût été d'autant plus gauche, que Mme de Volanges lui avait
                        dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. La petite &amp; moi, nous
                        étions sur les épines. Nous sortîmes enfin ; &amp; la petite me serra la
                        main si affectueusement en me disant adieu, que malgré son projet de
                        rupture, dont elle croyait de bonne foi s'occuper encore, j'augurai des
                        merveilles de la soirée. </p>
                    <p> Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure
                        que nous étions chez Mme de ***, que Mme de Volanges se trouva mal en effet,
                        mais sérieusement mal ; &amp; comme de raison, elle voulait rentrer chez
                        elle : moi, je le voulais d'autant moins, que j'avais peur, si nous
                        surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, que mes
                        instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent
                        suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santé, ce qui heureusement
                        n'est pas difficile ; &amp; je la tins une heure &amp; demie, sans consentir
                        à la ramener chez elle, dans la crainte, que je feignis d'avoir, du
                        mouvement de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu'à l'heure convenue,
                        entre la petite &amp; moi ; &amp; à l'air honteux que je lui vis en
                        arrivant, j'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été
                        perdues. </p>
                    <p> Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Mme de
                        Volanges, qui se coucha en arrivant ; &amp; après avoir soupé auprès de son
                        lit, avec sa fille, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte
                        qu'elle avait besoin de repos &amp; nous passâmes dans l'appartement de la
                        petite. Elle a fait, de son côté, tout ce que j'attendais d'elle : scrupules
                        évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., etc. ; elle s'est enfin
                        exécutée de bonne grâce : mais le sot Danceny n'a pas passé d'une ligne le
                        point où il était auparavant. Oh ! l'on peut se brouiller avec celui-là ;
                        les raccommodements ne sont pas dangereux. </p>
                    <p> La petite assure pourtant qu'il voulait davantage, mais qu'elle a su se
                        défendre. Je parierais bien qu'elle se vante, ou qu'elle l'excuse : je m'en
                        suis même presque assurée. En effet, il m'a pris fantaisie de savoir à quoi
                        m'en tenir sur la défense dont elle était capable ; &amp; moi, simple femme,
                        de propos en propos ; j'ai monté sa tête au point... Enfin vous pouvez m'en
                        croire, jamais personne ne fut plus susceptible d'une surprise des sens.
                        Elle est vraiment aimable, cette chère petite ! Elle méritait un autre amant
                        ; elle aura au moins une bonne amie, car je m'attache sincèrement à elle. Je
                        lui ai promis de la former, &amp; je crois que je lui tiendrai parole. Je me
                        suis souvent aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidence, &amp;
                        j'aimerais mieux celle-là qu'une autre ; mais je ne puis en rien faire, tant
                        qu'elle ne sera pas... ce qu'il faut qu'elle soit ; &amp; c'est une raison
                        de plus d'en vouloir à Danceny. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le
                        matin. J'ai cédé aux instances du chevalier, pour une soirée de petite
                        maison. </p>
                    <p> De ... ce 4 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à Sophie Carnay </hi>
                    </head>
                    <p> Tu avais raison, ma chère Sophie ; tes prophéties réussissent mieux que tes
                        conseils. Danceny, comme tu l'avais prédit, a été plus fort que le
                        confesseur, que toi, que moi-même ; &amp; nous voilà revenus exactement où
                        nous en étions. Ah ! je ne m'en repens pas ; &amp; toi, si tu m'en grondes,
                        ce sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est bien
                        aisé de dire comme il faut faire, rien ne t'en empêche ; mais si tu avais
                        éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait mal, comment sa
                        joie devient la nôtre, &amp; comme il est difficile de dire non, quand c'est
                        oui que l'on veut dire, tu ne t'étonnerais plus de rien : moi-même qui l'ai
                        senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par
                        exemple, que je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même ? Je
                        t'assure bien que cela m'est impossible ; &amp; quand il est content, je
                        suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire ; ce qu'on dit ne change pas ce
                        qui est, &amp; je suis bien sûre que c'est comme ça. </p>
                    <p> Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n'est pas là ce que je veux dire,
                        car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne : mais je voudrais que
                        tu aimasses aussi quelqu'un ; ce ne serait pas seulement pour que tu
                        m'entendisses mieux, &amp; que tu me grondasses moins ; mais c'est qu'aussi
                        tu serais plus heureuse, ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement
                        alors à le devenir. </p>
                    <p> Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux
                        d'enfants ; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'amour, ah !
                        l'amour !... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien ! c'est
                        le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien ; quand je ne le
                        vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait : mais on
                        dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n'est pas avec moi,
                        j'y songe ; &amp; quand je peux y songer tout à fait, sans distraction,
                        quand je suis toute seule par exemple, je suis encore heureuse ; je ferme
                        les yeux, &amp; tout de suite je crois le voir ; je me rappelle ses
                        discours, &amp; je crois l'entendre ; cela me fait soupirer ; &amp; puis je
                        sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir en place. C'est comme un
                        tourment, &amp; ce tourment-là fait un plaisir que je ne puis te dire. </p>
                    <p> Je crois même que quand une fois on a de l'amour, cela se répand jusques sur
                        l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé ; c'est toujours
                        comme au couvent ; mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Mme de Merteuil.
                        Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme toi, &amp;
                        quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce
                        n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre ; ou bien de ce que je les vois
                        si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. Enfin, ce qu'il y a de
                        vrai, c'est qu'à eux deux ils me rendent bien heureuse ; &amp; après tout,
                        je ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne
                        demanderais qu'à rester comme je suis ; &amp; il n'y a que l'idée de mon
                        mariage qui me fasse de la peine ; car si M. de Gercourt est comme on me l'a
                        dit, &amp; je n'en doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma
                        Sophie ; je t'aime toujours bien tendrement. </p>
                    <p> De ... 4 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> À quoi vous servirait, Monsieur, la réponse que vous me demandez ? Croire à
                        vos sentiments ; ne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre ?
                        &amp; sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne
                        doit-il pas vous suffire à vous-même, de savoir que je ne veux ni ne dois y
                        répondre ? </p>
                    <p> Supposé que vous m'aimiez véritablement (&amp; c'est seulement pour ne plus
                        revenir sur cet objet, que je consens à cette supposition), les obstacles
                        qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables ? &amp; aurais-je
                        alors autre chose à faire, qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre
                        cet amour, &amp; surtout à vous y aider moi-même, en me hâtant de vous ôter
                        tout espoir ? Vous convenez vous-même que ce sentiment est pénible, quand
                        l'objet qui l'inspire ne le partage point. Or, vous savez assez qu'il m'est
                        impossible de le partager ; &amp; quand même ce malheur m'arriverait, j'en
                        serais plus à plaindre, sans que vous en fussiez plus heureux. J'espère que
                        vous m'estimez assez pour n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous
                        en conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si
                        nécessaire ; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu. </p>
                    <p> Chérie &amp; estimée d'un mari que j'aime &amp; respecte, mes devoirs &amp;
                        mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois
                        l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire point. Je ne
                        veux pas les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix avec
                        soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans trouble,
                        &amp; de s'éveiller sans remords ? Ce que vous appelez le bonheur, n'est
                        qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est
                        effrayant, même à le regarder du rivage. Eh ! comment affronter ces tempêtes
                        ? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de mille &amp;
                        mille naufrages ! Et avec qui ? Non, Monsieur, non je reste à terre ; je
                        chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le
                        voudrais pas ; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre. </p>
                    <p> Pourquoi vous attacher à mes pas ? pourquoi vous obstiner à me suivre ? Vos
                        lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient
                        être sages, &amp; vous ne m'y parlez que de votre fol amour. Vous m'entourez
                        de votre idée, plus que vous ne le faisiez de votre personne. Ecarté sous
                        une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu'on vous
                        demande de ne plus redire, vous les redites seulement d'une autre manière.
                        Vous vous plaisez à m'embarrasser par des raisonnements captieux ; vous
                        échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne vous répondrai
                        plus. Et comme vous traitez les femmes que vous avez séduites ! avec quel
                        mépris vous en parlez ! Je veux croire que quelques-unes le méritent : mais
                        toutes sont-elles donc si méprisables ? Ah ! sans doute, puisqu'elles ont
                        trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles
                        ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l'idée seule en fait frémir.
                        Que m'importe, après tout ? pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous ? de
                        quel droit venez-vous troubler ma tranquillité ? Laissez-moi, Monsieur,
                        laissez-moi, ne me voyez plus, ne m'écrivez plus, je vous en prie ; je
                        l'exige. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi. </p>
                    <p> De ... 5 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai trouvé votre lettre hier à mon arrivée. Votre colère m'a tout à fait
                        réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il
                        les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute par vengeance, que vous
                        accoutumez sa Maîtresse à lui faire de petites infidélités ; vous êtes un
                        bien mauvais sujet ! Oui, vous êtes charmante, &amp; je ne m'étonne pas
                        qu'on vous résiste moins qu'à Danceny. </p>
                    <p> Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman ! il n'a plus de secret
                        pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien suprême,
                        qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais moi-même, dans
                        ce moment, amoureux &amp; timide ; il m'a trouvé enfin une façon de penser
                        si conforme à la sienne, que dans l'enchantement où il était de ma candeur,
                        il m'a tout dit, &amp; m'a juré une amitié sans réserve. Nous n'en sommes
                        guères plus avancés pour notre projet. </p>
                    <p> D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite beaucoup
                        plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve,
                        surtout, que rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la
                        nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment
                        plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la
                        mère, la candeur de la fille, tout l'intimide &amp; l'arrête. L'embarras ne
                        serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu'ils soient.
                        Avec un peu d'adresse &amp; aidé par la passion, on les aurait bientôt
                        détruits ; d'autant qu'ils prêtent au ridicule, &amp; qu'on aurait pour soi
                        l'autorité de l'usage. Mais ce qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui,
                        c'est qu'il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premiers amours
                        paraissent, en général, plus honnêtes, &amp; comme on dit plus purs ; s'ils
                        sont au moins plus lents dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense,
                        délicatesse ou timidité : c'est que le cœur, étonné par un sentiment
                        inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas, pour jouir du charme qu'il
                        éprouve, &amp; que ce charme est si puissant sur un cœur neuf, qu'il
                        l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai,
                        qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de ce moment
                        même moins pressé de jouir ; &amp; qu'enfin, entre la conduite de Danceny
                        avec la petite Volanges, &amp; la mienne avec la prude Mme de Tourvel, il
                        n'y a que la différence du plus au moins. </p>
                    <p> Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles qu'il
                        n'en a rencontrés ; surtout qu'il eût eu besoin de plus de mystère, car le
                        mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez
                        nui en le servant trop bien ; votre conduite eût été excellente avec un
                        homme usagé, qui n'eût eu que des désirs : mais vous auriez pu prévoir que
                        pour un homme jeune, honnête &amp; amoureux, le plus grand prix des faveurs
                        est d'être la preuve de l'amour ; &amp; que par conséquent, plus il serait
                        sûr d'être aimé, moins il serait entreprenant. Que faire à présent ? je n'en
                        sais rien ; mais je n'espère pas que la petite soit prise avant le mariage,
                        &amp; nous en serons pour nos frais : j'en suis fâché, mais je n'y vois pas
                        de remède. </p>
                    <p> Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. Cela me
                        fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur ; j'en ai
                        votre promesse par écrit, &amp; je ne veux pas en faire un billet de La
                        Châtre. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée ; mais il serait
                        généreux à vous de ne pas l'attendre ; &amp; de mon côté, je vous tiendrais
                        compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie ? Est-ce que vous
                        n'êtes pas fatiguée de votre constance ? Ce chevalier est donc bien
                        merveilleux ? Oh ! laissez-moi faire ; je veux vous forcer de convenir que
                        si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous m'aviez oublié. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; je vous embrasse comme je vous désire ; je défie tous
                        les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur. </p>
                    <p> De ... ce 5 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LVIII </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel. </head>
                    <p> Par où ai-je donc mérité, madame, &amp; les reproches que vous me faites,
                        &amp; la colère que vous me témoignez ? L'attachement le plus vif &amp;
                        pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres
                        volontés ; voilà, en deux mots, l'histoire de mes sentiments &amp; de ma
                        conduite. Accablé par les peines d'un amour malheureux, je n'avais d'autre
                        consolation que celle de vous voir ; vous m'avez ordonné de m'en priver ;
                        j'obéis sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice, vous m'avez
                        permis de vous écrire, &amp; aujourd'hui vous voulez m'ôter cet unique
                        plaisir. Me le laisserai-je ravir, sans essayer de le défendre ? Non, sans
                        doute : eh ! comment ne serait-il pas cher à mon cœur ? c'est le seul qui me
                        reste, &amp; je le tiens de vous. </p>
                    <p> Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes ! Songez donc, je vous prie,
                        que depuis dix jours que dure mon exil, je n'ai passé aucun moment sans
                        m'occuper de vous, &amp; que cependant vous n'avez reçu que deux lettres de
                        moi. /Je ne vous y parle que de mon amour !/ Eh ! que puis-je dire, que ce
                        que je pense ? tout ce que j'ai pu faire a été d'en affaiblir l'expression ;
                        &amp; vous pouvez m'en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a
                        été impossible d'en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre.
                        Ainsi l'homme qui vous préfère à tout &amp; vous respecte encore plus qu'il
                        ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre
                        le mépris ! Et pourquoi ces menaces &amp; ce courroux ? qu'en avez-vous
                        besoin ? n'êtes-vous pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes ?
                        m'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs, &amp; ne l'ai-je
                        pas déjà prouvé ? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi ?
                        Après m'avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il
                        donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être
                        si nécessaire ? ne vous direz-vous jamais : Il m'a laissée maîtresse de son
                        sort, &amp; j'ai fait son malheur ; il m'a donné sa confiance &amp; je l'ai
                        trahie ; il implorait mes secours, &amp; je l'ai regardé sans pitié ?
                        Savez-vous jusqu'où peut aller mon désespoir ? non. </p>
                    <p> Pour calculer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, &amp;
                        vous ne connaissez pas mon cœur. </p>
                    <p> A quoi me sacrifiez-vous ? à des craintes chimériques. Et qui vous les
                        inspire ? un homme qui vous adore ; un homme sur qui vous ne cesserez jamais
                        d'avoir un empire absolu. Que craignez-vous, que pouvez-vous craindre d'un
                        sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré ? Mais
                        votre imagination se crée des monstres, &amp; l'effroi qu'ils vous causent,
                        vous l'attribuez à l'amour. Un peu de confiance, &amp; ces fantômes
                        disparaîtront. </p>
                    <p> Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours
                        d'en approfondir la cause. C'est surtout en amour que cette vérité trouve
                        son application. Aimez, &amp; vos craintes s'évanouiront. A la place des
                        objets qui vous effrayent, vous trouverez un sentiment délicieux, un amant
                        tendre &amp; soumis ; &amp; tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous
                        laisseront d'autre regret que d'en avoir perdu quelques-uns dans
                        l'indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n'existe
                        plus que pour l'amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans
                        les plaisirs ; &amp; je sens que c'est à vous seule qu'il appartient de me
                        rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à
                        vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux
                        pas vous désobéir : mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que
                        vous voulez me ravir, le seul que vous m'ayez laissé ; je vous crie :
                        écoutez mes prières, &amp; voyez mes larmes ; ah ! Madame, me refuserez-vous
                        ? </p>
                    <p> De ... ce 7 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Apprenez-moi, si vous le savez, ce que signifie ce radotage de Danceny.
                        Qu'est-il donc arrivé, &amp; qu'est-ce qu'il a perdu ? Sa belle s'est
                        peut-être fâchée de son respect éternel. Il faut être juste, on se fâcherait
                        à moins. Que lui dirai-je ce soir, au rendez-vous qu'il me demande, &amp;
                        que je lui ai donné à tout hasard ? Assurément je ne perdrai pas mon temps à
                        écouter ses doléances, si cela ne doit nous servir à rien. Les complaintes
                        amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en récitatif obligé ou en grandes
                        ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est &amp; de ce que je dois faire ;
                        ou bien je déserte, pour éviter l'ennui que je prévois. Pourrai-je causer
                        avec vous ce matin ? Si vous êtes occupée, au moins écrivez-moi un mot,
                        &amp; donnez-moi les réclames de mon rôle. </p>
                    <p> Où étiez-vous donc hier ? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce
                        n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre.
                        Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort
                        pressante de la comtesse de B, pour aller la voir à la campagne ; &amp;,
                        comme elle me le mande assez plaisamment, « son mari a le plus beau bois du
                        monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis ». Or,
                        vous savez que j'ai bien quelques droits, sur ce bois-là ; &amp; j'irai le
                        revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu ; songez que Danceny sera chez
                        moi sur les quatre heures. </p>
                    <p> De ... ce 8 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont (Incluse dans
                            la précédente.) </hi>
                    </head>
                    <p> Ah ! monsieur, je suis désespéré, j'ai tout perdu. Je n'ose confier au
                        papier le secret de mes peines ; mais j'ai besoin de les répandre dans le
                        sein d'un ami fidèle &amp; sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir, &amp;
                        aller chercher auprès de vous des consolations &amp; des conseils ? J'étais
                        si heureux le jour où je vous ouvris mon âme ! A présent, quelle différence
                        ! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n'est encore
                        que la moindre partie de mes tourments ; mon inquiétude sur un objet bien
                        plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous
                        pourrez la voir, &amp; j'attends de votre amitié que vous ne me refuserez
                        pas cette démarche : mais il faut que je vous parle, que je vous instruise.
                        Vous me plaindrez, vous me secourrez ; je n'ai d'espoir qu'en vous. Vous
                        êtes sensible, vous connaissez l'amour, &amp; vous êtes le seul à qui je
                        puisse me confier ; ne me refusez pas vos secours. </p>
                    <p> Adieu, Monsieur, le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur, est de
                        songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie,
                        à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce matin, je
                        désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi. </p>
                    <p> De ... ce 8 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges a Sophie Carnay </hi>
                    </head>
                    <p> Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile ; elle est bien
                        malheureuse ! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter
                        de quelque chose, &amp; pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, maman
                        me parut bien avoir un peu d'humeur ; mais je n'y fis pas grande attention ;
                        &amp; même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très-gaiement
                        avec madame de Merteuil qui avait soupé ici, et nous parlâmes beaucoup de
                        Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait pu nous entendre. Elle s'en
                        alla, &amp; je me retirai dans mon appartement. </p>
                    <p> Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre ;
                        elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette
                        demande me causa un tremblement si fort, que je pouvais à peine me soutenir.
                        Je faisais semblant de ne la pas trouver : mais enfin il fallut bien obéir.
                        Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres
                        du chevalier Danceny. J'étais si troublée, que quand elle me demanda ce que
                        c'était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n'était rien ;
                        mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première,
                        je n'eus que le temps de gagner un fauteuil, et je me trouvai mal au point
                        que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait
                        appelé ma femme de chambre, se retira, en me disant de me coucher. Elle a
                        emporté toutes les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je
                        songe qu'il me faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute
                        la nuit. </p>
                    <p> Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je peux
                        lui parler seule, je la prierai de remettre chez madame de Merteuil un petit
                        billet que je vais lui écrire ; sinon, je le mettrai dans ta lettre, &amp;
                        tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle que je puis
                        recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je
                        n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse ! Elle aura peut-être la
                        bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose pas me confier à
                        Joséphine pour cet objet, &amp; encore moins à ma femme de chambre ; car
                        c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais des lettres dans mon
                        secrétaire. </p>
                    <p> Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le temps
                        d'écrire à madame de Merteuil, &amp; aussi à Danceny, pour avoir ma lettre
                        toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je me recoucherai,
                        pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que
                        je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je ne mentirai pas
                        beaucoup ; sûrement je souffre plus que si j'avais la fièvre. Les yeux me
                        brûlent à force d'avoir pleuré ; &amp; j'ai un poids sur l'estomac qui
                        m'empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je
                        voudrais être morte. Adieu, ma chère Sophie. Je ne peux t'en dire davantage
                        ; les larmes me suffoquent. </p>
                    <p> De ... ce 7 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d'une mère &amp; de l'innocence
                        d'un enfant, vous ne serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu
                        dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves de l'amitié la plus
                        sincère que par l'oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne
                        plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui nous
                        compromettraient tous également, par les remarques que les valets ne
                        manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que vous ne me forcerez pas
                        de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l'avenir
                        la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l'égarement où vous
                        l'avez plongée, une retraite austère &amp; éternelle la soustraira à vos
                        poursuites. C'est à vous de voir, Monsieur, si vous craindrez aussi peu de
                        causer son infortune, que vous avez peu craint de tenter son déshonneur.
                        Quant à moi, mon choix est fait, &amp; je l'en ai instruite. </p>
                    <p> Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je compte que vous me
                        renverrez en échange toutes celles de ma fille ; &amp; que vous vous
                        prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne pourrions
                        garder le souvenir, moi sans indignation, elle sans honte, &amp; vous sans
                        remords. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre etc. </p>
                    <p> De ... ce 7 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement qui le
                        lui a fait écrire est mon ouvrage, &amp; c'est, je crois, mon chef-d'œuvre.
                        Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, &amp; j'ai dit
                        comme l'architecte athénien : « Ce qu'il a dit, je le ferai. » </p>
                    <p> Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, &amp; il s'endort
                        dans la félicité ! Oh ! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de la
                        besogne ; &amp; je me trompe, ou son sommeil ne sera plus tranquille. Il
                        fallait bien lui apprendre le prix du temps, &amp; je me flatte qu'à présent
                        il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous, aussi, qu'il eût
                        besoin de plus de mystère ; eh bien ! ce besoin-là ne lui manquera plus.
                        J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire apercevoir de mes
                        fautes ; je ne prends point de repos que je n'aie tout réparé. Apprenez donc
                        ce que j'ai fait. </p>
                    <p> En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre ; je la trouvai
                        lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne
                        m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par
                        me coucher ; car l'infatigable chevalier ne m'avait pas laissé dormir un
                        moment, &amp; je croyais avoir sommeil : mais point du tout ; toute entière
                        à Danceny, le désir de le tirer de son indolence, ou de m'en venger ne me
                        permit pas de fermer l'œil, &amp; ce ne fut qu'après avoir bien concerté mon
                        plan, que je pus trouver deux heures de repos. Tel on nous raconte que le
                        Maréchal de Saxe, après avoir fait les dispositions d'une bataille pour le
                        lendemain, s'endormit d'un sommeil tranquille. </p>
                    <p> J'allai le soir même chez Mme de Volanges, &amp;, suivant mon projet, je lui
                        fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille &amp;
                        Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous,
                        était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me
                        trompais ; que sa fille était un enfant, etc., etc. Je ne pouvais pas lui
                        dire tout ce que j'en savais ; mais je citai des regards, des propos, dont
                        ma vertu &amp; mon amitié s'alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien
                        qu'aurait pu faire une dévote ; &amp;, pour frapper le coup décisif, j'allai
                        jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner &amp; recevoir une lettre. Cela
                        me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son
                        secrétaire, dans lequel j'en vis beaucoup, que sans doute elle conserve. Lui
                        connaissez-vous quelque correspondance fréquente, demandai-je ? Ici la
                        figure de Mme de Volanges changea, &amp; je vis quelques larmes rouler dans
                        ses yeux. Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle, en me serrant la
                        main, je m'en éclaircirai. </p>
                    <p> Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai
                        de la jeune personne. Je la quittai pourtant bientôt après, pour demander à
                        sa mère de ne pas me compromettre vis-à-vis d'elle ; ce qu'elle me promit
                        d'autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux
                        que cette enfant prît assez de confiance en moi pour m'ouvrir son cœur,
                        &amp; me mettre à portée de lui donner mes sages conseils. Ce qui m'assure
                        qu'elle tiendra sa promesse, est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se
                        faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là,
                        autorisée à garder mon ton d'amitié avec la fille, sans paraître fausse aux
                        yeux de la mère ; ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore d'être, par
                        la suite, aussi longtemps &amp; aussi secrètement que je voudrais, avec la
                        petite personne, sans que la mère en prît jamais d'ombrage. </p>
                    <p> J'en profitai dès le soir même ; &amp; après ma partie finie, je chambrai la
                        petite dans un coin, &amp; la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel
                        elle ne tarit jamais. Il n'est sorte de folie que je ne lui aie fait dire.
                        Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu'elle aurait à le voir le
                        lendemain. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en
                        réalité ; &amp; puis, tout cela devait rendre le coup plus sensible, &amp;
                        je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus elle sera pressée de
                        s'en dédommager à la première occasion. Il est bon, d'ailleurs, d'accoutumer
                        aux grands mouvements quelqu'un qu'on destine aux grandes aventures. </p>
                    <p> Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d'avoir son
                        Danceny ? elle en raffole ! eh bien, je lui promets qu'elle l'aura, &amp;
                        plutôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un mauvais rêve
                        dont le réveil sera délicieux ; &amp;, à tout prendre, il me semble qu'elle
                        me doit de la reconnaissance : au fait, quand j'y aurais mis un peu de
                        malice, il faut bien s'amuser : </p>
                    <p> Les sots sont ici bas pour nos menus plaisirs. </p>
                    <p> Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me disais-je, animé
                        par les obstacles, va redoubler d'ardeur, &amp; alors je le servirai de tout
                        mon pouvoir ; ou si ce n'est qu'un sot, comme je suis quelquefois tentée de
                        le croire, il sera désespéré &amp; se tiendra pour battu : &amp;, dans ce
                        cas, au moins me serai-je vengée de lui, autant qu'il était en moi ; chemin
                        faisant, j'aurai augmenté pour moi l'estime de la mère, l'amitié de la fille
                        &amp; la confiance de toutes deux. Et quant à Gercourt, premier objet de mes
                        soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite, si, maîtresse de
                        l'esprit de sa femme, comme je le suis &amp; vas l'être plus encore, je ne
                        trouvais pas mille moyens d'en faire ce que je veux qu'il soit. Je me
                        couchai dans ces douces idées : aussi je dormis bien, &amp; me réveillai
                        fort tard. </p>
                    <p> A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère &amp; un de la fille ;
                        &amp; je ne pus m'empêcher de rire, en trouvant dans tous deux littéralement
                        cette même phrase : C'est de vous seule que j'attends quelque consolation.
                        N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour &amp; contre, &amp; d'être
                        le seul agent de deux intérêts directement contraires ? Me voilà comme la
                        Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles mortels, &amp; ne changeant
                        rien à mes décrets immuables. J'ai quitté pourtant ce rôle auguste, pour
                        prendre celui d'ange consolateur ; &amp; j'ai été, suivant le précepte,
                        visiter mes amis dans leur affliction. </p>
                    <p> J'ai commencé par la mère ; je l'ai trouvée d'une tristesse, qui déjà vous
                        venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver de la part de
                        la belle prude. Tout a réussi à merveille : ma seule inquiétude était
                        qu'elle ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille ; ce
                        qui eût été bien facile, en n'employant, avec elle, que le langage de la
                        douceur &amp; de l'amitié, &amp; en donnant aux conseils de la raison l'air
                        &amp; le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s'est armée de
                        sévérité ; elle s'est enfin si mal conduite, que je n'ai eu qu'à applaudir.
                        Il est vrai qu'elle a pensé rompre tous nos projets, par le parti qu'elle
                        avait pris de faire rentrer sa fille au couvent : mais j'ai paré ce coup ;
                        &amp; je l'ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny
                        continuerait ses poursuites : afin de les forcer tous deux à une
                        circonspection que je crois nécessaire pour le succès. </p>
                    <p> Ensuite j'ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la douleur
                        l'embellit ! Pour peu qu'elle prenne de coquetterie, je vous garantis
                        qu'elle pleurera souvent : pour cette fois, elle pleurait sans malice.
                        Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais pas, &amp; que
                        j'étais bien aise d'observer, je ne lui donnai d'abord que de ces
                        consolations gauches, qui augmentent plus les peines qu'elles ne les
                        soulagent ; &amp;, par ce moyen, je la menai au point d'être véritablement
                        suffoquée. Elle ne pleurait plus, &amp; je craignis un moment les
                        convulsions. Je lui conseillai de se coucher, ce qu'elle accepta ; &amp; je
                        lui servis de femme de chambre : elle n'avait point fait de toilette, &amp;
                        bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules &amp; sur sa gorge
                        entièrement découvertes ; je l'embrassai ; elle se laissa aller dans mes
                        bras, &amp; ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu ! qu'elle
                        était belle ! Ah ! si Magdeleine était ainsi, elle dut être bien plus
                        dangereuse, pénitente que pécheresse. </p>
                    <p> Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je
                        la rassurai d'abord sur la crainte du couvent. Je fis naître en elle
                        l'espoir de voir Danceny en secret ; &amp; m'asseyant sur le lit : « S'il
                        était là », lui dis-je ; puis, brodant sur ce thème, je la conduisis, de
                        distraction en distraction, à ne plus se souvenir du tout qu'elle était
                        affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l'une de
                        l'autre, si elle n'avait voulu me charger d'une lettre pour Danceny ; ce que
                        j'ai constamment refusé. En voici les raisons, que vous approuverez sans
                        doute. </p>
                    <p> D'abord, celle que c'était me compromettre vis-à-vis de Danceny ; &amp; si
                        c'était la seule dont je pus me servir vis-à-vis de la petite, il y en avait
                        beaucoup d'autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes
                        travaux que de donner si tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d'adoucir
                        leurs peines ? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler
                        quelques domestiques dans cette aventure : car enfin, si elle se conduit à
                        bien, comme je l'espère, il faudra qu'elle se sache immédiatement après le
                        mariage, &amp; il n'y a pas de moyens plus sûrs pour la répandre ; ou, si,
                        par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerons nous, &amp; il sera plus
                        commode de mettre l'indiscrétion sur leur compte. </p>
                    <p> Il faudra donc qu'aujourd'hui vous donniez cette idée à Danceny ; &amp;
                        comme je ne suis pas sûre de la femme de chambre de la petite Volanges, dont
                        elle-même paraît se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire.
                        J'aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d'autant plus
                        que cette confidence ne sera utile qu'à nous, &amp; point à eux : car je ne
                        suis pas à la fin de mon récit. </p>
                    <p> Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de la petite, je
                        craignais à tout moment qu'elle ne me proposât de la mettre seulement à la
                        petite poste ; ce que je n'aurais guère pu refuser. Heureusement, soit
                        trouble, ou ignorance de sa part, ou encore qu'elle tînt moins à la lettre
                        qu'à la réponse, qu'elle n'aurait pas pu avoir par là, elle ne m'en a point
                        parlé : mais, pour éviter que cette idée lui vînt, ou au moins qu'elle pût
                        s'en servir, j'ai pris mon parti sur-le-champ ; &amp; en rentrant chez la
                        mère, je l'ai décidée à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener à
                        la campagne... Et où ?... Le cœur ne vous bat pas de joie ?... Chez votre
                        tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en prévenir aujourd'hui :
                        ainsi, vous voilà autorisé à aller retrouver votre dévote qui n'aura plus à
                        vous objecter le scandale du tête-à-tête ; &amp; grâce à mes soins, Mme de
                        Volanges réparera elle-même le tort qu'elle vous a fait. </p>
                    <p> Mais écoutez-moi, &amp; ne vous occupez pas si vivement de vos affaires, que
                        vous perdiez celle-ci de vue ; songez qu'elle m'intéresse. Je veux que vous
                        vous rendiez le correspondant &amp; le conseil des deux jeunes gens.
                        Apprenez donc ce voyage à Danceny &amp; offrez-lui vos services. Ne trouvez
                        de difficulté qu'à faire parvenir entre les mains de sa belle votre lettre
                        de créance ; &amp; levez cet obstacle sur-le-champ, en lui indiquant la voie
                        de ma femme de chambre. Il n'y a point de doute qu'il n'accepte ; &amp; vous
                        aurez pour prix de vos peines la confidence d'un cœur neuf, qui est toujours
                        intéressante. La pauvre petite ! comme elle rougira en vous remettant sa
                        première lettre ! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s'est
                        établi des préjugés, me paraît un très joli délassement, quand on est occupé
                        d'ailleurs ; &amp; c'est le cas où vous serez. </p>
                    <p> C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du
                        moment où il faudra réunir les acteurs. La campagne offre mille moyens ;
                        &amp; Danceny, à coup sûr, sera prêt à s'y rendre à votre premier signal.
                        Une nuit, un déguisement, une fenêtre, que sais-je moi ? Mais enfin, si la
                        petite fille en revient telle qu'elle y aura été, je m'en prendrai à vous.
                        Si vous jugez qu'elle ait besoin de quelque encouragement de ma part,
                        mandez-le moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger
                        de garder des lettres, pour oser lui écrire à présent ; &amp; je suis
                        toujours dans le dessein d'en faire mon élève. </p>
                    <p> Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa
                        correspondance trahie s'étaient portés d'abord sur sa femme de chambre,
                        &amp; que je les ai détournés sur le confesseur. C'est faire d'une pierre
                        deux coups. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; voilà bien longtemps que je suis à vous écrire, &amp; mon
                        dîner en a été retardé ; mais l'amour-propre &amp; l'amitié dictaient ma
                        lettre, &amp; tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois
                        heures, &amp; c'est tout ce qu'il vous faut. </p>
                    <p> Plaignez-vous de moi à présent, si vous l'osez ; &amp; allez revoir, si vous
                        en êtes tenté, le bois du comte de B***. Vous dites qu'il le garde pour le
                        plaisir de ses amis ! Cet homme est donc l'ami de tout le monde ? Mais
                        adieu, j'ai faim. </p>
                    <p> De ... ce 9 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Sans chercher, Madame, à justifier ma conduite, &amp; sans me plaindre de la
                        vôtre, je ne puis que m'affliger d'un événement qui fait le malheur de trois
                        personnes, toutes trois dignes d'un sort plus heureux. Plus sensible encore
                        au chagrin d'en être la cause, qu'à celui d'en être la victime, j'ai souvent
                        essayé, depuis hier, d'avoir l'honneur de vous répondre, sans pouvoir en
                        trouver la force. J'ai cependant tant de chose à vous dire, qu'il faut bien
                        faire un effort sur moi-même ; &amp; si cette lettre a peu d'ordre &amp; de
                        suite, vous devez sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour
                        m'accorder quelque indulgence. </p>
                    <p> Permettez-moi d'abord de réclamer contre la première phrase de votre lettre.
                        Je n'ai abusé, j'ose le dire, ni de votre confiance ni de l'innocence de
                        Mlle de Volanges ; j'ai respecté l'une &amp; l'autre dans mes actions. Elles
                        seules dépendaient de moi ; &amp; quand vous me rendriez responsable d'un
                        sentiment involontaire, je ne crains pas d'ajouter, que celui que m'a
                        inspiré Mademoiselle votre fille est tel qu'il peut vous déplaire, mais non
                        vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous dire, je
                        ne veux que vous pour juge, &amp; mes lettres pour témoins. </p>
                    <p> Vous me défendez de me présenter chez vous à l'avenir, &amp; sans doute je
                        me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet. Mais cette
                        absence subite &amp; totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux
                        remarques, que vous voulez éviter, que l'ordre que, par cette raison même,
                        vous n'avez pas voulu donner à votre porte ? J'insisterai d'autant plus sur
                        ce point, qu'il est bien plus important pour Mlle de Volanges que pour moi.
                        Je vous supplie donc de peser attentivement toutes choses &amp; de ne pas
                        permettre que votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l'intérêt
                        seul de Mademoiselle votre fille dictera vos résolutions, j'attendrai de
                        nouveaux ordres de votre part. </p>
                    <p> Cependant, dans le cas où vous me permettriez d'avoir l'honneur de vous
                        faire ma cour quelquefois, je m'engage, Madame (&amp; vous pouvez compter
                        sur ma promesse), à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler
                        en particulier à Mlle de Volanges, ou de lui faire tenir aucune lettre. La
                        crainte de tout ce qui pourrait compromettre sa réputation, m'engage à ce
                        sacrifice ; &amp; le bonheur de la voir quelquefois m'en dédommagera. </p>
                    <p> Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je puisse faire à
                        vos menaces, sur le sort que vous destinez à Mlle de Volanges, &amp; que
                        vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper, que
                        vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux
                        circonstances, &amp; calculer avec les événements : mais l'amour qui m'anime
                        ne me permet que deux sentiments : le courage &amp; la constance. </p>
                    <p> Qui, moi ! consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à l'oublier moi-même
                        ? non, non, jamais. Je lui serai fidèle ; elle en a reçu le serment, &amp;
                        je le renouvelle en ce jour. Pardon, Madame, je m'égare, il faut revenir. </p>
                    <p> Il me reste un autre objet à traiter avec vous ; celui des lettres que vous
                        me demandez. Je suis vraiment peiné d'ajouter un refus aux torts que vous me
                        trouvez déjà : mais, je vous en supplie, écoutez mes raisons, &amp; daignez
                        vous souvenir, pour les apprécier, que la seule consolation au malheur
                        d'avoir perdu votre amitié, est l'espoir de conserver votre estime. </p>
                    <p> Les lettres de Mlle de Volanges, toujours si précieuses pour moi, me le
                        deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l'unique bien qui me reste ;
                        elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le charme de ma
                        vie. Cependant, vous pouvez m'en croire, je ne balancerais pas un instant à
                        vous en faire le sacrifice, &amp; le regret d'en être privé céderait au
                        désir de vous prouver ma déférence respectueuse ; mais des considérations
                        plus puissantes me retiennent &amp; je m'assure que vous-même vous ne
                        pourrez les blâmer. </p>
                    <p> Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges ; mais permettez-moi
                        de le dire, je suis autorisé à croire que c'est l'effet de la surprise,
                        &amp; non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une démarche
                        qu'autorise, peut-être, la sollicitude maternelle. Je respecte vos droits,
                        mais ils ne vont pas jusqu'à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de
                        tous est de ne jamais trahir la confiance qu'on nous accorde. Ce serait y
                        manquer que d'exposer aux yeux d'un autre les secrets d'un cœur qui n'a
                        voulu les dévoiler qu'aux miens. Si Mademoiselle votre fille consent à vous
                        les confier, qu'elle parle ; mes lettres vous sont inutiles. Si elle veut au
                        contraire les renfermer en elle-même, vous n'attendez pas, sans doute, que
                        ce soit moi qui vous en instruise. </p>
                    <p> Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste enseveli,
                        soyez tranquille, Madame ; sur tout ce qui intéresse Mlle de Volanges, je
                        peux défier le cœur même d'une mère. Pour achever de vous ôter toute
                        inquiétude, j'ai prévu à tout. Ce dépôt précieux, qui portait jusqu'ici pour
                        suscription : papiers à brûler, porte à présent : papiers appartenant à Mme
                        de Volanges. Ce parti que je prends doit vous prouver encore que mes refus
                        ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres un seul
                        sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre. </p>
                    <p> Voilà, Madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait pas encore assez,
                        si elle vous laissait le moindre doute de l'honnêteté de mes sentiments, du
                        regret bien sincère de vous avoir déplu, &amp; du profond respect avec
                        lequel je ne cesserai jamais d'être, etc. </p>
                    <p> De ... ce 9 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges (Envoyée ouverte à
                            la Marquise de Merteuil dans la lettre 66 du Vicomte de Valmont.) </hi>
                    </head>
                    <p> Ô ! ma Cécile, qu'allons-nous devenir ? que Dieu nous sauvera des malheurs
                        qui nous menacent ? Que l'amour nous donne au moins le courage de les
                        supporter ! Comment vous peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de
                        mes lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges ? qui a pu nous
                        trahir ? sur qui tombent vos soupçons ? auriez-vous commis quelque
                        imprudence ? que faites-vous à présent ? que vous a-t-on dit ? Je voudrais
                        tout savoir, &amp; j'ignore tout. Peut-être, vous-même, n'êtes-vous pas plus
                        instruite que moi. </p>
                    <p> Je vous envoie le billet de votre Maman, &amp; la copie de ma réponse.
                        J'espère que vous approuverez ce que je lui dis. J'ai bien besoin que vous
                        approuviez aussi les démarches que j'ai faites depuis ce fatal événement ;
                        elles ont toutes pour but d'avoir de vos nouvelles, de vous donner des
                        miennes. Que sait-on ? peut-être de vous revoir encore, &amp; plus librement
                        que jamais. </p>
                    <p> Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver ensemble, de
                        pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel, &amp; de voir dans nos yeux,
                        de sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur ? Quelles peines
                        un moment si doux ne ferait-il pas oublier ? Hé bien, j'ai l'espoir de le
                        voir naître, &amp; je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie
                        d'approuver. Que dis-je ? je le dois aux soins consolateurs de l'ami le plus
                        tendre ; &amp; mon unique demande est que vous permettez que cet ami soit
                        aussi le vôtre. </p>
                    <p> Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu ? mais
                        j'ai pour excuse le malheur &amp; la nécessité. C'est l'amour qui m'a
                        conduit ; c'est lui qui réclame votre indulgence, qui vous demande de
                        pardonner une confidence nécessaire &amp; sans laquelle nous restions
                        peut-être à jamais séparés. Vous connaissez l'ami dont je vous parle ; il
                        est celui de la femme que vous aimez le mieux. C'est le vicomte de Valmont. </p>
                    <p> Mon projet, en m'adressant à lui, était d'abord de le prier d'engager Mme de
                        Merteuil à se charger d'une lettre pour vous. Il n'a pas cru que ce moyen
                        pût réussir ; mais au défaut de la maîtresse, il répond de la
                        femme-de-chambre, qui lui a des obligations. Ce sera elle qui vous remettra
                        cette lettre &amp; vous pourrez lui donner votre réponse. </p>
                    <p> Ce secours ne nous sera guère utile, si, comme le croit M. de Valmont, vous
                        partez incessamment pour la campagne. Mais alors c'est lui-même qui veut
                        nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce
                        prétexte pour s'y rendre dans le même temps que vous ; &amp; ce sera par lui
                        que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous
                        voulez vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir,
                        sans risquer de vous compromettre en rien. </p>
                    <p> A présent, ma Cécile, si vous m'aimez, si vous plaignez mon malheur, si,
                        comme je l'espère, vous partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance
                        à un homme qui sera notre ange tutélaire ? Sans lui, je serais réduit au
                        désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils
                        finiront, je l'espère : mais, ma tendre amie, promettez-moi de ne pas trop
                        vous y livrer ; de ne point vous en laisser abattre. L'idée de votre douleur
                        m'est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre
                        heureuse ! Vous le savez bien. Puisse la certitude d'être adorée porter
                        quelque consolation dans votre âme ! La mienne a besoin que vous m'assuriez
                        que vous pardonnez à l'amour les maux qu'il vous fait souffrir. </p>
                    <p> Adieu, ma Cécile ; adieu, ma tendre amie. </p>
                    <p> De ... ce 9 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, si j'ai
                        bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées d'aujourd'hui,
                        elles ont été écrites hier, chez moi &amp; sous mes yeux : celle à la petite
                        fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que s'humilier devant la
                        profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos démarches.
                        Danceny est tout de feu ; &amp; sûrement à la première occasion vous n'aurez
                        plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue veut être docile, tout
                        sera terminé peu de temps après son arrivée à la campagne ; j'ai cent moyens
                        tous prêts. Grâce à vos soins, me voilà bien décidément l'ami de Danceny :
                        il ne lui manque plus que d'être prince. </p>
                    <p> Il est encore bien jeune, ce Danceny ! croiriez-vous que je n'ai jamais pu
                        obtenir de lui qu'il promit à la mère de renoncer à son amour ; comme s'il
                        était bien gênant de promettre, quand on est décidé à ne pas tenir ! Ce
                        serait tromper, me répétait-il sans cesse : ce scrupule n'est-il pas
                        édifiant, surtout en voulant coucher avec la fille ? Voilà bien les hommes !
                        tous également scélérats dans leurs projets, ce qu'ils mettent de faiblesse
                        dans l'exécution, ils l'appellent probité. </p>
                    <p> C'est votre affaire d'empêcher que Mme de Volanges ne s'effarouche de la
                        petite fermentation de sentiment que notre jeune homme a mise dans sa lettre
                        ; préservez-nous du couvent ; tâchez aussi de faire abandonner la demande
                        des lettres de la petite. D'abord il ne les rendra point, il ne le veut pas,
                        &amp; je suis de son avis ; ici l'amour &amp; la raison sont d'accord. Je
                        les ai lues ces lettres, j'en ai dévoré l'ennui. Elles peuvent devenir
                        utiles. Je m'explique. </p>
                    <p> Malgré toute la prudence que nous mettrons, il peut arriver un éclat ; il
                        ferait manquer le mariage, n'est-il pas vrai ? &amp; échouer tous nos
                        projets Gercourt. Mais comme, pour mon compte, j'ai aussi à me venger de la
                        mère, je me réserve en ce cas de déshonorer la fille. Que sait-on ? il peut
                        s'engager un procès. Alors, en choisissant bien dans cette correspondance,
                        &amp; n'en produisant qu'une partie, la petite Volanges paraîtrait avoir
                        fait toutes les premières démarches, &amp; s'être absolument jetée à la
                        tête. Quelques-unes des lettres pourraient même compromettre la mère, &amp;
                        l'entacheraient au moins d'un négligence impardonnable. Je sens bien que le
                        scrupuleux Danceny se révolterait d'abord ; mais comme il serait
                        personnellement attaqué, je crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille à
                        parier contre un que la chance ne tournera pas ainsi ; mais il faut tout
                        prévoir. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie : vous seriez bien aimable de venir souper demain chez
                        la maréchale de *** ; je n'ai pas pu refuser. </p>
                    <p> J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander le secret vis-à-vis de
                        Mme de Volanges, sur mon projet de campagne ; elle aurait bientôt celui de
                        rester à la ville : au lieu qu'une fois arrivée, elle ne repartira pas le
                        lendemain ; &amp; si elle nous donne seulement huit jours, je réponds de
                        tout. </p>
                    <p> De ... ce 9 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Je ne voulais plus vous répondre, Monsieur, &amp; peut-être l'embarras que
                        j'éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu'en effet je ne le
                        devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre
                        moi ; je veux vous convaincre que j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais
                        faire. </p>
                    <p> Je vous ai permis de m'écrire, dites-vous ? J'en conviens ; mais quand vous
                        me rappelez cette permission, croyez-vous que j'oublie à quelles conditions
                        elle vous fut donnée ? Si j'y eusse été aussi fidèle que vous l'avez été
                        peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi ? Voilà pourtant la troisième
                        ; &amp; quand vous faites tout ce qu'il faut pour m'obliger à rompre cette
                        correspondance, c'est moi qui m'occupe des moyens de l'entretenir. Il en est
                        un, mais c'est le seul ; &amp; si vous refusez de le prendre, ce sera,
                        quoique vous puissiez dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de
                        prix. </p>
                    <p> Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre ; renoncez à un
                        sentiment qui m'offense &amp; m'effraie, &amp; auquel, peut-être, vous
                        devriez être moins attaché en songeant qu'il est l'obstacle qui nous sépare.
                        Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître ? &amp; l'amour
                        aura-t-il ce tort de plus à mes yeux, d'exclure l'amitié ? vous-même,
                        auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie, celle en qui vous avez
                        désiré des sentiments plus tendres ? Je ne veux pas le croire : cette idée
                        humiliante me révolterait, m'éloignerait de vous sans retour. </p>
                    <p> En vous offrant mon amitié, Monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi,
                        tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage ? Pour me
                        livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je n'attends que
                        votre aveu ; que la parole, que j'exige, qu'il suffira à votre bonheur.
                        J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire ; je me reposerai sur vous du soin de
                        justifier mon choix. </p>
                    <p> Vous voyez ma franchise. Elle doit vous prouver ma confiance. Il ne tiendra
                        qu'à vous de l'augmenter encore : mais je vous préviens que le premier mot
                        d'amour la détruit à jamais, &amp; me rend toutes mes craintes ; que surtout
                        il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel vis-à-vis de vous. </p>
                    <p> Si, comme vous le dites, vous êtes revenu de vos erreurs, n'aimerez-vous pas
                        mieux être l'objet de l'amitié d'une femme honnête, que celui des remords
                        d'une femme coupable ? Adieu, Monsieur ; vous sentez qu'après avoir parlé
                        ainsi, je ne puis plus rien dire que vous ne m'ayez répondu. </p>
                    <p> De ... 9 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Comment répondre, Madame, à votre dernière lettre ? Comment oser être vrai,
                        quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous ? N'importe, il le faut ;
                        j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète, qu'il vaut mieux vous
                        mériter que vous obtenir ; &amp; dussiez-vous me refuser toujours un bonheur
                        que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon cœur en
                        est digne. </p>
                    <p> Quel dommage que, comme vous le dites, je sois revenu de mes erreurs ! avec
                        quels transports de joie j'aurais lu cette même lettre à laquelle je tremble
                        de répondre aujourd'hui ! Vous m'y parlez avec franchise, vous me témoignez
                        de la confiance, vous m'offrez enfin votre amitié : que de biens, Madame,
                        &amp; quels regrets de ne pouvoir en profiter ! Pourquoi ne suis-je plus le
                        même ? </p>
                    <p> Si je l'étais en effet ; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire, que
                        ce goût léger, enfant de la séduction &amp; du plaisir, qu'aujourd'hui
                        pourtant l'on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que
                        je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me
                        procurassent le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin de
                        vous deviner ; je désirerais votre confiance, dans le dessein de la trahir ;
                        j'accepterais votre amitié, dans l'espoir de l'égarer... Quoi ! Madame, ce
                        tableau vous effraie ?... hé bien ! il serait pourtant tracé d'après moi, si
                        je vous disais que je consens à n'être que votre ami... </p>
                    <p> Qui, moi ! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané de
                        votre âme ? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce moment je
                        chercherai à vous tromper ; je pourrai vous désirer encore, mais à coup sûr
                        je ne vous aimerai plus. </p>
                    <p> Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible
                        amitié, soient sans prix à mes yeux... Mais l'amour ! l'amour véritable,
                        &amp; tel que vous l'inspirez, en réunissant tous ces sentiments, en leur
                        donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
                        tranquillité, à cette froideur de l'âme, qui permet des comparaisons, qui
                        souffre même des préférences. Non, Madame, je ne serai point votre ami ; je
                        vous aimerai de l'amour le plus tendre, &amp; même le plus ardent, quoique
                        le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non l'anéantir. </p>
                    <p> De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez l'hommage
                        ? Par quel raffinement de cruauté m'enviez-vous jusqu'au bonheur de vous
                        aimer ? Celui-là est à moi. Il est indépendant de vous ; je saurai le
                        défendre. S'il est la source de mes maux, il en est aussi le remède. </p>
                    <p> Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels, mais laissez-moi
                        mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux ? eh bien ! soit ;
                        essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à décider de
                        mon sort ; &amp;, peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de justice.
                        Non que j'espère vous rendre jamais sensible : mais sans être persuadée,
                        vous serez convaincue ; vous vous direz : Je l'avais mal jugé. </p>
                    <p> Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans
                        vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également
                        impossibles ; &amp; malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus
                        facile de vous plaindre, que de vous étonner, des sentiments que vous faites
                        naître. Pour moi, dont le seul mérite est d'avoir su vous apprécier, je ne
                        veux pas le perdre ; &amp; loin de consentir à vos offres insidieuses, je
                        renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours. </p>
                    <p> De ... 10 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges au Chevalier Danceny (Billet écrit au
                            crayon, &amp; recopié par Danceny.) </hi>
                    </head>
                    <p> Vous me demandez ce que je fais : je vous aime, &amp; je pleure. Ma mère ne
                        me parle plus ; elle m'a ôté papier, plumes &amp; encre ; je me sers d'un
                        crayon, qui par bonheur m'est resté, &amp; je vous écris sur un morceau de
                        votre lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez fait ; je
                        vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir de vos nouvelles
                        &amp; de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M. de Valmont, &amp; je ne
                        le croyais pas tant votre ami, je tâcherai de m'accoutumer à lui, &amp; je
                        l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui est-ce qui nous a trahis ; ce
                        ne peut être que ma femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien
                        malheureuse : nous partons demain pour la campagne ; j'ignore pour combien
                        de temps. Mon Dieu ! ne plus vous voir ! Je n'ai plus de place. Adieu ;
                        tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayon s'effaceront peut-être, mais
                        jamais les sentiments gravés dans mon cœur. </p>
                    <p> De ... 10 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je soupai hier, comme
                        vous savez, chez la maréchale de ***: on y parla de vous, &amp; j'en dis,
                        comme vous pouvez croire, non pas tout le bien que j'en pense, mais tout
                        celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis,
                        &amp; la conversation languissait, comme il arrive toujours quand on ne dit
                        que du bien de son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur ; c'était
                        Prévan. </p>
                    <p> « A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Mme
                        de Merteuil ! mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa légèreté qu'à
                        ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui
                        plaire ; &amp; comme on ne manque guère en courant après une femme d'en
                        rencontrer d'autres sur son chemin ; comme, à tout prendre, ces autres-là
                        peuvent valoir autant ou mieux qu'elle, les uns sont distraits par un goût
                        nouveau, d'autres s'arrêtent de lassitude ; &amp; c'est peut-être la femme
                        de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé
                        par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Mme de
                        Merteuil, qu'après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour. » </p>
                    <p> Cette mauvaise plaisanterie réussit, comme toutes celles qui tiennent à la
                        médisance ; &amp; pendant le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa place,
                        &amp; la conversation générale changea. Mais les deux comtesses de ***,
                        auprès de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation
                        particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée d'entendre. </p>
                    <p> Le défi de vous rendre sensible a été accepté ; la parole de tout dire a été
                        donnée ; &amp; de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce
                        serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertie,
                        &amp; vous savez le proverbe. </p>
                    <p> Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous connaissez peu, est
                        infiniment aimable, &amp; encore plus adroit. Que si quelquefois vous m'avez
                        entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas, que je me
                        plais à contrarier ses succès &amp; que je n'ignore pas de quel poids est
                        mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à la mode. </p>
                    <p> En effet, je l'ai empêché longtemps, par ce moyen, de paraître sur ce que
                        nous appelons le grand théâtre ; &amp; il faisait des prodiges, sans en
                        avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en fixant les
                        yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque là, &amp;
                        l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le seul homme,
                        peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin ; &amp; votre
                        intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque
                        ridicule, chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains ; &amp; j'ai l'espoir
                        qu'à mon retour ce sera un homme noyé, </p>
                    <p> Je vous promets, en revanche, de mener à bien l'aventure de votre pupille,
                        &amp; de m'occuper d'elle autant que de ma belle prude. </p>
                    <p> Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa lettre
                        annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen plus
                        commode &amp; aussi plus usé. Elle veut que je sois son ami. Mais moi, qui
                        aime les méthodes nouvelles &amp; difficiles, je ne prétends pas l'en tenir
                        quitte à si bon marché ; &amp; assurément je n'aurai pas pris tant de peine
                        auprès d'elle, pour terminer par une séduction ordinaire. </p>
                    <p> Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la valeur
                        &amp; l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera ; de ne pas la
                        conduire si vite, que le remords ne puisse la suivre ; de faire expirer sa
                        vertu dans une lente agonie ; de la fixer sans cesse sur ce désolant
                        spectacle ; &amp; de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans ses bras,
                        qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux
                        bien peu, si je ne vaux la peine d'être demandé. Et puis-je me venger moins
                        d'une femme hautaine, qui semble rougir d'avouer qu'elle m'adore ? </p>
                    <p> J'ai donc refusé la précieuse amitié &amp; m'en suis tenu à mon titre
                        d'amant. Comme je ne me dissimule pas que ce titre, qui ne paraît d'abord
                        qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle à obtenir, j'ai
                        mis beaucoup de soin à ma lettre, &amp; j'ai tâché d'y mettre ce désordre,
                        qui peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin déraisonné le plus qu'il m'a
                        été possible : car sans déraisonnement, point de tendresse ; &amp; c'est je
                        crois, par cette raison, que les femmes nous sont si supérieures dans les
                        lettres d'amour. </p>
                    <p> J'ai fini la mienne par une cajolerie, &amp; c'est encore une suite de mes
                        profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé quelque
                        temps, il a besoin de repos ; &amp; j'ai remarqué qu'une cajolerie était,
                        pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner
                        pour la comtesse de ***, je m'arrêterai chez elle, au moins pour dîner. Je
                        suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes
                        instructions &amp; aidez-moi de vos sages conseils, dans ce moment décisif. </p>
                    <p> Surtout, défendez-vous de Prévan ; &amp; puissé-je un jour vous dédommager
                        de ce sacrifice ! Adieu. </p>
                    <p> De ... ce 11 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Mon étourdi de chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris ! Les
                        lettres de ma belle, celle de Danceny pour la petite Volanges, tout est
                        resté, &amp; j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise ;
                        &amp; tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de
                        cette nuit : car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps. </p>
                    <p> L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose ; ce n'est qu'un réchauffé
                        avec la vicomtesse de M***. Mais elle m'a intéressé par les détails. Je suis
                        bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le talent de perdre les
                        femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le
                        plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends ; &amp; je ne
                        me reproche pas une bonne action, pourvu qu'elle m'exerce ou m'amuse. </p>
                    <p> J'ai donc trouvé la vicomtesse ici, &amp; comme elle joignait ses instances
                        aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au château : « Eh bien
                        ! j'y consens, lui dis-je, à condition que je la passerai avec vous.-Cela
                        m'est impossible, me répondit-elle, Pressac est ici. » Jusques-là je n'avais
                        cru que lui dire une honnêteté : mais ce mot d'impossible me révolta comme
                        de coutume. Je me sentis humilié d'être sacrifié à Pressac, &amp; je résolus
                        de ne le pas souffrir : j'insistai donc. </p>
                    <p> Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Pressac a eu la gaucherie
                        de donner de l'ombrage au vicomte ; en sorte que la Vicomtesse ne peut plus
                        le recevoir chez elle : &amp; ce voyage chez la bonne Comtesse avait été
                        concerté entre eux, pour tâcher d'y dérober quelques nuits. Le vicomte avait
                        même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer Pressac ; mais comme il est
                        encore plus chasseur que jaloux, il n'en est pas moins resté : &amp; la
                        Comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la femme
                        dans le grand corridor, a mis le mari d'un côté, l'amant de l'autre, &amp;
                        les a laissés s'arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu
                        que je fusse logé vis-à-vis. </p>
                    <p> Ce jour-là même, c'est-à-dire hier, Pressac, qui, comme vous pouvez croire,
                        cajole le Vicomte, chassait avec lui malgré son peu de goût pour la chasse,
                        &amp; comptait bien se consoler la nuit, entre les bras de la femme, de
                        l'ennui que le mari lui causait tout le jour : mais moi, je jugeai qu'il
                        aurait besoin de repos, &amp; je m'occupai des moyens de décider sa
                        maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre. </p>
                    <p> Je réussis, &amp; j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même
                        partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n'avait consenti que pour
                        elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte : mais nulle femme n'a
                        mieux que la vicomtesse ce talent, commun à toutes, de mettre l'humeur à la
                        place de la raison, &amp; de n'être jamais si difficile à apaiser que quand
                        elle a tort. Le moment d'ailleurs n'était pas commode pour les explications,
                        &amp; ne voulant qu'une nuit, je consentais qu'ils se raccommodassent le
                        lendemain. </p>
                    <p> Pressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le
                        querella. Il essaya de se justifier ; le mari, qui était présent, servit de
                        prétexte pour rompre la conversation ; il tenta enfin de profiter d'un
                        moment où le mari était absent, pour demander qu'on voulût bien l'entendre
                        le soir : ce fut alors que la Vicomtesse devint sublime. Elle s'indigna
                        contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé les bontés d'une
                        femme, croient avoir le droit d'en abuser encore, même alors qu'elle a à se
                        plaindre d'eux ; &amp; ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla
                        si bien délicatesse &amp; sentiment, que Pressac resta muet &amp; confus ;
                        &amp; que moi-même j'étais tenté de croire qu'elle avait raison : car vous
                        saurez que comme ami de tous deux, j'étais en tiers dans cette conversation. </p>
                    <p> Enfin, elle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues de
                        l'amour à celles de la chasse, &amp; qu'elle se reprocherait de troubler
                        d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Pressac, qui n'avait plus
                        la liberté de répondre, s'adressa à moi ; &amp; après m'avoir conté fort
                        longuement ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de
                        parler à la vicomtesse, &amp; je le lui promis. Je lui parlai en effet ;
                        mais ce fut pour la remercier, &amp; convenir avec elle de l'heure &amp; des
                        moyens de notre rendez-vous. </p>
                    <p> Elle me dit que, logée entre son mari &amp; son amant, elle avait trouvé
                        plus prudent d'aller chez Pressac que de le recevoir dans son appartement ;
                        &amp; que puisque je logeais vis-à-vis d'elle, elle croyait plus sûr aussi
                        de venir chez moi ; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa femme de chambre
                        l'aurait laissée seule ; que je n'avais qu'à tenir ma porte entr'ouverte
                        &amp; l'attendre. </p>
                    <p> Tout s'exécuta comme nous en étions convenus ; &amp; elle arriva chez moi
                        vers une heure du matin, </p>
                    <p> ... Dans le simple appareil </p>
                    <p> D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. </p>
                    <p> Comme je n'ai point de vanité, je ne m'arrête pas aux détails de la nuit :
                        mais vous me connaissez, &amp; j'ai été content de moi. </p>
                    <p> Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt commence.
                        L'étourdie avait cru laisser sa porte entr'ouverte, nous la trouvâmes
                        fermée, &amp; la clef était restée en dedans : vous n'avez pas d'idée de
                        l'expression de désespoir avec laquelle la Vicomtesse me dit aussitôt : « Ah
                        ! je suis perdue ! » Il faut convenir qu'il eût été plaisant de la laisser
                        dans cette situation : mais pouvais-je souffrir qu'une femme fût perdue pour
                        moi, sans l'être par moi ? Et devais-je, comme le commun des hommes, me
                        laisser maîtriser par les circonstances ? Il fallait donc trouver un moyen.
                        Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie ? Voici ma conduite, &amp; elle a
                        réussi. </p>
                    <p> J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer, en se
                        permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la vicomtesse, non
                        sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants &amp; d'effroi, comme au
                        voleur à l'assassin, etc., Et nous convînmes qu'au premier cri,
                        j'enfoncerais la porte, &amp; qu'elle courrait à son lit. Vous ne sauriez
                        croire combien il fallut de temps pour la décider, même après qu'elle eut
                        consenti. Il fallut pourtant finir par là. Elle cria en effet, &amp; au
                        premier coup de pied la porte céda. </p>
                    <p> La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps ; car au même instant, le
                        vicomte &amp; Pressac furent dans le corridor ; &amp; la femme de chambre
                        accourut aussi à la chambre de sa maîtresse. </p>
                    <p> J'étais seul de sang-froid, &amp; j'en profitai pour aller éteindre une
                        veilleuse qui brûlait encore &amp; la renverser par terre ; car vous jugez
                        combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique, en ayant de la
                        lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari &amp; l'amant sur leur
                        sommeil léthargique, en les assurant que les cris auxquels j'étais accouru,
                        &amp; mes efforts pour enfoncer la porte, avaient duré au moins cinq
                        minutes. </p>
                    <p> La Vicomtesse, qui avait retrouvé son courage dans son lit me seconda assez
                        bien, &amp; jura ses grands Dieux qu'il y avait un voleur dans son
                        appartement ; elle protesta avec plus de sincérité, que de la vie elle
                        n'avait eu tant de peur. Nous cherchions partout &amp; nous ne trouvions
                        rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée &amp; conclus que,
                        sans doute, un rat avait causé le dommage &amp; la frayeur ; mon avis passa
                        tout d'une voix ; &amp; après quelques plaisanteries rebattues sur les rats,
                        le Vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre &amp; son lit, en priant
                        sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles. </p>
                    <p> Pressac, resté seul avec nous, s'approcha de la Vicomtesse pour lui dire
                        tendrement que c'était une vengeance de l'amour ; à quoi elle répondit en me
                        regardant : « Il était donc bien en colère, car il s'est beaucoup vengé ;
                        mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, &amp; je veux dormir. » </p>
                    <p> J'étais dans un moment de bonté ; en conséquence, avant de nous séparer, je
                        plaidai la cause de Pressac, &amp; j'amenai le raccommodement. Les deux
                        amants s'embrassèrent, &amp; je fus à mon tour embrassé par tous deux. Je ne
                        me souciais plus des baisers de la Vicomtesse : mais j'avoue que celui de
                        Pressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble ; &amp; après avoir reçu ses
                        longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit. </p>
                    <p> Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le
                        secret. A présent que je m'en suis amusé, il est juste que le public ait son
                        tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire ; peut-être bientôt en
                        dirons-nous autant de l'héroïne ? </p>
                    <p> Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend ; je ne prends plus que le
                        moment de vous embrasser &amp; de vous recommander surtout de vous garder de
                        Prévan. </p>
                    <p> Du château de ... 15 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges (Remise seulement
                            le 14.) </hi>
                    </head>
                    <p> O ma Cécile ! que j'envie le sort de Valmont ! demain il vous verra. C'est
                        lui qui vous remettra cette lettre ; &amp; moi, languissant loin de vous, je
                        traînerai ma pénible existence entre les regrets &amp; le malheur. Mon amie,
                        ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux ; surtout plaignez-moi des vôtres :
                        c'est contre eux que le courage m'abandonne. </p>
                    <p> Qu'il m'est affreux de causer votre malheur ! sans moi vous seriez heureuse
                        &amp; tranquille. Me pardonnez-vous ? dites ! ah ! dites que vous me
                        pardonnez ; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous m'aimerez toujours.
                        J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute : mais il
                        me semble que plus on en est sûr, &amp; plus il est doux de se l'entendre
                        dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas ? oui, vous m'aimez de toute votre âme. Je
                        n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous ai entendu prononcer.
                        Comme je l'ai recueillie dans mon cœur ! comme elle s'y est profondément
                        gravée ! &amp; avec quels transports le mien y a répondu ! </p>
                    <p> Hélas ! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort affreux
                        qui nous attendait. Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de l'adoucir. Si
                        j'en crois mon ami, il suffira pour y réussir, que vous preniez en lui une
                        confiance qu'il mérite. </p>
                    <p> J'ai été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez
                        avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre maman : c'était pour
                        m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet homme vraiment
                        aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi ; qui enfin travaille à nous
                        réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère
                        amie, voyez-le d'un œil plus favorable. Songez qu'il est mon ami, qu'il veut
                        être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons
                        ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m'aimez pas autant que je vous
                        aime, vous ne m'aimez plus autant que vous m'aimiez. Ah ! si jamais vous
                        deviez m'aimer moins, il me serait bien plus facile d'en mourir que de m'en
                        consoler. Mais non, le cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie ;
                        &amp; si j'ai à craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance au
                        moins me sauvera les tourments d'un amour trahi. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie ; n'oubliez pas que je souffre, &amp; qu'il ne
                        tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Ecoutez le vœu
                        de mon cœur, &amp; recevez les plus tendres baisers de l'amour. </p>
                    <p> Paris, ce 11 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Vicomte de Valmont à Cécile Volanges (Jointe à la
                            précédente) </hi>
                    </head>
                    <p> L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait pour
                        écrire, &amp; il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre de
                        l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire à main gauche, une
                        provision de papier, de plumes &amp; d'encre, qu'il renouvellera quand vous
                        voudrez, &amp; qu'il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place,
                        si vous ne lui trouvez pas un asile plus sûr. </p>
                    <p> Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il a l'air de ne faire aucune
                        attention à vous dans le cercle, &amp; de ne vous y regarder que comme un
                        enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont
                        il a besoin, &amp; travailler plus efficacement au bonheur de son ami &amp;
                        au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler, quand il
                        aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre ; &amp; il espère y
                        parvenir, si vous mettez du zèle à le seconder. </p>
                    <p> Il vous conseille aussi de lui rendre, à mesure, les lettres que vous aurez
                        reçues, afin de risquer moins de vous compromettre. </p>
                    <p> Il finit par vous assurer que si vous lui donnez votre confiance, il mettra
                        tous ses soins à adoucir la persécution qu'une mère trop cruelle fait
                        éprouver à deux personnes, dont l'une est déjà son meilleur ami, &amp;
                        l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre. </p>
                    <p> Au château de... 14 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Eh ! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement ? ce Prévan est
                        donc bien redoutable ? Mais voyez combien je suis simple &amp; modeste ! Je
                        l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur : à peine l'avais-je regardé !
                        Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire attention.
                        J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque vis-à-vis de
                        moi, &amp; je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais très joli ; des
                        traits fins &amp; délicats ! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites
                        qu'il veut m'avoir ? assurément il me fera honneur &amp; plaisir.
                        Sérieusement, j'en ai fantaisie, &amp; je vous confie ici que j'ai fait les
                        premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait. </p>
                    <p> Il était à deux pas de moi, à la sortie de l'Opéra, &amp; j'ai donné, très
                        haut, rendez-vous à la Marquise de *** pour souper le vendredi chez la
                        Maréchale. C'est je crois la seule maison où je peux le rencontrer. Je ne
                        doute pas qu'il ne m'ait entendue... Si l'ingrat allait n'y pas venir ?
                        Mais, ditez-moi donc, croyez-vous qu'il y vienne ? Savez-vous que s'il n'y
                        vient pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée ? Vous voyez qu'il ne
                        trouvera pas tant de difficulté à me suivre ; &amp; ce qui vous étonnera
                        davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore à me plaire. Il veut,
                        dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour ! Oh ! je sauverai la vie à
                        ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si longtemps. Vous
                        savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire languir, quand une fois je
                        suis décidée, &amp; je le suis pour lui. </p>
                    <p> Oh ! çà, convenez qu'il y a plaisir à me parler raison ! Votre avis
                        important n'a-t-il pas un grand succès ? Mais que voulez-vous ? je végète
                        depuis si longtemps ! Il y a plus de six semaines que je ne me suis pas
                        permis une gaieté. Celle-là se présente ; puis-je me la refuser ? le sujet
                        n'en vaut-il pas la peine ? en est-il de plus agréable, dans quelque sens
                        que vous preniez ce mot ? </p>
                    <p> Vous-même, vous êtes forcé de lui rendre justice ; vous faites plus que le
                        louer, vous en êtes jaloux. Eh bien ! je m'établis juge entre vous deux :
                        mais d'abord il faut s'instruire, &amp; c'est ce que je veux faire. Je serai
                        juge intègre, &amp; vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour
                        vous, j'ai déjà vos mémoires, &amp; votre affaire est parfaitement
                        instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent de votre adversaire
                        ? Allons, exécutez-vous de bonne grâce ; &amp;, pour commencer,
                        apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette triple aventure dont il est le
                        héros. Vous m'en parlez comme si je ne connaissais autre chose, &amp; je
                        n'en sais pas le premier mot. Apparemment elle se sera passée pendant mon
                        voyage à Genève, &amp; votre jalousie vous aura empêché de me l'écrire.
                        Réparez cette faute au plus tôt songez que rien de ce qui l'intéresse ne
                        m'est étranger. Il me semble bien qu'on en parlait encore à mon retour :
                        mais j'étais occupée d'autre chose, &amp; j'écoute rarement en ce genre tout
                        ce qui n'est pas du jour ou de la veille. </p>
                    <p> Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu, n'est-ce pas le
                        moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous ? ne
                        sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre Présidente, quand vos
                        sottises vous en avaient éloigné ? n'est-ce pas encore moi qui ai remis
                        entre vos mains, de quoi vous venger du zèle amer de Mme de Volanges ? Vous
                        vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos
                        aventures ! A présent vous les avez sous la main. L'amour, la haine, vous
                        n'avez qu'à choisir, tout couche sous le même toit ; &amp; vous pouvez,
                        doublant votre existence, caresser d'une main &amp; frapper de l'autre. </p>
                    <p> C'est même encore à moi puisque c'est à votre voyage, que vous devez
                        l'aventure de la Vicomtesse. J'en suis assez contente : mais, comme vous
                        dites, il faut qu'on en parle ; car si l'occasion a pu vous engager, comme
                        je le conçois, à préférer pour le moment le mystère à l'éclat, il faut
                        convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête. </p>
                    <p> J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le chevalier de Belleroche la trouve plus
                        jolie que je ne voudrais ; &amp; par beaucoup de raisons, je serai bien aise
                        d'avoir un prétexte pour rompre avec elle : or, il n'en est pas de plus
                        commode que d'avoir à dire : On ne peut plus voir cette femme-là. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; songez que placé où vous êtes, le temps est précieux : je
                        vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan. </p>
                    <p> Paris, ce 15 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à Sophie Carnay </hi>
                    </head>
                    <p> Nota. Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte dans le plus grand
                        détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événemens que le lecteur a
                        vus à la fin de la première partie. On a cru devoir supprimer cette
                        répétition. Elle parle enfin du Vicomte de Valmont, &amp; elle s'exprime
                        ainsi. </p>
                    <p> ... Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire. Maman en dit
                        beaucoup de mal ; mais le chevalier Danceny en dit beaucoup de bien, &amp;
                        je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme aussi adroit.
                        Quand il m'a rendu la lettre de Danceny, c'était au milieu de tout le monde,
                        &amp; personne n'en a rien vu ; il est vrai que j'ai eu bien peur, parce que
                        je n'étais prévenue de rien ; mais à présent je m'y attendrai. J'ai déjà
                        fort bien compris comme il voulait que je fisse, pour lui remettre ma
                        réponse. Il est bien facile de s'entendre avec lui, car il a un regard qui
                        dit tout ce qu'il veut. Je ne sais pas comment il fait : il me disait dans
                        le billet dont je t'ai parlé, qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi
                        devant maman : en effet, on dirait toujours qu'il n'y songe pas ; &amp;
                        pourtant toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les
                        rencontrer tout de suite. </p>
                    <p> Il y a ici une bonne amie de Maman, que je ne connaissais pas, qui a aussi
                        l'air de ne guère aimer M. de Valmont, quoi qu'il ait bien des attentions
                        pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie bientôt de la vie qu'on mène ici,
                        &amp; qu'il ne s'en retourne à Paris ; cela serait bien fâcheux. Il faut
                        qu'il ait bien bon cœur d'être venu exprès pour rendre service à son ami
                        &amp; à moi ! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance, mais je
                        ne sais comment faire pour lui parler ; &amp; quand j'en trouverais
                        l'occasion, je serais si honteuse, que je ne saurais peut-être que lui dire. </p>
                    <p> Il n'y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement, quand je parle de
                        mon amour. Peut-être même qu'avec toi, à qui je dis tout, si c'était en
                        causant, je serais embarrassée. Et avec Danceny lui-même, j'ai souvent
                        senti, comme malgré moi, une certaine crainte qui m'empêchait de lui dire
                        tout ce que je pensais. Je me la reproche bien à présent, &amp; je donnerais
                        tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois, une seule fois,
                        combien je l'aime. M. de Valmont lui a promis que si je me laissais
                        conduire, il nous procurerait l'occasion de nous revoir. Je ferai bien assez
                        ce qu'il voudra ; mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible. <ref target="#N15"/>
                    </p>
                    <p> Adieu, ma bonne amie, je n'ai plus de place. </p>
                    <p> Du château de... 14 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXVI </head>
                    <head> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </head>
                    <p> Ou votre lettre est un persiflage, que je n'ai pas compris, ou vous étiez,
                        en me l'écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais
                        moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé ; &amp; quoi que vous
                        en puissiez dire, je ne m'effraierais pas trop facilement. </p>
                    <p> J'ai beau vous lire &amp; vous relire, je n'en suis pas plus avancé : car,
                        de prendre votre lettre dans le sens naturel qu'elle présente, il n'y a pas
                        moyen. Qu'avez-vous donc voulu dire ? </p>
                    <p> Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soin contre un
                        ennemi si peu redoutable ? mais, dans ce cas, vous pourriez avoir tort.
                        Prévan est réellement aimable ; il l'est plus que vous ne le croyez ; il a
                        surtout le talent très utile d'occuper beaucoup de son amour, par l'adresse
                        qu'il a d'en parler dans le cercle, &amp; devant tout le monde, en se
                        servant de la première conversation qu'il trouve. Il est peu de femmes qui
                        se sauvent alors du piège d'y répondre, parce que toutes ayant des
                        prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre l'occasion d'en montrer. Or,
                        vous savez assez que femme qui consent à parler d'amour, finit bientôt par
                        en prendre, ou au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne
                        encore à cette méthode qu'il a réellement perfectionnée, d'appeler souvent
                        les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite ; &amp; cela, je vous
                        en parle pour l'avoir vu. </p>
                    <p> Je n'étais dans le secret que de la seconde main ; car jamais je n'ai été
                        lié avec Prévan ; mais enfin nous y étions six : &amp; la comtesse de P...,
                        tout en se croyant bien fine, &amp; ayant l'air en effet, pour tout ce qui
                        n'était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta dans
                        le plus grand détail, &amp; comme quoi elle s'était rendue à Prévan, &amp;
                        tout ce qui s'était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle
                        sécurité, qu'elle ne fut pas même troublée par un sourire qui nous prit à
                        tous six en même temps ; &amp; je me souviendrai toujours qu'un de nous
                        ayant voulu, pour s'excuser, feindre de douter de ce qu'elle disait, ou
                        plutôt de ce qu'elle avait l'air de dire, elle répondit gravement qu'à coup
                        sûr nous n'étions aucun aussi bien instruits qu'elle ; &amp; elle ne
                        craignit pas même de s'adresser à Prévan, pour lui demander si elle s'était
                        trompée d'un mot. </p>
                    <p> J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde : mais pour vous,
                        marquise, ne suffisait-il pas qu'il fût <hi rend="italic"> joli </hi> , <hi rend="italic"> très joli </hi> , comme vous le dites vous-même ? ou
                        qu'il vous fît /une de ces attaques, que vous vous plaisez quelquefois à
                        récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites ?/ ou que vous
                        eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque ? ou... que
                        sais-je ? puis-je deviner les mille &amp; mille caprices qui gouvernent la
                        tête d'une femme, &amp; par qui seuls vous tenez encore à votre sexe ? A
                        présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en
                        sauviez facilement : mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc
                        à mon texte, qu'avez-vous voulu dire ? </p>
                    <p> Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévan, outre qu'il est bien long, ce
                        n'était pas vis-à-vis de moi qu'il était utile ; c'est dans le monde qu'il
                        faut lui donner quelque bon ridicule, &amp; je vous renouvelle ma prière à
                        ce sujet. </p>
                    <p> Ah ! je crois tenir le mot de l'énigme : votre lettre est une prophétie, non
                        de ce que vous ferez, mais de ce qu'il vous croira prête à faire au moment
                        de la chute que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet ; il exige
                        pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour l'effet
                        public, avoir un homme ou recevoir ses soins, est absolument la même chose,
                        à moins que cet homme ne soit un sot : &amp; Prévan ne l'est pas, à beaucoup
                        près. S'il peut gagner seulement une apparence, il se vantera, &amp; tout
                        sera dit. Les sots y croiront, les méchants auront l'air d'y croire :
                        quelles seront vos ressources ? Tenez, j'ai peur. Ce n'est pas que je doute
                        de votre adresse : mais ce sont toujours les bons nageurs qui se noient. </p>
                    <p> Je ne me crois pas plus bête qu'un autre : des moyens de déshonorer une
                        femme, j'en ai trouvé cent, j'en ai trouvé mille : mais quand je me suis
                        occupé de chercher comment elle pourrait s'en sauver, je n'en ai jamais vu
                        la possibilité. Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un
                        chef-d'œuvre, cent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué. </p>
                    <p> Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui n'en a point.
                        J'admire comment, depuis une heure, je traite sérieusement ce qui n'est, à
                        coup sûr, qu'une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi !
                        Eh bien ! soit ; mais dépêchez-vous, et parlons d'autre chose. D'autre chose
                        ? je me trompe, c'est toujours de la même ; toujours des femmes à avoir ou à
                        perdre, &amp; souvent tous les deux. </p>
                    <p> J'ai ici, comme vous l'avez fort bien remarqué, de quoi m'exercer dans les
                        deux genres, mais non pas avec la même facilité. Je prévois que la vengeance
                        ira plus vite que l'amour. La petite Volanges est rendue, j'en réponds ;
                        elle ne dépend plus que de l'occasion, &amp; je me charge de la faire
                        naître. Mais il n'en est pas de même de Mme de Tourvel : cette femme est
                        désolante, je ne la conçois pas ; j'ai cent preuves de son amour, mais j'en
                        ai mille de sa résistance ; &amp;, en vérité, je crains qu'elle ne
                        m'échappe. </p>
                    <p> Le premier effet qu'avait produit mon retour, me faisait espérer davantage.
                        Vous devinez que je voulais en juger par moi-même ; &amp; pour m'assurer de
                        voir les premiers mouvements, je ne m'étais fait précéder par personne,
                        &amp; j'avais calculé ma route pour arriver pendant qu'on serait à table. En
                        effet, je tombai des nues, comme une divinité d'opéra qui vient faire un
                        dénouement. </p>
                    <p> Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moi, je pus
                        voir du même coup d'œil la joie de ma vieille tante, le dépit de Mme de
                        Volanges, &amp; le plaisir décontenancé de sa fille. Ma belle, par la place
                        qu'elle occupait, tournait le dos à la porte. Occupée dans ce moment à
                        couper quelque chose, elle ne tourna seulement pas la tête : mais j'adressai
                        la parole à madame de Rosemonde ; &amp; au premier mot, la sensible dévote
                        ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans lequel je crus
                        reconnaître plus d'amour que de surprise &amp; d'effroi. Je m'étais alors
                        assez avancé pour voir sa figure : le tumulte de son âme, le combat de ses
                        idées &amp; de ses sentiments, s'y peignirent de vingt façons différentes.
                        Je me mis à table à côté d'elle ; elle ne savait exactement rien de ce
                        qu'elle faisait ni de ce qu'elle disait. Elle essaya de continuer de manger
                        ; il n'y eut pas moyen : enfin, moins d'un quart d'heure après, son embarras
                        &amp; son plaisir devenant plus forts qu'elle, elle n'imagina rien de mieux
                        que de demander permission de sortir de table, &amp; elle se sauva dans le
                        parc, sous le prétexte d'avoir besoin de prendre l'air. Madame de Volanges
                        voulut l'accompagner ; la tendre prude ne le permit pas ; trop heureuse,
                        sans doute, de trouver un prétexte pour être seule, &amp; se livrer sans
                        contrainte à la douce émotion de son cœur ! </p>
                    <p> J'abrégeai le dîner le plus qu'il me fut possible. A peine avait-on servi le
                        dessert, que l'infernale Volanges, pressée apparemment du besoin de me
                        nuire, se leva de sa place pour aller trouver la charmante malade : mais
                        j'avais prévu ce projet ; &amp; je le traversai. Je feignis donc de prendre
                        ce mouvement particulier pour le mouvement général ; &amp; m'étant levé en
                        même temps, la petite Volanges &amp; le curé du lieu se laissèrent entraîner
                        par ce double exemple ; en sorte que madame de Rosemonde se trouva seule à
                        table avec le vieux commandeur de T..., &amp; tous deux prirent aussi le
                        parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous
                        trouvâmes dans le bosquet près du château ; &amp; comme elle avait besoin de
                        solitude &amp; non de promenade, elle aima autant revenir avec nous que nous
                        faire rester avec elle. </p>
                    <p> Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n'aurait pas l'occasion de lui
                        parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, &amp; je m'occupai des
                        intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez moi, &amp;
                        j'entrai aussi chez les autres, pour reconnaître le terrain ; je fis mes
                        dispositions pour assurer la correspondance de la petite ; &amp; après ce
                        premier bienfait, j'écrivis un mot pour l'en instruire &amp; lui demander sa
                        confiance ; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je revins au
                        salon. J'y trouvais ma belle établie sur une chaise longue &amp; dans un
                        abandon délicieux. </p>
                    <p> Ce spectacle, en éveillant mes désirs, anima mes regards ; je sentis qu'ils
                        devaient être tendres &amp; pressants, &amp; je me plaçai de manière à
                        pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands
                        yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure
                        angélique ; puis, parcourant toute sa personne, je m'amusais à deviner les
                        contours &amp; les formes à travers un vêtement léger, mais toujours
                        importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je remontais des pieds à
                        la tête... Ma belle amie, le doux regard était fixé sur moi ; sur-le-champ
                        il se baissa de nouveau ; mais voulant en favoriser le retour, je détournai
                        mes yeux. Alors s'établit entre nous cette convention tacite, premier traité
                        de l'amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet
                        aux regards de se succéder en attendant qu'ils se confondent. </p>
                    <p> Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout entière, je me
                        chargeai de veiller à notre commune sûreté : mais après m'être assuré qu'une
                        conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai
                        d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur langage. Pour cela
                        je surpris d'abord quelques regards, mais avec tant de réserve, que la
                        modestie n'en pouvait être alarmée ; &amp; pour mettre la timide personne
                        plus à son aise, je paraissais moi-même aussi embarrassé qu'elle. Peu à peu
                        nos yeux accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps ; enfin ils
                        ne se quittèrent plus : j'aperçus dans les siens cette douce langueur,
                        signal heureux de l'amour &amp; du désir ; mais ce ne fut qu'un moment ;
                        &amp; bientôt revenue à elle-même, elle changea, non sans quelque honte, son
                        maintien &amp; son regard. </p>
                    <p> Ne voulant pas qu'elle pût douter que j'eusse remarqué ses divers
                        mouvements, je me levai avec vivacité, en lui demandant, avec l'air de
                        l'effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint l'entourer.
                        Je les laissai tous passer devant moi ; &amp; comme la petite Volanges, qui
                        travaillait à la tapisserie auprès d'une fenêtre, eut besoin de quelque
                        temps pour quitter son métier, je saisis ce moment pour lui remettre la
                        lettre de Danceny. </p>
                    <p> J'étais un peu loin d'elle ; je jetai l'épître sur ses genoux. Elle ne
                        savait en vérité qu'en faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise
                        &amp; d'embarras ; pourtant je ne riais point, car je craignais que tant de
                        gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d'œil &amp; un geste fortement
                        prononcés lui firent enfin comprendre qu'il fallait mettre le paquet dans sa
                        poche. </p>
                    <p> Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant. Ce qui s'est passé depuis
                        amènera peut-être des événements dont vous serez contente, au moins pour ce
                        qui regarde votre pupille ; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter
                        ses projets qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la huitième page que
                        j'écris, &amp; j'en suis fatigué ; ainsi, adieu. </p>
                    <p> Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la petite a répondu à
                        Danceny <ref target="#N16"/> . J'ai eu aussi une réponse de ma belle, à qui
                        j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux lettres.
                        Vous les lirez ou vous ne les lirez pas ; car ce perpétuel rabâchage, qui
                        déjà ne m'amuse pas trop, doit être bien insipide pour toute personne
                        désintéressée. </p>
                    <p> Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup ; mais je vous en
                        prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en sorte que je vous entende. </p>
                    <p> Du château de... 17 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXVII </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel </head>
                    <p> D'où peut venir, Madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir ? comment
                        se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part, n'obtienne de la
                        vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine envers l'homme dont on
                        aurait le plus à se plaindre. Quoi ! l'amour me ramène à vos pieds ; &amp;
                        quand un hasard heureux me place à côté de vous, vous aimez mieux feindre
                        une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir à rester auprès de moi
                        ! Combien de fois hier n'avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de
                        la faveur d'un regard ? &amp; si un seul instant j'ai pu y voir moins de
                        sévérité, ce moment a été si court, qu'il semble que vous ayez moins voulu
                        m'en faire jouir, que me faire sentir ce que je perdais à en être privé. </p>
                    <p> Ce n'est là, j'ose le dire, ni le traitement que mérite l'amour, ni celui
                        que peut se permettre l'amitié ; &amp; toutefois, de ces deux sentiments,
                        vous savez si l'un m'anime, &amp; j'étais, ce me semble, autorisé à croire
                        que vous ne vous refusiez pas l'autre. Cette amitié précieuse, dont sans
                        doute vous m'avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me l'offrir,
                        qu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis ? me serais-je nui par ma
                        confiance, &amp; me puniriez-vous de ma franchise ? ne craignez-vous pas au
                        moins d'abuser de l'une &amp; de l'autre ? En effet, n'est-ce pas dans le
                        sein de mon amie, que j'ai déposé le secret de mon cœur ? n'est-ce pas
                        vis-à-vis d'elle seule que j'ai pu me croire obligé de refuser des
                        conditions qu'il me suffisait d'accepter, pour me donner la facilité de ne
                        les pas tenir, &amp; peut-être celle d'en abuser utilement ? Voudriez-vous
                        enfin, par une rigueur si peu méritée, me forcer à croire qu'il n'eût fallu
                        que vous tromper pour obtenir plus d'indulgence ? </p>
                    <p> Je ne me repens point d'une conduite que je vous devais, que je me devais à
                        moi-même ; mais par quelle fatalité, chaque action louable devient-elle pour
                        moi le signal d'un malheur nouveau ! </p>
                    <p> C'est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné faire
                        de ma conduite, que j'ai eu, pour la première fois, à gémir du malheur de
                        vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en
                        me privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer votre
                        délicatesse, que vous avez voulu rompre toute correspondance avec moi,
                        m'ôter ce faible dédommagement d'un sacrifice que vous aviez exigé, &amp; me
                        ravir jusqu'à l'amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C'est enfin
                        après vous avoir parlé avec une sincérité, que l'intérêt même de cet amour
                        n'a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd'hui comme un séducteur dangereux
                        dont vous auriez reconnu la perfidie. </p>
                    <p> Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être injuste ? Apprenez-moi du moins
                        quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévérité, &amp; ne refusez
                        pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive ; quand je m'engage
                        à les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les connaître ? </p>
                    <p> De... ce 15 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXVIII </head>
                    <head> La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont </head>
                    <p> Vous paraissez, Monsieur, surpris de ma conduite, &amp; peu s'en faut même
                        que vous ne m'en demandiez compte, comme ayant le droit de la blâmer.
                        J'avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m'étonner &amp; à me
                        plaindre ; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j'ai
                        pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu
                        aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me demandez des
                        éclaircissements, &amp; que, grâces au ciel, je ne sens rien en moi qui
                        puisse m'empêcher de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en
                        explication avec vous. </p>
                    <p> Qui lirait vos lettres, me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter que
                        personne n'ait cette idée de moi ; il me semble surtout que vous étiez moins
                        qu'un autre dans le cas de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu'en
                        nécessitant ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s'est
                        passé entre nous. Apparemment vous avez cru n'avoir qu'à gagner à cet examen
                        : comme de mon côté, je ne crois pas avoir à y perdre, au moins à vos yeux,
                        je ne crains pas de m'y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de
                        connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de l'autre. </p>
                    <p> A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce château, vous
                        avouerez, je crois, qu'au moins votre réputation m'autorisait à user de
                        quelque réserve avec vous, &amp; que j'aurais pu, sans craindre d'être taxée
                        d'un excès de pruderie, m'en tenir aux seules expressions de la politesse la
                        plus froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgence, &amp; vous eussiez
                        trouvé simple qu'une femme aussi peu formée, n'eût pas même le mérite
                        nécessaire pour apprécier le vôtre. C'était sûrement là le parti de la
                        prudence ; &amp; il m'eût d'autant moins coûté à suivre, que je ne vous
                        cacherai pas que, quand madame de Rosemonde vint me faire part de votre
                        arrivée, j'eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle, &amp; celle
                        qu'elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir combien cette nouvelle me
                        contrariait. </p>
                    <p> Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d'abord sous un aspect plus
                        favorable que je ne l'avais imaginé ; mais vous conviendrez à votre tour
                        qu'il a bien peu duré, &amp; que vous vous êtes bientôt lassé d'une
                        contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
                        dédommagé par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous. </p>
                    <p> C'est alors qu'abusant de ma bonne foi, de ma sécurité, vous n'avez pas
                        craint de m'entretenir d'un sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je
                        ne me trouvasse offensée ; &amp; moi, tandis que vous ne vous occupiez qu'à
                        aggraver vos torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les
                        oublier, en vous offrant l'occasion de les réparer, au moins en partie. Ma
                        demande était si juste, que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser ;
                        mais vous faisant un droit de mon indulgence, vous en profitâtes pour me
                        demander une permission, que, sans doute, je n'aurais pas dû accorder, &amp;
                        que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent mises, vous n'en
                        avez tenu aucune ; &amp; votre correspondance a été telle que chacune de vos
                        lettres me faisait un devoir de ne plus vous répondre. C'est dans le moment
                        même où votre obstination me forçait à vous éloigner entièrement de moi,
                        que, par une condescendance peut-être blâmable, j'ai tenté le seul moyen qui
                        pouvait me permettre de vous en rapprocher ; mais de quel prix est à vos
                        yeux un sentiment honnête ? Vous méprisez l'amitié ; &amp; dans cette folle
                        ivresse, comptant pour rien les malheurs &amp; la honte, vous ne cherchez
                        que des plaisirs &amp; des victimes. </p>
                    <p> Aussi léger dans vos démarches, qu'inconséquent dans vos reproches, vous
                        oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer,
                        &amp; après avoir consenti à vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y
                        être rappelé ; sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir
                        même l'attention de m'en prévenir, vous n'avez pas craint de m'exposer à une
                        surprise dont l'effet, quoique bien simple assurément, aurait pu être
                        interprété défavorablement pour moi, par les personnes qui nous entouraient.
                        Ce moment d'embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à en
                        distraire, ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous vos soins à
                        l'augmenter encore. A table, vous choisissez précisément votre place à côté
                        de la mienne : une légère indisposition me force d'en sortir avant les
                        autres ; &amp; au lieu de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde
                        à venir la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve à
                        côté de moi ; si je dis une parole, c'est toujours vous qui me répondez. Le
                        mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener une conversation
                        que je ne voulais pas entendre, qui pouvait même me compromettre ; car
                        enfin, monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je comprends, je
                        crois que les autres peuvent aussi le comprendre. </p>
                    <p> Forcée ainsi par vous à l'immobilité et au silence, vous n'en continuez pas
                        moins de me poursuivre ; je ne puis lever les yeux sans rencontrer les
                        vôtres ; je suis sans cesse obligée de détourner mes regards ; &amp;, par
                        une inconséquence bien incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle,
                        dans un moment où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens. </p>
                    <p> Et vous vous plaignez de mes procédés ! &amp; vous vous étonnez de mon
                        empressement à vous fuir ! Ah ! blâmez-moi plutôt de mon indulgence,
                        étonnez-vous que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée. Je
                        l'aurais dû peut-être, &amp; vous me forcerez à ce parti violent, mais
                        nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je
                        n'oublie point, je n'oublierai jamais ce que je me dois, ce que je dois à
                        des nœuds que j'ai formés, que je respecte &amp; que je chéris ; &amp; je
                        vous prie de croire que, si jamais je me trouvais réduite à ce choix
                        malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-même, je ne balancerais
                        pas un instant. Adieu, Monsieur. </p>
                    <p> De... ce 16 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXIX </head>
                    <head> Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </head>
                    <p> Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un temps détestable. Je
                        n'ai pour toute lecture qu'un roman nouveau, qui ennuierait même une
                        pensionnaire. On déjeunera au plutôt dans deux heures : ainsi, malgré ma
                        longue lettre d'hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de
                        ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai du <hi rend="italic"> très joli
                            Prévan </hi> . Comment n'avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui
                        a séparé les <hi rend="italic"> inséparables </hi> ? Je parie que vous vous
                        la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez. </p>
                    <p> Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes, toutes trois
                        jolies, ayant toutes trois les mêmes talents, &amp; pouvant avoir les mêmes
                        prétentions, restassent intimement liées entre elles depuis le moment de
                        leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la raison dans leur
                        extrême timidité : mais bientôt, entourées d'une cour nombreuse dont elles
                        partageaient les hommages, &amp; éclairées sur leur valeur par
                        l'empressement &amp; les soins dont elles étaient l'objet, leur union n'en
                        devint pourtant que plus forte ; &amp; l'on eût dit que le triomphe de l'une
                        était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de
                        l'amour amènerait quelque rivalité. Nos plus agréables se disputaient
                        l'honneur d'être la pomme de discorde ; &amp; moi-même, je me serais mis
                        alors sur les rangs, si la grande faveur où la comtesse de *** s'éleva dans
                        ce même temps, m'eût permis de lui être infidèle avant d'avoir obtenu
                        l'agrément que je demandais. </p>
                    <p> Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval, firent leur choix comme
                        de concert ; &amp; loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était promis, il
                        ne fit que rendre leur amitié plus intéressante, par le charme des
                        confidences. </p>
                    <p> La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes
                        jalouses, &amp; la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique.
                        Les uns prétendaient que dans cette société des inséparables (ainsi la
                        nomma-t-on alors), la loi fondamentale était la communauté de biens, &amp;
                        que l'amour même y était soumis ; d'autres assuraient que les trois Amants,
                        exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales : on alla même jusqu'à dire
                        qu'ils n'avaient été admis que par décence, &amp; n'avaient obtenu qu'un
                        titre sans fonction. </p>
                    <p> Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet qu'on s'en était promis. Les
                        trois couples, au contraire, sentirent qu'ils étaient perdus s'ils se
                        séparaient dans ce moment ; ils prirent le parti de faire tête à l'orage. Le
                        public, qui se lasse de tout, se lassa bientôt d'une satire infructueuse.
                        Emporté par sa légèreté naturelle, il s'occupa d'autres objets : puis,
                        revenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la critique
                        en éloge. Comme ici tout est de mode, l'enthousiasme gagna ; il devenait un
                        vrai délire, lorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, &amp; de
                        fixer sur eux l'opinion publique &amp; la sienne. </p>
                    <p> Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur
                        société, il en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens
                        heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce
                        bonheur si vanté était, comme celui des Rois, plus envié que désirable. Il
                        remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à rechercher
                        les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même de distraction ; &amp; il en
                        conclut que les liens d'amour ou d'amitié étaient déjà relâchés ou rompus,
                        &amp; que ceux de l'amour-propre &amp; de l'habitude conservaient seuls
                        quelque force. </p>
                    <p> Cependant les femmes, que le besoin rassemblait, conservaient entre elles
                        l'apparence de la même intimité : mais les hommes, plus libres dans leurs
                        démarches, retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre ; ils
                        s'en plaignaient encore, mais ne s'en dispensaient plus, &amp; rarement les
                        soirées étaient complètes. </p>
                    <p> Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévan, qui, placé
                        naturellement auprès de la délaissée du jour, trouvait à offrir
                        alternativement, &amp; selon les circonstances, le même hommage aux trois
                        amies. Il sentit que faire un choix entre elles, c'était se perdre, que la
                        fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée ;
                        que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel Amant,
                        &amp; qu'elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des
                        grands principes ; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr les soins
                        d'un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle ;
                        tout devenait facile dans son triple projet : chaque femme était indulgente,
                        parce qu'elle y était intéressée ; chaque homme, parce qu'il croyait ne pas
                        l'être. </p>
                    <p> Prévan, qui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifier, fut assez heureux
                        pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère, &amp; l'hommage
                        d'un grand prince assez adroitement refusé, avaient fixé sur elle
                        l'attention de la Cour &amp; de la ville ; son amant en partageait l'honneur
                        &amp; en profita auprès de ses nouvelles maîtresses. La vraie difficulté
                        était de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait forcément
                        se régler sur la plus tardive ; en effet, je tiens d'un de ses confidents,
                        que sa plus grande peine fut d'en arrêter une, qui se trouva prête à éclore
                        près de quinze jours avant les autres. </p>
                    <p> Enfin le grand jour arrive. Prévan, qui avait obtenu les trois aveux, se
                        trouvait déjà maître des démarches, &amp; les régla comme vous allez voir.
                        Des trois maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain au point du
                        jour, le troisième était à la ville. Les inséparables amies devaient souper
                        chez la veuve future ; mais le nouveau maître n'avait pas permis que les
                        anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jour, il fait
                        trois lots des lettres de sa belle ; il accompagne l'un du portrait qu'il
                        avait reçu d'elle, le second d'un chiffre amoureux qu'elle-même avait peint,
                        le troisième d'une boucle de ses cheveux ; chacune reçut pour complet ce
                        tiers de sacrifice, &amp; consentit, en échange, à envoyer à l'amant
                        disgracié, une lettre éclatante de rupture. </p>
                    <p> C'était beaucoup ; ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la ville
                        ne pouvait disposer que de la journée ; il fut convenu qu'une feinte
                        indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amie, &amp; que la
                        soirée serait toute à Prévan ; la nuit fut accordée par celle dont le mari
                        était absent ; &amp; le point du jour, moment du départ du troisième époux,
                        fut marqué par la dernière, pour l'heure du berger. </p>
                    <p> Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle étrangère, y porte
                        &amp; y fait naître l'humeur dont il avait besoin, &amp; n'en sort qu'après
                        avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses
                        dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque
                        repos ; d'autres affaires l'y attendaient. </p>
                    <p> Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les amants
                        disgraciés : chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à
                        Prévan ; &amp; le dépit d'avoir été joué, se joignant à l'humeur que donne
                        presque toujours la petite humiliation d'être quitté, tous trois, sans se
                        communiquer, mais comme de concert, avaient résolu d'en avoir raison, &amp;
                        pris le parti de la demander à leur fortuné rival. </p>
                    <p> Celui-ci trouva donc chez lui les trois cartels ; il les accepta loyalement
                        : mais ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l'éclat de cette aventure, il
                        fixa les rendez-vous au lendemain matin, &amp; les assigna tous les trois au
                        même lieu &amp; à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de
                        Boulogne. </p>
                    <p> Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès égal ; au moins
                        s'est-il vanté, depuis, que chacune de ses nouvelles maîtresses avait reçu
                        trois fois le gage &amp; le serment de son amour. Ici, comme vous jugez
                        bien, les preuves manquant à l'histoire, tout ce que peut faire l'historien
                        impartial, c'est de faire remarquer au lecteur incrédule, que la vanité
                        &amp; l'imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges ; &amp; de plus,
                        que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit, paraissait devoir
                        dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi qu'il en soit, les faits
                        suivants ont plus de certitude. </p>
                    <p> Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué ; il y trouva
                        ses trois rivaux, un peu surpris de leur rencontre &amp; peut-être chacun
                        d'eux déjà consolé en partie, en se voyant des compagnons d'infortune. Il
                        les aborda d'un air affable &amp; cavalier, &amp; leur tint ce discours,
                        qu'on m'a rendu fidèlement : </p>
                    <p> « Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné
                        sans doute que vous aviez tous trois les mêmes sujets de plainte contre moi.
                        Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui
                        tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je
                        n'ai amené ici ni second ni témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense ;
                        je n'en demande point pour la réparation. » Puis cédant à son caractère
                        joueur : « Je sais, ajouta-t-il, qu'on gagne rarement le sept &amp; le va ;
                        mais quel que soit le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu, quand on
                        a eu le temps d'acquérir l'amour des femmes &amp; l'estime des hommes. » </p>
                    <p> Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, &amp; que
                        leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait plus
                        la partie égale, Prévan reprit la parole : « Je ne vous cache pas,
                        continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m'a cruellement
                        fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces.
                        J'ai donné mes ordres pour qu'on tînt ici un déjeûner prêt ; faites-moi
                        l'honneur de l'accepter. Déjeûnons ensemble, &amp; surtout déjeûnons
                        gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne
                        doivent pas, je crois, altérer notre humeur. » </p>
                    <p> Le déjeûner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut
                        l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux ; de leur persuader que tous
                        eussent eu facilement les mêmes succès, &amp; surtout de les faire convenir
                        qu'ils n'en eussent pas plus que lui laissé échapper l'occasion. Ces faits
                        une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n'était-il
                        pas fini, qu'on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne
                        méritaient pas que d'honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée
                        amena la cordialité ; &amp; le vin la fortifia ; si bien que peu de moments
                        après, ce ne fut plus assez de n'avoir plus de rancune, on se jura amitié
                        sans réserve. </p>
                    <p> Prévan, qui sans doute aimait bien autant ce dénouement là que l'autre, ne
                        voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquence, pliant
                        adroitement ses projets aux circonstances : « En effet, dit-il aux trois
                        offensés, ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous
                        avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je ressens, comme
                        vous-mêmes, une injure que bientôt je partagerais : car si chacun de vous
                        n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je espérer de les fixer toutes
                        trois ? Votre querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir un souper
                        dans ma petite maison, &amp; j'espère ne pas différer plus longtemps votre
                        vengeance. » On voulut le faire expliquer : mais lui, avec ce ton de
                        supériorité que la circonstance l'autorisait à prendre : « Messieurs,
                        répondit-il, je crois vous avoir prouvé que j'avais quelque esprit de
                        conduite ; reposez-vous sur moi. » Tous consentirent ; &amp; après avoir
                        embrassé leur nouvel ami, ils se séparèrent jusqu'au soir, en attendant
                        l'effet de ses promesses. </p>
                    <p> Celui-ci sans perdre de temps, retourne à Paris, &amp; va, suivant l'usage,
                        visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu'elles
                        viendraient le soir même souper en tête-à-tête à sa petite maison. Deux
                        d'entre elles firent bien quelques difficultés ; mais que reste-t-il à
                        refuser le lendemain ? Il donna le rendez-vous à une heure de distance,
                        temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se retira, fit
                        avertir les trois autres conjurés, &amp; tous quatre allèrent gaiement
                        attendre leurs victimes. </p>
                    <p> On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la reçoit avec l'air
                        de l'empressement, la conduit jusques dans le sanctuaire dont elle se
                        croyait la divinité ; puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait
                        remplacer aussitôt par l'amant outragé. </p>
                    <p> Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage des
                        aventures rendait, en ce moment, le triomphe bien facile : tout reproche qui
                        ne fut pas fait, fut compté pour une grâce ; &amp; l'esclave fugitive,
                        livrée de nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer
                        son pardon, en reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia
                        dans un lieu plus solitaire ; &amp; la scène, restée vide, fut
                        alternativement remplie par les autres acteurs, à peu près de la même
                        manière, &amp; surtout avec le même dénouement. </p>
                    <p> Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement
                        &amp; leur embarras augmentèrent, quand, au moment du souper, les trois
                        couples se réunirent ; mais la confusion fut au comble, quand Prévan, qui
                        reparut au milieu d'elles, eut la cruauté de leur faire des excuses, qui, en
                        livrant leur secret, leur apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles
                        avaient été jouées. </p>
                    <p> Cependant on se mit à table, &amp; peu à peu la contenance revint ; les
                        hommes se livrèrent, les femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le
                        cœur ; mais les propos n'en étaient pas moins tendres : la gaieté éveilla le
                        désir, qui à son tour lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie
                        dura jusqu'au matin ; &amp; quand on se sépara, les femmes durent se croire
                        pardonnées : mais les hommes, qui avaient conservé leur ressentiment, firent
                        dès le lendemain une rupture qui n'eut point de retour ; &amp; non contents
                        de quitter leurs infidèles maîtresses ils achevèrent leur vengeance, en
                        publiant leur aventure. Depuis ce temps, une d'elles est au couvent, &amp;
                        les deux autres languissent exilées dans leurs terres. </p>
                    <p> Voilà l'histoire de Prévan ; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter à
                        sa gloire, &amp; vous atteler à son char de triomphe. Votre lettre m'a
                        vraiment donné de l'inquiétude, &amp; j'attends avec impatience une réponse
                        plus sage &amp; plus claire à la dernière que je vous ai écrite. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous
                        séduisent toujours trop facilement. Songez que dans la carrière que vous
                        courez, l'esprit ne suffit pas ; qu'une seule imprudence y devient un mal
                        sans remède. Souffrez enfin, que la prudente amitié soit quelquefois le
                        guide de vos plaisirs. </p>
                    <p> Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable. </p>
                    <p> Du château de... le 18 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Cécile, ma chère Cécile, quand viendra donc le temps de nous revoir ? qui
                        m'apprendra à vivre loin de vous ? qui m'en donnera la force &amp; le
                        courage ? Jamais, non jamais, je ne pourrai supporter cette fatale absence.
                        Chaque jour ajoute à mon malheur : &amp; n'y point voir de terme ! Valmont,
                        qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me néglige, &amp;
                        peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime ; il ne sait plus ce
                        qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer votre dernière
                        lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui doit m'apprendre quand
                        je pourrai vous voir, &amp; par quel moyen. N'a-t-il donc rien à me dire ?
                        Vous-même, vous ne m'en parlez pas ; serait-ce que vous n'en partagez plus
                        le désir ? Ah ! Cécile, Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus
                        que jamais : mais cet amour qui faisait le charme de ma vie, en devient le
                        tourment. </p>
                    <p> Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut, ne
                        fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis : « Je ne la verrai pas. »
                        Je me couche en disant : « Je ne l'ai point vue. » Les journées, si longues,
                        n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret,
                        tout est désespoir ; &amp; tous ces maux me viennent d'où j'attendais tous
                        mes plaisirs ! ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres,
                        &amp; vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesse, &amp;
                        n'y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée, malheureuse, je
                        souffre de tous vos chagrins ; si je vous vois tranquille &amp; consolée, ce
                        sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur. </p>
                    <p> Ah ! qu'il n'en était pas ainsi, quand vous habitiez les mêmes lieux que moi
                        ! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les
                        moments de l'absence ; le temps qu'il fallait passer loin de vous
                        m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais ne vous était
                        jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne
                        de vous ; si je cultivais quelques talents, j'espérais vous plaire
                        davantage. Lors même que les distractions du monde m'emportaient loin de
                        vous, je n'en étais point séparé. Au spectacle, je cherchais à deviner ce
                        qui vous aurait plu ; un concert me rappelait vos talents &amp; nos si
                        douces occupations. Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la
                        plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout ; partout vous aviez
                        l'avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveau,
                        chaque soir j'en apportais le tribut à vos pieds. </p>
                    <p> À présent, que me reste-t-il ? des regrets douloureux, des privations
                        éternelles, &amp; un léger espoir que le silence de Valmont diminue &amp;
                        que le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, &amp;
                        cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle
                        insurmontable ! &amp; quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami,
                        ma maîtresse, tous deux restent froids &amp; tranquilles ! Loin de me
                        secourir, ils ne me répondent même pas. </p>
                    <p> Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont ? que sont devenus surtout,
                        vos sentiments si tendres &amp;, qui vous rendaient si ingénieuse pour
                        trouver les moyens de nous voir tous les jours ? Quelquefois, je m'en
                        souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de le
                        sacrifier à des considérations, à des devoirs ; que ne me disiez-vous pas
                        alors ? par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons ? Et
                        qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à vos
                        désirs. Je ne m'en fais point un mérite ; je n'avais pas même celui du
                        sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder. Mais
                        enfin je demande à mon tour ; &amp; quelle est donc ma demande ? de vous
                        voir un moment, de vous renouveller &amp; de recevoir le serment d'un amour
                        éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien ? Je repousse cette
                        idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous m'aimez, vous
                        m'aimerez toujours ; je le crois, j'en suis sûr, je ne veux jamais en douter
                        ; mais ma situation est affreuse, &amp; je ne puis la soutenir plus
                        longtemps. Adieu, Cécile. </p>
                    <p> De Paris, ce 18 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Que vos craintes me causent de pitié ! Combien elles me prouvent ma
                        supériorité sur vous ! &amp; vous voulez m'enseigner, me conduire ! Ah ! mon
                        pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi ! Non, tout
                        l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous
                        sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez
                        impossibles ! Etre orgueilleux &amp; faible, il te sied bien de vouloir
                        calculer mes moyens &amp; juger de mes ressources ! Au vrai, Vicomte, vos
                        conseils m'ont donné de l'humeur, &amp; je ne puis vous le cacher. </p>
                    <p> Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre Présidente, vous
                        m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette femme timide
                        &amp; qui vous aime, j'y consens ; d'en avoir obtenu un regard, un seul
                        regard, je souris &amp; vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de
                        valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à mon attention, en me
                        flattant de l'effort sublime de rapprocher deux enfants qui, tous deux,
                        brûlent de se voir, &amp; qui, soit dit en passant, doivent à moi seule
                        l'ardeur de ce désir ; je le veux bien encore. Qu'enfin vous vous autorisiez
                        de ces actions d'éclat, pour me dire d'un ton doctoral, qu'il vaut mieux
                        employer son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter ; cette vanité
                        ne me nuit pas, &amp; je la pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'ai
                        besoin de votre prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis,
                        que je dois leur sacrifier un plaisir, une fantaisie ! en vérité, Vicomte,
                        c'est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en
                        vous ! </p>
                    <p> Et qu'avez-vous donc fait, que je n'aie surpassé mille fois ? Vous avez
                        séduit, perdu même beaucoup de femmes : mais quelles difficultés avez-vous
                        eues à vaincre ? quels obstacles à surmonter ? où est là le mérite qui soit
                        véritablement à vous ? Une belle figure, pur effet du hasard ; des grâces,
                        que l'usage donne presque toujours ; de l'esprit à la vérité, mais auquel du
                        jargon suppléerait au besoin ; une impudence assez louable, mais peut-être
                        uniquement due à la facilité de vos premiers succès ; si je ne me trompe,
                        voilà tous vos moyens : car pour la célébrité que vous avez pu acquérir,
                        vous n'exigerez pas, je crois, que je compte pour beaucoup l'art de faire
                        naître ou de saisir l'occasion d'un scandale. </p>
                    <p> Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi : mais quelle
                        femme n'en aurait pas plus que vous ? Eh ! votre Présidente vous mène comme
                        un enfant. </p>
                    <p> Croyez-moi, Vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se
                        passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. En effet,
                        pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans
                        cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, &amp; votre
                        malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu'à
                        nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la
                        nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage ! </p>
                    <p> Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous vaincre que
                        nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins qu'elle vous
                        devient inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau goût,
                        vous vous y livrez sans crainte, sans réserve : ce n'est pas à vous que sa
                        durée importe. </p>
                    <p> En effet, ces liens réciproquement donnés &amp; reçus, pour parler le jargon
                        de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou les rompre :
                        heureuses encore, si dans votre légèreté, préférant le mystère à l'éclat,
                        vous vous contentez d'un abandon humiliant, &amp; ne faites pas de l'idole
                        de la veille la victime du lendemain ! </p>
                    <p> Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne, quels
                        risques n'a-t-elle pas à courir, si elle tente de s'y soustraire, si elle
                        ose seulement la soulever ? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle essaie
                        d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort. S'obstine-t-il
                        à rester, ce qu'elle accordait à l'amour, il faut le livrer à la crainte :
                        Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé. Sa prudence doit dénouer
                        avec adresse, ces mêmes liens que vous auriez rompus. A la merci de son
                        ennemi, elle est sans ressource, s'il est sans générosité ; &amp; comment en
                        espérer de lui, lorsque, si quelquefois on le loue d'en avoir, jamais
                        pourtant on ne le blâme d'en manquer ? </p>
                    <p> Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues
                        triviales. Si pourtant vous m'avez vue, disposant des événements &amp; des
                        opinions, faire de ces hommes si redoutables les jouets de mes caprices ou
                        de mes fantaisies ; ôter aux uns la volonté de me nuire, aux autres la
                        puissance ; si j'ai su tour à tour, &amp; suivant mes goûts mobiles,
                        attacher à ma suite ou rejeter loin de moi ces tyrans détrônés devenus mes
                        esclaves ; si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est
                        pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour venger
                        mon sexe &amp; maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens inconnus
                        jusqu'à moi ? </p>
                    <p> Ah ! gardez vos conseils &amp; vos craintes pour ces femmes à délire, &amp;
                        qui se disent à sentiments, dont l'imagination exaltée ferait croire que la
                        nature a placé leurs sens dans leur tête ; qui n'ayant jamais réfléchi,
                        confondent sans cesse l'amour &amp; l'amant ; qui, dans leur folle illusion,
                        croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est
                        l'unique dépositaire ; &amp;, vraies superstitieuses, ont pour le prêtre, le
                        respect &amp; la foi qui n'est dû qu'à la divinité. </p>
                    <p> Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent pas au
                        besoin consentir à se faire quitter. </p>
                    <p> Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous nommez
                        sensibles, &amp; dont l'amour s'empare si facilement de toute l'existence ;
                        qui sentent le besoin de s'en occuper encore, même alors qu'elles n'en
                        jouissent pas ; &amp; s'abandonnant sans réserve à la fermentation de leurs
                        idées, enfantent par elles ces lettres brûlantes, si douces, mais si
                        dangereuses à écrire ; &amp; ne craignent pas de confier ces preuves de leur
                        faiblesse à l'objet qui les cause : imprudentes, qui dans leur amant actuel
                        ne savent pas voir leur ennemi futur ! </p>
                    <p> Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand
                        m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites &amp; manquer
                        à mes principes ? je dis mes principes, &amp; je le dis à dessein : car ils
                        ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans
                        examen &amp; suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes
                        réflexions ; je les ai créés, &amp; je puis dire que je suis mon ouvrage. </p>
                    <p> Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par état
                        au silence &amp; à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer &amp;
                        réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la
                        vérité les discours qu'on s'empressait de me tenir, je recueillais avec soin
                        ceux qu'on cherchait à me cacher. </p>
                    <p> Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à
                        dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux
                        qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon gré ; j'obtins dès
                        lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si
                        souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les
                        divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais
                        à prendre l'air de la sécurité, même celui de la joie ; j'ai porté le zèle
                        jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps
                        l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin &amp; plus
                        de peine pour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que
                        j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu
                        quelquefois si étonné. </p>
                    <p> J'étais bien jeune encore, &amp; presque sans intérêt : mais je n'avais à
                        moi que ma pensée, &amp; je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la
                        surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en essayai
                        l'usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais à me
                        montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j'observais mes
                        discours ; je réglais les uns &amp; les autres, suivant les circonstances,
                        ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser
                        fut pour moi seule, &amp; je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile
                        de laisser voir. </p>
                    <p> Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des
                        figures &amp; le caractère des physionomies ; &amp; j'y gagnai ce coup
                        d'oeil pénétrant, auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier
                        entièrement ; mais qui, en tout, m'a rarement trompée. </p>
                    <p> Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus
                        grande partie de nos politiques doivent leur réputation, &amp; je ne me
                        trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je voulais
                        acquérir. </p>
                    <p> Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à deviner
                        l'amour &amp; ses plaisirs : mais n'ayant jamais été au couvent, n'ayant
                        point de bonne amie, &amp; surveillée par une mère vigilante, je n'avais que
                        des idées vagues &amp; que je ne pouvais fixer ; la nature même, dont
                        assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait encore aucun
                        indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à perfectionner son
                        ouvrage. Ma tête seule fermentait ; je n'avais pas l'idée de jouir, je
                        voulais savoir ; le désir de m'instruire m'en suggéra les moyens. </p>
                    <p> Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet sans me
                        compromettre, était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti ; je
                        surmontai ma petite honte ; &amp; me vantant d'une faute que je n'avais pas
                        commise, je m'accusai d'avoir fait tout ce que font les femmes. Ce fut mon
                        expression ; mais en parlant ainsi, je ne savais, en vérité, quelle idée
                        j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni entièrement rempli
                        ; la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer : mais le bon Père me
                        fit le mal si grand, que j'en conclus que le plaisir devait être extrême ;
                        &amp; au désir de le connaître, succéda celui de le goûter. </p>
                    <p> Je ne sais où ce désir m'aurait conduite ; &amp; alors dénuée d'expérience,
                        peut-être une seule occasion m'eût perdue : heureusement pour moi, ma mère
                        m'annonça peu de jours après que j'allais me marier ; sur-le-champ la
                        certitude de savoir éteignit ma curiosité, &amp; j'arrivai vierge entre les
                        bras de M. de Merteuil. </p>
                    <p> J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruire, &amp; j'eus
                        besoin de réflexion pour montrer de l'embarras &amp; de la crainte. Cette
                        première nuit, dont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle ou si
                        douce, ne me présentait qu'une occasion d'expérience : douleur &amp;
                        plaisir, j'observai tout exactement, &amp; ne voyais dans ces diverses
                        sensations, que des faits à recueillir &amp; à méditer. Ce genre d'étude
                        parvint bientôt à me plaire : mais fidèle à mes principes, &amp; sentant,
                        peut-être par instinct, que nul ne devait être plus loin de ma confiance que
                        mon mari, je résolus, par cela seul que j'étais sensible, de me montrer
                        impassible à ses yeux. Cette froideur apparente fut par la suite le
                        fondement inébranlable de son aveugle confiance ; j'y joignis, par une
                        seconde réflexion, l'air d'étourderie qu'autorisait mon âge ; &amp; jamais
                        il ne me jugea plus enfant que dans les moments où je jouais avec plus
                        d'audace. </p>
                    <p> Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord entraîner par le tourbillon
                        du monde, &amp; me livrai toute entière à ses distractions futiles. Mais au
                        bout de quelques mois, M. de Merteuil m'ayant menée à sa triste campagne, la
                        crainte de l'ennui fit revenir le goût de l'étude ; &amp; ne m'y trouvant
                        entourée que de gens dont la distance avec moi me mettait à l'abri du
                        soupçon, j'en profitai pour donner un champ plus vaste à mes expériences. Ce
                        fut là, surtout, que je m'assurai que l'amour, qu'on nous vante comme la
                        cause de nos plaisirs, n'en est au plus que le prétexte. </p>
                    <p> La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations ; il
                        fallut le suivre à la ville où il revenait chercher des secours. Il mourut,
                        comme vous savez, peu de temps après ; &amp; quoique à tout prendre, je
                        n'eusse pas à me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins vivement le prix
                        de la liberté qu'allait me donner mon veuvage, &amp; je me promis bien d'en
                        profiter. </p>
                    <p> Ma mère comptait que j'entrerais au couvent, ou reviendrais vivre avec elle.
                        Je refusai l'un &amp; l'autre parti ; &amp; tout ce que j'accordai à la
                        décence, fut de retourner dans cette même campagne, où il me restait bien
                        encore quelques observations à faire. </p>
                    <p> Je les fortifiai par le secours de la lecture ; mais ne croyez pas qu'elle
                        fût toute du genre que vous supposez. J'étudiai nos mœurs dans les romans ;
                        nos opinions dans les philosophes ; je cherchai même dans les moralistes les
                        plus sévères ce qu'ils exigeaient de nous, &amp; je m'assurai ainsi de ce
                        qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser, &amp; de ce qu'il fallait
                        paraître. Une fois fixée sur ces trois objets, le dernier seul présentait
                        quelques difficultés dans son exécution ; j'espérai les vaincre, &amp; j'en
                        méditai les moyens. </p>
                    <p> Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiques, trop peu variés pour ma
                        tête active ; je sentais un besoin de coquetterie qui me raccommoda avec
                        l'amour ; non pour le ressentir à la vérité, mais pour l'inspirer &amp; le
                        feindre. En vain m'avait-on dit, &amp; avais-je lu qu'on ne pouvait feindre
                        ce sentiment ; je voyais pourtant que, pour y parvenir, il suffisait de
                        joindre à l'esprit d'un auteur, le talent d'un comédien. Je m'exerçai dans
                        les deux genres, &amp; peut-être avec quelque succès : mais au lieu de
                        rechercher les vains applaudissements du théâtre, je résolus d'employer à
                        mon bonheur ce que tant d'autres sacrifiaient à la vanité. </p>
                    <p> Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me permettant
                        alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands projets ; je ne
                        m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai. </p>
                    <p> Cette longue solitude, cette austère retraite, avaient jeté sur moi un
                        vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables : ils se tenaient à
                        l'écart, &amp; me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux, qui tous
                        prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser ; mais
                        plusieurs de ces refus déplaisaient à ma famille, &amp; je passais dans ces
                        tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant
                        usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns &amp; éloigner les autres,
                        d'afficher quelques inconséquences, &amp; d'employer à nuire à ma réputation
                        le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis facilement, comme
                        vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune passion, je ne fis que
                        ce que je jugeai nécessaire, &amp; mesurai avec prudence les doses de mon
                        étourderie. </p>
                    <p> Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindre, je revins sur mes pas
                        &amp; fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes, qui, dans
                        l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrément, se rejettent sur celles
                        du mérite &amp; de la vertu. Ce fut un coup de partie qui me valut plus que
                        je n'avais espéré. Ces reconnaissantes duègnes s'établirent mes apologistes
                        ; &amp; leur zèle aveugle pour ce qu'elles appelaient leur ouvrage, fut
                        porté au point qu'au moindre propos qu'on se permettait sur moi, tout le
                        parti prude criait au scandale &amp; à l'injure. Le même moyen me valut
                        encore le suffrage de nos femmes à prétentions, qui, persuadées que je
                        renonçais à courir la même carrière qu'elles, me choisirent pour l'objet de
                        leurs éloges, toutes les fois qu'elles voulaient prouver qu'elles ne
                        médisaient pas de tout le monde. </p>
                    <p> Cependant ma conduite précédente avait ramené les amants ; &amp; pour me
                        ménager entre eux &amp; mes fidèles protectrices, je me montrai comme une
                        femme sensible, mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse fournissait
                        des armes contre l'amour. </p>
                    <p> Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je
                        m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible. Pour
                        y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls
                        dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais utilement à me
                        procurer les honneurs de la résistance, tandis que je me livrais sans
                        crainte à l'amant préféré. Mais, celui-là, ma feinte timidité ne lui a
                        jamais permis de me suivre dans le monde ; &amp; les regards du cercle ont
                        été, ainsi, toujours fixés sur l'amant malheureux. </p>
                    <p> Vous savez combien je me décide vite : c'est pour avoir observé que ce sont
                        presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des femmes. Quoi
                        qu'on puisse faire, le ton n'est jamais le même, avant ou après le succès.
                        Cette différence n'échappe point à l'observateur attentif ; &amp; j'ai
                        trouvé moins dangereux de me tromper dans le choix ; que de le laisser
                        pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les vraisemblances, sur lesquelles
                        seules on peut nous juger. </p>
                    <p> Ces précautions &amp; celles de ne jamais écrire, de ne livrer jamais aucune
                        preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives, &amp; ne m'ont jamais
                        paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j'y ai étudié celui des autres.
                        J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve un secret qu'il lui importe
                        qui ne soit point dévoilé : vérité que l'antiquité paraît avoir mieux connue
                        que nous, &amp; dont l'histoire de Samson pourrait n'être qu'un ingénieux
                        emblème. Nouvelle Dalila, j'ai toujours, comme elle, employé ma puissance à
                        surprendre ce secret important. De combien de nos Samsons modernes, ne
                        tiens-je pas la chevelure sous le ciseau ! Et ceux-là, j'ai cessé de les
                        craindre ; ce sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois.
                        Plus souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour éviter de
                        leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance, quelques
                        procédés généreux, l'idée flatteuse &amp; que chacun conserve d'avoir été
                        mon seul amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand ces moyens m'ont
                        manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer d'avance, sous le ridicule
                        ou la calomnie, la confiance que ces hommes dangereux auraient pu obtenir. </p>
                    <p> Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse ; &amp; vous
                        doutez de ma prudence ! Hé bien ! rappelez-vous le temps où vous me rendîtes
                        vos premiers soins : jamais hommage ne me flatta autant ; je vous désirais
                        avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait que
                        vous manquiez à ma gloire ; je brûlais de vous combattre corps à corps.
                        C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment d'empire sur moi.
                        Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels moyens eussiez-vous
                        trouvés ? de vains discours qui ne laissent aucune trace après eux, que
                        votre réputation même eût aidé à rendre suspects, &amp; une suite de faits
                        sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait eu l'air d'un roman mal
                        tissé. A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets : mais vous
                        savez quels intérêts nous unissent, &amp; si, de nous deux, c'est moi qu'on
                        doit taxer d'imprudence. </p>
                    <p> Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire exactement.
                        Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la merci de ma femme de
                        chambre ; en effet, si elle n'a pas le secret de mes sentiments, elle a
                        celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes jadis, je vous répondis
                        seulement que j'étais sûre d'elle ; &amp; la preuve que cette réponse suffit
                        alors à votre tranquillité, c'est que vous lui avez confié depuis, &amp;
                        pour votre compte, des secrets assez dangereux. Mais à présent que Prévan
                        vous donne de l'ombrage, &amp; que la tête vous en tourne, je me doute bien
                        que vous ne me croyez plus sur parole. Il faut donc vous édifier. </p>
                    <p> Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, &amp; ce lien qui ne nous en
                        paraît pas un, n'est sans force pour les gens de cet état ; de plus, j'ai
                        son secret, &amp; mieux encore ; victime d'une folie de l'amour, elle était
                        perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout hérissés d'honneur, ne
                        voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s'adressèrent à moi. Je vis,
                        d'un coup d'oeil, combien leur courroux pouvait m'être utile. Je le secondai
                        &amp; sollicitai l'ordre, que j'obtins. Puis, passant tout à coup au parti
                        de la clémence auquel j'amenai ses parents, &amp; profitant de mon crédit
                        auprès du vieux ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire
                        de cet ordre, &amp; maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant
                        que je jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait
                        donc que j'ai son sort entre les mains ; &amp; quand, par impossible, ces
                        moyens puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident que sa
                        conduite dévoilée &amp; sa punition authentique ôteraient bientôt toute
                        créance à ses discours ? </p>
                    <p> A ces précautions que j'appelle fondamentales, s'en joignent mille autres,
                        ou locales, ou d'occasion, que la réflexion &amp; l'habitude font trouver au
                        besoin ; dont le détail serait minutieux, mais dont la pratique est
                        importante, &amp; qu'il faut vous donner la peine de recueillir dans
                        l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à les connaître. </p>
                    <p> Mais de prétendre que je me donne tant de soins pour n'en pas retirer de
                        fruits ; qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres femmes par mes
                        travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans ma marche, entre
                        l'imprudence &amp; la timidité ; que surtout je puisse redouter un homme au
                        point de ne plus voir mon salut que dans la fuite ? Non, Vicomte, jamais. Il
                        faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux l'avoir, &amp; je l'aurai ;
                        il veut le dire, &amp; il ne le dira pas : en deux mots, voilà notre roman.
                        Adieu. </p>
                    <p> De ... ce 20 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Mon Dieu, que votre lettre m'a fait de peine ! J'avais bien besoin d'avoir
                        tant d'impatience de la recevoir ! J'espérais y trouver de la consolation,
                        &amp; voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir reçue. J'ai bien
                        pleuré en la lisant : ce n'est pas cela que je vous reproche ; j'ai déjà
                        bien pleuré des fois à cause de vous, sans que ça me fasse de la peine. Mais
                        cette fois-ci, ce n'est pas la même chose. </p>
                    <p> Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un tourment
                        pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir plus longtemps
                        votre situation ? Est-ce que vous allez cesser de m'aimer, parce que ça
                        n'est plus si agréable qu'autrefois ? Il me semble que je ne suis pas plus
                        heureuse que vous, bien au contraire ; &amp; pourtant je ne vous en aime que
                        davantage. Si M. de Valmont ne vous a pas écrit, ce n'est pas ma faute ; je
                        n'ai pas pu l'en prier, parce que je n'ai pas été seule avec lui, &amp; que
                        nous sommes convenus que nous ne nous parlerions jamais devant le monde :
                        &amp; ça, c'est encore pour vous ; afin qu'il puisse faire plus tôt ce que
                        vous désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussi, &amp; vous devez
                        en être bien sûr ; mais comment voulez-vous que je fasse ? Si vous croyez
                        que c'est si facile, trouvez donc le moyen, je ne demande pas mieux. </p>
                    <p> Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours par
                        Maman ? elle qui auparavant ne me disait jamais rien ; bien au contraire. A
                        présent, c'est pis que si j'étais au couvent. Je m'en consolais pourtant, en
                        songeant que c'était pour vous ; il y avait même des moments où je trouvais
                        que j'en étais bien aise ; mais quand je songe que vous êtes fâché aussi,
                        &amp; ça sans qu'il y ait du tout de ma faute, je deviens plus chagrine que
                        pour tout ce qui m'est arrivé jusqu'ici. </p>
                    <p> Rien que pour recevoir vos lettres, c'est un embarras, que si M. de Valmont
                        n'était pas aussi complaisant &amp; aussi adroit qu'il l'est, je ne saurais
                        comment faire ; &amp; pour vous écrire, c'est plus difficile encore. De
                        toute la matinée, je n'ose pas, parce que Maman est tout près de moi, &amp;
                        qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux
                        l'après-midi sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe ; encore
                        faut-il que je m'interrompe à chaque ligne pour qu'on entende que j'étudie.
                        Heureusement ma femme de chambre s'endort quelquefois le soir, &amp; je lui
                        dis que je me coucherai bien toute seule, afin qu'elle s'en aille &amp; me
                        laisse de la lumière. Et puis, il faut que je me mette sous mon rideau, pour
                        qu'on ne puisse pas voir de clarté, &amp; puis, que j'écoute au moindre
                        bruit, pour pouvoir tout cacher dans mon lit, si on venait. Je voudrais que
                        vous y fussiez pour voir ! Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour
                        faire ça. Enfin, il est bien vrai que je fais tout ce que je peux, &amp; que
                        je voudrais pouvoir en faire davantage. </p>
                    <p> Assurément, je ne refuse pas de vous dire que je vous aime, que je vous
                        aimerai toujours ; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur ; &amp; vous êtes
                        fâché ! Vous m'aviez pourtant bien assuré, avant que je vous l'eusse dit,
                        que cela suffirait pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier :
                        c'est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus, je m'en souviens comme
                        quand je les lisais tous les jours. Et parce que nous voilà absents, vous ne
                        pensez plus de même ! Mais cette absence-là ne durera pas toujours,
                        peut-être ?... Mon Dieu, que je suis malheureuse ! &amp; c'est bien vous qui
                        en êtes cause !... </p>
                    <p> À propos de vos lettres, j'espère que vous avez gardé celles que Maman m'a
                        prises, &amp; qu'elle vous a renvoyées ; il faudra bien qu'il vienne un
                        temps où je ne serai plus si gênée qu'à présent, &amp; vous me les rendrez
                        toutes. Comme je serai heureuse, quand je pourrai les garder toujours, sans
                        que personne ait rien à y voir ! À présent, je les remets toujours à M. de
                        Valmont, parce qu'il y aurait trop à risquer autrement : malgré cela, je ne
                        lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine. </p>
                    <p> Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai toute ma
                        vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché ; &amp; si j'en étais
                        sûre, je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que vous
                        pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste. </p>
                    <p> Du château de... ce 21 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXIII </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel </head>
                    <p> De grâce, Madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu ! Que je
                        puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux portrait qu'on
                        vous avait fait de moi : que je puisse, surtout, jouir encore de cette
                        aimable confiance que vous commenciez à me témoigner ! Que de charmes vous
                        savez prêter à la vertu ! comme vous embellissez &amp; faites chérir tous
                        les sentiments honnêtes ! Ah ! c'est là votre séduction : c'est la plus
                        forte ; c'est la seule qui soit, à la fois, puissante &amp; respectable. </p>
                    <p> Sans doute il suffit de vous voir, pour désirer de vous plaire ; de vous
                        entendre dans le cercle, pour que ce désir augmente. Mais celui qui a le
                        bonheur de vous connaître davantage, qui peut quelquefois lire dans votre
                        âme, cède bientôt à un plus noble enthousiasme, &amp;, pénétré de vénération
                        comme d'amour, adore en vous l'image de toutes les vertus. Plus fait qu'un
                        autre, peut-être, pour les aimer &amp; les suivre, entraîné par quelques
                        erreurs qui m'avaient éloigné d'elles, c'est vous qui m'en avez rapproché,
                        qui m'en avez de nouveau fait sentir tout le charme : me ferez-vous un crime
                        de ce nouvel amour ? blâmerez-vous votre ouvrage ? vous reprocheriez-vous
                        même l'intérêt que vous pourriez y prendre ? Quel mal peut-on craindre d'un
                        sentiment si pur, &amp; quelles douceurs n'y aurait-il pas à le goûter ? </p>
                    <p> Mon amour vous effraie, vous le trouvez violent, effréné ! Tempérez-le par
                        un amour plus doux ; ne refusez pas l'empire que je vous offre, auquel je
                        jure de ne jamais me soustraire, &amp; qui, j'ose le croire, ne serait pas
                        entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître
                        pénible, sûr que votre cœur m'en garderait le prix ? Quel est donc l'homme
                        assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations qu'il s'impose ;
                        pour ne pas préférer un mot, un regard accordés, à toutes les jouissances
                        qu'il pourrait ravir ou surprendre ? &amp; vous avez cru que j'étais cet
                        homme-là ! &amp; vous m'avez craint ! Ah ! pourquoi votre bonheur ne
                        dépend-il pas de moi ? comme je me vengerais de vous, en vous rendant
                        heureuse ! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne le produit pas ; il
                        n'est dû qu'à l'amour. </p>
                    <p> Ce mot vous intimide ! et pourquoi ? un attachement plus tendre, une union
                        plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes peines, qu'y
                        a-t-il donc là d'étranger à votre âme ? Tel est pourtant l'amour ! tel est
                        au moins celui que vous inspirez &amp; que je ressens ! C'est lui surtout,
                        qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les actions sur leur mérite,
                        &amp; non sur leur valeur ; trésor inépuisable des âmes sensibles, tout
                        devient précieux, fait par lui ou pour lui. </p>
                    <p> Ces vérités si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles donc
                        d'effrayant ? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme sensible, à
                        qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre ? C'est aujourd'hui
                        l'unique vœu que je forme : je sacrifierai tout pour le remplir, excepté le
                        sentiment qui l'inspire ; &amp; ce sentiment lui-même, consentez à le
                        partager, et vous le règlerez à votre choix. Mais ne souffrons plus qu'il
                        nous divise, lorsqu'il devrait nous réunir. Si l'amitié que vous m'avez
                        offerte, n'est pas un vain mot ; si, comme vous me le disiez hier, c'est le
                        sentiment le plus doux que votre âme connaisse ; que ce soit elle qui
                        stipule entre nous, je ne la récuserai point : mais juge de l'amour, qu'elle
                        consente à l'écouter ; le refus de l'entendre deviendrait une injustice,
                        &amp; l'amitié n'est point injuste. </p>
                    <p> Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénient que le premier : le
                        hasard peut encore en fournir l'occasion ; vous pourriez vous-même en
                        indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort ; n'aimerez-vous pas mieux
                        me ramener que me combattre, &amp; doutez-vous de ma docilité ? Si ce tiers
                        importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je déjà
                        entièrement revenu à votre avis : qui sait jusqu'où peut aller votre pouvoir
                        ? </p>
                    <p> Vous le dirai-je ? cette puissance invincible, à laquelle je me livre sans
                        oser la calculer, ce charme irrésistible, qui vous rend souveraine de mes
                        pensées comme de mes actions, il m'arrive quelquefois de les craindre. Hélas
                        ! cet entretien que je vous demande, peut-être est-ce à moi à le redouter !
                        peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler
                        d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindre, sans oser même
                        implorer votre secours ! Ah ! madame, de grâce, n'abusez pas de votre empire
                        ! Mais quoi ! si vous devez en être plus heureuse, si je dois vous en
                        paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces
                        idées consolantes ? Oui, je le sens ; vous parler encore, c'est vous donner
                        contre moi de plus fortes armes ; c'est me soumettre plus entièrement à
                        votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre vos lettres ; ce sont
                        bien vos mêmes discours, mais vous n'êtes pas là pour leur prêter des
                        forces. Cependant le plaisir de vous entendre m'en fait braver le danger :
                        au moins aurai-je ce bonheur d'avoir tout fait pour vous, même contre moi ;
                        &amp; mes sacrifices deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de
                        mille manières, comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter,
                        vous êtes, vous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur. </p>
                    <p> Du château de... ce 23 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXIV </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à Cécile Volanges </head>
                    <p> Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je
                        n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous ; j'ignore encore
                        si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de vous
                        compromettre, en y mettant plus de zèle que d'adresse ; &amp; je ne me
                        pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale, &amp;
                        causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement
                        malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour ; je sens
                        combien il doit être pénible, dans votre situation, d'éprouver quelque
                        retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A
                        force de m'occuper des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé un
                        dont l'exécution sera aisée, si vous y mettez quelque soin. </p>
                    <p> Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui donne
                        sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman. Tout
                        deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir ; mais à son
                        défaut, je pourrai vous en procurer une semblable, &amp; qui la suppléera.
                        Il me suffira, pour y parvenir, d'avoir l'autre une heure ou deux à ma
                        disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la prendre ; &amp;
                        pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins ici une, à moi, qui
                        lui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la différence, à moins
                        qu'on ne l'essaie ; ce qu'on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous
                        ayez soin d'y mettre un ruban, bleu &amp; passé, comme celui qui est à la
                        vôtre. </p>
                    <p> Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après demain, à l'heure
                        du déjeuner ; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner alors &amp;
                        qu'elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps où votre maman
                        pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la rendre au moment du
                        dîner, si nous nous entendons bien. </p>
                    <p> Vous savez que, quand on passe du salon à la salle à manger, c'est toujours
                        Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la main. Vous
                        n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentement, ou laisser tomber
                        quelque chose, de façon à rester en arrière ; vous saurez bien alors prendre
                        la clef, que j'aurai soin de tenir derrière moi. Il ne faudra pas négliger,
                        aussitôt après l'avoir prise, de rejoindre ma vieille tante, &amp; de lui
                        faire quelques caresses. Si par hasard vous laissiez tomber cette clef,
                        n'allez pas vous déconcerter ; je feindrai que c'est moi, &amp; je vous
                        réponds de tout. </p>
                    <p> Le peu de confiance que vous témoigne votre maman, &amp; ses procédés si
                        durs envers vous, autorisent de reste cette petite supercherie. C'est au
                        surplus le seul moyen de continuer à recevoir les lettres de Danceny, &amp;
                        à lui faire passer les vôtres ; tout autre est réellement trop dangereux,
                        &amp; pourrait vous perdre tous deux sans ressource ; aussi ma prudente
                        amitié se reprocherait-elle de les employer davantage. </p>
                    <p> Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à prendre
                        contre le bruit de la serrure &amp; de la porte, mais elles sont bien
                        faciles. Vous trouverez, sous la même armoire où j'avais mis votre papier,
                        de l'huile &amp; une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où
                        vous y êtes seule : il faut en profiter pour huiler la serrure &amp; les
                        gonds. La seule attention que vous ayez à avoir, est de prendre garde aux
                        taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que la nuit
                        soit venue, parce que, si cela se fait avec l'intelligence dont vous êtes
                        capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin. </p>
                    <p> Si pourtant on s'en apercevait, n'hésitez pas à dire que c'est le frotteur
                        du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même les discours
                        qu'il vous aura tenus : comme par exemple, qu'il prend ce soin contre la
                        rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez
                        qu'il ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de ce tracas
                        sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails qui donnent la
                        vraisemblance, &amp; la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence,
                        en ôtant le désir de les vérifier. </p>
                    <p> Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire, &amp; même
                        de vous en occuper : d'abord, c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on veut
                        bien faire : ensuite, pour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu accoutumé
                        à employer la finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand usage ; il n'a
                        même pas fallu moins que ma vive amitié pour Danceny, &amp; l'intérêt que
                        vous inspirez, pour me déterminer à me servir de ces moyens, quelque
                        innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de la tromperie ; c'est
                        là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au point que je tenterai
                        tout pour les adoucir. </p>
                    <p> Vous pensez bien que, cette communication une fois établie entre nous, il me
                        sera bien plus facile de vous procurer, avec Danceny, l'entretien qu'il
                        désire. Cependant ne lui parlez pas encore de tout ceci ; vous ne feriez
                        qu'augmenter son impatience, &amp; le moment de la satisfaire n'est pas
                        encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer plutôt que
                        de l'aigrir. Je m'en rapporte là-dessus à votre délicatesse. Adieu, ma belle
                        pupille : car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteur, &amp; surtout
                        ayez avec lui de la docilité ; vous vous en trouverez bien. Je m'occupe de
                        votre bonheur, &amp; soyez sûre que j'y trouverai le mien. </p>
                    <p> De ... 24 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Enfin vous serez tranquille, &amp; surtout vous me rendrez justice. Ecoutez,
                        &amp; ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à fin mon
                        aventure avec Prévan ; à fin ! entendez-vous bien ce que cela veut dire ? A
                        présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne
                        sera pas si plaisant que l'action : aussi ne serait-il pas juste que, tandis
                        que vous n'avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en
                        revînt autant de plaisir qu'à moi, qui y donnais mon temps &amp; ma peine. </p>
                    <p> Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si vous devez tenter
                        quelque entreprise où ce rival dangereux vous paraissait à craindre,
                        arrivez. Il vous laisse le champ libre, au moins pour quelque temps ;
                        peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté. </p>
                    <p> Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie ! Je suis pour vous une fée
                        bienfaisante. Vous languissez loin de la beauté qui vous engage ; je dis un
                        mot, &amp; vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger d'une
                        femme qui vous nuit : je vous marque l'endroit où vous devez frapper, &amp;
                        la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent
                        redoutable, c'est encore moi que vous invoquez, &amp; je vous exauce. En
                        vérité, si vous ne passez pas votre vie à me remercier, c'est que vous êtes
                        un ingrat. Je reviens à mon aventure &amp; la reprends d'origine. </p>
                    <p> Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l'Opéra, fut entendu comme je
                        l'avais espéré. Prévan s'y rendit ; &amp; quand la Maréchale lui dit
                        obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses
                        jours, il eut soin de répondre que depuis mardi soir il avait défait mille
                        arrangements, pour pouvoir disposer ainsi de cette soirée. A bon entendeur,
                        salut ! Comme je voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j'étais
                        ou non le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus le forcer,
                        le soupirant nouveau de choisir entre moi &amp; son goût dominant. Je
                        déclarai que je ne jouerais point : en effet, il trouva, de son côté, mille
                        prétextes pour ne pas jouer ; &amp; mon premier triomphe fut sur le
                        lansquenet. </p>
                    <p> Je m'emparai de l'évêque de *** pour ma conversation ; je le choisis à cause
                        de sa liaison avec le héros du jour, à qui je voulais donner toute facilité
                        de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un témoin respectable qui pût,
                        au besoin, déposer de ma conduite &amp; de mes discours. Cet arrangement
                        réussit. </p>
                    <p> Après les propos vagues &amp; d'usage, Prévan s'étant bientôt rendu maître
                        de la conversation, prit tour à tour différents tons, pour essayer celui qui
                        pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y croyant pas ;
                        j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté qui me parut trop légère pour un début ;
                        il se rabattit sur la délicate amitié ; &amp; ce fut sous ce drapeau banal,
                        que nous commençâmes notre attaque réciproque. </p>
                    <p> Au moment du souper, l'évêque ne descendait pas ; Prévan me donna donc la
                        main, &amp; se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut
                        être juste ; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation
                        particulière, en ne paraissant s'occuper que de la conversation générale,
                        dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d'une pièce
                        nouvelle qu'on devait donner le lundi suivant aux Français. Je témoignai
                        quelques regrets de n'avoir pas ma loge ; il m'offrit la sienne que je
                        refusai d'abord, comme cela se pratique : à quoi il répondit assez
                        plaisamment que je ne l'entendais pas ; qu'à coup sûr il ne ferait pas le
                        sacrifice de sa loge à quelqu'un qu'il ne connaissait point, mais qu'il
                        m'avertissait seulement que Mme la maréchale en disposerait. Elle se prêta à
                        cette plaisanterie, &amp; j'acceptai. </p>
                    <p> Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez croire, une place dans cette
                        loge ; &amp; comme la maréchale, qui le traite avec beaucoup de bonté, la
                        lui promit s'il était sage, il en prit l'occasion d'une de ces conversations
                        à double entente, pour lesquelles vous m'avez vanté son talent. En effet,
                        s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il, sous prétexte
                        de lui demander ses avis &amp; d'implorer sa raison, il dit beaucoup de
                        choses flatteuses &amp; assez tendres, dont il m'était facile de me faire
                        l'application. Plusieurs personnes ne s'étant pas remises au jeu après
                        souper, la conversation fut plus générale &amp; par conséquent moins
                        intéressante : mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux ; je
                        devrais dire les siens, car les miens n'eurent qu'un langage, celui de la
                        surprise. Il dut penser que je m'étonnais &amp; m'occupais excessivement de
                        l'effet prodigieux qu'il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort
                        satisfait ; je n'étais pas moins contente. </p>
                    <p> Le lundi suivant, je fus aux Français comme nous en étions convenus. Malgré
                        votre curiosité littéraire, je ne puis rien vous dire du spectacle, sinon
                        que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerie, &amp; que la pièce est
                        tombée : voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais avec peine finir cette
                        soirée, qui réellement me plaisait beaucoup ; &amp; pour la prolonger,
                        j'offris à la maréchale de venir souper chez moi : ce qui me fournit le
                        prétexte de le proposer à l'aimable cajoleur, qui ne demanda que le temps de
                        courir, pour se dégager, jusque chez les comtesses de P***. Ce nom me rendit
                        toute ma colère ; je vis clairement qu'il allait commencer les confidences :
                        je me rappelai vos sages conseils &amp; me promis bien... de poursuivre
                        l'aventure ; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion. </p>
                    <p> Etranger dans ma société, qui ce soir-là était peu nombreuse, il me devait
                        les soins d'usage ; aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la main. J'eus
                        la malice, en l'acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement,
                        &amp; d'avoir, pendant ma marche, les yeux baissés &amp; la respiration
                        haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite, &amp; de redouter mon
                        vainqueur. Il le remarqua à merveille ; aussi le traître changea-t-il sur le
                        champ de ton &amp; de maintien. Il était galant, il devint tendre. Ce n'est
                        pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes ; la circonstance y
                        forçait : mais son regard, devenu moins vif, était plus caressant ;
                        l'inflexion de sa voix plus douce ; son sourire n'était plus celui de la
                        finesse, mais du contentement. Enfin dans ses discours, éteignant peu à peu
                        le feu de la saillie, l'esprit fit place à la délicatesse. Je vous le
                        demande, qu'eussiez-vous fait de mieux ? </p>
                    <p> De mon côté, je devins rêveuse, au point de forcer de s'en apercevoir ;
                        &amp; quand on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en défendre
                        maladroitement, &amp; de jeter sur Prévan un coup d'oeil prompt, mais timide
                        &amp; déconcerté, &amp; propre à lui faire croire que toute ma crainte était
                        qu'il ne devinât la cause de mon trouble. </p>
                    <p> Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale contait une de ces
                        histoires qu'elle conte toujours, pour me placer sur mon ottomane, dans cet
                        abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas fâchée que Prévan me
                        vît ainsi ; il m'honora, en effet, d'une attention toute particulière. Vous
                        jugez bien que mes timides regards n'osaient chercher les yeux de mon
                        vainqueur : mais dirigés vers lui d'une manière plus humble, je m'assurai
                        par eux que j'obtenais l'effet que je voulais produire. Il fallait encore
                        lui persuader que je le partageais : aussi, quand la maréchale annonça
                        qu'elle allait se retirer, je m'écriai d'une voix molle &amp; tendre : "Ah !
                        Dieu ! j'étais si bien là ! ". Je me levai pourtant : mais avant de me
                        séparer d'elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire
                        les miens, &amp; de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain.
                        Là-dessus tout le monde se sépara. </p>
                    <p> Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de
                        l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner ; qu'il n'y vînt d'assez
                        bonne heure pour me trouver seule, &amp; que l'attaque ne fût vive : mais
                        j'étais bien sûre aussi, d'après ma réputation, qu'il ne me traiterait pas
                        avec cette légèreté que, pour peu qu'on ait d'usage, on n'emploie qu'avec
                        les femmes à aventures, ou celles qui n'ont aucune expérience ; &amp; je
                        voyais mon succès certain s'il prononçait le mot d'amour, s'il avait surtout
                        la prétention de l'obtenir de moi. </p>
                    <p> Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres gens à principes !
                        quelquefois un brouillon d'amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous
                        embarrasse par ses fougueux transports ; c'est une fièvre qui, comme
                        l'autre, a ses frissons &amp; son ardeur, &amp; quelquefois varie dans ses
                        symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement ! L'arrivée, le
                        maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous
                        rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez
                        seulement que, dans ma feinte défense, je l'aidais de tout mon pouvoir :
                        embarras, pour lui donner le temps de parler ; mauvaises raisons, pour être
                        combattues ; crainte &amp; méfiance, pour ramener les protestations ; &amp;
                        ce refrain perpétuel de sa part : je ne vous demande qu'un mot ; &amp; ce
                        silence de la mienne, qui semble ne le laisser attendre que pour le faire
                        désirer davantage ; au travers de tout cela, une main cent fois prise, qui
                        se retire toujours &amp; ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un
                        jour ; nous y passâmes une mortelle heure : nous y serions peut-être encore,
                        si nous n'avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux
                        contre-temps rendit, comme de raison, ses instances plus vives ; &amp; moi,
                        voyant le moment arrivé, où j'étais à l'abri de toute surprise, après m'être
                        préparée par un long soupir, j'accordai le mot précieux. On annonça, &amp;
                        peu de temps après j'eus un cercle assez nombreux. </p>
                    <p> Prévan me demanda de venir le lendemain matin, &amp; j'y consentis ; mais,
                        soigneuse de me défendre, j'ordonnai à ma femme de chambre de rester tout le
                        temps de cette visite dans ma chambre à coucher, d'où vous savez qu'on voit
                        tout ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, &amp; ce fut là que je le
                        reçus. Libres dans notre conversation, &amp; ayant tous deux le même désir,
                        nous fûmes bientôt d'accord : mais il fallait se défaire de ce spectateur
                        importun ; c'était où je l'attendais. </p>
                    <p> Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieure, je lui
                        persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté ;
                        &amp; qu'il fallait regarder comme une espèce de miracle, celle dont nous
                        avions joui hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour
                        m'y exposer, puisqu'à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne
                        manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient établis, parce que
                        jusqu'à ce jour ils ne m'avaient jamais contrariée ; &amp; j'insistai en
                        même temps sur l'impossibilité de les changer, sans me compromettre aux yeux
                        de mes gens. Il essaya de s'attrister, de prendre de l'humeur, de me dire
                        que j'avais peu d'amour ; &amp; vous devinez combien tout cela me touchait !
                        Mais voulant frapper le coup décisif, j'appelai les larmes à mon secours. Ce
                        fut exactement le Zaïre, vous pleurez. Cet empire qu'il se crut sur moi,
                        &amp; l'espoir qu'il en conçut de me perdre à son gré, lui tinrent lieu de
                        tout l'amour d'Orosmane. </p>
                    <p> Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour,
                        nous nous occupâmes de la nuit : mais mon Suisse devenait un obstacle
                        insurmontable, &amp; je ne permettais pas qu'on essayât de le gagner. Il me
                        proposa la petite porte de mon jardin : mais je l'avais prévu ; &amp; j'y
                        créai un chien qui, tranquille &amp; silencieux le jour, était un vrai démon
                        la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans tous ces détails était bien
                        propre à l'enhardir ; aussi vint-il à me proposer l'expédient le plus
                        ridicule, &amp; ce fut celui que j'acceptai. </p>
                    <p> D'abord, son domestique était sûr comme lui-même : en cela il ne trompait
                        guère, l'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand souper chez
                        moi ; il y serait, il prendrait son temps pour sortir seul. L'adroit
                        confident appellerait la voiture ; ouvrirait la portière ; &amp; lui Prévan,
                        au lieu de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s'en
                        apercevoir en aucune façon ; ainsi sorti pour tout le monde, &amp; cependant
                        resté chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait parvenir à mon
                        appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de trouver, contre ce
                        projet, d'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir l'air de les détruire
                        ; il y répondit par des exemples. A l'entendre, rien n'était plus ordinaire
                        que ce moyen : lui-même s'en était beaucoup servi ; c'était même celui dont
                        il faisait le plus d'usage, comme le moins dangereux. </p>
                    <p> Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec candeur, que
                        j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir ;
                        que je pouvais y laisser la clef, &amp; qu'il lui serait possible de s'y
                        enfermer, &amp; d'attendre, sans beaucoup de risques, que mes femmes fussent
                        retirées ; &amp; puis, pour donner plus de vraisemblance à mon consentement,
                        le moment d'après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu'à
                        condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse !... Ah ! quelle sagesse
                        ! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le
                        sien. </p>
                    <p> La sortie, dont j'oubliais de vous parler, devait se faire par la petite
                        porte du jardin : il ne s'agissait que d'attendre le point du jour ; le
                        cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-là, &amp; les
                        gens sont dans le fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais
                        raisonnements, c'est que vous oubliez notre situation réciproque.
                        Qu'avions-nous besoin d'en faire de meilleurs ? Il ne demandait pas mieux
                        que tout cela se sût, &amp; moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas.
                        Le jour fut fixé au surlendemain. </p>
                    <p> Remarquez que voilà une affaire arrangée, &amp; que personne n'a encore vu
                        Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une femme de mes amies
                        ; il lui offre sa loge pour une pièce nouvelle, &amp; j'y accepte une place.
                        J'invite cette femme à souper, pendant le spectacle &amp; devant Prévan ; je
                        ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte &amp;
                        me fait, deux jours après, une visite que l'usage exige. Il vient à la
                        vérité me voir le lendemain matin : mais outre que les visites du matin ne
                        marquent plus, il ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop leste ; &amp;
                        je le remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi, par une
                        invitation écrite, pour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme
                        Annette : Mais voilà tout, pourtant ! </p>
                    <p> Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu &amp; ma
                        réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle Victoire, &amp; elle les
                        exécuta comme vous allez voir. </p>
                    <p> Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moi, quand on y
                        annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquée, qui constatait mon
                        peu de liaison avec lui ; &amp; je le mis à la partie de la Maréchale, comme
                        étant celle par qui j'avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit
                        rien qu'un très petit billet, que le discret amoureux trouva moyen de me
                        remettre, &amp; que j'ai brûlé suivant ma coutume. Il m'y annonçait que je
                        pouvais compter sur lui ; &amp; ce mot essentiel était entouré de tous les
                        mots parasites, d'amour, de bonheur, etc., etc., qui ne manquent jamais de
                        se trouver à pareille fête. </p>
                    <p> A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte macédoine.
                        J'avais le double projet de faciliter l'évasion de Prévan, &amp; en même
                        temps de la faire remarquer ; ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver, vu sa
                        réputation de joueur. J'étais bien aise aussi qu'on pût se rappeler, au
                        besoin, que je n'avais pas été pressée de rester seule. </p>
                    <p> Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le diable me tentait, &amp; je
                        succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je m'acheminais
                        ainsi à ma perte, quand je réfléchis qu'une fois rendue tout à fait, je
                        n'aurais plus, sur lui, l'empire de le tenir dans le costume de décence
                        nécessaire à mes projets. J'eus la force de résister. Je rebroussai chemin,
                        &amp; revins, non sans humeur, reprendre place à ce jeu éternel. Il finit
                        pourtant &amp; chacun s'en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes, je me
                        déshabillai fort vite, &amp; les renvoyai de même. </p>
                    <p> Me voyez-vous, Vicomte, dans ma toilette légère, marcher d'un pas timide
                        &amp; circonspect, &amp; d'une main mal assurée ouvrir la porte à mon
                        vainqueur ? Il m'aperçut, l'éclair n'est pas plus prompt. Que vous dirai-je
                        ? je fus vaincue, tout à fait vaincue, avant d'avoir pu dire un mot pour
                        l'arrêter ou me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus
                        commode &amp; plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parure,
                        qui disait-il, l'éloignait de moi ; il voulait me combattre à armes égales :
                        mais mon extrême timidité s'opposa à ce projet, &amp; mes tendres caresses
                        ne lui en laissèrent pas le temps. Il s'occupa d'autre chose. </p>
                    <p> Ses droits étaient doublés, &amp; ses prétentions revinrent ; mais alors :
                        "Ecoutez-moi, lui dis-je ; vous aurez jusqu'ici un assez agréable récit à
                        faire aux deux comtesses de P***, &amp; à mille autres : mais je suis
                        curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure." En parlant
                        ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup, j'eus mon tour, &amp;
                        mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait encore que balbutié,
                        quand j'entendis Victoire accourir, &amp; appeler les gens qu'elle avait
                        gardés chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon ton de
                        reine, &amp; élevant la voix : "Sortez, Monsieur, continuai-je, &amp; ne
                        reparaissez jamais devant moi." Là-dessus, la foule de mes gens entra. </p>
                    <p> Le pauvre Prévan perdit la tête, &amp; croyant voir un guet-apens dans ce
                        qui n'était au fond qu'une plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en
                        prit : car mon valet de chambre, brave &amp; vigoureux, le saisit au corps
                        &amp; le terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu'on
                        arrêtât, &amp; ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en s'assurant
                        seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent : mais la rumeur
                        était grande parmi eux ; ils s'indignaient qu'on eût osé manquer à leur
                        vertueuse maîtresse. Tous accompagnèrent le malencontreux chevalier, avec
                        bruit &amp; scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta, &amp;
                        nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit. </p>
                    <p> Mes gens remontèrent toujours en tumulte ; &amp; moi, encore tout émue, je
                        leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés levés ; &amp;
                        Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de ses amies, qu'on
                        avait veillé chez elle, &amp; enfin tout ce dont nous étions convenues, etc.
                        Je les remerciai tous, &amp; les fis retirer, en ordonnant pourtant à l'un
                        d'eux d'aller sur-le-champ chercher mon médecin. Il me parut que j'étais
                        autorisée à craindre l'effet de mon saisissement mortel ; &amp; c'était un
                        moyen sûr de donner du cours &amp; de la célébrité à cette nouvelle. </p>
                    <p> Il vint en effet, me plaignit beaucoup, &amp; ne m'ordonna que du repos.
                        Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure bavarder
                        dans le voisinage. </p>
                    <p> Tout a si bien réussi, qu'avant midi, &amp; aussitôt qu'il a été jour chez
                        moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon lit, pour savoir la
                        vérité &amp; les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de me
                        désoler avec elle, pendant une heure, sur la corruption du siècle. Un moment
                        après, j'ai reçu de la Maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant
                        cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement M***. Il venait,
                        m'a-t-il dit, me faire des excuses de ce qu'un officier de son corps avait
                        pu me manquer à ce point. Il ne l'avait appris qu'à dîner chez la Maréchale,
                        &amp; avait sur-le-champ, envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J'ai
                        demandé grâce, &amp; il me l'a refusée. Alors j'ai pensé que, comme
                        complice, il fallait m'exécuter de mon côté, &amp; garder au moins de
                        rigides arrêts. J'ai fait fermer ma porte, &amp; dire que j'étais
                        incommodée. </p>
                    <p> C'est à ma solitude que vous devez cette longue lettre. J'en écrirai une à
                        Mme de Volanges, dont sûrement elle fera lecture publique, &amp; où vous
                        verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter. </p>
                    <p> J'oubliais de vous dire que Belleroche est outré, &amp; veut absolument se
                        battre avec Prévan. Le pauvre garçon ! heureusement j'aurai le temps de
                        calmer sa tête. En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée
                        d'écrire. Adieu, Vicomte. </p>
                    <p> De ... ce 25 septembre 17... au soir. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Maréchale de *** à la Marquise de Merteuil (Billet
                            inclus dans la précédente.) </hi>
                    </head>
                    <p> Mon Dieu qu'est-ce donc que j'apprends, ma chère Madame ? est-il possible
                        que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations ? &amp; encore vis-à-vis
                        de vous ! A quoi on est exposé ! on ne sera donc plus en sûreté chez soi !
                        En vérité, ces événements-là consolent d'être vieille. Mais de quoi je ne me
                        consolerai jamais, c'est d'avoir été en partie cause de ce que vous avez
                        reçu chez vous un pareil monstre. Je vous promets bien que si ce qu'on m'en
                        a dit est vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi ; c'est le parti que
                        tous les honnêtes gens prendront vis-à-vis de lui, s'ils font ce qu'ils
                        doivent. </p>
                    <p> On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien mal, &amp; je suis inquiète de
                        votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de vos chères nouvelles ; ou
                        faites-m'en donner par une de vos femmes, si vous ne le pouvez pas
                        vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je serais
                        accourue chez vous ce matin, sans mes bains que mon docteur ne me permet pas
                        d'interrompre ; &amp; il faut que j'aille cet après-midi à Versailles,
                        toujours pour l'affaire de mon neveu. </p>
                    <p> Adieu, ma chère Madame ; comptez pour la vie sur ma sincère amitié. </p>
                    <p> Paris, le 25 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Je vous écris de mon lit, ma chère &amp; bonne amie. L'événement le plus
                        désagréable, &amp; le plus impossible à prévoir, m'a rendue malade de
                        saisissement &amp; de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à me
                        reprocher : mais il est toujours si pénible pour une femme honnête &amp; qui
                        conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l'attention
                        publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette
                        malheureuse aventure ; &amp; que je ne sais encore si je ne prendrai pas le
                        parti d'aller attendre à la campagne qu'elle soit oubliée. Voici ce dont il
                        s'agit. </p>
                    <p> J'ai rencontré chez la maréchale de *** un M. de Prévan que vous connaissez
                        sûrement de nom, &amp; que je ne connaissais pas autrement. Mais en le
                        trouvant dans cette maison, j'étais bien autorisée, ce me semble, à le
                        croire bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne, &amp; m'a
                        paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard &amp; l'ennui du jeu me laissèrent
                        seule de femme entre lui &amp; l'évêque de ***, tandis que tout le monde
                        était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu'au moment du
                        souper. À table, une nouveauté dont on parla lui donna l'occasion d'offrir
                        sa loge à la Maréchale, qui l'accepta ; &amp; il fut convenu que j'y aurais
                        une place. C'était pour lundi dernier, aux Français. Comme la Maréchale
                        venait souper chez moi au sortir du spectacle, je proposai à ce monsieur de
                        l'y accompagner &amp; il y vint. Le surlendemain il me fit une visite qui se
                        passa en propos d'usage, &amp; sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le
                        lendemain il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un peu leste : mais
                        je crus qu'au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoir, il
                        valait mieux l'avertir par une politesse que nous n'étions pas encore aussi
                        intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela je lui envoyai, le
                        jour même, une invitation bien sèche &amp; bien cérémonieuse, pour un souper
                        que je donnais avant-hier. Certainement je ne lui adressai pas la parole
                        quatre fois dans toute la soirée ; &amp; lui, de son côté, se retira
                        aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a moins
                        l'air de conduire à une aventure : on fit, après les parties, une macédoine
                        qui nous mena jusqu'à près de deux heures ; &amp; enfin je me mis au lit. </p>
                    <p> Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retirées,
                        quand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon rideau avec
                        beaucoup de frayeur, &amp; vis un homme entrer par la porte qui conduit à
                        mon boudoir. Je jetai un cri perçant, &amp; je reconnus, à la clarté de ma
                        veilleuse, ce M. Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable, me dit de
                        ne pas m'alarmer ; qu'il allait m'éclaircir le mystère de sa conduite, &amp;
                        qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant, ainsi, il allumait
                        une bougie ; j'étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé
                        &amp; tranquille me pétrifiait, je crois, encore davantage. Mais il n'eut
                        pas dit deux mots, que je vis quel était ce prétendu mystère ; &amp; ma
                        seule réponse fut, comme vous pouvez croire, de me pendre à ma sonnette. </p>
                    <p> Par un bonheur incroyable, tous les gens de l'office avaient veillé chez une
                        de mes femmes, &amp; n'étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui,
                        en venant chez moi, m'entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut
                        effrayée, &amp; appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale ! Mes gens
                        étaient furieux ; je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan.
                        J'avoue que, pour l'instant, je fus fort aise de me voir en force ; en y
                        réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais mieux qu'il ne fût venu que ma femme
                        de chambre ; elle aurait suffi, &amp; j'aurais peut-être pu empêcher cet
                        éclat qui m'afflige. </p>
                    <p> Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont parlé,
                        &amp; c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en
                        prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l'honnêteté de passer
                        chez moi, pour me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison va encore
                        augmenter le bruit ; mais je n'ai jamais pu obtenir que cela fût autrement.
                        La ville &amp; la Cour se sont fait écrire à ma porte, que j'ai fermée à
                        tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'a dit qu'on me rendait
                        justice, &amp; que l'indignation publique était au comble contre M. de
                        Prévan : assurément, il le mérite bien ; mais cela n'ôte pas le désagrément
                        de cette aventure. </p>
                    <p> De plus, cet homme a sûrement quelques amis, &amp; ses amis doivent être
                        méchants : qui sait, qui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me nuire ?
                        Mon Dieu, qu'une jeune femme est malheureuse ! Elle n'a rien fait encore,
                        quand elle s'est mise à l'abri de la médisance ; il faut qu'elle en impose
                        même à la calomnie. </p>
                    <p> Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que vous feriez à ma
                        place ; enfin, tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que j'ai reçu
                        les consolations les plus douces &amp; les avis les plus sages ; c'est de
                        vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir. </p>
                    <p> Adieu, ma chère &amp; bonne amie ; vous connaissez les sentiments qui
                        m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille. </p>
                    <p> Paris, ce 26 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Malgré tout le plaisir que j'ai, Monsieur, à recevoir les lettres de M. le
                        chevalier Danceny, &amp; quoique je ne désire pas moins que lui que nous
                        puissions nous voir encore, sans qu'on puisse nous en empêcher, je n'ai pas
                        osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrement, c'est trop
                        dangereux : cette clef que vous voulez que je mette à la place de l'autre,
                        lui ressemble bien assez à la vérité : mais pourtant, il ne laisse pas d'y
                        avoir encore de la différence, &amp; Maman regarde à tout, &amp; s'aperçoit
                        de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore servi depuis que nous
                        sommes ici, il ne faut qu'un malheur ; &amp; si on s'en apercevait, je
                        serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien
                        mal ; faire comme cela une double clef, c'est bien fort ! Il est vrai que
                        c'est vous qui auriez la bonté de vous en charger ; mais malgré cela, si on
                        le savait, je n'en porterais pas moins le blâme &amp; la faute, puisque ce
                        serait pour moi que vous l'auriez fait. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois
                        de la prendre, &amp; certainement cela serait bien facile, si c'était toute
                        autre chose : mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à
                        trembler, &amp; n'en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux
                        rester comme nous sommes. </p>
                    <p> Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici, vous
                        trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même la
                        dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite
                        dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne
                        pouvez pas, comme moi, ne songer qu'à ça ; mais j'aime mieux avoir plus de
                        patience &amp; ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme
                        moi : car toutes les fois qu'il voulait quelque chose qui me faisait trop de
                        peine, il consentait toujours que cela ne fût pas. </p>
                    <p> Je vous remettrai, Monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle
                        de M. Danceny, &amp; votre clef. Je n'en suis pas moins reconnaissante de
                        toutes vos bontés pour moi &amp; je vous prie bien de me les continuer. Il
                        est bien vrai que je suis bien malheureuse, &amp; que sans vous je le serais
                        encore bien davantage : mais, après tout, c'est ma mère ; il faut bien
                        prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime toujours, &amp; que vous
                        ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux. </p>
                    <p> En attendant, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec bien de la
                        reconnaissance, votre très humble &amp; très obéissante servante. </p>
                    <p> De ... ce 26 septembre 17... </p>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="letter">
                    <head> Lettre LXXXIX </head>
                    <head> Le vicomte de Valmont au Chevalier Danceny. </head>
                    <p> Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon
                        ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici
                        plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance &amp; la sévérité de madame de
                        Volanges ne sont pas les seuls ; votre jeune amie m'en oppose aussi
                        quelques-uns. Soit froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je
                        lui conseille ; &amp; je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut
                        faire. </p>
                    <p> J'avais trouvé un moyen simple, commode &amp; sûr, de lui remettre vos
                        lettres, &amp; même de faciliter, par la suite, les entrevues que vous
                        désirez : mais je n'ai pas pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant
                        plus affligé, que je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle ;
                        &amp; que, même pour votre correspondance, je crains sans cesse de nous
                        compromettre tous trois. Or, vous jugez que je ne veux ni courir ce
                        risque-là, ni vous y exposer l'un &amp; l'autre. </p>
                    <p> Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite
                        amie, m'empêchât de vous être utile ; peut-être feriez-vous bien de lui en
                        écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à décider, car ce
                        n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur
                        manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus, de vous assurer de ses
                        sentiments pour vous ; car la femme qui garde une volonté à elle n'aime pas
                        autant qu'elle le dit. </p>
                    <p> Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance : mais elle est
                        bien jeune ; elle a grand'peur de sa maman, qui, comme vous le savez, ne
                        cherche qu'à vous nuire ; &amp; peut-être serait-il dangereux de rester trop
                        longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous inquiéter à un
                        certain point, de ce que je vous dis là. Je n'ai dans le fond nulle raison
                        de méfiance ; c'est uniquement la sollicitude de l'amitié. </p>
                    <p> Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi quelques
                        affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous : mais j'aime
                        autant, &amp; cela console ; &amp; quand je ne réussirais pas pour moi, si
                        je parviens à vous être utile, je trouverai toujours que j'ai bien employé
                        mon temps. Adieu, mon ami. </p>
                    <p> Au château de... ce 26 septembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XC </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Je désire beaucoup, Monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune peine ;
                        ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être adoucie par
                        celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me connaître assez, à
                        présent, pour être bien sûr que ma volonté n'est pas de vous affliger ; mais
                        vous, sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir
                        éternel. Je vous conjure donc, au nom de l'amitié tendre que je vous ai
                        promise, au nom même des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas
                        plus sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus ; partez, &amp;
                        jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers &amp; trop dangereux
                        où, par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que
                        je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre. </p>
                    <p> Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien pour
                        unique projet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui ; &amp;
                        cependant qu'ai-je fait, que m'occuper de votre amour ?... de votre amour,
                        auquel jamais je ne dois répondre ! Ah ! de grâce, éloignez-vous de moi. </p>
                    <p> Ne craignez pas que votre absence altère jamais mes sentiments pour vous :
                        comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage de les
                        combattre ? Vous le voyez, je vous dis tout ; je crains moins d'avouer ma
                        faiblesse que d'y succomber : mais cet empire que j'ai perdu sur mes
                        sentiments, je le conserverai sur mes actions ; oui, je le conserverai, j'y
                        suis résolue ; fût-ce aux dépens de ma vie. </p>
                    <p> Hélas ! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir jamais
                        de pareils combats à soutenir ! Je m'en félicitais ; je m'en glorifiais
                        peut-être trop. Le ciel a puni, cruellement puni cet orgueil : mais plein de
                        miséricorde, même au moment qu'il nous frappe, il m'avertit encore avant ma
                        chute ; &amp; je serais doublement coupable, si je continuais à manquer de
                        prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de force. </p>
                    <p> Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté par
                        mes larmes. Ah ! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre
                        quelque tranquillité. </p>
                    <p> En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas sur mon
                        cœur ? &amp; ceux-là, fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en défendre.
                        Combien je me plairai dans ma reconnaissance ! Je vous devrai la douceur de
                        goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire,
                        effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également de m'occuper
                        &amp; de vous &amp; de moi ; votre idée même m'épouvante : quand je ne peux
                        la fuir, je la combats ; je ne l'éloigne pas, mais je la repousse. </p>
                    <p> Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble &amp;
                        d'anxiété ? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses
                        erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation
                        douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière ! Un intérêt plus doux, &amp;
                        non moins tendre, succédera à ces agitations violentes ; alors, respirant
                        par vos bienfaits, je chérirai mon existence, &amp; je dirai dans la joie de
                        mon cœur : ce calme que je ressens, je le dois à mon ami. </p>
                    <p> En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose
                        point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin
                        de mes tourments ? Ah ! si, pour vous rendre heureux, il ne fallait que
                        consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais pas
                        un moment... Mais devenir coupable !... non, mon ami, non, plutôt mourir
                        mille fois. </p>
                    <p> Déjà assaillie par la honte, à la veille des remords, je redoute &amp; les
                        autres &amp; moi-même ; je rougis dans le cercle, &amp; frémis dans la
                        solitude ; je n'ai plus qu'une vie de douleurs ; je n'aurai de tranquillité
                        que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent
                        pas pour me rassurer ; j'ai formé celle-ci dès hier, &amp; cependant j'ai
                        passé cette nuit dans les larmes. </p>
                    <p> Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse &amp; suppliante, vous
                        demander le repos &amp; l'innocence. Ah ! Dieu ! sans vous, eût-elle jamais
                        été réduite à cette humiliante demande ? Je ne vous reproche rien ; je sens
                        trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment
                        impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je
                        fais par devoir ; &amp; à tous les sentiments que vous m'avez inspirés, je
                        joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, Monsieur. </p>
                    <p> De ... ce 27 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Consterné par votre lettre, j'ignore encore, Madame, comment je pourrai y
                        répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur &amp; le mien,
                        c'est à moi à me sacrifier, &amp; je ne balance pas ; mais de si grands
                        intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés &amp;
                        éclaircis ; &amp; comment y parvenir, si nous ne devons plus nous parler ni
                        nous voir ? </p>
                    <p> Quoi ! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine
                        terreur suffira pour nous séparer, peut-être sans retour ! En vain l'amitié
                        tendre, l'ardent amour, réclameront leurs droits ; leurs voix ne seront
                        point entendues ; &amp; pourquoi ? quel est donc ce pressant danger qui vous
                        menace ? Ah ! croyez-moi, de pareilles craintes, &amp; si légèrement
                        conçues, sont, à elles seules, de puissants motifs de sécurité. </p>
                    <p> Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions
                        défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de
                        l'homme qu'on estime ; on n'éloigne pas, surtout, celui qu'on a jugé digne
                        de quelque amitié : c'est l'homme dangereux qu'on redoute &amp; qu'on fuit. </p>
                    <p> Cependant, qui fut jamais plus respectueux &amp; plus soumis que moi ? Déjà,
                        vous le voyez, je m'observe dans mon langage ; je ne me permets plus ces
                        noms si doux, si chers à mon cœur, &amp; qu'il ne cesse pas de vous donner
                        en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle &amp; malheureux, recevant les
                        consolations &amp; les conseils d'une amie tendre &amp; sensible ; c'est
                        l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux titres
                        imposent sans doute de nouveaux devoirs ; je m'engage à les remplir tous.
                        Ecoutez-moi, &amp; si vous me condamnez, j'y souscris, &amp; je pars. Je
                        promets davantage ; préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre ?
                        vous sentez-vous le courage d'être injuste ? ordonnez, &amp; j'obéis encore. </p>
                    <p> Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche. Et
                        pourquoi ? m'allez-vous dire à votre tour. Ah ! que si vous faites cette
                        question, vous connaissez peu l'amour &amp; mon cœur ! N'est-ce donc rien
                        que de vous voir encore une fois ? Eh ! quand votre bouche portera le
                        désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera d'y
                        succomber. Enfin s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié, pour qui seuls
                        j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage, &amp; votre pitié me restera :
                        cette faveur légère, quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce
                        me semble, à la payer assez cher, pour espérer de l'obtenir. </p>
                    <p> Quoi ! vous allez m'éloigner de vous ! Vous consentez donc à ce que nous
                        devenions étrangers l'un à l'autre ? que dis-je ? vous le désirez ; &amp;
                        tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos sentiments,
                        vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les
                        détruire. </p>
                    <p> Déjà, vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le
                        sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service,
                        votre ennemi même, en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez !
                        &amp; vous voulez que mon cœur s'en contente ! Interrogez le vôtre : si
                        votre amant, si votre ami, venaient un jour vous parler de leur
                        reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation : "Retirez-vous,
                        vous êtes des ingrats ? " </p>
                    <p> Je m'arrête &amp; réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une
                        douleur que vous faites naître ; elle ne nuira point à ma soumission
                        parfaite. Mais je vous conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux,
                        que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre ; &amp; par pitié
                        du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en éloignez pas le
                        moment. Adieu, Madame. </p>
                    <p> De ... ce 27 septembre 17... au soir. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> O mon ami ! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O dieu ! est-il
                        possible ! Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à
                        travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me préparer à
                        recevoir ce coup mortel ; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en
                        imposer à l'amour ? Il court au-devant de tout ce qui l'intéresse ; il
                        n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien : parlez-moi
                        sans détour, vous le pouvez, &amp; je vous prie. Mandez-moi tout ; ce qui a
                        fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont
                        précieux. Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l'autre
                        peut changer toute une phrase ; le même a quelquefois deux sens... Vous
                        pouvez vous être trompé : hélas ! je cherche à me flatter encore. Que vous
                        a-t-elle dit ? me fait-elle quelque reproche ? au moins ne se défend-elle
                        pas de ses torts ? J'aurais dû prévoir ce changement, par les difficultés
                        que, depuis un temps, elle trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant
                        d'obstacles. </p>
                    <p> Quel parti dois-je prendre ? que me conseillez-vous ? Si je tentais de la
                        voir ? cela est-il donc impossible ? L'absence est si cruelle, si funeste
                        !... &amp; elle a refusé un moyen de me voir !... Vous ne me dites pas quel
                        il était ; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne
                        veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence, et,
                        pour mon malheur, je ne peux pas ne pas y croire. </p>
                    <p> Que vais-je faire à présent ? comment lui écrire ? Si je lui laisse voir mes
                        soupçons, ils la chagrineront peut-être ; &amp; s'ils sont injustes, me
                        pardonnerais-je de l'avoir affligée ? Si je les lui cache, c'est la tromper,
                        &amp; je ne sais point dissimuler avec elle. </p>
                    <p> Oh ! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la
                        connais sensible ; elle a le cœur excellent, &amp; j'ai mille preuves de son
                        amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune ! &amp; sa mère
                        la traite avec tant de sévérité ! Je vas lui écrire ; je me contiendrai ; je
                        lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à vous. Quand même
                        elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière ;
                        &amp; peut-être elle consentira. </p>
                    <p> Vous, mon ami, je vous fais mille excuses, &amp; pour elle &amp; pour moi.
                        Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en est
                        reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de l'indulgence
                        ; c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est bien précieuse,
                        &amp; je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi.
                        Adieu, je vais écrire tout de suite... </p>
                    <p> Je sens toutes mes craintes revenir ; qui m'eût dit que jamais il m'en
                        coûterait de lui écrire ! Hélas ! hier encore, c'était mon plaisir le plus
                        doux. </p>
                    <p> Adieu, mon ami ; continuez-moi vos soins, &amp; plaignez-moi beaucoup. </p>
                    <p> Paris, ce 27 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges (Jointe à la
                            précédente.) </hi>
                    </head>
                    <p> Je ne puis vous dissimuler combien, j'ai été affligé en apprenant de Valmont
                        le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n'ignorez pas
                        qu'il est mon ami, que c'est la seule personne qui puisse nous rapprocher
                        l'un de l'autre : j'avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de
                        vous ; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu'au moins
                        vous m'instruirez de vos raisons ? Ne trouverez-vous pas encore quelques
                        difficultés qui vous en empêcheront ? Je ne puis cependant deviner, sans
                        vous, le mystère de cette conduite. Je n'ose soupçonner votre amour, sans
                        doute aussi vous n'oseriez trahir le mien. Ah ! Cécile !... </p>
                    <p> Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir ? un moyen simple,
                        commode &amp; sûr ? Et c'est ainsi que vous aimez ! Une si courte absence a
                        bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper ? pourquoi me dire que
                        vous m'aimez toujours, que vous m'aimez davantage ? Votre maman, en
                        détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur ? Si au moins
                        elle vous a laissé quelque pitié, vous n'apprendrez pas sans peine les
                        tourments affreux que vous me causez. Ah ! je souffrirais moins pour mourir. </p>
                    <p> Dites-moi donc, votre cœur m'est-il fermé sans retour ? m'avez-vous
                        entièrement oublié ? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez
                        mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont avait assuré
                        notre correspondance : mais vous, vous n'avez pas voulu ; vous la trouviez
                        pénible, vous avez préféré qu'elle fût plus rare. Non, je ne croirai plus à
                        l'amour, à la bonne foi. Eh ! qui peut-on croire, si Cécile m'a trompé ? </p>
                    <p> Répondez-moi donc ? est-il vrai que vous ne m'aimez plus ? Non, cela n'est
                        pas possible ; vous vous faites illusion ; vous calomniez votre cœur. Une
                        crainte passagère, un moment de découragement, mais que l'amour a bientôt
                        fait disparaître : n'est-il pas vrai, ma Cécile ? ah ! sans doute, &amp;
                        j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir tort ! que
                        j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d'injustice
                        par une éternité d'amour ! </p>
                    <p> Cécile, Cécile, ayez pitié de moi ! Consentez à me voir ; prenez-en tous les
                        moyens ! Voyez ce que produit l'absence ! des craintes, des soupçons,
                        peut-être de la froideur ! un seul regard, un seul mot, &amp; nous serons
                        heureux. Mais quoi ! puis-je encore parler de bonheur ? peut-être est-il
                        perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement
                        pressé entre le soupçon injuste &amp; la vérité plus cruelle, je ne puis
                        m'arrêter à aucune pensée ; je ne conserve d'existence que pour souffrir
                        &amp; vous aimer. Ah ! Cécile ! vous seule avez le droit de l'embellir, de
                        me la rendre chère ; &amp; j'attends du premier mot que vous prononcerez le
                        retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir éternel. </p>
                    <p> Paris, 27 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu'elle me cause.
                        Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé, &amp; qu'est-ce qui a pu vous
                        faire croire que je ne vous aimais plus ? Cela serait peut-être bien heureux
                        pour moi, car sûrement j'en serais moins tourmentée ; &amp; il est bien dur,
                        quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j'ai
                        tort, &amp; qu'au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent
                        toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous
                        trompe, &amp; que je vous dis ce qui n'est pas ! vous avez là une jolie idée
                        de moi ! Mais quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel
                        intérêt y aurais-je ? Assurément, si je ne vous aimais plus, je n'aurais
                        qu'à le dire, &amp; tout le monde m'en louerait ; mais, par malheur, c'est
                        plus fort que moi ; &amp; il faut que ce soit pour quelqu'un qui ne m'en a
                        pas d'obligation du tout ! </p>
                    <p> Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher ? Je n'ai pas osé prendre
                        une clef, parce que je craignais que Maman ne s'en aperçût, &amp; que cela
                        ne me causât encore du chagrin, &amp; à vous aussi à cause de moi ; &amp;
                        puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais ce n'était que
                        M. de Valmont qui m'en avait parlé ; je ne pouvais pas savoir si vous le
                        vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A présent que je sais que
                        vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre ? je la prendrai dès
                        demain ; &amp; puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire. </p>
                    <p> M. de Valmont a beau être votre ami ; je crois que je vous aime bien autant
                        qu'il peut vous aimer, pour le moins ; &amp; cependant c'est toujours lui
                        qui a raison, &amp; moi j'ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien
                        fâchée. Ça vous est bien égal, parce que vous savez que je m'apaise tout de
                        suite : mais à présent que j'aurai cette clef, je pourrai vous voir quand je
                        voudrai ; &amp; je vous assure que je ne voudrai pas, quand vous agirez
                        comme ça. J'aime encore mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi, que
                        s'il me venait de vous : voyez ce que vous voulez faire. </p>
                    <p> Si vous vouliez, nous nous aimerions tant ! &amp; au moins n'aurions-nous de
                        peines que celles qu'on nous fait ! Je vous assure bien que si j'étais ma
                        maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi : mais si vous ne me
                        croyez pas, nous serons toujours bien malheureux, &amp; ce ne sera pas ma
                        faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir, &amp; qu'alors nous
                        n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à présent. </p>
                    <p> Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite : mais, en
                        vérité, je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en prie. Ne
                        soyez plus triste, &amp; aimez-moi toujours autant que je vous aime : alors
                        je serai bien contente. Adieu, mon cher ami. </p>
                    <p> Du château de... 28 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette
                        clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre ; puisque
                        tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi. </p>
                    <p> Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais plus
                        ; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser ; &amp; cela lui
                        a fait bien de la peine, &amp; à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son
                        ami ; mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous
                        me feriez bien plaisir de lui mander le contraire, la première fois que vous
                        lui écrirez, &amp; que vous en êtes sûr : car c'est en vous qu'il a le plus
                        de confiance ; &amp; moi, quand j'ai dit une chose, &amp; qu'on ne la croit
                        pas, je ne sais plus comment faire. </p>
                    <p> Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille ; j'ai bien retenu
                        tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous
                        l'avez encore, &amp; que vous vouliez me la donner en même temps, je vous
                        promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant
                        dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner, &amp; vous me
                        la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne
                        fût pas plus long, parce qu'il y aurait moins de temps à risquer que maman
                        ne s'en aperçût. </p>
                    <p> Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté
                        de vous en servir aussi pour prendre mes lettres ; &amp; comme cela, M.
                        Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien
                        plus commode qu'à présent ; mais c'est que d'abord, cela m'a fait trop peur
                        : je vous prie de m'excuser, &amp; j'espère que vous n'en continuerez pas
                        moins à être aussi complaisant que par le passé. J'en serai aussi toujours
                        bien reconnaissante. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble &amp; très obéissante
                        servante. </p>
                    <p> De ... ce 28 septembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Je parie bien que, depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes
                        compliments &amp; mes éloges ; je ne doute même pas que vous n'ayez pris un
                        peu d'humeur de mon long silence ; mais que voulez-vous ? j'ai toujours
                        pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à une femme, on
                        pouvait s'en reposer sur elle, &amp; s'occuper d'autre chose. Cependant je
                        vous remercie pour mon compte, &amp; vous félicite pour le vôtre. Je veux
                        bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que, pour cette
                        fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté
                        j'aurai du moins rempli la vôtre en partie. </p>
                    <p> Ce n'est pas de Mme Tourvel que je veux vous parler ; sa marche trop lente
                        vous déplaît. Vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous
                        ennuient ; &amp; moi, jamais je n'avais goûté le plaisir que j'éprouve dans
                        ces lenteurs prétendues. </p>
                    <p> Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée, sans s'en
                        être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour, &amp; dont la
                        pente rapide &amp; dangereuse l'entraîne malgré elle, &amp; la force à me
                        suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter, &amp;
                        ne peut se retenir. Ses soins &amp; son adresse peuvent bien rendre ses pas
                        moins grands ; mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois, n'osant fixer
                        le danger, elle ferme les yeux, &amp; se laissant aller, s'abandonne à mes
                        soins. Plus souvent ; une nouvelle crainte la ramène vers lui. Dans son
                        effroi mortel, elle veut tenter encore de retourner en arrière ; elle épuise
                        ses forces pour gravir péniblement un court espace ; &amp; bientôt un
                        magique pouvoir la replace plus près de ce même danger qu'elle venait de
                        fuir avec tant d'efforts. Alors n'ayant plus que moi pour guide &amp; pour
                        appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle
                        m'implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles
                        supplications, tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la
                        divinité, c'est moi qui le reçois d'elle ; &amp; vous voulez que, sourd à
                        ses vœux, &amp; détruisant moi-même le culte qu'elle me rend, j'emploie à la
                        précipiter la puissance qu'elle invoque pour la soutenir ! Ah ! laissez-moi
                        du moins le temps d'observer ces touchants combats entre l'amour &amp; la
                        vertu ! </p>
                    <p> Eh quoi ! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec
                        empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins
                        attachant dans la réalité ? Ces sentiments d'une âme pure &amp; tendre, qui
                        redoute le bonheur qu'elle désire, &amp; ne cesse pas de se défendre, même
                        alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme : ne
                        seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître ? Voilà pourtant,
                        voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m'offre chaque
                        jour ! &amp; vous me reprochez d'en savourer la douceur ! Ah ! le temps ne
                        viendra que trop tôt, où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi
                        qu'une femme ordinaire. </p>
                    <p> Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous en parler.
                        Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans cesse, même alors
                        que je l'outrage. Ecartons sa dangereuse idée ; que je redevienne moi-même
                        pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre pupille, à présent
                        devenue la mienne, &amp; j'espère qu'ici vous allez me reconnaître. </p>
                    <p> Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, &amp; par
                        conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges
                        était en effet fort jolie ; &amp; que, s'il y avait de la sottise à en être
                        amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part, à ne
                        pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me rendait
                        nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais
                        pour elle : je me rappelais en outre que vous me l'aviez offerte, avant que
                        Danceny eût rien à y prétendre ; &amp; je me trouvais fondé à réclamer
                        quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à mon refus &amp; par mon
                        abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air
                        enfantin, sa gaucherie même, fortifiaient ces sages réflexions ; je résolus
                        d'agir en conséquence, &amp; le succès a couronné l'entreprise. </p>
                    <p> Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté si tôt l'amant chéri ;
                        quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Epargnez-vous
                        tant de peine, je n'en ai employé aucune. Tandis que, maniant avec adresse
                        les armes de votre sexe, vous triomphiez par la finesse ; moi, rendant à
                        l'homme ses droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr de
                        saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse que
                        pour m'en approcher, &amp; même celle dont je me suis servi ne mérite
                        presque pas ce nom. </p>
                    <p> Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle,
                        &amp; après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de
                        mettre mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver le moyen :
                        cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, &amp;
                        après avoir causé le mal, j'indiquai le remède. </p>
                    <p> La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor ;
                        mais, comme de raison, la maman en avait pris la clef. Il ne s'agissait que
                        de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans l'exécution ; je ne
                        demandais que d'en disposer deux heures &amp; je répondais d'en avoir une
                        semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout
                        devenait commode &amp; sûr : cependant, le croiriez-vous ? l'enfant timide
                        prit peur &amp; refusa. Un autre s'en serait désolé ; moi je n'y vis que
                        l'occasion d'un plaisir plus piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre
                        de ce refus, &amp; je fis si bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il
                        n'eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma
                        demande &amp; se livrât toute à ma discrétion. </p>
                    <p> J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, &amp; que le
                        jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. Cette
                        idée doublait, à mes yeux, le prix de l'aventure : aussi dès que j'ai eu la
                        précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage. C'était la nuit dernière. </p>
                    <p> Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma
                        lanterne sourde &amp; dans la toilette que comportait l'heure &amp;
                        qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre pupille.
                        J'avais tout fait préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans
                        bruit. Elle était dans son premier sommeil, &amp; dans celui de son âge, de
                        façon que je suis arrivé jusqu'à son lit, sans qu'elle se soit réveillée.
                        J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant, &amp; d'essayer de passer pour un
                        songe ; mais craignant l'effet de la surprise &amp; le bruit qu'elle
                        entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec précaution la jolie dormeuse, &amp;
                        suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais. </p>
                    <p> Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu là pour
                        causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui a pas bien
                        appris dans son couvent à combien de périls divers est exposée la timide
                        innocence, &amp; tout ce qu'elle a à garder pour n'être pas surprise : car,
                        portant toute son attention, toutes ses forces, à se défendre d'un baiser,
                        qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste était laissé sans défense ;
                        le moyen de n'en pas profiter ! J'ai donc changé ma marche, &amp;
                        sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux :
                        la petite fille, tout effarouchée, a voulu crier de bonne foi ; heureusement
                        sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était jetée aussi au cordon de
                        sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps. </p>
                    <p> "Que voulez-vous faire", lui ai-je dit alors, "vous perdre pour toujours ?
                        Qu'on vienne, &amp; que m'importe ? A qui persuaderez-vous que je ne sois
                        pas ici de votre aveu ? Quel autre que vous m'aura fourni le moyen de m'y
                        introduire ? &amp; cette clef que je tiens de vous, que je n'ai pu avoir que
                        par vous, vous chargez-vous d'en indiquer l'usage ? " Cette courte harangue
                        n'a calmé ni la douleur, ni la colère ; mais elle a amené la soumission. Je
                        ne sais si mon ton lui prêtait de l'éloquence ; au moins est-il vrai qu'elle
                        n'était pas embellie par le geste. Une main occupée pour la force, l'autre
                        pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille
                        position ? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu'en revanche
                        elle était favorable à l'attaque ; mais moi, je n'entends rien à rien, et,
                        comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme
                        un enfant. </p>
                    <p> Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti, &amp;
                        entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer
                        aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste important : non,
                        j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n'ai pas
                        tenu ma promesse : mais j'avais de bonnes raisons. Etions-nous convenus
                        qu'il serait pris ou donné ? A force de marchander, nous sommes tombés
                        d'accord pour un second ; &amp; celui-là, il était dit qu'il serait reçu.
                        Alors ayant guidé ses bras timides autour de mon corps, &amp; la pressant de
                        l'un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet ; mais
                        bien, mais parfaitement reçu : tellement enfin que l'amour n'aurait pas pu
                        mieux faire. </p>
                    <p> Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la
                        demande. La main s'est retirée ; mais je ne sais par quel hasard, je me suis
                        trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé, bien actif,
                        n'est-il pas vrai ? Point du tout. J'ai pris goût aux lenteurs, vous dis-je.
                        Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le voyage ? </p>
                    <p> Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de
                        l'occasion, &amp; je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle
                        avait pourtant à combattre l'amour ; &amp; l'amour soutenu par la pudeur ou
                        la honte ; &amp; fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée &amp; dont
                        on avait beaucoup pris. L'occasion était seule ; mais elle était là,
                        toujours offerte, toujours présente, &amp; l'amour était absent. </p>
                    <p> Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force que
                        ce qu'on en pouvait combattre. Seulement, si ma charmante ennemie ; abusant
                        de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais par cette
                        même crainte, dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. Hé bien ! sans
                        autre soin ; la tendre amoureuse, oubliant ses serments, a cédé d'abord
                        &amp; fini même par consentir : non pas qu'après ce premier moment les
                        reproches &amp; les larmes ne soient revenus de concert ; j'ignore s'ils
                        étaient vrais ou feints : mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé, dès
                        que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en
                        reproche, &amp; de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que
                        satisfaits l'un de l'autre, &amp; également d'accord pour le rendez-vous de
                        ce soir. </p>
                    <p> Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour, &amp; j'étais rendu de
                        fatigue &amp; de sommeil : cependant j'ai sacrifié l'une &amp; l'autre au
                        désir de me trouver ce matin au déjeuner ; j'aime, de passion, les mines de
                        lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le
                        maintien ! une difficulté dans la marche ! des yeux toujours baissés, &amp;
                        si gros, &amp; si battus ! Cette figure si ronde s'était tant allongée !
                        rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère, alarmée de ce
                        changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre ! &amp; la
                        Présidente aussi, qui s'empressait autour d'elle ! Oh ! pour ces soins-là,
                        ils ne sont que prêtés ; un jour viendra où on pourra les lui rendre, &amp;
                        ce jour n'est pas loin. Adieu, ma belle amie. </p>
                    <p> Du château de... 1^er octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Cécile Volanges à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Ah ! mon Dieu, Madame, que je suis affligée ! que je suis malheureuse ! Qui
                        me consolera dans ma peine ? qui me conseillera dans l'embarras où je me
                        trouve ? Ce M. de Valmont !... &amp; Danceny ! Non, l'idée de Danceny me met
                        au désespoir... Comment vous raconter ? comment oser vous dire ?... Je ne
                        sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à
                        quelqu'un, &amp; vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier.
                        Vous avez tant de bonté pour moi ! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci ; je
                        n'en suis pas digne : que vous dirai-je ? je ne le désire point. Tout le
                        monde ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui, ils ont tous augmenté ma
                        peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas ! Grondez-moi au contraire
                        ; grondez-moi bien, car je suis bien coupable : mais après, sauvez-moi ; si
                        vous n'avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin. </p>
                    <p> Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez, je ne peux presque pas
                        écrire, je me sens le visage tout en feu. Ah ! c'est bien le rouge de la
                        honte. Hé bien ! je la souffrirai ; ce sera la première punition de ma
                        faute. Oui, je vous dirai tout. </p>
                    <p> Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'à présent les
                        lettres de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile ;
                        il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne
                        le voulais pas : mais il a été en écrire à Danceny, &amp; Danceny l'a voulu
                        aussi ; &amp; moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque
                        chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai fini
                        par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait. </p>
                    <p> Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma chambre,
                        comme j'étais endormie ; je m'y attendais si peu, qu'il m'a fait bien peur
                        en me réveillant ; mais comme il m'a parlé tout de suite, je l'ai reconnu,
                        &amp; je n'ai pas crié ; &amp; puis l'idée m'est venue d'abord, qu'il venait
                        peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était bien loin. Un petit
                        moment après, il a voulu m'embrasser ; &amp; pendant que je me défendais,
                        comme c'est naturel, il a si bien fait, que je n'aurais pas voulu pour toute
                        chose au monde qu'il restât comme ça. Mais lui voulait un baiser auparavant.
                        Il a bien fallu, car comment faire ? d'autant que j'avais essayé d'appeler ;
                        mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su me dire que s'il venait
                        quelqu'un, il saurait bien rejeter toute la faute sur moi ; &amp; en effet,
                        c'était bien facile, à cause de cette clef. Ensuite il ne s'est pas retiré
                        davantage. Il en a voulu un second ; &amp; celui-là, je ne savais pas ce qui
                        en était, mais il m'a toute troublée, &amp; après, c'était encore pis
                        qu'auparavant. Oh ! par exemple, c'est bien mal ça. Enfin après..., vous
                        m'exempterez bien de dire le reste ; mais je suis malheureuse autant qu'on
                        peut l'être. </p>
                    <p> Ce que je me reproche le plus, &amp; dont il faut pourtant que je vous
                        parle, c'est que j'ai peur de ne m'être pas défendue autant que je le
                        pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n'aime pas M.
                        de Valmont, bien au contraire ; &amp; il y avait des moments où j'étais
                        comme si je l'aimais. Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de lui dire
                        toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je
                        disais ; &amp; ça, c'était comme malgré moi ; &amp; puis aussi, j'étais bien
                        troublée ! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut
                        y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de
                        dire, qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin,
                        croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme fâchée, &amp; que
                        j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir : ça me désole encore
                        plus que tout le reste. </p>
                    <p> Oh ! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il n'a
                        pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui
                        promettre. Aussi j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout Danceny
                        qui me faisait de la peine ! toutes les fois que je songeais à lui, mes
                        pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, &amp; j'y songeais toujours...
                        Et à présent encore, vous en voyez l'effet ; voilà mon papier tout trempé.
                        Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à cause de lui... Enfin, je
                        n'en pouvais plus, &amp; pourtant je n'ai pas pu dormir une minute. Et ce
                        matin en me levant, quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur,
                        tant j'étais changée. </p>
                    <p> Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue, &amp; elle m'a demandé ce que
                        j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu'elle
                        m'allait gronder, &amp; peut-être ça m'aurait fait moins de peine : mais, au
                        contraire. Elle m'a parlé avec douceur ! Je ne le méritais guère. Elle m'a
                        dit de ne pas m'affliger comme ça ! Elle ne savait pas le sujet de mon
                        affliction. Que je me rendrais malade ! Il y a des moments où je voudrais
                        être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en
                        sanglotant, &amp; en lui disant : "Ah ! Maman, votre fille est bien
                        malheureuse ! " Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un peu ; &amp; tout
                        cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin : heureusement elle ne m'a pas
                        demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su que lui dire. </p>
                    <p> Je vous en supplie, Madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, &amp;
                        dites-moi ce que je dois faire : car je n'ai le courage de songer à rien,
                        &amp; je ne fais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre lettre
                        par M. de Valmont ; mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même
                        temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, Madame, avec toujours bien de l'amitié, votre très
                        humble &amp; très obéissante servante... </p>
                    <p> Je n'ose pas signer cette lettre. </p>
                    <p> Du château de... 1^er octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Il y a bien peu de jours, ma charmante amie, que c'était vous qui me
                        demandiez des consolations &amp; des conseils : aujourd'hui, c'est mon tour
                        ; &amp; je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous.
                        Je suis bien réellement affligée, &amp; je crains de n'avoir pas pris les
                        meilleurs moyens pour éviter le chagrin que j'éprouve. </p>
                    <p> C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais bien
                        vue toujours triste &amp; chagrine ; mais je m'y attendais, &amp; j'avais
                        armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais que
                        l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais
                        plutôt comme une erreur de l'enfance, que comme une véritable passion.
                        Cependant loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m'aperçois que
                        cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse ; &amp; je
                        crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère. Particulièrement depuis
                        quelques jours, elle change à vue d'œil. Hier, surtout, elle me frappa,
                        &amp; tout le monde ici en fut vraiment alarmé. </p>
                    <p> Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que je la
                        vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec moi. Hier
                        matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se
                        précipita dans mes bras en me disant qu'elle était bien malheureuse ; &amp;
                        elle pleura aux sanglots ! Je ne puis vous rendre la peine qu'elle m'a faite
                        ; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite ; &amp; je n'ai eu que le
                        temps de me détourner, pour empêcher qu'elle ne me vît. Heureusement j'ai eu
                        la prudence de ne lui faire aucune question, &amp; elle n'a pas osé m'en
                        dire davantage : mais il n'en est pas moins clair que c'est cette
                        malheureuse passion qui la tourmente. </p>
                    <p> Quel parti prendre pourtant, si cela dure ? ferai-je le malheur de ma fille
                        ? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l'âme, la
                        sensibilité &amp; la constance ? est-ce pour cela que je suis sa mère ?
                        &amp; quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le
                        bonheur de notre enfant ; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je
                        crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs ; si je force
                        son choix, n'aurai-je pas à répondre des suites funestes qu'il peut avoir ?
                        Quel usage à faire de l'autorité maternelle, que de placer sa fille entre le
                        crime &amp; le malheur ! </p>
                    <p> Non, mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu, sans
                        doute, tenter de faire un choix pour ma fille ; je ne faisais en cela que
                        l'aider de mon expérience : ce n'était pas un droit que j'exerçais, je
                        remplissais un devoir. J'en trahirais un, au contraire, en disposant d'elle
                        au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître, &amp; dont
                        elle ni moi ne pouvons connaître ni la durée ni l'étendue. Non, je ne
                        souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, &amp; j'aime
                        mieux compromettre mon autorité que sa vertu. </p>
                    <p> Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la
                        parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les raisons ;
                        elles me paraissent devoir l'emporter sur ma promesse. Je dis plus ; dans
                        l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement
                        le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M.
                        de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l'ignorance où
                        je le laisse, &amp; de faire pour lui tout ce que je crois qu'il ferait
                        lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement,
                        quand il se livre à ma foi, et, tandis qu'il m'honore en me choisissant pour
                        sa seconde mère, le tromper dans le choix qu'il veut faire de la mère de ses
                        enfants ? Ces réflexions si vraies &amp; auxquelles je ne peux me refuser,
                        m'alarment plus que je ne puis vous dire. </p>
                    <p> Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec
                        l'époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur
                        qu'elle trouve à les remplir ; mon gendre également satisfait &amp; se
                        félicitant, chaque jour, de son choix ; chacun d'eux ne trouvant de bonheur
                        que dans le bonheur de l'autre, &amp; celui de tous deux se réunissant pour
                        augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il être sacrifié à de
                        vaines considérations ? Et quelles sont celles qui me retiennent ?
                        uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille
                        d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être esclave de la fortune. </p>
                    <p> Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne
                        pouvais l'espérer pour ma fille ; j'avoue même que j'ai été extrêmement
                        flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin, Danceny est d'une aussi
                        bonne maison que lui ; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles
                        ; il a sur M. de Gercourt l'avantage d'aimer &amp; d'être aimé : il n'est
                        pas riche à la vérité ; mais ma fille ne l'est-elle pas assez pour eux deux
                        ? Ah ! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle
                        aime ! </p>
                    <p> Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de
                        convenance, &amp; où tout se convient en effet, hors les goûts &amp; les
                        caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats
                        scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents ? J'aime mieux
                        différer ; au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je ne connais
                        pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager, si elle
                        doit en recueillir un bonheur plus solide : mais de risquer de la livrer à
                        un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon cœur. </p>
                    <p> Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent, &amp; sur quoi je
                        réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre
                        aimable gaieté, &amp; ne paraissent guère de votre âge ; mais vous êtes tant
                        au-dessus de lui ! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence ; &amp; je
                        ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude maternelle
                        qui les implore. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie ; ne doutez jamais de la sincérité de mes
                        sentiments. </p>
                    <p> Du château de... 2 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre XCIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Encore de petits événements, ma belle amie ; mais des scènes seulement,
                        point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience ; prenez-en même beaucoup :
                        car tandis que ma Présidente marche à si petits pas, votre pupille recule,
                        &amp; c'est bien pis encore. Hé bien ! j'ai le bon esprit de m'amuser de ces
                        misères-là. Véritablement je m'accoutume fort bien à mon séjour ici, &amp;
                        je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n'ai pas
                        éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y ai-je pas jouissances, privations,
                        espoir, incertitude ? Qu'a-t-on de plus sur un plus grand théâtre ? des
                        spectateurs ? Hé ! laissez faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient
                        pas à l'ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite ; ils n'auront plus qu'à
                        admirer &amp; applaudir. Oui, ils applaudiront ; car je puis enfin prédire,
                        avec certitude, le moment de la chûte de mon austère Dévote. J'ai assisté ce
                        soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je
                        n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue : mais déjà je
                        vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l'avance !
                        Hé, là, là, calmez-vous ! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer
                        par l'histoire de ma défaite. </p>
                    <p> En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule ! C'est bien
                        un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, &amp; à qui on ferait grâce en
                        ne le mettant qu'en pénitence ! Croiriez-vous qu'après ce qui s'est passé
                        avant-hier entre elle &amp; moi, après la façon amicale dont nous nous
                        sommes quittés hier matin ; lorsque j'ai voulu y retourner le soir, comme
                        elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte fermée en dedans ? Qu'en
                        dites-vous ? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille ; mais
                        le lendemain ! cela n'est-il pas plaisant ? </p>
                    <p> Je n'en ai pourtant pas ri d'abord ; jamais je n'avais autant senti l'empire
                        de mon caractère. Assurément j'allais à ce rendez-vous sans plaisir, &amp;
                        uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin, me semblait,
                        pour le moment, préférable à celui de tout autre, &amp; je ne m'en étais
                        éloigné qu'à regret. Cependant je n'ai pas eu plus tôt trouvé un obstacle,
                        que je brûlais de le franchir ; j'étais humilié, surtout, qu'un enfant m'eût
                        joué. Je me retirai donc avec beaucoup d'humeur, &amp; dans le projet où
                        j'étais de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui
                        avais écrit, sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre
                        aujourd'hui, &amp; où je l'évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la
                        nuit porte conseil ; j'ai trouvé ce matin que, n'ayant pas ici le choix des
                        distractions, il fallait garder celle-là : j'ai donc supprimé le sévère
                        billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je ne reviens pas d'avoir pu avoir
                        l'idée de finir une aventure, avant d'avoir en main de quoi en perdre
                        l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement ! Heureux, ma belle
                        amie, qui a su, comme vous, s'accoutumer de bonne heure à n'y jamais céder !
                        Enfin j'ai différé ma vengeance ; j'ai fait ce sacrifice à vos vues sur
                        Gercourt. </p>
                    <p> A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule
                        dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce
                        qu'elle espère gagner par là ! pour moi je m'y perds ; si ce n'est que pour
                        se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu tard. Il faudra bien
                        qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme ! j'ai grande envie de le
                        savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se trouvait fatiguée ? Franchement
                        cela se pourrait ; car, sans doute, elle ignore encore que les flèches de
                        l'amour, comme la lance d'Achille, portent avec elles le remède aux
                        blessures qu'elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée,
                        je parierais qu'il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose de
                        vertu... De la vertu ! c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir. Ah !
                        qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache
                        l'embellir, qui la ferait aimer... Pardon, ma belle amie, mais c'est ce soir
                        même que s'est passée, entre Mme de Tourvel &amp; moi, la scène dont j'ai à
                        vous rendre compte, &amp; j'en conserve encore quelque émotion. J'ai besoin
                        de me faire violence pour me distraire de l'impression qu'elle m'a faite ;
                        c'est même pour m'y aider, que je me suis mis à vous écrire. Il faut
                        pardonner quelque chose à ce premier moment. </p>
                    <p> Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel &amp;
                        moi, sur nos sentiments ; nous ne disputions plus que sur les mots. C'était
                        toujours, à la vérité, son amitié qui répondait à mon amour : mais ce
                        langage de convention ne changeait pas le fond des choses ; &amp; quand nous
                        serions restés ainsi, j'en aurais peut-être été moins vite, mais non pas
                        moins sûrement. Déjà même il n'était plus question de m'éloigner, comme elle
                        le voulait d'abord ; &amp; pour les entretiens que nous avons journellement,
                        si je mets mes soins à lui en offrir l'occasion, elle met les siens à la
                        saisir. </p>
                    <p> Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits
                        rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne m'en laissait
                        pas espérer : j'en étais même vraiment contrarié ; je ne prévoyais pas
                        combien je devais gagner à ce contre-temps. </p>
                    <p> Ne pouvant pas se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table ; &amp;
                        comme je joue peu, &amp; que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps
                        pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre à peu près la fin
                        de la partie. </p>
                    <p> Je retournais joindre le cercle, quand j'ai trouvé la charmante femme qui
                        entrait dans son appartement, &amp; qui, soit imprudence ou faiblesse, m'a
                        dit de sa douce voix : "Où allez-vous donc ? il n'y a personne au salon." Il
                        ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer
                        d'entrer chez elle ; j'y ai trouvé moins de résistance que je ne m'y
                        attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de commencer la
                        conversation à la porte, &amp; de la commencer indifférente ; mais à peine
                        avons-nous été établis, que j'ai ramené la véritable, &amp; que j'ai parlé
                        de mon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m'a paru assez
                        expressive : "Oh ! tenez, m'a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici" ;
                        &amp; elle tremblait. La pauvre femme ! elle se voit mourir. </p>
                    <p> Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès
                        un jour ou l'autre, &amp; la voyant user tant de force dans d'inutiles
                        combats, j'avais résolu de ménager les miennes, &amp; d'attendre sans
                        effort, qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il faut un
                        triomphe complet, &amp; que je ne veux rien devoir à l'occasion. C'était
                        même d'après ce plan formé, &amp; pour pouvoir être pressant, sans m'engager
                        trop, que je suis revenu à ce mot d'amour, si obstinément refusé : sûr qu'on
                        me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me
                        fâchait plus, il m'affligeait ; ma sensible amie ne me devait-elle pas
                        quelques consolations ? </p>
                    <p> Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne ; le joli corps
                        était appuyé sur mon bras, &amp; nous étions extrêmement rapprochés. Vous
                        avez sûrement remarqué combien, dans cette situation, à mesure que la
                        défense mollit, les demandes &amp; les refus passent de plus près ; comment
                        la tête se détourne &amp; les regards se baissent, tandis que les discours,
                        toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares &amp; entrecoupés.
                        Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non équivoque, le
                        consentement de l'âme : mais rarement a-t-il encore passé jusqu'aux sens ;
                        je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter quelque entreprise trop
                        marquée ; parce que cet état d'abandon n'étant jamais sans un plaisir très
                        doux, on ne saurait forcer d'en sortir, sans causer une humeur qui tourne
                        infailliblement au profit de la défense. </p>
                    <p> Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire, que
                        j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne manquerait
                        pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi cet aveu que je demandais, je
                        n'exigeais pas même qu'il fût prononcé ; un regard pouvait suffire : un seul
                        regard, &amp; j'étais heureux. </p>
                    <p> Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi ; la bouche
                        céleste a même prononcé : "Eh bien ! oui, je..." Mais tout à coup le regard
                        s'est éteint, la voix a manqué, &amp; cette femme adorable est tombée dans
                        mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir, que, se dégageant
                        avec une force convulsive, la vue égarée &amp; les mains élevées vers le
                        ciel..."Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi ! " s'est-elle écriée ; &amp;
                        sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux à dix pas de
                        moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir,
                        mais elle, prenant mes mains qu'elle baignait de pleurs, quelquefois même
                        embrassant mes genoux : "Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me
                        sauverez ! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi ; sauvez-moi ;
                        laissez-moi ; au nom de Dieu, laissez-moi" Et ces discours peu suivis
                        s'échappaient à peine, à travers des sanglots redoublés. Cependant elle me
                        tenait avec une force qui ne m'aurait pas permis de m'éloigner ; alors
                        rassemblant les miennes, je l'ai soulevée dans mes bras. Au même instant les
                        pleurs ont cessé ; elle ne parlait plus, tous ses membres se sont raidis,
                        &amp; de violentes convulsions ont succédé à cet orage. </p>
                    <p> J'étais, je l'avoue, violemment ému, &amp; je crois que j'aurais consenti à
                        sa demande, quand même les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il
                        y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai
                        laissée comme elle m'en priait, &amp; que je m'en félicite. Déjà j'en ai
                        presque reçu le prix. </p>
                    <p> Je m'attendais, qu'ainsi que le jour de ma première déclaration, elle ne se
                        montrerait pas de la soirée. Mais vers les huit heures, elle est descendue
                        au salon, &amp; a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était trouvée fort
                        incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible &amp; son maintien
                        composé ; mais son regard était doux, &amp; souvent il s'est fixé sur moi.
                        Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la
                        sienne à mes côtés. Pendant le souper, elle est restée seule dans le salon.
                        Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait pleuré ; pour
                        m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me semblait qu'elle s'était encore
                        ressentie de son incommodité ; à quoi elle m'a obligeamment répondu : "Ce
                        mal-là ne s'en va pas si vite qu'il vient ! " Enfin quand on s'est retiré,
                        je lui ai donné la main ; &amp; à la porte de son appartement elle a serré
                        la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m'a paru avoir quelque
                        chose d'involontaire : mais tant mieux ; c'est une preuve de plus de mon
                        empire. </p>
                    <p> Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là : tous les frais
                        sont faits ! il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que je vous
                        écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée ! &amp; quand même elle
                        s'occuperait au contraire d'un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas
                        bien ce que deviennent tous ces projets-là ? Je vous le demande, cela
                        peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue ? Je m'attends bien,
                        par exemple, qu'il y aura quelques façons pour l'accorder : mais bon ! le
                        premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s'arrêter ? leur amour
                        est une véritable explosion ; la résistance y donne plus de force. Ma
                        farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle. </p>
                    <p> Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous sommer
                        de votre parole. Vous n'avez pas oublié sans doute ce que vous m'avez promis
                        après le succès ; cette infidélité à votre Chevalier ? êtes-vous prête ?
                        pour moi, je la désire comme si jamais nous ne nous étions connus. Au reste,
                        vous connaître est peut-être une raison pour la désirer davantage... </p>
                    <p> Je suis juste &amp; ne suis point galant <ref target="#N17"/> . </p>
                    <p> Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête ;
                        &amp; je vous promets de profiter du premier prétexte, pour m'absenter
                        vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir tenu si
                        longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette
                        aventure m'occupe ? oui, deux mois &amp; trois jours ; il est vrai que je
                        compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée qu'alors. Cela me
                        rappelle que Mme de B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien
                        aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l'austère
                        vertu. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; il faut vous quitter, car il est fort tard. Cette
                        lettre m'a mené plus loin que je ne comptais ; mais comme j'envoie demain
                        matin à Paris, j'ai voulu en profiter, pour vous faire partager un jour plus
                        tôt la joie de votre ami. </p>
                    <p> Du château de... 2 octobre 17... au soir. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre C </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Mon amie, je suis joué, trahi, perdu ; je suis au désespoir : Mme de Tourvel
                        est partie. Elle est partie, &amp; je ne l'ai pas su ! &amp; je n'étais pas
                        là pour m'opposer à son départ ! pour lui reprocher son indigne trahison !
                        Ah ! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir ; elle serait restée ; oui,
                        elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi ! dans ma
                        crédule sécurité, je dormais tranquillement ; je dormais &amp; la foudre est
                        tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ ; il faut renoncer à
                        connaître les femmes. </p>
                    <p> Quand je me rappelle la journée d'hier ! que dis-je ? la soirée même ! Ce
                        regard si doux ! cette voix si tendre ! &amp; cette main serrée ! &amp;
                        pendant ce temps, elle projetait de me fuir ! O femmes, femmes !
                        plaignez-vous donc, si l'on vous trompe ! Mais oui, toute perfidie qu'on
                        emploie est un vol qu'on vous fait. </p>
                    <p> Quel plaisir j'aurai à me venger ! je la retrouverai, cette femme perfide ;
                        je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour en trouver les
                        moyens, que ne fera-t-il pas, aidé de la vengeance ? Je la verrai encore à
                        mes genoux, tremblante &amp; baignée de pleurs, me criant merci de sa
                        trompeuse voix ; &amp; moi, je serai sans pitié. </p>
                    <p> Que fait-elle à présent ? que pense-t-elle ? Peut-être elle s'applaudit de
                        m'avoir trompé, et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le
                        plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de ruse l'a produit
                        sans effort. Insensé ! je redoutais sa sagesse ; c'était sa mauvaise foi que
                        je devais craindre. </p>
                    <p> Et être obligé de dévorer mon ressentiment ! n'oser montrer qu'une tendre
                        douleur, quand j'ai le cœur rempli de rage ! me voir réduit à supplier
                        encore une femme rebelle, qui s'est soustraite à mon empire ! devais-je donc
                        être humilié à ce point ? &amp; par qui ? par une femme timide, qui jamais
                        ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de m'être établi dans son cœur,
                        de l'avoir embrasé de tous les feux de l'amour, d'avoir porté jusqu'au
                        délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut
                        aujourd'hui s'enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires ? Et je
                        le souffrirais ? mon amie, vous ne le croyez pas ; vous n'avez pas de moi
                        cette humiliante idée ! </p>
                    <p> Mais quelle fatalité m'attache à cette femme ? cent autres ne désirent-elles
                        pas mes soins ? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre ? Quand même aucune
                        ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le charme des nouvelles
                        conquêtes, l'éclat de leur nombre, n'offrent-ils pas des plaisirs assez doux
                        ? Pourquoi courir après celui qui nous fuit, &amp; négliger ceux qui se
                        présentent ? Ah ! pourquoi ?... Je l'ignore, mais je l'éprouve fortement. </p>
                    <p> Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos, que par la possession de cette
                        femme que je hais &amp; que j'aime avec une égale fureur. Je ne supporterai
                        mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors, tranquille &amp;
                        satisfait, je la verrai, à son tour, livrée aux orages que j'éprouve en ce
                        moment ; j'en exciterai mille autres encore. L'espoir &amp; la crainte, la
                        méfiance &amp; la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les
                        biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent son cœur, qu'ils s'y
                        succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore ! que
                        j'en étais près hier ! &amp; qu'aujourd'hui je m'en vois éloigné ! Comment
                        m'en rapprocher ? je n'ose tenter aucune démarche ; je sens que pour prendre
                        un parti il faudrait être plus calme, &amp; mon sang bout dans mes veines. </p>
                    <p> Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun répond
                        à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu'il offre
                        d'extraordinaire. Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir :
                        à peine en aurait-on parlé, si j'avais consenti qu'on parlât d'autre chose.
                        Mme de Rosemonde, chez qui j'ai couru ce matin quand j'ai appris cette
                        nouvelle, m'a répondu avec le froid de son âge, que c'était la suite
                        naturelle de l'indisposition que Mme de Tourvel avait eue hier ; qu'elle
                        avait craint une maladie, &amp; qu'elle avait préféré d'être chez elle :
                        elle trouva cela tout simple ; elle en aurait fait autant, m'a-t-elle dit :
                        comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux ! entre
                        elle, qui n'a plus qu'à mourir, &amp; l'autre, qui fait le charme &amp; le
                        tourment de ma vie ! </p>
                    <p> Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne paraît
                        affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien
                        aise, je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me
                        prouve encore qu'elle n'a pas, autant que je le craignais, la confiance de
                        cette femme ; c'est toujours une ennemie de moins. Comme elle se
                        féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui ! comme elle se serait
                        gonflée d'orgueil, si c'eût été par ses conseils ! comme son importance en
                        aurait redoublé ! Mon Dieu ! que je la hais ! Oh ! je renouerai avec sa
                        fille : je veux la travailler à ma fantaisie : aussi bien, je crois que je
                        resterai ici quelque temps ; au moins, le peu de réflexions que j'ai pu
                        faire me porte à ce parti. </p>
                    <p> Ne croyez-vous pas, en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon
                        ingrate doit redouter ma présence ? Si donc l'idée lui est venue que je
                        pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte ; &amp; je
                        ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen, qu'en souffrir l'humiliation.
                        J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici ; je lui ferai
                        même des instances pour qu'elle y revienne ; &amp; quand elle sera bien
                        persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle ; nous verrons comment elle
                        supportera cette entrevue. Mais il faut la différer pour en augmenter
                        l'effet, &amp; je ne sais encore si j'en aurai la patience : j'ai eu, vingt
                        fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant
                        je prendrai sur moi ; je m'engage à recevoir votre réponse ici ; je vous
                        demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre. </p>
                    <p> Ce qui me contrarierait le plus, serait de ne pas savoir ce qui se passe ;
                        mais mon chasseur, qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de
                        la femme de chambre : il pourra me servir. Je lui envoie une instruction
                        &amp; de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l'un &amp;
                        l'autre à cette lettre, &amp; aussi d'avoir soin de les lui envoyer par un
                        de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette
                        précaution, parce que le drôle a l'habitude de n'avoir jamais reçu les
                        lettres que je lui écris, quand elles lui prescrivent quelque chose qui le
                        gêne ; &amp; que pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa
                        conquête que je voudrais qu'il le fût. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen
                        de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien
                        votre amitié pouvait être utile ; je l'éprouve encore en ce moment : car je
                        me sens plus calme depuis que je vous écris : au moins, je parle à quelqu'un
                        qui m'entend, &amp; non aux automates auprès de qui je végète depuis ce
                        matin. En vérité, plus je vais, &amp; plus je suis tenté de croire qu'il n'y
                        a que vous &amp; moi dans le monde, qui valions quelque chose. </p>
                    <p> Du château de... 3 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à Azolan son chasseur (Jointe à la
                            précédente.) </hi>
                    </head>
                    <p> Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce matin, de
                        n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi ; ou, si vous l'avez su,
                        de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon
                        argent à vous enivrer avec les valets ; que le temps que vous devriez
                        employer à me servir, vous le passiez à faire l'agréable auprès des femmes
                        de chambre, si je n'en suis pas mieux informé de ce qui se passe ? Voilà
                        pourtant de vos négligences ! Mais je vous préviens que s'il vous en arrive
                        une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon
                        service. </p>
                    <p> Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de Tourvel :
                        de sa santé ; si elle dort ; si elle est triste ou gaie ; si elle sort
                        souvent, &amp; chez qui elle va ; si elle reçoit du monde chez elle, &amp;
                        qui y vient ; à quoi elle passe son temps, si elle a de l'humeur avec ses
                        femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici ; ce qu'elle
                        fait quand elle est seule ; si quand elle lit, elle lit de suite, ou si elle
                        interrompt sa lecture pour rêver ; de même quand elle écrit. Songez aussi à
                        vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous
                        souvent à lui pour faire cette commission à sa place ; &amp; quand il
                        acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes,
                        &amp; envoyez-moi les autres, surtout celles à Mme de Volanges, si vous en
                        rencontrez. </p>
                    <p> Arrangez-vous donc pour être encore quelque temps l'amant heureux de votre
                        Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la consentir à
                        se partager ; &amp; n'allez pas vous piquer d'une ridicule délicatesse :
                        vous serez dans le cas de bien d'autres, qui valent mieux que vous. Si
                        pourtant votre second se rendait importun, si vous vous aperceviez par
                        exemple, qu'il occupât trop Julie pendant la journée, &amp; qu'elle en fût
                        moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelque moyen ; ou
                        cherchez-lui querelle : n'en craignez pas les suites, je vous soutiendrai.
                        Surtout ne quittez pas cette maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout,
                        &amp; qu'on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des
                        gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites dans
                        ce cas que vous m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille &amp;
                        plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas
                        moins à mon service pendant ce temps : ce sera comme chez la duchesse de ***
                        ; &amp; par la suite, Mme de Tourvel vous en récompensera de même. </p>
                    <p> Si vous aviez assez d'adresse &amp; de zèle, cette instruction devrait
                        suffire ; mais pour suppléer à l'un &amp; à l'autre, je vous envoie de
                        l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher
                        vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires ; car je ne doute pas que vous ne
                        soyez sans le sol. Vous emploierez de cette somme ce qui sera nécessaire
                        pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à
                        faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez
                        le Suisse de la maison, afin qu'il aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez
                        pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services. </p>
                    <p> Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui
                        paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles, que
                        d'en omettre une intéressante ; et souvent ce qui paraît indifférent ne
                        l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ, s'il
                        arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette
                        lettre reçue, vous enverrez Philippe, sur le cheval de commission, s'établir
                        à *** <ref target="#N18"/> ; il y restera jusqu'à nouvel ordre ; ce sera un
                        relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante, la poste suffira. </p>
                    <p> Prenez garde de ne pas perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant
                        pour vous assurer de ne rien oublier, que pour être sûr de l'avoir encore.
                        Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma confiance.
                        Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi. </p>
                    <p> Du château de... ce 3 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CII </head>
                    <head> La Présidente Tourvel à Madame de Rosemonde </head>
                    <p> Vous serez bien étonnée, Madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi
                        précipitamment. Cette démarche va vous paraître bien extraordinaire : mais
                        que votre surprise va redoubler encore, quand vous en saurez les raisons !
                        Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant, je ne respecte pas assez
                        la tranquillité nécessaire à votre âge, que je m'écarte même des sentiments
                        de vénération qui vous sont dus à tant de titres ? Ah ! madame, pardon ;
                        mais mon cœur est oppressé, il a besoin d'épancher sa douleur dans le sein
                        d'une amie également douce et prudente : quelle autre que vous pouvait-il
                        choisir ? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés
                        maternelles ; je les implore. J'y ai peut-être quelques droits par mes
                        sentiments pour vous. </p>
                    <p> Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne
                        connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que
                        j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en imposent
                        le devoir ? Ah ! ce fatal voyage m'a perdue... </p>
                    <p> Que vous dirai-je enfin ? J'aime, oui, j'aime éperdument. Hélas ! ce mot que
                        j'écris pour la première fois, ce mot si souvent demandé sans être obtenu,
                        je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire
                        entendre à celui qui l'inspire ; et pourtant il faut le refuser sans cesse !
                        Il va douter encore de mes sentiments ; il croira avoir à s'en plaindre. Je
                        suis bien malheureuse ! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur
                        que d'y régner ? Oui, je souffrirais moins, s'il savait tout ce que je
                        souffre ; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez encore qu'une
                        faible idée. </p>
                    <p> Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se croira
                        encore près de moi, je serai déjà loin de lui ; à l'heure où j'avais coutume
                        de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n'est jamais venu, où
                        je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits
                        ; tout est là sous mes yeux ; je ne puis les reposer sur rien qui ne
                        m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi !... et plus mon cœur
                        s'y refuse, plus il me prouve la nécessité de m'y soumettre. </p>
                    <p> Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable.
                        Déjà, je le sens, je ne le suis que trop ; je n'ai sauvé que ma sagesse, la
                        vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me reste encore je le
                        dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l'entendre, de la
                        douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire
                        le sien, j'étais sans puissance et sans force ; à peine m'en restait-il pour
                        combattre, je n'en avais plus pour résister ; je frémissais de mon danger
                        sans pouvoir le fuir. Eh bien ! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi.
                        Comment ne le chérirais-je pas ? je lui dois bien plus que la vie. </p>
                    <p> Ah ! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle, ne
                        croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle sans lui,
                        ne serais-je pas trop heureuse de la perdre ? Condamnée à faire
                        éternellement son malheur et le mien ; à n'oser ni me plaindre, ni le
                        consoler ; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même ; à mettre
                        mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son
                        bonheur : vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois ? voilà pourtant quel
                        va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en aurai le courage. Oh !
                        vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment ! </p>
                    <p> Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions ;
                        recevez-le, je vous en conjure ; je vous le demande comme un secours dont
                        j'ai besoin : ainsi engagée à vous dire tout, je m'accoutumerai à me croire
                        toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans
                        doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein
                        puissant, tandis que je chérirai en vous l'indulgente amie confidente de ma
                        faiblesse, j'y honorerai encore l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte. </p>
                    <p> C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal effet
                        d'une présomptueuse confiance ! Pourquoi n'ai-je pas redouté plus tôt ce
                        penchant que j'ai senti naître ? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à
                        mon gré, le maîtriser ou le vaincre ? Insensée ! je connaissais bien peu
                        l'amour ! Ah ! si je l'avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il
                        pris moins d'empire ! peut-être alors ce départ n'eût pas été nécessaire, ou
                        même, en me soumettant à ce parti douloureux, j'aurais pu ne pas rompre
                        entièrement une liaison qu'il eût suffi de rendre moins fréquente ! Mais
                        tout perdre à la fois ! et pour jamais ! Oh ! mon amie !... Mais quoi ! même
                        en vous écrivant, je m'égare encore dans des vœux criminels ? Ah ! partons,
                        partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes
                        sacrifices. </p>
                    <p> Adieu, ma respectable amie ; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour
                        telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux mourir que de
                        me rendre indigne de votre choix. </p>
                    <p> De..., ce 3 octobre 17..., à une heure du matin. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CIII </head>
                    <head> Madame de Rosemonde à la Présidente de Tourvel </head>
                    <p> J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa
                        cause ; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient suffi
                        pour m'éclairer sur l'état de votre cœur ; et s'il faut tout dire, vous ne
                        m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n'avais été
                        instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est celui que vous aimez ;
                        car, en me parlant de <hi rend="italic"> lui </hi> tout le temps, vous
                        n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin ; je sais
                        bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c'est
                        toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore comme au temps
                        passé. </p>
                    <p> Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si
                        éloignés de moi, &amp; si étrangers à mon âge. Pourtant, depuis hier, je
                        m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais d'y trouver
                        quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous
                        admirer &amp; vous plaindre ? Je loue le parti sage que vous avez pris :
                        mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous l'avez jugé nécessaire ;
                        &amp; quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours
                        éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse. </p>
                    <p> Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle
                        âme ; &amp; quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce
                        qu'à Dieu ne plaise ! ), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins
                        la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et puis, ce que ne
                        peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand il lui plaît.
                        Peut-être êtes-vous à la veille de ses secours ; &amp; votre vertu, éprouvée
                        dans ces combats pénibles, en sortira plus pure &amp; plus brillante. La
                        force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que vous la recevrez demain.
                        N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à
                        user de toutes les vôtres. </p>
                    <p> En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre
                        lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir &amp; vous consoler
                        autant qu'il sera en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les
                        partagerai. C'est à ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je
                        sens que votre cœur doit avoir besoin de s'épancher. Je vous ouvre le mien ;
                        l'âge ne l'a pas encore refroidi au point d'être insensible à l'amitié. Vous
                        le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Venez avec confiance vous y
                        reposer de vos cruelles agitations. Ce sera un faible soulagement à vos
                        douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule ; &amp; quand ce
                        malheureux amour, prenant trop d'empire sur vous, vous forcera d'en parler,
                        il vaut mieux que ce soit avec moi qu'avec lui. Voilà que je parle comme
                        vous ; &amp; je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer ;
                        au reste, nous nous entendons. </p>
                    <p> Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté de
                        votre départ ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler : mais
                        je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de
                        n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile &amp; ma main tremblante ne me
                        permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même. </p>
                    <p> Adieu donc, ma chère belle ; adieu, mon aimable enfant ; oui, je vous adopte
                        volontiers pour ma fille, &amp; vous avez bien tout ce qu'il faut pour faire
                        l'orgueil &amp; le plaisir d'une mère. </p>
                    <p> Du château de... 3 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> En vérité, ma chère &amp; bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un
                        mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi ! vous m'honorez de votre
                        entière confiance ! vous allez même jusqu'à me demander des conseils ! Ah !
                        je suis bien heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part,
                        si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. Au reste, quel
                        qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse à mon cœur ; &amp;
                        l'avoir obtenue, n'est à mes yeux qu'une raison de plus pour travailler
                        davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un
                        avis), vous dire librement ma façon de penser. Je m'en méfie, parce qu'elle
                        diffère de la vôtre : mais quand je vous aurai exposé mes raisons, vous les
                        jugerez ; &amp; si vous les condamnez, je souscris d'avance à votre
                        jugement. J'aurai au moins cette sagesse, de ne pas me croire plus sage que
                        vous. </p>
                    <p> Si pourtant, &amp; pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable,
                        il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour maternel.
                        Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver dans votre cœur. C'est
                        bien lui en effet qui vous a dicté le parti que vous êtes tentée de prendre
                        ! C'est ainsi que, s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est jamais que
                        dans le choix des vertus. </p>
                    <p> La prudence est, à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer, quand on
                        dispose du sort des autres ; &amp; surtout quand il s'agit de le fixer par
                        un lien indissoluble &amp; sacré, tel que celui du mariage. C'est alors
                        qu'une mère, également sage &amp; tendre, doit, comme vous le dites si bien,
                        aider sa fille de son expérience. Or, je vous le demande, qu'a-t-elle à
                        faire pour y parvenir ? sinon de distinguer, pour elle, entre ce qui plaît
                        &amp; ce qui convient. </p>
                    <p> Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas
                        l'anéantir, que de la subordonner à un goût frivole, enfant du caprice &amp;
                        père du délire, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui
                        la redoutent, &amp; disparaît sitôt qu'on la méprise ? Pour moi, je l'avoue,
                        je n'ai jamais cru à ces passions entraînantes &amp; irrésistibles, dont il
                        semble qu'on soit convenu de faire l'excuse générale de nos déréglements. Je
                        ne conçois point comment un goût, qu'un moment voit naître &amp; qu'un autre
                        voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de
                        pudeur, d'honnêteté &amp; de modestie ; &amp; je n'entends pas plus qu'une
                        femme qui les trahit puisse être justifiée par sa passion prétendue, qu'un
                        voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin par celle de
                        la vengeance. </p>
                    <p> Eh ! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre ? Mais j'ai toujours
                        cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir ;
                        &amp; jusqu'alors, au moins, mon expérience a confirmé mon opinion. Que
                        serait la vertu, sans les devoirs qu'elle impose ? son culte est dans nos
                        sacrifices, comme sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être
                        niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître ; &amp; qui, déjà
                        dépravés, espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier leur
                        mauvaise conduite par de mauvaises raisons. </p>
                    <p> Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple &amp; timide ; d'un enfant
                        né de vous, &amp; dont l'éducation modeste &amp; pure n'a pu que fortifier
                        l'heureux naturel ? C'est pourtant à cette crainte que j'ose dire humiliante
                        pour votre fille, que vous voulez sacrifiez le mariage avantageux que votre
                        prudence avait ménagé pour elle ! J'aime beaucoup Danceny ; &amp; depuis
                        longtemps, comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt : mais mon amitié
                        pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne m'empêchent point de sentir
                        l'énorme différence qui se trouve entre ces deux partis. </p>
                    <p> Leur naissance est égale, j'en conviens ; mais l'un est sans fortune, &amp;
                        celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour
                        le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur ; mais il
                        faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges est, comme
                        vous dites, assez riche pour deux : cependant, soixante mille livres de
                        rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de
                        Danceny, quand il faut monter &amp; soutenir une maison qui y réponde. Nous
                        ne sommes plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout : on le
                        blâme, mais il faut l'imiter ; &amp; le superflu finit par priver du
                        nécessaire. </p>
                    <p> Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, &amp; avec
                        beaucoup de raisons, assurément, M. de Gercourt est sans reproche de ce côté
                        ; &amp; à lui, ses preuves sont faites. J'aime à croire, &amp; je crois
                        qu'en effet Danceny ne lui cède en rien ; mais en sommes-nous aussi sûres ?
                        Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, &amp; que
                        malgré le ton du jour, il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait
                        augurer favorablement de lui ; mais qui sait si cette sagesse apparente, il
                        ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune ? Pour peu qu'on craigne d'être
                        fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour être joueur ou libertin, &amp;
                        l'on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne
                        serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie, uniquement faute de
                        pouvoir mieux faire. </p>
                    <p> Je ne dis pas (à Dieu ne plaise ! ) que je croie tout cela de lui : mais ce
                        serait toujours un risque à courir ; &amp; quels reproches n'auriez-vous pas
                        à vous faire, si l'événement n'était pas heureux ! Que répondriez-vous à
                        votre fille, qui vous dirait : "Ma mère, j'étais jeune &amp; sans expérience
                        ; j'étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge ; mais le ciel,
                        qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé une mère sage, pour y remédier
                        &amp; m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous
                        consenti à mon malheur ? était-ce à moi à me choisir un époux, quand je ne
                        connaissais rien de l'état du mariage ? Quand je l'aurais voulu, n'était-ce
                        pas à vous à vous y opposer ? Mais je n'ai jamais eu cette folle volonté.
                        Décidée à vous obéir, j'ai attendu votre choix avec une respectueuse
                        résignation ; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous
                        devais, &amp; cependant je porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux
                        enfants rebelles. Ah ! votre faiblesse m'a perdue." Peut-être son respect
                        étoufferait-il ces plaintes ; mais l'amour maternel les devinerait : &amp;
                        les larmes de votre fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins
                        sur votre cœur. Où seront alors vos consolations ? Les trouverez-vous dans
                        ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l'armer, &amp; par qui au
                        contraire vous vous serez laissé séduire ? </p>
                    <p> J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention trop
                        forte : mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est pas que
                        je désapprouve qu'un sentiment honnête &amp; doux vienne embellir le lien
                        conjugal &amp; adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose ; mais ce
                        n'est pas à lui qu'il appartient de le former ; ce n'est pas à l'illusion
                        d'un moment à régler le choix de toute notre vie. En effet, pour choisir, il
                        faut comparer ; &amp; comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe ;
                        quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l'on est dans
                        l'ivresse &amp; l'aveuglement ? </p>
                    <p> J'ai rencontré, comme vous pouvez croire, plusieurs femmes atteintes de ce
                        mal dangereux ; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre,
                        il n'en est point dont l'Amant ne soit un être parfait : mais ces
                        perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur tête
                        exaltée ne rêve qu'agréments &amp; vertus ; elles en parent à plaisir celui
                        qu'elles préfèrent ; c'est la draperie d'un Dieu, portée souvent par un
                        Modèle abject : mais quel qu'il soit, à peine l'en ont-elle revêtu, que,
                        dupes de leur propre ouvrage, elles se prosternent pour l'adorer. </p>
                    <p> Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion ;
                        elle est commune à tous deux, si leur amour est réciproque. Ainsi votre
                        raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se
                        connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de
                        Gercourt &amp; ma fille se connaissent-ils davantage ? Non, sans doute ;
                        mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement. Qu'arrive-t-il
                        dans ce cas entre deux époux, que je suppose honnêtes ? c'est que chacun
                        d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis de lui, cherche &amp; reconnaît
                        bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses goûts ou des ses volontés, pour la
                        tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu'ils
                        sont réciproques ; &amp; qu'on les a prévus : bientôt, ils font naître une
                        bienveillance mutuelle ; &amp; l'habitude, qui fortifie tous les penchants
                        qu'elle ne détruit pas, amène peu à peu cette douce amitié, cette tendre
                        confiance, qui, jointes à l'estime, forment, à ce qu'il me semble, le
                        véritable, le solide bonheur. </p>
                    <p> Les illusions de l'amour peuvent être plus douces ; mais qui ne sait aussi
                        qu'elles sont moins durables ? &amp; quels dangers n'amène pas le moment qui
                        les détruit ! c'est alors que les moindres défauts paraissent choquants
                        &amp; insupportables, par le contraste qu'ils forment avec l'idée de
                        perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que
                        l'autre seul a changé, &amp; que lui vaut toujours ce qu'un moment d'erreur
                        l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve plus, il s'étonne de ne
                        plus le faire naître ; il en est humilié : la vanité blessée aigrit les
                        esprits, augmente les torts, produit l'humeur, enfante la haine ; &amp; de
                        frivoles plaisirs sont rachetés par de longues infortunes. </p>
                    <p> Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe ; je ne
                        la défends pas, je l'expose seulement ; c'est à vous à décider. Mais si vous
                        persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons
                        qui auront combattu les miennes : je serai bien aise de m'éclairer auprès de
                        vous, &amp; surtout d'être rassurée sur le sort de votre aimable enfant,
                        dont je désire bien ardemment le bonheur, &amp; par mon amitié pour elle,
                        &amp; par celle qui m'unit à vous pour la vie. </p>
                    <p> Paris, ce 5 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Hé bien ! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse ! &amp; ce M.
                        de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas ? Comment ! il ose vous
                        traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux ! Il vous apprend ce que vous
                        mouriez d'envie de savoir ! En vérité, ces procédés-là sont impardonnables.
                        Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant
                        (qui n'en abuse pas) ; vous ne chérissez de l'amour que les peines, &amp;
                        non les plaisirs ! Rien de mieux, &amp; vous figurerez à merveille dans un
                        roman. De la passion, de l'infortune, de la vertu par-dessus tout, que de
                        belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à
                        la vérité, mais on le rend bien. </p>
                    <p> Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre ! Elle avait les
                        yeux battus le lendemain ! Et que direz-vous donc, quand ce seront ceux de
                        votre amant ? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi ;
                        tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces
                        yeux-là ! Oh ! par exemple, vous avez eu bien raison ; tout le monde y
                        aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était ainsi, nos
                        femmes &amp; même nos demoiselles auraient le regard plus modeste. </p>
                    <p> Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il
                        faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d'œuvre ; c'était de
                        tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé ! déjà vous vous étiez
                        jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi : quelle scène
                        pathétique ! &amp; quel dommage de ne l'avoir pas achevée ! Votre tendre
                        mère, toute ravie d'aise, &amp; pour aider à votre vertu, vous aurait
                        cloîtrée pour toute votre vie ; &amp; là vous auriez aimé Danceny tant que
                        vous auriez voulu, sans rivaux &amp; sans péché : vous vous seriez désolée
                        tout à votre aise ; &amp; Valmont, à coup sûr, n'aurait pas été troubler
                        votre douleur par de contrariants plaisirs. </p>
                    <p> Sérieusement peut-on, à quinze ans passés, être enfant comme vous l'êtes ?
                        Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais
                        pourtant être votre amie : vous en avez besoin peut-être avec la mère que
                        vous avez, &amp; le mari qu'elle veut vous donner ! Mais si vous ne vous
                        formez pas davantage, que voulez-vous qu'on fasse de vous ? Que peut-on en
                        espérer ; si ce qui fait venir l'esprit aux filles semble au contraire vous
                        l'ôter ? </p>
                    <p> Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez
                        bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous
                        êtes honteuse, &amp; cela vous gêne ! Hé ! tranquillisez-vous ; la honte que
                        cause l'amour est comme sa douleur : on ne l'éprouve qu'une fois. On peut
                        encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir
                        reste, &amp; c'est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé, à travers
                        votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons,
                        un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de faire comme vous
                        disiez, qui vous faisait trouver si difficile de se défendre, qui vous
                        rendait comme fâchée quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui
                        le causait, ou si c'était le plaisir ? &amp; ses façons de dire auxquelles
                        on ne sait comment répondre, cela ne viendrait-il pas de ses façons de faire
                        ? Ah ! petite fille, vous mentez, &amp; vous mentez à votre amie ! Cela
                        n'est pas bien. Mais brisons-là. </p>
                    <p> Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, &amp; pourrait n'être que cela,
                        devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre
                        une mère dont il vous importe d'être aimée, &amp; un Amant dont vous désirez
                        de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d'obtenir
                        ces succès opposés, est de vous occuper d'un tiers ? Distraite par cette
                        nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l'air de
                        sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous
                        acquerrez vis-à-vis de votre Amant l'honneur d'une belle défense. En
                        l'assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les
                        dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il
                        ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu ; il s'en
                        plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage ; &amp; pour avoir le
                        double mérite, aux yeux de l'un de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y
                        résister, il ne vous en coûtera que d'en goûter les plaisirs. Oh ! combien
                        de femmes ont perdu leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si
                        elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens. </p>
                    <p> Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable,
                        comme le plus doux ? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez
                        pris ? c'est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un
                        redoublement d'amour, qu'elle en est outrée, &amp; que pour vous en punir
                        elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en écrire ; elle
                        tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira peut-être, me
                        dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux ; &amp; cela, pour vous
                        engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse
                        tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée pour
                        longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle
                        crédulité. </p>
                    <p> Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une
                        autre. Commencez donc, en montrant moins de tristesse, à lui faire croire
                        que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d'autant plus
                        facilement, que c'est l'effet ordinaire de l'absence ; &amp; elle vous en
                        saura d'autant plus de gré, qu'elle y trouvera une occasion de s'applaudir
                        de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque
                        doute, elle persistait pourtant à vous éprouver, &amp; qu'elle vînt à vous
                        parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite
                        soumission. Au fait, qu'y risquez-vous ? Pour ce qu'on fait d'un mari, l'un
                        vaut toujours bien l'autre ; &amp; le plus incommode est encore moins gênant
                        qu'une mère. </p>
                    <p> Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin ; &amp;
                        alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez, à votre choix, quitter
                        Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y
                        garde, votre Danceny est gentil : mais c'est un de ces hommes qu'on a quand
                        on veut &amp; tant qu'on veut ; on peut donc se mettre à l'aise avec lui. Il
                        n'en est pas de même de Valmont : on le garde difficilement ; &amp; il est
                        dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d'adresse ou, quand on
                        n'en a pas, beaucoup de docilité. Mais aussi, si vous pouviez parvenir à
                        vous l'attacher comme ami ! ce serait là un bonheur ! il vous mettrait tout
                        de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on
                        acquiert une consistance dans le monde, &amp; non pas à rougir &amp; à
                        pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux. </p>
                    <p> Vous tâcherez donc, si vous êtes sage, de vous raccommoder avec Valmont, qui
                        doit être très en colère contre vous ; &amp; comme il faut savoir réparer
                        ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances ; aussi bien
                        apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous
                        sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un
                        prétexte pour celles-ci : car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre ;
                        &amp; je vous demande &amp; j'exige de vous de la remettre à Valmont
                        aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter
                        auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la démarche
                        que vous ferez vis-à-vis de lui, &amp; qu'elle n'ait pas l'air de vous avoir
                        été conseillée ; &amp; puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde, dont je
                        sois assez l'amie pour vous parler comme je fais. </p>
                    <p> Adieu, bel ange ; suivez mes conseils, &amp; vous me manderez si vous vous
                        en trouvez bien... </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P. S. </hi> À propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez
                        donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme un enfant.
                        Je vois bien d'où cela vient ; c'est que vous dites tout ce que vous pensez,
                        &amp; rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à
                        moi, qui devons n'avoir rien de caché l'une pour l'autre : mais avec tout le
                        monde ! avec votre amant surtout ! vous auriez toujours l'air d'une petite
                        sotte. Vous voyez bien que, quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour lui
                        &amp; non pas pour vous : vous devez donc moins chercher à lui dire ce que
                        vous pensez, que ce qui lui plaît davantage. </p>
                    <p> Adieu, mon cœur ; je vous embrasse au lieu de vous gronder ; dans
                        l'espérance que vous serez plus raisonnable. </p>
                    <p> Paris, ce 4 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> À merveille, vicomte, &amp; pour le coup, je vous aime à la fureur ! Au
                        reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre à la
                        seconde ; aussi ne m'a-t-elle point étonnée ; &amp; tandis que déjà fier de
                        vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense, &amp; que vous me
                        demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas tant besoin de
                        me presser. Oui, d'honneur ; en lisant le beau récit de cette scène tendre,
                        &amp; qui vous avait si violemment ému ; en voyant votre retenue, digne des
                        plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt fois : Voilà une
                        affaire manquée ! </p>
                    <p> Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse
                        une pauvre femme qui se rend, &amp; qu'on ne prend pas ? Ma foi, dans ce
                        cas-là, il faut au moins sauver l'honneur ; &amp; c'est ce qu'a fait votre
                        présidente. Je sais bien que pour moi, qui ai senti que la marche qu'elle a
                        prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d'en faire usage,
                        pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera :
                        mais je promets bien que si celui pour qui j'en ferai les frais n'en profite
                        pas mieux que vous, il peut renoncer à moi pour toujours. </p>
                    <p> Vous voilà donc absolument réduit à rien ! &amp; cela entre deux femmes,
                        dont l'une était déjà au lendemain, &amp; l'autre ne demandait pas mieux que
                        d'y être ! Hé bien ! vous allez croire que je me vante, &amp; dire qu'il est
                        facile de prophétiser après l'événement : mais je peux vous jurer que je m'y
                        attendais. C'est que réellement vous n'avez pas le génie de votre état ;
                        vous n'en savez que ce que vous en avez appris, &amp; vous n'inventez rien.
                        Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d'usage,
                        &amp; qu'il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme
                        un écolier. Enfin un enfantillage d'une part, de l'autre un retour de
                        pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous
                        déconcerter ; &amp; vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah !
                        Vicomte, Vicomte, vous m'apprenez à ne pas juger les hommes par leurs succès
                        ; &amp; bientôt, il faudra dire de vous : Il fut brave un tel jour. Et quand
                        vous avez fait sottise sur sottise, vous recourez à moi ! Il semble que je
                        n'aie rien autre chose à faire qu'à les réparer. Il est vrai que ce seroit
                        bien assez d'ouvrage. </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures, l'une est entreprise contre mon
                        gré, &amp; je ne m'en mêle point ; pour l'autre, comme vous y avez mis
                        quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je joins
                        ici, que vous lirez d'abord, &amp; que vous remettrez ensuite à la petite
                        Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener ; mais, je vous en
                        prie, donnez quelques soins à cet enfant, &amp; faisons-en, de concert, le
                        désespoir de sa mère &amp; de Gercourt. Il n'y a pas à craindre de forcer
                        les doses. Je vois clairement que la petite personne n'en sera pas effrayée
                        ; &amp; nos vues sur elle une fois remplies, elle deviendra ce qu'elle
                        pourra. </p>
                    <p> Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie d'en
                        faire au moins une intrigante subalterne &amp; de la prendre pour jouer les
                        seconds sous moi : mais je n'y vois pas d'étoffe ; elle a une sotte
                        ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, &amp;
                        qui pourtant n'en manque guère : &amp; c'est, selon moi, la maladie la plus
                        dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote, surtout, une faiblesse de
                        caractère presque toujours incurable, &amp; qui s'oppose à tout ; de sorte
                        que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour
                        l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile. Or, je ne connais rien de
                        plus plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment
                        ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque &amp; qu'elle ne sait pas
                        résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à
                        plaisir. </p>
                    <p> Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela, &amp; que c'est assez
                        pour nos projets. A la bonne heure ! mais n'oublions pas que de ces
                        machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts
                        &amp; les moteurs ; ainsi, que pour se servir de celle-ci sans danger, il
                        faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure, &amp; la briser ensuite. A la
                        vérité les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, &amp;
                        Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand
                        il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique
                        &amp; bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se
                        console pas ? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère ;
                        ainsi cela vaut fait. </p>
                    <p> Ce parti que je crois le meilleur, &amp; auquel je me suis arrêtée, m'a
                        décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma
                        lettre ; il rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui
                        puisse me compromettre, &amp; je vous prie d'y avoir attention. Cette
                        précaution une fois prise, je me charge du moral ; le reste vous regarde. Si
                        pourtant nous voyons par la suite que l'ingénuité se corrige, nous serons
                        toujours à temps de changer de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un
                        jour ou l'autre, nous occuper de ce que nous allons faire : dans aucun cas,
                        nos soins ne seront perdus. </p>
                    <p> Savez-vous que les miens ont risqué de l'être, &amp; que l'étoile de
                        Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence ? Mme de Volanges n'a-t-elle pas
                        eu un moment de faiblesse maternelle ? ne voulait-elle pas donner sa fille à
                        Danceny ? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre, que vous aviez
                        remarqué le lendemain. C'est encore vous qui auriez été cause de ce beau
                        chef-d'œuvre ! Heureusement la tendre mère m'en a écrit, &amp; j'espère que
                        ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant de vertu, &amp; surtout je la
                        cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison. </p>
                    <p> Je suis fâchée de n'avoir pas le temps de prendre copie de ma lettre, pour
                        vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les
                        femmes assez dépravées pour avoir un amant ! Il est si commode d'être
                        rigoriste dans ses discours ! cela ne nuit jamais qu'aux autres, &amp; ne
                        nous gêne aucunement. Et puis je n'ignore pas que la bonne dame a eu ses
                        petites faiblesses comme une autre, dans son jeune temps, &amp; je n'étais
                        pas fâchée de l'humilier au moins dans sa conscience ; cela me consolait un
                        peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C'est ainsi que dans
                        la même lettre, l'idée de nuire à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du
                        bien. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester
                        quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre marche
                        : mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce
                        qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu'il faut
                        encore attendre ; &amp; vous conviendrez, sans doute, que ce n'est pas ma
                        faute. </p>
                    <p> Paris, ce 4 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Azolan au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Monsieur, </p>
                    <p> Conformément à vos ordres, j'ai été, aussitôt la réception de votre lettre,
                        chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme vous lui aviez
                        ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j'avais
                        dit de partir sur-le-champ, comme Monsieur me l'avait mandé, &amp; qui
                        n'avait pas d'argent ; mais Monsieur votre homme d'affaires n'a pas voulu,
                        en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça de vous. J'ai donc été obligé de
                        les donner de moi, &amp; Monsieur m'en tiendra compte, si c'est sa bonté. </p>
                    <p> Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter
                        le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin. </p>
                    <p> J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle Julie :
                        mais elle était sortie &amp; je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui je n'ai pu
                        rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été à l'hôtel qu'à
                        l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le service, &amp;
                        Monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j'ai commencé
                        aujourd'hui. </p>
                    <p> Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie, &amp; elle a paru bien aise de me
                        voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse ; mais elle
                        m'a dit n'en rien savoir, &amp; je crois qu'elle a dit vrai. Je lui ai
                        reproché de ne m'avoir pas averti de son départ, &amp; elle m'a assuré
                        qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher Madame ; si bien
                        qu'elle a passé toute la nuit à ranger, &amp; que la pauvre fille n'a pas
                        dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre de sa
                        maîtresse qu'à une heure passée, &amp; elle l'a laissée qui se mettait
                        seulement à écrire. </p>
                    <p> Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au Concierge du
                        Château. Mlle Julie ne sait pas pour qui : elle dit que c'était peut-être
                        pour Monsieur ; mais Monsieur ne m'en parle pas. </p>
                    <p> Pendant tout le voyage, Madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui
                        faisait qu'on ne pouvait la voir : mais Mlle Julie croit être sûre qu'elle a
                        pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route, &amp; elle n'a
                        pas voulu s'arrêter à ***, comme elle avait fait en allant ; ce qui n'a pas
                        fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait pas déjeuné. Mais, comme je
                        lui ai dit, les maîtres sont les maîtres. </p>
                    <p> En arrivant, Madame s'est couchée ; mais elle n'est restée au lit que deux
                        heures. En se levant, elle a fait venir son Suisse, &amp; lui a donné
                        l'ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du
                        tout. Elle s'est mise à table pour dîner ; mais elle n'a mangé qu'un peu de
                        potage, &amp; elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez
                        elle, &amp; Mlle Julie y est entrée en même temps. Elle a trouvé sa
                        maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire, &amp; elle a vu que
                        c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de Monsieur ;
                        &amp; des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une
                        qu'elle avait encore devant elle tout au soir ! Je suis bien sûr que c'en
                        est encore une de Monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en est allée
                        comme ça ? ça m'étonne, moi ! au reste, sûrement que Monsieur le sait bien,
                        &amp; ce ne sont pas mes affaires. </p>
                    <p> Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, &amp; elle y
                        a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir : mais Mlle Julie
                        assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute la journée,
                        &amp; qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver &amp; être appuyée sur
                        sa main. Comme j'ai imaginé que Monsieur serait bien aise de savoir quels
                        sont ces livres-là, &amp; que Mlle Julie ne le savait pas, je me suis fait
                        mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n'y a
                        de vide que pour deux livres : l'un est le second volume des Pensées
                        Chrétiennes ; &amp; l'autre, le premier d'un livre qui a pour titre
                        Clarisse. J'écris bien comme il y a : Monsieur saura peut-être ce que c'est. </p>
                    <p> Hier au soir, Madame n'a pas soupé : elle n'a pris que du thé. </p>
                    <p> Elle a sonné de bonne heure ce matin ; elle a demandé ses chevaux tout de
                        suite, &amp; elle a été, avant neuf heures, aux Feuillans, où elle a entendu
                        la messe. Elle a voulu se confesser ; mais son confesseur était absent,
                        &amp; il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il était bon de
                        mander cela à Monsieur. </p>
                    <p> Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné, &amp; puis elle s'est mise à
                        écrire, &amp; elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé
                        occasion de faire bientôt ce que Monsieur désirait le plus : car c'est moi
                        qui ai porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de
                        Volanges ; mais j'en envoie une à Monsieur, qui était pour M. le président :
                        il m'a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi
                        pour Mme de Rosemonde ; mais j'ai imaginé que Monsieur la verrait toujours
                        bien quand il voudrait, &amp; je l'ai laissée partir. Au reste, Monsieur
                        saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi. J'aurai par la
                        suite toutes celles que je voudrai ; car c'est presque toujours Mlle Julie
                        qui les remet aux gens, &amp; elle m'a assuré que, par amitié pour moi,
                        &amp; puis aussi pour Monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais. </p>
                    <p> Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert : mais je pense
                        bien que Monsieur voudra lui faire quelque petit présent ; &amp; si c'est sa
                        volonté &amp; qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui fera
                        plaisir. </p>
                    <p> J'espère que Monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence à le
                        servir, &amp; j'ai bien à cœur de me justifier de reproches qu'il me fait.
                        Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au contraire mon
                        zèle pour le service de Monsieur qui en est cause, puisque c'est lui qui m'a
                        fait partir à trois heures du matin ; ce qui fait que je n'ai pas vu Mlle
                        Julie la veille, au soir, comme de coutume, ayant été coucher au
                        Tournebride, pour ne pas réveiller dans le château. </p>
                    <p> Quant à ce que Monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord
                        c'est que j'aime à me tenir proprement, comme Monsieur peut voir ; &amp;
                        puis qu'il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte : je sais
                        bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite ; mais je me
                        confie entièrement dans la générosité de Monsieur, qui est si bon maître. </p>
                    <p> Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à celui de
                        Monsieur, j'espère que Monsieur ne l'exigera pas de moi. C'était bien
                        différent chez Mme la duchesse ; mais assurément je n'irai pas porter la
                        livrée, &amp; encore une livrée de robe, après avoir eu l'honneur d'être
                        chasseur de Monsieur. Pour tout ce qui est du reste, Monsieur peut disposer
                        de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de respect que d'affection, son
                        très humble serviteur. </p>
                    <p> Roux Azolan, chasseur. </p>
                    <p> Paris, ce 5 octobre 17... onze heures du soir. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Présidente Tourvel à Madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> O mon indulgente mère ! que j'ai de grâces à vous rendre, &amp; que j'avais
                        besoin de votre lettre ! Je l'ai lue &amp; relue sans cesse ; je ne pouvais
                        pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j'aie
                        passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne ! la sagesse, la vertu,
                        savent donc compatir à la faiblesse ! vous avez pitié de mes maux ! ah ! si
                        vous les connaissiez !... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les
                        peines de l'amour : hélas ! je ne le connais presque que par elles. Mais le
                        tourment inexprimable, celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée,
                        c'est de se séparer de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours !...
                        Oui, la peine qui m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain,
                        toute ma vie ! Mon Dieu, que je suis jeune encore, &amp; qu'il me reste de
                        temps à souffrir ! </p>
                    <p> Etre soi-même l'artisan de son malheur ; se déchirer le cœur de ses propres
                        mains ; &amp; tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables, sentir à
                        chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot, &amp; que ce mot soit
                        un crime ! ah ! mon amie !... </p>
                    <p> Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais que
                        l'absence augmenterait mon courage &amp; mes forces : combien je me suis
                        trompée ! il semble au contraire qu'elle ait achevé de les détruire. J'avais
                        plus à combattre, il est vrai : mais même en résistant, tout n'était pas
                        privation ; au moins je le voyais quelquefois ; souvent même, sans oser
                        porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi ; oui, mon
                        amie, je les sentais, il semblait qu'ils réchauffassent mon âme ; &amp; sans
                        passer par mes yeux, ils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent,
                        dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête-à-tête avec
                        mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes
                        larmes, &amp; rien n'en adoucit l'amertume ; nulle consolation ne se mêle à
                        mes sacrifices ; &amp; ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à
                        rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire. </p>
                    <p> Hier encore, je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on m'a
                        remises, il y en avait une de lui ; on était encore à deux pas de moi, que
                        je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement : je
                        tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion ; &amp; cet état n'était pas
                        sans plaisir. Restée seule le moment d'après, cette trompeuse douceur s'est
                        bientôt évanouie, &amp; ne m'a laissé qu'un sacrifice de plus à faire. En
                        effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire ? Par
                        la fatalité qui me poursuit, les consolations même qui paraissent se
                        présenter à moi ne font au contraire que m'imposer de nouvelles privations ;
                        &amp; celles-ci deviennent plus cruelles encore, par l'idée que M. de
                        Valmont les partage. </p>
                    <p> Le voilà enfin, ce nom qui m'occupe sans cesse, &amp; que j'ai eu tant de
                        peine à écrire ; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a véritablement
                        alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte n'a point altéré ma
                        confiance en vous ; &amp; pourquoi craindrais-je de le nommer ? Je rougis de
                        mes sentiments, &amp; non de l'objet qui les cause. Ah ! quel autre que lui
                        est plus digne de les inspirer ! Cependant, je ne sais pourquoi ce nom ne se
                        présente point naturellement sous ma plume ; &amp; cette fois encore, j'ai
                        eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui. </p>
                    <p> Vous me mandez qu'il vous a paru vivement affecté de mon départ. Qu'a-t-il
                        donc fait ? qu'a-t-il dit ? a-t-il parlé de revenir à Paris ? Je vous prie
                        de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a bien jugée, il ne doit
                        pas m'en vouloir de cette démarche : mais il doit sentir aussi que c'est un
                        parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir
                        ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa Lettre... ; mais vous êtes sûrement
                        de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir. </p>
                    <p> Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être
                        entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés ; je sens à
                        merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues : mais vous ne
                        refuserez pas deux mots à votre enfant ; un pour soutenir son courage, &amp;
                        l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie. </p>
                    <p> Paris, ce 5 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Ce n'est que d'aujourd'hui, Madame, que j'ai remis à M. de Valmont la lettre
                        que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée quatre jours,
                        malgré la frayeur que j'avais souvent qu'on ne la trouvât, mais je la
                        cachais avec bien du soin ; &amp; quand le chagrin me reprenait, je
                        m'enfermais pour la relire. </p>
                    <p> Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque pas
                        un ; &amp; il faut avouer qu'il y a bien du plaisir : de façon que je ne
                        m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente
                        toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y songe
                        pas du tout ! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable ! </p>
                    <p> Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours : ça m'a été bien facile ;
                        car je ne lui avais encore dit que deux mots, qu'il m'a dit que si j'avais
                        quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, &amp; je
                        n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu'il y a été, il
                        n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m'a
                        grondée qu'après, &amp; encore bien doucement ; &amp; c'était d'une
                        manière... Tout comme vous ; ce qui m'a prouvé qu'il avait aussi bien de
                        l'amitié pour moi. </p>
                    <p> Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses, &amp;
                        que je n'aurais jamais crues ; particulièrement sur Maman. Vous me feriez
                        bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c'est
                        que je ne pouvais pas me retenir de rire ; si bien même qu'une fois j'ai ri
                        aux éclats, ce qui nous a fait bien peur : car Maman aurait pu entendre ;
                        &amp; si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais devenue ? C'est bien
                        pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent ! </p>
                    <p> Comme il faut être prudent, &amp; que, comme M. de Valmont m'a dit lui-même,
                        pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes
                        convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte, &amp; que
                        nous irons dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à craindre ; j'y ai déjà
                        été hier, &amp; actuellement que je vous écris, j'attends encore qu'il
                        vienne. A présent, Madame, j'espère que vous ne me gronderez plus. </p>
                    <p> Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre ; c'est ce
                        que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny &amp; de
                        M. de Valmont. Il me semble qu'un jour, à l'Opéra, vous me disiez au
                        contraire, qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari, &amp;
                        qu'il me faudrait même oublier Danceny ; au reste, peut-être que j'avais mal
                        entendu, &amp; j'aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu'à
                        présent, je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire
                        même, puisque j'aurai plus de liberté ; &amp; j'espère qu'alors je pourrai
                        m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens bien que je ne
                        serai véritablement heureuse qu'avec lui : car à présent son idée me
                        tourmente toujours, &amp; je n'ai de bonheur que quand je peux ne pas penser
                        à lui, ce qui est bien difficile ; &amp; dès que j'y pense, je redeviens
                        chagrine tout de suite. </p>
                    <p> Ce qui me console un peu, c'est que vous m'assurez que Danceny m'en aimera
                        davantage : mais en êtes-vous bien sûre ?... Oh ! oui, vous ne voudriez pas
                        me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j'aime, &amp;
                        que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est peut-être un bonheur !
                        Enfin, nous verrons. </p>
                    <p> Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon
                        d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont.
                        Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe
                        avec M. de Valmont ; ainsi vous n'avez que faire de craindre. </p>
                    <p> Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage : mais laissez faire ; quand
                        elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets que je
                        saurai mentir. </p>
                    <p> Adieu, ma bien bonne amie ; je vous remercie bien, &amp; je vous promets que
                        je n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse,
                        car il est près d'une heure ; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder. </p>
                    <p> Du château de... 10 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Puissances du ciel, j'avais une âme pour la douleur ; donnez-m'en une pour
                        la félicité ! C'est, je crois, le tendre saint Preux qui s'exprime ainsi.
                        Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon
                        amie, je suis, en même temps, très heureux &amp; très malheureux ; &amp;
                        puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes
                        peines &amp; de mes plaisirs. </p>
                    <p> Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en suis à ma
                        quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la quatrième ; car
                        ayant bien deviné dès le premier renvoi qu'il serait suivi de beaucoup
                        d'autres, &amp; ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j'ai pris le parti de
                        mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, &amp; depuis le
                        second courrier, c'est toujours la même lettre qui va &amp; vient ; je ne
                        fais que changer l'enveloppe. Si ma belle s'en lasse, s'ennuie un jour de ce
                        va-et-vient, elle gardera la missive, &amp; il sera temps alors de me
                        remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de correspondance,
                        je ne peux guère être plus avancé, ni plus instruit que le premier jour. </p>
                    <p> J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente : au
                        moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'y est venu
                        aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est venu deux
                        pour la vieille Rosemonde ; &amp; comme celle-ci ne nous en a rien dit,
                        comme elle n'ouvre plus la bouche de sa chère belle, dont auparavant elle
                        parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui avait la confidence.
                        Je présume que d'une part, le besoin de parler de moi, &amp; de l'autre, la
                        petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de Volanges sur un sentiment si
                        longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains d'avoir
                        encore perdu au change : car plus les femmes vieillissent, &amp; plus elles
                        deviennent rêches &amp; sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal
                        de moi : mais celle-ci lui en dira plus de l'amour ; &amp; la sensible prude
                        a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne. </p>
                    <p> Le seul moyen de me mettre au fait, est, comme vous voyez, d'intercepter le
                        commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur ; &amp; j'en
                        attends l'exécution de jour en jour. Jusques-là, je ne puis rien faire qu'au
                        hasard : aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens
                        connus, tous ceux des romans &amp; de mes mémoires secrets ; je n'en trouve
                        aucun qui convienne, ni aux circonstances de l'aventure, ni au caractère de
                        l'héroïne. Le difficile ne serait pas de m'introduire chez elle, même la
                        nuit, même encore de l'endormir &amp; d'en faire une nouvelle Clarisse :
                        mais après plus de deux mois de soins &amp; de peines, recourir à des moyens
                        qui me soient étrangers ! me traîner servilement sur la trace des autres,
                        &amp; triompher sans gloire !... Non, elle n'aura pas les plaisirs du vice
                        &amp; les honneurs de la vertu. Ce n'est pas assez pour moi de la posséder,
                        je veux qu'elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer
                        jusqu'à elle, mais y arriver de son aveu ; la trouver seule &amp; dans
                        l'intention de m'écouter ; surtout, lui fermer les yeux sur le danger, car
                        si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce
                        qu'il faut faire, &amp; plus j'en sens la difficulté, &amp; dussiez-vous
                        encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à
                        mesure que je m'en occupe davantage. </p>
                    <p> La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me
                        donne notre commune pupille ; c'est à elle que je dois d'avoir encore à
                        faire autre chose que des élégies. </p>
                    <p> Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il
                        s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son
                        effet ? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel
                        ! </p>
                    <p> Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi, &amp; me
                        balbutier quelques mots ; encore prononcés si bas &amp; tellement étouffés
                        par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu'ils
                        causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là je m'étais tenu fier : mais
                        fléchi par un si plaisant repentir, je voulus bien promettre d'aller trouver
                        le soir même la jolie pénitente ; &amp; cette grâce de ma part fut reçue de
                        la sienne avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait. </p>
                    <p> Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai résolu de
                        profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette
                        enfant, &amp; aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce
                        travail avec plus de liberté, j'avais besoin de changer le lieu de nos
                        rendez-vous ; car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille
                        de celle de sa mère, ne pouvait lui inspirer assez de sécurité, pour la
                        laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis de faire innocemment
                        quelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à
                        prendre, à l'avenir, un asile plus sûr ; elle m'a encore épargné ce soin. </p>
                    <p> La petite personne est rieuse ; et, pour favoriser sa gaieté, je m'avisai,
                        dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui
                        me passaient par la tête ; &amp; pour les rendre plus piquantes &amp; fixer
                        davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa Maman,
                        que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices &amp; de ridicules. </p>
                    <p> Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix ; il encourageait mieux
                        que tout autre ma timide écolière, &amp; je lui inspirais en même temps le
                        plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis longtemps, que si ce
                        moyen n'est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille,
                        il est indispensable, &amp; souvent même le plus efficace, quand on veut la
                        dépraver ; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas
                        elle-même : vérité morale, que je crois si utile, que j'ai été bien aise de
                        fournir un exemple à l'appui du précepte. </p>
                    <p> Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire
                        à chaque instant ; &amp; enfin, une fois, elle pensa éclater. Je n'eus pas
                        de peine à lui faire croire qu'elle avait fait un bruit affreux. Je feignis
                        une grande frayeur, qu'elle partagea facilement. Pour qu'elle s'en
                        ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de raparaître, &amp; je la
                        laissai seule trois heures plus tôt que de coutume : aussi convînmes-nous,
                        en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous
                        nous rassemblerions. </p>
                    <p> Je l'y ai déjà reçue deux fois ; &amp; dans ce court intervalle, l'écolière
                        est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai
                        tout appris, jusqu'aux complaisances ! je n'ai excepté que les précautions. </p>
                    <p> Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du jour ;
                        &amp; comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire, à peine
                        parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même, d'aujourd'hui, pris
                        le parti de manger dans ma chambre, &amp; je ne compte plus la quitter que
                        pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma
                        santé. J'ai déclaré que j'étais perdu de vapeurs ; j'ai annoncé aussi un peu
                        de fièvre. Il ne m'en coûte que de parler d'une voix lente &amp; éteinte.
                        Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille. L'amour y
                        pourvoira. </p>
                    <p> J'occupe mon loisir, en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les
                        avantages que j'ai perdus, &amp; aussi à composer une espèce de catéchisme
                        de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à n'y rien nommer que par
                        le mot technique : &amp; je ris d'avance de l'intéressante conversation que
                        cela doit fournir entre elle &amp; Gercourt, la première nuit de leur
                        mariage. Rien n'est plus plaisant que l'ingénuité avec laquelle elle se sert
                        déjà du peu qu'elle sait de cette langue ! elle n'imagine pas qu'on puisse
                        parler autrement. Cette enfant est réellement séduisante ! Ce contraste de
                        la candeur naïve avec le langage de l'effronterie ne laisse pas de faire de
                        l'effet, et, je ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui
                        me plaisent. </p>
                    <p> Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon temps
                        &amp; ma santé : mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle me sauve
                        l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité auprès de
                        l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant avec la douce
                        sensibilité ! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà instruite de ce grand
                        événement, &amp; j'ai beaucoup d'envie de savoir ce qu'elle en pense ;
                        d'autant que je parierois bien qu'elle ne manquera pas de s'en attribuer
                        l'honneur. Je réglerai l'état de ma santé sur l'impression qu'il fera sur
                        elle. </p>
                    <p> Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je
                        désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre ;
                        &amp; je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en promets, je
                        compte pour beaucoup la récompense que j'en attends de vous. </p>
                    <p> Du château de... 11 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le comte de Gercourt à Madame de Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Tout paraît, Madame, devoir être tranquille dans ce pays ; &amp; nous
                        attendons, de jour en jour, la permission de repasser en France. J'espère
                        que vous ne douterez pas que je n'ai toujours le même empressement à m'y
                        rendre, &amp; à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous &amp; à Mlle de
                        Volanges. Cependant M. le duc de ***, mon cousin, &amp; à qui vous savez
                        combien j'ai d'obligation, vient de me faire part de son rappel de Naples.
                        Il me mande qu'il compte passer par Rome, &amp; voir, dans sa route, la
                        partie d'Italie qui lui reste à connaître. Il m'engage à l'accompagner dans
                        ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache
                        pas qu'il me serait agréable de profiter de cette occasion ; sentant bien
                        qu'une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d'autres
                        absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus
                        convenable d'attendre l'hiver pour ce mariage ; puisque ce ne peut être
                        qu'alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, &amp; nommément M.
                        le marquis de *** à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces
                        considérations puissantes, mes projets à cet égard seront absolument
                        subordonnés aux vôtres ; &amp; pour peu que vous préfériez vos premiers
                        arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de
                        me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai
                        votre réponse ici, &amp; elle seule réglera ma conduite. </p>
                    <p> Je suis avec respect, Madame, &amp; avec tous les sentiments qui conviennent
                        à un fils, votre très humble, etc. </p>
                    <p> LE COMTE DE GERCOURT. </p>
                    <p> Bastia ce 10 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De Madame de Rosemonde à la Présidente Tourvel (Dictée
                            seulement.) </hi>
                    </head>
                    <p> Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du 11, &amp;
                        les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de
                        m'en faire davantage ; &amp; que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que
                        vous étiez ma fille, vous m'auriez réellement grondée. Vous auriez été
                        pourtant bien injuste ! C'était le désir &amp; l'espoir de pouvoir vous
                        répondre moi-même, qui me faisait différer chaque jour ; &amp; vous voyez
                        qu'encore aujourd'hui, je suis obligée d'emprunter la main de ma femme de
                        chambre. Mon malheureux rhumatisme m'a repris ; il s'est niché cette fois
                        sur le bras droit, &amp; je suis absolument manchotte. Voilà ce que c'est,
                        jeune &amp; fraîche comme vous êtes, d'avoir une si vieille amie ! on
                        souffre de ses incommodités. </p>
                    <p> Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien
                        de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j'ai reçu
                        vos deux lettres ; qu'elles auraient redoublé, s'il était possible, ma
                        tendre amitié pour vous ; &amp; que je ne cesserai jamais de prendre part,
                        bien vivement, à tout ce qui vous intéresse. </p>
                    <p> Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger, &amp; sans
                        qu'il faille en prendre aucune inquiétude ; c'est une incommodité légère,
                        qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le
                        voyons presque plus. </p>
                    <p> Sa retraite &amp; votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai.
                        La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire, &amp; bâille,
                        tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis
                        quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément toutes
                        les après-dînées. </p>
                    <p> Adieu, ma chère belle ; je suis pour toujours votre bien bonne amie, votre
                        maman, votre sœur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin je
                        vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments. </p>
                    <p> Signé : ADELAIDE, pour Mme DE ROSEMONDE. </p>
                    <p> Du château de... 14 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Je crois devoir vous prévenir, Vicomte, qu'on commence à s'occuper de vous à
                        Paris ; qu'on y remarque votre absence, &amp; que déjà on en devine la
                        cause. J'étais hier à un souper fort nombreux ; il y fut dit positivement
                        que vous étiez retenu au village par un amour romanesque &amp; malheureux :
                        aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès,
                        &amp; de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m'en croyez,
                        vous ne laisserez pas prendre de consistance à ces bruits dangereux, &amp;
                        vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence. </p>
                    <p> Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste pas,
                        vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus facilement ; que
                        vos rivaux vont perdre leur respect pour vous, &amp; oser vous combattre :
                        car lequel d'entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu ? Songez
                        surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes
                        celles que vous n'avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis
                        que les autres s'efforceront de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à
                        être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur, que vous l'avez
                        été au-dessus jusqu'à présent. </p>
                    <p> Revenez donc, Vicomte, &amp; ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice
                        puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges ;
                        &amp; pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix
                        lieues d'elle, que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu'elle
                        ira vous chercher ? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous, ou ne s'en
                        occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins
                        ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, &amp;
                        vous en avez besoin ; &amp; quand vous vous obstineriez à votre ridicule
                        aventure, je ne vois pas que votre retour puisse y nuire ; au contraire. </p>
                    <p> En effet, si votre présidente vous adore, comme vous me l'avez tant dit
                        &amp; si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être
                        à présent de parler de vous, &amp; de savoir ce que vous faites, ce que vous
                        dites, ce que vous pensez, &amp; jusqu'à la moindre des choses qui vous
                        intéressent. Ces misères-là prennent du prix, en raison des privations qu'on
                        éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche :
                        celui-ci les dédaigne ; mais le pauvre les recueille avidement &amp; s'en
                        nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là ;
                        &amp; plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l'appétit du
                        reste. </p>
                    <p> De plus, puisque vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque
                        lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, &amp; tout ce qu'elle
                        croit propre à corroborer sa sagesse &amp; fortifier sa vertu. Pourquoi donc
                        laisser à l'une des ressources pour se défendre, &amp; à l'autre pour vous
                        nuire ? </p>
                    <p> Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez
                        avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de Volanges vous hait,
                        &amp; la haine est toujours plus ingénieuse &amp; plus clairvoyante que
                        l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l'engagera pas à médire
                        un seul instant de son cher neveu ; car la vertu a aussi ses faiblesses. De
                        plus vos craintes portent sur une remarque absolument fausse. </p>
                    <p> Il n'est pas vrai que plus les femmes vieillissent &amp; plus elles
                        deviennent rêches &amp; sévères. C'est de quarante à cinquante ans que le
                        désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées
                        d'abandonner des prétentions &amp; des plaisirs auxquels elles tiennent
                        encore, rendent presque toutes les femmes bégueules &amp; acariâtres. Il
                        leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice : mais
                        dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes. </p>
                    <p> La plus nombreuse, celle des femmes qui n'ont eu pour elles que leur figure
                        &amp; leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie qui ne s'émeut plus que
                        pour le jeu &amp; pour quelques pratiques de dévotion ; celle-là est
                        toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais
                        rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne
                        soient pas sévères : sans idées &amp; sans consistance, elles répètent, sans
                        le comprendre &amp; indifféremment, tout ce qu'elles entendent dire, &amp;
                        restent par elles-mêmes absolument nulles. </p>
                    <p> L'autre classe beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle
                        des femmes qui, ayant eu un caractère &amp; n'ayant pas négligé de nourrir
                        leur raison, savent se créer une existence, quand celle de la nature leur
                        manque ; &amp; prennent le parti de mettre à leur esprit les pompons
                        qu'elles employaient avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l'ordinaire
                        le jugement très sain, &amp; l'esprit à la fois solide, gai &amp; gracieux.
                        Elles remplacent les charmes séduisants par l'attachante bonté, &amp; encore
                        par l'enjouement dont le charme augmente en proportion de l'âge : c'est
                        ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse
                        en s'en faisant aimer. Mais alors, loin d'être, comme vous le dites, rêches
                        &amp; sévères, l'habitude de l'indulgence, leurs longues réflexions sur la
                        faiblesse humaine, &amp; enfin les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels
                        seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être,
                        trop près de la facilité. </p>
                    <p> Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché les
                        vieilles femmes, dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des suffrages,
                        j'en ai rencontré beaucoup auprès de qui l'inclination me ramenait autant
                        que l'intérêt. Je m'arrête là ; car à présent que vous enflammez si vite
                        &amp; si moralement, j'aurais peur que vous ne devinssiez subitement
                        amoureux de votre vieille tante, &amp; que vous ne vous enterrassiez avec
                        elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens
                        donc. </p>
                    <p> Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je
                        ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous
                        l'avez trouvée sous la main, vous l'avez prise : à la bonne heure ! mais ce
                        ne peut pas être là un goût. Ce n'est pas même, à vrai dire, une entière
                        jouissance : vous ne possédez absolument que son corps ! je ne parle pas de
                        son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère : mais vous
                        n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu,
                        mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite ; je
                        vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle y parle de
                        vous, c'est toujours M. de Valmont ; que toutes ses idées, même celles que
                        vous lui faites naître, n'aboutissent jamais qu'à Danceny ; &amp; lui, elle
                        ne l'appelle pas Monsieur, c'est bien toujours Danceny seulement. Par là,
                        elle le distingue de tous les autres ; &amp; même en se livrant à vous, elle
                        ne se familiarise qu'avec lui. Si une telle conquête vous paraît séduisante,
                        si les plaisirs qu'elle donne vous attachent, assurément vous êtes modeste
                        &amp; peu difficile ! Que vous la gardiez, j'y consens ; cela entre même
                        dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un
                        quart d'heure ; qu'il faudrait aussi avoir quelque empire, &amp; ne lui
                        permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny, qu'après le lui avoir
                        fait un peu plus oublier. </p>
                    <p> Avant de cesser de m'occuper de vous, pour venir à moi, je veux encore vous
                        dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre me paraît
                        bien connu &amp; bien usé. En vérité, Vicomte, vous n'êtes pas inventif !
                        Moi, je me répète aussi quelquefois, comme vous allez voir ; mais je tâche
                        de me sauver par les détails, &amp; surtout le succès me justifie. Je vais
                        encore en tenter un, &amp; courir une nouvelle aventure. Je conviens qu'elle
                        n'aura pas le mérite de la difficulté ; mais au moins sera-ce une
                        distraction, &amp; je m'ennuie à périr. </p>
                    <p> Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est devenu
                        insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de tendresse, de
                        vénération, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment,
                        m'avait paru plaisante ; il a pourtant bien fallu la calmer, car c'eût été
                        me compromettre que de le laisser faire : &amp; il n'y avait pas moyen de
                        lui faire entendre raison. J'ai donc pris le parti de lui montrer plus
                        d'amour, pour en venir à bout plus facilement ; mais lui a pris cela au
                        sérieux ; &amp; depuis ce temps il m'excède par son enchantement éternel. Je
                        remarque surtout l'insultante confiance qu'il prend en moi, &amp; la
                        sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J'en suis
                        vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s'il croit valoir assez pour
                        me fixer ! Ne me disait-il pas dernièrement que je n'aurais jamais aimé un
                        autre que lui ? Oh ! pour le coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour
                        ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà,
                        certes, un plaisant Monsieur, pour avoir un droit exclusif ! Je conviens
                        qu'il est bien fait &amp; d'une assez belle figure : mais, à tout prendre,
                        ce n'est, au fait, qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut
                        nous séparer. </p>
                    <p> J'essaie déjà depuis près de quinze jours, &amp; j'ai employé, tour à tour,
                        la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles ; mais le tenace personnage
                        ne quitte pas prise ainsi : il faut donc prendre un parti plus violent ; en
                        conséquence je l'emmène à ma campagne. Nous partons après demain. Il n'y
                        aura avec nous que quelques personnes désintéressées &amp; peu
                        clairvoyantes, &amp; nous y aurons presque autant de liberté que si nous y
                        étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d'amour &amp; de caresses,
                        nous y vivrons si bien l'un pour l'autre uniquement, que je parie bien qu'il
                        désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand
                        bonheur ; &amp; s'il n'en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis
                        de lui, dites, j'y consens, que je n'en sais pas plus que vous. </p>
                    <p> Le prétexte de cette espèce de retraite, est de m'occuper sérieusement de
                        mon grand procès, qui en effet se jugera enfin au commencement de l'hiver.
                        J'en suis bien aise ; car il est vraiment désagréable d'avoir ainsi toute sa
                        fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois inquiète de l'événement : d'abord
                        j'ai raison, tous mes avocats me l'assurent. Et quand je ne l'aurais pas, je
                        serais donc bien maladroite, si je ne savais pas gagner un procès, où je
                        n'ai pour adversaires que des mineures encore en bas âge, &amp; leur vieux
                        tuteur ! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si
                        importante, j'aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous
                        paraît-il pas gai ? cependant s'il me fait gagner mon procès &amp; perdre
                        Belleroche, je ne regretterai pas mon temps. </p>
                    <p> A présent, Vicomte, devinez le successeur ; je vous le donne en cent. Mais
                        bon ! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien ? hé bien, c'est
                        Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas ? car enfin je ne suis pas encore
                        réduite à l'éducation des enfants ! Mais celui-là mérite d'être excepté ; il
                        n'a que les grâces de la jeunesse, &amp; non la frivolité. Sa grande réserve
                        dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, &amp; on ne
                        l'en trouve que plus aimable, quand il se livre, dans le tête-à-tête. Ce
                        n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore
                        que sa confidente ; mais sous ce voile de l'amitié, je crois lui voir un
                        goût très vif pour moi, &amp; je sens que j'en prends beaucoup pour lui. Ce
                        serait bien dommage que tant d'esprit &amp; de délicatesse allassent se
                        sacrifier &amp; s'abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges !
                        J'espère qu'il se trompe en croyant l'aimer : elle est si loin de le mériter
                        ! Ce n'est pas que je sois jalouse d'elle ; mais c'est que ce serait un
                        meurtre, &amp; je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, Vicomte, de
                        mettre vos soins pendant mon voyage à ce qu'il ne puisse se rapprocher de sa
                        Cécile comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer. Un premier goût
                        a toujours plus d'empire qu'on ne croit, &amp; je ne serais sûre de rien,
                        s'il la revoyait à présent ; surtout pendant mon absence. A mon retour, je
                        me charge de tout, &amp; j'en réponds. </p>
                    <p> J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi : mais j'en ai fait le
                        sacrifice à ma prudence ordinaire ; &amp; puis, j'aurais craint qu'il ne
                        s'aperçût de quelque chose entre Belleroche &amp; moi, &amp; je serais au
                        désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins
                        m'offrir à son imagination, pure &amp; sans tache ; telle enfin qu'il
                        faudrait être, pour être vraiment digne de lui. </p>
                    <p> Paris ce 15 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> De la présidente Tourvel à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude ; &amp; sans savoir si vous
                        serez en état de me répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger.
                        L'état de M. de Valmont, que vous me dites sans danger, ne me laisse pas
                        autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas rare que la
                        mélancolie &amp; le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de
                        quelque maladie grave ; les souffrances du corps, comme celles de l'esprit,
                        font désirer la solitude ; &amp; souvent on reproche de l'humeur à celui
                        dont on devrait seulement plaindre les maux. </p>
                    <p> Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant
                        malade vous-même, n'avez-vous pas un Médecin auprès de vous ? Le mien, que
                        j'ai vu ce matin, &amp; que je ne vous cache pas que j'ai consulté
                        indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement actives,
                        cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger ; et, comme il me
                        disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n'ont
                        pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu'un qui vous
                        est si cher ? </p>
                    <p> Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours, je ne reçois
                        plus de nouvelles de lui. Mon Dieu ! ne me trompez-vous point sur son état ?
                        Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup ? Si c'était seulement
                        l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu'il aurait
                        pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis
                        depuis quelques jours d'une tristesse qui m'effraie. Ah ! peut-être suis-je
                        à la veille du plus grand des malheurs ! </p>
                    <p> Vous ne sauriez croire, &amp; j'ai honte de vous dire, combien je suis
                        peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais
                        encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé de moi ! &amp; je
                        voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres,
                        mais je pleurais en les regardant : mes larmes étaient plus douces &amp;
                        plus faciles ; &amp; celles-là seules dissipaient en partie l'oppression
                        habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon
                        indulgente amie, écrivez-moi, vous-même, aussitôt que vous le pourrez ;
                        &amp; en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles &amp; des
                        siennes. </p>
                    <p> Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous : mais vous
                        connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre
                        reconnaissance pour votre sensible amitié ; vous pardonnerez au trouble où
                        je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à redouter des
                        maux, dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu ! cette idée désespérante
                        me poursuit &amp; déchire mon cœur ; ce malheur me manquait, &amp; je sens
                        que je suis née pour les éprouver tous. </p>
                    <p> Adieu, ma chère amie ; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous
                        aujourd'hui ? </p>
                    <p> Paris ce 16 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> C'est une chose inconcevable, ma belle amie, comme aussitôt qu'on s'éloigne,
                        on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès de vous, nous
                        n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de voir ; &amp; parce
                        que, depuis près de trois mois, je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de
                        même avis sur rien. Qui de nous deux a tort ? sûrement vous n'hésiteriez pas
                        sur la réponse : mais moi, plus sage, ou plus poli, je ne décide pas. Je
                        vais seulement répondre à votre Lettre, &amp; continuer de vous exposer ma
                        conduite. </p>
                    <p> D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui
                        courent sur mon compte ; mais je ne m'en inquiète pas encore ; je me crois
                        sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille ; je ne
                        reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, &amp; toujours plus
                        digne de vous. </p>
                    <p> J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la petite
                        Volanges, dont vous paraissez faire si peu de cas : comme si ce n'était
                        rien, que d'enlever, en une soirée, une jeune fille à son amant aimé : d'en
                        user ensuite tant qu'on le veut, &amp; absolument comme de son bien, &amp;
                        sans plus d'embarras ; d'en obtenir ce qu'on n'ose pas même exiger de toutes
                        les filles dont c'est le métier, &amp; cela, sans la déranger en rien de son
                        tendre amour, sans la rendre inconstante, pas même infidèle-car, en effet,
                        je n'occupe pas seulement sa tête !-en sorte qu'après ma fantaisie passée,
                        je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire, sans qu'elle
                        se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire ? &amp;
                        puis, croyez-moi une fois sortie de mes mains, les principes que je lui
                        donne ne s'en développeront pas moins ; &amp; je prédis que la timide
                        écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître. </p>
                    <p> Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la Présidente, ce
                        modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins,
                        telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de l'attaquer ! je la
                        montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs &amp; sa vertu, sacrifiant sa
                        réputation &amp; deux ans de sagesse, pour courir après le bonheur de me
                        plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer ; se trouvant suffisamment
                        dédommagée de tant de sacrifices, par un mot, par un regard, qu'encore elle
                        n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai ; &amp; je ne
                        connais pas cette femme, ou je n'aurai point de successeur. Elle résistera
                        au besoin de consolation, à l'habitude du plaisir, au désir même de la
                        vengeance. Enfin, elle n'aura existé que pour moi ; &amp; que sa carrière
                        soit plus ou moins longue, j'en aurai seul ouvert &amp; fermé la barrière.
                        Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux : "Voyez mon ouvrage,
                        &amp; cherchez-en dans le siècle un second exemple ! " </p>
                    <p> Vous allez me demander d'où me vient aujourd'hui cet excès de confiance ?
                        c'est que depuis huit jours je suis dans la confidence de ma belle ; elle ne
                        me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d'elle à Mme de
                        Rosemonde m'ont suffisamment instruit, &amp; je ne lirai plus les autres que
                        par curiosité. Je n'ai absolument besoin, pour réussir, que de me rapprocher
                        d'elle, &amp; mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en
                        usage. </p>
                    <p> Vous êtes curieuse, je crois ? Mais non, pour vous punir de ne pas croire à
                        mes inventions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je
                        vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure ; &amp; en effet,
                        sans le doux prix attaché par vous à son succès, je ne vous en parlerais
                        plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l'espoir que vous vous
                        corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette punition légère ; &amp; revenant
                        à l'indulgence, j'oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des
                        vôtres avec vous. </p>
                    <p> Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme une idylle &amp; ennuyée
                        comme son lecteur ! Et ce pauvre Belleroche ! vous ne vous contentez pas de
                        lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question ! Comment s'en
                        trouve-t-il ? supporte-t-il bien les nausées de l'amour ? Je voudrais pour
                        beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché ; je serais curieux de
                        voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains,
                        en vérité, d'avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n'ai fait qu'une
                        fois, dans ma vie, l'amour par procédé. J'avais certainement un grand motif,
                        puisque c'était à la Comtesse de *** ; &amp; vingt fois, entre ses bras,
                        j'ai été tenté de lui dire : "Madame, je renonce à la place que je
                        sollicite, &amp; permettez-moi de quitter celle que j'occupe." Aussi, de
                        toutes les femmes que j'ai eues, c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à
                        dire du mal. </p>
                    <p> Pour votre motif à vous, je le trouve, à vrai dire, d'un ridicule rare ;
                        &amp; vous aviez raison de croire que je ne devinerais pas le successeur.
                        Quoi ! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là ! Eh !
                        ma chère amie, laissez-le adorer sa vertueuse Cécile, &amp; ne vous
                        compromettez pas dans ces jeux d'enfant. Laissez les écoliers se former
                        auprès des bonnes, ou jouer avec les pensionnaires à de petits jeux
                        innocents. Qu'allez-vous vous charger d'un novice qui ne saura ni vous
                        prendre ni vous quitter, &amp; avec qui il vous faudra tout faire ? Je vous
                        le dis sérieusement, je désapprouve ce choix, &amp; quelque secret qu'il
                        restât, il vous humilierait au moins à mes yeux &amp; dans votre conscience. </p>
                    <p> Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui : allons donc, vous vous
                        trompez sûrement, &amp; je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur.
                        Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, &amp;
                        Paris ne vous offrant pas de choix, vos idées, toujours trop vives, se sont
                        portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu'à votre
                        retour, vous pourrez choisir entre mille ; &amp; si enfin vous redoutez
                        l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m'offre à
                        vous pour amuser vos loisirs. </p>
                    <p> D'ici à votre retour, mes grandes affaires seront terminées de manière ou
                        d'autre ; &amp; sûrement, ni la petite Volanges, ni la Présidente elle-même,
                        ne m'occuperont assez alors, pour que je ne sois pas à vous autant que vous
                        le désirerez. Peut-être même, d'ici-là, aurai-je déjà remis la petite fille
                        aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que
                        ce ne soit pas une jouissance attachante, comme j'ai le projet qu'elle garde
                        de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes,
                        je me suis mis, avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps
                        sans altérer ma santé ; &amp; dès ce moment, je ne tiens plus à elle, que
                        par le soin qu'on doit aux affaires de famille. </p>
                    <p> Vous ne m'entendez pas ?... C'est que j'attends une seconde époque pour
                        confirmer mon espoir, &amp; m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes
                        projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari de mon
                        écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité ; &amp; que le
                        chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de celle de
                        Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure que je n'ai
                        entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny inconstant,
                        vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m'offrant
                        pour le représenter auprès de vous, j'ai, ce me semble, quelques droits à la
                        préférence. </p>
                    <p> J'y compte si bien, que je n'ai pas craint de contrarier vos vues, en
                        concourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour
                        le premier &amp; digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre
                        pupille occupée à lui écrire, &amp; l'ayant dérangée d'abord de cette douce
                        occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé, après, de
                        voir sa lettre ; &amp; comme je l'ai trouvée froide &amp; contrainte, je lui
                        ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle consolerait son amant, &amp;
                        je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée ; où, en imitant du
                        mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai tâché de nourrir l'amour du jeune
                        homme, par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me
                        disait-elle, de se trouver parler si bien ; &amp; dorénavant, je serai
                        chargé de la correspondance. Que n'aurai-je pas fait pour ce Danceny ?
                        J'aurai été à la fois son ami, son confident, son rival &amp; sa maîtresse !
                        Encore, en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens
                        dangereux. Oui, sans doute, dangereux ; car vous posséder &amp; vous perdre,
                        c'est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que
                        vous pourrez. Laissez-là Danceny, &amp; préparez-vous à retrouver, comme à
                        me rendre, les délicieux plaisirs de notre première liaison. </p>
                    <p> Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès, &amp; je
                        serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne. </p>
                    <p> Du château de... 19 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny à Cécile Volanges </hi>
                    </head>
                    <p> Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne ; ainsi, ma charmante
                        Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence,
                        celui de parler de vous à votre amie &amp; à la mienne. Depuis quelque
                        temps, elle m'a permis de lui donner ce titre ; &amp; j'en ai profité avec
                        d'autant plus d'empressement, qu'il me semblait, par là, me rapprocher de
                        vous davantage. Mon Dieu ! que cette femme est aimable ! &amp; quel charme
                        flatteur elle sait donner à l'amitié ! Il semble que ce doux sentiment
                        s'embellisse &amp; se fortifie chez elle de tout ce qu'elle refuse à
                        l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à
                        m'entendre lui parler de vous !... C'est là sans doute ce qui m'attache
                        autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de
                        passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs de l'amitié, d'y
                        consacrer toute mon existence, d'être en quelque sorte le point de réunion
                        de votre attachement réciproque ; &amp; de sentir toujours qu'en m'occupant
                        du bonheur de l'une, je travaillerais également à celui de l'autre ! Aimez,
                        aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L'attachement que
                        j'ai pour elle, donnez-lui plus de prix encore, en le partageant. Depuis que
                        j'ai goûté le charme de l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre
                        tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir
                        qu'à moitié. Oui, ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les
                        sentiments les plus doux ; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver
                        une sensation de bonheur ; &amp; je croirais encore ne pouvoir jamais vous
                        rendre qu'une partie de la félicité que je tiendrais de vous. </p>
                    <p> Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère de mon
                        imagination, &amp; que la réalité ne m'offre au contraire que des privations
                        douloureuses &amp; indéfinies ? L'espoir que vous m'aviez donné de vous voir
                        à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y renoncer. Je n'ai plus de
                        consolation que celle de me persuader qu'en effet cela ne vous est pas
                        possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi !
                        Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah !
                        Cécile ! Cécile, je crois bien que vous m'aimez de toutes les facultés de
                        votre âme, mais votre âme n'est pas brûlante comme la mienne ! Que n'est-ce
                        à moi à lever les obstacles ? pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me
                        faille ménager, au lieu des vôtres ? je saurais bientôt vous prouver que
                        rien n'est impossible à l'amour. </p>
                    <p> Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle : au
                        moins, ici, je vous verrais quelquefois. Vos charmants regards ranimeraient
                        mon âme abattue ; leur touchante expression rassurerait mon cœur, qui
                        quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile ; cette crainte n'est pas un
                        soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah ! je serais trop
                        malheureux, si j'en doutais. Mais tant d'obstacles ! &amp; toujours
                        renouvelés ! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ
                        de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs. </p>
                    <p> Adieu, ma Cécile ; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre Amant s'afflige,
                        &amp; que vous pouvez seule lui rendre le bonheur. </p>
                    <p> Paris ce 17 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Chevalier Danceny (Dictée par
                            Valmont.) </hi>
                    </head>
                    <p> Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour être
                        triste, quand je sais que vous vous affligez ? &amp; doutez-vous que je ne
                        souffre autant que vous de toutes vos peines ? Je partage même celles que je
                        vous cause volontairement ; &amp; j'ai de plus que vous, de voir que vous ne
                        me rendez pas justice. Oh ! cela n'est pas bien. Je vois bien ce qui vous
                        fâche ; c'est que les deux dernières fois que vous m'avez demandé de venir
                        ici, je ne vous ai pas répondu à cela ; mais cette réponse est-elle donc si
                        aisée à faire ? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est
                        bien mal ? Et pourtant, si j'ai déjà tant de peine à vous refuser de loin,
                        que serait-ce donc si vous étiez là ? Et puis, pour avoir voulu vous
                        consoler un moment, je resterais affligée toute ma vie. </p>
                    <p> Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi ; voilà mes raisons, jugez
                        vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez, sans ce que je vous
                        ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n'arrivera
                        pas encore de sitôt ; &amp; comme, depuis quelque temps, maman me témoigne
                        beaucoup plus d'amitié ; comme, de mon côté, je la caresse le plus que je
                        peux ; qui sait ce que j'obtiendrai peut-être d'elle ? Et si nous pouvions
                        être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce que cela ne vaudrait
                        pas bien mieux ? Si j'en crois ce qu'on m'a dit souvent, les hommes même
                        n'aiment plus tant leurs femmes, quand elles les ont trop aimés avant de
                        l'être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami,
                        n'êtes-vous pas sûr de mon cœur, &amp; ne sera-t-il pas toujours temps ? </p>
                    <p> Ecoutez, je vous promets que, si je ne peux pas éviter le malheur d'épouser
                        ce M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me
                        retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai, &amp; même avant
                        tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous, &amp; que vous verrez
                        bien si je fais mal, il n'y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal
                        ; pourvu que vous me promettiez de m'aimer toujours autant que vous faites.
                        Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais ; &amp; ne me
                        demandez plus une chose que j'ai de bonnes raisons pour ne pas faire, &amp;
                        que pourtant il me fâche de vous refuser. </p>
                    <p> Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous ;
                        cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh ! vous avez là un bien
                        bon ami, je vous assure ! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais
                        adieu, mon cher ami ; j'ai commencé bien tard à vous écrire, &amp; j'y ai
                        passé une partie de la nuit. Je vais me coucher &amp; réparer le temps
                        perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus. </p>
                    <p> Du château de... 18 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie, que deux jours que
                        vous êtes absente ; mais, si j'en crois mon cœur, il y a deux siècles. Or,
                        je le tiens de vous-même, c'est toujours son cœur qu'il faut croire ; il est
                        donc bien temps que vous reveniez, &amp; toutes vos affaires doivent être
                        plus que finies. Comment voulez-vous que je m'intéresse à votre procès, si,
                        perte ou gain, j'en dois également payer les frais par l'ennui de votre
                        absence ? Oh ! que je dirais volontiers comme le misanthrope : Perdez votre
                        procès &amp; soyez-moi fidèle. </p>
                    <p> N'est-ce pas en effet une véritable infidélité, une noire trahison, que de
                        laisser votre ami loin de vous, après l'avoir accoutumé à ne pouvoir plus se
                        passer de votre présence ? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne
                        vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé ; &amp; puis,
                        ces gens-là ne disent que des raisons, &amp; des raisons ne suffisent pas
                        pour répondre à des sentiments. </p>
                    <p> Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez ce
                        voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du
                        tout l'entendre ; pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette
                        raison-là est pourtant bien raisonnable ; &amp; au fait, cela ne serait pas
                        si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de me
                        déshabituer de penser toujours à vous : &amp; rien ici, je vous assure, ne
                        vous rappellerait à moi. </p>
                    <p> Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore si
                        loin de vous, qu'elles ne pourraient en donner qu'une faible idée. Je crois
                        même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord qu'elles vous
                        ressemblaient, plus on y trouve après de différence ; elles ont beau faire,
                        beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur manque toujours d'être vous,
                        &amp; c'est positivement là qu'est le charme. Malheureusement, quand les
                        journées sont si longues, &amp; qu'on est désoccupé, on rêve, on fait des
                        châteaux en Espagne, on se crée sa chimère ; peu à peu l'imagination
                        s'exalte : on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut
                        plaire, on arrive enfin à la perfection ; &amp; dès qu'on en est là, le
                        portrait ramène au modèle, &amp; on est tout étonné de voir qu'on n'a fait
                        que songer à vous. </p>
                    <p> Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près
                        semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous, que je
                        me suis mis à vous écrire ? point du tout : c'était pour m'en distraire.
                        J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui, comme
                        vous savez, m'intéressent bien vivement ; &amp; ce sont celles-là pourtant
                        dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié distrait-il
                        donc de celui de l'amour ? Ah ! si j'y regardais de bien près, peut-être
                        aurais-je un petit reproche à me faire ! Mais chut ! oublions cette légère
                        faute de peur d'y retomber ; &amp; que mon amie elle-même l'ignore. </p>
                    <p> Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je
                        m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter, s'il est possible, le
                        bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce à mon cœur que c'est
                        votre amie que j'aime ? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire m'est
                        devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la
                        confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœur, à occuper le vôtre de mes
                        sentiments, à les y déposer sans réserve ! il me semble que je les chéris
                        davantage, à mesure que vous daignez les recueillir ; &amp; puis, je vous
                        regarde &amp; je me dis : C'est en elle qu'est renfermé tout mon bonheur. </p>
                    <p> Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière
                        lettre que j'ai reçue d'elle augmente &amp; assure mon espoir, mais le
                        retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres &amp; si honnêtes, que
                        je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendrez-vous pas trop
                        bien ce que je vous dis là ; mais pourquoi n'êtes-vous pas ici ? Quoiqu'on
                        dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets de l'amour,
                        surtout, sont si délicats qu'on ne peut les laisser aller ainsi sur leur
                        bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins
                        les perdre de vue ; il faut en quelque sorte les voir entrer dans leur
                        nouvel asile. Ah ! revenez, revenez donc, mon adorable amie ; vous voyez
                        bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons qui
                        vous retiennent où vous êtes ou rendez m'en une qui m'apprenne à vivre où
                        vous n'êtes pas. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> Paris ce 19 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie pourtant de
                        vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse.
                        Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement
                        savoir de mes nouvelles tous les jours ; mais il n'est pas venu une fois
                        s'en informer lui-même, quoique je l'en aie fait prier : en sorte que je le
                        vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant rencontré ce matin,
                        où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle, où je suis descendue
                        pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J'ai appris
                        aujourd'hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe.
                        Dieu veuille que cela dure ! </p>
                    <p> Quand je suis entrée, il est venu à moi, &amp; m'a félicitée fort
                        affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait,
                        j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après ; mais il
                        a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l'ai
                        trouvé un peu changé. Mais, ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma
                        confiance en votre raison par des inquiétudes trop vives ; &amp; surtout
                        soyez sûre que j'aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper. </p>
                    <p> Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que
                        je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre &amp; je tâcherai de
                        pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que
                        vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j'aurai appris. Je
                        vous quitte, ne pouvant plus remuer les doigts : &amp; puis, si Adélaïde
                        savait que j'ai écrit, elle me gronderai toute la soirée. Adieu ma chère
                        belle. </p>
                    <p> Du château de... 20 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont au père Anselme (Feuillant du
                            Couvent de la rue Saint-Honoré.) </hi>
                    </head>
                    <p> Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur : mais je sais la
                        confiance entière qu'a en vous madame la Présidente de Tourvel, &amp; je
                        sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc
                        pouvoir, sans indiscrétion, m'adresser à vous, pour obtenir un service bien
                        essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, &amp; où l'intérêt de
                        Mme de Tourvel se trouve joint au mien. </p>
                    <p> J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne
                        peuvent être confiés à personne, &amp; que je ne dois ni veux remettre
                        qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire, parce que des
                        raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais dont je ne crois pas
                        qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de
                        refuser toute correspondance avec moi : parti que j'avoue volontiers
                        aujourd'hui ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne pouvait prévoir des événements
                        auxquels j'étais moi-même bien loin de m'attendre, &amp; qui n'étaient
                        possibles qu'à la force plus qu'humaine qu'on est forcé d'y reconnaître. </p>
                    <p> Je vous prie donc, Monsieur, de vouloir bien l'informer de mes nouvelles
                        résolutions, &amp; de lui demander pour moi une entrevue particulière, où je
                        puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses ; et, pour
                        dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les seules traces existantes d'une
                        erreur ou d'une faute qui m'avait rendu coupable envers elle. </p>
                    <p> Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire, que j'oserai déposer à vos
                        pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements ; &amp; implorer votre
                        médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, &amp;
                        malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, Monsieur, que vous ne me
                        refuserez pas des soins si nécessaires &amp; si précieux ? &amp; que vous
                        daignerez soutenir ma faiblesse &amp; guider mes pas dans un sentier
                        nouveau, que je désire bien sincèrement de suivre, mais que j'avoue, en
                        rougissant, ne pas connaître encore ? </p>
                    <p> J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de réparer,
                        &amp; je vous prie de me croire avec autant de reconnaissance que de
                        vénération, </p>
                    <p> Votre très humble, etc. </p>
                    <p> Je vous autorise, Monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à
                        communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel, que je me ferai toute
                        ma vie un devoir de respecter, &amp; en qui je ne cesserai jamais d'honorer
                        celle dont le ciel s'est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le
                        touchant spectacle de la sienne. </p>
                    <p> Du château de... 22 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami ; mais avant de vous en
                        remercier, il faut que je vous gronde, &amp; je vous préviens que si vous ne
                        vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si
                        vous m'en croyez ; ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du jargon, dès
                        qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié
                        ? non, mon ami : chaque sentiment a son langage qui lui convient ; &amp; se
                        servir d'un autre, c'est déguiser la pensée qu'on exprime. Je sais bien que
                        nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dire, s'il n'est
                        traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d'usage ; mais je croyais mériter,
                        je l'avoue, que vous me distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée,
                        &amp; peut-être plus que je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée. </p>
                    <p> Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre,
                        franchise &amp; simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais
                        grand plaisir à vous voir, &amp; que je suis contrariée de n'avoir auprès de
                        moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent ; mais
                        vous, cette même phrase, vous la traduisez ainsi : apprenez-moi à vivre où
                        vous n'êtes pas ; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre
                        maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois en tiers. Quelle
                        pitié ! &amp; ces femmes, à qui il manque toujours d'être moi, vous trouvez
                        peut-être aussi que cela manque à votre Cécile ? voilà pourtant où conduit
                        un langage qui, par l'abus qu'on en fait aujourd'hui, est encore au-dessous
                        du jargon des compliments, &amp; ne devient plus qu'un simple protocole,
                        auquel on ne croit pas davantage qu'au très-humble serviteur. </p>
                    <p> Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de
                        penser &amp; de sentir, &amp; non pour m'envoyer des phrases que je
                        trouverai, sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du
                        jour. J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis-là, quand
                        même vous y verriez un peu d'humeur ; car je ne nie pas d'en avoir : mais
                        pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai
                        pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l'éloignement où je
                        suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous valez mieux qu'un procès
                        &amp; deux avocats, &amp; peut-être même encore que l'attentif Belleroche. </p>
                    <p> Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en
                        féliciter ; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois
                        que l'exemple me gagne, &amp; que je veux vous dire aussi des cajoleries :
                        mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise ; c'est donc elle seule qui
                        vous assure de ma tendre amitié, &amp; de l'intérêt qu'elle m'inspire. Il
                        est fort doux d'avoir un jeune ami, dont le cœur est occupé ailleurs. Ce
                        n'est pas là le système de toutes les femmes ; mais c'est le mien. Il me
                        semble qu'on se livre, avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut
                        rien avoir à craindre : aussi j'ai passé pour vous, d'assez bonne heure
                        peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si
                        jeunes, que vous m'avez fait apercevoir pour la première fois que je
                        commence à être vieille : C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une
                        longue carrière de constance, &amp; je vous souhaite de tout mon cœur
                        qu'elle soit réciproque. </p>
                    <p> Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres &amp; honnêtes qui, à ce
                        que vous me mandez, retardent votre bonheur. La longue défense est le seul
                        mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours ; &amp; ce que je
                        trouverais impardonnable à toute autre qu'à un enfant comme la petite
                        Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger, dont elle a été
                        suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous autres
                        hommes, vous n'avez pas d'idée de ce qu'est la vertu, &amp; de ce qu'il en
                        coûte pour la sacrifier ! Mais pour peu qu'une femme raisonne, elle doit
                        savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une faiblesse est pour
                        elle le plus grand des malheurs ; &amp; je ne conçois pas qu'aucune s'y
                        laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir. </p>
                    <p> N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache
                        principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour ; &amp;
                        quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je consens à
                        en avoir de la reconnaissance, &amp; je vous en aimerai mieux &amp;
                        davantage. </p>
                    <p> Sur ce, mon cher Chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte &amp;
                        digne garde. </p>
                    <p> Du château de... 22 octobre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXII </head>
                    <head> Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel </head>
                    <p> J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je
                        vois avec chagrin, que je vais au contraire les augmenter encore.
                        Calmez-vous cependant : mon neveu n'est pas en danger ; on ne peut pas même
                        dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque
                        chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien ; mais je suis sortie de sa
                        chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d'effroi que je me
                        reproche de vous faire partager et dont cependant je ne puis m'empêcher de
                        causer avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé ; vous pouvez être
                        sûre qu'il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que je
                        n'oublierais pas l'impression que m'a faite cette triste scène. </p>
                    <p> J'ai donc été ce matin chez mon neveu ; je l'ai trouvé écrivant et entouré
                        de différents tas de papiers qui avaient l'air d'être l'objet de son
                        travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu de sa chambre
                        qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt
                        qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se levant, il s'efforçait
                        de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m'y a fait faire
                        plus d'attention. Il était, à la vérité, sans toilette et sans poudre ; mais
                        je l'ai trouvé pâle et défait et ayant surtout la physionomie altérée. Son
                        regard, que nous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu ; enfin,
                        soit dit entre nous, je n'aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi : car
                        il avait l'air très touchant et très propre, à ce que je crois, à inspirer
                        cette tendre pitié, qui est un des plus dangereux pièges de l'amour. </p>
                    <p> Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la conversation
                        comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santé
                        et, sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point articulé pourtant
                        qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait un
                        peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite
                        réprimande ; mais lui m'a répondu seulement, et d'un ton pénétré : « C'est
                        un tort de plus, je l'avoue, mais il sera réparé avec les autres. » Son air,
                        plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement et je me suis
                        hâtée de lui dire qu'il mettait trop d'importance à un simple reproche de
                        l'amitié. </p>
                    <p> Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit peu de temps
                        après, que peut-être une affaire, <hi rend="italic"> la plus grande affaire
                            de sa vie </hi> , le rappellerait bientôt à Paris ; mais comme j'avais
                        peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une
                        confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je
                        me suis contentée de lui répondre que j'espérais que plus de dissipation
                        serait utile à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais
                        aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes ; c'est à cette phrase si
                        simple, que, serrant mes mains et parlant avec une véhémence que je ne puis
                        vous rendre : « Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu
                        qui vous respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour
                        lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne troublez par aucun
                        regret l'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi
                        que vous m'aimez, que vous me pardonnez ; oui, vous me pardonnerez ; je
                        connais votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de ceux que
                        j'ai tant offensés ? » Alors il s'est baissé sur moi, pour me cacher, je
                        crois, des marques de douleur, que le son de sa voix me décelait malgré lui. </p>
                    <p> Émue plus que je ne puis le dire, je me suis levée précipitamment et sans
                        doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ se composant davantage : «
                        Pardon, a-t-il repris, pardon, madame, je sens que je m'égare malgré moi. Je
                        vous prie d'oublier mes discours et de vous souvenir seulement de mon
                        profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d'aller vous en
                        renouveler l'hommage avant mon départ.» Il m'a semblé que cette dernière
                        phrase m'engageait à terminer ma visite, et je me suis en allée en effet. </p>
                    <p> Mais plus j'y réfléchis et moins je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est
                        cette affaire : <hi rend="italic"> la plus grande de sa vie </hi> ? A quel
                        sujet me demande-t-il pardon ? D'où lui est venu cet attendrissement
                        involontaire en me parlant ? Je me suis déjà fait ces questions mille fois
                        sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous ;
                        cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de
                        l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé
                        entre mon neveu et moi. </p>
                    <p> Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que je
                        ferais plus longue encore, sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère
                        belle. </p>
                    <p> Du château de..., ce 25 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXIII </head>
                    <head> Le père Anselme au Vicomte de Valmont </head>
                    <p> J'ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré, et dès
                        hier, je me suis transporté, suivant vos désirs, chez la personne en
                        question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que vous
                        demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée au
                        parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai remontré qu'elle
                        risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour
                        et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la
                        Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois,
                        que ce sera la dernière, et m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez
                        elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous
                        voudrez bien l'en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera
                        reçue. </p>
                    <p> Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas
                        différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et
                        plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que
                        celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose à ce qu'elle lui
                        soit retirée ; que si la bonté divine est infinie, l'usage en est pourtant
                        réglé par la justice, et qu'il peut venir un moment où le Dieu de
                        miséricorde se change en un Dieu de vengeance. </p>
                    <p> Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de croire que
                        tous mes soins vous seront acquis aussitôt que vous le désirerez : quelque
                        grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera
                        toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je me suis
                        particulièrement dévoué ; et le moment le plus beau de ma vie celui où je
                        verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles
                        pêcheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes ! Mais le Dieu
                        qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également à sa bonté, vous le
                        désir constant de vous rejoindre à lui, et moi les moyens de vous y
                        conduire. C'est avec son secours que j'espère vous convaincre bientôt que la
                        Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et
                        durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions humaines. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Paris, ce 25 octobre 17... </hi>
                    </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXIV </head>
                    <head> La présidente de Tourvel à Madame de Rosemonde </head>
                    <p> Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, madame, la nouvelle que j'ai apprise
                        hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, et je me
                        hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de
                        son amour, et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les
                        fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été informée de ce grand
                        événement par le père Anselme, auquel il s'est adressé pour le diriger à
                        l'avenir et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que
                        l'objet principal est de me rendre mes lettres, qu'il avait gardées
                        jusqu'ici malgré la demande contraire que je lui avais faite. </p>
                    <p> Je ne puis, sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement et m'en
                        féliciter si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose. Mais
                        pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument et qu'il m'en coûtât le
                        repos de ma vie ? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il donc arriver
                        jamais que par mon infortune ? Oh ! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette
                        plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu,
                        mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force
                        de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui
                        demandait pas et me laisse sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse. </p>
                    <p> Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant prodigue à
                        son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s'était
                        jamais absenté ? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit
                        rien ? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès
                        de lui, quels pourraient être les miens ? Me vanterais-je d'une sagesse que
                        déjà je ne dois qu'à Valmont ? Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en
                        souffrant pour lui ! Non, mes souffrances me seront chères si son bonheur en
                        est le prix. Sans doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun.
                        Le Dieu qui l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet
                        être charmant pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine
                        de mon audacieuse imprudence ; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il
                        m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir ? </p>
                    <p> Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette vérité.
                        Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce
                        sacrifice, aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité ; mais, pour qu'il fût
                        entier, il y manquait que M. de Valmont ne le partageât point. Vous
                        avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus ?
                        Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que
                        nous faisons souffrir ! Ah ! je vaincrai ce cœur rebelle, je l'accoutumerai
                        aux humiliations. </p>
                    <p> C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir jeudi
                        prochain la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me dire
                        lui-même que je ne lui suis plus rien, que l'impression faible et passagère
                        que j'avais faite sur lui est entièrement effacée ! Je verrai ses regards se
                        porter sur moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me
                        fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il refusa si longtemps à mes
                        demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence ; il me les remettra
                        comme des objets inutiles, et qui ne l'intéressent plus ; et mes mains
                        tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu'il leur est remis
                        d'une main ferme et tranquille ! Enfin, je le verrai s'éloigner...
                        s'éloigner pour jamais, et mes regards qui le suivront ne verront pas les
                        siens se retourner sur moi ! </p>
                    <p> Et j'étais réservée à tant d'humiliation ! Ah ! que du moins je me la rende
                        utile, en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse. Oui, ces
                        lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement.
                        Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu'à ce que mes larmes
                        en aient effacé les dernières traces ; et les siennes, je les brûlerai comme
                        infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh ! qu'est-ce donc
                        que l'amour, s'il nous fait regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous
                        expose ; si, surtout, on peut craindre de le ressentir encore, même alors
                        qu'on ne l'inspire plus ! Fuyons cette passion funeste, qui ne laisse de
                        choix qu'entre la honte et le malheur, et qui souvent même les réunit tous
                        deux, et qu'au moins la prudence remplace la vertu. </p>
                    <p> Que ce jeudi est encore loin ! que ne puis-je consommer à l'instant ce
                        douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la cause et l'objet ! Cette
                        visite m'importune ; je me repens d'avoir promis. Hé ! qu'a-t-il besoin de
                        me revoir encore ? que sommes-nous à présent l'un à l'autre ? S'il m'a
                        offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses
                        torts, je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai ; et séduite par les mêmes
                        erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir,
                        pourquoi commencer par me chercher ? Le plus pressé pour chacun de nous
                        n'est-il pas d'oublier l'autre ? Ah ! sans doute, et ce sera dorénavant mon
                        unique soin. </p>
                    <p> Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j'irai
                        m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours, peut-être même
                        de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous seule savez
                        m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon
                        existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous
                        voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma
                        vertu, et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin rendue
                        digne. </p>
                    <p> Je me suis, je crois, beaucoup égarée dans cette lettre ; je le présume au
                        moins par le trouble où je n'ai pas cessé d'être en vous écrivant. S'il s'y
                        trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les de votre
                        indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est pas à vous
                        que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur. </p>
                    <p> Adieu, ma respectable amie. J'espère, sous peu de jours, vous annoncer celui
                        de mon arrivée. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Paris, ce 25 octobre 17... </hi>
                    </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXV </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </head>
                    <p> La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle
                        pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et
                        depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder. </p>
                    <p> Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je
                        m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la
                        vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa
                        faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes
                        femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins
                        bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont
                        je parle ? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour ; car enfin, si
                        j'ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de
                        faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su
                        les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait,
                        comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand
                        j'aurais, un moment, partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître :
                        cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même
                        charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y
                        livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge,
                        maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non :
                        il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir. </p>
                    <p> Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins
                        dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie. </p>
                    <p> Dans la foule de femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le
                        rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui
                        n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y
                        déterminer ; je m'étais même accoutumé à appeler <hi rend="italic"> prudes
                        </hi> celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant
                        d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les
                        premières avances qu'elles ont faites. </p>
                    <p> Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable, et
                        fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais
                        clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur
                        éclairée ; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui
                        comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes,
                        inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n'avaient pour but que de
                        se soustraire à mes poursuites. </p>
                    <p> Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation
                        plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de
                        s'enorgueillir ; c'est une victoire complète, achetée par une campagne
                        pénible, et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est donc pas surprenant
                        que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le surcroît
                        de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore,
                        n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette
                        façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre
                        en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie ; que je
                        n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ; et que la faculté de
                        m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle
                        femme, exclusivement à toute autre. </p>
                    <p> Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion
                        ; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner,
                        que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant &amp; à ma
                        volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture, &amp; vous ignorez encore
                        par quels moyens j'en ai acquis le droit ; lisez donc, &amp; voyez à quoi
                        s'expose la sagesse, en essayant de secourir la folie. J'étudiais si
                        attentivement mes discours &amp; les réponses que j'obtenais, que j'espère
                        vous rendre les uns &amp; les autres avec une exactitude dont vous serez
                        contente. </p>
                    <p> Vous verrez par les deux copies des lettres ci-jointes, quel médiateur
                        j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle, &amp; avec quel zèle le saint
                        personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut savoir encore,
                        &amp; que j'avais appris par une lettre, interceptée suivant l'usage, c'est
                        que la crainte &amp; la petite humiliation d'être quittée avaient un peu
                        dérangé la pruderie de l'austère dévote ; &amp; avaient rempli son cœur
                        &amp; sa tête de sentiments &amp; d'idées qui, pour n'avoir pas le sens
                        commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est après ces préparatifs
                        nécessaires, qu'hier jeudi 28, jour préfixé &amp; donné par l'ingrate, je me
                        suis présenté chez elle en esclave timide &amp; repentant, pour en sortir en
                        vainqueur couronné. </p>
                    <p> Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse ; car,
                        depuis son retour, sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya
                        de se lever quand on m'annonça ; mais ses genoux tremblants ne lui permirent
                        pas de rester dans cette situation : elle se rassit sur-le-champ. Comme le
                        domestique qui m'avait introduit eut quelque service à faire dans
                        l'appartement, elle en parut impatientée &amp; nous remplîmes cet intervalle
                        par les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous
                        les moments étaient précieux, j'examinais soigneusement le local ; &amp; dès
                        lors, je marquai de l'œil le théâtre de ma victoire. J'aurais pu en choisir
                        un plus commode : car, dans cette même chambre, il se trouvait une ottomane.
                        Mais je remarquai qu'en face d'elle était un portrait du mari ; &amp; j'eus
                        peur, je l'avoue, qu'avec une femme si singulière, un seul regard que le
                        hasard dirigerait de ce côté, ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de
                        soins. Enfin nous restâmes seuls &amp; j'entrai en matière. </p>
                    <p> Après avoir exposé, en peu de mots, que le père Anselme avait dû informer
                        des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que
                        j'avais éprouvé ; &amp; j'ai particulièrement appuyé sur le mépris qu'on
                        m'avait témoigné. On s'en est défendu, comme je m'y attendais ; et, comme
                        vous vous y attendez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la méfiance
                        &amp; l'effroi que j'avais inspirés ; sur la fuite scandaleuse qui s'en
                        était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les
                        recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été
                        bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre ; &amp; pour me faire pardonner
                        cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par la cajolerie. « Si tant
                        de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si
                        profonde, tant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans
                        doute, par le désir de m'en rapprocher, j'avais osé m'en croire digne. Je ne
                        vous reproche point d'en avoir jugé autrement ; mais je me punis de mon
                        erreur. » Comme on gardait le silence de l'embarras, j'ai continué : « J'ai
                        désiré, Madame, ou de me justifier à vos yeux, ou d'obtenir de vous le
                        pardon des torts que vous me supposez ; afin de pouvoir au moins terminer,
                        avec quelque tranquillité, des jours auxquels je n'attache plus de prix,
                        depuis que vous avez refusé de les embellir. » </p>
                    <p> Ici on a pourtant essayé de répondre. « Mon devoir ne me permettait pas... »
                        Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait, n'a pas
                        permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre : « Il est
                        donc vrai que c'est moi que vous avez fui ? --- Ce départ était nécessaire.
                        --- Et que vous m'éloignez de vous ? --- Il le faut.-Et pour toujours ? ---
                        Je le dois. » Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue,
                        la voix de la tendre prude était oppressée, &amp; que ses yeux ne
                        s'élevaient pas jusqu'à moi. </p>
                    <p> Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante ; ainsi, me levant
                        avec l'air du dépit : « Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la
                        mienne. Hé bien, oui, Madame, nous serons séparés ; séparés même plus que
                        vous ne pensez : &amp; vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage. » Un
                        peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer. « La résolution
                        que vous avez prise, dit-elle... --- N'est que l'effet de mon désespoir,
                        repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux ; je vous
                        prouverai que vous avez réussi au-delà même de vos souhaits. --- Je désire
                        votre bonheur, répondit-elle. » Et le ton de sa voix commençait à annoncer
                        une émotion assez forte. Aussi me précipitant à ses genoux, &amp; du ton
                        dramatique que vous me connaissez : « Ah ! cruelle, me suis-je écrié,
                        peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas ? Où donc le
                        trouver loin de vous ? Ah ! jamais ! jamais ! » J'avoue qu'en me livrant à
                        ce point j'avais compté beaucoup sur le secours de mes larmes : mais soit
                        mauvaise disposition, soit peut-être seulement l'effet de l'attention
                        pénible &amp; continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de
                        pleurer. </p>
                    <p> Par bonheur je me ressouvins que pour subjuguer une femme, tout moyen était
                        également bon ; &amp; qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvement,
                        pour que l'impression en restât profonde &amp; favorable. Je suppléai donc,
                        par la terreur, à la sensibilité qui se trouvait en défaut ; &amp; pour
                        cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix, &amp; gardant la même
                        posture : « Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos pieds, vous
                        posséder ou mourir. » En prononçant ces dernières paroles, nos regards se
                        rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans
                        les miens : mais elle se leva d'un air effrayé, &amp; s'échappa de mes bras
                        dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir :
                        car j'avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir, menées trop
                        vivement, tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues ou ne
                        laissaient que des ressources vraiment tragiques, &amp; que j'étais fort
                        éloigné de vouloir prendre. Cependant tandis qu'elle se dérobait à moi,
                        j'ajoutai d'un ton bas &amp; sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre.
                        « Hé bien ! la mort ! » </p>
                    <p> Je me relevai alors ; &amp; gardant un moment le silence, je jetais sur
                        elle, comme au hasard, des regards farouches, qui, pour avoir l'air d'être
                        égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants &amp; observateurs. Le maintien
                        mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les
                        bras tremblants &amp; à demi élevés, tout me prouvait assez que l'effet
                        avait été tel que j'avais voulu le produire : mais, comme en amour rien ne
                        se finit que de très près, &amp; que nous étions alors assez loin l'un de
                        l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir, que je
                        passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer
                        les effets de cet état violent, sans en affaiblir l'impression. </p>
                    <p> Ma transition fut : « Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour votre
                        bonheur, &amp; je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité, &amp;
                        je la trouble encore. » Ensuite d'un air composé, mais contraint : « Pardon,
                        Madame : peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les
                        mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c'est pour la
                        dernière fois. Ah ! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure. » Et
                        pendant cette longue phrase, je me rapprochais insensiblement. « Si vous
                        voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc
                        plus tranquille. --- Hé bien ! oui, je vous le promets », lui dis-je. Et
                        j'ajoutai d'une voix plus faible : « Si l'effort est grand, au moins ne
                        doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d'un air égaré, je suis
                        venu, n'est-il pas vrai, pour vous rendre vos lettres ? De grâce, daignez
                        les reprendre. C'est encore un sacrifice qui me reste à faire ; ne me
                        laissez rien qui puisse affaiblir mon courage. » Et tirant de ma poche le
                        précieux recueil : « Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de
                        votre amitié ! Il m'attachait à la vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même
                        le signal qui doit me séparer de vous pour jamais. » </p>
                    <p> Ici l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude. Mais, «
                        Monsieur de Valmont, qu'avez-vous, &amp; que voulez-vous dire ? la démarche
                        que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire ? n'est-ce pas le
                        fruit de vos propres réflexions ? &amp; ne sont-ce pas elles qui vous ont
                        fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir ? ---
                        Hé bien ! ai-je repris ; ce parti a décidé le mien.-Et quel est-il ? --- Le
                        seul qui puisse, en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines. ---
                        Mais, répondez-moi, quel est-il ? » Là, je la pressai de mes bras, sans
                        qu'elle se défendît aucunement ; &amp; jugeant, par cet oubli des
                        bienséances, combien l'émotion était forte &amp; puissante : « Femme
                        adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée de
                        l'amour que vous inspirez. Vous ne saurez jamais jusqu'à quel point vous
                        fûtes adorée, &amp; de combien ce sentiment m'était plus cher que mon
                        existence ! Puissent tous vos jours être fortunés &amp; tranquilles ;
                        puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé ! Payez au
                        moins ce vœu sincère par un regret, par une larme ; &amp; croyez que le
                        dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu. » </p>
                    <p> Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter avec violence ;
                        j'observais l'altération de sa figure ; je voyais surtout les larmes la
                        suffoquer, &amp; ne couler cependant que rares &amp; pénibles. Ce ne fut
                        qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner ; aussi me retenant
                        avec force : « Non, écoutez-moi, dit-elle vivement. --- Laissez-moi,
                        répondis-je. --- Vous m'écouterez, je le veux. --- Il faut vous fuir, il le
                        faut ! --- Non ! s'écria-t-elle... » A ce dernier mot elle se précipita, ou
                        plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si
                        heureux succès, je feignis un grand effroi ; mais tout en m'effrayant, je la
                        conduisais, ou la portais, vers le lieu précédemment désigné pour le champ
                        de ma gloire ; &amp; en effet, elle ne revint à elle que soumise &amp; déjà
                        livrée à son heureux vainqueur. </p>
                    <p> Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode
                        qui vous fera plaisir ; &amp; vous verrez que je ne me suis écarté en rien
                        des vrais principes de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si
                        semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à
                        combattre l'ennemi qui ne voulait que temporiser ; je me suis donné, par de
                        savantes manœuvres, le choix du terrain &amp; celui des dispositions ; j'ai
                        su inspirer la sécurité à l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa
                        retraite ; j'ai su y faire succéder la terreur, avant d'en venir au combat ;
                        je n'ai rien mis au hasard, que par la considération d'un grand avantage en
                        cas de succès, &amp; la certitude des ressources en cas de défaite ; enfin,
                        je n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assurée, par où je puisse
                        couvrir &amp; conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je
                        crois, tout ce qu'on peut faire ; mais je crains, à présent, de m'être
                        amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. Voilà ce qui est arrivé
                        depuis. </p>
                    <p> Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans les
                        larmes &amp; le désespoir d'usage ; &amp; je remarquais d'abord un peu plus
                        de confusion &amp; une sorte de recueillement ; mais j'attribuais l'un &amp;
                        l'autre à l'état de prude : aussi, sans m'occuper de ces légères
                        différences, que je croyais purement locales, je suivais simplement la
                        grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive
                        d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, &amp; qu'une seule
                        action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas.
                        Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son
                        excès que par la forme sous laquelle elle se montrait. </p>
                    <p> Figurez-vous une femme assise, d'une roideur immobile, &amp; d'une figure
                        invariable ; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre ; dont
                        les yeux fixes laissent échapper des larmes assez continues, mais qui
                        coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours ; mais
                        si j'essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le
                        geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt
                        la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots, &amp; quelques
                        cris par intervalle, mais sans un mot articulé. </p>
                    <p> Ces crises revinrent plusieurs fois, &amp; toujours plus fortes ; la
                        dernière même fut si violente, que j'en fus entièrement découragé, &amp;
                        craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur
                        les lieux communs d'usage ; &amp; dans le nombre se trouva celui-ci : « Et
                        vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur ? » À ce
                        mot, l'adorable femme se tourna vers moi ; &amp; sa figure, quoique encore
                        un peu égarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste. « Votre
                        bonheur ? » me dit-elle. Vous devinez ma réponse. "Vous êtes donc heureux ?
                        « Je redoublai les protestations. "Et heureux par moi !... » J'ajoutai les
                        louanges &amp; les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres
                        s'assouplirent ; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil ;
                        &amp; m'abandonnant une main que j'avais osé prendre : « Je sens, dit-elle,
                        que cette idée me console &amp; me soulage. » </p>
                    <p> Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus ; c'était
                        réellement la bonne, &amp; peut-être la seule. Aussi, quand je voulus tenter
                        un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, &amp; ce qui
                        s'était passé auparavant me rendait circonspect ; mais ayant appelé à mon
                        secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les
                        favorables effets : « Vous avez raison, me dit la tendre personne ; je ne
                        puis plus supporter mon existence, qu'autant qu'elle servira à vous rendre
                        heureux. Je m'y consacre tout entière : de ce moment je me donne à vous,
                        &amp; vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets. » Ce fut avec cette
                        candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne &amp; ses charmes
                        &amp; qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut complète
                        &amp; réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir.
                        Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un
                        amour éternel ; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin,
                        même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, &amp; j'ai eu
                        besoin de me travailler pour m'en distraire. </p>
                    <p> Ah ! pourquoi n'êtes-vous pas ici, pour balancer au moins le mérite de
                        l'action par celui de la récompense ? Mais je ne perdrai rien pour attendre,
                        n'est-il pas vrai ? &amp; j'espère pouvoir regarder comme convenu entre
                        nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre.
                        Vous voyez que je m'exécute, &amp; que, comme je vous l'ai promis, mes
                        affaires seront assez avancées pour que je puisse vous donner une partie de
                        mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche, &amp;
                        laissez-là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que
                        faites-vous donc tant à cette campagne, que vous ne me répondez seulement
                        pas ? Savez-vous que je vous gronderais volontiers ? Mais le bonheur porte à
                        l'indulgence. Et puis, je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos
                        soupirants, je dois me soumettre, de nouveau, à vos petites fantaisies.
                        Souvenez-vous cependant que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens
                        droits de l'ami. </p>
                    <p> Adieu, comme autrefois... Oui, <hi rend="italic"> adieu, Mon ange ! je
                            t'envoie tous les baisers de l'amour. </hi>
                    </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.-S. </hi> Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de
                        prison, a été obligé de quitter son corps ? C'est aujourd'hui la nouvelle de
                        tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu,
                        &amp; votre succès est complet ! </p>
                    <p> Paris ce 29 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable Enfant, si la fatigue de ma
                        dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore privée tous
                        ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier
                        des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveu, &amp; je ne
                        l'étais pas moins de vous en faire, pour votre compte, mes sincères
                        félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la
                        Providence, qui, en touchant l'un, a aussi sauvé l'autre. Oui, ma chère
                        belle, Dieu qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où
                        vos forces étaient épuisées ; &amp; malgré votre petit murmure, vous avez,
                        je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n'est pas que je ne
                        sente fort bien qu'il vous eût été plus agréable que cette résolution vous
                        fût venue la première, &amp; que celle de Valmont n'en eût été que la suite
                        ; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en
                        eussent été mieux conservés, &amp; nous ne voulons en perdre aucun ! Mais
                        qu'est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui
                        se trouvent remplis ? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de
                        n'avoir pas eu le choix des moyens ? </p>
                    <p> Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez
                        s'allégeront d'elles-mêmes ; &amp; quand elles devraient subsister toujours
                        &amp; dans leur entier, vous n'en sentiriez pas moins qu'elles seraient
                        encore plus faciles à supporter que les remords du crime &amp; le mépris de
                        soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente
                        sévérité : l'amour est un sentiment indépendant, que la prudence peut faire
                        éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre ; &amp; qui, une fois né, ne meurt
                        que de sa belle mort, ou du défaut absolu d'espoir. C'est ce dernier cas,
                        dans lequel vous êtes, qui me rend le courage &amp; le droit de vous dire
                        librement mon avis. Il est cruel d'effrayer un malade désespéré, qui n'est
                        plus susceptible que de consolations de palliatifs : mais il est sage
                        d'éclairer un convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer
                        la prudence dont il a besoin, &amp; la soumission aux conseils qui peuvent
                        encore lui être nécessaires. </p>
                    <p> Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je vous
                        parle, &amp; que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez
                        à présent, &amp; qui peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant
                        rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée.
                        Ensuite comme votre amie, comme l'amie d'une femme raisonnable &amp;
                        vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette passion, qui vous avait
                        subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par
                        son objet. Si j'en crois ce qu'on dit, mon neveu, que j'avoue aimer
                        peut-être avec faiblesse, &amp; qui réunit en effet beaucoup de qualités
                        louables à beaucoup d'agréments, n'est ni sans danger pour les femmes, ni
                        sans tort vis-à-vis d'elles, &amp; met presque un prix égal à les séduire
                        &amp; à les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais sans
                        doute personne n'en fut plus digne : mais tant d'autres s'en sont flattées
                        de même, dont l'espoir a été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez
                        pas réduite à cette ressource. </p>
                    <p> Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que vous
                        aviez à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience &amp; votre
                        propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale cause de
                        l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit, en
                        grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance, &amp; qu'un moment
                        de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon neveu dans un
                        égarement éternel. J'aime à penser ainsi, &amp; désire vous voir penser de
                        même ; vous y trouverez vos premières consolations, &amp; moi, j'y chérirai
                        des raisons de vous aimer davantage. </p>
                    <p> Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me
                        l'annoncez. Venez retrouver le calme &amp; le bonheur dans les mêmes lieux
                        où vous l'aviez perdu, venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère,
                        d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée, de ne rien
                        faire qui ne fût digne &amp; d'elle &amp; de vous ! </p>
                    <p> Du château de... 30 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Si je n'ai pas répondu, Vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que je
                        n'en aie eu le temps ; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeur,
                        &amp; que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir
                        rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli ; mais puisque vous y
                        revenez, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, &amp; que vous
                        prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon
                        avis. </p>
                    <p> J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un
                        sérail ; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que
                        vous saviez cela. Au moins, à présent, que vous ne pouvez plus l'ignorer,
                        vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule.
                        Qui, moi, je sacrifierais un goût, &amp; encore un goût nouveau, pour
                        m'occuper de vous ! Et pour m'en occuper comment ? en attendant à mon tour,
                        &amp; en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse. Quand, par
                        exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que
                        l'adorable, la céleste Mme de Tourvel vous a fait seule éprouver, ou quand
                        vous craindrez de compromettre, auprès de l'attachante Cécile, l'idée
                        supérieure que vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous : alors
                        descendant jusqu'à moi, vous viendrez y chercher des plaisirs, moins vifs à
                        la vérité, mais sans conséquence ; &amp; vos précieuses bontés, quoique un
                        peu rares, suffiront de reste à mon bonheur. </p>
                    <p> Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même : mais apparemment je
                        ne le suis pas en modestie ; car j'ai beau me regarder, je ne peux pas me
                        trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que j'ai, mais je vous
                        préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore. </p>
                    <p> J'ai surtout celui de croire que l'écolier, le doucereux Danceny, uniquement
                        occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite, une première
                        passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, &amp; m'aimant enfin comme
                        on aime à son âge, pourrait, malgré ses vingt ans, travailler plus
                        efficacement que vous à mon bonheur &amp; à mes plaisirs. Je me permettrai
                        même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce
                        ne serait pas vous, au moins pour le moment. </p>
                    <p> Et par quelles raisons, allez-vous demander ? Mais d'abord il pourrait fort
                        bien n'y en avoir aucune : car le caprice qui vous ferait préférer, peut
                        également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous
                        motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire
                        ; &amp; moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas
                        d'en attendre, je serais capable de croire que vous m'en devriez encore !
                        Vous voyez bien, qu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de
                        penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière ; &amp; je crains
                        qu'il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de
                        sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir.
                        Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres arrangements &amp; gardez vos baisers
                        ; vous avez tant à les placer mieux !... </p>
                    <p> Adieu, comme autrefois, dites-vous ? Mais, autrefois, vous faisiez un peu
                        plus de cas de moi ; vous ne m'aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes
                        rôles ; &amp; surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui, avant
                        d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au lieu de vous dire
                        aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent. </p>
                    <p> Votre servante, M. le Vicomte. </p>
                    <p> Du château de... 31 octobre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente Tourvel à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Je n'ai reçu qu'hier, Madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée
                        sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi : mais un autre en
                        est possesseur ; &amp; cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne
                        vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je
                        crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis
                        vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur,
                        je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vante, ni ne m'en
                        accuse : je dis simplement ce qui est. </p>
                    <p> Vous sentiez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire votre
                        lettre, &amp; les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant
                        qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle puisse me faire
                        changer jamais de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des
                        moments cruels ; mais quand mon cœur est le plus déchiré, quand je crains de
                        ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis : Valmont est heureux ;
                        &amp; tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en
                        plaisirs. </p>
                    <p> C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée ; c'est pour lui que je me
                        suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes
                        sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur,
                        elle me sera précieuse, &amp; je la trouverai fortunée. Si quelque jour, il
                        en juge autrement..., il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche. J'ai
                        déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal, &amp; mon parti est pris. </p>
                    <p> Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous
                        paraissez avoir, qu'un jour M. de Valmont ne me perde : car avant de le
                        vouloir, il aura donc cessé de m'aimer ; &amp; que me feront alors de vains
                        reproches que je n'entendrai pas ? Seul, il sera mon juge. Comme je n'aurai
                        vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire ; &amp; s'il est
                        forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment justifiée. </p>
                    <p> Vous venez, Madame, de lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de perdre
                        votre estime, par ma franchise, à celui de m'en rendre indigne par
                        l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance à vos
                        anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus pourrait vous faire
                        soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au contraire je me
                        rends justice en cessant d'y prétendre. </p>
                    <p> Je suis avec respect, Madame, votre très humble &amp; très obéissante
                        servante. </p>
                    <p> Paris, 1er novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur &amp; de
                        persiflage, qui règne dans votre dernière lettre ? Quel est donc ce crime
                        que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, &amp; qui vous donne tant
                        d'humeur ? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur votre
                        consentement avant de l'avoir obtenu : mais je croyais que ce qui pourrait
                        paraître de la présomption pour tout le monde ne pouvait jamais être pris,
                        de vous à moi, que pour de la confiance ; &amp; depuis quand ce sentiment
                        nuit-il à l'amitié ou à l'amour ? En réunissant l'espoir au désir, je n'ai
                        fait que céder à l'impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours
                        le plus près possible du bonheur que nous cherchons ; &amp; vous avez pris
                        pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était que de mon empressement. Je sais
                        fort bien que l'usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux : mais
                        vous savez aussi que ce n'est qu'une forme, un simple protocole ; &amp;
                        j'étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses
                        n'étaient plus nécessaires entre nous. </p>
                    <p> Il me semble même que cette marche franche &amp; libre, quand elle est
                        fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide cajolerie,
                        qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à
                        cette manière ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle me
                        rappelle : mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir
                        en juger autrement. </p>
                    <p> Voilà pourtant le seul tort que je connaisse : car je n'imagine pas que vous
                        ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le monde, qui me
                        parût préférable à vous ; &amp; encore moins, que j'aie pu vous apprécier
                        aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me
                        dites-vous à ce sujet, &amp; vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce
                        point. Je le crois bien, &amp; cela prouve seulement que votre miroir est
                        fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure, avec plus de facilité &amp;
                        de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous ? </p>
                    <p> Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant
                        qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de
                        donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation à
                        relever les épithètes d'adorable, de céleste, d'attachante dont je me suis
                        servi en vous parlant ou de madame de Tourvel, ou de la petite Volanges.
                        Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par
                        réflexion, expriment moins le cas qu'on fait de la personne, que la
                        situation dans laquelle on se trouve quand on en parle ? Et si, dans le
                        moment même où j'étais si vivement affecté ou par l'une ou par l'autre, je
                        ne vous en désirais pourtant pas moins ; si je vous donnais une préférence
                        marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre
                        première liaison qu'au préjudice des deux autres, je ne vois pas qu'il y ait
                        là si grand sujet de reproche. </p>
                    <p> Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le charme inconnu dont
                        vous me paraissez aussi un peu choquée : car d'abord, de ce qu'il est
                        inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé ! qui pourrait
                        l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours
                        nouveaux, comme toujours plus vifs ? J'ai donc voulu dire seulement que
                        celui-là était d'un genre que je n'avais pas encore éprouvé ; mais sans
                        prétendre lui assigner de classe ; &amp; j'avais ajouté, ce que je répète
                        aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai le combattre &amp; le vaincre.
                        J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail
                        un hommage à vous offrir. </p>
                    <p> Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n'avez
                        pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant,
                        &amp; je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son
                        ingénuité &amp; sa fraîcheur ; j'ai pu même la croire un moment attachante,
                        parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage :
                        mais, assurément, elle n'a assez de consistance en aucun genre, pour fixer
                        en rien l'attention. </p>
                    <p> A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos premières
                        bontés pour moi ; à la longue &amp; parfaite amitié, à l'entière confiance
                        qui depuis ont encore resserré nos liens : ai-je mérité le ton rigoureux que
                        vous prenez avec moi ? Mais qu'il vous sera facile de m'en dédommager quand
                        vous voudrez ! Dites seulement un mot, &amp; vous verrez si tous les charmes
                        &amp; tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une
                        minute. Je volerai à vos pieds &amp; dans vos bras, &amp; je vous prouverai,
                        mille fois &amp; de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours,
                        la véritable souveraine de mon cœur. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; j'attends votre réponse avec beaucoup d'empressement. </p>
                    <p> Paris ce 3 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille ? pourquoi
                        semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous ?
                        Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui était contre toute
                        vraisemblance ? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement
                        ? Non, je connais trop bien votre cœur, pour croire qu'il pense ainsi du
                        mien. Aussi la peine que m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative
                        à moi qu'à vous-même ! </p>
                    <p> O ma jeune amie ! je vous le dis avec douleur ; mais vous êtes bien trop
                        digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé ! quelle
                        femme vraiment délicate &amp; sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce
                        même sentiment qui lui promettait tant de bonheur ! Les hommes savent-ils
                        apprécier la femme qu'ils possèdent ? </p>
                    <p> Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés &amp;
                        constants dans leur affection : mais, parmi ceux-là même, combien peu savent
                        encore se mettre à l'unisson de notre cœur ! Ne croyez pas, ma chère enfant,
                        que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse ;
                        souvent même ils y mettent plus d'emportement ; mais ils ne connaissent pas
                        cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous
                        ces soins tendres &amp; continus, &amp; dont l'unique but est toujours
                        l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, &amp; la femme de
                        celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle &amp; si peu
                        remarquée, influe pourtant, d'une manière bien sensible, sur la totalité de
                        leur conduite respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire ses désirs,
                        celui de l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui
                        qu'un moyen de succès ; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et
                        la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que
                        l'abus de cette façon de sentir, &amp; par là même en prouve la vérité.
                        Enfin ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour, n'est dans
                        l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à graduer un plaisir, qu'un
                        autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas ; tandis que dans
                        les femmes, c'est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout
                        désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, &amp; soustrait à son
                        empire, ne leur laisse éprouver que répugnance &amp; dégoût, là-même où
                        semble devoir naître la volupté. </p>
                    <p> Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, &amp;
                        qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités générales !
                        Elles ont pour garant la voix publique, qui, pour les hommes seulement, a
                        distingué l'infidélité de l'inconstance : distinction dont ils se prévalent,
                        quand ils devraient en être humiliés ; &amp; qui, pour notre sexe, n'a
                        jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, &amp;
                        à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent pouvoir les sauver du
                        sentiment pénible de leur bassesse. </p>
                    <p> J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir ces
                        réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait, dont
                        l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination ; espoir trompeur,
                        auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner,
                        &amp; dont la perte irrite &amp; multiplie les chagrins déjà trop réels,
                        inséparables d'une passion vive ! Cet emploi d'adoucir vos peines, ou d'en
                        diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce
                        moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que
                        sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c'est de vous souvenir que
                        plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer. Eh ! qui sommes-nous, pour nous
                        blâmer les uns les autres ? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui
                        lit dans les cœurs ; &amp; j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une
                        foule de vertus peut racheter une faiblesse. </p>
                    <p> Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces
                        résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier
                        découragement : n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre
                        existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu cependant
                        frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, &amp; qu'ils ne
                        cesseront jamais de réclamer. </p>
                    <p> Adieu, ma chère fille ; songez quelquefois à votre tendre mère, &amp; croyez
                        que vous serez toujours, &amp; par-dessus tout, l'objet de ses plus chères
                        pensées. </p>
                    <p> Du château de... ce 4 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> À la bonne heure, Vicomte, &amp; je suis plus contente de vous cette fois-ci
                        que l'autre ; mais à présent, causons de bonne amitié, &amp; j'espère vous
                        convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez
                        désirer serait une véritable folie. </p>
                    <p> N'avez-vous donc pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet
                        l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour
                        former une liaison entre eux ? &amp; que s'il est précédé du désir, qui
                        rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût, qui repousse ? C'est une loi
                        de la nature, que l'amour seul peut changer ; &amp; de l'amour, en a-t-on
                        quand on veut ? Il en faut pourtant toujours ; &amp; cela serait vraiment
                        fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement, il suffisait
                        qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par là de moitié
                        moindre, &amp; même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre ; en effet, l'un
                        jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un peu moins vif à la
                        vérité, mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre ;
                        &amp; tout s'arrange. </p>
                    <p> Mais, dites-moi, Vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l'autre ?
                        Vous savez l'histoire de ces deux fripons, qui se reconnurent en jouant :
                        nous ne nous ferons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié ;
                        &amp; ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple,
                        &amp; ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer
                        ailleurs. </p>
                    <p> Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien, &amp;
                        que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix
                        convenu entre nous : je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous
                        suffirons de reste ; &amp; je ne doute même pas que nous ne sachions assez
                        l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais n'oublions pas que ce
                        regret est nécessaire au bonheur ; &amp; quelque douce que soit notre
                        illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être durable. </p>
                    <p> Vous voyez que je m'exécute à mon tour, &amp; cela, sans que vous vous soyez
                        encore mis en règle vis-à-vis de moi : car enfin je devais avoir la première
                        lettre de la céleste prude ; &amp; pourtant, soit que vous y teniez encore,
                        soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché, qui vous intéresse
                        peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n'ai rien reçu,
                        absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit
                        beaucoup écrire : car que ferait-elle quand elle est seule ? Elle n'a
                        sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais donc, si je voulais,
                        quelques petits reproches à vous faire ; mais je les passe sous silence, en
                        compensation d'un peu d'humeur que j'ai mis peut-être dans ma dernière
                        lettre. </p>
                    <p> A présent, Vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande ; &amp;
                        elle est encore autant pour vous que pour moi : c'est de différer un moment
                        que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l'époque
                        doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une part, nous n'aurions
                        pas ici la liberté nécessaire ; et, de l'autre, j'y aurais quelque risque à
                        courir : car il ne faudrait qu'un peu de jalousie, pour m'attacher de plus
                        belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en
                        est déjà à se battre les flancs pour m'aimer ; c'est au point, que je mets
                        quelque fois autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le
                        surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un
                        sacrifice à vous faire ! une infidélité réciproque rendra la charme bien
                        plus piquant. </p>
                    <p> Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces
                        ressources ! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c'était de
                        l'amour, j'étais heureuse ; &amp; vous, Vicomte ? Mais pourquoi s'occuper
                        encore d'un bonheur qui ne peut revenir ? Non, quoi que vous en disiez,
                        c'est un retour impossible. D'abord, j'exigerais des sacrifices que sûrement
                        vous ne pourriez ou ne voudriez pas faire, &amp; qu'il se peut bien que je
                        ne mérite pas ; &amp; puis, comment vous fixer ? Oh ! non, non, je ne veux
                        seulement pas m'occuper de cette idée ; &amp; malgré le plaisir que je
                        trouve en ce moment à vous écrire, j'aime mieux vous quitter brusquement.
                        Adieu, Vicomte. </p>
                    <p> Du château de... ce 6 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente Tourvel à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Pénétrée, Madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière, si
                        je n'étais retenue en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les
                        acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente
                        en même temps que je n'en suis plus digne ? Ah ! j'oserai du moins vous en
                        témoigner ma reconnaissance ; j'admirerai, surtout, cette indulgence de la
                        vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir, &amp; dont le
                        charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux &amp; si fort, même
                        à côté du charme de l'amour. </p>
                    <p> Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur ? Je
                        dis de même de vos conseils ; j'en sens le prix &amp; ne puis les suivre. Et
                        comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l'éprouve en ce
                        moment ? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir,
                        ils sont haïssables ; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler !
                        S'il a comme eux cette violence de passion, que vous nommez emportement,
                        combien n'est-elle pas surpassée en lui par l'excès de sa délicatesse ! O
                        mon amie ! vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de mon
                        bonheur ; je le dois à l'amour, &amp; de combien encore l'objet en augmente
                        le prix ! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse ? Ah
                        ! si vous le connaissiez comme moi ! je l'aime avec idolâtrie, &amp; bien
                        moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans
                        quelques erreurs, il en convient lui-même ; mais qui jamais connut comme lui
                        le véritable amour ? Que puis-je vous dire de plus ? il le ressent tel qu'il
                        l'inspire. </p>
                    <p> Vous allez croire que c'est là une de ces idées chimériques, dont l'amour ne
                        manque jamais d'abuser notre imagination : mais dans ce cas, pourquoi
                        serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien à
                        obtenir ? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de
                        réserve, qui l'abandonnait rarement, &amp; qui souvent me ramenait malgré
                        moi aux fausses &amp; cruelles impressions qu'on m'avait données de lui.
                        Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur,
                        il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n'étions pas nés
                        l'un pour l'autre ? si ce bonheur ne m'était pas réservé, d'être nécessaire
                        au sien ? Ah ! si c'est une illusion, que je meure donc avant qu'elle
                        finisse. Mais non ; je veux vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi
                        cesserait-il de m'aimer ? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que
                        moi ? Et, je le sens par moi-même, ce bonheur qu'on fait naître, est le plus
                        fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment
                        délicieux qui ennoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte, &amp; le
                        rend vraiment digne d'une âme tendre &amp; généreuse, telle que celle de
                        Valmont. </p>
                    <p> Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain
                        vous écrire plus longtemps ; voici l'heure où il a promis de venir, &amp;
                        toute autre idée m'abandonne. Pardon ! mais vous voulez mon bonheur, &amp;
                        il est si grand dans ce moment, que je suffis à peine à le sentir. </p>
                    <p> Paris ce 7 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne
                        ferais pas, &amp; dont pourtant le prix serait de vous plaire ? Ah !
                        faites-les moi connaître seulement, &amp; si je balance à vous les offrir,
                        je vous permets d'en refuser l'hommage. Comment me jugez-vous donc depuis
                        quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez encore de mes
                        sentiments ou de mon énergie ? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne
                        pourrais pas faire ! Ainsi donc, vous me croyez amoureux, subjugué ? &amp;
                        le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la
                        personne ? Ah ! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, &amp; je
                        m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait
                        être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit plus vous
                        rester de doute. </p>
                    <p> J'ai pu, je crois, sans me compromettre, donner quelque temps à une femme,
                        qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement.
                        Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m'a
                        fait m'y livrer davantage ; &amp; encore à présent, qu'à peine le grand
                        courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque
                        en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du
                        fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce
                        qui valait bien moins, &amp; ne m'avait pas tant coûté ! &amp; jamais vous
                        n'en avez rien conclu contre moi. </p>
                    <p> Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'espèce d'empressement
                        que j'y mets ? la voici. Cette femme est naturellement timide ; tous les
                        premiers jours, elle doutait sans cesse de son bonheur, &amp; ce doute
                        suffisait pour le troubler : en sorte que je commence à peine à pouvoir
                        remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais
                        pourtant curieux de savoir ; &amp; l'occasion ne s'en trouve pas si
                        facilement qu'on le croit. </p>
                    <p> D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir &amp;
                        n'est jamais que cela ; &amp; auprès de celles-là, de quelque titre qu'on
                        nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples
                        commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite, &amp; parmi lesquels,
                        celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux. </p>
                    <p> Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la célébrité
                        de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le
                        voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières : nous
                        entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce de bonheur
                        dont elles jouissent ; mais il tient plus aux circonstances qu'à la
                        personne. Il leur vient par nous, &amp; non de nous. </p>
                    <p> Il fallait donc trouver, pour mon observation, une femme délicate &amp;
                        sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, &amp; qui, dans l'amour
                        même, ne vît que son amant ; dont l'émotion, contrariant la route ordinaire,
                        partît toujours du cœur, pour arriver aux sens ; que j'ai vue, par exemple
                        (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée, &amp;
                        le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme.
                        Enfin, il fallait y réunir encore cette candeur naturelle, devenue
                        insurmontable par l'habitude de s'y livrer, &amp; qui ne lui permet de
                        dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de
                        telles femmes sont rares ; &amp; je puis croire que sans celle-ci, je n'en
                        aurais peut-être jamais rencontré. </p>
                    <p> Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus de temps qu'une autre ;
                        &amp; si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende
                        heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand
                        cela me sert, au lieu de me contrarier ? Mais de ce que l'esprit est occupé,
                        s'ensuit-il que le cœur soit esclave ? Non, sans doute. Aussi le prix que je
                        ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir
                        d'autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables. </p>
                    <p> Je suis tellement libre, que je n'ai seulement pas négligé la petite
                        Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville
                        dans trois jours ; &amp; moi, depuis hier, j'ai su assurer mes
                        communications : quelque argent au portier, &amp; quelques fleurettes à sa
                        femme, en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver
                        ce moyen si simple ? &amp; puis, qu'on dise que l'amour rend ingénieux ! il
                        abrutit au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre ?
                        Ah ! soyez tranquille. Déjà je vais, sous peu de jours, affaiblir, en la
                        partageant, l'impression peut-être trop vive que j'ai éprouvée ; &amp; si un
                        seul partage ne suffit pas, je les multiplierai. </p>
                    <p> Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret
                        amant, dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n'avez plus
                        de raisons pour l'empêcher ; &amp; moi, je consens à rendre ce signalé
                        service au pauvre Danceny. C'est, en vérité, le moins que je lui doive pour
                        tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de
                        savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges. Je le calme le plus que je peux,
                        en l'assurant que, de façon ou d'autre, je ferai son bonheur au premier jour
                        : &amp; en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu'il
                        veut reprendre à l'arrivée de sa Cécile. J'ai déjà six lettres de lui, &amp;
                        j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux jour. Il faut que ce
                        garçon-là soit bien désœuvré ! </p>
                    <p> Mais laissons ce couple enfantin, &amp; revenons à nous ; que je puisse
                        m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre. Oui,
                        sans doute, vous me fixerez, &amp; je ne vous pardonnerais pas d'en douter.
                        Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous ? Nos liens ont été
                        dénoués, &amp; non pas rompus ; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur
                        de notre imagination : nos sentiments, nos intérêts, n'en sont pas moins
                        restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai
                        comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir après l'espérance ;
                        &amp; je dirai comme d'Harcourt : </p>
                    <p> Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie. </p>
                    <p> Ne combattez donc plus l'idée, ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi
                        ; &amp; après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses
                        différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable
                        à celui que nous avions éprouvé &amp; que nous retrouverons plus délicieux
                        encore ! </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour : mais
                        pressez-le donc, &amp; n'oubliez pas combien je le désire. </p>
                    <p> Paris, ce 8 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> En vérité, Vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut
                        rien dire &amp; à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en
                        emparer aussitôt ! Une simple idée qui me vient, à laquelle je vous avertis
                        même que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle, vous en
                        abusez pour ramener mon attention sur elle ; pour m'y fixer, quand je
                        cherche à m'en distraire ; &amp; me faire, en quelque sorte, partager malgré
                        moi vos désirs étourdis ! Est-il donc généreux à vous de me laisser
                        supporter seule tout le fardeau de la prudence ? Je vous le redis, &amp; me
                        le répète plus souvent encore, l'arrangement que vous me proposez est
                        réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me
                        montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi ma
                        délicatesse, &amp; que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à
                        votre bonheur ? </p>
                    <p> Or, est-il vrai, Vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui
                        vous attache à Mme de Tourvel ? C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais :
                        vous le niez bien de cent façons ; mais vous le prouvez de mille. Qu'est-ce,
                        par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même,
                        car je vous crois sincère avec moi, qui vous fait rapporter à l'envie
                        d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher ni combattre, de garder
                        cette femme ? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu une autre
                        heureuse, parfaitement heureuse ? Ah ! si vous en doutez, vous avez bien peu
                        de mémoire ! Mais non, ce n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse
                        votre esprit, &amp; le fait se payer de mauvaises raisons ; mais moi, qui ai
                        un grand intérêt à ne m'y pas tromper, je ne suis pas si facile à contenter. </p>
                    <p> C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer
                        soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir déplu, j'ai
                        vu cependant que, peut-être sans vous en apercevoir, vous n'en conserviez
                        pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus l'adorable, la céleste
                        Mme de Tourvel : mais c'est une femme étonnante, une femme délicate &amp;
                        sensible, &amp; cela, à l'exclusion de toutes les autres ; une femme rare
                        enfin, &amp; telle qu'on n'en rencontrerait pas une seconde. Il en est de
                        même de ce charme inconnu, qui n'est pas le plus fort. Hé bien ! soit : mais
                        puisque vous ne l'aviez jamais trouvé jusques-là, il est bien à croire que
                        vous ne le trouveriez pas davantage à l'avenir, &amp; la perte que vous
                        feriez n'en serait pas moins irréparable. Ou ce sont-là, Vicomte, des
                        symptômes infaillibles d'amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun. </p>
                    <p> Soyez assuré que, pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis
                        promis de n'en plus prendre ; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait devenir
                        un piège dangereux. Mais croyez-moi, ne soyons qu'amis, &amp; restons-en là.
                        Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre : oui, de mon courage
                        ; car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu'on sait
                        mauvais. </p>
                    <p> Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion, que je
                        vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que
                        j'exigerais &amp; que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce
                        mot exiger, parce que je suis bien sûr que, dans un moment, vous m'allez, en
                        effet, trouver trop exigeante : mais tant mieux ! Loin de me fâcher de vos
                        refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec vous que je veux
                        dissimuler, j'en ai peut-être besoin. </p>
                    <p> J'exigerais donc, voyez la cruauté ! que cette rare, cette étonnante. Mme de
                        Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme telle
                        qu'elle est seulement : car il ne faut pas s'y tromper ; ce charme qu'on
                        croit trouver dans les autres, c'est en nous qu'il existe ; &amp; c'est
                        l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous demande là, tout
                        impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l'effort de me le
                        promettre, de me le jurer même ; mais, je l'avoue, je n'en croirais pas de
                        vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble de votre
                        conduite. </p>
                    <p> Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite
                        Cécile, que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en soucierais pas du
                        tout. Je vous demanderais, au contraire, de continuer ce pénible service,
                        jusqu'à nouvel ordre de ma part ; soit que j'aimasse à abuser ainsi de mon
                        empire ; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer
                        de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en soit,
                        je voudrais être obéie ; &amp; mes ordres seraient bien rigoureux ! </p>
                    <p> Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier ; que sait-on
                        ? peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j'abrégerais
                        une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin,
                        Vicomte, &amp; je vous reverrais... comment ?... Mais vous vous souvenez que
                        ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit d'un projet impossible,
                        &amp; je ne veux pas l'oublier toute seule... </p>
                    <p> Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu ? J'ai voulu connaître enfin au
                        juste quels étaient mes moyens ; mes avocats me citent bien quelques lois,
                        &amp; surtout beaucoup d'autorités, comme ils les appellent : mais je n'y
                        vois pas autant de raison &amp; de justice. J'en suis presque à regretter
                        d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le
                        Procureur est adroit, l'avocat éloquent &amp; la plaideuse jolie. Si ces
                        trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des
                        affaires, &amp; que deviendrait le respect pour les anciens usages ? </p>
                    <p> Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de
                        Belleroche est fini : hors de cour, dépens compensés. Il en est à regretter
                        le bal de ce soir ; c'est bien le regret d'un désœuvré ! Je lui rendrai sa
                        liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux
                        sacrifice, &amp; je m'en console par la générosité qu'il y trouve. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte, écrivez-moi souvent : le détail de vos plaisirs me
                        dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve. </p>
                    <p> Du château de... ce 11 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente Tourvel à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah Dieu !
                        quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon bonheur qui
                        m'empêchait de la continuer ! C'est celui de mon désespoir qui m'accable à
                        présent ; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, &amp;
                        m'ôte celle de les exprimer. </p>
                    <p> Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour ne s'en
                        va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout ce qu'on peut
                        réunir d'infortune, d'humiliations, je les éprouve, &amp; c'est de lui
                        qu'elles me viennent ! </p>
                    <p> Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon : j'étais si loin d'en avoir
                        ! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu : que pourrait-il me
                        dire pour se justifier ?... Mais que lui importe ! il ne le tentera
                        seulement pas... Malheureuse ! que lui feront tes reproches &amp; tes larmes
                        ? c'est bien de toi qu'il s'occupe !... </p>
                    <p> Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... &amp; à qui ? une vile
                        créature... Mais que dis-je ? Ah ! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser.
                        Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh ! que la
                        peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le remords ! Je sens mes
                        tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie ; quelque indigne que je me
                        sois rendue de toute pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez
                        vous former l'idée de ce que je souffre. </p>
                    <p> Je viens de relire ma lettre, &amp; je m'aperçois qu'elle ne peut vous
                        instruire de rien ; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous raconter
                        ce cruel événement. C'était hier ; je devais, pour la première fois, depuis
                        mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures ;
                        jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de
                        sortir le contrariait, &amp; vous jugez que j'eus bientôt celui de rester
                        chez moi. Cependant, deux heures après, &amp; tout à coup, son air &amp; son
                        ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera échappé quelque chose
                        qui aura pu lui déplaire ; quoi qu'il en soit, peu de temps après, il
                        prétendit se rappeler une affaire qui l'obligeait de me quitter, &amp; il
                        s'en alla : ce ne fut pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très
                        vifs, qui me parurent tendres, &amp; qu'alors je crus sincères. </p>
                    <p> Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes
                        premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je finis ma
                        toilette, &amp; montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer
                        devant l'Opéra, &amp; je me trouvai dans l'embarras de la sortie ; j'aperçus
                        à quatre pas devant moi, &amp; dans la file à côté de la mienne, la voiture
                        de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce n'était pas de crainte ;
                        &amp; la seule idée qui m'occupait était le désir que ma voiture avançât. Au
                        lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer, &amp; qui se
                        trouva à côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ : quel fut mon
                        étonnement, de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle ! Je me
                        retirai, comme vous pouvez penser, &amp; c'en était déjà bien assez pour
                        navrer mon cœur ; mais ce que vous aurez peine à croire, c'est que cette
                        même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n'a pas quitté
                        la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire
                        à faire scène. </p>
                    <p> Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans la
                        maison où je devais souper : mais il me fut impossible d'y rester ; je me
                        sentais, à chaque instant, prête à m'évanouir, &amp; surtout je ne pouvais
                        retenir mes larmes. </p>
                    <p> En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont &amp; lui envoyai ma lettre aussitôt
                        ; il n'était pas chez lui. Voulant, à quelque prix que ce fût, sortir de cet
                        état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l'attendre
                        : mais avant minuit mon domestique revint, en me disant que le cocher, qui
                        était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit.
                        J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose à faire qu'à lui redemander mes
                        lettres, &amp; le prier de ne plus venir chez moi. J'ai en effet donné des
                        ordres en conséquence ; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est plus
                        de midi ; il ne s'est point encore présenté, &amp; je n'ai pas même reçu un
                        mot de lui. </p>
                    <p> A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter : vous voilà instruite
                        &amp; vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps
                        encore à affliger votre sensible amitié. </p>
                    <p> Paris ce 15 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente Tourvel au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Sans doute, Monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous attendez
                        plus à être reçu chez moi, &amp; sans doute aussi vous le désirez peu ! Ce
                        billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venir, que de vous
                        redemander des lettres qui n'auraient jamais dû exister ; &amp; qui, si
                        elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l'aveuglement
                        que vous aviez cherché à faire naître, ne peuvent que vous être
                        indifférentes à présent qu'il est dissipé &amp; qu'elles n'expriment plus
                        qu'un sentiment que vous avez détruit. </p>
                    <p> Je reconnais &amp; j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une
                        confiance, dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes ; en cela
                        je n'accuse que moi seule : mais je croyais au moins n'avoir pas mérité
                        d'être livrée, par vous, au mépris &amp; à l'insulte. Je croyais qu'en vous
                        sacrifiant tout, &amp; perdant pour vous seul mes droits à l'estime des
                        autres &amp; à la mienne, je pouvais m'attendre cependant à ne pas être
                        jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l'opinion sépare
                        encore, par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces
                        torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous
                        parle. Je me tais sur ceux de l'amour ; votre cœur n'entendrait pas le mien.
                        Adieu, Monsieur. </p>
                    <p> Paris ce 15 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la présidente Tourvel </hi>
                    </head>
                    <p> On vient seulement, Madame, de me rendre votre lettre ; j'ai frémi en la
                        lisant, &amp; elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle affreuse
                        idée avez-vous donc de moi ! Ah ! sans doute, j'ai des torts ; &amp; tels
                        que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de
                        votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin
                        de mon âme ! Qui, moi ! vous humilier ! vous avilir ! quand je vous respecte
                        autant que je vous chéris ; quand je n'ai connu l'orgueil, que du moment où
                        vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences vous ont déçue ; &amp; je
                        conviens qu'elles ont pu être contre moi : mais n'aviez-vous donc pas dans
                        votre cœur ce qu'il fallait pour les combattre ? &amp; ne s'est-il pas
                        révolté à la seule idée qu'il pouvait avoir à se plaindre du mien ? Vous
                        l'avez cru cependant ! Ainsi, non seulement vous m'avez jugé capable de ce
                        délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée, par vos
                        bontés pour moi. Ah ! si vous vous trouvez dégradée à ce point par votre
                        amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux ? </p>
                    <p> Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la
                        repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J'avouerai tout ;
                        une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits
                        que je voudrais anéantir, &amp; fixer votre attention &amp; la mienne sur un
                        moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis
                        encore à concevoir la cause, &amp; dont le souvenir doit faire à jamais mon
                        humiliation &amp; mon désespoir ? Ah ! si, en m'accusant, je dois exciter
                        votre colère, vous n'aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance ; il
                        vous suffira de me livrer à mes remords. </p>
                    <p> Cependant, qui le croirait ? cet événement cruel a pour première cause le
                        charme tout puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit
                        oublier trop longtemps une affaire importante, &amp; qui ne pouvait se
                        remettre. Je vous quittai trop tard, &amp; ne trouvai plus la personne que
                        j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, &amp; ma démarche fut
                        pareillement infructueuse. Emilie que j'y rencontrai, que j'ai connue dans
                        un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour, Emilie
                        n'avait pas sa voiture, &amp; me demanda de la remettre chez elle, à quatre
                        pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, &amp; j'y consentis. Mais ce fut
                        alors que je vous rencontrai ; &amp; je sentis sur-le-champ que vous seriez
                        portée à me juger coupable. </p>
                    <p> La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi,
                        qu'elle dut être &amp; fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle
                        me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer ; cette précaution
                        de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme toutes celles
                        de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé que par l'abus
                        qu'elles se permettent d'en faire, Emilie se garda bien d'en laisser
                        échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras
                        s'accroître, plus elle affectait de se montrer ; &amp; sa folle gaieté, dont
                        je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, n'avait de cause
                        que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon
                        respect &amp; de mon amour. </p>
                    <p> Jusques-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable ; &amp; ces
                        torts, qui seraient ceux de tout le monde, &amp; les seuls dont vous me
                        parlez, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais vous
                        vous taisez en vain sur ceux de l'amour : je ne garderai pas sur eux le même
                        silence ; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre. </p>
                    <p> Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable
                        égarement, je puisse, sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en
                        rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la
                        peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse, de
                        votre indulgence &amp; de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand
                        ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse ? </p>
                    <p> Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute ; je
                        m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais que cette
                        erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l'amour. Eh ! que
                        peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment
                        d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte &amp; le regret, &amp; un
                        sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, ne s'y soutenir
                        que par l'estime, &amp; dont enfin le bonheur est le fruit ! Ah ! ne
                        profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en
                        réunissant sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre.
                        Laissez les femmes viles &amp; dégradées redouter une rivalité qu'elles
                        sentent malgré elles pouvoir s'établir, &amp; éprouver les tourments d'une
                        jalousie également cruelle &amp; humiliante : mais vous ! détournez vos yeux
                        de ces objets qui souilleraient vos regards ; &amp; pure comme la Divinité,
                        comme elle aussi punissez l'offense sans la ressentir. </p>
                    <p> Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle
                        que je ressens ? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au
                        désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de m'être rendu moins
                        digne de vous ? Vous vous occupez de punir ! &amp; moi, je vous demande des
                        consolations : non que je les mérite ; mais parce qu'elles me sont
                        nécessaires, &amp; qu'elles ne peuvent me venir que de vous. </p>
                    <p> Si, tout à coup, oubliant mon amour &amp; le vôtre, &amp; ne mettant plus de
                        prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur
                        éternelle, vous en avez le droit : frappez, mais si, plus indulgente ou plus
                        sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient
                        nos cœurs ; cette volupté de l'âme, toujours renaissante &amp; toujours plus
                        vivement sentie ; ces jours si doux, si fortunés ; que chacun de nous devait
                        à l'autre ; tous ces biens de l'amour &amp; que lui seul procure ; peut-être
                        préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire.
                        Que vous dirai-je enfin ? j'ai tout perdu, &amp; tout perdu par ma faute ;
                        mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est à vous à décider
                        maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore, vous me juriez que mon
                        bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait de vous ! Ah ! Madame, me
                        livrerez-vous aujourd'hui à un désespoir éternel ? </p>
                    <p> Paris, ce 15 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Je persiste, ma belle amie : non, je ne suis point amoureux ; &amp; ce n'est
                        pas ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez
                        seulement, &amp; revenez ; vous verrez bientôt par vous-même combien je suis
                        sincère. J'ai fait mes preuves hier, &amp; elles ne peuvent être détruites
                        par ce qui se passe aujourd'hui. </p>
                    <p> J'étais donc chez la tendre prude, &amp; j'y étais bien sans aucune autre
                        affaire : car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la
                        nuit au bal précoce de Mme V***. Le désœuvrement m'avait fait désirer
                        d'abord de prolonger cette soirée ; &amp; j'avais même, à ce sujet, exigé un
                        petit sacrifice : mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me
                        promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez à me
                        croire ; ou au moins à me reprocher ; en sorte que je n'éprouvai plus
                        d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer &amp; vous convaincre
                        que c'était de votre part, pure calomnie. </p>
                    <p> Je pris donc un parti violent ; &amp; sous un prétexte assez léger, je
                        laissai là ma belle, toute surprise, &amp; sans doute encore plus affligée.
                        Mais moi, j'allai tranquillement joindre Emilie à l'Opéra ; &amp; elle
                        pourrait vous rendre compte, que jusqu'à ce matin que nous nous sommes
                        séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs. </p>
                    <p> J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude, si ma parfaite
                        indifférence ne m'en avait sauvé : car vous saurez que j'étais à peine à
                        quatre maisons de l'Opéra, &amp; ayant Emilie dans ma voiture, que celle de
                        l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, &amp; qu'un embarras
                        survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de l'autre. On
                        se voyait comme à midi, &amp; il n'y avait pas moyen d'échapper. </p>
                    <p> Mais ce n'est pas tout ; je m'avisai de confier à Emilie que c'était la
                        femme à la lettre. (Vous vous rappelez peut-être cette folie-là, &amp;
                        qu'Emilie était le pupitre.) Elle qui ne l'avait pas oublié, &amp; qui est
                        rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son aise cette vertu,
                        disait-elle, &amp; cela, avec des éclats de rire d'un scandale à en donner
                        de l'humeur. </p>
                    <p> Ce n'est pas tout encore ; la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi dès
                        le soir même ? Je n'y étais pas : mais, dans son obstination, elle y renvoya
                        avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais été décidé à rester chez
                        Emilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre à mon cocher que de
                        venir me reprendre ce matin ; &amp; comme, en arrivant chez moi, il y trouva
                        l'amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais
                        pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette nouvelle, &amp; qu'à mon
                        retour j'ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait
                        la circonstance ! </p>
                    <p> Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez,
                        être finie de ce matin ; si même elle ne l'est pas, ce n'est pas, comme
                        peut-être vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer : mais
                        c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter ; et,
                        de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'hommage de ce sacrifice. </p>
                    <p> J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments. J'ai
                        donné de longues raisons, &amp; je me suis reposé sur l'amour du soin de les
                        faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second
                        billet, toujours bien rigoureux, &amp; qui confirme l'éternelle rupture,
                        comme cela devait être ; mais dont le ton n'est pourtant plus le même.
                        Surtout, on ne veut plus me voir : ce parti-pris y est annoncé &amp; répété
                        quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y
                        avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon
                        chasseur, pour s'emparer du Suisse ; &amp; dans un moment, j'irai moi-même
                        faire signer mon pardon : car dans les torts de cette espèce, il n'y a
                        qu'une seule formule qui porte absolution générale, &amp; celle-là ne
                        s'expédie qu'en présence. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie ; je cours tenter ce grand événement. </p>
                    <p> Paris ce 15 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXXXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente Tourvel à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop, &amp; trop
                        tôt, de mes peines passagères ! je suis cause que vous vous affligez à
                        présent ; ces chagrins qui vous viennent de moi durent encore, &amp; moi, je
                        suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné ; disons mieux, tout est
                        réparé. A cet état de douleur &amp; d'angoisse, ont succédé le calme &amp;
                        les délices. O joie de mon cœur ! comment vous exprimer ! Valmont est
                        innocent ; on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts graves,
                        offensants que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne les avait pas ;
                        &amp; si, sur un seul point, j'ai eu besoin d'indulgence, n'avais-je donc
                        pas aussi mes injustices à réparer ? </p>
                    <p> Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient
                        ; peut-être même l'esprit les apprécierait mal : c'est au cœur seul qu'il
                        appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de
                        faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du mien. Pour les hommes,
                        dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas l'inconstance. </p>
                    <p> Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain l'opinion
                        autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse ; mais de quoi se plaindrait
                        la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore ? Ce même tort que
                        j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en console ; &amp;
                        pourtant, combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par l'excès de son
                        amour &amp; celui de mon bonheur ! </p>
                    <p> Ou ma félicité est en effet plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis
                        que j'ai craint de l'avoir perdue : mais ce que je puis vous dire, c'est
                        que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels
                        que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le
                        surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O ma tendre mère ! grondez votre
                        fille inconsidérée de vous avoir affligée par trop de précipitation ;
                        grondez-la d'avoir jugé témérairement &amp; calomnié celui qu'elle ne devait
                        pas cesser d'adorer : mais en la reconnaissant imprudente, voyez-la
                        heureuse, &amp; augmentez sa joie en la partageant. </p>
                    <p> Paris, ce 16 novembre au soir 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXL </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse
                        de vous ? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une ; &amp;
                        depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore ! Je
                        suis fâché au moins ; aussi je ne vous parlerai pas du tout de mes grandes
                        affaires. </p>
                    <p> Que le raccommodement ait eu son plein effet ; qu'au lieu de reproches &amp;
                        de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses ; que ce soit moi
                        actuellement qui reçoive les excuses &amp; les réparations dues à ma candeur
                        soupçonnée, je vous en dirai mot ; &amp; sans l'événement imprévu de la nuit
                        dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre
                        pupille, &amp; que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en
                        informer de quelque temps, je me charge de ce soin. </p>
                    <p> Par des raisons que vous devinerez, ou que vous ne devinerez pas, depuis
                        quelques jours Mme de Tourvel ne m'occupait plus ; &amp; comme ces
                        raisons-là ne pouvaient pas exister chez la petite Volanges, j'en étais
                        devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je n'avais
                        aucun obstacle à vaincre ; &amp; nous menions, votre pupille &amp; moi, une
                        vie commode &amp; réglée. Mais l'habitude amène la négligence ; les premiers
                        jours, nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté ;
                        nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable
                        distraction a causé l'accident dont j'ai à vous instruire ; &amp; si, pour
                        mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la
                        petite fille. </p>
                    <p> Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos &amp; l'abandon qui
                        suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s'ouvrir
                        tout à coup. Aussitôt je saute à mon épée, tant pour ma défense, que pour
                        celle de notre commune pupille : je m'avance &amp; ne vois personne : mais
                        en effet la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière j'ai été à
                        la recherche, &amp; n'ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que
                        nous avions oublié nos précautions ordinaires ; &amp; sans doute la porte
                        poussée seulement, ou mal fermée, s'était rouverte d'elle-même. </p>
                    <p> En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l'ai
                        plus trouvée dans son lit ; elle était tombée, ou s'était sauvée dans sa
                        ruelle : enfin elle y était étendue sans connaissance, &amp; sans autre
                        mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras ! Je parvins
                        pourtant à la remettre dans son lit, &amp; même à la faire revenir : mais
                        elle s'était blessée dans sa chute, &amp; elle ne tarda pas à en ressentir
                        les effets. </p>
                    <p> Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques
                        encore, m'ont eu bientôt éclairé sur son état : mais, pour le lui apprendre,
                        il a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant ; car elle ne
                        s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à elle, on n'avait conservé tant
                        d'innocence, en faisant si bien tout ce qu'il fallait pour s'en défaire ! Oh
                        ! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir ! </p>
                    <p> Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, &amp; je sentais qu'il fallait
                        prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais sur-le-champ
                        chez le médecin &amp; le chirurgien de la maison, &amp; qu'en les prévenant
                        qu'on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret
                        ; qu'elle, de son côté, sonnerait sa femme de chambre dès que je serais
                        sorti ; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas sa confidence, comme elle
                        voudrait ; mais qu'elle enverrait chercher du secours, &amp; défendrait
                        surtout qu'on réveillât Mme de Volanges : attention délicate &amp; naturelle
                        d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère. </p>
                    <p> J'ai fait mes deux courses &amp; mes deux confessions le plus lestement que
                        j'ai pu, &amp; de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas encore
                        sorti : mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est venu à midi
                        me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas trompé ; mais il
                        espère que s'il ne survient pas d'autre accident, on ne s'apercevra de rien
                        dans la maison. La femme de chambre est du secret ; le médecin a donné un
                        nom à la maladie ; &amp; cette affaire s'arrangera comme mille autres, à
                        moins que par la suite il ne nous soit utile qu'on en parle. </p>
                    <p> Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous &amp; moi ? Votre
                        silence m'en ferait douter ; je n'y croirais même plus du tout, si le désir
                        que j'en ai ne m'avait fait chercher tous les moyens d'en conserver
                        l'espoir. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie : je vous embrasse, rancune tenante. </p>
                    <p> Paris, ce 21 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLI </head>
                    <head> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </head>
                    <p> Mon Dieu ! Vicomte, que vous me gênez par votre obstination ! Que vous
                        importe mon silence ? croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de
                        raisons pour me défendre. Ah ! plût à Dieu ! Mais non, c'est seulement qu'il
                        m'en coûte de vous les dire. </p>
                    <p> Parlez-moi vrai ; vous faites-vous illusion à vous-même, ou cherchez-vous à
                        me tromper ? la différence entre vos discours &amp; vos actions ne me laisse
                        de choix qu'entre ces deux sentiments : lequel est le véritable ? Que
                        voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser ? </p>
                    <p> Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la
                        Présidente ; mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système, ou
                        contre le mien ? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez
                        cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes les
                        occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles : je ne doutais même
                        pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la
                        première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître ;
                        &amp; je ne suis pas surprise que, par un libertinage d'esprit qu'on aurait
                        tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez
                        fait mille autres par occasion. Qui ne sait que c'est là le simple courant
                        du monde, &amp; votre usage à tous tant que vous êtes, depuis le scélérat
                        jusqu'aux <hi rend="italic"> espèces ? </hi> Celui qui s'en abstient
                        aujourd'hui passe pour romanesque, &amp; ce n'est pas là, je crois, le
                        défaut que je vous reproche. </p>
                    <p> Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est que
                        vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre Présidente ; non pas, à la
                        vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez
                        avoir ; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou
                        les qualités qu'elle n'a pas ; qui la place dans une classe à part, &amp;
                        met toutes les autres en second ordre ; qui vous tient encore attaché à
                        elle, même alors que vous l'outragez ; tel enfin que je conçois qu'un sultan
                        peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l'empêche pas de lui
                        préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d'autant
                        plus juste que comme lui, jamais vous n'êtes ni l'ami, ni l'amant d'une
                        femme ; mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que
                        vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel
                        objet ! &amp; trop heureux d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment
                        arrivé d'obtenir votre pardon, vous me quittez <hi rend="italic"> pour ce
                            grand événement </hi> . </p>
                    <p> Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette femme
                        uniquement, c'est que vous ne voulez me rien dire <hi rend="italic"> de vos
                            grandes affaires </hi> ; elles vous semblent si importantes, que le
                        silence que vous gardez sur elles, vous le croyez une punition pour moi. Et
                        c'est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre,
                        que vous me demandez tranquillement s'il y a encore <hi rend="italic">
                            quelque intérêt commun entre vous &amp; moi ? </hi> Prenez-y garde,
                        Vicomte ! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable ; &amp;
                        craindre de la faire en ce moment, c'est déjà peut-être en dire trop. Aussi
                        je n'en veux absolument plus parler. </p>
                    <p> Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire. Peut-être
                        n'aurez-vous pas le temps de la lire, ou celui d'y faire assez attention
                        pour la bien entendre ? libre à vous. Ce ne sera, au pis-aller, qu'une
                        histoire de perdue. </p>
                    <p> Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme qui lui
                        faisait peu d'honneur. Il avait bien, par intervalle, le bon esprit de
                        sentir que, tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort ; mais quoiqu'il en
                        rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant
                        plus grand, qu'il s'était vanté à ses amis d'être entièrement libre ; &amp;
                        qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on a augmente toujours en proportion
                        qu'on s'en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des
                        sottises, &amp; ne cessant de dire après : <hi rend="italic"> Ce n'est pas
                            ma faute. </hi> Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le
                        livrer au public en cet état d'ivresse, &amp; de rendre ainsi son ridicule
                        ineffaçable : mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore
                        par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen, pour être, à
                        tout événement, dans le cas de dire, comme son ami : <hi rend="italic"> Ce
                            n'est pas ma faute. </hi> Elle lui fit donc parvenir, sans aucun autre
                        avis, la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être utile à
                        son mal. </p>
                    <p> « On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est une loi de la Nature ; ce n'est pas
                        ma faute. </p>
                    <p> « Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entièrement
                        depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, &amp;
                        c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini en
                        même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Il suit de là, que depuis quelque temps je t'ai trompée : mais aussi, ton
                        impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte ! Ce n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce
                        n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si
                        la nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait
                        aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre maîtresse. Ce
                        conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma faute. </p>
                    <p> « Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je
                        te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute. » </p>
                    <p> De vous dire, Vicomte, l'effet de cette dernière tentative, &amp; ce qui
                        s'en est suivi, ce n'est pas le moment : mais je promets de vous le dire
                        dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon <hi rend="italic">
                            ultimatum </hi> sur le renouvellement du traité que vous me proposez.
                        Jusques-là, adieu tout simplement... </p>
                    <p> À propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges ; c'est un
                        article à réserver jusqu'au lendemain du mariage, pour la gazette de
                        médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la
                        perte de votre postérité. Bonsoir, Vicomte. </p>
                    <p> Du château de..., ce 24 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLII </head>
                    <head> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </head>
                    <p> Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, &amp; votre
                        lettre, &amp; l'histoire que vous m'y faites, &amp; le petit modèle
                        épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce
                        dernier m'a paru original &amp; propre à faire de l'effet : aussi je l'ai
                        copié tout simplement, &amp; tout simplement encore je l'ai envoyé à la
                        céleste Présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été
                        expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, d'abord parce que je lui
                        avais en effet promis de lui écrire hier ; &amp; puis aussi, parce que j'ai
                        pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit, pour se recueillir &amp;
                        méditer <hi rend="italic"> sur ce grand événement </hi> , dussiez-vous une
                        seconde fois me reprocher l'expression. </p>
                    <p> J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée : mais
                        il est près de midi, &amp; je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'à
                        trois heures, &amp; si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en chercher
                        moi-même ; car, surtout en fait de procédés, il n'y a que le premier pas qui
                        coûte. </p>
                    <p> À présent, comme vous pouvez croire, je suis fort empressé d'apprendre la
                        fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance, si véhémentement
                        soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il
                        pas corrigé ? &amp; sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce ? </p>
                    <p> Je ne désire pas moins de recevoir votre <hi rend="italic"> ultimatum </hi>
                        : comme vous dites si politiquement ! Je suis curieux, surtout, de savoir
                        si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour. Ah !
                        sans doute, il y en a, &amp; beaucoup ! Mais pour qui ? Cependant, je ne
                        prétends rien faire valoir, &amp; j'attends tout de vos bontés. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie ; je ne fermerai cette Lettre qu'à deux heures,
                        dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> À deux heures après-midi. </hi>
                    </p>
                    <p> Toujours rien, l'heure me presse beaucoup ; je n'ai pas le temps d'ajouter
                        un mot : mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers de
                        l'amour ? </p>
                    <p> Paris, ce 27 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLIII </head>
                    <head> La présidente de Tourvel à madame de Rosemonde </head>
                    <p> Le voile est déchiré, Madame, sur lequel était peinte l'illusion de mon
                        bonheur. La funeste vérité m'éclaire, &amp; ne me laisse voir qu'une mort
                        assurée &amp; prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte &amp; le
                        remords. Je la suivrai &amp; je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon
                        existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier ; je n'y joindrai
                        aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se
                        plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié dont j'ai
                        besoin, c'est de force. </p>
                    <p> Recevez, Madame, le seul adieu que je ferai, &amp; exaucez ma dernière
                        prière ; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de ne
                        plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur, où l'amitié
                        même augmente nos souffrances &amp; ne peut les guérir. Quand les blessures
                        sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est
                        étranger, que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir, que la nuit
                        profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai mes fautes, si je puis
                        pleurer encore ! car depuis hier, je n'ai pas versé une larme. Mon cœur
                        flétri n'en fournit plus. </p>
                    <p> Adieu, Madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette lettre
                        cruelle de n'en plus recevoir aucune. </p>
                    <p> Paris ce 27 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Hier, à cinq heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas de
                        nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée ; &amp; on m'a dit
                        qu'elle était sortie. Je n'ai vu, dans cette phrase, qu'un refus de me
                        recevoir, qui ne m'a ni fâché ni surpris ; &amp; je me suis retiré, dans
                        l'espérance que cette démarche de ma part engagerait au moins une femme si
                        polie à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir
                        m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, &amp; je n'y ai rien
                        trouvé. Etonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé mon
                        chasseur d'aller aux informations, &amp; de savoir si la sensible personne
                        était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a appris que Mme
                        de Tourvel était sortie en effet à onze heures du matin, avec sa femme de
                        chambre ; qu'elle s'était fait conduire au couvent de***, &amp; qu'à sept
                        heures du soir, elle avait renvoyé sa voiture &amp; ses gens, en faisant
                        dire qu'on ne l'attende pas chez elle. Assurément, c'est se mettre en règle.
                        Le couvent est le véritable asile d'une veuve ; &amp; si elle persiste dans
                        une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui
                        ai déjà, celle de la célébrité que va prendre cette aventure. </p>
                    <p> Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je
                        ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils
                        se montrent donc, ces critiques sévères, qui m'accusaient d'un amour
                        romanesque &amp; malheureux ; qu'ils fassent des ruptures plus promptes
                        &amp; plus brillantes : mais non, qu'ils fassent mieux ; qu'ils se
                        présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien ! qu'ils
                        osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier ; &amp;
                        si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais
                        ils éprouveront tous que, quand j'y mets du soin, l'impression que je laisse
                        est ineffaçable. Ah ! sans doute, celle-ci le sera ; &amp; je compterais
                        pour rien tous mes autres triomphes, si jamais je devais avoir auprès de
                        cette femme un rival préféré. </p>
                    <p> Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens ; mais je
                        suis fâché cependant qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se
                        séparer autant de moi. Il y aura donc entre nous deux, d'autres obstacles
                        que ceux que j'aurai placés moi-même ! Quoi ! si je voulais me rapprocher
                        d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir ; que dis-je ? ne le pas désirer !
                        n'en plus faire son suprême bonheur ! est-ce donc ainsi qu'on aime ! &amp;
                        croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir ? Ne pourrais-je pas,
                        par exemple, &amp; ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au
                        point de prévoir la possibilité d'un raccommodement, qu'on désire toujours
                        tant qu'on l'espère ? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre
                        d'importance ; &amp; par conséquent, sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au
                        contraire, ce serait un simple essai que nous ferions de concert ; &amp;
                        quand même je réussirais, ce ne serait qu'un moyen de plus de renouveler, à
                        votre volonté, un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma
                        belle amie, il me reste à en recevoir le prix, &amp; tous mes vœux sont pour
                        votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amis,
                        &amp; le courant des aventures. </p>
                    <p> Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude
                        ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans mes courses
                        différentes, jusques chez Mme de Volanges. J'ai trouvé votre pupille déjà
                        dans le salon, encore dans le costume d'une malade, mais en pleine
                        convalescence, &amp; n'en étant que plus fraîche &amp; plus intéressante.
                        Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre
                        chaise-longue : ma foi, vive les demoiselles ! Celle-ci m'a en vérité donné
                        envie de savoir si la guérison était parfaite ! </p>
                    <p> J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre
                        fou votre sentimentaire Danceny. D'abord, c'était de chagrin ; aujourd'hui
                        c'est de joie. Sa Cécile était malade ! Vous jugez que la tête tourne dans
                        un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles, &amp;
                        n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même ; enfin il a demandé, par une
                        belle épître à la maman, la permission d'aller la féliciter sur la
                        convalescence d'un objet si cher ; &amp; Mme de Volanges y a consenti : si
                        bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de
                        familiarité près qu'il n'osait encore se permettre. </p>
                    <p> C'est de lui-même que j'ai su ces détails ; car je suis sorti en même temps
                        que lui, &amp; je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas d'idée de l'effet que
                        cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des transports
                        impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j'ai achevé de lui
                        faire perdre la tête, en l'assurant que sous très peu de jours je le
                        mettrais à même de voir sa belle de plus près encore. </p>
                    <p> En effet, je suis décidé à la lui remettre, aussitôt après mon expérience
                        faite. Je veux me consacrer à vous tout entier ; &amp; puis vaudrait-il la
                        peine que votre pupille fût aussi mon élève, si elle ne devait tromper que
                        son mari ? Le chef-d'œuvre est de tromper son amant, &amp; surtout son
                        premier amant ; car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher d'avoir prononcé
                        le mot d'amour. </p>
                    <p> Adieu, ma belle amie ; revenez donc au plutôt jouir de votre empire sur moi,
                        en recevoir l'hommage &amp; m'en payer le prix. </p>
                    <p> Paris ce 28 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente ? vous lui avez envoyé
                        la lettre que je vous avais faite pour elle ? En vérité, vous êtes charmant
                        ; &amp; vous avez surpassé mon attente ! J'avoue de bonne foi que ce
                        triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent.
                        Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère
                        j'appréciais si peu ; point du tout : mais c'est que ce n'est pas sur elle
                        que j'ai remporté cet avantage ; c'est sur vous : voilà le plaisant, &amp;
                        ce qui est vraiment délicieux. </p>
                    <p> Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel, &amp; même vous l'aimez
                        encore ; vous l'aimez comme un fou : mais parce que je m'amusais à vous en
                        faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille,
                        plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité
                        ! Le sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur. </p>
                    <p> Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une malice ?
                        Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien ; &amp; dussiez-vous
                        me réduire, à mon tour, au désespoir &amp; au couvent, j'en cours les
                        risques, &amp; je me rends à mon vainqueur. </p>
                    <p> Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse : car si je
                        voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire ! &amp; peut-être le
                        mériteriez-vous ? J'admire, par exemple, avec quelle finesse ou quelle
                        gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la
                        Présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le
                        mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance ? Et
                        comme alors cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous
                        m'offrez de le renouveler à ma volonté ! Par cet heureux arrangement, la
                        céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœur, tandis que
                        je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée ; nous serions trompées
                        toutes deux, mais vous seriez content, &amp; qu'importe le reste ? </p>
                    <p> C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu
                        pour l'exécution ; &amp; que par une seule démarche inconsidérée, vous ayez
                        mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus. </p>
                    <p> Quoi ! vous aviez l'idée de renouer, &amp; vous avez pu écrire ma lettre !
                        Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour ! Vicomte, quand une femme
                        frappe dans le cœur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit
                        sensible, &amp; la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci,
                        ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme
                        était ma rivale, que vous l'aviez trouvée préférable à moi, &amp; qu'enfin,
                        vous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma
                        vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, Vicomte, je trouve bon
                        que vous tentiez tous les moyens : je vous y invite même, &amp; vous promets
                        de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si
                        tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre
                        chose. </p>
                    <p> Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des
                        nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai ? Je serai bien aise
                        d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux
                        de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde
                        fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de
                        Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, &amp; en vous laissant le
                        choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif, sans
                        que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un terme
                        éloigné, car je serai à Paris très incessamment. Je ne peux pas vous dire
                        positivement le jour ; mais vous ne doutez pas que, dès que je serai
                        arrivée, vous n'en soyez le premier informé. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; malgré mes querelles, mes malices &amp; mes reproches, je
                        vous aime toujours beaucoup, &amp; je me prépare à vous le prouver. Au
                        revoir, mon ami. </p>
                    <p> Du château de... 29 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Enfin, je pars, mon jeune ami, &amp; demain au soir, je serai de retour à
                        Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je ne
                        recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à
                        me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale ; mais je
                        n'excepterai que vous : ainsi, je vous demande le secret sur mon arrivée.
                        Valmont même n'en sera pas instruit. </p>
                    <p> Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ainsi ma
                        confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la
                        mienne. Je serais tenté de croire que vous y avez mis de l'adresse,
                        peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins ! Au reste,
                        elle ne serait pas dangereuse à présent ; vous avez vraiment bien autre
                        chose à faire ! Quand l'héroïne est en scène, on ne s'occupe guère de la
                        confidente. </p>
                    <p> Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux
                        succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient pas assez
                        longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos,
                        si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été
                        malade, vous m'avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes, vous
                        aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à présent qu'elle est à
                        Paris, qu'elle se porte bien, &amp; surtout que vous la voyez quelquefois,
                        elle suffit à tout, &amp; vos amis ne vous sont plus rien. </p>
                    <p> Je ne vous en blâme pas ; c'est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade
                        jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais connu l'amitié
                        que dans leurs chagrins ? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais
                        jamais confiants. Je dirai bien comme Socrate : <hi rend="italic"> J'aime
                            que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux </hi>
                        <ref target="#N19"/> : mais en sa qualité de philosophe, il se passait bien
                        d'eux quand il ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage
                        que lui, &amp; j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme. </p>
                    <p> N'allez pourtant pas me croire exigeante : il s'en faut bien que je le sois
                        ! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait
                        supporter avec courage, quand elles sont la cause ou la preuve du bonheur de
                        mes amis. Je ne compte donc sur vous pour demain au soir, qu'autant que
                        l'amour vous laissera libre &amp; désoccupé, &amp; je vous défends de me
                        faire le moindre sacrifice. </p>
                    <p> Adieu, Chevalier ; je me fais une vrai fête de vous revoir : viendrez-vous ? </p>
                    <p> Du château de... 29 novembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à la Marquise de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Vous serez sûrement aussi affligée que je le suis, ma digne amie, en
                        apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel ; elle est malade depuis hier :
                        sa maladie a pris si vivement, &amp; se montre avec des symptômes si graves,
                        que j'en suis vraiment alarmée. </p>
                    <p> Une fièvre ardente, un transport violent &amp; presque continuel, une soif
                        qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins disent ne
                        pouvoir rien pronostiquer encore ; &amp; le traitement sera d'autant plus
                        difficile, que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes :
                        c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour la saigner ; &amp; il a
                        fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande,
                        que dans son transport elle veut toujours arracher. </p>
                    <p> Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide &amp; si douce,
                        concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir, &amp;
                        que pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans
                        des fureurs inexprimables ? Pour moi, je crains qu'il y ait plus que du
                        délire, &amp; que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit. </p>
                    <p> Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé avant-hier. </p>
                    <p> Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec sa femme de
                        chambre, au couvent de ***. Comme elle a été élevée dans cette maison, &amp;
                        qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme
                        à l'ordinaire, &amp; elle parut à tout le monde tranquille &amp; bien
                        portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la chambre qu'elle
                        occupait étant pensionnaire, était vacante, &amp; sur ce qu'on lui répondit
                        que oui, elle demanda d'aller la revoir : la Prieure l'y accompagna, avec
                        quelques autres religieuses. Ce fut alors qu'elle déclara qu'elle revenait
                        s'établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n'aurait jamais dû
                        quitter ; &amp; qu'elle ajouta qu'elle n'en sortirait qu'à la mort : ce fut
                        son expression. </p>
                    <p> D'abord on ne sut que dire ; mais le premier étonnement passé, on lui
                        représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de la recevoir
                        sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n'y firent
                        rien ; &amp; de ce moment elle s'obstina, non seulement à ne pas sortir du
                        couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du
                        soir, on consentit à ce qu'elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture
                        &amp; ses gens, &amp; on remit au lendemain à prendre un parti. </p>
                    <p> On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien
                        eussent rien d'égaré, l'un &amp; l'autre étaient composés &amp; réfléchis ;
                        que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profonde,
                        qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant ; &amp; que, chaque fois,
                        avant d'en sortir, elle portait les deux mains à son front qu'elle avait
                        l'air de serrer avec force : sur quoi, une des religieuses qui étaient
                        présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la fixa
                        longtemps avant de répondre, &amp; lui dit enfin : "Ce n'est pas là qu'est
                        le mal ! " Et un moment après, elle demanda qu'on la laissât seule, &amp;
                        pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question. </p>
                    <p> Tout le monde se retira hors sa femme de chambre qui devait heureusement
                        coucher dans la même chambre qu'elle, faute d'autre place. </p>
                    <p> Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille
                        jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors vouloir se coucher : mais,
                        avant d'être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre,
                        avec beaucoup d'actions &amp; des gestes fréquents. Julie, qui avait été
                        témoin de ce qui s'était passé dans la journée, n'osa lui rien dire, &amp;
                        attendit en silence pendant près d'une heure. Enfin, Mme de Tourvel l'appela
                        deux fois coup sur coup ; elle n'eut que le temps d'accourir, &amp; sa
                        maîtresse tomba dans ses bras en disant : "Je n'en peux plus." Elle se
                        laissa conduire à son lit, &amp; ne voulut rien prendre, ni qu'on allât
                        chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l'eau auprès d'elle,
                        &amp; elle ordonna à Julie de se coucher. </p>
                    <p> Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormir, &amp;
                        n'avoir entendu, pendant ce temps, ni mouvement ni plainte. Mais elle dit
                        avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui
                        parlait d'une voix forte &amp; élevée ; &amp; qu'alors lui ayant demandé si
                        elle n'avait besoin de rien, &amp; n'obtenant point de réponse, elle prit de
                        la lumière, &amp; alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la reconnut point ;
                        mais qui, interrompant tout à coup les propos sans suite qu'elle tenait,
                        s'écria vivement : "Qu'on me laisse seule, qu'on me laisse dans les ténèbres
                        ; ce sont les ténèbres qui me conviennent." J'ai remarqué hier par moi-même
                        que cette phrase lui revient souvent. </p>
                    <p> Enfin Julie profita de cette espèce d'ordre, pour sortir &amp; aller
                        chercher du monde &amp; des secours : mais Mme de Tourvel a refusé l'un
                        &amp; l'autre, avec les fureurs &amp; les transports qui sont revenus si
                        souvent depuis. </p>
                    <p> L'embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la Prieure à m'envoyer
                        chercher hier à sept heures du matin... Il ne faisait pas jour. Je suis
                        accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Mme de Tourvel, elle a paru
                        reprendre sa connaissance, &amp; a répondu : "Ah ! oui, qu'elle entre." Mais
                        quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée fixement, m'a pris la main
                        qu'elle a serrée, &amp; m'a dit d'une voix forte, mais sombre : "Je meurs
                        pour ne vous avoir pas crue." Aussitôt après, se cachant les yeux, elle est
                        revenue à son discours le plus fréquent : "Qu'on me laisse seule, etc.,
                        etc." ; &amp; toute connaissance s'est perdue. </p>
                    <p> Ce propos qu'elle m'a tenu, &amp; quelques autres échappés dans son délire,
                        me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle
                        encore. Mais respectons les secrets de notre amie, &amp; contentons-nous de
                        plaindre son malheur. </p>
                    <p> Toute la journée d'hier a été également orageuse, &amp; partagée entre des
                        accès de transport effrayant, &amp; des moments d'un abattement léthargique,
                        les seuls où elle prend &amp; donne quelque repos. Je n'ai quitté le chevet
                        de son lit qu'à neuf heures du soir, &amp; je vais y retourner ce matin pour
                        toute la journée. Sûrement, je n'abandonnerai pas ma malheureuse amie ; mais
                        ce qui est désolant, c'est son obstination à refuser tous les soins &amp;
                        tous les secours. </p>
                    <p> Je vous envoie le bulletin de cette nuit que je viens de recevoir, &amp;
                        qui, comme vous verrez, n'est rien moins que consolant. J'aurai soin de vous
                        les faire passer tous exactement. </p>
                    <p> Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui
                        heureusement est presque entièrement rétablie, vous présente son respect. </p>
                    <p> Paris ce 29 novembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny à madame de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> O vous que j'aime ! ô toi que j'adore ! ô vous qui avez commencé mon bonheur
                        ! ô toi qui l'as comblé ! Amie sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir
                        de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve ? Ah ! Madame,
                        calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande. O ! mon amie, sois heureuse
                        ! c'est la prière de l'amour. </p>
                    <p> Hé ! quels reproches avez-vous donc à vous faire ? croyez-moi, votre
                        délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont elle
                        m'accuse, sont également illusoires ; &amp; je sens dans mon cœur qu'il n'y
                        a eu, entre nous deux, d'autre séducteur que l'amour. Ne crains donc plus de
                        te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les
                        feux que tu fais naître. Quoi ! nos cœurs en seraient-ils moins purs, pour
                        avoir été éclairés plus tard ? non, sans doute. C'est au contraire la
                        séduction, qui, n'agissant jamais que par projet, peut combiner sa marche
                        &amp; ses moyens, &amp; prévoir au loin les événements. Mais l'amour
                        véritable ne permet pas ainsi de méditer &amp; de réfléchir : il nous
                        distrait de nos pensées par nos sentiments ; son empire n'est jamais plus
                        fort que quand il nous est inconnu, &amp; c'est dans l'ombre &amp; le
                        silence, qu'il nous entoure de liens qu'il est également impossible
                        d'apercevoir &amp; de rompre. </p>
                    <p> C'est ainsi qu'hier même, malgré la vive émotion que me causait l'idée de
                        votre retour, malgré le plaisir extrême que je ressentis en vous voyant, je
                        croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié
                        : ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je
                        m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause. Ainsi que moi, ma
                        tendre amie, tu éprouvais, sans le connaître, ce charme impérieux qui
                        livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse ; &amp; tous deux
                        nous n'avons reconnu l'amour qu'en sortant de l'ivresse où ce dieu nous
                        avait plongés. </p>
                    <p> Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n'as pas
                        trahi l'amitié, &amp; je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous
                        deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments ; mais cette illusion, nous
                        l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah ! loin de nous en
                        plaindre, ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré ; &amp; sans le
                        troubler par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à l'augmenter encore
                        par le charme de la confiance &amp; de la sécurité. O mon amie ! que cet
                        espoir est cher à mon cœur ! Oui, désormais délivrée de toute crainte, &amp;
                        tout entière à l'amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire
                        de mes sens, l'ivresse de mon âme ; &amp; chaque instant de nos jours
                        fortunés sera marqué par une volupté nouvelle. </p>
                    <p> Adieu, toi que j'adore ! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule ?
                        Je n'ose l'espérer. Ah ! tu ne le désires pas autant que moi. </p>
                    <p> Paris ce 1^er décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CXLIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai espéré hier, presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous
                        donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère
                        malade : mais depuis hier au soir cet espoir est détruit, &amp; il ne m'en
                        reste que le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent en
                        apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu l'état de la
                        malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant, si même il n'a pas
                        empiré. </p>
                    <p> Je n'aurais rien compris à cette révolution subite, si je n'avais reçu hier
                        l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m'a pas laissé
                        ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis
                        vous parler sans réserve sur sa triste situation. </p>
                    <p> Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade
                        dormait depuis plus de trois heures ; &amp; son sommeil était si profond
                        &amp; si tranquille, que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique.
                        Quelque temps après, elle se réveilla, &amp; ouvrit elle-même les rideaux de
                        son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise ; &amp; comme je
                        me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma, &amp; me pria
                        d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question, &amp;
                        me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade,
                        &amp; pourquoi elle n'était pas chez elle ? Je crus d'abord que c'était un
                        nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent : mais je
                        m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet
                        retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire. </p>
                    <p> Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était
                        arrivé depuis qu'elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d'être
                        venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu
                        la trop effrayer : &amp; lorsqu'à mon tour je lui demandai comment elle se
                        trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait pas dans ce moment ; mais
                        qu'elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil, &amp; qu'elle se
                        sentait fatiguée. Je l'engageai à se tranquilliser &amp; à parler peu ;
                        après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai seulement
                        entr'ouverts, &amp; je m'assis auprès de son lit. Dans le même temps, on lui
                        proposa un bouillon qu'elle prit &amp; qu'elle trouva bon. </p>
                    <p> Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que
                        pour me remercier des soins que je lui avais donnés ; &amp; elle mit dans
                        ses remerciements l'agrément &amp; la grâce que vous lui connaissez. Ensuite
                        elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu'elle ne rompit que
                        pour dire : "Ah ! oui, je me ressouviens d'être venue ici" ; &amp; un moment
                        après, elle s'écria douloureusement : "Mon amie, mon amie, plaignez-moi ; je
                        retrouve tous mes malheurs." Comme alors je m'avançai vers elle, elle saisit
                        ma main, &amp; s'y appuyant la tête : "Grand Dieu, continua-t-elle, ne
                        puis-je donc mourir ? " Son expression, plus encore que ses discours,
                        m'attendrit jusqu'aux larmes ; elle s'en aperçut à ma voix, &amp; me dit :
                        "Vous me plaignez ! Ah ! si vous connaissiez..." Et puis s'interrompant :
                        "Faites qu'on nous laisse seules, &amp; je vous dirai tout." </p>
                    <p> Ainsi que je crois vous l'avoir marqué, j'avais déjà des soupçons sur ce qui
                        devait faire le sujet de cette confidence ; &amp; craignant que cette
                        conversation, que je prévoyais devoir être longue &amp; triste, ne nuisît
                        peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y refusai d'abord, sous
                        prétexte qu'elle avait besoin de repos : mais elle insista, &amp; je me
                        rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m'apprit tout ce que
                        déjà vous avez su d'elle, &amp; que par cette raison je ne vous répéterai
                        point. </p>
                    <p> Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle a été sacrifiée, elle
                        ajouta : "Je me croyais bien sûre d'en mourir, &amp; j'en avais le courage ;
                        mais de survivre à mon malheur &amp; à ma honte, c'est ce qui m'est
                        impossible." Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce
                        désespoir, avec les armes de la religion, jusqu'alors si puissantes sur elle
                        ; mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour ces
                        fonctions augustes, &amp; je m'en tins à lui proposer d'appeler le Père
                        Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit, &amp; parut
                        même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effet, &amp; il vint
                        sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade, &amp; dit en sortant,
                        que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu'on pouvait
                        différer la cérémonie des Sacrements, qu'il reviendrait le lendemain. </p>
                    <p> Il était environ trois heures après-midi, &amp; jusqu'à cinq notre amie fut
                        assez tranquille : en sorte que nous avions tous repris de l'espoir. Par
                        malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la lui
                        remettre, elle répondit n'en vouloir recevoir aucune, &amp; personne
                        n'insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle
                        demanda d'où venait cette lettre ? elle n'était pas timbrée : qui l'avait
                        apportée ? on l'ignorait : de quelle part on l'avait remise ? on ne l'avait
                        pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence ; après
                        quoi, elle recommença à parler : mais ses propos sans suite nous apprirent
                        seulement que le délire était revenu. </p>
                    <p> Cependant il y eut encore un intervalle tranquille, jusqu'à ce qu'enfin elle
                        demanda qu'on lui remît la lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès
                        qu'elle eut jeté les yeux dessus, elle s'écria : "De lui ! grand Dieu ! "
                        &amp; puis d'une voix forte, mais oppressée : "Reprenez-la, reprenez-la."
                        Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit, &amp; défendit que
                        personne approchât : mais presque aussitôt nous fûmes bien obligés de
                        revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que jamais,
                        &amp; il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents
                        n'ont plus cessé de la soirée ; &amp; le bulletin de ce matin m'apprend que
                        la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfin, son état est tel, que je m'étonne
                        qu'elle n'y ait pas déjà succombé ; &amp; je ne vous cache point qu'il ne me
                        reste que bien peu d'espoir. </p>
                    <p> Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont, mais que
                        peut-il encore oser lui dire ? Pardon, ma chère amie ; je m'interdis toute
                        réflexion : mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une
                        femme, jusqu'alors si heureuse &amp; si digne de l'être. </p>
                    <p> Paris ce 2 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CL </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> En attendant le bonheur de te revoir, je me livre, ma tendre amie, au
                        plaisir de t'écrire ; &amp; c'est en m'occupant de toi, que je charme le
                        regret d'en être éloigné. Te retracer mes sentiments, me rappeler les tiens,
                        est pour mon cœur une vraie jouissance ; &amp; c'est par elle que le temps
                        même des privations m'offre encore mille biens précieux à mon amour.
                        Cependant, s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point de réponse de toi :
                        cette lettre même sera la dernière ; &amp; nous nous priverons d'un commerce
                        qui, selon toi, est dangereux, &amp; dont nous n'avons pas besoin. Sûrement
                        je t'en croirai, si tu persistes : car que peux-tu vouloir, que par cette
                        raison même je ne le veuille aussi ? Mais avant de te décider entièrement,
                        ne permettras-tu pas que nous en causions ensemble ? </p>
                    <p> Sur l'article des dangers, tu dois juger seule : je ne puis rien calculer,
                        &amp; je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne puis être
                        tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est pas nous deux
                        qui ne sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux. </p>
                    <p> Il n'en est pas de même sur le besoin : ici nous ne pouvons avoir qu'une
                        même pensée, &amp; si nous différons d'avis, ce ne peut-être que faute de
                        nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir. </p>
                    <p> Sans doute une lettre paraît bien peu nécessaire, quand on peut se voir
                        librement. Que dirait-elle, qu'un mot, un regard, ou même le silence,
                        n'exprimât cent fois mieux encore ? Cela me paraît si vrai, que dans le
                        moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement
                        sur mon âme ; elle la gênait peut-être, mais ne l'affecta point. Tel à peu
                        près quand voulant donner un baiser sur ton cœur, je rencontre un ruban ou
                        une gaze, je l'écarte seulement, &amp; n'ai cependant pas le sentiment d'un
                        obstacle. </p>
                    <p> Mais depuis, nous nous sommes séparés ; &amp; dès que tu n'as plus été là,
                        cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit,
                        cette privation de plus ? Quoi ! pour être éloignés n'a-t-on plus rien à se
                        dire ? Je suppose que, favorisés par les circonstances, on passe ensemble
                        une journée entière ; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de
                        jouir ? Oui, de jouir, ma tendre amie ; car auprès de toi, les moments même
                        du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfin quel que soit
                        le temps, on finit par se séparer ; &amp; puis, on est si seul ! C'est alors
                        qu'une lettre est précieuse ! si on ne la lit pas, du moins on la regarde...
                        Ah ! sans doute, on peut regarder une lettre sans la lire, comme il me
                        semble que la nuit j'aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait... </p>
                    <p> Ton portrait, ai-je dit ? Mais une lettre est le portrait de l'âme. Elle n'a
                        pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de l'amour ; elle
                        se prête à tous nos mouvements : tout à tour elle s'anime, elle jouit, elle
                        se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux ! me priveras-tu d'un
                        moyen de les recueillir ? </p>
                    <p> Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais ? Si dans
                        la solitude, ton cœur se dilate ou s'oppresse, si un mouvement de joie passe
                        jusqu'à ton âme, si une tristesse involontaire vient la troubler un moment,
                        ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami, que tu répandras ton bonheur ou
                        ta peine ? tu auras donc un sentiment qu'il ne partagera pas ? tu le
                        laisseras donc, rêveur &amp; solitaire, s'égarer loin de toi ?... Mon amie
                        !... ma tendre amie !... Mais c'est à toi qu'il appartient de prononcer.
                        J'ai voulu discuter seulement, &amp; non pas te séduire ; je ne t'ai dit que
                        des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort par des prières. Je
                        tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m'affliger ; je ferai mes efforts
                        pour me dire ce que tu m'aurais écrit : mais tiens, tu le dirais mieux que
                        moi ; j'aurais surtout plus de plaisir à l'entendre. </p>
                    <p> Adieu, ma charmante amie ; l'heure approche enfin où je pourrai te voir : je
                        te quitte bien vite, pour t'aller retrouver plus tôt. </p>
                    <p> Paris ce 3 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Sans doute, Marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage, pour
                        penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai
                        trouvée ce soir, &amp; sur l'étonnant hasard qui avait conduit Danceny chez
                        vous ! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à
                        merveille l'expression du calme &amp; de la sérénité, ni que vous vous soyez
                        trahie par aucune de ces phrases, qui quelquefois échappent au trouble ou au
                        repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont
                        parfaitement servie ; &amp; que s'ils avaient su se faire croire aussi bien
                        que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le moindre soupçon,
                        je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causait ce tiers
                        importun. Mais, pour ne pas déployer en vain d'aussi grands talents, pour en
                        obtenir le succès que vous vous en promettiez, pour produire enfin
                        l'illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc auparavant
                        former votre amant novice avec plus de soin. </p>
                    <p> Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves à ne
                        pas rougir &amp; se déconcerter à la moindre plaisanterie ; à ne pas nier si
                        vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec
                        tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir
                        entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les
                        honneurs ; &amp; si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle,
                        qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si
                        facile à reconnaître, &amp; qu'ils confondent si maladroitement avec celui
                        de l'amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices
                        publics, sans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice ; &amp;
                        moi-même, trop heureux de concourir à votre célébrité, je vous promets de
                        faire &amp; de publier les programmes de ce nouveau collège. </p>
                    <p> Mais jusque là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez
                        entrepris de traiter comme un écolier. Oh ! qu'avec toute autre femme, je
                        serais bientôt vengé ! que je m'en ferais de plaisir ! &amp; qu'il
                        surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre ! Oui, c'est
                        bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la vengeance ;
                        &amp; ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la plus
                        légère incertitude ; je sais tout. </p>
                    <p> Vous êtes à Paris depuis quatre jours ; &amp; chaque jour vous avez vu
                        Danceny, &amp; vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte
                        était encore fermée ; &amp; il n'a manqué à votre Suisse, pour m'empêcher
                        d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne
                        devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé de votre
                        arrivée ; de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour,
                        tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits,
                        ou tenterez-vous de vous en excuser ? L'un &amp; l'autre sont également
                        impossible ; &amp; pourtant je me contiens encore ! Reconnaissez-là votre
                        empire ; mais croyez-moi, contente de l'avoir éprouvé, n'en abusez pas plus
                        longtemps. Nous nous connaissons tous deux, Marquise ; ce mot doit vous
                        suffire. </p>
                    <p> Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit ? A la bonne heure, si
                        vous sortez en effet ; &amp; vous jugez que je le saurai. Mais enfin, vous
                        rentrerez le soir ; &amp; pour notre difficile réconciliation, nous n'aurons
                        pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez
                        vous, ou là-bas, que se feront nos expiations nombreuses &amp; réciproques.
                        Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête s'était remplie de son idée,
                        &amp; je peux n'être pas jaloux de ce délire de votre imagination : mais
                        songez que de ce moment, ce qui n'était qu'une fantaisie deviendrait une
                        préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation, &amp; je
                        ne m'attends pas à la recevoir de vous. </p>
                    <p> J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il
                        vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel
                        exemple ! qu'une femme également sensible &amp; belle, qui n'existait que
                        pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour &amp; de regret,
                        peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de
                        figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance. </p>
                    <p> Adieu, Marquise ; je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce
                        que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur. J'attends
                        votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il vous est facile
                        encore de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite, plus un refus de
                        votre part, un simple délai, la graverait dans mon cœur en traits
                        ineffaçables. </p>
                    <p> Paris ce 3 décembre 17... au soir. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Prenez donc garde, Vicomte, &amp; ménagez davantage mon extrême timidité !
                        Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre
                        indignation ; &amp; surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre
                        vengeance ? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur,
                        il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau parler, votre
                        existence n'en serait ni moins brillante ni moins paisible. Au fait,
                        qu'auriez-vous à redouter ? d'être obligé de partir, si on vous en laissait
                        le temps. Mais ne vit-on pas chez l'étranger comme ici ? &amp; à tout
                        prendre, pourvu que la Cour de France vous laissât tranquille à celle où
                        vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos
                        triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces
                        considérations morales, revenons à nos affaires. </p>
                    <p> Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée ? Ce n'est
                        assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux ; c'est
                        uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes
                        actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne plus pouvoir faire mes
                        volontés, car j'aurais bien toujours fini par là : mais c'est qu'il m'aurait
                        gêné que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre ; c'est
                        qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, &amp; non par
                        nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la lettre la plus maritale qu'il soit
                        possible de voir ! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté, &amp; de
                        grâce de la vôtre ! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne
                        doit rien ? je ne saurais le concevoir ! </p>
                    <p> Voyons ; de quoi s'agit-il tant ? Vous avez trouvé Danceny chez moi, &amp;
                        cela vous a déplu ? à la bonne heure : mais qu'avez-vous pu en conclure ? ou
                        que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma
                        volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre lettre
                        est injuste ; dans le second ; elle est ridicule : c'était bien la peine
                        d'écrire ! Mais vous êtes jaloux, &amp; la jalousie ne raisonne pas. Hé bien
                        ! je vais raisonner pour vous. </p>
                    <p> Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il faut
                        plaire pour lui être préféré ; si vous n'en avez pas, il faut plaire encore
                        pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même conduite à tenir ;
                        ainsi, pourquoi vous tourmenter ? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même
                        ! Ne savez-vous donc plus être le plus aimable ? &amp; n'êtes-vous plus sûr
                        de vos succès ? Allons donc, Vicomte, vous vous faites tort. Mais, ce n'est
                        pas cela ; c'est qu'à vos yeux, je ne vaux pas que vous vous donniez tant de
                        peine. Vous désirez moins mes bontés, que vous ne voulez abuser de votre
                        empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois du sentiment !
                        &amp; pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre
                        : mais vous ne le méritez pas. </p>
                    <p> Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos
                        soupçons, vous les garderez : ainsi, sur l'époque de mon retour, comme sur
                        les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de
                        la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai ? Hé bien ! en êtes-vous
                        plus avancé ? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir ; quant
                        à moi, cela n'a pas nui au mien. </p>
                    <p> Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est qu'elle
                        n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider ; &amp; que pour
                        le moment, je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos
                        demandes. </p>
                    <p> Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait vous
                        faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien
                        amant ; ce serait en prendre un nouveau, &amp; qui ne vaut pas l'autre à
                        beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y tromper ainsi.
                        Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je
                        n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah ! je vous en prie, Vicomte, si
                        vous le retrouvez, amenez-le moi ; celui-là sera toujours bien reçu. </p>
                    <p> Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd'hui
                        ni pour demain. Son Ménechme lui a fait un peu tort ; &amp; en me pressant
                        trop, je craindrais de m'y tromper. Ou bien, peut-être ai-je donné parole à
                        Danceny pour ces deux jours-là ? Et votre lettre m'a appris que vous ne
                        plaisantiez pas, quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu'il faut
                        attendre. </p>
                    <p> Mais que vous importe ? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il
                        ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne ; &amp; après
                        tout, une femme n'en vaut-elle une autre ? ce sont vos principes. Celle même
                        qui serait tendre &amp; sensible, qui n'existerait que pour vous, qui
                        mourrait enfin d'amour &amp; de regret, n'en serait pas moins sacrifiée à la
                        première fantaisie, à la crainte d'être plaisantée un moment ; &amp; vous
                        voulez qu'on se gêne ? Ah ! cela n'est pas juste. </p>
                    <p> Adieu, Vicomte ; redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que
                        de vous trouver charmant ; &amp; dès que j'en serai sûre, je m'engage à vous
                        le prouver. En vérité, je suis trop bonne. </p>
                    <p> Paris ce 4 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil </hi>
                    </head>
                    <p> Je réponds sur-le-champ à votre lettre, &amp; je tâcherai d'être clair ; ce
                        qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne
                        pas entendre. </p>
                    <p> De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous
                        ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal
                        intérêt à nous ménager mutuellement : aussi, n'est-ce pas de cela dont il
                        s'agit. Mais entre le parti violent de se perdre, &amp; celui, sans doute
                        meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage
                        encore en reprenant notre première liaison ; entre ces deux partis, dis-je,
                        il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire,
                        &amp; il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même je serai votre
                        amant, ou votre ennemi. </p>
                    <p> Je sens à merveille que ce choix vous gêne ; qu'il vous conviendrait mieux
                        de tergiverser ; &amp; je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être
                        placée ainsi entre le oui &amp; le non : mais vous devez sentir aussi que je
                        ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit, sans risquer d'être joué ;
                        &amp; vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à
                        vous à décider : je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans
                        l'incertitude. </p>
                    <p> Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements,
                        bons ou mauvais ; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques
                        cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus ; &amp; qu'enfin, le
                        moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous en
                        donner l'exemple ; &amp; je déclare avec plaisir que je préfère la paix
                        &amp; l'union : mais s'il faut rompre l'une &amp; l'autre, je crois en avoir
                        le droit &amp; les moyens. </p>
                    <p> J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part, sera pris de la
                        mienne pour une véritable déclaration de guerre : vous voyez que la réponse
                        que je vous demande, n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots
                        suffisent. </p>
                    <p> Paris ce 4 décembre 17... </p>
                    <p> Réponse de la Marquise de Merteuil </p>
                    <p> (Écrite au bas de la même lettre.) </p>
                    <p> Hé bien ! la guerre. </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère
                        amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui
                        donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire, qu'autant qu'il y a
                        d'autres événements que ceux de la maladie. En voici un, auquel certainement
                        je ne m'attendais pas. C'est une lettre que j'ai reçue de M. de Valmont, à
                        qui il a plu de me choisir pour sa confidente, &amp; même pour sa médiatrice
                        auprès de Mme de Tourvel, pour qui il avait aussi joint une lettre à la
                        mienne. J'ai renvoyé l'une en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette
                        dernière, &amp; je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne
                        devais rien faire de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre
                        malheureuse amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est
                        continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont ? D'abord
                        faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde, &amp; jusqu'à
                        la fin ? <ref target="N20"/> Si pour cette fois, il est sincère, il peut
                        bien dire qu'il a lui-même fait son malheur. Je crois qu'il sera peu content
                        de ma réponse : mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse
                        aventure, me soulève de plus en plus contre son auteur. </p>
                    <p> Adieu, ma chère amie ; je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent
                        bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les voir réussir. Vous
                        connaissez mes sentiments pour vous. </p>
                    <p> Paris ce 5 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont au Chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> J'ai passé deux fois chez vous, mon cher Chevalier : mais depuis que vous
                        avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, vous êtes,
                        comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m'a assuré
                        cependant que vous rentreriez chez vous ce soir, qu'il avait ordre de vous
                        attendre ; mais moi, qui suis instruit de vos projets, j'ai très bien
                        compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume
                        de la chose, &amp; que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses
                        victorieuses. A la bonne heure, &amp; je ne puis qu'y applaudir : mais
                        peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction.
                        Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires ; il faut vous mettre au
                        courant de l'autre, &amp; puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de
                        lire ma lettre. Ce ne sera pas vous distraire de vos plaisirs, puisqu'au
                        contraire elle n'a d'autre objet que de vous donner le choix entre eux. </p>
                    <p> Si j'avais eu votre confidence entière, si j'avais su par vous la partie de
                        vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit à temps
                        ; &amp; mon zèle, moins gauche, ne se trouverait pas aujourd'hui gêner votre
                        marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous
                        preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre. </p>
                    <p> Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai ? avec une femme
                        charmante &amp; que vous adorez ? car à votre âge, quelle femme n'adore-t-on
                        pas, au moins les huit premiers jours ! Le lieu de la scène doit encore
                        ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, &amp; qu'on n'a prise
                        que pour vous, doit embellir la volupté, des charmes de la liberté, &amp; de
                        ceux du mystère. Tout est convenu, on vous attend : &amp; vous brûlez de
                        vous y rendre ! voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m'en
                        ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas, &amp; qu'il faut
                        que je vous dise. </p>
                    <p> Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher de
                        Mlle de Volanges ; je vous l'avais promis ; &amp; encore la dernière fois
                        que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses, je pourrais
                        dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je ne
                        pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise assez difficile, mais
                        après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de votre jeune
                        Maîtresse. Elle a trouvé, dans son amour, des ressources qui avaient manqué
                        à mon expérience : enfin votre malheur veut qu'elle ait réussi. Depuis deux
                        jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés, &amp;
                        votre bonheur ne dépend plus que de vous. </p>
                    <p> Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle
                        elle-même, &amp; malgré l'absence de la maman, vous auriez été reçu : mais
                        vous ne vous êtes seulement pas présenté ! &amp; pour vous dire tout, soit
                        caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée de ce manque
                        d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire
                        aussi parvenir jusqu'à elle, &amp; m'a fait promettre de vous rendre le plus
                        tôt possible la lettre que je joins ici. A l'empressement qu'elle y a mis,
                        je parierais bien qu'il y est question d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi
                        qu'il en soit, j'ai promis, sur l'honneur &amp; sur l'amitié, que vous
                        auriez la tendre missive dans la journée, &amp; je ne puis ni ne veux
                        manquer à ma parole. </p>
                    <p> A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir ? Placé entre la
                        coquetterie &amp; l'amour, entre le plaisir &amp; le bonheur, quel va être
                        votre choix ? Si je parlais encore au Danceny d'il y a trois mois, seulement
                        à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses
                        démarches ; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes, courant
                        les aventures, &amp; devenu, suivant l'usage, un peu scélérat,
                        préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que sa beauté,
                        son innocence &amp; son amour, aux agréments d'une femme parfaitement usagée
                        ? </p>
                    <p> Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes,
                        que j'avoue bien aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient
                        pour la jeune amante. D'abord, c'en est une de plus, &amp; puis la
                        nouveauté, &amp; encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en
                        négligeant de le cueillir ; car enfin, de ce côté ce serait véritablement
                        l'occasion manquée, &amp; elle ne revient pas toujours, surtout pour une
                        première faiblesse : souvent, dans ce cas, il ne faut qu'un moment d'humeur,
                        un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La
                        vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches ; &amp; une fois
                        réchappée, elle se tient sur ses gardes, &amp; n'est plus facile à
                        surprendre. </p>
                    <p> Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous ? pas même une rupture ; une
                        brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le plaisir d'un
                        raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue, que
                        celui de l'indulgence ? Que gagnerait-elle à la sévérité ? la perte de ses
                        plaisirs, sans profit pour sa gloire. </p>
                    <p> Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me paraît
                        aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence de ne point vous
                        faire excuser au rendez-vous manqué ; laissez-vous attendre tout simplement
                        : si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la
                        vérifier. Les femmes sont curieuses &amp; obstinées ; tout peut se découvrir
                        : je viens, comme vous savez, d'en être moi-même un exemple. Mais si vous
                        laissez l'espoir, comme il sera soutenu de la vanité, il ne sera perdu que
                        longtemps après l'heure propre aux informations : alors demain vous aurez à
                        choisir l'obstacle insurmontable qui vous aura retenu ; vous aurez été
                        malade, mort s'il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également
                        désespéré, &amp; tout se raccommodera. </p>
                    <p> Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement
                        de m'en instruire ; &amp; comme je n'y ai pas d'intérêt, je trouverai
                        toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami. </p>
                    <p> Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel ; c'est que je
                        suis au désespoir d'être séparé d'elle ; c'est que je paierais de la moitié
                        de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah ! croyez-moi, on n'est
                        heureux que par l'amour. </p>
                    <p> Paris ce 5 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Cécile Volanges au Chevalier Danceny (Jointe à la
                            précédente.) </hi>
                    </head>
                    <p> Comment donc se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir, quand je
                        ne cesse pas de le désirer ? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi ? Ah
                        ! c'est bien à présent que je suis triste ! plus triste que quand nous
                        étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres, c'est
                        à présent de vous qu'il me vient, &amp; cela fait bien plus de mal. </p>
                    <p> Depuis quelques jours, Maman n'est jamais chez elle, vous le savez bien ;
                        &amp; j'espérais que vous essaieriez de profiter de ce temps de liberté :
                        mais vous ne songez seulement pas à moi ; je suis bien malheureuse ! Vous me
                        disiez tant que c'était moi qui aimais le moins ! je savais bien le
                        contraire, &amp; en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir,
                        vous m'auriez vue en effet : car moi, je ne suis pas comme vous ; je ne
                        songe qu'à ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez que je ne vous dise rien
                        de tout ce que j'ai fait pour ça, &amp; qui m'a donné tant de peine : mais
                        je vous aime trop, &amp; j'ai tant d'envie de vous voir, que je ne peux pas
                        m'empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m'aimez
                        réellement ! </p>
                    <p> J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts, &amp; qu'il m'a
                        promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours
                        entrer comme s'il ne vous voyait pas : &amp; nous pouvons bien nous fier à
                        lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc plus que d'empêcher
                        qu'on ne vous voie dans la maison ; &amp; ça, c'est bien aisé, en n'y venant
                        que le soir, &amp; quand il n'y aura plus rien à craindre du tout. Par
                        exemple, depuis que Maman sort tous les jours, elle se couche tous les soirs
                        à onze heures ; ainsi nous aurions bien du temps. </p>
                    <p> Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de
                        frapper à la porte, vous n'auriez qu'à frapper à sa fenêtre ; &amp; puis,
                        vous trouverez bien le petit escalier ; &amp; comme vous ne pourrez pas
                        avoir de lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui
                        vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de
                        bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de Maman. Pour celle de
                        ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne se
                        réveillerait pas ; c'est aussi une bien bonne fille ! &amp; pour vous en
                        aller, ça sera tout de même. A présent, nous verrons si vous viendrez. </p>
                    <p> Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant ? Est-ce
                        qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de vous voir
                        qui me trouble comme ça ? Ce que je sens bien, c'est que je ne vous ai
                        jamais tant aimé, &amp; que jamais je n'ai tant désiré de vous le dire.
                        Venez donc, mon ami, mon cher ami ; que je puisse vous répéter cent fois que
                        je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais que vous. </p>
                    <p> J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque chose à
                        lui dire ; &amp; lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain,
                        &amp; je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous
                        attendrai demain au soir, &amp; vous viendrez sans faute, si vous ne voulez
                        pas que votre Cécile soit bien malheureuse. </p>
                    <p> Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse de tout mon cœur. </p>
                    <p> Paris ce 4 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Ne doutez, mon cher Vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches : comment
                        résisterais-je à un désir de ma Cécile ? Ah ! c'est bien elle, elle seule
                        que j'aime, que j'aimerai toujours ! son ingénuité, sa tendresse, ont un
                        charme pour moi dont j'ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire,
                        mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi
                        dire sans m'en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me
                        troubler jusques dans les plus doux plaisirs ; &amp; peut-être mon cœur ne
                        lui a-t-il jamais rendu d'hommages plus vrais, que dans le moment même où je
                        lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse, &amp;
                        cachons-lui mes torts ; non pour la surprendre, mais pour ne pas l'affliger.
                        Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme ; jamais je ne
                        me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme. </p>
                    <p> J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites, sur ce que vous
                        appelez mes nouveaux principes ; mais vous pouvez m'en croire, ce n'est
                        point par eux que je me conduis dans ce moment ; &amp; dès demain je suis
                        décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui a causé mon
                        égarement, &amp; qui l'a partagé ; je lui dirai : "Lisez dans mon cœur ; il
                        a pour vous l'amitié la plus tendre ; l'amitié unie au désir ressemble tant
                        à l'amour !... Tous deux nous nous sommes trompés ; mais susceptible
                        d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi." Je connais mon amie ;
                        elle est honnête autant qu'indulgente ; elle fera plus que me pardonner,
                        elle m'approuvera. Elle-même se reprochait souvent d'avoir trahi l'amitié ;
                        souvent sa délicatesse effrayait son amour. Plus sage que moi, elle
                        fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à
                        étouffer dans la sienne. Je lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être
                        plus heureux. O mes amis ! partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir
                        mon bonheur en augmente le prix. </p>
                    <p> Adieu, mon cher Vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de songer à
                        vos peines, &amp; d'y prendre part. Que ne puis-je vous être utile ! Mme de
                        Tourvel reste donc inexorable ? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que
                        je vous plains ! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé &amp; de
                        l'indulgence, &amp; faire à jamais votre bonheur ! Ce sont les vœux de
                        l'amitié ; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour. </p>
                    <p> Je voudrais causer plus longtemps avec vous ; mais l'heure me presse, &amp;
                        peut-être Cécile m'attend déjà. </p>
                    <p> Paris ce 5 décembre 17... au soir. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLVIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil (A son
                            réveil.) </hi>
                    </head>
                    <p> Hé bien, Marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit
                        dernière ? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée ? Convenez donc que Danceny
                        est charmant ! il fait des prodiges, ce garçon-là ! Vous n'attendiez pas
                        cela de lui, n'est-il pas vrai ? Allons, je me rends justice ; un pareil
                        rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de
                        bonnes qualités ! Mais surtout, que d'amour, de constance, de délicatesse !
                        Ah ! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa Cécile, vous n'aurez
                        point de rivales à craindre : il vous l'a prouvé cette nuit. Peut-être à
                        force de coquetterie, une autre femme pourra vous l'enlever un moment ; un
                        jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes : mais
                        soyez tranquille, un seul mot de l'objet aimé suffit, comme vous voyez, pour
                        dissiper cette illusion ; ainsi il ne vous manque plus que d'être cet
                        objet-là, pour être parfaitement heureuse. </p>
                    <p> Sûrement vous ne vous y tromperez pas ; vous avez le tact trop sûr pour
                        qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi sincère de
                        ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer, pour vous l'épreuve
                        de cette nuit ; c'est l'ouvrage de mon zèle, il a réussi : mais point de
                        remerciements ; cela n'en vaut pas la peine : rien n'était plus facile. </p>
                    <p> Au fait, que m'en a-t-il coûté ? un léger sacrifice, &amp; quelque peu
                        d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de sa
                        maîtresse : mais enfin il y avait bien autant de droits que moi ; &amp; je
                        m'en souciais si peu ! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c'est
                        bien moi qui l'ai dictée : mais c'était seulement pour gagner du temps,
                        parce que nous savions à quoi l'employer. Celle que j'y ai jointe, oh ! ce
                        n'était rien, presque rien ; quelques réflexions de l'amitié, pour guider le
                        choix du nouvel amant : mais en vérité, elles étaient inutiles ; il faut
                        dire la vérité, il n'a pas balancé un moment. </p>
                    <p> Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous raconter
                        tout ; &amp; sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir ! il doit vous
                        dire : Lisez dans mon cœur ; il me le mande : &amp; vous voyez bien que cela
                        raccommode tout. J'espère qu'en y lisant tout ce qu'il voudra, vous y lirez
                        peut-être aussi que les Amants si jeunes ont leurs dangers ; &amp; encore,
                        qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi. </p>
                    <p> Adieu, Marquise ; jusqu'à la première occasion. </p>
                    <p> Paris ce 6 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont (Billet.)
                        </hi>
                    </head>
                    <p> Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés
                        ; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de
                        quelqu'un, je ne le persifle pas ; je fais mieux : je me venge. Quelque
                        content de vous que vous puissiez être en ce moment, n'oubliez point que ce
                        ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance, &amp;
                        tout seul, dans l'espoir d'un triomphe qui vous échappait à l'instant même
                        où vous vous en félicitiez. Adieu. </p>
                    <p> Paris ce 6 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Je vous écris de la chambre de notre malheureuse amie, dont l'état est
                        toujours à peu près le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation
                        de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le savez, plus souvent
                        une preuve de danger qu'un moyen de secours. </p>
                    <p> Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La
                        femme de chambre m'a informée ce matin, qu'environ vers minuit, sa maîtresse
                        l'a fait appeler, a voulu être seule avec elle, &amp; lui a dicté une assez
                        longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu'elle était occupée à en faire
                        l'enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le transport : en sorte que cette
                        fille n'a pas su à qui il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée
                        d'abord que la lettre elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre, mais
                        sur ce qu'elle m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, &amp; que
                        cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de faire partir cette
                        lettre sur-le-champ, j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet. </p>
                    <p> J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse à
                        personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c'est à
                        M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d'abord ; mais
                        qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu'il
                        en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je
                        vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le
                        dire, quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant
                        qu'elle restera aussi vivement affectée, je n'aurai guère d'espérance. Le
                        corps se rétablit difficilement, quand l'esprit est si peu tranquille. </p>
                    <p> Adieu, ma chère &amp; digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du triste
                        spectacle que j'ai continuellement sous les yeux. </p>
                    <p> Paris ce 6 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> La présidente de Tourvel A... </hi>
                    </head>
                    <p> /(Dictée par elle &amp; écrite par sa femme de chambre.)/ </p>
                    <p> Être cruel &amp; malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter ? Ne
                        te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir
                        jusqu'à la paix du tombeau ? Quoi ! dans ce séjour de ténèbres où
                        l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans relâche,
                        l'espérance est-elle méconnue ? Je n'implore point une grâce que je ne
                        mérite point : pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes
                        souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments
                        insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des
                        biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis, n'en retrace plus à mes
                        yeux la désolante image. J'étais innocente &amp; tranquille : c'est pour
                        t'avoir vu que j'ai perdu le repos ; c'est en t'écoutant que je suis devenue
                        criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir ? </p>
                    <p> Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils ? mon infortune les
                        épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée, &amp; ils me laissent
                        sans secours ! Je meurs, &amp; personne ne pleure sur moi. Toute consolation
                        m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le criminel se
                        plonge. Les remords le déchirent, &amp; ses cris ne sont pas entendus ! </p>
                    <p> Et toi, que j'ai outragé ; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice ; toi,
                        qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi ? Viens
                        punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà
                        je me serais soumise à ta vengeance ; mais le courage m'a manqué pour
                        t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation, c'était respect. Que
                        cette lettre au moins t'apprenne mon repentir. Le ciel a pris ta cause ; il
                        te venge d'une injure que tu as ignorée. C'est lui qui a lié ma langue &amp;
                        retenu mes paroles ; il a craint que tu ne me remisses une faute qu'il
                        voulait punir. Il m'a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa
                        justice. </p>
                    <p> Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a perdue.
                        C'est à la fois, pour lui &amp; par lui, que je souffre. Je veux le fuir en
                        vain ; il me suit ; il est là, il m'obsède sans cesse. Mais qu'il est
                        différent de lui-même ! Ses yeux n'expriment plus que la haine &amp; le
                        mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte &amp; le reproche. Ses bras ne
                        m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur ? </p>
                    <p> Mais quoi ! c'est lui... Je ne me trompe pas ; c'est lui que je revois. O
                        mon aimable ami ! reçois-moi dans tes bras ; cache-moi dans ton sein : oui,
                        c'est toi, c'est bien toi ! Quelle illusion funeste m'avait fait te
                        méconnaître ? combien j'ai souffert dans ton absence ! Oh ! ne nous séparons
                        plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens comme mon cœur
                        palpite ! Ah ! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion de l'amour.
                        Pourquoi te refuses-tu à mes tendres caresses ? Tourne vers moi tes doux
                        regards ! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre ? pour qui
                        prépares-tu cet appareil de mort ? qui peut altérer ainsi tes traits ? que
                        fais-tu ? Laisse-moi : je frémis ! Dieu ! c'est ce monstre encore ! </p>
                    <p> Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir, aidez-moi à
                        le combattre ; &amp; vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer
                        mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux ? S'il ne
                        m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre ; que je
                        sache que vous m'aimez encore. </p>
                    <p> Laisse-moi donc, cruel ! quelle nouvelle fureur t'anime ? Crains-tu qu'un
                        sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme ? Tu redoubles mes tourments ; tu
                        me forces de te haïr. Oh ! que la haine est douloureuse ! comme elle corrode
                        le cœur qui la distille ! Pourquoi me persécutez-vous ? que pouvez-vous
                        encore avoir à me dire ? ne m'avez-vous pas mise dans l'impossibilité de
                        vous écouter comme de vous répondre ? N'attendez plus rien de moi. Adieu,
                        Monsieur. </p>
                    <p> Paris ce 5 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont </hi>
                    </head>
                    <p> Je suis instruit, Monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que,
                        non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en
                        vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre trahison écrite de
                        votre main. J'avoue que mon cœur en a été navré, &amp; que j'ai ressenti
                        quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux abus que vous avez
                        fait de mon aveugle confiance : pourtant je ne vous envie pas ce honteux
                        avantage ; je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous
                        également sur moi. J'en serai instruit, si, comme je l'espère, vous voulez
                        bien vous trouvez demain, entre huit &amp; neuf heures du matin, à la porte
                        du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver
                        tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à
                        prendre avec vous. </p>
                    <p> Chevalier Danceny. </p>
                    <p> Paris ce 6 décembre 17... au soir. </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXIII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Monsieur Bertrand à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Madame, </p>
                    <p> C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer
                        une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous
                        inviter d'abord à cette pieuse résignation, que chacun a si souvent admirée
                        en vous, &amp; qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée
                        notre misérable vie. </p>
                    <p> M. votre neveu... Mon Dieu ! faut-il que j'afflige tant une si respectable
                        dame ! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier
                        qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J'ignore entièrement le
                        sujet de la querelle ; mais il paraît, par le billet que j'ai trouvé encore
                        dans la poche de M. le Vicomte &amp; que j'ai l'honneur de vous envoyer ; il
                        paraît, dis-je, qu'il n'était pas l'agresseur. Et il faut que ce soit lui
                        que le ciel ait permis qui succombât. </p>
                    <p> J'étais chez M. le Vicomte à l'attendre, à l'heure même où on l'a ramené à
                        l'hôtel. Figurez-vous mon effroi, en voyant M. votre neveu porté par deux de
                        ses gens, &amp; tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d'épée dans
                        le corps, &amp; il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, &amp;
                        même il pleurait. Ah ! sans doute, il doit pleurer : mais il est bien temps
                        de répandre des larmes, quand on a causé un malheur irréparable. </p>
                    <p> Pour moi, je ne me possédais pas ; &amp; malgré le peu que je suis, je ne
                        lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le vicomte
                        s'est montré bien véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire ; &amp;
                        celui-là même, qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a appelé
                        son ami, l'a embrassé devant nous tous, &amp; nous a dit : "Je vous ordonne
                        d'avoir pour Monsieur tous les égards qu'on doit à un brave &amp; galant
                        homme." Il lui a, de plus, fait remettre, devant moi, des papiers fort
                        volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu'il
                        attachait beaucoup d'importance. Ensuite, il a voulu qu'on les laissât seuls
                        ensemble pendant un moment. Cependant j'avais envoyé tout de suite chercher
                        tous les secours, tant spirituels que temporels : mais, hélas ! le mal était
                        sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte était sans
                        connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction ; &amp; la cérémonie
                        était à peine achevée, qu'il a rendu son dernier soupir. </p>
                    <p> Bon Dieu ! quand j'ai reçu dans mes bras à sa naissance ce précieux appui
                        d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras
                        qu'il expirerait, &amp; que j'aurais à pleurer sa mort ? Une mort si précoce
                        &amp; si malheureuse ! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande
                        pardon, Madame, d'oser mêler ainsi mes douleurs aux vôtres : mais dans tous
                        les états, on a un cœur &amp; de la sensibilité ; &amp; je serais bien
                        ingrat, si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de
                        bontés pour moi, &amp; qui m'honorait de tant de confiance. </p>
                    <p> Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout,
                        &amp; vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n'ignorez
                        pas, Madame, que ce malheureux événement finit la substitution, &amp; rend
                        vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque
                        utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres : je
                        mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement. </p>
                    <p> Je suis avec le plus profond respect, Madame, votre, etc. </p>
                    <p> Bertrand. </p>
                    <p> Paris ce 7 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXIV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Rosemonde à monsieur Bertrand </hi>
                    </head>
                    <p> Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, &amp; j'apprends
                        par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime.
                        Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner ; &amp; ce n'est que pour
                        eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction. </p>
                    <p> Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien
                        convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel : &amp; mon intention est
                        que vous en rendiez plainte sur-le-champ, &amp; en mon nom. En pardonnant à
                        son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité
                        naturelle ; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité &amp; la
                        religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de
                        barbarie qui infecte encore nos mœurs ; &amp; je ne crois pas que ce soit
                        dans ce cas, que le pardon des injures puisse nous être prescrit. J'attends
                        donc de vous que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle &amp; toute
                        l'activité dont je vous connais capable, &amp; que vous devez à la mémoire
                        de mon neveu. </p>
                    <p> Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de *** de ma part,
                        &amp; d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me
                        livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses, &amp; lui
                        communiquerez cette lettre. </p>
                    <p> Adieu, mon cher Bertrand ; je vous loue &amp; vous remercie de vos bons
                        sentiments, &amp; suis pour la vie toute à vous. </p>
                    <p> Du château de... 8 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXV </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Je vous sais déjà instruite, ma chère &amp; digne amie, de la perte que vous
                        venez de faire ; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, &amp; je
                        partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis
                        vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous
                        éprouvez déjà : mais, hélas ! il ne vous reste non plus que des larmes à
                        donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perdue hier, à onze heures du
                        soir. Par une fatalité attachée à son sort, &amp; qui semblait se jouer de
                        toute prudence humaine, ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de
                        Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort ; et, comme elle a dit
                        elle-même, pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après
                        que la mesure en a été comblée. </p>
                    <p> En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument
                        sans connaissance ; &amp; encore hier matin, quand son médecin arriva, &amp;
                        que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni
                        l'autre, &amp; nous ne pûmes en obtenir ni une parole, ni le moindre signe.
                        Hé bien ! à peine étions-nous revenus à la cheminée, &amp; pendant que le
                        médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette
                        femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait
                        produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces mots répétés
                        de "M. de Valmont" &amp; de "mort", qui ont pu rappeler à la malade les
                        seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps. </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit ; elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit, en
                        s'écriant : "Quoi ! que dites-vous ? M. de Valmont est mort ! ". J'espérais
                        lui faire croire qu'elle s'était trompée, &amp; je l'assurai d'abord qu'elle
                        avait mal entendu : mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea de
                        son médecin qu'il recommençât ce cruel récit ; &amp; sur ce que je voulus
                        essayer encore de la dissuader, elle m'appela &amp; me dit à voix basse :
                        "Pourquoi vouloir me tromper ? n'était-il pas déjà mort pour moi ! " Il a
                        donc fallu céder. </p>
                    <p> Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille ; mais
                        bientôt après, elle a interrompu le récit, en disant : "Assez, j'en sais
                        assez." Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux ; &amp; lorsque
                        le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, elle n'a jamais
                        voulu souffrir qu'il approchât d'elle. </p>
                    <p> Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde &amp; sa femme
                        de chambre ; &amp; quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider à
                        se mettre à genoux sur son lit, &amp; de l'y soutenir. Là elle est restée
                        quelque temps en silence, &amp; sans autre expression que celle de ses
                        larmes qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains &amp; les
                        élevant vers le ciel : "Dieu tout-puissant", a-t-elle dit d'une voix faible,
                        mais fervente, "je me soumets à ta justice ; mais pardonne à Valmont. Que
                        mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de
                        reproche, &amp; je bénirai ta miséricorde ! " Je me suis permis, ma chère
                        &amp; digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien
                        devoir renouveler &amp; aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que
                        cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation
                        dans votre âme. </p>
                    <p> Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber
                        dans mes bras ; &amp; elle était à peine replacée dans son lit, qu'il lui
                        prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours
                        ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda
                        d'envoyer chercher le Père Anselme &amp; elle ajouta : "C'est à présent le
                        seul médecin dont j'ai besoin ; je sens que mes maux vont bientôt finir."
                        Elle se plaignait de beaucoup d'oppression, &amp; elle parlait
                        difficilement. </p>
                    <p> Peu de temps après, elle me fit remettre, par sa femme de chambre, une
                        cassette que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers à elle,
                        &amp; qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort.
                        Ensuite elle me parla de vous, &amp; de votre amitié pour elle, autant que
                        sa situation le lui permettait &amp; avec beaucoup d'attendrissement. </p>
                    <p> Le Père Anselme arriva vers les quatre heures, &amp; resta près d'une heure
                        seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme
                        &amp; sereine ; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait
                        beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de
                        l'église. Ce spectacle, toujours si imposant &amp; si douloureux, le devint
                        plus encore par le contraste que formait la tranquille résignation de la
                        malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en
                        larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général ; &amp; celle que
                        tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point. </p>
                    <p> Le reste de la journée se passa dans les prières usitées qui ne furent
                        interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les
                        onze heures du soir, elle me parut plus oppressée &amp; plus souffrante.
                        J'avançai ma main pour chercher son bras ; elle eut encore la force de la
                        prendre, &amp; la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le battement ;
                        &amp; en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même. </p>
                    <p> Vous rappelez-vous qu'à votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an,
                        causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus
                        ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette
                        même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs &amp; la
                        mort ? Tant de vertus, de qualités louables &amp; d'agréments ; un caractère
                        si doux &amp; si facile ; un mari qu'elle aimait, &amp; dont elle était
                        adorée, une société où elle se plaisait, &amp; dont elle faisait les délices
                        ; de la figure, de la jeunesse, de la fortune ; tant d'avantages réunis ont
                        été perdus par une seule imprudence ! O Providence ! sans doute il faut
                        adorer tes décrets ; mais combien ils sont incompréhensibles ! Je m'arrête ;
                        je crains d'augmenter votre tristesse, en me livrant à la mienne. </p>
                    <p> Je vous quitte &amp; vais passer chez ma fille qui est un peu indisposée. En
                        apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa
                        connaissance, elle s'est trouvée mal, &amp; je l'ai fait mettre au lit.
                        J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura aucune suite. A cet
                        âge-là on n'a pas encore l'habitude des chagrins, &amp; leur impression en
                        devient plus vive &amp; plus forte. Cette sensibilité si active est, sans
                        doute, une qualité louable ; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour
                        nous apprend à la craindre ! Adieu, ma chère &amp; digne amie. </p>
                    <p> Paris ce 9 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXVI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Monsieur Bertrand à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Madame, </p>
                    <p> En conséquence des ordres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, j'ai
                        eu celui de voir M. le président de ***, &amp; je lui ai communiqué votre
                        lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par
                        ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous observer que la
                        plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre M. le chevalier
                        Danceny compromettrait également la mémoire de M. votre neveu, &amp; que son
                        honneur se trouverait nécessairement entaché par l'arrêt de la cour, ce qui
                        serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu'il faut bien se
                        garder de faire aucune démarche ; &amp; que s'il y en avait à faire, ce
                        serait au contraire pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît
                        connaissance de cette malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté. </p>
                    <p> Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, &amp; je prends le parti
                        d'attendre de nouveaux ordres de votre part. </p>
                    <p> Permettez-moi de vous prier, Madame, de vouloir bien, en me les faisant
                        passer, y joindre un mot sur l'état de votre chère santé, pour laquelle je
                        redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que vous
                        pardonnerez cette liberté à mon attachement &amp; à mon zèle. </p>
                    <p> Je suis avec respect, Madame, votre, etc. </p>
                    <p> Paris ce 10 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXVII </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Anonyme à monsieur le chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Monsieur, </p>
                    <p> J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin au parquet de la cour, il a été
                        question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous avez eue ces
                        jours derniers avec M. le vicomte de Valmont, &amp; qu'il est à craindre que
                        le ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement
                        pourrait vous être utile, soit pour que vous fassiez agir vos protections,
                        pour arrêter ces suites fâcheuses ; soit, au cas que vous n'y puissiez
                        parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles. </p>
                    <p> Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien, pendant
                        quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait depuis quelques
                        jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence pour ces sortes
                        d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la Loi. </p>
                    <p> Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu qu'une
                        Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre
                        plainte contre vous, &amp; qu'alors la partie publique ne pourrait pas se
                        refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous pussiez
                        faire parler à cette dame. </p>
                    <p> Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre ; lais je
                        compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en rendrez pas
                        moins de justice au sentiment qui l'a dictée. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Paris, ce 10 décembre 17... </hi>
                    </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXVIII </head>
                    <head> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </head>
                    <p> Il se répand ici, ma chère &amp; digne amie, sur le compte de madame de
                        Merteuil, des bruits bien étonnants &amp; bien fâcheux. Assurément, je suis
                        loin d'y croire, &amp; je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse
                        calomnie ; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins
                        vraisemblables, prennent aisément consistance, &amp; combien l'impression
                        qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de
                        celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout
                        qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure, &amp; avant d'être plus
                        répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on commence
                        seulement à débiter, &amp; quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil,
                        elle venait de partir pour la campagne, où elle doit passer deux jours. On
                        n'a pas su me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j'ai
                        fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné
                        ordre de l'attendre jeudi prochain ; &amp; aucun des gens qu'elle a laissés
                        ici n'en sait davantage. Moi-même, je ne présume pas où elle peut être : je
                        ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la
                        campagne. </p>
                    <p> Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer, d'ici à
                        son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles ; car on fonde
                        ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont,
                        dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou dont au
                        moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en
                        grâce. Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire, ce qu'on murmure encore,
                        mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage. </p>
                    <p> On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont &amp; le chevalier
                        Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil qui les trompait également tous
                        deux ; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé
                        par se battre, &amp; ne sont venus qu'après aux éclaircissements ; que
                        ceux-ci ont produit une réconciliation sincère ; &amp; que, pour achever de
                        faire connaître Mme de Merteuil au chevalier Danceny, &amp; aussi pour se
                        justifier entièrement, M. de Valmont a joint à ses discours une foule de
                        lettres, formant une correspondance régulière qu'il entretenait avec elle,
                        &amp; où celle-ci raconte sur elle-même, &amp; dans le style le plus libre,
                        les anecdotes les plus scandaleuses. </p>
                    <p> On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à
                        qui a voulu les voir, &amp; qu'à présent elles courent Paris. On en cite
                        particulièrement deux <ref target="#N21"/> : l'une où elle fait l'histoire
                        entière de sa vie &amp; de ses principes, &amp; qu'on dit le comble de
                        l'horreur ; l'autre qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous
                        rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait au
                        contraire que céder aux avances les plus marquées de madame de Merteuil,
                        &amp; que le rendez-vous était convenu avec elle. </p>
                    <p> J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont
                        aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que M. de
                        Valmont n'était sûrement pas occupé de madame de Merteuil, &amp; j'ai tout
                        lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage : ainsi il me
                        paraît démontré qu'elle n'a pu être, ni le sujet, ni l'auteur de la
                        querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu madame de
                        Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui
                        ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat, &amp; qui pouvait
                        devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait par là un ennemi
                        irréconciliable d'un homme qui se trouvait maître d'une partie de son
                        secret, &amp; qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à
                        remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est pas élevé une seule voix
                        en faveur de Prévan, &amp; que, même de sa part, il n'y a eu aucune
                        réclamation. </p>
                    <p> Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui
                        courent aujourd'hui, &amp; à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de sa
                        haine &amp; de la vengeance d'un homme qui, se voyant perdu, espère par ce
                        moyen répandre au moins des doutes, &amp; causer peut-être une diversion
                        utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est
                        de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se trouvait, comme il
                        est vraisemblable, que MM. de Valmont &amp; Danceny ne se fussent point
                        parlé depuis leur malheureuse affaire, &amp; qu'il n'y eût pas eu de papiers
                        remis. </p>
                    <p> Dans mon impatience de vérifier ces faits, j'ai envoyé ce matin chez M.
                        Danceny ; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de
                        chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier,
                        &amp; que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les
                        suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère &amp; digne
                        amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent, &amp; qui peuvent
                        devenir si nécessaires à madame de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de
                        me les faire parvenir le plus tôt possible. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> P.S. </hi> L'indisposition de ma fille n'a eu aucune
                        suite ; elle vous présente son respect. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Paris, ce 11 décembre 17... </hi>
                    </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXIX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Le chevalier Danceny à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Madame, </p>
                    <p> Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui étrange ; mais,
                        je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, &amp; ne voyez ni audace
                        ni témérité, où il n'y a que respect &amp; confiance. Je ne me dissimule pas
                        les torts que j'ai vis-à-vis de vous ; &amp; je ne me les pardonnerais de ma
                        vie, si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les
                        avoir. Soyez même bien assurée, que pour me trouver exempt de reproches, je
                        ne le suis pas de regrets ; &amp; je peux ajouter encore avec sincérité, que
                        ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour
                        croire à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de
                        vous rendre justice ; &amp; de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu
                        de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître. </p>
                    <p> Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins
                        &amp; mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre
                        vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque dans la
                        sévérité des lois. </p>
                    <p> Permettez-moi de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur vous abuse,
                        puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de
                        Valmont, &amp; qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation
                        que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame, pouvoir au
                        contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles
                        dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux
                        événement restât enseveli dans le silence. </p>
                    <p> Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable &amp;
                        à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse ; &amp; en désirant de vous
                        écarter comme partie, je vous réclame pour mon juge. L'estime des personnes
                        qu'on respecte est trop précieuse, pour que je me laisse ravir la vôtre sans
                        la défendre, &amp; je crois en avoir les moyens. </p>
                    <p> En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu'on
                        se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié, et,
                        surtout, dans sa confiance ; si vous en convenez, mes torts vont disparaître
                        à vos yeux. N'en croyez pas mes discours ; mais lisez, si vous en avez le
                        courage, la correspondance que je dépose entre vos mains. La quantité de
                        lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont
                        il n'existe que des copies. Au reste, j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai
                        l'honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien
                        ajouté, &amp; je n'en ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de
                        publier. </p>
                    <p> L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont &amp; de moi,
                        à laquelle nous avions droit tous deux, &amp; dont il m'avait expressément
                        chargé. J'ai cru, de plus, que c'était rendre un véritable service à la
                        société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Mme
                        de Merteuil, &amp; qui, comme vous pourrez le voir, est la seule, la
                        véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont &amp; moi. </p>
                    <p> Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde, pour la
                        justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait
                        aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni la
                        sévérité des jugements du public, plus redoutable encore &amp; sous laquelle
                        il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre. </p>
                    <p> Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de
                        garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre
                        en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas
                        détruit, mais dont je rougirais d'abuser. Je crois, Madame, en vous confiant
                        ces papiers, servir aussi bien les personnes qu'ils intéressent, qu'en les
                        leur remettant à elles-mêmes ; &amp; je leur sauve l'embarras de les
                        recevoir de moi, &amp; de me savoir instruit d'aventures que sans doute,
                        elles désirent que tout le monde ignore. </p>
                    <p> Je crois devoir vous prévenir à ce sujet, que cette correspondance,
                        ci-jointe, n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse, dont
                        M. de Valmont l'a tirée en ma présence, &amp; que vous devez retrouver à la
                        levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de Compte ouvert entre la
                        marquise de Merteuil &amp; le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet
                        objet, le parti que vous suggérera votre prudence. </p>
                    <p> Je suis avec respect, Madame, votre, etc. </p>
                    <p> Quelques avis que j'ai reçus, &amp; les conseils de mes amis m'ont décidé à
                        m'absenter de Paris pour quelque temps : mais le lieu de ma retraite, tenu
                        secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une
                        réponse, je vous prie de l'adresser à la Commanderie de ***, par P***, &amp;
                        sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C'est de chez lui que j'ai
                        l'honneur de vous écrire. </p>
                    <p> Paris, 12 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXX </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Volanges à madame de Rosemonde </hi>
                    </head>
                    <p> Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise, &amp; de chagrin en
                        chagrin. Il faut être mère, pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert hier
                        toute la matinée ; &amp; si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées
                        depuis, il me reste encore une vive affliction, &amp; dont je ne prévois pas
                        la fin. </p>
                    <p> Hier, vers dix heures du matin, étonnée de n'avoir pas encore vu ma fille,
                        j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce
                        retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée, &amp; m'effraya bien
                        davantage encore, en m'annonçant que ma fille n'était pas dans son
                        appartement ; &amp; que depuis le matin, sa femme de chambre ne l'y avait
                        pas trouvée. Jugez de ma situation ! Je fis venir tous mes gens, &amp;
                        surtout mon portier : tous me jurèrent ne rien savoir &amp; ne pouvoir rien
                        m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma
                        fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment elle n'était
                        sortie que le matin : mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun éclaircissement.
                        Je visitai ses armoires, son secrétaire ; je trouvai tout à sa place &amp;
                        toutes ses hardes, à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie.
                        Elle n'avait seulement pas pris le peu d'argent qu'elle avait chez elle. </p>
                    <p> Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil,
                        qu'elle lui est fort attachée, &amp; au point même qu'elle n'avait fait que
                        pleurer ensuite toute la soirée ; comme je me rappelais aussi qu'elle ne
                        savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première idée fut
                        qu'elle avait voulu voir son amie, &amp; qu'elle avait fait l'étourderie d'y
                        aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle revînt, me rendit
                        toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine ; &amp; tout en
                        brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre aucune information, dans
                        la crainte de donner de l'éclat à une démarche que, peut-être, je voudrais
                        après pouvoir cacher à tout le monde. Non, je n'ai jamais tant souffert de
                        ma vie. </p>
                    <p> Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées, que je reçus à la fois une lettre
                        de ma fille &amp; une de la Supérieure du couvent de ***. La lettre de ma
                        fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse à la
                        vocation qu'elle avait de se faire religieuse, &amp; qu'elle n'avait osé
                        m'en parler ; le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait pris,
                        sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas,
                        ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de
                        ne pas lui demander. </p>
                    <p> La Supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule, elle
                        avait d'abord refusé de la recevoir ; mais que l'ayant interrogée, &amp;
                        ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service, en commençant
                        par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer à de nouvelles courses,
                        auxquelles elle paraissait déterminée. La Supérieure, en m'offrant comme de
                        raison de me remettre ma fille, si je la redemandais, m'invite, suivant son
                        état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle appelle si décidée ; elle me
                        disait encore n'avoir pas pu m'informer plus tôt de cet événement, par la
                        peine qu'elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet, me
                        dit-elle, était que tout le monde ignorât où elle s'était retirée. C'est une
                        cruelle chose que la déraison des enfants ! </p>
                    <p> J'ai été sur-le-champ à ce couvent ; &amp; après avoir vu la Supérieure, je
                        lui ai demandé de voir ma fille ; celle-ci n'est venue qu'avec peine, &amp;
                        bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses, &amp; je lui ai
                        parlé seule : tout ce que j'en ai pu tirer, au milieu de beaucoup de larmes,
                        est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent ; j'ai pris le parti de
                        lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang des postulantes,
                        comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de Tourvel &amp; celle
                        de M. de Valmont n'aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que
                        j'aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine, &amp; même
                        sans crainte, ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà
                        bien assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux ; &amp;
                        encore, que ce n'est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient. </p>
                    <p> Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de
                        Gercourt ; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux ? Comment donc faire
                        le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir &amp; d'y
                        donner tous ses soins ? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce que vous
                        feriez à ma place ; je ne peux m'arrêter à aucun parti. Je ne trouve rien de
                        si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres, &amp; je crains
                        également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d'un juge ou la
                        faiblesse d'une mère. </p>
                    <p> Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins, en vous parlant des
                        miens ; mais je connais votre cœur : la consolation que vous pourriez donner
                        aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir. </p>
                    <p> Adieu, ma chère &amp; digne amie ; j'attends vos deux réponses avec bien de
                        l'impatience. </p>
                    <p> Paris, 13 décembre 17... </p>
                    <p/>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXXI </head>
                    <head>
                        <hi rend="italic"> Madame de Rosemonde au chevalier Danceny </hi>
                    </head>
                    <p> Après ce que vous m'avez fait connaître, Monsieur, il ne reste qu'à pleurer
                        &amp; se taire. On regrette de vivre encore, quand on apprend de pareilles
                        horreurs ; on rougit d'être femme, quand on en voit une capable de
                        semblables excès : </p>
                    <p> Je me prêterai volontiers, Monsieur, pour ce qui me concerne, à laisser dans
                        le silence &amp; l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait &amp; donner suite
                        à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais
                        d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez
                        remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître,
                        je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte : mais mon éternelle
                        affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous ;
                        c'est à votre cœur à en apprécier l'étendue. </p>
                    <p> Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au vôtre,
                        c'est que, si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le
                        chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois &amp; la
                        religion. </p>
                    <p> Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement le dépôt que vous me
                        confiez, mais je vous demande de m'autoriser à ne le remettre à personne,
                        pas même à vous, Monsieur, à moins qu'il ne devienne nécessaire à votre
                        justification. J'ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière,
                        &amp; que vous n'êtes plus à sentir qu'on gémit souvent de s'être livré,
                        même à la plus juste vengeance. </p>
                    <p> Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre
                        générosité &amp; de votre délicatesse ; il serait bien digne de toutes deux
                        de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de Volanges,
                        qu'apparemment vous avez conservées, &amp; qui sans doute ne vous
                        intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts
                        vis-à-vis de vous ; mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir :
                        &amp; ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet
                        que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards
                        que la fille ne mérite pas, sont au moins bien dus à la mère, à cette femme
                        respectable, vis-à-vis de qui peut-être vous n'êtes pas sans avoir beaucoup
                        à réparer : car enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par une
                        prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire
                        un cœur encore honnête &amp; simple se rend par là même le premier fauteur
                        de sa corruption, &amp; doit être à jamais comptable des égarements &amp;
                        des excès qui la suivent. </p>
                    <p> Ne vous étonnez pas, Monsieur, de tant de sévérité de ma part ; elle est la
                        plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y
                        acquerrez de nouveaux droits encore, en vous prêtant, comme je le désire, à
                        la sûreté d'un secret, dont la publicité vous ferait tort à vous-même, &amp;
                        porterait la mort dans un cœur maternel, que déjà vous avez blessé. Enfin,
                        Monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie ; &amp; si pouvais
                        craindre que vous me refusassiez cette consolation je vous demanderais de
                        songer auparavant que c'est la seule que vous m'ayez laissée. </p>
                    <p> J'ai l'honneur d'être, etc. </p>
                    <p> Du château de..., ce 15 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXXII </head>
                    <head> Madame de Rosemonde à madame de Volanges </head>
                    <p> Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir &amp; d'attendre de
                        Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de Merteuil,
                        il ne me serait pas encore possible de vous les donner ; &amp; sans doute,
                        je n'en aurais reçu que de vagues &amp; d'incertains : mais il m'en est venu
                        que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu d'attendre ; &amp; ceux-là
                        n'ont que trop de certitude. Ô mon amie ! combien cette femme vous a trompée
                        ! </p>
                    <p> Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs ; mais quelque
                        chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous de la
                        vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire
                        sur ma parole ; que vous n'exigerez de moi aucune preuve ; &amp; qu'il vous
                        suffira de savoir qu'il en existe une foule, que j'ai dans ce moment même
                        entre les mains : </p>
                    <p> Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne
                        pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez, relativement à
                        mademoiselle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation
                        qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre
                        cet état, quand le sujet n'y est pas appelé : mais quelquefois c'est un
                        grand bonheur qu'il le soit ; &amp; vous voyez que votre fille elle-même
                        vous dit que vous ne la désapprouveriez pas, si vous connaissiez ses motifs.
                        Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce
                        qui convient à chacun, &amp; souvent, ce qui paraît un acte de sa sévérité,
                        en est, au contraire, un de sa clémence. </p>
                    <p> Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, &amp; que par là même
                        vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir réfléchi, est que
                        vous laissiez mademoiselle de Volanges au couvent, puisque ce parti est de
                        son choix ; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet
                        qu'elle paraît avoir formé ; &amp; que dans l'attente de son exécution, vous
                        n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté. </p>
                    <p> Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié &amp; dans l'impuissance
                        où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous
                        demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger sur rien qui ait
                        rapport à ces tristes événements : laissons-les dans l'oubli qui leur
                        convient ; &amp;, sans chercher d'inutiles &amp; d'affligeantes lumières,
                        soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses
                        vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma
                        chère amie. </p>
                    <p> Du château de..., ce 15 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXXIII </head>
                    <head> Madame de Volanges à Madame de Rosemonde </head>
                    <p> Ô mon amie ! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille !
                        &amp; vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever ! Que me
                        cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère, que les
                        affreux soupçons auxquels vous me livrez ? Plus je connais votre amitié,
                        votre indulgence, &amp; plus mes tourments redoublent : vingt fois, depuis
                        hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes, &amp; vous demander de
                        m'instruire sans ménagement, &amp; sans détour ; &amp; chaque fois j'ai
                        frémi de crainte, en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous
                        interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque
                        espoir ; &amp; j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ma
                        prière : c'est de me répondre si j'ai à peu près compris ce que vous pouviez
                        avoir à me dire ; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence
                        maternelle peut couvrir, &amp; qui n'est pas impossible à réparer. Si mes
                        malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser en effet ne
                        vous expliquer que par votre silence ; voici donc ce que j'ai su déjà, &amp;
                        jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre. </p>
                    <p> Ma fille a montré avoir quelque goût pour le chevalier Danceny, &amp; j'ai
                        été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui, &amp; même
                        jusqu'à lui répondre ; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette
                        erreur d'un enfant n'eût aucune suite dangereuse : aujourd'hui que je crains
                        tout, je conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompée,
                        &amp; je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble à ses
                        égarements. </p>
                    <p> Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette
                        crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la nouvelle du
                        malheur arrivé à M. de Valmont ; peut-être cette sensibilité avait-elle
                        seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce
                        combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de
                        Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la douleur de l'amitié n'était
                        que l'effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa
                        dernière démarche peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif.
                        Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée
                        contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais, &amp; que
                        vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants
                        pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez. </p>
                    <p> Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui
                        devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments &amp;
                        les dangers inséparables d'une vocation illusoire &amp; passagère. Si M.
                        Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à
                        réparer un tort dont lui seul est l'auteur ; &amp; je peux croire enfin que
                        le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être
                        flatté, ainsi que sa famille. </p>
                    <p> Voilà, ma chère &amp; digne amie, le seul espoir qui me reste ; hâtez-vous
                        de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que
                        vous me répondiez, &amp; quel coup affreux me porterait votre silence <ref target="#N22"/> . </p>
                    <p> J'allais fermer ma lettre, quand un homme de ma connaissance est venu me
                        voir, &amp; m'a raconté la cruelle scène que madame de Merteuil a essuyée
                        avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces jours derniers, je n'en avais
                        rien su jusqu'à ce moment ; en voilà le récit, tel que je le tiens d'un
                        témoin oculaire. </p>
                    <p> Madame de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est fait
                        descendre à la Comédie Italienne, où elle avait sa loge ; elle y était
                        seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s'y
                        présenta pendant tout le spectacle. À la sortie, elle entra, suivant son
                        usage, au petit salon, qui était déjà rempli de monde ; sur-le-champ il
                        s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle
                        aperçut une place vide sur l'une des banquettes, &amp; elle alla s'y asseoir
                        ; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent comme de
                        concert, &amp; l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué
                        d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes, &amp; fit redoubler
                        les murmures, qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées. </p>
                    <p> Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de
                        Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le
                        même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le monde, hommes
                        &amp; femmes, l'entoura &amp; l'applaudit ; &amp; il se trouva, pour ainsi
                        dire, porté devant Mme de Merteuil, par le public qui faisait cercle autour
                        d'eux. On assure que Madame de Merteuil a conservé l'air de ne rien voir
                        &amp; de ne rien entendre, &amp; qu'elle n'a pas changé de figure ! mais je
                        crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation, vraiment
                        ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture ;
                        &amp; à son départ, les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est
                        affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été, le même
                        soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se
                        trouvaient là, &amp; on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi
                        &amp; son rang. </p>
                    <p> La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil avait
                        pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être
                        l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée ; mais qu'on sait,
                        depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée, confluente &amp;
                        d'un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour
                        elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être
                        beaucoup de tort pour son procès, qui est près d'être jugé, &amp; dans
                        lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur. </p>
                    <p> Adieu, ma chère &amp; digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants
                        punis ; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses
                        victimes. </p>
                    <p> Paris, ce 18 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXXIV </head>
                    <head> Le chevalier Danceny à madame de Rosemonde </head>
                    <p> Vous avez raison, Madame, &amp; sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui
                        dépendra de moi, &amp; à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le
                        paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les Lettres de
                        Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans
                        étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité &amp; tant de perfidie.
                        C'est, au moins, ce qui m'a le plus frappé dans la dernière lecture que je
                        viens d'en faire. </p>
                    <p> Mais, peut-on surtout se défendre de la plus vive indignation contre Mme de
                        Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses
                        soins à abuser de tant d'innocence &amp; de candeur ! </p>
                    <p> Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si indignement
                        trahi ; &amp; ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier mademoiselle
                        de Volanges. Mais cependant, ce cœur si simple, ce caractère si doux &amp;
                        si facile, ne se seraient-ils pas portés au bien, plus aisément encore
                        qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal ? Quelle autre jeune
                        personne, sortant de même du couvent, sans expérience &amp; presque sans
                        idées, &amp; ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours
                        alors, qu'une égale ignorance du bien &amp; du mal, quelle jeune personne,
                        dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices ? Ah ! pour
                        être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de circonstances
                        indépendantes de nous, tient l'alternative effrayante de la délicatesse ou
                        de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, madame,
                        en pensant que les torts de mademoiselle de Volanges, que j'ai sentis bien
                        vivement, ne m'inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C'est bien assez
                        d'être obligé de renoncer à l'aimer ; il m'en coûterait trop de la haïr. </p>
                    <p> Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la
                        concerne &amp; qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le
                        monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet
                        égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif ; j'ai voulu
                        auparavant attendre d'être sûr que je ne serais point inquiété sur les
                        suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre
                        indulgence, où j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint
                        d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par cette condescendance de ma
                        part ; &amp; sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu, je l'avoue, l'orgueil
                        de vouloir que vous ne puissiez en douter. J'espère que vous pardonnerez
                        cette délicatesse, peut-être trop susceptible, à la vénération que vous
                        m'inspirez, au cas que je fais de votre estime. </p>
                    <p> Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir
                        bien me faire savoir si vous jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont
                        pu m'imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis
                        trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris ; je pars pour
                        Malte ; j'irai y faire avec plaisir, &amp; y garder religieusement des vœux
                        qui me sépareront d'un monde dont, jeune encore, j'ai déjà eu tant à me
                        plaindre ; j'irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l'idée de
                        tant d'horreurs accumulées &amp; dont le souvenir ne pourrait qu'attrister
                        &amp; flétrir mon âme. </p>
                    <p> Je suis avec respect, madame, votre très humble, etc. </p>
                    <p> Paris, ce 26 décembre 17... </p>
                </div>
                <div type="letter">
                    <head> Lettre CLXXV </head>
                    <head> Madame de Volanges à madame de Rosemonde. </head>
                    <p> Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère &amp; digne amie ;
                        &amp; il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre
                        l'indignation qu'elle mérite, &amp; la pitié qu'elle inspire. J'avais bien
                        raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa
                        petite vérole. Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée
                        ; &amp; elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne
                        l'ai pas revue ; mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse. </p>
                    <p> Le marquis de ***, qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait
                        hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, &amp; qu'à
                        présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva
                        que l'expression était juste. </p>
                    <p> Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces &amp; à ses torts.
                        Son procès a été jugé avant-hier, &amp; elle l'a perdu tout d'une voix.
                        Dépens, dommages &amp; intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé
                        aux mineurs : en sorte que le peu de sa fortune qui n'était pas compromis
                        dans ce procès est absorbé, &amp; au delà, par les frais. </p>
                    <p> Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a pris
                        ses arrangements, &amp; est partie seule dans la nuit &amp; en poste. Ses
                        gens disent aujourd'hui qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit qu'elle
                        a pris la route de la Hollande. </p>
                    <p> Ce départ fait plus crier encore que tout le reste ; en ce qu'elle a emporté
                        ses diamants, objet très considérable, qui devait rentrer dans la succession
                        de son mari, son argenterie, ses bijoux ; enfin, tout ce qu'elle a pu, &amp;
                        qu'elle laisse après elle pour près de 50&amp;nbsp,000 liv. de dettes. C'est
                        une véritable banqueroute. </p>
                    <p> La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec
                        les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y concourir ;
                        mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une
                        cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l'habit de postulante.
                        J'espère que vous n'oublierez pas, ma chère amie, que dans ce grand
                        sacrifice que je fais, je n'ai d'autre motif, pour m'y croire obligée, que
                        le silence que vous avez gardé vis-à-vis de moi. </p>
                    <p> M. Danceny a quitté Paris, il y a près de quinze jours. On dit qu'il va
                        passer à Malte, &amp; qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être
                        encore temps de le retenir... Mon amie !... ma fille est donc bien coupable
                        !... Vous pardonnerez sans doute à une mère de ne céder que difficilement à
                        cette affreuse certitude. </p>
                    <p> Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps,
                        &amp; m'a frappée dans les objets les plus chers : ma fille &amp; mon amie ! </p>
                    <p> Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une
                        seule liaison dangereuse ! &amp; quelles peines ne s'éviterait-on point en y
                        réfléchissant davantage ? Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un
                        séducteur ? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne
                        qu'elle parler à sa fille ? Mais ces réflexions tardives n'arrivent jamais
                        qu'après l'événement, &amp; l'une des plus importantes vérités, comme aussi
                        peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée &amp; sans usage
                        dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes. </p>
                    <p> Adieu, ma chère &amp; digne amie ; j'éprouve en ce moment que notre raison,
                        déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage pour
                        nous en consoler. <ref target="#N23"/>
                    </p>
                    <p> Paris, ce 14 janvier 17... </p>
                    <trailer> FIN. </trailer>
                </div>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N1"> Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous les noms
                    des personnes dont il est question dans ces lettres ; et que si, dans le nombre
                    de ceux que je leur ai substitués, il s'en trouvait qui appartiennent à
                    quelqu'un, ce serait seulement une erreur de ma part, et dont il ne faudrait
                    tirer aucune conséquence. </note>
                <note xml:id="N2"> Pensionnaire du même couvent. </note>
                <note xml:id="N3"> Tourière du couvent. </note>
                <note xml:id="N4"> Ces mots roué &amp; rouerie, dont heureusement la bonne compagnie
                    commence à se défaire, était fort en usage à l'époque où ces Lettres ont été
                    écrites. </note>
                <note xml:id="N5"> Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de Gercourt
                    avait quitté la marquise de Merteuil pour l'intendante de…, qui lui avait
                    sacrifié le vicomte de Valmont, et que c'est alors que la marquise &amp; le
                    vicomte s'attachèrent l'un à l'autre. Comme cette aventure est fort antérieure
                    aux événements dont il est question dans ces Lettres, on a cru devoir en
                    supprimer toute la correspondance. </note>
                <note xml:id="N6"> La Fontaine. </note>
                <note xml:id="N7"> On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui commençait à
                    prendre et qui, depuis a fait tant de progrès. </note>
                <note xml:id="N8"> Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime
                    beaucoup de lettres de cette correspondance journalière ; on ne donne que celles
                    qui ont paru nécessaires à l'intelligence des événements de cette société. C'est
                    par le même motif qu'on supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay, et
                    plusieurs de celles des acteurs de ces aventures. </note>
                <note xml:id="N9"> L'erreur où est madame de Volanges nous fait voir qu'ainsi que
                    les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices. </note>
                <note xml:id="N10"> C'est le même dont il est question dans les lettres de madame de
                    Merteuil. </note>
                <note xml:id="N11"> La lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas
                    retrouvée. Il y lieu de croire que c'est celle proposé dans le billet de madame
                    de Merteuil, &amp; dont il est aussi question dans la précédente lettre de
                    Cécile Volanges. </note>
                <note xml:id="N12"> Madame de Tourvel n'ose donc pas dire que c'est par son ordre. </note>
                <note xml:id="N13"> On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges &amp; du
                    chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes, et n'annoncent aucun événement. </note>
                <note xml:id="N14"> Voyez lettre XXXV. </note>
                <note xml:id="N15"> Mademoiselle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de
                    confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus
                    dans ce recueil aucune de celles qu'elle a continué d'écrire à son amie de
                    couvent : elles n'apprendraient rien au lecteur. </note>
                <note xml:id="N16"> Cette lettre ne s'est pas retrouvée. </note>
                <note xml:id="N17"> Voltaire, Nanine. </note>
                <note xml:id="N18"> Village à moitié chemin de Paris au château de madame de
                    Rosemonde </note>
                <note xml:id="N19"> Marmontel, <hi rend="italic"> Conte moral d'Alcibiade </hi> . </note>
                <note xml:id="N20"> C'est parce qu'on a rien trouvé dans la suite de cette
                    correspondance qui pût résoudre ce doute, qu'on pris le parti de supprimer la
                    lettre de M. de Valmont. </note>
                <note xml:id="N21"> Lettre LXXXI et LXXXV de ce recueil. </note>
                <note xml:id="N22"> Cette lettre est resté sans réponse. </note>
                <note xml:id="N23"> Des raisons particulières et des considérations que nous nous
                    ferons toujours un devoir de respecter, nous forcent de nous arrêter ici. Nous
                    ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite des aventures de
                    mademoiselle de Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui
                    ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Madame de Merteuil. Peut-être
                    quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage ; mais nous ne
                    pouvons prendre aucun engagement à ce sujet, et quand nous le pourrions, nous
                    croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public, qui n'a pas les
                    mêmes raisons que nous de s'intéresser à cette lecture. /(Note de l'Éditeur.)/
                </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
