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                <title ref="bgrf:67.39 wikidata:Q110890409 MiMoText-ID:Q1033"> Bélisaire: MiMoText edition </title>
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                    <title> Bélisaire </title>
                    <author> Jean-François Marmontel </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Merlin </publisher>
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            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE ô </head>
                <p> Dans la vieillesse de Justinien, l'empire, épuisé par de longs efforts,
                    approchoit de sa décadence. Toutes les parties de l'administration étoient
                    négligées: les loix étoient en oubli, les finances au pillage, la discipline
                    militaire à l'abandon. L'empereur, lassé de la guerre, achetoit de tous côtés la
                    paix au prix de l'or, et laissoit dans l'inaction le peu de troupes qui lui
                    restoient, comme inutiles et à charge à l'état. Les chefs de ces troupes
                    délaissées se dissipoient dans les plaisirs; et la chasse, qui leur retraçoit la
                    guerre, charmoit l'ennui de leur oisiveté. Un soir, après cet exercice,
                    quelques-uns d'entr' eux soupoient ensemble dans un château de la Thrace,
                    lorsqu'on vint leur dire qu'un vieillard aveugle, conduit par un enfant,
                    demandoit l'hospitalité. La jeunesse est compatissante; ils firent entrer le
                    vieillard. On étoit en automne; et le froid, qui déjà se faisoit sentir, l'avoit
                    saisi: on le fit asseoir près du feu. Le soupé continue; les esprits s' animent;
                    on commence à parler des malheurs de l'état. Ce fut un champ vaste pour la
                    censure; et la vanité mécontente se donna toute liberté. Chacun exagéroit ce
                    qu'il avoit fait, et ce qu'il auroit fait encore, si l'on n'eût pas mis en oubli
                    ses services et ses talens. Tous les malheurs de l'empire venoient, à les en
                    croire, de ce qu'on n'avoit pas sçu employer des hommes comme eux. Ils
                    gouvernoient le monde en buvant, etchaque nouvelle coupe de vin rendoit leurs
                    vues plus infaillibles. Le vieillard, assis au coin du feu, les écoutoit, et
                    sourioit avec pitié. L'un d'eux s'en apperçut, et lui dit: bon homme, vous avez
                    l'air de trouver plaisant ce que nous disons là? <hi rend="italic"> plaisant,
                    </hi> non, dit le vieillard, mais un peu léger, comme il est naturel à votre
                    âge. Cette réponse les interdit. Vous croyez avoir à vous plaindre,
                    poursuivit-il, et je crois comme vous qu'on a tort de vous négliger; mais c'est
                    le plus petit mal du monde. Plaignez-vous de ce que l'empire n'a plus sa force
                    et sa splendeur, de ce qu'un prince, consumé de soins, de veilles et d'années,
                    est obligé, pour voir et pour agir, d'employer des yeux et des mains infidelles.
                    Mais dans cette calamité générale, c'est bien la peine de penser à vous! Dans
                    votre tems, reprit l'un des convives, ce n'étoit donc pas l'usage de penser à
                    soi? Hé bien la mode en est venue, et l'on ne fait plus quecela. Tant pis, dit
                    le vieillard, et s'il en est ainsi, en vous négligeant on vous rend justice.
                    Est-ce pour insulter les gens, lui dit le même, qu'on leur demande
                    l'hospitalité? Je ne vous insulte point, dit le vieillard; je vous parle en ami,
                    et je paie mon asyle en vous disant la vérité. Le jeune Tibére, qui depuis fut
                    un empereur vertueux, étoit du nombre des chasseurs. Il fut frappé de l'air
                    vénérable de cet aveugle à cheveux blancs. Vous nous parlez, lui dit-il, avec
                    sagesse, mais avec un peu de rigueur; et ce dévouement que vous exigez, est une
                    vertu, mais non pas un devoir. C'est un devoir de votre état, reprit l'aveugle
                    avec fermeté; ou plutôt c'est la base de vos devoirs, et de toute vertu
                    militaire. Celui qui se dévoue pour sa patrie, doit la supposer insolvable; car
                    ce qu'il expose pour elle est sans prix. Il doit même s'attendre à la trouver
                    ingrate; car si le sacrifice qu'il lui faitn'étoit pas généreux, il seroit
                    insensé. Il n'y a que l'amour de la gloire, l'emthousiasme de la vertu qui
                    soient dignes de vous conduire. Et alors, que vous importe comment vos services
                    seront reçus? La récompense en est indépendante des caprices d'un ministre et du
                    discernement d'un souverain. Que le soldat soit attiré par le vil appas du
                    butin; qu'il s'expose à mourir pour avoir de quoi vivre; je le conçois. Mais
                    vous, qui nés dans l'abondance, n'avez qu'à vivre pour jouir; en renonçant aux
                    délices d'une molle oisiveté, pour aller essuyer tant de fatigues, et affronter
                    tant de périls, estimez-vous assez peu ce noble dévouement, pour exiger qu'on
                    vous le paie? Ne voyez-vous pas que c'est l'avilir? Quiconque s'attend à un
                    salaire est esclave: la grandeur du prix n'y fait rien; et l'ame qui s'apprécie
                    un talent est aussi vénale que celle qui se donne pour une obole. Ce que je dis
                    de l'intérêt, je le dis de l'ambition; car leshonneurs, les titres, le crédit,
                    la faveur du prince, tout cela est une solde, et qui l'exige se fait payer. Il
                    faut se donner ou se vendre; il n'y a point de milieu. L'un est un acte de
                    liberté, l'autre un acte de servitude: c'est à vous de choisir celui qui vous
                    convient. Ainsi, bon homme, vous mettez, lui dit-on, les souverains bien à leur
                    aise! Si je parlois aux souverains, reprit l'aveugle, je leur dirois, que si
                    votre devoir est d' être généreux, le leur est d'être justes.-vous avouez donc
                    qu'il est juste de récompenser les services?-oui; mais c'est à celui qui les a
                    reçus d'y penser: tant pis pour lui s'il les oublie. Et puis, qui de nous est
                    sûr, en pesant les siens, de tenir la balance égale? Par exemple, dans votre
                    état, pour que tout le monde se crût placé et fût content, il faudroit que
                    chacun commandât, et que personne n'obéît; or cela n'est guére possible.
                    Croyez-moi, le gouvernement peut quelquefois manquer de lumiéreset d'équité;
                    mais il est encore plus juste et plus éclairé dans ses choix, que si chacun de
                    vous en étoit cru sur l'opinion qu'il a de lui-même. Et qui êtes-vous, pour nous
                    parler ainsi, lui dit, en haussant le ton, le jeune maître du château? Je suis
                    Bélisaire, répondit le vieillard. Qu'on s'imagine, au nom de Bélisaire, au nom
                    de ce héros tant de fois vainqueur dans les trois parties du monde, quels furent
                    l'étonnement et la confusion de ces jeunes gens. L'immobilité, le silence
                    exprimerent d'abord le respect dont ils étoient frappés; et oubliant que
                    Bélisaire étoit aveugle, aucun d'eux n'osoit lever les yeux sur lui. ô grand
                    homme! Lui dit enfin Tibére, que la fortune est injuste et cruelle! Quoi! Vous,
                    à qui l'empire a dû pendant trente ans sa gloire et ses prospérités, c'est vous
                    que l'on ose accuser de révolte et de trahison, vous qu'on a traîné dans les
                    fers, qu'on a privé de la lumiére!Et c' est vous qui venez nous donner des
                    leçons de dévouement et de zéle! Et qui voulez-vous donc qui vous en donne, dit
                    Bélisaire? Les esclaves de la faveur? Ah quelle honte! Ah quel excès
                    d'ingratitude, poursuivit Tibére! L'avenir ne le croira jamais. Il est vrai, dit
                    Bélisaire, qu'on m'a un peu surpris: je ne croyois pas être si mal traité. Mais
                    je comptois mourir en servant l'état; et mort ou aveugle, cela revient au même.
                    Quand je me suis dévoué à ma patrie, je n'ai pas excepté mes yeux. Ce qui m'est
                    plus cher que la lumiére et que la vie, ma renommée, et sur-tout ma vertu, n'est
                    pas au pouvoir de mes persécuteurs. Ce que j'ai fait peut être effacé de la
                    mémoire de la cour; il ne le sera point de la mémoire des hommes; et quand il le
                    seroit, je m'en souviens, et c'est assez. Les convives, pénétrés d'admiration,
                    presserent le héros de se mettre à table. Non, leur dit-il, à mon âge la
                    bonneplace est le coin du feu. On voulut lui faire accepter le meilleur lit du
                    château; il ne voulut que de la paille. J'ai couché plus mal quelquefois,
                    dit-il: ayez seulement soin de cet enfant qui me conduit, et qui est plus
                    délicat que moi. Le lendemain Bélisaire partit, dès que le jour put éclairer son
                    guide, et avant le réveil de ses hôtes, que la chasse avoit fatigués. Instruits
                    de son départ, ils vouloient le suivre, et lui offrir un char commode, avec tous
                    les secours dont il auroit besoin. Cela est inutile, dit le jeune Tibére; il ne
                    nous estime pas assez pour daigner accepter nos dons. C'étoit sur l'ame de ce
                    jeune homme que l'extrême vertu, dans l'extrême malheur, avoit fait le plus
                    d'impression. Non, dit-il, à l'un de ses amis, qui approchoit de l'empereur, non
                    jamais ce tableau, jamais les paroles de ce vieillard ne s'effaceront de mon
                    ame. Enm'humiliant il m'a fait sentir combien il me restoit à faire, si je
                    voulois jamais être un homme. Ce récit vint à l'oreille de Justinien, qui voulut
                    parler à Tibére. Tibére, après avoir rendu fidélement ce qui s'étoit passé, il
                    est impossible, ajouta-t-il, seigneur, qu'une si grande ame ait trempé dans le
                    complot dont on l'accuse; et j'en répondrois sur ma vie, si ma vie étoit digne
                    d'être garant de sa vertu. Je veux le voir et l'entendre, dit Justinien, sans en
                    être connu; et dans l'état où il est réduit cela n'est que trop facile. Depuis
                    qu'il est sorti de sa prison, il ne peut pas être bien loin; suivez ses traces,
                    tâchez de l'attirer dans votre maison de campagne: je m'y rendrai secrétement.
                    Tibére reçut cet ordre avec transport, et dès le lendemain il prit la route que
                    Bélisaire avoit suivie. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 2 </head>
                <p> Cependant Bélisaire s'acheminoit en mendiant, vers un vieux château en ruine, où
                    sa famille l'attendoit. Il avoit défendu à son conducteur de le nommer sur la
                    route; mais l'air de noblesse répandu sur son visage et dans toute sa personne,
                    suffisoit pour intéresser. Arrivé le soir dans un village, son guide s'arrêta à
                    la porte d'une maison, qui, quoique simple, avoit quelque apparence. Le maître
                    du logis rentroit, avec sa béche à la main. Le port, les traits de ce vieillard
                    fixerent son attention. Il lui demanda ce qu'il étoit. Je suis un vieux soldat,
                    répondit Bélisaire. Un soldat, dit le villageois! Et voilà votre récompense!
                    C'est le plus grand malheur d'un souverain, dit Bélisaire, de ne pouvoir payer
                    tout le sang qu'on versepour lui. Cette réponse émut le coeur du villageois; il
                    offrit l'asyle au vieillard. Je vous présente, dit-il à sa femme, un brave
                    homme, qui soutient courageusement la plus dure épreuve de la vertu. Mon
                    camarade, ajouta-t-il, n'ayez pas honte de l'état où vous êtes, devant une
                    famille qui connoît le malheur. Reposez-vous: nous allons souper. En attendant,
                    dites-moi, je vous prie, dans quelles guerres vous avez servi. J'ai fait la
                    guerre d'Italie contre les goths, dit Bélisaire, celle d'Asie contre les perses,
                    celle d'Afrique contre les vandales et les maures. à ces derniers mots, le
                    villageois ne put retenir un profond soupir. Ainsi, dit-il, vous avez fait
                    toutes les campagnes de Bélisaire?-nous ne nous sommes point quittés.-l'
                    excellent homme! Quelle égalité d'ame! Quelle droiture! Quelle élévation! Est-il
                    vivant? Car dans ma solitude, il y a plus de vingt-cinq ans que je n'entends
                    parlerde rien.-il est vivant.-ah! Que le ciel bénisse et prolonge ses jours.-s'
                    il vous entendoit, il seroit bien touché des voeux que vous faites pour lui!-et
                    comment dit-on qu'il est à la cour? Tout puissant? Adoré sans doute?-hélas! Vous
                    sçavez que l'envie s'attache à la prospérité.-ah! Que l'empereur se garde bien
                    d'écouter les ennemis de ce grand homme. C'est le génie tutelaire et vengeur de
                    son empire.-il est bien vieux!-n' importe; il sera dans les conseils ce qu'il
                    étoit dans les armées; et sa sagesse, si on l'écoute, sera peut-être encore plus
                    utile que ne l'a été sa valeur. D'où vous est-il connu, demanda Bélisaire
                    attendri? Mettons-nous à table, dit le villageois: ce que vous demandez nous
                    meneroit trop loin. Bélisaire ne douta point que son hôte ne fût quelque
                    officier de ses armées, qui avoit eu à se louer de lui. Celui-ci, pendant le
                    souper, lui demanda desdétails sur les guerres d' Italie et d'Orient, sans lui
                    parler de celle d'Afrique. Bélisaire, par des réponses simples, le satisfit
                    pleinement. Buvons, lui dit son hôte vers la fin du repas, buvons à la santé de
                    votre général; et puisse le ciel lui faire autant de bien qu'il m'a fait de mal
                    en sa vie. Lui! Reprit Bélisaire, il vous a fait du mal!-il a fait son devoir,
                    et je n'ai pas à m'en plaindre. Mais, mon ami, vous allez voir que j'ai dû
                    apprendre à compatir au sort des malheureux. Puisque vous avez fait les
                    campagnes d'Afrique, vous avez vu le roi des vandales, l'infortuné Gelimer, mené
                    par Bélisaire en triomphe à Constantinople, avec sa femme et ses enfans; c'est
                    ce Gelimer qui vous donne l'asyle, et avec qui vous avez soupé. Vous Gelimer,
                    s'écria Bélisaire! Et l'empereur ne vous a pas fait un état plus digne de vous!
                    Il l'avoit promis.-il a tenu parole; il m'a offert des dignités; mais je n'en ai
                    pas voulu. Quand on a été roi, et qu'on cesse de l'être, il n'y a de
                    dédommagement que le repos et l'obscurité.-vous Gelimer!-oui, c'est moi-même
                    qu'on assiégea, s'il vous en souvient, sur la montagne de <hi rend="italic">
                        Papua </hi> . J'y souffris des maux inouis. L'hiver, la famine, le spectacle
                    effroyable de tout un peuple réduit au désespoir, et prêt à dévorer ses enfans
                    et ses femmes, l'infatigable vigilance du bon Pharas, qui, en m'assiégeant, ne
                    cessoit de me conjurer d'avoir pitié de moi-même et des miens, enfin ma juste
                    confiance en la vertu de votre général me firent lui rendre les armes. Avec quel
                    air simple et modeste il me reçut! Quels devoirs il me fit rendre! Quels
                    ménagemens, quels respects il eut lui-même pour mon malheur! Il y a bientôt six
                    lustres que je vis dans cette solitude; il ne s'est pas écoulé un jour que je
                    n'aie fait des voeux pour lui.Je reconnois bien là, dit Bélisaire, cette
                    philosophie qui, sur la montagne où vous aviez tant à souffrir, vous faisoit
                    chanter vos malheurs; qui vous fit sourire avec dédain, en paroissant devant
                    Bélisaire; et qui, le jour de son triomphe, vous fit garder ce front inaltérable
                    dont l'empereur fut étonné. Mon camarade, reprit Gelimer, la force et la
                    foiblesse d'esprit tiennent beaucoup à la maniere de voir les choses. Je ne me
                    suis senti du courage et de la constance, que du moment que j'ai regardé tout
                    ceci comme un jeu du sort. J'ai été le plus voluptueux des rois de la terre; et
                    du fond de mon palais, où je nageois dans les délices, des bras du luxe et de la
                    molesse, j'ai passé tout-à-coup dans les cavernes du maure, où, couché sur la
                    paille, je vivois d'orge grossiérement pilé et à demi cuit sous la cendre,réduit
                    à un tel excès de misére, qu'un pain, que l'ennemi m'envoya par pitié, fut un
                    présent inestimable. De-là je tombai dans les fers, et fus promené en triomphe.
                    Après cela vous m'avouerez qu'il faut mourir de douleur, ou s'élever au-dessus
                    des caprices de la fortune. Vous avez dans votre sagesse, lui dit Bélisaire,
                    bien des motifs de consolation; mais je vous en promets un nouveau, avant de
                    nous séparer. Chacun d'eux, après cet entretien, alla se livrer au sommeil.
                    Gelimer, dès le point du jour, avant d'aller cultiver son jardin, vint voir si
                    le vieillard avoit bien reposé. Il le trouva debout, son bâton à la main, prêt à
                    se remettre en voyage. Quoi, lui dit-il, vous ne voulez pas donner quelques
                    jours à vos hôtes! Cela m'est impossible, répondit Bélisaire: j'ai une femme et
                    une fille qui gémissent de mon absence. Adieu, ne faites point d'éclat sur ce
                    qui me reste à vous dire: ce pauvre aveugle,ce vieux soldat, Bélisaire enfin
                    n'oubliera jamais l'accueil qu'il a reçu de vous.-que dites-vous? Qui,
                    Bélisaire?-c' est Bélisaire qui vous embrasse!-ô juste ciel, s'écrioit Gelimer,
                    éperdu et hors de lui-même! Bélisaire dans sa vieillesse, Bélisaire aveugle est
                    abandonné! On a fait pis, dit le vieillard: en le livrant à la pitié des hommes,
                    on a commencé par lui crever les yeux. Ah, dit Gelimer, avec un cri de douleur
                    et d'effroi, est-il possible? Et quels sont les monstres? ... les envieux, dit
                    Bélisaire. Ils m'ont accusé d'aspirer au trône, quand je ne pensois qu'au
                    tombeau. On les a cru, on m'a mis dans les fers. Le peuple enfin s'est révolté
                    et a demandé ma délivrance. Il a fallu céder au peuple; mais en me rendant la
                    liberté, on m'a privé de la lumiére.-et Justinien l'avoit ordonné!-c' est-là ce
                    qui m'a été sensible. Vous savez avec quel zéle et quel amour je l'ai servi. Je
                    l'aime encore, et je leplains d'être assiégé par des méchans qui déshonorent sa
                    vieillesse. Mais toute ma constance m'a abandonné, quand j'ai appris qu'il avoit
                    lui-même prononcé l'arrêt. Ceux qui devoient l'exécuter n'en avoient pas le
                    courage; mes bourreaux tomboient à mes pieds. C'en est fait, je n'ai plus, grace
                    au ciel, que quelques momens à être aveugle et pauvre. Daignez, dit Gelimer, les
                    passer avec moi, ces derniers momens d'une si belle vie. Ce seroit pour moi, dit
                    Bélisaire, une douce consolation; mais je me dois à ma famille, et je vais
                    mourir dans ses bras. Adieu. Gelimer l'embrassoit, l'arrosoit de ses larmes, et
                    ne pouvoit se détacher de lui. Il fallut enfin le laisser partir; et Gelimer le
                    suivant des yeux, ô prospérité! Disoit-il, ô prospérité! Qui peut donc se fier à
                    toi? Le héros, le juste, le sage, Bélisaire! ... ah! C'est pour le coup qu'il
                    faut se croire heureux enbéchant son jardin. Et tout en disant ces mots, le roi
                    des vandales reprit sa béche. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 3 </head>
                <p> Bélisaire approchoit de l'asyle où sa famille l'attendoit, lorsqu'un incident
                    nouveau lui fit craindre d'en être éloigné pour jamais. Les peuples voisins de
                    la Thrace ne cessoient d'y faire des courses; un parti de bulgares venoit d'y
                    pénétrer, lorsque le bruit se répandit que Bélisaire, privé de la vue, étoit
                    sorti de sa prison, et qu'il s'en alloit, en mendiant, joindre sa famille
                    exilée. Le prince des bulgares sentit tout l'avantage d'avoir ce grand homme
                    avec lui, ne doutant pas que, dans sa douleur, il ne saisît avidement tous les
                    moyens de se venger. Il sut la route qu'il avoit prise; il le fit suivre par
                    quelques-uns des siens; et vers le déclin du jour Bélisaire fut enlevé. Il
                    fallut céder à la violence, et monter un coursier superbe qu'on avoit amené pour
                    lui. Deux des bulgares leconduisoient; et l'un d'eux avoit pris son jeune guide
                    en croupe. Tu peux te fier à nous, lui dirent-ils. Le vaillant prince qui nous
                    envoie honore tes vertus, et plaint ton infortune. Et que veut-il de moi,
                    demanda Bélisaire? Il veut, lui dirent les barbares, t'abreuver du sang de tes
                    ennemis. Ah! Qu'il me laisse sans vengeance, dit le vieillard: sa pitié m'est
                    cruelle. Je ne veux que mourir en paix au sein de ma famille; et vous m'en
                    éloignez. Où me conduisez-vous? Je suis épuisé de fatigue, et j'ai besoin de
                    repos. Aussi vas-tu, lui dit-on, te reposer tout à ton aise, à moins que le
                    maître du château voisin ne soit sur ses gardes, et ne soit le plus fort. Ce
                    château étoit la maison de plaisance d'un vieux courtisan appellé Bessas, qui,
                    après avoir commandé dans Rome assiégée, et y avoir exercé les plus horribles
                    concussions, s'étoit retiré avec dix mille talens. Bélisaire avoitdemandé qu'il
                    fût puni selon les loix; mais ayant pour lui à la cour tous ceux qui n'aiment
                    pas qu'on examine de si près les choses, Bessas ne fut point poursuivi; et il en
                    étoit quitte pour vivre dans ses terres, au sein de l'opulence et de l'oisiveté.
                    Deux bulgares, qu'on avoit envoyés reconnoître les lieux, vinrent dire à leur
                    chef que dans ce château ce n'étoient que festins et que réjouissances; qu'on
                    n'y parloit que de l'infortune de Bélisaire; et que Bessas avoit voulu qu'on la
                    célébrât par une fête comme une vengeance du ciel. Ah le lâche, s' écrierent les
                    bulgares! Il n'aura pas long-tems à se réjouir de ton malheur. Bessas, au moment
                    de leur arrivée, étoit à table, environné de ses complaisans; et l'un d'eux
                    chantant ses louanges, disoit dans ses vers, que le ciel avoit pris soin de le
                    justifier, en condamnant son accusateur à ne voir jamais la lumiére. Quel
                    prodige plus éclatant,ajoutoit le flatteur, et quel triomphe pour l'innocence!
                    Le ciel est juste, disoit Bessas, et tôt ou tard les méchans sont punis. Il
                    disoit vrai. à l'instant même les bulgares, l'épée à la main, entrerent dans la
                    cour du château, laissant quelques soldats autour de Bélisaire, et pénétrent
                    avec des cris terribles jusqu'à la salle du festin. Bessas pâlit, se trouble,
                    s'épouvante; et comme lui tous ses convives sont frappés d'un mortel effroi. Au
                    lieu de se mettre en défense, ils tombent à genoux, et demandent la vie. On les
                    saisit, on les fait traîner dans le lieu où étoit Bélisaire. Bessas, à la clarté
                    des flambeaux, voit à cheval un vieillard aveugle; il le reconnoît, il lui tend
                    les bras, il lui crie grace et pitié. Le vieillard attendri, conjure les
                    bulgares de l'épargner lui et les siens. Point de grace pour les méchans, lui
                    répondit le chef: ce fut le signal du carnage: Bessas et ses convives furent
                    tous égorgés. Aussitôt se faisant amener leurs valets, quicroyoient aller au
                    supplice, vivez, leur dit le même, et venez nous servir, car c'est nous qui
                    sommes vos maîtres. Alors la troupe se mit à table, et fit asseoir Bélisaire à
                    la place de Bessas. Bélisaire ne cessoit d'admirer les révolutions de la
                    fortune. Mais ce qui venoit d'arriver l'affligeoit. Compagnons, dit-il aux
                    bulgares, vous me donnez un chagrin mortel, en faisant couler autour de moi le
                    sang de mes compatriotes. Bessas étoit un avare inhumain: je l'ai vu dans Rome
                    affamer le peuple, et vendre le pain au poids de l'or, sans pitié pour les
                    malheureux qui n'avoient pas de quoi payer leur vie. Le ciel l'a puni; je ne le
                    plains que d'avoir mérité son sort. Mais ce carnage, fait en mon nom, est une
                    tache pour ma gloire. Ou faites moi mourir, ou daignez me promettre que rien de
                    pareil n'arrivera tant que je serai parmi vous. Ils lui promirent de se borner
                    au soin de leur propre défense; mais le château de Bessas futpillé; et après y
                    avoir passé la nuit, les bulgares, chargés de butin, se mirent en marche avec
                    Bélisaire. Leur général, comblé de joie de le voir arriver dans son camp, vint
                    au devant de lui, et le recevant dans ses bras, viens, mon pere, lui dit-il,
                    viens voir si c'est nous qui sommes les barbares. Tout t'abandonne dans ta
                    patrie, mais tu trouveras parmi nous des amis et des vengeurs. En disant ces
                    mots, il le conduisit par la main dans sa tente, l'invita à s'y reposer, et
                    ordonna qu'autour de lui tout respectât son sommeil. Le soir, après un soupé
                    splendide, où le nom de Bélisaire fut célébré par tous les chefs du camp
                    barbare, le roi s'étant enfermé avec lui, je n'ai pas besoin, lui dit-il, de te
                    faire sentir l'atrocité de l'injure que tu as reçue. Le crime est horrible; le
                    châtiment doit l'être. C'est sous les ruines du trône et du palais de votre
                    vieux tyran, sous les débris de sa ville embrasée, qu'il faut l'enseveliravec
                    tous ses complices. Sois mon guide, apprends-moi, magnanime vieillard, à les
                    vaincre et à te venger. Ils ne t'ont pas ôté la lumiére de l'ame, les yeux de la
                    sagesse; tu sçais les moyens de les surprendre et de les forcer dans leurs murs.
                    Reculons au-delà des mers les bornes de leur empire; et si dans celui que nous
                    allons fonder, c'est peu pour toi du second rang, partage avec moi, j'y consens,
                    tous les honneurs du rang suprême; et que le tyran de Bisance, avant d'expirer
                    sous nos coups, t'y voie encore une fois entrer sur un char de triomphe. Vous
                    voulez donc, lui répondit Bélisaire, après un silence, qu'il ait eu raison de me
                    faire crever les yeux? Il y a long-temps, seigneur, que Bélisaire a refusé des
                    couronnes. Carthage et l'Italie m'en ont offert. J' étois dans l'âge de
                    l'ambition; je me voyois déja persécuté; je n'en restai pas moins fidéle à mon
                    prince et à ma patrie. Le même devoir qui me lioit, subsiste, et rien n'apu m'en
                    dégager. En donnant ma foi à l'empereur, j'espérois bien qu'il seroit juste;
                    mais je ne me réservai, s'il ne l'étoit pas, ni le droit de me défendre, ni
                    celui de me venger. N'attendez de moi contre lui ni révolte ni trahison. Et que
                    vous serviroit de me rendre parjure? De quel secours vous seroit un vieillard
                    privé de la lumiére, et dont l'ame même a perdu sa force et son activité? Votre
                    entreprise est au-dessus de moi, peut-être au-dessus de vous-même. Dans le
                    relâchement des ressorts de l'empire, il vous paroît foible; il n'est que
                    languissant; et pour le relever, pour ranimer ses forces, il seroit peut-être à
                    souhaiter pour lui qu'on entreprît ce que vous méditez. Cette ville, que vous
                    croyez facile à surprendre, est pleine d'un peuple aguerri; et quels hommes
                    encore il auroit à sa tête! Si le vieux Bélisaire est au rang des morts, Narsès
                    est vivant, Narsès a pour rivaux de gloire, Mundus, Hermès, Salomonet tant
                    d'autres qui ne respirent que les combats. Non, croiez-moi, n'attendez que du
                    temps la ruine de cet empire. Vous y ferez quelques ravages; mais c'est la
                    guerre des brigands; et votre ame est digne de concevoir une ambition plus noble
                    et plus juste. Justinien ne demande plus que des alliés et des amis; il n'est
                    point de rois que ces titres ne doivent honorer, et il dépend de vous... non,
                    reprit le bulgare, je ne serai jamais l'ami, ni l'allié d' un homme qui te doit
                    tout, et qui t'a fait crever les yeux. Veux-tu regner avec moi, être l'ame de
                    mes conseils et le génie de mes armées? Voilà de quoi il s'agit entre nous. Ma
                    vie est en vos mains, dit Bélisaire; mais rien ne peut me détacher de mon
                    souverain légitime; et si dans l'état où je suis, je pouvois lui être utile,
                    fut-ce contre vous-même, il seroit aussi sûr de moi que dans le temps de mes
                    prospérités. Voilà une étrange vertu, dit le bulgare! Malheurau peuple à qui
                    elle paroît étrange, dit Bélisaire. Et ne voyez-vous pas qu'elle est le
                    fondement de toute discipline; que nul homme, dans un état, n'est juge et
                    vengeur de lui-même; et que si chacun se rendoit arbitre dans sa propre cause,
                    il y auroit autant de rebelles qu'il y auroit de mécontens? Vous qui m'invitez à
                    punir mon souverain d'avoir été injuste, donneriez-vous à vos soldats le droit
                    que vous m'attribuez? Le leur donner, dit le bulgare! Ils l'ont, sans que je le
                    leur donne; mais c'est la crainte qui les retient. Et nous, seigneur, c'est la
                    vertu, dit Bélisaire; et tel est l'avantage des moeurs d'un peuple civilisé, sur
                    les moeurs d'un peuple qui ne l'est pas. Je vais vous parler avec la franchise
                    d'un homme qui n'espére et qui ne craint plus rien. à quels sujets
                    commandez-vous? Leur seule ressource est la guerre; et cette guerre, où ils sont
                    nourris, leur fait négliger tous les biens de la paix, abandonner toutes les
                    richesses du travailet de l'industrie, fouler aux pieds toutes les loix de la
                    nature et de l'équité, et chercher dans la destruction une subsistance
                    incertaine. Pensez avec effroi, seigneur, que pour ravager nos campagnes, il
                    faut laisser les vôtres sans laboureurs et sans moissons; que pour nourrir une
                    portion de l'humanité, il faut en égorger une autre; et que votre peuple
                    lui-même arrose de son sang les pays qu' il vient désoler. Hé quoi, la guerre,
                    dit le bulgare, n'est-elle pas chez vous la même? Non, dit Bélisaire, et le but
                    de nos armes, c'est la paix après la victoire, et la félicité pour gage de la
                    paix. Il est aisé, dit le bulgare, d'être généreux quand on est le plus fort.
                    N'en parlons plus. J'honore en toi, illustre et malheureux vieillard, cette
                    fidélité digne d'un autre prix. Repose près de moi cette nuit dans ma tente. Tu
                    diras demain où tu veux que je te fasse remmener. Où l'on m'a pris, dit
                    Bélisaire; et il dormit tranquillement.Le lendemain le roi des bulgares, en
                    prenant congé du héros, voulut le combler de présens. C'est la dépouille de ma
                    patrie que vous m'offrez, lui dit Bélisaire: vous rougiriez pour moi de m'en
                    voir revêtu. Il n'accepta que de quoi se nourrir lui et son guide sur la route;
                    et la même escorte le remit où elle l'avoit rencontré. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 4 </head>
                <p> Il n'étoit plus qu'à douze milles du château où sa famille s'étoit retirée; mais
                    fatigué d'une longue course, il demanda à son jeune guide s'il ne voyoit pas
                    devant lui quelque village où se reposer. J'en vois un, lui dit celui-ci; mais
                    il est éloigné: faites-vous y conduire. Non, dit le héros, je l'exposerois à
                    être pillé par ces gens-là; et il renvoya son escorte. Arrivé au village, il fut
                    surpris d'entendre, <hi rend="italic"> le voilà, c'est lui, c'est lui-même </hi>
                    . Qu'est-ce? Demanda-t-il: c'est toute une famille qui vient au devant de vous,
                    lui répondit son conducteur. Dans ce moment un vieillard s'avance. Seigneur,
                    dit-il à Bélisaire en l'abordant, pouvons-nous sçavoir qui vous êtes? Vous voyez
                    bien, répondit Bélisaire, que je suis un pauvre, et non pas un seigneur.Un
                    pauvre, hélas! C'est ce qui nous confond, reprit le paysan, s'il est vrai, comme
                    on nous l'a dit, que vous soyez Bélisaire. Mon ami, lui dit le héros, parlez
                    plus bas; et si ma misere vous touche, donnez-moi l'hospitalité. à peine il
                    achevoit ces mots, qu'il se sentit embrasser les genoux; mais il releva bien
                    vîte le bon homme, et se fit conduire sous son humble toit. Mes enfans, dit le
                    paysan à ses deux filles et à son fils, tombez aux pieds de ce héros. C'est lui
                    qui nous a sauvés du ravage des huns. Sans lui le toit que nous habitons auroit
                    été réduit en cendre; sans lui vous auriez vu votre pere égorgé et vos enfans
                    menés en esclavage; sans lui, mes filles, vous n'auriez peut-être jamais osé
                    lever les yeux: vous lui devez plus que la vie. Respectez-le encore davantage
                    dans l'état où vous le voyez; et pleurez sur votre patrie. Bélisaire, ému
                    jusqu'au fond de l'ame, d'entendre autour de lui cette famillereconnoissante le
                    combler de bénédictions, ne repondoit à ces transports qu'en pressant tour à
                    tour dans ses bras le pere et les enfans. Seigneur, lui dirent les deux femmes,
                    recevez aussi dans votre sein ces deux innocens dont vous êtes le second pere.
                    Nous leur rappellerons sans cesse le bonheur qu'ils auront eu de baiser leur
                    libérateur, et de recevoir ses caresses. à ces mots, l'une et l'autre mere lui
                    présenta son fils, le mit sur ses genoux; et ces deux enfans souriant au héros,
                    et lui tendant leurs foibles mains, sembloient aussi lui rendre graces. Ah! Dit
                    Bélisaire à ces bonnes gens, me trouvez-vous encore à plaindre? Et croyez-vous
                    qu'il y ait au monde en ce moment un mortel plus heureux que moi? Mais dites-moi
                    qui m'a fait connoître. Hier, lui dit le pere de famille, un jeune seigneur nous
                    demanda si nous n' avions pas vu passer un vieillard qu'il nous dépeignit. Nous
                    lui répondimes que non. Hé bien, nous dit-il,veillez à son passage, et dites-lui
                    qu'un ami l'attend dans le lieu où il doit se rendre. Il manque de tout; ayez
                    soin, je vous prie, de pourvoir à tous ses besoins. à mon retour je reconnoîtrai
                    ce que vous aurez fait pour lui. Nous répondimes que chacun de nous étoit
                    occupé, ou du travail des champs, ou des soins du ménage, et que nous n'avions
                    pas le loisir de prendre garde aux passans. Quittez tout plutôt, nous dit-il,
                    que de manquer de rendre à ce vieillard ce que vous lui devez. C'est votre
                    défenseur, votre libérateur, c'est Bélisaire enfin que je vous recommande; et il
                    nous conta vos malheurs. à ce nom, qui nous est si cher, jugez de notre
                    impatience. Mon fils a veillé toute la nuit à attendre son général, car il a eu
                    l'honneur de servir sous vos drapeaux quand vous avez délivré la Thrace; mes
                    filles, dès le point du jour, ont été sur le seuil de la porte. à la fin nous
                    vous possédons. Disposez de nous, de nos biens:ils sont à vous. Le jeune
                    seigneur qui vous attend vous en offrira davantage, mais non pas de meilleur
                    coeur, que nous le peu que nous avons. Tandis que le pere lui tenoit ce langage,
                    le fils, debout devant le héros, le regardoit d' un air pensif, les mains
                    jointes, la tête baissée, la consternation, la pitié, et le respect sur le
                    visage. Mon ami, dit Bélisaire au vieillard, je vous rends grace de votre bonne
                    volonté. J'ai de quoi me conduire jusqu'à mon asyle. Mais dites-moi si vous étes
                    aussi heureux que bienfaisant. Votre fils a servi sous moi; je m'intéresse à
                    lui. Est-il sage? Est-il laborieux? Est-il bon mari et bon pere? Il fait,
                    répondit le vieillard attendri, ma consolation et ma joie. Il s'est retiré du
                    service, à la mort de son frere aîné, couvert de blessures honorables; il me
                    soulage dans mes travaux; il est l'appui de ma vieillesse; il a épousé la fille
                    de mon ami; le ciel a béni cette union. Il est vif; mais sa femmeest douce. Ma
                    fille, que voilà, n'est pas moins heureuse. Je lui ai donné un mari jeune, sage
                    et homme de bien, qu'elle aime et dont elle est aimée. Tout cela travaille à
                    l'envi, et me fait de petits neveux, dans lesquels je me vois revivre.
                    J'approche de ma tombe avec moins de regret, en songeant qu'ils m'aimeront
                    encore, et qu'ils me béniront quand je ne serai plus. Ah mon ami, lui dit
                    Bélisaire, que je vous porte envie! J'avois deux fils, ma plus belle espérance;
                    je les ai vu mourir à mes côtés. Dans ma vieillesse il ne me reste qu'une fille,
                    hélas, trop sensible pour son malheur et pour le mien. Mais le ciel soit loué:
                    mes deux enfans sont morts en combattant pour la patrie. Ces dernieres paroles
                    du héros acheverent de déchirer l'ame du jeune homme qui l'écoutoit. On servit
                    un repas champêtre: Bélisaire y répandit la joie, en faisant sentir à ces bonnes
                    gens le prix de leurobscurité tranquille. C'est, disoit-il, l'état le plus
                    heureux, et pourtant le moins envié, tant les vrais biens sont peu connus des
                    hommes. Pendant ce repas le fils de la maison, muet, rêveur, préoccupé, avoit
                    les yeux fixés sur Bélisaire; et plus il l'observoit, plus son air devenoit
                    sombre, et son regard farouche. Voilà mon fils, disoit le vieux bon homme, qui
                    se rappelle vos campagnes. Il vous regarde avec des yeux ardens. Il a de la
                    peine, dit le héros, à reconnoître son général. On a bien fait ce qu'on a pu,
                    dit le jeune homme, pour le rendre méconnoissable; mais ses soldats l'ont trop
                    présent pour le méconnoître jamais. Quand Bélisaire prit congé de ses hôtes, mon
                    général, lui dit le même, permettez-moi de vous accompagner à quelques pas
                    d'ici. Et dès qu'ils furent en chemin, souffrez, lui dit-il, que votre guide
                    nous devance: j'ai à vous parler sans témoin. Je suis indigné,mon général, du
                    misérable état où l'on vous a réduit. C' est un exemple effroyable d'ingratitude
                    et de lâcheté. Il me fait prendre ma patrie en horreur; et autant j'étois fier,
                    autant je suis honteux d'avoir versé mon sang pour elle. Je hais les lieux où je
                    suis né, et je regarde avec pitié les enfans que j'ai mis au monde. Hé, mon ami,
                    lui dit le héros, dans quel pays ne voit-on jamais les gens de bien victimes des
                    méchans? Non, dit le villageois, ceci n'a point d'exemple. Il y a dans votre
                    malheur quelque chose d'inconcevable. Dites-moi quel en est l'auteur. J'ai une
                    femme et des enfans; mais je les recommande à Dieu et à mon pere; et je vais
                    arracher le coeur au traître qui... ah! Mon enfant, s'écria Bélisaire, en le
                    serrant dans ses bras, la pitié t' aveugle et t'égare. Moi, je ferois d'un brave
                    homme un perfide! D'un bon soldat un assassin! D'un pere, d'un époux, d'un fils
                    vertueux et sensible un scélérat, un forcene!C' est alors que je serois digne de
                    tous les maux que l'on m'a faits. Pour soulager ton pere et nourrir tes enfans,
                    tu as abandonné la défense de ta patrie; et pour un vieillard expirant, à qui
                    ton zéle est inutile, tu veux abandonner ton pere et tes enfans! Dis-moi,
                    crois-tu qu'en me baignant dans le sang de mes ennemis, cela me rendît la
                    jeunesse et la vue? En serois-je moins malheureux quand tu serois criminel? Non;
                    mais du moins, dit le jeune homme, la mort terrible d'un méchant effraiera ceux
                    qui lui ressemblent; car je le prendrai, s'il le faut, au pied du trône ou des
                    autels, et, en lui enfonçant le poignard dans le sein, je crierai: <hi rend="italic"> c'est Bélisaire que je venge </hi> . Et de quel droit me
                    vengerois-tu, dit le vieillard d'un ton plus imposant? Est-ce moi qui te l'ai
                    donné, ce droit que je n'ai pas moi-même? Veux-tu l'usurper sur les loix?
                    Qu'elles l'exercent, dit le jeune homme; on s'en reposera sur elles. Mais
                    puisqu'elles abandonnentl'homme innocent et vertueux, qu'elles ménagent le
                    coupable, et laissent le crime impuni, il faut les abjurer, il faut rompre avec
                    elles et rentrer dans nos premiers droits. Mon ami, reprit Bélisaire, voilà
                    l'excuse des brigands. Un homme juste, un honnête homme gémit de voir les loix
                    fléchir; mais il gémiroit encore plus de les voir violer avec pleine licence.
                    Leur foiblesse est un mal, mais un mal passager; et leur destruction seroit une
                    calamité durable. Tu veux effrayer les méchans; et tu vas leur donner l'exemple!
                    Ah! Bon jeune homme, veux-tu rendre odieux le noble sentiment que j'ai pu
                    t'inspirer? Feras-tu détester cette pitié si tendre? Au nom de la vertu, que tu
                    chéris, je te conjure de ne pas la déshonorer. Qu'il ne soit pas dit que son
                    zéle ait armé et conduit la main d'un furieux. Si c'étoit moi, dit le soldat,
                    qu'on eût traité si cruellement, je me sentirois peut-être le courage de le
                    souffrir; maisun grand homme! Mais Bélisaire! ... non je ne puis le pardonner.
                    Je le pardonne bien, moi, dit le héros. Quel autre intérêt que le mien peut
                    t'animer à ma vengeance? Et si j'y renonce, est-ce à toi d'aller plus loin que
                    je ne veux? Apprends que si j'avois voulu laver dans le sang mon injure, des
                    peuples se seroient armés pour servir mon ressentiment. J'obéis à ma destinée;
                    imite moi: ne crois pas sçavoir mieux que Bélisaire ce qui est honnête et
                    légitime; et si tu te sens le courage de braver la mort, garde cette vertu pour
                    servir au besoin ton prince et ton pays. à ces mots, l'ardeur du jeune homme
                    tomba comme étouffée par l'étonnement et l'admiration. Pardonnez-moi, lui
                    dit-il, mon général, un emportement dont je rougis. L'excès de vos malheurs a
                    révolté mon ame. En condamnant mon zéle, vous devez l'excuser. Je fais plus,
                    reprit Bélisaire, je l'estime, comme l'effet d'une ame forte et généreuse.
                    Permets-moide le diriger. Ta famille a besoin de toi; je veux que tu vives pour
                    elle. Mais c'est à tes enfans qu'il faut recommander les ennemis de Bélisaire.
                    Nommez-les moi, dit le jeune homme avec ardeur; je vous réponds que mes enfans
                    les haïront dès le berceau. Mes ennemis, dit le héros, sont les scythes, les
                    huns, les bulgares, les esclavons, les perses, tous les ennemis de l'état. Homme
                    étonnant, s'écria le villageois, en se prosternant à ses pieds! Adieu, mon ami,
                    lui dit Bélisaire en l'embrassant. Il y a des maux inévitables, et tout ce que
                    peut l'homme juste, c'est de ne pas mériter les siens. Si jamais l'abus du
                    pouvoir, l'oubli des loix, la prospérité des méchans t'irrite, pense à
                    Bélisaire. Adieu. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 5 </head>
                <p> Sa constance alloit être mise à une épreuve bien plus pénible; et il est tems de
                    dire ce qui s'étoit passé depuis son emprisonnement. La nuit qu'il fut enlevé,
                    et traîné dans les fers, comme un criminel d'état, l'épouvante et la désolation
                    se répandirent dans son palais. Le réveil d' Antonine sa femme, et d'Eudoxe sa
                    fille unique, fut le tableau le plus touchant de la douleur et de l'effroi.
                    Antonine enfin revenue de son égarement, et se rappellant les bontés dont
                    l'honoroit l'impératrice, se reprocha comme une foiblesse la frayeur qu'elle
                    avoit montrée. Admise à la familiarité la plus intime de Théodore, compagne de
                    tous ses plaisirs, elle étoit sûre de son appui, ou plutôt elle croyoit l'être.
                    Elle se rendit donc à son lever; et en présence de toute lacour, madame, lui
                    dit-elle, en se jettant à ses genoux, si Bélisaire a eu plus d'une fois le
                    bonheur de sauver l'empire, il demande pour récompense que le crime qu'on lui
                    impute lui soit déclaré hautement, et qu'on oblige ses ennemis à l'accuser en
                    face, au tribunal de l'empereur. La liberté de les confondre est la seule grace
                    qui soit digne de lui. Théodore lui fit signe de se lever, et lui répondit avec
                    un front de glace: si Bélisaire est innocent, il n'a rien à craindre; s'il est
                    coupable, il connoit assez la clémence de son maître, pour sçavoir comment le
                    fléchir. Allez, madame; je n'oublierai point que vous avez eu part à mes bontés.
                    Ce froid accueil, ce congé brusque avoit accablé Antonine. Pâle et tremblante
                    elle s'éloigna, sans que personne osât lever les yeux sur elle; et Barsamès,
                    qu'elle rencontra, passoit lui-même sans la voir, si elle ne l'eût abordé.
                    C'étoit l'intendant des finances, le favori de Théodore. Antonine le suppliade
                    vouloir bien lui dire quel étoit le crime dont on accusoit Bélisaire. Moi,
                    madame, lui dit-il? Je ne sçais rien, je ne puis rien, je ne me mêle de rien,
                    que de mon devoir. Si chacun en faisoit autant, tout le monde seroit tranquille.
                    Ah! Le complot est formé, dit-elle, et Bélisaire est perdu. Plus loin elle
                    rencontra un homme qui lui devoit sa fortune, et qui la veille lui étoit tout
                    dévoué. Elle veut lui parler; mais sans daigner l'entendre, je sçais vos
                    malheurs lui dit-il, et j'en suis désolé; mais pardon: j'ai une grace à
                    solliciter; je n' ai pas un moment à perdre. Adieu madame; personne au monde ne
                    vous est plus attaché que moi. Elle alla retrouver sa fille; et une heure après
                    on lui annonça qu'il falloit sortir de la ville, et se rendre à ce vieux château
                    qui fut marqué pour leur exil. La vue de ce château solitaire et ruiné, où
                    Antonine se voyoit comme ensevelie, acheva de la désoler. Elle y tomba malade en
                    arrivant; et l'ame sensible d'Eudoxe fut déchirée entre un pere accusé, détenu
                    dans les fers, livré en proie à ses ennemis, et une mere dont la vie,
                    empoisonnée par le chagrin, n'annonçoit plus qu'une mort lente. Les jours, les
                    plus beaux jours de cette aimable fille étoient remplis par les tendres soins
                    qu'elle rendoit à sa mere; ses nuits se passoient dans les larmes; et les momens
                    que la nature en déroboit à la douleur, pour les donner au sommeil, étoient
                    troublés par d' effroyables songes. L'image de son pere au fond d'un cachot,
                    courbé sous le poids de ses fers, la poursuivoit sans cesse; et les funestes
                    pressentimens de sa mere redoubloient encore sa frayeur. La connoissance
                    profonde et terrible qu'Antonine avoit de la cour, lui faisoit voir la haine et
                    la rage déchaînées contre son époux. Quel triomphe, disoit-elle, pour tous ces
                    lâches envieux, que, depuis tant d'années, le bonheurd' un homme vertueux
                    humilie et tourmente, quel triomphe pour eux de le voir accablé! Je me peins le
                    sourire de la malignité, l'air mystérieux de la calomnie, qui feint de ne pas
                    dire tout ce qu'elle sçait, et semble vouloir ménager l'infortuné qu'elle
                    assassine. Ces vils flatteurs, ces complaisans si bas, je les vois tous, je les
                    entends insulter à notre ruine. ô ma fille! Dans ton malheur tu as du moins la
                    consolation de n' avoir point de reproche à te faire; et moi, j'ai à rougir de
                    mon bonheur passé, plus que de mes calamités présentes. Les sages leçons de ton
                    pere m'importunoient: il avoit beau me recommander de fuir les piéges de la
                    cour, de mettre ma gloire et ma dignité dans des moeurs simples et modestes, de
                    chercher la paix et le bonheur dans l'intérieur de ma maison, et de renoncer à
                    un esclavage dont la honte seroit le prix; j' appellois humeur sa triste
                    prévoyance, je m'en plaignois à ses ennemis. Quel égarement! Quelaffreux retour!
                    C'est un coup de foudre qui m' éclaire; je ne vois l'abîme qu'en y tombant. Si
                    tu sçavois, ma fille, avec quelle froideur l'impératrice m'a renvoyée, elle à
                    qui mon ame étoit asservie, elle dont les fantaisies étoient mes seules
                    volontés! Et cette cour, qui la veille me sourioit d'un air si complaisant! ...
                    ames cruelles et perfides! ... aucun, dès qu'on m'a vu sortir, les yeux baissés
                    et pleins de larmes, aucun n'a daigné m'aborder. Le malheur est pour eux comme
                    une peste, qui les fait reculer d'effroi. Telles étoient les réflexions de cette
                    femme, que sa chûte, en la détrompant de la cour, n'en avoit pas détachée, et
                    qui aimoit encore ce qu'elle méprisoit. Un an écoulé, rien ne transpiroit du
                    procès de Bélisaire. On avoit découvert une conspiration; on l'accusoit de
                    l'avoir tramée; et la voix de ses ennemis, qu'on appelloit la voix publique,
                    lechargeoit de cet attentat. Les chefs obstinés au silence, avoient péri dans
                    les supplices, sans nommer l'auteur du complot; c'étoit la seule présomption que
                    l' on eût contre Bélisaire: aussi, manque de preuve, le laissoit-on languir; et
                    l'on espéroit que sa mort dispenseroit de le convaincre. Cependant ceux de ses
                    vieux soldats qui étoient répandus parmi le peuple, redemandoient leur général,
                    et répondoient de son innocence. Ils souleverent la multitude, et menacerent de
                    forcer les prisons, s'il n'étoit mis en liberté. Ce soulévement irrita
                    l'empereur; et Théodore ayant saisi l' instant où la colére le rendoit injuste,
                    hé bien, dit-elle, qu'on le leur rende, mais hors d'état de les commander. Ce
                    conseil affreux prévalut: ce fut l'arrêt de Bélisaire. Dès que le peuple le vit
                    sortir de sa prison, les yeux crevés, ce ne fut qu'un cri de douleur et de rage.
                    Mais Bélisaire l'appaisa. Mes enfans, leur dit-il, l'empereura été trompé: tout
                    homme est sujet à l'être: il faut le plaindre et le servir. Mon innocence est le
                    seul bien qui me reste; laissez-la moi. Votre révolte ne me rendroit pas ce que
                    j'ai perdu; elle m'ôteroit ce qui me console de cette perte. Ces mots calmerent
                    les esprits. Le peuple offrit à Bélisaire tout ce qu'il possédoit; Bélisaire lui
                    rendit grace. Donnez-moi seulement, dit-il, un de vos enfans, pour me conduire
                    où ma famille m'attend. Son aventure avec les bulgares l'ayant détourné de sa
                    route, Tibére l'avoit devancé. Le bruit d'un char, dans la cour du château,
                    avoit fait tressaillir Antonine et Eudoxe: celle-ci avoit accouru, le coeur
                    saisi et palpitant; mais hélas! Au lieu de son pere, ne voyant qu'un jeune
                    inconnu, elle retourne vers sa mere. Ce n'est pas lui, dit-elle en soupirant. Un
                    vieux domestique de la maison, appellé Anselme, ayant abordé Tibére,Tibére lui
                    demande si ce n'est point là que Bélisaire est retiré. C'est ici que sa femme et
                    sa fille l'attendent, répondit le fidéle Anselme; mais leur espérance est tous
                    les jours trompée. Hé plut au ciel moi-même être à sa place, et le sçavoir en
                    liberté! Il est en liberté, lui dit Tibére; il vient; vous l'allez bientôt voir;
                    il devroit même être arrivé.-ah! Venez donc, venez donner cette bonne nouvelle à
                    sa famille. Je vais vous annoncer. Madame, s'écria-t-il, en courant vers
                    Antonine, réjouissez-vous. Mon bon maître est vivant; il est libre; il vous est
                    rendu. Un jeune homme est là qui l'assure, et qui croyoit le retrouver ici. à
                    ces mots, toutes les forces d'Antonine se ranimerent. Où est-il, cet étranger,
                    ce mortel généreux, qui s' intéresse à nos malheurs? Qu'il vienne, ah! Qu'il
                    vienne, dit-elle. Non, plus de malheurs, s'écria Eudoxe, en se jettant sur le
                    lit de sa mere, et en la pressant dans ses bras. Mon pere est vivant; il est en
                    liberté; nous l'allons revoir. Ah, ma mere! Oublions nos peines. Le ciel nous
                    aime; il nous réunit. Me rendez-vous la vie, demanda Antonine à Tibére? Est-il
                    bien vrai que mon époux triomphe de ses ennemis? Le jeune homme pénétré de
                    douleur, de n'avoir à leur donner qu'une fausse joie, répondit, qu'en effet
                    Bélisaire étoit libre, qu'il l'avoit vu, qu'il lui avoit parlé; et que le
                    croyant rendu auprès de sa famille, il venoit lui offrir les services d'un bon
                    voisin. Eudoxe, qui avoit les yeux attachés sur Tibére, fut frappée de l'air de
                    tristesse qu'il tâchoit de dissimuler. Vous portez, lui dit-elle, dans notre
                    exil la plus douce consolation; et loin de jouir du bien que vous nous faites,
                    vous semblez renfermer quelque chagrin profond! Est-ce notre misére qui vous
                    afflige? Ah! Que mon pere arrive, qu'il rende la santé à cette moitié de
                    lui-même; et vous verrez si l'on a besoin de richesse pour être heureux.La
                    nature dans ces momens est si touchante par elle-même, qu'Eudoxe n'eut besoin
                    que de ses sentimens pour attendrir et pour charmer Tibére. Il ne vit point si
                    elle étoit belle; il ne vit qu'une fille vertueuse et tendre, que son courage,
                    sa piété, son amour pour son pere élevoit au-dessus du malheur. Ne prenez point,
                    madame, lui dit-il, ce sentiment que je ne puis cacher, pour une pitié
                    offensante. Dans quelque état que Bélisaire et sa famille soient réduits, leur
                    infortune même sera digne d'envie. Que parlez-vous d'infortune, reprit la mere?
                    Si on a rendu à mon époux la liberté, on a reconnu son innocence; il faut donc
                    qu'il soit rétabli dans ses honneurs et dans ses biens. Madame, lui dit Tibére,
                    ce seroit vous préparer une surprise trop cruelle, que de vous flatter sur sa
                    situation. Il n'a dû sa délivrance qu'à l'amour du peuple. C'est à la crainte
                    d'un soulévement qu'on a cédé; mais en y cédant,on a renvoyé Bélisaire aussi
                    malheureux qu'il étoit possible. N'importe, ma mere, il est vivant, reprit la
                    sensible Eudoxe; et pourvu qu'on nous laisse ici un peu de terre à cultiver,
                    nous ne serons pas plus à plaindre que tous ces villageois que je vois dans les
                    champs. ô ciel! La fille de Bélisaire s'écria le jeune homme, seroit réduite à
                    cet indigne état! Indigne! Et pourquoi, lui dit-elle? Il n'étoit pas indigne des
                    héros de Rome vertueuse et libre. Bélisaire ne rougira point d'être l'égal de
                    Régulus. Ma mere et moi, depuis notre exil, nous avons appris les détails et les
                    petits travaux du ménage; mon illustre pere sera vêtu d'un habit filé de ma
                    main. Tibére ne pouvoit retenir ses larmes, en voyant la joie vertueuse et pure
                    qui remplissoit le coeur de cette aimable fille. Hélas! Disoit-il en lui-même,
                    quel coup terrible va la tirer de cette douce illusion! Et les yeux baissés, il
                    restoit devant elle, dans le silence de la douleur. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 6 </head>
                <p> Bélisaire, en ce moment même, entroit dans la cour du château. Le fidéle Anselme
                    le voit, s'avance, reconnoît son maître, et transporté de joie, court au-devant
                    de lui. Mais tout-à-coup s'appercevant qu'il est aveugle, ô ciel, dit-il! ô mon
                    bon maître! Est-ce pour vous revoir dans cet état, que le pauvre Anselme a vécu?
                    à ces paroles entrecoupées de sanglots, Bélisaire reconnoît Anselme, qui,
                    prosterné, embrasse ses genoux. Il le releve, il l'exhorte à modérer sa douleur,
                    et se fait conduire vers sa femme et sa fille. Eudoxe en le voyant ne fait qu'un
                    cri, et tombe évanouïe. Antonine, qu'une fiévre lente consumoit, comme je l'ai
                    dit, fut tout à coup saisie du plus violent transport. Elle s'élance de son lit
                    avec les forces que donne la rage, et s'arrachant desbras de Tibére et de la
                    femme qui la gardoit, elle veut se précipiter. Eudoxe, ranimée à la voix de sa
                    mere, accourt, la saisit et l'embrasse: ma mere, dit-elle, ah ma mere! Ayez
                    pitié de moi. Laissez-moi mourir, s'écrioit cette femme égarée. Je ne vivrois
                    que pour le venger, que pour aller leur arracher le coeur. Les monstres! Voilà
                    sa récompense! Sans lui vingt fois ils auroient été ensévelis sous les cendres
                    de leur palais. Son crime est d'avoir prolongé leur odieuse tyrannie... il en
                    est puni; les peuples sont vengés... quelle férocité! Quelle horrible bassesse!
                    ... leur appui! Leur libérateur! ... cour atroce! Conseil de tigres! ... ô ciel!
                    Est-ce ainsi que tu es juste! Vois qui tu permets qu'on opprime; vois qui tu
                    laisses prospérer. Antonine, dans ses transports, tantôt s'arrachoit les cheveux
                    et se déchiroit le visage; tantôt ouvrant ses bras tremblans, elle couroit vers
                    son époux, le pressoit dans son sein, l'inondoit deses larmes; et tantôt
                    repoussant sa fille avec effroi, meurs, lui disoit-elle; il n'y a dans la vie de
                    succès que pour les méchans, de bonheur que pour les infâmes. De cet accès elle
                    tomba dans un abatement mortel; et ces violens efforts de la nature ayant achevé
                    de l'affoiblir, elle expira quelques heures après. Un vieillard aveuglé, une
                    femme morte, une fille au désespoir, des larmes, des cris, des gémissemens, et
                    pour comble de maux, l'abandon, la solitude et l'indigence, telle est l'état où
                    la fortune présente aux yeux de Tibére une maison trente ans comblée de gloire
                    et de prospérité. Ah, dit-il, en se rappellant les paroles d'un sage, voilà donc
                    le spectacle auquel Dieu se complaît, l'homme juste luttant contre l'adversité,
                    et la domptant par son courage! Bélisaire laissa un libre cours à la douleur de
                    sa fille, et lui-même il s' abandonna à toute son affliction; mais aprèsavoir
                    payé à la nature le tribut d'une ame sensible, il se releva de son accablement
                    avec la force d'un héros. Eudoxe étouffoit ses sanglots de peur de redoubler la
                    douleur de son pere. Mais le vieillard qui l'embrassoit se sentoit baigné de ses
                    pleurs. Tu te désoles, ma fille, lui dit-il, de ce qui doit nous affermir, et
                    nous élever au-dessus des disgraces. Après avoir expié les erreurs de sa vie, ta
                    mere jouit d'une éternelle paix; et c'est elle à présent qui nous plaint d'être
                    obligés de lui survivre. Cette froide immobilité, où elle laisse sa dépouille,
                    annonce le calme où son ame est plongée. Vois comme tous les maux d'ici-bas sont
                    vains: un soufle, un instant les dissipe. La cour et l'empire ont disparu aux
                    yeux de ta mere; et du sein de son dieu, elle ne voit ce monde que comme un
                    point dans l'immensité. Voilà ce qui fait dans le malheur la consolation et la
                    force du sage.-ah! Donnez-la moi, cette force que la natureme refuse, pour
                    résister à tant de maux. J'aurois supporté la misére; mais voir une mere adorée
                    mourir de douleur dans mes bras! Vous voir, mon pere, dans l'horrible état où la
                    cruauté des hommes vous a mis! ... ma fille, lui dit le héros, en me privant des
                    yeux, ils n'ont fait que ce que la vieillesse ou la mort alloit faire; et quant
                    à ma fortune, tu en aurois mal joui, si tu ne sçais pas t'en passer. Ah, le ciel
                    m'est témoin, dit-elle, que ce n'est pas sa perte qui m'afflige. Ne t'afflige
                    donc plus de rien, lui dit son pere; et de sa main il essuya ses pleurs.
                    Bélisaire, instruit qu'un jeune inconnu attendoit le moment de lui parler, le
                    fit venir, et lui demanda ce qui l'amenoit. Ce n'est pas le moment, lui dit
                    Tibére, de vous offrir des consolations. Illustre et malheureux vieillard, je
                    respecte votre douleur, je la partage, et je demande au ciel qu'il me permette
                    de l'adoucir. Jusque-là, je n'ai qu'à mêlermes larmes à celles que je vois
                    répandre. Bientôt vint le moment de rendre à Antonine les devoirs de la
                    sépulture; et Bélisaire, appuyé sur sa fille, accompagna le corps de sa femme au
                    tombeau. La douleur du héros étoit celle d'un sage: elle étoit profonde, mais
                    sans éclat, et soutenue de majesté. Sur son visage étoit peint le deuil, mais un
                    deuil silentieux et grave. Son front élevé, sans défier le sort, sembloit
                    s'exposer à ses coups. Tibére lui-même assista à cette triste cérémonie. Il fut
                    témoin des regrets touchans qu'Eudoxe donnoit à sa mere, et il en revint
                    pénétré. Bélisaire alors s'adressant à lui, brave jeune homme, lui dit-il, c'est
                    vous, je le vois, qui avez pris soin de me recommander sur la route;
                    apprenez-moi qui vous êtes, et ce qui peut m'attirer cet empressement généreux.
                    Je m'appelle Tibére, répondit le jeune homme, j'ai servi sous Narsès en Italie;
                    j'ai faitdepuis la guerre de Colchide. Je suis l'un de ces chasseurs à qui vous
                    avez demandé l'asyle, et dont vous avez si bien réprimé l'imprudence. Je n'ai
                    pas eu de paix avec moi-même, que je ne sois venu vous demander pardon, et une
                    grace encore plus chere. Je suis riche: c'est un malheur peut-être; mais si vous
                    vouliez, ce seroit un bien. J'ai près d'ici une maison de campagne; et toute mon
                    ambition seroit de la consacrer, en en faisant l'asyle d'un héros. Ma tendre
                    vénération pour vous est un titre si simple, que je n'oserois m'en prévaloir: il
                    suffit d'aimer la patrie, pour partager la disgrace de Bélisaire, et pour
                    chercher à l'adoucir. Mais un intérêt digne de vous toucher, c'est le mien,
                    c'est celui d'un jeune homme, qui désire passionnément d'être admis dans
                    l'intimité d'un héros, et de puiser dans son ame, comme à la source de la
                    sagesse, de la gloire et de la vertu. Vous honorez trop ma vieillesse,
                    luirépondit Bélisaire; mais je reconnois une belle ame à la sensibilité que vous
                    témoignez pour mon malheur. Dans ce moment je désire d'être seul avec moi-même:
                    mon ame ébranlée a besoin de se raffermir en silence. Mais pour l'avenir,
                    j'accepte une partie de ce que vous me proposez, le plaisir de vivre en bons
                    voisins, et de communiquer ensemble. J'aime la jeunesse: l'ame encore neuve dans
                    cet âge heureux, est susceptible des impressions du bien; elle s'enflame et
                    s'éleve au grand; et rien encore ne la retient captive. Venez me voir; je serai
                    bien aise de converser avec vous. Si vous me croyez digne de ce commerce, reprit
                    Tibére, pourquoi ne le serois-je pas de vous posséder tout-à-fait? Mes aïeux
                    seront honorés de voir leur héritage devenir votre bien, et leur demeure votre
                    asyle. Vous y serez révéré, servi avec un saint respect par tout ce qui
                    m'environne; et c'est à mon exemplequ'on s'empressera de remplir ce pieux
                    devoir. Jeune homme, lui dit Bélisaire, vous êtes bon; mais ne faisons point
                    d'imprudence. Dites-moi, car il y a dix ans que je vis éloigné du monde, quel
                    est l'état de votre pere, et quelles vues il a sur vous. Nous sommes issus, lui
                    dit Tibére, de l'une de ces familles que Constantin appella de Rome, et qu'il
                    combla de bienfaits. Mon pere a servi sous le régne de Justin avec assez de
                    distinction. Il étoit estimé et chéri de son maître. Sous le nouveau règne, on
                    obtint sur lui des préférences qu'il croyoit injustes: il se retira: il s'en est
                    repentit; et il a pour moi l'ambition qu'il n'eut pas assez pour lui-même. Il
                    suffit, lui dit Bélisaire: je ne veux mettre aucun obstacle à l'avancement de
                    son fils. En suivant le mouvement de votre coeur, vous ne sentez que le plaisir
                    d'être généreux; et en effet c'est une douce chose. Mais je vois pour vous le
                    danger de vous envelopperdans la disgrace d'un proscrit. Mon ami, que la cour
                    ait raison, ou qu'elle ait tort, elle ne revient pas. Elle oublie un coupable
                    qu'elle a puni; mais elle hait toujours un innocent qu'elle a sacrifié; car son
                    nom seul est un reproche, et son existence pése, comme un remord, à ses
                    persécuteurs. Je me charge, dit le jeune homme, de justifier ma conduite.
                    L'empereur a pu se laisser tromper; mais il suffira qu'on l'éclaire. Il ne faut
                    pas même y penser, dit le héros: le mal est fait: puisse-t-il l'oublier pour le
                    repos de sa vieillesse! Hé bien donc, insista Tibére, soyez encore plus
                    généreux. épargnez-lui le reproche éternel de vous avoir laissé languir dans la
                    misére. L'indigne état où je vous vois, est un spectacle déshonorant pour
                    l'humanité, honteux pour le trône, révoltant pour les gens de bien, et
                    décourageant pour vos pareils. Ceux qu'il découragera, réponditBélisaire, ne
                    seront point mes pareils. Je crois au surplus, comme vous, que mon état peut
                    inspirer l'indignation avec la pitié. Un pauvre aveugle ne fait point d'ombrage,
                    et peut faire compassion. Aussi mon dessein est-il de me cacher; et si je me
                    suis fait connoître à vos compagnons, c'est un mouvement d'impatience contre de
                    jeunes étourdis, qui m'a fait commettre cette imprudence. Ce sera la derniere de
                    ma vie; et mon asyle sera mon tombeau. Adieu. L'empereur peut ne pas sçavoir que
                    les bulgares sont dans la Thrace; ne négligez pas de l'en faire avertir. Le
                    jeune homme se retira bien affligé de n'avoir pas mieux réussi; et il rendit à
                    l'empereur ce que lui avoit dit Bélisaire. Justinien fit marcher quelques
                    troupes; et peu de jours après on l'assura que les bulgares avoient été chassés.
                    à présent, dit-il à Tibére, nous pouvons aller sans danger voir ce malheureux
                    vieillard. Je passerai pour votrepere; et vous aurez soin de ne rien dire qui
                    puisse le désabuser. Une maison de plaisance, à moitié chemin de la retraite de
                    Bélisaire, fut le lieu d'où l'empereur se dérobant aux yeux de sa cour, alla le
                    voir le lendemain. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 7 </head>
                <p> Voilà donc où habite celui qui m'a rendu tant de fois vainqueur! Dit Justinien,
                    en avançant sous un vieux portique en ruine. Bélisaire, à leur arrivée, se leva
                    pour les recevoir. L'empereur, en voyant ce vieillard vénérable dans l'état où
                    il l'avoit mis, fut pénétré de honte et de remords. Il jetta un cri de douleur,
                    et s'appuyant sur Tibére, il se couvrit les yeux avec ses mains, comme indigne
                    de voir le jour que Bélisaire ne voyoit plus. Quel cri viens-je d'entendre,
                    demanda le vieillard? C'est mon pere que je vous amene, dit Tibére, et que votre
                    malheur touche sensiblement. Où est-il, reprit Bélisaire, en tendant les mains?
                    Qu'il approche, et que je l'embrasse; car il a un fils vertueux. Justinien fut
                    obligé de recevoir les embrassemens de Bélisaire; et se sentantpressé contre son
                    sein, il fut si violemment ému, qu'il ne put retenir ses sanglots et ses larmes.
                    Modérez, lui dit le héros, cet excès de compassion: je ne suis peut-être pas
                    aussi malheureux qu'il vous semble. Parlons de vous, et de ce jeune homme, qui
                    vous donnera de la consolation dans vos vieux ans. Oui, dit l'empereur en
                    s'interrompant à chaque mot, oui... si vous daignez permettre... qu'il vienne
                    recueillir les fruits de vos leçons. Et que lui apprendrois-je, dit le
                    vieillard, qu'un pere sage et homme de bien n'ait pu lui apprendre avant moi? Ce
                    que peut-être je connois le moins, dit l'empereur, c'est la cour, c'est le pays
                    où il doit vivre; et depuis long-tems j'ai si peu communiqué avec des hommes,
                    que le monde est pour moi presque aussi nouveau que pour lui. Mais vous qui avez
                    vu les choses sous tant de faces diverses, de quel secours ne lui serez-vous
                    pas, si vous voulez bien l' éclairer? S'il vouloit apprendre à fixerla fortune,
                    dit Bélisaire, il s'adresseroit mal, comme vous voyez; mais s'il ne veut être
                    qu'un homme de bien à ses périls et risques, je puis lui être de quelque
                    utilité. Il est bien né, c'est l'essentiel. Il est vrai, dit Justinien, que sa
                    noblesse est ancienne.-ce n'est pas ce que j'ai voulu dire; mais cela même est
                    un avantage, pourvu qu'on n'en abuse pas. Sçavez-vous, jeune homme, poursuivit
                    Bélisaire, ce que c'est que la noblesse? Ce sont des avances que la patrie vous
                    fait, sur la parole de vos ancêtres, en attendant que vous soyez en état de
                    faire honneur à vos garants. Et ces avances, dit l'empereur, sont quelquefois
                    bien hazardées. N'importe, reprit le vieillard, ce n'en est pas moins une
                    très-belle institution. Je crois voir, lorsqu'un enfant de noble origine vient
                    au monde, foible, nud, indigent, imbécile, comme le fils d'un laboureur, je
                    crois voir la patrie qui va le recevoir, et qui lui dit: enfant je vous salue,
                    vous qui meserez dévoué, vous qui serez vaillant, généreux, magnanime comme vos
                    peres. Ils vous ont laissé leur exemple; j'y joins leurs titres et leur rang,
                    double raison pour vous d'acquérir leurs vertus. Avouez, continua le vieillard,
                    que parmi les actes les plus solemnels il n'y a rien de plus magnifique. Cela
                    l'est trop, dit Justinien. Quand on veut élever les ames, dit Bélisaire, il faut
                    en agir grandement. Et puis, croyez-vous qu'il n'y ait pas de l'économie dans
                    cette magnificence? Ah! Quand elle ne produiroit que deux ou trois grands hommes
                    par génération, l'état n'auroit pas à se plaindre: il seroit bien dédommagé. Mon
                    ami, dit-il au jeune homme, il faut que vous soyez l'un de ceux qui le
                    dédommagent. Là, s'adressant à l'empereur, vous m'avez permis, lui dit-il, de
                    lui parler en pere? Ah je vous en conjure, lui dit Justinien. Hé bien, mon fils,
                    commencez donc par vous persuader que la noblesse est comme la flamme,qui se
                    communique, mais qui s'éteint dès qu' elle manque d'aliment. Souvenez-vous de
                    votre naissance, puisqu'elle impose des devoirs; souvenez-vous de vos aïeux,
                    puisqu'ils sont pour vous des exemples; mais gardez-vous de croire que la nature
                    vous ait transmis leur gloire comme un héritage, dont vous n'ayez plus qu'à
                    jouir; gardez-vous de cet orgueil impatient et jaloux qui sur la foi d'un nom,
                    prétend que tout lui céde, et s'indigne des préférences que le mérite obtient
                    sur lui. Comme l'ambition a un faux air de noblesse, elle se glisse aisément
                    dans le coeur d'un homme bien né; mais cette passion, dans ses excès, a sa
                    bassesse tout comme une autre. Elle se croit haute, parce qu'elle range
                    au-dessous d'elle tout les devoirs de l'honnête homme; et si vous voulez sçavoir
                    ce qu'elle en fait, regardez un oiseau de proie, planer le matin sur la
                    campagne, et choisir d'un oeil avide, entre mille animaux tremblans, celui dont
                    illui plaira de faire sa pâture: c'est ainsi que l'ambition délibére à son
                    réveil, pour sçavoir de quelle vertu elle fera sa victime. Ah, mon ami, la
                    personnalité, ce sentiment si naturel, devient atroce dans un homme public,
                    sitôt qu'elle est passionnée. J'ai vu des hommes qui, pour s'avancer, auroient
                    jetté au hazard le salut d'une armée et le sort d'un empire. Envieux des succès
                    qui ne leur sont pas dûs, ils ont toujours peur qu'on ne leur enleve l'honneur
                    d'une action d'éclat: s'ils osoient même, ils feroient échouer celle dont ils
                    n'ont pas la gloire: le bien public est un malheur pour eux, s'il ne leur est
                    pas attribué. Voilà l'espece d'hommes la plus dangereuse, soit dans les
                    conseils, soit dans les armées. L'homme de bien fait son devoir sans regarder
                    autour de lui. Dieu et son ame sont les témoins dont il va mériter l'aveu. Une
                    bonne volonté franche, un courage délibéré, un zéle prompt à concourir au bien,
                    voilà les signes d' unegrande ame. L'envie, la vanité, l'orgueil, tout cela est
                    petit et lâche. C'est peu même de ne pas prétendre à ce que vous ne méritez pas;
                    il faut sçavoir renoncer d'avance à ce que vous mériterez; il faut supposer
                    votre souverain sujet à se tromper, car il est homme, regarder comme
                    très-possible que votre patrie et votre siécle vous jugent aussi mal que lui, et
                    que l'avenir ne soit pas plus juste. Alors il faut vous consulter, et vous
                    demander à vous-même: si j'étois réduit au sort de Bélisaire, m'en
                    consolerois-je avec mon innocence, et le souvenir d' avoir fait mon devoir? Si
                    vous n'avez pas cette résolution bien décidée et bien affermie, vivez obscur:
                    vous n'avez pas de quoi soutenir votre nom. Ah! C'est trop exiger des hommes,
                    reprit Justinien avec un profond soupir; et votre exemple est effrayant. Il est
                    effrayant au premier coup d'oeil, dit le vieillard, mais beaucoup moins quand on
                    y pense. Car enfin supposons que laguerre, la maladie, ou la vieillesse m'eût
                    privé de la vue; ce seroit un accident tout naturel, dont vous ne seriez point
                    frappé. Hé quoi, les vices de l'humanité ne sont-ils pas dans l'ordre des
                    choses, comme la peste qui a désolé l'empire? Qu'importe l'instrument que la
                    nature emploie à nous détruire? La colére d'un empereur, la fléche d'un ennemi,
                    un grain de sable, tout est égal. En s'exposant sur la scene du monde, il faut
                    s'attendre à ses révolutions. Vous-même, en destinant votre fils au métier des
                    armes, n'avez-vous pas prévu pour lui mille événemens périlleux? Hé bien
                    comptez-y les assauts de l'envie, les embuches de la trahison, les traits de
                    l'imposture et de la calomnie; et si votre fils arrive à mon âge sans y avoir
                    succombé, vous trouverez qu'il a eu dubonheur. Tout est compensé dans la vie.
                    Vous ne me voyez qu'aveugle et pauvre, et retiré dans une masure; mais
                    rappellez-vous trente ans de victoires et de prospérités, et vous souhaiterez à
                    votre fils le destin de Bélisaire. Allons, mon voisin, un peu de fermeté: vous
                    avez les allarmes d'un pere; mais je me flatte que votre fils me fait encore
                    l'honneur de me porter envie. Assurément, s'écria Tibére! Mais c'est bien moins
                    à vos prospérités, dit l'empereur, qu'il doit porter envie, qu'à ce courage avec
                    lequel vous soutenez l' adversité. Du courage, il en faut sans doute, dit
                    Bélisaire; et il ne suffit pas d'avoir celui d'affronter la mort: c'est la
                    bravoure d'un soldat. Le courage d'un chef consiste à s'élever au-dessus de tous
                    les événemens. Sçavez-vous quel est pour moi le plus courageux des hommes? Celui
                    qui persiste à faire son devoir, même aux périls, aux dépens de sa gloire; ce
                    sage et ferme Fabius, qui laisse parler avec mépris desa lenteur, et ne change
                    point de conduite; et non ce foible et vain Pompée, qui aime mieux hazarder le
                    sort de Rome et de l'univers, que d' essuyer une raillerie. Dans mes premieres
                    campagnes contre les perses, les mauvais propos des étourdis de mon armée me
                    firent donner une bataille, que je ne devois ni ne voulois risquer. Je la
                    perdis. Je ne me le pardonnerai jamais. Celui qui fait dépendre sa conduite de
                    l' opinion, n'est jamais sûr de lui-même. Et où en serions-nous, si, pour être
                    honnêtes gens, il falloit attendre un siécle impartial et un prince infaillible?
                    Allez donc ferme devant vous. La calomnie et l'ingratitude vous attendent
                    peut-être au bout de la carriére; mais la gloire y est avec elles; et si elle
                    n'y est pas, la vertu la vaut bien: n'ayez pas peur que celle-ci vous manque:
                    dans le sein même de la misére et de l'humiliation, elle vous suivra; eh, mon
                    ami! Si vous sçaviez combien un sourire de la vertu est plus touchantque toutes
                    les caresses de la fortune! Vous me pénétrez, dit Justinien attendri et
                    confondu. Que mon fils est heureux de pouvoir de bonne heure recueillir ces
                    hautes leçons! Ah, pourquoi cette école n'est-elle pas celle des souverains!
                    Laissons les souverains, dit Bélisaire; ils sont plus à plaindre que nous. Ils
                    ne sont à plaindre, dit Justinien, que parce qu'ils n'ont point d'amis, ou
                    qu'ils n'en ont pas d'assez éclairés, d'assez courageux pour leur servir de
                    guides. Mon fils est né pour vivre à la cour: peut-être un jour admis dans les
                    conseils, ou dans l'intimité du prince, aura-t-il lieu de faire usage de vos
                    leçons pour le bonheur du monde. Ne dédaignez pas d'agrandir son ame, en
                    l'élevant à la connoissance de l'art sublime de regner. Instruisez-le, comme
                    vous voudriez que fût instruit l'ami d'un monarque. Justinien va descendre au
                    tombeau; mais son successeur plus heureuxque lui aura peut-être pour ami le
                    disciple de Bélisaire. Hélas, dit le vieillard, que ne puis-je encore une fois,
                    être, avant de mourir, utile à ma patrie! Mais ce que l'expérience et la
                    réflexion m'ont fait voir, seroit pris pour les songes de la vieillesse. Et en
                    effet, dans la spéculation tout s'arrange le mieux du monde: les difficultés
                    s'applanissent; les circonstances naissent à propos et se combinent à souhait;
                    on fait tout ce qu'on veut des hommes et des choses; soi-même on se suppose
                    exempt de passions et de foiblesses, toujours éclairé, toujours sage, aussi
                    ferme que modéré. Douce et trompeuse illusion, qu'une légere épreuve auroit
                    bientôt détruite, si l'on tenoit en main les rênes d'un état. Cette illusion
                    même a son utilité, dit le jeune homme; car la chimére du mieux possible devient
                    le modéle du bien. Je le souhaite, dit Bélisaire, mais je n'ose l'espérer. Le
                    plus mauvais état des choses trouve partout des partisans intéressésà le
                    maintenir. Et moi, je vous réponds, dit l'empereur, que les fruits de votre
                    sagesse ne seront point perdus, si vous les confiez au zéle de mon fils. Vous
                    méritez, dit le héros, que je vous parle à coeur ouvert. Mais j'exige votre
                    parole de ne rien divulguer, sous ce regne, de mes entretiens avec vous.
                    Pourquoi, demanda Justinien? Pour ne pas affliger de mes tristes réflexions, dit
                    Bélisaire, un vieillard qui ne sent que trop les maux qu'il ne peut réparer. Tel
                    fut leur premier entretien. Quelle honte pour moi, disoit l'empereur en s'en
                    allant, d'avoir méconnu un tel homme! Mon cher Tibére, voilà comme on nous
                    trompe, comme on nous rend injustes malgré nous. La nuit, le jour suivant, il ne
                    vit dans sa cour que l'image de Bélisaire; et vers le soir, à la même heure, il
                    revint nourrir sa douleur. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 8 </head>
                <p> Bélisaire se promenoit avec son guide sur la route. Dès que l'empereur
                    l'apperçut, il descendit de son char; et en l'abordant, vous nous trouvez
                    plongés, lui dit-il, dans de sérieuses réflexions. Frappé de l'injustice que
                    l'on a fait commettre au malheureux vieillard qui vous a condamné, je méditois
                    avec mon fils sur les dangers du rang suprême; et je lui disois qu'il étoit bien
                    étrange qu'une multitude d'hommes libres eut jamais pu s'accorder à remettre son
                    sort dans les mains d'un seul homme, d'un homme foible et fragile comme eux,
                    facile à surprendre, sujet à se tromper, et en qui l'erreur d'un moment pouvoit
                    devenir si funeste! Et croyez-vous, dit Bélisaire, qu'un sénat, qu'un peuple
                    assemblé soit plus juste et plus infaillible? Est-ce sous le regne d'un seul que
                    lesCamilles, les Themistocles, les Aristides ont été proscrits? Multiplier les
                    ressorts du gouvernement, c'est en multiplier les vices, car chacun y apporte
                    les siens. Ce n'est donc pas sans raison qu'on a préféré le plus simple; et soit
                    que les états aient été conquis, ou fondés; qu'ils aient mis leur espoir dans la
                    bonté des loix, ou dans la force des armes; il est naturel que l'homme le plus
                    sage, le plus vaillant, le plus habile ait obtenu la confiance, et réuni les
                    voeux du plus grand nombre. Ce qui m'étonne, ce n'est donc pas qu'une multitude
                    assemblée ait voulu confier à un seul le soin de commander à tous; mais qu'un
                    seul ait jamais voulu se charger de ce soin pénible. Voilà, lui dit Tibére, ce
                    que je n'entends pas. Pour l'entendre, dit le vieillard, mettez-vous à la place
                    et du peuple et du prince dans cette premiere élection. Que risquons-nous, à dû
                    se dire un peuple, que risquons-nous en nous donnantun roi? Du bien de tous nous
                    faisons le sien; des forces de l'état nous faisons ses forces; nous attachons sa
                    gloire à nos prospérités; comme souverain, il n'existera qu'avec nous et par
                    nous; il n'a donc qu'à s'aimer pour aimer ses peuples, et qu'à sentir ses
                    intérêts pour être juste et bienfaisant. Telle a été leur bonne foi. Ils n'ont
                    pas calculé, dit Justinien, les passions et les erreurs qui assiégeroient l'ami
                    d'un prince. Ils n'ont vu, reprit Bélisaire, que l'indivisible unité d'intérêt,
                    entre le monarque et la nation: ils ont regardé comme impossible que l'un fut
                    jamais de plein gré et de sang froid l'ennemi de l'autre. La tyrannie leur a
                    paru une espece de suicide, qui ne pouvoit être que l'effet du délire et de
                    l'égarement; et au cas qu'un prince fût frappé de ce dangereux vertige, ils se
                    sont munis de la volonté réfléchie et sage du législateur, pour l'opposer à la
                    volonté aveugle et passionnée de l'homme ennemi de lui-même.Ils ont bien prévu
                    qu'ils auroient à craindre une foule de gens intéressés au mal; mais ils n'ont
                    pas douté que cette ligue, qui ne fait jamais que le petit nombre, ne fût
                    aisément réprimée par l'imposante multitude des gens intéressés au bien, à la
                    tête desquels seroit toujours le prince. Et en effet avant l'épreuve, qui jamais
                    auroit pu prévoir qu'il y auroit des souverains assez insensés, pour faire
                    divorce avec leur peuple, et cause commune avec ses ennemis? C'est un
                    renversement si inconcevable de la nature et de la raison, qu'il faut l'avoir vu
                    pour le croire. Pour moi, je trouve tout simple qu'on ne s'y soit pas attendu.
                    Mais à qui l'élection d'un seul, pour dominer sur tous, a dû inspirer de la
                    crainte, c'est à celui qu'on avoit élu. Un pere de famille qui a cinq ou six
                    enfans à élever, à établir, à rendre heureux dans leur état, a tant de peine à
                    dormir tranquille! Que sera-ce du chef d'unefamille qui se compte par millions?
                    Je m'engage, a-t-il dû se dire, à ne vivre que pour mon peuple; j'immole mon
                    repos à sa tranquillité; je fais voeu de ne lui donner que des loix utiles et
                    justes, de n'avoir plus de volonté qui ne soit conforme à ces loix. Plus il me
                    rend puissant, moins il me laisse libre. Plus il se livre à moi, plus il
                    m'attache à lui. Je lui dois compte de mes foiblesses, de mes passions, de mes
                    erreurs; je lui donne des droits sur tout ce que je suis; enfin, je renonce à
                    moi-même, dés que je consens à regner; et l'homme privé s'anéantit, pour céder
                    au roi son ame toute entiere. Connoissez-vous de dévouement plus généreux, plus
                    absolu? Voilà pourtant comme pensoient un Antonin, un Marc-Auréle. <hi rend="italic"> je n'ai plus rien en propre, </hi> disoit l'un; <hi rend="italic"> mon palais même n'est pas à moi, </hi> disoit l'autre; et
                    leurs pareils ont pensé comme eux. La vanité du vulgaire ne voit dans le suprême
                    rang que les petites jouissancesqui la flatteroient, et qui lui font envie, des
                    palais, une cour, des hommages, et cette pompe qu'on a cru devoir attacher à
                    l'autorité pour la rendre plus imposante. Mais au milieu de tout cela, il ne
                    reste le plus souvent que l'homme accablé de soins, et consumé d'inquiétude,
                    victime de ses devoirs, s'il les remplit fidélement, exposé au mépris s'il les
                    néglige, et à la haine s'il les trahit, gêné, contrarié sans cesse dans le bien
                    comme dans le mal, ayant d'un côté les soucis dévorans et les veilles cruelles,
                    de l'autre l'ennui de lui-même et le dégoût de tous les biens: voilà qu'elle est
                    sa condition. L'on a bien fait ce qu'on a pu pour égaler ses plaisirs à ses
                    peines; mais ses peines sont infinies, et ses plaisirs sont bornés au cercle
                    étroit de ses besoins. Toute l'industrie du luxe ne peut lui donner de nouveaux
                    sens; et tandis que les jouissances le sollicitent de tous côtés, la nature les
                    lui interdit, et sa foiblesses'y refuse. Ainsi, tout le superflu qui l'environne
                    est perdu pour lui: un palais vaste n'est qu'un vuide immense où il n'occupe
                    jamais qu'un point; sous des rideaux de pourpre et des lambris dorés, il cherche
                    en vain le doux sommeil du laboureur sous le chaume; et à sa table le monarque
                    s'ennuie, dès que l'homme est rassasié. Je sens, dit Tibére, que l'homme est
                    trop foible pour jouir de tout, quand il a tout en abondance; mais n'est-ce rien
                    que d'avoir à choisir? Ah, jeune homme, jeune homme, s'écria Bélisaire! Vous ne
                    connoissez pas la maladie de la satiété. C'est la plus funeste langueur où
                    jamais puisse tomber une ame. Et sçavez-vous quelle en est la cause? La facilité
                    à jouir de tout, qui fait qu'on n'est ému de rien. Ou le desir n'a pas le temps
                    de naître, ou en naissant il est étouffé par l'affluence des biens qui
                    l'excédent. L'art s'épuise en rafinemens pour ranimer des goûtséteints; mais la
                    sensibilité de l'ame est émoussée; et n'ayant plus l'aiguillon du besoin, elle
                    ne connoît ni l'attrait ni le prix de la jouissance. Malheur à l'homme qui a
                    tout à souhait: l'habitude, qui rend si cruel le sentiment de la privation,
                    réduit à l'insipidité la douceur des biens qu'on posséde. Vous m'avouerez
                    cependant, reprit Tibére, qu'il est pour un prince des jouissances délicates et
                    sensibles, que le dégoût ne suit jamais. Par exemple? Demanda le vieillard.
                    Mais, par exemple la gloire, dit le jeune homme.-et laquelle?-mais, toute espece
                    de gloire, celles des armes en premier lieu.-fort bien. Vous croyez donc que la
                    victoire est un plaisir bien doux? Ah! Quand on a laissé sur la poussiere des
                    milliers d'hommes égorgés, peut-on se livrer à la joie? Je pardonne à ceux qui
                    ont couru les dangers d'une bataille, de se réjouir d'en être échappés; mais
                    pour un prince né sensible, un jour qui a faitcouler des flots de sang, et qui
                    fera verser des ruisseaux de larmes, ne sera jamais un beau jour. Je me suis
                    promené quelquefois à travers un champ de bataille: j' aurois voulu voir à ma
                    place un Néron; il auroit pleuré. Je sais qu'il est des princes qui se donnent
                    le plaisir de la guerre, comme ils se donneroient le plaisir de la chasse, et
                    qui exposent leurs peuples comme ils lanceroient leurs chiens; mais la manie de
                    conquérir est une espece d'avarice qui les tourmente, et qui ne s'assouvit
                    jamais. La province qu'on vient d'envahir est voisine d'une province qu'on n'a
                    pas encore envahie; de proche en proche l'ambition s'irrite; tôt ou tard
                    survient un revers qui afflige plus que tous les succès n'ont flatté; et en
                    supposant même que tout réussisse, on va, comme Alexandre, jusques au bout du
                    monde,et comme lui on revient ennuyé de l'univers et de soi-même, ne sachant que
                    faire de ces pays immenses, dont un arpent suffit pour nourrir le vainqueur, et
                    une toise pour l'enterrer. J'ai vu dans ma jeunesse le tombeau de Cyrus; il
                    étoit écrit sur la pierre: <hi rend="italic"> je suis Cyrus, celui qui conquit
                        l'empire des perses. Homme, qui que tu sois, d'où que tu viennes, je te
                        supplie de ne pas m'envier ce peu de terre qui couvre ma pauvre cendre </hi>
                    . Hélas! Dis-je en détournant les yeux, c'est bien la peine d'être conquérant.
                    Est-ce Bélisaire que j'entends, dit le jeune homme avec surprise! Bélisaire
                    sçait mieux qu'un autre, dit le héros, que l'amour de la guerre est le monstre
                    le plus féroce que notre orgueil ait engendré. Il est, reprit Tibére, une gloire
                    plus douce, dont un monarque peut jouir, celle qui naît de ses bienfaits, et qui
                    lui revient en échange de la félicité publique. Ah! Dit Bélisaire,si en montant
                    sur le trône on étoit sûr de faire des heureux, ce seroit sans doute un beau
                    privilége, que de tenir dans ses mains la destinée d'un empire, et je ne
                    m'étonnerois pas qu'une ame généreuse immolât son repos à cette noble ambition!
                    Mais demandez à l'auguste vieillard qui vous gouverne, s'il est aisé de la
                    remplir. Il est possible, dit l'empereur, de persuader aux peuples qu'on a fait
                    de son mieux pour adoucir leur sort, pour soulager leurs peines, et pour mériter
                    leur amour. Quelques bons princes, dit Bélisaire, ont obtenu ce témoignage
                    pendant leur vie; et il a fait leur récompense et leur plus douce consolation.
                    Mais à moins de quelque événement singulier qui fasse éclater l'amour des
                    peuples, et rende solemnel cet hommage des coeurs, quel prince osera se flatter
                    qu'il est sincere et unanime? Ses courtisans lui en répondent; mais qui lui
                    répond de sescourtisans? Tandis que son palais retentit de chants d'allégresse,
                    qui l'assurent qu'au fond de ses provinces, le vestibule d'un proconsul et la
                    cabane d'un laboureur ne retentissent pas de gémissemens? Ses fêtes publiques
                    sont des scènes jouées, ses éloges sont commandés; il voit avant lui les plus
                    vils des humains honorés de l'apothéose; et tandis qu'un tyran, plongé dans la
                    mollesse, s'enivre de l'encens de ses adulateurs, l'homme vertueux qui, sur le
                    trône, a passé sa vie à faire au monde le peu de bien qui dépendoit de lui,
                    meurt à la peine, sans avoir jamais sçu s'il avoit un ami sincere. J'ai le coeur
                    navré quand je pense que Justinien va descendre au tombeau, persuadé que je l'ai
                    trahi, et que je ne l'ai point aimé. Non, s'écria l'empereur avec transport (et
                    s'interrompant tout-à-coup) non, dit-il, avec moins de chaleur, un souverain
                    n'est pas assez malheureux pour ne jamais sçavoir si on l'aime.Hé-bien, dit
                    Bélisaire, il le sait; et ce bonheur qui seroit si doux, est encore mêlé
                    d'amertume. Car, plus un prince est aimé de ses peuples, plus leur bonheur lui
                    devient cher; et alors le bien qu'il leur fait et les maux dont il les soulage,
                    lui semblent si peu de chose dans la masse commune des biens et des maux,
                    qu'arrivé au terme d'une longue vie, il se demande encore, <hi rend="italic">
                        qu'ai-je fait? </hi> obligé de lutter sans cesse contre le torrent des
                    adversités, voyez quelle douleur ce doit être pour lui, de ne pouvoir jamais le
                    vaincre, et de se sentir entraîné par le cours des événemens. Qui méritoit mieux
                    que Marc-Auréle de voir le monde heureux sous ses loix? Toutes les calamités,
                    tous les fléaux se réunirent sous son regne.On eût dit que la nature entiere
                    s'étoit soulevée, pour rendre inutiles tous les efforts de sa sagesse et de sa
                    bonté; et celui des monarques qui le premier fit élever un temple à la
                    bienfaisance, est peut-être celui de tous qui a vu le plus de malheureux. Mais
                    sans aller chercher d'exemple loin de nous, quel regne plus laborieux et plus
                    prospére en apparence que celui de Justinien? Trente ans de guerres et de
                    victoires dans les trois parties du monde; toutes les pertes que l'empire avoit
                    faites depuis un siécle, réparées par des succès; les peuples du nord et du
                    couchant repoussés au delà du Danube et des Alpes; le calme rendu aux provinces
                    d'Asie; des rois vaincus et menés en triomphe; les ravages de la peste, des
                    incursions, des tremblemens de terre comme effacés de l'univers par une main
                    bienfaisante; des forteresses et des temples sans nombre, les uns élevés de
                    nouveau, les autres rétablis avec plus de splendeur: quoi deplus imposant et de
                    plus magnifique! Et voir après cela dans sa vieillesse, son empire accablé
                    pencher vers sa ruine sans que ses mains victorieuses aient jamais pu le
                    raffermir: voilà le terme de ses travaux et tout le fruit de ses longues
                    veilles. Apprenez donc, mon cher Tibére, à plaindre le sort des souverains, à
                    les juger avec indulgence, et surtout à ne point haïr l'auguste vieillard qui
                    vous gouverne, pour le mal qui lui est échappé, ou pour le bien qu'il n'a pas
                    fait. Vous me consternez, dit Tibére; et le premier conseil que je donnerois à
                    mon ami, chargé d'une couronne, ce seroit de la déposer. De la déposer, reprit
                    le héros! Non, mon ami, vous avez trop de courage, pour conseiller une lâcheté.
                    Les fatigues et les dangers vous ont-ils fait quitter les armes? L'épée ou le
                    sceptre, cela est égal. Il faut remplir avec constance sa destinée et ses
                    devoirs. Ne cachez point à votre ami qu'il seravictime des siens; mais dites-lui
                    en même-tems, que ce sacrifice a des charmes; et s'il veut en être payé, qu'il
                    se pénétre, qu'il s'enivre de l'enthousiasme du bien public, qu'il s'abandonne
                    sans réserve à ce sentiment courageux, et qu'il attende de sa vertu le
                    dédommagement et le prix de ses peines. Et où est-il donc ce prix, demanda le
                    jeune homme? Il est, dit le vieillard, il est dans le sentiment pur et intime de
                    la bonté, dans le plaisir de s'éprouver humain, sensible, généreux, digne enfin
                    de l'amour des hommes et des regards de l'éternel. Croyez-vous qu'un bon roi
                    calcule le matin le salaire de sa journée? éveille-toi, se dit-il à lui-même, et
                    que ton réveil soit celui de la justice et de la bienfaisance. Laisse les petits
                    intérêts de ton repos et de tavie: ce n'est pas pour toi que tu vis. Ton ame est
                    celle d'un grand peuple; ta volonté n'est que le voeu public; ta loi l'exprime
                    et le consacre. Regne avec elle, et souviens-toi que ton affaire est le bonheur
                    du monde... vous êtes ému, mon cher Tibére; et je sens votre main qui tremble
                    dans la mienne. Ah! Soyez sûr que la vertu, même dans les afflictions, a des
                    jouissances célestes. Elle n'assure point de bonheur sans mêlange; mais en
                    est-il de tel au monde? Est-ce à l'homme inutile, au méchant, au lâche qu'il est
                    réservé! Un bon prince donne des larmes aux maux qu'il ne peut soulager; mais
                    ces larmes, les croyez-vous améres, comme celles de l'envie, de la honte, ou du
                    remors? Ce sont leslarmes de Titus, qui pleure un jour qu'il a perdu: elles sont
                    pures comme leur source. Annoncez donc à votre ami, avec la même autorité que si
                    un dieu parloit par votre bouche, annoncez-lui que s'il est vertueux, dans
                    quelque état pénible où le sort le réduise, il ne lui arrivera jamais de
                    regarder d'un oeil d' envie le plus fortuné des méchans. Mais cette confiance,
                    l'appui de la vertu, ne s'établit pas d'elle-même: il faut y disposer l'ame d'un
                    jeune prince; et demain nous verrons ensemble les moyens de l'y préparer. Il
                    fait ce qu'il veut de mon ame, dit Tibére à Justinien: il l' éleve, l'abat, la
                    releve à son gré. Il déchire la mienne, dit l'empereur; et ces mots échappés
                    avec un soupir, furent suivis d'un long silence. Sa cour essaya, mais envain de
                    le tirer de sa tristesse; il fut importuné des soins qu'on prenoit pour la
                    dissiper; et le lendemain ayant annoncé qu'il vouloit se promener seul, il
                    s'enfonça dansla forêt voisine. Tibére l'y attendoit; ils partirent ensemble, et
                    vinrent trouver le héros. Le jeune homme ne manqua point de lui rappeller sa
                    promesse; et Bélisaire reprit ainsi. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 9 </head>
                <p> On demande s'il est possible d'aimer la vertu pour elle-même. C'est peut-être le
                    sublime instinct de quelques ames privilégiées; mais toutes les fois que l'amour
                    de la vertu est réfléchi, il est intéressé. Ne croyez pas que cet aveu soit
                    humiliant pour la nature: vous allez voir que l'intérêt de la vertu s'épure et
                    s'ennoblit comme celui de l'amitié: l'un servira d'exemple à l'autre. D'abord
                    l'amitié n'est produite que par des vues de convenance, d'agrément et d'utilité.
                    Insensiblement l'effet se dégage de la cause; les motifs s'évanouissent, le
                    sentiment reste; on y trouve un charme inconnu; on y attache par habitude la
                    douceur de son existence: dès-lors les peines ont beau prendre la place des
                    plaisirs que l'on attendoit; onsacrifie à l'amitié tous les biens qu'on espéroit
                    d'elle; et ce sentiment, conçu dans la joie, se nourrit et s'accroît au milieu
                    des douleurs. Il en est de même de la vertu. Pour attirer les coeurs il faut
                    qu'elle présente l'attrait de l' agrément ou de l'utilité: car avant de l'aimer,
                    on s'aime; et avant d'en avoir joui, on cherche en elle un autre bien. Quand
                    Regulus, dans sa jeunesse, la vit pour la premiere fois, elle étoit triomphante
                    et couronnée de gloire: il se passionna pour elle; et vous savez s'il
                    l'abandonna, lorsqu'elle lui montra des fers, des tortures et des buchers.
                    Commencez donc par étudier ce qui flatte le plus les voeux d'un jeune prince. Ce
                    sera vraisemblablement d'être libre, puissant et riche, obéi de son peuple,
                    estimé de son siécle et honoré dans l'avenir; hé bien, répondez-lui que c'est de
                    la vertu que dépendent ces avantages; et vous ne le tromperez pas. Un secret que
                    l'on cache aux monarques superbes, et qu'un bon prince est digne de savoir,
                    c'est qu'il n'y a d'absolu que le pouvoir des loix, et que celui qui veut régner
                    arbitrairement est esclave. La loi est l'accord de toutes les volontés réunies
                    en une seule: sa puissance est donc le concours de toutes les forces de l'état.
                    Au lieu que la volonté d'un seul, dès qu'elle est injuste, a contre elle ces
                    mêmes forces, qu'il faut diviser, enchaîner, détruire, ou combattre. Alors les
                    tyrans ont recours, tantôt à des fourbes qui en imposent aux peuples, les
                    étonnent, les épouvantent, et leur ordonnent de fléchir; tantôt à de vils
                    satellites, qui vendent le sang de la patrie, et qui vont le glaiveà la main,
                    tranchant les têtes qui s'élevent au-dessus du joug et osent réclamer les droits
                    de la nature. De-là ces guerres domestiques, où le frere dit à son frere: meurs,
                    ou obéis au tyran qui me paie pour t'égorger. Fier de regner par la force des
                    armes, ou par les effrayans prestiges de la superstition, le tyran s'applaudit;
                    mais qu'il tremble, s'il cesse un moment de flatter l'orgueil, ou d'autoriser la
                    licence de ses partisans dangereux. En le servant, ils le menacent; et pour prix
                    de l'obéissance, ils exigent l'impunité. Ainsi pour être l'oppresseur d'une
                    partie de sa nation, il se rend l'esclave de l'autre, bas et lâche avec ses
                    complices, autant qu'il est superbe et dur pour le reste de ses sujets. Qu'il se
                    garde bien de gêner, ou de tromper dans leur attente les passions qui le
                    secondent: il sçait combien elles sont atroces, puisqu'elles ont pour lui rompu
                    tous les liens de la nature et de l'humanité. Les tigres que l'homme éleve
                    pourla chasse, dévorent leur maître, s'il oublie de leur donner part à la proie.
                    Tel est le pacte des tyrans. à mesure donc que l'autorité penche vers la
                    tyrannie, elle s'affoiblit et se rend dépendante de ses suppots. Elle doit s'en
                    appercevoir aux déférences, aux égards, à la tolérance servile dont il faut
                    qu'elle use envers eux, à la partialité de ses loix, à la mollesse de sa police,
                    aux priviléges insensés qu'elle accorde à ses partisans, à tout ce qu'elle est
                    obligée de céder, de dissimuler, de souffrir, de peur qu'ils ne l'abandonnent.
                    Mais que l'autorité soit conforme aux loix, c'est aux loix seules qu'elle est
                    soumise. Elle est fondée sur la volonté et sur la force de tout un peuple. Elle
                    n'a plus pour ennemis que les méchans, les ennemis communs. Quiconque est
                    intéressé au maintien de l'ordre et du repos public, est le défenseur né de la
                    puissance qui les protége; et chaque citoyen,dans l'ennemi du prince, voit son
                    ennemi personnel. Dès-lors il n'y a plus au-dedans deux intérêts qui se
                    combattent; et le souverain, ligué avec son peuple, est riche et fort de toutes
                    les richesses et de toutes les forces de l'état. C'est alors qu'il est libre, et
                    qu'il peut être juste, sans avoir de rivaux à craindre, ni de partis à ménager.
                    Sa puissance affermie au dedans, en est d'autant plus imposante et plus
                    respectable au-dehors; et comme l'ambition, l' orgueil, ni le caprice ne lui
                    mettent jamais les armes à la main, ses forces qu'il ménage, ont toute leur
                    vigueur, quand il s'agit de protéger son peuple contre l'oppresseur domestique
                    ou l'usurpateur étranger. ô mon ami! Si la justice est la base du pouvoir
                    suprême, la reconnoissance en est l'ame et le ressort le plus actif. L'esclave
                    combat à régner pour sa prison et pour sa chaîne; le citoyen libre et content,
                    qui aime son prince et qui en est aimé, défend le sceptrecomme son appui, le
                    trône comme son asyle; et en marchant pour la patrie, il y voit partout ses
                    foyers. Ah! Vos leçons, lui dit Tibére, se gravent dans mon coeur avec des
                    traits de flamme. Que ne suis-je digne moi-même d'en pénétrer l'ame des rois!
                    Vous voyez donc bien, reprit Bélisaire, que leur grandeur, que leur puissance
                    est fondée sur la justice, que la bonté y ajoute encore, et que le plus absolu
                    des monarques est celui qui est le plus aimé. Je vois, dit le jeune homme, que
                    la saine politique n'est que la saine raison, et que l'art de regner consiste à
                    suivre les mouvemens d'un esprit juste et d'un bon coeur. C'est ce qu'il y a de
                    plus simple, dit Bélisaire; de plus facile et de plus sûr. Un bon paysan
                    d'Illyrie, Justin a fait chérir son regne. étoit-ce un politique habile? Non;
                    mais le ciel l'avoit doué d'un sens droit et d'une belle ame. Si j'étois roi, ce
                    seroit lui que je tâcherois d'imiter. Uneprudence oblique et tortueuse a pour
                    elle quelques succès; mais elle ne va qu'à travers les écueils et les
                    précipices; et un souverain qui s'oublieroit lui-même, pour ne s'occuper que du
                    bonheur du monde, s'exposeroit mille fois moins que le plus inquiet, le plus
                    soupçonneux, et le plus adroit des tyrans. Mais on l'intimide, on l'effraie, on
                    lui fait regarder son peuple comme un ennemi qu'il doit craindre; et cette
                    crainte réalise le danger qu'on lui fait prévoir: car elle produit la défiance,
                    que suit de près l'inimitié. Vous avez vu que dans un souverain les besoins de
                    l'homme isolé se réduisent à peu de chose; qu'il peut jouir à peu de frais de
                    tous les vrais biens de la vie; que le cercle lui en est prescrit, et qu'au-delà
                    ce n'est que vanité, fantaisie et illusion. Mais tandis que la nature lui fait
                    une loi d'être modéré, tout ce qui l'environne le presse d'être avide.
                    D'intelligence avec son peuple, il n'auroit pas d'autre intérêt, d'autreparti
                    que celui de l'état; on séme entr' eux la défiance; on persuade au prince de se
                    tenir en garde contre une multitude indocile, remuante et séditieuse; on lui
                    fait croire qu'il doit avoir des forces à lui opposer. Il s'arme donc contre son
                    peuple; à la tête de son parti marchent l'ambition et la cupidité; et c'est pour
                    assouvir cette hydre insatiable qu'il croit devoir se réserver des moyens qui ne
                    soient qu'à lui. Telle est la cause de ce partage que nous avons vu dans
                    l'empire, entre les provinces du peuple et les provinces de César, entre le bien
                    public et le bien du monarque. Or dès qu'un souverain se frappe de l'idée de
                    propriété, et qu'il y attache la sûreté de sa couronne et de sa vie, il est
                    naturel qu'il devienne avare de ce qu'il appelle son bien, qu'il croie
                    s'enrichir aux dépens de ses peuples, et gagner ce qu'il leur ravit; qu'il
                    trouve même à les affoiblir l'avantage de les réduire; et de-là les ruses et les
                    surprises qu'il emploieà les dépouiller; de-là leurs plaintes et leurs murmures;
                    de-là cette guerre intestine et sourde qui, comme un feu caché, couve au sein de
                    l'état, et se déclare çà et là par des éruptions soudaines. Le prince alors sent
                    le besoin des secours qu'il s'est ménagés: il croit avoir été prudent: il ne
                    voit pas qu'en étant juste, il se seroit mis au-dessus de ces précautions
                    timides, et que les passions serviles et cruelles qu'il soudoie et tient à ses
                    gages, lui seroient inutiles s'il avoit des vertus. C'est-là, Tibére, ce qu'un
                    jeune prince doit entendre de votre bouche. Une fois bien persuadé que l'état et
                    lui ne font qu' un, que cette unité fait sa force, qu'elle est la base de sa
                    grandeur, de son repos et de sa gloire, il regardera la propriété comme un titre
                    indigne de la couronne; et ne comptant pour ses vrais biens que ceux qu'il
                    assure à son peuple, il sera justepar intérêt, modéré par ambition, et
                    bienfaisant par amour de soi-même. Voilà dans quel sens, mes amis, la vérité est
                    la mere de la vertu. Il faut du courage sans doute pour débuter par elle avec
                    les souverains; et quand de lâches complaisans leur ont persuadé qu'ils regnent
                    pour eux-mêmes, que leur indépendance consiste à vouloir tout ce qui leur plaît,
                    que leurs caprices sont des loix sous lesquelles tout doit fléchir, un ami
                    sincére et courageux est mal reçu d'abord à détruire ce faux systême. Mais si
                    une fois on l'écoute, on n'écoutera plus que lui: la premiere vérité reçue,
                    toutes les autres n'ont qu'à venir en foule, elles auront un libre accès; et le
                    prince, loin de les fuir, ira lui-même au devant d'elles. La vérité lui aura
                    fait aimer la vertu; la vertu, à son tour, lui rendra la véritéchere. Car le
                    penchant au bien que l'on ne connoît pas, n'est qu'un instinct confus et vague;
                    et désirer d'être utile au monde, c'est désirer d'être éclairé. Or la vérité que
                    doit chercher un prince, est la connoissance des rapports qui intéressent
                    l'humanité. Pour lui le vrai, c'est le juste et l'utile; c'est dans la société,
                    le cercle des besoins, la chaîne des devoirs, l'accord des intérêts, l'échange
                    des secours, et le partage le plus équitable du bien public entre ceux qui
                    l'opérent. Voilà ce qui doit l'occuper et l'occuper toute sa vie. S'étudier
                    soi-même, étudier les hommes, tâcher de démêler en eux le fond du naturel, le
                    pli de l'habitude, la trempe du caractére, l'influence de l'opinion, le fort et
                    le foible de l'esprit et de l'ame; s'instruire, non pas avec une curiosité
                    frivoleet passagére, mais avec une volonté fixe et imposante pour les flatteurs,
                    des moeurs, des facultés, des moyens de ses peuples, et de la conduite de ceux
                    qu'il charge de le gouverner; pour être mieux instruit, donner de toutes parts
                    un libre accès à la lumiére; en détestant une délation sourde, encourager,
                    protéger ceux qui lui dénoncent hautement les abus commis en son nom: voilà ce
                    que j' appelle aimer la vérité; et c'est ainsi que l'aimera, dit-il, s'adressant
                    à Tibére, un prince bien persuadé qu'il ne peut être grand qu' autant qu'il sera
                    juste. Vous lui aurez appris à se rendre indépendant et libre au milieu de la
                    cour; c'est à présent de sa liberté même qu'il doit savoir se défier; c'est avec
                    elle que je vous mets aux prises, et c'est encore ici que votre zèle a besoin
                    d'être courageux. Il le sera, dit le jeune homme, et vous n'avez qu'à
                    l'éclairer. à ces mots ils se séparerent. C'est une chose étrange, dit
                    l'empereur,que par-tout et dans tous les tems, les amis du peuple aient été haïs
                    de ceux qui, par état, sont les peres du peuple. Le seul crime de ce héros est
                    d'avoir été populaire: c'est par-là qu'il a donné prise aux calomnies de ma
                    cour, et peut-être à ma jalousie. Hélas! On me le faisoit craindre! J'aurois
                    mieux fait de l'imiter. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 10 </head>
                <p> Le lendemain, à la même heure, Bélisaire les attendoit sur le chemin, au pied
                    d'un chêne antique, où la veille ils s'étoient assis; et il se disoit à
                    lui-même: je suis bien heureux dans mon malheur, d'avoir trouvé des hommes
                    vertueux, qui daignent venir me distraire, et s'occuper avec moi des grands
                    objets de l'humanité! Que ces intérêts sont puissans sur une ame! Ils me font
                    oublier mes maux. La seule idée de pouvoir influer sur le destin des nations, me
                    fait exister hors de moi, m'éleve au-dessus de moi-même; et je conçois comment
                    la bienfaisance, exercée sur tout un peuple, rapproche l'homme de la divinité.
                    Justinien et Tibére qui s'avançoient, entendirent ces derniers mots. Vous faites
                    l'éloge de la bienfaisance, dit l'empereur; et en effet, de toutes les vertus,il
                    n'en est point qui ait plus de charmes. Heureux qui peut en liberté se livrer à
                    ce doux penchant! Encore, hélas! Faut-il le modérer, dit le héros; et s'il n'est
                    éclairé, s'il n'est réglé par la justice, il dégénére insensiblement en un vice
                    tout opposé. écoutez-moi, jeune homme, ajouta-t-il, en adressant la parole à
                    Tibére. Dans un souverain, le plus doux exercice du pouvoir suprême, c'est de
                    dispenser à son gré les distinctions et les graces. Le penchant qui l'y porte a
                    d'autant plus d'attraits, qu'il ressemble à la bienfaisance; et le meilleur
                    prince y seroit trompé, s'il ne se tenoit en garde contre la séduction. Il ne
                    voit que ce qui l'approche; et tout ce qui l'approche, lui répéte sans cesse,
                    que sa grandeur réside dans sa cour, que sa majesté tire tout son éclat du faste
                    qui l'environne, et qu'il ne jouit de ses droits et du plus beau de ses
                    priviléges, que par les graces qu'il répand et qu'on appelle ses bienfaits...ses
                    bienfaits, juste ciel! La substance du peuple! La dépouille de l'indigent! ...
                    voilà ce qu'on lui dissimule. L' adulation, la complaisance, l'illusion
                    l'environnent; l'assiduité, l'habitude le gagnent comme à son insçu; il ne voit
                    point les larmes, il n'entend point les cris du pauvre qui gémit de sa
                    magnificence; il voit la joie, il entend les voeux du courtisan qui la bénit; il
                    s'accoutume à croire qu'elle est une vertu; et sans remonter à la source des
                    richesses dont il est prodigue, il les répand comme son bien. Ah! S'il savoit ce
                    qu'il lui en coûte, et combien de malheureux il fait, pour un petit nombre
                    d'ingrats! Il le saura, mon cher Tibére, s'il a jamais un véritable ami: il
                    apprendra que sa bienfaisance consiste moins à répandre qu'à ménager; que tout
                    ce qu'il donne à la faveur, il le dérobe au mérite; et qu'elle est la source des
                    plus grands maux dont un état soit affligé. Vous voyez la faveur d'un oeil un
                    peusévére, dit le jeune homme. Je la vois telle qu'elle est, dit le vieillard,
                    comme une prédilection personnelle, qui dans le choix et l'emploi des hommes,
                    renverse l'ordre de la justice, de la nature et du bons sens. Et en effet, la
                    justice attribue les honneurs à la vertu, les récompenses aux services; la
                    nature destine les grandes places aux grands talens; et le bons sens veut qu'on
                    fasse des hommes le meilleur usage possible. La faveur accorde au vice aimable
                    ce qui appartient à la vertu, elle préfére la complaisance au zéle, l'adulation
                    à la vérité, la bassesse à l'élévation d'ame; et comme si le don de plaire étoit
                    l'équivalent ou le gage de tous les dons, celui qui le possede peut aspirer à
                    tout. Ainsi, la faveur est toujours le présage d'un mauvais regne; et le prince
                    qui livre à ses favoris le soin de sa gloire et le sort de ses peuples, fait
                    croire de deux choses l'une, ou qu'il fait peu de cas de ce qu'il leur confie,
                    ou qu'il attribue à son choixla vertu de transformer les ames, et de faire un
                    sage, ou un héros, d'un vieil esclave, ou d'un jeune étourdi. Ce seroit une
                    prétention insensée, dit Tibére; mais il y a dans l'état mille emplois que tout
                    le monde peut remplir. Il n'y en a pas un, dit Bélisaire, qui ne demande, sinon
                    l'homme habile, du moins l'honnête homme; et la faveur recherche aussi peu l'un
                    que l'autre. C'est peu même de les négliger, elle les rebute, et par-là, elle
                    détruit jusques aux germes des talens et des vertus. L'émulation leur donne la
                    vie, la faveur leur donne la mort. Un état où elle domine, ressemble à ces
                    campagnes désolées, où quelques plantes utiles, qui naissent d'elles-mêmes, sont
                    étouffées par les ronces; et je n'en dis pas assez: car, ici ce sont les ronces
                    que l'on cultive, et les plantes salutaires qu'on arrache et qu'on foule aux
                    pieds. Vous supposez, insista Tibére, quela faveur n'est jamais éclairée et ne
                    fait jamais de bons choix. Très-rarement, dit Bélisaire; et en tirant au sort
                    les hommes qu'on éleve, on se tromperoit beaucoup moins. La faveur ne s'attache
                    qu'à celui qui la brigue; et le mérite dédaigne de la briguer. Elle est donc
                    sûre d'oublier l'homme utile qui la néglige, et de préférer constamment
                    l'ambitieux qui la poursuit. Et quel accès le sage ou le héros peut-il avoir
                    auprès d'elle? Est-il capable des souplesses qu'elle exige de ses esclaves? Son
                    ame ferme se pliera-t-elle aux manéges de la cour? Si sa naissance le place
                    auprès du prince et dans le cercle de ses favoris, quel rôle y jouera sa
                    franchise, sa droiture, sa probité? Est-ce lui qui trompe et qui flatte le
                    mieux? Qui étudie avec le plus de soin les foiblesses et les goûts du maître?
                    Qui fait feindre et dissimuler avec le plus d'adresse? Taire et déguiser ce qui
                    offense, et ne dire que ce qui plaît? Il y a milleà parier contre un, qu'un
                    favori n'est pas digne de l'être. Le favori d'un prince éclairé, juste et sage,
                    dit l'empereur, est toujours un homme de bien. Un prince éclairé, juste et sage,
                    dit Bélisaire, n'a point de favori. Il est digne d'avoir des amis, et il en a;
                    mais sa faveur ne fait rien pour eux. Ils rougiroient de rien obtenir d'elle.
                    Trajan avoit dans Longin un digne ami, s'il en fut jamais. Cet ami fut pris par
                    les daces; et leur roi fit dire à l'empereur, que s'il refusoit de souscrire à
                    la paix qu'il lui proposoit; il feroit mourir son captif. Sçavez-vous quelle fut
                    la réponse de Trajan? Il fit à Longin l'honneur de prononcer pour lui, comme
                    Regulus avoit prononcé pour lui-même. Voilà de mes hommes, et c'est d'un tel
                    prince qu'il est glorieux d'être l' ami. Aussi, le brave Longin
                    s'empoisonna-t-il bien vîte, pour ne laisser aucun retour à la pitié de
                    l'empereur.Vous m'accablez lui dit Tibére. Oui, je sens que le bien public, dès
                    qu'il est compromis, ne permet rien aux affections d'un prince; mais il peut
                    avoir quelquefois des prédictions personnelles, qui n'intéressent que lui seul.
                    Il n'en peut témoigner aucune, dit Bélisaire, qui n'intéresse l'état. Rien de
                    lui n'est sans conséquence; et il doit sçavoir distribuer jusques aux graces de
                    son accueil. On se persuade que la faveur n'est qu'un petit mal dans les petites
                    choses; mais la liberté de répandre des graces a tant d'attraits, et l'habitude
                    en est si douce, qu'on ne se retient plus après s'y être livré. Le cercle de la
                    faveur s'étend, l'espoir d'y pénétrer donne lieu à l'intrigue; et la digue une
                    fois rompue, le moyen que l'ame d'un prince résiste au choc des passions et des
                    intérêts de sa cour? Cette digue, mon cher Tibére, qu'il ne faut jamais que
                    l'intrigue perce, c'est la volonté du bien. Un prince, qui dans le choix des
                    hommesn'a pour régle que l'équité, ne laisse d'espoir qu'au mérite. Les vertus,
                    les talens, les services sont les seuls titres qu'il admette; et quiconque
                    aspire aux honneurs, est obligé de s'en rendre digne. Alors l'intrigue
                    découragée, fait place à l'émulation; et la perspective effrayante d'une
                    disgrace sans retour interdit aux ambitieux les manéges et les surprises. Mais
                    sous un prince qui se décide par des affections personnelles, chacun a droit de
                    prétendre à tout. C'est à qui saura le mieux s'insinuer dans ses bonnes graces,
                    gagner les esclaves de ses esclaves, et de proche en proche s'élever en rampant.
                    L'homme adroit et souple s'avance; l'homme fier de sa vertu, s'éloigne et
                    demeure oublié. Si quelque service important le fait remarquer dans la foule, si
                    le besoin qu'on a de lui le fait employer dignement, tous les partis, dont aucun
                    n'est le sien, se réunissent pour le détruire; et il est réduit au choix de
                    s'avillir, en opposantl'intrigue à l'intrigue, ou de se livrer sans défense à la
                    rage des envieux. Dès qu'une cour est intrigante, c'est le cahos des passions,
                    et je défie la sagesse même d'y démêler la vérité. L'utilité publique n'est plus
                    rien; la personnalité décide et du blâme et de la louange; et le prince que le
                    mensonge obséde, fatigué du doute et de la défiance, ne sort le plus souvent de
                    l'irrésolution, que pour tomber dans l'erreur. Que n'en croit-il les faits,
                    reprit Tibére? Ils parlent hautement. Les faits, dit le vieillard, les faits
                    mêmes s'altérent; et ils changent de face en changeant de témoins. D'après
                    l'événement on juge l'entreprise; mais combien de fois l'événement a couronné
                    l'imprudence, et confondu l'habileté? On est quelquefois plus heureux que sage,
                    quelquefois plus sage qu'heureux; et dans l'une et dans l'autre fortune, il est
                    très-mal aisé d'apprécier les hommes, sur-tout pour un prince livré aux opinions
                    de sa cour.Justinien dans sa vieillesse en est la preuve, dit l'empereur: il a
                    été cruellement trompé! Et qui sçait mieux que moi, dit Bélisaire, combien ses
                    faux-amis ont abusé de sa faveur, et tout ce que l'intrigue a fait pour le
                    surprendre! Ce fut par elle que Narsès fut envoyé en Italie, pour traverser le
                    cours de mes prospérités. L'empereur ne prétendoit pas m'opposer un rival dans
                    l'intendant de ses finances; mais Narsès avoit un parti à la cour; il s'en fit
                    un dans mon armée; la division s'y mit, et on perdit Milan, le boulevard de
                    l'Italie. Narsès fut rappellé; mais il n'étoit plus temps: Milan étoit pris,
                    tout son peuple égorgé, et la Ligurie enlevée à nos armes. Je suis bien aise que
                    Narsès ait trouvé grace auprès de l'empereur: nous devons au relâchement de la
                    discipline d'avoir sauvé la vie à ce grand homme. Maisdu temps de la république,
                    Narsès eût payé de sa tête le crime d'avoir détaché de moi une partie de mon
                    armée, et de m'avoir désobéi. Je fus rappellé à mon tour; et pour commander à ma
                    place, une intrigue nouvelle fit nommer onze chefs, tous envieux l'un de
                    l'autre, qui s'entendirent mal et qui furent battus. Il nous en coûta l'Italie
                    entiere. On m'y renvoie, mais sans armée. Je cours la Thrace et l'Illyrie pour y
                    lever des soldats. J'en ramasse à peine un petit nombre, qui n'étoient pas même
                    vêtus. J'arrive en Italie avec ces malheureux, sans chevaux, sans armes, sans
                    vivres. Que pouvois-je dans cet état? J'eus bien de la peine à sauver Rome.
                    Cependant, mes ennemis étoient triomphans à la cour, et ils se disoient l'un à
                    l'autre: tout va bien, il est aux abois, et nous l'allons voir succomber. Ils
                    nevoyoient que moi dans la cause publique; et pourvu que sa ruine entraînât la
                    mienne, ils étoient contens! Je demandois des forces, je reçus mon rappel; et
                    pour me succéder, on fit partir Narsès, à la tête d'une puissante armée. Narsès
                    justifia sans doute le choix qu'on avoit fait de lui; et ce fut peut-être un
                    bonheur qu'il eut été mis à ma place; mais pour me nuire, il avoit fallu nuire
                    au succès de mes armes: on achetoit ma perte aux dépens de l'état. Voilà ce que
                    l' intrigue a de vraiment funeste. Pour élever ou détruire un homme, elle
                    sacrifie une armée, un empire s'il est besoin. Ah! S'écria Justinien, vous
                    m'éclairez sur tout ce qu'on a fait pour obscurcir votre gloire. Quelle
                    foiblesse dans l'empereur d'en avoir cru vos ennemis! Mon voisin, lui dit
                    Bélisaire, vous ne sçavez pas combien l'art de nuire est rafiné à la cour;
                    combien l'intrigue est assidue, active, adroite, insinuante. Elle se garde bien
                    de heurter l'opinion duprince ou sa volonté, elle l'ébranle peu-à-peu, comme une
                    eau qui filtre à travers sa digue, la ruine insensiblement, et finit par la
                    renverser. Elle a d'autant plus d'avantage, que l'honnête homme qu'elle attaque
                    est sans défiance et sans précaution; qu'il n'a pour lui que les faits qu'on
                    déguise, et que la renommée, dont la voix se perd aux barriéres du palais. Là
                    c'est l'envie qui prend la parole; et malheur à l'homme absent qu'elle a résolu
                    de noircir. Il n'est pas possible que dans le cours de ses succès, il n'éprouve
                    quelques revers; on ne manque pas de lui en faire un crime; et lors même qu'il
                    fait le mieux, on lui reproche de n' avoir pas mieux fait: un autre auroit été
                    plus loin, il a perdu ses avantages. D'un côté le mal se grossit, de l'autre le
                    bien se déprime; et tout compensé, l'homme le plus utile devient un homme
                    dangereux. Mais un plus grand mal que sa chûte, c'est l'élévation de celui que
                    l' intrigue met à saplace, et qui communément ne la mérite pas; c'est
                    l'impression que fait sur les esprits l'exemple d'un malheur injuste et d' une
                    indigne prospérité. De-là le relâchement du zéle, l'oubli du devoir, le courage
                    de la honte, l'audace du crime, et tous les excès de la licence qu'autorise
                    l'impunité. Tel est le regne de la faveur. Jugez combien elle doit hâter la
                    décadence d'un empire. Sans doute, hélas, c' est dans un prince une foiblesse
                    malheureuse, dit l'empereur; mais elle est peut-être excusable dans un
                    vieillard, rebuté de voir que depuis trente ans il lutte envain contre la
                    destinée, et que malgré tous ses efforts le vaisseau de l'état, brisé par les
                    tempêtes, est sur le point d' être englouti. Car enfin ne nous flattons pas: la
                    grandeur même et la durée de cet empire sont les causes de sa ruine. Il subit la
                    loi qu'avant lui le vaste empire de Belus, celui de Cyrus ont subie. Comme eux
                    il a fleuri; il doit passer comme eux.Je n'ai pas foi, dit Bélisaire, à la
                    fatalité de ces révolutions. C'est réduire en systême le découragement où je
                    gémis de voir que nous sommes tombés. Tout périt, les états eux-mêmes, je le
                    sais; mais je ne crois point que la nature leur ait tracé le cercle de leur
                    existence. Il est un âge où l'homme est obligé de renoncer à la vie, et de se
                    résoudre à finir; il n'est aucun tems où il soit permis de renoncer au salut
                    d'un empire. Un corps politique est sujet sans doute à des convulsions qui
                    l'ébranlent, à des langueurs qui le consument, à des accès qui, du transport, le
                    font tomber dans l' accablement: le travail use ses ressorts, le repos les
                    relâche, la contention les brise; mais aucun de ces accidens n'est mortel. On a
                    vu les nations se relever des plus terribles chûtes, revenir de l'état le plus
                    désespéré, et, après les crises les plus violentes, se rétablir avec plus de
                    force et plus de vigueur que jamais. Leur décadence n'est donc pas marquée,comme
                    l'est pour nous le déclin des ans; leur vieillesse est une chimére; et
                    l'espérance qui soutient le courage, peut s'etendre aussi loin qu'on veut. Cet
                    empire est foible, ou plutôt languissant; mais le remede, ainsi que le mal, est
                    dans la nature des choses, et nous n'avons qu'à l'y chercher. Hé bien, dit
                    l'empereur, daignez faire avec nous cette recherche consolante; et avant d'aller
                    au remede, remontons aux sources du mal. Je le veux bien, dit Bélisaire; et ce
                    sera plus d' une fois le sujet de nos entretiens. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 11 </head>
                <p> Justinien plus impatient que jamais de revoir Bélisaire, vint le presser le jour
                    suivant, de déchirer le voile qui depuis si long-tems lui cachoit les maux de
                    l'empire. Bélisaire ne remonta qu'à l'époque de Constantin. Quel dommage,
                    dit-il, qu'avec tant de résolution, de courage et d'activité, ce génie vaste et
                    puissant se soit trompé dans ses vues, et qu'il ait employé à ruiner l'empire
                    plus d'efforts qu'il n'en eût fallu pour en rétablir la splendeur! Sa nouvelle
                    constitution est un chef-d' oeuvre d'intelligence: la milice prétorienne abolie,
                    les enfans des pauvres adoptés par l'état, l'autorité du préfet divisée
                    etréduite, les vétérans établis possesseurs et gardiens des frontiéres, tout
                    cela étoit sage et grand. Que ne s'en tenoit-il à des moyens si simples? Il ne
                    vit pas, ou ne voulut pas voir que transporter le siége de l'empire, c'étoit en
                    ébranler, et au physique et au moral, les plus solides fondemens. Il eut beau
                    vouloir que sa ville fût une seconde Rome; il eut beau dépouiller l'ancienne de
                    ses plus riches ornemens, pour en décorer la nouvelle; ce n'étoit-là qu'un jeu
                    de théâtre, qu'un spectacle fragile et vain. Vous m'étonnez, interrompit Tibére,
                    et la capitale du monde me sembloit bien plus dignement, bien plus
                    avantageusement placée sur le Bosphore, au milieu de deux mers, et entre
                    l'Europe et l'Asie, qu'au fond de l'Italie,au bord de ce ruisseau qui soutient à
                    peine une barque. Constantin a pensé comme vous, dit Bélisaire, et il s'est
                    trompé. Un état obligé de répandre ses forces au dehors, doit être au dedans
                    facile à gouverner, à contenir et à défendre. Tel est l'avantage de l'Italie. La
                    nature elle-même sembloit en avoir fait le siége des maîtres du monde. Les monts
                    et les mers qui l'entourent, la garantissent à peu de frais des insultes de ses
                    voisins; et Rome, pour sa sûreté, n'avoit à garder que les Alpes. Si un ennemi
                    puissant et hardi franchissoit ces barriéres, l'Apennin servoit de refuge aux
                    romains, et de rempart à la moitié de l'Italie: ce fut là que Camille défit les
                    gaulois; et c'est dans ce même lieu que Narsès a remporté sur Totila une si
                    belle victoire. Ici nous n'avons plus de centre fixe et immuable. Le ressort du
                    gouvernement est exposé au choc de tous les revers.Demandez aux scythes, aux
                    sarmates, aux esclavons, si l'Hébre, le Danube, le Tanaïs, sont des barriéres
                    qui leur imposent. Bisance est contre eux notre unique refuge; et la foiblesse
                    de ses murs n'est pas ce qui m'afflige le plus. à Rome, les loix qui regnoient
                    au dedans pouvoient étendre de proche en proche leur vigilance et leur action,
                    du centre de l'état jusqu'aux extrémités: l'Italie étoit sous leurs yeux et sous
                    leurs mains modératrices: elles y formoient les moeurs publiques, et les moeurs,
                    à leur tour, leur donnoient de fidéles dispensateurs. Ici nous avons les mêmes
                    loix; mais comme tout est transplanté, rien n'est d'accord, rien n'est ensemble.
                    L'esprit national n'a point de caractere; la patrie n'a pas même un nom.
                    L'Italie produisoit des hommes qui respiroient en naissant l'amour de la patrie,
                    et qui croissoient dans le champ de mars. Ici quel est le berceau, quelle est
                    l'école des guerriers? Les dalmates, les illyriens,les thraces sont aussi
                    étrangers pour nous que les numides et les maures. Nul intérêt commun qui les
                    lie, nul esprit d'état et de corps qui les anime et les fasse agir. <hi rend="italic"> souvenez-vous que vous êtes romains, </hi> disoit, à ses
                    soldats, un capitaine de l'ancienne Rome; et cette harangue les rendoit
                    infatigables dans les travaux, et intrépides dans les combats. à présent que
                    dirons-nous à nos troupes pour les encourager? <hi rend="italic"> souvenez-vous
                        que vous êtes arméniens, numides, ou dalmates? </hi> l'état n'est plus un
                    corps, c'est le principe de sa foiblesse; et l'on n'a pas vu qu'il falloit des
                    siécles pour y rétablir cette unité qu'on appelle patrie, et qui est l'ouvrage
                    insensible et lent de l'habitude et de l'opinion. Constantin a décoré sa ville
                    des statues des héros de Rome: vain stratagême, hélas! Ces images sacrées
                    étoient vivantes au Capitole; mais le génie qui les animoit n'est pas monté sur
                    nos vaisseaux: ils n'ont transporté que des marbres. LesPaul émiles, les
                    Scipions, les Catons sont muets pour nous: Bisance leur est étrangere. Mais dans
                    Rome ils parloient au peuple, et ils en étoient entendus. Je ne vois pas, dit
                    Justinien, qu'à Rome l' empire ait été plus tranquille, ni plus heureux depuis
                    long-tems. Le peuple y étoit avili, et le sénat plus avili encore. Un empire est
                    foible et malheureux partout, dit Bélisaire, quand il est en de mauvaises mains.
                    Mais à Rome il ne falloit qu'un bon regne pour changer la face des choses. Voyez
                    de quel abaissement l'état sortit sous Adrien; et à quel point de gloire et de
                    majesté il arriva sous Marc-Auréle. La vertu romaine s'éclipsoit sans
                    s'éteindre; le prince digne de la ranimer en retrouvoit le germe dans les
                    coeurs. Ce germe a péri dans Bisance: il faut le semer de nouveau; et ce doit
                    être le grand ouvrage d'un regne juste et modéré. Sans ce prodige tout est
                    perdu. Les succèsmêmes de nos armes sont ruineux pour l'état. L'empire a sur les
                    bras cent ennemis qui n'en ont qu'un. On croit les détruire; ils renaissent, ils
                    se succédent l'un à l'autre, et par des diversions rapides ils se donnent
                    mutuellement le tems de se relever. Cependant leur ennemi commun s' affoiblit en
                    se divisant: ses courses le ruinent, ses travaux le consument, ses victoires
                    mêmes sont pour lui des plaies qui n'ont pas le tems de se fermer; et après des
                    efforts inouis pour affermir sa puissance, un seul jour ébranle et renverse
                    vingt ans des plus heureux travaux. Combien de fois, sous ce regne, nos drapeaux
                    n'ont-ils pas volé du Tibre à l'Euphrate, de l'Euphrate au Danube? Et tous les
                    efforts de nos armes, sous Mundus, Germain, Salomon, Narsès, et moi, si j'ose me
                    nommer, tout cela s'est réduit à subir la loi de la paix. Il le faut bien, dit
                    l'empereur, puisque la guerre nous accable.Le moyen d'éviter la guerre, dit le
                    vieillard, ce n'est pas d'acheter la paix. Les barbares du nord ne cherchent
                    qu'une proie, et plus elle se montre foible, plus ils sont sûrs de la ravir. Les
                    perses n'ont rien de plus intéressant que de venir, les armes à la main, piller
                    tous les ans nos provinces d'Asie. On les renvoie avec de l'or! Quel moyen de
                    les éloigner, que de leur présenter l'appas qui les attire! La rançon même de la
                    paix devient l'aliment de la guerre, et nos empereurs, en épuisant leurs
                    peuples, n'ont fait que rendre leurs ennemis plus avides et plus puissans. Vous
                    m'affligez dit Justinien. Quelle barriere voulez-vous donc qu'on leur oppose? De
                    bonnes armées, dit Bélisaire, et sur-tout des peuples heureux. Quand les
                    barbares se répandent dans nos provinces, ils n'y cherchent que le butin. Peu
                    leur importe de laisser après eux la désolation et la haine, pourvu qu'ils
                    laissent la terreur. Il n'en est pasainsi d'un empire qui veut garder ce qu'il
                    posséde: s'il ne fait pas aimer sa domination, il faut qu'il y renonce:
                    l'autorité fondée sur la crainte s' affoiblit et se perd dans l'éloignement; et
                    il est impossible de regner par la force, depuis le Taurus jusqu'aux Alpes,
                    depuis le Caucase jusqu'au pied de l'Atlas. Qu'importe en effet à des
                    malheureux, dont on exprime la sueur, d'avoir pour oppresseurs les romains ou
                    les perses? On défend mal une puissance dont on est accablé soi-même; et si on
                    n'ose s'en affranchir, on s'en laisse au moins délivrer. L'humanité, la
                    bienfaisance, la droiture, la bonne foi, une vigilance attentive au bonheur des
                    peuples que l'on a soumis, voilà ce qui nous les attache. Alors le coeur de
                    l'état est partout, et chaque province est un centre d'activité de force et de
                    vigueur. Je vous parlerai souvent de moi, jeune homme, ajouta-t-il; et vous m'y
                    autorisez en consultant mon expérience.Quand je portai la guerre en Afrique, je
                    commençai par ménager ces contrées comme ma patrie. La discipline établie dans
                    mon armée y attira l'abondance, et j'eus bientôt le plaisir de voir les peuples
                    d' alentour prendre mon camp pour asyle, et se ranger sous mes drapeaux. Le jour
                    que j'entrai dans Carthage à la tête d'une armée victorieuse, on n'entendit pas
                    une plainte: ni le travail ni le repos des citoyens ne fut interrompu: à voir le
                    commerce et l'industrie s'exercer comme de coutume, on croyoit être en pleine
                    paix: aussi ne tenoit-il qu'à moi de regner sur un peuple qui m'appelloit son
                    pere. J'ai vu de même en Italie, les naturels du pays venir en foule se donner à
                    nous, et les goths à Ravenne supplier leur vainqueur de vouloir bien être leur
                    roi. Tel est l'empire de la clémence. Et ne croyez pas que je m'en glorifie: je
                    n'ai fait que suivre les leçons que les barbares me donnoient. Oui, les barbares
                    ont commenous leurs Titus et leurs Marc-Auréles. Théodoric et Totila ont mérité
                    l'amour du monde. ô villes d'Italie, s'écria le vieillard, quelle comparaison
                    vous avez faite de ces barbares avec nous! J'ai vu dans Naples égorger sous mes
                    yeux les femmes, les vieillards, les enfans au berceau. Je courois, j'arrachois
                    des mains de mes soldats ces innocentes victimes; mais j'étois seul, mes cris
                    n'étoient point entendus; et ceux qui auroient dû me seconder, étoient occupés
                    au pillage. Cette même ville a été prise par le généreux Totila. Heureux prince!
                    Il a eu la gloire de la sauver de la fureur des siens. Il s'y est conduit comme
                    un pere tendre au milieu de sa famille. L'humanité n'a rien de plus touchant que
                    les soins qu'il a pris du salut de ce peuple, qui venoit de se rendre à lui. Il
                    a été le même dans Rome, dans cette Rome où nos commandans venoient d'exercer,
                    au milieu des horreurs de la famine, le monopole le plus affreux. Voilà commenos
                    ennemis ont su gagner le coeur des peuples. Leur justice et leur modération nous
                    ont plus nui que leur valeur. Mais en revanche, ce qui les a bien servis, c'est
                    l' avarice, la dureté, la tyrannie de nos chefs. Dès que j'eus quitté l'Italie,
                    ces mêmes goths, dont je venois de refuser la couronne, indignés des vexations
                    de ceux qui m'avoient remplacé, résolurent de secouer le joug: de-là le regne de
                    Totila et nos malheurs en Italie. Après avoir défait les vandales en Afrique,
                    j'avois persuadé aux maures de vivre en paix avec nous. Mais quand je fus parti,
                    nos illustres brigands, nos gens de luxe et de rapine, loin de les traiter en
                    amis, exercerent en liberté sur leurs villes et leurs campagnes les plus
                    horribles violences. Les maures prirent le parti de la vengeance et du
                    désespoir: le sang inonda nos provinces. Ainsi l'oppression excite la révolte,
                    qui rompt tous les noeuds de la paix.Il en est de même au-dedans. Des préfets
                    indolens, des proconsuls avides, tyrans absolus et impitoyables des provinces et
                    des cités: voilà ce que j'ai vu par-tout. Par eux, les charges publiques sont
                    devenues si accablantes, que pour retenir sous le faix les principaux citoyens,
                    il a fallu leur interdire la milice, le sacerdoce, la vente même de leurs biens,
                    et, ce qu'on ne croira jamais, la ressource de l'esclavage. Comment voulez-vous
                    que des peuples si cruellement tourmentés aiment un joug qui les écrase?
                    Peuvent-ils se croire liés ou d'intérêt ou de devoir avec de si durs
                    oppresseurs? Au premier murmure que leur arrachent la misere et le désespoir, on
                    crie à la révolte, à l'infidélité; on fait marcher dans les provinces des armées
                    qui les ravagent. Triste et cruel moyen de réduire les hommes, que celui de les
                    ruiner! Et que faired'un peuple abattu de foiblesse? Il faut qu'il soit docile
                    et fort. Il sera l'un et l'autre, s'il n'est point excédé par tous ces tyrans
                    subalternes, qui, du regne d'un prince équitable et doux, ne font que trop
                    souvent un regne intolérable. C'est de ces dépositaires de l'autorité qu'il
                    dépend de la faire aimer ou haïr. C'est donc sur eux que doit se fixer l'oeil
                    vigilant et sévére du prince. Il n'a pas de plus dangereux ni de plus cruels
                    ennemis; car ils l'exposent à la haine publique; et c'est pour lui le plus grand
                    des maux. Tout ce que leur dicte l'orgueil, la cupidité, le caprice, ils
                    l'appellent sa volonté. à les entendre, ils ne font qu'obéir en exerçant leurs
                    violences; et par eux le prince est à son insçu le fléau des peuples qu'il aime.
                    Mon cher Tibére, ajouta le héros, si un souverain a le bonheur de vous avoir
                    pour ami, dites-lui bien de ne jamais lâcher les rênes de l'autorité; et que
                    tous ceux qui l'exercent sous lui, sentent lefrein de sa justice. Car les excès
                    commis en son nom, calomnient son regne, et font retomber sur lui les larmes du
                    foible opprimé; au lieu que si les peuples savent qu'il les protége et qu'il les
                    venge, ils se plaindront à lui sans se plaindre de lui; et la haine publique
                    attachée aux artisans des malheurs publics, laissera le prince équitable en
                    possession du coeur de ses sujets. Rien de plus beau dans la spéculation, dit
                    Justinien, qu'un prince attentif et présent à tout ce qui se passe dans son
                    empire. Mais le détail en est immense; et s'il faut qu'il écoute les plaintes de
                    ses peuples, qu'il les examine et les juge, il n'y suffira jamais. C'est avec
                    ces phantomes de difficultés qu'on l'effraie, dit Bélisaire; mais ils
                    s'évanouissent, quand on les observe de près; et vous verrez demain que l'art de
                    gouverner est moins compliqué qu'on ne pense. Adieu, mes amis. Vous voyez que de
                    moi-même je m'engage plus loinque je n'aurois voulu. Regner est la folie de la
                    plupart des hommes; et il en est peu qui, dans leurs rêveries, ne s'amusent,
                    comme je fais, à régler le sort des états. C'est le délire du vulgaire, dit
                    Justinien, mais la plus digne méditation du sage. L'empereur se retira frappé de
                    tout ce qu'il venoit d'entendre; et le soir même, à son souper, il ouit dire à
                    ses courtisans que jamais l'empire n'avoit été plus florissant et plus heureux.
                    Sans doute, leur dit-il, l'empire est florissant, et vous nagez dans
                    l'abondance; il est heureux, car vous vivez dans le luxe et l'oisiveté. Ici les
                    peuples ne sont comptés pour rien, et la cour est pour vous l'empire. Ces mots
                    leur firent baisser les yeux. Ils ne douterent pas que la mélancolie où
                    l'empereur étoit plongé, ne fût la suite des entretiens qu'il avoit eus avec
                    Tibére. Tibére, disoient-ils, est un jeune enthousiaste, qui a la folie de
                    l'humanité. Rien de plus dangereuxici qu'un homme de ce caractére; il faut
                    tâcher de l'éloigner. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 12 </head>
                <p> Le lendemain, tandis que cette intrigue occupoit la cour, le bon aveugle et ses
                    deux hôtes avoient repris leurs entretiens. Un prince qui veut regner par
                    lui-même, leur disoit-il, doit savoir tout simplifier. Son premier soin est de
                    bien connoître ce qui est utile à ses peuples, et ce qu'ils attendent de lui.
                    Cela seul, dit Tibére, est une étude immense. Elle est très-simple, dit le
                    héros; car les besoins d'un seul sont les besoins de tous, et chacun de nous
                    sait par lui-même ce qui est utile au genre humain. Par exemple, demanda-t-il au
                    jeune homme, si vous étiez laboureur, qu'attendriez-vous de la bonté du
                    prince?Qu' il m'assurât le fruit de mon travail, dit celui-ci; qu'il m'en
                    laissât jouir, le tribut prélevé, avec mes enfans et ma femme; qu'il protégeât
                    mon héritage contre la fraude et la rapine, et ma famille et moi contre la
                    violence, l'injure et l'oppression. Hé bien, dit Bélisaire, voilà tout; et
                    chaque citoyen, dans son état, n'en demande pas davantage. Et le prince à son
                    tour, poursuivit le héros, qu'exige-t-il de ses sujets?-l' obéissance, le
                    tribut, et des forces pour le maintien de sa puissance et de ses loix.-cela est
                    encore simple et juste, dit Bélisaire. Et les sujets, quels sont leurs devoirs
                    réciproques?-de vivre en paix, de ne pas se nuire, de laisser à chacun le sien,
                    et d'observer dans leur commerce la concorde et la bonne foi. Voilà, mon ami,
                    dit le vieillard, l'abrégé du bonheur du monde; et pour cela, vous voyez bien
                    qu'il ne faut pas des volumes de loix. Il fut un tems où celles de Rome étoient
                    écritessur douze tables; ce tems valoit bien celui-ci. Le juste n'est que la
                    balance de l'utile, et la mesure de ce qui revient à chacun de la somme du bien
                    public. Que la seule équité préside à ce partage, son code ne sera pas long. Ce
                    qui l'embrouille et le grossit, c'est le caprice minutieux d' une volonté
                    arbitraire, qui érige en loix ses fantaisies, dont elle change à tout propos;
                    c'est la crainte pusillanime de ne pas donner à la liberté assez de liens qui
                    l'enchaînent; c'est le jaloux orgueil de dominer, qui ne croit jamais faire
                    assez sentir ses droits; c'est la manie de vouloir régler une infinité de
                    détails, qui se réglent assez et beaucoup mieux d'eux-mêmes. On a fait sous ce
                    regne une ample collection d' édits et de décrets sans nombre; mais c'est
                    l'école des jurisconsultes; ce n'est pas l'école du peuple: or c'est le peuple
                    qu'il s'agit d' instruire de ses devoirs et de ses droits. Chacun doit être son
                    premier juge; chacun doit doncsçavoir ce qui lui est prescrit, défendu, permis
                    par la loi. Il faut pour cela des loix simples, claires, sensibles, en petit
                    nombre, et faciles à appliquer. C'est-là sur-tout ce qui abrégera les détails de
                    l'administration. Car dès que le peuple est instruit de ce qu'il doit et de ce
                    qui lui est dû, il est fier de sa sûreté et content de sa dépendance; il voit ce
                    qui lui revient des sacrifices qu'il a faits; et dans le bien public appercevant
                    le sien, il révére l' autorité qui fait concourir l'un à l'autre. Pourquoi le
                    voit-on si souvent impatient du joug des loix? Parce que la rigueur est toute du
                    côté des loix qui le gênent, et la mollesse et la négligence du côté des loix
                    qui le favorisent et qui doivent le protéger. Or la simplicité d'un code
                    populaire remédieroit encore à cet abus; car les juges voyant le peuple assez
                    instruit pour lesjuger par eux-mêmes, et en état de réclamer contre eux une loi
                    précise et constante, ils n'oseroient plier la régle, ni changer de poids à leur
                    gré. Les plus abusives des loix, sont celles qui donnent prise sur les biens.
                    Car on n'en veut guére à la vie ni à la liberté des peuples; et quand on leur
                    lie les mains, ce n'est que pour les dépouiller. Aussi de mille excès commis par
                    les dépositaires de l'autorité, à peine y en a-t-il un seul qui ne soit pas le
                    crime de l' avarice. C'est donc là que le prince doit porter la lumiére, et
                    commencer par éclairer la perception de l'impôt. Tant que l'impôt sera
                    multiplié, vague et compliqué comme il l'est, la régie, quoi que l'on fasse, en
                    sera trouble et frauduleuse: il faut donc le simplifier. Que la loi qui le
                    réglera soit précise et inaltérable; que le tribut lui-même,ce besoin de l'état,
                    soit égal, aisé, naturel; qu'il soit un, qu'il soit appliqué à des biens réels
                    et solides, réglé par leur valeur, et le même partout, le tribut, par exemple,
                    que l'heureuse Sicile payoit avec joie aux romains, celui dont la douceur fit
                    adorer César dans les provinces de l'Asie. La fraude n'aura plus à se réfugier
                    dans un dédale ténébreux d'édits absurdes et bizarres: l'évidence même du
                    droiten marquera les limites; et en cessant d'être arbitraire, il cessera d'être
                    odieux. Vous savez bien, dit l'empereur, ce qu'on oppose à vos principes?
                    Simplifier l'impôt, ce seroit le réduire. Je l'espére, dit le héros. Et puis,
                    ajouta l'empereur, si le peuple est trop à son aise, il sera, dit-on, paresseux,
                    arrogant, rebelle, intraitable. ô juste ciel, s'écria Bélisaire! Quel moyen de
                    dégoûter le peuple du travail, que de lui en assurer les fruits! Quel moyen de
                    le rendre intraitable et rebelle, que de le rendre plus heureux! On craint qu'il
                    ne soit arrogant! Ah, je sais bien qu'on veut qu'il tremble comme l'esclave sous
                    les verges. Mais devant qui doit-il trembler, s'il est sans crime et sans
                    reproche? Sous quel pouvoir doit-il fléchir, si ce n'est sous celui des loix et
                    du souverain légitime? Quel empire sera jamais plus sûr de son obéissance, que
                    celui qui par les bienfaits, la reconnoissance et l' amour, s'est acquis tousles
                    droits du pouvoir paternel? Croyez-moi, je connois le peuple: il n'est pas tel
                    qu'on vous le peint. Ce qui l' énerve et le rebute, c'est la misére et la
                    souffrance; ce qui l'aigrit et le révolte, c'est le désespoir d'acquérir sans
                    cesse, et de ne posséder jamais. Voilà le vrai, et on le sçait bien; mais on le
                    dissimule: on s'est fait un systême que l'on tâche d'autoriser. Ce systême des
                    grands est, que le genre humain ne vit que pour un petit nombre d'hommes, et que
                    le monde est fait pour eux. C'est un orgueil inconcevable, dit l'empereur, mais
                    il est vrai qu'il existe dans bien des ames. Non, dit Bélisaire, il est joué: il
                    n'a jamais été sincere. Il n'y a pas un homme de bons sens, quelque élevé qu'il
                    soit, qui, se comparant en secret avec le peuple qui le nourrit, qui le défend,
                    qui le protége, ne soit humble au-dedans de lui-même; car il sent bien qu'il est
                    foible, dépendant et nécessiteux. Sa hauteur n'est qu'un personnage qu'il a
                    prispour en imposer; mais le mal est qu'il en impose et parvient à persuader.
                    Fasse le ciel, mon cher Tibére, que votre ami ne donne pas dans cette absurde
                    illusion. Obtenez qu'il jette les yeux sur la société primitive: il la verra
                    divisée en trois classes, et toutes les trois occupées à s' aider
                    réciproquement, l'une à tirer du sein de la terre les choses nécessaires à la
                    vie, l'autre à donner à ces productions la forme et les qualités relatives à
                    leur usage, et la troisieme à la régie et à la défense du bien commun. Il n'y a
                    dans cette institution personne d'oisif, d'inutile: le cercle des secours
                    mutuels est rempli: chacun, selon ses facultés, y contribue assiduement: force,
                    industrie, intelligence, lumiéres, talens et vertus, tout sert, tout paie le
                    tribut; et c'est à cet ordre si simple, si naturel, si régulier, que se réduit
                    l'économie d'un gouvernement équitable. Vous voyez bien qu'il seroit insenséque
                    l'une de ces classes méprisât ses compagnes; qu'elles sont toutes également
                    utiles, également dépendantes; et qu'en supposant même qu'il y eût quelque
                    avantage, il seroit pour le laboureur; car si le premier besoin est de vivre,
                    l'art qui nourrit les hommes est le premier des arts. Mais comme il est facile
                    et sûr, qu'il n'expose point l'homme, et n'exige de lui que les facultés les
                    plus communes; il est bon que des arts utiles, et qui demandent des talens, des
                    vertus, des qualités plus rares, soient aussi plus encouragés. Ainsi les arts de
                    premier besoin ne seront pas les plus considérés, et ils ne prétendent pas
                    l'être. Mais autant il seroit superflu de leur attribuer des préférences vaines,
                    autant il est injuste et inhumain d'y attacher un dur mépris. Que votre ami, mon
                    cher Tibére, se garde bien de ce mépris stupide; qu'il ménage, comme sa nourrice
                    et comme celle de l'état, cette partie de l'humanitési utile et si dédaignée. Il
                    est juste que le peuple travaille pour les classes qui le secondent, et qu'il
                    contribue avec elles au maintien du pouvoir qui fait leur sûreté: c'est à la
                    terre à nourrir les hommes. Mais les premiers qu'elle doit nourrir, sont ceux
                    qui la rendent fertile; et l'on n'a droit d'exiger d'eux que l'excédent de leurs
                    besoins. S'ils n'obtenoient, par le travail le plus rude et le plus constant,
                    qu' une existence malheureuse, ce ne seroient plus dans l'état des associés,
                    mais des esclaves: leur condition leur deviendroit odieuse et intolérable; ils y
                    renonceroient, ils changeroient de classe, ou cesseroient de se reproduire, et
                    de perpétuer la leur. Il est vrai, dit Justinien, qu'on les a mis trop à
                    l'étroit; mais heureusement il faut si peu de chose à cette espéce d'hommes
                    endurcis à la peine! Leurambition ne va point au-delà des premiers besoins de la
                    vie: qu'ils aient du pain, ils sont contens. En vérité, mon voisin, dit
                    Bélisaire, on diroit que vous avez passé votre vie à la cour, tant vous en savez
                    le langage. Voilà ce qu'on y dit sans cesse, pour engager le prince à dépouiller
                    ses peuples, à les accabler sans remors. Oui, je conviens avec vous qu'ils n'ont
                    pas les besoins insensés du luxe. Mais plus leur vie est frugale et modeste,
                    plus on les reconnoit sobres et patiens; plus on est sûr, quand ils se
                    plaignent, qu'ils se plaignent avec raison. Dans le langage de la cour, manquer
                    du nécessaire, c'est n'avoir pas de quoi nourrir vingt chevaux inutiles, vingt
                    valets fainéans: dans le langage du laboureur, c'est n'avoir pas de quoi nourrir
                    son pere accablé de vieillesse, ses enfans, dont les foibles mains ne peuvent
                    pas l' aider encore, et sa femme enceinte ou nourrice d'un nouveau sujet de
                    l'état; c'est n'avoir pasde quoi faire à la terre les avances qu'elle demande,
                    de quoi soutenir une année de grêle ou de stérilité, de quoi se procurer à
                    soi-même et aux siens, dans la vieillesse ou la maladie, les soulagemens, les
                    secours dont la nature a besoin. Or, mes amis, je vous demande si cette premiere
                    destination des produits de l'agriculture n' est pas sainte et inviolable, plus
                    que ne devoit l'être le trésor de Janus? Hélas! Dit l'empereur, il est des tems
                    de calamité, où l'on ne peut se dispenser d'y porter atteinte. Il faut pour
                    cela, dit Bélisaire, que toutes les ressources du superflu soient épuisées, et
                    qu'il n'y ait plus d'autre moyen de sauver un peuple que de le ruiner: je n'ai
                    jamais vu ces tems-là.Mais parlons vrai: sçavez-vous ce qui accable la classe
                    laborieuse et souffrante d'un état? C'est le fardeau que rejette sur elle la
                    classe oisive et jouissante. Ceux qui par leur richesse participent le plus aux
                    avantages de la société, sont ceux qui contribuent le moins aux frais de sa
                    règie et de sa défense. Il semble que l' inutilité soit un privilége pour eux.
                    Obtenez que cet abus cesse; qu'on distribue, selon les forces et les facultés de
                    chacun, le poids des dépenses publiques; ce poids sera léger pour tous. Que
                    n'a-t-on pas fait, dit l'empereur, pour établir cette égalité désirée? N'a-t-on
                    pas condamné au feu les décurions infidéles, qui, en distribuantl'impôt de leur
                    cité, surchargeroient les uns pour exempter les autres? Hélas! Je sais, dit
                    Bélisaire, que ce n'est pas à ces malheureux qu'on fait grace. Pour n'avoir pas
                    vexé le peuple avec assez de dureté, on les met dans les fers, on les meurtrit
                    de coups, on les réduit à envier la condition des esclaves. Mais y a-t-il des
                    verges, des cachots, des supplices pour vos recteurs, vos proconsuls et vos
                    préfets? Et quand il y en auroit, quoi de plus inutile, si on ferme la bouche
                    aux peuples, et si on étouffe leurs cris? Donnez-leur des loix moins sévéres,
                    avec la pleine liberté d'en poursuivre les infracteurs. De tous tems, dit
                    Justinien, il a été permis aux peuples de se plaindre. Oui, reprit Bélisaire,
                    pourvu que leurs tyrans veuillent bien les y autoriser.N' a-t-on pas exigé
                    l'attache des présidens et des préfets pour que les villes et les provinces
                    pussent dénoncer à la cour les excès dont ils sont eux-mêmes ou les auteurs ou
                    les complices? Et y avoit-il un plus sûr moyen d'en assurer l'impunité? Les loix
                    recommandent à leurs dépositaires de s'opposer aux vexations; et ce sont eux qui
                    les exercent. Les loix leur font un devoir religieux de garantir le foible des
                    injures du fort; et c'est dans leurs mains qu' est la force, avec le droit d'en
                    abuser. Les loix déterminent la somme de l'impôt; mais les préfets, les
                    proconsuls, les présidens le distribuent; et ils ne manquent jamais de prétextes
                    pour l'agraver. Les loix permettent de citer les créatures du préfet au tribunal
                    du préfet lui-même; mais elles défendent d'appeller de ce tribunal à celui du
                    prince, par la raison, disent-elles, que le prince n'éleve à cette dignité que
                    des hommes d'une droiture et d'une sagesse éprouvée. Il ne peut donc jamais se
                    tromper dans son choix? Quelle imprudence de risquer le sort d'un peuple sur la
                    foi d'un homme! Justinien en a senti l'abus: il a rétabli les préteurs, avec le
                    droit de s'opposer aux déprédations des préfets: nouveaux oppresseurspour les
                    peuples. Leur résidence dans les provinces a bientôt donné prise à la contagion;
                    et de surveillans devenus complices, ils n'ont fait que grossir le nombre des
                    tyrans. Voilà d'où vient qu'on voit tant d'abus impunis, tant de bonnes loix
                    inutiles. Que feriez-vous, lui dit l'empereur? J'écouterois le cri du foible,
                    dit Bélisaire, et l'homme injuste et puissant trembleroit. Parmi les
                    institutions de nos empereurs, il en est une que je révére, et que je désire
                    ardemment de voir remettre en vigueur. Lorsque dans la foule des préposés au
                    maintien de l'autorité souveraine,j' ai trouvé des agens spécialement chargés du
                    soin d'aller dans les provinces recevoir les plaintes du peuple, pour en
                    informer l'empereur; j'ai senti mon ame s'épanouir, et l'humanité respirer en
                    moi. Je fais des voeux pour qu'un bon prince donne à cette charge importante
                    tout l'éclat qu'elle doit avoir; qu'il y nomme ses amis les plus vertueux, les
                    plus affidés, les plus intimes; que dans la pompe la plus solemnelle et la plus
                    imposante, il reçoive au pié des autels, le serment qu'ils feront au ciel, à ses
                    peuples et à lui-même, de ne jamais trahir les intérêts du foible en faveur de
                    l'homme puissant; qu'il les envoie tous les ans à ses peuples sous le nom sacré
                    de tuteurs; et qu'il les rappelle vers lui, aussi-tôt leur tâche remplie, pour
                    ne pas les livrer à la corruption. Quel effet ne produira point et leur présence
                    et leurattente! Voyez, à l'arrivée de l'homme juste dans les provinces, la
                    liberté lever un front serein, et la licence et la tyrannie baisser les yeux en
                    frémissant: voyez vos préfets, vos présidens, vos proconsuls, et leurs préposés
                    subalternes pâlir, trembler devant leur juge, et les peuples l'environner comme
                    leur pere et leur vengeur. Les monarques se plaignent que la vérité les fuit!
                    Ah, mes amis! Elle les cherche, même au travers des lances et des épées. Combien
                    plus aisément les aborderoit-elle, s'ils lui donnoient ce libre accès! Et ce ne
                    seroit point le cri séditieux d'une populace en tumulte; ce seroit la voix
                    modérée de l'homme sage et vertueux qui porteroit au pié du trône la plainte de
                    l'humanité. ô que les abus, que les excès commis au nom du prince en seroient
                    bien plus rares, s'ils devoient ainsi, tous les ans, passer sous les yeux
                    attentifs et sévéres de la justice; et sison glaive du haut du trône étoit levé
                    pour les punir! De toutes les conditions, la milice est sans doute celle où la
                    licence et le désordre semblent devoir regner le plus impunément. Mais qu'on
                    rende à la discipline son austérité, sa vigueur; que la faveur ne se mêle point
                    d'en mitiger les loix sévéres; et quelques exemples, comme celui que Justinien a
                    donné au monde, imposeront bientôt aux plus audacieux. Et quel est cet exemple
                    demanda l'empereur? Le voici, reprit Bélisaire: c' est à mon gré, le plus beau
                    moment du regne de Justinien. Ses généraux, dans la Colchide, avoient trempé
                    leurs mains dans le sang du roi des laziens, son allié. Il envoya sur les lieux
                    mêmes un homme intégre, avec pleine puissance de prononcer et de punir, après
                    qu'il auroit entendu laplainte du peuple lazien, et la défense des accusés. Ce
                    juge suprême et terrible donna à cette grande cause tout l'appareil dont elle
                    étoit digne. Il choisit pour son tribunal une des collines du Caucase; et là, en
                    présence de l'armée des laziens, il fit trancher la tête aux meurtriers de leur
                    roi. Mais tout cela demande au moins quelques hommes incorruptibles; et par
                    malheur l'espéce en est rare, sur-tout depuis l' abaissement, l'avilissement du
                    sénat. Quoi, dit Tibére, regrettez-vous ces tyrans de la liberté, ces esclaves
                    de la tyrannie? Je regrette dans le sénat, dit le héros, non ce qu'il a été,
                    mais ce qu'il pouvoit être. Toute domination tend vers la tyrannie: car il est
                    naturel à l'homme de prétendre que sa volonté fasse loi. La dureté du sénat
                    envers le peuple, et son inflexible hauteur a fait préférer à son regne celui
                    d'un maître qu'on espéra de trouver plus juste etplus doux. Ce maître, jaloux
                    d'exercer une autorité sans partage, a fait plier l'orgueil du sénat sous le
                    joug; et le sénat saisi de crainte, a été plus bas et plus vil que son maître
                    n'auroit voulu: Tibére s'en plaignoit lui-même. Mais il est aisé de concevoir
                    qu'en cessant d'être dangereux, le sénat devenoit utile, qu'il donnoit à
                    l'autorité un caractere plus imposant, et qu' établi médiateur entre le peuple
                    et le souverain, il eût été le point d'appui de toutes les forces de l'empire.
                    Ce n'est pourtant pas sous ce point de vue que je regarde le sénat. Je regrette
                    en lui une pépiniere d'hommes exercés à tenir l'épée et la balance, nourris dans
                    les conseils et dans les combats, instruits dans l'art de gouverner et par les
                    loix et par les armes. C'est de cet ordre de citoyens, contenu dans de justes
                    bornes, et honoré comme il devoit l'être, qu'unempereur auroit tiré ses généraux
                    et ses ministres, ses préfets et ses commandans. Aujourd'hui, qu'on ait besoin
                    d'un homme habile, vertueux et sage; où s'est-il fait connoître? Pour essai lui
                    donnera-t-on le sort d'un peuple à décider? Est-ce dans les emplois obscurs de
                    la milice palatine qu'il se forme des Regulus, des Fabius, des Scipions? Au
                    défaut d'une lice où les ames s' exercent, où les talens mesurent leurs forces,
                    où le caractere s'annonce, où le génie se développe, où les lumiéres et les
                    vertus percent la foule et se distinguent, on a presque tout donné au hazard de
                    la naissance, au caprice de la faveur. Ainsi s'accumulent les maux sous lesquels
                    un état succombe. Que voulez-vous, dit l'empereur? Quand les hommes sont
                    dégradés, quand l'espéce en est corrompue, etqu'avec tout le soin possible on
                    n'y fait que de mauvais choix, il faut bien que l'on se rebute, et qu'on se
                    lasse de choisir. Non, dit Bélisaire, jamais on ne doit se décourager. La
                    corruption n'est jamais totale; il y a par-tout des gens de bien; et s'il en
                    manque, on en fait naître. Il suffit qu'un prince les aime, et qu'il sache les
                    discerner. Adieu, mes amis. Ce sera demain un entretien consolant pour nous. Car
                    il est jour de voir que pour remédier au plus mauvais état des choses, un seul
                    homme n'a qu'à vouloir. Bélisaire fait tout dépendre de notre foible volonté,
                    dit Justinien à Tibére; mais est-on libre de se donner le discernement et le
                    choix des hommes? Et ne sçait-il pas à quel point ils se déguisent avec nous? Ce
                    qui me confond, dit Tibére, c'est qu'il prétende que les hommes naissent tels
                    que vous les voulez, comme si la nature vousétoit soumise. Cependant Bélisaire
                    est sage: les ans, le malheur l'ont instruit: il mérite bien qu'on l'entende.
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 13 </head>
                <p> Le jour suivant, à leur arrivée, ils les trouverent dans son jardin, s'occupant
                    de l'agriculture avec Paulin son jardinier. Un moment plutôt, leur dit-il, vous
                    auriez pris, comme moi, une bonne leçon dans l'art de gouverner: car rien ne
                    ressemble tant au gouvernement des hommes que celui des plantes, et mon
                    jardinier que voilà en raisonne comme un Solon. Alors l'empereur et Tibére se
                    promenant avec le héros, le jeune homme lui proposa les réflexions qu'ils
                    avoient faites, et les raisons qu'ils avoient de craindre qu'il ne se fît
                    illusion. Oui, leur dit-il, celui qu'au fond de son palais un cercle épais de
                    courtisans et d'adulteurs environne, connoît peu les hommes, sans doute; mais
                    qui l'empêche de s'échapper de sonétroite prison, de se communiquer, de se
                    rendre accessible? L'affabilité dans un prince est l'aimant de la vérité. Ses
                    esclaves la lui déguisent; mais l'homme du peuple, le laboureur, le vieux soldat
                    brusque et sincere, ne la lui deguiseront pas. Il entendra la voix publique:
                    c'est l'oracle des souverains, c'est le juge le plus intégre du mérite et de la
                    vertu; et l'on ne fait que de bons choix lorsqu'on se décide par elle. Du reste,
                    les choix d'un monarque ne roulent que sur deux objets, sur ses conseils et ses
                    agens; et s'il a bien choisi les uns, je lui répons du choix des autres. Tout
                    dépend d'avoir près de lui quelques amis dignes de l'être. Théodoric n'en avoit
                    qu' un, le vertueux Cassiodore; et l'univers sçait avec quelle sagesse et quelle
                    gloire il a regné. Or il est des signes certains auxquels on peut, même à la
                    cour, choisir ses conseils et ses guides. La sévérité dans les moeurs, le
                    désintéressement, la droiture,le courage de la vérité, le zéle à protéger le
                    foible et l'innocent, la constance dans l'amitié mise à l'épreuve des disgraces,
                    une tendance vers le bien que nul obstacle ne dérange, un attachement fixe aux
                    loix de l'équité; voilà des traits auxquels un prince peut distinguer les gens
                    de bien, et se choisir de vrais amis. Les motifs de l'exclusion me semblent
                    encore plus sensibles: car la vertu peut être feinte, mais le vice n'est point
                    joué. Dès qu' il s'annonce, on peut le croire. Par exemple, si j'étois roi,
                    celui qui m'auroit une fois parlé de mes peuples avec mépris, de mes devoirs
                    avec légéreté, ou de l'abus de mon pouvoir avec une servile et basse
                    complaisance, celui-là seroit à jamais exclu du nombre de mes amis. Or, rien
                    n'est plus aisé, en observant les hommes, que de surprendre, à leur insçu, des
                    traits de caractere, qui trahissent et qui décélent même les plus dissimulés.
                    J'ai beaucoup entendu parlerde cette dissimulation profonde qu'on attribue aux
                    courtisans; il n'en est pas un qui ne soit connu comme s'il étoit la franchise
                    même; et si le prince a pu s'y méprendre, la voix publique le détrompera. Il ne
                    tient donc qu'à lui de placer dignement son estime et sa confiance; et la vertu,
                    la vérité une fois admises dans ses conseils, il peut se reposer sur elles du
                    soin de l'éclairer sur tous ses autres choix. Mais pensez-vous, dit l'empereur,
                    à cette foule d'hommes vertueux et sages, dont il aura besoin pour dispenser ses
                    loix et pour exercer sa puissance? Où les prendre? Dans la nature, dit
                    Bélisaire: elle en produit quand on sçait bien la diriger.-et pour la diriger
                    a-t-il d'autres moyens que des loix justes et sévéres?-c' est beaucoup, ce n'est
                    pas assez, reprit Bélisaire; et les moeurs ne sont pas du ressort des loix. Que
                    fera-t-il donc pour changer cesmoeurs dès long-tems dépravées? Demanda
                    Justinien. Mon jardinier va vous l'apprendre, dit Bélisaire; et il l'appella.
                    écoute, Paulin, lui dit-il: lorsqu'il vient quelque mauvaise herbe parmi tes
                    plantes, que fais-tu? Je l'arrache, dit le bon homme.-au lieu de l'arracher, que
                    ne la coupes-tu?-elle repousseroit sans cesse, et je n'aurois jamais fini. Et
                    puis mon bon maître, c'est par la racine qu'elle prend les sucs de la terre:
                    c'est là ce qu'il faut empêcher. Vous l'entendez dit Bélisaire: c'est la
                    critique de vos loix. Elles retranchent tant qu'elles peuvent les crimes de la
                    société; mais elles laissent subsister les vices; et ce seroient les vices qu'il
                    faudroit extirper. Or, cela n'est pas impossible; car presque tous les vices, au
                    moins ceux de la cour, ont une racine commune. Et c'est, lui demanda Tibére?
                    C'est la cupidité, répondit le vieillard. Oui, sous ce nom soit qu'on entende le
                    desird' amasser, ou l'ardeur de jouir, il n'est rien d'indigne et de bas que la
                    cupidité n'engendre. La dureté, l'ingratitude, la mauvaise foi, l' iniquité,
                    l'envie et jusqu'à l'atrocité même, sont comme les ramaux de cette passion
                    avide, cruelle et rampante. De sa proie elle nourrit encore la mollesse, la
                    volupté, la dissolution, la débauche et cette lâche oisiveté qui les couve dans
                    son sein. Ainsi toute la masse des moeurs est corrompue par l'amour des
                    richesses. S'il anime l'ambition, il la rendra perfide et noire; s'il se mêle au
                    courage, il le déshonore par les excès les plus crians. Il imprime la tache de
                    la vénalité aux talens les plus estimables; et l'ame qui en est esclave, est
                    sans cesse exposée en vente, pour se livrer au plus offrant. De-là tous les
                    crimes publics que l'on commet pour amasser. Et cette tyrannie dont l'univers
                    gémit, c'est le luxe qui en est le pere: car il fait naîtreses besoins, ceux-ci
                    font naître l'avarice, et l'avarice pour s'assouvir a recours à l'oppression.
                    C'est donc au luxe qu'il faut s'en prendre; c'est par lui que doit commencer la
                    révolution dans les moeurs. Attaquer le luxe, dit l'empereur, c'est attaquer une
                    hidre: on lui coupe une tête, il en repousse mille. Ou plutôt c'est comme un
                    Prothée qui, sous mille formes diverses, échappe à qui veut l'enchaîner. Je vous
                    dirai bien plus, ajouta-t-il: les causes du luxe et ses influences, ses liaisons
                    et ses rapports font un mélange de biens et de maux si compliqués dans ma
                    pensée, qu'en supposant qu'il fût possible de l'enchaîner ou de le détruire, je
                    douterois si l'un seroit permis, et si l'autre seroit utile. Oui, je conviens,
                    dit Bélisaire, que le luxe est dans un état, comme ces malhonnêtes gens qui ont
                    fait de grandes alliances: on les ménage par égard pour elles; mais on finit par
                    les enfermer.Je n'irai pourtant pas si loin. Commençons par les faits que j'ai
                    vus par moi-même. On dit que le luxe est bon dans les villes. J'ai peine à le
                    croire; mais je suis bien sûr qu'il est funeste dans les armées. Pompée, en
                    voyant les soldats de César se nourrir de racines sauvages, disoit, <hi rend="italic"> ce sont des bêtes brutes: </hi> il devoit dire, <hi rend="italic"> ce sont des hommes </hi> . Le premier courage d'un guerrier
                    est d'exposer sa vie; le second est de la réduire aux seuls besoins de la
                    nature; et celui-ci est le plus pénible pour qui a vécu mollement. Un peuple qui
                    veut jouir au sein de la guerre des délices de la paix, n'est en état de
                    soutenir ni les succès, ni les revers. C'est peu de la victoire, il lui faut
                    l'abondance; et dès que celle-ci lui manque, ou menace de le quitter, l'autre
                    l'appelleroit en vain. Une armée sobre a des aîles; le luxe énerve et appesantit
                    l'armée où il est répandu. La frugalité ménage les ressources du dedans etdu
                    dehors; la prodigalité les épuise et n'en laisse aucune au besoin: elle entraîne
                    la dévastation, la famine, l'épouvante et la fuite honteuse. Tout est pénible
                    pour des hommes que la mollesse a nourris: le courage leur reste, mais les
                    forces leur manquent: l'ennemi qui sçait les fatiguer, n'a pas besoin de les
                    vaincre, et les lenteurs de la guerre lui tiennent lieu de combats. Mais le luxe
                    fait plus que d'énerver les corps; il amollit et corrompt les ames. L'homme
                    riche, qui dans les camps traîne le luxe à sa suite, en donne l'émulation au
                    pauvre, qui pour éviter l'humiliation d'être effacé par son égal, cherche des
                    ressources dans le deshonneur même. L'estime s'attache aux richesses, la
                    considération à la magnificence, le mépris à la pauvreté, le ridicule à la vertu
                    modeste et désintéressée; c'est alors que tout est perdu. Voilà ce que j'ai vu
                    du luxe. Je sçais que vous l'aviez banni de vosarmées, lui dit Tibére; comment y
                    étiez-vous parvenu? Le plus aisément du monde, dit le vieillard: je l'avois
                    banni de ma tente, et je l'avois dévoué au mépris. Le mépris est un puissant
                    reméde contre le poison de l'orgueil! Je sçus qu'un jeune asiatique avoit porté
                    dans mon camp les délices de sa patrie; qu'il dormoit sous un pavillon de
                    pourpre, qu'il buvoit dans des coupes d'or, qu'il faisoit servir à sa table les
                    vins les plus exquis et les mets les plus rares. Je l'invitai à dîner, et en
                    présence de ses camarades, jeune homme, lui dis-je, vous voyez qu'on fait ici
                    mauvaise chere; c'est quelquefois bien pis, et il faut s'y attendre: car ceux
                    qui courent après la gloire sont exposés à manquer de pain. Croyez-moi, votre
                    délicatesse auroit trop à souffrir de la vie que nous allons mener: je vous
                    conseille de ne pas nous suivre. Il fut sensible à ce reproche. Il demanda
                    grace, il l'obtint; mais il renvoya ses bagages.Et cette leçon vous suffit? Lui
                    demande le jeune homme. Oui, sans doute, dit le héros; car mon exemple
                    l'appuyoit, et l'on me connoissoit une volonté ferme.-vous dûtes exciter bien
                    des plaintes!-quand la loi est égale et nécessaire, personne ne s'en
                    plaint.-non, mais il est dur pour le riche d'être mis au niveau du pauvre.-en
                    revanche il est doux pour le pauvre de voir le riche au niveau de lui; et
                    par-tout les pauvres sont le plus grand nombre.-mais les riches sont à la cour
                    les plus puissans et les mieux écoutés.-aussi n'ont-ils pas mal réussi à me
                    nuire. Mais ce que j'ai fait, je le ferois encore: car la force de l'ame, comme
                    celle du corps, est le fruit de la tempérance. Sans elle point de
                    désintéressement; sans le désintéressement point de vertu. Je demandois à un
                    berger pourquoi ses chiens étoient si fidéles. C'est, me dit-il, parce qu'ils ne
                    vivent que de pain. Si je les avoisnourris de chair, ils seroient des loups. Je
                    fus frappé de sa réponse. En général, mes amis, la plus sûre façon de réprimer
                    les vices, c'est de restraindre les besoins. Tout cela est possible dans une
                    armée, dit l'empereur, mais impraticable dans un état. Il n'en est pas des loix
                    civiles comme des loix militaires: celles-ci resserrent la liberté dans un
                    cercle bien plus étroit. Aucune loi ne peut empêcher le citoyen de s'enrichir
                    par des moyens honnêtes; aucune loi ne peut l'empêcher de disposer de ses
                    richesses et d'en jouir paisiblement. Il est censé les avoir acquises par son
                    travail, son industrie, ses talens, son mérite, ou celui de ses peres. Il a le
                    droit de les dissiper, comme celui de les enfouir. J'en suis d'accord, dit
                    Bélisaire. Je vais plus loin, dit l'empereur: si les richesses d'un état se
                    trouvent accumulées dans les mains d'une classe d'hommes, il est bon qu'elles se
                    répandent,et que le travail et l'industrie les tirent des mains de l'oisiveté.
                    Je conviens encore de cela, dit le héros. J'ajoute, poursuivit Justinien, que la
                    délicatesse, la sensualité, l' ostentation, la magnificence, les fantaisies du
                    goût, les caprices de la mode, les recherches de la mollesse et de la vanité
                    sont de ces détails qui échappent à la police la plus sévére, et que les loix ne
                    peuvent s'en mêler sans une espéce de tyrannie. à dieu ne plaise, dit le
                    vieillard, que je veuille que les loix s'en mêlent. Voilà donc le luxe protégé,
                    reprit Justinien, par tout ce qu'il y a de plus inviolable parmi les hommes, la
                    liberté, la propriété, peut-être aussi l'utilité publique. J'accorde tout,
                    excepté ce point-là, dit Bélisaire. Mais enfin, dit le prince, vous avouerez que
                    le luxe anime et fait fleurir les arts; qu'il rend les hommes industrieux,
                    actifs, capables d'émulation; qu'il oppose à leur indolence et à leur penchant
                    vers l'oisiveté, l'aiguillondes nouveaux besoins, et le désir des jouissances.
                    Je conviens, dit Bélisaire, que le luxe est doux à ceux qui en jouissent, et
                    profitable à ceux qui les en font jouir; et que les loix doivent laisser ce
                    commerce libre et tranquille. N'est-ce pas ce que vous voulez? Je veux plus,
                    reprit l'empereur: je prétends que, de proche en proche, son influence se répand
                    sur toutes les classes de l'état, même sur celle des laboureurs, à qui elle
                    procure un débit plus facile et plus avantageux des fruits de leurs travaux.
                    C'est ici, dit Bélisaire, que l'apparence vous séduit: car ce qui revient à la
                    classe des laboureurs, des prodigalités du luxe, a déja été pris sur elle; et
                    tous les hommes qu'il emploie, sont autant d'étrangers qu'il lui donne à
                    nourrir. Rappellez-vous l'idée que nous nous sommes faite de la société
                    primitive. Quel en est le but? N'est-ce pas de rendrel'homme utile à l'homme? Et
                    dans cette institution, le droit de l'un sur le travail de l'autre n'est-il pas
                    le droit de l'échange? Si donc un homme en occupe mille à ses besoins
                    multipliés, sans contribuer lui-même aux besoins d'un seul, n'est-ce pas comme
                    une plante stérile et vorace au milieu de la moisson? Tel est le riche fainéant
                    au sein du luxe et de la mollesse. Objet continuel des soins et du travail de la
                    société, il en reçoit nonchalament le tribut comme un pur hommage. C'est à
                    flatter ses goûts, à combler ses désirs, que la nature est occupée: c'est pour
                    lui que les saisons produisent les fruits les plus délicieux; les élémens, les
                    mets les plus exquis; les arts, les plus rares chefs-d' oeuvre. Il jouit de
                    tout, ne contribue à rien, dérobe à la société une foule d'hommes utiles, ne
                    remplit la tâche d'aucun, et meurt sans laisser d'autre vuide que celui des
                    biens qu'il a consumés.Je ne sçais, dit Tibére, mais il me semble qu'il est
                    moins onéreux, moins inutile que vous ne croyez. Car si dans la masse des biens
                    communs il ne met pas le fruit de ses talens, de son activité et de son
                    industrie, il y met son argent, et c'est la même chose. Hé mon ami! L' argent,
                    dit le vieillard, n'est que le signe des biens que l'on céde, et le gage de leur
                    retour. Dans le commerce de ces biens, il en exprime la valeur; mais celui qui
                    dans ce commerce ne présente que le signe, et jamais la réalité, abuse
                    évidemment du moyen de l'échange, pour se faire céder sans cesse ce qu'il ne
                    remplace jamais. Le garant mobile qu'il donne, le dispense de tout, a lieu de
                    l'engager. Que le magistrat veille, que le soldat combatte, que l'artisan et le
                    laboureur travaillent sans cesse pour lui; ses droits acquis sur leurs services
                    se renouvellent tous les ans, et le privilége qu'il a de vivre inutile est gravé
                    sur des lames d'or.Ainsi donc l'opulence tient le monde à ses gages, dit le
                    jeune homme. Oui, mon ami, dit le vieillard, sans qu'il en coûte à l'homme
                    opulent d'autre fatigue et d'autre soin, que de rendre en détail à la société
                    les titres de la servitude qu'elle a contractée avec lui. Et pourquoi cette
                    servitude, demanda Tibére? Pourquoi des riches dans un état? Parce que les loix,
                    dit le héros, conservent à chacun ce qui lui est acquis; que rien n'est mieux
                    acquis que les fruits du travail, de l' industrie et de l'intelligence; qu'à la
                    liberté d'acquérir se joint celle d'accumuler; et que la propriété comme la
                    liberté doit être un droit inviolable. C'est un mal sans doute qu'il y ait des
                    hommes qui puissent imposerà la société tous les frais de leur existence, et de
                    celle d'une foule d'hommes, qu'ils n'emploient que pour eux seuls; mais ce
                    seroit un plus grand mal encore d'ôter à l'émulation, au travail et à
                    l'industrie l'espérance de posséder et la sûreté de jouir. Ne vous fâchez donc
                    pas d'un mal inévitable. Tant qu'il y aura des hommes plus actifs, plus
                    industrieux, plus économes, plus heureux que d'autres, il y aura de l'inégalité
                    dans le partage des biens; cette inégalité sera même excessive dans les états
                    florissans, sans qu'on ait droit de la détruire. Avouez donc, dit l'empereur,
                    que le luxe est bon à quelque chose; car c'est lui qui, par ses dépenses,
                    diminue et détruit cette inégalité. C'est-à-dire que le luxe est bon à tarir les
                    sources du luxe: je l'avoue, dit Bélisaire; et je consens qu'on laisse aux
                    richesses tous les moyens de s'écouler. Je n'entends pas qu'on oblige celui qui
                    les posséde à les enfouir, ni qu'on lui en prescrive l'usage.Les loix, je vous
                    l'ai dit, ne doivent se mêler que d'imposer la charge des besoins publics sur la
                    propriété commune, en laissant intacte et sacrée la portion de la subsistance,
                    pour ne toucher qu'à l'excédent de l' aisance de chaque état. L'opinion fera le
                    reste. L'opinion! Dit l'empereur. Oui, c'est elle, dit Bélisaire, qui, sans gêne
                    et sans violence, remet chaque chose à sa place; et c'est d'elle qu'il faut
                    attendre la révolution dans les moeurs. Cette révolution vous paroît difficile;
                    elle dépend de la volonté et de l'éxemple du souverain. Dès qu'à mérite égal,
                    l'homme le plus modeste et le plus simple dans ses moeurs sera le mieux reçu du
                    prince, qu'il annoncera son mépris pour des dépenses fastueuses et pour un luxe
                    efféminé, qu'il jettera un oeil de dédain sur les esclaves de la mollesse, et
                    qu'il fixera un regard de complaisance et de respect sur les victimes du bien
                    public; le goût d'une simplicité noble et d'une sageéconomie sera bientôt celui
                    de sa cour. Le faste, loin d'y être honorable, n'y sera pas même décent. Des
                    moeurs pures et austéres y prendront la place des moeurs licentieuses et
                    frivoles; tous les respects s'y tourneront vers le mérite personnel, et
                    laisseront le luxe et la vanité s'admirer seuls et se complaire. ô mes amis!
                    Avec quelle rapidité l'on verroit tomber leur empire! Vous sçavez combien la
                    ville est attentive, docile et prompte à suivre l'exemple de la cour. Ce qui est
                    en honneur est bientôt à la mode. L'antique frugalité rétablie produiroit le
                    désintéressement, et celui-ci les moeurs héroïques. L'homme en état de se rendre
                    utile, n'ayant plus dans les bienséances un motif de cupidité, et délivré de
                    l'esclavage des besoins avilissans du luxe, sentiroit se développer en lui le
                    germe des sentimens honnêtes; l' amour de la patrie, le désir de la gloire se
                    saisiroient d'une ame libre et fiere de sa liberté; tous les ressortsd'une
                    émulation noble s'y déploiroient en même tems. Ah, si un souverain sçavoit quel
                    ascendant il a sur les esprits, et comme il peut les remuer sans contrainte et
                    sans violence! C'est de toutes ses forces la plus irrésistible; et c'est la
                    seule qu'il ne connoît pas. Et quelle force, dit Justinien, peut balancer le
                    goût des plaisirs, l'attrait des jouissances, le désir de posséder l'équivalent
                    de tous les biens? Qu'importe à l'homme que la volupté enivre par tous les sens,
                    que la cour le blâme ou le loue? Un souverain peut-il empêcher que cet homme,
                    tout à lui-même, ne dispose à sa fantaisie d'un peuple industrieux, ardent à le
                    servir? Que les plaisirs ne l'environnent? Que les arts ne lui soient soumis?
                    Non dit Bélisaire; mais s'il le veut bien, il peut attacher la honte à la
                    mollesse, le mépris à l'oisiveté; il peut interdire aux richesses le droit
                    d'élever l' indolence, le vice et l'incapacité aux premiers emplois de l'état;
                    il peutfaire que les jouissances les plus sensibles, les agrémens les plus doux
                    de la vie soient attachés à l'estime publique, et aillent avec elle au devant du
                    mérite; il peut du moins humilier le luxe et lui ôter son orgueil. C'en est
                    assez: le luxe humilié, n'humiliera plus l'indigence, n'éclipsera plus la vertu.
                    Il y aura des biens dont les richesses ne seront plus l'équivalent; la
                    connoissance et l'estime publique, les honneurs et les dignités seront réservés
                    au mérite; l'or n'effacera plus les taches du blâme et de l'infamie, et la
                    bassesse d'ame ne se cachera plus sous l'éclat d'un faste arrogant. Croyez, mes
                    amis, que le luxe a peu de jouissances indépendantes de l'orgueil. Ses goûts les
                    plus rafinés sont factices; et l'opinion qu'on attache à ses plaisirs vains et
                    fantasques, est ce qu'ils ont de plus flatteur. Détruisez cette opinion, vous
                    réduirez les richesses à leur valeur propre et réelle; et alors celui qui les
                    possédera, s'il veut s'honoreret les ennoblir, en fera un plus digne usage. Le
                    luxe met l'homme opulent dans l'impossibilité d' être généreux: ses besoins le
                    rendent avare; et son avarice est un mêlange de toutes les passions qu'on
                    satisfait avec de l'or. Mais si les plus ardentes de ces passions, l'orgueil,
                    l'ambition, l'amour même, car il suit la gloire, ne tiennent plus aux objets du
                    luxe, voyez combien il perd de son attrait, et l'avarice de sa force. Les
                    avantages réels de la richesse, l'aisance, les commodités, les délices de
                    l'abondance, l'indépendance et le repos, enfin l'empire que le riche exerce sur
                    une foule d'hommes occupés de lui, tout cela, dis-je, est plus que suffisant
                    pour émouvoir les petites ames; et je suis bien loin d'espérer ou de craindre la
                    ruine entiere des arts dont la richesse est l' aliment. Mais si les distinctions
                    honorables n'y sont plus attachées, les ames à qui la nature a donné de
                    l'énergie et de l'élévation, les ames susceptiblesdes passions nobles et des
                    grandes vertus, dédaigneront les objets de la vanité, et chercheront ailleurs la
                    louange et la gloire. Ce ne sera jamais, reprit Tibére, dans un empire opulent,
                    que le stérile éclat des honneurs effacera celui des richesses. Leur lustre est
                    le seul qui éblouit le peuple; et les dignités, la majesté même, en ont besoin
                    pour lui imposer. Lequel des deux, à votre avis, lui demanda le vieillard,
                    ajoutoit le plus à la dignité, à la majesté du sénat romain, du riche Lucullus
                    ou du pauvre Caton? Cette demande interdit Tibére. Je vous parle d'un tems de
                    luxe, reprit le héros; et dans ce tems-là même, avec quelle vénération la plus
                    saine partie de l'état, le peuple, ne se rappelloit-il pas les beaux jours de
                    Rome libre, vertueuse et pauvre, l'âge où son modique domaine étoit cultivé par
                    des mains triomphantes, et où le soc de la charrue étoit couronné de lauriers?
                    Rendezplus de justice au peuple; et croyez qu'un sage monarque, environné de
                    guerriers et de ministres dénués de faste, mais chargés d'ans et d'honneurs,
                    offrira un spectacle cent fois plus imposant, qu'un prince voluptueux entouré
                    d'une cour brillante. Les gens en place, qui veulent être honorés sans qu'il
                    leur en coûte, ne cessent de dire que leur rang, pour imprimer le respect, a
                    besoin d'être revêtu de pompe et de magnificence; et en effet, c'est comme un
                    vêtement dont l'ampleur cache les défauts du corps; mais c'est une raison de
                    plus pour écarter cet appareil qui déguise et confond les hommes. Quand la vertu
                    se présentera dans les places éminentes, comme l'athléte dans l'arêne, on l'y
                    distinguera bien mieux à sa force et à sa beauté; et si le vice, la bassesse,
                    l'incapacité s'y montrent, ils auront bien plus à rougir. Un autre avantage des
                    moeurs simples dans les grandeurs, c'est de soulagerl'état des frais ruineu de
                    la décoration, et d'alléger pour lui le poids des récompenses. Des honneurs bien
                    distribués tiennent lieu des plus riches dons; et le prince qui en sera économe,
                    le sera du bien de ses peuples. C'est-là l'objet essentiel. Il ne s'agit pas
                    d'empêcher les riches de se livrer au luxe: c' est un feu qui bientôt lui-même
                    consumera son aliment. Il s'agit de préserver du goût du luxe et de la soif des
                    richesses ceux qui, n'ayant que des talens, des lumiéres et des vertus, seroient
                    tentés de les mettre à prix. Pour cela il faut leur réserver des distinctions
                    que rien n' efface, et qu'on ne profane jamais. J'ai servi mon prince avec zéle
                    et avec assez de bonheur; et je sçais par moi-même combien l'or est vil au prix
                    du chêne et du laurier, quand ceux-ci sont le gage de la reconnoissance et de
                    l'estime du souverain. Or cette estime, si touchante lorsque la voix publique y
                    applaudit, le prince a droit de la réserver à ce quiest utile et louable, en la
                    refusant constamment à ce qui n'est que vain, frivole ou dangereux. Voilà sa
                    grande économie. Mais tout cela demande une résolution courageuse et
                    inébranlable, une équité sans cesse en garde contre la surprise et la séduction,
                    une volonté ferme qui jamais ne varie, et qui ôte jusqu'à l'espoir de la voir
                    mollir ou changer. Elle sera telle, si elle est éclairée et soutenue de l'amour
                    du bien; et c'est alors que l'opinion du prince fera l'opinion publique, et que
                    son exemple décidera le caractére national. Vous avouerai-je, lui dit Tibére,
                    une inquiétude qui me reste? Cette cour d'où vous voulez bannir la faveur,
                    l'intrigue et le luxe, sera peut-être bien sérieuse; et un jeune prince...
                    j'entens, vous avez peur qu'il ne s'ennuie; mais, mon ami, je ne vous ai pas dit
                    que régner fût un passe-tems. Peut-être cependant, au milieu de ses peines,
                    aura-t-il des momensbien doux. Un ministre, par exemple, lui annoncera les
                    progrès de l'agriculture dans des provinces qui languissoient; et il se dira à
                    lui-même: un acte de ma volonté vient de faire cent mille heureux. Ses
                    magistrats lui apprendront qu'une de ses loix aura sauvé l'héritage de
                    l'orphelin des mains de l'usurpateur avide; et il dira: béni soit le ciel! Le
                    foible en moi trouve un appui. Ses guerriers ne lui donneront pas des
                    consolations si pures. Mais lorsqu'ils lui raconteront avec quel zéle et quelle
                    ardeur ses fidéles sujets auront versé leur sang pour leur prince et pour leur
                    patrie, la pitié, le regret de les avoir perdus seront mêlés d'un sentiment
                    d'amour et de reconnoissance qui mouillera ses yeux de pleurs. Enfin les voeux
                    et les louanges du siécle heureux qui le posséde, la jouissance anticipée des
                    bénédictions de l'avenir, tels sont les plaisirs d'un monarque. Si pour le
                    sauver de l'ennui ce n'est pas assez, ilira, comme les anciens rois de Perse,
                    parcourir des yeux ses provinces, distribuant des récompenses à qui fera le
                    mieux fleurir l'agriculture et l'industrie, l'abondance et la population, et
                    déposant ceux dont l'orgueil, l' indolence ou la dureté auront produit les maux
                    contraires. Dans Bisance comme dans Rome, les empereurs ont pris sur eux le soin
                    de visiter les greniers publics; seroit-il plus indigne d'eux d'aller voir si
                    dans les campagnes, sous l'humble toit du laboureur, il y a du pain pour ses
                    enfans? ô qu'un prince connoît bien peu ses intérêts et ses devoirs, s'il permet
                    que l'ennui l'approche! Du reste ne croyez pas que dans le peu de momens
                    tranquilles que son rang peut lui laisser, la majesté se refuse aux familiarités
                    touchantes de la confiance et de l'amitié. Il aura des amis; ils lui feront
                    goûter le charme des ames sensibles. Les gens de bien contens de peu ont dans
                    leur vertueuxcommerce, une sérénité riante, qui prend sa source dans la paix de
                    l'ame, et que le faste assiégé de besoins, le vice entouré de remors ne
                    connoissent pas. Les devoirs de l'honnête homme en place lui laissent peu de
                    loisir, sans doute; mais les instans en sont délicieux. Ni le reproche, ni la
                    crainte, ni l' ambition ne les trouble; et la cour d'un prince avec qui
                    l'innocence, la droiture, la vérité, le zéle courageux du bien n'auront aucun
                    piége à éviter, aucune disgrace à prévoir, aucune révolution à craindre, ne sera
                    pas la cour la plus brillante, mais la plus heureuse de l'univers. Elle sera peu
                    nombreuse, dit l'empereur. Pourquoi, dit Bélisaire? Quelques ambitieux oisifs,
                    quelques lâches voluptueux s'en éloigneront; mais en revanche les gens utiles,
                    les gens de bien y aborderont en foule. Je dis <hi rend="italic"> en foule </hi>
                    , mon cher Tibére, et je le dis à la louange de l'humanité. Quand la vertu est
                    honorée, elle germe dans tousles coeurs. L'estime publique est comme un soleil
                    qui la fait éclore et pousser avec une vigueur extrême. N'en jugez pas sur
                    l'état d'inertie et de langueur où sont les ames. Comment voulez-vous qu'un fils
                    à qui son pere n'a jamais vanté que l'argent, qui n'a jamais entendu louer et
                    envier que l'opulence, qui dans les villes et les campagnes n'a vu dès son
                    enfance rien de plus méprisé que l'industrie et le travail, qui sçait que les
                    grandeurs s'abaissent, que la rigueur des loix fléchit, que les voies des
                    honneurs s'applanissent, que les portes de la faveur s'ouvrent devant la
                    fortune; que par elle, et par elle seule on se soustrait à la force et on
                    l'exerce impunément; qu'elle décore jusqu'au vice, qu'elle ennoblit jusqu'à la
                    bassesse, qu'elle tient lieu de talens, de lumieres, et de vertus; comment
                    voulez-vous que l'homme imbu de ces idées ne confonde pas l'honnête avec
                    l'utile? Mais que l' opinion change,que l'arbitre des moeurs, le souverain donne
                    l'exemple; que l'éducation, l'habitude fassent à l'homme un premier besoin de sa
                    propre estime et de celle de ses semblables; qu'on accoutume son ame à s'élancer
                    hors d'elle-même pour recueillir les suffrages de son siécle et de l'avenir; que
                    sa renommée et sa mémoire soient pour lui, après la vertu, le plus précieux de
                    tous les biens; que le soin de cette existence morale lui rende l'honneur plus
                    cher que la vie, et la honte plus effrayante, plus horrible que le néant; on
                    verra combien les inclinations basses auront peu d'empire sur lui. Hé mes amis,
                    qu'étoient les Décius, les Regulus, et les Catons, sinon des hommes dont l'ame
                    exaltée vivoit de gloire et de vertu? Mais cette institution demande des
                    encouragemens réels. On auroit beau prescrire aux peres de famille d' élever
                    leurs enfans à la vertu, si la vertu languissoit oubliée, et si le vice, honoré
                    seul, avoitle droit de l'insulter. Il faut donc, pour rétablir l'ordre, attacher
                    le bien au bien, le mal au mal, l'utile au juste et à l'honnête. Cet ordre
                    rétabli, vous prévoyez sans peine comme les moeurs seconderoient les loix, et
                    comme l'opinion soulageroit la force. Les espérances et les craintes, les
                    récompenses et les peines, les jouissances et les privations; voilà les poids
                    que la politique doit sçavoir mettre à propos dans la balance de la liberté;
                    avec cela elle est sûre de régir à son gré le monde. Mais je m'en tiens à ce qui
                    nous occupe. Les moeurs fastueuses des grands les rendent avides et injustes;
                    des moeurs plus simples les rendroient modérés, humains, généreux; et le plus
                    grand intérêt du vice ayant passé à la vertu, le même penchant qui les portoit
                    vers l'un, les rameneroit tous vers l'autre. Voilà un beau songe, dit Justinien!
                    Ce n'en est pas un, dit Bélisaire, que de prétendre mener les hommes parl'amour
                    propre et l'intérêt. Rappellez-vous comment s'étoit formé dans la république
                    naissante, ce sénat où tant de vertu, où tant d'héroïsme éclatoit. C'est qu'il
                    n'y avoit alors dans Rome rien au-dessus d'une grande ame; c'est que l'estime
                    publique étoit attachée aux moeurs honnêtes, la vénération aux moeurs
                    vertueuses, la gloire aux moeurs héroïques. Tels ont été dans tous les tems les
                    grands ressorts du coeur humain. Je sçais qu'une longue habitude, et sur-tout
                    celle de la tyrannie, ne céde pas sans résistance aux motifs mêmes les plus
                    forts. Mais pour un homme injuste et violent qui se roidiroit contre la crainte
                    du blâme, de la disgrace et du mépris, il y en a mille à qui ce frein, joint à
                    l'aiguillon de la gloire, feroit suivre le droit sentier de l'honneur et de la
                    vertu.Je poursuis donc, et je suppose d'honnêtes gens à la tête des peuples.
                    Dès-lors je réponds sur ma vie de l'obéissance, de la fidélité, du zéle de cette
                    multitude d'hommes, qu' on n'opprimera plus, qu'on ne vexera plus, et dont les
                    jours, la liberté, les biens seront protégés par les loix. Dès-lors l'empire se
                    releve, ses membres épars se réunissent; le plan de Constantin, élevé sur le
                    sable, acquiert des fondemens solides; et du sein de la félicité publique, je
                    vois renaître le courage, l'émulation, la force, l'esprit patriotique, et avec
                    lui cet ascendant que Rome avoit sur l'univers. Tandis que Bélisaire parloit
                    ainsi, Justinien admiroit en silence l'enthousiasme de ce vieillard, qui
                    oubliant son âge, sa misére, et le cruel état où il étoit réduit, triomphoit à
                    la seule idée de rendre sa patrie heureuse et florissante. Il est beau, lui
                    dit-il, de prendre un intérêt si vif à des ingrats. Mes amis,leur dit le héros,
                    le plus heureux jour de ma vie seroit celui où l'on me diroit: Bélisaire, on va
                    t'ouvrir les veines, et pour prix de ton sang tes souhaits seront accomplis. à
                    ces mots, son aimable fille, Eudoxe, vint l'avertir que son souper l'attendoit.
                    Il rentra; il se mit à table; Eudoxe, avec une grace mêlée de modestie et de
                    noblesse, lui servit un plat de légumes, et prit place à côté de lui. Quoi!
                    C'est-là votre soupé, dit l'empereur avec confusion? Vraiment, dit Bélisaire,
                    c'étoit le soupé de Fabrice, et Fabrice me valoit bien. Allons nous-en, dit
                    Justinien à Tibére. Cet homme-là me confond. Sa cour espérant de le dissiper,
                    lui avoit préparé une fête. Il ne daigna pas y assister. à table il ne s'occupa
                    que du soupé de Bélisaire; et en se retirant, il se dit à lui-même: il est moins
                    malheureux que moi, car il s' est couché sans remors. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 14 </head>
                <p> Je ne vis plus qu'auprès de lui, dit l'empereur à Tibére le lendemain, en allant
                    revoir le héros: le calme et la sérénité de son ame se communiquent à la mienne.
                    Mais sitôt que je m'en éloigne, ces nuages qu'il a dissipés se rassemblent, et
                    tout s'obscurcit de nouveau. Hier je croyois voir dans son plan le tableau de la
                    félicité publique; à présent ce n'est à mes yeux qu'un amas de difficultés. Le
                    moyen, par exemple, qu'avec les frais immenses dont cet empire est chargé, on
                    puisse soulager les peuples! Le moyen de renouveller des armées que vingt ans de
                    guerre ont anéanties, et de réduire les impôts à un tribut simple et léger! Il a
                    tout prévu, dit Tibére, et il aura tout applani. Proposez-lui vos réflexions. Ce
                    fut par-là qu'ils débuterent.Je sçavois bien, dit le vieillard, après les avoir
                    entendus, que je vous laisserois des doutes; mais j'espere les dissiper. Les
                    dépenses de la cour sont réduites: nous en avons banni le luxe et la faveur.
                    Passons à la ville, et dites-moi pourquoi un peuple oisif et innombrable est à
                    la charge de l'état? Le blé qu'on lui distribue nourriroit vingt légions. C'est
                    pour peupler sa ville et pour imiter Rome que Constantin a pris sur lui cette
                    dépense ruineuse. Mais à quel titre un peuple fainéant, qui n'est plus ni roi ni
                    soldat, est-il à la charge publique? Le peuple romain, tout militaire, avoit le
                    droit d'être nourri, même au sein de la paix, du fruit deses conquêtes; encore
                    ne demandoit-il dans les plus beaux jours de sa gloire, que des terres à
                    cultiver; et quand l'état lui en accordoit, vous sçavez avec quelle joie il se
                    répandoit dans les champs. Ici que faisons-nous de cette multitude affamée qui
                    assiége les portes du palais? Est-ce avec elle que j'ai chassé les huns qui
                    ravageoient la Thrace? Qu'on n'en retienne que ce que l'industrie en peut
                    occuper et nourrir; et que du reste on fasse d'heureuses colonies: elles
                    repeupleront l'état, et vivront du fruit de leur peine. L'agriculture est la
                    mere de la milice; et ce n'est pas au sein d'une oisive indigence que s'élevent
                    de bons soldats. Toutes les loix simplifiées, et surtout celle du tribut, la
                    milice palatinetombe d'elle-même par sa propre inutilité; et vous sçavez de
                    quels frais immenses nous sommes par-là soulagés. La dépense la plus effrayante
                    qui nous reste, est celle des troupes. Mais elle se réduit aux seules légions.
                    Les colonies de vétérans établies sur les frontieres vivent de leur travail; et
                    leurs immunités leur tiennent lieu de solde. Ces colonies, le chef-d' oeuvre du
                    génie de Constantin, ne sont pas éteintes encore; et pour les voir revivre, on
                    n'a qu'à le vouloir: tant de braves soldats, que vous laissez languir dans la
                    misére et l' oisiveté, ne demandent pas mieux que d'aller cultiver etgarder leur
                    champ de victoire. Il en est de même des troupes répandues aux bords des
                    fleuves: ces bords qu'elles rendent fertiles, nourrissent leurs cultivateurs.
                    Des essains de barbares se présentent en foule pour être admis dans nos
                    provinces. On les y a reçus quelquefois avec trop peu de précaution; mais le
                    danger n'est que dans le nombre. Qu'on les disperse, et qu'on leur donne des
                    terres vagues et incultes: vous n'en avez que trop, hélas! Un gouvernement doux
                    et ferme en fera des sujets fidéles et des soldats disciplinés.Il n'y a donc
                    plus que les légions qui soient à la solde du prince, et le seul tribut de
                    l'égypte, de l'Afrique et de la Sicile en nourriroit trois fois autant que
                    l'empire en a jamais eu. Ce n'est donc pas sur elles que doit porter l'épargne;
                    et ce n'est pas de leur entretien, mais de leur rétablissement que l'état doit
                    s'inquiéter. Il fut un tems, où l'honneur d'y être admis étoit réservé aux
                    citoyens, et où l'élite de la jeunesse se disputoit cetavantage. Ce tems n'est
                    plus; il faut le ramener. Et que ne fait-on pas des hommes avec de l'honneur et
                    du pain! Les hommes ne sont plus les mêmes dit l'empereur. Rien n'est changé,
                    dit Bélisaire, que l'opinion souveraine des moeurs; et il ne faut que l'ame d'un
                    seul, que son génie et son exemple, pour entraîner tous les esprits. De mille
                    traits qui me le prouvent, en voici un que je crois digne des plus beaux jours
                    de la république, et qui fait voir que dans tous les tems les hommes valent ce
                    qu'on les fait valoir. Rome étoit prise par Totila. Un de nos vaillans
                    capitaines, Paul, à la tête d'un petit nombre d'hommes, s'étoit échappé de la
                    ville, et retranché sur une éminence où l'ennemi l'enveloppoit. On ne doutoit
                    pas que la faim ne l'obligeât de se rendre; et en effet, il manquoit de tout.
                    Réduit à cette extrêmité, il s'adresse à sa troupe: " mes amis, leur dit-il, il
                    faut mourir ouêtre esclaves. Vous n'hésiterez pas, sans doute; mais ce n'est pas
                    tout de mourir, il faut mourir en braves gens. Il n'appartient qu'à des lâches
                    de se laisser consumer par la faim, et de sécher en attendant une mort
                    douloureuse et lente. Nous qui, élevés dans les combats, sçavons nous servir de
                    nos armes, cherchons un trépas glorieux: mourons, mais non pas sans vengeance,
                    mourons couvert du sang de nos ennemis; qu'au lieu d'un sourire insultant notre
                    mort leur cause des larmes. Que nous serviroit de nous déshonorer pour vivre
                    encore quelques années, puisqu'aussi bien dans peu il nous faudroit mourir? La
                    gloire peut étendre les bornes de la vie; la nature ne le peut pas " . Il dit.
                    Le soldat lui répond qu'il est résolu à le suivre. Ils marchent, l'ennemi juge à
                    leur contenance qu'ils viennent l'attaquer, avec le courage du désespoir; et
                    sans les attendre, il leurfait offrir le salut et la liberté. Je crois
                    connoître, mes amis, deux cens mille hommes dans l'empire, capables d'en faire
                    autant, s'ils avoient un Paul à leur tête; et de ces dignes chefs vous en avez
                    encore: la victoire vous les a nommés. Ne croyez donc pas que tout soit perdu
                    avec de pareilles ressources. Ignorez-vous à quel point la prospérité,
                    l'abondance, la population peuvent multiplier les forces d'un état?
                    Rappellez-vous seulement ce qu'étoient autrefois, je ne dis pas les Gaules, que
                    nous avons perdues, et lâchement abandonnées; mais l'Espagne, la Gréce,
                    l'Italie, la république de Carthage, et tous ces royaumes d'Asie, depuis le
                    Niljusqu'au fond de l'Euxin. Souvenez-vous que Romulus, qui n'avoit d'abord
                    qu'une légion, laissa en mourant quarante-sept mille citoyens sous les armes; et
                    jugez de ce que peut le regne d'un homme, habile, actif et vigilant. L'état est
                    ruiné, dit-on. Quoi, l'Hespérie et la Sicile, l'Espagne, la Libie et l'égypte,
                    la Béotie et la Macédoine, et ces belles plaines d'Asie qui faisoient la
                    richesse de Darius et d'Alexandre, sont-elles devenues stériles? Elles manquent
                    d'hommes! Ah! Qu' ils y soient heureux; ils y viendront en foule; et pour lors,
                    mes amis, j'oserai proposer le vaste plan que je médite, et qui seul rendroit
                    cet empire plus puissant qu'il ne fut jamais. Quel est-il donc ce plan, demanda
                    l'empereur? Le voici, reprit Bélisaire.La guerre, comme nous la faisons, excede
                    les armées par de trop longues marches et par des travaux excessifs. Elle donne
                    à nos ennemis le tems de nous surprendre par des incursions soudaines, que les
                    lignes de vétérans et de soldats cultivateurs, dont on a bordé nos limites,
                    n'ont pas la force de soutenir; et avant que les légions aient volé au point de
                    l'attaque, l'épouvante, la désolation, le ravage ont fait de rapides progrès.
                    Pour opposer à ces torrens une digue toujours présente, je demanderois qu'on
                    rendît tout cet empire militaire: ensorte que tout homme libre seroit soldat,
                    mais seulement pour ladéfense du pays. Ainsi chaque préfecture composeroit une
                    armée, dont les cités formeroient les cohortes, les provinces, les légions, avec
                    des points de raliement, où le soldat, au son de la trompette, se rangeroit sous
                    les drapeaux. Ces troupes auroient l'avantage d' être attachées à leur pays
                    natal, qu'elles cultiveroient, qu'elles feroient fleurir, qu'elles peupleroient
                    elles-mêmes. Et vous prévoyez avec quelle ardeur elle défendroient leur foyer.
                    Dans un vaste empire, rien de plus difficile à établir que l'opinion de la cause
                    commune. Des peuples séparés par les mers s'intéressent peu l'un et l'autre. Le
                    midi ne prend aucune part aux dangers qui menacent le nord. Le dalmate,
                    l'illyrien, ne sçait pas pourquoion le fait passer en Asie: il lui est égal que
                    le Tigre coule sous nos loix ou sous les loix du perse. La discipline le
                    retient, l'espoir du butin l'encourage; mais la réflexion, la fatigue, l'ennui,
                    le premier mouvement d'impatience ou de frayeur lui fait abandonner une cause
                    qui n'est pas la sienne. Au lieu que dans mon plan, la patrie n'est plus un nom
                    vague, une chimere pour le soldat; c'est un objet présent et cher, auxquels
                    chacun est attaché par tous les noeuds de la nature. " citoyens, pourroit-on
                    leur dire, en les menant à l'ennemi, c'est le champ qui vous a nourri, c'est le
                    toît qui vous a vus naître, c'est le tombeau de vos peres, le berceau de vos
                    enfans, le lit de vos femmes que vous défendez " . Voilà des intérêts sensibles
                    et puissans. Ils ont fait plus de héros que l'amour même de la gloire. Jugez de
                    leur effet sur des ames accoutumées dès l'enfance aux rigueurs de la discipline
                    et à l'image des combats.Rien ne me plaît tant, je l'avoue, que le tableau de
                    cette jeunesse laborieuse et guerriere, répandue autour des drapeaux dans les
                    villes et les campagnes, préservée par le travail des vices de loisiveté,
                    endurcie par l'habitude à des exercices pénibles, utile à l'ombre de la paix, et
                    toute prête à courir aux armes au premier signal de la guerre. Parmi ces
                    troupes, la désertion seroit un crime contre nature; tout ce qu'il y a de plus
                    sacré au monde répondroit de leur courage et de leur fidélité. L'état n'en
                    auroit pas moins ses légions impériales, qui, comme autant de forteresses
                    mouvantes, se porteroient d'un poste à l'autre, où le danger les appelleroit.
                    L'esprit militaire établi, et l'émulation donnée, ce seroit à qui mériteroit le
                    mieux de passer dans ces corps illustres; et au lieu de ces levées faites à la
                    hâte, que la faveur,la collusion, la fraude ou la négligence font accepter sans
                    examen, nous aurions l'élite du peuple. Alors quelle comparaison des forces de
                    l'empire, avec ce qu'il en eut jamais, dans ses tems même les plus heureux? Et
                    quels peuples du midi ou du nord oseroient venir nous troubler, nous qui les
                    avons repoussés tant de fois avec des troupes sans discipline, presque sans
                    armes et sans pain? Et qui vous répond, lui dit Justinien, que dans un empire
                    tout militaire les peuples seront bien soumis? Qui m'en répond? Leur intérêt,
                    dit le vieillard, la bonté de vos loix, l'équité d'un gouvernement modéré,
                    vigilant et sage.Oubliez-vous que j'ai demandé que les peuples fussent heureux?
                    Non dit Justinien; mais je les crois amis des nouveautés, enclins au changement,
                    inquiets, remuants, crédules pour le premier audacieux qui leur promet un sort
                    plus doux. Vous voyez le peuple, dit Bélisaire, dans l'état présent, dans l'état
                    de souffrance, et tel qu'on le voyoit à Rome lorsqu'il y étoit malheureux. Mais
                    croyez que les hommes sçavent ce qui leur manque, et ce qui leur est dû; qu'ils
                    ne seroient point insensibles au soin qu'un prince bienfaisant prendroit de
                    soulager leurs peines, et que l'amour qu'il leur témoigneroit seroit payé par
                    leur amour. Qu'il essaye d'être envers eux juste, sensible, secourable; qu'il
                    n'emploie à regner sous lui que des gens dignes de leseconder; qu'il veille en
                    pere sur ses enfans; je lui réponds qu'ils seront dociles. Et par quel prestige
                    voulez-vous que quelques mécontens, quelques séditieux fassent d'un peuple
                    fortuné un peuple parjure et rebelle? C'est au prince qui laisse gémir ses
                    sujets dans l'oppression, à craindre qu'ils ne l'abandonnent; mais celui qu'on
                    sçait occupé du repos et du bonheur des siens, n'a point d'usurpateurs à
                    craindre. Est-ce en entendant célébrer ses vertus, publier ses bienfaits, qu'on
                    osera troubler son regne? Est-ce dans les campagnes où regneront l'aisance, le
                    calme et la liberté; dans les villes où l' industrie et la fortune des citoyens,
                    leur état, leurs droits et leur vie seront sous la garde des loix; dans les
                    familles où l'innocence, l'honneur, la paix, la sainteté des noeuds de l'hymen
                    et de la nature auront un asyle sacré; est-ce là, dis-je, que les rebelles iront
                    chercher des partisans? Non, si l'empire de la justicen'est pas inébranlable,
                    rien ne l'est sur la terre. Je suppose avec vous cependant qu'il y ait du risque
                    et de l'audace à rendre ses sujets puissans, pour les rendre heureux et
                    tranquilles; c'est cette audace que j'aurois, dut-elle entraîner ma ruine; et je
                    leur dirois hautement: je vous mets à tous les armes à la main, pour me servir
                    si je suis juste, et pour me résister si je ne le suis pas. Vous me trouvez bien
                    téméraire! Mais je me croirois bien prudent de m'assurer ainsi à moi-même et aux
                    miens un frein contre nos passions, et sur-tout une digue contre celle des
                    autres! Avec ma couronne, et au-dessus d'elle, je transmettrois à mes
                    successeurs la nécessité d'être justes; et ce seroit pour ma mémoire le monument
                    le plus glorieux qu'un monarque eût jamais laissé. Je sçais, mes amis, que la
                    vertu n'a pas besoin du frein de la crainte; mais quel homme est sûr d'être
                    vertueux à tous les instans de sa vie?Un prince est au-dessus des loix: vos loix
                    le disent et cela doit être; mais ce seroit la premiere chose que j'oublierois
                    en montant sur le trône; et malheur au flatteur infâme qui m'en feroit souvenir.
                    Adieu mes amis. C'est un travail pénible que de changer la face d'un empire. Il
                    est tems de nous reposer. Cependant il me reste encore à vous parler d'une
                    calamité qui m'afflige sensiblement, et à laquelle je veux demain intéresser mon
                    cher Tibére. Il a sans doute de grandes vues, dit l'empereur, en s'en allant.
                    Mais si l'exécution en est possible, ce n'est que pour un jeune prince qui
                    portera sur le trône un esprit mâle, une ame droite, du courage et de la vertu.
                    Encore, hélas, aura-t-il besoin d'un long regne, pour achever une grande
                    révolution. Je ne sçais, dit Tibére, mais il me semble avoir vu dans le projet
                    de ce héros biendes choses qui ne demandent qu'un seul acte d'une volonté ferme;
                    et si le reste veut du tems, ce tems du moins n'est pas si éloigné, qu'on ne
                    puisse à tout âge espérer d'y atteindre. Mon cher Tibére, lui dit l'empereur,
                    vous voyez les difficultés avec les yeux de la jeunesse. Votre activité les
                    franchit; mais ma foiblesse s'en effraie. Si l'on veut faire de grandes choses,
                    ajoûta-t-il en gémissant, il faut s'y prendre de bonne heure. Il n'est pas tems
                    de commencer à vivre quand on n'a plus besoin que de sçavoir mourir. Je veux
                    pourtant revoir encore cet homme juste. Il m'afflige; mais j'aime mieux aller
                    m'affliger avec lui, que de participer à la joie insultante de tous ces hommes
                    froids et durs dont je me vois environné. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 15 </head>
                <p> Le jour suivant l'empereur et Tibére étant arrivés à l'heure accoutumée,
                    trouverent le héros assis dans son jardin, à l'aspect du soleil couchant. Il ne
                    m'éclaire plus, mais il m'échauffe encore, leur dit-il d'un air sérein; et
                    j'adore en lui la magnificence et la bonté de celui qui l'a fait. Que j'aime à
                    voir, dit Justinien, ces sentimens dans un héros! C'est le triomphe de la
                    religion. Son triomphe, dit Bélisaire, c'est de consoler l'homme dans le
                    malheur, c'est de mêler une douceur céleste aux amertumes de la vie. Et qui
                    l'éprouve mieux que moi? Accablé de vieillesse, privé de la vue, sans amis, seul
                    avec moi-même, et n'ayant devant moi que la caducité, la douleur et la tombe,
                    qui m'ôteroit l'idée du ciel me réduiroit peut-être au désespoir. L'homme de
                    bien est avec Dieu; il estassuré que Dieu l'aime: voilà ce qui le remplit de
                    force et de joie au milieu des afflictions. Je me souviens que dans des momens
                    de détresse, où tout m'abandonnoit, où tout conjuroit ma ruine, je me disois,
                    courage, Bélisaire, tu es sans reproche, et Dieu te voit. Cette pensée me
                    dilatoit le coeur que la tristesse avoit serré, elle rendoit la vie et la force
                    à mon ame. Je me parle de même encore; et quand ma fille est avec moi, qu'elle
                    s'afflige, et que je sens ses larmes baigner mon visage; hé bien, lui dis-je,
                    as-tu peur que celui qui nous a créés, ne nous délaisse et ne nous oublie? Ton
                    coeur est pur, sensible, honnête; ton pere n'est pas plus méchant que toi;
                    comment veux-tu que la bonté même n'ait pas soin des bonnes gens? Laisse, ma
                    fille, laisse venir le moment où celui qui d'un souffle a produit moname,
                    l'enveloppera dans son sein; et nous verrons si les méchans y viendront troubler
                    mon repos. Ma fille, que ce langage éclaire et persuade, pleure en m'écoutant;
                    mais ce sont de plus douces larmes; et peu-à-peu je l' accoutume à regarder la
                    vie comme un petit voyage, où l'on est dans la barque assez mal à son aise, mais
                    dont le port sera délicieux. Vous vous faites, dit l'empereur, une religion en
                    effet bien douce! Et c'est la bonne, reprit Bélisaire. Ne voulez-vous pas que je
                    me représente le dieu que je dois adorer, comme un tyran triste et farouche qui
                    ne demande qu'à punir? Je sçais bien que lorsque des hommes jaloux, superbes,
                    mélancoliques nous le représentent, ils le font colére et violent comme eux;
                    mais ils ont beau lui attribuer leurs vices; je tâche moi, de ne voir en lui que
                    ce que je dois imiter. Si je me trompe, au moins suis-je assuré que mon erreur
                    est innocente. Dieu m'a créé foible, il seraindulgent; il sçait bien que je n'ai
                    ni la folie ni la malice de vouloir l'offenser; c'est une rage impuissante et
                    absurde que je ne conçois même pas. Je lui suis plus fidele encore, et plus
                    dévoué mille fois que je ne le fus jamais à l'empereur; et je suis bien sûr que
                    l' empereur qui n'est qu'un homme, ne m'eût jamais fait aucun mal, s'il avoit pu
                    lire comme lui dans mon coeur. Hélas! Ce dieu, reprit Justinien, n'en est pas
                    moins un dieu terrible. Terrible aux méchans, je le crois, dit Bélisaire; mais
                    je suis bon; autant l'ame d'un scélérat est incompatible avec cette divine
                    essence, autant je me plais à penser que l'ame du juste lui est analogue. Et qui
                    de nous est juste, dit l' empereur? Celui qui fait de son mieux pour l'être, dit
                    Bélisaire: car la droiture est dans la volonté. Je ne m'étonne pas, dit le jeune
                    Tibére, si votre pensée aime à s'élever jusqu'à lui: vous le voyez si favorable!
                    Hélas, dit le vieillard, je sens bienqu'en m'efforçant de le concevoir, je
                    fatigue envain ma foible intelligence à réunir tout ce que je sçais de meilleur
                    et de plus beau, et qu'il n'en résulte jamais qu' une idée très-imparfaite. Mais
                    que voulez-vous que fasse un homme qui tâche de connoître un dieu? Si cet être
                    incompréhensible se plaît à quelque chose, c'est à l'amour de ses enfans; et ce
                    qui me le peint sous les traits les plus doux, est ce que je saisis le plus
                    avidement, pour en composer son image. Ce n'est pas assez, dit l'empereur, de se
                    le peindre bienfaisant, il faut ajouter qu'il est juste. C'est la même chose,
                    dit le vieillard: se plaire au bien, haïr le mal, récompenser l'un, punir
                    l'autre, c'est être bon: je m'en tiens-là. N'avez-vous jamais, comme moi,
                    assisté en idée au lever de Titus, de Trajan, et des Antonins? C'est une de mes
                    rêveries les plus fréquentes et les plus délicieuses. Je crois être au milieu de
                    cette cour, toute composée devrais amis du prince; je le vois sourire avec bonté
                    à cette foule d'honnêtes gens, répandre sur eux les rayons de sa gloire, se
                    communiquer à eux avec une majesté pleine de douceur et remplir leur ame de
                    cette joie pure, qu'il ressent lui-même en faisant des heureux. Hé bien, la cour
                    de celui qui m'attend sera infiniment plus auguste et plus belle. Elle sera
                    composée de ces Titus, de ces Trajans, de ces Antonins, qui ont fait les délices
                    du monde. C'est avec eux et tous les gens de bien, de tous les païs et de tous
                    les âges, que le pauvre aveugle Bélisaire se trouvera devant le trône du dieu
                    juste et bon. Et les méchans, lui dit Tibére, qu'en faites-vous?-ils ne seront
                    point là. J'espere y voir, ajouta-t-il, l'auguste et malheureux vieillard, qui
                    m'a privé de la lumiere: car il a fait du bien, et il l'a fait par goût, et s'il
                    a fait du mal, il l'a fait par surprise. Il sera bien aise, je crois, de me
                    retrouver mes deux yeux! En parlantainsi, son visage étoit tout rayonnant de
                    joie; et l'empereur fondoit en larmes, penché sur le sein de Tibére. Mais
                    bientôt l' attendrissement faisant place à la réflexion, vous espérez trouver,
                    dit-il à Bélisaire, les héros payens dans le ciel! Y pensez-vous? écoutez, mon
                    voisin, dit Bélisaire: vous n'avez pas envie d'affliger ma vieillesse? Je suis
                    un pauvre homme, qui n'ai d'autre consolation que l' avenir que je me fais. Si
                    c'est une illusion, laissez-la moi: elle me fait du bien; et Dieu n'en est point
                    offensé: car je l'en aime davantage. Je ne puis me résoudre à croire qu'entre
                    mon ame et celle d'Aristide, de Marc-Auréle et de Caton il y ait un éternel
                    abîme; et si je le croyois, je sens que j'en aimerois moinsl'être excellent qui
                    nous a faits. Jeune homme, dit l'empereur à Tibére, en honorant dans ce héros
                    cet enthousiasme généreux, n'allez pas le prendre pour guide. Bélisaire ne s'est
                    jamais piqué d'être profond dans ces matieres. Profond! Hélas! Et qui peut
                    l'être, dit le vieillard? Quel homme assez audacieux peut dire avoir sondé les
                    décrets éternels? Mais Dieu nous a donné deux guides qui doivent être d'accord
                    ensemble, la lumiere de la foi et celle du sentiment. Ce qu'un sentiment naturel
                    et irrésistible nous assure, la foi ne peut le désavouer. La révélation n'est
                    que le supplément de la conscience: c'est la même voix qui se fait entendre du
                    haut du ciel et du fond de mon ame. Il n'est pas possible qu'elle se démente, et
                    si d'un côté je l'entens me dire que l'homme juste et bienfaisant est cher à la
                    divinité, de l'autre elle ne me dit pas qu'il est l'objet de ses vengeances. Et
                    qui vous répond, dit l'empereur, que cette voixqui parle à votre coeur soit une
                    révélation secrette? Si elle ne l'est pas, Dieu me trompe, dit Bélisaire, et
                    tout est perdu. C'est elle qui m'annonce un dieu, elle qui m'en prescrit le
                    culte, elle qui me dicte sa loi. Auroit-il donné l'ascendant irrésistible de
                    l'évidence à ce qui ne seroit qu'une erreur? ô, qui que vous soyez, laissez-moi
                    ma conscience: elle est mon guide et mon soutien. Sans elle je ne connois plus
                    le vrai, le juste ni l'honnête; le mensonge et la vérité, le bien et le mal se
                    confondent; je ne sçais plus si j'ai fait mon devoir; je ne sçais plus s'il y a
                    des devoirs: c'est alors que je suis aveugle; et ceux qui m'ont privé de la
                    clarté du jour, ont été moins barbares que ne seroit celui qui obscurciroit en
                    moi cette lumiere intime. Que vous fait-elle donc voir si clairement, reprit
                    Justinien, cette lueur foible et trompeuse? Qu'une religion qui m'annonce un
                    dieu propice etbienfaisant, est la vraie, dit Bélisaire, et que tout ce qui
                    répugne à l'idée et au sentiment que j' en ai conçu, n'est pas de cette
                    religion. Vous l'avouerai-je? Ce qui m'y attache, c'est qu'elle me rend meilleur
                    et plus humain. S'il falloit qu'elle me rendît farouche, dur, impitoyable, je
                    l'abandonnerois, et je dirois à Dieu: dans l'alternative fatale d'être incrédule
                    ou méchant, je fais le choix qui t'offense le moins. Heureusement elle est selon
                    mon coeur. Aimer Dieu, aimer ses semblables: quoi de plus simple et de plus
                    naturel! Vouloir du bien à qui nous fait du mal: quoi de plus grand et de plus
                    sublime! Ne voir dans les afflictions que les épreuves de la vertu: quoi de plus
                    consolant pour l'homme! Après cela qu'on me propose des mysteres inconcevables;
                    je m'y soumets, et je plains ceux dont la raison est moins éclairée ou moins
                    docile que la mienne. Mais j'espere pour eux en la bonté d'un pere dont tous les
                    hommessont les enfans, et en la clémence d'un juge qui peut faire grace à
                    l'erreur. Par-là, reprit Justinien, vous allez sauver bien du monde! Est-il
                    besoin, dit Bélisaire, qu'il y ait tant de réprouvés? Je sens comme vous, dit
                    l'empereur, qu'il est plus doux d'aimer son dieu que de le craindre; mais toute
                    la nature atteste ses vengeances, et la rigueur de ses décrets. Moi, dit
                    Bélisaire, je suis certain qu'il ne punit qu'autant qu'il ne peut pardonner, que
                    le mal ne vient point de lui, et qu'il a fait au monde tout le bien qu'il a
                    pu.Telle est ma religion. Qu'on la propose à tous les peuples, et qu'on demande
                    si elle n'est pas digne de vénération et d'amour; toutes les voix de la nature
                    vont s'élever en sa faveur. Mais si la violence et la cruauté lui mettent la
                    flamme et le fer à la main, si les princes qui la professent, faisant de ce
                    monde un enfer, tourmentent, au nom d'un dieu de paix, ceux qu'ils devroient
                    aimer et plaindre, on croira de deux choses l'une, ou que leur religion est
                    barbare comme eux, ou qu'ils ne sont pas dignes d'elle. Vous élevez-là, dit
                    Justinien, une question bien sérieuse! Il ne s'agit pas de moins que de sçavoir
                    si un prince a le droit d'exiger dans ses états l'unité de dogme et de culte.
                    Car s'il a ce droit, il ne peut l'exercer sur des rebelles obstinés que par la
                    force et les châtimens.Comme je suis de bonne foi, dit Bélisaire, je conviens
                    d'abord que tout ce qui peut influer sur les moeurs et intéresser l'ordre
                    public, est du ressort du souverain, non pas comme juge de la vérité et de
                    l'erreur, mais comme juge du bien ou du mal qui en résulte: car le premier
                    principe de toute croyance est que Dieu est ami de l'ordre et qu'il n'autorise
                    rien de ce qui peut le troubler. Hé bien, dit l'empereur, doutez-vous que les
                    moeurs publiques n'aient des rapports intimes et nécessaires avec la croyance?
                    Je reconnois, dit Bélisaire, qu'il y a des vérités qui intéressent les moeurs;
                    mais observez que Dieu en a fait des vérités de sentiment, dont aucun homme
                    sensé ne doute. Au lieu que les vérités mystérieuses, et qui ont besoin d'être
                    révélées, ne tiennent point à la morale. Examinez-les bien: Dieu les a détachées
                    de la chaîne de nos devoirs, afin que, sans la révélation, il y eût par-tout
                    d'honnêtes gens. Or,si la providence a rendu indépendans de ces vérités sublimes
                    l'ordre de la société, l'état des hommes, le destin des empires, les bons et les
                    mauvais succès des choses d'ici-bas; pourquoi les souverains ne font-ils pas
                    comme elle? Qu'ils examinent de bonne foi, si en croyant ou ne croyant pas tel
                    ou tel point de doctrine, on en sera mieux ou plus mal, meilleur ou moins bon
                    citoyen, et sujet plus ou moins fidéle. Cet examen sera leur régle; et vous
                    voyez par-là de combien de disputes je les dispense de se mêler. Je vois, dit
                    l'empereur, que vous ne leur laissez que le soin de ce qui intéresse les hommes;
                    mais y a-t-il pour eux de devoir plus saint que d'être les ministres des
                    volontés du ciel? Ah! Qu'ils soient les ministres de sa bonté, s'écria
                    Bélisaire; et qu'ils laissent aux démons l'infernal emploi de ministres de ses
                    vengeances. Il est dans l'ordre de la bonté, dit l'empereur, de vouloirque
                    l'homme s'éclaire et que la vérité triomphe. Elle triomphera, dit Bélisaire;
                    mais vos armes ne sont pas les siennes. Ne voyez-vous pas qu'en donnant à la
                    vérité le droit du glaive, vous le donnez à l'erreur? Que pour l'exercer, il
                    suffira d'avoir l'autorité en main? Et que la persécution changera d'étendarts
                    et de victimes, au gré de l'opinion du plus fort? Ainsi Anastase a persécuté
                    ceux que Justinien protége; et les enfans de ceux qu'on égorgeoit alors,
                    égorgent à leur tour la postérité de leurs persécuteurs. Voilà deux princes qui
                    ont cru plaire à Dieu, en faisant massacrer les hommes; hé bien? Lequel des deux
                    est sûr que le sang qu'il a fait couler est agréable à l'éternel? Dans les
                    espaces immenses de l'erreur, la vérité n'est qu'un point. Qui l'a saisi ce
                    point unique? Chacun prétend que c'est lui; mais sur quelle preuve? Et
                    l'évidence même le met-elle en droit d'exiger, d'exiger le fer à la main,
                    qu'unautre en soit persuadé? La persuasion vient du ciel ou des hommes. Si elle
                    vient du ciel, elle a par elle-même un ascendant victorieux; si elle vient des
                    hommes, elle n'a que les droits de la raison sur la raison. Chaque homme répond
                    de son ame. C'est donc à lui, et à lui seul, à se décider sur un choix, d'où
                    dépend à jamais sa perte ou son salut. Vous voulez m'obliger à penser comme
                    vous! Et si vous vous trompez, voyez ce qui m'en coûte. Vous-même, dont l'erreur
                    pouvoit être innocente, serez-vous innocent de m'avoir égaré? Hélas! à quoi
                    pense un mortel de donner pour loi sa croyance? Mille autres, d'aussi bonne foi,
                    ont été séduits et trompés. Mais quand il seroit infaillible, est-ce un devoir
                    pour moi de le supposer tel? S'il croit parce que Dieu l'éclaire, qu'il lui
                    demande de m'éclairer. Mais s'il croit sur la foi des hommes, quel garant pour
                    lui et pour moi! Le seul point sur lequel tous les partis s'accordent,c' est
                    qu'aucun d'eux ne comprend rien à ce qu'ils osent décider; et vous voulez me
                    faire un crime de douter de ce qu'ils décident! Laissez descendre la foi du
                    ciel, elle fera des prosélites; mais avec des édits, on ne fera jamais que des
                    rebelles, ou des fripons. Les braves gens seront martyrs, les lâches seront
                    hypocrites; les fanatiques de tous les partis seront des tigres déchaînés. Voyez
                    ce sage roi des goths, ce Théodoric dont le regne ne le céda que vers sa fin au
                    regne de nos meilleurs princes. Il étoit arien; mais bien loin d'exiger qu'on
                    adoptât ses sentimens, il punissoit de mort dans ses favoris cette complaisance
                    infâme et sacrilége. " comment ne me trahiriez-vous pas, disoit-il, moi qui ne
                    suis qu'un homme, puisque vous trahissez pour moi celui que vos peres ont adoré
                    " ? L'empereur Constance pensoit de même. Il ne fit jamais un crime à ses sujets
                    d'être fidéles à leur croyance; il en faisoit un à ses courtisansd'abjurer la
                    leur pour lui plaire, et de trahir leur ame pour gagner sa faveur. ô plût au
                    ciel que Justinien eût renoncé comme eux au droit d'asservir la pensée! Il s'est
                    laissé engager dans des querelles interminables; elles lui ont coûté plus de
                    veilles que ses plus utiles travaux. Qu'ont-elles produit? Des séditions, des
                    révoltes et des massacres. Elles ont troublé son repos, et le repos de ses
                    états. Le repos des états, reprit l'empereur, dépend de l'union des esprits.
                    C'est une maxime équivoque, dit Bélisaire, et dont on abuse souvent. Les esprits
                    ne sont jamais plus unis, que lorsque chacun est libre de penser comme bon lui
                    semble. Sçavez-vous ce qui fait que l'opinion est jalouse, tyrannique et
                    intolérable? C'est l'importance que les souverains ont le malheur d'y attacher;
                    c'est la faveur qu'ils accordent à une secte, au préjudice et à l'exclusion de
                    toutes les sectes rivales. Personne neveut être avili, rebuté, privé des droits
                    de citoyen et de sujet fidéle; et toutes les fois que dans un état on fera deux
                    classes d'hommes, dont l'une écartera l'autre des avantages de la société, quel
                    que soit le motif de l'exhérédation, la classe proscrite regardera la patrie
                    comme sa marâtre. Le plus frivole objet devient grave, dès qu'il influe
                    sérieusement sur l'état des citoyens. Et croyez que cette influence est ce qui
                    anime les partis. Qu'on attache le même intérêt à une dispute élevée sur le
                    nombre des grains de sable de la mer; on verra naître les mêmes haines. Le
                    fanatisme n'est le plus souvent que l'envie, la cupidité, l'orgueil, l'ambition,
                    la haine, la vengeance qui s'exercent au nom du ciel; et voilà de quels dieux un
                    souveraincrédule et violent se rend l'implacable ministre. Qu'il n'y ait plus
                    rien à gagner sur la terre à se débattre pour le ciel; que le zéle de la vérité
                    ne soit plus un moyen de perdre son rival ou son ennemi, de s'élever sur leurs
                    débris, de s'enrichir de leurs dépouilles, d' obtenir une préférence à laquelle
                    ils pouvoient pretendre; tous les esprits se calmeront, toutes les sectes seront
                    tranquilles. Et la cause de Dieu sera abandonnée, dit Justinien. Dieu n'a pas
                    besoin de vous pour soutenir sa cause, dit Bélisaire. Est-ce en vertu de vos
                    édits que le soleil se leve, et que les étoiles brillent au ciel? La vérité luit
                    de sa propre lumiére; et on n'éclaire pas les esprits avec la flamme des
                    buchers. Dieu remet aux princes le soin de juger les actions des hommes; mais il
                    se réserve à lui seul le droit de juger les pensées; et la preuve que la vérité
                    ne les a pas pris pour arbitres, c'est qu'il n'en est aucun qui soit exempt
                    d'erreur.Si la liberté de penser est sans frein, dit l'empereur, la liberté
                    d'agir sera bientôt de même. Point du tout, reprit Bélisaire: c'est-là que
                    l'homme rentre sous l'empire des loix; et plus cet empire se renfermera dans ses
                    limites naturelles, moins il aura besoin de force pour maintenir l'ordre et la
                    paix. La justice est le point d'appui de l'autorité; et celle-ci n'est
                    chancelante que lorsqu'elle est hors de sa base. Comment voulez-vous accoutumer
                    les hommes à voir un homme s'ériger en Dieu, et commander, les armes à la main,
                    de croire ce qu'il croit, de penser comme il pense? Demandez à vos généraux si
                    l'on persuade à coup d'épée? Demandez-leur ce qu'a fait en Afrique la rigueur et
                    la violence exercée sur les vandales. J' étois en Sicile; Salomon y arriva
                    furieux et désespéré. " tout est perdu en Afrique (me dit-il): les vandales sont
                    révoltés; Carthage est prise, elle est au pillage; et dans sesmurs et dans les
                    campagnes on nage dans des flots de sang; et cela, pour quelques rêveurs qui ne
                    s'entendent pas eux-mêmes, et qui jamais ne seront d'accord. Si l'empereur s'en
                    mêle, s'il donne des édits pour des subtilités où il ne comprend rien, il n' a
                    qu'à mettre ses docteurs à la tête de ses armées: pour moi j'y renonce; je suis
                    au désespoir " . Ainsi me parla ce brave homme. Entre nous il avoit raison.
                    C'est bien assez des passions humaines pour troubler un si vaste empire, sans
                    que le fanatisme encore y vienne agiter ses flambeaux. Et qui appaisera les
                    troubles élevés? Demanda l'empereur. L'ennui, répondit Bélisaire, l'ennui de
                    disputer sur ce qu'on n'entend pas, sans être écouté de personne. C'est
                    l'attention qu'on a donnée aux nouveautés, qui a produit tant de novateurs.
                    Qu'on n'y mette aucune importance; bientôt la mode en passera; et ils prendront
                    d'autres moyens pourdevenir des personnages. Je compare tous ces gens-là à des
                    champions dans l'arêne. S'ils étoient seuls, ils s'embrasseroient. Mais on les
                    regarde; ils s'égorgent. En vérité, dit le jeune homme, ses raisons me
                    persuaderoient. Ce qui m'en afflige, dit l'empereur, c'est qu'il rend le zéle
                    d'un prince inutile à la religion. Le ciel m'en préserve, dit Bélisaire! Je suis
                    bien sûr de lui laisser le plus infaillible moyen de la rendre chere à ses
                    peuples: c'est de faire juger de la sainteté de sa croyance par la sainteté de
                    ses moeurs; c'est de donner son regne pour exemple et pour gage de la vérité qui
                    l'éclaire et qui le conduit. Rien de plus aisé, en faisant des heureux, que de
                    faire des prosélites; et un monarque juste a lui seul plus d'empire sur les
                    esprits, que tous les persécuteurs ensemble. Il est plus commode sans doute de
                    faire égorger les hommes que de les persuader; mais si les souverains
                    demandoientà Dieu, quelles armes emploierons-nous pour vous faire adorer comme
                    vous devez l'être? Et que Dieu daignât se faire entendre, il leur répondroit,
                        <hi rend="italic"> vos vertus </hi> . Quand l'ame de Justinien, que cette
                    dispute avoit émue, se fut calmée dans le silence, il se rappella les maximes et
                    les conseils des sectaires qui l'entouroient, leur violence, leur orgueil, leurs
                    animosités cruelles. Quel contraste, disoit-il en lui-même! Voilà un homme
                    blanchi dans les combats, qui respire l'humanité, la modération, l'indulgence;
                    et les ministres d'un dieu de paix ne m'ont jamais recommandé qu'une contrainte
                    tyrannique, et qu'une inflexible rigueur! Bélisaire est pieux et juste: il aime
                    son dieu, il désire que tous l'adore comme lui; mais il veut que ce culte soit
                    volontaire et libre. C'est moi qui me suis trop livré à ce zéle qui, dans mon
                    ame, n'étoit peut-être que l'orgueil de dominer sur les esprits. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE 16 </head>
                <p> Le lendemain l'empereur et Tibére, en allant trouver le héros, coururent un
                    danger qu'ils n'avoient pas prévu; et la gloire de les en délivrer fut un
                    triomphe que le ciel voulut donner encore à Bélisaire. Les bulgares, qu'on
                    n'avoit poursuivis que jusqu'au pied des montagnes de la haute Thrace, n'avoient
                    pas plutôt vu la campagne libre, qu'ils s'y étoient répandus de nouveau; et l'un
                    de leurs corps détachés faisoit des courses sur la route du château de
                    Bélisaire, lorsqu'ils apperçurent un char qui annonçoit un riche butin. Ils
                    l'environnent, lui coupent le passage, et se saisissent des voyageurs. Ceux-ci,
                    en donnant ce qu'ils avoient, obtinrent aisément la vie. Mais on mit à leur
                    liberté un prix qu'ils n'étoientpas en état de payer sur l'heure; et on les
                    emmenoit captifs. L'empereur ne vit qu'un moyen d'échapper aux bulgares, sans en
                    être connu. Conduisez-nous, leur dit-il, où nous avons dessein de nous rendre:
                    de-là nous nous procurerons la rançon que vous demandez. Je vous réponds sur ma
                    tête que vous n'avez point de surprise à craindre; et si je manque à ma parole,
                    ou si je vous fais repentir de vous être fiés à moi, je consens à perdre la vie.
                    L'air d'assurance et de majesté dont il appuya ces paroles, fit impression sur
                    les bulgares. Où faut-il vous mener, lui demanda leur chef? à six mille d'ici,
                    répondit l'empereur, au château de Bélisaire. De Bélisaire! Dit le bulgare. Quoi
                    vous connoissez ce héros! Assurément, dit l'empereur, et j'ose croire qu'il est
                    mon ami. S'il est vrai, dit le chef, vous n'avez rien à craindre: nous allons
                    vous accompagner. Bélisaire, au bruit de leur arrivée,croit qu'on vient
                    l'enlever une seconde fois; et sa fille toute tremblante le serre dans ses bras,
                    avec des cris perçans. Mon pere, dit-elle, ah mon pere! Faut-il encore nous
                    séparer! à l'instant même on vient leur dire que la cour du château se remplit
                    d'hommes armés, qui environnent un char. Bélisaire se montre; et le chef des
                    bulgares l' abordant avec ses captifs, héros de la Thrace, lui dit-il, voilà
                    deux hommes qui te réclament, et qui se disent de tes amis. Qu'ils se nomment,
                    dit Bélisaire. Je suis Tibére, dit l'un d'eux, et mon pere est pris avec moi.
                    Oui, s'écria Bélisaire, oui sans doute, ce sont mes voisins, mes amis. Mais
                    vous, qui me les amenez, de quel droit sont-ils en vos mains? Qui êtes-vous?
                    Nous sommes bulgares, dit le chef; et nos droits sont les droits des armes. Mais
                    il n'est rien qui ne céde au respect que nous avons pour toi. Ce seroit mal
                    servir un prince qui t'honore, que demanquer d'égards pour ceux qui te sont
                    chers. Grand homme, tes amis sont libres, et ils te doivent leur liberté. à ces
                    mots l'empereur et Tibére tendirent les bras à leur libérateur; et Bélisaire se
                    sentant enveloppé de leurs chaînes, quoi, dit-il, vos mains sont captives! Et il
                    détacha leurs liens. Quels furent dans l'ame de l'empereur l'étonnement, la joie
                    et la confusion! ô vertu, dit-il, en lui-même, ô vertu, quel est ton pouvoir! Un
                    pauvre aveugle, du fond de sa misere, imprime le respect aux rois! Désarme les
                    mains des barbares! Et rompt les chaînes de celui! ... grand dieu! Si l'univers
                    voyoit ma honte! ... ah! Ce seroit encore un châtiment trop doux. Les bulgares
                    vouloient lui rendre tout ce qu'il leur avoit donné. Non, leur dit-il, gardez
                    ces dons, et soyez sûrs que j'y joindrai la rançon qui vous est promise. Leur
                    chef, en quittant Bélisaire, luidemanda s'il ne le chargeoit d'aucun ordre
                    auprès de son roi. Dites-lui que je fais des voeux, répondit le héros, pour
                    qu'un si vaillant prince soit l'allié de ma patrie, et l'ami de mon empereur. ô
                    Bélisaire! S'écria Justinien, quand il fut revenu du trouble que ce péril lui
                    avoit causé, ô Bélisaire! Quel ascendant vous avez sur l'ame des peuples! Les
                    ennemis mêmes de l'empire sont vos amis! Ne vous étonnez pas, lui dit Bélisaire
                    en souriant, de mon crédit chez les bulgares. Je suis fort bien avec leur roi.
                    Il y a même très-peu de jours que nous avons soupé ensemble. Où donc, lui
                    demanda Tibére? Dans sa tente, dit le vieillard: j'ai oublié de vous le dire.
                    Lorsque je me rendois ici, ils m'ont arrêté comme vous sur la route, et ils
                    m'ont mené dans leur camp. Leur roi m'a bien reçu, m'a donné à souper, m'a fait
                    coucher sous ses pavillons; et le lendemain je me suis fait remettre au lieu
                    même où l'on m'avoitpris. Quoi, dit Justinien, ce roi sçait qui vous êtes, et il
                    ne vous a pas retenu! Il en avoit bien quelque envie, dit Bélisaire; mais ses
                    vues et mes principes ne se sont pas trouvés d'accord. Il me parloit de me
                    venger! Me venger, moi! La digne cause pour mettre mon pays en feu! Je l'ai
                    remercié, comme vous croyez bien; et il m'en estime davantage. Ah! Quels remors!
                    Quels remors éternels pour l'ame de Justinien, lui dit Justinien lui-même, s'il
                    sçait jamais quel a été l'excès de son ingratitude! Où trouvera-t-il un ami
                    comme celui qu'il a perdu? Et n'est-il pas indigne d'en avoir jamais, après son
                    horrible injustice? Non, reprit Bélisaire, ne l'outragez pas. Plaignez,
                    respectez sa vieillesse. Vous allez voir comment il a été surpris. Ma ruine a eu
                    trois époques. La premiere fut mon entrée dans Carthage. Maître du palais de
                    Gelimer, je fis deson trône un tribunal où je siégeai pour rendre la justice.
                    Mon intention étoit de donner aux loix un appareil plus imposant; mais on
                    n'étoit pas obligé de lire dans ma pensée; et lorsqu'on s' assied sur un trône,
                    on a bien l'air de l'essayer. Je fis donc là une imprudence: ce ne fut pas la
                    seule. J'eus la curiosité de me faire servir à la table de Gelimer, et à la
                    maniere des vandales, par les officiers de leur roi. C'en fut assez pour faire
                    croire que je voulois prendre sa place. Le bruit en courut à la cour. Pour le
                    détruire, je demandai mon retour après ma victoire; et Justinien récompensa ma
                    fidélité par le plus beau triomphe. Je menois Gelimer captif, avec sa femme et
                    ses enfans, et les trésors accumulés que les vandales, depuis un siécle, avoient
                    ravis aux nations. L'empereur me reçut dans le cirque; et en le voyant sur ce
                    trône élevé qu'entouroit un peuple innombrable, tendre la main à son sujet, avec
                    une grace mêléede douceur et de majesté, je tressaillis de joie, et je dis en
                    moi-même: cet exemple va lui donner une foule de héros: il sçait le grand art
                    d'exciter l'émulation et l'amour de la gloire; on se disputera l'honneur de le
                    servir. Mais si mon triomphe lui préparoit des succès, il m'annonçoit bien des
                    traverses! Ce fut dès lors que l'envie se déchaîna contre moi. Cinq ans de
                    victoires lui imposerent silence; mais lasse enfin de mes succès, elle perdit
                    toute pudeur. J'assiégeois Ravenne, où les goths s'étoient retirés, chassés de
                    toute l'Italie. C'étoit leur unique refuge; ils ne pouvoient plus m'échapper. On
                    fit entendre à l'empereur que la place étoit imprenable, que la ruine de son
                    armée seroit le fruit de son obstination; et lorsque réduits à l'extrémité les
                    goths m'alloient rendre les armes, arrivent des ambassadeurs, que Justinien
                    envoie pour leur offrir la paix. Je vois clairementqu'on l'a surpris, et que ce
                    seroit le trahir que de manquer l'instant de gagner l'Italie: je différe de
                    consentir à la paix qu'il fait proposer; la ville se rend; et je suis accusé de
                    révolte et de trahison. Ce n'étoit pas sans quelque apparence, comme vous voyez:
                    j'avois désobéi, j'avois fait encore plus. Les assiégés mécontens de leur roi,
                    m'avoient offert sa couronne: un refus pouvoit les aigrir; je les flattai par ma
                    réponse, et cette acceptation, en effet simulée, passa pour sincere à la cour.
                    Je fus rappellé; et mon obéissance déconcerta mes ennemis. Je menai captif aux
                    piés de l'empereur ce roi des goths, dont on m'accusoit d'avoir accepté la
                    couronne. Mais cette fois le triomphe ne me fut point accordé. J'en eus une
                    douleur mortelle. Non que j'en fusse humilié: mon cortége faisoit ma pompe; et
                    l'affluence et les acclamations dupeuple qui m'environnoit, auroient satisfait
                    une vanité plus ambitieuse que la mienne. Mais le froid accueil de Justinien
                    m'annonçoit qu'il n'étoit point dissuadé; et par malheur, cette cruelle atteinte
                    qu'on avoit portée à son ame, fut encore envenimée par l'enthousiasme imprudent
                    d'un peuple enivré de ma gloire. Ici, de bonne foi, mettez-vous à la place de
                    l'empereur, déja prévenu contre moi. N'auriez-vous pas été blessé des éloges
                    qu'on me donnoit, et qui étoient pour lui des reproches? N'auriez-vous pas pris
                    quelque ombrage de l'ambition d'un sujet, que la voix publique élevoit jusqu'au
                    ciel? N' auriez-vous pas vu avec quelque dépit tout un peuple, dans son ivresse,
                    affecter de me venger de vous, en me décernant un triomphe plus beau que celui
                    qu'on me refusoit? Auriez-vous fermé l'oreille aux réflexions de la cour, sur
                    l'insulte faite à la majesté par ce tumulte populaire? Mon voisin, le plus grand
                    princeest homme; il n'en est point qui ne soient jaloux de leur gloire et de
                    leur pouvoir; et quand Justinien n'auroit pas eu la force de se vaincre et de me
                    pardonner, cela devroit peu nous surprendre. Il le fit cependant: il se mit
                    au-dessus des foiblesses de la vanité, et des soupçons de la jalousie; il daigna
                    me confier encore l'honneur de ses armes et la défense de ses états. Mais un
                    dernier événement le fit pencher enfin du côté de mes ennemis. J'étois au bout
                    de ma carriere. Narsès, qui m'avoit succédé en Italie, me consoloit par ses
                    victoires, de ma triste inutilité; je croyois n'avoir plus qu'à mourir
                    tranquille; quand les huns vinrent désoler la Thrace. L'empereur se souvint de
                    moi, et daigna charger ma vieillesse d'une expédition, dont l'issue décidoit du
                    sort de l'état. Je couvris mes rides et mes cheveux blancs d'un casque rouillé
                    par dix ans de repos.La fortune me seconda; je chassai les huns, qui n'étoient
                    plus qu'à quelques milles de nos murailles; et le succès d'une embuscade me fit
                    regarder comme un dieu. Ce fut dans toute la ville, à mon retour, une folie, un
                    égarement dont je gémissois en moi-même; mais le moyen de l'appaiser? L'empereur
                    étoit vieux: cet âge a des foiblesses; et l'extrême faveur du peuple, les
                    honneurs excessifs qu'il me rendoit, firent croire à ce prince qu'on étoit las
                    de son regne, et qu'on l'avertissoit de céder le trône à celui qui le défendoit.
                    L'inquiétude et le chagrin se saisirent de son ame; et sans me traiter comme
                    criminel, ilm'éloigna comme dangereux. Ce fut alors que se forma contre lui
                    cette conspiration, dont les complices sont morts dans les tortures, sans en
                    avoir nommé le chef. La calomnie a suppléé au silence des coupables; et ce
                    silence a été pris lui-même pour un aveu qui m'accusoit. J'ai été arrêté; le
                    peuple s'en est plaint; une longue prison l'a ému de pitié; l'indignation a
                    produit la révolte; et l'empereur obligé de me livrer au peuple, n'a cru faire,
                    en m'ôtant les moyens de lui nuire, que désarmer son ennemi. Je ne le fus
                    jamais, le ciel m'en est témoin; mais le ciel qui lit dans les coeurs, n'a pas
                    permis aux souverains d'y lire; et celui que vous accusez est plus malheureux
                    que coupable, d'en avoir cru des apparences qui vous auroient peut-être abusé
                    comme lui. Oui sans doute, il est malheureux, et le plus malheureux des hommes,
                    dit Justinien, en se précipitant sur lui, et en le serrant dans ses bras. Quel
                    est cetransport de douleur, lui demanda Bélisaire étonné? C'est le tourment
                    d'une ame déchirée, lui dit Justinien. ô mon cher Bélisaire! Ce maître injuste,
                    ce tyran barbare, qui vous a fait crever les yeux, et qui vous a réduit à la
                    mendicité, c' est lui, c'est lui qui vous embrasse. Vous, seigneur! S'écria le
                    héros.-oui mon ami, mon défenseur, oui le plus vertueux des hommes, c'est moi
                    qui ai donné au monde cet horrible exemple d'ingratitude et de cruauté.
                    Laissez-moi subir à vos pieds l'humiliation que je mérite. J'oublie un trône que
                    j'ai souillé, une couronne dont je suis indigne. C'est la poussiere que vous
                    foulez que je dois mouiller de mes larmes; c'est-là que mon front doit cacher
                    l'opprobre dont il est couvert. Hé bien! Lui dit Bélisaire, qui le retenant dans
                    ses bras le sentoit suffoqué de sanglots, hé bien, seigneur! Allez-vous
                    succomber au repentir d'une faute? Vous voilà dans l'abattement, comme sivous
                    étiez le premier homme que la calomnie eût séduit, ou que l'apparence eût
                    trompé! Mais votre erreur fût-elle un crime, y a-t-il de quoi vous dégrader et
                    vous avilir à vos propres yeux? Non, grand prince, un moment de surprise ne doit
                    pas vous ôter l'estime de vous-même, et le courage de la vertu. Que votre ame
                    flétrie et consternée se relève au souvenir de tout le bien que vous avez fait
                    aux hommes, avant ce malheureux moment. Bélisaire est aveugle; mais vingt
                    peuples par vous sont délivrés du joug des barbares; mais les ravages de tous
                    les fléaux sont réparés par vos bienfaits; mais trente ans d'un regne marqué par
                    des travaux utiles, ont prouvé à tout l'univers que vous n'êtes pas un tyran.
                    Bélisaire est aveugle; mais il vous le pardonne; et si vous croyez devoir expier
                    encore le mal que vous lui avez fait, voyez combien cela vous est facile. Ah!
                    Remplissez un seul des voeux que je fais pour le bonheurdu monde, et je suis
                    trop dédommagé. Venez donc, lui dit l'empereur, en le serrant de nouveau dans
                    ses bras, venez m'aider à expier mon crime; venez l'exposer dans toute son
                    horreur aux yeux de ma perfide cour; et que votre présence, en rappellant ma
                    honte, atteste aussi mon repentir. Bélisaire eut beau le conjurer de le laisser
                    dans sa solitude; il fallut, pour le consoler, qu'il consentît à le suivre.
                    Alors Justinien s'adressant à Tibére, que ne vous dois-je pas, lui dit-il, mon
                    ami! Et quels bienfaits égaleront jamais le service que vous m'avez rendu? Non,
                    seigneur, lui dit le jeune homme, vous n'êtes pas assez riche pour m'en
                    récompenser. Mais chargez Bélisaire de la reconnoissance. Tout pauvre qu'il est,
                    il posséde un trésor que je préfére à tous les vôtres. Mon trésor est ma fille,
                    dit Bélisaire; et je ne puis mieux le placer. à ces mots il fit appeller Eudoxe.
                    Ma fille, lui dit-il, embrassez les genouxde l'empereur, et demandez-lui son
                    aveu pour donner votre main au vertueux Tibére. Au nom, à la vue de Justinien,
                    le premier mouvement de la nature, dans le coeur de la fille de Bélisaire, fut
                    le frémissement et l'horreur. Elle jette un cri douloureux, recule, et détourne
                    la vue. Justinien s'avance vers elle. Eudoxe, lui dit-il, daignez me regarder:
                    vous me verrez baigné de larmes: elles expriment le repentir qui me suivra dans
                    le tombeau. Ni ces larmes, ni mes bienfaits ne peuvent effacer mon crime; mais
                    Bélisaire me le pardonne; et voici le moment de vous montrer sa fille, en me
                    pardonnant comme lui. Ce fut pour Justinien une consolation d'unir Eudoxe avec
                    Tibére; et il commença dès ce moment à sentir rentrer dans son coeur la douce
                    paix de l'innocence. Jamais révolution plus soudaine et moins attendue, n'avoit
                    renversé les idées et les intérêts de la cour. L'arrivéede Bélisaire y jetta le
                    trouble et la consternation. Le voilà, dit l'empereur à ses courtisans, le voilà
                    ce héros, cet homme juste, que vous m'avez fait condamner. Tremblez lâches: son
                    innocence et sa vertu me sont connues; et votre vie est dans ses mains. La
                    pâleur, la honte et l'effroi étoient peints sur tous les visages: on croyoit
                    voir dans Bélisaire un juge inéxorable, un dieu terrible et menaçant; il fut
                    modeste comme dans sa disgrace; il ne voulut connoître aucun de ses accusateurs;
                    et honoré jusqu'à sa mort de la confiance de son maître, il ne lui inspira
                    jamais que l'indulgence pour le passé, la vigilance sur le présent, et une
                    sévérité imposante pour tous les crimes à venir. Mais il vécut trop peu pour le
                    bonheur du monde, et pour la gloire de Justinien. Ce vieillard foible et
                    découragé, se contenta de lui donner des larmes; et les conseils de Bélisaire
                    furent oubliés avec lui. </p>
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