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                <title ref="bgrf:88.101 wikidata:Q2293012 MiMoText-ID:Q3971"> Paul et Virginie: MiMoText edition </title>
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                <date>2020</date>
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                    <title> Paul et Virginie </title>
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                    <date>2008</date>
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                    <title> Paul et Virginie </title>
                    <author> Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> P. Didot l'aîné </publisher>
                    <date>1806</date>
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                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1787</date>
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        <front>
            <div type="titlepage">
                <head> Bernardin de Saint-Pierre <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi>
                </head>
                <p> roman </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi>
                </p>
                <p> Édition de référence : </p>
                <p> Éditions Rencontre, Lausanne. </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="chapter">
                <head> Préambule </head>
                <p> Voici l'édition <hi rend="italic"> in-quarto </hi> de <hi rend="italic"> Paul et
                        Virginie </hi> que j'ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez
                    P. Didot l'aîné, sur papier vélin d'Essonnes. Je l'ai enrichie de six planches
                    dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j'y ai mis en tête mon
                    portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps. </p>
                <p> Il y a au moins deux ans que j'ai annoncé cette souscription. Si plusieurs
                    raisons m'avaient décidé à l'entreprendre, un plus grand nombre m'aurait obligé
                    à y renoncer. Mais j'ai regardé comme le premier de mes devoirs de remplir mes
                    engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l'histoire de mon édition
                    ne pourrait intéresser qu'un petit nombre de personnes : cependant, comme elle
                    me donnera lieu de faire quelques réflexions utiles aux gens de lettres sans
                    expérience, en les éclairant de celle que j'ai acquise, sur les contrefaçons,
                    les souscriptions, les journaux, et les artistes, j'ai lieu de croire qu'elle ne
                    sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l'aide de la
                    Providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d'un buisson d'épines. </p>
                <p> Le premier motif qui m'engagea à faire une édition recherchée de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> , fut le grand succès de ce petit
                    ouvrage. Il n'est au fond qu'un délassement de mes <hi rend="italic"> Études de
                        la Nature </hi> , et l'application que j'ai faite de ses lois au bonheur de
                    deux familles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premières,
                    c'est-à-dire en 1786 : mais l'accueil qu'il reçut à sa naissance surpassa mon
                    attente. On en fit des romances, des idylles, et plusieurs pièces de théâtre. On
                    en imprima les divers sujets sur des ceintures, des bracelets, et d'autres
                    ajustements de femme. Un grand nombre de pères et surtout de mères firent porter
                    à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La
                    réputation de cette pastorale s'étendit dans toute l'Europe. J'en ai deux
                    traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une
                    polonaise ; on m'a promis de m'en envoyer une russe et une espagnole. Elle est
                    devenue classique en Angleterre. Sans doute j'ai obligation de ce succès,
                    unanime chez des nations d'opinions si différentes, aux femmes, qui, par tout
                    pays, ramènent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m'en
                    ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été
                    faites par des dames ou des demoiselles. J'ai été enchanté, je l'avoue, de voir
                    mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers par leurs mains maternelles
                    ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les
                    charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus
                    dignes du sexe sensible qui les avait si bien accueillis. </p>
                <p> Sans doute ils lui sont redevables d'une réputation qui s'étend, dès à présent,
                    vers la postérité. Déjà les Muses décorent de fables leur berceau et leur
                    tombeau, comme si c'étaient des monuments antiques. Non seulement plusieurs
                    familles considérables se font honneur d'être leurs alliées, mais un bon créole
                    de l'Île de Bourbon m'a assuré qu'il était parent du <hi rend="italic"> Saint-
                    </hi> Géran. </p>
                <p> Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m'a fait voir depuis peu
                    une relation manuscrite de son voyage. Il y raconte qu'il s'est reposé sur la
                    vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu'il s'est promené
                    dans l'Embrasure où l'ami de Virginie aimait tant à grimper, et qu'enfin il a vu
                    le Noir Domingue âgé de plus de cent vingt ans <ref target="#N01"/> , et
                    pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que,
                    quoiqu'il eût vérifié les principaux événements de leur histoire, il avait pris
                    la liberté de s'écarter de mes récits dans quelques circonstances légères,
                    persuadé que je voudrais bien lui permettre de les publier avec leurs variantes.
                    J'y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du
                    sommet de la montagne qu'on appelle l'Embrasure, m'avait paru à plus de cent
                    pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste, je lui recommandai fort d'être
                    toujours exact à dire la vérité, et d'imiter dans ses récits ce héros protégé de
                    Minerve, qui avait beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avait vu des choses
                    bien plus extraordinaires. </p>
                <p> En vérité, s'il m'est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale
                    pourrait fort bien m'acquérir un jour autant de célébrité que les poèmes
                    sublimes de l' <hi rend="italic"> Iliade </hi> et de l' <hi rend="italic">
                        Odyssée </hi> en ont valu à Homère. L'éloignement des lieux comme celui des
                    temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect.
                    J'ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon
                    jeunevoyageur.Lescommentairescommencent à naître ; il est possible qu'à la
                    faveur de mes amis, et surtout de mes ennemis, qui se piquent d'une grande
                    sensibilité à mon égard, elle me prépare autant d'éloges après ma mort que mes
                    autres écrits, où je n'aicherchéquela vérité,m'ont attiré de persécutions
                    pendant ma vie. </p>
                <p> Cependant, je l'avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m'a
                    engagé à faire une belle édition de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> :
                    c'est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms,
                    une édition exécutée par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu'elle
                    ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes
                    enfants de la meilleure partie du patrimoine qui était en ma disposition. Les
                    gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent
                    pas que ceux qui se présentent aujourd'hui pour s'y opposer sont souvent plus
                    dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits
                    encore tout récents à ma mémoire. </p>
                <p> Il y a environ deux ans et demi qu'un homme, moitié libraire, moitié homme de
                    loi, vint m'offrir ses services pour Lyon. Il allait, me dit-il, dans cette
                    ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la
                    capitale. Il était revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour
                    saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s'était obligé de faire tous les
                    frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des
                    amendes et des confiscations. Il m'offrit de se charger de mes intérêts aux
                    mêmes conditions. Nous en signâmes l'acte mutuellement. Il partit. À peine
                    était-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des
                    libraires qui se plaignaient de ses procédures, attestaient leur innocence, leur
                    qualité de père de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandait
                    qu'il faisait de fort bonnes affaires ; qu'il me suppliait de ne m'en point
                    mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions.
                    Je me gardai donc bien de l'arrêter dans sa marche, et je me félicitai de
                    recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devais verser dans
                    l'édition que je me proposais de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés
                    sans que j'aie entendu parler de lui, quelques recherches que j'en aie faites. </p>
                <p> Il y a environ dix-huit mois qu'un imprimeur-libraire me fit la même proposition
                    pour Bruxelles : j'y consentis. Il traita de fripon et de vagabond celui que
                    j'avais chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda
                    qu'il avait saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m'avoir
                    engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de
                    condamnation, je n'en ai pas plus entendu parler que de l'autre. </p>
                <p> J'avais sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une
                    édition de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> . Engagé depuis huit ans
                    dans des procès à l'occasion de la succession du père de ma première femme ; et
                    voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en
                    frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les
                    dettes, avaient jeté leurs hypothèques sur mes biens propres, quelque peu
                    considérables qu'ils fussent, j'avais craint que l'incendie ne se portât vers
                    l'avenir, et ne consumât jusqu'aux espérances patrimoniales de mes enfants.
                    J'avais donc rassemblé tout ce que j'avais d'argent comptant, et je l'avais
                    placé dans la caisse d'escompte du commerce, pour leur servir après moi de
                    dernière ressource, ainsi qu'à ma seconde femme, qui leur tenait lieu de mère.
                    C'était là que je portais toutes mes économies ; c'était sur ce capital que je
                    fondais l'espoir de mon édition. La somme était déjà si considérable que je
                    l'aurais employée à acheter une bonne métairie, si je n'avais craint de livrer à
                    des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l'asile de ma vieillesse,
                    en l'exposant au soleil. </p>
                <p> Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m'attendais pas, renversa à la
                    fois mes projets de fortune passés, présents et futurs. La caisse d'escompte fut
                    supprimée. Je n'imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle
                    d'un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d'une si bonne
                    réputation, que ses commettants venaient de le nommer un de leurs derniers
                    administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le
                    priai, sous le secret, d'en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en
                    bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et
                    demi après il me fit banqueroute. </p>
                <p> J'avais éprouvé de grandes pertes dans la Révolution pour un homme né avec bien
                    peu de fortune. On m'avait ôté la place d'intendant du jardin des plantes : mais
                    je ne l'avais pas demandée. Louis XVI m'y avait nommé de son propre mouvement.
                    J'avais perdu deux pensions, mais je ne les avais pas sollicitées. Les
                    contrefaçons m'avaient fait un tort considérable ; mais c'était plutôt un manque
                    de bénéfice qu'une perte réelle. Ici c'était les fruits de mes longs travaux qui
                    s'évanouissaient dans ma vieillesse, emportant avec eux l'espoir de ma famille.
                    Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne
                    l'avais espéré. Ce qui m'en sembla de plus rude, ce fut de l'annoncer à ma
                    femme. Je ne pouvais cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de
                    mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma
                    surprise, lorsqu'elle me dit d'un grand sang-froid : « Nous nous sommes bien
                    passés de cet argent jusqu'à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me
                    sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la
                    bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas. » </p>
                <p> Je rendis grâces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que
                    j'avais, je découvrais un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut
                    donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un
                    père de famille les vertus d'une épouse ? </p>
                <p> Environ dans le même temps, on diminua d'un cinquième un bienfait annuel que je
                    recevais du gouvernement. J'y fus d'autant plus sensible que j'en attribuai
                    alors la cause à une dispute dans laquelle je m'étais engagé au sujet de ma
                    nouvelle théorie des courants et des marées de l'océan. </p>
                <p> Cependant, malgré ces contretemps réunis, je ne perdis point courage. Je levai
                    les yeux au ciel. Je me dis : « Puisque je suis né dans un monde où on repousse
                    la vérité et où on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants
                    adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon
                    édition de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> , mais je peux la proposer
                    par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de
                    les remplir. Plusieurs m'y invitent depuis longtemps. » </p>
                <p> Je m'arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d'en imprimer les prospectus. Je
                    crus en augmenter l'intérêt en y parlant d'une partie de mes pertes. Enfin
                    j'étais si persuadé qu'elles produiraient un grand effet, que je traitai
                    sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m'étaient
                    nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des
                    souscriptions, pour n'en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite
                    un bon nombre, je les avais mises à un tiers au-dessous de la vente de l'ouvrage
                    et je n'en demandais d'avance que la moitié. Une foule de gens officieux se
                    chargea de répandre ces prospectus dans la capitale, les départements, et même
                    dans toute l'Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d'entre eux
                    m'apportèrent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs
                    des arts, et surtout fort sensibles, qui me priaient d'inscrire leurs noms, mais
                    ils ne m'envoyaient point d'argent. </p>
                <p> Je leur fis dire que je regardais une souscription comme un traité de commerce
                    entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par
                    lequel il leur demandait des avances pour l'exécution d'un ouvrage qu'il
                    s'engageait à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une
                    partie du prix de la vente ; que ces avances m'étaient nécessaires pour en faire
                    moi-même à des artistes ; ce qui m'était impossible si je n'en recevais de mes
                    souscripteurs ; et qu'enfin je ne pouvais regarder comme tels que ceux qui
                    concouraient aux frais de mon édition. </p>
                <p> Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne
                    pus même les faire goûter à un ministre d'une cour étrangère, chargé
                    spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignait
                    le plus grand désir d'être sur la liste de mes souscripteurs. Il avait
                    accompagné cette lettre d'un billet plein de compliments. Il me rencontra deux
                    ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révérences, qu'il se
                    faisait un véritable reproche d'avoir différé si longtemps de remplir les désirs
                    de sa souveraine ; qu'il se ferait honneur de m'apporter lui-même l'argent de sa
                    souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne
                    s'y trouva point. Comme ces scènes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m'y
                    prêter. Je ne connais point de <hi rend="italic"> primatum </hi> et d' <hi rend="italic"> ultimatum </hi> dans les affaires. Ma première parole est
                    aussi ma dernière. La liste de mes souscripteurs n'a donc point été honorée du
                    nom de cette souveraine, parce que son ministre n'a pas jugé à propos de remplir
                    ses intentions. Mais si jamais j'en trouve une occasion sûre, je prendrai la
                    liberté de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j'aime
                    à rendre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus. </p>
                <p> Au reste je ne fus pas surpris qu'un ministre livré à la politique fît peu de
                    cas de la souscription d'une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l'avoue, de
                    n'en recevoir aucune de l'Angleterre. Quoique je n'aie jamais été dans cette
                    île, j'ai lieu de croire que mes ouvrages m'y ont fait beaucoup d'amis. Ma
                    théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des familles des plus
                    illustres m'y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de
                    toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célèbres y ont
                    traduit mes <hi rend="italic"> Études de la Nature </hi> ; mais on y a fait
                    surtout un si grand nombre de traductions de <hi rend="italic"> Paul et Virginie
                    </hi> , que l'original français y est devenu un livre classique. C'est ce que
                    m'apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il
                    s'était réfugié à Londres, où il ne trouva d'autre ressource que de se faire
                    libraire. À son retour en France, il vint me remercier d'avoir vécu fort à son
                    aise de la seule vente de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> . Je fus
                    sensiblement touché du bonheur que j'avais eu de lui être utile par mon ouvrage,
                    et surtout du témoignage de sa reconnaissance. Je me rappelai, si on peut
                    comparer les petites choses aux grandes, que les Athéniens, prisonniers de
                    guerre et errants en Sicile, ne subsistèrent qu'en récitant des vers des
                    tragédies d'Euripide, et qu'à leur retour à Athènes ils vinrent en foule
                    remercier ce grand poète d'avoir été si bien accueillis à la faveur de ses
                    ouvrages. </p>
                <p> Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de comparaison entre
                    Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l'honneur immortel des muses
                    françaises, qui, comme celles d'Athènes, peuvent apporter par tout pays des
                    consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisait-il
                    donc que les Anglais vissent avec tant d'indifférence le prospectus de la
                    magnifique édition d'une pastorale si fort de leur goût, et dans des
                    circonstances semblables à celles où se trouvait le père de famille qui en était
                    l'auteur ? est-ce l'amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l'argent
                    comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d'en laisser passer la
                    plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en
                    guerre ? préfèrent-ils l'intérêt de leur commerce à celui de l'humanité ? Mais
                    je leur offrais un monument des arts commerçable et d'un plus grand prix que les
                    avances que j'en attendais. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi
                    qu'il en soit, il ne m'en est venu qu'une seule de ce riche pays, où se rend,
                    dit-on, tout l'or de l'Europe, et où tant d'offres généreuses m'avaient été
                    faites ; encore m'a-t-elle été envoyée par le fils d'une dame anglaise de mes
                    amies domiciliée depuis longtemps en France. Quelle est donc la cause de cette
                    indifférence ? Je l'ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de
                    l'Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j'y ai répandus. </p>
                <p> À la vérité, je m'étais fait une loi, surtout dans ma patrie, de ne faire aucune
                    démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque
                    homme que ce pût être. C'était, comme je l'ai dit, un monument de littérature,
                    illustré par le concours de nos plus célèbres artistes, dont je proposais
                    l'exécution aux riches amateurs. À la vérité j'y avais parlé de l'intérêt de mes
                    enfants ruinés. Il est possible qu'en exprimant ce sentiment il me soit échappé
                    quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goûtées par les
                    gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par
                    eux dans l'usage ordinaire de la vie à cause de leur sensibilité extrême. Ils
                    voient avec intérêt un infortuné sur la scène, mais ils en détournent la vue
                    dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m'en douter, la vérité de cet
                    adage confirmé par les imprudents qui s'adressent confidentiellement à eux dans
                    leurs peines : « Plus on se découvre, plus on a froid. » </p>
                <p> Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n'avaient pas encore
                    sonné ; mon prospectus n'avait point encore été annoncé par les journalistes :
                    ils attendaient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porterait pour
                    y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien
                    d'autres il n'en avait aucune, ils se décidèrent à lui en donner. </p>
                <p> Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le <hi rend="italic">
                        Journal de Paris </hi> . Son rédacteur me trouva d'abord fort à plaindre
                    d'en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulières. Il
                    remarqua qu'il était fort au-dessous de ma grande réputation d'écrivain d'être
                    obligé de recourir aux souscriptions. Je crois même qu'il me renouvela à ce
                    sujet le conseil d'ami qu'il m'avait plusieurs fois donné dans son journal, de
                    ne me plus mêler d'écrire sur les marées, où je n'entendais rien, et d'en
                    laisser le soin à nos astronomes. Je crus d'abord que c'était une pierre qui me
                    tombait de la lune ; mais ce n'était pas lui qui me la jetait : au contraire il
                    se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu'il oublia de parler
                    des beautés de mon édition future. Qui n'aurait pas connu sa franchise aurait
                    cru entendre le maître d'école qui tance l'enfant tombé dans la Seine en jouant
                    imprudemment sur ses bords. Il me regardait sans doute comme tombé dans la mer
                    en me jouant avec mon système des marées. </p>
                <p> Si, en effet, je ne m'étais pas senti couler à fond, j'aurais pu lui dire que,
                    m'étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j'avais cru qu'il m'était
                    permis de l'intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de
                    parti ; qu'il ne dédaignait pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui
                    annonçant chaque jour les événements heureux et malheureux, et jusqu'à la vente
                    des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute presque totale que
                    j'avais éprouvée était un événement public, et que j'étais aussi fondé à m'en
                    plaindre que lui des différents cabinets de l'Europe, dont il révélait avec tant
                    de sagacité les projets de malveillance. J'aurais pu lui rappeler que le revenu
                    de son journal n'était fondé que sur des souscriptions ; que Voltaire s'était
                    honoré d'une semblable ressource en faisant imprimer les œuvres de Pierre
                    Corneille au profit de la petite-nièce de ce grand poète ; qu'en ma qualité de
                    père de famille, j'avais pu faire imprimer une pastorale au profit de mes
                    enfants ruinés, avec d'autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne
                    lui étaient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres,
                    mes enfants devaient être privés des miennes dix ans après ma mort. </p>
                <p> J'aurais pu lui alléguer d'autres raisons pour justifier mon droit naturel et
                    acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut
                    plus parler. Je me noyais en effet ; les souscriptions me venaient de loin à
                    loin et en très petit nombre. Des artistes, qu'il fallait payer comptant,
                    travaillaient avec activité : j'allais manquer de fonds et engager mes dernières
                    ressources, lorsque après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire,
                    homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d'imprimer une
                    édition <hi rend="italic"> in-octavo </hi> de mes <hi rend="italic"> Études de
                        la Nature </hi> , sous mon nom, et semblable à mon édition originale <hi rend="italic"> in-douze </hi> , à quelques transpositions près, avec le
                    privilège de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six
                    cents livres, dont il me paierait le tiers d'avance, et les deux autres tiers
                    dans le cours de l'année. Je remerciai la Providence, qui m'envoyait à point
                    nommé une partie des fonds qui m'étaient nécessaires. Nous signâmes
                    mutuellement, le libraire et moi, l'acte de nos conventions, qui toutes ont été
                    remplies jusqu'à présent. Cette édition a paru en l'an XII (1804\). Il y avait
                    environ trois mois qu'elle était en vente quand un jeune homme de mes amis, qui
                    se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique
                    naturellement gai, il avait l'air sombre. </p>
                <p> -- Que m'apportez-vous là, lui dis-je ? </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Une nouvelle méchanceté du <hi rend="italic"> Journal des Débats </hi> : vous en
                    êtes l'objet. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes
                    ouvrages. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Avez-vous été le voir à l'occasion de votre nouvelle édition ? </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Non, je ne l'ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j'ai pour maxime que
                    quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même
                    temps celui de nous déshonorer. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'êtes propre
                    qu'à faire des romans ; que votre Théorie des marées n'est qu'un roman ; que
                    vous avez la manie d'en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont
                    exagérés ; que vous n'avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je
                    répète ses injures, mais j'en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous
                    devez vous faire justice. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère et souvent
                    injuste. Son rédacteur est d'ailleurs un homme d'esprit ; mais ses satires
                    répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve
                    exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n'est guère question de cette
                    science moderne dans mes <hi rend="italic"> Études de la Nature </hi> . Mais
                    pourquoi en a-t-il parlé ? </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l'avoir lu tout entier : </p>
                <p> Je ne trouve point, lui dis-je, que j'aie tant à m'en plaindre. D'abord il
                    commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait
                    précisément le contraire : il loue au commencement, et blâme à la fin. Le
                    premier paraît un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnaître vos bonnes
                    qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu'à vous
                    louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos défauts, par le sentiment de
                    la justice. L'un et l'autre savent bien que la dernière impression est la seule
                    qui reste dans la tête du lecteur. C'est le dernier coup de la cloche qui la
                    fait longtemps vibrer. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou même
                    qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un
                    vrai modèle. Lorsqu'il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique
                    qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la
                    fois l'un et l'autre. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Oh cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu'il n'entend
                    pas, et peut-être qu'on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur
                    le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du
                    siècle. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Voilà un bel éloge </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel est
                    l'homme de loi, par exemple, qui ne serait plus flatté de passer dans les
                    affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le
                    fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les particuliers mis en cause ;
                    celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le
                    rédacteur du feuilleton m'a donné la plus grande des louanges, et qu'il la
                    préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l'honorer, comme
                    d'être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens
                    pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en
                    faisaient le principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de
                    l'éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques
                    citoyens oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent et le prièrent de monter à la
                    tribune. « Que voulez-vous que j'y fasse ? leur dit-il, je n'ai rien à vous
                    dire. » « N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le
                    plaisir d'entendre vos périodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si
                    délicieusement les oreilles. » Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce
                    beau trait dans son <hi rend="italic"> Cours de littérature française </hi> . Il
                    le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les
                    Romains avaient pour l'éloquence. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> C'est nous les représenter comme des imbéciles. Quel goût pouvaient-ils trouver
                    à entendre parler à vide ? Je sais qu'il est commun à beaucoup de nos lecteurs
                    de journaux, mais le journaliste des <hi rend="italic"> Débats </hi> , qui ne
                    sait point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton de
                    malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des
                    méchants est encore plus grand que celui des imbéciles. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Ne comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> ? </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Quoi ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de sensibilité
                    qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans
                    cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent tous les jours de ses
                    sarcasmes ? Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner
                    le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis
                    avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la
                    littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en
                    veulent qu'à l'argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les
                    réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique
                    sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera
                    désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des Muses, se
                    dirigent vers la fortune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses
                    seules études s'embarque sur la mer des opinions humaines, qu'il est coulé à
                    fond en sortant du port : il ne lui reste d'autre ressource que de prendre parti
                    avec les brigands. C'est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera
                    payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous
                    rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour
                    l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de
                    l'oubli, qu'ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et
                    ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n'ont d'autre but, au fond, que de
                    remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie. </p>
                <p> Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une
                    nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles
                    de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un
                    d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s'avisa
                    d'attaquer ma théorie du mouvement des mers. Comme il n'entendait pas plus celle
                    des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par
                    un autre journal, et j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur
                    sa double ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit
                    tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de confiance en
                    lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que, quoiqu'il y fût maltraité,
                    il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu'elle aurait fait le
                    plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu'il n'avait eu, en me
                    provoquant, d'autre but que l'innocent désir de gagner de l'argent en
                    remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d'y renoncer.
                    Cependant les mathématiciens qui l'avaient armé d'arguments contre moi et poussé
                    en avant comme leur champion vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une
                    place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que, s'il eût imprimé
                    ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il m'avait
                    faites paraissaient toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un
                    certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d'un
                    triomphe. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocents qui voltigent
                    autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le <hi rend="italic">
                        Journal des Débats </hi> est un oiseau de proie : son plaisir est de
                    s'acharner aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort.
                    Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques A-t-il besoin de quelque
                    philosophe d'une grande autorité en morale ? c'est Jean-Jacques qu'il loue. Ses
                    lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s'ennuyer de
                    ses éloges ? c'est Jean-Jacques qu'il déchire ; il le dénonce comme la source de
                    toute corruption. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec saint Antoine de Pade
                    ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur
                    grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils
                    l'invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la
                    mer au bout d'une corde, jusqu'à ce que le bon vent revienne. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Vous en riez ; mais cela n'est pas plaisant pour la réputation des gens de
                    lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa
                    vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs
                    libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la
                    crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans
                    a été publiée ; elle a prouvé qu'il était l'homme de lettres le plus généreux ;
                    qu'il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des
                    acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il
                    s'était si bien familiarisé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait
                    perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux,
                    pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui le <hi rend="italic"> Journal des Débats </hi> poursuit sa mémoire, et, ce qui est
                    le comble de l'absurdité, il veut faire passer pour un imbécile l'écrivain de
                    son siècle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un
                    grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pièces
                    par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n'ont imité de lui que les
                    arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite à la
                    fin de ce même feuilleton l'éloge d'un misérable charlatan, je crois voir un
                    taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des
                    fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice,
                    tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent
                    cette scène féroce par une course ridicule. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers pour piquer
                    ceux qui s'y reposent. Homère a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Mævius ;
                    Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte
                    rongeur. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> J'en conviens ; mais il n'y a jamais eu chez les anciens d'établissements
                    littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de
                    la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes que
                    d'auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le
                    lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d'autrui. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de
                    citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se
                    passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les
                    journaux des connaissances tout acquises, qui n'exigent de leur part aucune
                    réflexion. L'âme a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable
                    que le nombre des journaux s'est accru chez nous, à mesure que celui des sermons
                    y a diminué. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements
                    tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner et celle d'être juste, par des
                    jugements dictés souvent par l'esprit de parti. Ils paralysent à la fois les
                    esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s'accoutument à
                    les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de
                    gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à
                    cette oisive occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de
                    morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou
                    une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Au moins, vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le <hi rend="italic"> Moniteur, </hi> le <hi rend="italic"> Publiciste, </hi> etc.
                    ; quant aux autres, je n'ai point trop à m'en plaindre. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Comment pas même de ceux qui traitent de romans vos <hi rend="italic"> Études
                    </hi> , où vous avez employé trente ans d'observations ? </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes <hi rend="italic"> Études </hi>
                    sont des romans comme <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> Les romans sont
                    les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles.
                    Ils gouvernent le monde. Voyez l' <hi rend="italic"> Iliade </hi> et l' <hi rend="italic"> Odyssée </hi> , dont les héros, les dieux, et les événements
                    sont presque tous de l'invention d'Homère ; voyez combien de souverains, de
                    peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte.
                    Denosjoursmême,quel empire ce poète exerce encore sur nos académies, nos arts
                    libéraux, nos théâtres C'est le dieu de la littérature de l'Europe. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans
                    une carrière où des études pénibles vous attendent à l'entrée, l'envie et la
                    calomnie au milieu, des persécutions et l'infortune à la fin. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Quoi n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré
                    des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homère. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Qui voudrait cultiver les Muses sans cette perspective de gloire qu'elles
                    prolongent au loin sur notre horizon ? Elle consola sans doute Homère pendant sa
                    vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même
                    qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais
                    les monuments qui l'y transmettent n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la
                    nature. Ils sont de l'invention des hommes, et par conséquent caducs et
                    misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout ? il est pour
                    l'ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au
                    moyen d'une liqueur noire extraite de la galle d'un insecte, sur du papier de
                    chiffon ramassé au coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée.
                    Voilà les matériaux dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres
                    à l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des
                    nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de
                    plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il ? À peine l'ouvrage paraît au jour que
                    des journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils en disent du mal, le public
                    le tourne en ridicule ; s'ils le louent, des contrefacteurs s'en emparent. Il ne
                    reste bientôt à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui
                    peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu
                    d'années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière ? de
                    plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à
                    eux-mêmes dix fois le jour. Oh mon ami, un homme de lettres doit se proposer un
                    but plus sublime dans le cours de sa vie. C'est d'y chercher la vérité. Comme la
                    lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les
                    facultés, la vérité est la vie de l'âme, qui lui doit pareillement les siennes.
                    Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli
                    d'erreurs et de préjugés que la terre n'est couverte au nord de sombres forêts ? </p>
                <p> Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer
                    la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des
                    chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein
                    de roches, son rude travail n'est pas perdu : ses nerfs en acquièrent de
                    nouvelles forces. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai
                    journaliste. Je m'assoirai au rang de mes juges. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui ? N'en doutez pas, il y
                    a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de
                    voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour
                    les livrer au mépris public. S'ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au
                    genre humain : ils le priveraient de la lumière comme de la vérité, pour le
                    mieux asservir. </p>
                <p> MON AMI </p>
                <p> Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre Je ferai le journal des journaux.
                    Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades
                    dont ils remplissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour
                    la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches,
                    et je m'attirerai bientôt tous leurs lecteurs. </p>
                <p> MOI </p>
                <p> Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d'une âme
                    généreuse et des hautes destinées où s'élève la France. Encouragez, à leur
                    naissance, les talents timides, en vous rappelant les faibles débuts de
                    Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes,
                    des poètes, des historiens. Ce n'est point de héros dont il manque, c'est
                    d'écrivains capables de les célébrer. N'insérez dans vos feuilles que ce qui
                    méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les
                    actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent
                    sous de si nobles fardeaux ; ils n'en prendront qu'un vol plus assuré ; et la
                    reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles
                    deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les
                    annales de son empire. </p>
                <p> En parcourant cette carrière, que vous indique l'amour de la patrie, étendez de
                    temps en temps vos regards sur les autres parties du monde ; votre journal
                    renfermera un jour les archives du genre humain. </p>
                <p> Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d'émotion. </p>
                <p> Pour moi je redoublai de zèle pour mon édition de <hi rend="italic"> Paul et
                        Virginie </hi> . Les plus célèbres artistes s'en occupaient. J'éprouvai
                    d'abord plusieurs mois de retard à l'occasion de quelques-uns d'entre eux
                    appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de
                    l'empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le
                    dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m'en
                    devaient livrer les planches, aucun d'eux n'a rempli ses engagements. Ils m'ont
                    donné pour excuse que la beauté des dessins les avait menés bien plus loin
                    qu'ils ne croyaient ; qu'ils étaient jaloux de rendre leur burin rival du crayon
                    et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devaient considérer, avant tout,
                    qu'ils étaient artistes, c'est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi
                    que les gens de lettres, de transmettre à la postérité des traits de vertu, et
                    par conséquent d'en donner eux-mêmes l'exemple ; que la première base de la
                    vertu est la probité, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses
                    engagements ; qu'enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils
                    les obligent à leur tour d'en manquer à d'autres, et les exposent de plus à des
                    pertes considérables. </p>
                <p> D'un autre côté, comme ces longs retardements ont contribué en effet à la
                    perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d'en témoigner ma reconnaissance.
                    Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs
                    talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zèle qu'ils
                    y ont mis dans l'espèce de concours où ils ont employé à l'envi leurs crayons et
                    leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j'ose dire, pour son
                    auteur. Plusieurs même de ceux qui m'ont fourni des dessins ont voulu que je les
                    tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour à tour dans l'explication
                    que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connaître, quoique la
                    plupart n'aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du
                    public. </p>
                <p> Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J'en ai donné les
                    programmes. La première, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six
                    autres sont tirées de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> , et
                    représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu'à
                    leur mort. </p>
                <p> Mon portrait est tiré d'après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je
                    l'ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit
                    mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux
                    premiers prénoms : Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. J'observerai que
                    dans l'ordre naturel de mes prénoms, Bernardin était le second, et Henri le
                    troisième. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la première
                    édition de mes <hi rend="italic"> Études, </hi> Henri s'y est trouvé le second,
                    et Bernardin le troisième. J'ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public
                    n'a plus voulu s'y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes
                    croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J'ai cru devoir
                    moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux
                    ensemble. Cette observation peut paraître frivole ; mais j'y attache de
                    l'importance, parce qu'il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à
                    mon nom de famille, m'a en quelque sorte adopté. </p>
                <p> Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre
                    sur ses pôles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son
                    équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux
                    hémisphères, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les
                    saisons. Cette devise, que j'ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui
                    peut aussi bien s'appliquer aux lois morales de la nature qu'à ses lois
                    physiques : <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> Stat in medio virtus, librata contrariis </foreign>
                    </hi> . « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires. » Ce
                    portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui
                    a remporté à l'Académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au
                    commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés,
                    entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de
                    promptitude et d'exactitude. M. Ribault, élève de M. Ingouf, a gravé ce dessin,
                    tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle ( <hi rend="italic"> sic
                    </hi> \) du crayon de l'original. Il ne manque à ce jeune homme qu'une célébrité
                    dont ses talents me paraissent bien dignes. </p>
                <p> Le premier sujet de la pastorale a pour titre, <hi rend="italic"> Enfance de
                        Paul et Virginie </hi> . On lit au-dessous ces paroles du texte : <hi rend="italic"> Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux
                    </hi> . </p>
                <p> Mme de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent
                    mutuellement. Fidèle, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est
                    une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté
                    de la scène, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui
                    ensemence un champ ; et plus loin l'Habitant, leur voisin, qui arrive à la
                    barrière. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases
                    des deux amies. Près de l'une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier
                    qui sort de terre près d'une flaque d'eau, et d'autres accessoires rendus avec
                    beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l'Île de
                    France, des Palmiers, et la mer. </p>
                <p> Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui
                    a dessiné mon portrait. Il a été d'abord gravé à l'eau-forte par M. Dussault,
                    qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de
                    pointillé par M. Bourgeois de la Richardière, jeune artiste qui, après avoir
                    quitté ses premières études pour obéir à la voix de la patrie qui l'appelait aux
                    armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait
                    de l'empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public.
                    J'ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru à
                    exécuter le sujet de cette première planche ; il y en a dans la suite où quatre
                    et même plus ont mis la main. C'est un usage assez généralement adopté
                    aujourd'hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu'un sujet en
                    est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes
                    dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l'entrepreneur en donne d'abord le
                    sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en
                    fait exécuter tour à tour l'eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout
                    en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l'inscription. C'est aux
                    connaisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent
                    l'art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à
                    la vérité, entreprenaient d'immenses travaux, comme des galeries et des
                    plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin,
                    dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de
                    larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car
                    plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préfèrent quelquefois aux
                    estampes finies. C'est par cette raison que j'en ai fait tirer un certain nombre
                    d'exemplaires, comme je l'ai dit dans la feuille d'avertissement insérée dans
                    cette édition. J'y ai même parlé de quatre autres sujets <hi rend="italic">
                        in-octavo </hi> de <hi rend="italic"> Paul et Virginie </hi> , tirés sur <hi rend="italic"> in-quarto </hi> , dessinés et gravés par M. Moreau le jeune,
                    qu'on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu'ils représentent des
                    événements différents. </p>
                <p> La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie
                    sur ses épaules. Il a pour titre, <hi rend="italic"> Passage du torrent </hi> ,
                    et pour inscription ces paroles du texte : <hi rend="italic"> N'aie pas peur, je
                        me sens bien fort avec toi. </hi>
                </p>
                <p> Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l'Île de France où les
                    rivières qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond
                    âpre, rude et rocailleux, relève l'élégance, la grâce et la beauté des deux
                    jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d'une vigoureuse
                    adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses,
                    porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle
                    charge, et plus fort du danger qu'elle court. Il la rassure d'un sourire, contre
                    la peur si bien exprimée dans l'attitude craintive de son amie, et dans ses yeux
                    orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble
                    naître ici, pour la première fois, du courage de l'amant ; et l'amour de
                    l'amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à
                    son tour de la confiance de son amante. </p>
                <p> On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes,
                    comparées avec quelques-unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer
                    qu'elles sont plus rapprochées de l'œil du spectateur. Qui ne voudrait voir la
                    beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l'auteur se
                    propose-t-il d'en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l'emportera, à
                    mon avis, sur celui de l'amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers
                    un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet
                    de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ?
                    Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter à la fois l'estomac d'un
                    homme et celui d'un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même
                    avec plaisir : tant l'autorité d'un grand nom et celle de l'habitude ont de
                    pouvoir Elles nous font adopter, dès l'enfance, les plus étranges absurdités au
                    physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie,
                    d'y opposer notre raison. </p>
                <p> Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m'en a fait présent. Il
                    serait seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n'était déjà
                    florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours
                    les grâces naïves de la nature à l'étude sévère de l'antique. On reconnaît ici
                    l'auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la
                    lumière amoureuse de la déesse des nuits ; d'Hippocrate, refusant l'or et la
                    pourpre du roi de Perse, qui voulait l'attirer à son service ; et de l'Apothéose
                    de nos guerriers dans le palais d'Ossian. Je pense que le premier eût fait à
                    Athènes le plus bel ornement du salon d'Aspasie ; que le second eût été placé
                    sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d'exemple de
                    patriotisme ; et qu'enfin le troisième eût été peint sur la voûte du Panthéon ;
                    mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de
                    l'empereur, l'illustre chef de nos héros. </p>
                <p> Le paysage de mon dessin a été gravé à l'eau-forte par M. Dussault, dont j'ai
                    déjà parlé ; et le groupe des deux figures l'a été au pointillé et au burin par
                    M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux
                    travaux pour s'occuper de celui-ci, si digne du burin d'un grand maître. </p>
                <p> La troisième planche représente l'arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au
                    titre, <hi rend="italic"> Arrivée de M. de la Bourdonnais </hi> ; et pour
                    inscription, <hi rend="italic"> Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du
                        voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante </hi> . Cet
                    illustre fondateur de la colonie française de l'Île de France arrive dans la
                    cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l'heure du
                    déjeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses Noirs, un gros sac de
                    piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se lèvent, et toutes les
                    physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné
                    au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui
                    propose d'en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l'accablement ;
                    Domingue, qui n'a jamais vu tant d'argent à la fois, en est dans l'admiration ;
                    enfin jusqu'au chien Fidèle a son expression. Il flaire le gouverneur, qu'il n'a
                    jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect.
                    J'observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier
                    d'être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d'après la gravure qui est
                    à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une
                    notice du physique et du moral de ce grand homme. J'en suis redevable à sa
                    propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd'hui veuve de Monlezun
                    Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres,
                    où elle se félicite de concourir à un monument qui intéresse la gloire de son
                    père, voici le portrait qu'elle me fait de sa personne. </p>
                <p> « Mon père avait de beaux yeux noirs, ainsi que les sourcils ; son nez était
                    long et sa bouche un peu grande... Il avait peu d'embonpoint. Il était de taille
                    médiocre, n'ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d'ailleurs se
                    tenant très bien. Il portait une perruque à la cavalière qui imitait les
                    cheveux... Son air était vif, spirituel et très gai... </p>
                <p> « Sa principale vertu était l'humanité. Les monuments qu'il a établis à l'Île de
                    France sont garants de cette vérité... » </p>
                <p> En effet j'ai vu dans cette île, où j'ai servi comme ingénieur du roi, non
                    seulement des batteries et des redoutes qu'il avait placées aux lieux les plus
                    convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit
                    surtout un aqueduc, de plus de trois quarts de lieue, par lequel il a amené les
                    eaux de la petite rivière jusqu'au Port-Louis, où, avant lui, il n'y en avait
                    pas de potable. Tout ce que j'ai vu dans cette île de plus utile et de mieux
                    exécuté était son ouvrage. </p>
                <p> Ses talents militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talents
                    d'administrateur. Nommé gouverneur des Îles de France et de Bourbon, il battit
                    avec neuf vaisseaux l'escadre de l'amiral Peyton qui croisait sur la côte de
                    Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut
                    assiéger aussitôt Madras, n'ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit
                    cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du
                    commerce des Anglais dans l'Inde, il retourna en France. Des divisions s'étaient
                    élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son
                    arrivée dans sa patrie, il fut accusé d'avoir tourné à son profit les richesses
                    de sa conquête, et en conséquence, il fut mis à la Bastille sans autre examen.
                    On lui opposait, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme
                    assurait, sur la foi du serment, qu'après la prise de Madras, étant en faction
                    sur un des bastions de cette place, il avait vu, la nuit, des chaloupes
                    embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la
                    Bourdonnais. Cette calomnie était appuyée à Paris du crédit d'une foule d'hommes
                    jaloux qui n'avaient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours
                    prêts à détruire la gloire d'autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assurait
                    qu'il était impossible qu'on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette
                    embarcation, quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver ; et
                    suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d'État, on lui avait
                    ôté tous moyens de défense. Il s'en procura de toute espèce par des procédés
                    fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d'abord
                    une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tailla des
                    rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Pâques. Il
                    en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs,
                    enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l'encre avec de
                    l'eau et de la paille brûlée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le
                    plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café, et
                    du vert avec des liards chargés de vert-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces
                    détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du
                    génie qui rendit la liberté à son père. Ainsi, muni de canif, de compas, de
                    règle, de plume, de papier, d'encre et de couleurs de son invention, il traça,
                    de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y
                    démontra évidemment que l'accusateur qu'on lui opposait était un faux témoin,
                    qui n'avait pu voir du bastion où il avait été posté, ni le vaisseau commandant,
                    ni même l'escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l'homme de loi
                    qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de
                    lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de
                    prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir
                    toute sa fortune dissipée, et de n'avoir recueilli de tant de services
                    importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché
                    de l'ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis.
                    Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison.
                    Parmi le grand nombre d'accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un
                    directeur de la Compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en
                    lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires, et si mal celles de la
                    Compagnie. « C'est, lui répondit la Bourdonnais, que j'ai toujours fait mes
                    affaires, d'après mes lumières, et celles de la Compagnie d'après ses
                    instructions. » </p>
                <p> Bernard-François Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort
                    en 1754, âgé d'environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur
                    des hommes, n'en attendez point de récompense pendant votre vie La postérité
                    seule peut vous rendre justice. C'est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de
                    Madras et au fondateur de la colonie de l'Île de France. Joseph Dupleix, son
                    rival de gloire et de fortune dans l'Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs,
                    mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les
                    dernières années de sa vie, par une juste réaction de la Providence. Le
                    gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2400
                    livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin
                    sa respectable fille me mande aujourd'hui que les habitants de l'Île de France
                    viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension en
                    mémoire des services qu'ils ont reçus de son père. </p>
                <p> Je crois qu'aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu
                    écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d'un
                    grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d'une colonie
                    reconnaissante. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard :
                    on reconnaît dans cette composition la touche et le caractère de l'école de Rome
                    où il est né. Mais ce qui m'intéresse encore davantage, je la dois à son amitié,
                    ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré
                    concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime à la beauté de mon
                    édition. </p>
                <p> Ce dessin a été gravé à l'eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou,
                    élève et ami de M. Roger, qui, n'ayant pu s'en charger lui-même, à cause de deux
                    autres dessins qu'il gravait pour moi, n'a trouvé personne plus digne de sa
                    confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déjà célèbres par
                    plusieurs charmants sujets du Musée Impérial, très connus du public, entre
                    autres par la jeune femme qui pare sa négresse. </p>
                <p> La quatrième planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit
                    pour titre, <hi rend="italic"> Adieux de Paul et de Virginie </hi> ; et pour
                    épigraphe, ces paroles du texte : <hi rend="italic"> Je pars avec elle, rien ne
                        pourra m'en détacher </hi> . La scène se passe au milieu d'une nuit éclairée
                    de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumières et d'ombres qui se
                    fait sentir jusqu'à l'entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de
                    Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du
                    vaisseau où elle doit s'embarquer pour l'Europe, et qu'elle aperçoit au loin
                    dans le port, prêt à faire voile. Marguerite, mère de Paul, l'habitant et Marie,
                    accourent hors d'eux-mêmes autour de ce groupe infortuné. </p>
                <p> Cette scène déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses
                    belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps :
                    il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition <hi rend="italic">
                        in-dix-huit </hi> . On peut voir en leur comparant celui-ci que l'âge joint
                    à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m'a
                    fourni est d'une chaleur et d'une harmonie qui surpassent peut-être tout ce
                    qu'il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l'estime que je porte à ses
                    talents m'engage à le prévenir que l'usage qu'il fait de la sépia dans ses
                    dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la sépia est une encre
                    naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom à échapper à ses ennemis. Il
                    est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa
                    liqueur ténébreuse, dont il s'environne comme d'un nuage, et qui le fait
                    disparaître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d'en faire usage dans les
                    lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l'encre
                    de la Chine. Mais soit qu'en Italie, d'où on nous l'apporte tout préparé, on y
                    mêle quelque autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu'il soit
                    naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de
                    durée. J'en ai fait l'expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite
                    édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait.
                    Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit,
                    où il n'y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d'un
                    an, un pâle crépuscule : peut-être cet affaiblissement général de teintes a-t-il
                    été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au
                    reste, comme les couleurs à l'huile qu'emploie la peinture sont sujettes aux
                    mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l'art, qui ne peut atteindre aux
                    procédés de la nature. Le noir du bois d'ébène dure des siècles exposé à l'air ;
                    il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis
                    permis ici ces légères observations pour l'utilité générale des artistes et la
                    gloire particulière de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de
                    passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m'a pas donné
                    moins d'embarras que le dessin original ; l'artiste qui avait entrepris de le
                    graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi ; il m'a rendu, au
                    bout d'un an, ma planche à peine commencée au tiers ; j'en ai été pour mes
                    avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l'achever ; mais nul n'a
                    voulu la continuer. Heureusement M. Roger m'a découvert un jeune graveur, M.
                    Prot, plein de zèle et de talent, qui l'a recommencée, et l'a mise seul à
                    l'eau-forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l'état où on la voit
                    aujourd'hui. </p>
                <p> La cinquième planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas
                    avec ces paroles du texte : <hi rend="italic"> Elle parut un ange qui prend son
                        vol </hi> vers les cieux. <hi rend="italic"> On ne voit qu'une petite partie
                        de la poupe et de la galerie du vaisseau le </hi> Saint-Géran* ; mais il est
                    aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture
                    que c'est un gros vaisseau de la Compagnie française des Indes. Une lame
                    monstrueuse, telle que sont celles des ouragansdesgrandesmers,s'engouffre dans
                    le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l'incline à bâbord, couvre tout
                    son pont, et s'élevant par-dessus le couronnement de sa poupe, retombe dans la
                    galerie dont elle emporte une partie de la balustrade.Lesfeuxsemblentanimer ses
                    eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie.
                    Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les
                    habitants lui témoignent d'impuissants regrets, et dumalheureuxPaul,quinage en
                    vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l'excès de son désespoir, autant
                    qu'à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements
                    tourbillonnés par les vents en furie ; de l'autre, elle tient sur soncœur
                    leportraitdeson amant qu'elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards
                    vers le ciel, sa dernière espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa
                    figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d'œuvre achevé. </p>
                <p> Comment M. Prud'hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit
                    espace ? où a-t-il trouvé les modèles de ces mobiles et fugitifs effets que
                    l'art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides
                    images ; une vague en furie dans un ouragan, et une âme angélique dans une scène
                    de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l'âme sensible,
                    les ressouvenirs, et les talents supérieurs d'un artiste déjà très connu des
                    gens de goût. À la fois dessinateur, graveur et peintre, on lui doit des enfants
                    et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grâce. Il exposa il y a
                    quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur
                    la terre ; mais, il faut l'avouer, sa figure quoique céleste n'y fut guère mieux
                    accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même,
                    peut-être, qu'à l'indifférence des spectateurs de n'y être pas critiquée et
                    persécutée. Cependant elle était toute nue, et aussi belle qu'une Vénus ; mais
                    comme elle portait le nom de la Vérité, peu de gens s'en occupèrent. Si M.
                    Prud'hon réussit par la pureté de ses crayons et l'élégance de ses formes à
                    rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant
                    des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs
                    physionomies riantes, un laisser-aller, un abandon, des grâces, un caractère de
                    sexe inimitables : ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs mères.
                    Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos
                    poètes encore plus d'une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa
                    destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans
                    les pays étrangers Son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges. </p>
                <p> M. Roger, son élève et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le
                    graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d'un maître qui
                    l'avait si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu'il en avait reçu.
                    Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s'occuper
                    entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de
                    l'original, autant qu'il est possible au burin de rendre toutes les nuances du
                    pinceau. Je me trouve heureux d'avoir fait concourir à la célébrité de mon
                    édition deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais
                    il me semble que je suis plus redevable à M. Prud'hon, quoique je n'aie eu de
                    lui qu'un seul dessin, parce que je lui dois d'avoir eu une seconde gravure de
                    M. Roger. </p>
                <p> La sixième et dernière planche a pour titre : <hi rend="italic"> Les Tombeaux
                    </hi> , et pour inscription, <hi rend="italic"> On a mis auprès de Virginie, au
                        pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d'eux leurs tendres mères et
                        leurs fidèles serviteurs. </hi> Elle représente une allée de bambous qui
                    conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil
                    couchant : on aperçoit, entre quatre gerbes de ces bambous, trois tombes
                    rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de
                    Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en
                    avant de celle du milieu, le squelette d'un chien : c'est celui de Fidèle, qui
                    est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie. </p>
                <p> On n'aperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais,
                    sous l'herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de
                    l'heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels, les amours
                    innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle
                    séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n'ont laissé près de leurs
                    humbles tertres aucun monument de leur vie. On n'y voit ni inscriptions, ni
                    bas-reliefs. L'art n'y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé,
                    pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces
                    roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents,
                    comme les faibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent,
                    l'un après l'autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de
                    la vie ; ce vaste océan d'où ils sortent et retournent sans cesse, image de
                    l'éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle. </p>
                <p> Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey.
                    Son amitié a voulu m'en faire un présent dont je m'honore. Je m'étais adressé à
                    lui pour exécuter ce sujet, où il ne devait y avoir aucun personnage vivant ; et
                    j'étais sûr d'avance qu'il réussirait par l'art particulier que je lui connais
                    d'harmonier la lumière et les ombres, et d'en tirer des effets magiques. Il a
                    réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bambous avec la plus exacte
                    vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses
                    portraits d'une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que
                    Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n'ont pas besoin de mes
                    éloges. Celui-ci suffirait pour rendre mon édition célèbre. </p>
                <p> L'eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune qui excelle, au jugement de
                    tous les graveurs, à faire celle des paysages. Elle a été terminée au burin par
                    M. Beauvinet, dont j'ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l'auteur du
                    dessin a été très satisfait de l'exécution de ces deux artistes. </p>
                <p> M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m'a été indiqué par M. Roger, comme très
                    recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes
                    sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frère, en a gravé la
                    lettre. </p>
                <p> Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés,
                    les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de
                    la gravure qui en était résultée pour servir de modèle. D'après eux M. Langlois,
                    imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a
                    mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau. </p>
                <p> M. Didot l'aîné, si célèbre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte
                    ; il en a revu les épreuves avec moi, et m'a aidé plus d'une fois de ses utiles
                    observations. </p>
                <p> Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires. </p>
                <p> On voit que je n'ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition.
                    J'ai eu le bonheur d'y faire concourir une partie des plus fameux artistes de
                    mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l'ouvrage et
                    pour l'auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques-uns même
                    m'aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de
                    dessins et de gravures me reviennent à plus de onze mille livres. Chaque dessin
                    m'en coûte trois cents ; chaque planche gravée de <hi rend="italic"> Paul et
                        Virginie </hi> mille ; celle du portrait deux mille quatre cents, sans les
                    exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d'impression en
                    taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur
                    retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte
                    au moins vingt mille francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps,
                    des courses, et des inquiétudes que m'ont coûtés à moi-même ces différents
                    travaux, ainsi que des frais d'impression de ce préambule que je n'avais pas
                    promis à mes souscripteurs : j'espère les avoir dédommagés, autant qu'il était
                    en moi, de leur longue attente. </p>
                <p> Je leur ai de mon côté beaucoup d'obligations ; ils sont venus d'eux-mêmes à mon
                    secours, sans que j'en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont
                    en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C'est avec leurs avances que
                    j'ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l'eusse jamais osé. Ainsi je
                    puis dire que c'est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se
                    montaient qu'à quatre mille cinq cents livres, moitié du prix total des
                    souscriptions que j'ai reçues ; elles m'ont porté bonheur. Quand elles ont
                    cessé, j'ai pu y joindre, bientôt après, les six mille six cents livres qui
                    m'ont été offertes par un libraire. Ce qu'il y a de très remarquable, c'est que
                    ces deux sommes réunies, qui font environ onze mille livres, sont précisément ce
                    que je devais payer pour frais de dessins, et de gravures. </p>
                <p> Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner
                    quelque idée du prix des travaux des artistes, de l'embarras de mon entreprise ;
                    et leur montrer qu'il y a une providence qui se manifeste aussi bien au milieu
                    du désordre de nos sociétés que dans l'ordre de la nature. </p>
                <p> Je venais de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de
                    banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d'anarchie en
                    tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l'empire. Son
                    premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l'opinion dans des
                    outres, et les força de souffler dans ses voiles. </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> … regemque dedit qui fœdere certo </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.
                        </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p> « Il leur donna un roi qui, d'après des ordres supérieurs et des moyens
                    infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir les rênes. » </p>
                <p> Le <hi rend="italic"> Journal de Paris </hi> est rentré dans sa sphère, celui
                    des <hi rend="italic"> Débats </hi> est devenu journal impérial, et sans doute
                    se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés,
                    et j'ai fait voile enfin vers le port. </p>
                <p> Les fonds de mon édition tiraient à leur fin, et j'avais besoin encore d'environ
                    neuf mille livres pour en solder tous les comptes. Le banquier dont j'avais
                    éprouvé la faillite, voyant que je ne voulais pas accepter les vingt-cinq pour
                    cent qu'il m'avait offerts, et que j'étais décidé à réclamer le bien de mes
                    enfants devant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour neuf mille
                    francs de billets sur une maison solvable, payables d'années en années. Enfin,
                    sa vertueuse sœur venant à son secours me pria d'accepter, pour les douze mille
                    livres restant de ma créance sur son frère, une maison de campagne qui avait
                    coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s'en seraient pas souciés,
                    surtout à cause de son éloignement ; c'était un bien national à sept lieues et
                    demie de Paris. Cependant, le désir de voir cette affaire terminée, et l'exemple
                    de la sœur me rendirent facile envers le frère. Je terminai avec lui, et je
                    recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j'eus examiné à
                    loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu'elle avait avec mon bonheur plus
                    de convenance que je ne l'avais d'abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air
                    ; la vue, quoiqu'un peu sauvage, en est riante ; ce sont des coteaux nus et
                    escarpés, mais bordés à leur base d'une belle lisière de prairies qu'arrose
                    l'Oise et qui, en se perdant en portions de cercle à l'horizon, forment au loin,
                    avec d'autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l'autre côté de
                    l'Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin, qui n'est que de cinq
                    quarts d'arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de
                    cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des
                    carrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quelques
                    arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de
                    fraisiers, qui circulent et aboutissent partout à de nouveaux points de vue.
                    Enfin, il y a un peu de tout ce qui peut servir aux besoins et aux plaisirs
                    d'une famille ; la mienne en fut enchantée : il semblait que la maison eût été
                    distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits
                    creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d'écuries, de
                    remises, et ombragées de beaux noyers ; c'était un asile tout à fait convenable
                    à un père de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirais depuis
                    longtemps. C'est, comme je l'ai dit, un bien national ; c'était un presbytère
                    dont le curé a péri sur l'échafaud dans la révolution : mais c'était pour moi
                    deux nouveaux motifs d'intérêt. Tant de particuliers m'avaient enlevé mon bien
                    que je ne m'y fiais plus. Je pensais au contraire que si la nation me reprenait
                    jamais celui-ci, elle aurait honte d'achever de dépouiller mes enfants, et
                    qu'elle les dédommagerait d'une manière ou d'une autre. Quant à ce que cette
                    maison avait été l'habitation d'un malheureux pasteur, elle ne faisait
                    qu'accroître l'intérêt que je prenais pour elle. Les lieux les plus intéressants
                    pour moi sont ceux qui ont été habités par des infortunés qu'on peut supposer
                    avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur
                    ombre me protège. Comme je n'ai jamais connu mon devancier, cette supposition
                    m'est aussi aisée à faire en sa faveur qu'en celle des anciens habitants de la
                    Grèce et de Rome, dont les ruines ne m'inspirent aujourd'hui de l'intérêt que
                    par l'idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C'est toujours
                    à un sentiment moral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de
                    céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j'étends le mien
                    jusqu'au nom de ce village qui s'appelle Æragni : j'imagine qu'il vient d' <hi rend="italic"> Ara-ignis </hi> , autel de feu. Je me fonde sur ce qu'il y en
                    a, aux environs, un du même nom ; et d'autres qui s'appellent <hi rend="italic">
                        Mont-igni, </hi> mont de feu. </p>
                <p> Tant de convenances physiques et morales me plaisaient beaucoup ; mais il se
                    rencontrait un grand obstacle à leur jouissance, je n'avais pas les moyens
                    d'occuper cette agréable solitude. Sa distance de Paris, qui était pour moi un
                    mérite de plus, me devenait très coûteuse, par les frais d'allées et de venues,
                    seul ou en famille, à Paris, où j'avais des devoirs à remplir toutes les
                    semaines. Il fallait de plus fournir aux frais d'un nouvel ameublement, et
                    terminer ceux de mon édition. Toutes ces dépenses ne pouvaient s'accorder avec
                    mon revenu. Je me résolus donc de la louer si j'en trouvais l'occasion <ref target="#N02"/> . Homère dit que Jupiter a deux tonneaux au pied de son
                    trône, l'un plein de biens, l'autre de maux, dont il nous envoie alternativement
                    une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures
                    est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guère seul. </p>
                <p> Je me trouvai bientôt en état d'arranger et d'occuper ma maison des champs, au
                    moment où je m'y attendais le moins. </p>
                <p> Un de mes souscripteurs m'invita, il y a environ un an et demi, à le venir voir
                    à sa campagne. C'est un jeune père de famille dont la physionomie annonce les
                    qualités de l'âme. Il réunit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le
                    frère, l'époux, le père, et l'ami de l'humanité. Il me prit en particulier, et
                    me dit « Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n'en ai pas moins
                    conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m'en
                    donne aujourd'hui les moyens. Je n'en peux faire un meilleur usage qu'en vous en
                    offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de
                    contribuer au vôtre : Je vous prie d'accepter deux mille écus de pension, avec
                    un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je ne veux pas gêner votre
                    liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver. » « Et
                    moi, lui répondis-je, permettez que je ne vous sois attaché que par les liens de
                    la reconnaissance. » Ce philosophe, si digne d'un trône, si quelque trône était
                    digne de lui, est le prince Joseph Bonaparte. </p>
                <p> Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des lettres, puisse cette
                    édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la
                    reconnaissance de leur père envers toi puissé-je moi-même la reproduire par de
                    nouveaux sujets plus dignes de ton âme philanthrope Je suis vieux. Ma navigation
                    est déjà avancée. Mais si la Providence, qui a dirigé ma faible nacelle au
                    milieu de tant d'orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port,
                    je les emploierai à rassembler d'autres études. Les fleurs tardives de mon
                    printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons
                    d'une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d'un paisible
                    couchant mûriront les derniers. J'ai décrit le bonheur passager de deux enfants
                    élevés au sein de la nature par des mères infortunées ; j'essaierai de peindre
                    le bonheur durable d'un peuple ramené à ses lois éternelles par des révolutions. </p>
                <p> Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n'est que par des
                    révolutions que l'intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les
                    conduit de perfections en perfections. </p>
                <p> Elle n'a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son
                    vaste feuillage. Elle n'y a déposé que le germe fragile de ses premiers
                    éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux
                    rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les
                    raffermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir
                    tour à tour ses bras noueux de verdure, de fleurs et de fruits, aux années de
                    corroborer son tronc par de nouveaux cylindres, de l'élever au-dessus des
                    forêts, et d'en faire un monument durable pour les animaux et pour les hommes. </p>
                <p> Il en est de même de notre globe ; il n'est pas sorti de ses mains tel que nous
                    le voyons aujourd'hui. Elle a chargé les siècles de le rouler dans les cieux, et
                    de le développer dans des périodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d'abord
                    dans la région des ténèbres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de
                    glaces, comme un enfant dans l'amnios au sein maternel. Bientôt son centre et
                    ses pôles furent aimantés de diverses attractions par le soleil qui parut à son
                    orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se levèrent en
                    brumes épaisses dans l'atmosphère, dilatées par la chaleur ; les vents les
                    voiturèrent dans les airs, les pôles encore gelés les attirèrent, et les
                    fixèrent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu'ils tinrent
                    en équilibres ( <hi rend="italic"> sic </hi> \)parleursmobilescontrepoids.
                    Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid
                    et plus pesant, vers le soleil qui l'attirait. Alors il circula sur lui-même, en
                    balançant ses pôles dans le cercle de l'année, autourdel'astre quiluidonnait le
                    mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par
                    les mers aériennes et glaciales, qui en étaient sorties, apparurent les sommets
                    graniteux de ses continents et de ses îles, comme lespremiersossements
                    desonsquelette. </p>
                <p> Peu à peu ses eaux marines saturées de lumière et de sels, étendirent autour
                    d'eux leurs alluvions, et les transformèrent en vastes couches de roches
                    calcaires, comme les eaux aériennes se changent en bois dans les végétaux, et la
                    sève des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formèrent dans la
                    région des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces ossements et ces
                    nerfs de la terre, où devaient s'attacher comme des muscles les vastes croupes
                    des montagnes, et qui devaient supporter le poids des continents. Leurs
                    fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumière, se
                    raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des
                    tourbillons de fumée s'élevèrent à la surface des mers, qui annoncèrent les
                    premiers volcans dont les feux devaient les épurer. </p>
                <p> D'autres bouleversements préparèrent d'autres organisations ; le globe,
                    surchargé sur ses pôles de deux océans de glace de poids inégaux et versatiles,
                    les présenta tour à tour au soleil ; et tour à tour de vastes courants en
                    sortirent qui labourèrent, chacun pendant six mois, ses deux hémisphères. Celui
                    du nord creusa d'abord les contours de cet immense canal où l'Atlantique,
                    semblable à un fleuve, renferme aujourd'hui ses eaux et les verse deux fois par
                    jour entre l'ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant
                    d'un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphère, et faisant
                    équilibre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule
                    fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du
                    même côté que le soleil en embrasait le pôle de ses rayons. Les torrents
                    demi-glacés qui s'en précipitèrent découpèrent alors les côtes de l'ancien monde
                    en nombreux archipels, en vastes baies et en longs promontoires. </p>
                <p> Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans poupe, propre à
                    voguer, dans tous les sens, dans toute l'étendue des cieux. Le soleil en est
                    l'aimant et le cœur ; l'océan est le sang dont la circulation le rend mobile.
                    L'astre du jour en opère le systole et le diastole, le flux et le reflux, par sa
                    présence et son absence, par le jour et la nuit, par l'été et l'hiver, par les
                    mers fluides et glaciales. Les pôles du globe changent avec les siècles par les
                    diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu'il a
                    aujourd'hui dans notre méridien étaient dans notre équateur ; où nos zones
                    torrides étaient projetées dans nos zones tempérées et glaciales, et celles-ci
                    dans nos torrides ; où les hivers régnaient sur d'autres contrées, et où les
                    mers glacées s'échappaient de leur empire par d'autres canaux. Il en est de même
                    des autres planètes. Leurs sphères, diversement inclinées vers le soleil, sont
                    dans les mains de la Providence comme ces cylindres de musique dont il suffit de
                    relever ou d'abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les
                    concerts. </p>
                <p> Ce ne fut sans doute que quand elle l'eut fait passer, si j'ose dire, par les
                    périodes successifs de l'enfance, de l'adolescence, de la puberté, qu'elle créa
                    tour à tour les végétaux, les animaux, et les hommes <ref target="#N03"/> ,
                    comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période
                    d'années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où
                    le globe élevait à peine quelques portions de ses continents à la surface des
                    mers, que les torrents de ses pôles couverts de glace, et ceux de ces montagnes
                    les plus élevées, creusèrent, en se précipitant, les nombreux amphithéâtres que
                    le soleil devait éclairer de divers aspects, sous les mêmes latitudes. Ils
                    excavèrent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd'hui d'innombrables
                    troupeaux. Ils escarpèrent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme
                    de nos perspectives. Les tempêtes de l'atmosphère ajoutèrent à leur beauté.
                    Elles transportèrent dans les airs les premières semences des forêts qui
                    croissent sur leurs inaccessibles plateaux. </p>
                <p> Ce fut l'Océan qui, de siècles en siècles, épuisant ses eaux par d'innombrables
                    productions, éleva en s'abaissant les sommets de ses îles primitives ; et en
                    reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques
                    pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes
                    sont couvertes de verdure, d'autres sont toutes nues comme aux jours de leur
                    naissance ; d'autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au
                    niveau des pôles ; d'autres vomissent des tourbillons épais de flammes
                    sulfureuses et bitumineuses, et paraissent avoir leur fondement au niveau des
                    mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l'Etna réunissent ce double
                    empire, et du sein des glaces et des feux versent au loin l'abondance et la
                    fécondité : toutes ces pyramides aériennes, dont la plupart s'élèvent au-dessus
                    de la moyenne région de l'air, ont pour bases les corps marins qui entourèrent
                    leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd'hui, autour d'elles les
                    vapeurs et les orages de l'atmosphère. Tantôt elles s'en couvrent comme d'un
                    voile, et disparaissent à la vue ; tantôt elles découvrent la tête, ou les
                    flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il
                    les colore d'or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les
                    couleurs de l'arc-en-ciel. Elles apparaissent, au sein des tonnerres, comme des
                    divinités bienfaisantes ; les croupes qui les supportent deviennent autant de
                    mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes
                    profondes de leurs flancs sont des urnes d'où elles versent les fleuves qui
                    fertilisent les campagnes jusqu'aux bords de l'Océan leur père, et invitent les
                    navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étaient l'épouvante dans
                    les temps de leur origine. </p>
                <p> Chaque siècle diminue l'empire de l'Océan tempétueux, et accroît celui de la
                    terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d'autre nos
                    vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des
                    dégradations des fleuves qui remplissaient jadis de leurs eaux tout l'intervalle
                    qui les sépare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi
                    que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa largeur attestent qu'il
                    a été formé sous les eaux. Mais jetez les yeux sur les terres les plus élevées
                    de notre hémisphère ; l'antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norvège et
                    du continent par de bruyants détroits qui communiquaient de la mer Glaciale à la
                    mer Baltique, a cessé d'être une île. J'ai marché moi-même dans le fond de leurs
                    bassins de granit ; la mer Baltique, où j'ai navigué, baisse d'un pouce tous les
                    quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l'hémisphère
                    austral. La nouvelle Hollande, dont les montagnes escarpées s'élèvent au-dessus
                    des nuages, étend aujourd'hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle
                    montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes
                    d'Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules
                    d'îles naissantes et de rochers à demi submergés soulèvent, à travers les vagues
                    irritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glaïeuls, et de varechs. À
                    leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux
                    nappes d'écume qui bouillonnent autour d'eux, on dirait de vieux tritons qui se
                    disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils si redoutables
                    aux marins offriront des asiles aux bergères ; après de nombreuses tempêtes le
                    détroit qui sépare l'Angleterre de la France se changera en guérets. Après
                    d'interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts
                    réunis comme leur territoire. </p>
                <p> Il en sera de même du genre humain. Dieu l'a destiné à jouir de ses bienfaits
                    par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs
                    et les besoins des êtres sensibles. Il l'a formé comme un seul homme qu'il fait
                    d'abord passer par l'enfance, entouré d'une nuit d'ignorance et de préjugés,
                    mais dont il aimante la tête de la lumière de la raison, et le cœur de
                    l'instinct de la vertu, afin qu'il puisse gouverner ses passions et se diriger
                    vers ces facultés divines, comme le globe qu'il habite autour du soleil. Il
                    voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans
                    les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut
                    même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des
                    intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécile, une
                    adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires
                    de notre Europe, vous la voyez tour à tour couverte de Gaulois, de Grecs, de
                    Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d'Alains, de Francs,
                    de Normands, etc., qui s'exterminent les uns après les autres, et la ravagent
                    comme les flots d'une mer débordée. L'histoire de chacun de ces peuples ne
                    présente qu'une suite non interrompue de guerres, comme si l'homme ne venait au
                    monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur
                    innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et
                    d'erreurs dont la plupart, pour notre bonheur, n'existent plus. L'absurde
                    idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices
                    humains, l'anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines,
                    l'esclavage, la polygamie, l'inceste, la mutilation des hommes, les droits de
                    naufrage, les droits d'aubaine, etc., désolaient alors nos malheureuses
                    contrées, et sont relégués aujourd'hui sur les côtes de l'Afrique
                    inhospitalière, ou dans les sombres forêts de l'Amérique. Il en est de même de
                    plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l'âme, telles que les
                    pestes innombrables, les lèpres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions,
                    etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits et
                    consacraient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ?
                    Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n'étaient au fond que des
                    scélérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la
                    famille entière d'Atrée, et tant d'autres aussi criminels qui se prétendaient
                    descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes Il semble
                    que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d'autres pôles.
                    Cependant des bienfaiteurs du genre humain s'élevèrent de siècles en siècles
                    au-dessus de ses brigandages. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Confucius,
                    Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu à peu
                    ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des
                    lois, de l'industrie, de religions plus humaines. Ils apparaissent dans les
                    siècles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de
                    sagesse, de lumière, et de vertus, qui ont circulé jusqu'à nous de générations
                    en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des
                    montagnes lointaines, qui traversent depuis des siècles, des rochers, des
                    marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons. </p>
                <p> Déjà sur ces mêmes terres où les druides brûlaient des hommes, les philosophes
                    les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les Muses du nord, de
                    l'occident, et surtout les françaises, planent sur l'Europe, unissent leurs
                    lyres, et, y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les
                    cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des
                    noirs enfants de l'Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles
                    en ont exporté une foule de jouissances, et elles y ont transporté, de l'Europe
                    et de l'Asie, des cultures et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des
                    habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin
                    Fénelon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux
                    des Lycurgue et des Platon La superstition n'élève plus chez nous, comme
                    autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a
                    dissipés à la lumière de l'astre du jour. Elle montre la terre couverte des
                    bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de
                    découvertes utiles que d'inventions hardies que d'établissements humains
                    inconnus à l'antiquité Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait
                    descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas souvent,
                    persécutées et fugitives, elles n'en éclairent le monde ténébreux qu'après de
                    longues secousses et de nombreuses révolutions. </p>
                <p> Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer
                    les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de
                    morale ; elles ne montèrent point dans des tribunes pour faire tonner les lois.
                    Ce fut dans leurs bras qu'elles firent goûter aux hommes le bonheur d'être tour
                    à tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fidèles, époux
                    constants, pères vertueux. Elles posèrent les premières bases des lois
                    naturelles. La première fondatrice d'une société humaine fut une mère de
                    famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara de la part du ciel
                    que la nature était dénaturée, qu'elle était odieuse même à son auteur : elles
                    se montrèrent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds. </p>
                <p> Ce fut autour d'elles que, dans l'origine, les hommes errants se rassemblèrent
                    et se fixèrent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en
                    castes et en tribus. Ils n'en ont point fait des portions de monarchies ou de
                    républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils
                    sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent,
                    vivent, et meurent femmes. Elles ont d'autres devoirs, d'autres occupations,
                    d'autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur
                    rappeler surtout qu'ils sont hommes, et maintenir, malgré les lois politiques,
                    les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les
                    rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays
                    qu'ils fécondent en les réchauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on
                    ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun
                    souverain. Ils n'appartiennent qu'à l'atmosphère. Ainsi les femmes
                    n'appartiennent qu'au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l'humanité
                    par leurs sentiments naturels et même par leurs passions. </p>
                <p> C'est par cette influence qu'elles conservent souvent un peuple depuis son
                    origine jusqu'à ses derniers débris. Voyez ceux qui n'ont plus maintenant ni
                    autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guèbres, les Arméniens, les juifs,
                    les Maures d'Afrique ; ils sont roulés par les siècles et les événements, de
                    contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus
                    par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d'épouses, de mères. Elles les
                    maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes
                    sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés,
                    malgré les ancres de fer qui en liaient les assises. En vain l'Océan en roule
                    les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment
                    naturel qui en congloméra les grains dans la carrière. </p>
                <p> Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la
                    nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les
                    plus tendres, elles les unissent à celles de la divinité, qui en est la source.
                    Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu'elles
                    leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de
                    leur vie. Ils leur sont redevables de l'invention des arts de première
                    nécessité, et de tous ceux d'agrément. Elles inventèrent le pain, les boissons
                    agréables, les tissus des vêtements, les filatures, les toiles, etc. Elles
                    amenèrent les premières à leurs pieds les animaux utiles et timides qu'ils
                    effrayaient par leurs armes, et qu'elles subjuguèrent par des bienfaits. Elles
                    imaginèrent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et
                    inspirèrent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture, à
                    ceux d'entre eux qui désirèrent conserver d'elles de précieux ressouvenirs. Ils
                    sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l'héroïsme et la pitié.
                    Ils n'avaient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes que des
                    dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en
                    courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à
                    la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent
                    dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnaissance pour les
                    compagnes de leur vie, ils leur élevèrent des monuments plus nombreux et plus
                    durables que des temples. Ils donnèrent d'abord, dans toutes les langues, des
                    noms féminins à tout ce qu'ils trouvèrent de plus aimable et de plus doux sur la
                    terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivières qui les arrosaient,
                    aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui
                    avaient le plus de mélodie. </p>
                <p> Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus
                    par une beauté ou par une utilité supérieure reçut d'eux des noms de déesses,
                    c'est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et
                    leurs départements sur la terre. Ainsi ils féminisèrent et déifièrent la
                    lumière, les étoiles, la nuit, l'aurore. Ils attribuèrent les fontaines aux
                    naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les
                    forêts aux dryades. Ils distribuèrent de plus grands départements à des déesses
                    d'un plus haut rang, l'air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à
                    Téthys, la terre et ses riches minéraux à Cybèle, les bêtes fauves à Diane, et
                    les moissons à Cérès. Ils caractérisèrent les puissances de l'âme, source de
                    toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des
                    vertus qui les fortifiaient, des grâces qui les rendaient sensibles, des Muses
                    qui les inspiraient, de Minerve, mère de toute industrie. Enfin ils donnèrent à
                    la déesse qui réunissait tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus
                    expressif sans doute que celui d'aucune divinité. Ils lui attribuèrent pour père
                    Saturne ou le Temps, pour berceau l'Océan, pour compagnons de sa naissance les
                    jeux, les ris, les grâces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l'amour, et
                    pour domaine toute la nature. </p>
                <p> En effet tout objet aimable a sa vénusté, c'est-à-dire une portion de cette
                    beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la
                    sensibilité, cette âme de l'âme qui en anime toutes les facultés. Ce fut par
                    elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre. </p>
                <p> Ce n'est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de perfections que les
                    hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse
                    des grâces, dont l'astre des nuits était autrefois le symbole, et en porte
                    encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles
                    brillent dans le cours des mois d'une lumière douce et paisible, mais
                    inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissipent les feux
                    qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui
                    embrasent l'horizon pendant le jour et ne s'éteignent que dans le sein des
                    nuits. Ainsi les défauts d'un sexe et les excès de l'autre se compensent
                    mutuellement ; et ces deux moitiés humaines en contraste composent sur la terre
                    une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumière,
                    conjugués dans les cieux. </p>
                <p> Ô femmes, c'est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des
                    hommes Partout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les
                    éducations barbares, l'esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les
                    croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous
                    les supplices cruels de l'antiquité, qui étaient bien moins des punitions d'une
                    justice équitable que des vengeances d'une politique féroce. Partout vous avez
                    été les premières à honorer de vos larmes les victimes innocentes de la
                    tyrannie, et à faire connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle
                    vous donne à la fois l'instinct de l'innocence et celui de la véritable
                    grandeur. C'est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées
                    des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégèrent les faibles,
                    et surtout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ;
                    sans vous ils ne nous seraient pas plus recommandables que les Tamerlan, les
                    Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées élève en vain de
                    sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits
                    vous étendez sur eux des rayons de reconnaissance qui les font briller sur notre
                    horizon de tout l'éclat de la vertu. </p>
                <p> Vous êtes les fleurs de la vie. C'est dans votre sein que la nature verse les
                    générations et les premières affections qui les font éclore. Vous civilisez le
                    genre humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages que
                    la diplomatie par des traités. Vous êtes les âmes de leur industrie et de leur
                    navigation. C'est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances
                    maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions
                    de la terre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait
                    principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste
                    réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le présent, et l'avenir ;
                    se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe dont les
                    passions cruelles des hommes se disputent l'empire. </p>
                <p> Ô Françaises, c'est pour vous que l'Indienne donne aujourd'hui la transparence
                    au coton et le plus vif éclat à la soie Ce fut pour vous que les filles
                    d'Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la
                    pudeur et à la beauté que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préférables
                    à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution
                    vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos grâces naturelles. Mères et
                    nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n'ajoutent-ils pas à vos
                    vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez
                    perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les
                    juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroïque. Vous
                    répandez l'influence de vos jugements dans toute l'Europe, et vous en avez rendu
                    Paris le foyer. C'est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos
                    soldats s'animent à la défense de la patrie : c'est dans ces mêmes murs que les
                    guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent
                    en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous
                    leurs ressentiments. </p>
                <p> Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce
                    qu'elle a d'aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands
                    poètes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l'écrivain
                    solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d'irriter des
                    factions jalouses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le
                    sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu'il est homme, et l'athée
                    qu'il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la
                    superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du
                    matérialisme. </p>
                <p> Ainsi sur les rivages de l'Islande, après de longs hivers, la reine des mers
                    boréales, la montagne de l'Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de
                    feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les
                    cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux, achève d'incliner le pôle
                    nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l'empire de
                    l'astre du jour joignent leurs tièdes haleines à ses rayons ardents. Les flancs
                    de la montagne alors se réchauffent : une chaleur souterraine s'étend sous la
                    coupole de glace qui la surmonte et lui refuse bientôt tout appui. D'abord ses
                    sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlants, en éteignent les
                    feux, pénètrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en
                    hautes gerbes d'eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux
                    s'affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s'écroulent en énormes
                    rochers dans le sein des mers qu'ils menaçaient d'envahir. Les bruits affreux de
                    leurs chutes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugissements des
                    phoques et des ours marins qui les habitaient, sont répétés au loin par les
                    échos d'Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l'Atlantique voient
                    avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages.
                    Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples,
                    de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs
                    flots attiédis, des écueils que l'hiver suivant ne reverra plus. </p>
                <p> Cependant la montagne désolée apparaît, à travers les brumes de ses neiges
                    fondues et les dernières fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines
                    dégradées et montrant à découvert ses antiques ossements. C'est alors que les
                    zéphyrs, qui l'ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent ( <hi rend="italic"> sic </hi> \)delarobedu printemps. Ils accourent en foule des
                    zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux.
                    Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs déchirés et ses
                    plaies profondes. Les oiseaux de laterre et des eaux y déposent leurs nids. En peu
                    d'années, de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères
                    éteints. Une nouvelle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil
                    pendant un jour de plusieurs mois. </p>
                <p> Sa beauté même s'accroît de celle des longues nuits du pôle. Quand l'hiver, à la
                    faveur de leurs ténèbres, relève son trône, étend sur lui son manteau d'hermine,
                    et prépare à l'océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour et
                    lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l'abandonne. L'aurore boréale le
                    couronne de ses feux mobiles et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce
                    signal céleste les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles
                    aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l'Hécla au milieu des mers
                    hérissées de glaçons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées
                    profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime
                    de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitalière, font
                    entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles
                    d'Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs
                    harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher
                    parmi elles de nouvelles Virginies. </p>
                <p> Il en sera de même de notre dernière révolution. Déjà la France apparaît
                    au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Castor et de Pollux étincellent sur sa
                    tête, dans un ciel d'azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô
                    Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui
                    rugissent encore autour de nos frontières Et toi, Joseph, seconde, de ta
                    bienfaisante philanthropie, ton frère toujours victorieux Convertis les
                    ambitions du dedans, taciturnes et sombres, en amour de la concorde et de la
                    paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus,
                    devenir pour la postérité l'époque d'une nouveau période de gloire et de bonheur
                    puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs et être un jour en doute qui
                    de vous deux a le mieux mérité de sa reconnaissance </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Note </hi> a <hi rend="italic"> indiquée page 86 du préambule
                    </hi>
                </p>
                <p> Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du globe s'accorde avec
                    toutes les traditions orientales. Les unes divisent les temps de sa création en
                    six jours, d'autres en plusieurs âges, d'autres, comme celles des Indiens, en
                    périodes de siècles. On peut fournir d'ailleurs des preuves évidentes de ces
                    révolutions des pôles, par les productions des zones torrides que nous
                    retrouvons dans notre zone tempérée et dans notre zone glaciale ; par les corps
                    marins de l'hémisphère austral qui sont fossiles dans notre hémisphère boréal ;
                    par divers déluges occasionnés par la fonte des glaces lorsque les anciens pôles
                    parcoururent l'équateur ; par les zones sablonneuses, les découpures des îles,
                    les golfes profonds, dont un grand nombre ont aujourd'hui des directions
                    différentes de celles dont les pôles étaient alors les foyers, comme on le peut
                    voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les
                    annales attestent que le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans
                    une seule constellation ; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on
                    l'avait craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les
                    traditions des prêtres de l'Égypte, qui assurèrent à Hérodote que le soleil
                    s'était levé deux fois à l'occident et deux fois à l'orient ; ce que l'on ne
                    peut attribuer qu'aux diverses inclinaisons des pôles de la terre, et à ses
                    mers, qui en varient, dans le cours des siècles, les pondérations et les
                    mouvements. </p>
                <p> Les planètes, qui tournent autour du soleil, paraissent soumises à des harmonies
                    semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés ; leurs moteurs sont les
                    mêmes, mais ils ont d'autres directions ; chacune a un ou plusieurs océans, non
                    pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d'orient en occident, à
                    proportion qu'elles s'enfoncent dans les zones célestes glaciales. Mais avant
                    d'aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelques erreurs de
                    physique accréditées, depuis longtemps, parmi les astronomes. Ils prétendent que
                    les parties resplendissantes des planètes en sont les montagnes et les rochers,
                    et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je pense que c'est le
                    contraire. Si on découvre une île, en pleine mer, elle apparaît comme un nuage
                    obscur, et la mer qui l'environne comme un lac argenté. Il en est de même d'un
                    fleuve ; on l'aperçoit au milieu des campagnes comme un long serpent d'argent et
                    d'azur, tandis que les collines de l'horizon sont d'un bleu noirâtre. Enfin si
                    on met, dans une chambre au soleil, de l'eau, dans un vase non vernissé, elle
                    renverra au plancher ses mobiles reflets. L'eau, et non le vase, réfléchit la
                    lumière. J'excepte cependant les montagnes à glace des continents, qui
                    réfléchissent encore plus dans l'état de congélation que dans celui de fluidité.
                    Ce n'est pas comme corps opaques, mais comme corps polis et demi-transparents
                    qu'ils affluent et refluent la lumière. </p>
                <p> Ceci posé, je prends pour exemple dans les planètes, les cinq bandes parallèles
                    blanches et noires de Jupiter qui changent d'éclat tous les six ans,
                    c'est-à-dire dans le cours alternatif de son été et de son hiver. Cette
                    variation périodique prouve que chacune d'elles est composée alternativement
                    d'une zone de terre et d'une zone de mers. Quand un de ces deux hémisphères est
                    lumineux, c'est qu'il est dans son hiver ; alors les vapeurs de la zone maritime
                    couvrent de neige les deux zones terrestres latérales, et l'hémisphère paraît
                    tout blanc. Quand ce même hémisphère est barré d'une zone blanche entre deux
                    obscures, il est dans son été, car les neiges des deux zones terrestres sont
                    fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Pour ses pôles, qu'on
                    croit aplatis, n'est-ce point par une erreur d'optique ? est-il vraisemblable
                    d'ailleurs que la force centrifuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planètes,
                    et qu'elle soit restée sans action sur les pôles même du soleil, ce corps si
                    sphérique, quoique demi-liquéfié, source de cette même force expansive et de la
                    matière molle qui produisit, dans l'origine, toutes les planètes, suivant nos
                    astronomes ? Pour moi, si j'ose le dire, je crois que les pôles de Jupiter,
                    n'ayant point de zones maritimes dans leur voisinage, n'en reçoivent ni
                    exhalaisons, ni neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à notre
                    vue. Au reste, il est possible que les trois méditerranées, disposées en anneaux
                    autour de Jupiter, soient cause de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui
                    est de 9 heures 36 minutes, quoiqu'il soit la plus grosse de nos planètes. Si
                    notre terre, beaucoup plus petite et plus voisine du soleil, ne tourne sur
                    elle-même qu'une fois en vingt-quatre heures, ne serait-ce pas parce que ses
                    deux océans n'ont que des cours obliques qui se croisent en partie ? Je ne
                    m'engagerai pas plus avant dans cette question, quoique le célèbre Mairan ait
                    été plus loin. Il a calculé que « la différence qui est entre le poids de la
                    partie inférieure d'une planète tournée vers le soleil, et celui de la
                    supérieure qui ne l'est pas, est capable de produire sa rotation d'occident en
                    orient. » </p>
                <p> On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de Jupiter, aux échancrures
                    périodiques de Mars, aux bandes de Saturne, etc. Je ne parlerai point des
                    satellites ni des anneaux qui réchauffent les planètes de leurs reflets. Il
                    paraît que dans tous ces astres il y a des océans ou fluides, ou glacés, ou en
                    évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvements et de leur fécondité. Le
                    soleil en est le premier agent ; c'est l'Apollon de notre système. Comme je l'ai
                    déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa lyre pour en tirer de nouveaux
                    airs. Si j'en avais le temps je me permettrais quelques réflexions sur le
                    satellite que nous connaissons le mieux, et sur lequel nous sommes le moins
                    d'accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mers, sans attirer en même temps
                    l'air, élément plus étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les
                    environne ? Si elle soulevait et laissait retomber deux fois par jour notre
                    océan atlantique, elle en ferait autant de notre atmosphère. Alors nos
                    baromètres, si sensibles au moindre poids des nuages, nous annonceraient deux
                    fois par jour des marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes. «
                    Notre air est trop léger, me répondit un jour un professeur de mathématiques,
                    pour être attiré par la lune. » « Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par
                    la terre, au point que son poids fait monter l'eau dans une pompe vide, à
                    trente-deux pieds de hauteur ? » </p>
                <p> Mais comment la lune peut-elle soulever l'océan, malgré l'attraction même de la
                    terre, qui, d'un autre côté, ne lui permet pas d'attirer à elle les
                    méditerranées, les lacs, les fleuves etc. ? Et en supposant qu'elle ne puisse
                    attirer que l'océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux marées en
                    vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au zénith, et surtout au nadir de
                    notre méridien, le long continent de l'Amérique s'oppose évidemment aux
                    communications directes de la mer du sud et de l'océan atlantique ? Comment,
                    après avoir produit deux marées de six heures chacune par jour dans notre
                    hémisphère boréal, n'en opère-t-elle qu'une de douze heures en vingt-quatre dans
                    l'hémisphère austral, où l'océan est si étendu, et où aucun continent ne
                    s'oppose aux effets de son attraction ? </p>
                <p> On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même face : comment
                    donc peut-on supposer aujourd'hui qu'elle tourne, comme notre globe, sur
                    elle-même ? Mais comment, par un prodige encore plus étrange, peut-elle, chemin
                    faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à quatre-vingt-dix mille
                    lieues de distance, avec des mortiers volcaniques de quatre lieues de largeur ?
                    Comment des mortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes, à
                    travers des régions glacées ? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres
                    ouvertures, et par conséquent bien plus de détonation, ne lancent pas leurs
                    projectiles à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-on,
                    leurs pierres à cinq mille lieues, c'est-à-dire aux limites de sa sphère
                    d'attraction, d'où elles sont emportées par l'attraction de la terre à quatre
                    vingt-cinq mille lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable
                    explosion ne dérange pas, par sa réaction, le cours d'un astre qui est en
                    équilibre ? Comment se fait-il alors que la lune, qui n'attire qu'à cinq mille
                    lieues ses propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mille, et que
                    la terre, qui, de son côté, entraîne la lune entière dans sa sphère
                    d'attraction, n'y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en couvrent la
                    surface ? Si on dit que les sphères d'activité des deux planètes restent en
                    équilibre, l'une à cinq mille lieues, l'autre à quatre-vingt-cinq mille, elles
                    n'exercent donc point d'action l'une sur l'autre. Tout ce que nous savons de
                    plus assuré de la lune, c'est qu'elle a des éléments semblables à ceux de la
                    terre. Les astronomes lui ont refusé longtemps l'air et l'eau, quoiqu'ils
                    sussent qu'elle avait des volcans ; mais ils ne se rappelaient pas que le feu ne
                    pouvait exister sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s'il m'est permis
                    de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le
                    soleil, et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses
                    quatre phases, quatre saisons. Ses harmonies forment la douzième partie de
                    celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui
                    règnent sur notre globe. Je m'en suis convaincu par un grand nombre
                    d'observations. Je la considère donc avec sa forme variable et dans sa course
                    oblique comme une navette céleste, chargée de lumière par le soleil. Elle forme
                    de ses fils d'argent, dans le cours du mois, la trame de ce magnifique réseau
                    dont le soleil fournit la chaîne d'or, dans le cours de l'année. La providence y
                    attacha les germes de tout ce qui est organisé, en environna notre globe ; et,
                    par des harmonies lunisolaires et solilunaires qui s'entrelacent sans cesse, en
                    développe, dans le cours des siècles, les formes, la vie, et les générations. </p>
                <p> Si de la lune nous nous élevons jusqu'au soleil, nous verrons combien nous
                    sommes encore nouveaux dans l'étude de la nature. Les anciens croyaient que cet
                    astre était un dieu jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre
                    superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l'Aurore, qui
                    répandait devant lui des corbeilles de roses, sur l'azur des cieux. Il
                    parcourait ainsi la terre d'orient en occident, et allait se reposer, tous les
                    soirs, dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd'hui que
                    c'est une fournaise d'un million de lieues de circonférence, qui tourne sur
                    elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquéfié détache de sa
                    circonférence, dans son mouvement de rotation, à l'aide du choc d'une comète,
                    quelques gouttes d'une matière vitrifiée, qui s'arrondissent en planètes, et se
                    mettent aussitôt à tourner autour de lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que
                    par hasard, car il est, par rapport à elles, dans une proportion de grosseur
                    telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à une douzaine de
                    petits pois. C'est ici qu'il faut se servir contre le grand Newton de sa propre
                    devise, devenue depuis celle de la société royale de Londres, et qui est sans
                    doute celle de tout ami de la vérité, <hi rend="italic"> Nullius in verba </hi>
                    : « Ne jurons par les paroles de qui que ce soit ». Newton a calculé la chaleur
                    d'une comète dans le voisinage du soleil, et il l'a trouvée deux mille fois plus
                    ardente que celle d'un fer rouge. Selon lui, les comètes sont destinées, pour la
                    plupart, à alimenter ses feux. Cependant il aurait dû se rappeler que les rayons
                    du soleil n'avaient point de chaleur en eux-mêmes, qu'ils n'en acquéraient sur
                    notre terre qu'en s'harmoniant avec notre atmosphère, et qu'il gèle
                    perpétuellement dans nos zones torrides, sur les sommets des hautes montagnes
                    qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parce que l'air trop
                    raréfié ne peut s'échauffer par ses rayons. On pourrait encore objecter l'océan,
                    les végétaux, et les animaux de notre globe, qui n'ont jamais pu sortir d'un
                    soleil liquéfié. </p>
                <p> Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Angleterre le télescope de
                    Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu'il observe, et il découvre
                    que le soleil n'a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que
                    c'est une planète d'un ordre supérieur à la nôtre, entourée d'un atmosphère de
                    lumière, de quinze cents lieues de hauteur, ondoyante, qui s'entrouvre de temps
                    en temps, et laisse apercevoir à travers une perspective admirable de nuages
                    lumineux, de magnifiques montagnes de cent cinquante lieues de hauteur et de
                    trois à quatre cents de longueur. Herschel réitère si souvent ces observations
                    qu'il ne doute pas que le soleil ne soit une planète habitable. </p>
                <p> Ainsi un bon observateur, secondé d'un bon instrument, renverse tous les calculs
                    de Newton et des Newtoniens, sur les écumes flottantes du soleil, sur les
                    planètes terrestres qui en étaient sorties, sur la mollesse primitive de ces
                    mêmes planètes, et sur la force centrifuge qui en avait déprimé les pôles en
                    soulevant leur équateur, quoiqu'elle n'ait plus aujourd'hui la force de soulever
                    une paille sur notre globe, et qu'au lieu d'y trouver ses plus hautes montagnes
                    projetées d'orient en occident, on n'y voit que le plus grand diamètre de ses
                    mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence. </p>
                <p> Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lumière en sept couleurs
                    primitives, quoiqu'il n'y en ait réellement que trois, et que son système de
                    l'attraction universelle, éprouveront des objections encore plus fortes que
                    celui du mouvement des comètes qui vont servir de pâture aux feux d'un soleil
                    qui ne brûle point. Herschel, à l'aide de son télescope, a découvert à six cent
                    millions de lieues de nous une nouvelle planète avec des volcans, huit ou dix
                    satellites, un anneau double comme celui de Saturne, et si bien double que
                    l'intervalle des deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour observer
                    une étoile qu'il apercevait au-delà. Notre astronomie, trop rarement
                    reconnaissante, a donné à cette planète le nom d'Herschel. Mais combien de noms
                    d'amis ne pourrait-il pas donner lui-même à ce nombre prodigieux d'étoiles qu'il
                    découvre toutes les nuits à des distances incalculables, groupées deux à deux,
                    trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions, sur les mêmes
                    plans, ou à la suite les unes des autres dans la profondeur du firmament
                    Pouvons-nous bien croire que ces soleils lointains se maintiennent immobiles à
                    des distances infinies, seulement par la loi unique et universelle d'une
                    mutuelle et réciproque attraction ? </p>
                <p> Si j'ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a aujourd'hui tant de
                    partisans en France, remplie de contradictions. Il faut d'abord supposer que
                    l'univers est infini, et qu'il est rempli d'étoiles attirantes et attirées ; car
                    s'il avait des limites, ou seulement çà et là quelques déserts, les astres qui
                    se trouveraient dans leur voisinage s'écrouleraient nécessairement vers le
                    centre du système, n'ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur ses
                    bords. </p>
                <p> Ce n'est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l'attraction est une
                    propriété universelle de la matière, ils doivent convenir eux-mêmes que toutes
                    les parties de cette matière qui s'attiraient de toutes parts n'ont dû faire,
                    avant de se séparer, qu'une seule masse de l'univers. Il a donc fallu, 1° qu'une
                    multitude de forces particulières et centripètes l'ait divisée par blocs, et ait
                    arrondi ces blocs en globes ; 2° que des forces centrifuges aient succédé aux
                    centripètes pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des
                    autres, non seulement dans une même direction, comme le cours d'un fleuve, mais
                    comme des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3° il a fallu une force
                    d'inertie qui les ait fixés chacun dans le lieu où ils sont à présent, immobiles
                    dans les cieux, dans toutes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris
                    après une tempête dans la mer glaciale, par le vent du nord. Qu'était devenue
                    alors la force d'attraction universelle, unique, inhérente à la matière, et qui
                    devait la rendre inséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre les
                    astres supposés dans un état de mollesse, loin de les fixer en blocs, en globes,
                    en points fixes dans le ciel, et en équilibre, ils se fussent, en s'attirant
                    mutuellement, allongés et croisés les uns vers les autres par rayons, comme ceux
                    de nos soleils de feux d'artifice. Mais ce n'est pas tout : parmi tant d'étoiles
                    fixes que l'attraction rend immobiles aujourd'hui, comment se trouve-t-il des
                    planètes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au contraire, tournent sans
                    cesse autour d'un soleil immobile qui les attire ? Il a donc fallu encore une
                    nouvelle force oblique qui les empêchât de s'y précipiter, de manière que de ses
                    deux forces il en résultât une troisième qui les obligeât de circuler autour de
                    lui. </p>
                <p> Que de lois diverses et contraires à la loi unique de l'attraction permanente et
                    réciproque des astres que de nouvelles objections à faire </p>
                <p> Bayle raconte que, de son temps, un habile physicien essaya de mettre un petit
                    corps dans un simple équilibre, au moyen de l'attraction. Il disposa donc, dans
                    le repos de son cabinet, plusieurs aimants au foyer desquels il mit en l'air un
                    globule de fer ; mais jamais il ne put l'y maintenir un seul instant. Comment
                    donc pourrions-nous croire que tant d'astres mobiles et immobiles, grands et
                    petits, attirants et attirés, se maintiennent à des distances infinies les uns
                    des autres, depuis des siècles, par la seule projection du hasard ? Le judicieux
                    Bayle reproche en général aux astronomes leur ignorance en physique, et d'en
                    négliger l'étude pour celle du calcul. Il prétend même que ces deux études sont
                    incompatibles. Il leur déclare, malgré son scepticisme sur la plupart des
                    opinions humaines, que leur système s'écroulera de lui-même, et qu'ils seront
                    forcés, tôt ou tard, pour le soutenir, d'admettre une intelligence dans chacun
                    des astres dont ils veulent expliquer le mouvement ou le repos. </p>
                <p> Ce fut Voltaire qui apporta en France l'attraction Newtonienne, dont elle était
                    repoussée depuis vingt-sept ans par les tourbillons Carthésiens. Ce n'était pas
                    une petite gloire pour lui de renverser un système et d'en édifier un autre. Il
                    aurait pu faire honneur de celui-ci à Keppler, son inventeur, et même aux
                    anciens, comme on le voit dans un morceau très curieux de Plutarque. Mais il
                    préféra d'en donner des leçons à la belle Émilie du Châtelet, de lui en dédier
                    un traité, et de le faire paraître sous ses auspices, par une fort belle épître
                    en vers. Il y parle de Newton comme d'un demi-dieu : </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Confidents du Très-Haut, substances éternelles, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Ce trône où votre maître est assis parmi vous, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Parlez, du grand Newton n'étiez-vous point jaloux ? </hi>
                </p>
                <p> Il y a apparence que dans cet élan il était beaucoup plus enthousiasmé de son
                    écolière que de son précepteur ; car voici comme il s'exprimait plusieurs années
                    après, quand il fut d'un sens rassis : </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Ces cieux divers, ces globes lumineux </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Que fait tourner René le songe-creux </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Dans un amas de subtile poussière, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Beaux tourbillons que l'on ne prouve guère, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Et que Newton, rêveur bien plus fameux, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Fait tournoyer, sans boussole et sans guide, </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Autour de rien, et tout autour du vuide. </hi>
                </p>
                <p> Je ne sais si l'attraction passera un jour sur la terre, comme dans les cieux,
                    pour la loi unique qui en a formé tous les êtres. Mais que deviendront alors les
                    lois morales qui doivent régir les hommes ? N'est-elle pas une loi morale
                    elle-même, cette loi de la raison universelle qui a créé dans la nature les lois
                    mécaniques, les emploie, les développe, et les perfectionne ? L'architecte d'un
                    palais en a, sans doute, précédé les maçons. </p>
                <p> Oh combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nous la science divine Les
                    unes nous représentent ce globe comme un ouvrage céleste, dévasté par les démons
                    ; d'autres nous montrent les cieux comme une habitation d'animaux. C'est sous
                    leurs noms et sous leurs images qu'elles font briller les constellations
                    célestes ; et le mécanisme dont elles les font mouvoir renferme, sans contredit,
                    beaucoup moins d'intelligence que les bêtes n'en emploieraient elles-mêmes pour
                    se conduire sur la terre. Qu'en résulte-t-il pour notre instruction et notre
                    bonheur ? Nos premiers documents épouvantent notre enfance et nous rendent,
                    pendant toute la vie, la mort effroyable ; les seconds paralysent notre raison
                    et nous rendent la vie insipide. Souvent les uns et les autres se succèdent pour
                    nous tourmenter et nous abrutir tour-à-tour. </p>
                <p> Heureux ceux qui, forts de leur conscience première, ne cherchent l'auteur de la
                    nature que dans la nature même, avec les simples organes qu'elle leur a donnés
                    Ils n'étudient point en tremblant les destinées du genre humain <ref target="#N04"/> , dans une polyglotte. Ils ne cherchent point, à la faveur
                    d'un télescope, à travers le Serpent, le Cancer, et les autres monstres des
                    cieux, le retour assuré d'une comète, pour confirmer une théorie du hasard. Les
                    objets de la nature les plus communs sont pour eux les plus dignes d'admiration
                    et de reconnaissance. Dès l'aurore, ils voient le soleil repousser vers l'orient
                    le voile sombre de la nuit, et ranimer de ses rayons une terre couverte de
                    végétaux et d'êtres sensibles ; à midi, l'astre qui fait tout voir disparaît
                    enseveli dans une splendeur éblouissante ; mais vers le soir, déployant à
                    l'occident le voile de sa lumière, il découvre sur l'horizon qu'il abandonne des
                    cieux tout étincelants de constellations. Qu'admireront-ils de plus ? Sera-ce la
                    lunette astronomique, qui, pour en nombrer les étoiles, s'allonge en vain toutes
                    les nuits dans les airs, depuis des siècles ; ou les yeux que leur donna la
                    nature, pour en embrasser le spectacle infini, dans un instant ? </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> ***Paul et Virginie </head>
                <p> Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'île
                    de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites
                    cabanes. Elles sont situées presque au milieu d'un bassin formé par de grands
                    rochers, qui n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la
                    montagne appelée le morne de la Découverte, d'où l'on signale les vaisseaux qui
                    abordent dans l'île, et au bas de cette montagne la ville nommée le Port-Louis ;
                    à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ;
                    ensuite l'église de ce nom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu
                    d'une grande plaine ; et plus loin une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de
                    l'île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un
                    peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au-delà, la pleine mer, où paraissent
                    à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin-de-Mire, qui
                    ressemble à un bastion au milieu des flots. </p>
                <p> À l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, les échos de la
                    montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines,
                    et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais au pied même
                    des cabanes on n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de
                    grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à
                    leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes, où s'arrêtent les
                    nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de
                    l'arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leurs pieds
                    les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence
                    règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière. À
                    peine l'écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux
                    élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un
                    jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à midi ; mais
                    dès l'aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics s'élevant
                    au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d'or et de pourpre sur l'azur
                    des cieux. </p>
                <p> J'aimais à me rendre dans ce lieu où l'on jouit à la fois d'une vue immense et
                    d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes, et
                    que j'en considérais les ruines, un homme déjà sur l'âge vint à passer aux
                    environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et
                    en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de bois
                    d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je
                    le saluai avec respect. Il me rendit mon salut, et m'ayant considéré un moment,
                    il s'approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité
                    par cette marque de confiance, je lui adressai la parole : </p>
                <p> -- Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre à qui ont appartenu ces deux
                    cabanes ? </p>
                <p> Il me répondit : </p>
                <p> -- Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il y a environ
                    vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est
                    touchante : mais dans cette île, située sur la route des Indes, quel Européen
                    peut s'intéresser au sort de quelques particuliers obscurs ? Qui voudrait même y
                    vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connaître que
                    l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. </p>
                <p> -- Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre discours que
                    vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi,
                    je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez
                    que l'homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre
                    parler du bonheur que donnent la nature et la vertu. </p>
                <p> Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après
                    avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me
                    raconta. </p>
                <p> En 1726 un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité
                    en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à
                    venir dans cette île pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme
                    qu'il aimait beaucoup et dont il était également aimé. Elle était d'une ancienne
                    et riche maison de sa province ; mais il l'avait épousée en secret et sans dot,
                    parce que les parents de sa femme s'étaient opposés à son mariage, attendu qu'il
                    n'était pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il
                    s'embarqua pour Madagascar dans l'espérance d'y acheter quelques Noirs, et de
                    revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la
                    mauvaise saison qui commence à la mi-octobre ; et peu de temps après son arrivée
                    il y mourut des fièvres pestilentielles qui y règnent pendant six mois de
                    l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y faire des
                    établissements fixes. Les effets qu'il avait emportés avec lui furent dispersés
                    après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur
                    patrie. Sa femme, restée à l'île de France, se trouva veuve, enceinte, et
                    n'ayant pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle n'avait ni
                    crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme après
                    la mort de celui qu'elle avait uniquement aimé, son malheur lui donna du
                    courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin
                    de se procurer de quoi vivre. </p>
                <p> Dans une île presque déserte dont le terrain était à discrétion elle ne choisit
                    point les cantons les plus fertiles ni les plus favorables au commerce ; mais
                    cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivre seule
                    et inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers pour s'y retirer comme
                    dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants
                    de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts ; comme si
                    des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la
                    nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la Providence, qui
                    vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en
                    réservait un à madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur
                    ; c'était une amie. </p>
                <p> Dans ce lieu depuis un an demeurait une femme vive, bonne et sensible ; elle
                    s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne d'une simple famille de
                    paysans, dont elle était chérie, et qui l'aurait rendue heureuse, si elle
                    n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son
                    voisinage qui lui avait promis de l'épouser ; mais celui-ci ayant satisfait sa
                    passion s'éloigna d'elle, et refusa même de lui assurer une subsistance pour un
                    enfant dont il l'avait laissée enceinte. Elle s'était déterminée alors à quitter
                    pour toujours le village où elle était née, et à aller cacher sa faute aux
                    colonies, loin de son pays, où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre
                    et honnête, la réputation. Un vieux Noir, qu'elle avait acquis de quelques
                    deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de ce canton. </p>
                <p> Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu Marguerite qui
                    allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position
                    qu'elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa
                    condition passée et de ses besoins présents. Marguerite au récit de madame de la
                    Tour fut émue de pitié ; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime,
                    elle lui avoua sans lui rien déguiser l'imprudence dont elle s'était rendue
                    coupable. </p>
                <p> -- Pour moi, dit-elle, j'ai mérité mon sort ; mais vous, madame..., vous, sage
                    et malheureuse </p>
                <p> Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour,
                    touchée d'un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : </p>
                <p> -- Ah Dieu veut finir mes peines, puisqu'il vous inspire plus de bonté envers
                    moi qui vous suis étrangère, que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents. </p>
                <p> Je connaissais Marguerite, et quoique je demeure à une lieue et demie d'ici,
                    dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me regardais comme son voisin.
                    Dans les villes d'Europe une rue, un simple mur, empêchent les membres d'une
                    même famille de se réunir pendant des années entières ; mais dans les colonies
                    nouvelles on considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des
                    bois et par des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île faisait peu de
                    commerce aux Indes, le simple voisinage y était un titre d'amitié, et
                    l'hospitalité envers les étrangers un devoir et un plaisir. Lorsque j'appris que
                    ma voisine avait une compagne, je fus la voir pour tâcher d'être utile à l'une
                    et à l'autre. Je trouvai dans madame de la Tour une personne d'une figure
                    intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle était alors sur le point
                    d'accoucher. Je dis à ces deux dames qu'il convenait, pour l'intérêt de leurs
                    enfants, et surtout pour empêcher l'établissement de quelque autre habitant, de
                    partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents.
                    Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en formai deux portions à peu
                    près égales ; l'une renfermait la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce
                    piton de rocher couvert de nuages, d'où sort la source de la rivière des
                    Lataniers, jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la
                    montagne, et qu'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle ressemble en effet à une
                    embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins qu'à
                    peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres, et il est
                    rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion je compris
                    toute la partie inférieure qui s'étend le long de la rivière des Lataniers
                    jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où cette rivière commence à couler entre
                    deux collines jusqu'à la mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un
                    terrain assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre ; car dans la
                    saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il est dur comme du
                    plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper
                    avec des haches. Après avoir fait ces deux partages j'engageai ces deux dames à
                    les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et
                    l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de leur lot ; mais
                    elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure, « afin, me dirent-elles, que
                    nous puissions toujours nous voir, nous parler et nous entraider ». Il fallait
                    cependant à chacune d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se
                    trouvait au milieu du bassin précisément sur les limites de son terrain. Je
                    bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case, en sorte que
                    ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l'une de l'autre et sur la
                    propriété de leurs familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne
                    ; j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer pour construire ces
                    deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas il
                    n'en reste encore que trop pour mon souvenir Le temps, qui détruit si rapidement
                    les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l'amitié,
                    pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie. À peine la seconde de ces
                    cabanes était achevée que madame de la Tour accoucha d'une fille. J'avais été le
                    parrain de l'enfant de Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me
                    pria aussi de nommer sa fille conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le
                    nom de Virginie. « Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je n'ai
                    connu le malheur qu'en m'écartant de la vertu. » </p>
                <p> Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces deux petites
                    habitations commencèrent à être de quelque rapport, à l'aide des soins que j'y
                    donnais de temps en temps, mais surtout par les travaux assidus de leurs
                    esclaves. Celui de Marguerite, appelé Domingue, était un noir yolof, encore
                    robuste, quoique déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens
                    naturel. Il cultivait indifféremment sur les deux habitations les terrains qui
                    lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait les semences qui leur
                    convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du maïs dans les endroits
                    médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds
                    marécageux ; et au pied des roches, des giraumons, des courges et des
                    concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des
                    patates qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes
                    à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain
                    est petit, mais excellent ; le long de la rivière et autour des cases, des
                    bananiers qui donnent toute l'année de longs régimes de fruits avec un bel
                    ombrage, et enfin quelques plantes de tabac pour charmer ses soucis et ceux de
                    ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et
                    casser des roches çà et là dans les habitations pour en aplanir les chemins. Il
                    faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parce qu'il les faisait
                    avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite ; et il ne l'était guère moins à
                    madame de la Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie.
                    Il aimait passionnément sa femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à
                    Madagascar, d'où elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire
                    des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans
                    les bois. Elle était adroite, propre, et très fidèle. Elle avait soin de
                    préparer à manger, d'élever quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre
                    au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien peu
                    considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfants, et un
                    gros chien qui veillait la nuit au-dehors, vous aurez une idée de tout le revenu
                    et de tout le domestique de ces deux petites métairies. </p>
                <p> Pour ces deux amies, elles filaient du matin au soir du coton. Ce travail
                    suffisait à leur entretien et à celui de leurs familles ; mais d'ailleurs elles
                    étaient si dépourvues de commodités étrangères qu'elles marchaient nu-pieds dans
                    leur habitation, et ne portaient de souliers que pour aller le dimanche de grand
                    matin à la messe à l'église des Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a
                    cependant bien plus loin qu'au Port-Louis ; mais elles se rendaient rarement à
                    la ville, de peur d'y être méprisées, parce qu'elles étaient vêtues de grosse
                    toile bleue du Bengale comme des esclaves. Après tout, la considération publique
                    vaut-elle le bonheur domestique ? Si ces dames avaient un peu à souffrir
                    au-dehors, elles rentraient chez elles avec d'autant plus de plaisir. À peine
                    Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur sur le chemin des
                    Pamplemousses, qu'ils accouraient jusqu'au bas de la montagne pour les aider à
                    la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu'ils
                    avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté, la liberté, des
                    biens qu'elles ne devaient qu'à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins
                    de zèle et d'affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé
                    des maux presque semblables, se donnant les doux noms d'amie, de compagne et de
                    sœur, n'avaient qu'une volonté, qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles
                    était commun. Seulement si d'anciens feux plus vifs que ceux de l'amitié se
                    réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les
                    dirigeait vers une autre vie, comme la flamme qui s'envole vers le ciel
                    lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre. </p>
                <p> Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur
                    amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants, fruits d'un amour
                    également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même
                    bain, et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de
                    lait. « Mon amie, disait madame de la Tour, chacune de nous aura deux enfants,
                    et chacun de nos enfants aura deux mères. » Comme deux bourgeons qui restent sur
                    deux arbres de la même espèce, dont la tempête a brisé toutes les branches,
                    viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d'eux, détaché du tronc
                    maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés
                    de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de
                    fils et de fille, de frère et de sœur, quand ils venaient à être changés de
                    mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères
                    parlaient de leur mariage sur leurs berceaux, et cette perspective de félicité
                    conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines, finissait bien souvent
                    par les faire pleurer ; l'une se rappelant que ses maux étaient venus d'avoir
                    négligé l'hymen, et l'autre d'en avoir subi les lois ; l'une, de s'être élevée
                    au-dessus de sa condition, et l'autre d'en être descendue : mais elles se
                    consolaient en pensant qu'un jour leurs enfants, plus heureux, jouiraient à la
                    fois, loin des cruels préjugés de l'Europe, des plaisirs de l'amour et du
                    bonheur de l'égalité. </p>
                <p> Rien en effet n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si
                    Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie ; à sa vue il souriait et
                    s'apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul ;
                    mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal pour qu'il ne souffrît pas
                    de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux
                    tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant
                    ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation
                    des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer ; elle les surprenait souvent
                    couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les
                    mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un
                    de l'autre. </p>
                <p> Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se donner furent
                    ceux de frère et de sœur. L'enfance, qui connaît des caresses plus tendres, ne
                    connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié
                    en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde
                    l'économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort
                    de Virginie, et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers
                    de son frère. Pour lui, sans cesse en action, il bêchait le jardin avec
                    Domingue, ou, une petite hache à la main, il le suivait dans les bois ; et si
                    dans ces courses une belle fleur, un bon fruit, ou un nid d'oiseaux se
                    présentaient à lui, eussent-ils été au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les
                    apporter à sa sœur. </p>
                <p> Quand on en rencontrait un quelque part on était sûr que l'autre n'était pas
                    loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus à
                    l'extrémité du jardin Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de
                    son jupon qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée
                    de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à
                    marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de
                    la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un
                    parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes renfermées sous ce jupon
                    bouffant me rappelèrent les enfants de Léda enclos dans la même coquille. </p>
                <p> Toute leur étude était de se complaire et de s'entraider. Au reste ils étaient
                    ignorants comme des Créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne
                    s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés et loin d'eux
                    ; leur curiosité ne s'étendait pas au-delà de cette montagne. Ils croyaient que
                    le monde finissait où finissait leur île ; et ils n'imaginaient rien d'aimable
                    où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient
                    toute l'activité de leurs âmes. Jamais des sciences inutiles n'avaient fait
                    couler leurs larmes ; jamais les leçons d'une triste morale ne les avaient
                    remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux
                    étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni
                    menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en
                    leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez
                    eux l'amitié filiale était née de l'amitié maternelle. On ne leur avait appris
                    de la religion que ce qui la fait aimer ; et s'ils n'offraient pas à l'église de
                    longues prières, partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans
                    les bois, ils levaient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de
                    l'amour de leurs parents. </p>
                <p> Ainsi se passa leur première enfance comme une belle aube qui annonce un plus
                    beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès
                    que le chant du coq annonçait le retour de l'aurore, Virginie se levait, allait
                    puiser de l'eau à la source voisine, et rentrait dans la maison pour préparer le
                    déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de cette enceinte,
                    Marguerite et son fils se rendaient chez madame de la Tour : alors ils
                    commençaient tous ensemble une prière suivie du premier repas ; souvent ils le
                    prenaient devant la porte, assis sur l'herbe sous un berceau de bananiers, qui
                    leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits
                    substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues, et
                    lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de
                    ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignait dans leur physionomie la
                    pureté et le contentement de leur âme. Virginie n'avait que douze ans ; déjà sa
                    taille était plus qu'à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa
                    tête ; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat
                    sur la fraîcheur de son visage : ils souriaient toujours de concert quand elle
                    parlait ; mais quand elle gardait le silence, leur obliquité naturelle vers le
                    ciel leur donnait une expression d'une sensibilité extrême, et même celle d'une
                    légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère
                    d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence. Sa taille était plus élevée
                    que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin, et ses
                    yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui
                    rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande
                    douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissait il
                    devenait tranquille et allait s'asseoir auprès d'elle. Souvent leur repas se
                    passait sans qu'ils se dissent un mot. À leur silence, à la naïveté de leurs
                    attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de
                    marbre blanc représentant quelques-uns des enfants de Niobé ; mais à leurs
                    regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus
                    doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits
                    bienheureux dont la nature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le
                    sentiment par des pensées, et l'amitié par des paroles. </p>
                <p> Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes,
                    sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois :
                    « Si je venais à mourir, que deviendrait Virginie sans fortune ? » </p>
                <p> Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui
                    lui avait refusé si durement des secours lorsqu'elle se fut mariée à M. de la
                    Tour, qu'elle s'était bien promis de n'avoir jamais recours à elle à quelque
                    extrémité qu'elle fût réduite. Mais devenue mère, elle ne craignit plus la honte
                    des refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, la naissance de
                    sa fille, et l'embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dénuée de
                    support, et chargée d'un enfant. Elle n'en reçut point de réponse. Elle qui
                    était d'un caractère élevé, ne craignit plus de s'humilier, et de s'exposer aux
                    reproches de sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d'avoir épousé un
                    homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivait donc par toutes les
                    occasions afin d'exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des
                    années s'étaient écoulées sans recevoir d'elle aucune marque de souvenir. </p>
                <p> Enfin en 1738, trois ans après l'arrivée de M. de la Bourdonnais dans cette île,
                    madame de la Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la
                    part de sa tante. Elle courut au Port-Louis sans se soucier cette fois d'y
                    paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain.
                    M. de la Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait
                    à sa nièce qu'elle avait mérité son sort pour avoir épousé un aventurier, un
                    libertin ; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort
                    prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu ; qu'elle avait bien
                    fait de passer aux îles plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu'elle
                    était après tout dans un bon pays où tout le monde faisait fortune, excepté les
                    paresseux. Après l'avoir ainsi blâmée elle finissait par se louer elle-même :
                    pour éviter, disait-elle, les suites souvent funestes du mariage, elle avait
                    toujours refusé de se marier. La vérité est qu'étant ambitieuse, elle n'avait
                    voulu épouser qu'un homme de grande qualité ; mais quoiqu'elle fût très riche,
                    et qu'à la cour on soit indifférent à tout excepté à la fortune, il ne s'était
                    trouvé personne qui eût voulu s'allier à une fille aussi laide, et à un cœur
                    aussi dur. </p>
                <p> Elle ajoutait par post-scriptum que, toute réflexion faite, elle l'avait
                    fortement recommandée à M. de la Bourdonnais. Elle l'avait en effet recommandée,
                    mais suivant un usage bien commun aujourd'hui, qui rend un protecteur plus à
                    craindre qu'un ennemi déclaré : afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté
                    pour sa nièce, en feignant de la plaindre, elle l'avait calomniée. </p>
                <p> Madame de la Tour, que tout homme indifférent n'eût pu voir sans intérêt et sans
                    respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnais, prévenu
                    contre elle. Il ne répondit à l'exposé qu'elle lui fit de sa situation et de
                    celle de sa fille que par de durs monosyllabes : « Je verrai ;... nous verrons
                    ;... avec le temps... il y a bien des malheureux... Pourquoi indisposer une
                    tante respectable ?... C'est vous qui avez tort. » </p>
                <p> Madame de la Tour retourna à l'habitation, le cœur navré de douleur et plein
                    d'amertume. En arrivant elle s'assit, jeta sur la table la lettre de sa tante,
                    et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience » Mais comme il n'y
                    avait que madame de la Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre
                    et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. À peine était-elle
                    achevée que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu'avons-nous besoin de tes
                    parents ? Dieu nous a-t-il abandonnées ? C'est lui seul qui est notre père.
                    N'avons-nous pas vécu heureuses jusqu'à ce jour ? Pourquoi donc te chagriner ?
                    Tu n'as point de courage. » Et voyant madame de la Tour pleurer, elle se jeta à
                    son cou, et la serrant dans ses bras : « Chère amie, s'écria-t-elle, chère amie
                    » mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. À ce spectacle Virginie,
                    fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de
                    Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de
                    colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s'en
                    prendre. À ce bruit Domingue et Marie accoururent, et l'on n'entendit plus dans
                    la case que ces cris de douleur : « Ah, madame ... ma bonne maîtresse ... ma
                    mère ... ne pleurez pas. » De si tendres marques d'amitié dissipèrent le chagrin
                    de madame de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d'un
                    air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine ; mais vous faites
                    toute ma joie. Oh mes chers enfants, le malheur ne m'est venu que de loin ; le
                    bonheur est autour de moi. » Paul et Virginie ne la comprirent pas, mais quand
                    ils la virent tranquille ils sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi ils
                    continuèrent tous d'être heureux, et ce ne fut qu'un orage au milieu d'une belle
                    saison. </p>
                <p> Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au
                    lever de l'aurore, leurs mères étant allées à la première messe à l'église des
                    Pamplemousses, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui
                    entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait
                    pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux
                    pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : </p>
                <p> -- Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une pauvre esclave fugitive ; il y a un
                    mois que j'erre dans ces montagnes demi-morte de faim, souvent poursuivie par
                    des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant
                    de la Rivière-Noire : il m'a traitée comme vous le voyez » ; en même temps elle
                    lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet
                    qu'elle en avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais aller me noyer ; mais sachant
                    que vous demeuriez ici, j'ai dit : Puisqu'il y a encore de bons Blancs dans ce
                    pays il ne faut pas encore mourir. » </p>
                <p> Virginie, tout émue, lui répondit : </p>
                <p> -- Rassurez-vous, infortunée créature Mangez, mangez ; et elle lui donna le
                    déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté. </p>
                <p> L'esclave en peu de moments le dévora tout entier. Virginie la voyant rassasiée
                    lui dit : </p>
                <p> -- Pauvre misérable j'ai envie d'aller demander votre grâce à votre maître ; en
                    vous voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui ? </p>
                <p> -- Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai partout où vous voudrez. </p>
                <p> Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les
                    conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes
                    qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent
                    à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d'un morne sur les
                    bords de la rivière Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des
                    plantations considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes sortes
                    de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche, et
                    un rotin à la main. C'était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et
                    aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras,
                    s'approcha de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner à son
                    esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D'abord l'habitant ne fit
                    pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut
                    remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote
                    bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix, qui tremblait ainsi que tout
                    son corps en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant son
                    rotin vers le ciel, il jura par un affreux serment qu'il pardonnait à son
                    esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour d'elle. Virginie
                    aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître ; puis elle
                    s'enfuit, et Paul courut après elle. </p>
                <p> Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus, et
                    parvenus au sommet ils s'assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim
                    et de soif. Ils avaient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du
                    soleil. Paul dit à Virginie : </p>
                <p> -- Ma sœur, il est plus de midi ; tu as faim et soif : nous ne trouverons point
                    ici à dîner ; redescendons le morne, et allons demander à manger au maître de
                    l'esclave. </p>
                <p> -- Oh non, mon ami, reprit Virginie, il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de
                    ce que dit quelquefois maman : « Le pain du méchant remplit la bouche de
                    gravier. » </p>
                <p> -- Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres ne produisent que de mauvais
                    fruits ; il n'y a pas seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. </p>
                <p> -- Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie ; il exauce la voix des petits
                    oiseaux qui lui demandent de la nourriture. </p>
                <p> À peine avait-elle dit ces mots qu'ils entendirent le bruit d'une source qui
                    tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent, et après s'être désaltérés avec ses
                    eaux plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson
                    qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne
                    trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut parmi les
                    arbres de la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme
                    au milieu de ses feuilles est un fort bon manger ; mais quoique sa tige ne fût
                    pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. À la
                    vérité le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de filaments, mais son
                    aubier est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches ; et Paul n'avait
                    pas même un couteau. L'idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste :
                    autre embarras ; il n'avait point de briquet, et d'ailleurs dans cette île si
                    couverte de rochers je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à
                    fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus
                    utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d'allumer du
                    feu à la manière des Noirs : avec l'angle d'une pierre il fit un petit trou sur
                    une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds, puis avec le
                    tranchant de cette pierre il fit une pointe à un autre morceau de branche
                    également sèche, mais d'une espèce de bois différent ; il posa ensuite ce
                    morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était sous ses
                    pieds, et le faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un
                    moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir
                    du point de contact de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches
                    et d'autres branches d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui bientôt
                    après tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou
                    de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui
                    mangèrent une partie de ce chou crue, et l'autre cuite sous la cendre, et ils
                    les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal remplis de joie
                    par le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin ; mais cette
                    joie était troublée par l'inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue
                    absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet
                    objet ; cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne
                    tarderaient pas à tranquilliser leurs parents. </p>
                <p> Après dîner ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils n'avaient plus de guide
                    pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s'étonnait de rien, dit à Virginie :
                    « Notre case est vers le soleil du milieu du jour ; il faut que nous passions,
                    comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses trois
                    pitons. Allons, marchons, mon amie ». Cette montagne était celle des
                    Trois-Mamelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme <ref target="#N05"/> . Ils descendirent donc le morne de la Rivière-Noire du côté
                    du nord, et arrivèrent après une heure de marche sur les bords d'une large
                    rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'île, toute couverte de
                    forêts, est si peu connue même aujourd'hui que plusieurs de ses rivières et de
                    ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils
                    étaient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya
                    Virginie ; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit
                    Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la
                    rivière malgré le tumulte de ses eaux. </p>
                <p> -- N'aie pas peur, lui disait-il ; je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant
                    de la Rivière-Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je me serais battu
                    avec lui. </p>
                <p> -- Comment dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant ? À quoi t'ai-je
                    exposé Mon Dieu qu'il est difficile de faire le bien il n'y a que le mal de
                    facile à faire. </p>
                <p> Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route chargé de sa sœur, et
                    il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles qu'il voyait
                    devant lui à une demi-lieue de là ; mais bientôt les forces lui manquèrent, et
                    il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui
                    dit alors : </p>
                <p> -- Mon frère, le jour baisse ; tu as encore des forces, et les miennes me
                    manquent ; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos
                    mères. </p>
                <p> -- Oh non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces
                    bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste, tu en mangeras le chou, et je
                    ferai avec ses feuilles un ajoupa, pour te mettre à l'abri. </p>
                <p> Cependant Virginie, s'étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d'un vieux
                    arbre penché sur le bord de la rivière de longues feuilles de scolopendre qui
                    pendaient de son tronc ; elle en fit des espèces de brodequins dont elle
                    s'entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang ; car dans
                    l'empressement d'être utile elle avait oublié de se chausser. Se sentant
                    soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou et
                    se mit en marche en s'appuyant d'une main sur ce roseau, et de l'autre sur son
                    frère. </p>
                <p> Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres
                    et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne
                    des Trois-Mamelles sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil qui était
                    déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent sans s'en
                    apercevoir le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils
                    se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes, et de roches, qui n'avait
                    plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors
                    de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua en
                    vain. Il monta au haut d'un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des
                    Trois-Mamelles ; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont
                    quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant.
                    Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées ; le
                    vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence
                    régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement
                    des cerfs qui venaient chercher leur gîte dans ces lieux écartés. Paul, dans
                    l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de toute sa force
                    : « Venez, venez au secours de Virginie » mais les seuls échos de la forêt
                    répondirent à sa voix, et répétèrent à plusieurs reprises : « Virginie...
                    Virginie. » </p>
                <p> Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha
                    les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n'y avait ni fontaine, ni
                    palmiste, ni même de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il sentit
                    alors par son expérience toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à
                    pleurer. Virginie lui dit : </p>
                <p> -- Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui
                    suis la cause de toutes tes peines, et de celles qu'éprouvent maintenant nos
                    mères. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh
                    j'ai été bien imprudente et elle se prit à verser des larmes. </p>
                <p> Cependant elle dit à Paul : </p>
                <p> -- Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous. </p>
                <p> À peine avaient-ils achevé leur prière qu'ils entendirent un chien aboyer. </p>
                <p> -- C'est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des
                    cerfs à l'affût. </p>
                <p> Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. </p>
                <p> -- Il me semble, dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case ; oui,
                    je reconnais sa voix : serions-nous si près d'arriver et au pied de notre
                    montagne ? </p>
                <p> En effet un moment après Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant
                    et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise,
                    ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. À l'arrivée de ce bon noir, qui
                    pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer sans pouvoir lui dire un mot.
                    Quand Domingue eut repris ses sens : </p>
                <p> -- Ô mes jeunes maîtres, leur dit-il, que vos mères ont d'inquiétude comme elles
                    ont été étonnées quand elles ne vous ont plus trouvés au retour de la messe où
                    je les accompagnais Marie, qui travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su
                    nous dire où vous étiez allés. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne
                    sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j'ai pris vos vieux habits à
                    l'un et à l'autre, je les ai fait flairer à Fidèle ; et sur-le-champ, comme si
                    ce pauvre animal m'eût entendu, il s'est mis à quêter sur vos pas ; il m'a
                    conduit, toujours en remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. C'est là où
                    j'ai appris d'un habitant que vous lui aviez ramené une négresse marronne, et
                    qu'il vous avait accordé sa grâce. Mais quelle grâce il me l'a montrée attachée,
                    avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois
                    crochets autour du cou. De là Fidèle, toujours quêtant, m'a mené sur le morne de
                    la Rivière-Noire, où il s'est arrêté encore en aboyant de toute sa force ;
                    c'était sur le bord d'une source auprès d'un palmiste abattu, et près d'un feu
                    qui fumait encore. Enfin il m'a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne
                    des Trois-Mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous.
                    Allons, mangez, et prenez des forces. </p>
                <p> Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits, et une grande calebasse remplie
                    d'une liqueur composée d'eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade,
                    que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie
                    soupira au souvenir de la pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs mères.
                    Elle répéta plusieurs fois : « Oh qu'il est difficile de faire le bien » Pendant
                    que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu, et ayant cherché
                    dans les rochers un bois tortu qu'on appelle bois de ronde, et qui brûle tout
                    vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu'il alluma ; car il
                    était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se
                    mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher ; leurs pieds
                    étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de
                    là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. </p>
                <p> -- Où est le temps, leur disait-il, où je vous portais tous deux à la fois dans
                    mes bras ? mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux. </p>
                <p> Comme il était dans cette perplexité une troupe de noirs marrons se fit voir à
                    vingt pas de là. Le chef de cette troupe, s'approchant de Paul et de Virginie,
                    leur dit : </p>
                <p> -- Bons petits blancs, n'ayez pas peur ; nous vous avons vus passer ce matin
                    avec une négresse de la Rivière-Noire ; vous alliez demander sa grâce à son
                    mauvais maître : en reconnaissance nous vous reporterons chez vous sur nos
                    épaules. </p>
                <p> Alors il fit un signe, et quatre Noirs marrons des plus robustes firent aussitôt
                    un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et
                    Virginie, les mirent sur leurs épaules ; et Domingue marchant devant eux avec
                    son flambeau, ils se mirent en route aux cris de joie de toute la troupe, qui
                    les comblait de bénédictions. </p>
                <p> Virginie attendrie disait à Paul : </p>
                <p> -- Oh, mon ami jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. </p>
                <p> Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les
                    croupes étaient éclairées de plusieurs feux. À peine ils la montaient qu'ils
                    entendirent des voix qui criaient : </p>
                <p> -- Est-ce vous, mes enfants ? </p>
                <p> Ils répondirent avec les noirs : </p>
                <p> -- Oui, c'est nous ; et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient
                    au-devant d'eux avec des tisons flambants. </p>
                <p> -- Malheureux enfants, dit madame de la Tour, d'où venez-vous ? dans quelles
                    angoisses vous nous avez jetées </p>
                <p> -- Nous venons, dit Virginie, de la Rivière-Noire demander la grâce d'une pauvre
                    esclave marronne, à qui j'ai donné ce matin le déjeuner de la maison, parce
                    qu'elle mourait de faim ; et voilà que les noirs marrons nous ont ramenés. </p>
                <p> Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler ; et Virginie, qui
                    sentit son visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit : </p>
                <p> -- Vous me payez de tout le mal que j'ai souffert </p>
                <p> Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait : </p>
                <p> -- Et toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action. </p>
                <p> Quand elles furent arrivées dans leur case avec leurs enfants, elles donnèrent
                    bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois en leur
                    souhaitant toute sorte de prospérités. </p>
                <p> Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l'envie ni
                    l'ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine
                    réputation que donne l'intrigue, et qu'ôte la calomnie ; il leur suffisait
                    d'être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où, comme
                    dans toutes les colonies européennes, on n'est curieux que d'anecdotes malignes,
                    leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés ; seulement quand un passant
                    demandait sur le chemin des Pamplemousses à quelques habitants de la plaine : «
                    Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases ? » ceux-ci répondaient
                    sans les connaître : « Ce sont de bonnes gens. » Ainsi des violettes, sous des
                    buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu'on ne les voie
                    pas. </p>
                <p> Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence
                    de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il
                    est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre
                    avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de
                    bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d'être mal avec les autres ou avec
                    nous-mêmes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne s'entretenaient
                    que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu'elles n'en eussent
                    pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle qui les remplissait
                    d'une bienveillance toujours prête à s'étendre au-dehors. En vivant donc dans la
                    solitude, loin d'être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si
                    l'histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs
                    conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie.
                    Elles admiraient avec transport le pouvoir d'une providence qui par leurs mains
                    avait répandu au milieu de ces arides rochers l'abondance, les grâces, les
                    plaisirs purs, simples, et toujours renaissants. </p>
                <p> Paul, à l'âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à
                    quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait
                    avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers,
                    d'orangers, de tamarins dont la tête ronde est d'un si beau vert, et d'attiers
                    dont le fruit est plein d'une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d'orange
                    : il plantait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte. Il y avait semé
                    des graines d'arbres qui dès la seconde année portent des fleurs ou des fruits,
                    tels que l'agathis, où pendent tout autour, comme les cristaux d'un lustre, de
                    longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qui élève droit en l'air
                    ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en
                    colonne hérissée de melons verts, porte un chapiteau de larges feuilles
                    semblables à celle du figuier. </p>
                <p> Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de badamiers, de manguiers,
                    d'avocats, de goyaviers, de jaques et de jameroses. La plupart de ces arbres
                    donnaient déjà à leur jeune maître de l'ombrage et des fruits. Sa main
                    laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de
                    cet enclos. Diverses espèces d'aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes
                    fouettées de rouge, les cierges épineux, s'élevaient sur les têtes noires des
                    roches, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs
                    bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là le long des escarpements de la
                    montagne. </p>
                <p> Il avait disposé ces végétaux de manière qu'on pouvait jouir de leur vue d'un
                    seul coup d'œil. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s'élèvent
                    peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres
                    qui en bordaient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissait de
                    son centre comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant
                    des plantes potagères, des lisières de prairies, et des champs de riz et de blé.
                    Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s'était pas écarté de
                    celui de la nature ; guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux
                    élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont
                    les graines sont faites pour flotter : ainsi chaque végétal croissait dans son
                    site propre et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux
                    qui descendent du sommet de ces roches formaient au fond du vallon, ici des
                    fontaines, là de larges miroirs qui répétaient au milieu de la verdure les
                    arbres en fleurs, les rochers, et l'azur des cieux. </p>
                <p> Malgré la grande irrégularité de ce terrain toutes ces plantations étaient pour
                    la plupart aussi accessibles au toucher qu'à la vue : à la vérité nous l'aidions
                    tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avait pratiqué
                    un sentier qui tournait autour de ce bassin et dont plusieurs rameaux venaient
                    se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus
                    raboteux, et accordé par la plus heureuse harmonie la facilité de la promenade
                    avec l'aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette
                    énorme quantité de pierres roulantes qui embarrasse maintenant ces chemins ainsi
                    que la plupart du terrain de cette île, il avait formé çà et là des pyramides,
                    dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers,
                    de poincillades, et d'autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches ; en
                    peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de
                    l'éclat des plus belles fleurs. Les ravins bordés de vieux arbres inclinés sur
                    leurs bords formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l'on
                    allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet
                    d'arbres sauvages, au centre duquel croissait à l'abri des vents un arbre
                    domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette
                    avenue on apercevait les maisons ; par cette autre, les sommets inaccessibles de
                    la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes on ne
                    distinguait en plein midi aucun objet ; sur la pointe de ce grand rocher voisin
                    qui sort de la montagne on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au
                    loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l'Europe, ou qui y
                    retournait. C'était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir, et
                    jouissaient en silence de la fraîcheur de l'air, du parfum des fleurs, du
                    murmure des fontaines, et des dernières harmonies de la lumière et des ombres. </p>
                <p> Rien n'était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites
                    charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d'où l'on
                    me voyait venir de bien loin, s'appelait la DÉCOUVERTE DE L'AMITIÉ. Paul et
                    Virginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, au haut duquel ils
                    élevaient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu'ils
                    m'apercevaient, ainsi qu'on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue
                    d'un vaisseau en mer. L'idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce
                    roseau. Quelque plaisir que j'aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un
                    monument de l'antiquité, j'en ai encore davantage à lire une inscription bien
                    faite ; il me semble alors qu'une voix humaine sorte de la pierre, se fasse
                    entendre à travers les siècles, et s'adressant à l'homme au milieu des déserts,
                    lui dise qu'il n'est pas seul, et que d'autres hommes dans ces mêmes lieux ont
                    senti, pensé, et souffert comme lui : que si cette inscription est de quelque
                    nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre âme dans les champs de
                    l'infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu'une
                    pensée a survécu à la ruine même d'un empire. </p>
                <p> J'écrivis donc sur le petit mât de pavillon de Paul et de Virginie ces vers
                    d'Horace : </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> … Fratres Helenae, lucida sidera, </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> Ventorumque regat pater, </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> Obstrictis aliis, praeter iapyga. </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p> « Que les frères d'Hélène, astres charmants comme vous, et que le père des vents
                    vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. » </p>
                <p> Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'un tatamaque, à l'ombre duquel Paul
                    s'asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée : </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !
                        </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p> « Heureux, mon fils, de ne connaître que les divinités champêtres » </p>
                <p> Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui était
                    leur lieu d'assemblée : </p>
                <p>
                    <hi rend="italic">
                        <foreign xml:lang="la"> At secura quies, et nescia fallere vita. </foreign>
                    </hi>
                </p>
                <p> « Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. » </p>
                <p> Mais Virginie n'approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis
                    au pied de sa girouette était trop long et trop savant : « J'eusse mieux aimé,
                    ajoutait-elle, TOUJOURS AGITÉE, MAIS CONSTANTE. -- Cette devise, lui
                    répondis-je, conviendrait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir. </p>
                <p> Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les
                    environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en
                    apparence les plus indifférents. Un cercle d'orangers, de bananiers et de
                    jameroses plantés autour d'une pelouse, au milieu de laquelle Virginie et Paul
                    allaient quelquefois danser, se nommait LA CONCORDE. Un vieux arbre, à l'ombre
                    duquel madame de la Tour et Marguerite s'étaient raconté leurs malheurs,
                    s'appelait LES PLEURS ESSUYÉS. Elles faisaient porter les noms de BRETAGNE et de
                    NORMANDIE à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des
                    fraises et des pois. Domingue et Marie désirant, à l'imitation de leurs
                    maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient
                    ANGOLA et FOULPOINTE deux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient des
                    paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de
                    leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de
                    leur pays et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas j'ai vu
                    s'animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers
                    de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce,
                    n'offre plus que des ruines et des noms touchants. </p>
                <p> Mais de tout ce que renfermait cette enceinte rien n'était plus agréable que ce
                    qu'on appelait le REPOS DE VIRGINIE. Au pied du rocher la DÉCOUVERTE DE L'AMITIÉ
                    est un enfoncement d'où sort une fontaine, qui forme dès sa source une petite
                    flaque d'eau, au milieu d'un pré d'une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis
                    Paul au monde je lui fis présent d'un coco des Indes qu'on m'avait donné. Elle
                    planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau, afin que l'arbre qu'il
                    produirait servît un jour d'époque à la naissance de son fils. Madame de la
                    Tour, à son exemple, y en planta un autre dans une semblable intention dès
                    qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers,
                    qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l'un se nommait l'arbre
                    de Paul, et l'autre, l'arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même
                    proportion que leurs jeunes maîtres, d'une hauteur un peu inégale, mais qui
                    surpassait au bout de douze ans celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient
                    leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du
                    bassin de la fontaine. Excepté cette plantation on avait laissé cet enfoncement
                    du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides
                    rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au
                    gré des vents des touffes de scolopendre suspendues comme de longs rubans d'un
                    vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs
                    sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les
                    gousses couleur de sang sont plus éclatantes que le corail. Aux environs,
                    l'herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de
                    girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l'escarpement de la
                    montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui
                    formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les
                    oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit.
                    Au coucher du soleil on y voyait voler le long des rivages de la mer le
                    corbigeau et l'alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec
                    l'oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les
                    solitudes de l'océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette
                    fontaine, décorée d'une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y
                    venait laver le linge de la famille à l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois
                    elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu'elle préparait des fromages avec
                    leur lait, elle se plaisait à les voir brouter les capillaires sur les flancs
                    escarpés de la roche, et se tenir en l'air sur une de ses corniches comme sur un
                    piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virginie, y apporta de la
                    forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces
                    oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle
                    colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de maïs
                    et de millet : dès qu'elle paraissait, les merles siffleurs, les bengalis, dont
                    le ramage est si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu,
                    quittaient leurs buissons ; des perruches vertes comme des émeraudes
                    descendaient des lataniers voisins ; des perdrix accouraient sous l'herbe : tous
                    s'avançaient pêle-mêle jusqu'à ses pieds comme des poules. Paul et elle
                    s'amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits, et de leurs amours. </p>
                <p> Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours en vous
                    exerçant aux bienfaits Combien de fois dans ce lieu vos mères, vous serrant dans
                    leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur
                    vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices
                    Combien de fois, à l'ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas
                    champêtres qui n'avaient coûté la vie à aucun animal des calebasses pleines de
                    lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des
                    corbeilles chargées de patates, de mangues, d'oranges, de grenades, de bananes,
                    d'attes, d'ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les
                    plus gaies, et les sucs les plus agréables. </p>
                <p> La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins : Paul y
                    parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait
                    toujours quelque chose d'utile pour la société. Ici les sentiers n'étaient pas
                    commodes ; là on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez
                    d'ombrage ; Virginie serait mieux là. </p>
                <p> Dans la saison pluvieuse ils passaient le jour tous ensemble dans la case,
                    maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de
                    bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille des
                    râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l'agriculture
                    les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé,
                    et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait toujours à l'abondance.
                    Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et
                    des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats. </p>
                <p> La nuit venue, ils soupaient à la lueur d'une lampe ; ensuite madame de la Tour
                    ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les
                    bois de l'Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté
                    par la tempête sur les rochers d'une île déserte. À ces récits les âmes
                    sensibles de leurs enfants s'enflammaient ; ils priaient le ciel de leur faire
                    la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux.
                    Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans
                    l'impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s'endormaient au bruit
                    de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à
                    celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se
                    brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle,
                    dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné. </p>
                <p> De temps en temps madame de la Tour lisait publiquement quelque histoire
                    touchante de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces
                    livres sacrés ; car leur théologie était toute en sentiment, comme celle de la
                    nature, et leur morale toute en action, comme celle de l'Évangile. Ils n'avaient
                    point de jours destinés aux plaisirs et d'autres à la tristesse. Chaque jour
                    était pour eux un jour de fête, et tout ce qui les environnait un temple divin,
                    où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie, toute-puissante, et amie
                    des hommes ; ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait
                    de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d'espérance pour
                    l'avenir. </p>
                <p> Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature,
                    avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne
                    la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur. </p>
                <p> Mais comme il s'élève quelquefois dans l'âme la mieux réglée des nuages qui la
                    troublent, quand quelque membre de leur société paraissait triste, tous les
                    autres se réunissaient autour de lui, et l'enlevaient aux pensées amères, plus
                    par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère
                    particulier ; Marguerite, une gaieté vive ; madame de la Tour, une théologie
                    douce ; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la
                    cordialité ; Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s'affligeaient
                    s'ils le voyaient affligé, et ils pleuraient s'ils le voyaient pleurer. Ainsi
                    des plantes faibles s'entrelacent ensemble pour résister aux ouragans. </p>
                <p> Dans la belle saison ils allaient tous les dimanches à la messe à l'église des
                    Pamplemousses dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des
                    habitants riches, en palanquin, qui s'empressèrent plusieurs fois de faire la
                    connaissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de
                    plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et
                    respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les faibles que pour
                    avoir des complaisants, et qu'on ne peut être complaisant qu'en flattant les
                    passions d'autrui, bonnes et mauvaises. D'un autre côté elles n'évitaient pas
                    avec moins de soin l'accointance des petits habitants pour l'ordinaire jaloux,
                    médisants et grossiers. Elles passèrent d'abord auprès des uns pour timides, et
                    auprès des autres pour fières ; mais leur conduite réservée était accompagnée de
                    marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu'elles
                    acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres. </p>
                <p> Après la messe on venait souvent les requérir de quelque bon office. C'était une
                    personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait
                    de passer chez sa mère malade dans un des quartiers voisins. Elles portaient
                    toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux
                    habitants, et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux
                    petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l'esprit, si
                    intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour
                    parlait avec tant de confiance de la Divinité que le malade en l'écoutant la
                    croyait présente. Virginie revenait bien souvent de là les yeux humides de
                    larmes, mais le cœur rempli de joie, car elle avait eu l'occasion de faire du
                    bien. C'était elle qui préparait d'avance les remèdes nécessaires aux malades,
                    et qui les leur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites
                    d'humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la
                    Montagne-Longue jusque chez moi, où je les attendais à dîner sur les bords de la
                    petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais pour ces occasions
                    quelques bouteilles de vin vieux, afin d'augmenter la gaieté de nos repas
                    indiens par ces douces et cordiales productions de l'Europe. D'autres fois nous
                    nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l'embouchure de quelques
                    autres petites rivières, qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux : nous y
                    apportions de l'habitation des provisions végétales que nous joignions à celles
                    que la mer nous fournissait en abondance. Nous pêchions sur ses rivages des
                    cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes,
                    des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus
                    terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles.
                    Quelquefois, assis sur un rocher, à l'ombre d'un veloutier, nous voyions les
                    flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui
                    nageait d'ailleurs comme un poisson, s'avançait quelquefois sur les récifs
                    au-devant des lames, puis à leur approche il fuyait sur le rivage devant leurs
                    grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivaient bien avant sur la
                    grève. Mais Virginie à cette vue jetait des cris perçants, et disait que ces
                    jeux-là lui faisaient grand-peur. </p>
                <p> Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens.
                    Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre, et les malheurs des gens de
                    mer que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de
                    cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la
                    manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le
                    premier langage de l'homme ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si
                    naturelle et si expressive que les enfants des blancs ne tardent pas à
                    l'apprendre dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Virginie se rappelant,
                    dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus
                    touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt,
                    au son du tam-tam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une
                    cruche sur sa tête, elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine
                    voisine pour y puiser de l'eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de
                    Madian, lui en défendaient l'approche et feignaient de la repousser. Paul
                    accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie,
                    et en la lui posant sur la tête il lui mettait en même temps une couronne de
                    fleurs rouges de pervenche qui relevait la blancheur de son teint. Alors, me
                    prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j'accordais à
                    Paul ma fille Séphora en mariage. </p>
                <p> Une autre fois elle représentait l'infortunée Ruth qui retourne veuve et pauvre
                    dans son pays, où elle se trouve étrangère après une longue absence. Domingue et
                    Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là sur
                    leurs pas quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d'un patriarche,
                    l'interrogeait ; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt ému de
                    pitié il accordait l'hospitalité à l'innocence, et un asile à l'infortune ; il
                    remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l'amenait
                    devant nous, comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu'il la prenait
                    en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette scène, venant à se
                    rappeler l'abandon où l'avaient laissée ses propres parents, son veuvage, la
                    bonne réception que lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l'espoir
                    d'un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s'empêcher de pleurer ; et
                    ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de
                    douleur et de joie. </p>
                <p> Ces drames étaient rendus avec tant de vérité qu'on se croyait transporté dans
                    les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de
                    décorations, d'illuminations et d'orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu
                    de la scène était pour l'ordinaire au carrefour d'une forêt dont les percés
                    formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage : nous étions à leur
                    centre abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil
                    était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres,
                    divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui
                    produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier
                    paraissait à l'extrémité d'une avenue et la rendait toute étincelante de
                    lumière. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés,
                    brillait des feux de la topaze et de l'émeraude ; leurs troncs mousseux et bruns
                    paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux déjà retirés
                    en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une
                    seconde aurore, saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille
                    chansons. </p>
                <p> La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté
                    de l'air et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au
                    milieu des bois, sans craindre d'ailleurs les voleurs ni de près ni de loin.
                    Chacun le lendemain retournait dans sa case, et la retrouvait dans l'état où il
                    l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette
                    île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la
                    clef, et qu'une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles. </p>
                <p> Mais il y avait dans l'année des jours qui étaient pour Paul et Virginie des
                    jours de plus grandes réjouissances ; c'étaient les fêtes de leurs mères.
                    Virginie ne manquait pas la veille de pétrir et de cuire des gâteaux de farine
                    de froment, qu'elle envoyait à de pauvres familles de blancs, nées dans l'île,
                    qui n'avaient jamais mangé de pain d'Europe, et qui sans aucun secours de noirs,
                    réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n'avaient pour supporter la
                    pauvreté ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le courage qui vient de
                    l'éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de
                    l'aisance de l'habitation ; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur
                    donnait un grand prix. D'abord c'était Paul qui était chargé de les porter
                    lui-même à ces familles, et elles s'engageaient en les recevant de venir le
                    lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyait
                    alors arriver une mère de famille avec deux ou trois misérables filles, jaunes,
                    maigres, et si timides qu'elles n'osaient lever les yeux. Virginie les mettait
                    bientôt à leur aise ; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle
                    relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait selon
                    elle l'agrément : cette liqueur avait été préparée par Marguerite, cette autre
                    par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d'un arbre. Elle
                    engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu'elle ne les vît
                    contentes et satisfaites ; elle voulait qu'elles fussent joyeuses de la joie de
                    sa famille. « On ne fait son bonheur, disait-elle, qu'en s'occupant de celui des
                    autres. » Quand elles s'en retournaient elle les engageait d'emporter ce qui
                    paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d'agréer ses présents
                    du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de
                    délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l'agrément de sa mère,
                    quelques-uns des siens, et elle chargeait Paul d'aller secrètement les déposer à
                    la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien, à l'exemple de la Divinité,
                    cachant la bienfaitrice, et montrant le bienfait. </p>
                <p> Vous autres Européens, dont l'esprit se remplit dès l'enfance de tant de
                    préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse
                    donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite
                    sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances
                    artificielles : mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie
                    n'avaient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire, et de
                    philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils
                    connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres ; les saisons, par les
                    temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre
                    de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans
                    leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Virginie à la famille, les
                    ombres des bananiers sont à leurs pieds » ; ou bien : « La nuit s'approche, les
                    tamarins ferment leurs feuilles. » -- « Quand viendrez-vous nous voir ? » lui
                    disaient quelques amies du voisinage. « Aux cannes de sucre », répondait
                    Virginie. « Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable »,
                    reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui
                    de Paul : « Mon frère, disait-elle, est de l'âge du grand cocotier de la
                    fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois
                    leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis
                    au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres comme celle des faunes
                    et des dryades : ils ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de
                    la vie de leurs mères, d'autre chronologie que celle de leurs vergers, et
                    d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la
                    volonté de Dieu. </p>
                <p> Après tout qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre
                    manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il
                    n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou
                    quelques lumières : oui, des lumières ; et quand il s'y serait mêlé quelques
                    erreurs, l'homme pur n'en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissaient
                    ces deux enfants de la nature. Aucun souci n'avait ridé leur front, aucune
                    intempérance n'avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n'avait
                    dépravé leur cœur : l'amour, l'innocence, la piété, développaient chaque jour la
                    beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et
                    leurs mouvements. Au matin de la Vie, ils en avaient toute la fraîcheur : tels
                    dans le jardin d'Éden parurent nos premiers parents, lorsque, sortant des mains
                    de Dieu, ils se virent, s'approchèrent, et conversèrent d'abord comme frère et
                    comme sœur. Virginie, douce, modeste, confiante comme Ève ; et Paul, semblable à
                    Adam, ayant la taille d'un homme avec la simplicité d'un enfant. </p>
                <p> Quelquefois seul avec elle (il me l'a mille fois raconté\), il lui disait au
                    retour de ses travaux : </p>
                <p> -- Lorsque je suis fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne je
                    t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un
                    bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court
                    vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je
                    te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir pour te
                    retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l'air
                    où tu passes, sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis tous
                    mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux ; le chant des
                    bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du
                    doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à
                    travers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur
                    ses bords j'étais déjà bien fatigué ; mais quand je t'eus prise sur mon dos il
                    me semblait que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as
                    pu m'enchanter. Est-ce par ton esprit ? mais nos mères en ont plus que nous
                    deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles m'embrassent plus souvent que toi. Je
                    crois que c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais que tu as marché nu-pieds
                    jusqu'à la rivière Noire pour demander la grâce d'une pauvre esclave fugitive.
                    Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j'ai
                    cueillie dans la forêt ; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon
                    de miel ; je l'ai pris pour toi au haut d'un rocher. Mais auparavant repose-toi
                    sur mon sein, et je serai délassé. </p>
                <p> Virginie lui répondait : </p>
                <p> -- Ô mon frère les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent
                    moins de joie que ta présence. J'aime bien ma mère, j'aime bien la tienne ; mais
                    quand elles t'appellent mon fils je les aime encore davantage. Les caresses
                    qu'elles te font me sont plus sensibles que celles que j'en reçois. Tu me
                    demandes pourquoi tu m'aimes ; mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime.
                    Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, ils s'aiment comme nous ; ils
                    sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s'appellent et se répondent
                    d'un arbre à l'autre : de même quand l'écho me fait entendre les airs que tu
                    joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j'en répète les paroles au fond de
                    ce vallon. Tu m'es cher, surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi
                    contre le maître de l'esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois
                    : « Ah mon frère a un bon cœur ; sans lui je serais morte d'effroi. » Je prie
                    Dieu tous les jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres
                    serviteurs ; mais quand je prononce ton nom il me semble que ma dévotion
                    augmente. Je demande si instamment à Dieu qu'il ne t'arrive aucun mal Pourquoi
                    vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? n'en avons-nous
                    pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué tu es tout en nage. </p>
                <p> Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et
                    elle lui donnait plusieurs baisers. </p>
                <p> Cependant depuis quelque temps Virginie se sentait agitée d'un mal inconnu. Ses
                    beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son teint jaunissait ; une langueur
                    universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front, ni le
                    sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans
                    chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa
                    famille bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de
                    l'habitation, cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part.
                    Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant ; puis tout à
                    coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait ; un rouge vif colorait
                    ses joues pâles, et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui
                    disait : « La verdure couvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te
                    voient ; tout est gai autour de toi, toi seule est triste. » Et il cherchait à
                    la ranimer en l'embrassant ; mais elle détournait la tête, et fuyait tremblante
                    vers sa mère. L'infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère.
                    Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal
                    n'arrive guère seul. </p>
                <p> Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les
                    tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque
                    le soleil au capricorne échauffe pendant trois semaines l'île de France de ses
                    feux verticaux. Le vent du sud-est qui y règne presque toute l'année n'y
                    soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins,
                    et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe
                    était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la
                    plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de
                    la mer. Seulement pendant le jour des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses
                    plaines, et paraissaient au coucher du soleil comme les flammes d'un incendie.
                    La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe
                    de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d'une grandeur
                    démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers
                    le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements.
                    Le cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la
                    fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait
                    du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des
                    hommes et des animaux. </p>
                <p> Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de
                    son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait
                    dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine, à la clarté de
                    la lune, vers sa fontaine ; elle en aperçoit la source qui, malgré la
                    sécheresse, coulait encore en filets d'argent sur les flancs bruns du rocher.
                    Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille
                    souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son
                    enfance sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même
                    lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le
                    lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques.
                    Elle entrevoit dans l'eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des
                    deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui
                    entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos.
                    Elle pense à l'amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau
                    des fontaines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle songe à
                    la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort,
                    effrayée de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils
                    de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre
                    elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les
                    mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de
                    Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et posant sa tête
                    sur le sein maternel elle ne put que l'inonder de ses larmes. </p>
                <p> Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille, mais elle n'osait
                    elle-même lui en parler. « Mon enfant, lui disait-elle, adresse-toi à Dieu, qui
                    dispose à son gré de la santé et de la vie. Il t'éprouve aujourd'hui pour te
                    récompenser demain. Songe que nous ne sommes sur la terre que pour exercer la
                    vertu. » </p>
                <p> Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui
                    couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les
                    rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en
                    temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de
                    leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables,
                    semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se
                    précipitaient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce bassin était
                    devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île ; et
                    l'entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle avec les eaux
                    mugissantes les terres, les arbres et les rochers. </p>
                <p> Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de la Tour, dont
                    le toit craquait horriblement par l'effort des vents. Quoique la porte et les
                    contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s'y distinguaient à travers
                    les jointures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents.
                    L'intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d'une case à l'autre malgré la
                    fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonçant
                    là un pieu : il ne rentrait que pour consoler la famille par l'espoir prochain
                    du retour du beau temps. En effet sur le soir la pluie cessa ; le vent alizé du
                    sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le
                    nord-ouest, et le soleil couchant parut à l'horizon. </p>
                <p> Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s'approcha
                    d'elle d'un air timide, et lui présenta son bras pour l'aider à marcher. Elle
                    l'accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L'air était frais
                    et sonore. Des fumées blanches s'élevaient sur les croupes de la montagne
                    sillonnée çà et là de l'écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour
                    le jardin, il était tout bouleversé par d'affreux ravins ; la plupart des arbres
                    fruitiers avaient leurs racines en haut ; de grands amas de sable couvraient les
                    lisières des prairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux
                    cocotiers étaient debout et bien verdoyants ; mais il n'y avait plus aux
                    environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur
                    la pointe des rochers voisins, déploraient par des chants plaintifs la perte de
                    leurs petits. </p>
                <p> À la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : </p>
                <p> -- Vous aviez apporté ici des oiseaux, l'ouragan les a tués. Vous aviez planté
                    ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre ; il n'y a que le ciel qui ne
                    change point. </p>
                <p> Paul lui répondit : </p>
                <p> -- Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel mais je ne possède rien,
                    même sur la terre. </p>
                <p> Virginie reprit, en rougissant : </p>
                <p> -- Vous avez à vous le portrait de saint Paul. </p>
                <p> À peine eut-elle parlé qu'il courut le chercher dans la case de sa mère. Ce
                    portrait était une petite miniature représentant l'ermite Paul. Marguerite y
                    avait une grande dévotion ; elle l'avait porté longtemps suspendu à son cou
                    étant fille ; ensuite, devenue mère, elle l'avait mis à celui de son enfant. Il
                    était même arrivé qu'étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde, à
                    force de contempler l'image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avait
                    contracté quelque ressemblance ; ce qui l'avait décidée à lui en faire porter le
                    nom, et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des
                    hommes, qui l'avaient abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit
                    portrait des mains de Paul, lui dit d'un ton ému : </p>
                <p> -- Mon frère, il ne me sera jamais enlevé tant que je vivrai, et je n'oublierai
                    jamais que tu m'as donné la seule chose que tu possèdes au monde. </p>
                <p> À ce ton d'amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul
                    voulut l'embrasser ; mais aussi légère qu'un oiseau elle lui échappa, et le
                    laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire. </p>
                <p> Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : </p>
                <p> -- Pourquoi ne marions-nous pas nos enfants ? Ils ont l'un pour l'autre une
                    passion extrême dont mon fils ne s'aperçoit pas encore. Lorsque la nature lui
                    aura parlé, en vain nous veillerons sur eux, tout est à craindre. </p>
                <p> Madame de la Tour lui répondit : </p>
                <p> -- Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel chagrin pour nous si Virginie
                    mettait au monde des enfants malheureux, qu'elle n'aurait peut-être pas la force
                    d'élever Ton noir Domingue est bien cassé ; Marie est infirme. Moi-même, chère
                    amie, depuis quinze ans je me sens fort affaiblie. On vieillit promptement dans
                    les pays chauds, et encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre unique
                    espérance. Attendons que l'âge ait formé son tempérament, et qu'il puisse nous
                    soutenir par son travail. À présent, tu le sais, nous n'avons guère que le
                    nécessaire de chaque jour. Mais en faisant passer Paul dans l'Inde pour un peu
                    de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelque esclave : et à son
                    retour ici nous le marierons à Virginie ; car je crois que personne ne peut
                    rendre ma chère fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons à
                    notre voisin. </p>
                <p> En effet ces dames me consultèrent, et je fus de leur avis. </p>
                <p> -- Les mers de l'Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une saison favorable
                    pour passer d'ici aux Indes, c'est un voyage de six semaines au plus, et
                    d'autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille
                    à Paul ; car j'ai des voisins qui l'aiment beaucoup. Quand nous ne lui
                    donnerions que du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage faute de moulins
                    pour l'éplucher ; du bois d'ébène, si commun ici qu'il sert au chauffage, et
                    quelques résines qui se perdent dans nos bois : tout cela se vend assez bien aux
                    Indes, et nous est fort inutile ici. </p>
                <p> Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d'embarquement
                    pour ce voyage ; et avant tout je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon
                    étonnement lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus de son
                    âge : </p>
                <p> -- Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille pour je ne sais quel projet de
                    fortune ? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d'un
                    champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous voulons faire le
                    commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d'ici à la
                    ville, sans que j'aille courir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue est
                    vieux et cassé ; mais moi je suis jeune, et je me renforce chaque jour. Il n'a
                    qu'à leur arriver pendant mon absence quelque accident, surtout à Virginie qui
                    est déjà souffrante. Oh non, non je ne saurais me résoudre à les quitter. </p>
                <p> Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de la Tour ne m'avait pas
                    caché l'état de Virginie, et le désir qu'elle avait de gagner quelques années
                    sur l'âge de ces jeunes gens en les éloignant l'un de l'autre. C'étaient des
                    motifs que je n'osais même faire soupçonner à Paul. </p>
                <p> Sur ces entrefaites un vaisseau arrivé de France apporta à madame de la Tour une
                    lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne
                    seraient jamais sensibles, l'avait frappée. Elle sortait d'une grande maladie
                    dégénérée en langueur, et que l'âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce
                    de repasser en France ; ou, si sa santé ne lui permettait pas de faire un si
                    long voyage, elle lui enjoignait d'y envoyer Virginie, à laquelle elle destinait
                    une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle
                    attachait, disait-elle, le retour de ses bontés à l'exécution de ses ordres. </p>
                <p> À peine cette lettre fut lue dans la famille qu'elle y répandit la
                    consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile
                    d'étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés
                    sur sa mère, n'osait proférer un mot. </p>
                <p> -- Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Marguerite à madame de la Tour. </p>
                <p> -- Non, mon amie ; non, mes enfants, reprit madame de la Tour : je ne vous
                    quitterai point. J'ai vécu avec vous, et c'est avec vous que je veux mourir. Je
                    n'ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d'anciens
                    chagrins en sont cause. J'ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents et
                    par la perte de mon cher époux. Mais depuis, j'ai goûté plus de consolation et
                    de félicité avec vous, sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma
                    famille ne m'en ont fait même espérer dans ma patrie. </p>
                <p> À ce discours des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul, serrant
                    madame de la Tour dans ses bras, lui dit : </p>
                <p> -- Je ne vous quitterai pas non plus ; je n'irai point aux Indes. Nous
                    travaillerons tous pour vous, chère maman ; rien ne vous manquera jamais avec
                    nous. </p>
                <p> Mais de toute la société la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut
                    la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d'une gaieté douce,
                    et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale. </p>
                <p> Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de faire tous ensemble,
                    suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les
                    avertit qu'un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s'avançait vers
                    l'habitation. C'était M. de la Bourdonnais. Il entra dans la case où toute la
                    famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l'usage du pays, du
                    café et du riz cuit à l'eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des
                    bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et
                    pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'abord quelque
                    étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s'adressant à madame de la
                    Tour, il lui dit que les affaires générales l'empêchaient quelquefois de songer
                    aux particulières ; mais qu'elle avait bien des droits sur lui. </p>
                <p> -- Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et fort riche à Paris,
                    qui vous réserve sa fortune, et vous attend auprès d'elle. </p>
                <p> Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait
                    pas d'entreprendre un si long voyage. </p>
                <p> -- Au moins, reprit M. de la Bourdonnais, pour mademoiselle votre fille, si
                    jeune et si aimable, vous ne sauriez sans injustice la priver d'une si grande
                    succession. Je ne vous cache pas que votre tante a employé l'autorité pour la
                    faire venir auprès d'elle. Les bureaux m'ont écrit à ce sujet d'user, s'il le
                    fallait, de mon pouvoir ; mais ne l'exerçant que pour rendre heureux les
                    habitants de cette colonie, j'attends de votre volonté seule un sacrifice de
                    quelques années, d'où dépend l'établissement de votre fille, et le bien-être de
                    toute votre vie. Pourquoi vient-on aux îles ? N'est-ce pas pour y faire fortune
                    ? N'est-il pas bien plus agréable de l'aller retrouver dans sa patrie ? </p>
                <p> En disant ces mots, il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un
                    de ses noirs. </p>
                <p> -- Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de
                    mademoiselle votre fille, de la part de votre tante. </p>
                <p> Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de ne s'être pas
                    adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage.
                    Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : </p>
                <p> -- Monsieur, ma mère s'est adressée à vous, et vous l'avez mal reçue. </p>
                <p> -- Avez-vous un autre enfant, madame ? dit M. de la Bourdonnais à madame de la
                    Tour. </p>
                <p> -- Non, monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils de mon amie ; mais lui et
                    Virginie nous sont communs, et également chers. </p>
                <p> -- Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez acquis l'expérience
                    du monde, vous connaîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il
                    est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce
                    qui appartient au mérite qui se cache. » </p>
                <p> M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s'assit à table auprès
                    d'elle. Il déjeuna, à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit
                    à l'eau. Il fut charmé de l'ordre et de la propreté de la petite case, de
                    l'union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux
                    domestiques. </p>
                <p> -- Il n'y a, dit-il, ici que des meubles de bois ; mais on y trouve des visages
                    sereins et des cœurs d'or. </p>
                <p> Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : </p>
                <p> -- Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. </p>
                <p> M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il
                    embrassa Paul en lui serrant la main, et l'assura qu'il pouvait compter sur son
                    amitié. </p>
                <p> Après déjeuner, il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu'il se
                    présentait une occasion prochaine d'envoyer sa fille en France, sur un vaisseau
                    prêt à partir ; qu'il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y était
                    passagère ; qu'il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour
                    une satisfaction de quelques années. </p>
                <p> -- Votre tante, ajouta-t-il en s'en allant, ne peut pas traîner plus de deux ans
                    : ses amis me l'ont mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas tous les
                    jours. Consultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis. </p>
                <p> Elle lui répondit que, ne désirant désormais d'autre bonheur dans le monde que
                    celui de sa fille, elle laisserait son départ pour la France entièrement à sa
                    disposition. </p>
                <p> Madame de la Tour n'était pas fâchée de trouver une occasion de séparer pour
                    quelque temps Virginie et Paul, en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle
                    prit donc sa fille à part, et lui dit : </p>
                <p> -- Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune, Marguerite
                    vient sur l'âge ; je suis déjà infirme : si j'allais mourir, que
                    deviendriez-vous sans fortune au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc
                    seule, n'ayant personne qui puisse vous être d'un grand secours, et obligée,
                    pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée
                    me pénètre de douleur. </p>
                <p> Virginie lui répondit : </p>
                <p> -- Dieu nous a condamnés au travail. Vous m'avez appris à travailler, et à le
                    bénir chaque jour. Jusqu'à présent il ne nous a pas abandonnés, il ne nous
                    abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les
                    malheureux. Vous me l'avez dit tant de fois, ma mère Je ne saurais me résoudre à
                    vous quitter. </p>
                <p> Madame de la Tour, émue, reprit : </p>
                <p> -- Je n'ai d'autre projet que de te rendre heureuse et de te marier un jour avec
                    Paul, qui n'est point ton frère. Songe maintenant que sa fortune dépend de toi. </p>
                <p> Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l'ignore. Elle met sur ses yeux
                    le voile qu'elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie,
                    alors les peines secrètes de son amour s'échappent comme par une barrière
                    ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux
                    mystères dont elle s'environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de
                    bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n'avaient eu
                    d'autres témoins que Dieu seul ; qu'elle voyait le secours de sa providence dans
                    celui d'une mère tendre qui approuvait son inclination, et qui la dirigerait par
                    ses conseils ; que maintenant, appuyée de son support, tout l'engageait à rester
                    auprès d'elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l'avenir. </p>
                <p> Madame de la Tour voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à
                    celui qu'elle en attendait, lui dit : </p>
                <p> -- Mon enfant, je ne veux point te contraindre ; délibère à ton aise ; mais
                    cache ton amour à Paul. Quand le cœur d'une fille est pris, son amant n'a plus
                    rien à lui demander. </p>
                <p> Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chez elle un grand
                    homme vêtu d'une soutane bleue. C'était un ecclésiastique missionnaire de l'île,
                    et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le
                    gouverneur. </p>
                <p> -- Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué Vous voilà riches. Vous
                    pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a
                    dit M. de la Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre
                    santé vous oblige de rester ici ; mais vous, jeune demoiselle, vous n'avez point
                    d'excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes.
                    C'est un sacrifice, mais c'est l'ordre de Dieu. Il s'est dévoué pour nous ; il
                    faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa famille. Votre voyage en
                    France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère
                    demoiselle ? </p>
                <p> Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : </p>
                <p> -- Si c'est l'ordre de Dieu, je ne m'oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit
                    faite dit-elle en pleurant. </p>
                <p> Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa
                    commission. Cependant madame de la Tour m'envoya prier par Domingue de passer
                    chez elle pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout
                    d'avis qu'on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur
                    qu'il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que
                    nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver
                    chez nous. J'étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvaient mes
                    conseils de modération contre les illusions d'une grande fortune, et mes raisons
                    naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la
                    Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra
                    plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les
                    avantages qu'elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie, s'était
                    opposée fortement à son départ, ne fit plus d'objections. Pour Paul, qui
                    ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des conversations secrètes de
                    madame de la Tour et de sa fille, il s'abandonnait à une tristesse sombre. « On
                    trame quelque chose contre moi, dit-il, puisqu'on se cache de moi. » </p>
                <p> Cependant le bruit s'étant répandu dans l'île que la fortune avait visité ces
                    rochers, on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au
                    milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l'Inde ; de superbes
                    basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des
                    mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour, des
                    baftas de Surate d'un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus
                    rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes
                    de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d'un blanc satiné,
                    d'autres d'un vert de prairie, d'autres d'un rouge à éblouir ; des taffetas
                    roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins
                    blancs et jaunes, et jusqu'à des pagnes de Madagascar. </p>
                <p> Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ;
                    elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que
                    les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu'elle crut être
                    agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disait-elle, était bon
                    pour des meubles, cela pour l'usage de Marie et de Domingue. » Enfin le sac de
                    piastres était employé qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut
                    lui faire son partage sur les présents qu'elle avait distribués à la société. </p>
                <p> Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui
                    présageaient le départ de Virginie, s'en vint quelques jours après chez moi. Il
                    me dit d'un air accablé : « Ma sœur s'en va : elle fait déjà les apprêts de son
                    voyage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédit sur l'esprit de sa
                    mère et de la mienne pour la retenir. » Je me rendis aux instances de Paul,
                    quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet. </p>
                <p> Si Virginie m'avait paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir
                    rouge autour de sa tête, ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à
                    la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche doublée
                    de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous son
                    corset, et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient
                    admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de
                    mélancolie ; et son cœur agité par une passion combattue donnait à son teint une
                    couleur animée, et à sa voix des sons pleins d'émotion. Le contraste même de sa
                    parure élégante, qu'elle semblait porter malgré elle, rendait sa langueur encore
                    plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému. La
                    tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils,
                    lui dit en particulier : </p>
                <p> -- Pourquoi, mon fils, te nourrir de fausses espérances, qui rendent les
                    privations encore plus amères ? Il est temps que je te découvre le secret de ta
                    vie et de la mienne. Mademoiselle de la Tour appartient, par sa mère, à une
                    parente riche et de grande condition : pour toi, tu n'es que le fils d'une
                    pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. </p>
                <p> Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul ; il ne l'avait jamais ouï prononcer ; il
                    en demanda la signification à sa mère, qui lui répondit : </p>
                <p> -- Tu n'as point eu de père légitime. Lorsque j'étais fille, l'amour me fit
                    commettre une faiblesse dont tu as été le fruit. Ma faute t'a privé de ta
                    famille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternelle. Infortuné, tu
                    n'as d'autres parents que moi seule dans le monde et elle se mit à répandre des
                    larmes. </p>
                <p> Paul, la serrant dans ses bras, lui dit : </p>
                <p> -- Oh, ma mère puisque je n'ai d'autres parents que vous dans le monde, je vous
                    en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler Je vois
                    maintenant la raison qui éloigne de moi mademoiselle de la Tour depuis deux
                    mois, et qui la décide aujourd'hui à partir. Ah sans doute, elle me méprise </p>
                <p> Cependant, l'heure de souper étant venue, on se mit à table, où chacun des
                    convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie
                    en sortit la première, et fut s'asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit
                    bientôt après, et vint se mettre auprès d'elle. L'un et l'autre gardèrent
                    quelque temps un profond silence. Il faisait une de ces nuits délicieuses, si
                    communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la
                    beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de
                    nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait
                    insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons, qui brillaient
                    d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les
                    bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures
                    d'oiseaux, qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit
                    et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe.
                    Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer qui
                    répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards
                    distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l'île par les feux
                    rouges des pêcheurs. Elle aperçut à l'entrée du port une lumière et une ombre :
                    c'était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s'embarquer pour
                    l'Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendait à l'ancre la fin du calme.
                    À cette vue elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la vît pas
                    pleurer. </p>
                <p> Madame de la Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là
                    sous des bananiers ; et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement
                    leur conversation, que je n'ai pas oubliée. Paul lui dit : </p>
                <p> -- Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de
                    vous exposer aux dangers de la mer... de la mer dont vous êtes si effrayée </p>
                <p> -- Il faut, répondit Virginie, que j'obéisse à mes parents, à mon devoir. </p>
                <p> -- Vous nous quittez, reprit Paul, pour une parente éloignée que vous n'avez
                    jamais vue </p>
                <p> -- Hélas dit Virginie, je voulais rester ici toute ma vie ; ma mère ne l'a pas
                    voulu. Mon confesseur m'a dit que la volonté de Dieu était que je partisse ; que
                    la vie était une épreuve... Oh c'est une épreuve bien dure » </p>
                <p> -- Quoi, repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a
                    retenue Ah il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands
                    attraits. Vous trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de
                    frère, que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez, ce frère, parmi des gens
                    dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne peux vous offrir.
                    Mais, pour être plus heureuse, où voulez-vous aller ? Dans quelle terre
                    aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où vous êtes née ? Où
                    formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment
                    vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée
                    ? Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l'âge, lorsqu'elle ne vous verra plus
                    à ses côtés, à la table, dans la maison, à la promenade où elle s'appuyait sur
                    vous ? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu'elle ? Que leur
                    dirai-je à l'une et à l'autre quand je les verrai pleurer de votre absence ?
                    Cruelle je ne vous parle point de moi : mais que deviendrai-je moi-même quand le
                    matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir
                    ; quand j'apercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si
                    longtemps témoins de notre amitié mutuelle ? Ah puisqu'un nouveau sort te
                    touche, que tu cherches d'autres pays que ton pays natal, d'autres biens que
                    ceux de mes travaux, laisse-moi t'accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te
                    rassurerai dans les tempêtes, qui te donnent tant d'effroi sur la terre. Je
                    reposerai ta tête sur mon sein, je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en
                    France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, je te servirai comme
                    ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie
                    et adorée, je serai encore assez riche et assez noble pour te faire le plus
                    grand des sacrifices, en mourant à tes pieds. </p>
                <p> Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie
                    qui lui disait ces mots entrecoupés de soupirs... </p>
                <p> -- C'est pour toi que je pars... pour toi que j'ai vu chaque jour courbé par le
                    travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l'occasion
                    de devenir riche, c'est pour te rendre mille fois le bien que tu nous as fait.
                    Est-il une fortune digne de ton amitié ? Que me dis-tu de ta naissance ? Ah s'il
                    m'était encore possible de me donner un frère, en choisirais-je un autre que toi
                    ? Ô Paul Ô Paul tu m'es beaucoup plus cher qu'un frère Combien m'en a-t-il coûté
                    pour te repousser loin de moi je voulais que tu m'aidasses à me séparer de
                    moi-même jusqu'à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant je reste, je
                    pars, je vis, je meurs ; fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu j'ai pu
                    résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur </p>
                <p> À ces mots Paul la saisit dans ses bras, et la tenant étroitement serrée, il
                    s'écria d'une voix terrible : </p>
                <p> -- Je pars avec elle ; rien ne pourra m'en détacher. </p>
                <p> Nous courûmes tous à lui. Madame de la Tour lui dit : </p>
                <p> -- Mon fils, si vous nous quittez, qu'allons-nous devenir ? </p>
                <p> Il répéta en tremblant ces mots : </p>
                <p> -- Mon fils... mon fils... Vous ma mère, lui dit-il, vous qui séparez le frère
                    d'avec la sœur Tous deux nous avons sucé votre lait ; tous deux, élevés sur vos
                    genoux, nous avons appris de vous à nous aimer ; tous deux, nous nous le sommes
                    dit mille fois. Et maintenant vous l'éloignez de moi Vous l'envoyez en Europe,
                    dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui
                    vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n'avez plus de droits sur
                    elle, elle n'est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma
                    famille, ma naissance, tout mon bien. Je n'en connais plus d'autre. Nous n'avons
                    eu qu'un toit, qu'un berceau ; nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il
                    faut que je la suive. Le gouverneur m'en empêchera ? M'empêchera-t-il de me
                    jeter à la mer ? je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m'être plus funeste
                    que la terre. Ne pouvant vivre ici près d'elle, au moins je mourrai sous ses
                    yeux, loin de vous. Mère barbare femme sans pitié puisse cet océan où vous
                    l'exposez ne jamais vous la rendre puissent ses flots vous rapporter mon corps,
                    et, le roulant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par
                    la perte de vos deux enfants, un sujet éternel de douleur </p>
                <p> À ces mots je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtait la raison.
                    Ses yeux étincelaient ; la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu
                    ; ses genoux tremblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante son cœur
                    battre à coups redoublés. </p>
                <p> Virginie effrayée lui dit : </p>
                <p> « Ô mon ami j'atteste les plaisirs de notre premier âge, tes maux, les miens, et
                    tout ce qui doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre que
                    pour toi ; si je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je vous prends à
                    témoin, vous tous qui avez élevé mon enfance, qui disposez de ma vie et qui
                    voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qui m'entend, par cette mer que je dois
                    traverser, par l'air que je respire, et que je n'ai jamais souillé du mensonge.
                    » </p>
                <p> Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins,
                    ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l'objet aimé. Sa
                    tête altière était baissée, et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa
                    mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler.
                    Madame de la Tour, hors d'elle, me dit : </p>
                <p> -- Je n'y puis tenir ; mon âme est déchirée. Ce malheureux voyage n'aura pas
                    lieu. Mon voisin, tâchez d'emmener mon fils. Il y a huit jours que personne ici
                    n'a dormi. </p>
                <p> Je dis à Paul : </p>
                <p> -- Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur : laissez
                    reposer votre famille, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est
                    minuit ; la Croix du Sud est droite sur l'horizon. </p>
                <p> Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fort agitée, il se leva
                    au point du jour, et s'en retourna à son habitation. </p>
                <p> -- Mais qu'est-il besoin de vous continuer plus longtemps le récit de cette
                    histoire ? Il n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine.
                    Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n'est que
                    d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne
                    soit livrée aux ténèbres. </p>
                <p> -- Mon père, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous
                    avez commencé d'une manière si touchante. Les images du bonheur nous plaisent,
                    mais celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l'infortuné
                    Paul ? </p>
                <p> Le premier objet que vit Paul, en retournant à l'habitation, fut la négresse
                    Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria du
                    plus loin qu'il l'aperçut : « Où est Virginie ? » Marie tourna la tête vers son
                    jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et
                    courut au port. Il y apprit que Virginie s'était embarquée au point du jour, que
                    son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu'on ne le voyait plus. Il
                    revint à l'habitation, qu'il traversa sans parler à personne. </p>
                <p> Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque
                    perpendiculaire, ces plateaux verts qui en divisent la hauteur sont autant
                    d'étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles,
                    jusqu'au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible, qu'on appelle le
                    Pouce. À la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais
                    si élevée et si escarpée qu'elle est comme une grande forêt dans l'air,
                    environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire
                    sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une
                    si grande profondeur au fond de la vallée, située au revers de cette montagne,
                    que de cette hauteur on n'entend point le bruit de leur chute. De ce lieu on
                    voit une grande partie de l'île avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre
                    autres Piterboth et les Trois-Mamelles avec leurs vallons remplis de forêts ;
                    puis la pleine mer, et l'île Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers
                    l'Occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait
                    Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large comme un point noir au milieu
                    de l'océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il était
                    déjà disparu qu'il croyait le voir encore ; et quand il fut perdu dans la vapeur
                    de l'horizon, il s'assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui y
                    agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure
                    sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une
                    profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le
                    rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever
                    du soleil : j'eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa
                    famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouvement, en
                    revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé.
                    Madame de la Tour nous dit que le vent s'étant levé vers les trois heures du
                    matin, le vaisseau étant au moment d'appareiller, le gouverneur, suivi d'une
                    partie de son état-major et du missionnaire, était venu chercher Virginie en
                    palanquin ; et que, malgré ses propres raisons, ses larmes, et celles de
                    Marguerite, tout le monde criant que c'était pour leur bien à tous, ils avaient
                    emmené sa fille à demi mourante. </p>
                <p> -- Au moins, répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, je serais
                    tranquille à présent. Je lui aurais dit : « Virginie, si pendant le temps que
                    nous avons vécu ensemble, il m'est échappé quelque parole qui vous ait offensée,
                    avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous me la pardonnez. » Je lui
                    aurais dit : « Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chère
                    Virginie adieu Vivez loin de moi contente et heureuse » </p>
                <p> Et comme il vit que sa mère et madame de la Tour pleuraient : </p>
                <p> -- Cherchez maintenant, leur dit-il, quelque autre que moi qui essuie vos larmes
                    puis il s'éloigna d'elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans
                    l'habitation. </p>
                <p> Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il
                    disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux, qui le suivaient en bêlant : «
                    Que me demandez-vous ? Vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnait à
                    manger dans sa main. » Il fut au Repos de Virginie, et à la vue des oiseaux qui
                    voltigeaient autour, il s'écria : « Pauvres oiseaux Vous n'irez plus au-devant
                    de celle qui était votre bonne nourrice. » En voyant Fidèle qui flairait çà et
                    là et marchait devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : « Oh tu ne la
                    retrouveras plus jamais. » Enfin il fut s'asseoir sur le rocher où il lui avait
                    parlé la veille, et à l'aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaisseau
                    qui l'avait emmenée, il pleura abondamment. </p>
                <p> Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de
                    l'agitation de son esprit. Sa mère et madame de la Tour le priaient par les
                    termes les plus tendres de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir.
                    Enfin celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms les plus propres à
                    réveiller ses espérances. Elle l'appelait son fils, son cher fils, son gendre,
                    celui à qui elle destinait sa fille. Elle l'engagea à rentrer dans la maison, et
                    à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous auprès de la
                    place où se mettait la compagne de son enfance ; et, comme si elle l'eût encore
                    occupée, il lui adressait la parole et lui présentait les mets qu'il savait lui
                    être les plus agréables ; mais dès qu'il s'apercevait de son erreur il se
                    mettait à pleurer. Les jours suivants il recueillit tout ce qui avait été à son
                    usage particulier, les derniers bouquets qu'elle avait portés, une tasse de coco
                    où elle avait coutume de boire ; et comme si ces restes de son amie eussent été
                    les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son
                    sein. L'ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par
                    l'objet que l'on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa
                    mère et de madame de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient un
                    travail continuel, il se mit, avec l'aide de Domingue, à réparer le jardin. </p>
                <p> Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe
                    dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu'il pût
                    entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s'instruire dans
                    la géographie pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans
                    l'histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi
                    il s'était perfectionné dans l'agriculture, et dans l'art de disposer avec
                    agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l'amour. Sans doute
                    c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète que les
                    hommes doivent la plupart des sciences et des arts, et c'est de ses privations
                    qu'est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature
                    ayant fait l'amour le lien de tous les êtres, l'a rendu le premier mobile de nos
                    sociétés, et l'instigateur de nos lumières et de nos plaisirs. </p>
                <p> Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l'étude de la géographie, qui, au lieu
                    de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions
                    politiques. L'histoire, et surtout l'histoire moderne, ne l'intéressa guère
                    davantage. Il n'y voyait que des malheurs généraux et périodiques, dont il
                    n'apercevait pas les causes ; des guerres sans sujet et sans objet ; des
                    intrigues obscures ; des nations sans caractère et des princes sans humanité. Il
                    préférait à cette lecture celle des romans, qui, s'occupant davantage des
                    sentiments et des intérêts des hommes, lui offraient quelquefois des situations
                    pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le <hi rend="italic"> Télémaque </hi> , *par ses tableaux de la vie champêtre et
                    des passions naturelles au cœur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de la
                    Tour les endroits qui l'affectaient davantage : alors ému par de touchants
                    ressouvenirs, sa voix s'étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui
                    semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d'Antiope, avec les
                    malheurs et la tendresse d'Eucharis. D'un autre côté il fut tout bouleversé par
                    la lecture de nos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses ;
                    et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés
                    de l'Europe, il craignit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne
                    vint à s'y corrompre et à l'oublier. </p>
                <p> En effet plus d'un an et demi s'était écoulé sans que madame de la Tour eût des
                    nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement elle avait appris, par une voie
                    étrangère, que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut,
                    par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la
                    propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente
                    fille, elle jugea qu'elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien
                    sa situation et son caractère, que je l'ai retenue presque mot pour mot. </p>
                <p> « Très chère et bien-aimée maman, </p>
                <p> « Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture ; et comme je n'en ai
                    pas eu de réponse, j'ai lieu de craindre qu'elles ne vous soient point
                    parvenues. J'espère mieux de celle-ci, par les précautions que j'ai prises pour
                    vous donner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres. </p>
                <p> « J'ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi qui n'avais presque
                    jamais pleuré que sur les maux d'autrui Ma grand-tante fut bien surprise à mon
                    arrivée, lorsque m'ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je ne
                    savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu'est-ce que j'avais donc appris
                    depuis que j'étais au monde ; et quand je lui eus répondu que c'était à avoir
                    soin d'un ménage et à faire votre volonté, elle me dit que j'avais reçu
                    l'éducation d'une servante. Elle me mit, dès le lendemain, en pension dans une
                    grande abbaye auprès de Paris, où j'ai des maîtres de toute espèce ; ils
                    m'enseignent, entre autres choses, l'histoire, la géographie, la grammaire, la
                    mathématique, et à monter à cheval ; mais j'ai de si faibles dispositions pour
                    toutes ces sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec ces messieurs. Je
                    sens que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit, comme ils le font
                    entendre. Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point. Elle me
                    donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes de
                    chambre, qui sont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m'a fait prendre
                    le titre de comtesse ; mais elle m'a fait quitter mon nom de La Tour, qui
                    m'était aussi cher qu'à vous-même, par tout ce que vous m'avez raconté des
                    peines que mon père avait souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre
                    nom de femme par celui de votre famille, qui m'est encore cher cependant, parce
                    qu'il a été votre nom de fille. Me voyant dans une situation aussi brillante, je
                    l'ai suppliée de vous envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ?
                    Mais vous m'avez recommandé de vous dire toujours la vérité. Elle m'a donc
                    répondu que peu ne vous servirait à rien, et que, dans la vie simple que vous
                    menez, beaucoup vous embarrasserait. J'ai cherché d'abord à vous donner de mes
                    nouvelles par une main étrangère, au défaut de la mienne. Mais n'ayant à mon
                    arrivée ici personne en qui je pusse prendre confiance, je me suis appliquée
                    nuit et jour à apprendre à lire et à écrire : Dieu m'a fait la grâce d'en venir
                    à bout en peu de temps. J'ai chargé de l'envoi de mes premières lettres les
                    dames qui sont autour de moi ; j'ai lieu de croire qu'elles les ont remises à ma
                    grand-tante. Cette fois, j'ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : c'est
                    sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire passer vos réponses. Ma
                    grand-tante m'a interdit toute correspondance au dehors, qui pourrait, selon
                    elle, mettre obstacle aux grandes vues qu'elle a sur moi. Il n'y a qu'elle qui
                    puisse me voir à la grille, ainsi qu'un vieux seigneur de ses amis, qui a,
                    dit-elle, beaucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n'en ai
                    point du tout pour lui, quand même j'en pourrais prendre pour quelqu'un. </p>
                <p> « Je vis au milieu de l'éclat de la fortune, et je ne peux disposer d'un sou. On
                    dit que si j'avais de l'argent cela tirerait à conséquence. Mes robes mêmes
                    appartiennent à mes femmes de chambre, qui se les disputent avant que je les aie
                    quittées. Au sein des richesses je suis bien plus pauvre que je ne l'étais
                    auprès de vous ; car je n'ai rien à donner. Lorsque j'ai vu que les grands
                    talents que l'on m'enseignait ne me procuraient pas la facilité de faire le plus
                    petit bien, j'ai eu recours à mon aiguille, dont heureusement vous m'avez appris
                    à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, pour
                    vous et maman Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges
                    pour Marie. Je joins à ce paquet des pépins et des noyaux des fruits de mes
                    collations, avec des graines de toutes sortes d'arbres que j'ai recueillies, à
                    mes heures de récréation, dans le parc de l'abbaye. J'y ai ajouté aussi des
                    semences de violettes, de marguerites, de bassinets, de coquelicots, de bluets,
                    de scabieuses, que j'ai ramassées dans les champs. Il y a dans les prairies de
                    ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres ; mais personne ne s'en
                    soucie. Je suis sûre que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce sac
                    de graines que du sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et de
                    mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi si vous avez un jour la
                    satisfaction de voir des pommiers croître auprès de nos bananiers, et des hêtres
                    mêler leurs feuillages à celui de nos cocotiers. Vous vous croirez dans la
                    Normandie, que vous aimez tant. </p>
                <p> « Vous m'avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n'ai plus de
                    joies loin de vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans
                    un poste où vous m'avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin
                    que j'y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n'en puis
                    parler à personne. Mes femmes de chambre, ou plutôt celles de ma grand-tante,
                    car elles sont plus à elle qu'à moi, me disent, lorsque je cherche à amener la
                    conversation sur des objets qui me sont si chers : « Mademoiselle, souvenez-vous
                    que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sauvages. » Ah je
                    m'oublierais plutôt moi-même que d'oublier le lieu où je suis née, et où vous
                    vivez C'est ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ; car j'y vis seule,
                    n'ayant personne à qui je puisse faire part de l'amour que vous portera jusqu'au
                    tombeau, </p>
                <p> « Très chère et bien-aimée maman, </p>
                <p> « Votre obéissante et tendre fille, </p>
                <p> « Virginie de la Tour. » </p>
                <p> « Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon
                    enfance ; caressez pour moi Fidèle, qui m'a retrouvée dans les bois. » </p>
                <p> Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui
                    n'avait pas oublié, dans ses ressouvenirs, le chien de la maison : mais il ne
                    savait pas que, quelque longue que soit la lettre d'une femme, elle n'y met
                    jamais sa pensée la plus chère qu'à la fin. </p>
                <p> Dans un post-scriptum Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces
                    de graines : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques
                    instructions sur les caractères de ces plantes, et sur les lieux les plus
                    propres à les semer. <hi rend="italic"> La violette </hi> , lui mandait-elle,
                        <hi rend="italic"> produit une </hi> petite fleur d'un violet foncé, qui
                    aime à se cacher sous les buissons ; mais son charmant parfum l'y fait bientôt
                    découvrir. <hi rend="italic"> Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la
                        fontaine, au pied de son cocotier. </hi> La scabieuse <hi rend="italic"> ,
                        ajoutait-elle, </hi> donne une jolie fleur d'un bleu mourant, et à fond noir
                    piqueté de blanc. On la croirait en deuil. On l'appelle aussi, pour cette
                    raison, fleur de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents*.
                    Elle le priait de lasemersurlerocher où elle lui avait parlé la nuit, la
                    dernière fois, et de donner à ce rocher, pour l'amour d'elle, le nom du ROCHER
                    DES ADIEUX. </p>
                <p> Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort
                    simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P et un V
                    entrelacés et formés de cheveux, qu'il reconnut à leur beauté pour être ceux de
                    Virginie. </p>
                <p> La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à
                    toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société, de rester ou de
                    revenir à son gré, l'assurant qu'ils avaient tous perdu la meilleure partie de
                    leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier elle en était
                    inconsolable. </p>
                <p> Paul lui écrivit une lettre fort longue où il l'assurait qu'il allait rendre le
                    jardin digne d'elle, et y mêler les plantes de l'Europe à celles de l'Afrique,
                    ainsi qu'elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyait des
                    fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n'y
                    joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l'île, afin que le désir d'en
                    revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de
                    se rendre au plus tôt aux vœux ardents de leur famille, et aux siens
                    particuliers, puisqu'il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d'elle. </p>
                <p> Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et surtout celles de
                    violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie
                    avec le caractère et la situation de Virginie, qui les lui avait si
                    particulièrement recommandées ; mais, soit qu'elles eussent été éventées dans le
                    trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l'Afrique ne leur soit pas
                    favorable, il n'en germa qu'un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection. </p>
                <p> Cependant l'envie, qui va même au-devant du bonheur des hommes, surtout dans les
                    colonies françaises, répandit dans l'île des bruits qui donnaient beaucoup
                    d'inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de
                    Virginie assuraient qu'elle était sur le point de se marier : ils nommaient le
                    seigneur de la cour qui devait l'épouser ; quelques-uns même disaient que la
                    chose était faite et qu'ils en avaient été témoins. D'abord Paul méprisa des
                    nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en répand souvent de
                    fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l'île,
                    par une pitié perfide, s'empressaient de le plaindre de cet événement, il
                    commença à y ajouter quelque croyance. D'ailleurs dans quelques-uns des romans
                    qu'il avait lu, il voyait la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il
                    savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de
                    l'Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s'y corrompre,
                    et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux.
                    Ce qui acheva d'augmenter ses craintes, c'est que plusieurs vaisseaux d'Europe
                    arrivèrent ici depuis, dans l'espace de six mois, sans qu'aucun d'eux apportât
                    des nouvelles de Virginie. </p>
                <p> Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait me
                    voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience
                    du monde. </p>
                <p> Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici, sur les bords
                    d'une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. C'est là que je
                    passe ma vie seul, sans femme, sans enfants, et sans esclaves. </p>
                <p> Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie,
                    l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme
                    qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très
                    remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou
                    leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement
                    dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur
                    décadence, les Grecs du Bas Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens, les
                    Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux
                    et méridionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie l'homme au bonheur
                    naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés,
                    divisées par tant de préjugés, l'âme est dans une agitation continuelle ; elle
                    roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires dont
                    les membres d'une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les
                    uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui
                    la troublent ; elle reprend le sentiment simple d'elle-même, de la nature et de
                    son auteur. Ainsi l'eau bourbeuse d'un torrent qui ravage les campagnes, venant
                    à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au
                    fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente,
                    réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des
                    cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de
                    l'âme. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui
                    poussent le plus loin la carrière de la vie ; tels sont les brames de l'Inde.
                    Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu'il me paraît
                    impossible d'y goûter un plaisir durable, de quelque sentiment que ce soit, ou
                    de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on ne se fait une
                    solitude intérieure, d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle
                    d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l'homme doive vivre
                    absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit
                    donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais,
                    comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux
                    éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l'air,
                    des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l'usage de ces
                    sens, il s'est réservé pour lui seul, qui est l'auteur de la vie, le cœur, qui
                    en est le principal organe. </p>
                <p> Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir, et qui m'ont
                    persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l'Europe, et quelques
                    cantons de l'Amérique et de l'Afrique, je me suis fixé dans cette île peu
                    habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que
                    j'ai bâtie dans la forêt au pied d'un arbre, un petit champ défriché de mes
                    mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes
                    plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres qui
                    m'apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde
                    même que j'ai quitté ; ils me présentent des tableaux des passions qui en
                    rendent les habitants si misérables, et par la comparaison que je fais de leur
                    sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du
                    naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent
                    dans le reste du monde ; mon repos même redouble par le bruit lointain de la
                    tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis
                    plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque
                    infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant
                    sur le bord d'un torrent tend la main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai
                    guère trouvé que l'innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à
                    elle le reste des hommes ; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il revêt de
                    ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l'égare, et
                    il se plaint ensuite au ciel de l'erreur qu'il s'est formée lui-même. Parmi un
                    grand nombre d'infortunés que j'ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je
                    n'en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils
                    m'écoutaient d'abord avec attention dans l'espérance que je les aiderais à
                    acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais voyant que je ne voulais leur
                    apprendre qu'à s'en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas
                    courir après leur malheureux bonheur : ils blâmaient ma vie solitaire ; ils
                    prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s'efforçaient de
                    m'entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je
                    ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à
                    moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre
                    vie, auxquelles j'ai donné tant de prix ; les protections, la fortune, la
                    réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre.
                    Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et
                    qui ne sont plus, aux flots de ma rivière, qui se brisent en écumant contre les
                    rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me
                    laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l'océan de l'avenir qui n'a
                    plus de rivages ; et par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je
                    m'élève vers son auteur, et j'espère dans un autre monde de plus heureux
                    destins. </p>
                <p> Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d'une forêt, cette
                    multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes, il s'y
                    trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi,
                    aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au-dehors. La rivière qui coule
                    devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu'elle me
                    présente un long canal ombragé d'arbres de toute sorte de feuillages : il y a
                    des tatamaques, des bois d'ébène, et de ceux qu'on appelle ici bois de pomme,
                    bois d'olive, et bois de cannelle ; des bosquets de palmistes élèvent çà et là
                    leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs
                    sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme
                    une forêt plantée sur une autre forêt. Il s'y joint des lianes de divers
                    feuillages, qui, s'enlaçant d'un arbre à l'autre, forment ici des arcades de
                    fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la
                    plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements
                    mêmes, qu'on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après
                    qu'il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs vous les diriez à
                    demi couverts de neige. À la fin de l'été plusieurs espèces d'oiseaux étrangers
                    viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au-delà des
                    vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et opposent l'éclat
                    de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont,
                    entre autres, diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici
                    pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent
                    dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et
                    verdâtre, et leur face toute noire ; quelques-uns s'y suspendent par la queue et
                    se balancent en l'air ; d'autres sautent de branche en branche, portant leurs
                    petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles
                    enfants de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillements et
                    des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au
                    loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un lit de
                    roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs
                    masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux
                    habitants : à mille pas de là elle se précipite de différents étages de rocher,
                    et forme à sa chute une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise en
                    tombant en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux
                    tumultueuses, et dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au
                    loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent, comme les sons
                    des cloches d'une cathédrale. L'air, sans cesse renouvelé par le mouvement des
                    eaux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l'été,
                    une verdure et une fraîcheur, qu'on trouve rarement dans cette île sur le haut
                    même des montagnes. </p>
                <p> À quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu'on
                    n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y
                    jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions
                    quelquefois dans les grandes chaleurs dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la
                    Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au
                    bien d'autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit
                    à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins : « Il en
                    viendra, disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur,
                    ou au moins à un oiseau. » Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied
                    de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crût
                    plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-à-dire qui
                    porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le genou de Virginie à son
                    départ ; mais comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de
                    hauteur, et son tronc était entouré dans sa partie supérieure de plusieurs rangs
                    de fruits mûrs. Paul, s'étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie
                    en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par
                    son amie ; et en même temps il fut saisi d'une tristesse profonde par ce
                    témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne
                    nous font pas apercevoir de la rapidité de notre vie ; ils vieillissent avec
                    nous d'une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout à
                    coup après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la
                    vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et
                    aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu'un voyageur
                    l'est, après une longue absence de son pays, de n'y plus retrouver ses
                    contemporains, et d'y voir leurs enfants, qu'il avait laissés à la mamelle,
                    devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l'abattre, parce qu'il lui
                    rendait trop sensible la longueur du temps qui s'était écoulé depuis le départ
                    de Virginie ; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il
                    baisait son tronc, et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets. Ô
                    arbre dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec
                    plus d'intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains Puisse la
                    nature, qui détruit chaque jour les monuments de l'ambition des rois, multiplier
                    dans nos forêts ceux de la bienfaisance d'une jeune et pauvre fille </p>
                <p> C'était donc au pied de ce papayer que j'étais sûr de rencontrer Paul quand il
                    venait dans mon quartier. Un jour je l'y trouvai accablé de mélancolie, et j'eus
                    avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point
                    trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes
                    dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous
                    jugiez du bon sens naturel de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la
                    différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses. </p>
                <p> Il me dit : </p>
                <p> -- Je suis bien chagrin, mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et
                    deux mois ; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses
                    nouvelles. Elle est riche ; je suis pauvre : elle m'a oublié. J'ai envie de
                    m'embarquer : j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y ferai fortune ; et la
                    grand-tante de mademoiselle de la Tour me donnera sa petite nièce en mariage,
                    quand je serai devenu un grand seigneur. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Oh mon ami ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez pas de naissance ? </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Ma mère me l'a dit ; car pour moi je ne sais ce que c'est que la naissance. Je
                    ne me suis jamais aperçu que j'en eusse moins qu'un autre, ni que les autres en
                    eussent plus que moi. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a
                    plus : vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Vous m'avez dit plusieurs fois qu'une des causes de la grandeur de la France
                    était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout, et vous m'avez cité
                    beaucoup d'hommes célèbres qui, sortis de petits états, avaient fait honneur à
                    leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Mon fils, jamais je ne l'abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés
                    ; mais les choses sont bien changées à présent : tout est devenu vénal en France
                    ; tout y est aujourd'hui le patrimoine d'un petit nombre de familles, ou le
                    partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent
                    comme des nuages ; il est presque impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous.
                    Autrefois, dans une administration moins compliquée, on a vu ces phénomènes.
                    Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des
                    terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc.
                    Mais les grands rois qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares.
                    Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu'aux impulsions des grands et des
                    corps qui les environnent. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Pour être protégé des grands il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs.
                    Vous n'y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la
                    probité. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidèle à ma parole, si
                    exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai
                    d'être adopté par quelqu'un d'eux, comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les
                    histoires anciennes que vous m'avez fait lire. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Oh mon ami chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les
                    grands avaient du respect pour la vertu ; mais nous avons eu une foule d'hommes
                    célèbres en tout genre, sortis des classes du peuple, et je n'en sache pas un
                    seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, serait
                    condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit, ils
                    la mettent quelquefois en honneur lorsqu'ils l'aperçoivent ; mais aujourd'hui
                    les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de
                    l'argent. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Au défaut d'un grand je chercherai à plaire à un corps. J'épouserai entièrement
                    son esprit et ses opinions : je m'en ferai aimer. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncerez à votre conscience pour
                    parvenir à la fortune ? </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Oh non je ne chercherai jamais que la vérité. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D'ailleurs les
                    corps s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est
                    indifférente aux ambitieux, pourvu qu'ils gouvernent. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Que je suis infortuné tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un
                    travail obscur, loin de Virginie » </p>
                <p> Et il soupira profondément. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps Soyez
                    constamment attaché à l'un et à l'autre. Les familles, les corps, les peuples,
                    les rois, ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par
                    des vices. Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus. </p>
                <p> Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C'est un
                    sentiment qui n'est pas naturel, puisque, si chacun l'avait, chacun serait en
                    état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans
                    l'état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort, qui vous permet
                    d'avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de
                    mettre votre bonheur dans l'opinion des petits, et comme les petits de ramper
                    sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une
                    condition où, pour subsister, vous n'avez besoin ni de tromper, ni de flatter,
                    ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en
                    Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être
                    impunément bon, vrai, sincère, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent,
                    pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n'est encore
                    qu'en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne
                    conscience, et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas
                    si heureux. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Ah il me manque Virginie Sans elle je n'ai rien ; avec elle j'aurais tout. Elle
                    seule est ma naissance, ma gloire, et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente
                    veut lui donner pour mari un homme d'un grand nom, avec l'étude et des livres on
                    devient savant et célèbre : je m'en vais étudier. J'acquerrai de la science ; je
                    servirai utilement ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne, et sans en
                    dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n'appartiendra qu'à moi. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les
                    richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut
                    les ôter, et que partout ils nous concilient l'estime publique : mais ils
                    coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une
                    sensibilité exquise qui nous rend malheureux au-dedans, et au-dehors par les
                    persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n'envie point en France la
                    gloire du militaire, ni le militaire celle de l'homme de mer ; mais tout le
                    monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s'y pique d'avoir de
                    l'esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous ? Mais celui qui fait produire à
                    un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui
                    qui leur donne un livre. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Oh celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent
                    plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque. </p>
                <p> Et en même temps il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec transport. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité, et la
                    concorde, l'Évangile, a servi pendant des siècles de prétexte aux fureurs des
                    Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s'exercent encore en
                    son nom sur la terre Après cela, qui se flattera d'être utile aux hommes par un
                    livre ? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur
                    ont prêché la sagesse. Homère, qui l'a revêtue de vers si beaux, demandait
                    l'aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables
                    leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement par eux.
                    Son sublime disciple Platon fut livré à l'esclavage par l'ordre du prince même
                    qui le protégeait : et avant eux, Pythagore, qui étendait l'humanité jusqu'aux
                    animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis-je ? la plupart même de ces
                    noms illustres sont venus à nous défigurés par quelques traits de satire qui les
                    caractérisent, l'ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là ; et si
                    dans la foule la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu'à nous,
                    c'est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs
                    contemporains : semblables à ces statues qu'on tire entières des champs de la
                    Grèce et de l'Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la
                    terre, ont échappé à la fureur des barbares. </p>
                <p> Vous voyez donc que, pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien
                    de la vertu, et être prêt à sacrifier sa propre vie. D'ailleurs, croyez-vous que
                    cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens
                    de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignité dans la patrie, ni
                    gouvernement, ni entrée à la cour. On persécute peu dans ce siècle indifférent à
                    tout, hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumières et la vertu n'y
                    mènent à rien de distingué, parce que tout est dans l'état le prix de l'argent.
                    Autrefois elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places
                    de l'église, de la magistrature et de l'administration ; aujourd'hui elles ne
                    servent qu'à faire des livres. Mais ce fruit, peu prisé des gens du monde, est
                    toujours digne de son origine céleste. C'est à ces mêmes livres qu'il est
                    réservé particulièrement de donner de l'éclat à la vertu obscure, de consoler
                    les malheureux, d'éclairer les nations, et de dire la vérité même aux rois.
                    C'est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer
                    un mortel sur la terre. Quel est l'homme qui ne se console de l'injustice ou du
                    mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu'il pense que son ouvrage ira,
                    de siècle en siècle et de nations en nations, servir de barrière à l'erreur et
                    aux tyrans ; et que, du sein de l'obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire
                    qui effacera celle de la plupart des rois, dont les monuments périssent dans
                    l'oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent ? </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Ah je ne voudrais cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre
                    chère à l'univers. Mais vous qui avez tant de connaissances, dites-moi si nous
                    nous marierons ? Je voudrais être savant, au moins pour connaître l'avenir. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Qui voudrait vivre, mon fils, s'il connaissait l'avenir ? Un seul malheur prévu
                    nous donne tant de vaines inquiétudes la vue d'un malheur certain empoisonnerait
                    tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui
                    nous environne ; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos
                    besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Avec de l'argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des
                    honneurs. J'irai m'enrichir au Bengale pour aller épouser Virginie à Paris. Je
                    vais m'embarquer. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Quoi vous quitteriez sa mère et la vôtre ? </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Vous m'avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l'unique soutien de votre
                    mère et de la sienne. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Virginie leur fera du bien par sa riche parente. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Les riches n'en font guère qu'à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils
                    ont des parents bien plus à plaindre que madame de la Tour, qui, faute d'être
                    secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain et passent leur vie
                    renfermés dans des couvents. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Quel pays que l'Europe Oh il faut que Virginie revienne ici. Qu'a-t-elle besoin
                    d'avoir une parente riche ? Elle était si contente sous ces cabanes, si jolie et
                    si bien parée avec un mouchoir rouge ou des fleurs autour de sa tête. Reviens,
                    Virginie quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers, à l'ombre
                    de ces bois et de nos cocotiers. Hélas tu es peut-être maintenant malheureuse
                    ... (Et il se mettait à pleurer.\) Mon père, ne me cachez rien : si vous ne
                    pouvez me dire si j'épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m'aime
                    encore, au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont
                    voir. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Oh mon ami, je suis sûr qu'elle vous aime par plusieurs raisons, mais surtout
                    parce qu'elle a de la vertu. </p>
                <p> À ces mots il me sauta au cou, transporté de joie. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Mais croyez-vous les femmes d'Europe fausses comme on les représente dans les
                    comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la
                    violence produit la ruse. </p>
                <p> PAUL. </p>
                <p> Comment peut-on être tyran des femmes ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> En les mariant sans les consulter, une jeune fille avec un vieillard, une femme
                    sensible avec un homme indifférent. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les
                    jeunes, les amants avec les amantes ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> C'est que la plupart des jeunes gens, en France, n'ont pas assez de fortune pour
                    se marier, et qu'ils n'en acquièrent qu'en devenant vieux. Jeunes, ils
                    corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l'affection
                    de leurs épouses. Ils ont trompé, étant jeunes ; on les trompe à leur tour,
                    étant vieux. C'est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le
                    monde. Un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des
                    Européens passent leur vie dans ce double désordre, et ce désordre augmente dans
                    une société à mesure que les richesses s'y accumulent sur un moindre nombre de
                    têtes. L'état est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent venir
                    s'il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence que
                    la beauté d'un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres, et que
                    la prospérité d'un État dépend toujours de la multitude et de l'égalité des
                    sujets, et non pas d'un petit nombre de riches. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Mais qu'est-il besoin d'être riche pour se marier ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Afin de passer ses jours dans l'abondance sans rien faire. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Et pourquoi ne pas travailler ? Je travaille bien, moi. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> C'est qu'en Europe le travail des mains déshonore. On l'appelle travail
                    mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un
                    artisan y est bien plus estimé qu'un paysan. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Quoi l'art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe Je ne vous comprends
                    pas. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Oh il n'est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les
                    dépravations de la société. On se fait une idée précise de l'ordre, mais non pas
                    du désordre. La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions ; la laideur,
                    le vice, et le malheur, n'en ont point. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Les gens riches sont donc bien heureux Ils ne trouvent d'obstacles à rien ; ils
                    peuvent combler de plaisirs les objets qu'ils aiment. </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même qu'ils ne leur
                    coûtent aucunes peines. N'avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s'achète
                    par la fatigue ; celui de manger, par la faim ; celui de boire, par la soif ? Eh
                    bien celui d'aimer et d'être aimé ne s'acquiert que par une multitude de
                    privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là
                    en prévenant leurs besoins. Joignez à l'ennui qui suit leur satiété l'orgueil
                    qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse lors même que les
                    plus grandes jouissances ne le flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît
                    qu'un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure
                    longtemps après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une
                    épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu
                    des maux est une fleur au milieu des épines ; ils en goûtent vivement la
                    jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé.
                    Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n'avoir presque rien à
                    espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer ? Le
                    premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces
                    extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes dont le bonheur
                    consiste dans la médiocrité et la vertu. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Qu'entendez-vous par la vertu ? </p>
                <p> LE VIEILLARD </p>
                <p> Mon fils vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n'avez pas besoin
                    qu'on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien
                    d'autrui dans l'intention de plaire à Dieu seul. </p>
                <p> PAUL </p>
                <p> Oh que Virginie est vertueuse C'est par vertu qu'elle a voulu être riche, afin
                    d'être bienfaisante. C'est par vertu qu'elle est partie de cette île : la vertu
                    l'y ramènera. </p>
                <p> L'idée de son retour prochain allumant l'imagination de ce jeune homme, toutes
                    ses inquiétudes s'évanouissaient. Virginie n'avait point écrit, parce qu'elle
                    allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent
                    Il faisait l'énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre
                    mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s'était
                    embarquée n'en mettrait pas plus de deux : les constructeurs étaient aujourd'hui
                    si savants, et les marins si habiles Il parlait des arrangements qu'il allait
                    faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et
                    des surprises qu'il lui ménagerait chaque jour quand elle serait sa femme. Sa
                    femme ... cette idée le ravissait. « Au moins, mon père, me disait-il, vous ne
                    ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons
                    beaucoup de noirs qui travailleront pour vous. Vous serez toujours avec nous,
                    n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. » Et il
                    allait, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il était enivré. </p>
                <p> En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les
                    passions violentes jettent toujours l'âme dans les extrémités opposées. Souvent,
                    dès le lendemain, Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait : </p>
                <p> -- Virginie ne m'écrit point. Si elle était partie d'Europe elle m'aurait mandé
                    son départ. Ah les bruits qui ont couru d'elle ne sont que trop fondés sa tante
                    l'a mariée à un grand seigneur. L'amour des richesses l'a perdue comme tant
                    d'autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes la vertu n'est qu'un
                    sujet de roman. Si Virginie avait eu de la vertu, elle n'aurait pas quitté sa
                    propre mère et moi. Pendant que je passe ma vie à penser à elle, elle m'oublie ;
                    je m'afflige, et elle se divertit. Ah cette pensée me désespère. Tout travail me
                    déplaît ; toute société m'ennuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée dans
                    l'Inde j'irais y mourir. </p>
                <p> -- Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous jette dans la mort n'est que
                    le courage d'un instant. Il est souvent excité par les vains applaudissements
                    des hommes. Il en est un plus rare et plus nécessaire qui nous fait supporter
                    chaque jour, sans témoin et sans éloge, les traverses de la vie ; c'est la
                    patience. Elle s'appuie, non sur l'opinion d'autrui ou sur l'impulsion de nos
                    passions, mais sur la volonté de Dieu. La patience est le courage de la vertu. </p>
                <p> -- Ah s'écria-t-il, je n'ai donc point de vertu Tout m'accable et me désespère. </p>
                <p> -- La vertu, repris-je, toujours égale, constante, invariable, n'est pas le
                    partage de l'homme. Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre raison
                    se trouble et s'obscurcit ; mais il est des phares où nous pouvons en rallumer
                    le flambeau : ce sont les lettres. </p>
                <p> » Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont des rayons de cette
                    sagesse qui gouverne l'univers, que l'homme, inspiré par un art céleste, a
                    appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent,
                    elles réjouissent, elles échauffent ; c'est un feu divin. Comme le feu, elles
                    approprient toute la nature à notre usage. Par elles nous réunissons autour de
                    nous les choses, les lieux, les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous
                    rappellent aux règles de la vie humaine. Elles calment les passions ; elles
                    répriment les vices ; elles excitent les vertus par les exemples augustes des
                    gens de bien qu'elles célèbrent, et dont elles nous présentent les images
                    toujours honorées. Ce sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour
                    charmer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu'elles inspirent ont
                    toujours paru dans les temps les plus difficiles à supporter à toute société,
                    les temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé
                    une infinité d'hommes plus malheureux que vous : Xénophon, exilé de sa patrie
                    après y avoir ramené dix mille Grecs ; Scipion l'Africain, lassé des calomnies
                    des Romains ; Lucullus, de leurs brigues ; Catinat, de l'ingratitude de sa cour.
                    Les Grecs, si ingénieux, avaient réparti à chacune des Muses qui président aux
                    lettres une partie de notre entendement, pour le gouverner : nous devons donc
                    leur donner nos passions à régir, afin qu'elles leur imposent un joug et un
                    frein. Elles doivent remplir, par rapport aux puissances de notre âme, les mêmes
                    fonctions que les Heures qui attelaient et conduisaient les chevaux du Soleil. </p>
                <p> » Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs
                    qui nous ont précédés dans les sentiers de l'infortune, qui nous tendent la
                    main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous
                    abandonne. Un bon livre est un bon ami. </p>
                <p> -- Ah s'écriait Paul, je n'avais pas besoin de savoir lire quand Virginie était
                    ici. Elle n'avait pas plus étudié que moi ; mais quand elle me regardait en
                    m'appelant son ami, il m'était impossible d'avoir du chagrin. » </p>
                <p> -- Sans doute, lui disais-je, il n'y a point d'ami aussi agréable qu'une
                    maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme une gaieté légère qui
                    dissipe la tristesse de l'homme. Ses grâces font évanouir les noirs fantômes de
                    la réflexion. Sur son visage sont les doux attraits et la confiance. Quelle joie
                    n'est rendue plus vive par sa joie ? quel front ne se déride à son sourire ?
                    quelle colère résiste à ses larmes ? Virginie reviendra avec plus de philosophie
                    que vous n'en avez. Elle sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout à
                    fait rétabli, elle qui ne songe qu'à l'embellir, malgré les persécutions de sa
                    parente, loin de sa mère et de vous. </p>
                <p> L'idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul, et le
                    ramenait à ses occupations champêtres. Heureux au milieu de ses peines de
                    proposer à son travail une fin qui plaisait à sa passion </p>
                <p> Un matin, au point du jour (c'était le 24 décembre 1744\), Paul, en se levant,
                    aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon
                    était le signalement d'un vaisseau qu'on voyait en mer. Paul courut à la ville
                    pour savoir s'il n'apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au
                    retour du pilote du port, qui s'était embarqué pour aller le reconnaître,
                    suivant l'usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que
                    le vaisseau signalé était le <hi rend="italic"> Saint-Géran, </hi> du port de
                    700 tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin ; qu'il était à quatre
                    lieues au large, et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans
                    l'après-midi, si le vent était favorable. Il n'en faisait point du tout alors.
                    Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France.
                    Il y en avait une pour madame de la Tour, de l'écriture de Virginie. Paul s'en
                    saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à
                    l'habitation. Du plus loin qu'il aperçut la famille, qui attendait son retour
                    sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l'air sans pouvoir parler ; et
                    aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la
                    lecture. Virginie mandait à sa mère qu'elle avait éprouvé beaucoup de mauvais
                    procédés de la part de sa grand-tante, qui l'avait voulu marier malgré elle,
                    ensuite déshéritée, et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait
                    d'arriver à l'île de France que dans la saison des ouragans ; qu'elle avait
                    essayé en vain de la fléchir, en lui représentant ce qu'elle devait à sa mère et
                    aux habitudes du premier âge ; qu'elle en avait été traitée de fille insensée
                    dont la tête était gâtée par les romans ; qu'elle n'était maintenant sensible
                    qu'au bonheur de revoir et d'embrasser sa chère famille, et qu'elle eût
                    satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de
                    s'embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu'il s'était opposé à son départ
                    à cause de l'éloignement de la terre, et d'une grosse mer qui régnait au large,
                    malgré le calme des vents. </p>
                <p> À peine cette lettre fut lue que toute la famille, transportée de joie, s'écria
                    : « Virginie est arrivée » Maîtresse et serviteurs, tous s'embrassèrent. Madame
                    de la Tour dit à Paul : « Mon fils, allez prévenir notre voisin de l'arrivée de
                    Virginie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et
                    lui s'acheminèrent vers mon habitation. </p>
                <p> Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me
                    coucher, lorsque j'aperçus à travers les palissades de ma cabane une lumière
                    dans les bois. Bientôt après j'entendis la voix de Paul qui m'appelait. Je me
                    lève ; et à peine j'étais habillé que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me
                    saute au cou en me disant : « Allons, allons ; Virginie est arrivée. Allons au
                    port, le vaisseau y mouillera au point du jour. » </p>
                <p> Sur-le-champ nous nous mettons en route. Comme nous traversions les bois de la
                    Montagne-Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des
                    Pamplemousses au port, j'entendis quelqu'un marcher derrière nous. C'était un
                    noir qui s'avançait à grands pas. Dès qu'il nous eut atteints je lui demandai
                    d'où il venait, et où il allait en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens
                    du quartier de l'île appelé la Poudre-d'Or : on m'envoie au port avertir le
                    gouverneur qu'un vaisseau de France est mouillé sous l'île d'Ambre. Il tire du
                    canon pour demander du secours, car la mer est bien mauvaise. » </p>
                <p> Cet homme ayant ainsi parlé continua sa route sans s'arrêter davantage. </p>
                <p> Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre-d'Or, au-devant de
                    Virginie ; il n'y a que trois lieues d'ici. » Nous nous mîmes donc en route vers
                    le nord de l'île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée ; on
                    voyait autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité
                    affreuse. On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de
                    nuages épais, sombres, peu élevés, qui s'entassaient vers le milieu de l'île, et
                    venaient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu'on ne sentît pas le moindre
                    vent à terre. Chemin faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais
                    ayant prêté l'oreille attentivement nous reconnûmes que c'étaient des coups de
                    canon répétés par les échos. Ces coups de canon lointains, joints à l'aspect
                    d'un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les
                    signaux de détresse d'un vaisseau en perdition. Une demi-heure après nous
                    n'entendîmes plus tirer du tout ; et ce silence me parut encore plus effrayant
                    que le bruit lugubre qui l'avait précédé. </p>
                <p> Nous nous hâtions d'avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos
                    inquiétudes. Vers minuit nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au
                    quartier de la Poudre-d'Or. Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable ;
                    ils en couvraient les rochers et les grèves d'écume d'un blanc éblouissant et
                    d'étincelles de feu. Malgré les ténèbres nous distinguâmes, à ces lueurs
                    phosphoriques, les pirogues des pêcheurs qu'on avait tirées bien avant sur le
                    sable. </p>
                <p> À quelque distance de là nous vîmes, à l'entrée du bois, un feu autour duquel
                    plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant
                    le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu, un des habitants nous
                    raconta que dans l'après-midi il avait vu un vaisseau en pleine mer porté sur
                    l'île par les courants ; que la nuit l'avait dérobé à sa vue ; que deux heures
                    après le coucher du soleil il l'avait entendu tirer du canon pour appeler du
                    secours, mais que la mer était si mauvaise qu'on n'avait pu mettre aucun bateau
                    dehors pour aller à lui ; que bientôt après il avait cru apercevoir ses fanaux
                    allumés, et que dans ce cas il craignait que le vaisseau, venu si près du
                    rivage, n'eût passé entre la terre et la petite île d'Ambre, prenant celle-ci
                    pour le Coin de Mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au
                    Port-Louis ; que si cela était, ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer, ce
                    vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et
                    nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l'île d'Ambre
                    de la côte ; qu'il l'avait sondé, que la tenure et le mouillage en étaient très
                    bons, et que le vaisseau y était en parfaite sûreté comme dans le meilleur port
                    : « J'y mettrais toute ma fortune, ajouta-t-il, et j'y dormirais aussi
                    tranquillement qu'à terre. » Un troisième habitant dit qu'il était impossible
                    que ce vaisseau pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvaient
                    naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au-delà de l'île d'Ambre, en sorte
                    que si le vent venait à s'élever au matin, il serait le maître de pousser au
                    large, ou de gagner le port. D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions.
                    Pendant qu'ils contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oisifs,
                    Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu'au petit
                    point du jour ; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu'on pût
                    distinguer aucun objet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte de brume : nous
                    n'entrevîmes au large qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre,
                    située à un quart de lieue de la côte. On n'apercevait dans ce jour ténébreux
                    que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de
                    l'intérieur de l'île, qui apparaissaient de temps en temps au milieu des nuages
                    qui circulaient autour. </p>
                <p> Vers les sept heures du matin nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours
                    : c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d'un
                    détachement de soldats armés de fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de
                    noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs
                    armes tous à la fois. À peine leur décharge fut faite que nous aperçûmes sur la
                    mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le
                    vaisseau était à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous
                    avions vu son signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps et
                    les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près que, malgré le bruit des
                    flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les
                    cris des matelots, qui crièrent trois fois VIVE LE ROI car c'est le cri des
                    Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies : comme si,
                    dans les dangers, ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s'ils
                    voulaient témoigner alors qu'ils sont prêts à périr pour lui. </p>
                <p> Depuis le moment où le <hi rend="italic"> Saint-Géran </hi> aperçut que nous
                    étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes
                    en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de grands feux de distance en
                    distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher
                    des vivres, des planches, des câbles, et des tonneaux vides. On en vit arriver
                    bientôt une foule, accompagnés de leurs noirs chargés de provisions et d'agrès,
                    qui venaient des habitations de la Poudre-d'Or, du quartier de Flacque, et de la
                    rivière du Rempart. Un des plus anciens de ces habitants s'approcha du
                    gouverneur, et lui dit : </p>
                <p> -- Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne ;
                    dans les bois les feuilles des arbres remuent sans qu'il fasse de vent ; les
                    oiseaux de marine se réfugient à terre : certainement tous ces signes annoncent
                    un ouragan. </p>
                <p> -- Eh bien mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement
                    le vaisseau l'est aussi. </p>
                <p> En effet tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on
                    distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux, et cuivrés sur
                    leurs bords. L'air retentissait des cris des paille-en-culs, des frégates, des
                    coupeurs d'eau, et d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité
                    de l'atmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites
                    dans l'île. </p>
                <p> Vers les neuf heures du matin on entendit du côté de la mer des bruits
                    épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé
                    du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan » et dans
                    l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île
                    d'Ambre et son canal. Le <hi rend="italic"> Saint-Géran </hi> parut alors à
                    découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés
                    sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de
                    retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre, en
                    deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'île de France, et qu'il avait
                    franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. Il
                    présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame
                    d'eau qui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de
                    sorte qu'on en voyait la carène en l'air ; mais dans ce mouvement sa poupe,
                    venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle
                    eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre,
                    il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en
                    coupant ses câbles, d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts
                    fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s'avançait en
                    mugissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante
                    pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande
                    partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et
                    affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le
                    canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe
                    d'écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes
                    s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent,
                    qui en balayait la surface, les portait par-dessus l'escarpement du rivage à
                    plus d'une demi-lieue dans les terres. À leurs flocons blancs et innombrables,
                    qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit
                    d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une
                    longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait
                    sans cesse des nuages d'une forme horrible qui traversaient le zénith avec la
                    vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de
                    grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur
                    olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer, et
                    des cieux. </p>
                <p> Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son
                    avant rompirent ; et comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il
                    fut jeté sur les rochers à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de
                    douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le
                    bras : </p>
                <p> -- Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? </p>
                <p> -- Que j'aille à son secours, s'écria-t-il, ou que je meure </p>
                <p> Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi
                    lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l'une des
                    extrémités. Paul alors s'avança vers le <hi rend="italic"> Saint-Géran </hi> ,
                    tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de
                    l'aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau
                    presque à sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt
                    après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes
                    voûtes d'eau qui soulevaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien loin
                    sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à
                    demi noyé. À peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens qu'il se
                    relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer
                    cependant entrouvrait par d'horribles secousses. Tout l'équipage, désespérant
                    alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des
                    planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet
                    digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la
                    poupe du <hi rend="italic"> Saint-Géran </hi> , tendant les bras vers celui qui
                    faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son
                    amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si
                    terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un
                    port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un
                    éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus
                    qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de
                    Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même
                    de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui
                    sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la,
                    sauvez-la ; ne la quittez pas » Mais dans ce moment une montagne d'eau d'une
                    effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en
                    rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses
                    sommets écumants. À cette terrible vue le matelot s'élança seul à la mer ; et
                    Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur
                    son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol
                    vers les cieux. </p>
                <p> Ô jour affreux hélas tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres
                    une partie des spectateurs qu'un mouvement d'humanité avait portés à s'avancer
                    vers Virginie, ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet
                    homme, échappé à une mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable, en disant
                    : « Ô mon Dieu vous m'avez sauvé la vie ; mais je l'aurais donnée de bon cœur
                    pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi. »
                    Domingue et moi nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance,
                    rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre
                    entre les mains des chirurgiens ; et nous cherchâmes de notre côté le long du
                    rivage si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie : mais le vent ayant
                    tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de
                    penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les
                    devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de
                    consternation, tous l'esprit frappé d'une seule perte, dans un naufrage où un
                    grand nombre de personnes avaient péri, la plupart doutant, d'après une fin
                    aussi funeste d'une fille si vertueuse, qu'il existât une Providence ; car il y
                    a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est
                    ébranlée. </p>
                <p> Cependant on avait mis Paul, qui commençait à reprendre ses sens, dans une
                    maison voisine, jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté à son habitation.
                    Pour moi, je m'en revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et
                    son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la
                    rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de
                    débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un des
                    premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie. Elle était
                    à moitié couverte de sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr. Ses
                    traits n'étaient point sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés ; mais la
                    sérénité était encore sur son front : seulement les pâles violettes de la mort
                    se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains
                    était sur ses habits, et l'autre, qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement
                    fermée et roidie. J'en dégageai avec peine une petite boîte : mais quelle fut ma
                    surprise lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle lui avait
                    promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait À cette dernière marque de
                    la constance et de l'amour de cette fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour
                    Domingue, il se frappait la poitrine, et perçait l'air de ses cris douloureux.
                    Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le
                    donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui prirent soin de le laver. </p>
                <p> Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office, nous montâmes en tremblant à
                    l'habitation. Nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prières, en
                    attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m'aperçut elle
                    s'écria : « Où est ma fille, ma chère fille, mon enfant ? » Ne pouvant douter de
                    son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à coup
                    d'étouffements et d'angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus entendre
                    que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s'écria : « Où est mon
                    fils ? Je ne vois point mon fils » ; et elle s'évanouit. Nous courûmes à elle ;
                    et l'ayant fait revenir, je l'assurai que Paul était vivant, et que le
                    gouverneur en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour s'occuper
                    de son amie qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame
                    de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et par leurs
                    longues périodes j'ai jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur
                    maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance elle tournait des regards
                    fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les
                    mains dans les nôtres, en vain nous l'appelions par les noms les plus tendres ;
                    elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il
                    ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements. </p>
                <p> Dès le matin on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avait repris l'usage
                    de ses sens ; mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère
                    et madame de la Tour, que j'avais d'abord redoutée, produisit un meilleur effet
                    que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation parut
                    sur le visage de ces deux malheureuses mères. Elles se mirent l'une et l'autre
                    auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent ; et leur larmes, qui
                    avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à
                    couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans
                    ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l'état convulsif de leur
                    douleur, et leur procura un repos léthargique semblable, à la vérité, à celui de
                    la mort. </p>
                <p> M. de la Bourdonnais m'envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait
                    été apporté à la ville par son ordre, et que de là on allait le transférer à
                    l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai
                    des habitants de tous les quartiers rassemblés pour assister à ses funérailles,
                    comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher. Dans le port les
                    vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiraient
                    du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi ;
                    ils portaient leurs fusils baissés. Leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne
                    faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait l'abattement peint dans
                    les traits de ces guerriers qui avaient tant de fois affronté la mort dans les
                    combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables
                    de l'île, vêtues de blanc, et tenant des palmes à la main, portaient le corps de
                    leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le
                    suivait en chantant des hymnes : après eux venait tout ce que l'île avait de
                    plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, à la suite duquel
                    marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple. </p>
                <p> Voilà ce que l'administration avait ordonné pour rendre quelques honneurs à la
                    vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à
                    la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bonheur, et que
                    sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut dérangée
                    : les hymnes et les chants cessèrent ; on n'entendit plus dans la plaine que des
                    soupirs et des sanglots. On vit accourir alors des troupes de jeunes filles des
                    habitations voisines pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs,
                    des chapelets, et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une sainte. Les
                    mères demandaient à Dieu une fille comme elle ; les garçons, des amantes aussi
                    constantes ; les pauvres, une amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse
                    aussi bonne. </p>
                <p> Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et
                    des Cafres de Mozambique déposèrent autour d'elle des paniers de fruits, et
                    suspendirent des pièces d'étoffes aux arbres voisins, suivant l'usage de leur
                    pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte malabare apportèrent des cages
                    pleines d'oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la
                    perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations, et tant est grand le
                    pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle réunit toutes les religions autour
                    de son tombeau </p>
                <p> Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de
                    pauvres habitants, qui voulaient s'y jeter à toute force, disant qu'elles
                    n'avaient plus de consolation à espérer dans le monde, et qu'il ne leur restait
                    qu'à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice. </p>
                <p> On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au
                    pied d'une touffe de bambous, où, en venant à la messe avec sa mère et
                    Marguerite, elle aimait à se reposer assise à côté de celui qu'elle appelait
                    alors son frère. </p>
                <p> Au retour de cette pompe funèbre M. de la Bourdonnais monta ici, suivi d'une
                    partie de son nombreux cortège. Il offrit à madame de la Tour et à son amie tous
                    les secours qui dépendaient de lui. Il s'exprima en peu de mots, mais avec
                    indignation, contre sa tante dénaturée ; et s'approchant de Paul, il lui dit
                    tout ce qu'il crut propre à le consoler. « Je désirais, lui dit-il, votre
                    bonheur et celui de votre famille ; Dieu m'en est témoin. Mon ami, il faut aller
                    en France ; je vous y ferai avoir du service. Dans votre absence j'aurai soin de
                    votre mère comme de la mienne », et en même temps il lui présenta la main ; mais
                    Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir. </p>
                <p> Pour moi, je restai dans l'habitation de mes amies infortunées pour leur donner,
                    ainsi qu'à Paul, tous les secours dont j'étais capable. Au bout de trois
                    semaines Paul fut en état de marcher ; mais son chagrin paraissait augmenter à
                    mesure que son corps reprenait des forces. Il était insensible à tout, ses
                    regards étaient éteints, et il ne répondait rien à toutes les questions qu'on
                    pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante, lui disait souvent : «
                    Mon fils, tant que je vous verrai, je croirai voir ma chère Virginie. » À ce nom
                    de Virginie il tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invitations de sa
                    mère qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le
                    jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa
                    fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui
                    et de ces dames, nous dit que pour le tirer de sa noire mélancolie il fallait
                    lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le contrarier en rien ; qu'il
                    n'y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s'obstinait. </p>
                <p> Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu
                    rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation.
                    Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à
                    Domingue de prendre des vivres et de nous accompagner. À mesure que ce jeune
                    homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il
                    prit d'abord le chemin des Pamplemousses ; et quand il fut auprès de l'église,
                    dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au lieu où il vit de la terre
                    fraîchement remuée ; là il s'agenouilla, et levant les yeux au ciel il fit une
                    longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison,
                    puisque cette marque de confiance envers l'Être Suprême faisait voir que son âme
                    commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi nous nous mîmes
                    à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa
                    route vers le nord de l'île, sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je
                    savais qu'il ignorait non seulement où on avait déposé le corps de Virginie,
                    mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été
                    prier Dieu au pied de ces bambous : il me répondit : « Nous y avons été si
                    souvent » </p>
                <p> Il continua sa route jusqu'à l'entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là,
                    je l'engageai, par mon exemple, à prendre quelque nourriture ; ensuite nous
                    dormîmes sur l'herbe au pied d'un arbre. Le lendemain je crus qu'il se
                    déterminerait à revenir sur ses pas. En effet il regarda quelque temps dans la
                    plaine l'église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit
                    quelques mouvements comme pour y retourner ; mais il s'enfonça brusquement dans
                    la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son
                    intention, et je m'efforçai en vain de l'en distraire. Nous arrivâmes sur le
                    milieu du jour au quartier de la Poudre-d'Or. Il descendit précipitamment au
                    bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le <hi rend="italic">
                        Saint-Géran </hi> . À la vue de l'île d'Ambre, et de son canal alors uni
                    comme un miroir, il s'écria : « Virginie ô ma chère Virginie » et aussitôt il
                    tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur de la
                    forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses
                    sens il voulut retourner sur les bords de la mer ; mais l'ayant supplié de ne
                    pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une
                    autre direction. Enfin pendant huit jours il se rendit dans tous les lieux où il
                    s'était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où
                    elle avait été demander la grâce de l'esclave de la Rivière-Noire ; il revit
                    ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où elle s'assit ne pouvant
                    plus marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui
                    lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa
                    bien-aimée ; la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade
                    voisine, le papayer qu'elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir,
                    les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour
                    couler ses larmes ; et les mêmes échos, qui avaient retenti tant de fois de
                    leurs cris de joie communs, ne répétaient plus maintenant que ces mots
                    douloureux : « Virginie ô ma chère Virginie » </p>
                <p> Dans cette vie sauvage et vagabonde ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et
                    sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux
                    redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s'accroissent dans
                    la solitude, je résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui
                    rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de
                    l'île où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet je le conduisis sur
                    les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n'avait jamais été.
                    L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l'île beaucoup de
                    mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui
                    équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en planches ; des voitures
                    allaient et venaient le long de ses chemins ; de grands troupeaux de bœufs et de
                    chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée
                    d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de
                    diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait çà et là des moissons de
                    blé dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois, et des
                    haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l'air, en donnant de la
                    tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des Blancs. De ces
                    hauteurs, situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands bois, on
                    n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'église des Pamplemousses, ni rien
                    qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes, qui
                    présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n'offrent plus du côté
                    des plaines de Williams qu'un long promontoire en ligne droite et
                    perpendiculaire, d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se
                    rassemblent les nuages. </p>
                <p> Ce fut donc dans ces plaines où je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en
                    action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l'égarant
                    exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit
                    par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par
                    l'ignorance du lieu où nous étions, et du chemin que nous avions perdu. Mais
                    l'âme d'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le
                    jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même qui
                    emporte tant de souvenirs, rien ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille touchée
                    de l'aimant, elle a beau être agitée, dès qu'elle rentre dans son repos, elle se
                    tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des
                    plaines de Williams : « Où irons-nous maintenant ? » il se tournait vers le
                    nord, et me disait : « Voilà nos montagnes, retournons-y. » </p>
                <p> Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient
                    inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que d'attaquer sa passion en
                    elle-même, en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis
                    donc : </p>
                <p> -- Oui, voilà les montagnes où demeurait votre chère Virginie, et voilà le
                    portrait que vous lui aviez donné, et qu'en mourant elle portait sur son cœur,
                    dont les derniers mouvements ont encore été pour vous. </p>
                <p> Je présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné à Virginie au bord
                    de la fontaine des cocotiers. À cette vue une joie funeste parut dans ses
                    regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le porta sur
                    sa bouche. Alors sa poitrine s'oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants des
                    larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler. </p>
                <p> Je lui dis : </p>
                <p> -- Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami, qui ai été celui de Virginie, et
                    qui, au milieu de vos espérances, ai souvent tâché de fortifier votre raison
                    contre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d'amertume
                    ? est-ce votre malheur ? est-ce celui de Virginie ? </p>
                <p> » Votre malheur ? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la plus aimable
                    des filles, qui aurait été la plus digne des femmes. Elle avait sacrifié ses
                    intérêts aux vôtres, et vous avait préféré à la fortune comme la seule
                    récompense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous deviez
                    attendre un bonheur si pur n'eût pas été pour vous la source d'une infinité de
                    peines ? Elle était sans bien, et déshéritée ; vous n'aviez désormais à partager
                    avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation, et
                    plus courageuse par son malheur même, vous l'auriez vue chaque jour succomber,
                    en s'efforçant de partager vos fatigues. Quand elle vous aurait donné des
                    enfants, ses peines et les vôtres auraient augmenté par la difficulté de
                    soutenir seule avec vous de vieux parents, et une famille naissante. </p>
                <p> » Vous me direz : le gouverneur nous aurait aidés. Que savez-vous si, dans une
                    colonie qui change si souvent d'administrateurs, vous aurez souvent des La
                    Bourdonnais ? S'il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sans morale ? si,
                    pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n'eût pas été obligée de
                    leur faire sa cour ? Ou elle eût été faible, et vous eussiez été à plaindre ; ou
                    elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa
                    beauté et de sa vertu, vous n'eussiez pas été persécuté par ceux mêmes de qui
                    vous espériez de la protection </p>
                <p> » Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la fortune, de
                    protéger l'objet aimé qui s'attache à nous à proportion de sa faiblesse même ;
                    de le consoler par mes propres inquiétudes ; de le réjouir de ma tristesse, et
                    d'accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la vertu et l'amour
                    jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n'est plus, et il vous reste ce
                    qu'après vous elle a le plus aimé, sa mère et la vôtre, que votre douleur
                    inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, comme elle
                    l'y avait mis, elle-même. Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu ;
                    il n'y en a point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets de
                    plaisirs, de repos, de délices, d'abondance, de gloire, ne sont point faits pour
                    l'homme faible, voyageur et passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a
                    précipités tous d'abîme en abîme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai ; mais
                    qui n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer par son bonheur
                    et par le vôtre ? Les invitations d'une parente riche et âgée, les conseils d'un
                    sage gouverneur, les applaudissements d'une colonie, les exhortations et
                    l'autorité d'un prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à
                    notre perte, trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût
                    mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la voix et aux espérances
                    d'un monde trompeur. Mais enfin, de tant d'hommes que nous voyons si occupés
                    dans ces plaines, de tant d'autres qui vont chercher la fortune aux Indes, ou
                    qui, sans sortir de chez eux, jouissent en repos en Europe des travaux de
                    ceux-ci, il n'y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu'il chérit
                    le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à joindre à
                    leur perte le souvenir de leur propre imprudence. Pour vous, en rentrant en
                    vous-même, vous n'avez rien à vous reprocher. Vous avez été fidèle à votre foi.
                    Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d'un sage, en ne vous
                    écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étaient légitimes, parce
                    qu'elles étaient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie
                    des droits sacrés qu'aucune fortune ne pouvait balancer. Vous l'avez perdue, et
                    ce n'est ni votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse, qui
                    vous l'ont fait perdre, mais Dieu même, qui a employé les passions d'autrui pour
                    vous ôter l'objet de votre amour ; Dieu, de qui vous tenez tout, qui voit tout
                    ce qui vous convient, et dont la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir
                    et au désespoir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause. </p>
                <p> » Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : Je ne l'ai pas
                    méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son état présent, que vous
                    déplorez ? Elle a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté, et aux
                    empires mêmes. La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève comme une
                    petite tour dont la mort est le couronnement. En naissant, elle était condamnée
                    à mourir. Heureuse d'avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant la
                    vôtre, avant vous, c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs fois avant la
                    dernière </p>
                <p> » La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce
                    jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est dans le sommeil de la mort que reposent
                    pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes qui agitent
                    sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus
                    heureux : vous verrez qu'ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ;
                    la considération publique, par des maux domestiques ; la fortune, par la perte
                    de la santé ; le plaisir si rare d'être aimé, par des sacrifices continuels : et
                    souvent, à la fin d'une vie sacrifiée aux intérêts d'autrui, ils ne voient
                    autour d'eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été
                    heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous par les biens de la
                    nature ; loin de nous, par ceux de la vertu : et même dans le moment terrible où
                    nous l'avons vue périr elle était encore heureuse ; car, soit qu'elle jetât les
                    yeux sur une colonie entière à qui elle causait une désolation universelle, ou
                    sur vous qui couriez avec tant d'intrépidité à son secours, elle a vu combien
                    elle nous était chère à tous. Elle s'est fortifiée contre l'avenir par le
                    souvenir de l'innocence de sa vie, et elle a reçu alors le prix que le ciel
                    réserve à la vertu, un courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un
                    visage serein. </p>
                <p> » Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de la vie à supporter,
                    pour faire voir qu'elle seule peut en faire usage, et y trouver du bonheur et de
                    la gloire. Quand il lui réserve une réputation illustre, il l'élève sur un grand
                    théâtre, et la met aux prises avec la mort ; alors son courage sert d'exemple,
                    et le souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de la
                    postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terre où tout
                    passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est bientôt ensevelie dans
                    un éternel oubli. </p>
                <p> » Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur la terre, et
                    que rien ne s'y perd. Aucun art humain ne pourrait anéantir la plus petite
                    particule de matière, et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux,
                    religieux, aurait péri, lorsque les éléments dont il était revêtu sont
                    indestructibles ? Ah si Virginie a été heureuse avec nous, elle l'est maintenant
                    bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils : toute la nature l'annonce ; je n'ai
                    pas besoin de vous le prouver. Il n'y a que la méchanceté des hommes qui leur
                    fasse nier une justice qu'ils craignent. Son sentiment est dans votre cœur,
                    ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu'il laisse
                    Virginie sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance qui avait revêtu
                    cette âme si noble d'une forme si belle, où vous sentiez un art divin, n'aurait
                    pu la tirer des flots ? Que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par
                    des lois que vous ne connaissez pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie
                    par des lois qui vous sont également inconnues ? Quand nous étions dans le
                    néant, si nous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous former une
                    idée de notre existence ? Et maintenant que nous sommes dans cette existence
                    ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu'il y a au-delà de la mort par
                    où nous en devons sortir ? Dieu a-t-il besoin, comme l'homme, du petit globe de
                    notre terre pour servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté, et n'a-t-il
                    pu propager la vie humaine que dans les champs de la mort ? Il n'y a pas dans
                    l'océan une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres vivants qui
                    ressortissent à nous, et il n'existerait rien pour nous parmi tant d'astres qui
                    roulent sur nos têtes ? Quoi il n'y aurait d'intelligence suprême et de bonté
                    divine précisément que là où nous sommes ; et dans ces globes rayonnants et
                    innombrables, dans ces champs infinis de lumière qui les environnent, que ni les
                    orages ni les nuits n'obscurcissent jamais, il n'y aurait qu'un espace vain et
                    un néant éternel ? Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions assigner des
                    bornes à la puissance de laquelle nous avons tout reçu, nous pourrions croire
                    que nous sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se débat avec la
                    mort, et l'innocence avec la tyrannie ? </p>
                <p> » Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense.
                    Virginie maintenant est heureuse. Ah si du séjour des anges elle pouvait se
                    communiquer à vous, elle vous dirait, comme dans ses adieux : « Ô Paul la vie
                    n'est qu'une épreuve. J'ai été trouvée fidèle aux lois de la nature, de l'amour,
                    et de la vertu. J'ai traversé les mers pour obéir à mes parents ; j'ai renoncé
                    aux richesses pour conserver ma foi ; et j'ai mieux aimé perdre la vie que de
                    violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière à la pauvreté, à la calomnie, aux
                    tempêtes, au spectacle des douleurs d'autrui. Aucun des maux qui effrayent les
                    hommes ne peut plus désormais m'atteindre ; et vous me plaignez Je suis pure et
                    inaltérable comme une particule de lumière ; et vous me rappelez dans la nuit de
                    la vie Ô Paul ô mon ami souviens-toi de ces jours de bonheur, où dès le matin
                    nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de
                    ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous
                    éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos
                    souhaits innocents nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs
                    de l'aurore ; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes ; tout ouïe
                    pour entendre les concerts de nos oiseaux ; tout cœur, pour reconnaître ces
                    bienfaits. Maintenant à la source de la beauté d'où découle tout ce qui est
                    agréable sur la terre, mon âme voit, goûte, entend, touche immédiatement ce
                    qu'elle ne pouvait sentir alors que par de faibles organes. Ah quelle langue
                    pourrait décrire ces rivages d'un orient éternel que j'habite pour toujours ?
                    Tout ce qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler
                    un être malheureux ; tout ce que l'amitié d'une infinité d'êtres, réjouis de la
                    même félicité, peut mettre d'harmonie dans des transports communs, nous
                    l'éprouvons sans mélange. Soutiens donc l'épreuve qui t'est donnée, afin
                    d'accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n'auront plus de terme,
                    par un hymen dont les flambeaux ne pourront plus s'éteindre. Là j'apaiserai tes
                    regrets ; là j'essuierai tes larmes. Ô mon ami mon jeune époux élève ton âme
                    vers l'infini pour supporter des peines d'un moment. </p>
                <p> Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant fixement, il
                    s'écria : « Elle n'est plus elle n'est plus » et une longue faiblesse succéda à
                    ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : </p>
                <p> -- Puisque la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je veux aussi
                    mourir pour me rejoindre à Virginie. </p>
                <p> Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'à nourrir son désespoir. J'étais
                    comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d'un fleuve sans
                    vouloir nager. La douleur l'avait submergé. Hélas les malheurs du premier âge
                    préparent l'homme à entrer dans la vie, et Paul n'en avait jamais éprouvé. </p>
                <p> Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de la Tour dans un
                    état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus abattue.
                    Les caractères vifs sur lesquels glissent les peines légères sont ceux qui
                    résistent le moins aux grands chagrins. </p>
                <p> Elle me dit : </p>
                <p> -- Ô mon bon voisin il m'a semblé cette nuit voir Virginie vêtue de blanc, au
                    milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m'a dit : « Je jouis d'un
                    bonheur digne d'envie. Ensuite elle s'est approchée de Paul d'un air riant, et
                    l'a enlevé avec elle. Comme je m'efforçais de retenir mon fils, j'ai senti que
                    je quittais moi-même la terre, et que je le suivais avec un plaisir
                    inexprimable. Alors j'ai voulu dire adieu à mon amie ; aussitôt je l'ai vue qui
                    nous suivait avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus
                    étrange, c'est que madame de la Tour a fait cette même nuit un songe accompagné
                    des mêmes circonstances. </p>
                <p> Je lui répondis : </p>
                <p> -- Mon amie, je crois que rien n'arrive dans le monde sans la permission de
                    Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité. </p>
                <p> Madame de la Tour me fit le récit d'un songe tout à fait semblable qu'elle avait
                    eu cette même nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun
                    penchant à la superstition ; je fus donc frappé de la concordance de leur songe,
                    et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vint à se réaliser. Cette opinion, que
                    la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez
                    tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l'Antiquité y ont ajouté
                    foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui
                    n'étaient pas des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous
                    fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je
                    n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience, et j'ai éprouvé plus d'une
                    fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence
                    qui s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec des
                    raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c'est
                    ce qui n'est pas possible. Cependant si la raison de l'homme n'est qu'une image
                    de celle de Dieu, puisque l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses
                    intentions jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi
                    l'intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables
                    pour la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une
                    multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient
                    apporter de la joie et de l'espérance à un seul homme ; pourquoi le souverain
                    protecteur de l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au secours
                    d'une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul ? A-t-il besoin
                    d'employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans
                    cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ? </p>
                <p> Pourquoi douter des songes ? La vie, remplie de tant de projets passagers et
                    vains, est-elle autre chose qu'un songe ? </p>
                <p> Quoi qu'il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul
                    mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans
                    cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils
                    avec une joie qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit les plus
                    tendres adieux à madame de la Tour, « dans l'espérance, lui dit-elle, d'une
                    douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle ;
                    on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si
                    c'est une épreuve, on doit la demander courte. » </p>
                <p> Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient plus en état de
                    servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre
                    Fidèle, il était mort de langueur à peu près dans le même temps que son maître. </p>
                <p> J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes
                    pertes avec une grandeur d'âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite
                    jusqu'au dernier instant, comme si elle n'avait eu que leur malheur à supporter.
                    Quand elle ne les vit plus, elle m'en parlait chaque jour comme d'amis chéris
                    qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d'un mois.
                    Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait Dieu de les lui
                    pardonner, et d'apaiser les troubles affreux d'esprit où nous apprîmes qu'elle
                    était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant
                    d'inhumanité. </p>
                <p> Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J'appris,
                    par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu'elle était agitée de vapeurs
                    qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se
                    reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la perte de sa
                    mère qui s'en était suivie. Tantôt elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin
                    d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la
                    bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce
                    grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n'envoie-t-on,
                    s'écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies ? » Elle ajoutait que les
                    idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples n'étaient
                    que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup
                    dans une extrémité opposée, elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses
                    qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes
                    aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la
                    Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu'elle avait
                    refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes Souvent son
                    imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où
                    des spectres hideux erraient en l'appelant à grands cris. Elle se jetait aux
                    pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des
                    supplices ; car le ciel, le juste ciel, envoie aux âmes cruelles des religions
                    effroyables. </p>
                <p> Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse, ayant
                    également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d'une si
                    déplorable existence fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments
                    de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait après elle à
                    des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie
                    ; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquels elle était sujette, la
                    firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses
                    richesses mêmes achevèrent sa perte ; et comme elles avaient endurci le cœur de
                    celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les
                    désiraient. Elle mourut donc, et, ce qui est le comble du malheur, avec assez
                    d'usage de sa raison pour connaître qu'elle était dépouillée et méprisée par les
                    mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie. </p>
                <p> On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour
                    d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n'a point élevé de
                    marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions à leurs vertus ; mais
                    leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés.
                    Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie ; mais
                    si elles s'intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles
                    aiment à errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse, à
                    consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes amants
                    une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail, et la
                    crainte des richesses. </p>
                <p> La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a
                    donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de
                    Virginie. On voit près de l'île d'Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé
                    LA PASSE DU SAINT-GÉRAN, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant
                    d'Europe. L'extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois
                    lieues d'ici, à demi couverte des flots de la mer, que le <hi rend="italic">
                        Saint-Géran </hi> ne put doubler la veille de l'ouragan pour entrer dans le
                    port, s'appelle LE CAP MALHEUREUX ; et voici devant nous, au bout de ce vallon,
                    LA BAIE DU TOMBEAU, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable ; comme si
                    la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers
                    devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son
                    innocence. </p>
                <p> Jeunes gens si tendrement unis mères infortunées chère famille ces bois qui vous
                    donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où
                    vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul depuis vous n'a osé
                    cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont
                    devenues sauvages ; vos vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis, et on
                    n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin
                    de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui
                    n'a plus d'amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui
                    erre sur la terre, où je suis resté seul. </p>
                <p> En disant ces mots ce bon vieillard s'éloigna en versant des larmes, et les
                    miennes avaient coulé plus d'une fois pendant ce funeste récit. </p>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> « L'existence actuelle de Domingue m'avait déjà été confirmée
                    par plusieurs autres voyageurs. Ils m'ont assuré même qu'un habitant de l'Île de
                    France le faisait voir sur un théâtre pour de l'argent. » ( <hi rend="italic">
                        Note de B. de Saint-Pierre. </hi> \) </note>
                <note xml:id="N02"> Quelques journalistes me reprocheront peut-être encore que je
                    parle toujours de moi. Mais puisque j'ai commencé mes <hi rend="italic"> Études
                        de la nature </hi> par l'histoire d'un fraisier et des insectes qui
                    l'habitaient, pourquoi ne parlerais-je pas dans ce préambule de ma maison de
                    campagne et de ma famille ? Aimeraient-ils mieux que je parlasse d'eux ? c'est
                    ce que je pourrai faire encore s'ils m'y obligent. Il n'y a que mes
                    souscripteurs qui auraient droit de se plaindre que je les ennuie. Mais je les
                    prie de considérer que je leur fais présent de ce préambule, que je ne leur ai
                    pas promis. Je le leur donne comme un dédommagement de leur longue attente,
                    ainsi que je l'ai dit. ( <hi rend="italic"> Note de l'auteur. </hi> \) </note>
                <note xml:id="N03"> Voyez la note <hi rend="italic"> a </hi> , à la fin du
                    préambule. </note>
                <note xml:id="N04"> Newton lui-même. ( <hi rend="italic"> Note de Bernardin. </hi>
                    \) </note>
                <note xml:id="N05"> « Il y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arrondis en
                    forme de mamelles, et qui en portent le nom dans toutes les langues. Ce sont en
                    effet de véritables mamelles ; car ce sont d'elles que découlent beaucoup de
                    rivières et de ruisseaux qui répandent l'abondance sur la terre. Elles sont les
                    sources des principaux fleuves qui l'arrosent, et elles fournissent constamment
                    à leurs eaux en attirant sans cesse les nuages autour du piton de rocher qui les
                    surmonte à leur centre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances
                    admirables de la nature dans nos <hi rend="italic"> Études </hi> précédentes. »
                    ( <hi rend="italic"> Note de Bernardin </hi> .\) </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
