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                <title ref="bgrf:99.105 wikidata:Q123360237 MiMoText-ID:Q1097"> Zabeth, ou la Victime de l'ambition: MiMoText
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                    <name> Johanna Konstanciak </name>
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                    <title> Zabeth, ou la Victime de l'ambition. </title>
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                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
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                    <title> Zabeth, ou la Victime de l'ambition </title>
                    <author> Comtesse de Lagrave </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Le Prieur </publisher>
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                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1798</date>
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            <div type="titlepage">
                <head> ZABETH, OU LA VICTIME DE L'AMBITION. </head>
                <p> ZABETH, OU LA VICTIME DE L'AMBITION. <hi rend="small"> Par <hi rend="small caps"> l'Auteur </hi> de SOPHIE DE BEAUREGARD. </hi> TOME PREMIER. A PARIS,
                    Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, N.° 12. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> An septième. </hi>
                    </hi>
                </p>
            </div>
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                    <head> ZABETH, OU LA VICTIME DE L'AMBITION. </head>
                    <p> M. de <hi rend="small caps"> Saint-Silvain, </hi> sans être gentilhomme,
                        jouissoit de toutes les prérogatives de la noblesse. Il étoit entré
                        très-jeune au service, qui n'est pas, il s'en faut de beaucoup, l'école des
                        mœurs. Il avoit aimé un peu le jeu, un peu la table, beaucoup les femmes, et
                        n'avoit pas toujours eu pour les choisir un goût très-délicat. Celle qui lui
                        accordoit ses faveurs étoit toujours à ses yeux, jolie, bien faite,
                        spirituelle. Cette manière de voir paroissoit étrange aux gens qui le
                        connoissoient; car il n'étoit pas sans esprit, et avoit même reçu une
                        très-bonne éducation: mais il étoit foible, et se laissoit volontiers
                        subjuguer par la femme avec laqu-elle il vivoit. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain, avant son mariage, ne pouvoit pas citer, parmi ses
                        conquêtes, une seule femme que l'on pût avouer. Son inclination le portoit à
                        n'avoir que des grisettes. Ses affaires le forcèrent de prendre une femme.
                        Il épousa mademoiselle de Fermon l'aînée, qui joignoit à toutes les grâces
                        de son sexe un très-grand attachement pour son mari, qui se retira du
                        service, et fut vivre dans sa terre. </p>
                    <p> Une sœur unique de madame de Saint-Silvain étoit venue vivre avec elle. Son
                        caractère plus gai que le sien rendoit leur solitude agréable; et leurs
                        jours s'écouloient dans une douce uniformité. Mais il n'est point de bonheur
                        durable. Madame de Saint-Silvain devint enceinte, et mit au monde une fille,
                        que l'on nomma Zabeth. Sa naissance laissa sa mère dans un état de santé
                        très-foible. Elle n'étoit pas d'ailleurs sans avoir des peines secrètes.
                        Elle ne pouvoit pas se dissimuler que son mari ne regardât favorablement
                        mademoiselle Dupuis, sa femme-de-chambre, qui, fière de partager le lit de
                        son maître, prenoit souvent avec elle des tons on ne peut plus déplacés.
                        Elle voulut un jour la remettre dans son devoir; une scène très-vive eut
                        lieu. On en parla à M. de Saint-Silvain, qui, pour toute réponse, dit qu'il
                        aimoit la paix et détestoit le commérage des femmes. -- Quoi! mon frère, dit
                        mademoiselle de Fermon, vous appelez commérage les reproches que l'on est en
                        droit de faire à une fille de service quand elle manque à sa maîtresse! Ma
                        sœur vous en défère par bonté, car assurément elle est bien libre de chasser
                        une servante qui oublie ce qu'elle lui doit, et qui, chaque jour, prend un
                        ton que vous ne devriez pas souffrir. -- Une servante! une servante! ....
                        Pourquoi ce ton de hauteur, ma sœur? Une servante est une femme comme une
                        autre; et quand elle a des qualités essentielles, on doit la considérer.
                        Mademoiselle Dupuis est née de parens très-honnêtes, et l'est elle-même
                        beaucoup. Elle prend le plus grand intérêt à tout ce qui nous regarde, et a
                        bien soin de la maison. Elle a des défauts; c'est possible: nous en avons
                        tous. Ne parlons plus de cela: je veux la paix; je vous la demande; qu'il ne
                        soit plus question de rien .... Pendant cette conversation, madame de
                        Saint-Silvain pressoit son enfant contre son sein, et des larmes
                        involontaires inondoient le visage de cette innocente créature. Quand M. de
                        Saint-Silvain fut sorti, sa femme s'abandonna à toute sa douleur. Je vois
                        bien, dit-elle, que j'ai perdu le cœur de mon époux: et pour qui, grands
                        Dieux! pour la fille la plus astucieuse et la plus fausse! Comme elle a
                        changé son caractère! ... Lui qui, au milieu de ses égaremens, avoit
                        conservé toujours une certaine fierté! .... ah! il est tout-à-fait avili. Ma
                        sœur, promettez-moi, si le ciel disposoit de mes jours, de tenir lieu de
                        mère à cette enfant? Elle n'aura que vous au monde. Je ne serois point
                        étonnée, quand M. de Saint-Silvain auroit la bassesse de donner cette fille
                        pour belle-mère à machère Zabeth. Mademoiselle de Fermon fit les plus grands
                        efforts pour tranquilliser l'esprit de sa sœur; mais cela fut impossible.
                        Chaque jour de nouveaux déplaisirs ne firent qu'aggraver son mal. Elle
                        mourut, après avoir passé quatre ans dans un état de langueur épouvantable;
                        ce qui avait achevé d'éloigner en totalité son mari. Quand elle sentit sa
                        fin approcher, elle remit Zabeth à sa tante, en exigeant d'elle le serment
                        de lui tenir lieu de mère, et de ne la jamais abandonner. Elle en exigea la
                        promesse de son époux, qui, la voyant au lit de la mort, ne put lui refuser
                        cette demande. Il se vit forcé, presque malgré lui, de garder mademoiselle
                        de Fermon à son château. La plus grande partie de sa fortune venoit de sa
                        femme; et il étoit très-embarrassé. Sa belle-sœur lui devenoit un témoin
                        incommode. La province avoit les yeux sur lui. Il étoit retenu par une
                        certaine considération publique; et, d'un autre côté, vivement pressé par
                        mademoiselle Dupuis, qui vouloit, à toute force, se rendre unique maîtresse
                        de la maison. Elle n'avoit pu gagner sur cet homme foible qu'il renvoyât sa
                        belle-sœur; mais elle avoit espéré qu'à force de lui causer des désagrémens,
                        peut-être prendroit-elle un grand parti. Pour mademoiselle de Fermon, elle
                        étoit bien résolue de remplir les promesses qu'elle avoit faites à sa sœur
                        de ne point abandonner sa nièce. Elle auroit volontiers quitté la maison de
                        son beau-frère, si on lui eût permis d'emmener l'enfant avec elle. Mais
                        cette question n'avoit point été agitée; et chaque jour elle essuyoit de
                        nouvelles mortifications. Elle attendoit le moment favorable de faire cette
                        demande à M. de Saint-Silvain; mais l'occasion ne s'en étoit pas présentée.
                        Un jour, M. de Saint-Silvain se plaignit de ce que sa fille n'avoit pas
                        assez de contenance à table. Que demandez-vous, mon frère, dit mademoiselle
                        de Fermon, à un enfant de cinq ans? -- Vous la gâtez, ma sœur. Je crois
                        qu'il seroit très à sa place que mademoiselle Dupuis, lorsque nous sommes
                        seuls, prît ses repas avec nous? Cela la maintiendroit davantage. --
                        Comment, mon frère! même aux heures des repas, cette enfant ne pourroit se
                        passer de mademoiselle Dupuis, qui, puisqu'il en est question, la traite
                        souvent, je ne puis vous le cacher, avec trop de dureté? Zabeth est douce:
                        je crains qu'on ne la rende malheureuse! Une larme vint mouiller la paupière
                        de mademoiselle de Fermon. Ah! dit-elle, en se penchant vers sa nièce, et en
                        lui baisant le front, mon infortunée sœur l'avoit prédit .... Chère enfant!
                        ... M. de Saint-Silvain se mit à parler à son laquais, sortit de table sans
                        dire un mot, prit son fusil, et fut faire un tour à la chasse. Zabeth suivit
                        sa tante au jardin: elle s'abandonnoit aux plaisirs de son âge; et
                        mademoiselle de Fermon se livroit avec amertume aux plus tristes réflexions. </p>
                    <p> Que la maison de M. de Saint-Silvain étoit changée depuis la mort de sa
                        femme! Mademoiselle Dupuis y commandoit en souveraine maîtresse. Elle
                        chassoit les valets les plus fidèles, et en prenoit à sa dévotion, qui tous
                        étoient ses créatures. Elle étendoit son despotisme sur les habitans du
                        village; et plus d'une fois le paysan avoit murmuré de son ton dur et
                        hautain. Ce n'est pas, disoit-il, l'air affable de notre défunte dame. Elle
                        étoit douce et bonne à ceux qui souffroient. Quelle différence entre une
                        personne née pour commander, et celle qui se trouve élevée, par la faveur
                        d'un maître, à une place qui n'étoit pas faite pour elle! Un être qui pense
                        bien aime à descendre jusqu'au pauvre pour le soulager: et l'ingrat né dans
                        une classe commune rebute ses semblables, et se persuade qu'en les
                        méconnoissant, il fera oublier son origine. </p>
                    <p> Enfin, mademoiselle Dupuis étoit tout chez M. de Saint-Silvain. Les valets
                        l'appeloient <hi rend="italic"> mademoiselle, </hi> et on lui ôtoit le
                        chapeau. Elle avoit même l'impudence, lorsque l'on se rendoit à l'église, de
                        prendre le pas sur mademoiselle de Fermon, qui avoit jusqu'alors tout
                        supporté en silence. Elle sentoit son courage prêt à l'abandonner, et ne
                        pouvoit jeter les yeux sur ce qui l'entouroit sans se sentir profondément
                        affectée. Quoi! disoit-elle, je serois forcée d'être le témoin de ce qui se
                        passe ici? .... Je verrois une servante audacieuse y prendre insolemment la
                        place de ma malheureuse sœur? ... Je me trouverois manger à ses côtés? ....
                        Ce n'est pas chez moi une fierté mal-entendue qui me donne cette répugnance.
                        Mais .... le motif .... et Zabeth .... cette aimable enfant .... pourrois-je
                        l'abandonner? Ne seroitce pas trahir les vœux que ma sœur a formés à son
                        heure suprême? La laisserai-je en de pareilles mains? ..... Ma chère .... et
                        très-chère enfant! .... je ne le ferai pas. Je t'aime autant que si je
                        t'eusse portée dans mon sein! Toutes ces réflexions lui firent verser un
                        torrent de larmes. Zabeth cesse ses petits jeux, s'arrête, considère sa
                        tante un moment, et vient se jeter dans ses bras. En essuyant ses yeux avec
                        ses petites mains, elle lui disoit, en la baisant: Ne pleure pas, bonne
                        tante; Zabeth t'aime bien. Ne pleure pas, je t'en prie, ou je pleurerai
                        aussi. Mademoiselle de Fermon la pressa tendrement contre son sein, et jura,
                        dans le fond de son cœur, que rien au monde ne lui feroit abandonner cette
                        aimable et douce créature. Elle reprit un peu d'empire sur elle-même, et se
                        promit bien de profiter de la première occasion pour demander à M. de
                        Saint-Silvain la permission de se retirer de chez lui, et d'emmener sa
                        nièce. </p>
                    <p> Les visages s'étoient très-rembrunis depuis quelque tems. M. de
                        Saint-Silvain étoit sérieux; mademoiselle de Fermon très-silencieuse; et la
                        Dupuis avoit l'air de concentrer une violente humeur. La pauvre Zabeth
                        n'avoit que les bontés de sa tante qui pussent lui procurer quelqu'agrément.
                        Son père la repoussoit quand elle venoit l'embrasser; et sa chère
                        gouvernante la traitoit avec plus de dureté que jamais. Mademoiselle Dupuis
                        ne mangeoit plus, depuis quelques tems, avec les autres domestiques. On la
                        servoit dans sa chambre, pour faire voir qu'elle ne seroit plus classée avec
                        eux. Enfin, tout déterminé à faire un coup de maître, M. de Saint-Silvain
                        fit mettre un jour son couvert. Mademoiselle de Fermon, en entrant dans la
                        salle à manger, fut frappée de cette vue. Elle se retourna du côté de son
                        beau-frère, et lui demanda s'il y avoit du monde? -- Non, ma sœur, dit-il en
                        balbutiant un peu; nous ne sommes que nous. -- En ce cas, ce couvert est de
                        trop ou le mien; dites, monsieur, lequel faut-il ôter? -- Aucun, ma sœur. --
                        Aucun, monsieur? En ce cas, j'ôte le mien; je vois qu'il est de trop ici.
                        Mais ce n'est pas le moment de vous parler: je vais manger dans ma chambre
                        avec la fille de ma sœur ..... Elle appuya fortement sur cette phrase. M. de
                        Saint-Silvain alloit parler: son air déceloit son embarras; mais
                        mademoiselle Dupuis entra, et, d'un regard ferme, lui redonna du courage. Il
                        reprit un air d'assurance, et dit: Mademoiselle, vous pouvez faire ce que
                        bon vous semblera; mais pour ma fille ..... Mademoiselle Dupuis avança la
                        main pour prendre celle de l'enfant, et la placer à table. La petite se
                        pressa contre les jambes de sa tante, et se mit à pleurer. Venez, mon
                        enfant, dit mademoiselle de Fermon, venez avec votre seconde mère. N'oubliez
                        pas, monsieur, que ma sœur, au lit de la mort, vous a fait donner votre
                        parole que je lui en tiendrois lieu? J'espère que vous n'oublierez jamais un
                        pareil engagement pris avec une femme respectable à son dernier soupir?
                        ..... En disant ces mots, elle se retira avec fierté, emmenant sa nièce, et
                        lançant sur la Dupuis le coup-d'œil du mépris et de l'indignation. Elle
                        n'avoit pas fait dix pas pour s'éloigner, qu'elle entendit cette dernière
                        rire aux éclats, et M. de Saint-Silvain, qui disoit: Chut ... chut .... chut
                        .... </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon rentra chez elle, accablée sous le poids de la
                        douleur; non pas pour elle: sa sœur n'étant plus, la conduite de son
                        beau-frère lui devenoit très-étrangère. Elle avoit de la fortune, et
                        n'attendoit rien de lui; mais cette enfant si jeune, si intéressante; cette
                        image vivante de la plus chérie des sœurs! O ma chère Zabeth! lui dit-elle
                        en la prenant dans ses bras, que tu vas me causer de peines! Je n'ai jamais
                        voulu former d'engagement: j'ai toujours eu la plus grande répugnance pour
                        le mariage; et tu me fais connoître toutes les sollicitudes de la maternité!
                        Cette aimable enfant avoit passé ses petits bras autour du col de sa tante;
                        et, tout en pleurant, elle lui dit: Va, ma tante, ne te fâche pas; tu seras
                        maman, et moi, je serai ta fille: et puis, je t'aimerai tant .... tant .....
                        que tu seras bien contente! Allons-nous-en chez toi? dis, petite maman,
                        veux-tu? car papa ne m'aime plus; et puis ... Elle n'acheva pas, et cacha sa
                        jolie mine dans les cheveux de sa tante. </p>
                    <p> La vieille Cateau, servante de basse-cour, que les changemens que
                        mademoiselle Dupuis avoit faits dans la maison n'avoient pas atteint, fut la
                        seule qui voulût bien se charger d'apporter à dîner à mademoiselle de
                        Fermon. Les autres domestiques étoient trop dans les bonnes graces de <hi rend="italic"> mademoiselle, </hi> pour se permettre une telle
                        attention. Elle entra, et interrompit les doux épanchemens de la tante et de
                        la nièce. Elle approcha une table; et, tout en la servant, disoit entre ses
                        dents: Un de ces jours la maison écroulera ..... il n'est pas possible .....
                        ça fait frémir! La servante à table .... et la maîtresse qui ne peut pas y
                        être! ah! mon bon Dieu! ... mon bon Dieu! ... qu'est-ce que ça? ... sans ce
                        qu'on sait d'ailleurs! ... Allez, mademoiselle, ne pleurez pas; Dieu les
                        punira: c'est Cateau qui vous le dit. On ne prend pas garde à moi, parce que
                        je suis là à mes vaches; mais j'ai des oreilles. On entend ..... on sait
                        .... enfin n'importe; tout se découvrira. Mademoiselle de Fermon ne répondit
                        rien. Elle ne savoit si cette femme étoit de bonne-foi, quoiqu'elle fût dans
                        la maison bien avant mademoiselle Dupuis. Elle mangea très-peu. Zabeth ne
                        vouloit pas manger non plus, parce qu'elle vouloit faire comme sa chère
                        petite maman; mais on lui fit entendre raison, et elle dîna fort bien. Age
                        heureux, où les impressions effleurent à peine le sentiment, où l'ame,
                        semblable à une glace sur laqu-elle on souffle, se ternit un petit moment,
                        et reprend aussi-tôt son éclat! Zabeth n'eut pas fini son repas, qu'elle se
                        mit à jouer, chanter et courir avec autant de joie que de coutume. Sa tante
                        lui demanda si elle vouloit aller promener? Elle dit que non, et qu'elle
                        resteroit avec elle. Cette attention, dans un âge si tendre, fit le plus
                        grand plaisir à mademoiselle de Fermon. Elle passa sa journée à réfléchir
                        sur le parti qu'elle avoit à prendre; et sur le soir, après avoir couché
                        Zabeth, elle descendit prendre l'air au jardin. Elle étoit dans une allée
                        très-sombre, où assurément on ne la supposoit pas. Elle vit venir M. de
                        Saint-Silvain avec la Dupuis. Mademoiselle de Fermon avoit l'ame trop noble
                        pour chercher à approfondir le secret de qui que ce soit, en faisant le vil
                        rôle d'écouter ce que l'on disoit. Son premier mouvement fut de se lever, et
                        de s'éloigner. La réflexion la remit à sa place, Le sort de sa nièce
                        l'occupoit uniquement. Le hasard qui sert quelquefois si bien, et plus
                        souvent si mal, vint placer le couple déhonté assis près d'elle, pour
                        qu'elle pût entendre leur conversation. M. de Saint-Silvain se plaignit de
                        ce que mademoiselle Dupuis avait exigé un coup d'éclat qui ne pouvoit que
                        lui faire tort; car enfin, lui dit-il, tout se sait. Si vous m'aviez cru,
                        nous aurions encore patientés quelque tems. J'aurois mis ma fille au
                        couvent; et sa tante, ou l'y auroit suivie, ou auroit été demeurer chez
                        elle. Ma chère Lise, vous faites de moi tout ce que vous voulez. Ce n'est
                        pas que j'aie de préjugés. Vous savez ce que je vous ai dit? Je vous aime
                        tendrement, et vous regarde comme ma meilleure amie. Maintenant, tous les
                        gens avec lesquels j'étois le plus lié vont s'éloigner de moi ..... M. de
                        Saint-Silvain garda un moment le silence. Mademoiselle Dupuis lui prit la
                        main, la serra tendrement, et lui dit en pleurant, qu'il rougissoit de
                        l'aimer; qu'il n'ignoroit pas les sacrifices qu'elle avoit faits pour lui?
                        Enfin, vous avez vu les lettres, lui dit-elle; je ne vous en ai point
                        imposé? J'ai renoncé, pour vous, à un établissement très-avantageux et
                        assorti à mon âge. Moi qui n'ai jamais servi! ... Hélas! c'est à la dureté
                        de mes parens que je dois l'état où je suis. Ici, les larmes redoublèrent:
                        Ne pleure pas, ma chère amie, lui dit son maître; je te tiendrai lieu de
                        tout, et n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. Sois sûre que je te
                        ferai un sort. Je ne serai jamais ingrat. Mais je suis embarrassé avec ma
                        belle-sœur: je ne sais quel parti prendre? Les larmes cessèrent alors. Elle
                        avoit amolli ce caractère foible par des protestations de tendresse, et
                        profita du moment pour lui donner les conseils les plus perfides. Quel
                        embarras, monsieur? dit-elle avec un ton décidé. Vous n'avez du courage que
                        pour m'affliger. Il faut lui faire dire qu'elle s'en aille: elle est ici
                        chez vous. Je le sais, dit M. de Saint-Silvain; mais enfin, j'ai des égards
                        à avoir avec la famille de ma fille. -- Votre fille! si ce que l'on m'a dit
                        est vrai, je crois qu'elle ne peut l'être .... Il faut avoir de la fermeté.
                        Je renverrois la tante, et l'on garderoit l'enfant jusqu'à l'âge de la
                        mettre au couvent. -- Je crois que je ferois très-bien de l'y mettre tout de
                        suite? -- Non, non, dit mademoiselle Dupuis: mademoiselle de Fermon iroit
                        l'y joindre, et l'éleveroit en prude. Gardons-la encore cinq ou six aus;
                        alors il sera tems de s'en débarrasser. Mais, je vous prie, jusqu'à ce que
                        la tante soit dehors, de ne me point exposer à la voir? Elle a cru me
                        mortifier beaucoup, en me regardant avec dédain, avant de s'en aller,
                        lorsque nous allions nous mettre à table. Je n'avois point envie de rire;
                        mais j'ai fait un éclat, pour lui faire voir que je ne la crains pas. Et
                        vous avez eu tort, ma petite ...... Non, mon ami, je n'ai point eu tort. Et,
                        en disant ces mots, elle se mit à lui flatter la joue. -- Tu m'aimes donc
                        bien? lui dit-il. -- Tu le vois, mon cher ami; je m'expose à tout pour
                        rester avec toi. -- Les douces paroles! dit M. de Saint-Silvain.
                        Mademoiselle de Fermon étoit restée dans la stupéfaction d'entendre cette
                        audacieuse créature accuser la plus digne des femmes d'avoir manqué à ses
                        devoirs. Elle n'en avoit pu quitter la place où elle étoit. -- Voilà donc
                        les moyens odieux que l'on a employés, pour ôter à ma sœur le cœur de son
                        époux! ..... Cette réflexion la jeta dans un tel accablement, qu'elle
                        n'entendit plus ce qui se passoit auprès d'elle. Elle les vit s'éloigner,
                        sans avoir prêté la moindre attention au reste de la conversation. Elle
                        reprit enfin le chemin de la maison, regagna son appartement, et se jeta au
                        lit, sans la moindre envie d'y prendre du repos. Son ame étoit affaissée
                        sous le poids de ses peines. Elle avoit toujours regretté sa sœur avec
                        amertume: mais ce qu'elle venoit d'entendre la lui fit trouver fort
                        heureuse. Quand le sort nous accable de ses rigueurs, un des plus grands
                        bienfaits de la nature, est de nous retirer d'une vie pénible et
                        malheureuse! ..... C'est alors qu'elle se félicita d'avoir fui les liens du
                        mariage. Et toi, ma pauvre Zabeth, si tu veux suivre les conseils de ta
                        tante, tu ne formeras jamais un pareil nœud! Le sommeil avoit fui les yeux
                        de cette bonne mademoiselle de Fermon. Elle se leva de bonne heure, bien
                        décidée à parler à M. de Saint-Silvain. Pour prendre des forces, elle
                        s'approcha du petit lit de Zabeth: elle ouvrit son rideau, et contempla avec
                        plaisir cette douce créature. Le plus beau rose coloroit ses joues blanches
                        et rebondies. Sa petite bouche entr'ouverte laissoit voir deux petits rangs
                        de perles égales et séparées les unes des autres. O chère enfant! lui
                        dit-elle, dors, dors paisiblement, et goûte un repos qui n'est fait ni pour
                        les méchans, ni pour les ames insensibles! ..... A peine sortie des mains de
                        la nature, la calomnie a été te souiller dans les entrailles de ta mère! Tu
                        nais au monde, et l'envie et la méchanceté assiégent ton berceau! Mais ma
                        tendresse veillera, ma chère enfant! dors, et sois sûre que ta tante
                        emploiera tous ses moyens pour te sauver de la main du méchant. En finissant
                        ces mots, elle posa un baiser sur cette petite bouche si fraîche et si
                        vermeille, et descendit à l'appartement de M. de Saint-Silvain. Elle entra;
                        et ce ne fut pas sans éprouver la plus vive peine, qu'elle vit mademoiselle
                        Dupuis étalée dans la bergère où sa sœur avoit coutume de s'asseoir. Cette
                        vue fit gonfler son cœur; mais elle reprit courage, et demanda à son frère
                        un moment d'entretien. Il étoit un peu déconcerté, et fit un mouvement pour
                        lui approcher un siége, qu'elle refusa d'un geste, en redemandant un moment
                        d'entretien. La Dupuis ne s'étoit pas levée, et affectoit de ne point voir
                        mademoiselle de Fermon. Enfin, M. de Saint-Silvain, à qui cette conduite
                        hardie ne put échapper, la pria, avec une sorte d'embarras, de vouloir bien
                        sortir. Elle ne s'attendait pas à cela, se leva avec le rouge au visage, et
                        sortit en jetant un coup-d'œil très-impertinent sur mademoiselle de Fermon,
                        qui dit (quand elle fut partie): Présentement, monsieur, je puis m'asseoir.
                        Je viens vous demander quelles sont vos intentions sur votre malheureuse
                        fille? Je ne vous parle pas de moi. Je ne suis restée chez vous que parce
                        que je ne m'y croyois pas de trop. Je vois qu'une personne, que je ne puis
                        nommer sans rougir, s'est rendue maîtresse absolue dans cette maison. Je
                        n'ai aucun droit, monsieur, de trouver à redire à votre conduite. Le tems
                        vous éclairera sur vos torts. Je souhaite, pour votre bonheur, que le
                        bandeau ne reste pas long-tems sur vos yeux; mais, dans tous les cas, ne
                        souffrez jamais qu'une bouche impure et mensongère attaque les cendres de la
                        plus respectable des femmes, à laqu-elle, dans le fond de votre cœur, je
                        suis sûre que vous rendez justice. Il s'agit de sa fille et de la vôtre.
                        Comptez-vous la laisser entre les mains d'une femme sans pudeur et sans
                        principes? Est-ce là l'éducation que vous voulez lui donner? Je viens
                        réclamer la parole que vous avez donnée à sa mère lorsqu'elle étoit au lit
                        de la mort, de ne point la confier à d'autres qu'à moi. Voulez-vous me
                        permettre de me retirer avec elle, ou dans un couvent, ou chez moi? Pendant
                        ce discours, M. de Saint-Silvain rongeoit ses ongles, et avoit l'air d'être
                        absorbé dans la plus profonde réflexion. -- Vous ne me répondez pas,
                        monsieur? Voulez-vous bien me dire quelles sont vos intentions? -- Mais ....
                        dit-il d'une voix altérée, je n'ai point encore pris de parti ..... je
                        verrai .... vous ne vous en allez point aujourd'hui, mademoiselle? --
                        Tout-à-l'heure, monsieur, si je pouvois emmener ma nièce. Je verrai cela
                        dans quelque tems. Elle est encore jeune. -- Monsieur, faites-moi la grace
                        de vous décider. Que voulez-vous faire de cette enfant? Elle vous gênera:
                        daignez me la confier; que j'aie la consolation de lui tenir lieu de mère,
                        puisque la pauvre infortunée a perdu la sienne. Laissez-vous toucher: votre
                        cœur ne vous dit-il rien pour cette aimable petite créature? Un soupir se
                        fit passage malgré M. de Saint-Silvain. Il n'étoit pas méchant, mais il
                        étoit foible. Un être foible fait quelquefois plus de mal qu'un être
                        méchant! .... Mademoiselle de Fermon vit le moment d'aller jusqu'au cœur de
                        son beau-frère; et le desir de réussir dans cette démarche fit qu'elle se
                        jeta à ses pieds. Elle lui demanda en grace qu'il ne la refusât pas. Ah, ma
                        sœur! levez-vous, lui dit-il avec attendrissement; emmenez votre nièce; mais
                        que cela ne se sache pas dans la maison qu'au dernier moment. J'ai des
                        raisons pour cela. Mademoiselle de Fermon fut touchée de l'état pénible où
                        étoit M. de Saint-Silvain. Elle lui serra les mains, en attachant sur lui le
                        regard de la pitié. Il voulut parler; mais sa bouche s'ouvrit et se referma.
                        La confusion étoit peinte sur son visage. Sa belle-sœur étoit trop délicate
                        pour abuser de son embarras. Elle garda de son côté le plus grand silence.
                        Ils se regardèrent, soupirèrent, et elle se retira, bien décidée à prendre,
                        le plus promptement possible, les moyens de s'éloigner de cette maison.
                        Rentrée dans son appartement, elle fit tous les préparatifs pour son départ,
                        envoya chercher une voiture, des chevaux, et comptoit à midi être bien loin
                        d'un lieu qu'elle ne pouvoit plus considérer que comme une maison de
                        désolation. Dans le fond de son cœur, elle plaignoit M. de Saint-Silvain.
                        Elle connoissoit trop les foiblesses attachées à l'humanité, pour ne pas
                        voir que cet homme étoit d'un caractère plus malheureux que coupable. Mais
                        ne le devient-on pas, quand on se laisse aller sans réflexion aux volontés
                        des gens assez perfides pour abuser de l'empire qu'ils croyent pouvoir
                        prendre sur un homme foible? Ne devroit-on pas s'armer de toutes ses forces
                        contre ceux qui nous caressent le plus, quand on voit que l'on se laisse
                        aller trop facilement aux suggestions qui nous sont faites? Mais non: on se
                        livre sans réserve aux mains perfides qui nous égarent et qui nous perdent.
                        Que de malheurs! que de victimes! A qui s'en prendre? Est-ce à celui qui les
                        fait, ou à celui qui les fait faire? Qu'importe à l'opprimé que ce soit à la
                        volonté de celui qui le frappe, qu'il doive son malheur, ou à la volonté
                        d'un autre? En souffre-t-il moins? Non, sans doute: mais si vous chérissez
                        l'auteur de vos maux, il est bien doux, au milieu de vos peines, de pouvoir
                        dire: «Je ne les dois pas à son cœur. Son organisation foible est seule
                        cause des chagrins qu'il me fait.» Et on baise encore avec plaisir la main
                        qui s'appesantit sur notre cœur. </p>
                    <p> Pendant que mademoiselle de Fermon se hâtoit de tout arranger pour son
                        prochain départ, Zabeth se livroit à mille gaietés. Elle sautoit autour de
                        sa tante, lui pressoit les mains, se pendoit à son cou quand elle se
                        baissoit, et disoit: «Que je suis contente, petite maman, de m'en aller avec
                        toi! Je serai bien sage: je ne serai plus grondée par ma bonne! Mais, ma
                        tante, dis-moi donc pourquoi on me la fait appeler ma bonne? .... --
                        Pourquoi? dit mademoiselle de Fermon: mais, ma bonne amie, c'est que c'est
                        le nom que l'on donne à une domestique. -- Mais alors, dit Zabeth, si c'est
                        son nom, elle devroit être bonne; et mademoiselle Dupuis ne l'est pas
                        toujours. Je ne suis pas si méchante qu'elle le dit. Tu verras quand je
                        serai avec toi! </p>
                    <p> L'arrivée de la vieille Cateau, qui apportoit à déjeûner à mademoiselle de
                        Fermon, interrompit Zabeth. -- Ah, notre bonne demoiselle! je suis bien
                        fâchée de vous voir en aller; et tous ceux qui savent que vous partez en
                        sont bien affligés: pas de cette graine qui est à présent dans ce château;
                        ils ressemblent tous à leur maîtresse: mais, dame, c'est tous ceux du
                        village. -- Et comment sait-on cela, ma chère Cateau; je ne l'ai dit à
                        personne? -- Pardi, la <hi rend="italic"> demoiselle </hi> vient de faire un
                        grand train à notre maître: l'a entendu qui a voulu. Elle a pleuré; elle
                        s'est trouvée mal: elle a dit comme çà, qu'elle aimoit tant Zabeth, qu'elle
                        en mourroit. Monsieur la calmoit comme il pouvoit, en lui disant qu'il la
                        feroit revenir avant peu; mais qu'il ne falloit point d'éclat. Elle a
                        demandé sa parole d'honneur: il l'a donnée, et ils se sont raccommodés.
                        Cette fille l'a, ma fine, ensorcelé. Il y a quelque chose là-dessous qui
                        n'est pas naturel. -- C'est bon. Ma chère Cateau, je sais que vous êtes une
                        bonne femme; mais il faut respecter les foiblesses de votre maître: il est
                        assez à plaindre. -- Et où allez-vous, mademoiselle? -- Je vais à deux
                        lieues d'ici, dans la maison que j'ai à Boulogne. -- J'irai vous voir, si
                        vous le permettez? car cette chère enfant! ..... je suis une des premières
                        qui l'aient embrassée! Quand elle est venue au monde, on n'auroit pas cru
                        que çà tourneroit comme çà! Cateau essuyoit ses yeux du revers de sa main,
                        et embrassoit Zabeth tant qu'elle pouvoit. Le bruit de la voiture, qui
                        venoit chercher mademoiselle de Fermon, interrompit les tendres épanchemens
                        de la bonne Cateau. Doux Jésus! dit-elle, qu'est-ce que cette maison va
                        devenir? v'là le plus bon qui s'en va! ..... </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon fit descendre ses malles; et, au moment de s'en
                        aller, elle prit Zabeth pour la mener à son père, et lui dire adieu. On ne
                        pouvoit trouver M. de Saint-Silvain. On avoit beau le chercher; on ignoroit
                        où il étoit. La Dupuis ne parut pas davantage. Sa belle-sœur ne voulut pas
                        s'en aller, sans lui laisser un mot d'honnêteté. Elle lui écrivit qu'elle
                        étoit fâchée de ne pouvoir le remercier de la confiance qu'il lui accordoit,
                        en lui laissant le soin de son aimable fille; qu'elle alloit s'occuper de
                        l'éducation d'une si chère enfant, et qu'elle ne cesseroit de lui imprimer
                        dans le cœur l'amour et le respect que l'on doit à un bon père. Elle
                        conduisit la main de Zabeth, qui, au bas de la lettre, griffonna: Adieu,
                        cher papa; je t'aimerai toujours. </p>
                    <p> Elles montèrent en voiture, et s'éloignèrent toutes deux avec plaisir, mais
                        par des motifs bien différens. Zabeth étoit bien aise, comme tous les
                        enfans, de changer de place. Mademoiselle de Fermon se trouvoit soulagée
                        d'une grande inquiétude; car elle n'imaginoit pas sortir si facilement de
                        chez son beau-frère avec sa chère nièce. Elle craignoit quelque scène
                        violente, et que sa proie ne lui échappât. Elles arrivèrent en peu de tems à
                        Boulogne. L'approche de la maison paternelle, où elle avoit passé son
                        heureuse enfance avec une sœur charmante et des parens respectables, lui fit
                        éprouver une sensation qu'elle n'avoit point encore connue les autres fois
                        où elle y étoit venue. Mais les circonstances changent la manière de voir et
                        de sentir. Depuis la mort de madame de SaintSivain elle n'y avoit pas mis
                        les pieds. Un vieux serviteur et sa femme habitaient cette maison: ils
                        avoient vu naître mademoiselle de Fermon et sa sœur, et elle les considéroit
                        on ne peut davantage. </p>
                    <p> On frappe à la porte: le bonhomme vient ouvrir. Quand il vit sa jeune
                        maîtresse pâle, la figure altérée et les yeux rouges, la petite Zabeth qui
                        tenoit sa tante embrassée, les bras qu'il avoit levés en signe de joie,
                        lorsqu'il l'aperçut, tombèrent le long de son corps, et il ne put proférer
                        une parole. Sa femme arriva, et le même étonnement se peignit sur son
                        visage. Ils se regardèrent: mademoiselle de Fermon, le cœur un peu gros,
                        dit: Eh bien, mon bon Thomas, est ce que vous ne me reconnoissez pas? Il
                        regarda sa femme. -- Mais ..... c'est mademoiselle Mélanie! -- Ah, mon Dieu!
                        oui, c'est elle! dit cette bonne femme. Pendant ce tems, Zabeth et sa tante
                        étoient descendues de cette voiture. Cette dernière fut à la mère Thomas, et
                        l'embrassa, non sans répandre des larmes. Elle entra, tenant ces bonnes gens
                        chacun par une main. En traversant la cour, elle promenoit ses regards sur
                        la maison: elle arrêta ses yeux sur la fenêtre de la chambre qu'elle avoit
                        occupée avec sa sœur. Plus loin elle vit les croisées de l'appartement de
                        son père et de sa mère. Ces lieux, témoins de son enfance, firent éprouver à
                        son cœur un saisissement cruel: elle ne pouvoit parler, mais elle serroit
                        les mains de Thomas et de sa femme. Ils lui dirent avec attendrissement:
                        Mais qu'avez-vous, ma chère demoiselle? -- Ah! dit-elle en versant un
                        torrent de larmes, que les tems sont changés! O ma chère Eugénie! qu'on est
                        loin, dans l'enfance, de prévoir les adversités qui nous sont réservées dans
                        le cours de notre vie! Je vous ai perdus! je vous regrette; mais vous êtes
                        plus heureux que moi! Elle entra dans une salle basse, se jeta sur un siége,
                        et se plongea dans mille réflexions plus amères les unes que les autres. </p>
                    <p> Elle compta à ces bons domestiques la cause de son retard, et qu'elle avoit
                        enfin obtenu la grace de soigner sa nièce, qui seule lui restoit de toute sa
                        famille. Elle est à-la-fois, dit-elle, mon tourment et ma consolation! </p>
                    <p> Voilà donc mademoiselle de Fermon dans la maison qui l'a vue naître,
                        entourée de tout ce qui pouvoit lui causer des souvenirs pénibles et
                        douloureux. Elle regrette le passé, s'afflige du présent, et redoute
                        l'avenir. Heureux! cent fois heureux ceux qui ne voient ni devant eux, ni
                        derrière, et dont la vue foible voit à peine la soirée du jour qui commence!
                        Les regrets sont inutiles; la prévoyance ne mène pas à grand'chose. On se
                        tourmente, et l'on ne peut rien contre les événemens. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon augmenta sa maison d'une jeune domestique, pour
                        soulager le bon Thomas et sa femme; et, comme elle avoit des talens
                        agréables, elle s'occupa, avec une tendresse toute maternelle, de
                        l'éducation de son aimable nièce. Laissons-la toute entière à cette digne
                        tâche, et voyons un peu ce que deviennent M. de Saint-Silvain et la
                        demoiselle Dupuis. </p>
                    <p> Nous avons su, par la bonne Cateau, la scène qu'elle fit à son maître, parce
                        qu'il avoit accordé à sa belle-sœur la grace qu'elle avoit demandée avec
                        tant d'instance, de ne pas quitter sa nièce. Mademoiselle Dupuis, comme tous
                        les gens bas et vils, ne s'étoit pas fait un scrupule d'écouter à la porte
                        ce que mademoiselle de Fermon avoit à dire à son beau-frère. Elle ne fut pas
                        peu étonnée de lui entendre répéter ce qu'elle avoit dit d'odieux au sujet
                        de madame de Saint-Silvain, sur la naissance de sa fille. Elle se vit
                        approfondie, et à-peu-près jugée, par une personne que l'amour n'aveugloit
                        pas, et qui, par conséquent, ne pouvoit être long-tems abusée sur la
                        perfidie de sa conduite. Son premier projet avoit été de s'opposer, à force
                        ouverte, au départ de Zabeth, sur laqu-elle elle avoit de grandes vues. Mais
                        elle sentit que mademoiselle de Fermon n'abandonneroit pas aisément l'espoir
                        de l'emmener; que cela ameneroit de trop vives explications; qu'elle
                        pourroit lui reprocher des vérités qu'il étoit inutile que M. de
                        Saint-Silvain entendît, et se reploya sur les grands moyens de comédie, de
                        pleurer, de se trouver mal, et de feindre pour Zabeth une tendresse infinie,
                        tout en jetant sur sa légitimité les doutes les plus cruels pour le cœur
                        d'un père, parce que cela étoit nécessaire à ses projets. Enfin elle obtint
                        la parole de M. de Saint-Silvain de la faire revenir sous peu de tems. Il
                        s'étoit absenté au moment du départ de sa belle-sœur et de sa fille. Malgré
                        sa foiblesse pour le monstre qui avoit subjugué son cœur, ce départ
                        l'affligeoit. Mademoiselle de Fermon depuis sept ans vivoit dans sa maison,
                        et son caractère doux, affable, ses talens, son esprit avoient plus d'une
                        fois embelli la solitude de la campagne. La femme avec laqu-elle il vivoit
                        étoit sans éducation, et ne soutenoit la longueur de la journée qu'en
                        l'excitant à s'abandonner, de tems à autre, au goût qu'il avoit pour la
                        table, qu'elle tenoit fort longuement avec lui, et dont il ne sortoit pas
                        toujours frais, grace à la Dupuis. </p>
                    <p> Toutes les personnes qui avoient l'habitude de venir chez M. de
                        Saint-Silvain, se retirèrent tout doucement. Il s'en aperçut, et en fut
                        privé. Mais avec quelques caresses et une bouteille de vin de Champagne, on
                        lui faisoit oublier toute la terre: alors les tendres épanchemens de la
                        Dupuis suffisoient à son bonheur. </p>
                    <p> Il étoit réduit à cette existence vile, et si peu faite pour un homme comme
                        lui, qui, avec l'esprit et l'amabilité dont il étoit doué, étoit fait pour
                        faire le charme de la bonne compagnie. </p>
                    <p> Un soir que M. de Saint-Silvain étoit à souper, et chantoit gaiement, ayant
                        à ses côtés sa bouteille et sa mie, on entendit une contestation s'élever
                        dans l'antichambre. On distinguoit une voix inconnue, et on insistoit pour
                        entrer. Cette voix, qui n'étoit point étrangère à la Dupuis, lui fit baisser
                        un verre de vin qu'elle portoit à sa bouche; et, le cou tendu, et l'œil fixé
                        sur la porte, elle écoutoit avec attention ce qui s'y disoit, quand
                        sur-le-champ on vit entrer un grand homme, basané, de trente-cinq à
                        trente-huit ans, et dans un délâbrement d'habits qui n'avoit rien
                        d'agréable. Il tenoit par la main un petit garçon de dix ans, qui, pieds et
                        tête nus, avoit l'air d'un petit mendiant. Cette apparition fit jeter un cri
                        à mademoiselle Dupuis: mais la réflexion n'est jamais tardive chez les
                        méchans. Elle fit un bond sur sa chaise, et se jeta sur la main de M. de
                        Saint-Silvain, qui étoit posée sur la table, parce qu'il étoit resté dans
                        l'attitude d'un homme qui attend ce qu'on lui veut. Ah! dit-elle en baisant
                        cette main, mon cher maître! c'est mon pauvre Jacques dont je vous ai tant
                        parlé! c'est ce frère malheureux qui, comme moi, a été chassé de la maison
                        paternelle; et c'est mon cher neveu qu'il tient par la main! Viens me
                        baiser, mon enfant; et viens toi-même, mon cher Jacques. En disant ces mots,
                        elle s'étoit levée, et avoit été se jeter dans les bras de cet homme, qui,
                        une fois entré, étoit resté immobile à la place où il s'étoit trouvé. Elle
                        lui avoit serré fortement les mains, pour lui faire sentir ce qu'il avoit à
                        dire. Quand elle eut embrassé le père et l'enfant, elle se retourna du côté
                        de son maître, vint le supplier, avec un air doucereux, de permettre qu'il
                        se rafraîchît. -- Qu'il aille, dit M. de Saint-Silvain; et, pendant ce tems,
                        il finissoit de boire le vin qu'il avoit dans son verre. -- Non, dit-elle,
                        il va, si vous voulez le permettre, se placer là, et manger un morceau? Il
                        fit de la tête un signe d'approbation. Jacques se mit à table, le petit
                        garçon aussi, et ils mangèrent comme deux enragés. Cette apparition subite
                        avoit donné un air un peu sérieux à M. de Saint-Silvain. Pour Jacques
                        (puisque c'est le nom qu'on lui donne), tout en mangeant beaucoup, il
                        jetoit, à la dérobée, des yeux sombres sur mademoiselle Dupuis et sur son
                        maître. Elle sentoit l'orage s'amasser sur sa tête; et, pour détourner toute
                        attention de la part de M. de Saint-Silvain, elle parloit beaucoup, et avec
                        une volubilité qui auroit étourdi vingt personnes. Elle assommoit son
                        prétendu frère de questions, auxqu-elles il ne répondoit que par oui ou par
                        non, et plus souvent encore d'un signe de tête. Enfin, M. de Saint-Silvain
                        se leva de table, prit une lumière, et se retira dans son appartement. La
                        Dupuis se trouva très-soulagée de son départ. Elle s'approcha du petit
                        Pierre (c'est ainsi que se nommoit l'enfant), et lui prodigua mille
                        caresses. Que tu me coûtes de sacrifices, lui dit-elle, mon cher ami! -- Et
                        quels sacrifices? dit le prétendu Jacques. D'être dans une bonne maison; d'y
                        tenir la place de la maîtresse, et d'oublier un homme qui a tout fait pour
                        vous? Femme ingrate et parjure! j'ai enfin découvert le lieu de votre
                        retraite. Voyant que vous m'aviez tout-à-fait oublié, j'ai pris le parti de
                        venir, et de vous amener votre enfant. Je ne vous demande rien pour moi:
                        mais, au moins, ne le laissez pas dans la misère. Je ne puis rien pour lui.
                        Vous savez que, pour moi-même, je manque de tout? -- Voilà comme on se hâte
                        de juger, reprit la Dupuis. Avec l'air de vous oublier tous deux, depuis
                        cinq ans, je ne suis occupée que de vous, et de vous assurer un sort qui
                        vous mette à l'abri de toute infortune. Elle se leva, vit que tout le monde
                        étoit retiré, ferma bien les portes; et, sûre de n'être point entendue, elle
                        parla ainsi: „Tu te rappelles, mon cher Duval, que, lorsque l'argent que
                        nous avions pris à tes parens fut mangé, tu fus obligé d'aller de ton côté,
                        et moi du mien? Nous nous étions promis de nous rejoindre à Marseille. Je
                        trouvai, après ton départ, une place près d'une dame qui alloit voyager. Je
                        me mis à son service; et, de quelques nippes qui me restoient, je fis de
                        l'argent que je donnai à la nourrice de Pierre, pour qu'elle en eût soin
                        jusqu'à mon retour. Comme ma maîtresse étoit généreuse, je pus, pendant
                        trois ans, lui envoyer de quoi la dédommager des soins qu'elle donnoit à
                        notre enfant. Tu dois te rappeler tout cela, puisque je te l'écrivis à ton
                        régiment? -- Je me rappelle aussi, dit Duval, que, depuis quatre ans, on n'a
                        reçu de vous ni nouvelle, ni argent. Laisse-moi finir, dit la Dupuis, et tu
                        verras si j'ai des torts? Duval soupira, et la laissa continuer. -- Ma
                        maîtresse fit un voyage en Angleterre. Je l'y suivis. Elle y éprouva une
                        forte maladie, et mourut. Elle me laissa une jolie garde-robe et de
                        l'argent. Je revins en France; et, débarquée à Boulogne, bien décidée à
                        aller te rejoindre, et à reprendre notre enfant avec nous, je t'écrivis où
                        j'étois. Je m'étois mise dans une petite chambre garnie: et mon air de
                        candeur et ma bonne conduite me valurent l'amitié de mon hôtesse. Elle me
                        proposa une place de femme-de-chambre auprès de madame de Saint-Silvain, qui
                        vivoit alors. Je pensai que l'argent que j'avois n'iroit pas loin, s'il
                        falloit acheter ton congé, et j'acceptai la place qui m'étoit proposée.
                        J'entrai donc ici. Mon empressement à faire mon devoir, et le peu d'agrémens
                        que le ciel m'a donnés, me firent bientôt distinguer du maître. Il me fit
                        entendre qu'il m'aimoit. Je vis que la plus belle occasion se présentoit
                        pour arrondir mes petites affaires. J'avois approfondi son caractère. Je ne
                        l'aimois pas, puisque tu sais combien je te suis attachée; mais je ne
                        voulois pas négliger les moyens de nous procurer un sort. Je résistai
                        long-tems; mais enfin je cédai. Il crut que c'étoit ma première foiblesse,
                        et cela redoubla sa passion. Il s'éloigna de sa femme, qui, peu de tems
                        après, mit au monde une petite fille. Je lui donnai une boisson, pendant
                        qu'elle étoit en couche, qui altéra sa santé ..... Ici Duval fit un
                        mouvement d'horreur .... -- Mais écoute, dit la Dupuis, et juge si je
                        t'aime! Madame de Saint-Silvain s'en alloit en langueur. J'avois pris sur
                        son mari tout l'empire possible. Il est d'un caractère foible: il se croyoit
                        aimé éperdument; et cela flattoit sa vanité. J'étois tout dans cette maison.
                        Madame de Saint-Silvain s'aperçut du changement de son époux. Le chagrin
                        augmenta ses maux, et elle mourut il y a un an. Je jetai dans l'esprit du
                        mari des doutes sur la légitimité de sa fille. Je fis chasser une belle-sœur
                        dont la présence gênoit mes projets; et mon intention est de l'épouser. Je
                        comptois, quand je l'aurois amené là, faire venir Pierre dans la maison,
                        comme un de mes neveux, et le marier avec la petite de Saint-Silvain, qui
                        sera une très-riche héritière; t'introduire ici avec le tems, et faire à
                        tous notre bonheur. Ton arrivée subite a un peu dérangé cela: mais, avec
                        l'empire que j'ai sur l'esprit de mon maître, cela s'arrangera. Je t'ai
                        nommé Jacques, parce que je lui ai fait une histoire, dans laqu-elle j'avois
                        parlé d'un frère de ce nom. Je retournerai cela d'une autre manière: reste
                        ici; tout s'arrangera; et j'espère venir à bout de mes desseins. Avant la
                        fin du discours de la Dupuis, Duval s'étoit levé, et marchoit à grands pas
                        dans la chambre. Pour l'enfant, il s'étoit endormi. Elle se tut, se leva, et
                        fut pour prendre la main de Duval, et lui demander ce qu'il pensoit sur une
                        chose si bien combinée pour leur bonheur commun? Laissez-moi, monstre que
                        vous êtes, dit Duval. Si, jusqu'à présent, vous m'avez mené d'égarement en
                        égarement, votre empire est fini. Je reconnois la vérité de ce que mes
                        parens me disoient. Ne croyez pas que je vienne ici pour partager vos
                        forfaits! Je sais ce que l'on dit de vous dans la province. J'ai obtenu mon
                        congé, et suis venu à Marseille pour savoir si l'on avoit de vos nouvelles.
                        La femme qui avoit soin de cet enfant étoit morte, et il vivoit du pain de
                        la charité que chacun vouloit lui faire. Une voisine m'a fait voir votre
                        dernière lettre. Elle m'a appris que vous étiez dans le Boulonnais. Je me
                        suis chargé de vous amener le fruit de ma fatale passion. Poursuivez vos
                        horribles projets. Je me retire, et ne veux jamais entendre parler de vous.
                        Je vais expier, dans les angoisses de la misère, la coupable foiblesse que
                        j'ai eue pour vous. Je ne forme plus qu'un vœu: c'est que mon digne père me
                        pardonne, à l'heure de sa mort, tous les chagrins que je lui ai causés pour
                        un monstre tel que vous ...... </p>
                    <p> Mademoiselle Dupuis ne s'attendoit pas à une pareille sortie. Elle voulut
                        lui dire quelque chose: il la repoussa avec mépris, ouvrit les portes, et se
                        mit à fuir un lieu qui lui faisoit horreur. </p>
                    <p> La Dupuis resta un moment dans la plus profonde réflexion: elle sentoit
                        qu'elle n'avoit pas assez ménagé Duval. Il savoit tous ses secrets, et elle
                        avoit tout à craindre des remords qui s'étoient emparé de son cœur: il
                        pouvoit la perdre .... mais, non .... il se perdroit lui-même ... Cette idée
                        fit rentrer la sécurité dans son ame: d'ailleurs, dit-elle, il faut attendre
                        l'événement; et, sans s'amuser à prévoir l'avenir, il faut tirer parti du
                        présent. Le sérieux qui s'étoit emparé de M. de Saint-Silvain, à la vue du
                        faux Jacques et de l'enfant, ne laissoit pas de lui causer de l'inquiétude.
                        Il falloit d'abord effacer de son esprit les idées singulières que cette
                        visite inopinée auroit pu lui faire naître. </p>
                    <p> Quand mademoiselle Dupuis eut arrangé dans sa tête l'histoire qu'elle
                        vouloit faire à M. de Saint-Silvain, elle réveilla l'enfant, fut le coucher,
                        et elle-même se mit au lit. Mais le sommeil ne vint pas s'appesantir sur ses
                        paupières: les événemens de la journée la tenoient dans une sorte de trouble
                        qu'elle ne pouvoit vaincre. Le succès avoit toujours couronné ses crimes;
                        tout étoit enseveli dans l'ombre du mystère. Vivant sans crainte et sans
                        remords, jamais le repos de ses nuits n'avoit été troublé. Le méchant ne
                        connoît le repentir qu'au moment où il craint le châtiment. </p>
                    <p> Elle avoit réellement eu le projet d'introduire Duval et l'enfant dans la
                        maison de son maître, aussi-tôt que l'occasion s'en fut présentée. Mais
                        Duval ne pensoit plus de même: et dans quel état l'enfant avoit-il paru?
                        presque nu: une chemise en lambeaux cachoit à peine ses épaules, et le reste
                        de son corps n'étoit couvert que d'une vieille culotte de Duval, ou d'un
                        autre, qui lui servoit de pantalon, tant elle étoit longue. </p>
                    <p> L'amour-propre de la prétendue tante se trouvoit un peu mortifié. Elle qui
                        avoit fait accroire à toute la maison qu'elle étoit de bonne origine; que sa
                        famille étoit fort riche; mais qu'un mariage en secondes noces, qu'avoit
                        fait son père, étoit cause de tous ses malheurs, ainsi que de ses frères et
                        sœurs: qu'une marâtre inflexible les avoit fait chasser de la maison
                        paternelle! Elle avoit bien dit qu'elle avoit un frère marié; mais ce frère,
                        selon elle, étoit dans l'aisance. </p>
                    <p> Si son projet eût réussi, elle pouvoit présenter Duval comme homme de bonne
                        maison, parce que, effectivement, il avoit reçu une très-bonne éducation, et
                        étoit bien né; mais ce frère et ce neveu presque nus de la tête aux pieds
                        .... leur apparition subite, si elle ne dérangeoit pas ses projets, y
                        nuisoit ...... </p>
                    <p> Elle comptoit bien, avant de les introduire chez M. de Saint-Silvain, les
                        faire habiller d'une manière convenable. Le jour la surprit repassant tout
                        cela dans sa tête; et elle se trouva, à son lever, plus irrésolue que la
                        veille. Il falloit pourtant bien prendre un parti: les valets sont plus
                        difficiles à tromper que les maîtres. Elle étoit moins embarrassée de
                        persuader M. de Saint-Silvain que tout le reste de la maison: enfin, il
                        fallut paroître. Elle descendit donner ses ordres, et surprit plus d'un rire
                        moqueur que l'on cherchoit à lui cacher. La fille de cuisine, qui étoit plus
                        hardie que les autres, lui dit: Qu'est devenu votre frère, mam'selle? est-ce
                        qu'il défait sa malle? Cette très-mauvaise plaisanterie fit partir un éclat
                        de rire général: la Dupuis, pour la première fois de sa vie, se trouva
                        déconcertée. Elle sentit tout ce que cette question avoit d'humiliant; elle
                        ne put se dissimuler que les domestiques alloient ne la plus considérer.
                        Quand les subalternes n'ont plus de respect pour ceux qui les commandent,
                        ils les méprisent plus que des gens au-dessous d'eux. Le règne de
                        mademoiselle Dupuis alloit cesser; tous les gens de la maison se moquèrent
                        d'elle. Elle n'est pas plus que nous, disoient-ils: avec toutes les
                        histoires qu'elle a faites, c'est une enjoleuse, et pas davantage .... Pas
                        plus que nous, dit le garde de chasse! mais pas un de nous n'a de parens qui
                        demandent l'aumône, et je parie que le frère et le petit garçon sont deux
                        gourgaux? Qu'il ne vienne pas manger à la cuisine, dirent-ils; il n'a qu'à
                        manger avec monsieur et mademoiselle Dupuis; mais, pour nous, nous n'en
                        voulons pas. </p>
                    <p> Pendant que les domestiques parloient ainsi, et montroient, par leur
                        langage, le peu d'estime qu'ils faisoient de leur maître, la Dupuis étoit
                        allé le trouver. Elle entra, un mouchoir à la main. Des larmes qu'elle
                        versoit à volonté, inondoient son visage. En entrant, elle fut se jeter aux
                        pieds de M. de Saint-Silvain. O mon cher maître! dit-elle, je n'ai plus que
                        vous au monde! si vous ne me protégez, je suis perdue! ... -- Qu'est-ce, mon
                        cher enfant? dit M. de Saint-Silvain. Assieds-toi, et conte-moi tes peines?
                        Hélas! dit-elle, vous ne pouvez vous imaginer tous les chagrins que j'ai?
                        .... Mon frère! ... mon pauvre frère! .... -- Effectivement, il n'a pas
                        l'air à son aise. Qu'est-il venu faire ici? -- Mais ....... il venoit me
                        voir. Il était en voiture avec son fils: ils ont été volés il y a quatre
                        jours. On leur a tout pris, chevaux, voiture, habits; et on leur a donné les
                        haillons qui les couvroient. -- Ton frère auroit dû te faire avertir, et tu
                        lui aurois envoyé de l'argent pour le r'habiller; mais paroître comme cela,
                        et vouloir entrer absolument! ..... Ici les larmes de la Dupuis
                        redoublèrent. Ah! dit-elle, vous ne connoissez pas toutes mes peines! avant
                        de venir ici, il s'étoit informé de ma demeure bien exactement; en la lui
                        donnant, on lui a dit des choses très-mortifiantes sur mon compte. Il paroît
                        que personne n'ignore l'amour que j'ai pour vous, et celui que vous avez
                        pour moi; cela fait tenir des propos ... <hi rend="italic"> Redoublement de
                            larmes </hi> ... -- Eh bien? dit M. de Saint-Silvain, après? ... -- Eh
                        bien, monsieur, mon frère a insisté d'entrer, pour s'assurer par ses yeux de
                        la manière dont je vivois avec vous; il nous a vu rire et chanter, et cela
                        l'a rendu furieux. Il m'a fait les reproches les plus amers quand vous avez
                        été parti. Il m'a dit que je déshonorois ma famille, que j'étois un monstre,
                        que j'avois oublié ma naissance, et que, si sous peu de tems, le mariage
                        n'effaçoit pas le scandale que je causois, il me feroit enfermer ...... Ah!
                        je mourrois de chagrin! ...... Et, en disant ces paroles, elle se penchoit
                        sur sa chaise, avec l'air du désespoir. -- Et où est-il? -- Monsieur, il
                        s'est en allé tout de suite; il n'a pas voulu coucher dans une maison où sa
                        sœur a manqué à sa vertu; et comme son fils étoit trop fatigué, il me l'a
                        laissé. Ah! il l'a laissé! mais ....... pour un homme si délicat ...... --
                        Il m'a dit qu'il repasseroit dans un mois, et que, si alors vous n'aviez pas
                        réparé l'outrage fait à ma famille, je m'en repentirois toute ma vie, et
                        qu'il vous apprendroit ce que c'étoit que de séduire une fille bien née
                        ..... Suis-je assez malheureuse? .... Ah, mon cher maître! je n'ai d'espoir
                        que dans vos bontés: je vais être montrée au doigt par tout le monde! il n'y
                        a pas jusqu'à vos domestiques qui ne me rient au nez, parce qu'ils ont vu
                        hier mon frère dans le pitoyable état où il s'est présenté. Malgré sa
                        dureté, j'aime son fils comme s'il étoit le mien. Est-ce la faute de ce cher
                        enfant, si son père est cruel à mon égard? ........ Mais il ne l'est pas ...
                        Il a bien raison! ... j'ai manqué à la vertu ... Ah! on est bien à plaindre
                        quand on se laisse aller au sentiment de l'amour! Si je ne vous avois jamais
                        connu, je serois encore vertueuse! ... Daignez me permettre de prendre soin
                        de mon neveu, et de l'admettre à manger avec nous? -- Très-volontiers, ma
                        chère amie; je ne souffrirois pas que cet enfant mangeât à la cuisine, quand
                        tu manges avec moi. Console-toi, ma petite; tes larmes me déchirent le cœur!
                        je sais que je dois tout à ton attachement; tout s'arrangera; un peu de
                        patience, et sois sûre que je ne t'abandonnerai jamais. Ces paroles
                        calmèrent toutes les inquiétudes de la Dupuis. M. de Saint-Silvain avoit eu
                        plus d'une fois les larmes aux yeux pendant cette conversation, et cela lui
                        prouva toute la part qu'il prenoit à ses peines. Il donna des ordres pour
                        faire habiller le jeune Dupuis (c'est le nom qu'on lui donna), le reçut à sa
                        table, eut l'air d'avoir pour lui le plus tendre intérêt; et la Dupuis,
                        très-adroitement, fit tomber, pendant le repas, la conversation sur
                        l'accident qui étoit arrivé à son prétendu frère. L'enfant étoit soufflé; on
                        lui avoit appris son rôle. Digne fils de son indigne mère, il savoit déjà
                        dissimuler avec une grande adresse, et, malgré les questions insidieuses qui
                        lui furent faites, il ne dit que ce qu'il vouloit dire, et fut impénétrable
                        sur ce qu'il falloit cacher. Toute la maison finit par être persuadée de
                        l'histoire qu'avoit faite la Dupuis, et on ne parla plus de rien. </p>
                    <p> Laissons M. de Saint-Silvain, et revenons à l'estimable mademoiselle de
                        Fermon et à son intéressante nièce. </p>
                    <p> Cette aimable enfant répondoit au soin que l'on prenoit de son éducation; sa
                        tante étoit sa première institutrice, et Zabeth apprenoit avec une facilité
                        surprenante. Elle étoit douce, et annonçoit le plus heureux caractère. Un
                        peu de fierté se laissoit voir à travers l'affabilité qui régnoit dans
                        toutes ses actions; elle étoit la première à reconnoître un tort quand elle
                        en avoit un; mais quand on lui en donnoit mal-à-propos, sa petite ame se
                        révoltoit; on voyoit qu'elle se trouvoit offensée. Sa tante ne regardoit pas
                        cela comme un défaut; une élévation d'ame bien entendue est la sauve-garde
                        de beaucoup d'erreurs. </p>
                    <p> Aussi-tôt que l'on sut mademoiselle de Fermon établie dans sa maison, les
                        anciens amis de sa famille vinrent la voir avec empressement. Elle étoit
                        estimée généralement; mais le plaisir le plus grand qu'elle éprouva fut de
                        retrouver une amie avec laqu-elle elle et sa sœur avoient été au couvent.
                        Elles s'étoient perdues de vue depuis plus de douze ans. Eléonore de
                        Quinville avoit été mariée à un Anglais, nommé William Noriss; il l'avoit
                        emmenée, aussi-tôt après son mariage, en Angleterre, et elle y avoit vécu
                        dans le sein de la famille de son mari. Elle eut le malheur de le perdre, et
                        il ne lui restoit de l'union la plus fortunée, qu'un enfant âgé de neuf ans.
                        Les lieux où elle avoit vécu avec un homme adoré lui devinrent
                        insupportables; elle repassa en France, et revint à Boulogne, lieu de sa
                        naissance, où résidoit encore une partie de sa famille. </p>
                    <p> Elle n'étoit occupée que de son cher Enneric Noriss, qui seul pouvoit la
                        consoler de la perte de son époux. Elle vint voir mademoiselle de Fermon; et
                        ces deux aimables femmes se retrouvèrent avec un plaisir que l'on ne peut
                        rendre: elles se promirent de se quitter le moins possible; et toutes les
                        deux occupées de l'éducation de leurs aimables enfans, elles partagèrent
                        leurs soins aux deux petits êtres qu'elles aimoient si tendrement. L'amitié
                        qui unissoit les deux mères (nous pouvons donner ce titre à mademoiselle de
                        Fermon, qui en tenoit vraiment lieu à sa nièce); l'amitié, dis-je, de ces
                        aimables femmes fut bientôt communiquée aux deux élèves. Une tendresse
                        vraiment fraternelle s'étoit fait sentir à leurs jeunes cœurs; on ne pouvoit
                        plus les séparer. </p>
                    <p> On ne pouvoit avoir un spectacle plus agréable: deux femmes jeunes encore,
                        d'une figure intéressante, qui se livroient sans relâche aux soins que
                        demande l'éducation! Il n'y a que la plus profonde amitié qui puisse faire
                        passer sur les dégoûts d'une tâche aussi pénible: il faut savoir allier
                        l'indulgence à la fermeté; et cet équilibre à garder n'est pas sans
                        difficulté. </p>
                    <p> Il est vrai que nos deux aimables enfans étoient doués par la nature du plus
                        heureux naturel. Zabeth étoit pétulante et folâtre, quoique très-attachée à
                        ses devoirs; et le jeune Enneric étoit froid et posé, comme tous les hommes
                        du pays où il avoit pris naissance. Il avoit un caractère ferme et décidé;
                        et quand il vouloit quelque chose absolument, sa petite sœur Zabeth (c'est
                        ainsi qu'on l'appeloit), malgré qu'elle eût aussi ses petites volontés, lui
                        cédoit avec plaisir tout ce qui pouvoit lui être agréable. </p>
                    <p> C'est ainsi que s'écouloit le tems. Zabeth apprit l'anglais, la musique, le
                        forte-piano; et Enneric partageoit son tems entre ces études d'agrémens et
                        les sciences faites pour son sexe. Ce qui plaisoit le plus à ce joli couple,
                        étoit la danse; ils prenoient cette leçon avec plaisir, et cela leur servoit
                        de récréation. Ce talent convenoit à la vivacité de Zabeth; la gaieté
                        brilloit dans ses yeux quand on annonçoit le maître à danser. Pour Enneric,
                        il étoit enchanté de pouvoir faire quelque chose qui amusât sa chère
                        petite sœur. </p>
                    <p> Pendant que ces deux aimables enfans grandissoient en agrémens et en
                        science, la Dupuis poursuivoit ses projets près de M. de Saint-Silvain; elle
                        avoit écrit à la vieille femme qui l'avoit élevée, qui demeuroit dans un des
                        faubourgs de Lyon; et elle lui avoit dicté la lettre qu'elle desiroit
                        recevoir pour hâter la décision de son maître. Cette femme, qui, pour de
                        l'argent, faisoit tout et se prêtoit à tout, s'étoit déja chargée d'écrire
                        les lettres dont il a été question plus haut, par lesqu-elles un grand
                        mariage et de grands avantages étoient offerts à la Dupuis. Elle les avoit
                        montrées à son maître, et avoit eu l'air de faire le sacrifice d'un bon
                        établissement par amour pour lui. </p>
                    <p> La même ruse fut mise en jeu; et un jour qu'ils étoient à se promener
                        maritalement, on apporta une lettre à la Dupuis; elle étoit, soi-disant, de
                        son frère. Il lui faisoit les reproches les plus amers sur sa conduite, et
                        insistoit fortement pour que l'outrage fait à sa famille fût réparé
                        promptement. Après le sermon le plus sévère, il lui mandoit qu'il étoit fort
                        malade, et que cela l'empêchoit d'aller reprendre son fils, et de réclamer
                        de M. de Saint-Silvain la réparation qu'il devoit à une famille qui avoit
                        été sans reproches jusqu'à ce jour, etc. </p>
                    <p> La lecture de cette lettre le fit tomber dans une profonde rêverie: il
                        tenoit à la Dupuis, parce qu'elle avoit su ployer son caractère sur le sien,
                        et qu'elle s'étoit, sans qu'il s'en fût douté, emparée de toutes ses
                        volontés; mais le public .... sa fille .... tout cela l'arrêtoit au bord du
                        précipice. Elle le vit balancer; elle employa à propos tous les grands
                        ressorts qu'elle savoit mettre en jeu; elle se jeta à ses pieds, en fondant
                        en larmes: elle lui fit entendre que le cri de sa conscience commençoit à la
                        tourmenter; qu'elle ne pouvoit pas être plus long-tems l'auteur de la honte
                        et du déshonneur de sa famille; qu'elle sentoit que le sacrifice qu'elle
                        alloit faire lui coûteroit la vie; mais que, s'il vouloit avoir la bonté de
                        payer sa dot, elle étoit toute déterminée à se jeter dans un cloître, pour y
                        demander pardon à Dieu de toutes ses fautes, et qu'elle feroit tous ses
                        efforts pour oublier un amour qui, jusqu'à ce jour, avoit fait le bonheur de
                        sa vie .... M. de Saint-Silvain ne put résister aux expressions touchantes
                        qu'elle sut employer. Il la releva, l'embrassa, et lui dit: Eh bien, ma
                        chère amie, il ne sera pas dit que je ferai le malheur d'une créature si
                        intéressante; je braverai l'opinion publique .... Que m'importe, après tout,
                        les propos de gens qui ne savent apprécier ni tes qualités, ni ton cœur?
                        Console-toi; tu seras ma femme; je ne te demande qu'une chose, c'est de
                        laisser ma fille entre les mains de sa tante? Elle y consentit d'autant plus
                        volontiers, que, venant d'obtenir un des articles principaux à ses vues,
                        elle avoit le tems d'en disposer, quand une fois elle seroit sa belle-mère;
                        d'ailleurs, rien ne pressoit: Zabeth étoit encore jeune, et il étoit instant
                        qu'elle s'occupât de ses intérêts, avant de penser à ceux de son fils. </p>
                    <p> Peu de tems après, M. de Saint-Silvain l'épousa. On ne peut pas dire qu'il
                        l'éleva jusqu'à lui, mais qu'il s'abaissa jusqu'à elle. A tous égards,
                        c'étoit une femme de mauvaises mœurs: la preuve est la conduite qu'elle
                        avoit tenue avant de se donner à M. de Saint-Silvain. Il est vrai qu'il
                        ignoroit qu'elle eût eu un enfant: il ne voyoit que la conduite qu'elle
                        avoit tenue dans sa maison; et, ne pouvant approfondir le motif qui en avoit
                        fait une femme si réservée, il la croyoit réellement un être estimable. Il
                        auroit dû sentir pourtant qu'une fille, qui a vraiment de la vertu, ne se
                        donne point à un homme marié, et à un homme qui, par son état étant
                        au-dessus d'elle, ne peut jamais lui donner l'espoir de légitimer une
                        foiblesse, à moins qu'il ne soit pas assez délicat pour calculer la distance
                        qui doit exister entre une servante et un maître. Le fait est que M. de
                        Saint-Silvain ne voyoit pas si loin: la fille lui convenoit; il s'étoit
                        laissé séduire par l'amour qu'il lui supposoit pour lui; il n'étoit pas
                        très-difficile d'ailleurs: pourvu qu'il eût une femme .... là .... il ne
                        s'inquiétoit guère qui elle étoit. </p>
                    <p> Plus d'un lecteur sera sans doute étonné de voir cette Dupuis qui, pendant
                        près de dix ans, poursuit son projet avec une persévérance étonnante, et
                        qui, pendant ce nombre d'années, ne se dément pas un moment du rôle qu'elle
                        a pris pour parvenir à son but? Cela n'est pas sans exemple. Elle gagnoit de
                        l'âge; M. de Saint-Silvain, qui touchoit à la cinquantaine, tenoit, par
                        raison, à une créature qui lui étoit devenue nécessaire plus que jamais.
                        L'isolement dans lequel sa foiblesse pour elle l'avoit jeté, faisoit que,
                        pour ainsi dire, elle lui restoit seule. Il étoit d'un caractère si
                        apathique sur ce qui l'entouroit, que la présence même du petit Dupuis, qui,
                        depuis long-tems étoit dans sa maison, et qui, au premier moment où il y
                        vint, n'y devoit rester qu'un mois, ne lui fit faire aucune réflexion.
                        C'étoit un homme qui se laissoit entraîner par le tems et par les
                        circonstances; et il crut récompenser la vertu, en épousant cette fille. </p>
                    <p> Lorsque mademoiselle de Fermon sut la bassesse dans laqu-elle son beau-frère
                        venoit de tomber, elle ne put pas envisager le sort de sa nièce sans pleurer
                        amèrement. Les malheurs auxquels cette chère enfant sembloit être destinée,
                        la jetèrent dans la plus cruelle douleur. Elle la tenoit dans ses bras, et
                        elles confondoient leurs larmes. Zabeth faisoit tous ses efforts pour
                        consoler sa tante. Ah, ma chère maman! lui disoit-elle, ne me ramène jamais
                        chez papa. Je l'aime, je t'assure, malgré tous les chagrins qu'il t'a
                        causés; mais pour cette Dupuis ...... je ne veux jamais la revoir; et,
                        malgré tout ce que l'on me dira, je ne l'appellerai jamais maman. Mais ne
                        pleure pas, tendre maman: Zabeth ne te quittera jamais. Si on vouloit
                        m'avoir, nous irions dans le pays de mon frère Enneric ...... Comme elle
                        prononçoit ces mots, il entra avec sa mère. Depuis le tems qu'ils vivoient
                        familièrement ensemble, on n'avoit vu couler aucune larme. Les enfans, quand
                        ils avoient tort, étoient réprimandés avec plus ou moins de rigueur, selon
                        l'exigence du cas; cela les rendoit très-sérieux, moins par humeur, que
                        parce que réellement ils sentoient qu'ils avoient eu tort; et ils ne
                        pleuroient pas, parce que, quoique jeunes, la raison chez eux ne laissoit
                        pas d'être formée. C'est à quoi on s'étoit particulièrement attaché. </p>
                    <p> Lorsqu'Enneric vit mademoiselle de Fermon et sa chère Zabeth en larmes, il
                        s'élança de la porte avec une promptitude extrême, et leur demanda ce
                        qu'elles avoient? Madame Noriss fit la même question; et son amie lui conta
                        ce qui venoit de se passer à Château-neuf (nom de la terre de M. de
                        Saint-Silvain). Elle ne dissimula pas ses craintes sur le sort de sa nièce,
                        si jamais elle tomboit entre les mains de la créature que son père venoit
                        d'épouser. Pendant qu'elle entroit dans les détails les plus intéressans, le
                        jeune Enneric prenoit une attitude fière: il se faisoit grand, en se
                        redressant avec affectation. Comment! dit-il, c'est cela qui vous fait
                        pleurer? parce que son père a épousé une méchante femme qui n'est pas digne
                        de lui? Il faut ne les pas voir. Je ne souffrirai pas que l'on rende ma sœur
                        malheureuse. Ce ton de maître arracha aux deux amies un sourire
                        involontaire, qui se fit passage à travers les larmes qu'elles versoient. --
                        Eh bien! que ferois-tu, mon cher Enneric, si l'on venoit ici m'enlever ta
                        sœur? -- Ce que je ferois? dit-il avec un ton d'assurance tout-à-fait
                        aimable; je me battrois contre ceux qui viendroient: je cacherois Zabeth, et
                        je l'emmenerois à Wenstead, chez ma bonne maman Noriss. Et puis je
                        grandirai; je ne serai pas toujours petit; et, quand une fois je serai grand
                        comme un homme, je réponds bien que personne n'osera faire de la peine à
                        Zabeth, ou ils auront à faire à moi. Zabeth étoit si contente de voir son
                        frère prendre ainsi son parti, qu'elle fut l'embrasser, en lui disant: Je
                        savois bien que tu nous défendrois contre les méchans. Je l'ai dit à maman;
                        il ne faut pas s'inquiéter. Sois sûre, dit-elle en s'adressant à
                        mademoiselle de Fermon, que, si on vouloit nous chagriner, mon cher Enneric
                        sauroit bien nous défendre. La sécurité de l'une, et la petite audace de
                        l'autre, firent que les deux mères se regardèrent. -- Voilà un défenseur,
                        dit madame Noriss. -- Oui, ma chère Eléonore, dit mademoiselle de Fermon, je
                        me permets de lire dans l'avenir, et j'en accepte l'augure. En disant ces
                        mots, elles s'embrassèrent, prirent chacune la main de leur enfant, les
                        joignirent, et leur dirent avec attendrissement: Aimez-vous, mes amis; et
                        puisse le ciel vous permettre un jour de vous aider dans les vicissitudes de
                        la vie! N'oubliez jamais ce moment-ci. -- Oh! jamais, dit Enneric avec feu.
                        On ne rendra ma sœur malheureuse, que quand je serai mort. -- Comment, mort?
                        dit Zabeth; mais je ne veux pas que tu meures: et, en disant cela, elle se
                        mit à pleurer. -- Il ne mourra pas, ma chère fille, dit madame Noriss: il
                        vivra pour vous aimer, et pour vous rendre heureuse. Embrassez-vous, et
                        allez vous promener et jouer. Ils s'embrassèrent tous deux, et furent au
                        jardin. Mais ce jour là le jeu ne les occupa pas beaucoup. Enneric étoit
                        grave: il pensoit au tems où il seroit un homme, et où il pourroit faire
                        valoir ses volontés. Il en parloit à sa sœur avec un air d'assurance qui en
                        imposoit à son jeune esprit; et, depuis ce jour, elle regarda son frère
                        comme un personnage plus important qu'elle ne l'avoit vu jusqu'alors. Elle
                        avoit mis sa confiance et son espoir en lui, et cela avoit fait naître en
                        elle une espèce de considération. </p>
                    <p> Mademoiselle Dupuis, que nous ne pouvons nous résoudre à appeler madame de
                        Saint-Silvain, garda, pendant la première année de son mariage, le même ton
                        de déférence qu'elle avoit toujours eu avec son maître. Trop accoutumée à
                        dissimuler, pour jeter si-tôt le masque, elle avoit continué à se ployer à
                        tout. Si, de tems à autre, quelques éclairs de son caractère altier se
                        faisoient jour à travers son ton doucereux, elle savoit le réparer si
                        promptement, et reprenoit si bien le langage de la bonté, que son époux
                        admiroit son heureux caractère, et lui trouvoit beaucoup plus de mérite, que
                        si elle avoit toujours eu la même égalité d'humeur. De son côté, le petit
                        Dupuis s'étoit maintenu, d'après les conseils de sa mère, de façon à se
                        faire aimer de tout le monde. Mais le moment où elle se livra à ce qu'elle
                        étoit réellement, fut le signal où le fils ne trouva plus de bornes à ses
                        vicieux penchans. Chaque jour on trouvoit des effets qui disparoissoient.
                        Les domestiques, dans la crainte d'être accusés, épièrent le coupable. On
                        surprit Dupuis, et on le dit à M. de Saint-Silvain. Il en parla à sa femme,
                        en lui conseillant d'écrire à son frère de venir le reprendre; qu'il ne
                        l'avoit laissé que pour un mois; et que, depuis quatre ans, il n'y avoit pas
                        pensé. La Dupuis se mit fort en colère. Elle prétendit que c'étoit une pure
                        calomnie; que son neveu n'étoit pas capable de pareils torts; que c'étoit
                        ses ennemis qui faisoient répandre ce bruit; qu'elle n'ignoroit pas qu'elle
                        en avoit; qu'un de ces jours, elle seroit aussi en butte à de pareils
                        soupçons; qu'elle aimoit son neveu; qu'elle avoit desiré de le garder; et
                        que son frère, la voyant mariée, ne s'y étoit pas opposé; que, s'il falloit
                        qu'il sortît de la maison, elle s'en iroit avec lui; qu'il n'y avoit rien de
                        plus affreux que de prêter l'oreille à de pareilles horreurs ....... Après
                        s'être déchaînée avec une violence qui avoit fort étonné M. de
                        Saint-Silvain, elle se mit à pleurer, selon sa louable coutume. Elle ne
                        voulut pas dîner; et il fut obligé, pour appaiser cette furie, de lui
                        demander mille pardons. Il aimoit la paix, comme il le disoit très-bien; et
                        l'aimoit tellement, qu'avec le moyen d'une scène, on le menoit où l'on
                        vouloit. </p>
                    <p> Le petit bon homme prit aussi de l'humeur. Piqué contre les valets qui
                        l'avoient épié, il leur joua les tours les plus sanglans. Ils demandèrent
                        leurs comptes; et, au bout de deux ans de ménage, pas un domestique ne
                        vouloit entrer au service de M. de Saint-Silvain. Cette désertion lui ouvrit
                        un peu les yeux. Il étoit devenu sombre. Seul avec la mère et le fils qui le
                        dominoient, cet homme se trouva sans amis, sans parens, et presque sans
                        domestiques. Des scènes fréquentes finirent par lui rendre sa maison
                        insupportable. Depuis quatre ans que mademoiselle de Fermon étoit sortie de
                        chez lui, elle s'étoit contentée de lui écrire, de lui donner des nouvelles
                        de sa fille; mais elles n'avoient point été à Château-neuf. Lui-même ne
                        desiroit pas de les voir. La présence de ces deux êtres-là lui étoit une
                        sorte de reproche; et, malgré tous ses torts, son cœur n'y étoit pas
                        totalement fermé. On se laisse tromper long-tems .... très-long-tems! .....
                        mais enfin on finit par voir clair. Quand le mal est sans remède, on cherche
                        soi-même à rattacher le bandeau que le tems avoit soulevé. L'amour-propre
                        s'en mêle; et l'on aime mieux souffrir en silence, que d'avouer publiquement
                        sa turpitude. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain sortoit souvent. La chasse lui étoit devenue plus
                        agréable que jamais. Un jour qu'il s'étoit éloigné plus que de coutume, il
                        fut tout étonné de se trouver presqu'à la porte de Boulogne. Il jeta un
                        soupir ...... et sa fille Zabeth ..... et cette femme si douce qui n'étoit
                        plus .... vinrent se présenter à son esprit. Un mouvement involontaire lui
                        fit continuer sa route. Il arrive, et gagne, presque machinalement, la
                        maison de feus M. et madame de Fermon. La porte étoit ouverte; il avance,
                        regarde. Personne ne s'offre à sa vue: il continue d'avancer. Des rires
                        vinrent frapper son oreille ..... Il dit en soupirant: On rit ici .... et
                        chez moi, il y a long-tems que cette expression du plaisir n'existe plus!
                        ... Il arrive, ouvre la porte d'une salle au rez-de-chaussé, et voit
                        mademoiselle de Fermon et madame Noriss qui s'amusoient beaucoup des folies
                        de leurs jeunes élèves. La première jette un cri, en disant: M. de
                        Saint-Silvain! ..... Zabeth se retourne; et, d'un mouvement précipité, vint
                        se jeter dans les bras de sa tante. Enneric s'avance promptement, et a l'air
                        de vouloir leur faire un rempart de son corps. Tout le monde étoit pâle. M.
                        de Saint-Silvain seul avoit le rouge au visage. Je vous effraie, ma fille?
                        -- Non, monsieur, dit mademoiselle de Fermon. Qu'avez-vous donc, Zabeth?
                        Est-ce là l'accueil que l'on fait à un père? Zabeth fut au-devant de lui,
                        les yeux baissés, et lecœur palpitant. Il l'embrassa avec tendresse. Elle
                        étoit grande. La plus jolie taille et la plus jolie figure étoient ses
                        moindres agrémens. Son père prit un siége, en approcha un de lui, et fit
                        asseoir sa fille à ses côtés. Il l'examinoit avec plaisir. -- Que je vous ai
                        d'obligations, mademoiselle! dit-il à mademoiselle de Fermon. -- Aucunes,
                        monsieur. J'ai rempli mes devoirs. J'ai satisfait aux engagemens que j'ai
                        pris avec votre femme; puissiez-vous ne point oublier les vôtres! .... Il
                        garda un moment le silence, et lui dit: Vous voyez que je les tiens aussi?
                        Je n'ai point retiré ma fille d'avec vous, et j'y pense moins que jamais. --
                        Ah, mon père! dit Zabeth en se jetant à ses pieds, pardonnez à votre fille
                        l'accueil qu'elle vous a fait! Je craignois ..... -- Relève-toi, mon enfant.
                        Je suis fâché de t'avoir fait peur. -- Ah! ce n'est pas vous! dit Zabeth en
                        rougissant. M. de Saint-Silvain rougit aussi, et tout le monde garda le
                        silence. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon, dont l'ame généreuse souffroit quand elle voyoit à
                        la gêne des gens même qu'elle n'estimoit pas, rompit ce silence fatigant
                        pour tout le monde, et présenta à son beau-frère le jeune Noriss. Il avoit
                        connu son père dans les fréquens voyages qu'il faisoit en France, avant
                        d'épouser mademoiselle de Quinville. Enneric avoit quatorze ans, et etoit
                        très-grand pour son âge. M. de Saint-Silvain le trouva fort aimable, assura
                        qu'il seroit très-bel homme, et lui fit bon accueil: le jeune Noriss reçut
                        ces complimens très-froidement, et parla très-peu. Mademoiselle de Fermon
                        voulut faire voir les talens que Zabeth avoit acquis; elle chanta, joua du
                        fortepiano; mais jamais on ne put obtenir d'Enneric de faire voir le moindre
                        talent. Il s'en défendit même avec humeur; Zabeth le regardoit, et n'étoit
                        pas contente de cet entêtement; elle auroit eu tant de plaisir que son père
                        vît combien il excelloit dans tout ce qu'il faisoit! </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain oublia l'heure, et la soirée étoit avancée lorsqu'il
                        pensa à s'en retourner; il embrassa mademoiselle de Fermon, qu'il appela sa
                        sœur, et lui dit qu'il lui demandoit la permission de venir de tems à autre
                        jouir de leur aimable compagnie. Ah! que vous nous ferez de plaisir, mon
                        cher papa! dit Zabeth. Son père la pressa dans ses bras; et son cœur, pour
                        la première fois depuis long-tems, éprouva une vraie jouissance. Il s'en
                        retourna doucement, occupé du spectacle qu'il venoit d'avoir. Les approches
                        de sa maison resserrèrent son cœur, et il déposa à la porte toute la joie
                        qu'il avoit puisée dans la petite société de Boulogne; il se promettoit d'y
                        revenir. Aussi-tôt qu'il fut rentré, on l'accabla de questions, étonnée de
                        le voir revenir si tard. Il crut nécessaire de ne pas faire mention de la
                        visite qu'il avoit rendue à sa belle-sœur. </p>
                    <p> Il ne pensoit pas sans plaisir aux grâces naissantes de sa fille: elle avoit
                        alors onze ans; sa taille commençoit à se former, et sa figure vive et
                        piquante annonçoit gaieté et franchise. Il pensa au jeune Noriss qui en
                        avoit quatorze; il crut avoir vu des regards d'intérêt de la part de Zabeth.
                        Enneric étoit très-grand pour son âge; il étoit blond, et cela n'ôtoit point
                        à sa figure un air de fierté et de grandeur qui convient à un homme: son air
                        grave et froid annonçoit un caractère qui, avec l'âge, ne feroit que se
                        prononcer davantage. Il pressentoit qu'une douce union pourroit, par la
                        suite, se former entre deux êtres qui, élevés ensemble et amalgamés l'un sur
                        l'autre, ne pourroient qu'être heureux. Il étoit loin de blâmer à cet égard
                        les projets qu'il supposoit à sa belle-sœur. </p>
                    <p> L'apparition de M. de Saint-Silvain chez mademoiselle de Fermon avoit
                        d'abord causé de l'effroi; mais le plaisir qu'il témoigna de voir sa fille,
                        et la promesse qu'il avoit renouvelée de ne la point ôter à sa tante,
                        avoient fait rentrer le calme dans tous les cœurs. Zabeth aimoit son père;
                        on l'avoit accoutumée à le respecter, comme l'auteur de ses jours, à
                        plaindre sa foiblesse, et à ne point se permettre d'en murmurer. On avoit
                        appris, par la vieille Cateau, que la paix étoit bannie de Château-neuf; et
                        cet homme si coupable par sa foiblesse, n'étoit plus qu'une victime
                        intéressante et malheureuse. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon avoit trouvé M. de Saint-Silvain très-changé; la
                        tristesse étoit peinte dans ses yeux; elle fut touchée de l'état de son
                        beau-frère, et son sensible cœur en fut véritablement affecté. Elle en parla
                        à mademoiselle Noriss avec toute la sensibilité dont elle étoit capable;
                        elles s'attendrirent toutes les deux sur le sort d'un homme qui auroit pu
                        être heureux, et qui, par sa coupable condescendance, s'étoit plongé dans le
                        malheur, et s'étoit voué au mépris général; car les hommes, les hommes les
                        plus immoraux sont ceux qui jugent avec le plus de rigueur leurs semblables
                        ....... La tendre Zabeth versa des larmes sur le sort de son père; et, dans
                        son attendrissement, se dépitoit de penser que le mal étoit sans remède. Ah!
                        disoit-elle, je hais bien cette méchante femme que je ne puis appeler maman!
                        Mais pourtant, si je croyois que ma présence pût adoucir la tristesse de mon
                        malheureux père, je crois que j'irois sur-le-champ vivre auprès de lui. Cet
                        élan d'un bon cœur fit tressaillir madame Noriss et mademoiselle de Fermon;
                        elles embrassèrent toutes les deux Zabeth, en la couvrant des larmes de
                        l'admiration. Pendant cette scène intéressante, Enneric étoit assis dans le
                        fond de la chambre, les bras croisés et les jambes alongées, et ne
                        paroissoit pas prendre la moindre attention à ce qui se passoit si près de
                        lui. Sa mère l'appela, et lui demanda ce qu'il faisoit là? Je ne fais rien,
                        dit-il avec un air assez triste; j'écoute mademoiselle Zabeth, qui veut s'en
                        aller d'ici, et qui ne demande pas mieux de nous quitter. Elle n'a qu'à
                        venir à présent me dire qu'elle m'aime de tout son cœur, et qu'elle ne veut
                        jamais se séparer de moi! -- Il vous sied bien, M. Noriss, dit Zabeth d'un
                        ton piqué, de vous fâcher contre moi? vous qui avez reçu mon père avec un
                        air si froid, et qui n'avez jamais voulu ni chanter, ni danser avec moi,
                        malgré toutes les instances qui vous ont été faites. -- Je ne suis pas une
                        marionnette, dit Enneric; je ne danse, ni ne chante à commandement; encore
                        moins devant des gens que je ne puis aimer. -- Comment! vous n'aimez pas mon
                        père? si je le croyois, je ne vous aimerois plus. Ici les larmes de la
                        pauvre Zabeth recommencèrent. Voilà le sort des femmes, dit madame Noriss en
                        soupirant. Nous naissons pour être toujours à la gêne entre nos devoirs et
                        le sentiment. Ecoutez, mon fils; vous ne pouvez mieux prouver à Zabeth que
                        vous l'aimez réellement, qu'en considérant l'auteur de ses jours: vous devez
                        le respecter comme elle-même. Je le respecte, dit Enneric; mais cela
                        n'engage ni à chanter, ni à danser. -- Non, sans doute, dit sa mère; mais
                        c'est un acte de complaisance que l'on doit à la société. -- Je ne suis pas
                        complaisant; cela est bas: je respecterai M. de Saint-Silvain tant que l'on
                        voudra; mais voilà tout. -- Vous avez, mon cher Enneric, dit mademoiselle de
                        Fermon, tout le caractère des hommes de votre pays, froid et sec. Je suis
                        franc, dit Enneric; d'ailleurs, je me fais gloire de leur ressembler. En
                        disant cela, il se leva pour sortir. Zabeth courut après lui, lui fit mille
                        innocentes caresses, et le pria de n'être pas fâché. Je ne le serai plus,
                        lui dit-il, si tu me promets de rester avec nous? -- Je te le promets,
                        dit-elle, si mon père n'a pas besoin de moi pour son bonheur. Ah! mon cher
                        frère! ne te fâche pas contre moi, je t'en prie. Je t'aime bien, je
                        t'assure; mais songe donc qu'il est bien malheureux! C'est sa faute. -- Et
                        qu'importe? en est-il moins à plaindre? et mon devoir ne me fait-il pas la
                        loi d'oublier ses torts, et de servir à sa consolation si cela est possible?
                        -- Je connois mon fils, dit madame Noriss; il a l'ame trop belle, pour
                        n'être pas le premier à conseiller une belle action, si les circonstances
                        l'exigeoient; et plus sa chère sœur se montrera généreuse à cet égard, plus
                        il aura d'estime pour elle. Mais je ne la verrois plus, dit Enneric, si elle
                        alloit chez son père; et je ne veux pas la quitter. -- Ne nous inquiétons
                        pas de l'avenir, dit mademoiselle de Fermon; mes enfans, vous êtes jeunes,
                        formez vos cœurs à la vertu et à la patience; c'est ce dont on a le plus
                        grand besoin dans cette vie! </p>
                    <p> Enneric se raccommoda avec sa sœur; et ils se promirent de nouveau de ne se
                        quitter jamais. Au bout de quelques jours, M. de Saint-Silvain revint voir
                        mademoiselle de Fermon; il fut reçu avec le plus grand intérêt de la part de
                        sa fille: aussi-tôt qu'elle l'aperçut, elle courut se jeter dans ses bras,
                        en l'embrassant et en l'appelant son cherp apa! Le cœur de ce malheureux
                        père éprouva la plus douce satisfaction. Il rendit à sa fille ses caresses,
                        et ne cessoit de faire l'éloge de cette intéressant enfant. Enneric lui fit
                        un accueil plus gracieux que la première fois qu'il l'avoit vu, et eut même
                        pour lui mille petits égards qui touchèrent Zabeth jusqu'au fond du cœur.
                        Elle en témoigna toute sa satisfaction; et, avec son petit air engageant,
                        elle lui demanda s'il vouloit chanter? il y consentit; et ces deux charmans
                        enfans firent voir à M. de Saint-Silvain qu'ils avoient autant de talens que
                        de graces et d'esprit. La soirée fut agréable pour tous; tant il est vrai
                        que le bonheur n'existe qu'au sein d'une amitié franche; le tourbillon des
                        indifférens nous étourdit, et ne laisse rien dans le cœur qu'un vuide
                        épouvantable. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain avoit une peine infinie à quitter la maison de
                        mademoiselle de Fermon; enfin, avec un soupir, il annonça qu'il alloit se
                        retirer. Zabeth demanda à sa tante d'aller reconduire son père à une
                        certaine distance. On acquiesça à cette demande, et on sortit. A vingt pas
                        de la maison, M. de Saint-Silvain fit un mouvement de surprise, en voyant un
                        jeune garçon qui se couloit le long d'un mur, et qui le suivoit. Il dit:
                        C'est toi, Dupuis? A ce mot, le petit Dupuis disparut et s'enfuit. Il avoit
                        un an de plus qu'Enneric; mais il avait la tête de moins. Celui-ci vouloit
                        courir après, et le ramener. Ce n'est pas la peine, dit M. de Saint-Silvain;
                        je le retrouverai assez tôt: il dit cela en soupirant; il lui étoit aisé de
                        voir que l'on espionnoit ses démarches. On se sépara, et chacun fut
                        retrouver sa maison. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain n'avoit pas dit à sa femme qu'il avoit vu sa fille; il
                        craignit que cela ne fût le sujet d'une scène violente, et il les redoutoit
                        on ne peut davantage; il craignoit de rentrer chez lui, et qu'à son arrivée
                        on ne l'accueillît des plus amers reproches. Il fut fort étonné de trouver
                        le visage de madame de Saint-Silvain fort gracieux. Elle ne lui parla de
                        rien; mais comme il savoit qu'elle l'avoit fait suivre, il lui dit qu'il
                        avoit été faire une visite à mademoiselle de Fermon. Vous avez très-bien
                        fait, mon ami, dit sa femme; je vous assure qu'il me tarde de voir votre
                        fille, qui doit être charmante? Je n'ai point osé vous en parler, de peur de
                        vous déplaire; mais si vous me procuriez ce plaisir, je vous en aurois la
                        plus sensible obligation. M. de Saint-Silvain, qu'un rien désarmoit, fut on
                        ne peut plus sensible aux douces paroles de sa femme. Il aimoit sa fille, et
                        l'espoir de la voir chez lui quelquefois, s'il étoit possible de réunir les
                        esprits, fit éprouver à son cœur une vraie satisfaction. Il en témoigna
                        toute sa joie; et cette créature adroite, qui connoissoit bien le moyen de
                        l'amener à ses vues, vit qu'elle n'avoit point encore perdu l'empire qu'elle
                        avoit sur son ame, malgré tous les différends qui s'élevoient souvent dans
                        le ménage; mais qui étoient bientôt appaisés, parce que M. de Saint-Silvain
                        cédoit toujours à la volonté de sa femme. </p>
                    <p> L'apparition de Dupuis avoit étonné mademoiselle de Fermon. Elle n'ignoroit
                        pas qu'il y avoit dans la maison de son beau-frère un neveu de sa femme. Sa
                        délicatesse souffroit de voir M. de Saint-Silvain esclave d'une créature
                        assez vile pour éclairer ses démarches, et un jeune homme assez bas pour se
                        prêter à une chose qui, en soi, est humiliante. Elle ne pouvoit que gémir
                        sur son sort. Il vint le surlendemain avec une figure rayonnante de
                        satisfaction: il étoit tout glorieux de n'avoir point été grondé par sa dame
                        et maîtresse. Madame Noriss et son fils n'étoient point dans ce moment chez
                        mademoiselle de Fermon. M. de Saint-Silvain n'étoit pas fâché de la trouver
                        seule. Il pria Zabeth de vouloir bien faire un tour de jardin. Elle se
                        retira, mais avec une sorte d'inquiétude du sujet qui alloit être traité.
                        Malgré tout son bon cœur et sa tendresse pour son père, la crainte d'aller
                        chez lui ..... non pour lui, cette idée étoit loin d'elle; mais cette femme
                        qui tenoit la place d'une mère qu'elle auroit tant aimée, à en juger par la
                        tendresse qu'elle éprouvoit pour cette si bonne tante! ..... et ce petit
                        garçon qu'elle n'avoit qu'entrevu, mais qui lui paroissoit si laid! .... et
                        son cher Enneric! .... son petit cœur soupira. C'étoit un tribut à l'amitié.
                        A l'amitié ....... ah, Zabeth! vous touchez tout-à-l'heure à l'âge où ce
                        sentiment doux jette des racines profondes, et devient bientôt, en prenant
                        plus d'empire, une passion forte et dominante qui absorbe toutes les
                        facultés ..... Zabeth fut s'asseoir dans un coin solitaire du jardin, et sa
                        petite tête faisoit un grand chemin de conjectures en conjectures. </p>
                    <p> Lorsque M. de Saint-Silvain se vit en liberté avec sa belle-sœur, il
                        s'approcha d'elle, et ne savoit par où commencer ce qu'il avoit à dire. Il
                        tiroit ses bottes, toussoit, prenoit son mouchoir, sans aucun besoin de s'en
                        servir, le remettoit dans sa poche, et tout son maintien annonçoit un homme
                        à la gêne. Mademoiselle de Fermon, si bonne et si compatissante, souffroit
                        de le voir souffrir. Elle se sentoit contrainte par l'embarras de son
                        beau-frère: elle prit le parti de l'aider à s'expliquer. -- Vous avez
                        quelque chose à me dire, monsieur? parlez sans crainte; soyez sûr d'avance
                        que tout ce qui dépendra de moi, et qui ne sera pas contraire aux engagemens
                        que j'ai pris avec ma sœur, je le ferai avec plaisir. -- Je ne doute pas, ma
                        chère sœur, mais ..... je crains ..... -- Ne craignez rien. De quoi
                        s'agit-il? -- J'aime beaucoup ma fille. -- Je le crois: elle le mérite. --
                        Je desirerois ..... que ..... enfin ma sœur, si ..... mais vous n'y
                        consentirez pas ..... et pourtant cela me feroit bien plaisir! .... -- Mais
                        dites, mon frère, ce que vous desirez. Vous me faites peine: avez-vous
                        oublié combien je mets de prix à faire ce qui peut être agréable à
                        quelqu'un, quand cela n'est contraire ni à mes devoirs, ni à mes engagemens?
                        -- Eh bien, ma sœur, je me regarderois très-heureux si vous vouliez me faire
                        la grace de venir dîner un jour chez moi, et d'amener ma fille: que j'aie le
                        plaisir de la recevoir avec vous de tems à autre. Le soir même vous serez
                        ramenées chez vous; croyez-en ma parole d'honneur. -- Quoi! monsieur, vous
                        voulez me forcer à me trouver avec une femme qui a usurpé la place d'une
                        épouse respectable? et cette épouse étoit ma sœur! et cette sœur infortunée
                        a vu de son vivant celle qui, un jour, devoit lui succéder! Cette idée a
                        hâté l'heure de sa mort. Vous n'ignorez pas les chagrins qu'elle a éprouvés
                        ...... A ces mots, mademoiselle de Fermon ne put retenir ses larmes. M. de
                        SaintSivain lui-même en avoit les yeux remplis. Il ne pouvoit proférer une
                        parole: il prit la main de sa belle sœur, la porta contre son cœur, et lui
                        dit d'une voix entrecoupée: Par pitié, ma sœur, n'enfoncez pas le trait qui
                        me déchire. Je vous fais un aveu que je ne puis risquer qu'avec une ame
                        aussi généreuse que la vôtre ..... Je sais mes torts ..... je les reconnois
                        tous ..... Il est trop tard! ah! beaucoup trop tard! ..... je le sais .....
                        j'ai assez de chagrins ..... ne les aggravez pas .... Dans tout ceci, ne
                        considérez que moi, que le père de Zabeth ..... que le trop coupable époux
                        de votre aimable sœur ..... Si elle vivoit encore, son cœur généreux me
                        pardonneroit! Faut-il que je sois privé à jamais du bonheur de recevoir ma
                        fille? c'est la seule consolation qui me reste! ... me la refuserez-vous?
                        ... Non .... non .... dit mademoiselle de Fermon en lui prenant les mains,
                        et en les lui serrant tendrement. Homme foible et malheureux! ....... vous
                        verrez votre fille ..... il seroit trop barbare de vous accabler davantage.
                        Quand on reconnoît ses torts, on mérite tous les pardons. Je saurai vaincre
                        ma répugnance; je vous donnerai l'exemple du courage: j'irai chez vous, et
                        j'aurai la force de renfermer dans le plus profond de mon cœur, tous les
                        déplaisirs que je pourrois éprouver ..... Ils se jetèrent dans les bras l'un
                        de l'autre, et confondirent leurs larmes. Hélas! ce M. de Saint-Silvain que
                        l'on ne peut estimer, mais que les ames sensibles doivent plaindre, éprouva
                        dans ce moment une douceur à laqu-elle, depuis long-tems, il n'étoit plus
                        accoutumé. Leurs yeux étoient encore humides quand on annonça madame Noriss.
                        Elle entra avec son fils. Les traces des larmes qu'avoit répandues
                        mademoiselle de Fermon, firent frémir Enneric jusqu'au fond du cœur. Son
                        tête-à-tête avec son beau-frère, l'absence de Zabeth, tout cela lui fit
                        croire que M. de Saint-Silvain avoit redemandé sa fille, et qu'il alloit
                        l'emmener. Il ne prit pas de siége, et courut promptement chercher sa chère
                        sœur. Il la trouva solitaire et rêveuse. Aussi-tôt qu'ils s'aperçurent, ils
                        s'embrassèrent sans pouvoir se parler. Zabeth se mit à pleurer. Ah!
                        dit-elle, mon cher Enneric, j'ai bien peur que mon papa ne vienne me
                        chercher! Il a voulu parler à ma tante, et on m'a renvoyée. Si je vais chez
                        lui, je serai bien malheureuse, si vous ne voulez pas venir me voir; et,
                        puisque vous n'aimez pas mon père, vous n'y viendrez pas ..... Elle se tut,
                        et arrêta sur son jeune ami le regard le plus doux. -- Je ne sais, dit
                        Enneric, ce dont il est question: ta tante a pleuré: ton père lui-même a les
                        yeux un peu rouges. Mais je te jure, Zabeth, que, telle chose qui arrive, je
                        te verrai toujours; et, quand on t'emmeneroit au bout du monde, j'irois pour
                        jouir du plaisir de voir mon aimable sœur. Je t'aime bien, dit-il en
                        soupirant. Je ne sais comment ça se fait ...... j'aime bien ma mère,
                        pourtant il me semble que je t'aime encore mieux. Et moi, mon ami, il me
                        semble que je t'aime encore mieux que tout le monde. Ils se regardèrent,
                        soupirèrent, et ne dirent plus mot. Ils revinrent à la maison en se tenant
                        par la main, et se trouvèrent à la porte, sans avoir proféré une parole.
                        Zabeth n'osoit entrer: Enneric entra le premier, et trouva la conversation
                        engagée d'une façon calme qui n'annonçoit rien d'inquiétant. Mademoiselle de
                        Fermon demanda sa nièce: celle-ci l'entendit, et vint sur-le-champ. A peine
                        si elle osoit arrêter les yeux sur ceux de sa tante, dans la crainte d'y
                        lire de fâcheuses nouvelles. M. de Saint-Silvain caressa beaucoup sa fille,
                        et lui demanda si elle seroit bien aise de venir dans deux jours dîner chez
                        lui avec sa tante? Elle répondit, en rougissant, qu'elle feroit tout ce que
                        lui et sa tante voudroient. Ma fille, lui dit-il, l'obéissance est ce que
                        l'on doit attendre de votre âge; mais quand un père desire de vous voir, il
                        seroit flatteur pour lui de croire qu'il y entre un peu d'inclination.
                        Zabeth fut se jeter dans les bras de son père, et l'embrassa tendrement: ce
                        ne fut pas sans répandre quelques larmes; son cœur étoit un peu gonflé, et
                        elle ne put les empêcher de couler. Je suis fâché, dit M. de Saint-Silvain,
                        de te causer du chagrin chaque fois que je viens. Je t'assure, mon enfant,
                        que cela me peine. Ce n'est pas mon intention: je voudrois que ma présence
                        portât de la joie dans ton cœur, comme la tienne en porte au mien. Je remets
                        mes intérêts à ton aimable tante; elle te parlera, et tu verras qu'il n'y a
                        pas de quoi te chagriner. </p>
                    <p> Comme la soirée étoit avancée, il se leva pour se retirer. Zabeth étoit
                        fâchée d'avoir fait de la peine à son père. Elle ne lui répondit rien; mais
                        elle le caressa beaucoup, et il s'en alla content. </p>
                    <p> Quand il fut parti, mademoiselle de Fermon communiqua à madame Noriss la
                        conversation qu'elle avoit eue avec son beau-frère, et avoua combien son
                        cœur étoit affligé de le voir malheureux. C'est à nous, dit-elle, en prenant
                        Zabeth par la main, à avoir la générosité de soulager ses ennuis; il faut
                        être indulgent pour les foibles; j'espère, ma chère amie, dit-elle à sa
                        nièce, que tu partages mes sentimens, et que, dans la visite que je me
                        prépare à faire à ton père, tu te conduiras en fille respectueuse, et que tu
                        ne perdras pas de vue tout ce que sa position exige d'égards? Il faut fermer
                        les yeux sur ses torts, et ne te ressouvenir que de tes devoirs. Zabeth
                        baisa la main de sa tante, et l'assura qu'elle feroit tout ce qui seroit en
                        son pouvoir pour le rendre heureux, si cela dépendoit d'elle. Enneric fut
                        fort content de savoir que tout cela se termineroit à une visite, et se
                        promit bien d'aller le soir de ce jour-là au-devant de sa jeune sœur. </p>
                    <p> Le jour pris par M. de Saint-Silvain arriva: il envoya une voiture à
                        Boulogne, pour chercher sa belle-sœur et sa fille. Elles montèrent dedans,
                        et leurs cœurs n'étoient pas contens. Quel effort de générosité à
                        mademoiselle de Fermon! quelle peine pour la tendre Zabeth! Sa mère lui
                        revint dans l'esprit, et cela lui fit pousser plus d'un soupir. La maison de
                        son père lui étoit devenue étrangère: qui alloit-elle y voir? ..... Sa
                        tante, qui la vit rêveuse, chercha à lui donner un courage qu'elle avoit à
                        peine pour elle-même. Quand on rêve que l'on parle de choses pénibles, et
                        que l'on redoute le terme où l'on va, la route paroît courte. Elles étoient
                        à la porte sans s'en douter; et, quand la voiture arrêta, Zabeth s'écria:
                        Quoi! déjà! .... O ma tante! ..... -- Songe, mon enfant, lui dit celle-ci,
                        que ton père va te recevoir .... Oui .... mais il n'est pas seul! et elle
                        soupira. M. de Saint-Silvain étoit déjà à la portière. La joie brilloit dans
                        ses yeux. Il prit la main de sa belle-sœur et celle de sa fille, et les
                        conduisit ainsi jusqu'au salon. Mademoiselle de Fermon s'attendoit à chaque
                        instant à voir la nouvelle madame de Saint-Silvain. Zabeth étoit tremblante
                        à ne pas pouvoir se soutenir. Son père s'en aperçut, lui serra la main, et
                        lui dit tendrement: Tu oublies dans ce moment, ma chère fille, combien tu
                        fais plaisir à ton père! ..... Elle le regarda, et, en lui serrant la main à
                        son tour, l'assura qu'elle ne l'oublioit pas. On s'assit. Mademoiselle de
                        Fermon fit un grand effort pour avoir l'air satisfait, et soutint la
                        conversation avec une grande liberté d'esprit. Pourtant, de tems à autre,
                        elle jetoit les yeux sur la place où avoit été le portrait de sa sœur. Il
                        n'y étoit plus. Vous cherchez quelque chose? lui dit M. de Saint-Silvain;
                        j'ai cru devoir vous priver d'une vue qui auroit renouvelé les peines de
                        votre cœur: c'est une attention de ma part ..... Elle s'inclina en signe de
                        remercîment. Chaque bruit qui se faisoit entendre, portoit le trouble dans
                        l'ame de Zabeth. Enfin on entendit approcher quelqu'un, et madame de
                        Saint-Silvain entra avec son prétendu neveu. Mademoiselle de Fermon se leva,
                        la salua très-joliment. Sa nièce en fit autant; mais elle devint si pâle,
                        que l'on crut qu'elle alloit se trouver mal. Sa tante, qui s'en aperçut,
                        remonta son courage en parlant avec une liberté d'esprit toute admirable.
                        Madame de Saint-Silvain avoit l'air le plus gracieux; elle fit les plus
                        grands éloges de la figure et de la taille de Zabeth. Elle la trouva
                        charmante; mais elle l'appela toujours mademoiselle; ce qui fit beaucoup de
                        plaisir à la tante et à la nièce, car celle-ci étoit bien décidée à ne
                        l'appeler que madame. Le jeune Dupuis étoit assis en face de mademoiselle de
                        Saint-Silvain, et la regardoit sans détourner les yeux un seul moment. </p>
                    <p> On ne sera peut-être pas fâché de savoir quelle figure avoit Dupuis? Il
                        avoit une petite taille ramassée et commune, une figure courte, le nez
                        retroussé; deux gros yeux noirs très-saillans rouloient dans sa tête; deux
                        grosses lèvres épaisses, et preque toujours ouvertes, laissoient voir les
                        plus vilaines dents; des cheveux noirs et crêpus lui rendoient la tête
                        prodigieusement grosse. Point de contenance. Ce jour-là, il fit ses efforts
                        pour avoir du maintien, et cela lui donnoit un air roide et guindé qui ne
                        faisoit qu'ajouter un ridicule de plus à toute sa personne. </p>
                    <p> Zabeth ne pouvoit jeter les yeux sur lui sans être révoltée. Elle comparoit
                        cette grotesque figure à son cher Enneric, qui étoit grand, bien fait, qui
                        avoit {??}aisance et les grâces que l'on peut de-{??}rer dans un homme. Sa
                        tête, qu'il por-{??}it toujours haute, étoit ornée des plus {??}aaux cheveux
                        blonds, et sa figure étoit {??}aîche et vermeille. Une bouche un peu
                        {??}ande laissoit voir, quand il rioit, deux {??}ngs de perles d'une égale
                        blancheur. {??}Cette comparaison fit faire un petit sou-{??}r à notre
                        aimable Zabeth; et, presque {??}nteuse de cette foiblesse, elle l'étouffa
                        {??}moitié. </p>
                    <p> On passa dans la salle à manger. M. de Saint-Silvain donna la main à sa
                        belle-sœur: Dupuis s'avança pour offrir la {??}enne à Zabeth. Un mouvement
                        involontaire, et plus prompt que l'on ne peut croire, lui fit retirer la
                        sienne avec {??}ne sorte d'effroi. -- Pardi, mademoiselle, je ne la mordrois
                        pas! Cette bêtise {??}ossière fit sourire mademoiselle de Fer-{??}on, et,
                        pour excuser la petite franchise de sa nièce, elle dit: Monsieur, il ne faut
                        pas vous étonner de la retenue de ma nièce; elle est très-timide. Zabeth
                        sentit qu'il ne falloit pas toujours manifester sa façon de penser d'une
                        manière si peu polie; elle sourit elle-même, et donna sa main à Dupuis. Ils
                        furent placés à côté l'un de l'autre. Le repas se passa comme il devoit
                        se passer. La maîtresse de la maison fut aussi honnête qu'elle pouvoit
                        l'être, quand on manque de contenance et d'usage. Elle avoit plus l'air
                        d'être faite pour manger à la cuisine qu'à la table des maîtres. Enfin elle
                        fit de son mieux en fait de politesse; mais en quoi elle se surpassa,
                        c'étoit en flatterie; ce qu'elle savoit posséder au suprême degré. Un air
                        caressant et doucereux, profitant de toutes les occasions qui se
                        présentoient pour dire des choses agréables et flatteuses. M. de
                        Saint-Silvain reconnut ce jour-là cette Dupuis qui l'avoit si bien séduit
                        sous cette apparence de bonhomie qui l'avoit charmé, et qui l'avoit fait
                        regarder comme une excellente créature. S'il eût été capable de réflexion,
                        cela auroit pu lui en faire faire de profondes sur la séduction que l'on
                        avoit employée avec lui. Il auroit vu que cette adroite créature prenoit à
                        volonté le masque qu'elle croyoit nécessaire à ses vues; mais cela ne lui
                        vint point dans la tête. Il la trouva ce jour-là toute charmante.
                        Mademoiselle de Fermon même, toute prévenue qu'elle étoit, en faisant grace
                        à son maintien, la trouva d'une cordialité qui lui fit plaisir. Zabeth parla
                        très-peu. Le voisinage de Dupuis lui fit trouver le repas très-long. Pour
                        paroître aimable, il étoit d'une gaîté bruyante, et faisoit des éclats de
                        rire à fendre la tête; et comme ce qui excitoit sa gaîté n'étoit rien moins
                        que drôle, on le voyoit se pâmer sur le dos de sa chaise, pendant que le
                        reste de la compagnie étoit sérieux. Malgré les domestiques qui étoient là
                        pour servir, il vouloit faire l'empressé; se levoit avec promptitude pour
                        aller chercher des choses dont même on n'avoit pas besoin; et chaque fois
                        que cela lui arrivoit, il ne manquoit jamais de renverser sa chaise avec
                        fracas, et d'emporter des morceaux de la robe de linon de Zabeth, sur
                        laqu-elle il remettoit sa chaise quand il reprenoit sa place à côté d'elle.
                        Enfin, au dessert, il voulut aller chercher quelque chose que M. de
                        Saint-Silvain demandoit; il s'étoit si bien entortillé les pieds dans les
                        lambeaux de la robe de sa voisine, qu'il tomba par terre, et manqua
                        l'entraîner dans sa chute, parce qu'il voulut se retenir après elle. Cela
                        fit jeter un cri à Zabeth, et madame de Saint-Silvain ne put s'empêcher de
                        le reprendre de son étourderie. Elle dit, avec un air de tendresse, en
                        regardant Dupuis: Ce jeune homme est d'une vivacité! .... j'aime la jeunesse
                        pétulante, c'est signe d'un bon caractère. Personne ne répondit rien. La fin
                        du dîner tira enfin notre aimable Zabeth du martyre affreux qu'elle avoit
                        éprouvé pendant le repas, à côté d'un voisin aussi incommode. </p>
                    <p> Quand la grande chaleur fut passée, on fut faire un tour de promenade. Si
                        Zabeth avoit voulu croire Dupuis, ils auroient couru, joué à la boule, aux
                        quilles; mais elle ne se prêta pas à ces amusemens, dont le genre n'étoit
                        pas dans son éducation. D'ailleurs, la présence des lieux où elle avoit
                        passé sa tendre enfance, lui fit faire des retours pénibles. Sa tante
                        l'avoit accoutumée de bonne heure à réfléchir, et son esprit étoit formé au
                        delà de son âge. Elle avoit déjà une petite teinte de philosophie, et ce qui
                        l'entouroit étoit toujours pour elle un sujet de méditation. </p>
                    <p> Le moment du départ vint; et mademoiselle de Fermon, en montant en voiture
                        pour revenir à Boulogne, fut remerciée bien tendrement par M. de
                        Saint-Silvain de l'agréable journée qu'elle lui avoit procurée. Il lui dit
                        en l'embrassant: J'espère, ma chère sœur, que ce ne sera pas la dernière
                        fois que vous me procurerez un pareil bonheur? Elle l'assura que non. Il
                        caressa beaucoup sa fille, et, en lui donnant la main pour la faire monter
                        en voiture, il glissa quelque chose dedans, et lui dit tout bas de le mettre
                        dans sa poche. Elle rendit à son père toutes ses caresses, et on s'éloigna
                        de Château-neuf. </p>
                    <p> Quand elles furent en route, mademoiselle de Fermon demanda à sa nièce
                        comment elle avoit passé la journée? -- Avec beaucoup d'ennuis, ma chère
                        maman. J'étois obligée de regarder souvent mon père, pour raffermir mon
                        courage, qui, plus d'une fois, a manqué m'abandonner. Mon pauvre père!
                        dit-elle en soupirant, quelle vie il doit mener! comme il est entouré! mon
                        Dieu! que je le plains! si j'étois à sa place, je mourrois d'ennuis et de
                        chagrin. Mademoiselle de Fermon assura sa nièce que, malgré que M. de
                        Saint-Silvain ne fût pas très-heureux, il étoit d'un caractère à se ployer à
                        tout; et que, quoique bien souvent il se trouvât à plaindre, il l'étoit
                        moins qu'un homme qui auroit plus de caractère que lui. Elles
                        s'entretenoient ainsi, lorsqu'on entendit crier au cocher d'arrêter. C'étoit
                        Enneric qui venoit au-devant de sa sœur. Oh! qu'il y a long-tems que je vous
                        attends! dit-il. Ma très-chère Zabeth, te voilà donc? je ne pouvois vaincre
                        mes inquiétudes. Je me disois sans cesse: Si je voyois mademoiselle de
                        Fermon revenir seule, qu'est-ce que je ferois? j'irois me jeter aux pieds de
                        M. de Saint-Silvain, le prier de me recevoir chez lui, pour que je pusse, de
                        tems à autre, voir ma petite sœur; et s'il me refusoit, j'en mourrois de
                        douleur! ..... Voyez, ma tante, dit Zabeth, comme mon cher Enneric est
                        aimable! ... quelle différence avec ce petit vilain rustre que nous venons
                        de voir! Tiens, mon frère, lui dit-elle en lui montrant sa robe, j'en suis
                        quitte pour cela. -- Comment! et pourquoi t'a-t-il déchiré ta robe? -- En se
                        mettant si près de moi, dit-elle, qu'il m'en étouffoit. -- Ce petit
                        impudent! dit Enneric: et pourquoi l'avoir souffert? si j'avois été là, je
                        l'aurois envoyé d'un coup de pied manger à la cuisine. -- Eh bien, eh bien,
                        dit mademoiselle de Fermon, taisez-vous, mon ami. Il faut se soumettre aux
                        circonstances: ce que vous dites là n'est pas bien. Si vous aviez été avec
                        nous, vous auriez fait comme nous avons fait. Par considération pour son
                        père, on souffre de certaines choses; et sûrement vous vous seriez soumis à
                        ce qui auroit pu vous déplaire, quand vous auriez réfléchi que vous étiez
                        chez le père de Zabeth. -- J'ai tort, dit Enneric; pardon, ma tendre maman.
                        Je ne suis pas maître de mon premier mouvement; mais, avec la réflexion, je
                        sais que je fais mal. -- Oui, mon ami; je sais que vous revenez promptement;
                        mais vous vous laissez trop aller à ce premier mouvement. J'espère qu'avec
                        l'âge vous vous en rendrez plus maître; car agir sans réflexion ne fait
                        faire que des sottises. Voilà ce qui a causé le malheur de M. de
                        Saint-Silvain. C'est un homme qui n'a jamais réfléchi: extrêmement bon dans
                        le fond, et ayant pourtant fait des sottises toute sa vie. </p>
                    <p> Tout en parlant ainsi, on se trouva arrivé. Aussi-tôt que Zabeth put voir ce
                        que son père lui avoit donné, elle regarda ce que contenoit la boîte. Elle
                        fut enchantée de voir qu'elle renfermoit son portrait et celui de sa mère.
                        Elle les couvrit de baisers, et promit bien qu'elle ne se sépareroit jamais
                        d'un bijou si précieux. </p>
                    <p> Aussi-tôt que mademoiselle de Fermon et Zabeth furent parties de
                        Château-neuf, le bon M. de Saint-Silvain remercia sa femme de la manière
                        affable dont elle avoit reçu sa belle-sœur et sa fille. Mais c'est que
                        j'aime beaucoup cette chère enfant, dit-elle; elle seroit ma fille que je ne
                        pourrois lui être plus attachée: je la trouve charmante, et ne lui trouve
                        qu'un défaut, celui d'être un peu sérieuse. Au lieu de jouer avec Dupuis,
                        comme un enfant de son âge, elle a gardé un certain quant à elle qui, je
                        crois, ne lui vient que de l'éducation qu'elle a reçue; mais cela se
                        corrigera: Dupuis la trouve charmante. -- Je le crois, dit M. de
                        Saint-Silvain; c'est qu'il a bon goût; et cela se termina là. </p>
                    <p> Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en visites réciproques, de M. de
                        Saint-Silvain chez mademoiselle de Fermon, et de mademoiselle de Fermon et
                        Zabeth chez M. de Saint-Silvain. Plus cette dernière voyoit Dupuis, plus
                        l'antipathie qu'il lui inspiroit prenoit de force: chaque fois qu'elle le
                        voyoit, elle lui remarquoit un défaut de plus. Un jour, à table, il eut
                        l'effronterie de lui dire qu'il l'aimoit bien, qu'il seroit bien content si
                        elle demeuroit avec lui. Dame, dit-il, je vous rendrois gaie, moi; c'est que
                        je suis drôle! Vous finiriez par m'aimer: moi, je vous aime bien, et quand
                        nous serions grands, je vous prendrois pour ma petite femme. A ce mot,
                        Zabeth le regarda avec dédain, et fit voir, par la grimace qu'elle fit,
                        toute la répugnance qu'il lui inspiroit. Cela n'échappa pas à madame de
                        Saint-Silvain, qui eut la plus grande peine à retenir son courroux. Elle lui
                        dit, d'un ton assez sec: Mademoiselle, ne faites pas la grimace; mon neveu
                        vous vaut bien; il aura de la fortune. -- Eh! madame, dit mademoiselle de
                        Fermon, c'est de l'hébreu pour une fille de l'âge de ma nièce, que de lui
                        parler mariage; elle a une très-grande répugnance pour cet état là. A ce que
                        je puis remarquer, elle tiendra de moi; je n'ai jamais trouvé, depuis que je
                        suis au monde, un homme qui me plût assez pour en faire mon époux; j'en ai
                        pourtant vu de très-aimables; mais comme c'est un lien de toute la vie, il
                        faut se convenir infiniment pour se prendre: on ne commande point à son
                        cœur, et je crois qu'il n'y a d'heureux que les mariages d'inclination.
                        Madame de Saint-Silvain se radoucit beaucoup; elle prit cela pour un
                        compliment que l'on faisoit à son époux; elle s'en rengorgea, et sa figure
                        reprit son calme accoutumé. Pendant ce tems, la pauvre Zabeth avoit les yeux
                        baissés; elle étoit devenue très-rouge, et ses larmes étoient prêtes à
                        couler. Son père lui flatta la joue, en disant: Oh! nous n'en sommes point
                        encore là! nous avons le tems. Va, ma chère amie, sois toujours aimable, tu
                        ne manqueras pas de mari. Une fille qui sait plaire, en trouve plus qu'il ne
                        lui en faut; elle n'est embarrassée que du choix. Cette petite scène se
                        termina là, très-heureusement. </p>
                    <p> Cet incident, qui, au premier aperçu, n'étoit rien, n'en jeta pas moins le
                        trouble dans l'ame prévoyante de mademoiselle de Fermon. Elle crut entrevoir
                        les projets de madame de Saint-Silvain, et pensa que son beau-frère y étoit
                        consentant; que cela étoit peut-être la raison qui l'avoit amené chez elle,
                        pour pouvoir se rapprocher et venir à ce but. Elle prit sur-le-champ le
                        parti de lui en parler au premier moment où ils se trouveroient seuls; ce
                        qui ne fut pas éloigné. Trois jours après ce repas, il vint à Boulogne,
                        accompagné de Dupuis. L'apparition de ce personnage jeta tout le monde dans
                        l'étonnement; M. de Saint-Silvain s'en aperçut, et dit à sa belle-sœur qu'il
                        avoit voulu venir absolument, et que, pour ne pas faire de peine à sa tante,
                        qui l'aimoit beaucoup, il l'avoit amené. Mademoiselle de Fermon soupira, en
                        voyant cette continuelle foiblesse de son beau-frère, qui ne savoit jamais
                        avoir une volonté, telle juste qu'elle pût être. Dupuis entra donc avec son
                        air grossier, et fut rire au nez de Zabeth, en lui souhaitant le bonjour.
                        Enneric étoit à côté d'elle; ils faisoient une lecture instructive. Elle le
                        salua d'un petit air de tête assez froid, et son frère ne le regarda pas; il
                        crut être très-plaisant en arrachant le livre des mains d'Enneric, et en
                        disant, en ricanant: Que vous êtes drôle avec votre livre! qu'est-ce que
                        vous y voyez? du noir et du blanc? ... Enneric reprit le livre, devint fort
                        rouge, et lui dit, en faisant le geste de le lui jeter à la tête: Qu'est-ce
                        que ce drôle-là? Est-il honnête d'arracher ainsi ce que les personnes
                        tiennent? Si ce n'étoit par respect pour les personnes chez qui je suis, je
                        vous apprendrois à être poli? ..... Dupuis étoit violent; il donna un coup
                        de pied dans les jambes d'Enneric, en lui disant: C'est vous qui êtes un
                        drôle. Enneric se leva avec feu, le prit à la gorge, et, d'un bras déjà
                        nerveux, le fit reculer dix pas, le jeta sur une commode, lui ploya les
                        reins dessus, et alloit continuer sa correction, quand les cris de Zabeth et
                        ceux de Dupuis firent rentrer M. de Saint-Silvain, mademoiselle de Fermon et
                        madame Noriss, qui étoient sortis un moment pour voir quelque chose dans la
                        pièce voisine. M. de Saint-Silvain dégagea Dupuis, et demanda à sa fille
                        pourquoi cette scène? Elle la conta tout en pleurant. Dupuis lui donna des
                        démentis, et vouloit s'excuser, en disant qu'il n'avoit pas commencé. M. de
                        Saint-Silvain le gronda, et lui dit: Je sais que vous êtes menteur; je crois
                        ma fille et M. Noriss plus que vous. -- Eh bien, c'est bon, dit Dupuis; je
                        vais aller le dire à ma tante; et sur-le-champ il s'en alla. M. de
                        Saint-Silvain resta un peu confus; il sentit la scène qui alloit lui être
                        faite à son retour. Mademoiselle de Fermon profita de ce moment pour le
                        prendre à part, et lui parler de ses craintes sur les projets qu'elle
                        croyoit pouvoir supposer à madame de Saint-Silvain; d'unir un jour le petit
                        Dupuis à Zabeth. Fi, ma sœur, dit M. de Saint-Silvain; jamais pareille idée
                        ne pourroit m'entrer dans la tête: me croyez-vous capable de sacrifier mon
                        aimable fille à ce jeune homme-là qui, je crois, ne sera jamais un bon
                        sujet? D'ailleurs ........ Il s'arrêta; on vit qu'il étoit prêt à dire qu'il
                        n'étoit pas fait pour elle; il n'osa proférer cette idée; c'étoit faire
                        l'aveu trop ouvertement qu'il avoit fait lui-même une bassesse. Quand
                        l'amour n'aveugle plus, on s'aperçoit davantage des distances. Mademoiselle
                        de Fermon sentit la réticence; elle hasarda de demander à son frère pourquoi
                        il gardoit chez lui le neveu de sa femme? Que voulez-vous, ma sœur? lui
                        dit-il, j'aime la paix; vous le savez? Je l'achète à tous les prix. Elle
                        aime cet enfant à la folie; j'ai déjà dit quelques mots à ce sujet; mais
                        c'est une corde que l'on ne peut toucher sans risquer de grandes scènes; je
                        ne vous cache pas que je crains celle qui m'attend ce soir. Il ne put dire
                        cela sans soupirer; et mademoiselle de Fermon, toujours bonne et sensible,
                        fit tous ses efforts pour lui donner du courage et de la fermeté. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain s'en retourna, et n'approcha de chez lui qu'avec
                        inquiétude; mais sa femme, qui ne disoit rien, et ne faisoit rien sans but,
                        ne lui parla nullement de ce qui s'étoit passé à Boulogne; elle avoit l'air
                        aussi calme que si elle n'avoit pas été offensée dans l'objet de sa
                        prédilection. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon et madame Noriss firent une vive réprimande à Enneric
                        sur la pétulance de son caractère. Zabeth avoit beau l'excuser; rien
                        n'empêcha la leçon d'être un peu sévère. Il étoit debout, avec son air froid
                        comme de coutume. Il ne répondit pas un mot; mais il jura, dans le fond de
                        son ame, que, par-tout où il trouveroit Dupuis, il lui donneroit à son tour
                        des leçons de politesse. Zabeth pleura beaucoup de ce que son cher Enneric
                        avoit été grondé pour elle. Ne te chagrine pas, lui dit-il quand ils furent
                        seuls. Je te réponds qu'il me paiera tout cela. Si jamais il ose te regarder
                        en face, ou te parler, je le foulerai à mes pieds. Elle voulut appaiser son
                        frère; mais cela fut inutile. Son caractère bouillant, et une certaine haine
                        qu'il ne pouvoit vaincre pour ce petit Dupuis, le rendirent sourd à toutes
                        les demandes de sa chère Zabeth. A quelque tems de cette scène, mademoiselle
                        de Fermon fut invitée à aller à Château-neuf, pour la fête de M. de
                        Saint-Silvain. Il avoit fait une tournée dans les environs, avoit cherché à
                        se raccrocher à d'anciennes connoissances. On savoit que sa belle-sœur y
                        retournoit. Elle avoit toujours excusé, le plus qu'il lui avoit été
                        possible, les erreurs de M. de Saint-Silvain, par considération pour elle,
                        et pour Zabeth, qui étoit trouvée charmante, et dont on plaignoit le sort.
                        Quelques personnes (des hommes seulement) acceptèrent de venir ce jour-là
                        chez lui. Il en fut très-flatté, et crut pouvoir inviter madame Noriss et
                        son fils. Il pensoit que cette politesse seroit agréable à sa belle-sœur et
                        à sa fille; mais madame Noriss, lui voyoit l'antipathie qui se manifestoit
                        autre son fils et Dupuis, n'accepta pas. Enneric lui en sut bon gré, et lui
                        dit {??}ut franchement que si elle y avoit été, ne l'auroit pas accompagnée,
                        parce n'à coup sûr cela se seroit mal passé. Combien Zabeth fut affligée!
                        Voyez, mon cher frère, lui dit-elle, ce que c'est ne d'être colère! Si vous
                        aviez plus de patience, je n'ose pas dire plus de douleur, j'aurois passé
                        une journée agréable; {??}vous aurois vu. Chaque fois que j'ai été {??}ez
                        mon père, je ne m'y suis pas amusée; mais je vais m'ennuyer bien
                        davantage. Je dirai en moi-même: Il seroit {??}i, s'il vouloit être plus
                        sociable. Il ne {??}m'aime point assez pour vaincre sa répunance, et préfère
                        passer une journée {??}ns me voir, que de faire une chose qui ne lui plaît
                        pas. Ah, Enneric! je vous aime plus que vous ne m'aimez! car je souffrirois
                        pour vous voir tous les désagrémens imaginables. En disant ces mots ses
                        beaux yeux étoient baignés de larmes. Que veux-tu, ma sœur? lui dit Enneric;
                        il n'est pas dans mon caractère de montrer une figure affable à des gens que
                        je hais. Les femmes ont, à ce qu'il me semble, le talent tout particulier de
                        paroître ce qu'elles ne sont pas. C'est un don du ciel, parce qu'elles sont
                        plus exposées que nous à faire ce qui leur convient le moins. Mais quand on
                        veut se dispenser d'agir contre son gré, il me semble que l'on fait bien de
                        suivre les impulsions de son cœur. Sans cela, je crois que ce seroit
                        fausseté; et je ne suis pas faux. -- Ce que tu dis là, dit Zabeth, me
                        servira de leçon. Je commence à t'approuver, mon cher ami; tu as raison. Je
                        me conduirai ainsi, quand il ne s'agira ni de mon père, ni de ma tante. Pour
                        eux seuls, je renfermerai dans mon cœur la répugnance que je pourrois sentir
                        à faire ce qui leur conviendroit, et ne me plairoit pas. -- Oh! cela a
                        encore un terme, reprit Enneric. J'aime bien ma mère: je t'aime encore
                        davantage; mais si vous vouliez exiger, l'une ou l'autre, des choses
                        tout-à-fait contraires à ce qui me conviendroit (déraisonnable s'entend), je
                        n'y consentirois pas. -- Comment, mon frère! si je te priois bien fort d'une
                        chose ... C'est selon, dit Enneric: mais ne parlons pas de cela; nous ne
                        sommes pas dans le cas d'en juger. Cette petite conversation rendit Zabeth
                        un peu rêveuse. Enneric veut ce qu'il veut, disoit-elle en elle-même. Il
                        est, comme dit ma tante, dominant. S'il a raison, il fait bien. On est bien
                        à plaindre quand il faut céder à tout le monde, et faire ce qui ne plaît
                        pas! Elle dit que c'est le sort des femmes. Eh bien, je ferai toujours ce
                        que voudra mon frère: cela ne coûtera rien à mon cœur, et nous serons
                        heureux tous deux. </p>
                    <p> La nature avoit formé ces deux êtres l'un pour l'autre. Enneric étoit
                        volontaire, violent, entier dans ses sentimens, avec l'air de n'y pas
                        penser. Il ne heurtoit personne de front, mais marchoit à son but. Zabeth
                        étoit douce, complaisante. Depuis sa tendre enfance, elle étoit accoutumée à
                        condescendre à toutes ses volontés. Cela ne lui coûtoit rien. Elle seule
                        pouvoit être heureuse avec lui; et lui n'auroit jamais trouvé un caractère
                        qui ployât si aisément à ses desirs. Les femmes généralement sont despotes.
                        Elles ont presque toutes une volonté déterminée. Ne pas leur céder, c'est
                        devenir leur ennemi .... Les hommes et les femmes ont troqué leur caractère.
                        Les femmes commandent d'un ton absolu; et les hommes sont d'une complaisance
                        et d'une docilité serviles. Quand reprendront-ils chacun les apanages de
                        leur sexe? .... </p>
                    <p> Le jour de la fête de M. de Saint-Silvain arriva. Zabeth s'y prépara sans
                        plaisir. Ce n'est pas qu'elle n'aimât vraiment son père; mais ce Dupuis qui
                        devoit y être, et qui étoit la cause de ce qu'Enneric n'y venoit pas! ....
                        Cette idée la chagrina tellement, qu'elle eut beaucoup de peine à se
                        déterminer de faire une certaine toilette. Mais mademoiselle de Fermon
                        l'exigea; et il fallut céder. Elle parut chez son père avec toutes les
                        grâces qui lui étoient naturelles, et elles étoient relevées par une parure
                        pleine de goût. Les anciens amis de M. de Saint-Silvain lui firent les plus
                        grands complimens de sa fille, appuyant fortement sur ce qu'elle étoit tout
                        le portrait de sa mère, dont on fit un éloge pompeux, qui n'amusa pas
                        infiniment sa nouvelle épouse. Comme les personnes qui étoient là n'étoient
                        tenues à aucuns égards vis-à-vis d'elle, toutes les attentions, tous les
                        soins furent pour mademoiselle de Fermon et Zabeth. Madame de Saint-Silvain
                        eut une peine infinie à cacher son dépit; et, malgré tous ses efforts, il
                        n'échappa pas à mademoiselle de Fermon, qui, par un excès de générosité dont
                        elle seule étoit capable, la combla de politesses, pour lui faire oublier le
                        déplaisir qu'elle éprouvoit. </p>
                    <p> Il se trouva chez M. de Saint-Silvain un officier de ses amis, homme brusque
                        et sévère, que l'on nommoit M. de la Combe. Il avoit un fils, âgé de
                        dix-sept ans, qui étoit arrivé depuis quinze jours de Paris, où il prenoit
                        son éducation. C'étoit un jeune homme de la plus agréable figure. Il
                        remarqua notre Zabeth, dont les grâces et le maintien étoient faits pour
                        fixer l'attention. Le soir, tous les paysans vinrent danser dans la cour du
                        château. M. de Saint-Silvain voulut que sa fille ouvrît la fête, en dansant
                        avec le jeune Frédérique la Combe. Il accepta avec grand plaisir cette
                        proposition. Ils dansèrent avec toutes les grâces imaginables. Dupuis voulut
                        danser avec Zabeth, et l'invita pour une contredanse. Elle n'osa refuser,
                        malgré toute la répugnance qu'elle se sentoit pour lui. Elle étoit assise
                        près M. de la Combe père, qui lui dit, avec un ton un peu dur: Quoi,
                        mademoiselle! vous allez danser avec ce petit drôle? Il va vous briser les
                        bras. Il n'a pas l'air habile à la danse. Je crois qu'il feroit mieux le
                        coup de poing. Dupuis l'entendit; et son humeur grossière ne lui permit pas
                        de passer cela sous silence. Il répondit à M. de la Combe quelque chose de
                        malhonnête. Celui-ci, qui détestoit l'alliance qu'avoit contractée son
                        ancien camarade, et qui avoit le caractère d'une franchise un peu brusque,
                        se leva avec colère, et le menaça de lui faire sentir la pesanteur de son
                        bras. M. de Saint-Silvain demanda ce que c'étoit? Il lui dit franchement:
                        Tenez, mon ami, tant que vous aurez chez vous un butor de cette sorte,
                        personne n'y mettra les pieds. On regrette de ne pouvoir venir chez vous,
                        parce que l'on vous aime; mais vous avez un entourage qui en éloigne. Madame
                        de Saint-Silvain, qui avoit entendu tout cela, ne put résister au déplaisir
                        qu'elle éprouvoit depuis long-tems. Elle éclata en reproches fort amers
                        contre Zabeth, en lui reprochant que c'étoit à elle que son neveu devoit
                        tous les désagrémens qu'il éprouvoit; qu'il la valoit bien à tous égards;
                        qu'elle étoit une petite bégueule, et qu'elle avoit une hauteur que l'on
                        sauroit bien rabattre. Pendant cette scène mortifiante pour Zabeth,
                        révoltante pour tous les convives, et humiliante pour M. de Saint-Silvain,
                        il gardoit le plus profond silence, et fit voir, par sa contenance
                        embarrassée, toute la pusillanimité de son caractère. M. de la Combe se leva
                        avec promptitude, s'approcha de lui, lui serra la main vivement, et lui dit:
                        Mon ami, je suis désolé, en honneur, de vous voir dans l'état où vous êtes.
                        Si c'est pour contempler votre foiblesse que vous avez invité vos anciens
                        amis, ce n'étoit pas la peine. Vous leur faites voir qu'ils ont fort bien
                        fait de s'éloigner de chez vous: quand on vous aime, c'est vous en donner
                        une preuve que de n'y pas venir. Pauvre Saint-Silvain! ... je plains bien
                        ton aimable fille! ... En disant ces mots, il prit son fils par la main, et
                        se retira brusquement. Chacun fila, et s'éloigna de cette maison avec le
                        plus vif regret d'y être venu. Les indifférens rioient de la foiblesse du
                        maître de la maison. Ses véritables amis soupiroient, et avoient presque les
                        larmes aux yeux de voir l'espèce de dégradation dans laqu-elle cet homme
                        étoit tombé. Il resta seul avec cette furie, sa belle-sœur et sa fille.
                        Chacun s'étoit éloigné, comme je viens de le dire. Les paysans même qui
                        dansoient dans la cour, emmenèrent leur violon, et furent plus loin. Cette
                        désertion générale tira M. de Saint-Silvain de l'état de stupidité dans
                        lequel il étoit tombé. Il voulut dire un mot. Taisez-vous, monsieur, dit sa
                        femme. Il est affreux que vous fassiez venir du monde chez vous pour
                        m'insulter, et que votre impertinente fille vienne ici pour exciter les
                        personnes qui s'y trouvent contre mon neveu. -- Moi, madame? dit Zabeth; je
                        n'ai parlé à personne de M. Dupuis. Vous êtes une impertinente, dit cette
                        femme, qui étoit égarée par la colère. Si vous m'apparteniez, je vous
                        apprendrois à vous conduire autrement, ou vous passeriez mal votre tems.
                        Zabeth étoit fière. quand on lui manquoit à un certain point, sa petite ame
                        se révoltoit. Elle dit à madame de Saint-Silvain: Heureusement, madame, je
                        ne vous appartiens pas .... En disant ces mots, elle fut se jeter dans les
                        bras de son père, le couvrit de caresses, en fondant en larmes. M. de
                        Saint-Silvain crut devoir éloigner sa fille, et il la repoussa avec une
                        humeur à laqu-elle la pauvre enfant ne s'attendoit pas. Elle fut si sensible
                        à cela, qu'elle se trouva très-mal. Mademoiselle de Fermon s'empressa pour
                        la faire revenir; et, quand elle eut retrouvé ses sens, on partit pour
                        Boulogne, avec le projet de ne jamais remettre les pieds à Château-neuf. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon rentra dans sa maison avec le cœur gonflé par la
                        douleur. La pauvre Zabeth n'avoit fait que pleurer pendant le chemin. Elles
                        trouvèrent madame Noriss et son fils, quoiqu'il fût tard. Madame Noriss
                        étoit elle-même affligée, et Enneric avoit les yeux pleins de larmes. Ils se
                        demandèrent réciproquement le sujet de leur affliction. Mademoiselle de
                        Fermon conta à son amie la scène qui avoit eu lieu. Enneric dit avec feu: Eh
                        bien! avois-je raison de ne pas vouloir y aller? Si j'avois été là, Dupuis
                        ne seroit plus de ce monde, j'en réponds ... Et qu'est-ce que ce Frédérique
                        la Combe? ... Il n'a donc pas de sang dans les veines, d'avoir souffert que
                        ce petit drôle réponde mal à son père? .... -- Ah! dit Zabeth, il est
                        très-doux, mon cher frère! -- Très-doux? .... C'est un beau mérite pour un
                        garçon de dix-sept ans!... Il vous plaît, mademoiselle, parce qu'il a le
                        caractère d'une fille? .... -- Tu vas te fâcher, mon frère? Mon Dieu! j'ai
                        assez de peine! personne ne me plaît. Je voudrois être morte ..... j'ai trop
                        de chagrins! .... Ses larmes recommencèrent à couler avec abondance. Enneric
                        en fut touché, et l'embrassa tendrement, en la priant de ne plus s'affliger
                        de cela. Qu'il y avoit bien d'autres sujets de douleur! </p>
                    <p> Madame Noriss fit part à mademoiselle de Fermon d'une lettre qu'elle avoit
                        reçue dans la journée, par laqu-elle on lui mandoit qu'il falloit qu'elle
                        vînt en Angleterre: que la mère de M. Noriss étoit tombée très-malade à
                        Waustead, où est sa maison de plaisance; et que, dans l'incertitude où elle
                        étoit de la suite de sa maladie, elle desiroit voir son petit-fils, qu'elle
                        aimoit tendrement: qu'il devoit être grand, et qu'elle craignoit de mourir
                        sans l'avoir embrassé. Quoi! ma chère Eléonore, vous allez nous quitter! dit
                        mademoiselle de Fermon. Ah! que cette séparation va être pénible à mon cœur!
                        Mon existence étoit douce entre vous et ma chère Zabeth: vous avez remplacé
                        dans mon cœur une sœur tendrement aimée, et vous m'en teniez lieu. Ces deux
                        aimables femmes s'embrassoient tendrement; et cette séparation coûtoit
                        autant à l'une qu'à l'autre. Madame Noriss aimoit mademoiselle de Fermon, et
                        regardoit Zabeth avec les yeux d'une mère. Son cœur étoit brisé: elle
                        détestoit l'Angleterre; ce voyage lui coûtoit plus que l'on ne peut
                        imaginer. Elle proposa à son amie de l'accompagner. Je ne puis dans ce
                        moment, dit mademoiselle de Fermon: ma santé, depuis long-tems, n'est pas
                        excellente, et je crains que le changement d'air ne me soit pas salutaire;
                        sur-tout celui que l'on respire dans un pays que le soleil ne semble
                        éclairer qu'à regret. -- Ah, ma chère maman! dit Enneric, que je serois
                        content si vous pouviez venir! je ne quitterois pas ma chère Zabeth. J'en ai
                        pleuré toute la journée; ma mère le sait bien? J'ai dans l'idée que, si je
                        la quitte, je ne la reverrai jamais .... Pendant cette conversation, la
                        pauvre Zabeth fondoit en larmes; elles ne pouvoient se tarir. La scène de la
                        journée, et le départ d'un frère .... d'un ami qu'elle aimoit tant, étoient
                        trop de choses à-la-fois pour son jeune cœur: elle finit par se trouver
                        encore mal. Enneric ne put voir sa sœur dans cet état sans tomber dans le
                        désespoir: il jura qu'il ne partiroit point, et qu'il ne vouloit pas la
                        quitter. Cette maison, qui, depuis plusieurs années, n'avoit été que le
                        théâtre de la douce amitié, de la concorde et du bonheur, devint, en vingt
                        quatre heures, l'asyle de la peine et de la douleur. Qu'est-ce qui peut
                        compter sur un bonheur constant? Plus il y a de tems qu'on est heureux, plus
                        on est proche du malheur! Ces quatre personnes si bien faites les unes pour
                        les autres, et dont la tendre union dans laqu-elle elles vivoient avoit fait
                        les délices, étoient à la veille d'être séparées pour long-tems. Zabeth, qui
                        avoit à peine atteint l'aurore de sa vie, étoit déja assaillie par
                        l'adversité. O pauvre Zabeth! faites-vous une ame forte .... Vous n'êtes
                        point au bout des chagrins qui vous sont réservés! ... Est-il un terme aux
                        peines, quand on a l'ame sensible? ... Oui .... il en est un .... c'est la
                        mort .... Triste vérité .... dont les cœurs tendres ne font que trop la
                        fatale expérience! ... Il étoit tard, il fallut enfin se séparer. Madame
                        Noriss s'en alla chez elle avec son fils, qu'elle eut une peine incroyable
                        d'arracher d'auprès de Zabeth, que les chagrins de la journée et ceux
                        qu'elle venoit d'éprouver avoient rendue malade. Elle avoit un mal de tête
                        accablant, et le poulx étoit fort élevé. On la mit au lit; mais elle ne put
                        fermer l'œil de la nuit. L'absence prochaine de madame Noriss et de son fils
                        lui faisoit éprouver les plus grands chagrins: elle se désoloit de ce que la
                        santé de sa tante ne lui permettoit pas de faire un voyage qui lui auroit
                        été bien agréable. Trop jeune encore pour se rendre compte de ses secrets
                        sentimens, elle ne voyoit que de l'amitié là où il y avoit un commencement
                        d'amour. </p>
                    <p> Pour Enneric, la rage étoit dans son cœur; il ne pouvoit se résoudre à
                        s'éloigner d'un lieu où il laissoit ce qu'il avoit de plus cher. Depuis sa
                        tendre enfance, il n'avoit pas quitté un seul jour sa chère Zabeth, et son
                        esprit ne pouvoit se ployer à penser qu'il seroit plusieurs jours ...
                        peut-être plusieurs mois sans la voir. Le sommeil ne lui fut pas plus
                        favorable qu'à sa sœur. Il avoit trois ans plus qu'elle; il n'ignoroit pas
                        qu'il existoit entre les deux sexes un sentiment plus vif que l'amitié. Il
                        sentit dans son cœur toutes les émotions qui caractérisent l'amour: il se
                        dit à lui-même qu'il aimoit Zabeth, et qu'il l'aimoit d'amour. Eh bien! elle
                        sera ma femme; elle m'aime: quand elle sera plus grande, elle m'aimera
                        davantage, et nous serons heureux. Làdessus, il fit mille projets qui
                        flattèrent son cœur et son esprit; et cela le détermina plus aisément à
                        passer quelquetems loin d'elle. Les hommes sont si-tôt consolés! ... </p>
                    <p> Il se leva le lendemain de grand matin, et passa dans la chambre de sa mère,
                        qu'il trouva triste. Il lui fit part des réflexions qu'il avoit faites.
                        J'aime Zabeth, lui dit-il; je l'aime pour en faire ma femme, et j'espère ne
                        point y trouver d'obstacles. Si, par hasard, il en survenoit, j'ai le
                        courage de les vaincre; et j'espère, ma mère, que vous approuvez ma façon de
                        penser? Madame Noriss embrassa son fils. -- Oui, mon ami, je l'approuve;
                        cette idée me charme: tu trouveras dans une pareille compagne tout le
                        bonheur que l'on peut espérer du mariage. Mais .... elle est encore bien
                        jeune .... la santé de sa tante est bien foible .... et, si elle avoit le
                        malheur de la perdre, elle retomberoit au pouvoir de son père; ou, pour
                        mieux dire, d'une femme qui profiteroit de l'empire qu'elle a sur l'esprit
                        de M. de Saint-Silvain pour empêcher une union qu'assurément elle ne desire
                        pas. Qui sait si son projet n'est pas de la marier à Dupuis? -- Fi donc!
                        n'ayez pas cette crainte, ma mère: avant qu'elle soit victime d'un pareil
                        monstre, il auroit ma vie ou j'aurois la sienne. -- Point de ces
                        emportemens, mon ami, lui dit sa mère: espérons tout du tems, et allons voir
                        comment se porte cette chère Zabeth. </p>
                    <p> Ils la trouvèrent dans un grand accablement. La vue de son cher Enneric lui
                        fit du bien; mais, quand elle pensa que bientôt elle n'auroit plus le
                        plaisir de le voir, ses larmes coulèrent. Mademoiselle de Fermon fit tout
                        son possible pour la consoler, en lui promettant qu'aussi-tôt qu'elle se
                        sentiroit mieux, elle étoit décidée à aller faire un tour en Angleterre. Cet
                        espoir remit un peu de calme dans son ame. Son cher Enneric, qui se trouva
                        seul avec elle, lui conta tout uniment les projets qu'il avoit faits, et
                        l'assura qu'elle seroit sa femme, et qu'il n'en auroit jamais d'autre
                        qu'elle. Zabeth, pour la première fois de sa vie, rougit, et sentit palpiter
                        son cœur. Ah! dit-elle, j'avois une idée confuse du bonheur dont tu me
                        parles; mais je ne pouvois la développer. Tu viens de m'éclairer, mon cher
                        Enneric! En disant ces mots, elle l'embrassa tendrement, et lui fit les plus
                        douces caresses .... Dans cet âge heureux où l'on ne distingue point le bien
                        d'avec le mal, où le cœur pur et sans détour suit les douces impulsions de
                        la nature ... on se rendroit coupable sans en avoir eu la volonté ... La
                        tendre Zabeth ne fit point les grimaces d'une fille de dix-huit ans, qui
                        veut paroître novice: elle l'étoit en effet, et croyoit ne point pécher
                        contre la pudeur, en caressant un homme qu'elle aimoit, et duquel elle
                        comptoit devenir la compagne .... Ce doux épanchement de part et d'autre en
                        fit deux êtres tout différens. Zabeth se vit à la veille d'être madame
                        Noriss: encore trois ou quatre ans, et c'étoit un bonheur assuré pour la vie
                        ... Enneric vit dans cette aimable créature la femme qu'il se destinoit; il
                        la regardoit déjà comme un bien qui lui appartenoit, et lui dit, d'un ton
                        tout marital, qu'il vouloit qu'elle vînt en Angleterre aussi-tôt que sa
                        tante se porteroit mieux. Les choses ainsi arrangées dans leurs jeunes
                        têtes, ils se trouvèrent bien plus contens; et ce départ tant redouté, qui
                        leur faisoit pourtant une certaine frayeur, leur parut moins cruel, par les
                        projets dont ils s'étoient bercés. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon et madame Noriss étoient bien loin de se flatter
                        d'une chose aussi agréable: elles y voyoient plus d'obstacles que leurs
                        enfans. Quand on a acquis un certain âge, et qu'on a de l'expérience, on ne
                        se laisse pas aller aussi aisément aux douceurs de l'illusion! Il n'est
                        qu'un tems pour ces agréables chimères! </p>
                    <p> Elles ne voulurent point affliger ni Zabeth ni Enneric, en levant un coin du
                        rideau qui cachoit l'avenir, et leur faire voir tous les événemens prévus et
                        imprévus qui, d'un moment à l'autre, renversent les plus flatteuses
                        espérances. Elles eurent l'air d'être de leur avis; et, tout en approuvant
                        leurs projets, des soupirs involontaires sortoient de leur bouche. </p>
                    <p> Comme ils venoient de sortir de table, on annonça M. de la Combe: il venoit
                        avec son fils faire des excuses à mademoiselle de Fermon sur son
                        indiscrétion de la veille; indiscrétion qui avoit causé tant de peines à
                        Zabeth, et une scène si cruelle à M. de Saint-Silvain. Que voulez-vous,
                        mademoiselle? lui dit-il, j'ai la franchise d'un vieux soldat; je ne puis
                        voir des choses qui me choquent à un certain point, et me taire. C'est un
                        très-grand défaut dans le monde, j'en conviens: si j'eusse pensé trouver
                        Saint-Silvain sous la férule d'une mégère, et un petit drôle insolent et
                        grossier, à-coup-sûr je n'aurois point accepté son invitation. Je savois
                        bien qu'il s'étoit mésallié en épousant une domestique; mais j'étois loin de
                        croire qu'il n'étoit pas le maître chez lui; si je l'eusse pensé, je
                        n'aurois point été dîner chez madame ...... </p>
                    <p> Pendant la conversation de M. de la Combe et de ces dames, Enneric n'ôtoit
                        point les yeux de dessus le jeune Frédérique, qui avoit deux ans de plus que
                        lui, et qui étoit plus grand; il se hasarda de lui demander comment il avoit
                        souffert que Dupuis manquât à son père en sa présence? Frédérique étoit
                        froid et réfléchi; il se mit à sourire de cette question, et lui dit que,
                        dans une assemblée, on ne pouvoit corriger une pareille impertinence; que,
                        par-tout ailleurs, il l'auroit remis dans son devoir, malgré la répugnance
                        qu'il se sentoit pour se compromettre avec un pareil individu. Enneric lui
                        dit: Vous avez donc du sang-froid? -- Beaucoup. Je ne vous ressemble pas; je
                        ne suis pas maître de mon premier mouvement. Tant pis; cela fait faire
                        quelquefois des choses dont on se repent. -- Cela est possible; je suis
                        ainsi. -- Mon père est de même. -- A-t-il fait beaucoup de sottises? -- Il
                        s'est battu souvent. -- Eh bien, je me battrai souvent; ce n'est pas un
                        grand malheur. -- Non, sans doute, dit Frédérique, quand c'est pour une
                        bonne cause; mais pour un mot dit sans réflexion ..... -- Vous avez raison
                        ..... </p>
                    <p> Tout en jasant, ils furent faire un tour de promenade. Enneric, qui étoit
                        franc, conta à Frédérique son projet de mariage avec Zabeth, son départ pour
                        l'Angleterre, et l'espoir qu'il avoit qu'elle viendroit sous peu l'y
                        rejoindre. Je suis charmé de cet aveu, dit la Combe; puisque vous vous
                        aimez, je ne dois plus penser qu'à être votre ami à tous deux; je vais vous
                        parler franchement à mon tour. Si mademoiselle de Saint-Silvain n'avoit été
                        promise à personne, et qu'elle eût pu disposer de son cœur, j'aurois cherché
                        à lui plaire; car je la trouve charmante. J'ai vu beaucoup de jeunes
                        personnes à Paris, qui est le centre où tout ce qu'il y a d'aimable vient se
                        réunir et y briguer des regards et des amans; je n'ai trouvé que de la
                        coquetterie ou des modesties affectées; je n'ai vu à personne ce maintien
                        ouvert et modeste, cette candeur naïve et franche de mademoiselle de
                        Saint-Silvain. Son ame est dans ses beaux yeux, qu'elle ne baisse point à
                        propos de rien, et qu'elle n'arrête point sur vous avec l'air de vouloir
                        être remarquée. J'en avois parlé à mon père; mais c'est une affaire finie
                        d'après la confiance que vous avez eue en moi; vous serez heureux, je n'en
                        puis douter; et je vous en fais mon compliment du plus profond de mon cœur.
                        Enneric se jeta avec pétulance dans les bras de son nouvel ami (à cet âge on
                        est si bon! .....) le remercia de sa confiance, et lui jura une amitié à
                        toute épreuve. Comme il étoit sur son départ, et que l'on n'attendoit qu'un
                        vent favorable pour partir, ils se promirent de s'écrire; et, depuis ce
                        moment, ils furent toujours liés par l'amitié; il s'étoit établi entr'eux
                        une confiance intime, et Zabeth en étoit le principe. </p>
                    <p> Quand ils rentrèrent, Enneric vouloit absolument que son amiembrassât son
                        aimable petite femme; comme ces trois cœurs étoient sans détour, ils se
                        parlèrent ouvertement de tout ce qu'ils pensoient. Frédérique fit connoître
                        combien il desiroit de voir l'Angleterre; il fit le projet, si son père y
                        consentoit, d'y accompagner mademoiselle de Fermon et Zabeth, quand elles en
                        feroient le voyage. </p>
                    <p> M. de la Combe se leva pour s'en aller, et demanda à mademoiselle de Fermon
                        la permission pour que son fils eût l'honneur de lui faire sa cour. Elle
                        l'assura qu'elle le recevroit toujours avec plaisir, et ils s'en furent. </p>
                    <p> Enneric étoit enchanté de son nouvel ami; son ame ardente embrassoit avec
                        vivacité tout ce qui se présentoit, et qui lui paroissoit agréable. Le soir
                        même, on annonça à madame Noriss que le bâtiment qui devoit la passer en
                        Angleterre partiroit le surlendemain; on ne croyoit pas avoir si-tôt un vent
                        favorable. Zabeth en soupira; mais l'espoir d'aller bientôt rejoindre son
                        aimable frère, soutint son courage. Enneric auroit desiré voir son ami avant
                        son départ; mais cela lui fut impossible. Il passa le peu de tems qui lui
                        restoit près de Zabeth, qu'il chargea d'une lettre pour Frédérique. Le
                        moment cruel arriva: mademoiselle de Fermon ne pouvoit s'arracher des bras
                        de son amie, et Enneric ne pouvoit tarir les larmes de Zabeth; toutes ses
                        caresses et ses protestations d'un attachement éternel ne pouvaient calmer
                        les douleurs que cette tendre fille ressentoit; enfin on se sépara, et la
                        tante et la nièce rentrèrent accablées par la tristesse. Quand Zabeth revit
                        la maison, et qu'elle pensa que son Enneric n'y reviendroit pas de si-tôt,
                        ses larmes recommencèrent. Elles passèrent toutes les deux la journée dans
                        la plus grande tristesse. Melle de Fermon avoit peine à supporter
                        l'éloignement d'une amie qui lui étoit chère, et qui l'aimoit tendrement.
                        L'amitié a ses peines comme l'amour; en général, la vie n'est qu'une longue
                        suite de sacrifices. </p>
                    <p> Les premiers jours de cette séparation furent infiniment pénibles;
                        mademoieelle de Fermon voulut faire de vains efforts pour donner à sa nièce
                        l'exemple du courage; mais à travers une gaieté affectée, on voyoit que son
                        cœur souffroit. Zabeth étoit sérieuse, et son caractère, ordinairement
                        très-gai, l'avoit abandonnée. Le jeune la Combe vint faire une visite à
                        mademoiselle de Fermon; Zabeth ressentit une espèce de joie de voir l'ami
                        d'Enneric; elle lui remit sa lettre. Frédérique la reçut avec plaisir, et
                        lui promit qu'avant peu il lui répondroit. Ils s'entretinrent longuement de
                        l'objet de leur tendresse, et cette conversation avoit pour Zabeth un charme
                        inexprimable. </p>
                    <p> On reçut des nouvelles de madame Noriss. Mademoiselle de Fermon remit à sa
                        nièce une lettre d'Enneric; elle étoit remplie des expressions les plus
                        tendres: il lui répétoit, à vingt endroits différens, qu'elle seroit sa
                        femme, et qu'il l'aimeroit toujours. Elle couvrit cette lettre de baisers et
                        de larmes, et lui répondit les choses les plus flatteuses. </p>
                    <p> Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi dans une correspondance mutuelle. Madame
                        Noriss ne pouvoit revenir en France. La grand-mère de son fils se portoit
                        beaucoup mieux; mais des affaires qui intéressoient sa fortune à venir la
                        forçoient de rester: elle ne vouloit point abandonner les intérêts d'un
                        enfant qui lui étoit si cher. Zabeth trouvoit le tems bien long; mais il
                        falloit se soumettre. La seule chose qui pouvoit l'aider à supporter
                        l'absence de son ami, c'étoit les lettres fréquentes qu'elle en recevoit.
                        Dans toutes celles qu'il lui écrivoit, il lui demandoit toujours quand elle
                        viendroit le rejoindre? Les jours commençoient à devenir beaux; mademoiselle
                        de Fermon se portoit assez bien; elle prit le parti de faire ce voyage.
                        Zabeth ne se sentoit pas de joie; et, depuis six mois que son cher Enneric
                        étoit parti, c'étoit le seul plaisir que son cœur eût ressenti. On en fit
                        part à Frédérique; il ne put profiter de cette agréable occasion; son père
                        étoit dans ce moment-là atteint d'une attaque de goutte si violent, qu'il ne
                        pouvoit le quitter. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon, résolue de partir par la première occasion, écrivit
                        à M. de Saint-Silvain, qu'elle n'avoit pas vu depuis l'époque de sa fête;
                        elle le prioit de venir chez elle. Il y vint, mais avec l'air le plus
                        confus. Il fut reçu avec amitié et empressement, comme s'il ne s'étoit rien
                        passé. Il fut sensible à cet accueil, auquel il ne s'attendoit pas.
                        Mademoiselle de Fermon lui demanda la permission de mener sa fille passer
                        quelque tems en Angleterre. Il y consentit de la meilleure grâce du monde;
                        et Zabeth lui en témoigna toute sa reconnoissance, avec une tendresse qui le
                        charma Il s'en retourna content, et laissa sa fille bien satisfaite de la
                        permission qu'il avoit accordée. </p>
                    <p> Il ne s'agissoit plus que de se préparer à un départ qui charmoit
                        agréablement l'esprit de notre aimable Zabeth. Elle écrivit à son cher
                        Enneric pour lui mander cette heureuse nouvelle, et lui apprit que son ami
                        Frédérique ne pouvoit être du voyage. </p>
                    <p> Le moment desiré arriva; et Zabeth, en mettant le pied sur le bâtiment qui
                        devoit la conduire où étoit son ami, ne fut susceptible d'aucune espèce de
                        crainte; elle qui pourtant n'avoit jamais envisagé l'Océan qu'avec effroi.
                        Mais l'espoir de voir ce qu'on aime rend les plus timides capables de tout;
                        on se sent le courage de vaincre tous les élémens. Le vent étoit favorable:
                        la traversée est très-courte de Boulogne à Douvres; et, en fort peu de tems,
                        elle se trouva dans les bras de son cher Enneric. Il l'attendoit sur le port
                        avec sa mère, et une jeune personne de la figure la plus agréable. Zabeth ne
                        fut pas maîtresse d'une certaine inquiétude, en la trouvant si jolie; son
                        cœur palpita. Quand son frère l'eut bien embrassée, ainsi que sa mère, il
                        dit à Zabeth: Veux-tu bien, ma bonne amie, que je te présente miss Anna?
                        C'est ma cousine, et j'espère que vous serez bientôt amies inséparables. Ce
                        peu de mots remit le calme dans l'ame de Zabeth. Un mouvement de jalousie,
                        dont elle connoissoit à peine le nom, avoit fait palpiter son cœur; car
                        l'instinct de la nature nous porte à craindre de perdre l'objet de nos
                        affections. </p>
                    <p> Madame Noriss et mademoiselle de Fermon ne pouvoient contenir la joie
                        qu'elles avoient de se revoir. Cette dernière se portoit assez bien depuis
                        quelque tems, et le plaisir de revoir son amie lui donnoit une satisfaction
                        inexprimable. On monta en voiture, et l'on fut à Londres faire une pause,
                        avant de se rendre à Wanstead. Je ne ferai pas la description d'un pays que
                        tout le monde connoît, et que beaucoup de gens aiment plus par mode que par
                        inclination. </p>
                    <p> Zabeth se lia d'amitié avec AnnaWilliams. Elle eut un peu de peine, dans le
                        premier moment, à se faire à cet air froid et empesé des Anglaises qu'elles
                        appellent un air de modestie. Elle, de son côté, prit l'air aisé, affable et
                        riant de Zabeth pour un maintien hardi. Le maintien ne signifie rien: on
                        devroit être persuadé de cette vérité. Il n'est pas toujours une preuve
                        suffisante de ce qu'est une femme. Il y en a qui, sous un air vif et décidé,
                        cachent un cœur pur et sans détour; et d'autres qui, sous les dehors de la
                        modestie, ont des mœurs très-relâchées, <hi rend="italic"> tout en
                            rougissant </hi> à chaque mot. </p>
                    <p> Après quelques jours de repos, on partit pour se rendre à Wanstead, chez
                        madame Noriss la mère. Mademoiselle de Fermon et sa nièce furent enchantées
                        de la situation de la maison qu'elles alloient habiter pendant quelque tems.
                        Le site le plus varié et le plus délicieux s'offroit par-tout à leurs
                        regards. Beaucoup de maisons de plaisance dispersées dans des prairies
                        coupées par des bois frais et touffus, offroient à-la-fois les plaisirs de
                        la société et des promenades agréables. O quel charmant séjour! dit Zabeth;
                        je voudrois, ma chère tante, passer ma vie ici avec vous et mon cher
                        Enneric. </p>
                    <p> Madame Noriss la mère reçut la compagnie que sa bru lui amenoit, avec tout
                        le plaisir imaginable. La plus nombreuse société étoit invitée à prendre le
                        thé. Comme Zabeth parloit anglais dans la dernière perfection, elle put
                        jouir de la conversation. On lui fit le plus flatteur accueil. Enneric étoit
                        enchanté de voir celle qu'il aimoit tant, surpasser en grâces et en agrémens
                        toutes les jeunes miss qui étoient là. Le soir, on fut faire un tour de
                        promenade dans la forêt de Wapping, qui est un séjour enchanteur. Zabeth
                        donnoit le bras à son frère. Dans le ravissement qu'elle éprouvoit, elle le
                        lui serroit de tems à autre, en lui témoignant toute sa joie. Oh! lui
                        dit-elle, depuis que je suis au monde, je n'ai point encore joui d'une
                        journée aussi agréable! elle restera long-tems dans ma mémoire et dans mon
                        cœur .... -- Eh bien, lui dit Enneric, si tu veux te fixer dans ce pays, que
                        j'aime mieux que le tien, nous pourrons avoir une maison dans ce canton, et
                        chaque jour ressemblera à celui-ci. Quelle idée charmante! dit Zabeth. Tu
                        fais goûter à mon cœur l'avant-goût d'un bonheur qui ne se réalisera
                        peut-être jamais! </p>
                    <p> Le lendemain, madame Noriss la mère avoit invité une plus nombreuse
                        compagnie que la veille. La journée fut terminée par un concert et par un
                        bal dont Zabeth eut toute la gloire. Enneric, qui étoit rempli de vanité,
                        triomphoit dans l'objet de son attachement. Chaque jour étoit marqué par une
                        fête nouvelle. Ils s'écouloient avec une rapidité surprenante. Les jours
                        heureux passent si vîte! ... et passent sans retour! .... </p>
                    <p> Depuis un mois, Zabeth étoit dans l'ivresse du bonheur. Mademoiselle de
                        Fermon, pour ne point troubler ses plaisirs, lui cachoit combien sa santé
                        étoit mauvaise. Les jours des habitans de Wanstead étoient filés d'or et de
                        soie. Madame Noriss la mère avoit pris mademoiselle de Fermon et Zabeth dans
                        la plus grande amitié, et avoit fini par convenir que, pour deux Françaises,
                        elles étoient fort aimables. Miss Anna, qui étoit sans préjugé, aimoit
                        Zabeth avec une tendresse infinie, sans s'inquiéter du pays où elle avoit
                        pris naissance. Des momens si heureux ne pouvoient être durables. Un jour
                        que l'on étoit à prendre le thé, on entendit un grand bruit, et l'on vit
                        paraître un grand homme basané, qui, d'une voix de tonnerre, demanda à
                        mistriss Noriss la mère, si elle ne le reconnoissoit pas? -- Non, sur ma
                        vie, dit-elle avec une certaine émotion. -- Goddam, si le Swist, mon cheval
                        de course étoit ici, il me reconnoîtroit. Comment! Clara, vous ne remettez
                        pas votre frère John Wilton? A ces mots, madame Noriss se pencha sur son
                        fauteuil et perdit connoissance. -- Au diable soient les femmes, dit-il avec
                        colère; cela se trouve mal pour oui et pour non; parce qu'il y a vingt ans
                        qu'elle ne m'a vu! Holà! Patrice, que l'on m'apporte du punch et ma pipe;
                        pendant ce tems, elle reviendra de sa foiblesse. </p>
                    <p> Sir John Wilton se mit près d'une table, jeta sur tous ceux qui
                        s'empressoient autour de sa sœur un œil soucieux, et ne dit pas un mot.
                        Pendant que madame Noriss reprenoit ses sens, on lui apporta son punch et sa
                        pipe. Il se mit à fumer du plus beau sang-froid du monde. Aussi-tôt qu'elle
                        put proférer quelques mots, elle lui dit: Ah, mon frère! que je suis charmée
                        de vous voir! mais pourquoi n'avez-vous jamais donné de vos nouvelles?
                        Depuis vingt ans que vous avez pris le parti de voyager, on n'a jamais eu
                        une seule lettre de vous. -- Je n'aime point à écrire, dit-il en avalant un
                        verre de punch. -- D'où venez-vous à présent? -- Des Indes .... et j'apporte
                        une fortune que je ne puis nombrer. -- Vous n'êtes pas marié? -- Fi donc
                        ...... Entre chaque réponse de M. Wilton, il y avoit un intervalle
                        très-long. Ma fille, dit madame Noriss en parlant à sa bru, voilà l'oncle de
                        feu votre mari: il l'aimoit beaucoup. -- Votre serviteur, madame. Est-ce que
                        c'est vous qu'il a épousée? -- Oui, monsieur; et voilà son fils, dit-elle en
                        lui présentant Enneric. -- Viens çà, jeune drôle, dit son grand oncle: quel
                        âge as-tu? -- Seize ans, mon oncle. -- Seras-tu comme ton père? auras-tu la
                        fureur d'aller dans cette maudite France? -- Mon oncle, j'y ai été élevé. --
                        Comment diable! Clara, vous avez souffert que votre petit-fils fasse son
                        éducation dans ce chien de pays? Mais, mon frère ..... -- Aimes-tu ce pays?
                        .... dis? .... approche ici .... goddam, si je le croyois, tu n'aurois pas
                        un sou de ma succession. En disant cela, il tenoit la main d'Enneric, qu'il
                        serroit avec tant de violence, que son neveu en étoit violet. Mais réponds
                        donc, ou, sur mon ame, tu auras affaire à moi ..... M. Wilton étoit déjà
                        très en colère. Enneric lui dit qu'il aimoit mieux l'Angleterre. Viens çà,
                        mon ami; je vois que le sang breton domine dans tes veines. Viens, que je
                        t'embrssse, et sois sûr que je te ferai un sort brillant: je te marierai à
                        quelque lady, et tu siégeras au parlement. En disant ces mots, il serroit
                        son neveu dans ses bras, avec une violence et une tendresse qui étoient
                        aussi redoutables que sa colère. Il en avoit cassé sa pipe et renversé son
                        punch. Enneric ne répondit rien: il jeta les yeux sur Zabeth, et soupira.
                        Elle-même étoit dans une situation pénible. Ses yeux étoient baissés; la
                        rougeur étoit sur ses joues, et sa respiration étoit élevée. </p>
                    <p> Quand Patrice eut rapporté à son maître et une autre pipe et un autre bowl
                        de punch, il reprit sa position, et se mit à boire et à fumer. Il ne dit pas
                        un seul mot de la journée, et finit par s'endormir profondément et ronfler
                        d'une manière désagréable pour la société. Madame Noriss la mère invita la
                        jeun esse à aller faire un tour de promenade. Mademoiselle de Fermon et son
                        amie se retirèrent dans leur chambre; l'une et l'autre le cœur peiné du
                        retour d'un homme qui, par ses discours, ne paroissoit pas d'humeur à
                        laisser son petit-neveu disposer de sa personne à son gré. Mademoiselle de
                        Fermon, quand elle fut libre, se mit à pleurer. Qu'avez-vous? lui dit madame
                        Noriss. -- Ah, ma chère Éléonore! lui dit-elle, je vois un avenir affreux
                        qui se prépare pour ma chère Zabeth! je ne crois pas vivre long-tems .....
                        ce n'est pas que je redoute la mort: elle ne m'effraie que parce que je
                        laisserai cette chère enfant sans appui et sans secours. Elle sera obligée
                        de retourner chez son père, si je viens à mourir ..... et de retomber au
                        pouvoir d'une femme qui la rendra malheureuse pour le reste de sa vie; et
                        vous savez aussi bien que moi, que ma chère Zabeth est digne d'un meilleur
                        sort? J'espérois, d'après votre tendresse pour elle, et celle qui lie nos
                        enfans, lui laisser en vous une mère tendre, et dans Enneric un époux, un
                        protecteur ..... Mais je vois que cette flatteuse espérance est détruite à
                        jamais! .... -- Pourquoi, dit madame Noriss, toutes ces sombres idées? Vous
                        avez encore le tems de vivre pour assurer à Zabeth un sort à l'abri des
                        événemens. Vous connoissez ma tendresse pour elle; je l'aime autant que mon
                        cher Enneric, et vous avez reconnu en lui une fermeté de caractère qui ne
                        laisse point d'inquiétude. Il aime Zabeth, il la veut pour sa femme, et il
                        n'est point aisé de lui faire changer de projet. Tout jeune qu'il est, il
                        veut avec fermeté ce qu'il a mis dans sa tête .... -- Ma chère amie, dit
                        mademoiselle de Fermon, à cet âge, on est susceptible de varier ..... et
                        l'ambition! -- Non, mon amie, mon fils n'a pas l'ame assez basse pour se
                        laisser conduire par un motif aussi vil .... </p>
                    <p> Pendant qu'elles s'entretenoient ainsi, Anna Williams, Zabeth et Enneric
                        étoient allé se promener dans la forêt de Wapping; ils s'entretenoient aussi
                        de M. Wilton. Quel homme! disoit Zabeth; il m'a fait trembler ... oh, qu'il
                        a l'air méchant! il n'aime pas la France! ... -- C'est qu'il ne la connoît
                        pas, disoit Enneric. -- Ah! mon cher frère, lui dit Zabeth, en lui serrant
                        le bras qu'elle tenoit, votre oncle ne voudra jamais que je sois votre
                        femme? Que m'importe? dit-il: est-ce que je ne suis pas mon maître? il
                        gardera ses millions .... S'il a sa volonté, moi, j'ai la mienne. Va, ma
                        chère amie, ne t'inquiète pas: tu n'auras jamais d'autre mari que moi ....
                        -- Ah! c'est bien vrai? dit-elle: mais, toi, tu pourras avoir une autre
                        femme? Et, tout en disant cela, elle fondoit en larmes. Anna la caressoit,
                        l'embrassoit, et faisoit tout son possible pour la tranquilliser. Enneric,
                        de son côté, lui prodiguoit toutes les protestations possibles, et faisoit
                        tous ses efforts pour remettre le calme dans son ame. Ils s'entretenoient
                        tous trois doucement d'un avenir toujours trop incertain, quand des soupirs
                        et des sanglots vinrent frapper leurs oreilles. Paix .... dit Zabeth:
                        j'entends les plaintes de quelqu'un qui est dans l'affliction ... Je ne suis
                        pas la seule malheureuse .... écoutons .... Le bruit s'approchoit; tous
                        trois suspendoient leur respiration, pour saisir quelques mots entrecoupés
                        qui échappoient à la personne qui se plaignoit. Ils virent bientôt une
                        femme, dans l'épaisseur du bois, dont l'abandon de la toilette annonçoit la
                        douleur. Des cheveux épars et sans ordre couvroient ses épaules: une robe
                        fixée sur sa taille avec une seule épingle, étoit son seul vêtement; des
                        larmes abondantes couloient de ses yeux, l'empêchoient de voir ce qui se
                        passoit auprès d'elle. Elle n'aperçut pas les trois personnes dont elle
                        étoit assez proche; elle se jeta au pied d'un arbre; et, en pressant la
                        terre de ses deux bras, elle s'écria: O terre! quand me recevras-tu dans ton
                        sein! ... quand l'herbe verdoyante recouvrira-t-elle ma tombe! ... Que je
                        serai heureuse! .. alors .... je ne souffrirai plus .... mon cœur ne sera
                        plus déchiré de souvenirs douloureux! ... mes yeux fermés pour l'éternité ne
                        seront plus inondés de larmes! .. j'aurai cessé de sentir ... j'aurai cessé
                        de souffrir .... Elle resta dans le silence un moment, se releva, et appuya
                        sa tête contre l'arbre près duquel elle étoit assise. Ses yeux étoient
                        fermés; ses deux mains se pressoient fortement contre son cœur. </p>
                    <p> Ah! dit Zabeth, volons à son secours; je crois que l'infortunée se trouve
                        mal. Ils coururent près d'elle; Anna la prit par la main, et lui demanda si
                        elle n'avoit pas besoin de secours? Cette femme ouvrit les yeux: elle les
                        promena d'un air surpris sur ceux qui étoient près d'elle; elle leur fit
                        signe de la main de s'éloigner. Non, dit Zabeth; nous ne vous quitterons pas
                        que vous ne soyez rendue chez vous, et que vous ne soyez plus calme. En
                        disant ces paroles, elle pressoit les mains de l'étrangère, et versoit des
                        larmes. Douce et tendre créature! dit cette malheureuse: si vous êtes
                        sensible, retirez-vous; ne fatiguez pas votre ame neuve encore du spectacle
                        de l'humanité souffrante. Ah! le sort nous réserve à chacun en particulier
                        des maux assez cuisans pour ne pas s'occuper de ceux des autres .... -- Ah,
                        madame! dit Zabeth, vous ne rendez pas justice à mon cœur! Telles peines que
                        le ciel me réserve, je ne serai jamais indifférente à celles de mes
                        semblables! .. -- Que je vous plains! dit cette malheureuse, en arrêtant sur
                        Zabeth deux beaux yeux dans lesquels se peignoit la plus profonde tristesse.
                        Mademoiselle, le ciel nous traite avec rigueur, quand il place dans notre
                        ame la sensibilité! ... C'est la source de tous les maux de la vie! .. La
                        mienne m'a perdue ... et mon triste cœur opprimé par des ingrats, ne soupire
                        plus qu'après la fin d'une existence trop pénible, et que je n'ai plus le
                        courage de supporter .... -- Le tems ... dit Enneric ... Le tems, reprit
                        cette femme, détruit d'une main et répare de l'autre; mais avec les siècles
                        .... Pour nous, chétifs mortels ... notre bonheur une fois détruit ... est
                        sans retour .... Le seul bien que nous puissions en attendre, c'est qu'il
                        nous pousse au tombeau. Arrivée à ce but, nous cessons de souffrir ... En
                        attendant il faut tout supporter ... Ne me croyez pas sans courage,
                        continua-t-elle en les regardant tous trois l'un après l'autre. J'en ai
                        déployé beaucoup dans le cours de ma vie, qui a été bien orageuse! ... mais
                        les ressorts se lâchent, les forces s'épuisent .... et l'on ne forme plus de
                        vœux que pour cette dernière demeure, qui nous met à l'abri de tous les maux
                        .... Les hommes, avec indifférence, foulent à leurs pieds cette terre qui
                        couvre leurs semblables, et ne pensent pas qu'un jour ils seront trop
                        heureux de trouver cet asyle pour être à l'abri de leurs oppresseurs. Vous
                        êtes jeunes encore; vous apprendrez avec le tems que ce monde n'est rempli
                        que de tyrans et de victimes; qu'il faut être l'un ou l'autre, avant de
                        finir sa carrière. Que ferez-vous, jeune homme? -- Moi, madame? dit Enneric,
                        j'espère ne rendre jamais personne malheureux. Si je me croyois capable
                        l'opprimer quelqu'un, je préférerois mourir! ... -- C'est le langage de
                        votre {??}ge, dit-elle; mais si jamais la corruption se glissoit dans votre
                        cœur, res-{??}ouvenez-vous de la forêt de Wapping, et de l'infortunée que
                        vous y avez con-{??}emplé dans un moment de désespoir. Apprenez, dit-elle en
                        se levant et en prenant Zabeth et Anna par la main; apprenez, jeunes gens,
                        que j'ai passé ma vie à être victime des êtres qui m'étoient les plus chers;
                        que mon cœur trop sensible a connu l'amour et l'amitié; que j'ai tout
                        sacrifié à ces deux sentimenslà; que je n'ai aimé et oblige que des ingrats;
                        que ma fortune s'est évanouie, parce que j'étois compatissante; et que
                        mon cœur est déchiré{??} parce que j'ai aimé d'amour l'homme le plus
                        perfide. Je suis bien à plaindre sans doute .... mais je préfère mes maux à
                        leur prospérité. Je mourrai peut-être de ma douleur .... mais à mon heure
                        dernière, mon ame sera sans remords. Peu d'êtres peuvent se flatter d'une
                        fin aussi paisible .... S'il est en votre pouvoir mes jeunes amies, fuyez
                        l'amour! E{??} vous, jeune homme, ne faites jamais le malheur du cœur que
                        l'on vous aura abandonné! ... Elle donna un baiser sur le front à chacune de
                        ces belles filles, serra la main d'Enneric, et s'éloigna, en leur défendant
                        de la suivre. Le malheur est respectable: ils restèrent tous dans la plus
                        parfaite immobilité. Zabeth revint la première de l'état dans lequel la vue
                        de cette infortunée l'avoit jetée: elle tendit les bras vers le chemin
                        qu'elle avoit pris pour s'éloigner. Oui .... oui .... dit-elle, je me
                        ressouviendrai de la forêt de Wapping .... et de cet arbre .... et de vos
                        pleurs! ... Peut-être viendrai-je un jour y presser la terre de mes bras, et
                        lui demander de m'ouvrir son sein, pour me soustraire à tous mes maux! ...
                        -- Quelle extravagance! dit Enneric. Tu ne vois pas que cette femme est
                        presque folle? Elle est à plaindre sans doute; mais je lui crois la tête un
                        peu dérangée ... Enneric! ... mon cher Enneric! ... je n'aime pas ce
                        langage, dit Zabeth; il part d'un cœur dur. Quand on souffre beaucoup, on ne
                        parle pas comme quand on est paisible. Elle a dit des choses bien fortes!
                        ... trop vraies peut-être! ... Elle n'est pas folle; mais elle est bien
                        malheureuse! -- Oh, oui! bien malheureuse dit Anna. Ils reprirent le
                        chemin de la maison de madame Noriss, et ne purent se rien dire pendant
                        le chemin. Le cœur des deux jeunes filles étoit oppressé: Enneric étoit
                        rêveur. </p>
                    <p> Quand ils furent arrivés, Zabeth demanda sa tante. On lui dit qu'elle
                        étoit dans sa chambre. Elle y monta, contente de pouvoir se dispenser de
                        paroître au salon dans l'état d'agitation où elle se trouvoit. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon étoit encore avec son amie. Elle fatiguoit son esprit
                        à prévoir le sort de sa nièce. Elle la vit paroître pâle et les yeux
                        gros de larmes. Zabeth lui conta la rencontre qu'elle avoit faite à la
                        promenade, et ne put rendre à sa tante et à madame Noriss les
                        expressions douloureuses de l'infortunée qu'elle avoit vue, sans que son
                        cœur sensible ne payât le tribut que l'on doit au malheur. Elle accompagna
                        son récit des larmes de la pitié. M.elle de Fermon soupira, et lui dit: Ma
                        chère Zabeth, cette rencontre imprévue peut un jour vous servir. Qui que ce
                        soit ne peut lire dans l'avenir. Si jamais le sort vous réservoit de
                        certaines peines, accoutumez-vous de bonne heure à supporter avec courage
                        les adversités de la vie. Quand les jours du malheur sont arrivés, il est
                        d'une grande ame de se roidir contre les événemens. -- Ah, ma tante! je
                        crois qu'il en est contre lesquels le courage se brise! -- N'amollissez pas
                        votre ame par de semblables pensées, ma chère fille, lui dit madame Noriss.
                        Vous ne savez pas l'histoire de cette femme. Elle est bien à plaindre, je le
                        crois; mais nous ignorons jusqu'à quel point elle a mérité son malheur. --
                        Ma chère maman, elle nous a dit que son plus grand tort étoit d'avoir été
                        trop sensible. Est-ce un crime? .... -- C'est selon les circonstances, dit
                        mademoiselle de Fermon. -- Je serois donc bien criminelle! dit Zabeth avec
                        l'expression de la douleur; car mon pauvre cœur est bien sensible! ..... On
                        vint avertir que le souper étoit servi. Zabeth pria sa tante de la dispenser
                        de paroître -- Eh! pourquoi, mon enfant? cela te distraira des impressions
                        pénibles que tu as reçues à la promenade. -- Moins que vous ne croyez, ma
                        chère tante. Je me sens le besoin d'être seule. Elle insista tellement pour
                        rester, que l'on fut obligé d'y consentir. Enneric vint la chercher; mais
                        ses sollicitations furent inutiles. Il resta près d'elle, et ne voulut pas
                        souper non plus. Zabeth lui sut bon gré de cette attention, et son ame
                        reprit un peu de calme. Elle se coucha de bonne heure; mais le repos étoit
                        loin d'elle. L'image de cette femme la poursuivoit. Elle ne pouvoit fermer
                        les yeux, qu'elle ne la vît pressant la terre avec douleur. Ses cris
                        retentissoient au fond de son ame. Elle se réveilloit en sursaut, en disant:
                        Pauvre créature! pauvre créature! que tu dois passer de cruels momens! Le
                        repos de la nuit, qui est un bienfait de la nature pour tout ce qui respire,
                        est devenu étranger à ton existence! il n'en est plus pour toi! .... Vers le
                        point du jour, ses esprits fatigués s'appesantirent: elle s'endormit. </p>
                    <p> Elle commençoit à goûter un sommeil bien nécessaire pour réparer la fatigue
                        de ses esprits, quand des cris perçans vinrent frapper son oreille. Elle
                        écouta ce que ce pouvoit être. Elle distingua la voix de sir John Wilton,
                        qui faisoit retentir la maison, et qui, d'une voix formidable, appeloit ses
                        valets. Un moment après, elle entendit appeler son cher Enneric. Ce nom lui
                        arracha un soupir. </p>
                    <p> Enneric se rendit près de son oncle, qu'il trouva fumant et buvant. Viens
                        ici, jeune homme, lui dit-il. Pendant que ces femmes dorment encore, il faut
                        que je te parle. Qu'est-ce que cette Française qui est avec ta mère? -- Mon
                        oncle, c'est une amie avec laqu-elle elle a été élevée. Et la jeune fille
                        qui est avec elle? C'est sa nièce. -- Tu la connois beaucoup? -- Nous avons
                        été élevés ensemble. Belle éducation pour un homme! élevé avec une fille! et
                        une fille Française! .... Mon oncle, elle est charmante! Est-ce que tu
                        l'aimes? dit-il en élevant la voix. -- Mon oncle ... -- Parle? ou je ...
                        Oui, mon oncle. -- Ecoute, jeune drôle. Je suis ton oncle. Tu n'as plus de
                        père, et je veux bien t'en tenir lieu. Je veux être respecté et obéi. Tu
                        n'as jamais eu à faire qu'à des femmes. Mais je te préviens que l'on ne me
                        mène pas comme ces poupées-là. Tu es la seule cause qui m'a ramené dans mon
                        pays. Je ne me suis pas marié, pour te faire un sort brillant. Avec la
                        fortune que je te donnerai, tu seras le plus riche gentilhomme des trois
                        royaumes. Je veux te faire faire un chemin brillant. Mais si tu t'avisois
                        d'épouser une Française ... si tu étois assez bêlitre pour te marier à une
                        de ces sauterelles .... sur mon honneur, tu le paierois plus cher que tu ne
                        penses. Rien n'égale mon antipathie pour tout ce qui vient de ce pays-là;
                        et, si ces Françaiseslà restent encore long-tems chez ta grand'mère, j'irai
                        prendre logement ailleurs .... Tu ne me réponds rien? ...... Enneric ...
                        veux-tu parler? ... Goddam ... ne me mets pas en colère ... Veux-tu bien
                        dire tout-à-l'heure que tu ne seras jamais le mari d'une pareille femelle?
                        ......... Mais, mon oncle, je suis encore si jeune! ..... -- Ce n'est pas
                        répondre, monsieur; c'est éluder. Dites ..... tout-à-l'heure .... dites
                        ..... ou ..... M. Wilton s'étoit mis dans une telle colère, qu'Enneric, qui
                        avoit toutes les dispositions nécessaires pour n'être pas plus endurant que son oncle, alloit lui répondre fortement, lorsque madame Noriss, la
                        grand'mère, entra. -- Quel train, mon frère! depuis deux heures, personne ne
                        peut prendre de repos dans la maison. Je vais avoir ma migraine toute la
                        journée. Comme vous voilà rouge! Que vous a fait Enneric? vous paroissez
                        tout en colère? -- Les femmes ne se mêlent pas des affaires des hommes. --
                        Mais enfin, mon frère? .... -- Que voulez-vous savoir? Je demande à ce petit
                        garçon s'il veut épo u-{??}er une Française? -- Quand cela seroit, mon
                        frère? une femme vaut une femme. J'en connois ..... -- Taisez-vous;
                        taisez-vous, reprit M. Wilton avec fureur. Voilà comme vous avez fait de
                        votre fils. Eh bien, mon frère, dit madame Noriss tout effrayée, je me
                        tairai. Enneric est encore jeune: il ne fera que ce que sa famille voudra.
                        N'est-ce pas, mon ami? lui dit-elle en se retournant de son côté, et en lui
                        faisant signe. -- Oui, ma bonne maman, dit Enneric. Je n'ai pas dit non. Mon
                        oncle ne s'est pas donné la peine d'entendre ma réponse. -- Bien ..... bien
                        ..... comme cela, dit M. Wilton; bois ce verre d'eau-de-vie; sois bon
                        garçon, et sois tranquille. Je te ferai un sort digne d'envie. </p>
                    <p> L'heure du thé arriva. Zabeth s'y rendit avec sa tante. Mais sa figure
                        annonçoit, par sa pâleur et par son abattement, qu'elle avoit passé une
                        mauvaise nuit. Enneric s'approcha d'elle, et lui demanda, en lui serrant la
                        main, comment elle se portoit? -- Très-bien, lui dit-elle: je suis sensible
                        à votre attention. A votre attention .... reprit-il. Mais, Zabeth, d'où
                        vient ce ton froid? -- Ah! dit-elle, il faut que je m'accoutume de bonne
                        heure à vous parler comme on le doit dans le monde. Ma tante m'a fait sentir
                        ce matin que la familiarité qui convient à l'enfance n'est plus à sa place à
                        un certain âge. Nous ne sommes plus des enfans .... -- Quoi! ma bonne amie!
                        tu vas me dire <hi rend="italic"> vous? </hi> Oh! je ne pourrois
                        m'accoutumer à ce ton: je croirois que tu ne m'aimes plus. -- Il faut bien,
                        dit-elle, s'accoutumer à cela, et pourtant être bien persuadé, mon cher ami,
                        que je vous aimerai toute ma vie. Pendant cette petite conversation, M.
                        Wilton n'ôtoit pas les yeux de dessus son neveu. Il les rouloit dans sa tête
                        d'une manière effrayante. Cela n'échappa pas à madame Noriss, ni à
                        mademoiselle de Fermon. Elles se poussèrent le genou; et cela les confirma
                        dans l'idée qu'elles avoient que cet homme s'opposeroit de tout son pouvoir
                        au mariage de leurs aimables enfans. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon ne put supporter cette idée, sans sentir renouveler
                        dans son cœur toutes ses inquiétudes sur le sort à venir de sa nièce. Elle
                        voyoit clairement que, quoique dans l'âge le plus tendre, son cœur s'étoit
                        ouvert au plus vif attachement pour le jeune Noriss; et que, tôt ou tard,
                        cette fatale passion la rendroit malheureuse ... Sa santé, qui tous les
                        jours déclinoit, lui ôtoit la force de supporter une pareille perspective.
                        Comme on se levoit de table, elle se trouva très-mal. On la porta dans sa
                        chambre: la fièvre se déclara, et on fut obligé de la mettre au lit. Zabeth
                        étoit près du lit de sa tante: elle ne pouvoit la voir dans l'état où elle
                        étoit, sans éprouver la plus vive douleur. Ne pleurez pas, ma chère fille,
                        lui dit mademoiselle de Fermon: vous augmentez mes maux; il faut espérer que
                        cela ne sera rien. </p>
                    <p> Madame Noriss et son fils lui tinrent fidèle compagnie: ils furent obligés
                        de se rendre, à l'heure du dîné, avec le reste de la société. M. Wilton
                        n'avoit pas témoigné une joie si bruyante depuis deux jours qu'il étoit
                        arrivé: il ne s'étoit encore que mis en colère, avoit beaucoup bu et
                        beaucoup fumé. Vers la fin du repas, il dit à sa sœur: Clara, avez-vous
                        envoyé chercher le médecin? -- Non, mon frère, dit madame Noriss. --
                        Patrice, informez-vous où il est, et qu'on l'amène sur-le-champ; je veux lui
                        parler, dit-il; il faut qu'il conseille à la Française l'air natal ... et il
                        se mit à rire aux éclats. C'est fort bon, l'air natal ... cela remet la
                        santé, et nous en débarrassera. Madame Noriss et son fils se sentirent
                        cruellement blessés de cette saillie anglaise. Cela te fait faire la
                        grimace? dit-il à son neveu, en lui frappant sur l'épaule, de façon à la lui
                        briser. -- Mais, mon oncle, je ne croyois pas une amie de ma mère de trop
                        dans cette maison .... La fera-t-on partir dans l'état où elle est? ... --
                        Bah! bah! dit-il, l'air de la mer lui fera du bien; et, si elle crève en
                        chemin .... il y a la planche .... peste .... le trou est bientôt rebouché
                        .... Juste ciel! s'écria madame Noriss en se levant de table; oubliez-vous,
                        monsieur, qu'elle est mon amie? -- Vous la reconduirez si vous voulez, chère
                        nièce. Madame Noriss la mère, qui étoit une excellente femme, quoique peu
                        spirituelle, ne put tenir à ce discours. Mon frère, lui dit-elle, je vous
                        prie de ne point oublier que vous êtes chez moi? Vous n'êtes pas ici avec
                        vos nègres .... Vous vous fâchez, Clara? Je suis gai quand je m'y mets, et
                        drôle tout comme un autre. C'est pour rire que je dis cela; et, en le
                        disant, il rioit à faire casser les vîtres; et son ventre en touchoit à son
                        menton. </p>
                    <p> Madame Noriss se retira chez elle; son fils vint l'y rejoindre, et lui conta
                        la conversation qu'il avoit eue le matin avec son oncle. Eh bien! mon fils,
                        lui dit-elle, quel parti prendrez-vous? -- Il est tout pris, ma mère; je ne
                        serai pas toujours obligé d'entendre mon oncle comme je l'ai été depuis son
                        retour. Je renonce à sa fortune, et Zabeth sera ma femme; mais, dans ce
                        mo-{?K} ment-ci, que puis-je opposer à sa volonté? Je ne suis pas dans le
                        cas de faire connoître la mienne; Zabeth n'a pas encore treize ans; je ne
                        puis devenir son époux. Il faut, mon cher ami, lui dit sa mère, patience et
                        constance. Vous ne voudriez pas faire le malheur d'une fille aimable qui
                        mérite toute votre tendresse, et qui vous aime tendrement? Enneric promit à
                        sa mère que rien ne pourroit le faire changer, et que tous les trésors de
                        l'univers ne lui feroient point abandonner Zabeth. </p>
                    <p> Le soir, la fièvre de mademoiselle de Fermon augmenta; et l'on fut obligé
                        d'envoyer chercher le médecin, qui, quoiqu'il n'eût pas vu M. Wilton, n'en
                        conseilla pas moins à la malade de changer d'air. Il lui administra quelques
                        drogues qui calmèrent la fièvre. Au bout de quelques jours, elle se sentit
                        mieux, et annonça qu'elle désiroit retourner en France. L'infortunée Zabeth
                        n'apprit pas la volonté de sa tante sans se trouver très-mal. Voilà,
                        dit-elle à Enneric qui étoit près d'elle, voilà, mon ami, le moment que je
                        redoutois arrivé ... Il faut nous séparer! ... et je ne sais pourquoi un
                        funeste pressentiment parle à mon cœur ... et me dit que je ne vous reverrai
                        plus! .... O Enneric! n'oubliez jamais qu'il existe en France une fille
                        infortunée qui vous aime plus que sa vie .... et qui ne vous oubliera
                        jamais! .... Le pauvre Enneric ne savoit quels moyens employer pour la
                        tranquilliser. Les larmes, les sermens, tout fut mis en usage. Mais Zabeth
                        ne pouvoit vaincre ses inquiétudes. Le moment du départ arriva. Madame
                        Noriss auroit desiré accompagner son amie; mais elle étoit nécessaire près
                        {??} son fils, vu l'autorité que M. Wilton {??}uloit prendre sur lui. Elle
                        croyoit pou-{??}ir tout concilier, en ne heurtant point {??}t homme de
                        front; ce qu'elle auroit {??}it, si elle avoit emmené avec elle Enneric.
                        Elle prit le parti de rester. Mademoiselle de Fermon se mit en route avec
                        Zabeth et sa femme-de-chambre. Il est {??}tile de dire combien de larmes
                        furent {??}rsées. Celles qui partoient et celles qui {??}stoient en
                        versèrent abondamment. {??}ette nouvelle séparation ne parut drôle {??}'à M.
                        Wilton, qui en fut si joyeux, {??}ue ce jour-là il s'enivra au point que
                        {??}on fut obligé de le porter à quatre dans {??}on lit. La pauvre Anna
                        promit à Zabeth {??}e lui écrire bien exactement. Elle se sé-{??}aroit d'une
                        amie à qui elle étoit tendre-{??}ent attachée. </p>
                    <p> Les larmes de Zabeth ne pouvoient se {??}rir; et chaque tour de roue qui
                        l'éloignoit de Wanstead étoit pour elle u{??} supplice. Mademoiselle de
                        Fermon fi{??} tout son possible pour relever son courage, et lui donner un
                        espoir qu'elle n'a{??} voit pas elle-même. Elle envisageoit cette séparation
                        comme éternelle; et, malgre la pureté de ses intentions, elle se repro-{??}
                        choit d'avoir contribué au malheur de sa nièce, en aidant son cœur à former
                        un{??} attachement qui, d'après les circonstances où elle se trouvoit,
                        devoit faire le supplice de sa vie. </p>
                    <p> On se rendit à Douvres à très-petites journées. Mademoiselle de Fermon fut
                        obligée de prendre quelques jours de repos; la fièvre, quoique légère, ne la
                        quittoit pas. La veille du jour où elle devoit s'embarquer pour revenir en
                        France, elle se sentit assez bien pour aller faire un tour de promenade, à
                        l'aide du bras de sa nièce et de sa femme-de-chambre. Elle prenoit l'air
                        assise sous des arbres, quand un valet de l'auberge arriva tout
                        essoufflé, et lit assez haut: Qui est-ce qui s'appelle mademoiselle de
                        Saint-Silvain? Voilà une lettre de Londres. Il y a pressée dessus, et je
                        suis venu sur-le-champ. -- C'est moi, dit Zabeth; elle prit la lettre, et
                        dit à sa tante: C'est encore de mon cher Enneric! Elle se mit à la lire.
                        Pendant qu'elle étoit occupée de cette agréable lecture, un grand homme
                        basané passoit et repas-{??}oit, en la considérant. Comme elle étoit
                        très-jolie, mademoiselle de Fermon ne {??}ut point étonnée de voir qu'on la
                        remarquoit. D'ailleurs, les larmes qu'elle ver-{??}oit en lisant les
                        expressions de l'amour le son cher Enneric, étoient faites pour exciter la
                        curiosité. Elles se levèrent pour {??}evenir à l'auberge; au moment
                        d'entrer, mademoiselle de Fermon reconnut le même homme qui les avoit
                        suivies. Elle ne pouvoit imaginer d'où provenoit cette affectation de la
                        part d'un homme qu{??} portoit les livrées de la misère. Elle dit{??} sa
                        femme-de-chambre que, si cet homme avoit quelques besoins et qu'il
                        s'adressâ{??} à elle, elle lui donnât l'aumône; que, s'i{??} étoit Français,
                        et qu'il voulût retourne dans sa patrie, elle lui en procureroit le{??}
                        moyens, si c'étoit la cause de son embarras. D'après ces ordres, la
                        femme-de{??} chambre, quand elle eut remis sa maî{??} tresse dans sa
                        chambre, revint sur la porte de l'auberge. Elle ne tarda pas d'être accostée
                        par ce même homme, qui lu{??} dit d'un ton honnête: Je vous demande pardon,
                        mademoiselle, si je vous aborde{??} Votre maîtresse ne s'appelle-t-elle pas
                        mademoiselle de Saint-Silvain? -- Oui, monsieur. -- D'où est-elle? -- De
                        Boulogne. -- De Boulogne! .... Est-elle fille d'un M. de Saint-Silvain qui
                        demeure{??} {??}rès de cette ville? -- Oui, monsieur. Est-il marié? -- Oui:
                        mais pourquoi les questions? -- Pardonnez, mademoiselle; mais votre
                        maîtresse est belle, elle est intéressante! sa présence inattendue a
                        replacé dans mon esprit des choses qui en étoient effacées depuis plus
                        de sept ans. Quelle est la personne qui l'accompagne? Sa tante. -- Sa tante!
                        c'est cela précisément! ..... Pourrois-je parler à madame {??}a tante
                        sans que sa nièce y soit? -- Monsieur, je ne crois pas cela possible; mais
                        {??}e le demanderai à mademoiselle. -- De-{??}andez-lui, et dites-lui que
                        j'ai des choses intéressantes à lui communiquer. -- Oui, Mnonsieur. Elle
                        remonta faire part à mademoiselle de Fermon de la conversation qu'elle
                        venoit d'avoir. -- Je n'ai rien d'intéressant à apprendre, dit-elle; cet
                        homme {??}eut sans doute avoir quelque secours. Allez le rejoindre, qu'il
                        vous fasse connoître ses besoins; s'il est en mon pouvoir, j'y
                        satisferai. </p>
                    <p> La femme-de-chambre vint redire cela à l'homme, qui attendoit sa
                        réponse. Il rougit. -- Je n'ai besoin de rien, mademoiselle; dites à
                        votre maîtresse que ce que j'ai à lui dire la regarde seule, et
                        intéresse mademoiselle sa nièce. -- Faites-le monter, dit mademoiselle de
                        Fermon, quand elle apprit que cet homme insistoit pour la voir. Que ma
                        nièce se retire avec vous dans votre chambre; mais soyez au guet du
                        moindre bruit qui se passeroit chez moi; je ne connois pas les
                        intentions de cet homme, et sa mine n'est pas recommandable. </p>
                    <p> Il vint, et se présenta avec l'aisance d'un homme comme il faut.
                        Pardonnez, mademoiselle, la démarche que je fais aujourd'hui: j'aurois dû
                        chercher à la faire plutôt, puisque le sort de mademoiselle de Saint-Silvain
                        dépend des avis que {??}i à vous donner; mais des égaremens {??} jeunesse
                        m'ont jeté tantôt dans un {??}ys, tantôt dans un autre. Balotté par
                        {??}dversité, obligé de lutter contre elle, {??}da ne s'est pas présenté à
                        mon esprit. {??} hasard aujourd'hui m'a fait entendre {??} nom; cela a
                        renouvelé dans mon {??}e des souvenirs cruels! J'ai sur-le-{??}amp pris le
                        parti de m'adresser à vous. {??}paroît que le monstre qui projetoit sa
                        {??}ine, ne l'a pas encore consommée? Le {??}me est quelquefois lent à se
                        développer. {??}l est encore tems, je me croirai heureux {??}pourvoir vous
                        donner des lumières qui, {??}Portant sur moi un jour affreux, seront {??}les
                        à une personne belle et intéressante. </p>
                    <p> Vous me faites frémir, monsieur, dit Mademoiselle de Fermon! hâtez-vous,
                        {??} vous prie, de me tirer de l'inquiétude {??}e vous venez de jeter dans
                        mon ame. -- Je suis désolé, mademoiselle, de reporter votre esprit sur des
                        souvenirs douloureux. Permettez que je vous fasse le récit de mes
                        aventures: elles tiennen{??} essentiellement à ce que j'ai à vous dire{??} </p>
                    <p> Je suis fils d'un très-gros négociant de Lyon. Mon père n'épargna rien
                        pour m{??} donner une éducation brillante. La fortune dont il jouissoit me
                        mettoit à porté{??} de goûter tous les plaisirs auxquels un jeune homme est
                        enclin. J'étois plus sen{??} sible que libertin. Je fis connoissance d'une
                        jeune fille jolie, et dont l'air de décence me charma: elle vivoit dans
                        un des faubourgs de la ville, avec une vieille femme qui se disoit sa
                        tante. Quand elle vit que mon cœur étoit engagé sérieusement, elle irrita ma
                        passion par des difficultés simulées; et fit si bien, que je ne vis d'espoir
                        à mon amour qu'en en faisant ma femme. Elle me fit accroire tout ce qu'elle
                        voulut. Je vous éviterai les détails des séductions qu'elle et sa
                        prétendue tante mirent en jeu. </p>
                    <p> Mon père apprit mes assiduités près d'elle; il m'en parla, et me dit
                        tout ce que la raison lui suggéra pour me retirer d'une maison qui étoit
                        regardée comme une maison de débauche. On savoit que cette vieille femme
                        changeoit de nièce de tems en tems, et que, quand elle en avoit produit une
                        dans le monde, il lui en revenoit une autre. J'étois tellement séduit par
                        l'air modeste de cette fille, que l'on ne put rien gagner sur moi. L'amour
                        avoit mis sur mes yeux le bandeau le plus {??}épais: elle devint enceinte;
                        cette nouvelle me combla de joie; mais elle affecta un si grand désespoir,
                        que je craignis pour ses jours. Je fus me jeter aux pieds de mon père, et
                        lui demander de m'unir avec ma femme, qui, quoique peu riche, avoit toutes
                        les vertus. Il se mit dans une s{??} grande colère, qu'il me chassa de chez
                        lui. Cette rigueur consomma ma perte{??} je rassemblai le plus d'argent
                        qu'il me fu{??} possible, et je vins m'établir chez ma maîtresse; je lui
                        offris de l'épouser. Jusqu'alors cela avoit fait l'objet de ses plus ardens
                        desirs; mais, quand elle me vit banni de chez mon père, elle s'y refusa,
                        sous l'apparence de la générosité, en disant, qu'elle ne vouloit pas irriter
                        davantage sa colère. </p>
                    <p> Depuis que j'étois lié avec elle, j'avois, outre les menus plaisirs que mon
                        père me donnoit, fait une très-grande quantité de dettes. Quand on sut que
                        j'étois sorti de la maison paternelle, il me fut impossible de trouver la
                        moindre ressource; j'étois au désespoir, et ne savois de quel côté donner de
                        la tête, lorsqu'un jour la vieille Dupuis ..... -- Ah, ciel! dit
                        mademoiselle de Fermon, quel nom venez-{??}ous de prononcer! Vous glacez mon
                        sœur! Cette fille est la Dupuis ........ la {??}mme ... Je n'en puis plus
                        ... En disant {??}es mots, elle se pencha sur sa chaise, et {??} trouva mal.
                        Duval (car c'étoit lui-même) appela du secours. Zabeth et la
                        femme-de-chambre arrivèrent. Elle eut bientôt repris l'usage de ses
                        sens, les fit {??}tirer, et invita, d'un geste, Duval à continuer son
                        histoire. Il reprit ainsi: {??}a vieille Dupuis me prit un jour à part, {??}
                        me tint le langage le plus extraordinaire; elle me représenta la misère où
                        j'allois tomber, moi et ma femme; elle se {??}ervit de cette expression:
                        Vous êtes fils {??}nique, me dit-elle: tout ce que votre père possède
                        vous appartient de droit, s'il {??}enoit à mourir. Je possède un secret que
                        {??} puis vous donner; c'est une drogue que j'ai apportée d'Italie, où
                        j'ai voyagé dans ma jeunesse. En lui en faisant prendre une dose légère dans
                        son café, en trois ans de tems votre père aura fini sa carrière, sans qu'il
                        reste de traces qui puissent vous compromettre. Une pareille proposition
                        me fit frémir d'horreur; je lui dis tout ce qui se présenta à mon
                        imagination, et la traitai comme la dernière des malheureuses. La Dupuis
                        vint voir d'où provenoit une pareille scène. Je lui communiquai les
                        horribles propositions que cette infernale créature m'avoit faites. Elle se
                        mit de mon côté, et ne la ménagea pas plus que moi. Quand nous fûmes seuls,
                        elle se jeta à mes pieds, et me pria, en versant un torrent de larmes, de la
                        sortir d'une maison où un pareil monstre existoit. Je le lui promis; mais
                        j'ignorois les moyens d'y parvenir: je ne possédois pas un sol, et ne
                        trouvois aucune ressource. Le même soir, je reçus une lettre anonyme, dans
                        laqu-elle on me marquoit que mon père sollicitoit un ordre pour me faire
                        enfermer, et qu'il devoit l'obtenir sous huit jours; cette nouvelle me
                        terrassa. La Dupuis, après s'être livrée à toutes les grimaces qui annoncent
                        un violent désespoir, me demanda si je ne pourrois pas me ménager quelque
                        intelligence dans la maison de mon père, m'y introduire, et tâcher de
                        m'emparer de quelque argent? Cette action répugnoit à mon ame; mais ma
                        position étoit désespérée; il falloit prendre un parti, et le prendre
                        promptement. Je m'adressai à un vieux serviteur qui m'avoit élevé; il
                        possédoit toute la confiance de mon père. Je lui parlai d'un repentir qui
                        étoit loin de mon cœur, et lui dis que je desirerois lui parler plus à mon
                        aise; que, s'il vouloit m'indiquer un moment où mon père ne seroit pas chez
                        lui, j'irois, et que nous aviserions aux moyens nécessaires pour calmer sa
                        colère. Ce digne homme y consentit. Le lendemain matin il me fit dire
                        que si, sur les six heures du soir, je voulois me rendre à la porte de
                        derrière, il me l'ouvriroit; que mon père étoit à la campagne pour deux
                        jours, et que nous aurions le tems de parler à notre aise des heureuses
                        dispositions qui étoient entrées dans mon ame. </p>
                    <p> Je me rendis très-exactement à l'heure qu'il m'avoit indiquée. Je rentrai
                        dans la maison paternelle comme un fugitif. Les précautions qu'il falloit
                        prendre pour que je ne fusse pas vu des autres valets humilièrent mon cœur.
                        Les raisons qui m'amenoient me firent frémir. Les remords étoient prêts à
                        s'emparer de ma conscience: mais l'idée de la Dupuis, l'état où elle étoit,
                        la crainte que j'éprouvois pour ma liberté, tout cela vint se représenter
                        dans mon esprit, et les étouffa dans leur naissance. Une main invisible me
                        conduisoit à ma perte. Je tins un très-long discours à ce pauvre Pierre, où
                        j'étalai le plus sincère repentir. Il me crut, et me promit d'employer tout
                        ce qui seroit en son pouvoir pour calmer la colère d'un père justement
                        irrité. La nuit étoit avancée. J'avois eu soin de prolonger le tems le plus
                        qu'il me fut possible. Il me dit qu'il étoit tems de me retirer. O mon cher
                        Pierre! lui dis-je, ne me refusez pas une grace: laissez-moi coucher ici
                        cette nuit. Cet homme ne crut pas pouvoir refuser au fils de son maître une
                        chose si simple. Il y consentit. Il m'apporta quelques rafraîchissemens. Je
                        l'invitai à les partager avec moi: je mis dans un verre de vin que je lui
                        présentai une poudre assoupissante, et un quart-d'heure après il étoit dans
                        le plus profond sommeil. Je savois où étoient toutes les clefs; je m'en
                        emparai, et mis la main sur les bijoux les plus précieux. Je pris tout l'or
                        qui se présenta à ma vue, le plus d'argent blanc que j'en pus porter, et je
                        revins chez la Dupuis, non sans un trouble que je ne puis vous rendre. Je me
                        hâtai de m'assurer d'une voiture; je pris des chevaux; je laissai à la
                        vieille tante une somme raisonnable, et à la pointe du jour, j'étois loin
                        des lieux qui m'avoient vu naître. La Dupuis me combloit de mille caresses,
                        et tâchoit d'éloigner de mon esprit toutes les idées fâcheuses qui pouvoient
                        s'y présenter. </p>
                    <p> Nous vînmes à Marseille. Je changeai de nom. La Dupuis y mit au monde le
                        fruit de mon amour. C'est cet enfant-là qu'elle fait passer aujourd'hui pour
                        son neveu. Mademoiselle de Fermon fit un geste d'horreur, et s'écria: O
                        monsieur de Saint-Silvain! que vous êtes abusé! ... On mit cet enfant en
                        nourrice dans un faubourg de la ville. Nous donnâmes à la femme qui s'en
                        chargea une somme assez forte, pour qu'elle ne pût, de long-tems, le trouver
                        à charge. Nous parcourûmes plusieurs provinces. Nous eûmes bientôt trouvé la
                        fin du vol que j'avois fait à mon père. Il fallut user de ressources. Je me
                        fis joueur; et je dois, pour l'expiation de la bassesse dans laqu-elle
                        j'étois tombé, vous avouer qu'à force d'adresse, j'avois su fixer la
                        fortune. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi. Mais à la longue, je fus
                        découvert. Je me lassai d'une vie qui n'étoit pas faite pour moi. Je ne
                        voulus plus faire le vil métier d'escroc. La misère approchoit à grands pas.
                        Je conseillai à la Dupuis de tâcher de se tirer d'affaire; que, quant à moi,
                        mon parti étoit pris; que j'étois décidé à prendre le parti des armes. Elle
                        y consentit. Je m'engageai. Nous nous donnâmes rendez-vous à
                        Marseille, en cas que la fortune favorisât un de nous deux. Elle trouva une
                        place de femme-de-chambre près d'une dame qui partoit pour l'Angleterre:
                        elle la suivit. Elle perdit sa maîtresse, revint en France, débarqua à
                        Boulogne, et entra près de madame votre sœur. Elle avoit toujours eu soin de
                        m'écrire: elle avoit envoyé à la femme qui soignoit notre enfant de quoi
                        continuer ses soins. Comme elle avoit toujours nourri dans son cœur l'espoir
                        de m'épouser; se flattant que tôt ou tard je rentrerois en grace avec mon
                        père, elle n'avoit pas cessé de m'entretenir de la tendresse qu'elle
                        prétendoit avoir pour moi. C'est une femme que la longueur du tems ne rebute
                        point: elle ne perd jamais de vue le but qu'elle s'est proposé d'atteindre.
                        Tout-à-coup je cessai de recevoir de ses nouvelles. Je ne pus me procurer
                        aucuns renseignemens sur son sort. Mon régiment s'embarqua, et je
                        fus deux ans absent. La fortune m'avoit favorisé de ce côté. J'eus
                        le bonheur de sauver la vie à mon capitaine: revenu en France, il me
                        donna mon congé. Aussi-tôt que je me vis libre, je me rendis à Marseille. Je
                        trouvai la nourrice morte, et l'enfant abandonné à la charité de ceux qui
                        vouloient bien lui donner du pain. Je pris les informations. Une voisine
                        de cette femme me montra la dernière lettre que {??}'on avoit reçue de la
                        Dupuis: elle disoit qu'elle étoit du côté de Boulogne. Je pris l'enfant
                        avec moi, et j'entrepris cette {??}oute. Je ne pouvois laisser un être qui
                        {??}enoit de moi l'existence dans l'état de misère auquel il étoit
                        réduit. J'étois loin de penser à profiter de la position où cette femme
                        se trouveroit pour mon propre compte; mais je desirois au moins qu'elle
                        n'abandonnât pas cet enfant. J'arrivai dans le voisinage de la terre de M.
                        de Saint-Silvain. On me parla d'elle avec le mépris que sa conduite
                        méritoit. Personne n'ignoroit qu'elle vivoit avec son maître. Pardonnez,
                        mademoiselle; mais on me parla de lui avec peu de considération. J'arrive un
                        soir à Château-neuf ... Quoi! c'est vous qu'elle fait passer pour son frère?
                        dit mademoiselle de Fermon. -- Oui, mademoiselle. Je la trouvai à table avec
                        M. de Saint-Silvain. La hardiesse avec laqu-elle elle soutint ma présence,
                        les mensonges qu'elle débita avec une facilité qui annonçoit qu'elle étoit
                        exercée dans l'imposture, firent tomber le reste du bandeau que j'avois
                        encore, après tant d'années, sur les yeux. Nous restâmes seuls. Elle me fit
                        l'aveu de tous les forfaits qu'elle avoit commis. Son projet est de faire
                        épouser mademoiselle de Saint-Silvain au fruit de notre détestable amour;
                        et, pour parvenir à ce but, elle a commencé par amener le père de la jeune
                        personne à en faire sa femme, après avoir abrégé les jours .... de madame
                        votre sœur ..... avec la détestable poudre que sa tante possédoit ....
                        Mademoiselle de Fermon ne put entendre ce dernier aveu sans se livrer au
                        plus cruel désespoir .... O crime! .... ô abominable créature! ... Quoi!
                        monsieur, lui dit-elle en fondant en larmes, et vous n'avez pas révélé
                        plutôt cet odieux secret! .... -- Quelle preuve en ai-je, mademoiselle, que
                        l'aveu qu'elle m'en a fait, et qu'elle nieroit, s'il en étoit question? Elle
                        m'a fait horreur .... je lui ai laissé son fils, et j'ai fui ce lieu où ce
                        monstre respire. J'ai erré depuis ce tems, et j'ai vécu de quelques secours
                        qu'une main invisible m'a fait passer. Je ne doute point que ce ne fût celle
                        de mon père. J'ai fait les plus grands efforts pour rentrer en grace, mais
                        inutilement. Depuis six mois, j'ai eu le malheur de le perdre. J'étois
                        déterminé à me présenter pour obtenir sa succession: des parens avides s'en
                        sont emparés, et ont obtenu un ordre de me faire enfermer. Je n'ai eu que le
                        tems de passer dans ce pays, pour éviter leurs persécutions. -- Ah! dit
                        mademoiselle de Fermon, que vous aviez raison, monsieur, en me parlant des
                        lumières affreuses que vous alliez faire passer dans mon cœur! Je ne doute
                        pas que la main parricide de cette odieuse créature ne se soit étendue
                        jusqu'à moi. Je porte dans mon sein le fatal poison dont mon infortunée sœur
                        a été la victime. Voilà ses projets qui touchent à leur exécution: quand je
                        ne serai plus, ma nièce sera obligée de retourner chez son père, et ce
                        monstre accomplira sur elle ses funestes desseins. M. de Saint-Silvain est
                        un homme foible; il sacrifiera ma pauvre Zabeth à votre indigne fils, qui
                        porte sur sa figure tous les crimes de sa mère. Je me demande au ciel
                        qu'assez de jours pour mettre Zabeth à l'abri des malheurs qu'on lui
                        prépare. -- Je ne connois d'autre moyen, dit Duval, que d'éclairer M. de
                        Saint-Silvain sur le compte de la femme qu'il a prise. Je vais,
                        mademoiselle, écrire les aveux pénibles que je viens de vous faire, et il
                        faudra les lui faire passer. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon demanda à Duval si elle pouvoit lui être de quelque
                        utilité dans la position où il se trouvoit? Il la salua profondément, et se
                        retira, en lui faisant entendre qu'il n'avoit besoin de rien. </p>
                    <p> Aussi-tôt que Zabeth sut sa tante seule elle s'empressa de venir la
                        rejoindre. Elle ne put supporter la vue de sa nièce sans éprouver la plus
                        vive douleur. Elle la prit dans ses bras, et ne pouvoit cesser de la presser
                        contre son triste cœur, qui venoit d'être déchiré de la manière la plus
                        cruelle. Ses larmes étoient abondantes. Ce fut en vain que Zabeth lui
                        demanda ce qu'elle avoit. Mademoiselle de Fermon ne put lui répondre que par
                        des larmes. D'ailleurs, elle ne croyoit pas nécessaire de l'éclairer sur la
                        mort de sa mère et sur la sienne, qu'elle sentoit être prochaine. Elle
                        brûloit d'être en France, pour employer tous les moyens qu'elle croiroit
                        nécessaires pour mettre sa nièce à l'abri des malheurs qui l'attendoient. </p>
                    <p> La fièvre, qui depuis long-tems ne la quittoit pas, augmenta dans la nuit,
                        et le lendemain elle étoit beaucoup plus mal. Le vaisseau sur lequel elle
                        devoit partir mettoit à la voile le jour même. C'est en vain que Zabeth
                        l'engagea à différer son départ; elle voulut absolument profiter de cette
                        occasion. Duval vint le matin, et lui remit le paquet qu'il lui avoit
                        promis. Mademoiselle de Fermon ne put recevoir cette preuve non équivoque
                        des crimes de la Dupuis, sans se sentir défaillir. Elle donna à Duval une
                        boîte dans laqu-elle étoient renfermés quelques louis, et le pria de ne
                        l'ouvrir qu'après son départ. Il voulut la refuser, se doutant de ce qu'elle
                        renfermoit. Ne la refusez pas, monsieur, dit mademoiselle de Fermon; qu'un
                        amour-propre mal-entendu ne vous y force pas. Pardonnez ce que je vais vous
                        dire à une femme qui se trouve, sans vous connoître, victime de vos
                        premières erreurs. Voyez quel enchaînement d'horreur suit l'oubli de ses
                        devoirs! .... Que de victimes! .... Votre famille ..... la nôtre
                        .... vous ...... qui porterez peut-être encore long-tems les remords qui
                        doivent vous déchirer dans un état de détresse qui n'étoit pas fait pour
                        vous! ... Acceptez, monsieur, cette légère marque de l'intérêt que vous
                        m'inspirez. Le foible secours que je vous offre est, depuis long-tems, le
                        seul argent dont vous puissiez disposer sans avoir à rougir du motif qui
                        vous le met entre les mains .... Duval rougit. Il avoit de l'honneur; et,
                        sans la fatale passion qui l'avoit dégradé et entraîné malgré lui dans
                        l'abîme de l'ignominie, il auroit tenu sa place au rang des hommes
                        estimables. Il se retira confus, et n'eut rien à répondre à une vérité dont
                        il sentoit toute la justesse. </p>
                    <p> On fut obligé de porter mademoiselle de Fermon à bord du vaisseau. Sa nièce
                        l'accompagnoit en fondant en larmes. Que de choses comprimoient le cœur de
                        cette intéressante fille! S'éloigner de son amant, avec la crainte de ne le
                        revoir jamais, et avoir sous les yeux le spectacle déchirant d'une femme
                        mourante qui lui avoit tenu lieu de mère! Son courage étoit à chaque instant
                        prêt à l'abandonner. </p>
                    <p> La traversée, quoique très-courte, mit mademoiselle de Fermon dans un état
                        désespéré. On craignoit de la voir expirer avant d'être à terre. On la
                        débarqua qu'il lui restoit à peine un souffle de vie. Il fallut user des
                        plus grandes précautions pour la transporter chez elle. Quand le bon Thomas
                        et sa femme la virent revenir ainsi, ils remplirent la maison de leurs cris.
                        Le médecin arriva, et vit avec peine que son art étoit inutile. Il lui fit
                        donner quelques cordiaux, et se retira sans rien prononcer sur le sort de la
                        malade. Mademoiselle de Fermon étoit dans son lit, sans parole et
                        sans force. Ses yeux seuls pouvoient peindre ce qui se passoit en elle;
                        car elle avoit toute sa connoissance. La mère Thomas étoit agenouillée
                        près de sa maîtresse et prioit Dieu à haute voix pour qu'il lui
                        retranchât le peu d'années qui lui restoient à vivre, et qu'il les
                        reportât sur cette bonne maîtresse qu'elle avoit vue naître. Zabeth,
                        dans l'abandon de la douleur, tenoit une main de son infortunée tante, et la
                        couvroit de larmes. La voix lui revint sur le soir, mais bien foiblement.
                        Elle demanda un notaire, et fit partir un exprès pour aller chercher M. de
                        Saint-Silvain. Le notaire venu, elle dicta ses dernières volontés. Elle
                        laissa à Thomas et à sa femme, leur vie durant, la jouissance de la maison
                        où elle étoit; le reste à sa nièce, si elle épou-{??}it Enneric Noriss, et
                        demandoit à M. de Saint-Silvain que l'on conservât {??}rès de Zabeth, dans
                        tel couvent où elle {??}oudroit se retirer, un revenu de mille {??}cus, et
                        sa femme-de-chambre Victoire, {??}lors de service auprès d'elle. Ce petit
                        arrangement fait, elle se trouva plus tranquille. </p>
                    <p> L'exprès revint, et annonça que M. de Saint-Silvain étoit hors d'état de se
                        rendre {??}rès de sa belle-sœur. Depuis quinze jours {??} avoit une attaque
                        de goutte qui le rete-{??}oit au lit. Mademoiselle de Fermon fut
                        {??}rès-affectée de ce contre-tems. Elle au-{??}oit desiré lui remettre le
                        paquet de Du-{??}al, et lui demander, avec instance, que Zabeth fût libre de
                        se retirer dans un {??}ouvent. </p>
                    <p> Aussi-tôt que messieurs de la Combe {??}rent son retour, ils vinrent la
                        voir. Frédérique aimoit toujours son ami Enneric, et leur correspondance
                        étoit suivie avec exactitude. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon, frustrée de l'espoir d'ouvrir les yeux à M. de
                        Saint-Silvain avant de finir une vie dont elle sentoit la fin prochaine,
                        prit le parti d'ouvrir son cœur à M. de la Combe. Elle demanda à être un
                        moment seule avec lui. Zabeth, la triste Zabeth se retira avec Frédérique.
                        Elle lui conta, non sans verser un torrent de larmes, toutes les craintes
                        qu'elle avoit que l'oncle d'Enneric, M. Wilton, ne mît un grand empêchement
                        à leur mariage. Frédérique crut pouvoir répondre du cœur de son ami, et fit
                        tous ses efforts pour tranquilliser le cœur de Zabeth. Ah, monsieur! lui
                        dit-elle, je n'ai plus de bonheur à espérer: je suis à la veille d'être de
                        toutes les créatures la plus à plaindre! ..... Je vais perdre ma tante, ma
                        mère, mon amie! .... elle étoit tout pour moi! .... Je {??}ais rester seule
                        au monde ..... et retom-{??}er au pouvoir d'une femme que je ne {??}uis
                        regarder qu'avec horreur, qui a {??}ausé le malheur de mon père, et qui
                        {??}n'a forcée de fuir la maison qui m'a vue {??}aître! Que vais-je devenir
                        .... sans amis {??}ui puissent me soutenir contre l'oppres-{??}on à
                        laqu-elle je vais être réduite? -- Ne {??}ous inquiétez pas, dit Frédérique;
                        soyez {??}ûre, mademoiselle, que ni mon père, {??}i moi, ne vous
                        abandonnerons. Il a de {??}out tems été l'ami de monsieur votre {??}ère.
                        S'il a cessé de le voir, c'est à cause {??}u mariage qu'il a fait. Mais
                        vous, dans {??}a maison, y ferez retourner tous les amis de votre famille.
                        Il n'y a pas un {??}tre, dans tous ceux qui vous connois-{??}nt, qui ne
                        prenne à vous le plus vif intérêt ... Zabeth le remercia avec
                        reconnoissance du zèle qu'il lui témoignoit; mais elle sentoit que rien
                        ne pourroit au monde la dédommager de la perte de sa tante et de
                        l'éloignement d'Enneric. </p>
                    <p> Mademoiselle de Fermon fit les plus grands efforts pour mettre M. de la
                        Combe au fait de tout ce qui regardoi{??} sa nièce. Elle lui confia le
                        paquet d{??} Duval, et lui recommanda de ne le re{??} mettre à M. de
                        Saint-Silvain, que dans un cas désespéré pour sa nièce. Il renferme,
                        lui dit-elle, un secret odieux S'il consent que sa fille se retire au
                        couvent, évitons-lui la connoissance des horreurs qu'il y verroit.
                        Je vous recommande, monsieur, les intérêts d'une malheureuse enfant que le
                        sort poursuit depuis sa naissance. Jusqu'à présent, je lui ai tenu lieu
                        de tout. Ma mort va la livrer à toutes les peines. Je m'étois flattée
                        de lui laisser une mère en madame Noriss, et un mari dans le jeune
                        Enneric. Je crains que cette douce espérance ne soit déçue; et, de toutes
                        les peines qui attendent ma chère Zabeth, celle-là ne sera pas la moindre
                        pour son trop sensible cœur. Je lui recommanderai de mettre toute sa
                        confiance en vous. Soutenez son courage dans les chagrins qu'elle pourra
                        essuyer; protégez sa foiblesse contre ceux qui voudroient l'opprimer.
                        Promettez-moi de ne jamais l'abandonner? ... M. de la Combe se leva avec
                        feu. -- Mademoiselle, j'espère que cette maladie ne sera rien; mais, dans
                        tous les cas, recevez le serment que je fais, dit-il en portant la main sur
                        son cœur, que je ne pordrai jamais de vue le bonheur de mademoiselle de
                        Saint-Silvain, et que je la protégerai de tout mon pouvoir et de mon épée,
                        s'il le faut, contre ceux qui voudroient la rendre malheureuse, fût-ce son
                        père .... Mademoiselle de Fermon, dont les forces s'épuisoient à chaque
                        instant, ne put lui répondre que par un léger signe de tête. Elle fit venir
                        sa nièce, lui prit la main, la mit dans celle de M. de la Combe, et lui dit,
                        d'une voix que l'on entendoit à peine: Ma fille, voilà celui qui vous
                        secourra dans vos peines. Mettez toute votre confiance en lui. M. la Combe
                        réitéra à Zabeth tout ce qu'il avoit dit à sa tante, et se retira, avec son
                        fils, le cœur serré de ce qui venoit de se passer. </p>
                    <p> Zabeth resta près de sa tante dans un état d'abattement qui l'empêchoit de
                        verser des larmes. Elle ne voulut rien prendre le soir, et se détermina à ne
                        la point quitter de la nuit, malgré les instances de la mère Thomas et de
                        Victoire. Non, dit-elle, pour le peu de tems que mes yeux ont à la voir, ils
                        ne s'écarteront pas d'elle .... Thomas vint aussi: cette scène étoit
                        déchirante. Une foible lumière éclairoit la chambre de mademoiselle de
                        sermon: elle étoit sur le lit de mort, les {??}eux fermés. De tems à autre,
                        elle fai-{??}oit un effort pour les ouvrir, et son regard incertain
                        s'arrêtoit sur Zabeth: alors un foible soupir cherchoit à se faire
                        passage. Thomas et sa femme étoient agenouillés, qui prioient Dieu du
                        plus profond de leur cœur. Zabeth, assise près de ce lit de douleur,
                        avoit sa tête penchée sur l'épaule de Victoire, et étouffoit dans son
                        cou les sanglots qui la suffoquoient. </p>
                    <p> Comme l'horloge de la ville sonnoit minuit, mademoiselle de Fermon
                        étendit les bras vers sa nièce. Celle-ci, qui vit ce mouvement, se
                        précipita sur cette main froide et défaillante, et tomba
                        agenouillée, en la couvrant de baisers et de larmes. Mademoiselle de
                        Fermon poussa un soupir, et termina une vie qui n'avoit été employée qu'à
                        faire le bien. Son cœur sensible et compatissant cessa de battre. Thomas et
                        sa femme, qui virent que tout étoit fini, vinrent à Zabeth pour
                        l'arracher d'un lieu si funeste. Ils la trouvèrent sans connoissance. On la
                        porta dans sa chambre; et, malgré tous les secours qu'on lui donnoit, on eut
                        une peine affreuse à la rappeler à la vie, ou plutôt aux douleurs! Elle ne
                        r'ouvroit les yeux que pour s'abandonner au plus cruel désespoir. Elle
                        vouloit absolument voir les restes inanimés de celle qui l'avoit tant aimée.
                        On eut toutes les peines du monde à la faire rester dans sa chambre. On
                        envoya cette fâcheuse nouvelle à M. de Saint-Silvain, qui, malgré les
                        douleurs aiguës auxqu-elles il étoit en proie, se fit mettre dans sa
                        voiture, et vint pour chercher sa fille. Victoire étoit près d'elle, et
                        détournoit ses esprits de la cruelle perte qu'elle venoit de faire, en lui
                        parlant d'Enneric. Cela seul pouvoit distraire ses douleurs; mais, par
                        intervalles, elle se levoit avec précipitation, couroit à sa porte, à sa
                        fenêtre, et, les bras tendus, crioit: Ma tante! ma chère et très-chère
                        tante! je ne vous verrai plus! ...... Elle étoit dans un de ces momens où
                        l'ame exaltée ne connoît plus de bornes, quand on vint lui annoncer que son
                        père arrivoit. Mon père! ah! je suis perdue! dit-elle en se jetant dans les
                        bras de Victoire. Ma chère amie, sanvez-moi! aidez-moi à fuir, que je ne le
                        voie pas! ... M. de Saint-Silvain se présenta à sa porte, soutenu par deux
                        domestiques. -- Eh! pourquoi me fuir, ma fille? lui dit-il en entrant.
                        Depuis quand la présence de votre père vous effraie-t-elle? Je viens vous
                        chercher, et j'espère vous faire oublier la perte que vous avez faite, et à
                        laqu-elle je suis plus sensible que vous ne croyez peut-être ..... Ah! sans
                        doute, dit Zabeth, j'en ai fait une bien grande! ... j'ai perdu tout ma
                        famille, en perdant ma bonne tante ma bien-aimée tante! -- Il vous res{??}
                        un père. -- A moi, monsieur? ... il {??} me reste plus rien .... -- Je vois
                        bien ma chère amie, que la douleur vo{??} égare ... venez chez moi. -- Chez
                        vous?.. non, monsieur, je n'irai pas ... la dernière volonté de ma
                        tante est que j'entr{??} au couvent, et je ne quitterai cette maison que
                        pour m'y retirer ... -- Mais, Zabeth tu oublies que tu parles à un père
                        qui t'aime? -- Un père qui aime sa fille, dit elle en se jetant à ses
                        pieds, ne la sacrifi{??} pas à une .... Pardonnez .... ô mon père
                        pardonnez-moi .... mais ne me force{??} point à vous suivre ... -- Allons,
                        allons{??} ma chère enfant, ta tête est égarée. Il ne seroit pas décent
                        que tu restasses seule ici{??} viens avec moi: quand tu auras choisi un{??}
                        couvent, je ne te retiendrai pas. En disam{??} t{??}es mots, il la prit par
                        la main pour l'emmener. Elle fit des cris perçans, voulut faire
                        quelque résistance; mais la nature épuisée par tout ce qu'elle avoit éprouvé
                        de peines depuis huit jours, ne put résister plus long-tems; elle tomba
                        évanouie dans les bras de sa femme-de-chambre. Son père profita de ce
                        moment: on la transporta dans sa voiture. Victoire soutenoit la tête de sa
                        maîtresse, et on se rendit à Château-neuf. </p>
                    <p> Quand madame de Saint-Silvain vit arriver sa victime, un sourire amer se fit
                        voir sur ses lèvres. On porta Zabeth à la chambre qui lui étoit destinée; on
                        la mit au lit, et on fit venir un médecin. Elle ne recouvrit l'usage de ses
                        sens que très-long-tems après. Elle promena un œil égaré sur ceux qui
                        l'entouroient. Son père et Victoire étoient près d'elle: madame de
                        Saint-Silvain sur un siége un peu plus éloigné, la regardoit. Quan Zabeth
                        l'aperçut, elle referma les yeux, et dit avec un ton douloureux: O ma tante!
                        ... Le médecin lui trouva de la fièvre, et dit qu'il falloit la laisser
                        seule. Il ordonna ce qu'il crut nécessaire, et s'en alla. On exécuta ses
                        ordres, et chacun se retira. Victoire, la bonne Victoire resta près de sa
                        maîtresse. Elle regrettoit sincèrement mademoiselle de Fermon, et l'état où
                        se trouvoit sa jeune maîtresse augmentoit encore sa douleur. Quand Zabeth se
                        vit seule avec elle, elle se mit à déplorer son sort. Me voici donc,
                        dit-elle, dans une maison où je n'aurois jamais voulu entrer! et le ciel
                        seul sait quand j'en sortirai! .... Elle alloit s'abandonner de nouveau à
                        toute sa douleur, quand elle vit entrer Frédérique la Combe. Excusez-moi,
                        mademoiselle, lui dit-il; j'ai insisté pour entrer: je viens vous apporter
                        quelques consolations. Mon père sait que vous êtes ici; il n'y viendra que
                        quand votre santé sera rétablie. On lui a appris l'état dans lequel vous
                        êtes parti de Boulogne. Calmez vos esprits. Quand vous serez plus
                        tranquille, il compte venir ici avec le notaire; on fera la lecture du
                        testament de feue mademoiselle de Fermon, et mon père fera tout ce qui sera
                        en son pouvoir, pour que vous soyez mise au couvent. J'ai écrit à Enneric le
                        malheur qui vous est arrivé; je lui ai mandé de m'adresser les lettres qu'il
                        vous écriroit. Mon père m'a dit que cette précaution étoit nécessaire,
                        d'après ce que lui avoit dit mademoiselle de Fermon. Comptez sur nous, et
                        croyez que l'intérêt que vous nous inspirez ne se réfroidira jamais. Vous
                        avez des amis qui ne cesseront de veiller à votre bonheur. -- Ah, monsieur!
                        que j'ai besoin d'en avoir! ... Je ne suis plus qu'une pauvre orpheline,
                        sans appui, sans consolation! ... j'ai tout perdu dans ma respectable tante!
                        ... je n'oublierai jamais les bontés avec lesqu-elles elle a soigné sa
                        pauvre Zabeth! Je n'ai plus que vous au monde ... car, pour mon cher
                        Enneric, qui sait si on voudra me le laisser? ... -- Calmez-vous,
                        mademoiselle; je vous le demande en son nom. Si vous l'aimez, conservez-vous
                        pour lui. Voudriez-vous le rendre malheureux pour le reste de sa vie? ...
                        Zabeth promit tout ce qu'on voulut, au nom de son Enneric, et le jeune la
                        Combe se retira. </p>
                    <p> Zabeth fut pendant plus de quinze jours avec une fièvre violente; et, de
                        tems à autre, ses esprits s'égaroient; mais son âge et une lettre d'Enneric,
                        que Frédérique la Combe remit pour elle à Victoire, et qui étoit remplie des
                        plus douces protestations, rétablirent l'équilibre de sa santé. La fièvre
                        cessa peu-à-peu; elle commençoit à se lever et à marcher dans sa chambre.
                        Son père, que la goutte avoit abandonné, venoit souvent la voir; et madame
                        de Saint-Silvain, qui avoit entendu parler de couvent, et qui craignoit que
                        l'on ne prît ce parti avant que d'avoir pu s'emparer de la volonté de son
                        mari, dont elle ne se rendoit maîtresse qu'avec le tems, et avec une adresse
                        qui faisoit qu'il s'apercevoit à peine que l'on lui faisoit faire autre
                        chose que ce qu'il auroit voulu lui-même; madame de Saint-Silvain, dis-je,
                        venoit aussi avec un air de bonté et d'intérêt qui auroit désarmé une
                        personne plus ferme que Zabeth dans ses volontés. Elle s'étendoit
                        complaisamment sur les rares qualités de mademoiselle de Fermon; et, quand
                        elle parloit ainsi, Zabeth l'écoutoit avec un plaisir qui lui faisoit
                        oublier celle qui l'entretenoit. </p>
                    <p> M. de la Combe venoit souvent s'informer de la santé de cette intéressante
                        fille. Il crut devoir dissimuler l'intérêt qu'elle lui inspiroit, et la
                        voyoit rarement. Un jour M. de Saint-Silvain lui dit qu'il espéroit que le
                        lendemain elle pourroit descendre au salon. -- Eh bien, dit M. de la Combe,
                        permetttez-moi d'user de notre ancienne amitié, pour vous demander sans
                        façon à venir dîner demain avec vous? Très-volontiers, assurément; monsieur
                        votre fils vous accompagnera-t-il? -- Non, dit M. de la Combe; c'est
                        uniquement pour vous parler d'affaires. Il fit prévenir le notaire de se
                        rendre dans la journée à Château-neuf. </p>
                    <p> Zabeth parut à la table de son père: la présence de M. de la Combe, la vue
                        de la place que sa tante avoit occupée si souvent, l'habit lugubre qu'elle
                        portoit pour la première fois depuis la cruelle perte qu'elle avoit faite;
                        tout cela renouvela dans son cœur des souvenirs douloureux, et des larmes
                        involontaires couvrirent son visage. M. de Saint-Silvain la pressa
                        tendrement contre son sein, et l'engagea du geste et du regard à calmer son
                        émotion. Le repas fut sérieux: madame de Saint-Silvain n'osoit manifester sa
                        façon de penser; elle étoit trop politique pour cela; mais elle voyoit avec
                        peine un homme qu'elle détestoit. Elle n'avoit point oublié que M. de la
                        Combe avoit maltraité Dupuis, et qu'il avoit dit des choses peu flatteuses
                        pour elle; malgré cela, elle se maintint avec politesse. Aussi-tôt après le
                        dîner, le notaire arriva; on passa dans le cabinet de M. de Saint-Silvain;
                        sa femme y vint. M. de la Combe, avec son air peu courtois, dit à son mari:
                        Mon ami, nous avons besoin d'être seuls; ceci ne regarde que votre famille
                        .... Elle sentit que l'on vouloit l'éloigner; et, malgré le dépit qui
                        s'étoit emparé d'elle, elle se leva, et se retira, sans faire connaître
                        jusqu'à quel point elle étoit mortifiée. Le notaire fit la lecture du
                        testament de mademoiselle de Fermon: Zabeth ne put entendre les tendres
                        expressions dont sa tante s'étoit servie, en parlant d'elle, sans éprouver
                        une émotion pénible. Quand on fut à l'article où elle insistoit pour que sa
                        nièce eût la liberté de se retirer au couvent, M. de Saint-Silvain regarda
                        sa fille avec tendresse, et lui dit: Est-ce que tu veux me quitter, ma chère
                        Zabeth? ... Ah, mon père! dit-elle en se jetant à ses pieds, si vous étiez
                        seul!!! Son père la releva, l'embrassa, et lui demanda avec instance de ne
                        point l'abandonner. M. de la Combe prit la parole: Mon ami, je suis chargé
                        par feue mademoiselle de Fermon de faire exécuter les articles de son
                        testament; je sais que ce droit ne peut rien contre l'autorité d'un père;
                        mais vous ne pouvez vous refuser à la raison. Il ne convient pas que votre
                        fille soit chez vous avec les gens que vous y avez établis, et qui s'y sont
                        rendus maîtres; car, pour vous, mon ami, vous ne pouvez vous dissimuler que
                        vous n'y êtes rien du tout ... Vous êtes entouré de la plus vile espèce
                        ......... M. de Saint-Silvain rougit. Zabeth, qui vit combien son père étoit
                        humilié, se hâta d'interrompre M. de la Combe. -- Monsieur, ménagez mon
                        père, je vous supplie ..... -- Mademoiselle ..... je sais des choses .... --
                        Ah, monsieur! si votre intention est de m'obliger, donnez-m'en une preuve;
                        n'affligez pas l'auteur de mes jours. M. de la Combe étoit violent; il se
                        mit en colère. -- C'est donc comme cela, mademoiselle, que vous me secondez?
                        Voilà le seul moment dont on pouvoit profiter pour vous soustraire à une
                        femme qui veut vous perdre ...... j'ai des preuves affreuses contr'elle ...
                        Voulez-vous rester? Zabeth fondoit en larmes. -- Oui, monsieur, si mon père
                        me peut croire utile à son bonheur, et qu'il veuille me donner sa parole
                        que, si je me trouvois malheureuse dans sa maison, il consentira à me
                        laisser aller au couvent: je suis toute décidée à ne lui pas refuser de
                        rester chez lui. -- Vous le voulez, mademoiselle? dit M. de la Combe en se
                        levant en courroux; je ne puis rien contre votre volonté et la sienne:
                        restez; mais ne me demandez jamais mon assistance dans vos peines.
                        Aujourd'hui, ce sont des roses ... Quand les épines vous piqueront, vous
                        vous repentirez, mais trop tard, de votre foiblesse. Je suis fâché de vous
                        le dire; mais je suis trop franc pour vous le cacher, ne comptez plus sur
                        moi. Il s'en alla avec précipitation, et n'attendit ni la réponse de Zabeth,
                        ni celle de son père. Le notaire leva le siége, et s'en fut. Zabeth
                        restée seule avec son père, ne savoit quel parti prendre. M. de
                        Saint-Silvain lui dit avec émotion: Il est violent la Combe! il y a
                        long-tems que je le connois ainsi; mais, ma chère fille, sois tranquille; je
                        te donne ma parole que si quelqu'un osoit te rendre malheureuse,
                        sur-le-champ je te menerois moi-même au couvent. Je sais que je supporte
                        pour moi beaucoup de choses pour avoir la paix; mais pour les autres, pour
                        une fille qui m'est si chère, je ne souffrirois pas que l'on abusât de la
                        bonté de mon caractère; non, ma chère Zabeth, sois tranquille; tu n'auras
                        jamais à te plaindre de la bonté que tu as pour moi. Ah, mon père! ne vous
                        servez pas de ce mot! il m'humilie; je ne fais que mon devoir. Il ne coûte
                        rien à mon cœur, lorsque je vous considère; mais vous n'ignorez pas que
                        Madame de Saint-Silvain a le caractère violent? .. Je me ressouviens que,
                        dans mon enfance, j'en ai eu à souffrir ..... et ce petit bonhomme? ......
                        Eh bien, ma chère enfant, ce petit bonhomme n'a rien de commun avec toi; et
                        sois sûre que jamais personne n'osera te faire la moindre peine. Zabeth
                        soupira, et se jeta dans les bras de son père, qui éprouva, dans ce moment,
                        un bien doux plaisir! .... </p>
                    <p> Zabeth se retira dans sa chambre, contente de ce qu'elle venoit de faire.
                        Elle sentoit que c'étoit un grand sacrifice; mais elle s'applaudissoit
                        d'avoir pu l'accomplir. D'ailleurs, la parole que son père lui avoit donnée
                        la tranquillisoit pour l'avenir. A la vérité, elle n'auroit pas de grands
                        plaisirs; mais son cœur pouvoit-il en desirer, quand elle venoit de perdre
                        la meilleure des tantes, et qu'elle se trouvoit loin de son cher Enneric et
                        de sa tendre mère? Il ne falloit que de la patience; elle les reverroit un
                        jour. En attendant ce doux moment, le tems se passeroit à ses études, à la
                        promenade, et à recevoir de leurs nouvelles; leur écrire seroit sa plus
                        délicieuse récréation. </p>
                    <p> Laissons Zabeth s'applaudir d'avoir fait son devoir; et voyons ce qui se
                        passe autour d'elle. </p>
                    <p> M. de la Combe se retira furieux de la foiblesse qu'elle avoit montrée, et
                        se promit de ne plus se mêler des affaires d'une <hi rend="italic"> petite
                            fille </hi> qui n'avoit pas plus de caractère que son père. Frédérique
                        ne put venir à bout de calmer son courroux. -- Quelle différence, mon père,
                        disoit-il de quelqu'un qui n'est foible que par générosité, ou d'un homme
                        qui l'est par vice! Ah! je trouve que la conduite de mademoiselle de
                        Saint-Silvain doit lui mériter toute votre estime; elle se sacrifie pour les
                        autres, et sa foiblesse dans ce cas est une vertu; et son père a sacrifié
                        les autres à ses goûts avilissans. La comparaison ne peut avoir lieu; vous
                        lui devez plus que jamais vos secours, si elle en avoit besoin. M. de la
                        Combe eut un peu de peine à se rendre à de si bonnes raisons; mais enfin il
                        y céda, en disant pourtant qu'il n'iroit pas chez son ancien camarade, à
                        moins que le besoin ne fût urgent. Pour Frédérique, il se promit de voir
                        souvent mademoiselle de Saint-Silvain: il étoit chargé de la correspondance
                        d'Enneric, et il ne pouvoit, ni ne vouloit abandonner deux êtres auxquels
                        son cœur prenoit le plus vif intérêt. </p>
                    <p> Zabeth, comme nous l'avons dit, après avoir satisfait aux desirs de son
                        père, étoit remontée dans sa chambre, {??} s'y applaudissoit de l'effort
                        qu'elle venoit de faire. Madame de Saint-Silvain, aux aguets, étoit
                        sur-le-champ entrée dans le cabinet de son mari pour savoir le résultat
                        de la conversation. Elle commença {??}ar se plaindre de la manière dont M.
                        de la Combe la traitoit. M. de Saint-Silvain excusa son ami de son
                        mieux; et sa fmme <hi rend="italic"> eut l'air </hi> de lui pardonner. Mais,
                        dans le fond de son cœur, elle l'avoit {??}ris dans la haine la plus
                        prononcée. Quand elle sut que Zabeth restoit chez mon père, elle en fit
                        paroître la joie la plus vive. Oui; mais c'est à une condition, dit-il:
                        c'est que personne ne la tourmentera. Je veux que ma fille soit
                        heureuse, et qu'elle n'ait point à se re-{??}entir de cette
                        condescendance. Personne ici n'a rien à lui dire; et, sur-tout, que
                        Dupuis ne s'avise pas de vouloir l'assimiler aux petits vagabonds du village
                        avec lesquels il ne cesse de jouer? Cette réflexion fit faire un peu la
                        grimace à sa chère moitié; mais elle eut assez d'adresse pour ne pas dire ce
                        qu'elle en pensoit. Zabeth restoit, et ses vœux étoient remplis. Elle se
                        promit bien d'employer toutes ses manières de séductions pour s'emparer de
                        l'esprit de la fille, comme elle avoit fait de celui du père. Toutes les
                        attentions, tous les petits soins furent prodigués à notre aimable Zabeth.
                        Elle étoit sensible à tant d'égards, y répondoit de son mieux, mais ne
                        pouvoit vaincre l'éloignement qu'elle sentoit au fond de son cœur pour une
                        femme qu'elle ne pouvoit ni aimer, ni estimer. Son plus doux amusement étoit
                        d'écrire à son cher Enneric et à madame Noriss, qui n'avoit pu apprendre la
                        mort de son unique amie, maddemoiselle de Fermon, sans éprouver les plus
                        vifs regrets. Leurs lettres, que Frédérique se chargeoit de lui faire
                        passer, toujours pleines des plus tendres témoignages d'amour et d'amitié,
                        la soutemoient au milieu de la vie ennuyeuse et monotone qu'elle passoit à
                        Château-neuf. </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin du premier Volume. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <p> Quelques mois se passèrent ainsi, quand un jour madame de Saint-Silvain fit
                        entendre à son mari qu'il avoit tort de souffrir les fréquentes assiduités
                        d'un jeune homme de dix-huit ans près d'une fille de quatorze, qui étoit
                        douée de la plus jolie figure. M. de Saint-Silvain repoussa les soupçons de
                        sa femme. -- Je n'ai aucune inquiétude, dit-il. Zabeth est sage; et je crois
                        le jeune la Combe trop délicat pour chercher à séduire ma fille. Je ne vois
                        rien entr'eux qui puisse effrayer la prudence d'un père. -- Non, devant vous
                        .... mais je les ai surpris qui s'embrassoient d'une manière peu décente. </p>
                    <p> J'ai acquis l'expérience, dit-elle a eu un air de fausse modestie, que l'on
                        e bien foible près de ce que l'on aime! .... vous devez vous le rappeler,
                        mon cher ami? .... Je ne vous en parle que par intérêt et amitié. Remarquez
                        que lorsque Zabeth le voit arriver, ses yeux pétillen de joie. Elle est
                        vive, et je crains.... M. de Saint-Silvain approuva très-for les avis que sa
                        femme lui donnoit. J'avoue pourtant, dit-il, que je doute que ma fille soit
                        capable d'oublier ce qu'elle se doit. Elle a été élevée par une fille d'une
                        grande vertu. La gaieté qui paroît sur son visage à l'arrivée du jeune la
                        Combe, ne seroit qu'une semi-preuve. </p>
                    <p> Elle vit ici bien isolée, et peut trèsinnocemment être charmée de voir un
                        jeune homme aimable et intéréssant. </p>
                    <p> -- Oui, mon ami; mais ces baisers? .... </p>
                    <p> -- Il est vrai que cela me paroît fort. </p>
                    <p> -Je ne vous conseille pas d'attendre que le mal soit sans remède, dit cette
                        femme perfide. Il faut prier M. Frédérique de ne pas revenir chez vous, ou
                        bien vous vous mettez dans le cas de la voir séduite... M. de Saint-Silvain
                        avoit de la peine à se déterminer à un si grand parti. Mais sa femme insista
                        jusqu'à ce qu'elle eût obtenu ce qu'elle desiroit. Monsieur de la Combe le
                        père étoit absent. Elle étoit bien aise de profiter du moment pour faire
                        éconduire le fils, sans paroître pour rien dans tout ce qui concernoit
                        Zabeth. Elle vouloit l'isoler de tous ses amis. </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain, bien persuadé de ce que sa femme lui avoit dit, donna
                        des ordres pour pouvoir parler à Frédérique aussi-tôt qu'il se présenteroit.
                        Il en eut l'occasion dans la journée même. Comme il entroit, un domestique
                        lui dit que monsieur le demandoit dans son cabinet. Il s'y rendit. -- Je
                        suis fâché, mon cher Frédérique, lui dit M. de Saint-Silvain, d'être obligé
                        de vous dire que votre présence, trop fréquente ici, pourroit nuire au repos
                        de ma fille et à sa réputation. </p>
                    <p> Il n'est point à sa place qu'un si jeune homme voie aussi souvent une jeune
                        per sonne, à moins qu'il ne soit question d'union. Ma Zabeth n'a encore que
                        quatorze ans. Je ne vous crois pas d'ailleurs, mon cher ami, dans le cas de
                        songer à un établissement. Ainsi, aucune raison honnête ne peut vous porter
                        à venir ic souvent? -- Monsieur, dit Frédérique, si mademoiselle de
                        Saint-Silvain m'eût fait l'honneur de me distinguer, il y a long-tems que
                        vous en seriez instruit, et que je vous aurois demandé votre aveu. Les
                        simples nœuds de l'amitié nous unissent. </p>
                    <p> En douter, seroit ne rendre justice ni à votre estimable fille, ni à ma
                        loyauté.... </p>
                    <p> Pour vous prouver que je n'ai aucune vue qui puisse alarmer votre
                        délicatesse, je viendrai beaucoup plus rarement. Mon ami, vous me ferez
                        plaisir de ne pas revenir du tout ...... -- Du tout, monsieur? ...... c'est
                        une rigueur que je ne croyois pas mériter? Cette volonté n'est pas la
                        vôtre..... -- Comment? -- Non, monsieur, elle n'est pas la vôtre; mais je
                        m'y soumettrai. M.elle de SaintSilvain donne un trop bel exemple de
                        soumission, pour que tous ceux qui l'admirent et qui l'estiment ne
                        s'empressent pas d'en profiter. Frédérique salua M. de Saint-Silvain, et se
                        retira extrêmement mortifié d'une pareille éconduite. Il trouva Victoire sur
                        son chemin, et lui dit ce qui venoit de se passer. -- Ah, monsieur! dit
                        cette fille, ma maîtresse va donc être privée du seul être qui s'intéressoit
                        à son sort! Et comment recevra-t-elle les lettres de M. Noriss?.... -- Ma
                        chère Victoire je vais penser aux moyens de les lui faire parvenir. Voilà, à
                        ce qui me semble. un premier essai que vient de tenter contr'elle sa plus
                        grande ennemie. Veillons tous, et tâchons, en réunissant nos efforts,
                        d'empêcher le mal de devenir plus grand. </p>
                    <p> Victoire fut conter à sa maîtresse ce que venoit de lui dire Frédérique.
                        Zabeth ne put s'empêcher de verser des larmes. Ah! dit-elle, on veut me
                        priver de la seule consolation qui me restoit! Et comment vais-je faire pour
                        avoir des nouvelles de mon cher Enneric? O mon aimable frère! n'est-ce point
                        assez d'être séparés, et d'ignorer le moment qui nous réunira, sans encore
                        être privée du bien suprême de recevoir tes lettres, et de lire les
                        expressions d'un sentiment qui seul fait mon bonheur!.... Zabeth versa tant
                        de larmes, que les traces qui en restèrent sur sa figure prouvèrent à M. de
                        Saint-Silvain que sa femme avoit très-bien vu. Elle-même profita de cette
                        preuve pour faire valoir sa prudence. Elle n'avoit jamais vu Frédérique
                        embrasser mademoiselle de Saint-Silvain; mais elle avoit vu le plaisir dans
                        ses yeux lorsqu'il arrivoit. Elle ne vouloit point d'un pareil concurrent,
                        quand il seroit tems de mettre Dupuis sur les rangs; et elle avoit commencé
                        par le faire éloigner. Les traces des larmes de Zabeth lui firent penser
                        qu'elle avoit deviné juste; et elle étoit enchantée d'imaginer que son
                        premier coup d'essai, en cherchant à altérer l'amitié du père pour la fille,
                        fût tombé sur une chose aussi juste. Cette première réussite lui donnoit les
                        plus flatteuses espérances. </p>
                    <p> C'étoit un premier pas difficile à risquer; mais son heureux succès ne lui
                        laissant plus de doute pour le reste, elle en profita habilement; et, dans
                        une longne conversation qu'elle cut avec son mari, elle sema la défiance sur
                        la conduite de sa fille, et alla jusqu'à attaquer l'éducation qu'elle avoit
                        reçue chez mademoiselle de Fermon. M. de Saint-Silvain n'avoit rien à
                        répondre, convaincu par une preuve incontestable. Il se laissa persuader
                        tout ce que l'on voulut. Quel triomphe pour cette méchante femme! </p>
                    <p> M. de Saint-Silvain vouloit en parler à sa fille. -- Ne commettez pas cette
                        imprudence! lui dit-elle; la hardiesse de sa conduite ne pourroit plus venir
                        jusqu'à vous; elle prendroit les plus grandes précautions pour la masquer.
                        Ah! que les femmes sont trompeuses! une figure si douce!.... une tante
                        qu'elle disoit tant regretter! qui n'auroit pas cru son ame pleine de
                        candeur? ....... Je ne m'étonne pas qu'elle ait consenti si facilement à
                        rester près de vous; ne lui en ayez aucune obligation; au couvent elle
                        n'auroit pas pu voir son amant. Elle a eu l'air de vous faire un grand
                        sacrifice; vous lui en aviez une grande obligation. Elle ne vous aime pas,
                        soyez-en sûr? Elle a tout sacrifié à sa foible passion; cela seul l'a
                        déterminée à céder au desir que vous aviez de l'avoir chez vous. -- Si je le
                        croyois, dit-il, je la menerois demain au couvent. -- Gardez-vous en bien!
                        aujourd'hui elle l'accepteroit volontiers, parce qu'elle y seroit plus libre
                        de faire ce qu'elle voudroit. C'est au contraire le moment de tenir bon; et,
                        telle chose qui arrive, il ne faut point y consentir. Vous êtes son père, et
                        personne ne peut vous ôter le droit que vous avez sur elle.... M. de
                        Saint-Silvain resta convaincu de tout ce que sa femme lui avoit dit. Sa
                        fille auroit desiré lui parler du soupçon mal fondé qu'il avoit eu sur
                        Frédérique; mais l'air sérieux et froid qu'il prit avec elle, l'empêcha d'en
                        avoir la force. Cela la rendit triste, et l'on profita encore de cela pour
                        fortifier les soupçons de son père: ce mutuel éloignement remplissoit tous
                        les vœux que pouvoit former madame de Saint-Silvain. </p>
                    <p> Victoire avoit concerté avec sa maîtresse les moyens d'avoir des nouvelles
                        de Frédérique. La vieille et bonne Cateau, dont on se ressouvient sans
                        doute, avoit une de ses filles mariée à un paysan du village de M. de la
                        Combe. Zabeth écrivit une lettre à Frédérique; et, sous le prétexte d'aller
                        voir sa fille, la bonne femme, sans consulter son âge, se chargea de la
                        porter. Zabeth, dans cette lettre, le prioit de ne pas négliger de lui faire
                        tenir celles de son cher Enneric. Elle lui demandoit avec instances la
                        continuité de ses bons offices, et l'assuroit d'une reconnoissance sans
                        bornes. Frédérique, en lui envoyant une lettre qu'il venoit de recevoir de
                        Noriss, lui fit les plus fortes protestations d'un dévouement sans bornes:
                        cela remit un peu de calme dans l'ame de cette aimable fille. Il est si doux
                        de pouvoir compter sur un ami! on ne connoît le prix d'un pareil bonheur que
                        quand on a des peines! ... </p>
                    <p> Plusieurs mois se passèrent ainsi, lorsque M. de Saint-Silvain tomba
                        dangereusement malade; sa fille voulut le garder; mais sa femme l'éloignoit
                        du lit de son père; et, malgré les vives instances qu'elle fit, elle ne put
                        lui prodiguer aucuns soins. On lui dit au contraire que son père exigeoit
                        qu'elle ne sortît pas de sa chambre: cet ordre rigoureux lui causa les plus
                        vifs chagrins: d'où pouvoit venir un traitement si dur? ..... En quoi
                        avoit-elle pu le mériter? ..... Elle céda pendant plusieurs jours, et se
                        tint dans une cantivité des plus rigoureuses. Elle demandoit souvent à
                        Victoire comment alloit son père; mais elle n'en savoit rien. Elle avoit
                        beau questionner elle-même les antres domestiques; personne ne répondoit à
                        ses demandes. Zabeth, désolée d'ignorer l'état dans lequel il étoit, se
                        hasarda de lui écrire un mot; et, dans le style le plus tendre et le plus
                        soumis, elle s'informoit de sa santé, en le priant instamment de vouloir
                        bien ne pas l'éloigner de lui dans un moment où elle pourroit lui prodiguer
                        les marques de son respectueux attachement. Victoire se chargea d'aller
                        porter cette lettre; elle vint à la porte de M. de Saint-Silvain, et demanda
                        à lui parler de la part de sa fille. Madame de Saint-Silvain lui dit d'un
                        ton dur et menaçant, qu'elle étoit bien hardie de se charger d'un tel
                        message; que M. de Saint-Silvain ne vouloit point entendre parler de sa
                        fille; et que, pour elle, elle alloit avoir son compte, pour lui apprendre à
                        suivre les ordres d'une enfant rebelle, qui étoit cause, par la hardiesse de
                        sa conduite, de l'état dans lequel il étoit. Victoire, confuse d'une
                        pareille réception, fut compter à sa maîtresse ce que madame de
                        Saint-Silvain lui avoit dit. Zabeth fondit en larmes. Ah! dit-elle, je vois
                        que l'on a prévenu l'esprit de mon père contre moi! Voilà donc les
                        prédictions de ma chère tante accomplies! Me voilà prisonnière dans la
                        maison paternelle, et en butte à toutes les horreurs de la calomnie, et à la
                        haine d'une femme méchante, qui n'a tardé à la montrer que pour la faire
                        éclater avec plus de rigueur! Ma chère Victoire, voilà le moment où M. de la
                        Combe peut me rendre service? Qu'il vienne parler à mon père; qu'il me tire
                        de cette maison, et protége mon entrée au couvent: je me recommande à ton
                        amitié. Hélas, ma chère amie! je n'ai plus rien à attendre que de la pitié
                        d'autrui! Je suis étrangère au sein de ma famille: mon père me repousse; qui
                        est-ce qui va s'intéresser à la malheureuse Zabeth! </p>
                    <p> Elle s'étoit jetée dans les bras de sa femme-de-chambre, et la pressoit
                        contre son sein, en lui demandant en grace de ne pas l'abandonner. Victoire,
                        de son côté, fondoit en larmes, et lui jura mille fois qu'elle feroit tout
                        ce qui dépendroit d'elle. On vint interrompre ce tendre épanchement, et l'on
                        dit à Victoire de descendre; que M. de Saint-Silvain la demandoit. Tout se
                        faisoit en son nom, malgré qu'il ne prît part à rien, parce qu'il étoit dans
                        un état désespéré. Victoire obéit, et reçut son congé, avec ordre de sortir
                        sur l'heure du château, et de ne pas parler à sa maîtresse. On lui fit
                        prendre ses hardes, et on la mit à la porte. Il lui fut impossible de dire
                        un mot à Zabeth; on l'avoit suivie jusqu'au moment où ello avoit mis le pied
                        dehors. Elle fut sur-le-champ chez M. de la Combe; mais depuis long-tems il
                        étoit à Paris, où il suivoit un procès d'où sa fortune dépendoit. Il
                        ignoroit que l'on eût congédié son fils de chez M. de SaintSilvain; celui-ci
                        n'avoit pas jugé à propos de le lui écrire. Son père n'auroit pas manqué
                        d'entrer en fureur; il sentoit que cela ne l'auroit encore qu'aigri contre
                        mademoiselle de Saint-Silvain. </p>
                    <p> Victoire ne trouva que Frédérique, qui elle conta, en pleurant, le triste
                        sort de sa maîtresse. On m'a renroyée, dit-elle, parce que j'aimois
                        mademoiselle, et que, dans son infortune, j'étois pour elle un sujet de
                        consolation. Je ne sais plus, monsieur, comment vous allez faire pour que ma
                        maîtresse reçoive des lettres d'Angleterre. </p>
                    <p> lle n'a plus auprès d'elle personne qui puisse les lui remettre. -- Ah, ma
                        chère Victoire! dit Frédérique, mademoiselle de Saint-Silvain est dans ce
                        moment en butte à toute la rigueur de son sort? Voilà quatre courriers qui
                        passent, et je n'ai point eu de nouvelles de Noriss. Je ne puis me défendre
                        d'une secrète inquiétude. D'où vient ce silence? lui qui étoit si exact!
                        S'il étoit malade, sa mère écriroit: son cœur ne seroit-il plus le même? Les
                        brillantes promesses de son oncle ont-elles fini par l'éblouir? Auroit-il la
                        barbarie d'oublier la plus aimable des femmes, et la plus faite pour être
                        aimée? Sa vanité l'éare: le bonheur n'est pas dans l'éclat; l est dans une
                        union douce. Le cœur le la trop tendre et trop malheureuse Zabeth pouvoit
                        seul lui offrir: il ne connoît pas le prix d'un sentiment partagé. Victoire
                        ne put entendre cela sans que ses larmes n'augmentassent. -- Oh! dit-elle
                        avec l'expression de la douleur, ma pauvre maîtresse! ma pauvre maîresse! Je
                        la connois, elle mourra de douleur! Elle n'étoit soutenue dans ses peines
                        que par l'idée d'être aimée de M. Noriss! L'espoir de l'avenir lui faisoit
                        upporter le présent avec courage; s'il faut qu'elle le perde, elle ne pourra
                        résister à sa douleur. C'est un bonheur que je ne sois plus près d'elle dans
                        ce moment: l'impossibilité où elle sera de recevoir des lettres, lui
                        laissera ignorer qu'il n'y en a pas pour elle; et, d'ici à quelque tems, on
                        en recevra peut-être d'une manière ou d'une autre. Ma chère maîtress que je
                        vous plains!....... </p>
                    <p> Frédérique fit rester Victoire dans le château, en attendant que l'on ait vu
                        que les choses alloient devenir. Il écriv à son père tout ce qui se passoit
                        à Châteauneuf. </p>
                    <p> Voyons un peu maintenant quell sont les raisons qui empêchent Enneri Noriss
                        d'écrire à sa sœur, à son amie à cette aimable fille qu'il avoit tant di
                        qu'il ne vouloit jamais quitter. </p>
                    <p> Le lecteur se rappelle sans doute que John ilton, son oncle, fut si charme
                        du départ de mademoiselle de Fermon, que ce jour-là il s'enivra un peu plus
                        que de coutume. Le lendemain, il se livra à toute la gaieté anglaise;
                        c'estàdire, qu'il dit beaucoup de grosses sottises fort grossières, qu'il
                        trouvoit fort plaisantes, et dont seul il rioit aux lats. Il n'ent aucun
                        égard pour les rerets de madame Noriss la jeune, qui erdoit une amie à qui,
                        depuis son enance, elle étoit fort attachée. Il fit à on neveu des
                        plaisanteries fort amères ur les Françaises; plaisanteries qu'Eneric prit
                        fort mal. Il avoit une tristesse ffreuse du départ de sa chère Zabeth; tsa
                        seule consolation étoit d'aller avec na sa cousine, se promener dans la rêt
                        de Wapping, et d'y revoir les eux où il s'étoit promené avec elle. Le usé
                        Wilton vit que, plus il accabloit on neven de mauvaises plaisanteries, lus
                        il s'éloignoit lui; et que même, lusieurs fois, il lui avoit répondu avec ne
                        fierté à laquelle il ne s'attendoit pas. fit réflexion que les actions
                        feroient lus d'effet que les paroles; il fit don à on neveu de deux chevaux
                        de course très. eaux, lui donna plusieurs valets, et lui monta le train d'un
                        homme très-rich Les bijoux, les parties de plaisir, tor fut mis en usage.
                        Enneric fut sensible ce nouvel éclat, et, sans perdre de v son amour pour
                        Zabeth, il profitoit ave satisfaction des agrémens qui hui étoier prodigués.
                        Son oncle ne lui parloit pl de rien, et ne se voyant plus contrar sur
                        l'objet de sa passion, il se livra tot entier à la séduction que l'on avoit
                        mi en jeu. </p>
                    <p> La saison ramena toute la famille Londres. On ne fut pas rendu à la cap
                        tale, que John Wilton aigmenta le trai de son neveu, le mit en état de
                        paroîtr avec éclat, et même de l'emporter su beaucoup de jeunes seigneurs. A
                        dix-sep ans on se laisseroit éblouir à moins. Oi le jeta dans une société de
                        jeunes gen sans principes, qui traitoient l'amon lestement, qui ne le
                        connoissoient ou de de nom, et auquel leurs cœurs étoient tout-à-fait
                        étrangers. Il vit aussi beaucoup de femmes galantes, et pas une de sensible
                        ne s'offrit à ses regards, quoique tontes eussent des amans. Il s'étoit
                        particulièrement lié avec un baronnet, que l'on nommoit Anderson. Celui-ci
                        l'avoit conduit chez une lady Barimor, qui avoit beaucoup vovagé en France,
                        et qui en avoit tous les vices. C'étoit une femme extrêmement belle: sa
                        toilette, son maintien coquet et recherché, lui donnoient une cour
                        nombreuse. Un homme qui n'étoit pas admis chez elle, ne pouvoit se présenter
                        nulle part. Anderson conseilla à Noriss de lui offrir les prémices de ses
                        dix-sept ans, et l'assura que ce début dans le monde lui donneroit la plus
                        brillante réputation. Il allégua sa tendresse pour Zabeth, et dit qu'il ne
                        pouvoit aimer qu'elle. Les rires d'Anderson, à ce propos, ne peuvent se
                        décrire. Il fut un quart-d'heure sans retrouver la parole. Pendant ce tems,
                        Noriss, la bouche ouverte, le considéroit sans pouvoir imaginer d'où venoit
                        cette excessive gaieté. Quand Anderson eut recouvré son sang-froid, il lui
                        dit: Quoi! mon cher Enneric, pour une provinciale Française, vous dédaignez
                        la conquête de la plus délicieuse femme possible!... mais vous êtes fou!
                        défaites-vous de cette crasse de collége: vous sentez votre écolier de cent
                        lieues. Je suis trop votre ami pour ébruiter un pareil travers; sans cela,
                        tout le monde vous montreroit au doigt. Vous avez l'air d'un preux du tems
                        du roi Arthur. Vous brûlez pour une petite fille qui sûrement est droite
                        comme un piquet? qui n'a ni contenance, ni aisance, et qui rougit à chaque
                        mot? Mais si vous continuez ainsi, vous serez l'homme le plus ridicule qui
                        soit au monde. Cachez cette foiblesse, je vous en supplie, ou, en honneur,
                        chacun rira de vous. Enneric resta pétrifié d'une pareille sortie, et
                        commença, pour la première fois, à rougir de son amour. Zabeth étoit belle
                        sans doute, fraîche et intéressante, bonne par-dessus tout; mais, à la
                        vérité, elle n'avoit pas cet air agaçant qui entraîne, et que lady Barimor
                        possédoit au suprême degré. Cette belle ludy avoit jeté un œil de desir sur
                        Enneric. Sa fraîcheur de dix-sept ans, son air timide, cette taille déjà
                        bien prise, ces grâces naturelles, tant de choses lui avoient fait naître le
                        violent desir de se l'attacher, et d'ébaucher son éducation. Elle en avoit
                        parlé à Anderson, qui étoit une de ses anciennes aventures, et ne lui avoit
                        pas caché le goût qu'elle avoit pris pour son jeune ami. Anderson demanda un
                        pot-de-vin pour faire le marché. On ne lui refusa pas cette légère faveur,
                        que l'on regardoit sans conséquence, et il fit tous ses efforts pour lier
                        les parties. D'après ce qu'il avoit appris de la bouche même de Noriss, il
                        dit à lady Barimor que son ami avoit le goût romanesque, et qu'il falloit
                        jouer avec lui la passion. Tous les airs étoient familiers à cette femme. La
                        première fois qu'il vint, elle joua l'embarras, elle rougit, et tout son
                        maintien étoit d'un abandon frappant. Cela n'échapna pas à Enneric. Il fit
                        part do sa remarque à Anderson, qui dit qu'il n'ignoroit pas d'où cela
                        venoit. -- Elle est amoureuse, mon ami, et elle raffole d'un homme qui lui
                        fait tourner la tête. Vous ne le connoissez pas? -- Non, en honneur. -- Eh
                        bien, mon cher Noriss, c'est vous... -- Moi? ... -- Oui, vous. Elle m'a
                        avoué qu'elle n'avoit jamais aimé jusqu'à ce jour; mais que votre vue lui
                        avoit fait perdre sa liberté. Enfin, elle est si occupée de la passion que
                        vous lui avez inspirée, qu'elle ne veut plus sortir ni voir personne. Vous
                        avez dû remarquer qu'aujourd'hui sa toilette étoit moins recherchée? Voilà
                        l'effet d'une grande passion chez une femme tendre. nfle oublie tout, pour
                        ne penser qu'à l'objet de son amour ... elle oublie même les moyens de lui
                        plaire... Noriss s'abandonna aux plus grandes réflexions, et ne répondit
                        rien à son ami. L'autre le regardoit, et tâchoit de deviner ce qui se
                        passoit dans son ame. Après un quartd'heure du plus profond silence,
                        Anderson le rompit, en lui demandant à quoi il pensoit? -- Je ne sais...
                        lady est belle... mais Zabeth.... -- Encore, mon cher Enneric..... mais vous
                        êtes fou avec votre Zabeth!... vous ne la reverrez peut-être jamais! Vous
                        allez refuser le plus grand des bonheurs, pour une fille qui ne pense
                        peut-être pas à vous. -- Ah! si, elle pense à moi! j'en suis bien sûr! elle
                        me l'écrit souvent, et je la crois. Je lui ai donné ma parole qu'elle seroit
                        ma femme. -- O certes! voilà qui est à ravir, mon ami, vous l'épouserez. En
                        attendant, vous pouvez vous amuser. -- Mais je la tromperai? ... -- Est-ce
                        que l'on trompe sa femme? D'ailleurs, elle ne l'est pas. D'ici à ce tems,
                        vous ne lui devez rien. Profitez du bonheur qui se présente. Soyez heureux
                        avec lady; nous avons du tems devant nous. </p>
                    <p> Enneric, malgré ses projets de constance, voyoit tous les jours lady
                        Barimor. Les plus douces attentions lui étoient prodiguées. Les complimens
                        flatteurs, les regards tendres et langoureux, tont fut mis en usage. Il ne
                        sortoit d'avec elle, que pour entendre Anderson vanter l'excès de sa
                        passion. Pour lui, la séduction commençoit à faire son effet. Il pensoit
                        moins à mademoiselle de SaintSilvain. Le style tendre et naïf finit par lui
                        paroître fade, auprès du ton agréable et léger de lady. Il tomba dans le
                        piége qui lui étoit tendu. Elle l'avoua publiquement pour son amant en chef.
                        Tous les jours on les voyoit ensemble à cheval, aux courses, aux spectacles.
                        Ils ne se quittoient plus. Joln Wilton triomphoit: et, sans s'inquiéter si
                        son neveu perdoit sa santé et dépensoit beaucoup d'argent, il ne voyoit que
                        le bonheur de ce qu'il n'aimoit plus la petite Française. Il l'encourageoit
                        par tout ce qu'il croyoit propre à l'entretenir dans sa folle passion. Un
                        jour, à table, il lui fit compliment sur sa brillante conquête. Noriss
                        baissa les yeux, et ne répondit rien. Sa mère le regarda long-tems. Il
                        sentoit qu'elle avoit les yeux sur lui, et n'osoit relever les siens. M.
                        Willon tint à ce sujet les propos les plus libres. Madame Noriss la mère
                        voulut le faire taire, lui allégnant qu'il devoit être plus circonspect
                        devant Anna: mais rien ne put l'engager à finir une conversation qu'il
                        sentoit bien que sa nièce ne pouvoit entendre sans peine. -- Eh bien,
                        madame! lui dit-il, en dépit de l'éducation sotte que vous lui avez donnée,
                        vous voyez que mon neveu devient un homme raisonnable, et qu'il n'épousera
                        pas cette petite sauterelle de Française? -- Monsieur, dit madame Noriss, je
                        vous prie, dans votre gaieté, de ne point oublier que je la suis, et je m'en
                        fais honneur. La fausse pudeur de vos femmes, et la grossièreté de vos
                        compatriotes ne donnent pas le desir d'être d'une nation qui n'est estimable
                        sous aucun rannort. En finissant ces mots, elle sortit de table, et dit à
                        son fils, d'un ton assez ferme: Monsieur, vous viendrez après le repas me
                        parler dans mon appartement? Noriss s'inclina, et ne répondit rien à sa
                        mère. M. Willon fit éclater toute sa fureur lorsqu'elle fut sortie. Madame
                        Noriss la mère voulut le calmer; mais elle n'avoit pas beaucoup de droits
                        sur son esprit. Il la fit taire, et continua à déclamer contre les
                        Françaises, en accompagnant cela de tous les juremens dont les Anglais son
                        prodigues. </p>
                    <p> Après le repas, Enneric se retira chez lui, fort incertain s'il iroit dans
                        l'appartement de sa mère. Il étoit à délibérer sur le parti qu'il prendroit,
                        lorsqu'Anna vint le chercher de la part de sa tante. Elle avoit les yeux
                        très-rouges. Elle n'étoit pas comme les trois quarts et demi des femmes de
                        son pays. qui sont jalouses et envieuses. Anna étoit du très-petit nombre
                        des Anglaises qui n'envient pas le bonheur des autres, sur-tout quand elles
                        sont Françaises. Sans grimaces ni affectation, sans jouer le sentiment, elle
                        étoit sensible et compatissante. Elle aimoit sa chère Zabeth. Elle n'avoit
                        point envié le bonheur dont elle jouissoit, lorsqu'elle l'avoit connue; et
                        aujourd'hui qu'elle étoit dans la peine, son cœur v prenoit le plus sensible
                        intérêt. Elle entra donc chez son cousin, et portoit sur sa figure les
                        traces des larmes qu'elle avoit versées. -- Ma tante vous demande, mon
                        cousin? lui dit elle sans le regarder: elle vous prie de venir lui parler.
                        -- Qu'avez-vous donc, Anna? vous avez pleuré? -- Oh! oui, j'ai pleuré... ma
                        tante pleure aussi: cette chère Zabeth pleure bien davantage. C'est bon,
                        c'est bon, ma chère Anna: vous allez aussi me tourmenter? -- Ah, mon cousin!
                        tout me rappelle ce que disoit cette bonne amie, le jour que nous fûmes dans
                        la forêt de Wapping... -- Taisez-vous, Anna; laissez-moi. Allez-vous-en...
                        ces choses-là ne vous regardent pas. En disant cela, il sortit avec
                        précipitation, et se rendit chez sa mère. Madame Noriss le reçut froidement.
                        Il avoit un air d'assurance qui l'étonna. -- Eh bien, mon fils! lui
                        dit-elle, vous voilà donc au rang des jeunes débauchés? et vous faites votre
                        apprentissage avec la femme la plus affichée et la plus déhontée qu'il soit
                        possible de connoître!... Vous avez oublié la créature la plus douce... la
                        plus tendre... celle avec qui vous avez passé vos premières années... celle
                        que vous aimiez tant... et que vous ne vouliez jamais quitter... celle qui
                        mettoit tout son espoir en vous, à qui seul vous restiez sur la terre, quand
                        elle a eu le malheur de perdre sa tante.... Zabeth enfin.... est onbliée!...
                        et pour qui?.... Que sont devenues toutes les protestations que vous lui
                        avez faites, et sur lesquelles elle comptoit, parce qu'elle vous croyoit
                        homme d'honneur? .... Son jeune cœur ne s'est donc ouvert à l'amour que pour
                        avoir des peines de plus! Aujourd'hui, sans amis, sans parens, elle languit
                        dans l'attente de voir réaliser les promesses que vous lui avez faites cent
                        fois. Il faudra qu'elle meure de vous avoir aimé, et d'avoir ouvert son cœur
                        à un sentiment dont vous n'êtes pas digne. Votre oncle vous a égaré, mon
                        fils!... La fortune qu'il vous destine ne pourra jamais vous dédommager de
                        ce que vous perdez. Vous ne pouvez plus tenir votre rang dans la classe des
                        hommes estimables. Vous allez ruiner votre santé, perdre vos mœurs, et faire
                        le malheur d'une fille charmante. Je ne puis, ni ne veux être plus long-tems
                        témoin des odieux encouragemens que votre oncle vous donne. Vous croyez
                        qu'il vous aime? Vous êtes dans l'erreur. En vous perdant, il satisfait à la
                        haine qu'il me porte, parce qu'il sait combien vous m'êtes cher. Il ne peut
                        vous pardonner d'avoir reçu le jour d'une femme dont il abhorre la nation.
                        Il a tous les vices de la sienne, et ce n'est pas peu dire: dur, vindicatif,
                        ivrogne, grossier, croyant qu'un Anglais est le premier homme de l'univers,
                        mettant tout son mérite à avoir amassé des millions qui n'ont rien coûté à
                        son génie: ce n'est que le résultat de ses rapines. Des milliers d'individus
                        sont morts à la peine, et ont gémi sous le fouet, pour enrichir un homme
                        sans mérite, qui n'use aujourd'hui de sa fortune que pour vous perdre, et
                        qui ne soulageroit pas d'une guinée l'honnête indigent qui languit dans la
                        misère. Je vous préviens que je sors à l'instant de cette maison. Il m'en
                        coûte d'abandonner votre grand'mère, à qui je suis tendrement attachée. Elle
                        a donné le jour à un homme qui ne cessera jamais de m'être cher! Si votre
                        digne père vivoit, il ne souffriroit pas les travers dans lesquels vous
                        donnez. Pour moi, je ne veux plus être en butte aux sottises grossières et
                        triviales de l'homme que je méprise le plus. Vous avez de l'esprit. Je n'ai
                        rien négligé pour vous former le cœur à la vertu. Faites vos réflexions: si
                        elles sont dignes de l'éducation que vous avez reçue, vous retrouverez votre
                        mère. Sans cela, je vous conseille de m'oublier. Tant que vous vous
                        conduirez comme vous le faites, je ne veux pas entendre parler de vous......
                        Vous pouvez vous retirer.... </p>
                    <p> Enneric étoit accoutumé à ne pas répondre à sa mère: il lui fit une profonde
                        révérence, et se retira. Il remonta dans son appartement, où il trouva
                        Anderson qui l'attendoit, pour aller, avec lady Barimor, au Renelagh. Il
                        n'eut pas le loisir de faire la moindre réflexion sur ce que sa mère venoit
                        de lui dire: il partit. La soirée fut charmante. Lady fut plus tendre que
                        jamais. On le mena à un souper délicieux: beaucoup de jolies femmes, de bons
                        vins, des liqueurs, l'encens u'on lui prodiguoit, les complimens qu'il
                        recevoit sur la beauté de ses chevaux et de ses voitures. Il ne pensa ni à
                        sa mère, ni à Zabeth. Enivré de plaisirs, tout avoit disparu à ses yeux. Il
                        n'étoit sensible qu'à l'éclat dont il étoit environné. Il rentra fort tard.
                        A peine avoit-il joui de deux heures de repos, qu'il entendit frapper
                        rudement à sa porte. La voix de son oncle se fit entendre; il crioit:
                        Victoire!..... victoire! ..... Noriss!.... victoire!..... Il se leva, en se
                        frottant les yeux, et demanda ce que c'étoit? -- Je te dis, mon ami, que
                        nous avons remporté la victoire. -- De quoi, mon oncle? -- Ta mère, ta
                        française de mère, est partie ce matin au point du jour pour Vanstead. Je
                        suis parvenu à t'en débarrasser. <foreign xml:lang="en">Goddam!</foreign>
                        quel beau coup! Tiens, Noriss, voilà un billet de banque de cent livres
                        sterling. Amuse-toi, mon ami. Quand il sera tems de faire une fin, je te
                        trouverai quelque lady. Ne t'inquiète de rien... ais qu'as-tu? te voilà
                        comme un therme... Est-ce que tu regrettes cette... -- Mais, monsieur, c'est
                        ma mère.... -- Dont bien je suis fâché, mon ami; mais le mal est fait. Nous
                        en voilà quitte; c'est beaucoup. Dors .... et compte sur moi. Il s'en fut.
                        Enneric se rejeta dans son lit. Il vouloit faire quelques réflexions; mais
                        la fatigue de la veille, l'excès du souper lui rendoient le sommeil
                        nécessaire: il se rendormit. A peine éveillé, des plaisirs d'une autre
                        espèce lui furent présentés. Entraîné dans un tourbillon continuel, il eut
                        bientôt perdu de vue sa mère, et n'écrivoit plus à la malheureuse Zabeth. </p>
                    <p> Pendant qu'il se livroit ainsi à toutes les folies qui peuvent égarer un
                        jeune homme, mademoiselle de Saint-Silvain, enfermée dans sa chambre,
                        languissoit dans l'ennui et la douleur; et son plus grand chagrin étoit
                        d'être séparée de l'homme qu'elle aimoit tendrement, et pour qui seul elle
                        existoit. Elle étoit loin de soupçonner les égaremens dans lesquels il étoit
                        tombé! elle le supposoit toujours le tendre et bon Enneric, qui aimoit tant
                        et sa mère et sa petite sœur. Revenons à cette intéressante fille Frédérique
                        avoit reçu une lettre d son père. M. de la Combe y fulminoit contre elle, de
                        ce qu'elle avoit manquè le oment favorable pour se mettre à l'abri en
                        entrant dans un couvent. Je ne puis, disoit-il, retourner à présent; mes
                        affaires ne seront terminées que dans un mois: si le sort de mademoiselle de
                        Saint-Silvain est compromis à un certain point, sa tante m'a dit que, dans
                        une occasion pressante, je remisse à M. de Saint-Silvain un paquet qu'elle
                        m'a donné cacheté. Vous le trouverez dans mon secrétaire, dans le second
                        tiroir à droite: portez-le vous-même, et qu'il prenne connoissance de ce
                        qu'il renferme: je l'ignore.... N'oubliez pas qu'il ne faut le remettre qu'à
                        lui. </p>
                    <p> Frédérique trouva effectivement le paquet que Duval avoit donné à
                        mademoiselle de Fermon, à Douvres; il s'en chargea, et fut à Château-neuf;
                        mais il ne put parvenir jusqu'à M. de SaintSilvain. On lui refusa absolument
                        l'entrée de sa chambre: il demanda à voir Zabeth; on lui dit qu'elle n'étoit
                        point au château, qu'elle étoit partie depuis trois jours pour voir une dame
                        de la connoissance de feue sa mère. Frédérique ne crut pas un mot de ce
                        mensonge: il s'en retourna très-affligé de n'avoir pu faire sa commission,
                        persuadé qu'il étoit, que le bonheur de mademoiselle de Saint-Silvain tenoit
                        à ce que son père prît connoissance de ce que renfermoit la lettre dont il
                        étoit porteur. </p>
                    <p> Il s'en retournoit, en cherchant quels moyens on pourroit employer pour
                        tromper la surveillance de madame de SaintSilvain, lorsque la vieille Cateau
                        l'accosta dans l'avenue. Il fut charmé de voir cette bonne créature; elle
                        étoit la seule qui s'intéressât au sort de Zabeth. Ah, mon bon monsieur! lui
                        dit-elle, en lui faisant une profonde révérence, tout va bien mal! Notre
                        maître ne veut plus voir sa fille, à ce qu'on dit: moi, je ne le crois pas;
                        d'abord, il y a encore là-dessous quelque chose que je vois pas bien clair.
                        Tout ce que je sais, c'est que je suis bien fâchée de tout ce qui se passe:
                        je ne puis chasser de mon esprit ni feue ma maîtresse, ni sa sœur; et le
                        sort de leur chère enfant me grossit le cœur à chaque fois que j'y songe.
                        Cateau en auroit dit bien plus long, si Frédérique l'eût laissé continuer:
                        il lui demanda si elle pouvoit aller dans la chambre de mademoiselle de
                        SaintSilvain? -- Oh! non, dit-elle, personne n'y peut entrer que la
                        femme-de-chambre le madame, qui est une fine matoise, ussi bien qu'elle.
                        Frédérique demanda donnoient les fenêtres de mademoiselle le Saint-Silvain?
                        Cateau lui montra une enêtre que l'on voyoit de côté, et qui lonnoit sur
                        l'endroit le plus isolé du arc. Il pensa que la nuit on pourroit u moins
                        venir lui parler. -- Non, dit ateau, on lâche deux chiens qui tueoient dix
                        hommes; je ne vous conseillerois pas d'y venir, ou ce seroit fait le vous.
                        Elle lui demanda s'il n'avoit pas de lettres pour sa jeune maîtresse? Il
                        dit, avec un soupir, qu'il n'en avoit pas reçu depuis long-tems. Ils se
                        quittèrent. </p>
                    <p> Zabeth avoit vu de sa fenêtre Cateau parlant à Frédérique. Elle pensoit
                        qu'il y avoit une lettre de son cher Noriss, et brûloit de la posséder, et
                        de lui faire passer celles qu'elle avoit écrites: mais le moyen d'y parvenir
                        n'étoit pas facile. </p>
                    <p> Il y avoit deux mois que M. de Saint Silvain étoit au lit avec une fièvre
                        qui le menoit au tombeau. Il paya le tribut En perdant la vie, il laissa
                        Zabeth au pouvoir d'une femme qui depuis long tems convoitoit sa fortune, et
                        vouloit l'envahir. Sa mort causa quelques mouvemens dans le château. Sa
                        fille eut beau s'informer du sujet qui causoit tant d'allées et de venues,
                        on ne lui répondit pas un mot. Elle ne connut son malheur que lorsqu'elle
                        entendit sonner son enterrement. Elle éprouva un tel saisissement, qu'elle
                        tomba sans connoissance. La fille qui la servoit la trouva étendue sur son
                        plancher. Elle appela du monde pour la secourir. Zabeth, en revenant à elle,
                        se trouva dans les bras de Dupuis. La figure de cet homme manqua la faire
                        retomber dans l'état d'où elle sortoit. Elle assembla le peu de forces qui
                        lui restoit our demander s'il étoit vrai qu'elle eût erdu son père? -- Oui,
                        ma bonne amie, i dit Dupuis en ricanant; et mainenant vous allez être la
                        fille du monde aplus heureuse, car j'ai signifié que je oulois que vous
                        vinssiez promener avec moi. Un pareil discours jeta mademoille de
                        Saint-Silvain dans le plus grand tonnement. Le ton familier de cet auacieux
                        jeune homme lui fit croire qu'elle isoit un mauvais rêve. Elle se releva ur
                        son séant, et fut très-étonnée du déordre de sa toilette. Elle rajusta à la
                        hâte on fichu; et, se retournant du côté de upuis, elle le considéra avec la
                        plus rofonde attention. -- Comme vous me gardez! dit-il en ricanant. Vous
                        êtes ien aise de me voir, n'est-ce pas? J'ai éjà dit que Zabeth allioit la
                        douceur à fierté. -- Moi, bien aise de vous voir? ... si peu, lui dit-elle,
                        que je vous prie d sortir sur-le-champ de ma chambre. vous trouve bien hardi
                        d'y être venu.... Sortez, et ne me le faites pas dire deu fois. Le dépit lui
                        avoit rendu toutes se forces. Elle se jeta à bas de son lit, lui montroit la
                        porte. -- Qu'est-ce qu c'est donc, ma petite? lui dit Dupuis d'u air
                        insolent. Songez que vous êtes icie mon pouvoir, et que, si quelqu'un avoit
                        sortir, ce seroit vous. Si l'on vous v garde c'est parce que je le veux
                        bien. Je vou aime, et je veux faire votre bonheur. prenez pas d'airs
                        insolens; vous pourrie vous en repentir: le parti de la douceu est le seul
                        qui vous reste. Elle ne putr sister à tant d'andace, se jeta sur u siége, et
                        y fondit en larmes. -- Suisassez malheureuse!.... Plus de tante!.. plus de
                        père!...... plus d'amis! ..... M voilà donc au pouvoir de deux monstre u que
                        j'abhorre!... Dupuis, à ce doux compliment, sortit de la chambre, et fut
                        chercher sa mère. Madame de SaintSilvain arriva avec la figure d'une mégère:
                        les yeux lui sortoient de la tête. -- Comment! petite impertinente, vous
                        osez nous appeler deux monstres?..... Vous allez enfin me paver la haine que
                        je sais que vous nourrissez dans votre cœur contre moi.... Je suis maîtresse
                        de ce château durant ma vie. Votre père, en mourant, m'a nommée votre
                        tutrice; et si vous n'épousez pas Dupuis, vous êtes déshéritée. Telles sont
                        ses dernières volontés; et je puis vous le prouver, si vous doutez de ce que
                        je vous dis.... Zabeth se leva, et lui dit avec véhémence: Eh bien, madame,
                        gardez tout. Je ratifierai les dons de mon père; mais je n'épouserai jamais
                        cet homme-là... la mort me paroîtroit mille fois préférable... Ma personne
                        le touche moins que ma fortu ne: je la lui donne, et demande à quitter
                        sur-le-champ un séjour qui me fait horreur. -- Cela ne sera pas ainsi, ma
                        petite... vous resterez, et vous l'épouserez... -- Ma dame, je saurai m'y
                        soustraire.... et vous prouverai que, s'il le faut, je saurai mourir... --
                        Ma tante, dit Dupuis, il faut y prendre garde. Elle a été en Angleterre: on
                        dit que dans ce pavs-là ils se tuent comme des mouches. -- Taisez-vous,
                        Dupuis, dit madame de Saint-Silvain, et ne craignez rien: on ne se tue point
                        ainsi. </p>
                    <p> L'assurance et la fermeté de Zabeth lui en avoient un peu imposé. Elle
                        emmena Dupuis, et en s'en allant, elle prit la précaution de fermer la porte
                        à double tour. Elle ne se vit pas plutôt débarrassée de ces deux affreuses
                        personnes, qu'elle se précipita contre le balcon. Elle mesura de l'œil la
                        hauteur qu'il v avoit de sa fenêtre en bas. Deux grands étages la firent
                        trembler. Comment franchir cette distance?... Elle retomba sur un siége, et
                        s'abandonna de nouveau à la plus amère douleur. L'horreur de sa destinée la
                        faisoit frémir. Elle appela son Enneric à son secours; mais elle ignoroit
                        que, livré à toutes les illusions du plaisir, il ne s'occupoit pas même de
                        son sort. Si elle eût pu soupçonter un tel malheur, elle n'auroit pas trouvé
                        sa fenêtre trop haute. </p>
                    <p> A l'heure du repas, Dupuis lui apporta ce qu'il lui falloit. Elle ne jeta
                        pas même les yeux sur lui. -- Regardez-moi donc, ma bonne amie; j'aime ces
                        yeux.... et il hasarda de lui prendre la main. Zabeth fit un cri perçant, et
                        l'autre tout effrayé se retira. Ma bonne amie! dit-elle quand il se fut
                        retiré. Cet insolent!.... et cette autre femme.... quel ton elle prend avec
                        la fille de son maître!... et je resterois ici!... ah!... cela est
                        impossible! ... Il faut trouver les moyens d'en sortir, à tel prix que ce
                        soit! Je suis seule à la vérité, et ne puis être secondée par personne.
                        Armons-nous de courage .... et soutenons avec fermeté le moment d'épreuve où
                        je me trouve.... Le desir de vous rejoindre, mon cher Enneric, me donnera
                        les forces nécessaires pour tromper la vigilance de mes ennemis! J'irai
                        rejoindre votre respectable mère. Elle me recevra dans son sein: elle aura
                        pitié d'une pauvre orpheline qui n'a plus qu'elle au monde!.... </p>
                    <p> Elle ne voulut prendre aucune nourriture, et le soir on trouva le repas
                        comme on le lui avoit apporté. On en avertit madame de Saint-Silvain, qui
                        fut assez effravée de cette résolution. Elle savoit u'une jeune fille, qui a
                        du caractère, est capable de tout. Elle vouloit venir au but qu'elle s'étoit
                        proposé; mais elle vit que la rigueur ne pouvoit avoir lieu. S'il arrivoit
                        un malheur à mademtoiselle de Saint-Silvain, tout le monde en prendroit fait
                        et cause, et lui demanderoit compte de la conduite qu'elle auroit eue avec
                        elle. Elle n'ignoroit pas que tout le village la détestoit, autant qu'il
                        chérissoit la fille d'une femme qui avoit été adorée, et dont le souvenir
                        étoit encore cher aux habitans. Elle prit le parti de monter à sa chambre,
                        et lui demanda, avec une douceur affectée, pourquoi elle avoit refusé de
                        prendre les alimens qui lui avoient été apportés? Zabeth ne la regarda ni ne
                        lui répondit. Mais, mademoiselle, dit madame de Saint-Silvain, j'ignore les
                        raisons qui vous portent à un excès aussi ridicule? ... -- J'ignore, moi,
                        madame, quelles sont les raisons qui vous portent à me garder comme votre
                        prisonnière, et me forcer à recevoir la grossière familiarité de votre
                        neveu?... Puisque mon père vous a laissée maîtresse de ce lieu, je n'y suis
                        plus qu'une étrangère sur laquelle vous n'avez nuls droits. -- Mademoiselle,
                        j'ai ceux que votre père m'a laissés en mourant: c'est de disposer de votre
                        main en faveur de mon neveu, sans consulter la folle passion que vous avez
                        prise pour un autre. -- Mon père, madame, ne peut avoir eu une pareille
                        volonté. Elle lui a sans doute été arrachée dans un moment où sa tête étoit
                        égarée. Je respecte ses volontés dans tout autre cas; mais, pour celuilà, je
                        m'y refuse, et je vous signifie que la mort me paroîtroit préférable.... --
                        Mais qu'exigez-vous, mademoiselle? -- Madame, je veux ma liberté. --
                        Donnezvous le tems de connoître davantage Dupuis: il a vraiment des
                        qualités. Je ne veux pas les connoître. Je ne veux plus le voir: sa présence
                        me fait horreur.... -- Voulez-vous vous retirer dans un couvent? -- Oui,
                        madame. -- Eh bien, mademoiselle, sous quinze jours vous serez satisfaite.
                        Elle sortit, et ne laissa pas à Zabeth le tems de lui demander pourquoi le
                        terme de quinze jours. </p>
                    <p> Madame de Saint-Silvain, forcée de dissimuler, vouloit prendre le tems de
                        préparer un départ, et d'emmener Zabeth loin de ceux qui prenoient un
                        intérêt pressant à ce qui la regardoit. Elle écrivit à cette fomme de Lyon,
                        qui lui avoit servie de mère, lui donna ordre de louer une petite maison
                        isolée dans les environs de Lyon, et de ne pas perdre un moment pour suivre
                        ses volontés. </p>
                    <p> Pour Zabeth, plus tranquille en croyant que, lassé de sa fermeté, on la
                        mettroit au couvent, elle prit quelque nourriture, et se coucha. A peine
                        avoit-elle fermé les yeux, qu'un léger bruit se fit entendre à la porte.
                        Elle prêta l'oreille, et demanda très-bas qui étoit là? -- C'est moi,
                        mademoiselle; c'est Cateau. Je me suis glissée dans le château, à la brune,
                        et me suis cachée, pour vous parler un moment. -- O ma bonne mère! dit
                        Zabeth en se jetant à bas de son lit, que vous êtes bonne!... Mais je ne
                        puis vous ouvrir; je suis enfermée. Quelles nouvelles avez-vous à me
                        donner?... Avez-vous quelques lettres? passez-les sous la porte. -- Non,
                        doux Jésus! non, je n'en ai pas, dit la vieille. M. Frédérique n'en a pas
                        reçues depuis long-tems. Il me l'a dit en soupirant, avec un air bien
                        triste, qui m'a fendu le cœur. Mais il m'a dit aussi que vous preniez
                        patience, et qu'il ne cesseroit jamais de s'intéresser à vous... Point de
                        nouvelles d'Enneric!... Ce mot glaça d'effroi la pauvre Zabeth. -- O ma
                        bonne! je suis perdue!... voilà le dernier coup que le sort me réservoit!
                        Voyez Frédérique... qu'il me sauve des mains de mes bourreaux! Dans quinze
                        jours, on me mène au couvent; qu'il tâche de savoir lequel, et quand on ne
                        surveillera plus mes démarches, qu'il fasse ses arrangemens, et nous
                        partirons pour l'Angleterre. J'irai rejoindre ma seconde mère, madame
                        Noriss. Dites-lui bien que je me recommande à toute sa pitié: je n'en eus
                        jamais tant de besoin!... Elle ne put finir ces mots sans verser un torrent
                        de larmes. Les sanglots lui coupoient la parole. Elle se rejeta dans son
                        lit, et se livra au plus affreux désespoir. Elle avoit trop de candeur pour
                        soupçonner Noriss de lui être infidèle. Elle jugeoit de son cœur par le
                        sien. lui étoit plus aisé de le croire mort qu'inconstant. </p>
                    <p> La bonne et compatissante Cateau fut se remettre dans sa cachette, et au
                        point du jour, elle fut regagner sa basse-cour, avec beaucoup de précaution,
                        pour que personne ne la vît. Elle se rendit de bonne heure chez M. de la
                        Combe. Elle conta à Frédérique la petite ruse qu'elle avoit employée pour
                        parler à sa jeune maîtresse. Il lui demanda avec empressemont si elle lui
                        avoit dit qu'il n'y avoit point de lettres d'Angleterre. Mon Dieu, oui,
                        monsieur, dit Cateau. C'est la première chose que je lui ai dite. -- Et
                        c'est précisément ce qu'il falloit taire. Mademoiselle de Saint-Silvain est
                        assez à plaindre, sans aggraver sès maux. -- Ah dame! elle a bien pleuré,
                        allez: ça fendoit le cœur de l'entendre. </p>
                    <p> Frédérique fut désolé de l'indiscrétion de Cateau; mais il n'y voyoit plus
                        de remède. Quand elle lui eut dit que dans quinze jours on devoit mener
                        Zabeth au couvent, et qu'elle le prioit de savoir dans lequel on la
                        mettroit, il dit à Cateau de se servir du même moyen, et d'assurer
                        mademoiselle de Saint-Silvain qu'il feroit toutes ses diligences en
                        conséquence, et qu'elle pouvoit compter sur lui, à la vie et à la mort. </p>
                    <p> La deuxième nuit après, elle fut le dire à sa maîtresse. La pauvre Zabeth
                        fut enchantée de penser qu'avant peu elle recouvreroit sa liberté, et
                        qu'elle pourroit aller rejoindre madame Noriss et son fils. Cet espoir remit
                        un peu de calme dans son cœur. Elle comptoit les jours. Il y en avoit huit
                        de passés depuis la promesse que madame de Saint-Silvain lui avoit faite de
                        la mener au couvent. Elle s'étoit couchée avec l'idée agréable que, huit
                        jours encore de patience, et elle sortiroit de sa prison. Elle commençoit à
                        goûter quelque repos, lorsqu'elle entendit entrer dans sa chambre. Elle vit
                        madame de Saint-Silvain qui étoit habillée, et qui lui dit avec un ton
                        caressant, qu'elles alloient partir. Et pour où, madame? dit Zabeth. -- Pour
                        le couvent, mademoiselle. -- A cette heure? voilà minuit qui sonne. -- Il
                        est vrai; mais la chaleur est fort grande, et il vaut mieux voyager la nuit.
                        -- A quel endroit me menez-vous? -- A Paris. -- Mais, madame, mes malles ne
                        sont pas faites? -- On vous fera parvenir ce qu'il vous faudra par la suite.
                        J'en ai fait mettre une derrière la voiture, qui renferme ce qui vous est le
                        plus essentiel. Partons. Zabeth ne pouvoit rien alléguer pour éloigner le
                        départ. Elle en étoit au désespoir. Frédérique ne pouvoit se mettre sur
                        leurs traces. Plusieurs jours de difference devoient déranger tous ses
                        projets. Elle étoit dans cette mortelle inquiétude, lorsqu'il lui vint dans
                        l'esprit u'elle pourroit sans doute écrire. Cette idée la calma un peu. Elle
                        monta en berline avec madame de Saint-Silvain, et fut très-charmée de voir
                        que Dupuis n'étoit pas du voyage. Elles étoient toutes les deux seules:
                        l'homme qui couroit devant la voiture lui étoit même inconmu. Lorsqu'ils
                        s'éloignèrent de Château-neuf, tout le monde y étoit enseveli dans le plus
                        profond sommeil. Zabeth, malgré le plaisir qu'elle avoit de partir,
                        éprouvoit un serrement de cœur qu'elle ne pouvoit concevoir. Aussi-tôt que
                        le jour parut, elle jeta les yeux sur sa compagne. Elle surprit dans ses
                        regards une joie maligne et insultante qui la fit frémir: mais l'espoir
                        d'être bientôt délivrée d'un objet qu'elle ne pouvoit qu'envisager avec
                        effroi, lui donna le courage d'aller jusqu'au bout. Madame de Saint-Silvain
                        ne vovagea que la nuit. Elle s'arrêta plusieurs jours à Paris, pour faire
                        perdre ses traces, dans le cas où, par la suite, on voudroit s'informer de
                        Zabeth. Elle changea plusieurs fois d'hôtels garnis, s'y fit nommer de
                        différens noms, et repartit pour Lyon. Zabeth l'avoit questionnée vingt
                        fois, pour savoir dans quelle ville elle étoit. Madame de Saint-Silvain en
                        nomma une quelconque; et comme mademoiselle de Saint-Silvain ne connoissoit
                        pas Paris, elle crut ce qu'on lui disoit. On l'avoit tenue, pendant son
                        séjour, dans une retraite absolue. Elle avoit toujours été logée dans des
                        appartemens sur le derrière des maisons où elle avoit été. Enfin, elles
                        arrivèrent à Lyon. Madame de Saint-Silvain fit arrêter à la maison de sa
                        vieille connoissance. Il étoit alors deux heures du matin. On eut beaucoup
                        de peine à se faire entendre. Enfin madame Dupuis arriva, avec une chandelle
                        à la main. Elle eut un peu de peine à remettre sa prétendue nièce. Celle-ci
                        descendit de voiture, lui dit un mot à l'oreille, et fit descendre Zabeth.
                        On la fit entrer dans une maison assez propre, grace aux bienfaits de madame
                        de SaintSilvain, qui avoit toujours eu soin d'une femme qui, maîtresse de
                        ses secrets, pouvoit la perdre, mais dont l'intérêt avoit lié la langue.
                        Quand on se fut débarrassé des valets, madame de Saint-Silvain demanda à
                        madame Dupuis si le couvent étoit bien? si Zabeth auroit à se louer du choix
                        que l'on avoit fait? -- Très-fort, en vérité, dit la vieille. Mais elle ne
                        pourra y entrer que demain, et je n'ai rien ici de prêt pour vous garder
                        jusqu'à cet instant. Si vous voulez venir avec moi, j'ai une de mes amies
                        qui vous logera jusqu'à ce moment. Sa maison n'est pas très-loin d'ici, et
                        vous serez plus commodément. Madame de Saint-Silvain accepta l'offre qui lui
                        étoit faite; on sortit. La lune étoit dans son plein: l'on voyoit
                        parfaitement à se conduire. On sortit du faubourg. Au bout d'un petit chemin
                        fort désert, on entra dans une maison qui s'ouvrit au premier coup de
                        marteau. Zabeth ne put vaincre son effroi. Un pressentiment affreux s'empara
                        d'elle. Au lieu d'entrer, elle recula en jetant un cri. La vieille Dupuis,
                        d'un bras sec et nerveux, la fit entrer assez brusquement. Elle éprouva un
                        tel saisissement, qu'elle tomba sans connoissance. La cour étoit sablée, et
                        sa chnte ne fut pas dangereuse. On la porta dans une chambre. La vieille
                        Dupuis lui donna des soins; et, quand elle fut revenue, on la laissa seule,
                        et on se retira. Madame de Saint-Silvain ne resta pas dans la maison. Elle
                        reprit le lendemain la poste, et revint nuit et jour à Châteauneuf. Elle
                        avoit donné ordre à sa femme-de-chambre de faire courir le bruit que Zabeth
                        s'étoit enfuie, et qu'elle avoit fait ses diligences pour tâcher de la
                        rejoindre. </p>
                    <p> A son retour, elle jeta feux et flammes contr'elle, et dit qu'elle n'avoit
                        pu se mettre sur ses traces, mais qu'elle avoit laissé à son neveu le soin
                        de la découvrir. </p>
                    <p> Dupuis étoit parti la veille du jour où madame de Saint-Silvain avoit emmené
                        Zabeth. On crut qu'ils étoient partis ensemble à la recherche de
                        mademoiselle de Saint-Silvain. Les habitans furent dupes de ce mensonge.
                        Pour Frédérique, il ne savoit que penser. Cateau lui avoit été dire la
                        disparution subite de madame de Saint-Silvain, de Zabeth et de Dupuis. Mais
                        étoient-ils partis ensemble ou séparément? ... Voilà ce que l'on ignoroit.
                        Il mit des espions en campagne, et se chargea lui-même de découvrir de son
                        côté le mystère qui enveloppoit la ſuite de mademoiselle de Saint Silvain.
                        Il se mit en route; et, de poste en poste, il vint jusqu'à Paris. On lui
                        avoit dit à chaque endroit que deux femmes étoient passées en berline.
                        Dupuis n'avoit donc pas enlevé mademoiselle de Saint-Silvain?... Il demanda
                        par-tout si la jeune personne avoit l'air affligée. On lui dit que non:
                        qu'elle avoit l'air fort tranquille. Ils n'y a plus de doute qu'elle n'eût
                        suivi cette femme avec confiance. Mais où l'avoit-on mise? ... Etoit-ce au
                        couvent?... Frédérique se faisoit toutes ces quéstions, et ne pouvoit rien
                        approfondir. Arrivé à la capitale, il perdit totalement les traces de madame
                        de SaintSilvain. Il alla chez son père, à qui ilconta et la mort de son
                        ancien camarade, et l'absence de Zabeth. M. de la Combe se mit fort en
                        colère à cette nouvelle. Il ne doutoit nullement que cette femme ne l'eût
                        soustraite à l'intérêt que ses amis vprenoient. Je ne trahirai pas, dit-il,
                        la confiance dont mademoiselle de Fermon m'a honorée. Aussi-tôt mes affaires
                        finies, je retournerai chez moi, et je ferai sommer madame de Saint-Silvain
                        de dire ce qu'est devenue la fille de son mari. Mais il m'est
                        malheureusement impossible, dans ce moment, de quitter mes affaires. Elles
                        sont à la veille de finir avantageusement: je veux les suivre jusqu'à la
                        fin. Il conseilla à son fils de rester à Paris avec lui; qu'ils s'en
                        retourneroient ensemble; et que, pendant qu'il solliciteroit ses juges, lui
                        pourroit poursuivre ses recherches. Qu'un hasard heureux les mettroit
                        peut-être à même de découvrir mademoiselle de Saint-Silvain. Frédérique
                        accepta la proposition de son père, et se détermina à ne rien négliger pour
                        acquérir les lumières nécessaires sur le sort d'une femme à laquelle il
                        prenoit le plus pressant intérêt. Laissons-le à cette intéressante
                        occupation, et retournons près de l'infortunée Zabeth. </p>
                    <p> Le lecteur se rappelle sans doute qu'elle avoit perdu connoissance en
                        entrant dans la maison où madame de Saint-Silvain l'avoit menée; et à peine
                        eut-elle recouvré ses sens, on la laissa seule dans sa chambre. </p>
                    <p> En se retirant, la vieille Dupuis avoit fermé la porte à double tour.
                        Zabeth, qui entendit cela, jeta un cri de douleur. Ah, ciel! dit-elle, me
                        voilà encore dans une prison? Et dans quelle maison suis-je?Quel est le coin
                        de la terre que j'habite?... Oui pourra me secourir dans ma détresse?... O
                        pauvre Zabeth! à quel sort es-tu réservée! Noriss!..... Noriss!.....
                        qu'êtes-vous devenue!... Le sort me prive de tout à-la-fois!..... Elle
                        continua ses plaintes jusqu'au jour. Lorsqu'elle commença à le voir
                        paroître, elle se leva avec peine, et se traîna vers la fenêtre. Grands
                        Dieux! elle étoit grillée!.... Elle attacha ses mains aux barreaux de fer;
                        et, tout en fondant en larmes, elle contemploit l'affreuse solitude dont
                        elle étoit environnée. Une grande tour, entourée de murs très-hauts, étoit
                        tout ce qui s'offroit à ses regards. Ses jambes tremblantes ployoient sous
                        elle. Elle fut obligée de quitter la position où elle étoit; et, d'un pas
                        incertain et chancelant, elle vint retrouver son lit, qu'elle continua à
                        tremper de ses larmes. </p>
                    <p> Nul bruit ne se faisoit entendre dans la maison. Elle entendit sonner dix
                        heures, et ne pouvoit concevoir pourquoi personne ne se présentoit. Au bout
                        d'une demi-heure, on mit la clef dans la serrure: elle vit paroître la
                        vieille Dupuis. La figure dure et commune de cette femme la fit frémir.
                        L'autre lui apnortoit un bouillon, et se préparoit à se retirer sans
                        proférer un mot, lorsque Zabeth se hasarda à lui adresser la parole: O
                        madame! lui dit-elle, qui que vous soyez, ayez pitié d'une infortunée.....
                        .Oi suis-je?.... Qu'est devenue madame de Saint-Silvain? .... La vieille
                        reprit d'un ton dur: Madame de Saint-Silvain est bien loin, si elle court
                        toujours. Vous êtes chez moi, et je réponds de vous. Quand vous serez lasse
                        de faire la sucrée, et que vous voudrez répondre à l'amour d'un joli jeune
                        homme qui vous aime, t qui veut bien vous faire l'honneur de vous prendre
                        pour sa femme, on vous rendra votre liberté: alors vous jouirez de tous les
                        plaisirs que l'on aime à votre ge: mais jusqu'à ce moment on vous gardera de
                        près. Elle n'eut pas fini, qu'elle s'en alla, en fermant la porte à louble
                        tour. </p>
                    <p> Zabeth jeta un œil égaré autour d'elle; et ses esprits, frappés d'horreur,
                        ne pouvoient revenir: insensiblement ils reprirent leur cours ordinaire.
                        Elle ne douta plus que ce ne fût de Dupuis dont il étoit question. On
                        imagine, dit-elle, m'amener à donner la main à ce monstre à force de me
                        rendre victime! Je ne t'aimerois pas, Enneric, que jamais je ne m'unirois à
                        cet homme-là! La mort..... oui, la mort... c'est le seul parti qui me
                        reste... et le seul que je prendrai. Si jamais tu anprends le sort de
                        Zabeth, tu sauras qu'elle est morte en t'aimant..... et tu ne pourras
                        t'empêcher de donner une larme à ses infortunes!.... A force de gémir, elle
                        tomba dans le plus grand accablement, et trouva le sommeil au milieu de ses
                        douleurs. </p>
                    <p> Elle fut réveillée à deux heures par le bruit que l'on fit en ouvrant la
                        porte. La vieille Dupuis entroit avec des provisions pour faire un repas.
                        Elle mit trois couverts. Zabeth se jeta à bas de son lit. Elle étoit tout
                        habillée depuis deux jours. Elle gagna avec peine un siége près de la
                        fenêtre: elle s'assit dessus, en tournant le dos à ce qui se passoit dans la
                        chambre. Quand la table fut couverte, la vieille sonna, et Dupuis entra. Il
                        vint à mademoiselle de Saint-Silvain. Il voulut lui prendre la main, en
                        l'engageant à venir prendre sa place à table. Elle se releva avec effroi, et
                        se mit à pousser des cris cris perçans. La vieille, avec l'air de l'effroi,
                        vint à elle les poings fermés. -- Mort de ma vie! voulez-vous vous taire,
                        péronnelle, ou vous aurez affaire à moi!.... Zabeth courut vers la table;
                        et, v orenant un couteau, elle dit à la vieille Dupuis, avec une véhémence à
                        laquelle on ne s'attendoit pas d'une fille si jeune: ſuez-moi, infame
                        bourreau.... mais ne croyez pas m'en imposer! Non, je n'épouserai jamais ce
                        monstre que j'abhorre, dit-elle en montrant Dupuis: je mourrai plutôt....
                        Mais j'ai des amis; et ils sauront vous faire rendre compte de l'horrible
                        persécution que vous exercez contre moi..... Et de quel droit me garde-t-on
                        ici? Tremblez, vieille mandite; vous payerez cher l'affreux rôle que vous
                        avez pris... Et, quand je n'aurois pas d'amis, quels sont les êtres qui
                        pourroient voir avec indifférence une malheureuse en butte à la haine d'une
                        mégère qui ne méritoit pas de porter le nom de mon père?... Dupuis, pendant
                        qu'elle parloit ainsi, saisit le couteau et le lui ôta. La colère étinceloit
                        dans ses yeux. Il lui prit le bras, et le lui serra jusqu'à lui marquer ses
                        doigts dans les chairs. Zabeth jeta de nouveaux cris. La vieille fut si
                        effrayée, qu'elle prit Dupuis, le fit sortir, emporta les couteaux, et
                        laissa Zabeth seule, et maîtresse de prendre quelques alimens, si elle en
                        avoit la volonté. Quand elle se vit débarrassée de ses deux persécuteurs,
                        elle ne put résister au pressant besoin qu'elle se sentoit de quelque
                        nourriture. </p>
                    <p> Bien parfaitement déterminée à onposer la plus forte résistance à leur
                        odieuse tyrannie, elle passa le reste de la journée assez tranquille. Elle
                        avoit remarqué que les cris qu'elle avoit poussés avoient jeté de l'effroi
                        dans l'ame de la vieille femme, et cette découverte lui fit croire que
                        peut-être elle étoit à portée d'être entendue. Cela lui donna quelque
                        espoir. Elle passa la journée les yeux attachés sur sa fenêtre, et ne vit
                        pas un être vivant à qui elle pût s'adresser. Lorsque la nuit fut venue,
                        elle s'attendoit à voir paroître quelqu'un qui lui apporteroit de la
                        lumière; mais, à son grand étonnement, personne ne vint. Déterminée à se
                        mettre au lit, elle visita sa porte pour voir si elle pouvoit la fermer
                        en-dedans; mais elle étoit sans verroux. Elle poussa la table tout contre,
                        et se coucha. Le sommeil étoit loin de ses yeux; mais son corps avoit besoin
                        de repos. Elle se livra à mille réflexions plus amères les unes que les
                        autres. Sa position étoit affreuse. Etrangère à tout le monde, que
                        deviendroitelle? Elle repassoit dans son esprit toutes les bontés que sa
                        tante avoit eues pour elle. Oh! comme son cœur étoit brisé, quand elle
                        pensoit que la mort lui avoit enlevé une mère si tendre, une si bonne amie!
                        Et vous, Enneric, qu'êtes-vous devenu? .... Par quel hasard Frédérique
                        n'avoit-il plus de vos nouvelles?... Le jour parut, qu'elle n'avoit pas pris
                        une minute de repos. Elle se leva de bonne heure, et fut se fixer près de sa
                        fenêtre. A peine y avoit-il une demi-heure qu'elle y étoit, que l'on vint
                        pour ouvrir sa porte. La table qui étoit derrière opposoit une résistance à
                        laquelle on ne s'attendoit pas. La voix de la vieille Dupuis se fit
                        ontendre. Elle demanda à Zabeth de la laisser entrer: u'elle lui diroit
                        quelque chose qui lui feroit plaisir. Celle-ci avoit grande envie de n'en
                        rien faire; mais, par réflexion, elle fut retirer la table, et revint à sa
                        place. La Dupuis entra, prit une chaise, et se mit à côté d'elle. Elle
                        voulut lui prendre la main: Zabeth la retira avec dédain. -- La, la,
                        mademoiselle! dit cette femme, vous êtes farouche comme un ours: on ne peut
                        ni vous parler, ni vous toucher. Vous prenez un mauvais parti, je vous en
                        préviens. Rien ne fera changer madame de Saint-Silvain. Tôt ou tard vous
                        serez obligée d'épouser Dupuis. Eh! pourquoi ne pas s'y prêter de bonne
                        grâce, plutôt que de forcer les gens à employer la rigueur? -- Je ne la
                        crains pas, dit Zabeth, et je défie à l'univers de me faire faire quelque
                        chose contre mon gré... Je sais que je suis ici en son pouvoir. Je vois le
                        sort que l'on me prépare.... Je le braverai. Je l'ai dit à cette femme
                        abominable: j'aimerois mieux mourir, que d'épouser son neveu. Elle et tout
                        ce qui lui appartient m'est odieux!.... -- Mais si on vous y forçoit, en
                        vous laissant manquer de tout? o bien si, le pistolet sur la gorge, on vou
                        arrachoit cet aveu?... -- On ne me l'ar racheroit pas .... On peut me
                        tuer.... C crime vous manque: vous pouvez le com mettre quand vous
                        voudrez... Je sais que je serai vengée; et c'est une consolatior que
                        j'emporterois en mourant. Mes ami veillent, je vous l'ai dit. Ma position es
                        affreuse... la vôtre sous peu sera pent-être plus terrible! .... La Dupuis
                        fut troublé. du ton ferme avec lequel Zabeth lui parloit. Elle n'étoit pas
                        sans crainte: d'ur moment à l'autre tout pouvoit se découvrir. Elle voulut
                        balbutier quelques mots; mais mademoiselle de Saint-Silvain ne lui en laissa
                        pas le tems: Allez... allez... lui dit-elle, débarrassez-moi de votre
                        présence: allez dire à mes persécuteurs que je ne les crains nullement. Le
                        pire qu'ils puissent faire, c'est de me donner la mort... et je ne la crains
                        pas... La Du pis se leva, et se retira avec un trouble qu'elle ne pouvoit
                        cacher. </p>
                    <p> Zabeth vit qu'un ton ferme lui réussissoit: cela lui donna un courage
                        au-dessus de ses forces et de son âge. Une fille douce et timide qui se voit
                        à quinze ans en proie à toutes les perfidies et à toutes les atrocités de
                        gens qui ont vécu dans le crime auroit pu trembler; mais cette fille étoit
                        unie par deux sentimens qui donnent bien du ressort. Elle nourrissoit dans
                        son cœur une passion qui élève et agrandit l'ame: c'étoit son amour pour
                        Enneric; et de l'autre côté, la haine et le mépris bien prononcés qu'elle
                        avoit pour madame de Saint-Silvain. Elle se félicitoit d'opposer à l'orage
                        une fermeté qu'à peine elle auroit osé se supposer. </p>
                    <p> Dupuis entra chez elle. La vue de cet homme lui fit la plus violente
                        impression. Elle sentit ses forces prêtes à l'abandor ner, en remarquant sur
                        son visage l traces d'une fureur concentrée. Il s'a procha, prit un siége,
                        et la regardoit face. Ses gros yeux noirs la contemploim avec colère. Après
                        un moment de silence il lui dit avec une voix étouffée par l fureur: C'est
                        donc vous, fille ingrate qui préférez la mort, plutôt que de de venir ma
                        femme? Aporenez que je vou aime, et que je veux vous posséder: an prenez
                        aussi que j'y employerai la force si je ne puis faire autrement .... Votr
                        résistance a changé mon caractère: me sens capable de tout. Je n'ai suivi
                        jusqu'à présent, que la volonté de madame de Saint-Silvain; mais aujourd'hui
                        c'est la mienne; et elle change roit d'avis, que je n'en changerois pas. Je
                        vous aurai de force ou de gré. Je ne vous donne que huit jours pour faire
                        vos réflexions. Si, dans ce tems, vous n'avez pas pris un parti qui me soit
                        favorable, tremblez.... Il se retira après ces paroles, en jetant sur Zabeth
                        des regards terribles. Elle n'avoit pas répondu un mot, et n'avoit opposé à
                        cette bouillante sortie, que l'air du mépris. Jamais elle n'avoit entendu
                        Dupuis parler si long-tems de suite. Elle ne l'avoit vu que ricaner d'un air
                        bête. Sa figure avoit toujours eu l'air méchante; mais, animée par la
                        passion, elle étoit devenue effrayante; et l'amour qu'il avoit conçu pour
                        mademoiselle de Saint-Silvain avoit pris le caractère de son ame: c'étoit un
                        amour effréné et sans délicatesse. </p>
                    <p> Elle resta absorbée dans les réflexions, et l'arrivée de la vieille Dupuis,
                        qui lui apportoit à souper, la fit revenir à ellemême. Eh bien, lui dit
                        cette femme, comment trouvez-vous notre garçon? Il ne badine pas, oui!...
                        C'est qu'il le ſure comme il vous l'a dit.... Dame! c'ost ui gaillard!....
                        Zabeth ne daigna pas lui répondre. </p>
                    <p> Plusieurs jours s'écoulèrent, et la vieille Dupuis avoit paru seule dans sa
                        chambre, pour lui donner ce qu'il lui falloit. Le septième au soir, elle la
                        prévint que les huit jours expiroient le lendemain, et que Dupuis se
                        préparoit à venir savoir à quoi elle s'étoit déterminée. -- Hélas! lui dit
                        Zabeth, il peut s'éviter la poine de venir chercher ma réponse: elle sera
                        toujours la même. Il me donneroit un siècle, qu'au bout de ce tems je lui
                        dirois encore que je le déteste. Le lendemain, Dupuis entra dans sa chambre,
                        et d'une voix forte, il lui domanda à quoi elle s'étoit déterminée? -- A
                        mourir, monsieur, lui dit-elle; ne me demandez pas autre chose. -- Eh bien,
                        tu mourras .... et il sortit avec précipitation. La Dupuis lui apporta à
                        manger, et se retira sans dire un mot. Elle ne vit personne de la journée,
                        et un instinêt secret la porta à ne pas se coucher. Elle resta près de sa
                        fenêtre, où elle versa les larmes les plus amères. Elle s'attendoit à chaque
                        instant à le voir entrer armé d'un pistolet. Elle pensoit à son cher Noriss,
                        et son plus grand regret n'étoit pas de mourir, mais de ne pas le voir avant
                        de quitter la vie. Elle étoit occupée de cette idée, quand elle entendit
                        ouvrir sa porte très-doucement. On fut droit à son lit. Dupuis (car c'étoit
                        lui-même) dit: Elle n'y est pas. Où est-elle donc? Il s'approcha du côté de
                        la fenêtre. Zabeth, à son approche, se mit à crier de toutes ses forces.
                        Dupuis vouloit la faire taire. Il l'avoit prise dans ses bras; les cris de
                        Zabeth augmentèrent. Elle se tenoit cramponnée aux barreaux. La peur lui
                        donnoit la force de résister. Il ne pouvoit l'arracher de la fenêtre et lui
                        boucher la bouche en même-tems. Les cris continuoient, quand on entendit
                        frapper à la porte à coups redoublés. Elle espéra que l'on venoit à son
                        secours, et cela lui redonna de nouvelles forces. Elle cria encore
                        plus-fort. La Dupuis monta tout effrayée, et dit à Dupuis: Sortons vîte, ou
                        nous sommes perdus.... Ils s'en allèrent, et l'enfermèrent dans sa chambre.
                        Quand elle se vit seule, elle se remit à crier de nouveau, en demandant du
                        secours. Dupuis rentroit un pistolet à la main, quand il entendit sur
                        l'escalier plusieurs hommes qui arrivoient. Zabeth ne fit qu'un saut à la
                        porte, et fut pour se jeter dans leurs bras. Elle tomba sans connoissance
                        dans ceux du premier qui se présenta. </p>
                    <p> Quand elle eut repris ses sens, elle se trouva dans une chambre très-propre,
                        et sur un lit, entourée de différentes personnes, qui toutes s'empressoient
                        auprès d'elle. Elle promena long-tems ses regards, sans pouvoir se rappeler
                        l'événement qui lui étoit arrivé. Une femmo d'une trentaine d'années, dont
                        la figure prévenoit en sa faveur, lui demanda comment elle se sentoit? --
                        Ah, madame! dit Zabeth, je me sens extrêmement fatiguée. Mais, an nom du
                        ciel, tirez-moi d'inquiétude. Où suis-je?... avec qui suis-je?... --
                        Mademoiselle, vous êtes avec des gens qui s'intéressent à votre sort. --
                        N'ai-je plus rien à redouter de mes persécuteurs? .... -- Non; vous pouvez
                        vous livrer au repos. Prenez ce bouillon, et croyez que vous n'avez plus
                        rien à craindre. Un grand homme brun s'aporocha d'elle, et lui demanda si
                        elle ne s'appeloit pas mademoiselle de SaintSilvain? -- Oui, monsieur. --
                        Les monstres! dit-il avec colère; ils étoient au moment d'accomplir leurs
                        abominables projets!... Ah, mademoiselle! je rends graces au ciel de m'avoir
                        choisi pour vous sauver des malheurs qui alloient vous accabler! mais je ne
                        puis vous en dire davantage. Quand vous serez remise de tous les maux que
                        vous avez eu à souffrir, je vous instruirai de tout; je vous invite à
                        prendre du repos. Bannissez sur-tout toute inquiétude; vous êtes en sûreté,
                        et les monstres qui vouloient vous perdre sont arrêtés. Zabeth voulut
                        témoigner sa reconnoissance; mais le médecin qui étoit là, lui conseilla de
                        ne pas parler beaucoup; elle avoit de la fièvre, et avoit besoin de
                        tranquillité. Tout le monde se retira. </p>
                    <p> Quand elle fut seule, et qu'elle se ranpela tout ce qui s'étoit passé, cela
                        lui paroissoit un songe. Que je suis heureuse, dit-elle, d'être enfin
                        délivrée des méchans au pouvoir desquels j'étois! Je ais pouvoir disposer de
                        moi, et je vous reverrai, mon cher Enneric! Voilà deux ans que je suis
                        privée de ce bonheur! J'ai reçu long-tems de vos nouvelles; mais, hélas!
                        depuis bien long-tems aussi j'en suis privée! Qu'êtes-vous devenu? ... Tout
                        occupée de mille idées différentes, ses sens s'appesantirent, et elle se
                        livra au sommeil. Elle en avoit un grand besoin. Il fut long et paisible.
                        Elle ne se réveilla que bien avant le lendemain dans la journée. En ouvrant
                        les yeux, la première personne qu'elle aperçut, ce fut la dame à qui elle
                        avoit parlé la veille, qui, assise près de son lit, attendoit qu'elle ouvrît
                        les yeux. Elle lui demanda avec empressement de ses nouvelles. -- Oh! que
                        vous avez de bonté! dit Zabeth. Comment pourrai-je jamais reconnoître tout
                        ce que vous faites pour moi! ... -- Eh! qui ne s'intéresseroit pas à vous!
                        lui répondit cette dame. Vous méritez, mademoiselle, tous les sentimens. On
                        ne peut vous voir sans éprouver le plus vif intérêt! Le médecin entra: il
                        trouva son pouls fort tranquille, et lui permit de se lever. On lui envoya
                        une femme-de-chambre; et, quand elle fut prête, la maîtresse de la maison,
                        qui étoit la dame qu'elle avoit vue, la conduisit au salon. Elle y trouva le
                        grand homme brun qui lui avoit parlé. Il eut pour elle les plus grands
                        égards, et l'invita à prendre quelque nourriture. Quand ils furent seuls, il
                        lui demanda des nouvelles de sa tante. -- Hélas, monsieur! dit Zabeth, j'ai
                        eu le malheur de la perdre; et, depuis ce moment, je n'ai connu que la
                        peine! J'ai perdu aussi mon père, et suis restée au pouvoir d'une belle-mère
                        qui a épuisé sur moi tout ce que l'on peut imaginer de plus affreux. --
                        Quoi! M. de Saint-Silvain est mort? Mademoiselle, avez-vous des amis? --
                        Oui, monsieur. -- Permettez-moi de me mettre de ce nombre: je ne serai pas
                        celui qui vous sera le moins utile dans la circonstance où vous vous
                        trouvez. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment. Ecrivez aux
                        personnes qui s'intéressent à vous: je me joindrai à eux, et nous
                        parviendrons à vous mettre à l'abri de la méchanceté des gens qui vouloient
                        vous perdre. D'ici à cet instant, ne me demandez aucun éclaircissement: je
                        ne puis vous en donner. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la vieille
                        femme chez laquelle vous étiez, est en prison, ainsi que l'homme qui vouloit
                        abuser de votre innocence. Regardez cette maison comme la vôtre, jusqu'au
                        moment où vous serez tout-à-fait à l'abri des tentatives que l'on pourroit
                        faire contre vous. Mademoiselle de Saint-Silvain témoigna à cet homme toute
                        sa reconnoissance. Les expressions lui manquoient pour en faire connoître
                        toute l'étendue; mais ses grâces et son amabilité tenoient lieu de tout. </p>
                    <p> Elle écrivit sur-le-champ à M. de la Combe et à son fils, et leur demandoit
                        avec instance de faire le voyage de Lyon; qu'elle vouloit se remettre entre
                        leurs mains. Elle faisoit mille excuses au père de n'avoir pas suivi ses
                        conseils; mais elle espéroit, disoit-elle, qu'il voudroit bien lui
                        pardonner, en faveur du motif qui l'avoit déterminée. Elle leur mandoit
                        succinctement les événemens qui lui étoient arrivés. </p>
                    <p> Ces lettres ne trouvèrent pas M. de la Combe; ils étoient encore à Paris; on
                        les leur envoya. Quand M. de la Combe sut ce qui étoit arrivé à mademoiselle
                        de Saint-Silvain, ce fut pour lui un nouveau sujet de se mettre en fureur.
                        Ses affaires étoient heureusement finies; il envoya son fils chercher le
                        paquet que lui avoit remis mademoiselle de Fermon, partit pour Lyon, et lui
                        donna ordre de venir l'y retrouver. Frédérique ne se sentoit pas de joie
                        d'imaginer que Zabeth avoit échappé aux dangers dont elle avoit été
                        environnée. Il n'avoit pas d'amour pour elle; mais une amitié si tendre, un
                        si vif intérêt! Elle auroit été sa sœur, qu'il n'auroit pu l'aimer
                        davantage. Il prit la poste, et fut, jour et nuit, pour chercher le paquet
                        de papiers que son père demandoit. De son côté, M. de la Combe ne perdit pas
                        un moment pour venir à Lyon. </p>
                    <p> Il se fit annoncer chez M. Dubreuil (c'est le nom du négociant chez lequel
                        Zabeth avoit trouvé un asile); made moiselle de Saint-Silvain fut au-devant
                        de lui, et ne put exprimer que par des larmes la joie qu'elle avoit de le
                        revoir. Il est bien tems, lui dit-il avec un ton brusque, mais bon, de
                        pleurer, quand on n'a voulu suivre que sa tête! A qui rendrez-vous graces,
                        mademoiselle, d'avoir échappé à votre maudite belle-mère? Au hasard? ... car
                        la bonne volonté de vos amis étoit enchaînée. On ignoroit ce que vous étiez
                        devenue. -- Ah, monsieur! lui dit-elle en lui prenant la main, ne m'accablez
                        pas davantage.... Ne me retirez pas votre amitié.... Vous savez que je n'ai
                        plus rien à attendre que de la pitié des ames sensibles qui voudront bien
                        s'intéresser à mon sort? J'ai perdu la meilleure des tantes!... j'ai perdu
                        mon père!... -- Ne me parlez pas, dit-il, de cet homme-là; c'étoit un
                        imbécille qui s'est déshonoré, tqui vous a jetée dans le gouffre. Monsieur,
                        je vous prie de me méager sur cet article: j'oublie les torts qu'il peut
                        avoir eus, et ne me ressouiens que du titre qu'il portoit. Il étoit non
                        père..... -- Oui; il n'en étoit pas ligne. </p>
                    <p> Madame Dubreuil rompit cet entretien; elle vit que mademoiselle de
                        Saintilvain souffroit; et, malgré que ce que M. de la Combe disoit fussent
                        des vérités, elles étoient de trop, en parlant à sa fille. Il demanda où
                        étoit M. Dubreuil? qu'il desiroit le remercier des ecours qu'il avoit donnés
                        à Zabeth. Car, dit-il, dès ce moment je l'adopte; elle sera ma fille, et je
                        lui tiendrai lieu de père, mais pour son bonheur. Je veux qu'elle soit
                        heureuse, parce qu'elle le mérite. Elle voulut le remercier .... Trève de
                        complimens, dit-il; moi, je n'y entends rien. Je suis franc: je vous dis
                        cela, parce que je le pense. Je vous estime, je vous plains; et je veux vous
                        servir de rempart contre ceux qui voudroient vous tourmenter. Je ne suis pas
                        un Saint-Silvain, moi; on ne me mène pas; c'est moi qui mène les autres; et,
                        parbleu, votre infernale belle-mère va trouver à qui parler. </p>
                    <p> Quand il eut fini, madame Dubreuil lui dit que son mari, tout occupé des
                        affaires de mademoiselle de SaintSilvain, étoit parti depuis huit jours; que
                        ce vovage avoit rapport à elle; que, sous peu, il reviendroit, et qu'en
                        attendant, elle le prioit d'accepter un logement dans leur maison, et de
                        vouloir bien la regarder comme la sienne. Il accepta volontiers cette offre
                        obligeante. </p>
                    <p> M. Dubreuil fut encore huit jours bsent, et revint au bout de ce tems. fut
                        enchanté de trouver M. de la ombe. Je suis charmé, lui dit-il, monieur, de
                        vous trouver ici; je suis muni le toutes les pièces nécessaires, et nous
                        llons nous réunir pour faire rendre à nademoiselle de Saint-Silvain la
                        justice qui lui est due. Je suis porteur d'un ordre du ministre: la vieille
                        Dupuis et le jeune homme qui vouloit attenter à l'honneur et à la vie de
                        mademoiselle, vont être punis. L'une sera enfermée pour le reste de ses
                        jours, et l'autre va partir pour les colonies. Je sais qu'il mériteroit un
                        sort plus rigoureux; mais j'ai des raisons particulières pour que sa peine
                        soit commuée. Un homme pris les armes à la main devroit être puni plus
                        sévèrement, mais je ne puis prendre sur moi de le livrer à toutes les
                        rigueurs de la justice. M. de la Combe insistoit pour qu'il fût puni comme
                        il le méritoit. M. Dubreuil lui dit que cela étoit impossible, et qu'il en
                        conviendroit lui-même, quand il seroit plus instruit du fond de l'affaire.
                        Zabeth auroit desiré qu'on leur eût pardonné à tous. Fi.... fi.... dit M. de
                        la Combe; il faut que ces coquins-là périssent. N'allez-vous pas encore
                        venir vous attendrir sur leur sort?... Voilà comme vous êtes, mademoiselle;
                        c'est votre foiblesse qui est cause de tous vos maux. Si vous aviez suivi
                        mes conseils, vous ne seriez pas où vous en êtes. -- Mon Dieu! ne vous
                        fâchez pas, monsieur, lui dit-elle; mon intention n'étoit pas de vous faire
                        de la peine. -- En ce cas, ne vous mêlez pas de vos affaires: laissez-nous
                        agir, et ne vous inquiétez de rien. M. Dubreuil et moi, nous nous chargeons
                        de tout. Le lendemain, on fit mettre à exécutiontion l'ordre dont M.
                        Dubreuil étoit porteur; et la vieille Dupuis et le jeune homme subirent leur
                        sort. </p>
                    <p> Cela fini, M. Dubreuil annonça qu'il falloit partir pour Château-neuf; que
                        sa femme accompagneroit mademoiselle de Saint-Silvain, pour qu'elle ne fût
                        pas seule de femme; et que lui ne la quitteroit que lorsqu'elle seroit
                        tout-à-fait à l'abri. Frédérique arriva muni des pièces que son père lui
                        avoit demandées. M. de la Combe fit voir à M. Dubreuil le paquet que lui
                        avoit remis mademoiselle de Fermon en mourant. Il ne put le voir sans
                        trouble. Quoi! dit-il, M. de Saint-Silvain ne l'a pas vu? On lui conta tout
                        ce qui s'étoit passé. Ah! indigne femme, dit-il; elle s'étoit rendue
                        maîtresse de ses derniers momens.... et a eu l'adresse d'éloigner sa fille
                        et tout le monde! Mais tout s'arrangera vous serez étonné de tout ce que
                        vous verrez. Partons: remettez-moi ce paquet, qui, aujourd'hui, vous est
                        inutile; je vous en rendrai bon compte. </p>
                    <p> Frédérique et Zabeth se firent mille tendres amitiés: elle ne cessoit de le
                        questionner sur son cher Enneric. Il étoit bien embarrassé de lui répondre;
                        il ne doutoit pas, dans le fond de son cœur, qu'il n'eût changé de façon de
                        penser; mais il auroit été désolé de lui faire naître cette idée. Il sentoit
                        que cela la rendroit trop malheureuse: il lui dit qu'il supposoit que sir
                        Wilton interceptoit les lettres. Cela parut probable à Zabeth; et elle se
                        consola, en pensant que, lorsque toutes ses affaires seroient arrangées,
                        elle pourroit faire un voyage en Angleterre, et aller passer quelque tems
                        près de madame Noriss, de l'amitié de qui elle ne doutait pas. </p>
                    <p> En remontant le soir à son appartement, elle fut étonnée d'y voir sa chère
                        Victoire; elle fit un cri de joie, et fut pour se jeter dans les bras de
                        cette digne fille, qui étoit déja à ses genoux, et qui les embrassoit
                        étroitement. Relève-toi, dit Zabeth; relève-toi, ma chère amie, et embrasse
                        ta maîtresse! Oh! que je suis aise de te voir! Comment! tu es veune
                        au-devant de moi? -- Ah, mademoiselle! dit Victoire, lorsque M. Frédérique
                        m'a dit qu'il venoit où vous étiez, j'ai voulu venir absolument. Il m'avoit
                        gardée chez lui; je n'ai pas eu un jour de repos depuis le moment où l'on
                        m'a chassée de votre service. Je vous suis si attachée! vous êtes si bonne!
                        -- Victoire! que je suis aise de te revoir! Voilà encore une amie de
                        retrouvée! Tu ne me quitteras plus, mon enfant, et la volonté de ma tante
                        sera exécutée. Ma chère tante!... (elle ne put penser à mademoiselle de
                        Fermon sans répandre de nouvelles larmes); je ne l'oublirai jamais!... -- Ni
                        moi, dit Victoire; elle étoit bien bonne aussi! Elles pleurèrent ensemble
                        une personne qui méritoit tous les regrets, et dont les vertus étoient
                        gravées dans tous les cœurs. </p>
                    <p> On fit tous les préparatifs nécessaires pour aller à Château-neuf. M. de la
                        Combe fut fort étonné de voir monter dans une des voitures un homme qu'il ne
                        connoissoit pas: il demandoit qui il étoit. M. Dubreuil lui dit qu'il
                        l'anprendroit lorsqu'ils seroient arrivés. </p>
                    <p> Quand ils entrèrent dans la cour du château, le bruit qu'ils firent amena
                        madame de Saint-Silvain sur le perron; la vue de Zabeth, de M. de la Combe
                        et d'une dame qu'elle ne connoissoit pas, lui fit éprouver le plus grand
                        trouble. Elle rentra promptement, et se jeta sur un siége, avec une émotion
                        violente. M. Dubreuil dit à sa femme d'emmener mademoiselle de
                        Saint-Silvain, et qu'elles fussent dans le parc un moment. Tout le reste de
                        la compagnie entra au château: lorsque M. Dubreuil se présenta sur la porte
                        avec M. de la Combe, madame de Saint-Silvain jeta un cri perçant, et se
                        cacha le visage dans ses deux mains. Ne vous effrayez pas, lui dit-il,
                        madame. Vous devez à ma présence ici la modération avec laquelle on en agira
                        avec vous: vous avez comblé la mesure de vos forfaits; et, sans moi,
                        l'indigne fruit que vous avez porté dans votre sein arrachoit la vie à
                        mademoiselle de SaintSilvain. Je l'ai heureusement sauvée de la fureur de ce
                        scélérat; sans moi, il auroit expié sur l'échafaud ses horribles desseins.
                        Remettez les clefs d'ici à M. de la Combe, et suivez monsieur, dit-il, en
                        montrant l'exempt qui l'accompagnoit; on va vous mener dans une maison
                        honnête; et je m'occuperai de vos intérêts, pour que vous y receviez une
                        pension suffisante à vos besoins. M. de la Combe étoit resté stupéfait de
                        l'effet qu'avoit produit sur madame de Saint-Silvain la présence de M.
                        Dubreuil. Elle se leva avec fureur, et voulut accabler Duval (car c'étoit
                        lui-même) de mille invectives. Je ne redoute pas, lui dit-il, les élans de
                        votre colère; je sauve une famille respectable de vos noirs projets; et, en
                        m'étant rendu le médiateur de cette affaire, je vous épargne une punition
                        plus rigoureuse. L'exempt lui montra la lettre de cachet dont il étoit
                        porteur, et lui offrit la main pour l'emmener; elle se mit à pousser des
                        cris perçans. Zabeth les entend; effrayée, et ne sachant ce qui so passoit,
                        elle accourut: lorsque madame de Saint-Silvain la vit, elle voulut se jeter
                        sur elle; on n'eut que le tems de se mettre entr'elles deux. Outrée de ne
                        pouvoir assouvir sa rage sur la seule personne qui restât d'une famille dont
                        chaque membre avoit été sa victime, elle lui dit mille injures, et finit par
                        dire que son seul regret étoit de l'avoir plus ménagée que les autres; que,
                        si elle eût prévu ce qui arrivoit, elle l'auroit envoyée rejoindre sa mère,
                        son père et sa tante.... -- Emmenez cette furie, dit M. Dubreuil; elle me
                        fait horreur. L'exempt la prit par le bras; et M. de la Combe, qui avoit
                        peine à maintenir son humeur, la prit par l'autre; et, en la secouant
                        violemment, la reconduisit ainsi à la chaise qui l'attendoit. Mademoiselle
                        de Saint-Silvain, effrayée de ce qui se passoit, avoit presque perdu le
                        sentiment. M. Duval ou M. Dubreuil (comme on voudra l'appeler) étoit
                        lui-même dans un état pénible; sa figure annonçoit l'ame la plus agitée. Il
                        dit à M. de la Combe: Vous devez être étonné, monsieur, de tout ce qui vient
                        de se passer vis-à-vis de vous? La mission que je viens de remplir a
                        beaucoup coûté à ma délicatesse; mais j'ai senti que j'étois nécessaire ici,
                        et que ma présence seule pouvoit en imposer à cette femme. Après le dîner,
                        je vous apprendrai combien j'ai eu de rapport avec elle, et mon récit vous
                        fera frémir plus d'une fois. Il m'en coûtera de le mettre au jour; mais
                        l'inconduite de ma jeunesse me cause de continuels regrets; et c'est en les
                        faisant connoître que j'expie mes erreurs. A peine avoit-il parlé, que des
                        cris de joie se firent entendre de tous les côtés. Tous les paysans,
                        aussi-tôt qu'ils eurent appris le retour de mademoiselle de Saint-Silvain,
                        et le départ d'une femme qu'ils ne pouvoient souffrir, avoient quitté leurs
                        ouvrages, et venoient en foule manifester leur joie. Elle reçut leurs
                        complimens avec une grâce et une modestie touchantes qui charmèrent tous les
                        cœurs. </p>
                    <p> Zabeth fit les honneurs de la table; mais elle ne put manger: sa figure
                        annonçoit la tristesse la plus profonde; M. de la Combe fit tous ses efforts
                        pour la distraire. -- Pardonnez-moi, dit-elle, un air aussi peu gracieux.
                        Vous devez penser que mon cœur est oppressé; ces lieux me causent des
                        souvenirs douloureux. Je vois des amis à qui j'ai les plus grandes
                        obligations; mais je n'y vois plus une seule des personnes qui m'étoient si
                        chères! .... Je suis bien jeune, et n'ai pas un parent!... Tous les liens de
                        la nature sont rompus. Je me vois orpheline, dans un âge où l'on a grand
                        besoin des auteurs de ses jours! Ils sont descendus au tombeau....... et je
                        reste seule!........ Ici les larmes lui coupèrent la parole; elle avoit de
                        trop grands sujets de s'affliger, pour que qui que ce soit cherchât à lui
                        donner des consolations, qui sont toujours déplacées quand les peines sont
                        effectives; le tems seul porte un baume consolateur, quand l'ame est
                        profondément affectée. </p>
                    <p> Aussi-tôt après le repas, elle demanda la permission de se retirer. M.
                        Dubreuil ne fut pas fâché de son absence. Ce qu'il avoit à dire de relatif à
                        sa famille n'auroit qu'enfoncé plus avant dans le cœur de cette infortunée
                        les traits dont il étoit déchiré. Il fit à M. de la Combe le récit qu'il
                        avoit fait à mademoiselle de Fermon, lorsqu'il la rencontra à Douvres. Ce
                        qu'il dit de plus, et ce que nous ignorons, c'est qu'après le départ de
                        mademoiselle de Saint-Silvain et de sa tante, il eut le bonheur de rendre
                        service à un de ses compatriotes, qui étoit un homme puissant. Cet homme
                        ayant trouvé dans Duval un ton d'éducation qui ne cadroit point avec l'air
                        de misère que ses vêtemens annonçoient, lui demanda, avec instances, quelles
                        étoient les raisons qui l'avoient mis dans une position si peu faite pour
                        lui? M. Duval conte qu'il avoit fui sa famille, qui, après la mort de son
                        père, vouloit le faire enfermer, pour le punir des égaremens qu'il avoit eus
                        dans sa jeunesse. La personne qu'il avoit obli gée revenoit en France, et
                        lui promit qu'elle s'intéresseroit à son sort. Effectivement, elle l'avoit
                        fait rentrer dans les biens de son père. Il s'étoit marié, et portoit depuis
                        ce tems le nom de Dubreuil, qui étoit celui des aînés de sa famille. </p>
                    <p> Il n'avoit pu mettre au jour les attentats de la Dupuis sur madame de
                        Saint-Silvain et mademoiselle de Fermon, sans nspirer à monsieur de la Combe
                        les mouvemens de la plus grande indignation. -- Ah, monsieur! lui dit
                        celui-ci, que vous avez bien fait de ne me pas apprendre toutes ces horreurs
                        plutôt! J'en suis, en honneur, charmé; car je vous jure que si j'en avois eu
                        connoissance quand nous sommes arrivés ici, cette indigne créature n'auroit
                        péri que de ma main. Je conçois à présent les raisons que vous avez eues de
                        ne pas mettre trop de rigueur dans la punition de Dupuis. J'approuve votre
                        retenue, et je l'admire; mais si mon fils, que j'aime tendrement, étoit un
                        aussi mauvais sujet, je lui passerois mon épée au travers du corps. Mais
                        comment avez-vous su ce qui se passoitdans la maison de cette vieille
                        sorcière? -- Voici, dit monsieur Dubreuil, ce qui en est, et ce que je ne
                        pouvois vous dire plutôt; car cela vous auroit causé une grande impatience
                        de savoir le reste, en apprenant que je connoissois la vieille femme et le
                        jeune homme au pouvoir desquels étoit mademoiselle de Saint-Silvain. </p>
                    <p> Lorsque je fus retourné à Lyon, je ne cherchai point à v punir la vieille
                        femme chez laquelle je m'étois égaré. Je pensai seulement qu'en veillant ses
                        actions, c'étoit tout ce que la prudence exigeoit. Intime ami du premier
                        magistrat de la ville, je lui en parlai: il connoissoit mes aventures. Comme
                        nous n'avions aucune preuve matérielle sur l'histoire des empoisonnemens, je
                        me tins tranquillo. Je ne pouvois pas attaquer une femme, parce que j'avois
                        trouvé chez elle une fille qui m'avoit plu: on se contenta donc d'examiner
                        sa conduite. Pendant plusieurs années, elle vécut fort tranquille, et dans
                        une sorte d'aisance: ie pensois bien que madame de Saint-Silvain n'étoit
                        point ingrate avec elle, et en prenoit soin. Il y a deux mois à-peu-près que
                        mon ami me dit qu'elle avoit loué une maison seule et très-écartée, peu
                        distante du faubourg. Nous conclûmes que cela cachoit quel-que projet, et
                        qu'il falloit ne pas cesser d'avoir les yeux sur elle. J'avoue même que,
                        dans tout cela, je ne pensois point à mademoiselle de Saint-Silvain: je
                        croyois qu'elle étoit à l'abri, d'après ce que j'avois dit à sa tante.
                        Malgré que la maison fût louée, elle n'étoit point occupée. Mademoiselle de
                        Saint-Silvain y étoit même déjà, que personne ne s'en doutoit, tant les
                        précautions avoient été bien prises; mais comme tôt ou tard il faut que les
                        crimes soient punis, le ciel permet que tout se découvre. </p>
                    <p> Le jour même où Dupuis devoit user de violence avec elle, en passant devant
                        un armurier, sa figure me frappa. Je l'examinai à loisir, et le reconnus
                        parfais tement. Ah! dis-je en moi-même, il se passe quelque chose dans cette
                        maison, et madame de Saint-Silvain n'y est pas étrangère: voilà son fils. Je
                        dis à un domestique qui étoit avec moi, de ne pas perdre cet homme de vue,
                        et de me rendre compte de ce qu'il feroit. Il revint deux heures après me
                        dire que la personne qu'il avoit suivie avoit acheté une paire de pistolets,
                        des balles, de la poudre, et qu'elle étoit allée dans une maison à tel
                        endroit. Je reconnus la maison que la vieille Dupuis avoit louée. Je fus
                        sur-le-champ en instruire mon ami. Il avoit de la peine à mettre du monde
                        sur pied sur un soupçon aussi frivole. Il me dit que dans tout cela il ne
                        voyoit rien d'extraordinaire: qu'un homme étoit maître d'a cheter une paire
                        de pistolets, et que la raison n'étoit pas suffisante pour l'arrêter. Je lui
                        dis que mon cœur n'étoit pas tranquille; que je connoissois ces gens-là, et
                        qu'ils étoient capables de tout. Le magistrat me demanda si je voulois me
                        charger d'entrer dans cette maison? -- Je l'accepte, lui dis-je; donnez-moi
                        du monde, et je vous réponds que nous y trouverons quelque victime. </p>
                    <p> Aussi-tôt que la brune parut, je fus faire ma ronde. Il n'y avoit pas une
                        demiheure que j'y étois, que des cris vinrent jusqu'à moi. Je fis frapper à
                        la porte avec force. On ne répondoit pas, et les cris se faisoient entendre
                        encore plus fort. Je pris le parti de la faire jeter en-dedans. Quand nous
                        fûmes dans la cour, les cris qui continuoient nous guidoient. Le premier
                        objet qui me frappa, fut la vieille: je la fis arrêter. Je vis un homme qui
                        montoit, d'un pas précipité, par un escalier dérobé. Je le suivis avec mon
                        escorte. A peine sur le palier, une jeune personne vint se jeter dans mes
                        bras, et v resta sans connoissance. Je vis Dupuis dans le fond de la
                        chambre: il étoit armé d'un pistolet. On le désarma, et on l'arrêta. Vous
                        savez le reste; et vous voyez que, sans mes soupçons, qui n'étoient
                        malheureusement que trop fondés, mademoiselle de Saint-Silvain perdoit ou la
                        vie ou l'honneur. </p>
                    <p> M. de la Combe ne pouvoit se lasser de témoigner toute sa reconnoissance à
                        M. Dubreuil. -- Ne me louez pas, dit-il; je n'ai fait que mon devoir. J'ai
                        encore bien de bonnes actions à faire avant d'avoir effacé mes foiblesses. </p>
                    <p> Mademoiselle de Saint-Silvain qui s'étoit retirée dans sa chambre, s'y étoit
                        occupée à écrire à madame Noriss. Elle n'a voit point encore osé le faire,
                        qu'elle ne se vît tout-à-fait hors d'inquiétude sur son sort. Elle lui
                        mandoit tout ce qui lui étoit arrivé, et la prioit de lui donner des
                        nouvelles d'un homme qu'elle n'osoit pas nommer, mais qu'elle ne pouvoit
                        oublier ...... Elle écrivit aussi à sa chère Anna Williams. </p>
                    <p> Le lendemain, on fit venir des hommes de lois; et messieurs de la Combe et
                        Dubreuil s'occupèrent des affaires de Zabeth. On fit casser le testament
                        extorqué à M. de Saint-Silvain; et M. de la Combe fut nommé tuteur de sa
                        fille. On fit à la plus infame des femmes une pension de douze cents livres,
                        sa vie durant. Zabeth insista pour qu'elle fût de cette somme, malgré les
                        représentations de son tuteur. Je ne serai pas plus pauvre, lui dit-elle,
                        monsieur, pour quelquos cents francs de moins par an. Je desire qu'une femme
                        qui porte le nom de mon père vive avec aisance dans la retraite où elle est
                        pour le reste de ses jours. La moindre des actions de Zabeth déceloit une
                        générosité et une grandeur d'ame peu communes dans un âge si tendre; mais
                        elle avoit été éprouvée par tant de peines!.... On vieillit de bonne heure
                        dans l'adversité!... Quand tout fut arrangé selon les desirs de ses amis,
                        madame Dubreuil, qui avoit pris pour elle la plus tendre amitié, lui demanda
                        où elle comptoit se fixer; que, si jeune encore, elle ne pouvoit tenir sa
                        maison, et qu'il seroit affreux d'aller s'enfermer dans un cloître: que, si
                        elle vouloit accepter la sienne pour asile, elle se trouveroit trop heureuse
                        de posséder une aussi aimable personne. -- Vous me flattez, madame, lui dit
                        Zabeth. Je suis plus sensible que vous ne pouvez le croire à une offre si
                        obligeante; mais je dépens à présent de mon tuteur. Pou. avoir négligé ses
                        avis, j'ai manqué mo perdre: mon intention est de ne rien faire sans son
                        aveu. M. de la Combe entra comme mademoiselle de Saint-Silvain finissoit de
                        parler. Madame Dubreuil lui dit ce qui venoit de se passer, et lui demanda
                        quelles étoient ses intentions? Mais, dit-il, j'espère que ma charmante
                        pupille n'aura pas d'autre maison que la mienne, jusqu'au moment où elle
                        prendra un établissement: d'ailleurs, je ne prétends pas la gêner. Elle me
                        trouvera rigide, quand je verrai que son bonheu pourra être compromis; mais,
                        dans tout autre cas, je ne prétends point abuser du titre dont on m'a
                        honoré, pour la gêner dans ses inclinations. Si ellese croyoit mieux chez
                        vous, madame, elle peut prononcer. -- A quoi vous décidezvous, ma chère
                        Zabeth? lui dit madame Dubreuil. -- Madame, certainement j'irai vous
                        remercier de toutes vos bontés, qui sont à jamais gravées dans mon cœur;
                        mais, dans ce moment, des affaires auxquelles le repos de ma vie est
                        attaché, me retiennent dans ce pays-ci; et j'irai prendre mon domicile chez
                        monsieur, puisqu'il a la bonté de m'en offrir un. </p>
                    <p> A peu de jours de là, M. et madame Dubreuil, après avoir reçu les
                        témoignages les plus flatteurs de la vive reconnoissance des messieurs de la
                        Combe, de mademoiselle de Saint-Silvain, et de tous les habitans de
                        Château-neuf, qui savoient que c'étoit à eux qu'ils devoient le retour de
                        leur jeune maîtresse, partirent au milieu de toutes les bénédictions qu'on
                        leur donnoit. </p>
                    <p> M. de la Combe confia à un homme sûr la régie de la terre de sa pupille, et
                        l'emmena chez lui. Elle desira que la bonne Cateau, qui lui avoit donné des
                        marques d'un attachement bien tendre, vécût sans rien faire, et jouît, dans
                        ses derniers jours, des douceurs de la vie. Cet acte de bienfaisance
                        n'éprouva aucune objection de la part de M. de la Combe. La seule chose qui
                        lui faisoit une peine réelle, c'étoit la tristesse dont rien ne pouvoit
                        tirer mademoiselle de SaintSilvain. Il n'en ignoroit pas la cause, mais il
                        n'y pouvoit apporter aucun remède. </p>
                    <p> Elle reçut une lettre de sa chère Anna; elle lui mandoit que madame Noriss
                        vivoit dans son particulier; qu'elle s'étoit séparée de sa belle-mère, ne
                        pouvant résister aux grossièretés de sir John Wilton; qu'elle occupoit une
                        maison à Wanstead; que, depuis long-tems, sa santé étoit altérée, et que,
                        dans le moment actuel, elle étoit très-malade; ce qui l'empêchoit de lui
                        répondre. -- Je suis, disoit-elle, auprès de ma tante, et je ne la quitte
                        pas. Je voudrois que la tendresse que j'ai pour elle pût la consoler des
                        chagrins qui la minent. Les malheurs que vous avez éprouvés, ma chère
                        Zabeth, lui ont fait verser des torrens de larmes. Elle me charge de vous
                        dire que son cœur éprouve toujours pour vous l'amitié de la plus tendre
                        mère. Elle seroit heureuse de vous voir; mais elle n'ose se flatter de cet
                        espoir.... Je ne puis vous donner des nouvelles de mon cousin Noriss; nous
                        n'en recevons pas. Il voyage depuis huit mois, et nous le croyons
                        présentement en France... Elle finissoit sa lettre en assurant mademoiselle
                        de Saint-Silvain de l'amitié la plus tendre, et lui demandoit avec instances
                        de venir les voir, si cela étoit possible. </p>
                    <p> Quoique Anna eût été très-circonspecte dans sa lettre, sur les égaremens
                        d'Enneric, mademoiselle de Saint-Silvain ne douta pas un moment qu'elle n'en
                        fût oubliée, et même qu'il n'eût de mauvais procédés pour sa mère.
                        L'illusion qu'elle s'étoit faite depuis long-tems fut détruite en un
                        instant; elle s'abandonna au plus affreux désespoir. -- J'ai donc tout
                        perdu!...... dit-elle; ce malheur me restoit pour mettre le comble à mon
                        infortune. O Enneric, Enneric! qu'est devenu le tems où vous ne vouliez
                        jamais quitter votre sœur?.... Des momens si doux ont-ils pu s'effacer de
                        votre ame? ...... Avez-vous aussi oublié la forêt de Wapping, et
                        l'infortunée qui nous y a brisé le cœur par l'expression de sa douleur
                        ...... et ce qu'elle vous a dit? ..... Quelle prophétie, grands Dieux!.....
                        Ah! je suis à présent aussi à plaindre qu'elle!!! Que la terre m'ouvre son
                        sein et me réunisse à mes infortunés parens! Ah, ma tante! si, du du lieu
                        que vous habitez, ce qui se passe ici vous est connu; plaignez votre
                        infortunée Zabeth, et appelez-la vers vous: la mort seule peut me sauver des
                        tourmens que j'éprouve. O le plus ingrat des hommes! vous conduirez aussi
                        votre respectable mère au tombeau, et quand vous aurez perdu les êtres qui
                        vous aimoient tant, vous les regretterez.... mais en vain..... ils ne vous
                        entendront plus. </p>
                    <p> Victoire fit les plus grands efforts pour calmer le désespoir de sa
                        maîtresse; mais tout fut inutile. Elle fut dire à messieurs de la Combe ce
                        qui se passoit; ils vinrent auprès d'ello. Les larmes qu'elle versoit
                        l'empêchèrent de pouvoir proférer une parole; elle montra la lettre qu'elle
                        venoit de recevoir. M. de la Combe n'avoit à lui donner que des consolations
                        stériles. Il vaut mieux pleurer avec les affligés que de les consoler. Il
                        gémit avec elle sur ses infortunes, et se fit écouter: il lui proposa
                        d'aller faire un tour en Angleterre. -- Mon fils, dit-il, desire voir ce
                        pavs, mais, tout vieux que je suis, je ne serai pas fâché de voir en masse
                        les originaux de la Grande-Bretagne. Allons porter quelques consolations à
                        cette digne mère; vous vous affligerez avec elle, et vous en serez soulagées
                        toutes deux. Les malheureux se consolent ensemble. Partons..... Le mal n'est
                        peut-être pas aussi grand que vous le supposez. On voit mieux de près que de
                        loin... Cette proposition vous plaît-elle?.... -- O monsieur! que vous êtes
                        bon! que je suis reconnoissante!... -- Eh! point de remercîmens; je vous
                        l'ai déjà dit, je ne les aime pas. Allons voir ce qui ce passe; si le mal
                        est sans remède, il sera tems de perdre l'esprit quand nous en aurons la
                        certitude. </p>
                    <p> Rien ne pouvoit flatter davantage l'infortunée mademoiselle de
                        Saint-Silvain, que d'aller mêler ses larmes avec celles d'une femme qu'elle
                        regardoit comme sa mère, et dont elle s'étoit long-tems flattée de devenir
                        la fille. L'espoir de la rejoindre sous peu calma ses douleurs. L'espoir
                        nous trompe souvent; mais au moins il console et soutient les malheureux!... </p>
                    <p> M. de la Combe fit tout préparer pour un voyage auquel il se prêtoit avec
                        plaisir. Il prenoit le plus sincère intérêt à sa pupile; et les malheurs
                        qu'elle avoit éprouvés lui faisoient desirer qu'elle obtînt la récompense de
                        tant de maux qu'elle avoit si peu mérités. Zabeth desira venir à sa maison
                        de Boulogne quelques jours avant de s'embarquer. Elle écrivit au bon Thomas
                        de tout préparer pour la recevoir avec messieurs de la Combe. Le père lui
                        représenta que la vue de cet asyle, où elle avoit coulé plusieurs années de
                        sa vie dans une si heureuse position, ne pouvoit que renouveler les plaies
                        de son cœur à tous égards. -- Hélas! dit-elle, mon cœur n'est plus
                        susceptible que de peines, et je chéris tout ce qui peut les nourrir! née
                        pour souffrir, le sort s'est plu à m'accabler de toutes façons; je m'y
                        soumets .. Cette douce et n'en murmure pas..... résignation étoit un charme
                        de plus que possédoit Zabeth. On ne l'entendoit jamais, au milieu de ses
                        infortunes, déclamer contre les personnes. Elle ne s'en prenoit qu'à sa
                        destinée, et savoit souffrir en silence. Mais aussi combien
                        souffroit-elle!.... La douleur que l'on renferme dans son cœur est un poison
                        mortel. </p>
                    <p> Quand M. de la Combe se fut assuré du bâtiment qui devoit les passer à
                        Douvres, il vint en avertir mademoiselle de Saint-Silvain, et on fut
                        attendre à Boulogne le moment du départ. Elle ne put entrer dans la maison
                        qu'elle avoit occupée avec sa tante, sans se rappeler tout ce qu'elle devoit
                        à sa tendresse. Elle se hâta d'en parcourir tous les endroits où elle avoit
                        été avec Noriss. Chaque coin du jardin lui rappeloit un jeu ou une tendresse
                        enfantine. Oh! dit-elle, que j'étois heureuse alors! mon cœur ne connoissoit
                        que la douce amitié! Aujourd'hui il est accablé par des peines bien
                        cruelles!... L'amour!... un amour malheureux l'onpresse continuellement! Je
                        n'existe plus que pour souffrir!... mais je souffre pour vous, le plus aimé
                        des hommes! J'aime mieux les peines que vous me causez que tout le bonheur
                        qu'un autre pourroit m'offrir!... Frédérique vint la rejoindre sous le
                        berceau où elle s'abandonnoit à ses regrets. Il employa tout ce que la
                        raison pouvoit lui fournir de moyens pour combattre la douleur à laquelle
                        elle étoit en proie. Le tems seul, lui dit-elle, pourra peut-être cicatriser
                        la plaie de mon cœur.... mais, en attendant, croyez, mon cher ami, que
                        toutes les consolations que l'amitié voudroit me donner, seroient inutiles.
                        Le plaisir finit au milieu des jouissances: la douleur s'éteint au milieu
                        des souffrances.... 'out prend fin.... rien n'est stable.... le bonheur
                        s'envole au moment où l'on s'y attend le moins.... Mes chagrins
                        s'effaceront.... Je crois pourtant que jamais mon cœur ne pourra s'ouvrir à
                        d'autres sentimens. J'ai fait le projet de me retirer dans un cloître
                        aussi-tôt que je serai de retour d'auprès de madame Noriss; et là, je vivrai
                        loin des hommes, et serai à l'abri de toutes les perfidies dont ils se font
                        un jeu. Je suis bien jeune, et déja j'ai éprouvé toutes les peines!... J'ai
                        été victime de la foiblesse de mon père.... j'ai été victime de la cupidité
                        d'une femme qui vouloit envahir ma fortune.... et, pour mettre le comble à
                        mes maux, je suis victime d'un sentiment dans lequel j'avois mis tout mon
                        espoir! Je croyois que l'amour me dédommageroit de tout .... et c'est lui
                        qui aujourd'hui remplit mon ame de la plus amère douleur!... Lui.... qui m'a
                        soutenue dans toutes mes infortunes... m'échappe au moment où je pouvois
                        tout en attendre!... </p>
                    <p> Frédérique n'avoit rien à onposer à des vérités malheureusement trop
                        grandes. Il plaignoit du plus profond de son ame une créature qui, par ses
                        charmes et les rares qualités de son cœur, méritoit un meilleur sort. </p>
                    <p> Ils restèrent huit jours à Boulogne; et, pendant ce tems, mademoiselle de
                        Saint-Silvain paya un tribut de regrets à tous les endroits d'une maison où
                        son enfance s'étoit écoulée dans le bonheur. Quand il fallut partir, elle ne
                        la quitta pas sans peine, malgré le desir qu'elle avoit de voir madame
                        Noriss. Mais, pour les ames sensibles, tout est plaisir, tout est peine!
                        Tout ce qui n'est rien pour mille autres, devient pour elles un objet
                        intéressant. Zabeth voulut absolument emmener un chien qui s'étoit donné à
                        cette maison, et que Noriss avoit caressé. Oui, lui disoit-elle, pauvre
                        bête! je suis sensible à ce que tu m'as reconnue! Ton cœur n'a point oublié
                        ta petite amie! Eh bien, tu ne me quitteras plus! Tu n'es pas beau; mais tu
                        es bon, et tu sais aimer! </p>
                    <p> L'instant où elle mit le pied sur le vaisseau, fut encore pour elle un
                        moment cruel. Elle se rappela le voyage qu'elle avoit fait; et qu'alors sa
                        position étoit différente! Elle étoit accompagnée d'une tante qui l'adoroit,
                        et elle alloit rejoindre un homme sur le cœur duquel elle ne pouvoit
                        compter. Oh! que les tems sont changés! Seule maintenant, ne pouvant plus
                        compter au monde que des étrangers qui s'intéressent à son Sort! </p>
                    <p> Elle fut, pendant la traversée, plus triste que jamais. Mille idées
                        fatigantes venoient assiéger son ame. Dans quel état alloit-elle trouver
                        madame Noriss?... Sa vie est-elle en danger?... Auroitelle encore cette
                        perte à pleurer?... Qu'alloit-elle apprendre d'Ennerie? ..... Ah! combien
                        cela l'inquiétoit!.... </p>
                    <p> Ils ne firont point de séjour à Londres, et se rendirent sur-le-champ à
                        Wanstead. Anna, qui étoit toujours près de sa tante, se présenta à la porte,
                        quand elle entendit la voiture pour recevoir sa chère Zabeth. Ces deux
                        intéressantes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, et furent
                        long-tems sans pouvoir proférer une parole. Madame Noriss parut à la porte
                        de son parloir, soutenue sur le bras de sa femmedechambre. -- Eh, quoi!
                        c'est vous, ma chère Zabeth! Venez, lui dit-elle, venez, trop infortunée
                        enfant, dans les bras de votre mère! Mademoiselle de Saint-Silvain ne fit
                        qu'un saut quand elle l'aperçut. Mais, au lieu de se jeter dans ses bras,
                        elle tomba à ses pieds sans connoissance. Madame Noriss elle-même ne se
                        trouvoit pas beaucoup mieux. Une espèce de langueur dans laquelle elle étoit
                        tombée depuis les égaremens de son fils, lui ôtoit la force de supporter de
                        certaines émotions. Anna, la sensible Anna, prodigua les plus prompts
                        secours à sa tante et à son amie, et on les vit reprendre leur entière
                        connoissance avec la plus grande joie. Je n'entreprendrai pas de rendre ce
                        qui se passa dans ce premier moment. Les questions, de part et d'autre, se
                        succédoient avec une rapidité extrême, sans attendre la réponse des
                        premières qui avoient été faites. </p>
                    <p> Madame Noriss parla avec beaucoup de retenue de la folie de son fils. Elle
                        vouloit ménager à-la-fois la délicatesse et la pudeur de Zabeth; mais elle
                        lui en dit assez pour qu'elle vît qu'une autre s'étoit emparée, non de son
                        cœur, mais de son esprit. Ce n'est que çà? dit M. de la Combe. Ah, madame!
                        tranquillisezvous: je connois les jeunes gens; j'ai été jeune, et
                        très-jeune.... Une femme comme celle dont vous me parlez, n'a pu toucher le
                        cœur de votre fils. Il s'est égaré par les attraits d'une jouissance facile:
                        il n'a personne auprès de lui capable de le rappeler à lui-même. Si on lui
                        parloit de vous, de mademoiselle de Saint-Silvain; si on réveilloit dans son
                        cœur les vertus que vous y avez formées, et l'amour qu'il ressent pour ello,
                        vous le verriez revenir à vos pieds, abjurer ses erreurs, en rougir, et
                        redemander un pardon que, ni l'une ni l'autre, ne pourriez lui refuser.....
                        -- Pour moi, monsieur, dit Zabeth, je suis bien loin de lui demander le
                        moindre sacrifice.... Celui de mon bonheur est fait.... Je suis toute
                        décidée à me jeter dans un couvent. Qu'il rende sa respectable mère
                        heureuse; c'est le seul vœu qu'il me soit permis de former. -- Quelle
                        fierté, ma chère pupille! Vous ne connoissez pas les hommes? -- Non, dit
                        madame Noriss? ma chère Zabeth ignore qu'il faut tout leur pardonner, et
                        que, quand ils reviennent à vous, et qu'ils sont repentans, on est encore
                        trop heureuse de les revoir. -- Je ne pense pas ainsi, ma chère maman:
                        j'imagine que tout doit être égal entre les deux sexes, et que ce que l'on
                        ne passeroit pas à une femme, on ne doit pas le passer à un homme. Vous êtes
                        trop bonne et trop généreuse pour penser ainsi, dit Frédérique: un petit
                        moment de dépit et de jalousie vous fait tenir ce langage; mais si Enneric
                        étoit à vos pieds, et que vous lisiez dans ses yeux l'expression de l'amour
                        et du repentir, il seroit bientôt pardonné?... Mademoiselle de Saint-Silvain
                        ne répondit rien; mais elle baissa les yeux en rougissant; et cela vouloit
                        dire que Frédérique ne se trompoit pas. </p>
                    <p> M. de la Combe demanda à madame Noriss, pourquoi elle n'avoit pas écrit
                        plutôt à sa chère fille? -- Ah! dit-elle, c'est un sacrifice que je faisois
                        à son repos. Je voulois retarder le plus possible le moment où elle
                        apprendroit que son frère étoit coupable. -- Mais il ne l'est pas, madame:
                        c'est un enfantillage. -- Moi, je vois cela tout autrement que vous. -- Il
                        reviendra, je vous le dis, plus amoureux que jamais. -- Vous parlez,
                        monsieur, en père indulgent? -- Oh! je n'ai pas besoin de l'être avec mon
                        fils: il est sage comme une fille. -- Ah! dit Anna, celle que monsieur
                        aimera sera donc bien heureuse! Frédérique la regarda, et sourit. Anna
                        baissa les yeux, et sentit qu'elle s'étoit trop pressée de parler. </p>
                    <p> Madame Noriss apprit à mademoiselle de Saint-Silvain, que sa belle-mère
                        étoit, depuis quinze jours, revenue dans le canton, et que sir John Wilton
                        étoit revenu avec elle. Elle conta, à ce sujet, les disgraces qu'il lui
                        avoit fait essuyer, et ne cacha pas qu'il étoit le premier qui eût embarqué
                        son neveu dans de mauvaises sociétés, et qu'il étoit enchanté des chagrins
                        qu'elle en ressentoit. -- Je voudrois bien voir un pareil original, dit M.
                        de la Combe. -- Mais c'est un plaisir que vous aurez, monsieur; car,
                        quoiqu'il me déteste, lorsque ma belle-mère vient me voir, il ne manque pas
                        de l'accompagner: il vient jouir de ma peine et y insulter. Par
                        considération pour madame Noriss, je n'ose pas le mettre à la porte;
                        d'ailleurs, c'est le grand-oncle de mon fils, et j'honore la mémoire de mon
                        mari, en ne me brouillant point avec sa famille. -- J'admire, madame, votre
                        délicatesse à cet égard: mais, moi, qui n'ai pas l'honneur d'être de sa
                        famille, s'il s'avisoit de me chatouiller les oreilles, je lui mettrois les
                        siennes dans sa poche, et lui ferois voir qu'un officier français en vaut,
                        au moins, quatre anglais. -- Allons, allons, mon père, ne vous montez pas la
                        tête, je vous prie, dit Frédérique: ne voulez-vous pas réformer la rudesse
                        des Anglais? -- Qu'appelez-vous, réformer? sans doute, je veux apprendre à
                        vivre à ces butors-là. Je suis encore sur mes jambes, au moins? et parbleu,
                        je n'en crains aucun, entendez-vous? M. de la Combe étoit prêt à se-mettre
                        en colère; mais madame Noriss le calma. </p>
                    <p> Le lendemain, il lui fit demander un entretien particulier. Il lui
                        communiqua les vues qu'il avoit. Je crois, dit-il, qu'il seroit à sa place
                        que miss Anna écrivît à son cousin que vous êtes très-mal, et que vous le
                        demandez, sans délai, pour assister à vos derniers momens; car il est de
                        nécessité urgente de le retirer d'où il est. Je parierois l'impossible qu'il
                        ne reverra pas ma jolie pupile sans tomber à ses pieds. Les premières
                        impressions de l'enfance ne s'effacent presque jamais. Vous avez dû la
                        trouver très-embellie? -- Oui, je vous assure, dit madame Noriss. Elle
                        promettoit d'être jolie; mais elle est devenue belle: elle a une taille de
                        nymphe. -- Est-ce que vous croyez, madame, que cette lady, qui a mené le
                        genre de vie le plus dissolu, puisse approcher des appas naissans de
                        mademoiselle de SaintSilvain? S'il peut la voir, votre bonheur à tous trois
                        est assuré pour jamais. -- J'v vois un obstacle, monsieur; c'est que son
                        oncle habitant le canton dans ce moment-ci, cela causera le plus grand
                        éclat. Il ne veut pas entendre parler d'une Française pour son neveu, ou il
                        le déshéritera. -- Ah! vous tonez aussi à la succession? Pardonnez, madame;
                        je vous croyois au-dessus de cette foiblesse. Savez-vous la fortune de
                        mademoiselle de SaintSilvain? Les biens de sa mère et de sa tante réunis lui
                        forment douze mille livres de rente, une maison à Boulogne qui peut être
                        vendue huit mille francs, si l'on veut porter ces fonds-là ailleurs, et la
                        terre de son père, qui rapporte mille écus, année commune. Qu'avez-vous à
                        lui donner? -- Mais, du chef de son père, il jouira de huit mille livres de
                        rente: après moi, il lui en reviendra autant, sans compter la succession de
                        sa grand'mère, qui est intéressante. -- Comment, madame! vous parlez du bien
                        de ce Wilton, quand votre fils, en se mariant à présent, peut jouir de
                        vingt-cinq mille livres par chaque année, et être très-heureux, en
                        souhaitant à tout le monde de longs jours! Oue voulez-vous de plus? Il faut
                        le faire venir. Vous avez le droit de le marier, et d'envoyer promener
                        l'oncle avec son argent. S'il n'est pas content, il s'en ira d'où il vient.
                        Si vous le voulez permettre, je me charge de l'y renvoyer? -- Je desirerois,
                        monsieur, que les choses se passassent avec plus de douceur; et, si l'on
                        pouvoit tout concilier de façon que tout le monde fût content, cela me
                        seroit plus agréable. Si mon fils pouvoit revoir ma chère Zabeth par-tout
                        ailleurs qu'ici, je serois plus contente. Ne pourroit-on pas lui mander,
                        dans quelque tems, que je suis à Boulogne, et que j'y suis tombée malade? Il
                        s'y rendroit; et vous y ménageriez une entrevue entre les jeunes gens, sans
                        que ni l'un ni l'autre puisse s'en douter. -- Eh bien, volontiers, madame;
                        mais vous devriez y venir. -- Ma santé ne me le permet pas pour le moment:
                        attendons quelque-tems. Si l'espoir que vous me donnez de voir mon fils
                        revenir de ses égaremens pouvoit remettre l'équilibre dans mes esprits, je
                        vous y accompagnerois bien volontiers. Les choses ainsi décidées, ils se
                        quittèrent. </p>
                    <p> Zabeth ne tarda pas à venir voir sa chère maman. Elle lui donna mille
                        témoignages de tendresse, et l'assura qu'elle étoit à présent ce qu'elle
                        avoit au monde de plus cher. Madame Noriss lui soutint qu'elle se trompoit
                        en parlant ainsi; que son cœur nourrissoit un sentiment plus vif que celui
                        qu'elle ressentoit pour elle. -- Oh! oui, maman, dit Zabeth; j'ai bien aimé
                        mon frère; mais je ne veux plus entendre parler de lui! Qu'il reste avec sa
                        lady tant qu'il voudra, cela m'est à présent d'une indifférence parfaite.
                        Que vous me faites de peine, ma chère ille, de me parlerainsi! Quoi! s'il
                        reenoit repentant de ses torts, vous le reousseriez? Il faut donc que je
                        perde l'esoir de vous voir unis, et de passer mes ours avec deux êtres qui
                        me sont si chers! Je ne puis croire que vous pensiez ce que ous dites?
                        Mademoiselle de SaintSilain ne répondit à cela que par des larmes. l étoit
                        aisé de voir qu'elle se trompoit dans es propres sentimens. Dans le moment
                        lu dépit, l'on croit haïr; et c'est l'insant où l'on aime davantage! </p>
                    <p> Dans la journée, mademoiselle de aint-Silvain témoigna le desir d'aller lans
                        la forêt de Wapping. Elle engagea Frédérique à l'accompagner avec sa chère
                        Anna. Il fut enchanté de cette proposition; car il trouvoit à la jeune miss
                        une figure qui lui plaisoit beaucoup. Elle étoit moins belle que Zabeth;
                        mais elle avoit un air bon, qui faisoit l'éloge de son cœur. Ils furent tous
                        trois faire cette promenade. Quand ils furent arrivés près de l'arbre où ils
                        avoient vu cette malheureuse étrangère, Zabeth ne put retenir l'expression
                        de sa douleur. Ah! dit-elle en se jetant à genoux sur le gazon, c'est
                        là...... c'est là ..... ma chère Anna, où étoit cette infortunée, où elle
                        versoit un torrent de larmes! Enneric étoit ici..... nous là ..... j'étois
                        heureuse alors!.... et pourtant mon ame ne pouvoit se défendre du
                        pressentiment qu'un jour, à la même place, je déplorerois l'oubli de l'homme
                        que j'aimois! Me voilà donc arrivée à ce fatal moment! Les larmes inondoient
                        son visage. Frédérique et son amie firent tous leurs efforts pour la
                        tranquilliser, en l'assurant qu'un jour elle retrouveroit son cher Noriss
                        bien amoureux, bien repentant. -- Oh! jamais..... jamais.... lit-elle, je ne
                        veux le revoir!.... je veux nême qu'il ignore les larmes qu'il me ait
                        verser!.... Quand elle eut bien cédé toutes les amertumes dont son cœur toit
                        plein, la conversation prit insensilement une tournure plus calme.
                        Frélérique demanda à Anna si elle avoit auant de chagrins que son amie? si
                        son œur étoit donné aussi à un ingrat? Non, dit-elle, je n'ai jusqu'à
                        présent rien aimé, et je compte bien garder ma iberté. -- Ainsi donc,
                        mademoiselle, un homme qui vous feroit l'hommage de son cœur ne pourroit
                        avoir l'espoir de vous plaire? -- Si c'étoit un homme, dit Anua, qui fût
                        bien sage, et qui ne ressemblât pas à mon cousin..... -- Si c'étoit moi,
                        mademoiselle? Anna rougit, et ne répondit rien. -- Ma chère amie, dit
                        Zabeth, si Frédérique vous offroit ses vœux, et que vous vous sentissiez de
                        l'inclination pour lui, je crois pouvoir vous ré pondre que vous seriez
                        heureuse. Je le connois; il est incapable de donner l moindre chagrin à la
                        femme qui lui seroit attachée. Anna rougit davantage, et ne répondit encore
                        rien. On voyoit que son cœur étoit dans l'irrésolution. Le moment de rentrer
                        arriva, et la pauvre Anna étoit rêveuse: elle le fut toute la soirée, et ne
                        parla presque pas. Frédérique craignoit de lui avoir déplu. Il parla de ce
                        qui s'étoit passé à son père. -- Mais, dit M. de la Combe, je l'aimerois
                        assez pour ma bru: elle a l'air toute bonne. Je crois que tu peux nourrir
                        quelque espoir; car j'ai surpris des petits coupsd'œil hypocrites. Je crois
                        qu'elle te regarde avec plaisir. Il n'est pas étonnant qu'elle balance; le
                        sort de son amie doit la faire trembler.... Mais j'en parlerai à sa tante;
                        et si elle te convient, et qu'elle ait ait du goût pour toi, tu sais bien
                        que mon intention n'est pas de te gêner? Il en parla le lendemain à madame
                        Noriss, qui avoit remarqué aussi que sa nièce étoit plus rêveuse que de
                        coutume. </p>
                    <p> Un jour qu'elles étoient seules, elle lui demanda comment elle trouvoit
                        Frédérique? Anna, qui ne s'attendoit pas à cette question, rougit beaucoup,
                        et les larmes vinrent dans ses yeux. -- Pourquoi, ma chère Anna, lui dit sa
                        tante, ne pas m'ouvrir votre cœur? Je sais qu'il vous aime; s'il vous plaît,
                        pourquoi ne le diriezvous pas? Anna allégua les chagrins qu'elle voyoit à
                        son amie, et dit qu'elle craignoit, comme il étoit Français, encore une
                        opposition de sa famille. -- Cette raison est assez bonne, dit madame
                        Noriss; mais tout peut s'arranger. Sir John Wilton sera bien obligé de
                        renoncer à sa haine; et, en lui laissant sa fortune, il ne peut empêcher
                        l'établissement de son neveu et de sa nièce, quand, d'ailleurs, il ne peut
                        faire aucune juste objection. Cette bonne Anna se jeta dans les bras de sa
                        tante, et lui avoua, en cachant son visage dans son sein, qu'elle aimoit
                        beaucoup M. Frédérique, et que, si elle osoit espérer d'être à lui, elle se
                        regarderoit comme heureuse. A peine avoit-elle fini de parler, qu'il entra.
                        -- Venez, monsieur, lui dit madame Noriss, remercier ma nièce des sentimens
                        favorables qu'elle éprouve pour vous. Anna voulut fuir; mais Frédérique la
                        retint par sa robe. Il se jeta à ses pieds; et, en lui couvrant les mains de
                        baisers, il l'assura que tout son bonheur étoit attaché à être aimé d'elle.
                        -- Nous ne ferons plus, dit-il, qu'une seule famille, et notre félicité sera
                        inaltérable! Elle avoit attaché ses yeux sur lui; et il v pouvoit lire tout
                        ce qui se amans. Anna, dont les traits étoient animés par le plus vif
                        incarnat, regardoit Frédérique, et ses yeux étoient baignés des larmes de la
                        modestie vaincue. Pour lui, tout son visage peignoit l'expression de l'amour
                        heureux et satisfait. -- Fort bien, dit M. de la Combe; je suis content de
                        ce tableau. Il me dit que tout le monde ici est content; et moi je le suis
                        aussi. Venez embrasser votre vieux père, ma bru, et défaites-vous de cet air
                        anglais que je n'aime pas. Pourquoi renfermer dans son cœur un sentiment
                        qu'il est si doux d'exprimer, quand on trouve son bonheur à le sentir? Anna
                        vint l'embrasser; et, de là, fut se jeter dans les bras de Zabeth. Celle-ci
                        la serra tendrement contre son cœur. -- Je goûte, dit-elle, une bien grande
                        satisfaction, en pensant que deux êtres qui me sont si chers seront heureux!
                        -- Vous le serez aussi, ma fille, dit madame Noriss; j'en crois M. de la
                        Combe. Il a fait passer dans mon cœur l'espoir qu'il nourrit dans le sien. </p>
                    <p> Un bruit soudain se fit entendre. Ciel! dit Anna, c'est mon oncle! -- Eh
                        bien, je le verrai, dit M. de la Combe; il y a huit jours que je suis ici,
                        et je n'ai point eu ce plaisir. -- Mon père, lui dit son fils, j'espère que
                        vous modérerez la pétulance de votre caractère, et que vous ne causerez pas
                        de désagrémens à ces dames? -- Croyez-vous, monsieur, régenter votre père,
                        et lui apprendre à se conduire? votre réflexion m'offense; je sais ce que
                        j'ai à faire. L'arrivée de la vieille madame Noriss et de son frère mit fin
                        à cette contestation. </p>
                    <p> Ha, ha! dit le grand Wilton en entrant, c'est la petite Française!...... --
                        C'est mademoiselle de Saint-Silvain, reprit M. de la Combe avec un ton
                        ferme. Wilton jeta les yeux sur lui, et ne répondit rien. M. de la Combe,
                        sans être officier de marine anglaise, joignoit à une haute stature un air
                        décidé. Madame Noriss la mère fit le meilleur accueil à Zabeth, et lui
                        demanda pourquoi elle ne l'avoit pas vue depuis qu'elle étoit dans le
                        canton? -- Je craignois, madame, que ma visite ne vous fût point agréable,
                        lui dit-elle. -- Je ne crois pas, mademoiselle, vous avoir laissé cette idée
                        lorsque vous êtes partie de chez moi? J'ai toujours eu pour mademoiselle
                        votre tante et pour vous la plus sincère amitié. Mademoiselle de
                        Saint-Silvain s'inclina, en signe de remercîment, et la conversation tomba.
                        Wilton rompit le silence le premier; il ne pouvoit ôter les yeux de dessus
                        elle. -- Etes-vous mariée, mademoiselle? Elle rougit, en disant que non. --
                        Goddam, vous ne devez pas manquer d'adorateurs! Savez-vous que vous êtes
                        belle? Si vous étiez Anglaise, je veux que le diable me torde le col, si je
                        ne vous prenois pour ma femme. Il seroit dommage que vous devinssiez le
                        partage d'une grenouille Française..... -- Monsieur, dit madame Noriss, ces
                        messieurs sont Français? -- Que m'importe? reprit Wilton; tant pis pour
                        eux.... -- Ou pour vous...... dit M. de la Combe en rongissant de colère.
                        Wilton roula ses yeux dans sa tête avec un air furieux. M. de la Combe, sans
                        affecter cet air rodomont, arrêta les siens sur lui, et le regarda avec une
                        fermeté qui lui faisoit voir qu'on ne le craignoit nullement. Il adressa la
                        parole à madame Noriss, et lui demanda quand son fils reviendroit? --
                        J'espère, dit-elle, qu'il ne tardera pas; il y a assez long-tems que je ne
                        l'ai vu... Un soupir accompagna ces paroles. -- Je voudrois, dit-il, que
                        vous ne le revissiez jamais. -- Que vous êtes singulier, mon frère! Vous
                        savez bien la peine que vous faites à ma fille quand vous lui parlez ainsi.
                        -- Taisez-vous, Clara; je ne veux pas que vous vous mêliez de mes affaires.
                        Est-ce que vous lui avez écrit? dit-il, en continuant de parler à madame
                        Noriss la jeune. Est-ce qu'il sait que toute votre sequelle de France est
                        ici? -- Que voulez-vous dire, monsieur? Avez-vous des droits sur ce qui me
                        regarde? Et même quels sont coux que vous avez sur mon fils? -- J'ai ceux
                        d'un parent riche qui peut lui faire une grande fortune, et qui no souffrira
                        pas qu'il fasse une bassesse, comme son père en a fait une. -- O grands
                        Dieux! Wilton, que dites-vous? ... -- Taisez-vous, Clara... -- Mais, mon
                        frère. -- Taisez-vous, vous dis-je? ..... Est-ce que vous ne voyez pas ce
                        qui se trame ici? En disant cela, il se promenoit avec fureur dans la
                        chambre. Mesdames Noriss s'étoient approchées l'une de l'autre, et parloient
                        bas; Zabeth et Anna trembloient comme des feuilles; et messieurs de la Combe
                        debout, suivoient des yeux le farouche Wilton. Le père fit un mouvement pour
                        le prendre et le jeter à la porte. Le fils, plus prudent, qui vit son
                        mouvement, l'arrêta par le bras. Wilton s'aperçut de cela; il se mit à les
                        considérer d'un air moqueur, et dit entre ses dents french dogs. Frédérique
                        s'avança vers lui, pour lui prendre la main et lui dire un mot; l'autre leva
                        le poing Pardonnez, dit-il en se retirant, je ne suis point accoutumé à me
                        battre avec les porte-faix. -- Eh bien, sors, grenouille, lui dit Wilton. --
                        Je sortirai, dit Frédérique, et je purgerai la terre du plus insolent
                        personnage qui soit au monde. M. de la Combe le père voulut parler; il étoit
                        bouillant de colère; il sauta sur son épée, qui étoit sur un fauteuil, et
                        vouloit vuider cette affaire sur-le-chamn. -- Laissez, mon père, dit
                        Frédérique, ce n'est pas le moment; nous avons le tems de nous revoir; je
                        vous prie de me laisser cette affaire; elle me regarde seul. Le père ne le
                        vouloit pas; il vouloit que ce fût lui qui eût l'avantage de redresser les
                        torts de sir Jol. Pendant cette contestation, l'autre avoit gagné le large,
                        et on fut fort étonné de ne plus le retrouver dans la chambre. Les quatre
                        femmes, qui avoient été témoins de cette scène, gémissoient de cette cruelle
                        aventure. Madame Noriss, en s'en allant, disoit: Je parlerai à mon frère;
                        j'ai du pouvoir sur son esprit... Elle oublioit que tous ceux qui étoient
                        là, avoient été témoins du ton avec lequel il la faisoit taire. </p>
                    <p> Quand ces deux bizarres personnages furent en allés, madame Noriss témoigna
                        tous ses regrets à M. de la Combe. Ce n'est rien, madame, dit le père; tant
                        qu'il n'a injurié que sa famille, je ne me suis point arrogé le droit d'en
                        prendre fait et cause; mais quand ses sottises s'adresseront à moi ou à mon
                        pays, il m'est impossible, en homme d'honneur, de les supporter. --
                        Consolezvous, dit-il à Anna qui fondoit en larmes; votre Frédérique vous
                        sera conservé; je me charge de tout; je suis accoutumé à me battre; cela
                        fera ma vingt-troisième affaire, et je m'en suis bien tiré; car vous voyez
                        que je me porte bien? Morbleu, dit-il, en se frottant les mains, je ne serai
                        pas fâché de coucher un coquin d'Anglais sur le carreau.... Je n'avois pas
                        encore pensé à cette haine des deux nations. Eh bien, en vérité, je leur
                        pardonne; car j'en sens autant dans le fond de mon cœur. </p>
                    <p> Il est impossible de rendre ce qui se passoit dans l'ame de ces trois
                        malheureuses femmes; elles étoient désolées. Des femmes conçoivent
                        difficilement ces sortes d'affaires; trop souvent l'homme le plus modéré se
                        voit obligé d'en avoir. Messieurs de la Combe eurent toutes les peines
                        imaginables à leur faire comprendre que l'honneur les forçoit à demander
                        raison d'une insulte qui n'avoit été que trop grave. Quand ils furent
                        retirés le soir, le père et le fils discutèrent long tems à qui auroit
                        l'avantage d'être tué. Frédérique persuada son père, et sur-le champ écrivit
                        un mot à John Wilton. M. de la Combe insista pour qu'il y eût un second, et
                        qu'au moins il pût en être. Il écrivit de son côté, et demanda que la partie
                        fût quarrée. Ils assignoient le rendez-vous pour le lendemain, à cinq heures
                        du matin. </p>
                    <p> Ils furent fort étonnés de recevoir de sir Joln ilton une lettre fort
                        insolente en réponse à leur cartel. Il la terminoit en assurant qu'il ne
                        vouloit point avoir affaire à des Français, qu'il les méprisoit trop pour
                        cela; que, s'ils avoient envie de faire les spadassins, ils pouvoient
                        retourner dans leur pays. La lecture de cet insolent écrit jeta messieurs de
                        la Combe dans la stupéfaction. Ils restèrent long tems sans pouvoir se
                        parler, et se regardoient avec étonnement .... Le père rompit le premier le
                        silence; et, partant d'un éclat de rire à fendre les nues: Comment! ce sont
                        là ces fiers Bretons? ...... Mais ces gens-là ne sont donc bons qu'un fouet
                        à la main pour déchirer les flancs d'un malheureux esclave qui leur amasse
                        leurs trésors à la sueur de son corps? Ils sont insolens et plats comme tous
                        les gens qui aiment l'argent... -- Mon père, dit Frédérique, il ne faut pas
                        juger d'une nation sur un individu sans honneur et sans foi. -- Non, mon
                        ami, ce n'est pas non plus ma façon de penser pour le général; mais je crois
                        que, dans ce pays-ci, il y a plus de fanfarons que de vrais braves: une
                        nation qui ne connoît que l'argent, et qui y attache son principal bonheur,
                        n'est pas très-belliqueuse. Il peut y avoir quelques êtres privilégiés; mais
                        on doit les compter. Frédérique avoit de la peine à revenir de sa surprise;
                        il laissa coucher son père, et fut voir si réellement c'étoit le dernier mot
                        de sir Wilton, et s'il étoit décidé à refuser le combat. Sa surprise
                        augmenta, quand on lui dit qu'il étoit parti depuis une heure pour se rendre
                        à Londres. Il demanda s'il y avoit loin? On lui dit qu'il y avoit sept
                        milles; il pensa qu'il étoit trop tard pour se mettre sur les traces de
                        Wilton, et rentra se mettre au lit. </p>
                    <p> Le lendemain, à l'heure du thé, M. de la Combe conta à ces dames l'aventure
                        de la veille. Il ne pouvoit s'empêcher d'en rire; et sa gaieté se communiqua
                        à la petite société. On s'étoit attendu à passer une matinée dans les plus
                        vives alarmes; et l'on étoit tout content de ce que cela s'étoit terminé
                        aussi heureusement. -- Eh bien! disoit M. de la Combe, cet homme qui roule
                        deux gros yeux à faire peur à tous les petits enfans, et qui jure à faire
                        trembler tout le monde; vous voyez, mesdames, que, quand on lui parle ferme,
                        il est doux comme un agneau? Une grenouille de mon pays feroit fuir un
                        escadron de ces rost-beefs. -- Mon Dieu! dit Anna, que cela m'étonne! Je
                        n'ai pas dormi de la nuit, parce que je pensois à ce que mon oncle nous a
                        conté plusieurs fois. Il nous a dit qu'il ne pouvoit nombrer la quantité de
                        Français qu'il avoit mis sur le carreau. Allez, ma chère bru, dit M. de la
                        Combe, tous les Français qu'il a tués se portent fort bien. </p>
                    <p> Frédérique communiqua à son père, dans la journée, le desir qu'il avoit
                        d'aller relancer Joln Wilton jusqu'à Londres. -- Fi donc, mon ami! c'est se
                        compromettre... Tu veux courir après les oreilles de cet homme? Elles n'en
                        valent pas la peine. Nous le reverrons; il sera toujours tems de les lui
                        ôter de la tête; laisse-lui encore cet ornement pendant quelque tems.
                        Occupons-nous, puisque nous voilà quittes de ce butor, du bonheur de mon
                        intéressante pupile; cela vaudra beaucoup mieux. Il se concerta avec madame
                        Noriss, et il fut décidé qu'Anna écriroit à son cousin que sa mère étoit
                        très-mal, et le demandoit sans délais. On ne communiqua pas cela à
                        mademoiselle de Saint-Silvain; elle s'y seroit opposée de tout son pouvoir.
                        Elle nourrissoit toujours dans son cœur l'amour le plus malheureux; mais par
                        fierté elle n'en vouloit pas convenir. Sa tristesse alloit toujours en
                        croissant; le seul plaisir qu'elle éprouvoit étoit d'aller dans la forêt de
                        Wapping, et de s'asseoir au pied de l'arbre où elle avoit vu cette femme si
                        malheureuse. Elle s'étoit amusée à graver sur son écorce le chiffre de
                        Noriss et le sien: an-dessous étoit un cœur que des serpens se plaisent à
                        ronger. On lisoit plus bas ces mots: O Enncric! c'est ainsi qu'est le cœur
                        de la trop sensible et trop malheureuse Zabeth, depuis que vous l'avez
                        abandonnée! Que sont devenus vos sermens! </p>
                    <p> Madame Noriss et Mrs. de la Combe avoient calculé le tems où Enneric devoit
                        avoir reçu la lettre qu'on lui avoit écrite, et comptoient le voir arriver
                        sous quelques jours, lorsqu'ils reçurent un billet en mauvais français,
                        conçu en ces termes: „Les deux Français qui sont à Vanstead sont priés de se
                        rendre à Londres, pour y faire raison à quelqu'un de ce qu'ils savent bien.“
                        Ils ne doutèrent pas que cela ne vînt de la part de John Wilton. Bon, dit M.
                        de la Combe, dans un moment où il étoit ivre de punch, le courage lui est
                        venu. Partons sans délai, pour tâcher de le trouver digne de porter le nom
                        d'homme. Il demanda sa voiture, prit ses armes pour lui et son fils, et ils
                        partirent sans dire à madame Noriss le sujet de leur voyage. </p>
                    <p> Ce jour-là, Zabeth fut à la promenade avec Anna, dans la forêt de Wapping.
                        Frédérique avoit coutume de les accompagner; mais il ne put y aller,
                        puisqu'il se rendoit avec son père à l'invitation qu'ils avoient reçue. A
                        peine ces deux aimables filles furent-elles dans l'épaisseur du bois, que
                        quatre hommes masqués se présentèrent à elles: ils se jetèrent sur
                        mademoiselle de SaintSilvain, la mirent dans une voiture qui étoit près de
                        là; et, malgré ses cris, l'emmenèrent au plus vîte. La pauvre Anna en
                        poussoit de violens, mais en vain: personne ne se présentoit pour aller au
                        secours de son amie. Elle revint chez sa tante toujours courant: elle arriva
                        toute pautelante, sans pouvoir proférer une parole. A peine entrée, elle se
                        jeta sur un siége, et y perdit l'usage de ses sens. Madame Noriss ne voyoit
                        plus Zabeth, et ne pouvoit imaginer d'où venoit l'effroi qu'on lisoit sur le
                        visage d'Anna, malgré qu'elle fût privée de sa connoissance. Après bien des
                        soins, elle revint à elle, mais pour pousser de nouveaux cris. Sa tante lui
                        demandoit ce qu'elle avoit? où étoit Zabeth? -- Ah! ... Zabeth!.... elle est
                        perdue!.... Pauvre Zabeth!... Oh!... nous ne la reverrons plus!.... mon
                        oncle.... On ne pouvoit rien tirer d'elle que des plaintes sans suite, et
                        qui ne donnoient aucunes lumières sur le sort de mademoiselle de
                        Saint-Silvain. A la longue, elle s'expliqua plus clairement, et apprit à
                        Madame Noriss que l'on avoit enlevé Zabeth; que ce ne pouvoit être que son
                        oncle; qu'elle ne s'étoit pas trompée, et qu'elle avoit bien distingué sa
                        voix, parce qu'en s'en allant, il avoit dit: Nous la tenons. Madame Noriss
                        fut accablee de cette nouvelle. -- Pauvre enfant! pauvre enfant! Ah, M. de
                        SaintSilvain! si vous pouviez voir les malheurs qu'entraîne un moment de
                        foiblesse, vous frémiriez d'horreur! Votre femme et sa sœur, descendues dans
                        le tombeau avant le terme que la nature nous prescrit! votre infortunée
                        fille sans parens, et n'ayant d'autre espoir que l'intérêt que son sort
                        inspire à des étrangers! en proie à toutes les persécutions, et aujourd'hui
                        entre les mains d'un homme barbare et tyrannique, qui est capable de tout! </p>
                    <p> Note de l'Editeur. </p>
                    <p> Zabeth peut fournir de sages réflexions. Il est certain qu'un être de plus
                        ou de moins, introduit dans le sein d'une famille, en change toute
                        l'harmonie. Sans la Dupuis et sir John Wilton, cette histoire n'auroit pas
                        en lieu, et nous serions privés de l'avantage de la mettre sous les veux de
                        nos lectenrs. </p>
                    <p> Quand madame Noriss eut donné les premiers momens aux regrets de ce qui
                        venoit d'arriver à mademoiselle de SaintSilvain, elle envoya prier sa
                        belle-mère de se donner la peine de passer chez elle. Elle arriva aussi-tôt,
                        et sa bru lui conta l'indigne procédé de son frère. -- Mais il n'est pas
                        possible, ma fille; voilà huit jours qu'il est retourné à Londres pour des
                        affaires très-essentielles. John est brusque, mais il n'est pas méchant. --
                        Non, dit Anna, qui étoit désolée de la perte de son amie; il n'est pas
                        méchant avec les hommes, mais il l'est avec les femmes, parce qu'elles ne
                        peuvent pas.... -- Taisez-vous, ma chère Anna, dit sa tante: que veut donc
                        dire cette petite fille? -- Rien, madame: écoutez-moi, et permettez que je
                        vous reprécente ce qui peut arriver d'un pareil attentat. Mademoiselle de
                        SaintSilvain a des amis qui prendront fait et cause de ce rapt. M. de Wilton
                        risque un procès criminel, si toutefois il ne perd pas la vie; car on le
                        rejoindra tôt ou tard; et, quoiqu'il n'aime pas à se battre avec un
                        Français, il faudra qu'il fasse raison de la violence qu'il exerce sur une
                        fille qui est d'une naissance distinguée. -- Mais, en vérité, je ne vous
                        comprends pas: ma fille: est-on sûr que c'est lui qui soit l'auteur.... --
                        Oui, ma bonne maman, reprit vivement Anna; je le dirois à tout le monde,
                        parce que j'en suis sûre: je l'ai vu et entendu. Sa voix est bien
                        reconnoissable; car je ne crois pas que personne parle aussi haut dans le
                        monde! -- Je n'en reviens pas, dit madame Noriss la mère en se levant, et en
                        s'en allant avec le sang-froid qui ne la quittoit jamais; je vais lui écrire
                        une lettre trèssévère, et l'envoyer à Londres par un exprès. Adieu.... ma
                        fille.... adieu..... Anna..... </p>
                    <p> Quel flegme! dit sa bru en la regardant aller: autant le frère est violent,
                        autant la sœur est posée. Et M.rs de la Combe qui ne sont point ici!.... Que
                        faire? ... quel parti prendre?... En vérité, la tête me tourne..... Je ne
                        puis rendre tout ce qui se passe dans mon cœur! cœur! Pauvre Zabeth!... La
                        tante et la nièce ne purent dire autre chose de la journée. A chaque instant
                        un soupir se faisoit entendre, accompagné de ce mot: Pauvre Zabeth! </p>
                    <p> M. de la Combe revint de Londres avec son fils, l'un et l'autre très-bien
                        portans. Le père étoit dans une joyeuse colère contre ce Wilton; mais le
                        fils étoit rêveur. D'un caractère plus froid que son père, il étoit moins
                        pressé de se battre; mais une fois offensé, cela le touchoit profondément.
                        Il se regardoit comme joué, et nourrissoit dans son cœur le vif desir d'en
                        tirer vengeance. La pétulance de l'un et le froid de l'autre, les
                        empêchèrent de remarquer l'état dans lequel étoient madame Noriss et Anna.
                        L'absence de mademoiselle de Saint-Silvain ne les frappa pas. Comme sa
                        tristesse lui faisoit aimer la solitude, ils la crurent retirée dans sa
                        chambre. -- Que je vous conte, dit M. de la Combe, que je vous conte,
                        madame, le trait de votre oncle! Le plat personnage!... Voilà le billet
                        qu'il nous écrit.... Nous partons à la hâte... nous croyons qu'il est enfin
                        revenu à des sentimens d'honneur.... nous n'avons trouvé personne.... on ne
                        l'a pas même vu à Londres depuis huit jours qu'il est parti d'ici. Oh! je
                        jure, sur mon honneur, que, par-tout où je le trouverai, je le vilipendrai
                        d'importance, et je lui casserai mon épée sur la figure. -- Je crois,
                        monsieur, que vous ne l'avez pas trouvé. Pendant qu'il vous éloignoit d'ici,
                        il consommoit sur la pauvre Zabeth le plus noir attentat.... il l'a
                        enlevée.... -- Enlevée! .... dirent à-la-fois M.rs de la Combe! Ah, madame!
                        éclaircissez-nous cela! Madame Noriss leur dit ce qui s'étoit passé.
                        Frédérique ne put entendre ce récit, sans sortir du caractère qui lui étoit
                        naturel: il se leva, et jura avec feu que John Wilton auroit sa vie ou qu'il
                        auroit la sienne. A ces mots, les pleurs d'Anna recommencèrent de plus
                        belle. Bon Dieu! que je suis à plaindre, ditelle! Que j'avois raison de ne
                        pas vouloir aimer M. Frédérique! N'ai-je point assez de chagrins pour mon
                        amie, sans encore craindre pour vos jours!... -- Eh! vous badinez, dit M. de
                        la Combe, dont la fureur ne pouvoit se décrire: croyez-vous, ma belle
                        demoiselle, que, parce que vous aimez mon fils, il va se faire capucin? ....
                        Il faut qu'il se batte, morbleu! et tant qu'il coulera une goutte de sang
                        dans les veines du père et du fils, elle servira à tirer raison de ce.... --
                        Ah, monsieur! dit madame Noriss, calmez votre emportement; je crois qu'il
                        faudroit mieux que, comme tnteur, vous fissiez votre déposition chez un
                        juge-de-paix? -- Madame, dit-il en montrant son épée, voilà mon jugedepaix;
                        les officiers français n'en connoissent point d'autre. Vous reverrez ma
                        pupille, mais vous ne reverrez jamais ce scélérat de Wilton.... Il sortit en
                        prononçant ces mots. Frédérique s'approcha d'Anna qu'il vouloit consoler: il
                        lui dit tout ce que sa tendresse pour elle pouvoit lui suggérer; mais ce qui
                        la calma davantage, c'est qu'il lui fit envisager que sir John n'étoit pas
                        un dangereux adversaire. </p>
                    <p> Il fut rejoindre son père. Allons, mon ami, lui dit-il, prenons chacun un
                        valet; montons à cheval. Le rendez-vous est ici: il ne faut point y remettre
                        le pied, que quand Wilton aura rendu sa vilaine ame. Tu iras de ton côté, et
                        moi du mien. Partons: nous n'avons pas un moment à perdre. Ils partirent
                        effectivement, quoique la nuit fût commencée, et furent chacun de leur côte,
                        en s'informant dans tous les environs si l'on n'avoit pas vu une voiture,
                        dans laquelle étoit une jeune personne qu'on emmenoit malgré elle?
                        Laissons-les s'occuper d'une recherche aussi ifficile qu'intéressante. </p>
                    <p> Madame Noriss avoit éprouvé une secousse trop violente pour l'état de santé
                        dans lequel elle étoit. Dans la nuit même, elle eut un accès de fièvre assez
                        fort, et fut plusieurs jours plus mal qu'elle n'eût encore été. Il y avoit
                        quatre jours que messieurs de la Combe étoient partis, lorsque Noriss
                        arriva. La lettre qu'il avoit reçue de sa cousine Anna avoit réveillé dans
                        son cœur la tendresse qu'il avoit toujours eue pour sa mère. La crainte de
                        la perdre lui donna des ailes. Elle prenoit un peu de repos quand Anna
                        arriva près de son lit, en courant et en criant: Ma tante! ma tante! c'est
                        mon cousin! c'est Enneric! -- Ah, ciel! c'est vous, mon fils! lui dit-elle
                        d'une voix foible. Je vous revois donc après une année d'absence et d'oubli?
                        -- Croyez, ma tendre mère, que jamais l'oubli n'est entré dans mon cœur! --
                        Mon ami, je n'ai point envie de vous faire des reproches. Vous n'en
                        entendrez pas sortir de la bouche d'une mère qui n'a jamais cessé de vous
                        aimer, et qui est prête à oublier tous vos égaremens, si votre ame est
                        ouverte au repentir. Je n'ai qu'une question à vous faire, et vous prie de
                        m'y répondre franchement. Avez-vous été heureux? Votre cœur ne s'est-il
                        jamais fait le moindre reproche? .... -- Ma mère..... -- Répondezmoi, mon
                        fils? ..... -- Je serois fort embarrassé de vous satisfaire sur ce point;
                        car il me semble que je n'ai rien pensé et rien senti depuis le moment où
                        j'ai été jeté dans le monde. Etourdi.... enivré... j'ai joui, sans penser si
                        je jouissois. -- Où est votre lady? -- Ma lady?... -- Sans doute. Vous
                        a-t-elle suivi dans votre retour ici? -- Voilà deux mois que je suis
                        brouillé avec elle. -- Que faisiez-vous donc en France? -- J'y jouissois des
                        plaisirs que l'on ne goûte que dans ce pays. -- Et ces plaisirs vous ont
                        fait oublier...... Revenez de vos égaremens, mon ami. Faites un retour sur
                        vous-même. Rappelez dans votre cœur les vertus qu'un honnête homme doit
                        professer; et je mets en fait que, quand vous serez de sang-froid, vous
                        serez étonné de vous-même. Anna, montrez à votre cousin la chambre qui lui
                        est destinée. Il se retira avec sa cousine. Elle le fit entrer dans sa
                        chambre, et revint près de sa tante. Madame Noriss lui demanda si son fils
                        avoit vu Victoire? -- Non, ma tante. -- Eh bien, ma chère enfant, préviensla
                        de ne se pas montrer à lui; qu'il ignore que mademoiselle de Saint-Silvain
                        étoit ici. S'il t'en parloit, ne réponds pas à ses questions. Demain, de
                        bonne heure, demande-lui de t'accompagner dans la forêt, et mène-le du côté
                        de l'arbre dont tu m'as parlé. Tâche de n'y point aller avec lui; mais
                        observe ce qui se passera dans son ame, et tu m'en rendras compte. </p>
                    <p> Anna étoit si pressée de remplir les desirs de sa tante et sa petite
                        curiosité, qu'une heure après s'être endormie, elle se réveilla en sursaut,
                        croyant qu'il étoit jour, et qu'elle avoit dormi trop longtems. Quoi!
                        dit-elle en sonnant sa montre, il n'est que deux heures! Que la nuit va me
                        paroître longue! Que je suis impatiente de voir la figure que fera mon
                        cousin!... Tout en se parlant ainsi, elle se rendormit. </p>
                    <p> Mais le lendemain, de bonne heure, elle étoit debout. Elle fut frapper à la
                        porte de Noriss. -- Mon cousin, dormezvous? -- Non, dit-il; je n'ai pas
                        dormi de la nuit. -- Mais vraiment vos yeux sont gros.... Est-ce que vous
                        avez pleuré? -- Non, mais je n'ai pas dormi. Comment se porte ma mère? -- Je
                        ne l'ai pas encore vue. -- Elle a donc eu bien des chagrins? .... -- Oh!
                        beaucoup! On a cru qu'elle en mourroit. -- Qu'elle est bonne, ma mère! --
                        Pourquoi ne lui avez-vous pas écrit, puisque vous l'aimez? -- Je n'ai point
                        osé; et, quand l'envie m'en prenoit, la honte me retenoit. -- Vous avez donc
                        été bien méchant, mon cher cousin? -- Non; mais je me suis laissé aller à
                        mille plaisirs que je ne connoissois pas; et, une fois abandonné à mes
                        passions, je n'ai plus réfléchi. Le mot que ma mère m'a dit hier m'a frappé:
                        Avez-vous ét heureux? Je ne m'étois pas encore fait cette demande. Je n'ai
                        pas même pensé ce que c'étoit que le bonheur. Ne dormant pas cette nuit,
                        j'ai interrogé mon cœur; ce qui ne m'étoit pas arrivé depuis un an au moins:
                        j'y ai trouvé un vuide effrayant. Depuis que je suis en chemin pour venir,
                        ma tête a eu le tems de se réfroidir; et j'avoue que je suis comme un homme
                        qui se réveille, et qui a fait des rêves fatigans. Je suis tout étourdi.
                        Voulez-vous, Anna, venir faire un tour de promenade, en attendant qu'il
                        fasse jour chez ma mère? Anna étoit enchantée de ce que son cousin lui avoit
                        proposé: elle accepta. Ils partirent. Noriss prit la route de la forêt. Il
                        levoit la tête, et respiroit avec plaisir l'air pur du matin. -- Comme cela
                        rafraîchit mes sens! dit-il. Cela me fait un bien que je ne puis rendre: mes
                        poulmons se dilatent!........ Quelle différence avec l'air chaud que l'on
                        respire dans un spectacle ou dans un bal! On se fatigue toute une nuit; on
                        rentre harassé: on se couche; on dort d'un sommeil pesant; on se lève tard,
                        pour recommencer une pareille journée; et l'on appelle cela s'amuser!... --
                        Mais, mon cher cousin, il me semble que cela vous a plu long-tems; car, si
                        on ne vous eût pas écrit l'état de ma tante, vous y seriez encore? -- C'est
                        possible. Je ne pensois pas à revenir, j'en conviens. J'étois entraîné.....
                        un jour succédoit à un autre: je n'avois pas le tems de la réflexion...
                        Anna, attends-moi ici un moment: je m'en vais revenir. -- Bon, dit Anna, il
                        va du côté de l'arbre: je vais me cacher ici, et je verrai ce qu'il fera... </p>
                    <p> Enneric prit le chemin qui conduisoit à l'arbre où il s'étoit assis
                        plusieurs fois avec Zabeth. Il avoit l'air de chercher à reconnoître les
                        places qu'ils avoient occupées ensemble. Il regardoit de côté et d'autre
                        avec un intérêt particulier. Quand il en fut à une certaine distance, les
                        caractères qui étoient dessus frappèrent ses yeux: il avança d'un pas
                        précipité. A peine eut-il lu ce qui y étoit écrit, qu'il jeta un cri, et
                        tomba à genoux, les mains jointes. En le considérant, des larmes rouloient
                        sur ses joues. O Zabeth! ma chère Zabeth! où êtes-vous?... Venez voir votre
                        indigne amant; venez voir cet être avili qui n'est plus digne de vous. Le
                        bandeau est tombé! je me fais horreur!... O Zabeth, Zabeth! où êtes-vous? Je
                        ne suis plus votre frère, le compagnon de votre aimable enfance!... Que les
                        tems sont changés!... non pour vous; toujours chaste et constante, votre
                        cœur s'est conservé pur!... mais le mien!... Anna accourut à lui, effrayée
                        de le voir dans un si grand chagrin. -- Qu'avezvous, mon cousin? -- Où est
                        Zabeth? dit-il avec l'air égaré. -- Elle n'est point ici. -- Elle y est donc
                        vonue? -- Oui, mon cousin. -- Où est-elle? -- Elle est bien à plaindre! --
                        Zabeth à plaindre!... dites, dites, ma cousine, où est-elle? Il faut que je
                        la voie sur-le-champ, et que je meure à ses pieds! -- Je ne puis vous le
                        dire, je l'ignore. Il n'en demanda pas davantage. Il laissa là sa cousine,
                        et se mit à courir comme un fou jusqu'à la maison de sa mère. Sans
                        s'informer s'il pouvoit entrer, il se précipita dans son appartement, tira
                        brusquement les rideaux de son lit, et d'une voix altérée: Où est Zabeth?
                        madame, dites-moi où elle est? ou votre fils va périr. -- Comment! mon cher
                        Noriss, lui dit sa mère, vous serez toujours fougueux dans vos sentimens? --
                        Je n'ai pas besoin de conseils, madame: mon cœur me donne les seuls que je
                        puisse suivre. Il faut que je la voie, que je me jette à ses pieds, et que
                        j'y meure de regrets. Je n'oserois jamais lui demander pardon, je n'en
                        mérite pas... je ne mérite que la mort.... -- Asseyez-vous, mon fils:
                        écoutez-moi. -- Je n'ai pas le loisir de vous entendre... Pardonnez, ma
                        mère, à mon impatience; mais ce n'est pas là du tout le moment d'une
                        conversation; il faut que je voie Zabeth.... -- Mais enfin, mon fils, si
                        vous êtes fou, je ne peux y rien faire; en un mot, j'ignore où elle est:
                        votre oncle l'a enlevée .... -- Enlevée!... mon oncle!... lui! Zabeth! où
                        sont-ils? -- Vous ne me donnez pas le tems de rien expliquer: messieurs de
                        la Combe sont à leur poursuite. -- A leur poursuite! Frédérique! ô mon ami!
                        je te reconnois là! Que je suis encore coupable envers toi! Madame, je pars,
                        je vais chercher aussi à découvrir ma tendre Zabeth. Mais où irez-vous, mon
                        fils? Voilà quatre jours qu'ils sont partis; ils reviendront d'un côté,
                        quand vous irez de l'utre, et vous éloignerez le moment de la revoir. --
                        Vous avez raison; mais, dans le trouble où je suis, je ne puis rester en
                        place... il faut que j'aille absolument... -- Mon cher fils! calmez-vous, au
                        nom de l'amitié que j'ai pour vous! Ecoutez le récit des malheurs de cette
                        intéressante fille; sans vous, elle en eût eu moins. Si, au lieu de vous
                        lier avec des gens perdus de mœurs, vous fussiez resté près de moi, nous
                        l'aurions sauvée de bien des peines! Hélas! vous avez manqué la perdre pour
                        jamais!.... Asseyez-vous, mon cher ami. -- Non, madame. Je cède à vos
                        raisons: je vais écouter le récit que vous allez faire, mais je l'écouterai
                        debout; car, dans la position d'esprit où je suis, il m'est impossible de
                        rester en place. Abrégez, je vous prie, le plus que vous pourrez. Ce qui la
                        regarde vous intéresse donc bien peu?.... -- Pardonnez-moi: quand vous aurez
                        fini, si elle n'est pas de retour, je vous préviens que rien ne m'arrête: je
                        pars, et vais de mon côté m'informer de ce qu'elle est devenue. </p>
                    <p> Anna arriva dans ce moment, et gronda son cousin de l'avoir laissée seule
                        ainsi. Il ne lui répondit rien, et marchoit à grands pas dans la chambre.
                        Tous ses gestes annonçoient l'agitation de son esprit. On apporta un
                        bouillon à madame Noriss, et le thé pour son fils et sa nièce. -- Vous allez
                        déjeûner, ma mère? Vous n'allez donc pas me commencer l'histoire de Zabeth?
                        -- Mais, mon ami, il faut que toi-même tu déjeûnes? -- Moi? je ne veux rien
                        manger avant de l'avoir vue. -- Quelle folie! O mon fils! que l'on fait de
                        sottises avec une tête comme celle-là! Mais où allez-vous? -- Tenez, ma
                        mère, si vous allez vous amuser à me faire des sermons, je vais prendre un
                        cheval et partir. -- Vous allez à Paris, mon cousin? -- A Paris, moi! Je
                        voudrois que la foudre m'eût écrasé le jour où l'envie m'a pris de quitter
                        ma mère! -- Que voulez-vous donc, mon cher Enneric? -- Je veux, madame, que
                        vous me parliez de Zabeth; que vous ne me parliez que d'elle, ou je cours la
                        chercher. Madame Noriss, pour satisfaire à l'impatience de son fils, se hâta
                        de prendre son bouillon, et commença le récit des malheurs de mademoiselle
                        de SaintSilvain. Il l'écouta, comme il l'avoit dit, debout et dans une
                        agitation continuelle. </p>
                    <p> Elle en étoit à l'endroit où, au pouvoir de Dupuis, elle ne savoit par quel
                        moyen échapper à la prison dans laquelle on la tenoit enfermée, quand on
                        annonça madame Noriss la mère. Elle entra, en demandant pourquoi son cher
                        petit-fils n'étoit pas venn la voir, puisqu'il étoit arrivé de la veille? --
                        Madame, dit-il, je répondrai à cette question quand ma Zabeth sera hors de
                        prison. Eh bien, ma mère? -- Comment, hors de prison? est-ce que mon frère
                        l'a fait mettre en prison? -- Je voudrois bien voir cela, dit Noriss: est-ce
                        qu'il auroit cette audace? -- Mais expliquez-vous, mon fils? -- Je n'ai pas
                        le tems de vous dire tout cela: j'écoute ma mère; cela est beaucoun plus
                        intéressant. -- Mais, ma fille, est-ce que votre fils est devenu fou depuis
                        son vovage à Paris? -- Non, dit-il; c'est avant que je le suis devenu: c'est
                        quand j'ai suivi les perfides conseils de monsieur votre frère, et que je me
                        suis laissé éblouir par l'argent qu'il m'a prodigué. Il a séduit ma crédule
                        jeunesse; il m'a égaré, il m'a perdu: j'ouvre enfin les veux, et je vois
                        avec horreur le précipice dans lequel il m'avoit jeté. -- Mon fils, dit
                        madame Noriss, jugez-vous moins sévèrement. A dix sept ans, on peut tomber
                        dans bien des erreurs; et quand on en revient à dix-huit et demi, le mal
                        n'est pas grand. L'expérience que vous avez acquise vous sera utile pour ne
                        plus vous rendre coupable des mêmes fautes. -- Je n'entends rien à tout
                        cela, dit la vieille madame Noriss. Je me retire, car il paroît que vous
                        êtes dans de grandes explications. Comme vous parlez français, et que je ne
                        suis pas familière avec cette langue, je ferai aussi bien de m'en aller.
                        Adieu, mes enfans. J'espère, mon fils, que vous viendrez me voir. Enneric la
                        salua respectueusement, et fut fort charmé de s'en voir débarrassé. Sa mère
                        continua l'histoire qu'elle avoit commencée. </p>
                    <p> Il ne put entendre le récit des infortunes de sa chère Zabeth sans verser
                        des larmes. -- Voilà, dit-il on les ramassant avec ses doigts sur ses joues,
                        voilà les premières larmes qui sortent de mes yeux. C'est d'aujourd'hui
                        seulement que je sais qu'un homme peut pleurer. Qu'elles sont amères! mais
                        qu'elles seroient douces, ô Zabeth! si, en vous prouvant mon repentir, je
                        pouvois obtenir mon pardon! -- Vous l'obtiendrez, mon ami, lui dit sa mère.
                        Vous êtes aimé tendrement; et on pardonne tout à l'homme qui nous est cher.
                        Un bruit de voiture empêcha madame Noriss de continuer. Polly, sa
                        femme-de-chambre, entra, et lui annonça M. de la Combe, qui avoit l'air
                        blessé. Enneric ne fit qu'un saut pour aller le recevoir. Ils montèrent
                        ensemble. -- Quelle nouvelle, monsieur? dit-elle aussi-tôt qu'elle le vit.
                        -- Aucune, madame; ma maudite goutte m'a repris, et j'ai été obligé de
                        prendre une voiture pour revenir. Mais mon fils vous rendra avant peu bon
                        compte du Wilton. Il est sur ses traces. Vous voilà donc, jeune homme?
                        dit-il à Noriss. On a bien de la peine à vous avoir pour vous marier à une
                        belle et tendre fille? -- Ah, monsieur! ménagez-moi: vous me voyez honteux
                        de mes égaremens..... -- C'est une folie; il n'y faut plus penser. Je l'ai
                        dit à madame votre mère: étourderie de jeunesse; le cœur n'étoit pas gâté.
                        J'étois sûr qu'une fois revenu ici, vous reprendriez vos premières chaînes.
                        -- Monsieur, dit Noriss, si vous me disiez où je pourrois rejoindre mon ami,
                        je partirois sur l'heure pour l'aider à retrouver Zabeth? -- Il n'a pas
                        besoin de vous: un neveu ne doit pas se mêler de cette affaire-là.
                        Savezvous, mon ami, que votre oncle ne se bat pas souvent? -- J'en rougis de
                        honte, monsieur, et cela ne fait qu'accroître le mépris qu'il m'inspire. --
                        Mais votre ami le fera battre, je vous en préviens; on nous en rapportera le
                        nez et les oreilles. Je lui ai dit que je ne voulois le revoir que muni de
                        ces bijoux-là. Je suis fâché de vous parler ainsi; mais il nous a manqué de
                        façon à ne pouvoir faire autrement; et Frédérique est trop homme d'honneur,
                        pour laisser là une pareille affaire, sans parler qu'il nous doit compte de
                        l'enlèvement de mademoiselle de Saint-Silvain. Restez avec nous en
                        attendant, et, pour passer le tems, vous me conterez vos fredaines: cela me
                        rappelle mon jeune tems. J'ai été, tel que vous me voyez, l'acteur de plus
                        d'une aventure galante. -- Ah, monsieur! de grace, laissez-moi oublier, s'il
                        est possible, toutes les sottises que j'ai faites? -- Vous n'en vaudrez que
                        mieux apès, jeune homme. Il faut connoître la laideur du vice, pour aimer la
                        vertu d'une amitié solide. J'ai été trèsextravagant, et pourtant je me suis
                        très-bien conduit avec ma femme. Madame de la Combe n'a jamais eu à se
                        plaindre de moi; et vous n'auriez pas mademoiselle de Saint-Silvain, si je
                        n'étois sûr de vos principes. -- Je conçois ce que vous me dites, si mes
                        folies n'avoient pas été la cause des violens chagrins qu'elle a éprouvés:
                        si je n'avois pas eu la barbarie de l'oublier dans le moment où je lui étois
                        le plus nécessaire, je me pardonnerois aisément; mais j'ai vraiment été
                        coupable avec la plus aimable des femmes, et celle qui méritoit le mieux
                        tous mes hommages. </p>
                    <p> Noriss sentit qu'effectivement sa position étoit délicate, et qu'il ne
                        pouvoit prendre fait et cause contre un oncle dans une circonstance
                        pareille. Il céda donc aux conseils de M. de la Combe, et resta. Pour
                        charmer son impatience, il s'amusa à jeter sur la toile une allégorie pour
                        mettre à la place de ce que Zabeth avoit gravé sur l'arbre de la forêt de
                        Wapping. On le voyoit à genoux devant mademoiselle de Saint-Silvain, qui,
                        d'une main, conduite par l'amour, arrachoit le bandeau que la folie tenoit
                        sur ses veux: dans le lointain, on distinguoit le temple de l'hymen, et la
                        vertu leur en montroit montroit la route. Il suspendit cette esquisse à
                        l'arbre chéri, effaça tout ce qui y étoit gravé, et ne laissa subsister que
                        les chiffres. </p>
                    <p> M. de la Combe, qui étoit revenu depuis deux jours, commençoit à
                        s'impatienter du retard de son fils. -- Il devroit être de retour,
                        disoit-il; je l'ai quitté qu'il n'avoit plus qu'une demi-journée à faire
                        pour se rendre où étoit Wilton. Nous nous sommes séparés en partant d'ici;
                        et les mêmes renseignemens que nous avons reçus nous ont mis sur la même
                        route. Un paysan nous avoit dit qu'il étoit resté dans une ferme, à quatre
                        milles d'où nous étions, parce que la jeune personne étoit malade..... --
                        Malade? ..... dit Noriss. Mais, monsieur, vous ne m'aviez pas dit cela? --
                        Non sans doute; c'étoit inntile. D'après le calcul que j'ai fait, je
                        comptois les voir de retour hier. S'ils ne sont pas revenus ce soir, demain,
                        de grand matin, tous nous nous mettrons en route. Je commence à être inquiet
                        pour mon fils et pour mademoiselle de Saint-Silvain. Un poltron est plus à
                        craindre qu'un brave homme, parce qu'il emploie la trahison. -- Mais partons
                        sur-le-champ? disoit Noriss. -- Non, mon ami, pas avant demain, s'il vous
                        plaît. Je commence à me mieux sentir, et je vous promets que nous serons en
                        route de bonne heure. Ils passèrent le reste de la journée dans une
                        inquiétude affreuso. La bonne Anna prenoit les mains de son cousin en
                        pleurant, et lui disoit que si elle avoit le malheur de perdre son cher
                        Frédérique, elle en mourroit de chagrin! Accablé ohacun de leurs peines, ils
                        se retirèrent de bonno heure dans leur appartement. </p>
                    <p> A une heure du matin, on entendit frapper à grands coups à la porte de
                        derrière. Chacun fut promptement sur pied. Enneric fut le premier en bas: il
                        arracha les clefs de la main du valet, qui alloit trop doucement à son gré,
                        et se jeta sur la porte pour l'ouvrir. La palpitation de son cœur lui
                        coupoit la respiration. Il voit une voiture; il se précipite à la portière:
                        il lui est impossible de proférer une parole: il touche une main de femme,
                        la saisit avec violence, l'arrache de sa place, la prend dans ses bras, et
                        s'enfuit avec jusqu'à la chambre basse, dans laquelle il y avoit de la
                        lumière. -- Ciel! ce n'est pas Zabeth! Où est-elle? dites? .... dites? ....
                        où est-elle? .... -- Dans la voiture, monsieur, répond cette femme. Il
                        retourne, et, plus prompt que l'éclair, il étoit à la portière, que
                        mademoiselle de Saint-Silvain ne commençoit qu'à mettre le pied sur le
                        brancard. Sa foiblesse l'empêchoit d'aller plus vîte. Il la saisit, et
                        l'enlève. En traversant la cour, il la pressoit contre son sein, et disoit
                        d'une voix étouffée: Zabeth! ma chère Zabeth! c'est vous!.... vous que je
                        tiens contre ce cœur qui vous adore! Mademoiselle de Saint-Silvain poussa un
                        soupir, pencha sa tête sur l'épaule de Noriss, et y resta presque sans
                        sentiment. Il la posa sur un siége, et se précipita à ses genoux. Tout ce
                        que je viens de dire avoit été si prompt, que MM. de la Combe et madame
                        Noriss, qui se portoient mieux, ne faisoient que d'entrer dans la salle,
                        quand Enneric parut chargé de son précieux fardeau. -- Où est mon fils? dit
                        M. de la Combe d'un ton ému. Monsieur, dit la femme qui accompagnoit Zabeth,
                        il nous suivoit à cheval: je suis étonnée qu'il ne soit pas ici. Comme elle
                        finissoit de parler, Frédérique se présenta sur la porte. Son père vola dans
                        ses bras; et le pressant tendrement: Viens, mon ami, viens...... Que tu m'as
                        inquiété!.... et, en lui tâtant le corps, n'es-tu pas blessé? -- Non, mon
                        père; je me porte très-bien. Je vous conterai tout cela. Secourons
                        mademoiselle de Saint-Silvain: elle a besoin de renos. Et où est miss Anna?
                        -- Me voilà, dit-elle toute tremblante; je n'osois paroître, dans la crainte
                        de quelque fâcheuse nouvelle. Il lui baisa la main, la porta sur son cœur,
                        et lui jura qu'il n'avoit pas été un moment sans penser à elle. Il n'avoit
                        pas vu Noriss, qui, aux pieds de mademoiselle de Saint-Silvain, inondoit ses
                        mains de ses larmes, en les couvrant de baisers. Il étoit caché par madame
                        Noriss et ses femmes, qui donnoient des secours à cette infortunée. -- Vous
                        voilà, Enneric? Que vous nous cansez de maux! -- Ah, mon ami! dit-il en se
                        relevant et en se jetant à son cou, que je t'ai d'obligations! Que je
                        t'aime! Me pardonnes-tu? ..... Il faut que tout ce que j'aime me pardonne!
                        Zabeth, toi, ma mère, il faut que tout le monde oublie mes torts, ou il faut
                        me tuer! Je ne pourrois vivre sous le poids de l'indifférence. -- Tenez, dit
                        Frédérique en montrant mademoiselle de SaintSilvain, voilà l'objet dont serl
                        vous devez obtenir votre absolution. Elle est bien irritée contre vous!
                        Pendant cette scène, le médecii que l'on avoit été réveiller, arriva. </p>
                    <p> Il ordonna que l'on mît Zabeth au lit, et qu'on la laissât reposer. Elle
                        avoit beaucoup de fièvre et une oppression considérable. Elle avoit recouvré
                        tout-à-fait sa connoissance; mais elle tenoit sa main sur ses yeux, et avoit
                        l'air de craindre la vue d'Enneric. Madame Noriss lui dit: Ma chère fille,
                        votre frère est là: voulez-vous lui permettre de s'approcher? Elle ne
                        répondit rien, et ne fit aucun signe. -- Allons, dit le docteur, il faut la
                        porter au lit; je vous dis que le poulx est dans un état alarmant: elle
                        pourroit reperdre de nouveau la connoissance. -- Je vais la porter, dit
                        Enneric: je ne souffrirai pas que personne la touche. -- Mais, mon fils....
                        -- Il n'y a pas de mais .... ma mère; personne n'a plus de droits sur elle
                        que moi: je l'ai retrouvée, je ne la quitterai plus; c'est mon bien. Il la
                        prit dans ses bras, et l'emporta comme une plume. Il étoit arrivé dans sa
                        chambre avant tout le monde: il la posa doucement sur son lit, et prit sur
                        sa bouche le plus doux baiser. Voilà, dit-il avec feu, le premier baiser de
                        l'amour! Oui, ma Zabeth, je sens à ce qui se passe dans mon ame, que je n'ai
                        jamais cessé de t'adorer! Les personnes qui entrèrent l'empêchèrent d'en
                        dire davantage. Mademoiselle de Saint-Silvain, pâle et foible, ne pouvoit
                        proférer une parole: ses yeux baignés de larmes étoient attachés sur Noriss.
                        -- Pleurez, pleurez, mademoiselle, dit le médecin; cela ne peut que vous
                        soulager. Allons, que tout le monde sorte, continua-t-il, et qu'on la mette
                        au lit. -- Moi, je ne sors pas, dit Noriss: c'est ma femme, c'est ma sœur,
                        c'est mon amie; et tout l'univers ne me feroit pas sortir d'auprès d'elle!
                        -- Mais, mon fils, dit sa mère, ayez de la raison?... vous avez manqué la
                        faire mourir en l'abandonnant; voulez-vous causer sa mort, après l'avoir
                        retrouvée, en lui faisant éprouver des émotions qui peuvent être dangereuses
                        dans l'état où elle est? Vous reviondrez quand elle sera au lit? -- Eh bien,
                        je m'en vais.... mais je veux lui dire un mot avant de sortir. Il falloit
                        bien y consentir. Il vint près de son lit: elle lui tendit la main. -- O
                        ciel! elle me pardonne! ma chère Zabeth.... ma tendre amie!.... Il couvrit
                        sa main de baisers.... et, s'approchant d'elle, il lui dit tout bas: Songe,
                        divine femme, que je suis ton époux, et que mon cœur n'a jamais cessé d'être
                        à toi!.... Il lui prit encore un baiser, et s'en alla, comme un homme égaré.
                        -- Voyez, dit M. de la Combe, l'aime t-il?... j'en étois sûr.... Vous serez
                        heureuse, ma belle pupille; c'est moi qui vous le dis, et vous savez que je
                        ne me trompe jamais.... Enfin, tout le monde sortit. </p>
                    <p> Madame Noriss resta avec Anna, Victoire et une autre femme. On déshabilla
                        mademoiselle de Saint-Silvain avec précaution: on la coucha, et on lui fit
                        prendre ce que le médecin avoit ordonné. Sa foiblesse étoit si grande,
                        qu'elle ne pouvoit dire une parole. Elle témoigna sa reconnoissance, en
                        serrant légèrement la main de madame Noriss et d'Anna. Cette dernière voulut
                        passer le reste de la nuit près de son amie: sa tante y consentit et se
                        retira. A peine étoit-elle sortie, qu'Enneric entra tout doucement. Les
                        rideaux du lit étoient tirés: il fit signe de la main que l'on ne parlât
                        pas, et se mit sur un siége, à côté de sa chère Zabeth. Il resta là, sans se
                        permettre le moindre mot. Le jour commençoit à être grand: il fit signe à sa
                        cousine de voir si elle dormoit. Anna s'approcha, et lui dit qu'oui. Il
                        hasarda de la regarder. -- Grands Dieux! qu'elle est belle! comme ses traits
                        se sont formés! Voilà donc cet ange que j'ai quitté pour des femmes perdues!
                        -- Mais taisez-vous donc, mon cousin; vous allez la réveiller? Il garda le
                        silence; mais il ne pouvoit arracher ses yeux de cet objet si intéressant.
                        Zabeth, en ouvrant les siens, vit son amant: une légère rougeur colora ses
                        joues: elle soupira: il n'osoit lui parler, mais il ne détournoit pas ses
                        regards. Anna lui demanda si elle avoit besoin de quelue chose? Elle demanda
                        madame Noriss; Victoire fut la chercher. Quand elle entra, elle fut fort
                        étonnée de voir son fils. -- Que faites-vous ici, mon ami? -- Ma mère, j'ai
                        resté près d'elle; mais je n'ai pas dit un mot: demandez à ma cousine, à
                        Victoire, à Polly? -- Que voulez-vous, ma chère fille? -- Madame, dit
                        Zabeth, je voudrois que M. Noriss se retirât, et nous laissât seules? --
                        Allez, mon fils, et laissez-nous un moment. -- Vous me chassez donc,
                        Zabeth?... Voulez-vous ma mort?... dites-le .... vous serez bientôt
                        satisfaite... -- Allez, dit sa mère, et soyez tranquille: je me charge de
                        faire votre paix. Il prit sa mère à bras le corps, et la baisa de tout son
                        cœur. -- O ma mère! je vous devrai encore une seconde fois la vie!.... </p>
                    <p> Quand mademoiselle de Saint-Silvain le vit sorti, elle tendit la main à
                        madame Noriss; et, en la regardant de l'œil le plus tendre, faites-moi un
                        plaisir, madame; je vous le demande avec instance? Monsieur votre fils
                        est-il revenu ici de lui-même? Comme un petit mensonge n'étoit que pour un
                        plus grand bien, madame Noriss n'hésita pas à le faire. -- Oui, ma chère
                        fille; il a fait de sages réflexions, et est revenu à la vertu. Vous voyez
                        que son cœur est toujours à vous? -- Ah, ma tendre mère! que ce que vous me
                        dites-là me fait de bien! il m'est donc permis de croire au bonheur! Je n'ai
                        jamais été si heureuse! j'ai acheté la félicité par bien des sacrifices!
                        mais peut-on la paver trop cher!.... </p>
                    <p> Le médecin arriva, et fut fort étonné de trouver la malade on ne peut mieux,
                        à cela près de la foiblesse qui étoit extrême. Noriss étoit derrière ses
                        talons, qui écontoit ce qu'il disoit. -- Il n'y a que de la foiblesse,
                        dit-il; je me charge de la porter où elle voudra aller. Ma chère et
                        très-chère amie! me voilà près de vous, pour faire tout ce qu'il vous plaira
                        de m'ordonner.... voyez en moi votre frère, votre amant, votre époux!... Le
                        docteur se retourna en riant: -- Mademoiselle, je vois que mon ministère
                        vous est très-inutile? monsieur est le meilleur médecin que vous puissiez
                        avoir: je me retire, et ne doute pas qu'avant peu vous ne jouissiez d'une
                        santé parfaite. Il salua tout le monde de l'air le plus gracieux, et s'en
                        fut. Madame Noriss demanda à Zabeth si elle vouloit voir le reste de la
                        société, et permettre que l'on prît le thé dans sa chanbre? -- Volontiers,
                        dit-elle, ma chère maman; il v a long-tems que je n'ai eu le bonheur de voir
                        réuni dans le même lieu tont ce qui est cher à mon cœur: il ne manque ici
                        que ma bonne tante.... Sa voix s'attendrit en finissant ces mots. Paix.....
                        paix.... dit Enneric; ne pense point à cela, ma chère belle; laisse ton ame
                        se livrer toute entière au bonheur présent. Pourquoi empoisonner par des
                        souvenirs douloureux le plus beau moment de notre vie?... Nous voilà réunis
                        pour ne nous quitter qu'à la mort..... Je veux, ma chère et tendre Zabeth,
                        te tenir lieu de tout, et te faire oublier, à force d'amour et de soins, les
                        chagrins qui ont assailli l'aurore de ta vie!.. Mademoiselle de
                        Saint-Silvain tourna sur lui des yeux pleins d'amour et de larmes, et ne lui
                        répondit que par le soupir le plus tendre. </p>
                    <p> Madame Noriss avoit fait avertir messieurs de la Combe, et ordonné qu'on lui
                        apportât le thé dans la chambre de abeth. Quand Enneric les vit, il fut se
                        jeter dans les bras du père et du fils, et les serra tour-à tour avec
                        l'expression de la plus tendre reconnoissance. -- Bon jeune homme, dit M. de
                        la Combe, j'aime votre pétulante franchise; je goûte en ce moment le plus
                        vif plaisir; vous allez faire le bonheur de la plus intéressante fille qui
                        soit au monde! Mon fils va s'unir à une bonne et ingénue créature qui l'aime
                        aussi de tout son cœur. Madame (en s'adressant à madame Noriss), voulez-vous
                        me faire l'honneur d'accepter mes hommages? Vous êtes encore, j'en conviens,
                        trop jeune et trop jolie pour un vieux grenadier; mais son cœur est loyal,
                        et vous est tout dévoué. Laissons l'amour unir cette bouillante jeunesse;
                        que l'estime nous lie, et serre les nœuds que je vous offre de former.
                        Devenone les père et mère de ces quatre aimables enfans: ne faisons plus
                        qu'une famille? ... -- Ah!... oui.... oui..... maman!... madame!......
                        disoient tous ensemble Enneric, Zaheth, Anna, Frédérique; trois étoient à
                        ses pieds et tenoient ses genoux embrassés; mademoiselle de SaintSilvain, de
                        son lit, lui tendoit les bras; M. de la Combe se tenoit incliné sur sa
                        canne, ne pouvant se mettre à genoux, à cause de sa goutte. -- Allons,
                        madame, j'attends, dans cette humble posture, la réponse que vous allez me
                        faire?.... Madame Noriss, confuse, embarrassée, s'étoit jetée sur un siége,
                        et, son mouchoir sur son visage, balançoit à répondre. Chacun étoit resté
                        dans la même posture, et attendoit ce qu'elle alloit dire. Elle sortit de sa
                        rêverie, fit retirer tous ces aimables enfans; et, en tendant la main à M.
                        de la Combe, elle lui dit: Monsieur, malgré le vœu que j'avois fait de ne
                        plus former d'engageinent, en faveur de l'estime que vous m'inspirez, et de
                        l'intérêt que je prends à cette jeunesse, j'accepte votre proposition;
                        unissons-nous pour veiller à leur bonheur commun. J'avois pourtant bien
                        promis, dit-elle en soupirant, de ne jamais reprendre de mari. -- Ma foi,
                        madame, dit M. de la Combe, c'est à-peu-près la même chose... Je vous
                        tromperois, si je vous promettois...... Noriss et Frédérique se mirent à
                        rire. -- Riez, riez, jeunes gens, vous en viendrez là aussi...... On ne peut
                        pas avoir été et être...... Il baisa la main de madame Noriss, et se
                        retournant du côté de son fils: -- Allons, monsieur, rendez vos hommages à
                        votre bellemère? -- Et moi, à mon beau-père, dit Enneric, en s'aporochant de
                        lui. -- Viens, viens, mon ami: je t'aime, en vérité, autant que mon fils.
                        Dis-moi? as-tu goûté autant de plaisir depuis que tu fais des folies, que tu
                        viens d'en avoir dans ce moment? -- Ah, jamais! dit Enneric; ne me parlez
                        pas de cela, je vous prie? -- Je te crois; va, mon ami, rien n'égale le
                        bonheur dont on jouit au sein de la vertu; tout ce qui entraîne avec soi des
                        remords ne procure jamais à l'ame de vraies jouissances. </p>
                    <p> Le thé étoit prêt. -- Ha ça, dit M. de la Combe à son fils, conte-nous un
                        peu ce que tu as fait de ce butor de Wilton? -- Je vais, dit Frédérique,
                        vous mettre au fait de ce qui s'est passé; et, pour éviter à mademoiselle de
                        Saint-Silvain la peine de vous dire ce qui la regarde, je vais vous conter
                        ce qui lui est arrivé jusqu'au moment où j'ai eu le bonheur de la délivrer
                        des mains de cet homme méprisable. </p>
                    <p> „Quand il se fut emparé d'elle dans la forêt, il la fit entrer dans une
                        chaise peu éloignée. Elle remplissoit l'air de ses cris. Il ordonna que l'on
                        s'enfonçât dans une route isolée; et là, il lui mit un mouchoir sur la
                        bouche, et vouloit la maltraiter: ce fut un de ses valets qui l'empêcha de
                        se livrer à cette infamie. Il continua de l'emmener ainsi jusqu'au village
                        où vous savez (dit-il à son père) que nous nous sommes rejoints. Plusieurs
                        hommes qui travailloient dans le bois furent témoins de ce qui s'étoit
                        passé, et nous donnèrent des renseignemens sur la route qu'avoit prise la
                        voiture. Nous prenions quelques rafraîchissemens dans une ferme; et un homme
                        nous dit que Wilton avoit été obligé d'arrêter chez des paysans, parce que
                        la jeune personne que l'on emmenoit étoit malade; mais la meilleure raison,
                        c'est u'il y avoit un rayon de cassé à la roue de la voiture; car il
                        s'inquiétoit fort peu de la santé de sa prisonnière. Comme mon père se
                        sentoit tourmenté de sa goutte, je ne voulus pas sonffrir qu'il vînt avec
                        moi. Je n'étois qu'à quatre milles de l'endroit que l'on nous avoit indiqué,
                        et je me trouvois suffisant, avec mon domestique, pour mettre à la raison
                        sir John Wilton; j'exigeai done qu'il revînt ici, et ne perdis pas un moment
                        pour me rendre où il étoit; je fis ensorte de n'arriver qu'à la nuit; je
                        demandai à une vieille femme qui jasoit avec une autre, si elle ne pouvoit
                        pas m'indiquer la maison où étoit une jeune personne malade, que l'on avoit
                        amenée dans une chaise de poste? -- Ne m'en parlez pas, dit-elle; cela
                        feroit saigner le cœur d'un tigre. Elle a beau se désoler, rien ne touche lo
                        méchant homme qui est avec elle: il la traite si durement, que cela fait
                        même peine à ses valets. Voyez-vous cette maison à main gauche, où il y a
                        sur la porte un petit onfant qui joue avec un gros chien? El bien, c'est là;
                        mais vous ne pourrez voir la jeune Miss; car il l'a fait enfermer dans une
                        chambre haute, pendant que l'on raccommode sa voiture: il s'en est rendu le
                        gardien; personne ne peut seulement lui porter une tasse de thé. Je
                        frémissois d'indignation; je dirigeai mes pas vers la maison qui m'étoit
                        indiquée; je fis demander, par mon valet, à parler à quelqu'un? Il vint un
                        homme entre deux âges. N'est-ce point chez vous qu'un gentilhomme a pris
                        gîte? -- Oui, monsieur. -- Voulez-vous lui dire que quelqu'un demande à lui
                        parler seul à seul? -- Oui, monsieur. Au bout d'un moment, il revint me dire
                        qu'il refusoit de descendre, parce qu'il n'avoit à parler à personne. -- En
                        ce cas, lui dis-je, je vais y aller. -- Monsieur, il m'a défendu de laisser
                        entrer qui que ce fût dans la maison. Je lui montrai un pistolet, et lui dis
                        que j'étois déterminé à user de la force, si on ne vouloit pas céder de
                        bonne grâce. A ces mots, l'homme se dérangea, et me laissa le passage libre.
                        Je demandai une lumière pour me gnider: j'entendis Wilton qui juroit après
                        un valet. Je montai l'escalier au haut duquel j'entendois sa voix. Je le
                        trouvai armé de deux pistolets à la porte d'une chambre: toute sa figure
                        annonçoit une violente fureur. Aussi-tôt qu'il me vit, il tira sur moi un
                        coup de pistolet: il me manqua. Il en tira un second, mais pas plus
                        heureusement. -- Vil assassin! lui dis-je en mettant le bout du mien sur sa
                        poitrine, si je n'avois pas plus d'honneur que toi, je profiterois de ce que
                        tu es sans armes, pour t'ôter ta détestable vie. Ouvremoi cette porte, et
                        rends-moi mademoiselle de Saint-Silvain? -- Tu ne l'auras pas, bêlitre, me
                        dit-il en levant sur moi son poing: tu ne l'auras que quand Wilton ne sera
                        plus. -- Eh bien, descends, lui dis-je: viens me faire raison de tes
                        attentats sur cette respectable fille, et le sort des armes en décidera
                        ..... -- Je te dis que je ne me bats pas avec les grenouilles de ton pays. A
                        moi!... Patrice!... Paul!... -- Quoi, coquin! tu appelles tes valets? ....
                        Ils vinrent: il leur ordonna de me jeter à bas de l'escalier. Je m'adossai
                        contre le mur, et dis que le premier qui m'approcheroit le payeroit de sa
                        vie.... J'entendois, pendant ce tems, les plaintes et les gémissemens de
                        mademoiselle de Saint-Silvain. Le sort qui la persécutoit sans relâche, me
                        donnoit le courage de ne point craindre mes trois assaillans. Wilton, qui
                        vit ses domestiques balancer, et ne point oser m'approcher, vint sur moi
                        comme un furieux. J'eus beau lui présenter mon pistolet; quoiqu'un lâche
                        pense que tout le monde lui ressemble, il avoit apparemment assez bonne
                        opinion de mon honneur, pour ne pas craindre pour sa vie. Il voulut me
                        saisir saisir le bras: je vis qu'il n'y avoit pas moyen de résister à ses
                        infames projets, si je ne tirois pas sur lui, et que j'allois être précipité
                        au bas de l'escalier. Je tirai de façon à ne faire que le blesser; mais,
                        malgré mes précautions, il fit un mouvement, et reçut la balle dans le
                        miliou du corps..... -- Que je te plains!..... dit M. de la Combe en
                        frappant sur la table avec force; que je te plains, d'avoir été obligé d'en
                        venir là!..... Mais ce diable d'homme ne vouloit pas se battre. -- Me
                        pardonnez-vous? dit Frédérique à Noriss en lui tendant la main. -- Ah, mon
                        ami! je n'eusse pas pardonné à mon oncle de t'avoir assassiné; et ceci
                        n'étoit qu'à ton corps défendant. -- Que de désastres!.... que de désastres!
                        ...... disoient madame Noriss et Anna. Que j'ai de regrets, disoit
                        mademoiselle de Saint-Silvain, d'être la cause de tant de malheurs! .... --
                        Calme-toi, lui disoit Enneric, calme-toi, ma chère Zabeth! J'en aurois fait
                        autant pour te ravoir des mains de cet homme barbare! Il se fit un silence
                        assez long. Cet événement, quoique naturel, fatiguoit toutes ces ames
                        délicates...... -- Eh bien! dit M. de la Combe en rompant le premier le
                        silence, dis-nous le reste? </p>
                    <p> -- Je n'entreprendrai point, continua Frédérique, de vous peindre ce qui se
                        passa en moi, à la vue du corps sanglant de Wilton qui rouloit au bas de
                        l'escalier. Je frémis.... Ses valets s'enfuirent: pas un valet ne prit fait
                        et cause de ce qui venoit d'arriver à leur maître. Je fis do vains efforts
                        pour entrer dans la chambre où étoit mademoiselle de Saint-Silvain: la porte
                        étoit fermée. Je lui demandai de m'ouvrir, et elle ne me répondit pas.
                        J'appelai le maître, qui, tout tremblant, vint m'apporter un marteau pour
                        faire sauter la serrure. Nous entrâmes, et la trouvâmes sur son lit, sans
                        connoissance. Elle avoit eu la fièvre depuis deux jours qu'elle étoit au
                        pouvoir de Wilton; et la frayeur qu'elle éprouva en m'entendant parler, la
                        mit dans cet état. Craignant le combat que je lui avois proposé, le bruit de
                        mon arme lui fit croire que j'étois tombé sous ses coups. La femme et les
                        filles du maître arrivèrent; et, à force de secours, on la rappela à la vie.
                        Lorsque je la vis plus tranquille, je fus avec l'hôte faire ma déposition
                        chez le jugedepaix. J'eus tous les habitans pour témoins de la violence
                        qu'il vouloit faire à une étrangère sur laquelle il n'avoit aucuns droits,
                        et je revins près d'elle. Je la trouvai dans un accablement si grand, que je
                        ne voulus point risquer de la faire mettre en route. J'attendis trois jours:
                        sa foiblesse étoit toujours extrême. Elle me dit qu'elle vouloit partir,
                        quitte à aller très-doucement; qu'elle seroit mieux ici. Je m'étois
                        précautionné d'une voiture; et une des filles de l'homme chez lequel nous
                        étions se chargea de l'accompagner: moi, je vins à cheval pour la laisser
                        plus à son aise dans le carrosse. Voilà ce qui m'est arrivé: et, malgré
                        l'atroce caractère de Wilton, je vous avoue que je regrette de ne m'en être
                        pas défait d'une manière plus conforme à mes principes.... </p>
                    <p> Ce récit avoit fait impression sur tout le monde; et, malgré la justice de
                        l'événement, chacun souffroit de ce qu'il avoit été aussi tragique..... On
                        levoit la table du thé, lorsque madame Noriss, la mère, se fit annoncer. En
                        entrant, elle se jeta sur un siége: elle étoit trèsessoufflée: son extrême
                        embonpoint ne lui permettoit pas d'aller vîte. Elle avoit appris le retour
                        de Frédérique et la mort de son frère dans le même moment. Elle fut un long
                        tems sans pouvoir parler. Celui-ci se retira par ménagement pour elle. Elle
                        le regarda aller en silence; et ramenant ses yeux sur son petit-fils: C'est
                        donc là, monsieur, lui dit-elle avec une voix étouffée, celui qui vous a
                        privé d'un oncle qui vous adoroit, et moi, d'un frère qui m'aimoit
                        beaucoup?..... J'ai appris ce matin, par Patrice, la fin malheureuse de mon
                        pauvre John!.... -- Vous m'en voyez, madame, lui dit Noriss, tout aussi
                        affligé que vous..... Mais sans doute Patrice ne vous a point laissé ignorer
                        la manière dont cela s'est passé? -- C'est vrai; mais votre oncle avoit une
                        répugnance affreuse pour se battre avec un Français ..... -- Il n'en avoit
                        pas pour l'assassiner; car, s'il eût été plus adroit, Frédérique ne seroit
                        plus de ce monde.... </p>
                    <p> Chacun s'empressa à la consoler; et, comme son ame tiède ne prenoit pas les
                        choses fort à cœur, on finit par calmer la douleur qu'elle avoit de la perte
                        de son cher John. On lui demanda son consentement pour le mariage de
                        Frédérique et d'Anna. Elle eut un peu de peine à v consentir; mais enfi elle
                        céda aux excellentes raisons qu'on avoit à lui donner. </p>
                    <p> Au bout de quelques jours, Zabeth jouissoit de la plus brillante santé. Son
                        amant lui proposa un tour de promenade dans la forêt. Il ne manqua pas de la
                        mener auprès de l'arbre où il avoit mis sa petite allégorie. Elle n'eut pas
                        jeté les yeux dessus, et compris ce que cela avoit de flatteur pour elle,
                        qu'elle se précipita dans les bras d'Enneric. Jamais leurs cœurs n'avoient
                        goûté un moment si doux! Leur passion s'étoit développée avec l'âge, et ils
                        goûtèrent, dans ce doux embrassement, tout ce que le cœur peut éprouver de
                        sensations délicieuses. Noriss sentit bien que le plaisir que l'on goûte
                        près de l'objet qu'on aime, est la vraie félicité! </p>
                    <p> Cela lui donna le plus vif desir de se voir uni à l'objet de son amour, pour
                        connoître enfin un bonheur qu'il n'avoit fait encore qu'effleurer. Il en
                        parla à sa mère en rentrant, et ne voulut consentir à aucun délai, malgré
                        tout ce qu'on put lui dire. Il fut décidé que, sous peu de jours, on feroit
                        les trois mariages. M. de la Combe étoit devenu tout galant: ses soins et
                        ses égards pour madame Noriss ne le cédoient en rien à ceux des jounes gens. </p>
                    <p> Le même jour vit s'unir ces six personnes. Rien ne put altérer leur
                        félicité, et jamais ils ne cessèrent de s'aimer et de se rendre heureux.
                        Mademoiselle de Saint-Silvain, qui avoit passé une partie de sa vie dans les
                        chagrins, pouvoit à peine croire à son bonheur. </p>
                    <trailer> Fin du second et dernier Volume. </trailer>
                </div>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
