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                <title ref="bgrf:83.42 wikidata:Q19132875 MiMoText-ID:Q1060"> Arsace et Isménie : histoire orientale:
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                    <title> Œuvres complètes, t. 1., Arsace et Isménie : histoire orientale </title>
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                    <author> baron de La Brède et de Montesquieu </author>
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                    <publisher> Frantext </publisher>
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                    <title> Arsace et Isménie : histoire orientale </title>
                    <author> Charles-Louis de Secondat baron de La Brède et de Montesquieu </author>
                    <pubPlace> unknown </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1949</date>
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                    <date>1755</date>
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                <head> HISTOIRE ORIENTALE </head>
                <p> Sur la fin du règne d'Artamène, la Bactriane fut agitée par les discordes
                    civiles. Ce prince mourut accablé d'ennuis et laissa son trône à sa fille
                    Isménie. Aspar, premier eunuque du palais, eut la principale direction des
                    affaires. Il désiroit beaucoup le bien de l'état, et il désiroit fort peu le
                    pouvoir. Il connoissoit les hommes, et jugeoit bien des événements. Son esprit
                    étoit naturellement conciliateur, et son âme sembloit s'approcher de toutes les
                    autres. La paix, qu'on n'osoit plus espérer, fut rétablie. Tel fut le prestige
                    d'Aspar: chacun rentra dans le devoir, et ignora presque qu'il en fût sorti.
                    Sans effort et sans bruit, il savoit faire les grandes choses. La paix fut
                    troublée par le roi d'Hyrcanie. Il envoya des ambassadeurs pour demander Isménie
                    en mariage; et, sur ses refus, il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut
                    singulière. Tantôt il paroissoit armé de toutes pièces, et prêt à combattre ses
                    ennemis; tantôt on le voyoit vêtu comme un amant que l'amour conduit auprès de
                    sa maîtresse. Il menoit avec lui tout ce qui étoit propre à un appareil de
                    noces: des danseurs, des joueurs d'instruments, des farceurs, des cuisiniers,
                    des eunuques, des femmes; et il menoit avec lui une formidable armée. Il
                    écrivoit à la reine les lettres du monde les plus tendres, et, d'un autre côté,
                    il ravageoit tout le pays: un jour étoit employé à des festins, un autre à des
                    expéditions militaires. Jamais on n'a vu une si parfaite image de la guerre et
                    de la paix; et jamais il n'y eut tant de dissolution et tant de discipline. Un
                    village fuyoit la cruauté du vainqueur; un autre étoit dans la joie, les danses
                    et les festins; et, par un étrange caprice, il cherchoit deux choses
                    incompatibles: de se faire craindre et de se faire aimer. Il ne fut ni craint ni
                    aimé. On opposa une armée à la sienne; et une seule bataille finit la guerre. Un
                    soldat, nouvellement arrivédans l'armée des bactriens, fit des prodiges de
                    valeur; il perça jusqu'au lieu où combattoit vaillamment le roi d'Hyrcanie, et
                    le fit prisonnier. Il remit ce prince à un officier; et, sans dire son nom, il
                    alloit rentrer dans la foule, mais, suivi par les acclamations, il fut mené
                    comme en triomphe à la tente du général. Il parut devant lui avec une noble
                    assurance; il parla modestement de son action. Le général lui offrit des
                    récompenses: il s'y montra insensible; il voulut le combler d'honneurs: il y
                    parut accoutumé. Aspar jugea qu'un tel homme n'étoit pas d'une naissance
                    ordinaire. Il le fit venir à la cour, et, quand il le vit, il se confirma encore
                    plus dans cette pensée. Sa présence lui donna de l'admiration; la tristesse même
                    qui paroissoit sur son visage, lui inspira du respect; il loua sa valeur, et lui
                    dit les choses les plus flatteuses. Seigneur, lui dit l'étranger, excusez un
                    malheureux que l'horreur de sa situation rend presque incapable de sentir vos
                    bontés, et encore plus d'y répondre. Ses yeux se remplirent de larmes, et
                    l'eunuque en fut attendri. Soyez mon ami, lui dit-il, puisque vous êtes
                    malheureux. Il y a un moment que je vous admirois; à présent je vous aime; je
                    voudrois vous consoler, et que vous fissiez usage de ma raison et de la vôtre.
                    Venez prendre un appartement dans mon palais; celui qui l'habite aime la vertu,
                    et vous n'y serez point étranger. Le lendemain fut un jour de fête pour tous les
                    bactriens. La reine sortit de son palais, suivie de toute sa cour. Elle
                    paroissoit sur son char, au milieu d'un peuple immense. Un voile qui couvroit
                    son visage laissoit voir une taille charmante; ses traits étoient cachés, et
                    l'amour des peuples sembloit les leur montrer. Elle descendit de son char, et
                    entra dans le temple. Les grands de Bactriane étoient autour d'elle. Elle se
                    prosterna, et adora les dieux dans le silence; puis elle leva son voile, se
                    recueillit, et dit à haute voix: dieux immortels! La reine de Bactriane vient
                    vous rendre grâces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à
                    vos faveurs, en ne permettant jamais qu'elle en abuse. Faites qu'elle n'ait ni
                    passions, ni foiblesses, ni caprices; que ses craintes soient de faire le mal,
                    ses espérances, de faire le bien; et puisqu'elle ne peut être heureuse...,
                    dit-elle d'une voix que les sanglotsparurent arrêter, faites du moins que son
                    peuple le soit. Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des
                    dieux; la reine sortit du temple, remonta sur son char, et le peuple la suivit
                    jusqu'au palais. Quelques moments après, Aspar rentra chez lui; il cherchoit
                    l'étranger, et il le trouva dans une affreuse tristesse. Il s'assit auprès lui,
                    et, ayant fait retirer tout le monde, il lui dit: je vous conjure de vous ouvrir
                    à moi. Croyez-vous qu'un coeur agité ne trouve point de douceur à confier ses
                    peines? C'est comme si l'on se reposoit dans un lieu plus tranquille.-il
                    faudroit, lui dit l'étranger, vous raconter tous les événements de ma vie.-c'
                    est ce que je vous demande, reprit Aspar; vous parlerez à un homme sensible; ne
                    me cachez rien; tout est important devant l'amitié. Ce n'étoit pas seulement la
                    tendresse et un sentiment de pitié qui donnoit cette curiosité à Aspar. Il
                    vouloit attacher cet homme extraordinaire à la cour de Bactriane; il désiroit de
                    connoître à fond un homme qui étoit déjà dans l'ordre de ses desseins, et qu'il
                    destinoit, dans sa pensée, aux plus grandes choses. L'étranger se recueillit un
                    moment, et commença ainsi: l'amour a fait tout le bonheur et tout le malheur de
                    ma vie. D'abord il l'avait semée de peines et de plaisirs; il n'y a laissé, dans
                    la suite, que les pleurs, les plaintes et les regrets. Je suis né dans la Médie,
                    et je puis compter d'illustres aïeux. Mon père remporta de grandes victoires à
                    la tête des armées des mèdes. Je le perdis dans mon enfance, et ceux qui
                    m'élevèrent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de son
                    héritage. à l'âge de quinze ans on m'établit. On ne me donna point ce nombre
                    prodigieux de femmes dont on accable en Médie les gens de ma naissance. On
                    voulut suivre la nature, et m'apprendre que, si les besoins des sens étoient
                    bornés, ceux du coeur l'étoient encore davantage. Ardasire n'étoit pas plus
                    distinguée de mes autres femmes par son rang que par mon amour. Elle avoit une
                    fierté mêlée de quelque chose de si tendre; ses sentiments étoient si nobles, si
                    différents de ceux qu'une complaisance éternelle met dans le coeur des femmes
                    d'Asie; elle avoit d'ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu'elle, et
                    mon coeur ignora les autres. Sa physionomie étoit ravissante; sa taille, son
                    air, ses grâces, le son de sa voix, le charme de ses discours, tout
                    m'enchantoit. Je voulois toujours l'entendre; je ne me lassois jamais de la
                    voir. Il n'y avoit rien pour moi de si parfait dans la nature; mon imagination
                    ne pouvoit me dire que ce que je trouvois en elle; et quand je pensois au
                    bonheur dont les humains peuvent être capables, je voyais toujours le mien. Ma
                    naissance, mes richesses, mon âge et quelques avantages personnels déterminèrent
                    le roi à me donner sa fille. C'est une coutume inviolable des mèdes, que ceux
                    qui reçoivent un pareil honneur renvoient toutes leurs femmes. Je ne vis dans
                    cette grande alliance que la perte de ce que j'avois dans le monde de plus cher;
                    mais il me fallut dévorer mes larmes, et montrer de la gaîté. Pendant que toute
                    la cour me félicitoit d'une faveur dont elle est toujours enivrée, Ardasire ne
                    demandoit point à me voir, et moi je craignois sa présence, et je la cherchois.
                    J'allai dans son appartement; j'étois désolé. Ardasire, lui dis-je, je vous
                    perds... mais, sans me faire ni caresses ni reproches, sans lever les yeux, sans
                    verser de larmes, elle garda un profond silence; une pâleur mortelle paroissoit
                    sur son visage, et j'y voyois une certaine indignation mêlée de désespoir. Je
                    voulus l' embrasser; elle me parut glacée, et je ne lui sentis de mouvement que
                    pour échapper de mes bras. Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit
                    accepter la princesse; et si je n'avois tremblé pour Ardasire, je me serois sans
                    doute exposé à la plus affreuse vengeance. Mais quand je me représentois que mon
                    refus seroit infailliblement suivi de sa mort, mon esprit se confondoit, et je
                    m'abandonnois à mon malheur. Je fus conduit dans le palais du roi, et il ne me
                    fut plus permis d'en sortir. Je vis ce lieu fait pour l'abattement de tous et
                    les désirs d'un seul; ce lieu où, malgré le silence, les soupirs de l'amour sont
                    à peine entendus; ce lieu où règnent la tristesse et la magnificence, où tout ce
                    qui est inanimé est riant, et tout ce qui a de la vie est sombre, où tout se
                    meut avec le maître, et tout s'engourdit avec lui. Je fus présenté le même jour
                    à la princesse; elle pouvoitm'accabler de ses regards, et il ne me fut pas
                    permis de lever les miens. étrange effet de la grandeur! Si ses yeux pouvoient
                    parler, les miens ne pouvoient répondre. Deux eunuques avoient un poignard à la
                    main, prêts à expier dans mon sang l'affront de la regarder. Quel état pour un
                    coeur comme le mien, d'aller porter dans mon lit l'esclavage de la cour,
                    suspendu entre les caprices et les dédains superbes, de ne sentir plus que le
                    respect, et de perdre pour jamais ce qui peut faire la consolation de la
                    servitude même: la douceur d' aimer et d'être aimé! Mais quelle fut ma situation
                    lorsqu'un eunuque de la princesse vint me faire signer l'ordre de faire sortir
                    de mon palais toutes mes femmes. Signez, me dit-il, sentez la douceur de ce
                    commandement: je rendrai compte à la princesse de votre promptitude à obéir. Mon
                    visage se couvrit de larmes; j'avois commencé d'écrire, et je m'arrêtai. De
                    grâce, dis-je à l'eunuque, attendez; je me meurs...-seigneur, me dit-il, il y va
                    de votre tête et de la mienne; signez: nous commençons à devenir coupables; on
                    compte les moments; je devrois être de retour. Ma main tremblante ou rapide (car
                    mon esprit étoit perdu) traça les caractères les plus funestes que je pusse
                    former. Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage; mais Ardasire, qui
                    avoit gagné un de mes eunuques, mit une esclave de sa taille et de son air sous
                    ses voiles et ses habits, et se cacha dans un lieu secret. Elle avoit fait
                    entendre à l'eunuque qu'elle vouloit se retirer parmi les prêtresses des dieux.
                    Ardasire avoit l'âme trop haute pour qu'une loi qui, sans aucun sujet, privoit
                    de leur état des femmes légitimes, pût lui paroître faite pour elle. L'abus du
                    pouvoir ne lui faisoit point respecter le pouvoir. Elle appeloit de cette
                    tyrannie à la nature, et de son impuissance à son désespoir. La cérémonie du
                    mariage se fit dans le palais. Je menai la princesse dans ma maison. Là, les
                    concerts, les danses, les festins, tout parut exprimer une joie que mon coeur
                    étoit bien éloigné de sentir. La nuit étant venue, toute la cour nous quitta.
                    Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement:hélas! C'étoit celui
                    où j'avois fait tant de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mien, plein
                    de rage et de désespoir. Le moment fixé pour l'hymen arriva. J'entrai dans ce
                    corridor, presque inconnu dans ma maison même, par où l'amour m'avoit conduit
                    tant de fois. Je marchois dans les ténèbres, seul, triste, pensif, quand tout à
                    coup un flambeau fut découvert. Ardasire, un poignard à la main, parut devant
                    moi. Arsace, dit-elle, allez dire à votre nouvelle épouse que je meurs ici;
                    dites-lui que j'ai disputé votre coeur jusqu' au dernier soupir. Elle allait se
                    frapper; j'arrêtai sa main.-Ardasire! M'écriai-je, quel affreux spectacle
                    veux-tu me donner! ... et lui ouvrant mes bras: commence par frapper celui qui a
                    cédé le premier à une loi barbare. Je la vis pâlir, et le poignard lui tomba des
                    mains. Je l' embrassai; et, je ne sais par quel charme, mon âme sembla se
                    calmer. Je tenois ce cher objet; je me livrai tout entier au plaisir d'aimer.
                    Tout, jusqu'à l'idée de mon malheur, fuyoit de ma pensée. Je croyois posséder
                    Ardasire, et il me sembloit que je ne pouvois plus la perdre. étrange effet de
                    l'amour! Mon coeur s'échauffoit, et mon âme devenoit tranquille. Les paroles
                    d'Ardasire me rappelèrent à moi-même. Arsace, me dit-elle, quittons ces lieux
                    infortunés; fuyons. Que craignons-nous? Nous savons aimer et mourir...-Ardasire,
                    lui dis-je, je jure que vous serez toujours à moi; vous y serez comme si vous ne
                    sortiez jamais de ces bras: je ne me séparerai jamais de vous. J'atteste les
                    dieux que vous seule ferez le bonheur de ma vie... vous me proposez un généreux
                    dessein: l'amour me l'avoit inspiré: il me l'inspire encore par vous; vous allez
                    voir si je vous aime! Je la quittai, et, plein d'impatience et d'amour, j'allai
                    partout donner mes ordres. La porte de l'appartement de la princesse fut fermée.
                    Je pris tout ce que je pus emporter d'or et de pierreries. Je fis prendre à mes
                    esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dans l'horreur de la nuit;
                    espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle, saisi
                    par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je
                    suivois mon devoir, ou l'amour, qui le fait oublier.Je ne vous dirai point les
                    périls infinis que nous courûmes. Ardasire, malgré la foiblesse de son sexe,
                    m'encourageoit; elle étoit mourante, et elle me suivoit toujours. Je fuyois la
                    présence des hommes; car tous les hommes étoient devenus mes ennemis: je ne
                    cherchois que les déserts. J'arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de
                    tigres et de lions. La présence de ces animaux me rassuroit. Ce n'est point ici,
                    disois-je à Ardasire, que les eunuques de la princesse et les gardes du roi de
                    Médie viendront nous chercher. Mais enfin, les bêtes féroces se multiplièrent
                    tellement, que je commençai à craindre. Je faisois tomber à coups de flèches
                    celles qui s'approchoient trop près de nous; car, au lieu de me charger des
                    choses nécessaires à la vie, je m'étois muni d'armes qui pouvoient partout me
                    les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux, j'allumai
                    du bois sec; je passois la nuit auprès de ces feux, et je faisois du bruit avec
                    mes armes. Quelquefois je mettois le feu aux forêts, et je chassois devant moi
                    ces bêtes intimidées. J'entrai dans un pays plus ouvert, et j'admirai ce vaste
                    silence de la nature. Il me représentoit ce temps où les dieux naquirent, et où
                    la beauté parut la première: l'amour l'échauffa, et tout fut animé. Enfin, nous
                    sortîmes de la Médie. Ce fut dans une cabane de pasteurs que je me crus le
                    maître du monde, et que je pus dire que j'étois à Ardasire, et qu'Ardasire étoit
                    à moi. Nous arrivâmes dans la Margiane; nos esclaves nous y rejoignirent. Là,
                    nous vécûmes à la campagne, loin du monde et du bruit. Charmés l'un de l'autre,
                    nous nous entretenions de nos plaisirs présents et de nos peines passées.
                    Ardasire me racontoit quels avoient été ses sentiments dans tout le temps qu'on
                    nous avoit arrachés l'un à l'autre, ses jalousies pendant qu'elle crut que je ne
                    l'aimois plus, sa douleur quand elle vit que je l' aimois encore, sa fureur
                    contre une loi barbare, sa colère contre moi, qui m'y soumettois. Elle avoit
                    d'abord formé le dessein d'immoler la princesse; elle avoit rejeté cette idée:
                    elle auroit trouvé du plaisir à mourir à mes yeux; elle n'avoit point douté que
                    je ne fusse attendri. Quand j'étois dans ses bras, disoit-elle, quand elle me
                    proposa de quitter ma patrie, elle étoit déjà sûre de moi.Ardasire n'avoit
                    jamais été si heureuse; elle étoit charmée. Nous ne vivions point dans le faste
                    de la Médie; mais nos moeurs étoient plus douces. Elle voyoit dans tout ce que
                    nous avions perdu, les grands sacrifices que je lui avois faits. Elle étoit
                    seule avec moi. Dans les sérails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours
                    l'idée d'une rivale; et lorsqu'on y jouit de ce qu'on aime, plus on aime, et
                    plus on est alarmé. Mais Ardasire n'avoit aucune défiance; le coeur étoit assuré
                    du coeur. Il semble qu'un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous
                    entoure; et que, parce qu'un objet nous plaît, il ordonne à toute la nature de
                    nous plaire; il semble qu'un tel amour soit cette enfance aimable, devant qui
                    tout se joue, et qui sourit toujours. Je sens une espèce de douceur à vous
                    parler de cet heureux temps de notre vie. Quelquefois je perdois Ardasire dans
                    les bois, et je la retrouvois aux accents de sa voix charmante. Elle se paroit
                    des fleurs que je cueillois; je me parois de celles qu'elle avoit cueillies. Le
                    chant des oiseaux, le murmure des fontaines, les danses et les concerts de nos
                    jeunes esclaves, une douceur partout répandue, étoient des témoignages
                    continuels de notre bonheur. Tantôt Ardasire étoit une bergère qui, sans parure
                    et sans ornements, se montroit à moi avec sa naïveté naturelle; tantôt je la
                    voyois telle qu'elle étoit lorsque j'étois enchanté dans le sérail de Médie.
                    Ardasire occupoit ses femmes à des ouvrages charmants: elles filoient la laine
                    d'Hyrcanie; elles employoient la pourpre de Tyr. Toute la maison goûtoit une
                    joie naïve. Nous descendions avec plaisir à l'égalité de la nature; nous étions
                    heureux, et nous voulions vivre avec des gens qui le fussent. Le bonheur faux
                    rend les hommes durs et superbes, et ce bonheur ne se communique point. Le vrai
                    bonheur les rend doux et sensibles, et ce bonheur se partage toujours. Je me
                    souviens qu'Ardasire fit le mariage d'une de ses favorites avec un de mes
                    affranchis. L'amour et la jeunesse avoient formé cet hymen. La favorite dit à
                    Ardasire: ce jour est aussi le premier jour de votre hyménée.-tous les jours de
                    ma vie, répondit-elle, seront ce premier jour. Vous serez peut-être surpris,
                    qu'exilé et proscrit de laMédie, n'ayant eu qu'un moment pour me préparer à
                    partir, ne pouvant emporter que l'argent et les pierreries qui se trouvoient
                    sous ma main, je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un
                    palais, un grand nombre de domestiques et toutes sortes de commodités pour la
                    vie. J'en fus surpris moi-même, et je le suis encore. Par une fatalité que je ne
                    saurois vous expliquer, je ne voyois aucune ressource, et j'en trouvois partout.
                    L'or, les pierreries, les bijoux sembloient se présenter à moi. C'étoient des
                    hasards, me direz-vous. Mais des hasards si réitérés, et perpétuellement les
                    mêmes, ne pouvoient guère être des hasards. Ardasire crut d'abord que je voulois
                    la surprendre, et que j'avois porté des richesses qu'elle ne connoissoit pas. Je
                    crus, à mon tour, qu' elle en avoit qui m'étoient inconnues. Mais nous vîmes
                    bien l'un et l'autre que nous étions dans l'erreur. Je trouvai plusieurs fois
                    dans ma chambre des rouleaux où il y avoit plusieurs centaines de dariques;
                    Ardasire trouvoit dans la sienne des boîtes pleines de pierreries. Un jour que
                    je me promenois dans mon jardin, un petit coffre plein de pièces d'or parut à
                    mes yeux; et j'en aperçus un autre dans le creux d'un chêne sous lequel j'allois
                    ordinairement me reposer. Je passe le reste. J'étois sûr qu'il n'y avoit pas un
                    seul homme dans la Médie qui eût quelque connoissance du lieu où je m'étois
                    retiré; et d'ailleurs je savois que je n'avois aucun secours à attendre de ce
                    côté-là. Je me creusois la tête pour pénétrer d'où me venoient ces secours.
                    Toutes les conjectures que je faisois se détruisoient les unes les autres. On
                    fait, dit Aspar en interrompant Arsace, des contes merveilleux de certains
                    génies puissants qui s'attachent aux hommes et leur font de grands biens. Rien
                    de ce que j'ai ouï dire là-dessus n'a fait impression sur mon esprit; mais ce
                    que j'entends m'étonne davantage: vous dites ce que vous avez éprouvé, et non
                    pas ce que vous avez ouï dire. Soit que ces secours, reprit Arsace, fussent
                    humains ou surnaturels, il est certain qu'ils ne me manquèrent jamais, et que,
                    de la même manière qu'une infinité de gens trouvent partout la misère, je
                    trouvai partout les richesses; et, ce qui vous surprendra, elles venoient
                    toujours à point nommé: je n'ai jamais vu mon trésorprêt à finir, qu'un nouveau
                    n'ait d'abord reparu, tant l' intelligence qui veilloit sur nous étoit
                    attentive. Il y a plus: ce n'étoit pas seulement nos besoins qui étoient
                    prévenus, mais souvent nos fantaisies. Je n'aime guère, ajouta-t-il, à dire des
                    choses merveilleuses. Je vous dis ce que je suis forcé de croire, et non pas ce
                    qu'il faut que vous croyiez. La veille du mariage de la favorite, un jeune
                    homme, beau comme l'amour, vint me porter un panier de très beaux fruits. Je lui
                    donnai quelques pièces d'argent; il les prit, laissa le panier, et ne parut
                    plus. Je portai le panier à Ardasire; je le trouvai plus pesant que je ne
                    pensois. Nous mangeâmes le fruit, et nous trouvâmes que le fond étoit plein de
                    dariques. C'est le génie, dit-on dans toute la maison, qui a apporté un trésor
                    ici pour les dépenses des noces. Je suis convaincue, disoit Ardasire, que c'est
                    un génie qui fait ces prodiges en notre faveur. Aux intelligences supérieures à
                    nous, rien ne doit être plus agréable que l'amour: l'amour seul a une perfection
                    qui peut nous élever jusqu'à elles. Arsace, c'est un génie qui connoît mon
                    coeur, et qui voit à quel point je vous aime. Je voudrois le voir, et qu'il pût
                    me dire à quel point vous m'aimez. Je reprends ma narration. La passion
                    d'Ardasire et la mienne prirent des impressions de notre différente éducation et
                    de nos différents caractères. Ardasire ne respiroit que pour aimer; sa passion
                    étoit sa vie; toute son âme étoit de l'amour. Il n'étoit pas en elle de m'aimer
                    moins; elle ne pouvoit non plus m'aimer davantage. Moi, je parus aimer avec plus
                    d'emportement, parce qu'il sembloit que je n'aimois pas toujours de même.
                    Ardasire seule étoit capable de m'occuper; mais il y eut des choses qui purent
                    me distraire. Je suivois les cerfs dans les forêts, et j'allois combattre les
                    bêtes féroces. Bientôt je m'imaginai que je menois une vie trop obscure. Je me
                    trouve, disois-je, dans les états du roi de Margiane: pourquoi n'irois-je point
                    à la cour? La gloire de mon père venoit s'offrir à mon esprit. C'est un poids
                    bien pesant qu'un grand nom à soutenir, quand les vertus des hommes ordinaires
                    sont moins le terme où il faut s'arrêter que celui dont on doit partir.Il semble
                    que les engagements que les autres prennent pour nous soient plus forts que ceux
                    que nous prenons nous-mêmes. Quand j' étois en Médie, disois-je, il falloit que
                    je m'abaissasse, et que je cachasse avec plus de soin mes vertus que mes vices.
                    Si je n'étois pas esclave de la cour, je l'étois de sa jalousie. Mais à présent
                    que je me vois maître de moi, que je suis indépendant, parce que je suis sans
                    patrie, libre au milieu des forêts comme les lions, je commencerai à avoir une
                    âme commune si je reste un homme commun. Je m'accoutumai peu à peu à ces idées.
                    Il est attaché à la nature qu'à mesure que nous sommes heureux nous voulons
                    l'être davantage. Dans la félicité même il y a des impatiences. C'est que, comme
                    notre esprit est une suite d'idées, notre coeur est une suite de désirs. Quand
                    nous sentons que notre bonheur ne peut plus s'augmenter, nous voulons lui donner
                    une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition étoit irritée par mon amour
                    même: j'espérois que je serois plus digne d'Ardasire, et, malgré ses prières,
                    malgré ses larmes, je la quittai. Je ne vous dirai point l'affreuse violence que
                    je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulois m'aller jeter
                    aux genoux d'Ardasire; mais la honte de me démentir, la certitude que je
                    n'aurois plus la force de me séparer d'elle, l'habitude que j'avois prise de
                    commander à mon coeur des choses difficiles, tout cela me fit continuer mon
                    chemin. Je fus reçu du roi avec toutes sortes de distinctions. à peine eus-je le
                    temps de m'apercevoir que je fusse étranger. J'étois de toutes les parties de
                    plaisir: il me préféra à tous ceux de mon âge; et il n'y eut point de rang ni de
                    dignité que je ne pusse espérer dans la Margiane. J'eus bientôt une occasion de
                    justifier sa faveur. La cour de Margiane vivoit depuis longtemps dans une
                    profonde paix. Elle apprit qu'une multitude infinie de barbares s'étoit
                    présentée sur la frontière, qu'elle avoit taillé en pièces l'armée qu'on lui
                    avoit opposée, et qu'elle marchoit à grands pas vers la capitale. Quand la ville
                    auroit été prise d'assaut, la cour ne seroit pas tombée dans une plus affreuse
                    consternation. Ces gens-là n'avoient jamais connu que la prospérité; ils ne
                    savoient pas distinguerles malheurs d'avec les malheurs, et ce qui peut se
                    rétablir d'avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil; et,
                    comme j'étois auprès du roi, je fus de ce conseil. Le roi étoit éperdu, et ses
                    conseillers n'avoient plus de sens. Il étoit clair qu'il étoit impossible de les
                    sauver, si on ne leur rendoit le courage. Le premier ministre ouvrit les avis.
                    Il proposa de faire sauver le roi et d'envoyer au général ennemi les clefs de la
                    ville. Il alloit dire ses raisons, et tout le conseil alloit les suivre. Je me
                    levai pendant qu'il parloit, et je lui tins ce discours: si tu dis encore un
                    mot, je te tue. Il ne faut pas qu'un roi magnanime et tous les braves gens qui
                    sont ici perdent un temps précieux à écouter tes lâches conseils. Et me tournant
                    vers le roi: seigneur, un grand état ne tombe pas d'un seul coup. Vous avez une
                    infinité de ressources; et quand vous n'en aurez plus, vous délibérerez avec cet
                    homme si vous devez mourir, ou suivre de lâches conseils. Amis, je jure avec
                    vous que nous défendrons le roi jusqu'au dernier soupir. Suivons-le, armons le
                    peuple, et faisons-lui part de notre courage. On se mit en défense dans la
                    ville, et je me saisis d'un poste au dehors avec une troupe de gens d'élite,
                    composée de margiens et de quelques braves gens qui étoient à moi. Nous battîmes
                    plusieurs de leurs partis. Un corps de cavalerie empêchoit qu'on ne leur envoyât
                    des vivres. Ils n'avoient point de machines pour faire le siège de la ville.
                    Notre corps d'armée grossissoit tous les jours. Ils se retirèrent et la Margiane
                    fut délivrée. Dans le bruit et le tumulte de cette cour, je ne goûtois que de
                    fausses joies. Ardasire me manquoit partout, et toujours mon coeur se tournoit
                    vers elle. J'avois connu mon bonheur, et je l'avois fui; j'avois quitté des
                    plaisirs réels pour chercher des erreurs. Ardasire, depuis mon départ, n'avoit
                    point eu de sentiment qui n'eût d'abord été combattu par un autre. Elle avoit
                    toutes les passions; elle n'étoit contente d'aucune. Elle vouloit se taire; elle
                    vouloit se plaindre: elle prenoit la plume pour m'écrire; le dépit lui faisoit
                    changer de pensée; elle ne pouvoit se résoudre à me marquer de la sensibilité,
                    encore moins de l'indifférence; mais enfin, la douleur de son âme fixa ses
                    résolutions, et elle m'écrivit cette lettre:" si vous aviez gardé dans votre
                    coeur le moindre sentiment de pitié, vous ne m'auriez jamais quittée; vous
                    auriez répondu à un amour si tendre, et respecté nos malheurs; vous m'auriez
                    sacrifié des idées vaines; cruel! Vous croiriez perdre quelque chose en perdant
                    un coeur qui ne brûle que pour vous. Comment pouvez-vous savoir si, ne vous
                    voyant plus, j'aurai le courage de soutenir la vie? Et si je meurs, barbare!
                    Pouvez-vous douter que ce ne soit par vous? ô dieux! Par vous, Arsace! Mon
                    amour, si industrieux à s'affliger, ne m'avoit jamais fait craindre ce genre de
                    supplice. Je croyois que je n'aurois jamais à pleurer que vos malheurs, et que
                    je serois toute ma vie insensible sur les miens... " je ne pus lire cette lettre
                    sans verser des larmes. Mon coeur fut saisi de tristesse, et au sentiment de
                    pitié se joignit un cruel remords de faire le malheur de ce que j'aimois plus
                    que ma vie. Il me vint dans l'esprit d'engager Ardasire à venir à la cour: je ne
                    restai sur cette idée qu'un moment. La cour de Margiane est presque la seule
                    d'Asie où les femmes ne sont point séparées du commerce des hommes. Le roi étoit
                    jeune: je pensai qu'il pouvoit tout, et je pensai qu'il pouvoit aimer. Ardasire
                    auroit pu lui plaire, et cette idée étoit pour moi plus effrayante que mille
                    morts. Je n'avois d'autre parti à prendre que de retourner auprès d'elle. Vous
                    serez étonné quand vous saurez ce qui m' arrêta. J'attendois à tout moment des
                    marques brillantes de la reconnoissance du roi. Je m'imaginai que, paroissant
                    aux yeux d'Ardasire avec un nouvel éclat, je me justifierois plus aisément
                    auprès d'elle. Je pensai qu'elle m'en aimeroit plus, et je goûtois d'avance le
                    plaisir d' aller porter ma nouvelle fortune à ses pieds. Je lui appris la raison
                    qui me faisoit différer mon départ, et ce fut cela même qui la mit au désespoir.
                    Ma faveur auprès du roi avoit été si rapide qu'on l'attribua au goût que la
                    princesse, soeur du roi, avoit paru avoir pour moi. C' est une de ces choses que
                    l'on croit toujours, lorsqu'elles ont été dites une fois. Un esclave qu'Ardasire
                    avoit mis auprès de moi lui écrivit ce qu'il avoit entendu dire. L'idée d'une
                    rivale fut désolantepour elle. Ce fut bien pis lorsqu'elle apprit les actions
                    que je venois de faire. Elle ne douta point que tant de gloire ne dût augmenter
                    l'amour. Je ne suis point princesse, disoit-elle dans son indignation, mais je
                    sens bien qu'il n'y en a aucune sur la terre que je croie mériter que je lui
                    cède un coeur qui doit être à moi; et, si je l'ai fait voir en Médie, je le
                    ferai voir en Margiane. Après mille pensées, elle se fixa, et prit cette
                    résolution: elle se défit de la plupart de ses esclaves, en choisit de nouveaux,
                    envoya meubler un palais dans le pays des sogdiens, se déguisa, prit avec elle
                    des eunuques qui ne m'étoient pas connus, vint secrètement à la cour. Elle
                    s'aboucha avec l'esclave qui lui étoit affidé, et prit avec lui des mesures pour
                    m'enlever dès le lendemain. Je devois aller me baigner dans la rivière.
                    L'esclave me mena dans un endroit du rivage où Ardasire m'attendoit. J'étois à
                    peine déshabillé qu'on me saisit; on jeta sur moi une robe de femme; on me fit
                    entrer dans une litière fermée: on marcha jour et nuit. Nous eûmes bientôt
                    quitté la Margiane, et nous arrivâmes dans le pays des sogdiens. On m'enferma
                    dans un vaste palais; on me faisoit entendre que la princesse, qu'on disoit
                    avoir du goût pour moi, m'avoit fait enlever et conduire secrètement dans une
                    terre de son apanage. Ardasire ne vouloit point être connue, ni que je fusse
                    connu: elle cherchoit à jouir de mon erreur. Tous ceux qui n'étoient pas du
                    secret la prenoient pour la princesse. Mais un homme enfermé dans un palais
                    auroit démenti son caractère. On me laissa donc mes habits de femme, et on crut
                    que j'étois une fille nouvellement achetée et destinée à la servir. J'étois dans
                    ma dix-septième année. On disoit que j'avois toute la fraîcheur de la jeunesse,
                    et on me louoit sur ma beauté, comme si j'eusse été une fille du palais.
                    Ardasire, qui savoit que la passion pour la gloire m'avoit déterminé à la
                    quitter, songea à amollir mon courage par toutes sortes de moyens. Je fus mis
                    entre les mains de deux eunuques. On passoit les journées à me parer; on
                    composoit mon teint; on me baignoit; on versoit sur moi les essences les plus
                    délicieuses. Je ne sortois jamais de la maison; on m' apprenoit à travailler
                    moi-même à ma parure; et surtout on vouloit m'accoutumerà cette obéissance, sous
                    laquelle les femmes sont abattues dans les grands sérails d'orient. J'étois
                    indigné de me voir traité ainsi. Il n'y a rien que je n'eusse osé pour rompre
                    mes chaînes; mais, me voyant sans armes, entouré de gens qui avoient toujours
                    les yeux sur moi, je ne craignois pas d'entreprendre, mais de manquer mon
                    entreprise. J' espérois que, dans la suite, je serois moins soigneusement gardé,
                    que je pourrois corrompre quelque esclave, et sortir de ce séjour, ou mourir. Je
                    l'avouerai même: une espèce de curiosité de voir le dénoûment de tout ceci
                    sembloit ralentir mes pensées. Dans la honte, la douleur et la confusion,
                    j'étois surpris de n'en avoir pas davantage. Mon âme formoit des projets: ils
                    finissoient tous par un certain trouble; un charme secret, une force inconnue,
                    me retenoient dans ce palais. La feinte princesse étoit toujours voilée, et je
                    n'entendois jamais sa voix. Elle passoit presque toute la journée à me regarder
                    par une jalousie pratiquée à ma chambre. Quelquefois elle me faisoit venir à son
                    appartement. Là, ses filles chantoient les airs les plus tendres; il me sembloit
                    que tout exprimoit son amour. Je n'étois jamais assez près d'elle; elle n' étoit
                    occupée que de moi; il y avoit toujours quelque chose à raccommoder à ma parure:
                    elle défaisoit mes cheveux pour les arranger encore; elle n'étoit jamais
                    contente de ce qu'elle avoit fait. Un jour on vint me dire qu'elle me permettoit
                    de venir la voir. Je la trouvai sur un sofa de pourpre: ses voiles la couvroient
                    encore; sa tête étoit mollement penchée, et elle sembloit être dans une douce
                    langueur. J'approchai, et une de ses femmes me parla ainsi: l'amour vous
                    favorise; c'est lui qui, sous ce déguisement, vous a fait venir ici. La
                    princesse vous aime: tous les coeurs lui seroient soumis, et elle ne veut que le
                    vôtre. Comment, dis-je en soupirant, pourrois-je donner un coeur qui n'est pas à
                    moi? Ma chère Ardasire en est la maîtresse; elle le sera toujours. Je ne vis
                    point qu'Ardasire marquât d'émotion à ces paroles; mais elle m'a dit depuis
                    qu'elle n'a jamais senti une si grande joie. Téméraire, me dit cette femme, la
                    princesse doit êtreoffensée comme les dieux lorsqu'on est assez malheureux pour
                    ne pas les aimer. Je lui rendrai, répondis-je, toutes sortes d'hommages; mon
                    respect, ma reconnoissance, ne finiront jamais; mais le destin, le cruel destin,
                    ne me permet point de l'aimer. Grande princesse, ajoutai-je en me jetant à ses
                    genoux, je vous conjure, par votre gloire, d'oublier un homme qui, par un amour
                    éternel pour une autre, ne sera jamais digne de vous. J'entendis qu'elle jeta un
                    profond soupir: je crus m'apercevoir que son visage étoit couvert de larmes. Je
                    me reprochois mon insensibilité: j'aurois voulu, ce que je ne trouvois pas
                    possible, être fidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien. On me ramena
                    dans mon appartement; et, quelques jours après, je reçus ce billet, écrit d'une
                    main qui m'étoit inconnue: " l'amour de la princesse est violent, mais il n'est
                    pas tyrannique; elle ne se plaindra pas même de vos refus, si vous lui faites
                    voir qu'ils sont légitimes. Venez donc lui apprendre les raisons que vous avez
                    pour être si fidèle à cette Ardasire. " je fus reconduit auprès d'elle. Je lui
                    racontai toute l'histoire de ma vie. Lorsque je lui parlois de mon amour, je
                    l'entendois soupirer. Elle tenoit ma main dans la sienne, et, dans ces moments
                    touchants, elle la serroit malgré elle. Recommencez, me disoit une de ses
                    femmes, à cet endroit où vous fûtes si désespéré, lorsque le roi de Médie vous
                    donna sa fille. Redites-nous les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans
                    votre fuite. Parlez à la princesse des plaisirs que vous goûtiez lorsque vous
                    étiez dans votre solitude chez les margiens. Je n'avois jamais dit toutes les
                    circonstances; je répétois, et elle croyoit apprendre; je finissois, et elle
                    s'imaginoit que j' allois commencer. Le lendemain, je reçus ce billet: " je
                    comprends bien votre amour, et je n'exige point que vous me le sacrifiiez. Mais
                    êtes-vous sûr que cette Ardasire vous aime encore? Peut-être refusez-vous, pour
                    une ingrate, le coeur d'une princesse qui vous adore. " je fis cette réponse: "
                    Ardasire m'aime à un tel point, que je ne sauroisdemander aux dieux qu'ils
                    augmentent son amour. Hélas! Peut-être qu'elle m' a trop aimé. Je me souviens
                    d'une lettre qu'elle m'écrivit quelque temps après que je l'eus quittée. Si vous
                    aviez lu les expressions terribles et tendres de sa douleur, vous en auriez été
                    touchée. Je crains que, pendant que je suis retenu dans ces lieux, le désespoir
                    de m' avoir perdu et son dégoût pour la vie ne lui fassent prendre une
                    résolution qui me mettroit au tombeau. " elle me fit cette réponse: " soyez
                    heureux, Arsace, et donnez tout votre amour à la beauté qui vous aime; pour moi,
                    je ne veux que votre amitié. " le lendemain je fus reconduit dans son
                    appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avoit répandu
                    dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle étoit sur un lit qui
                    n'étoit fermé que par des guirlandes de fleurs; elle y paroissoit languissamment
                    couchée. Elle me tendit la main et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au
                    voile qui lui couvroit le visage, avoit de la grâce. Je voyois la forme de son
                    beau corps. Une simple toile, qui se mouvoit sur elle, me faisoit tour à tour
                    perdre et trouver des beautés ravissantes. Elle remarqua que mes yeux étoient
                    occupés, et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir
                    d'elle-même. Je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle
                    me serra la main, mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère
                    Ardasire qui soit aussi belle; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... elle
                    se jeta à mon cou et me serra dans ses bras. Tout d'un coup la chambre
                    s'obscurcit, son voile s'ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de
                    moi. Une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L'idée
                    d'Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir...; mais il ne me paroissoit
                    qu'un songe...; j'allois... j'allois la préférer à elle-même. Déjà j'avois porté
                    mes mains sur son sein; elles couroient rapidement partout; l'amour ne se
                    montroit que par sa fureur; il se précipitoit à la victoire; un moment de plus,
                    et Ardasire ne pouvoit pas se défendre, lorsque, tout à coup, elle fit un
                    effort: elle fut secourue, elle se déroba de moi, et je la perdis. Je retournai
                    dans mon appartement, surpris moi-mêmede mon inconstance. Le lendemain on entra
                    dans ma chambre, on me rendit les habits de mon sexe, et le soir on me mena chez
                    celle dont l'idée m'enchantoit encore. J'approchai d'elle, je me mis à ses
                    genoux, et, transporté d'amour, je parlai de mon bonheur, je me plaignis de mes
                    propres refus; je demandai, je promis, j'exigeai, j'osai tout dire, je voulus
                    tout voir; j'allois tout entreprendre. Mais je trouvai un changement étrange;
                    elle me parut glacée, et, lorsqu'elle m'eut assez découragé, qu'elle eut joui de
                    tout mon embarras, elle me parla, et j'entendis sa voix pour la première fois:
                    ne voulez-vous point voir le visage de celle que vous aimez? ... ce son de voix
                    me frappa; je restai immobile; j'espérai que ce seroit Ardasire, et je le
                    craignis. Découvrez ce bandeau, me dit-elle. Je le fis, et je vis le visage
                    d'Ardasire. Je voulus parler, et ma voix s'arrêta. L'amour, la surprise, la
                    joie, la honte, toutes les passions me saisirent tour à tour. Vous êtes
                    Ardasire? Lui dis-je.-oui, perfide, répondit-elle, je la suis.-Ardasire, lui
                    dis-je d'une voix entrecoupée, pourquoi vous jouez-vous ainsi d'un malheureux
                    amour? Je voulus l'embrasser.-seigneur, dit-elle, je suis à vous. Hélas! J'avois
                    espéré de vous revoir plus fidèle. Contentez-vous de commander ici.
                    Punissez-moi, si vous voulez, de ce que j'ai fait... Arsace, ajouta-t-elle en
                    pleurant, vous ne le méritiez pas. Ma chère Ardasire, lui dis-je, pourquoi me
                    désespérez-vous? Auriez-vous voulu que j'eusse été insensible à des charmes que
                    j'ai toujours adorés? Comptez que vous n'êtes pas d'accord avec vous-même.
                    N'étoit-ce pas vous que j'aimois? Ne sont-ce pas ces beautés qui m'ont toujours
                    charmé?-ah! Dit-elle, vous auriez aimé une autre que moi.-je n'aurois point, lui
                    dis-je, aimé une autre que vous. Tout ce qui n'auroit point été vous m'auroit
                    déplu. Qu'eût-ce été, lorsque je n'aurois point vu cet adorable visage, que je
                    n'aurois pas entendu cette voix, que je n'aurois pas trouvé ces yeux? Mais, de
                    grâce, ne me désespérez pas; songez que, de toutes les infidélités que l'on peut
                    faire, j'ai sans doute commis la moindre. Je connus à la langueur de ses yeux
                    qu'elle n'étoit plus irritée; je le connus à sa voix mourante. Je la tins dans
                    mes bras. Qu'on est heureux quand on tientdans ses bras ce que l'on aime!
                    Comment exprimer ce bonheur, dont l'excès n'est que pour les vrais amants;
                    lorsque l'amour renaît après lui-même, lorsque tout promet, que tout demande,
                    que tout obéit; lorsqu'on sent qu'on a tout, et que l'on sent que l'on n'a pas
                    assez; lorsque l'âme semble s'abandonner et se porter au delà de la nature même?
                    Ardasire, revenue à elle, me dit: mon cher Arsace, l'amour que j'ai eu pour vous
                    m'a fait faire des choses bien extraordinaires. Mais un amour bien violent n'a
                    de règle ni de loi. On ne le connoît guère, si l'on ne met ses caprices au
                    nombre de ses plus grands plaisirs. Au nom des dieux, ne me quitte plus. Que
                    peut-il te manquer? Tu es heureux si tu m'aimes. Tu es sûr que jamais mortel n'a
                    été tant aimé. Dis-moi, promets-moi, jure-moi que tu resteras ici. Je lui fis
                    mille serments; ils ne furent interrompus que par mes embrassements, et elle les
                    crut. Heureux l'amour, lors même qu' il s'apaise, lorsque après qu'il a cherché
                    à se faire sentir, il aime à se faire connoître; lorsque, après avoir joui des
                    beautés, il ne se sent plus touché que par les grâces! Nous vécûmes dans la
                    Sogdiane dans une félicité que je ne saurois vous exprimer. Je n'avois resté que
                    quelques mois dans la Margiane; et ce séjour m'avoit déjà guéri de l'ambition.
                    J'avois eu la faveur du roi; mais je m'aperçus bientôt qu'il ne pouvoit me
                    pardonner mon courage et sa frayeur. Ma présence le mettoit dans l'embarras; il
                    ne pouvoit donc pas m'aimer. Ses courtisans s'en aperçurent, et dès lors ils se
                    donnèrent bien garde de me trop estimer; et, pour que je n'eusse pas sauvé
                    l'état du péril, tout le monde convenoit à la cour qu'il n'y avoit pas eu de
                    péril. Ainsi, également dégoûté de l'esclavage et des esclaves, je ne connus
                    plus d'autre passion que mon amour pour Ardasire, et je m'estimai cent fois plus
                    heureux de rester dans la seule dépendance que j'aimois, que de rentrer dans une
                    autre que je ne pouvois que haïr. Il nous parut que le génie nous avoit suivis.
                    Nous nous retrouvâmes dans la même abondance, et nous vîmes toujours de nouveaux
                    prodiges. Un pêcheur vint nous vendre un poisson: on m'apporta une bague fort
                    riche qu'on avoit trouvée dans son gosier. Un jour, manquant d'argent, j'envoyai
                    vendre quelques pierreries à la ville prochaine: on m'en apporta le prix, et
                    quelques jours après, je vis sur ma table les pierreries. Grands dieux! Dis-je
                    en moi-même, il m'est donc impossible de m'appauvrir! Nous voulûmes tenter le
                    génie, et nous lui demandâmes une somme immense. Il nous fit bien voir que nos
                    voeux étaient indiscrets. Nous trouvâmes, quelques jours après, sur la table, la
                    plus petite somme que nous eussions encore reçue. Nous ne pûmes, en la voyant,
                    nous empêcher de rire. Le génie nous joue, dit Ardasire. Ah! M'écriai-je, les
                    dieux sont de bons dispensateurs: la médiocrité qu'ils nous accordent vaut bien
                    mieux que les trésors qu'ils nous refusent. Nous n'avions aucune des passions
                    tristes. L'aveugle ambition, la soif d'acquérir, l'envie de dominer, sembloient
                    s'éloigner de nous, et être les passions d'un autre univers. Ces sortes de biens
                    ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n'a point
                    remplies. Ils n'ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés incapables de
                    bien sentir les autres. Je vous ai déjà dit que nous étions adorés de cette
                    petite nation qui formoit notre maison. Nous nous aimions, Ardasire et moi; et
                    sans doute que l'effet naturel de l'amour est de rendre heureux ceux qui
                    s'aiment. Mais cette bienveillance générale que nous trouvons dans tous ceux qui
                    sont autour de nous peut rendre plus heureux que l'amour même. Il est impossible
                    que ceux qui ont le coeur bien fait ne se plaisent au milieu de cette
                    bienveillance générale. étrange effet de la nature! L'homme n'est jamais si peu
                    à lui que lorsqu'il paroît l'être davantage. Le coeur n'est jamais le coeur que
                    quand il se donne, parce que ses jouissances sont hors de lui. C'est ce qui fait
                    que ces idées de grandeur, qui retirent toujours le coeur vers lui-même,
                    trompent ceux qui en sont enivrés; c'est ce qui fait qu'ils s'étonnent de n'être
                    point heureux au milieu de ce qu'ils croient être le bonheur; que, ne le
                    trouvant point dans la grandeur, ils cherchent plus de grandeur encore. S'ils
                    n'y peuventatteindre, ils se croient plus malheureux; s'ils y atteignent, ils ne
                    trouvent pas encore le bonheur. C'est l'orgueil qui, à force de nous posséder,
                    nous empêche de nous posséder, et qui, nous concentrant dans nous-mêmes, y porte
                    toujours la tristesse. Cette tristesse vient de la solitude du coeur, qui se
                    sent toujours fait pour jouir, et qui ne jouit pas; qui se sent toujours fait
                    pour les autres, et qui ne les trouve pas. Ainsi nous aurions goûté des plaisirs
                    que donne la nature toutes les fois qu'on ne la fuit pas. Nous aurions passé
                    notre vie dans la joie, l'innocence et la paix. Nous aurions compté nos années
                    par le renouvellement des fleurs et des fruits; nous aurions perdu nos années
                    dans la rapidité d'une vie heureuse. J' aurois vu tous les jours Ardasire, et je
                    lui aurois dit que je l'aimois. La même terre auroit repris son âme et la
                    mienne. Mais tout à coup mon bonheur s'évanouit, et j'éprouvai le revers du
                    monde le plus affreux. Le prince du pays étoit un tyran capable de tous les
                    crimes; mais rien ne le rendoit si odieux que les outrages continuels qu'il
                    faisoit à un sexe sur lequel il n'est pas seulement permis de lever les yeux. Il
                    apprit, par une esclave sortie du sérail d'Ardasire, qu'elle étoit la plus belle
                    personne de l'Orient. Il n'en fallut pas davantage pour le déterminer à me
                    l'enlever. Une nuit, une grosse troupe de gens armés entoura ma maison, et le
                    matin je reçus un ordre du tyran de lui envoyer Ardasire. Je vis l'impossibilité
                    de la faire sauver. Ma première idée fut de lui aller donner la mort dans le
                    sommeil où elle étoit ensevelie. Je pris mon épée, je courus, j'entrai dans sa
                    chambre, j'ouvris les rideaux; je reculai d'horreur, et tous mes sens se
                    glacèrent. Une nouvelle rage me saisit: je voulus aller me jeter au milieu de
                    ces satellites, et immoler tout ce qui se présenteroit à moi. Mon esprit
                    s'ouvrit pour un dessein plus suivi, et je me calmai. Je résolus de prendre les
                    habits que j'avais eus il y avoit quelques mois, de monter, sous le nom d'
                    Ardasire, dans la litière que le tyran lui avoit destinée, de me faire mener à
                    lui. Outre que je ne voyois point d'autre ressource, je sentois en moi-même du
                    plaisir à faire une action de courage sous les mêmes habits avec lesquels
                    l'aveugle amour avoit auparavant avili mon sexe.J' exécutai tout de sang-froid.
                    J'ordonnai que l'on cachât à Ardasire le péril que je courois, et que, sitôt que
                    je serois parti, on la fît sauver dans un autre pays. Je pris avec moi un
                    esclave dont je connoissois le courage, et je me livrai aux femmes et aux
                    eunuques que le tyran avoit envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin, et,
                    quand j'arrivai, la nuit étoit déjà avancée. Le tyran donnoit un festin à ses
                    femmes et à ses courtisans dans une salle de ses jardins. Il étoit dans cette
                    gaîté stupide que donne la débauche lorsqu'elle a été portée à l'excès. Il
                    ordonna que l'on me fît venir. J'entrai dans la salle du festin: il me fit
                    mettre auprès de lui, et je sus cacher ma fureur et le désordre de mon âme.
                    J'étois comme incertain dans mes souhaits. Je voulois attirer les regards du
                    tyran, et, quand il les tournoit vers moi, je sentois redoubler ma rage. Parce
                    qu'il me croit Ardasire, disois-je en moi-même, il ose m'aimer. Il me sembloit
                    que je voyois multiplier ses outrages, et qu'il avoit trouvé mille manières
                    d'offenser mon amour. Cependant j'étois prêt à jouir de la plus affreuse
                    vengeance. Il s'enflammoit, et je le voyois insensiblement approcher de son
                    malheur. Il sortit de la salle du festin, et me mena dans un appartement plus
                    reculé de ses jardins, suivi d'un seul eunuque et de mon esclave. Déjà sa fureur
                    brutale alloit l'éclaircir sur mon sexe. Ce fer, m'écriai-je, t'apprendra mieux
                    que je suis un homme. Meurs, et qu'on dise aux enfers que l'époux d'Ardasire a
                    puni tes crimes. Il tomba à mes pieds, et dans ce moment la porte de
                    l'appartement s'ouvrit; car sitôt que mon esclave avoit entendu ma voix, il
                    avoit tué l'eunuque qui la gardoit, et s'en étoit saisi. Nous fuîmes; nous
                    errions dans les jardins; nous rencontrâmes un homme; je le saisis: je te
                    plongerai, lui dis-je, ce poignard dans le sein, si tu ne me fais sortir d'ici.
                    C'étoit un jardinier, qui, tout tremblant de peur, me mena à une porte qu'il
                    ouvrit; je la lui fis refermer, et lui ordonnai de me suivre. Je jetai mes
                    habits, et pris un manteau d'esclave. Nous errâmes dans les bois, et, par un
                    bonheur inespéré, lorsque nous étions accablés de lassitude, nous trouvâmes un
                    marchand qui faisait paître ses chameaux; nous l'obligeâmes de nous mener hors
                    de ce funeste pays.à mesure que j'évitois tant de dangers, mon coeur devenoit
                    moins tranquille. Il falloit revoir Ardasire, et tout me faisoit craindre pour
                    elle. Ses femmes et ses eunuques lui avoient caché l'horreur de notre situation;
                    mais, ne me voyant plus auprès d'elle, elle me croyoit coupable; elle
                    s'imaginoit que j'avois manqué à tant de serments que je lui avois faits. Elle
                    ne pouvoit concevoir cette barbarie de l'avoir fait enlever sans lui rien dire.
                    L'amour voit tout ce qu'il craint. La vie lui devint insupportable; elle prit du
                    poison; il ne fit pas son effet violemment. J'arrivai et je la trouvai mourante.
                    Ardasire, lui dis-je, je vous perds, vous mourez! Cruelle Ardasire! Hélas!
                    Qu'avois-je fait? ... elle versa quelques larmes. Arsace, me dit-elle, il n'y a
                    qu'un moment que la mort me sembloit délicieuse; elle me paroît terrible depuis
                    que je vous vois. Je sens que je voudrois revivre pour vous, et que mon âme me
                    quitte malgré elle. Conservez mon souvenir; et, si j' apprends qu'il vous est
                    cher, comptez que je ne serai point tourmentée chez les ombres. J'ai du moins
                    cette consolation, mon cher Arsace, de mourir dans vos bras. Elle expira. Il me
                    seroit impossible de dire comment je n'expirai pas aussi. On m'arracha
                    d'Ardasire, et je crus qu'on me séparoit de moi-même. Je fixai mes yeux sur
                    elle, et je restai immobile: j'étois devenu stupide. On m'ôta ce terrible
                    spectacle, et je sentis mon âme reprendre toute sa sensibilité. On m'entraîna:
                    je tournois les yeux vers ce fatal objet de ma douleur; j'aurois donné mille
                    vies pour le voir encore un moment. J'entrai en fureur, je pris mon épée;
                    j'allois me percer le sein; on m'arrêta. Je sortis de ce palais funeste; je n'y
                    rentrai plus. Mon esprit s'aliéna; je courois dans les bois; je remplissois
                    l'air de mes cris. Quand je devenois plus tranquille, toutes les forces de mon
                    âme la fixoient à ma douleur. Il me sembla qu'il ne me restoit plus rien dans le
                    monde que ma tristesse et le nom d' Ardasire. Ce nom, je le prononçois d'une
                    voix terrible, et je rentrois dans le silence. Je résolus de m'ôter la vie et
                    tout à coup j'entrai en fureur. Tu veux mourir, me disois-je à moi-même, et
                    Ardasire n'est pas vengée! Tu veux mourir, et le fils du tyran est en Hyrcanie,
                    qui se baigne dans les délices! Il vit, et tu veux mourir! Je me suis mis en
                    chemin pour l'aller chercher. J'aiappris qu'il vous avoit déclaré la guerre;
                    j'ai volé à vous. Je suis arrivé trois jours avant la bataille, et j'ai fait
                    l'action que vous connoissez. J'aurais percé le fils du tyran; j'ai mieux aimé
                    le faire prisonnier. Je veux qu'il traîne dans la honte et dans les fers une vie
                    aussi malheureuse que la mienne. J' espère que quelque jour il apprendra que
                    j'aurai fait mourir le dernier des siens. J'avoue pourtant que, depuis que je
                    suis vengé, je ne me trouve pas plus heureux; et je sens bien que l'espoir de la
                    vengeance flatte plus que la vengeance même. Ma rage que j'ai satisfaite,
                    l'action que vous avez vue, les acclamations du peuple, seigneur, votre amitié
                    même, ne me rendent point ce que j'ai perdu. La surprise d'Aspar avoit commencé
                    presque avec le récit qu'il avoit entendu. Sitôt qu'il avoit ouï le nom
                    d'Arsace, il avoit reconnu le mari de la reine. Des raisons d'état l'avoient
                    obligé d'envoyer chez les mèdes Isménie, la plus jeune des filles du dernier
                    roi, et il l'y avoit fait élever en secret sous le nom d'Ardasire. Il l'avoit
                    mariée à Arsace; il avoit toujours eu des gens affidés dans le sérail d'Arsace;
                    il étoit le génie qui, par ces mêmes gens, avoit répandu tant de richesses dans
                    la maison d'Arsace, et qui, par des voies très simples, avoit fait imaginer tant
                    de prodiges. Il avoit eu de très grandes raisons pour cacher à Arsace la
                    naissance d'Ardasire. Arsace, qui avoit beaucoup de courage, auroit pu faire
                    valoir les droits de sa femme sur la Bactriane, et la troubler. Mais ces raisons
                    ne subsistoient plus, et, quand il entendit le récit d'Arsace, il eut mille fois
                    envie de l'interrompre; mais il crut qu'il n'étoit pas encore temps de lui
                    apprendre son sort. Un ministre accoutumé à arrêter ses mouvements revenoit
                    toujours à la prudence; il pensoit à préparer un grand événement, et non pas à
                    le hâter. Deux jours après, le bruit se répandit que l'eunuque avoit mis sur le
                    trône une fausse Isménie. On passa des murmures à la sédition. Le peuple furieux
                    entoura le palais; il demanda à haute voix la tête d'Aspar. L'eunuque fit ouvrir
                    une des portes, et, monté sur un éléphant, il s'avança dans la foule. Bactriens,
                    dit-il, écoutez-moi. Et, comme on murmurait encore: écoutez-moi, vous dis-je. Si
                    vous pouvez me faire mourir à présent,vous pourrez dans un moment me faire,
                    mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi:
                    prosternez-vous, adorez-le; je vais le lire. Il le lut: " le ciel m'a donné deux
                    filles qui se ressemblent au point que tous les yeux peuvent s'y tromper. Je
                    crains que cela ne donne occasion à de plus grands troubles et à des guerres
                    plus funestes. Vous donc, Aspar, lumière de l'empire, prenez la plus jeune des
                    deux; envoyez-la secrètement dans la Médie, et faites-en prendre soin. Qu'elle y
                    reste sous un nom supposé, tant que le bien de l'état le demandera. " il porta
                    cet écrit au-dessus de sa tête, et il s'inclina; puis, reprenant la parole: "
                    Isménie est morte; n'en doutez pas; mais sa soeur, la jeune Isménie, est sur le
                    trône. Voudriez-vous vous plaindre de ce que, voyant la mort de la reine
                    approcher, j'ai fait venir sa soeur du fond de l' Asie? Me reprocheriez-vous
                    d'avoir été assez heureux pour vous la rendre et la placer sur un trône qui,
                    depuis la mort de la reine sa soeur, lui appartient? Si j'ai tu la mort de la
                    reine, l'état des affaires ne l'a-t-il pas demandé? Me blâmez-vous d'avoir fait
                    une action de fidélité avec prudence? Posez donc les armes. Jusqu'ici vous
                    n'êtes point coupables; dès ce moment vous le seriez. " Aspar expliqua ensuite
                    comment il avoit confié la jeune Isménie à deux vieux eunuques; comment on
                    l'avoit transportée en Médie sous un nom supposé; comment il l'avoit mariée à un
                    grand seigneur du pays; comment il l'avoit fait suivre dans tous les lieux où la
                    fortune l'avoit conduite; comment la maladie de la reine l' avoit déterminé à la
                    faire enlever pour être gardée en secret dans le sérail; comment, après la mort
                    de la reine, il l'avoit placée sur le trône. Comme les flots de la mer agitée
                    s'apaisent par les zéphyrs, le peuple se calma par les paroles d'Aspar. On
                    n'entendit plus que des acclamations de joie; tous les temples retentirent du
                    nom de la jeune Isménie. Aspar inspira à Isménie de voir l'étranger qui avoit
                    rendu un si grand service à la Bactriane; il lui inspira de lui donner une
                    audience éclatante. Il fut résolu que les grands et les peuples seroient
                    assemblés; que là il seroit déclaré général des armées de l'état, et que la
                    reine luiceindroit l'épée. Les principaux de la nation étoient rangés autour
                    d'une grande salle, et une foule de peuple en occupoit le milieu et l'entrée. La
                    reine étoit sur son trône, vêtue d'un habit superbe. Elle avoit la tête couverte
                    de pierreries; elle avoit, selon l'usage de ces solennités, levé son voile, et
                    l'on voyoit le visage de la beauté même. Arsace parut, et le peuple commença ses
                    acclamations. Arsace, les yeux baissés par respect, resta un moment dans le
                    silence, et, adressant la parole à la reine: madame, lui dit-il d'une voix basse
                    et entrecoupée, si quelque chose pouvoit rendre à mon âme quelque tranquillité,
                    et me consoler de mes malheurs... la reine ne le laissa pas achever; elle crut
                    d'abord reconnoître le visage, elle reconnut encore la voix d'Arsace. Toute hors
                    d'elle-même, et ne se connoissant plus, elle se précipita de son trône, et se
                    jeta aux genoux d'Arsace. Mes malheurs ont été plus grands que les tiens,
                    dit-elle, mon cher Arsace. Hélas! Je croyois ne te revoir jamais depuis le fatal
                    moment qui nous a séparés. Mes douleurs ont été mortelles. Et, comme si elle
                    avoit passé tout à coup d'une manière d'aimer à une autre manière d'aimer, ou
                    qu' elle se trouvât incertaine sur l'impétuosité de l'action qu'elle venoit de
                    faire, elle se releva tout à coup, et une rougeur modeste parut sur son visage.
                    Bactriens, dit-elle, c'est aux genoux de mon époux que vous m'avez vue. C'est ma
                    félicité d'avoir pu faire paroître devant vous mon amour. J'ai descendu de mon
                    trône, parce que je n'y étois pas avec lui, et j'atteste les dieux que je n'y
                    remonterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir que la plus belle action de mon
                    règne, c'est par lui qu'elle a été faite, et que c'est pour moi qu'il l'a faite.
                    Grands, peuples et citoyens, croyez-vous que celui qui règne sur moi soit digne
                    de régner sur vous? Approuvez-vous mon choix? élisez-vous Arsace? Dites-le-moi,
                    parlez. à peine les dernières paroles de la reine furent-elles entendues, tout
                    le palais retentit d'acclamations; on n'entendit plus que le nom d'Arsace et
                    celui d'Isménie. Pendant tout ce temps, Arsace étoit comme stupide. Il voulut
                    parler, sa voix s'arrêta; il voulut se mouvoir,et il resta sans action. Il ne
                    voyoit pas la reine; il ne voyoit pas le peuple; à peine entendoit-il les
                    acclamations: la joie le troubloit tellement, que son âme ne put sentir toute sa
                    félicité. Mais, quand Aspar eut fait retirer le peuple, Arsace pencha la tête
                    sur la main de la reine. Ardasire, vous vivez! Vous vivez, ma chère Ardasire! Je
                    mourois tous les jours de douleur. Comment les dieux vous ont-ils rendue à la
                    vie? Elle se hâta de lui raconter comment une de ses femmes avoit substitué au
                    poison une liqueur enivrante. Elle avoit été trois jours sans mouvement; on
                    l'avoit rendue à la vie: sa première parole avoit été le nom d'Arsace; ses yeux
                    ne s'étoient ouverts que pour le voir; elle l' avoit fait chercher; elle l'avoit
                    cherché elle-même. Aspar l'avoit fait enlever, et, après la mort de sa soeur, il
                    l'avoit placée sur le trône. Aspar avoit rendu éclatante l'entrevue d'Arsace et
                    d'Isménie. Il se ressouvenoit de la dernière sédition. Il croyoit qu'après avoir
                    pris sur lui de mettre Isménie sur le trône, il n'étoit pas à propos qu'il parût
                    encore avoir contribué à y placer Arsace. Il avoit pour maxime de ne faire
                    jamais lui-même ce que les autres pouvoient faire, et d'aimer le bien, de
                    quelque main qu'il pût venir. D'ailleurs, connoissant la beauté du caractère
                    d'Arsace et d'Isménie, il désiroit de les faire paroître dans leur jour. Il
                    vouloit leur concilier ce respect que s' attirent toujours les grandes âmes dans
                    toutes les occasions où elles peuvent se montrer. Il cherchoit à leur attirer
                    cet amour que l'on porte à ceux qui ont éprouvé de grands malheurs. Il vouloit
                    faire naître cette admiration que l'on a pour tous ceux qui sont capables de
                    sentir les belles passions. Enfin il croyoit que rien n'étoit plus propre à
                    faire perdre à Arsace le titre d'étranger, et à lui faire trouver celui de
                    bactrien dans tous les coeurs des peuples de la Bactriane. Arsace jouissoit d'un
                    bonheur qui lui paroissoit inconcevable. Ardasire, qu'il croyoit morte, lui
                    étoit rendue; Ardasire étoit Isménie; Ardasire étoit reine de Bactriane;
                    Ardasire l'en avoit fait roi. Il passoit du sentiment de sa grandeur au
                    sentiment de son amour. Il aimoit ce diadème qui, bien loin d'être un signe
                    d'indépendance, l'avertissoit sans cesse qu'il étoit à elle; ilaimoit ce trône,
                    parce qu'il voyoit la main qui l'y avoit fait monter. Isménie goûtoit, pour la
                    première fois, le plaisir de voir qu'elle étoit une grande reine. Avant
                    l'arrivée d'Arsace, elle avoit une grande fortune, mais il lui manquoit un coeur
                    capable de la sentir: au milieu de sa cour, elle se trouvoit seule; dix millions
                    d'hommes étoient à ses pieds, et elle se croyoit abandonnée. Arsace fit d'abord
                    venir le prince d'Hyrcanie. Vous avez, lui dit-il, paru devant moi, et les fers
                    ont tombé de vos mains; il ne faut point qu'il y ait d'infortuné dans l'empire
                    du plus heureux des mortels. Quoique je vous aie vaincu, je ne crois pas que
                    vous m'ayez cédé en courage; je vous prie de consentir que vous me cédiez en
                    générosité. Le caractère de la reine étoit la douceur, et sa fierté naturelle
                    disparoissoit toujours toutes les fois qu'elle devoit disparoître.
                    Pardonnez-moi, dit-elle au prince d'Hyrcanie, si je n'ai pas répondu à des feux
                    qui n'étoient pas légitimes. L'épouse d'Arsace ne pouvoit pas être la vôtre;
                    vous ne devez vous plaindre que du destin. Si l'Hyrcanie et la Bactriane ne
                    forment pas un même empire, ce sont des états faits pour être alliés. Isménie
                    peut promettre de l'amitié, si elle n'a pu promettre de l'amour. Je suis,
                    répondit le prince, accablé de tant de malheurs et comblé de tant de bienfaits,
                    que je ne sais si je suis un exemple de la bonne ou de la mauvaise fortune. J'ai
                    pris les armes contre vous pour me venger d'un mépris que vous n'aviez pas. Ni
                    vous ni moi ne méritions que le ciel favorisât mes projets. Je vais retourner
                    dans l'Hyrcanie, et j'y oublierois bientôt mes malheurs, si je ne comptois parmi
                    mes malheurs celui de vous avoir vue, et celui de ne plus vous voir. Votre
                    beauté sera chantée dans tout l'orient; elle rendra le siècle où vous vivez plus
                    célèbre que tous les autres; et, dans les races futures, les noms d'Arsace et
                    d'Isménie seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amants. Un
                    événement imprévu demanda la présence d'Arsace dans une province du royaume; il
                    quitta Isménie.Quels tendres adieux! Quelles douces larmes! C'étoit moins un
                    sujet de s'affliger qu'une occasion de s'attendrir. La peine de se quitter se
                    joignit à l'idée de la douceur de se revoir. Pendant l'absence du roi, tout fut,
                    par ses soins, disposé de manière que le temps, le lieu, les personnes, chaque
                    événement offroit à Isménie des marques de son souvenir. Il étoit éloigné, et
                    ses actions disoient qu'il étoit auprès d'elle; tout étoit d'intelligence pour
                    lui rappeler Arsace; elle ne trouvoit point Arsace, mais elle trouvoit son
                    amant. Arsace écrivoit continuellement à Isménie. Elle lisoit: " j'ai vu les
                    superbes villes qui conduisent à vos frontières; j'ai vu des peuples
                    innombrables tomber à mes genoux. Tout me disoit que je régnois dans la
                    Bactriane; je ne voyois point celle qui m'en avoit fait roi, et je ne l'étois
                    plus. " il lui disoit: " si le ciel vouloit m'accorder le breuvage
                    d'immortalité, tant cherché dans l'orient, vous boiriez dans la même coupe, ou
                    je n'en approcherois point mes lèvres; vous seriez immortelle avec moi, ou je
                    mourrois avec vous. " il lui mandoit: " j'ai donné votre nom à la ville que j'ai
                    fait bâtir; il me semble qu'elle sera habitée par nos sujets les plus heureux. "
                    dans une autre lettre, après ce que l'amour pouvoit dire de plus tendre sur les
                    charmes de sa personne, il ajoutoit: " je vous dis ces choses sans même chercher
                    à vous plaire; je voudrois calmer mes ennuis, je sens que mon âme s'apaise en
                    vous parlant de vous. " enfin elle reçut cette lettre: " je comptois les jours,
                    je ne compte plus que les moments, et ces moments sont plus longs que les jours.
                    Belle reine, mon coeur est moins tranquille à mesure que j'approche de vous. "
                    après le retour d'Arsace, il lui vint des ambassades de toutes parts; il y en
                    eut qui parurent singulières. Arsace étoit sur un trône qu'on avoit élevé dans
                    la cour du palais. L' ambassadeur des parthes entra d'abord; ilétoit monté sur
                    un superbe coursier; il ne descendit point à terre, et il parla ainsi: " un
                    tigre d'Hyrcanie désoloit la contrée, un éléphant l'étouffa sous ses pieds. Un
                    jeune tigre restoit, et il étoit déjà aussi cruel que son père; l' éléphant en
                    délivra encore le pays. Tous les animaux qui craignoient les bêtes féroces
                    venoient paître autour de lui. Il se plaisoit à voir qu' il étoit leur asile, et
                    il disoit en lui-même: on dit que le tigre est le roi des animaux, il n'en est
                    que le tyran, et j'en suis le roi. " l' ambassadeur des perses parla ainsi: " au
                    commencement du monde la lune fut mariée avec le soleil. Tous les astres du
                    firmament vouloient l' épouser. Elle leur dit: regardez le soleil, et
                    regardez-vous; vous n'avez pas tous ensemble autant de lumière que lui. "
                    l'ambassadeur d' égypte vint ensuite et dit: " lorsque Isis épousa le grand
                    Osiris, ce mariage fut la cause de la prospérité de l'égypte et le type de sa
                    fécondité. Telle sera la Bactriane: elle deviendra heureuse par le mariage de
                    ses dieux. " Arsace faisoit mettre sur les murailles de tous ses palais son nom
                    avec celui d'Isménie. On voyoit leurs chiffres partout entrelacés. Il étoit
                    défendu de peindre Arsace qu'avec Isménie. Toutes les actions qui demandoient
                    quelque sévérité, il vouloit paroître les faire seul; il voulut que les grâces
                    fussent faites sous son nom et celui d'Isménie. Je vous aime, lui disoit-il, à
                    cause de votre beauté divine et de vos grâces toujours nouvelles. Je vous aime
                    encore, parce que, quand j'ai fait quelque action digne d'un grand roi, il me
                    semble que je vous plais davantage. Vous avez voulu que je fusse votre roi,
                    quand je ne pensois qu'au bonheur d'être votre époux; et ces plaisirs, dont je
                    m'enivrois avec vous, vous m'avez appris à les fuir lorsqu'il s' agissoit de ma
                    gloire. Vous avez accoutumé mon âme à la clémence, et lorsque vous avez demandé
                    des choses qu'il n'étoit pas permis d'accorder, vous m'avez toujours fait
                    respecter ce coeur qui les avoit demandées. Les femmes de votre palais ne sont
                    point entrées dans les intrigues de la cour; elles ont cherché la modestie et
                    l'oubli de tout ce qu'elles ne doivent point aimer.Je crois que le ciel a voulu
                    faire de moi un grand prince, puisqu'il m'a fait trouver, dans les écueils
                    ordinaires des rois, des secours pour devenir vertueux. Jamais les bactriens ne
                    virent des temps si heureux. Arsace et Isménie disoient qu'ils régnoient sur le
                    meilleur peuple de l'univers; les bactriens disoient qu'ils vivoient sous les
                    meilleurs de tous les princes. Il disoit qu'étant né sujet, il avoit souhaité
                    mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisoient sans doute
                    les mêmes voeux que lui. Il ajoutoit qu'ayant le coeur d'Isménie, il devoit lui
                    offrir tous les coeurs de l'univers: il ne pouvoit lui apporter un trône, mais
                    des vertus capables de le remplir. Il croyoit que son amour devoit passer à la
                    postérité, et qu'il n'y passeroit jamais mieux qu'avec sa gloire. Il vouloit
                    qu'on écrivît ces paroles sur son tombeau: <hi rend="italic"> Isménie a eu pour
                        époux un roi chéri des mortels </hi> . Il disoit qu'il aimoit Aspar, son
                    premier ministre, parce qu'il parloit toujours des sujets, plus rarement du roi,
                    et jamais de lui-même. Il a, disoit-il, trois grandes choses: l'esprit juste, le
                    coeur sensible et l'âme sincère. Arsace parloit souvent de l'innocence de son
                    administration. Il disoit qu'il conservoit ses mains pures, parce que le premier
                    crime qu'il commettroit décideroit de toute sa vie, et que là commenceroit la
                    chaîne d'une infinité d'autres. Je punirois, disoit-il, un homme sur des
                    soupçons. Je croirois en rester là; non: de nouveaux soupçons me viendroient en
                    foule contre les parents et les amis de celui que j'aurois fait mourir. Voilà le
                    germe d' un second crime. Ces actions violentes me feroient penser que je serois
                    haï de mes sujets: je commencerois à les craindre. Ce seroit le sujet de
                    nouvelles exécutions, qui deviendroient elles-mêmes le sujet de nouvelles
                    frayeurs. Que si ma vie étoit une fois marquée de ces sortes de taches, le
                    désespoir d'acquérir une bonne réputation viendroit me saisir; et, voyant que je
                    n'effacerois jamais le passé, j'abandonnerois l'avenir. Arsace aimoit si fort à
                    conserver les lois et les anciennes coutumes des bactriens, qu'il trembloit
                    toujours au mot de la réformation des abus, parce qu'ilavoit souvent remarqué
                    que chacun appeloit loi ce qui étoit conforme à ses vues, et appeloit abus tout
                    ce qui choquoit ses intérêts. Que, de corrections en corrections d'abus, au lieu
                    de rectifier les choses, on parvenoit à les anéantir. Il étoit persuadé que le
                    bien ne devoit couler dans un état que par le canal des lois; que le moyen de
                    faire un bien permanent, c'étoit, en faisant le bien, de les suivre; que le
                    moyen de faire un mal permanent, c'étoit, en faisant le mal, de les choquer. Que
                    les devoirs des princes ne consistoient pas moins dans la défense des lois
                    contre les passions des autres que contre leurs propres passions. Que le désir
                    général de rendre les hommes heureux étoit naturel aux princes; mais que ce
                    désir n'aboutissoit à rien, s'ils ne se procuroient continuellement des
                    connoissances particulières pour y parvenir. Que, par un grand bonheur, le grand
                    art de régner demandoit plus de sens que de génie, plus de désir d'acquérir des
                    lumières que de grandes lumières, plutôt des connoissances pratiques que des
                    connoissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connoître les
                    hommes que la capacité de les former. Qu'on apprenoit à connoître les hommes en
                    se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose. Qu'il est très
                    incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours. Que la
                    plupart des hommes ont une enveloppe, mais qu'elle tient et serre si peu, qu'il
                    est très difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir. Arsace ne parloit
                    jamais des affaires qu'il pouvoit avoir avec les étrangers; mais il aimoit à
                    s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume, parce que c'étoit le seul
                    moyen de le bien connoître; et là-dessus il disoit qu'un bon prince devoit être
                    secret, mais qu'il pouvoit quelquefois l'être trop. Il disoit qu'il sentoit en
                    lui-même qu'il étoit un bon roi; qu'il étoit doux, affable, humain; qu'il aimoit
                    la gloire, qu'il aimoit ses sujets; que cependant, si, avec ces belles qualités,
                    il ne s' étoit gravé dans l'esprit les grands principes de gouvernement, il
                    seroit arrivé la chose du monde la plus triste: que ses sujets auroient eu un
                    bon roi, et qu'ils auroient peu joui de ce bonheur,et que ce beau présent de la
                    providence auroit été en quelque sorte inutile pour eux. Celui qui croit trouver
                    le bonheur sur le trône se trompe, disoit Arsace: on n'y a que le bonheur qu'on
                    y a porté, et souvent même on y risque ce bonheur que l'on a porté. Si donc les
                    dieux, ajoutoit-il, n'ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui
                    commandent, il faut qu' ils l'aient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent.
                    Arsace savoit donner, parce qu'il savoit refuser. Souvent, disoit-il, quatre
                    villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir
                    misérable, ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien
                    enrichir la pauvreté d'état; mais il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de
                    luxe. Arsace étoit plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais
                    de ses grands. C'est là que je trouve mes vrais conseillers. Là, je me
                    ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins.
                    Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je
                    m'instruis de tous ces malheurs, qui, tous ensemble, pourroient former le mien.
                    C'est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes, qui font toujours les
                    délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connoître que je
                    puis devenir un plus grand prince que je ne le suis. J'y vois la joie succéder
                    aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes
                    succéder à la joie. On lui dit un jour que, dans quelques réjouissances
                    publiques, des farceurs avoient chanté ses louanges. Savez-vous bien, dit-il,
                    pourquoi je permets à ces gens-là de me louer? C'est afin de me faire mépriser
                    la flatterie, et de la rendre vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand
                    pouvoir qu'il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que
                    les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes
                    amis, dites-moi la vérité: c'est la seule chose du monde que je désire, parce
                    que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer. Ce qui avoit troublé la
                    fin du règne d' Artamène, c'est que dans sa jeunesse il avoit conquis quelques
                    petits peuples voisins, situés entre la Médie et la Bactriane. Ilsétoient ses
                    alliés; il voulut les avoir pour sujets, il les eut pour ennemis; et, comme ils
                    habitoient les montagnes, ils ne furent jamais bien assujettis; au contraire,
                    les mèdes se servoient d'eux pour troubler le royaume: de sorte que le
                    conquérant avoit beaucoup affoibli le monarque, et que, lorsque Arsace monta sur
                    le trône, ces peuples étoient encore peu affectionnés. Bientôt les mèdes les
                    firent révolter. Arsace vola et les soumit. Il fit assembler la nation et parla
                    ainsi: " je sais que vous souffrez impatiemment la domination des bactriens: je
                    n'en suis point surpris. Vous aimez vos anciens rois, qui vous ont comblé de
                    bienfaits. C'est à moi à faire en sorte, par ma modération et par ma justice,
                    que vous me regardiez comme le vrai successeur de ceux que vous avez tant aimés.
                    " il fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au
                    peuple: " je les fais mener devant vous, pour que vous les jugiez vous-mêmes. "
                    chacun, en les condamnant, chercha à se justifier. " connoissez, leur dit-il, le
                    bonheur que vous avez de vivre sous un roi qui n'a point de passion lorsqu'il
                    punit, et qui n'en met que quand il récompense; qui croit que la gloire de
                    vaincre n'est que l'effet du sort, et qu'il ne tient que de lui-même celle de
                    pardonner. " vous vivrez heureux sous mon empire, et vous garderez vos usages et
                    vos lois. Oubliez que je vous ai vaincus par les armes, et ne le soyez que par
                    mon affection. " toute la nation vint rendre grâces à Arsace de sa clémence et
                    de la paix. Des vieillards portoient la parole. Le premier parla ainsi: " je
                    crois voir ces grands arbres qui font l'ornement de notre contrée. Tu en es la
                    tige, et nous en sommes les feuilles; elles couvriront les racines des ardeurs
                    du soleil. " le second lui dit: " tu avois à demander aux dieux que nos
                    montagnes s'abaissassent pour qu'elles ne pussent pas nous défendre contre toi.
                    Demande-leur aujourd'hui qu'elles s'élèvent jusques aux nues, pour qu'elles
                    puissent mieux te défendre contre tes ennemis. " le troisième dit ensuite: "
                    regarde le fleuve qui traverse notre contrée; là où il est impétueux et rapide,
                    après avoir tout renversé, il se dissipe et se divise au point que les femmes le
                    traversent à pied. Mais si tu le regardes dans les lieux où il est doux et
                    tranquille, il grossit lentement ses eaux, il est respecté des nations, et il
                    arrête les armées. " depuis ce temps ces peuples furent les plus fidèles sujets
                    de la Bactriane. Cependant le roi de Médie apprit qu'Arsace régnoit dans la
                    Bactriane. Le souvenir de l'affront qu'il avoit reçu se réveilla dans son coeur.
                    Il avoit résolu de lui faire la guerre. Il demanda le secours du roi d'Hyrcanie.
                    " joignez-vous à moi, lui écrivit-il, poursuivons une vengeance commune. Le ciel
                    vous destinoit la reine de Bactriane; un de mes sujets vous l'a ravie: venez la
                    conquérir. " le roi d'Hyrcanie lui fit cette réponse: " je serois aujourd'hui en
                    servitude chez les bactriens, si je n'avois trouvé des ennemis généreux. Je
                    rends grâces au ciel de ce qu'il a voulu que mon règne commençât par des
                    malheurs. L'adversité est notre mère; la prospérité n'est que notre marâtre.
                    Vous me proposez des querelles qui ne sont pas celles des rois. Laissons jouir
                    le roi et la reine de Bactriane du bonheur de se plaire et de s'aimer. </p>
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