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                <title ref="bgrf:85.24 wikidata:Q122945531 MiMoText-ID:Q1066"> Lettres écrites de Lausanne: MiMoText
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                    <title> CalisteOuLettresDeLausanne </title>
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                <bibl type="printSource">
                    <title> Caliste ou Lettres écrites de Lausanne </title>
                    <author> Isabelle de Charrière </author>
                    <pubPlace> unknown </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1787</date>
                </bibl>
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                    <date>1785</date>
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            <change when="2020-10-22"> Initial ELTeC level-1 </change>
            <change when="2022-04-04"> Separation into Charriere_Lausanne and Charriere_Caliste,
                which is a sequel to the novel published in 1787 and available in the roman18
                corpus. See file Charriere_Caliste. </change>
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            <div type="letter">
                <p> Le 30 novembre 1784. Combien vous avez tort de vous plaindre! Un gendre d'un
                    mérite médiocre, mais que votre fille a épousé sans répugnance; un établissement
                    que vous-même regardez comme avantageux, mais sur lequel vous avez été à peine
                    consultée! Qu'est-ce que cela fait? Que vous importe? Votre mari, ses parents et
                    des convenances de fortune ont tout fait. Tant mieux. Si votre fille est
                    heureuse, en serez-vous moins sensible à son bonheur? Si elle est malheureuse,
                    ne sera-ce pas un chagrin de moins que de n'avoir pas fait son sort? Que vous
                    êtes romanesque! Votre gendre est médiocre; mais votre fille est-elle d'un
                    caractère ou d'un esprit si distingué? On la sépare de vous; aviez-vous tant de
                    plaisir à l'avoir auprès de vous? Elle vivra à Paris; est-elle fâchée d'y vivre?
                    Malgré vos déclamations sur les dangers, sur les séductions, les illusions, le
                    prestige, le délire, etc. , Seriez-vous fâchée d'y vivre vous-même? Vous êtes
                    encore belle, vous serez toujours aimable; je suis bien trompée, ou vous iriez
                    de grand coeur vous charger des chaînes de la cour , si elles vous étaient
                    offertes. Je crois qu'elle vous seront offertes. À l'occasion de ce mariage on
                    parlera de vous, et l'on sentira ce qu'il y aurait à gagner pour la princesse
                    qui attacherait à son service une femme de votre mérite, sage sans pruderie,
                    également sincère et polie, modeste quoique remplie de talents. Mais voyons si
                    cela est bien vrai. J'ai toujours trouvé que cette sorte de mérite n'existe que
                    sur le papier, où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu'il y
                    ait entre eux. Sage et point prude! Il est sûr que vous n'êtes point prude: je
                    vous ai toujours vue fort sage; mais vous ai-je toujours vue? M'avez-vous fait
                    l'histoire de tous les instants de votre vie? Une femme parfaitement sage serait
                    prude; je le crois du moins. Mais passons là-dessus. Sincère et polie! Vous
                    n'êtes pas aussi sincère qu'il serait possible de l'être, parce que vous êtes
                    polie; ni parfaitement polie, parce que vous êtes sincère; et vous n'êtes l'un
                    et l'autre à la fois que parce que vous êtes médiocrement l'un et l'autre. En
                    voilà assez; ce n'est pas vous que j'épilogue: j'avais besoin de me dégonfler
                    sur ce chapitre. Les tuteurs de ma fille me tourmentent quelquefois sur son
                    éducation; ils me disent et m'écrivent qu'une jeune fille doit acquérir les
                    connaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d'y plaire. Et où
                    diantre prendra-t-elle de la patience et de l'application pour ses leçons de
                    clavecin si le succès lui en est indifférent? On veut qu'elle soit à la fois
                    franche et réservée. Qu'est-ce que cela veut dire? On veut qu'elle craigne le
                    blâme sans désirer la louange? On applaudit à toute ma tendresse pour elle; mais
                    on voudrait que je fusse moins continuellement occupée à lui éviter des peines
                    et à lui procurer du plaisir. Voilà comme, avec des mots qui se laissent mettre
                    à côté les uns des autres, on fabrique des caractères, des législations, des
                    éducations et des bonheurs domestiques impossibles. Avec cela on tourmente les
                    femmes, les mères, les jeunes filles, tous les imbéciles qui se laissent
                    moraliser. Revenons à vous, qui êtes aussi sincère et aussi polie qu'il est
                    besoin de l'être; à vous, qui êtes charmante; à vous, que j'aime tendrement. Le
                    marquis de * m'a dit l'autre jour qu'il était presque sûr qu'on vous tirerait de
                    votre province. Eh bien! Laissez-vous placer à la cour, sans vous plaindre de ce
                    qu'exige de vous votre famille. Laissez-vous gouverner par les circonstances, et
                    trouvez-vous heureuse qu'il y ait pour vous des circonstances qui gouvernent,
                    des parents qui exigent, un père qui marie sa fille, une fille peu sensible et
                    peu réfléchissante qui se laisse marier. Que ne suis-je à votre place! Combien,
                    en voyant votre sort, ne suis-je pas tentée de blâmer le zèle religieux de mon
                    grand-père! Si, comme son frère, il avait consenti à aller à la messe, je ne
                    sais s'il s'en trouverait aussi bien dans l'autre monde; mais moi, il me semble
                    que je m'en trouverais mieux dans celui-ci. Ma romanesque cousine se plaint; il
                    me semble qu'à sa place je ne me plaindrais pas. Aujourd'hui je me plains; je me
                    trouve quelquefois très à plaindre. Ma pauvre Cécile, que deviendra-t-elle? Elle
                    a dix-sept ans depuis le printemps dernier. Il a bien fallu la mener dans le
                    monde pour lui montrer le monde, la faire voir aux jeunes hommes qui pourraient
                    penser à elle... penser à elle! Quelle ridicule expression dans cette
                    occasion-ci! Qui penserait à une fille dont la mère est encore jeune, et qui
                    pourra avoir après la mort de cette mère vingt-six mille francs de ce pays! Cela
                    fait environ trente-huit mille livres de France. Nous avons de rente, ma fille
                    et moi, quinze cents francs de France. Vous voyez bien que, si on l'épouse, ce
                    ne sera pas pour avoir pensé, mais pour l'avoir vue. Il faut donc la montrer; il
                    faut aussi la divertir, la laisser danser. Il ne faut pourtant pas la trop
                    montrer, de peur que les yeux ne se lassent; ni la trop divertir, de peur
                    qu'elle ne puisse plus s'en passer, de peur aussi que ses tuteurs ne me
                    grondent, de peur que les mères des autres ne disent: c'est bien mal entendu!
                    Elle est si peu riche! Que de temps perdu à s'habiller, sans compter le temps où
                    l'on est dans le monde; et puis cette parure, toute modeste qu'elle est, ne
                    laisse pas de coûter: les gazes, les rubans, etc. ; Car rien n'est si exact, si
                    long, si détaillé que la critique des femmes. Il ne faut pas non plus la laisser
                    trop danser; la danse l'échauffe et ne lui sied pas bien: ses cheveux,
                    médiocrement bien arrangés par elle et par moi, lui donnent en se dérangeant un
                    air de rudesse; elle est trop rouge, et le lendemain elle a mal à la tête ou un
                    saignement de nez; mais elle aime la danse avec passion: elle est assez grande,
                    bien faite, agile, elle a l'oreille parfaite; l'empêcher de danser serait
                    empêcher un daim de courir. Je viens de vous dire comment est ma fille pour la
                    taille; je vais vous dire ce qu'elle est pour le reste. Figurez-vous un joli
                    front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt couverts, pas bien
                    grands, mais brillants et doux; les lèvres un peu grosses et très vermeilles,
                    les dents saines, une belle peau de brune, le teint très animé, un cou qui
                    grossit malgré tous les soins que je me donne, une gorge qui serait belle si
                    elle était plus blanche, le pied et la main passables; voilà Cécile. Si vous
                    connaissiez Madame R, ou les belles paysannes du pays de Vaud, je pourrais vous
                    en donner une idée plus juste. Voulez-vous savoir ce qu'annonce l'ensemble de
                    cette figure? Je vous dirai que c'est la santé, la bonté, la gaieté, la
                    susceptibilité d'amour et d'amitié, la simplicité de coeur et la droiture
                    d'esprit, et non l'extrême élégance, délicatesse, finesse, noblesse. C'est une
                    belle et bonne fille que ma fille. Adieu, vous m'allez demander mille choses sur
                    son compte, et pourquoi j'ai dit: pauvre Cécile! Que deviendra-t-elle? Eh bien!
                    Demandez; j'ai besoin d'en parler et je n'ai personne ici à qui je puisse en
                    parler. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Eh bien, oui. Un joli jeune savoyard habillé en fille. C'est assez cela. Mais
                    n'oubliez pas, pour vous la figurer aussi jolie qu'elle l'est, une certaine
                    transparence dans le teint, je ne sais quoi de satiné, de brillant que lui donne
                    souvent une légère transpiration: c'est le contraire du mat, du terne; c'est le
                    satiné de la fleur rouge des pois odoriférants.Voilà bien à présent ma Cécile.
                    Si vous ne la reconnaissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait votre
                    faute. Pourquoi, dites-vous, un gros cou? C'est une maladie de ce pays, un
                    épaississement de la lymphe, un engorgement dans les glandes, dont on n'a pu
                    rendre raison jusqu'ici. On l'a attribué longtemps aux eaux trop froides, ou
                    charriant du tuf; maisCécile n'a jamais bu que de l'eau panée ou des eaux
                    minérales. Il faut que cela vienne de l'air; peut-être du souffle froid de
                    certains vents, qui font cesser quelquefois tout-à-coup la plus grande chaleur.
                    On n'a point de goîtres sur les montagnes; mais, à mesure que les vallées sont
                    plus étroites et plus profondes, on en voit davantage et de plus gros. Ils
                    abondent surtout dans les endroits où l'on voit le plus d'imbéciles et
                    d'écrouelleux. On y a trouvé des remèdes, mais point encore de préservatifs, et
                    il ne me paraît pas décidé que les remèdes emportent entièrement le mal et
                    soient sans inconvénient pour la santé. Je redoublerai de soin pour que Cécile
                    soit toujours garantie du froid de l'air du soir, et je ne ferai pas autre
                    chose; mais je voudrais que le souverain promît des prix à ceux qui
                    découvriraient la nature de cette difformité, et qui indiqueraient les meilleurs
                    moyens de s'en préserver. Vous me demandez comment il arrive qu'on se marie
                    quand on n'a à mettre ensemble que trente-huit mille francs, et vous êtes
                    étonnée qu'étant fille unique je ne sois pas plus riche. La question est
                    étrange. On se marie, parce qu'on est un homme et une femme, et qu'on se plaît;
                    mais laissons cela, je vous ferai l'histoire de ma fortune. Mon grand-père,
                    comme vous le savez, vint du Languedoc avec rien; il vécut d'une pension que lui
                    faisait le vôtre, et d'une autre qu'il recevait de la cour d'Angleterre. </p>
                <p> Toutes deux cessèrent à sa mort. Mon père fut capitaine au service de Hollande.
                    Il vivait de sa paye et de la dot de ma mère, qui fut de six mille francs. Ma
                    mère, pour le dire en passant, était d'une famille bourgeoise de cette ville,
                    mais si jolie et si aimable, que mon père ne se trouva jamais pauvre ni mal
                    assorti avec elle; et elle en fut si tendrement aimée, qu'elle mourut de chagrin
                    de sa mort. C'est à elle, non à moi ni à son père, que Cécile ressemble.
                    Puisse-t-elle avoir une vie aussi heureuse, mais plus longue! Puisse même son
                    sort être aussi heureux, dût sa carrière n'être pas plus longue! Les six mille
                    francs de ma mère ont été tout mon bien. Mon mari avait quatre frères. Son père
                    donna à chacun d'eux dix mille francs quand ils eurent vingt-cinq ans: il en a
                    laissé encore dix mille aux quatre cadets; le reste à l'aîné avec une terre
                    estimée quatre-vingt mille francs. C'était un homme riche pour ce pays-ci, et
                    qui l'aurait été dans votre province; mais quand on a cinq fils, et qu'ils ne
                    peuvent devenir ni prêtres ni commerçants, c'est beaucoup de laisser à tous de
                    quoi vivre. La rente de nos vingt-six ou trente-huit mille francs suffit pour
                    nous donner toutes les jouissances que nous désirons; mais vous voyez qu'on
                    n'épousera pasCécile pour sa fortune. Il n'a pourtant tenu qu'à moi de la
                    marier... non, il n'a pas tenu à moi; je n'aurais pu m'y résoudre, et elle-même
                    n'aurait pas voulu. Il s'agissait d'un jeune ministre son parent du côté de ma
                    mère, d'un petit homme pâle et maigre, choyé, chauffé, caressé par toute sa
                    famille. On le croit, pour quelques mauvais vers, pour quelques froides
                    déclamations, le premier littérateur, le premier génie, le premier orateur de
                    l'Europe. Nous fûmes chez ses parents, ma fille et moi, il y a environ six
                    semaines. Un jeune lord et son gouverneur, qui sont en pension dans cette
                    maison, passèrent la soirée avec nous. Après le goûter, on fit des jeux
                    d'esprit; ensuite on joua à colin-maillard, ensuite au loto. Le jeune anglais
                    est en homme ce que ma fille est en femme, c'est un aussi joli villageois
                    anglais que Cécile est une belle villageoise du pays de Vaud. Il ne brilla pas
                    aux jeux d'esprit, mais Cécile eut bien plus d'indulgence pour son mauvais
                    français que pour le fade bel esprit de son cousin, ou, pour mieux dire, elle ne
                    prit point garde à celui-ci; elle s'était faite la gouvernante et l'interprète
                    de l'autre. À colin-maillard vous jugez bien qu'il n'y eut point de comparaison
                    entre leur adresse; au loto, l'un était économe et attentif, l'autre distrait et
                    magnifique. Quand il fut question de s'en aller: Jeannot, dit la mère, tu
                    ramèneras la Cécile; mais il fait froid, mets ta redingote, boutonne-la bien .
                    La tante lui apporta des galoches. Pendant qu'il se boutonnait comme un
                    porte-manteau, et semblait se préparer à un voyage de long cours, le jeune
                    anglais monte l'escalier quatre à quatre, revient comme un trait avec son
                    chapeau, et offre la main à Cécile. Je ne pus pas m'empêcher de rire, et je dis
                    au cousin qu'il pouvait se désemmaillotter. Si auparavant son sort auprès
                    deCécile eût été douteux, ce moment le décidait. Quoiqu'il soit fils unique de
                    riches parents, et qu'il doive hériter de cinq ou six tantes, Cécile n'épousera
                    pas son cousin le ministre; ce serait Agnès et le corps mort: mais, au lieu de
                    ressusciter, il pourrait devenir plus mort. Ce corps mort a un ami très vivant,
                    ministre aussi, qui est devenu amoureux de Cécilepour l'avoir vue deux ou trois
                    fois chez la mère de son ami. C'est un jeune homme de la vallée du lac de Joux,
                    beau, blond, robuste, qui fait fort bien dix lieues par jour, qui chasse plus
                    qu'il n'étudie, et qui va tous les dimanches prêcher à son annexe, à une lieue
                    de chez lui; en été sans parasol, et en hiver sans redingote ni galoches: il
                    porterait au besoin son pédant petit ami sur le bras. Si ce mari convenait à ma
                    fille, j'irais de grand coeur vivre avec eux dans une cure de montagne; mais il
                    n'a que sa paye de ministre pour toute fortune, et ce n'est pas même la plus
                    grande difficulté: je crains la finesse montagnarde, et Cécile s'en
                    accommoderait moins que toute autre femme; d'ailleurs mes beaux-frères, ses
                    tuteurs, ne consentiraient jamais à une pareille alliance, et moi-même je n'y
                    consentirais qu'avec peine. La noblesse, dans ce pays-ci, n'est bonne à rien du
                    tout, ne donne aucun privilége, aucun droit, aucune exemption; mais, si cela la
                    rend plus ridicule chez ceux qui ont de la disposition à l'être, cela la rend
                    plus aimable et plus précieuse chez un petit nombre d'autres. J'avoue que j'ai
                    ces autres dans la tête plutôt que je ne les connais. J'imagine des gens qui ne
                    peuvent devenir ni chanoines, ni chevaliers de malte, et qui paient tous les
                    impôts, mais qui se sentent plus obligés que d'autres à être braves,
                    désintéressés, fidèles à leur parole; qui ne voient point de possibilité pour
                    eux à commettre une action lâche; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres, et
                    devoir remettre à leurs enfants, une certaine fleur d'honneur qui est à la vertu
                    ce qu'est l'élégance des mouvements, ce qu'est la grâce, à la force et à la
                    beauté; qui conservent ce vernis avec d'autant plus de soin qu'il est moins
                    définissable, et qu'eux-mêmes ne savent pas bien ce qu'il pourrait supporter
                    sans être détruit ou flétri. C'est ainsi que l'on conserve une fleur délicate,
                    un vase précieux. C'est ainsi qu'un ami bien ami ne donne rien au hasard quand
                    il s'agit de son ami, qu'une femme ou une maîtresse bien fidèle veille même sur
                    ses pensées. Adieu, je vais m'amuser à rêver aux belles délicates choses que je
                    viens de vous dire. Je souhaite qu'elles vous fassent aussi rêver agréablement. </p>
                <p> P s. Peut-être ce que j'ai dit est-il vieux comme le monde, et je le trouve même
                    de nature à n'être pas neuf: mais n'importe; j'y ai pris tant de plaisir, que
                    j'ai peine à ne pas revenir sur la même idée, et à ne pas vous la détailler
                    davantage. Ce privilége de la noblesse, qui ne consisterait précisément que dans
                    une obligation de plus, et plus stricte et plus intimement sentie; qui parlerait
                    au jeune homme plus haut que sa conscience, et le rendrait scrupuleux malgré sa
                    fougue; au vieillard, et lui donnerait du courage malgré sa faiblesse: ce
                    privilége, dis-je, m'enchante, m'attache et me séduit. Je ne puis souffrir que
                    cette classe, idéale peut-être, de la société, soit négligée par le souverain,
                    qu'on la laisse oubliée dans l'oisiveté et dans la misère; car si elle
                    s'enrichit par un mariage d'argent, par le commerce, par des spéculations de
                    finance, ce n'est plus cela: la noblesse devient roturière, ou, pour parler plus
                    juste, ma chimère s'évanouit. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Si j'étais roi, je ne sais pas si je serais juste, quoique je voulusse l'être;
                    mais voici assurément ce que je ferais. Je ferais un dénombrement bien exact de
                    toute la noblesse chapitrale de mon pays. Je donnerais à ces nobles quelque
                    distinction peu brillante, mais bien marquée, et je n'introduirais personne dans
                    cette classe d'élite. Je me chargerais de leurs enfants quand ils en auraient
                    plus de trois. J'assignerais une pension à tous les chefs de famille quand ils
                    seraient tombés dans la misère, comme le roi d'Angleterre en donne une aux pairs
                    en décadence . Je formerais une seconde classe des officiers qui seraient
                    parvenus à certains grades, de leurs enfants, de ceux qui auraient occupé
                    certains emplois, etc.Dans chaque province cette classe serait libre de
                    s'agréger tel ou tel homme qui se serait distingué par quelque bonne action, un
                    gentilhomme étranger, un riche négociant, l'auteur de quelque invention utile.
                    Le peuple se nommerait des représentants, et ce serait un troisième ordre dans
                    la nation; celui-ci ne serait pas héréditaire. Chacun des trois aurait certaines
                    distinctions et le soin de certaines choses, outre les charges qu'on donnerait
                    aux individus indistinctement avec le reste de mes sujets. On choisirait dans
                    les trois classes des députés qui, réunis, seraient le conseil de la nation: ils
                    habiteraient la capitale. Je les consulterais sur tout. Ces conseillers seraient
                    à vie: ils auraient tous le pas devant le corps de la noblesse. Chacun d'eux se
                    nommerait un successeur, qui ne pourrait être un fils, un gendre, ni un neveu;
                    mais cette nomination aurait besoin d'être examinée et confirmée par le
                    souverain et par le conseil. Leurs enfants entreraient de droit dans la classe
                    noble. Les familles qui viendraient à s'éteindre se trouveraient ainsi
                    remplacées. Tout homme, en se mariant, entrerait dans la classe de sa femme, et
                    ses enfants en seraient comme lui. Cette disposition aurait trois motifs.
                    D'abord les enfants sont encore plus certainement de la femme que du mari. En
                    second lieu, la première éducation, les préjugés, on les tient plus de sa mère
                    que de son père. En troisième lieu, je croirais, par cet arrangement, augmenter
                    l'émulation chez les hommes, et faciliter le mariage pour les filles qu'on peut
                    supposer les mieux élevées et les moins riches des filles épousables d'un pays.
                    Vous voyez bien que, dans ce superbe arrangement politique, maCécile n'est pas
                    oubliée. Je suis partie d'elle, je reviens à elle. Je la suppose appartenant à
                    la première classe: belle, bien élevée et bonne comme elle est, je vois à ses
                    pieds tous les jeunes hommes de sa propre classe, qui ne voudraient pas déchoir,
                    et ceux d'une classe inférieure, qui auraient l'ambition de s'élever.
                    Réellement, il n'y aurait que cet ennoblissement qui pût me plaire. Je hais tous
                    les autres, parce qu'un souverain ne peut donner avec des titres ce préjugé de
                    noblesse, ce sentiment de noblesse qui me paraît être l'unique avantage de la
                    noblesse. Supposé qu'ici l'homme ne l'acquît pas en se mariant, les enfants le
                    prendraient de leur mère. Voilà bien assez de politique ou de rêverie. </p>
                <p> Outre les deux hommes dont je vous ai parlé, Cécile a encore un amant dans la
                    classe bourgeoise; mais il la ferait plutôt tomber avec lui qu'il ne s'élèverait
                    avec elle. Il se bat, s'enivre et voit des filles comme les nobles allemands, et
                    quelques jeunes seigneurs anglais qu'il fréquente: il est d'ailleurs bien fait
                    et assez aimable; mais ses moeurs m'effraieraient.Son oisiveté ennuie Cécile; et
                    quoiqu'il ait du bien, à force d'imiter ceux qui en ont plus que lui, il pourra
                    dans peu se trouver ruiné. Il y en a bien encore un autre. C'est un jeune homme
                    sage, doux, aimable, qui a des talents et qui s'est voué au commerce. Ailleurs
                    il pourrait y faire quelque chose, mais ici cela ne se peut pas. Si ma fille
                    avait de la prédilection pour lui, et que ses oncles n'y missent pas obstacle,
                    je consentirais à aller vivre avec eux à Genève, à Lyon, à Paris, partout où ils
                    voudraient; mais le jeune homme n'aime peut-être pas assez Cécile pour quitter
                    son sol natal, le plus agréable en effet qui existe, la vue de notre beau lac et
                    de sa riante rive. Vous voyez, ma chère amie, que, dans ces quatre amants, il
                    n'y a pas un mari. Ce n'en est pas un non plus que je pusse proposer à Cécile,
                    qu'un certain cousin fort noble, fort borné, qui habite un triste château où
                    l'on ne lit, de père en fils, que la bible et la gazette. Et le jeune lord?
                    Direz-vous. Que j'aurais de choses à vous répondre! Je les garde pour une autre
                    lettre. Ma fille me presse d'aller faire un tour de promenade avec elle. Adieu.
                </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Il y a huit jours que, ma cousine (la mère du petit théologien) étant malade,
                    nous allâmes lui tenir compagnie ma fille et moi. Le jeune lord, l'ayant appris,
                    renonça à un pique-nique que faisaient ce jour-là tous les anglais qui sont à
                    Lausanne, et vint demander à être reçu chez ma cousine. Hors les heures des
                    repas, on ne l'y avait pas vu depuis le soir des galoches. Il fut reçu d'abord
                    un peu froidement; mais il marcha si discrètement sur la pointe des pieds, parla
                    si bas, fut officieux de si bonne grâce; il apporta si joliment sa grammaire
                    française à Cécile pour qu'elle lui apprît à prononcer, à dire les mots
                    précisément comme elle, que ma cousine et ses soeurs se radoucirent bientôt:
                    mais tout cela déplut au fils de la maison à proportion de ce que cela plaisait
                    au reste de la compagnie, et il en a conservé une telle rancune, qu'à force de
                    se plaindre du bruit que l'on faisait sur sa tête et qui interrompait tantôt ses
                    études, tantôt son sommeil, il a engagé sa bonne et sotte mère à prier milord et
                    son gouverneur de chercher un autre logement. Ils vinrent hier me le dire, et me
                    demander si je voulais les prendre en pension. Je refusai bien nettement, sans
                    attendre que Cécile eût pu avoir une idée ou former un souhait. Ensuite ils se
                    retranchèrent à me demander un étage de ma maison qu'ils savaient être vide; je
                    refusai encore.-Mais seulement pour deux mois, dit le jeune homme, pour un mois,
                    pour quinze jours, en attendant que nous ayons trouvé à nous loger ailleurs.
                    Peut-être nous trouverez-vous si discrets qu'alors vous nous garderez. Je ne
                    suis pas aussi bruyant que M Sle dit; mais, quand je le serais naturellement, je
                    suis sûr, madame, que vous et mademoiselle votre fille ne m'entendrez pas
                    marcher, et, hors la faveur de venir quelquefois ici apprendre un peu de
                    français, je ne demanderai rien avec importunité.-Je regardai Cécile; elle avait
                    les yeux fixés sur moi. Je vis bien qu'il fallait refuser; mais, en vérité, je
                    souffris presque autant que je faisais souffrir. Le gouverneur démêla mes
                    motifs, et arrêta les instances du jeune homme, qui est venu ce matin me dire
                    que, n'ayant pu m'engager à le recevoir chez moi, il s'était logé le plus près
                    de nous qu'il avait pu, et qu'il me demandait la permission de nous venir voir
                    quelquefois. Je l'ai accordée. Il s'en allait. Après l'avoir conduit jusqu'à la
                    porte, Cécile est venue m'embrasser. Vous me remerciez, lui ai-je dit. Elle a
                    rougi: je l'ai tendrement embrassée. Des larmes ont coulé de mes yeux; elle les
                    a vues, et je suis sûre qu'elle y a lu une exhortation à être sage et prudente,
                    plus persuasive que n'aurait été le plus éloquent discours. Voilà mon beau-frère
                    et sa femme; je suis forcée de m'interrompre. Tout se dit, tout se fait ici en
                    un instant. Mon beau-frère a appris que j'avais refusé de louer à un prix fort
                    haut un appartement qui ne me sert à rien. C'est le tuteur de ma fille. Il loue
                    à des étrangers des appartements chez lui, quelquefois même toute sa maison.
                    Alors il va à la campagne, ou il y reste. Il m'a donc trouvée très
                    extraordinaire, et m'a beaucoup blâmée. J'ai dit pour toute raison que je
                    n'avais pas jugé à propos de louer. Cette manière de répondre lui a paru d'une
                    hauteur insupportable. Il commençait tout de bon à se fâcher, quand Cécile a dit
                    que j'avais sans doute des raisons que je ne voulais pas dire; qu'il fallait les
                    croire bonnes, et ne me pas presser davantage. Je l'ai embrassée pour la
                    remercier: les larmes lui sont venues aux yeux à son tour. Mon beau-frère et ma
                    belle-soeur se sont retirés sans savoir qu'imaginer de la mère ni de la fille.
                    Je serai blâmée de toute la ville. Je n'aurai pour moi que Cécile, et peut-être
                    le gouverneur du jeune lord. Vous ne comprenez rien sans doute à ce louage, à
                    ces étrangers, au chagrin que mon beau-frère m'a témoigné. Connaissez-vous
                    Plombières, ouBourbonne, ou Barège? D'après ce que j'en ai entendu dire,
                    Lausanne ressemble assez à tous ces endroits-là. La beauté de notre pays, notre
                    académie et M Tissot nous amènent des étrangers de tous les pays, de tous les
                    âges, de tous les caractères, mais non de toutes les fortunes. Il n'y a guère
                    que les gens riches qui puissent vivre hors de chez eux. Nous avons donc,
                    surtout, des seigneurs anglais, des financières françaises, et des princes
                    allemands qui apportent de l'argent à nos aubergistes, aux paysans de nos
                    environs, à nos petits marchands et artisans, et à ceux de nous qui ont des
                    maisons à louer en ville ou à la campagne, et qui appauvrissent tout le reste en
                    renchérissant les denrées et la main-d'oeuvre, et en nous donnant le goût avec
                    l'exemple d'un luxe peu fait pour nos fortunes et nos ressources. Les gens de
                    Plombières, de Spa, de Barège ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent pas
                    leurs habitudes ni leurs moeurs. Mais nous, dont la société est plus aimable,
                    dont la naissance ne le cède souvent pas à la leur, nous vivons avec eux, nous
                    leur plaisons, quelquefois nous les formons, et ils nous gâtent. Ils font
                    tourner la tête à nos jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes hommes qui
                    conservent des moeurs simples un air gauche et plat; aux autres le ridicule
                    d'être des singes et de ruiner souvent leur bourse et plus souvent leur santé.
                    Les ménages, les mariages n'en vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos
                    coteries d'élégantes françaises, de belles anglaises, de jolis anglais,
                    d'aimables roués français; et supposé que cela ne gâte pourtant pas beaucoup de
                    mariages, cela en empêche beaucoup. Les jeunes filles trouvent leurs
                    compatriotes peu élégants; les jeunes hommes trouvent les filles trop coquettes;
                    tous craignent l'économie à laquelle le mariage les obligerait; et, s'ils ont
                    quelque disposition, les uns à avoir des maîtresses, les autres à avoir des
                    amants, rien n'est si naturel ni si raisonnable que cette appréhension d'une
                    situation étroite et gênée. J'ai trouvé longtemps fort injuste qu'on jugeât plus
                    sévèrement les moeurs d'une femme de marchand ou d'avocat que celles de la femme
                    d'un fermier général ou d'un duc. J'avais tort. Celle-là se corrompt davantage,
                    et fait bien plus de mal que celle-ci à son mari: elle le rend plus ridicule,
                    parce qu'elle lui rend sa maison désagréable, et qu'à moins de le tromper bien
                    complétement, elle l'en bannit. Or, s'il s'en laisse bannir, il passe pour un
                    benêt; s'il se laisse tromper, pour un sot: de manière ou d'autre il perd toute
                    considération, et ne fait rien avec succès de ce qui en demande. Le public le
                    plaint, et trouve sa femme odieuse parce qu'elle le rend à plaindre. Chez des
                    gens riches, chez des grands, dans une maison vaste, personne n'est à plaindre.
                    Le mari a des maîtresses s'il en veut avoir, et c'est presque toujours par lui
                    que le désordre commence. On lui rend trop de respects pour qu'il paraisse
                    ridicule. La femme ne paraît point odieuse, et ne l'est point. Joignez à cela
                    qu'elle traite bien ses domestiques, qu'elle peut faire élever ses enfants,
                    qu'elle est charitable, qu'on danse et mange chez elle. Qui est-ce qui se
                    plaint, et combien de gens n'ont pas à se louer? En vérité, pour ce monde
                    l'argent est bon à tout. Il achète jusqu'à la facilité de conserver des vertus
                    dans le désordre, d'être vicieux avec le moins d'inconvénients possible. Un
                    temps vient, je l'avoue, où il n'achète plus rien de ce que l'on désire, et où
                    des hommes et des femmes, gâtés longtemps par son enivrante possession, trouvent
                    affreux qu'il ne puisse leur procurer un instant de santé ou de vie, ni la
                    beauté, ni la jeunesse, ni le plaisir, ni la vigueur: mais combien de gens
                    cessent de vivre avant que son insuffisance se fasse si cruellement sentir!
                    Voici une bien longue lettre. Je suis fatiguée d'écrire. Adieu, ma chère amie.
                    Je m'aperçois que je n'ai parlé que des femmes infidèles riches ou pauvres;
                    j'aurais la même chose à dire des maris. S'ils ne sont pas riches, ils donnent à
                    une maîtresse le nécessaire de leurs femmes; s'ils sont riches, ce n'est que du
                    superflu, et ils leur laissent mille amusements, mille ressources, mille
                    consolations. Pour laisser épouser à ma fille un homme sans fortune, je veux
                    qu'ils s'aiment passionnément: s'il est question d'un grand seigneur fort riche,
                    j'y regarderai peut-être d'un peu moins près. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Votre mari trouve donc ma législation bien absurde, et il s'est donné la peine
                    de faire une liste des inconvénients de mon projet. Que ne me remercie-t-il,
                    l'ingrat, d'avoir arrêté sa pensée sur mille objets intéressants, de l'avoir
                    fait réfléchir en huit jours plus qu'il n'avait peut-être réfléchi en toute sa
                    vie? Je vais répondre à quelques unes de ses objections."Les jeunes hommes
                    mettraient trop d'application à plaire aux femmes qui pourraient les élever à
                    une classe supérieure." Pas plus qu'ils n'en mettent aujourd'hui à séduire et à
                    tromper les femmes de toutes les classes. </p>
                <p> "Les maris, élevés par leurs femmes à une classe supérieure, leur auraient trop
                    d'obligation." Outre que je ne verrais pas un grand inconvénient à cette
                    reconnaissance, le nombre des obligés serait très petit, et il n'y aurait pas
                    plus de mal à devoir à sa femme sa noblesse que sa fortune; obligation que nous
                    voyons contracter tous les jours. </p>
                <p> "Les filles feraient entrer dans la classe noble, non les gens de plus de
                    mérite, mais les plus beaux." Les filles dépendraient de leurs parents comme
                    aujourd'hui; et, quand il arriverait qu'elles ennobliraient de temps en temps un
                    homme qui n'aurait de mérite que sa figure, quel grand mal y aurait-il? Leurs
                    enfants en seraient plus beaux, la noblesse se verrait rembellie. Un seigneur
                    espagnol dit un jour à mon père: si vous rencontrez à Madrid un homme bien laid,
                    petit, faible, malsain, soyez sûr que c'est un grand d'Espagne. Une plaisanterie
                    et une exagération ne sont pas un argument; mais votre mari conviendra bien
                    qu'il y a par tout pays quelque fondement au discours de l'espagnol. Revenons à
                    sa liste d'inconvénients. </p>
                <p> "Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde classe, belle, vertueuse, et il
                    ne pourrait l'épouser." Pardonnez-moi, il l'épouserait." Mais il s'avilirait."
                    Non, tout le monde applaudirait au sacrifice. Et ne pourrait-il pas remonter
                    au-dessus même de sa propre classe, en se faisant nommer, à force de mérite,
                    membre du conseil de la nation et du roi?Ne ferait-il pas rentrer par là ses
                    enfants dans leur classe originaire? Et ses fils d'ailleurs n'y pourraient-ils
                    pas rentrer par des mariages? "Et quelles seraient les fonctions de ce conseil
                    de la nation? De quoi s'occuperait-il? Dans quelles affaires jugerait-il? "
                    Écoutez, mon cousin: la première fois qu'un souverain me demandera l'explication
                    de mon projet, dans l'intention d'en faire quelque chose, je l'expliquerai, et
                    le détaillerai de mon mieux; et, s'il se trouve à l'examen aussi mal imaginé et
                    aussi impraticable que vous le croyez, je l'abandonnerai courageusement." Il est
                    bien d'une femme, "dites-vous: à la bonne heure, je suis une femme, et j'ai une
                    fille. J'ai un préjugé pour l'ancienne noblesse; j'ai du faible pour mon sexe:
                    il se peut que je ne sois que l'avocat de ma cause, au lieu d'être un juge
                    équitable dans la cause générale de la société. Si cela est, ne me trouvez-vous
                    pas bien excusable? Ne permettrez-vous pas aux hollandais de sentir plus
                    vivement les inconvénients qu'aurait pour eux la navigation libre de l'Escaut,
                    que les arguments de leur adversaire en faveur du droit de toutes les nations
                    sur toutes les rivières? Vous me faites souvenir que cette Cécile, pour qui je
                    voudrais créer une monarchie d'une espèce toute nouvelle, ne serait que de la
                    seconde classe, si cette monarchie avait été créée avant nous, puisque mon père
                    serait devenu de la classe de sa femme et mon mari de la mienne. Je vous
                    remercie de m'avoir répondu si gravement. C'est plus d'honneur, je ne dirai pas
                    que je ne mérite, mais que je n'espérais. Adieu, mon cousin. Je retourne à votre
                    femme. </p>
                <p> Vous êtes enchantée de Cécile, et vous avez bien raison. Vous me demandez
                    comment j'ai fait pour la rendre si robuste, pour la conserver si fraîche et si
                    saine. Je l'ai toujours eue auprès de moi: elle a toujours couché dans ma
                    chambre, et, quand il faisait froid, dans mon lit. Je l'aime uniquement: cela
                    rend bien clairvoyante et bien attentive. Vous me demandez si elle n'a jamais
                    été malade. Vous savez qu'elle a eu la petite-vérole. Je voulais la faire
                    inoculer, mais je fus prévenue par la maladie; elle fut longue et violente.
                    Cécile est sujette à de grands maux de tête: elle a eu tous les hivers des
                    engelures aux pieds qui la forcent quelquefois à garder le lit. J'ai encore
                    mieux aimé cela que de l'empêcher de courir dans la neige, et de se chauffer
                    ensuite quand elle avait bien froid. Pour ses mains, j'avais si peur de les voir
                    devenir laides, que je suis venue à bout de les garantir. Vous demandez comment
                    je l'ai élevée. Je n'ai jamais eu d'autre domestique qu'une fille élevée chez ma
                    grand'mère, et qui a servi ma mère. C'est auprès d'elle, dans son village, chez
                    sa nièce, que je la laissai quand je passai quinze jours avec vous à Lyon, et
                    lorsque j'allai vous voir chez notre vieille tante. </p>
                <p> J'ai enseigné à lire et à écrire à ma fille dès qu'elle a pu prononcer et remuer
                    les doigts; pensant, comme l'auteur de Séthos, que nous ne savons bien que ce
                    que nous avons appris machinalement. Depuis l'âge de huit ans jusqu'à seize elle
                    a pris tous les jours une leçon de latin et de religion de son cousin, le père
                    du pédant et jaloux petit amant, et une de musique d'un vieux organiste fort
                    habile. Je lui ai appris autant d'arithmétique qu'une femme a besoin d'en
                    savoir. Je lui ai montré à coudre, à tricoter et à faire de la dentelle. J'ai
                    laissé tout le reste au hasard. Elle a appris un peu de géographie en regardant
                    des cartes qui pendent dans mon antichambre, elle a lu ce qu'elle a trouvé en
                    son chemin quand cela l'amusait, elle a écouté ce qu'on disait quand elle en a
                    été curieuse, et que son attention n'importunait pas. Je ne suis pas bien
                    savante; ma fille l'est encore moins. Je ne me suis pas attachée à l'occuper
                    toujours: je l'ai laissée s'ennuyer quand je n'ai pas su l'amuser. Je ne lui ai
                    point donné de maîtres chers. Elle ne joue point de la harpe. Elle ne sait ni
                    l'italien ni l'anglais. Elle n'a eu que trois mois de leçons de danse. Vous
                    voyez bien qu'elle n'est pas très merveilleuse; mais, en vérité, elle est si
                    jolie, si bonne, si naturelle, que je ne pense pas que personne voulût y rien
                    changer. Pourquoi, direz-vous, lui avez-vous fait apprendre le latin? Pour
                    qu'elle sût le français sans que j'eusse la peine de la reprendre sans cesse,
                    pour l'occuper, pour être débarrassée d'elle et me reposer une heure tous les
                    jours; et cela ne nous coûtait rien. Mon cousin le professeur avait plus
                    d'esprit que son fils et toute la simplicité qui lui manque. C'était un
                    excellent homme. Il aimait Cécile, et, jusqu'à sa mort, les leçons qu'il lui
                    donnait ont été aussi agréables pour lui que profitables pour elle.Elle l'a
                    servi pendant sa dernière maladie, comme elle eût pu servir son père, et
                    l'exemple de patience et de résignation qu'il lui a donné a été une dernière
                    leçon plus importante que toutes les autres, et qui a rendu toutes les autres
                    plus utiles. Quand elle a mal à la tête, quand ses engelures l'empêchent de
                    faire ce qu'elle voudrait, quand on lui parle d'une maladie épidémique qui
                    menace Lausanne (nous y sommes sujets aux épidémies), elle songe à son cousin le
                    professeur, et elle ne se permet ni plainte, ni impatience, ni terreur
                    excessive. </p>
                <p> Vous êtes bien bonne de me remercier de mes lettres. C'est à moi à vous
                    remercier de vouloir bien me donner le plaisir de les écrire. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> N'y avait-il pas d'inconvénient, me dites-vous, à laisser lire, à laisser
                    écouter? N'aurait-il pas mieux valu, etc. ? J'abrège; je ne transcris pas toutes
                    vos phrases, parce qu'elles m'ont fait de la peine. Peut-être aurait-il mieux
                    valu faire apprendre plus ou moins, ou autre chose; peut-être y avait-il de
                    l'inconvénient, etc. Mais songez que ma fille et moi ne sommes pas un roman
                    comme Adèle et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer. J'aimais ma fille
                    uniquement; rien, à ce qu'il me semble, n'a partagé mon attention, ni balancé
                    dans mon coeur son intérêt. Supposé qu'avec cela j'aie mal fait ou n'aie pas
                    fait assez, prenez-vous-en, si vous avez foi à l'éducation, prenez-vous-en, en
                    remontant d'enfants à pères et mères, à Noé ou Adam, qui, élevant mal leurs
                    enfants, ont transmis de père en enfant une mauvaise éducation à Cécile. Si vous
                    avez plus de foi à la nature, remontez plus haut encore, et pensez, quelque
                    système qu'il vous plaise d'adopter, que je n'ai pu faire mieux que je n'ai
                    fait. Après la réception de votre lettre, je me suis assise vis-à-vis de Cécile;
                    je l'ai vue travailler avec adresse, activité et gaieté. L'esprit rempli de ce
                    que vous m'aviez écrit, les larmes me sont venues aux yeux; elle s'est mise à
                    jouer du clavecin pour m'égayer. Je l'ai envoyée à l'autre extrémité de la
                    ville; elle est allée et revenue sans souffrir, quoiqu'il fasse très froid. Des
                    visites ennuyeuses sont venues; elle a été douce, obligeante et gaie. Le petit
                    lord l'a priée d'accepter un billet de concert; son offre lui a fait plaisir,
                    et, sur un regard de moi, elle a refusé de bonne grâce. Je vais me coucher
                    tranquille. Je ne croirai point l'avoir mal élevée. Je ne me ferai point de
                    reproches. L'impression de votre lettre est presque effacée. Si ma fille est
                    malheureuse, je serai malheureuse; mais je n'accuserai point le coeur tendre
                    d'une mère dévouée à son enfant. Je n'accuserai point non plus ma fille;
                    j'accuserai la société, le sort; ou bien je n'accuserai point, je ne me
                    plaindrai point, je me soumettrai en silence avec patience et courage. Ne me
                    faites point d'excuses de votre lettre, oublions-la. Je sais bien que vous
                    n'avez pas voulu me faire de la peine: vous avez cru consulter un livre ou
                    interroger un auteur. Demain je reprendrai celle-ci avec un esprit plus
                    tranquille. </p>
                <p> Votre mari ne veut pas que je me plaigne des étrangers qu'il y a à Lausanne,
                    disant que le nombre des gens à qui ils font du bien est plus grand que celui
                    des gens à qui ils nuisent.Cela se peut, et je ne me plains pas. Outre cette
                    raison généreuse et réfléchie, l'habitude nous rend ce concours d'étrangers
                    assez agréable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble aussi que ce soit un
                    hommage que l'univers rende à notre charmant pays; et, au lieu de lui, qui n'a
                    point d'amour-propre, nous recevons cet hommage avec orgueil.D'ailleurs, qui
                    sait si en secret toutes les filles ne voient pas un mari, toutes les mères un
                    gendre dans chaque carrosse qui arrive? Cécile a un nouvel adorateur qui n'est
                    point venu de Paris ni de Londres. C'est le fils de notre baillif, un beau jeune
                    bernois, couleur de rose et blanc, et le meilleur enfant du monde. Après nous
                    avoir rencontrées deux ou trois fois je ne sais où, il nous est venu voir avec
                    assez d'assiduité, et ne m'a pas laissé ignorer que c'était en cachette, tant il
                    trouve évident que des parents bernois devraient être fâchés de voir leur fils
                    s'attacher à une sujette du pays de Vaud. Qu'il vienne seulement, le pauvre
                    garçon, en cachette ou autrement; il ne fera point de mal à Cécile, ni de tort à
                    sa réputation, et m le aiffif ni madame la baillive n'auront point de séduction
                    à nous reprocher. Le voilà qui vient avec le jeune lord. Je vous quitte pour les
                    recevoir. Voilà aussi le petit ministre mort et le ministre en vie. J'attends le
                    jeune faraud et le jeune négociant, et bien d'autres. Cécile a aujourd'hui une
                    journée. Il nous viendra de jeunes filles, mais elles sont moins empressées
                    aujourd'hui que les jeunes hommes. Cécile m'a priée de rester au logis, et de
                    faire les honneurs de sa journée, tant parce qu'elle est plus à son aise quand
                    je suis auprès d'elle, que parce qu'elle a trouvé l'air trop froid pour me
                    laisser sortir. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Vous voudriez, dans votre enchantement de Cécile et dans votre fierté pour vos
                    parentes, que je bannisse de chez moi le fils du baillif. Vous avez tort, vous
                    êtes injuste. La fille la plus riche et la mieux née du pays de Vaud est un
                    mauvais parti pour un bernois, qui, en se mariant bien chez lui, se donne plus
                    que de la fortune; car il se donne de l'appui, de la facilité à entrer dans le
                    gouvernement. Il se met dans la voie de se distinguer, de rendre ses talents
                    utiles à lui-même, à ses parents et à sa patrie. Je loue les pères et mères de
                    sentir tout cela et de garder leurs fils des filets qu'on pourrait leur tendre
                    ici. D'ailleurs, une fille de Lausanne aurait beau devenir baillive, et même
                    conseillère, elle regretterait à Berne le lac deGenève et ses rives charmantes.
                    C'est comme si on menait une fille de Paris être princesse en Allemagne. Mais je
                    voudrais que les bernoises épousassent plus souvent des hommes du pays de Vaud;
                    qu'il s'établît entre Berne et nous plus d'égalité, plus d'honnêteté; que nous
                    cessassions de nous plaindre, quelquefois injustement, de la morgue bernoise, et
                    que les bernois cessassent de donner une ombre de raison à nos plaintes. On dit
                    que les rois de France ont été obligés, en bonne politique, de rendre les grands
                    vassaux peu puissants, peu propres à donner de l'ombrage. Ils ont bien fait sans
                    doute; il faut avant toute chose assurer la tranquillité d'un état: mais je sens
                    que j'aurais été incapable de cette politique que j'approuve. J'aime si fort
                    tout ce qui est beau, tout ce qui prospère, que je ne pourrais ébrancher un bel
                    arbre, quand il n'appartiendrait à personne, pour donner plus de nourriture ou
                    de soleil aux arbres que j'aurais plantés. </p>
                <p> Tout va chez moi comme il allait en apparence; mais je crains que le coeur de ma
                    fille ne se blesse chaque jour plus profondément. Le jeune anglais ne lui parle
                    pas d'amour: je ne sais s'il en a, mais toutes ses attentions sont pour elle.
                    Elle reçoit un beau bouquet les jours de bal. Il l'a menée en traîneau. C'est
                    avec elle qu'il voudrait toujours danser: c'est à elle ou à moi qu'il offre le
                    bras quand nous sortons d'une assemblée. Elle ne me dit rien; mais je la vois
                    contente ou rêveuse, selon qu'elle le voit ou ne le voit pas, selon que ses
                    préférences sont plus ou moins marquées. Notre vieux organiste est mort. Elle
                    m'a priée d'employer l'heure de cette leçon à lui enseigner l'anglais. J'y ai
                    consenti. Elle le saura bien vite. Le jeune homme s'étonne de ses progrès, et ne
                    pense pas que c'est à lui qu'ils sont dus. On commençait à les faire jouer
                    ensemble partout où ils se rencontraient: je n'ai plus voulu qu'elle jouât. J'ai
                    dit qu'une fille qui joue aussi mal que la mienne a tort de jouer, et que je
                    serais bien fâchée que de sitôt elle apprît à jouer bien. Là-dessus le jeune
                    anglais a fait faire le plus petit damier et les plus petites dames possibles,
                    et les porte toujours dans sa poche. Le moyen d'empêcher ces enfants de jouer!
                    Quand les dames ennuieront Cécile, il aura, dit-il, de petits échecs. Il ne voit
                    pas combien il est peu à craindre qu'elle s'ennuie. On parle tant des illusions
                    de l'amour-propre; cependant il est bien rare, quand on est véritablement aimé,
                    qu'on croie l'être autant qu'on l'est. Un enfant ne voit pas combien il occupe
                    continuellement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maîtresse ne voit et
                    n'entend partout que lui. Une maîtresse ne voit pas qu'elle ne dit pas un mot,
                    qu'elle ne fait pas un geste qui ne fasse plaisir ou peine à son amant. Si on le
                    savait, combien on s'observerait, par pitié, par générosité, par intérêt, pour
                    ne pas perdre le bien estimable et incompensable d'être tendrement aimé! </p>
                <p> Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j'ai appelé son gouverneur, est son
                    parent d'une branche aînée, mais non titrée. Voilà ce que m'a dit le jeune
                    homme. L'autre n'a pas beaucoup d'années de plus, et il y a dans sa physionomie,
                    dans tout son extérieur, je ne sais quel charme que je n'ai vu qu'à lui. Il ne
                    se moquerait pas, comme votre ami, de mes idées sur la noblesse. Peut-être les
                    trouverait-il triviales, mais il ne les trouverait pas obscures. L'autre jour il
                    disait: un roi n'est pas toujours un gentilhomme; enfin, chimériques ou non, mes
                    idées existent dans d'autres imaginations que la mienne. Mon dieu, que je suis
                    occupée de ce qui se passe ici, et embarrassée de la conduite que je dois tenir!
                    Le parent de milord (je l'appelle milord par excellence, quoiqu'il y en ait bien
                    d'autres, parce que je ne veux pas le nommer, et je ne veux pas le nommer, par
                    la même raison qui fait que je ne me signe pas et que je ne nomme personne; les
                    accidents qui peuvent arriver aux lettres me font toujours peur). Le parent de
                    milord est triste. Je ne sais si c'est pour avoir éprouvé des malheurs, ou par
                    une disposition naturelle. Il demeure à deux pas de chez moi: il se met à y
                    venir tous les jours; et, assis au coin du feu, caressant mon chien, lisant la
                    gazette ou quelque journal, il me laisse régler mon ménage, écrire mes lettres,
                    diriger l'ouvrage de Cécile. Il corrigera, dit-il, ses thèmes quand elle en
                    pourra faire, et lui fera lire la gazette anglaise pour l'accoutumer au langage
                    vulgaire et familier. Faut-il le renvoyer? Ne m'est-il pas permis, en lui
                    laissant voir ce que sont du matin au soir la fille et la mère, de l'engager à
                    favoriser un établissement brillant et agréable pour ma fille, de l'obliger à
                    dire du bien de nous au père et à la mère du jeune homme? Faut-il que j'écarte
                    ce qui pourrait donner à Cécile l'homme qui lui plaît? Je ne veux pas dire
                    encore l'homme qu'elle aime. Elle aura bientôt dix-huit ans. La nature peut-être
                    plus que le coeur... dira-t-on de la première femme vers laquelle un jeune homme
                    se sentira entraîné, qu'elle en soit aimée? Vous voudriez que je fisse apprendre
                    la chimie à Cécile, parce qu'en France toutes les jeunes filles l'apprennent.
                    Cette raison ne me paraît pas concluante; mais Cécile, qui en entend parler
                    autour d'elle assez souvent, lira là-dessus ce qu'elle voudra. Quant à moi, je
                    n'aime pas la chimie. Je sais que nous devons aux chimistes beaucoup de
                    découvertes et d'inventions utiles, et beaucoup de choses agréables; mais leurs
                    opérations ne me font aucun plaisir. Je considère la nature en amant; ils
                    l'étudient en anatomistes. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Il arriva l'autre jour une chose qui me donna beaucoup d'émotion et d'alarme. Je
                    travaillais, et mon anglais regardait le feu sans rien dire, quand Cécile est
                    revenue d'une visite qu'elle avait faite, pâle comme la mort. J'ai été très
                    effrayée. Je lui ai demandé ce qu'elle avait, ce qui lui était arrivé.
                    L'anglais, presque aussi effrayé que moi, presque aussi pâle qu'elle, l'a
                    suppliée de parler. Elle ne nous répondait pas un mot. Il a voulu sortir, disant
                    que c'était lui sans doute qui l'empêchait de parler: elle l'a retenu par son
                    habit, et s'est mise à pleurer, à sangloter pour mieux dire. Je l'ai embrassée,
                    je l'ai caressée, nous lui avons donné à boire: ses larmes coulaient toujours.
                    Notre silence à tous a duré plus d'une demi-heure. Pour la laisser plus en
                    repos, j'avais repris mon ouvrage, et il s'était remis à caresser le chien. Elle
                    nous a dit enfin: il me serait bien difficile de vous expliquer ce qui m'a tant
                    affectée, et mon chagrin me fait plus de peine que la chose même qui le cause.
                    Je ne sais pourquoi je m'afflige, et je suis fâchée surtout de m'affliger.
                    Qu'est-ce que cela veut dire, maman? M'entendriez-vous quand je ne m'entends pas
                    moi-même? Je suis pourtant assez tranquille dans ce moment pour vous dire ce que
                    c'est. Je le dirai devant monsieur. Il s'est donné trop de peine pour moi; il
                    m'a montré trop de pitié pour que je puisse lui montrer de la défiance.
                    Moquez-vous tous deux de moi si vous le voulez: je me moquerai peut-être de moi
                    avec vous; mais promettez-moi, monsieur, de ne dire ce que je dirai à
                    personne.-Je vous le promets, mademoiselle, a-t-il dit.-Répétez: à personne .-À
                    personne.-Et vous, vous, maman, je vous prie de ne m'en parler à moi-même que
                    quand j'en parlerai la première. J'ai vu milord dans la boutique vis-à-vis
                    d'ici. Il parlait à la femme de chambre de Madame De *. Elle n'en a pas dit
                    davantage. Nous ne lui avons rien répondu. Un instant après milord est entré. Il
                    lui a demandé si elle voulait faire un tour en traîneau. Elle lui a dit: non,
                    pas aujourd'hui, mais demain, s'il y a encore de la neige. Alors, s'étant
                    approché d'elle, il a remarqué qu'elle était pâle et qu'elle avait les yeux
                    gros. Il a demandé timidement ce qu'elle avait. Son parent lui a répondu d'un
                    ton ferme qu'on ne pouvait pas le lui dire. Il n'a pas insisté; il est resté
                    rêveur; et, un quart d'heure après, quelques femmes étant entrées, ils s'en sont
                    allés tous deux. Cécile s'est assez bien remise. Nous n'avons reparlé de rien.
                    Seulement en se couchant elle me dit: maman, en vérité, je ne sais pas si je
                    souhaite que la neige se fonde, ou qu'elle reste. Je ne lui répondis pas. La
                    neige se fondit; mais on s'est revu depuis comme auparavant. Cécile m'a paru
                    cependant un peu plus sérieuse et réservée. La femme de chambre est jolie, et sa
                    maîtresse aussi. Je ne sais laquelle des deux l'a inquiétée; mais, depuis ce
                    moment-là, je crains que tout ceci ne devienne bien sérieux. Je n'ai pas le
                    temps d'en dire davantage aujourd'hui; mais je vous écrirai bientôt. </p>
                <p> Votre homme m'a donc enfin entendue, puisqu'il a dit: si un roi peut n'être pas
                    un gentilhomme, un manant pourra donc en être un . Soit; mais je suppose, en
                    faveur des nobles de naissance, que la noblesse de sentiment se trouvera plus
                    souvent parmi eux qu'ailleurs. Il veut que, dans mon royaume, le roi anoblisse
                    les héros; un de Ruiter, un Tromp, unFabert: à la bonne heure. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Ce latin vous tient bien au coeur, et vous vous en souvenez longtemps.
                    Savez-vous le latin? Dites-vous. Non; mais mon père m'a dit cent fois qu'il
                    était fâché de ne me l'avoir pas fait apprendre. Il parlait très bien français.
                    Lui et mon grand-père ne m'ont pas laissé parler très mal, et voilà ce qui me
                    rend plus difficile qu'une autre. Pour ma fille, on voit, quand elle écrit,
                    qu'elle sait sa langue; mais elle parle fort incorrectement. Je la laisse dire.
                    J'aime ses négligences, ou parce qu'elles sont d'elle, ou parce qu'en effet
                    elles sont agréables. Elle est plus sévère: si elle me voit faire une faute
                    d'orthographe, elle me reprend. Son style est beaucoup plus correct que le mien:
                    aussi n'écrit-elle que le moins qu'elle peut: c'est trop de peine. Tant mieux.
                    On ne fera pas aisément sortir un billet de ses mains. Vous demandez si ce latin
                    ne la rend pas orgueilleuse. Mon dieu, non. Ce que l'on apprend jeune ne nous
                    paraît pas plus étrange, pas plus beau à savoir, que respirer et marcher. Vous
                    demandez comment il se fait que je sache l'anglais. Ne vous souvient-il pas que
                    nous avions, vous et moi, une tante qui s'était retirée en Angleterre pour cause
                    de religion? Sa fille, ma tante à la mode de Bretagne, a passé trois ans chez
                    mon père dans ma jeunesse, peu après mon voyage en Languedoc. C'était une
                    personne d'esprit et de mérite. Je lui dois presque tout ce que je sais, et
                    l'habitude de penser et de lire. Revenons à mon chapitre favori et à mes détails
                    ordinaires. La semaine dernière nous étions dans une assemblée où M Tissot amena
                    une française d'une figure charmante, les plus beaux yeux qu'on puisse voir,
                    toute la grâce que peut donner la hardiesse jointe à l'usage du monde. Elle
                    était vêtue dans l'excès de la mode, sans être pour cela ridicule. Un immense
                    cadogan descendait plus bas que ses épaules, et de grosses boucles flottaient
                    sur sa gorge. Le petit anglais et le bernois étaient sans cesse autour d'elle,
                    plutôt encore dans l'étonnement que dans l'admiration; du moins l'anglais, que
                    j'observais beaucoup. Tant de gens s'empressèrent autour de Cécile, que, si elle
                    fut affectée de cette désertion, elle n'eut pas le temps de le laisser voir.
                    Seulement, quand milord voulut faire sa partie de dames, elle lui dit qu'ayant
                    un peu mal à la tête, elle aimait mieux ne pas jouer. Tout le soir elle resta
                    assise auprès de moi, et fit des découpures pour l'enfant de la maison. Je ne
                    sais si le petit lord sentit ce qui se passait en elle; mais, ne sachant que
                    dire à sa parisienne, il s'en alla. Comme nous sortions de la salle, il se
                    trouva à la porte parmi les domestiques. Je ne sais si Cécile aura un moment
                    aussi agréable dans tout le reste de sa vie. Deux jours après, il passait la
                    soirée chez moi avec son parent, le bernois et deux ou trois jeunes parentes de
                    Cécile; on se mit à parler de la dame française. Les deux jeunes gens louèrent
                    sans miséricorde ses yeux, sa taille, sa démarche, son habillement. Cécile ne
                    disait rien; je disais peu de chose. Enfin ils louèrent sa forêt de cheveux.-Ils
                    sont faux, dit Cécile.-Ha! Ha! Mademoiselle Cécile, dit le bernois, les jeunes
                    dames sont toujours jalouses les unes des autres! Avouez la dette! N'est-il pas
                    vrai que c'est par envie?-Il me semblait que milord souriait. Je me fâchai tout
                    de bon. Ma fille ne sait ce que c'est que l'envie, leur dis-je. Elle loua hier,
                    comme vous, les cheveux de l'étrangère chez une femme de ma connaissance que
                    l'on était occupé à coiffer. Son coiffeur, qui sortait de chez la dame
                    parisienne, nous dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles étaient fausses.
                    Si ma fille avait quelques années de plus, elle se serait tue; à son âge, et
                    quand on a sur sa tête une véritable forêt, il est assez naturel de parler. Ne
                    nous soutîntes-vous pas hier avec vivacité, continuai-je en m'adressant au
                    bernois, que vous aviez le plus grand chien du pays? Et vous, milord, nous
                    avez-vous permis de douter que votre cheval ne fût plus beau que celui de
                    monsieur un tel et de milord un tel? Cécile, embarrassée, souriait et pleurait
                    en même temps. Vous êtes bien bonne, maman, a-t-elle dit, de prendre si vivement
                    mon parti. Mais dans le fond j'ai eu tort; il eût mieux valu me taire. J'étais
                    encore de mauvaise humeur.-Monsieur, ai-je dit au bernois, toutes les fois
                    qu'une femme paraîtra jalouse des louanges que vous donnerez à une autre, loin
                    de le lui reprocher, remerciez-la dans votre coeur, et soyez bien flatté.-Je ne
                    sais, a dit le parent de milord, s'il y aurait lieu de l'être. Les femmes
                    veulent plaire aux hommes, les hommes aux femmes, la nature l'a ainsi ordonné.
                    Qu'on veuille profiter des dons qu'on a reçus, et n'en pas laisser jouir à ses
                    dépens un usurpateur, me paraît encore si naturel, que je ne vois pas comment on
                    peut le trouver mauvais. Si on louait un autre auprès de ces dames d'une chose
                    que j'aurais faite, assurément je dirais: c'est moi. Et puis, il y a un certain
                    esprit de vérité qui, dans le premier instant, ne consulte ni les inconvénients
                    ni les avantages.Supposé que mademoiselle eût de faux cheveux, et qu'on les eût
                    admirés, je suis sûr qu'elle aurait aussi dit: ils sont faux.-Sans doute,
                    monsieur, a dit Cécile, mais je vois bien pourtant qu'il ne sied pas de le dire
                    de ceux d'une autre. Dans le moment, le hasard nous a amené une jeune femme, son
                    mari et son frère. Cécile s'est mise à son clavecin; elle leur a joué des
                    allemandes et des contredanses, et on a dansé.-Bonsoir, ma mère et ma
                    protectrice, m'a dit Cécile en se couchant; bonsoir, mon Don Quichotte. J'ai ri.
                    Cécile se forme, et devient tous les jours plus aimable. Puisse-t-elle n'acheter
                    pas ses agréments trop cher! </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Je crains bien que Cécile n'ait fait une nouvelle conquête; et, si cela est, je
                    me consolerai, je pense, de sa prédilection pour son lord. Si ce n'est même
                    qu'une prédilection, elle pourrait bien n'être pas une sauve-garde suffisante.
                    L'homme en question est très aimable: c'est un gentilhomme de ce pays, capitaine
                    au service de France, qui vient de se marier, ou plutôt de se laisser marier le
                    plus mal du monde. Il n'avait point de fortune; une parente éloignée du même
                    nom, héritière d'une belle terre qui est depuis longtemps dans cette famille, a
                    dit qu'elle l'épouserait plus volontiers qu'un autre. Ses parents ont trouvé
                    cela admirable, et cru la fille charmante, parce qu'elle est vive, hardie,
                    qu'elle parle beaucoup et vite, et qu'elle passait pour une petite espiègle. Il
                    était à sa garnison. On lui a écrit. Il a répondu qu'il avait compté ne se pas
                    marier, mais qu'il ferait ce qu'on voudrait; et on a si bien arrangé les choses,
                    qu'arrivé ici le premier octobre, il s'est trouvé marié le 20. Je crois que le
                    30, il aurait déjà voulu ne le plus être. La femme est coquette, jalouse,
                    altière. Ce qu'elle a d'esprit n'est qu'une sottise vive et à prétention.
                    J'étais allée sans ma fille les féliciter il y a deux mois. Ils sont en ville
                    depuis quinze jours. Madame voudrait être de tout, briller, plaire, jouer un
                    rôle. Elle se trouve assez riche, assez aimable et assez jolie pour cela. Le
                    mari, honteux et ennuyé, fuit sa maison; et, comme nous sommes un peu parents,
                    c'est dans la mienne qu'il a cherché un refuge. La première fois qu'il y vint,
                    il fut frappé de Cécile, qu'il n'avait vue qu'enfant, et me trouvant presque
                    toujours seule avec elle, ou n'ayant que l'anglais avec nous, il s'est accoutumé
                    à venir tous les jours. Ces deux hommes se conviennent et se plaisent. Tous deux
                    sont instruits, tous deux ont de la délicatesse dans l'esprit, du discernement
                    et du goût, de la politesse et de la douceur. Mon parent est indolent,
                    paresseux; il n'est plus si triste d'être marié parce qu'il oublie qu'il le
                    soit.L'autre est doucement triste et rêveur. Dès le premier jour ils ont été
                    ensemble comme s'ils s'étaient toujours vus; mais mon parent me semble chaque
                    jour plus occupé deCécile. Hier, pendant qu'ils parlaient de l'Amérique, de la
                    guerre, Cécile me dit tout bas: maman, l'un de ces hommes est amoureux de
                    vous.-Et l'autre de vous, lui ai-je répondu.Là-dessus elle s'est mise à le
                    considérer en souriant. Il est d'une figure si noble et si élégante, que sans le
                    petit lord je serais bien fâchée d'avoir dit vrai. Je devrais ne pas laisser
                    d'en être fâchée à présent; mais on ne saurait prendre vivement à coeur tant de
                    choses. Mon parent et sa femme s'en tireront comme ils pourront. Il n'a pas
                    remarqué le jeune lord qui n'est pas établi ici comme son parent, tant s'en
                    faut, mais qui, au retour de son collége et de ses leçons, quand il ne le trouve
                    pas chez lui, vient le chercher chez moi.C'est ce qu'il fit avant-hier; et,
                    sachant que nous devions aller le soir chez cette parente chez qui il était en
                    pension, il me supplia de l'y mener, disant qu'il ne pouvait souffrir, après les
                    bontés qu'on avait eues pour lui dans cette maison, l'air à demi brouillé qu'il
                    y avait entre eux. Je dis que je le voulais bien. Les deux piliers de ma
                    cheminée vinrent aussi avec nous. Ma cousine la professeuse, persuadée que dans
                    les jeux d'esprit son fils brillait toujours par-dessus tout le monde, a voulu
                    qu'on remplît des bouts rimés, qu'on fît des discours sur huit mots, que chacun
                    écrivît une question sur une carte. On mêle les cartes, chacun en tire une au
                    hasard, et écrit une réponse sous la question. On remêle, on écrit jusqu'à ce
                    que les cartes soient remplies. Ce fut moi qu'on chargea de lire. Il y avait des
                    choses fort plates, et d'autres fort jolies. Il faut vous dire qu'on barbouille
                    et griffonne de manière à rendre l'écriture méconnaissable. Sur une des cartes
                    on avait écrit: à qui doit-on sa première éducation? À sa nourrice, était la
                    réponse. Sous la réponse on avait écrit: et la seconde? Réponse: au hasard. Et
                    la troisième? À l'amour .-C'est vous qui avez écrit cela, me dit quelqu'un de la
                    compagnie.-Je consens, dis-je, qu'on le croie, car cela est joli. M De * regarda
                    Cécile.-Celle qui l'a écrit, dit-il, doit déjà beaucoup à sa troisième
                    éducation. Cécile rougit comme jamais elle n'avait rougi.-Je voudrais savoir qui
                    c'est, dit le petit lord.-Ne serait-ce point vous-même? Lui dis-je. Pourquoi
                    veut-on que ce soit une femme? Les hommes n'ont-ils pas besoin de cette
                    éducation tout comme nous? C'est peut-être mon cousin le ministre.-Dis donc,
                    Jeannot, dit sa mère; je le croirais assez, puisque cela est si joli.-Oh non!
                    Dit Jeannot, j'ai fini mon éducation à Bâle. Cela fit rire, et le jeu en resta
                    là. En rentrant chez moi, Cécile me dit: ce n'est pas moi, maman, qui ai écrit
                    la réponse.-Et pourquoi donc tant rougir? Lui dis-je.-Parce que je pensais...
                    parce que, maman, parce que... je n'en appris, ou du moins elle ne m'en dit pas
                    davantage. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Vous voulez savoir si Cécile a deviné juste sur le compte de mon ami l'anglais.
                    Je ne le sais pas, je n'y pense pas, je n'ai pas le temps d'y prendre garde.
                    Nous fûmes hier dans une grande assemblée, au château. Un neveu du baillif,
                    arrivé la veille, fut présenté par lui aux femmes qu'on voulait distinguer. Je
                    n'ai jamais vu un homme de meilleure mine. Il sert dans le même régiment que mon
                    parent. Ils sont amis; et, le voyant causer avec Cécile et moi, il se joignit à
                    la conversation. En vérité, j'en fus extrêmement contente. On ne saurait être
                    plus poli, parler mieux, avoir un meilleur accent ni un meilleur air, ni des
                    manières plus nobles. Cette fois le petit lord pouvait être en peine à son tour.
                    Il ne paraissait plus qu'un joli enfant sans conséquence. Je ne sais s'il fut en
                    peine, mais il se tenait bien près de nous. Dès qu'il fut question de se mettre
                    au jeu, il me demanda s'il serait convenable de jouer aux dames chez m le
                    baillif comme ailleurs, et me supplia, supposé que je ne le trouvasse pas bon,
                    de faire en sorte qu'il pût jouer au reversi avec Cécile. Il prétendit ne
                    connaître qu'elle parmi tout ce monde, et jouer si mal qu'il ne ferait
                    qu'ennuyer mortellement les femmes avec qui on le mettrait. À mesure que les
                    deux hommes les plus remarquables de l'assemblée paraissaient plus occupés de ma
                    fille, il paraissait plus ravi de sa liaison avec elle. Il faisait réellement
                    plus de cas d'elle. Il me sembla qu'elle s'en apercevait; mais, au lieu de se
                    moquer de lui, comme il l'aurait mérité, elle m'en parut bien aise. Heureuse de
                    faire une impression favorable sur son amant, elle en aimait la cause, quelle
                    qu'elle fût. Vous êtes étonnée que Cécile sorte seule, et puisse recevoir sans
                    moi de jeunes hommes et de jeunes femmes; je vois même que vous me blâmez à cet
                    égard, mais vous avez tort. Pourquoi ne la pas laisser jouir d'une liberté que
                    nos usages autorisent, et dont elle est si peu tentée d'abuser? Car les
                    circonstances l'ayant séparée des compagnes qu'elle eut dans son enfance, Cécile
                    n'a d'amie intime que sa mère, et la quitte le moins qu'elle peut. Nous avons
                    des mères qui, par prudence ou par vanité, élèvent leurs filles comme on élève
                    les filles de qualité à Paris; mais je ne vois pas ce qu'elles y gagnent, et
                    haïssant les entraves inutiles, haïssant l'orgueil, je n'ai garde de les imiter.
                    Cécile est parente des parents de ma mère, aussi bien que des parents de mon
                    mari; elle a des cousins et des cousines dans tous les quartiers de notre ville,
                    et je trouve bon qu'elle vive avec tous, à la manière de tous, et qu'elle soit
                    chère à tous. En France, je ferais comme on fait en France: ici, vous feriez
                    comme moi. Ah! Mon dieu, qu'une petite personne fière et dédaigneuse qui mesure
                    son abord, son ton, sa révérence sur le relief qui accompagne les gens qu'elle
                    rencontre, me paraît odieuse et ridicule!Cette humble vanité, qui consiste à
                    avoir si grande peur de se compromettre, qu'il semble qu'on avoue qu'un rien
                    suffirait pour nous faire déchoir de notre rang, n'est pas rare dans nos petites
                    villes, et j'en ai assez vu pour m'en bien dégoûter. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Si vous ne me pressiez pas avec tant de bonté et d'instance de continuer mes
                    lettres, j'hésiterais beaucoup aujourd'hui. Jusqu'ici j'avais du plaisir, et je
                    me reposais en les écrivant.Aujourd'hui je crains que ce ne soit le contraire.
                    D'ailleurs, pour faire une narration bien exacte, il faudrait une lettre que je
                    ne pourrais écrire de tête... ah! La voilà dans un coin de mon secrétaire.
                    Cécile, qui est sortie, aura eu peur sans doute qu'elle ne tombât de ses poches.
                    Je pourrai la copier, car je n'oserais vous l'envoyer. Peut-être voudra-t-elle
                    un jour la relire. Cette fois-ci vous pourrez me remercier. Je m'impose une
                    assez pénible tâche. </p>
                <p> Depuis le moment de jalousie que je vous ai raconté, soit qu'elle eût de
                    l'humeur quelquefois, et qu'elle eût conservé des soupçons, soit qu'ayant vu
                    plus clair dans son coeur elle se fût condamnée à plus de réserve, Cécile ne
                    voulait plus jouer aux dames en compagnie. Elle travaillait ou me regardait
                    jouer. Mais chez moi, une fois ou deux, on y avait joué, et le jeune homme
                    s'était mis à lui apprendre la marche des échecs l'autre soir, après souper,
                    pendant que son parent et le mien, j'entends l'officier de *, jouaient ensemble
                    au piquet. Assise entre les deux tables, je travaillais et regardais jouer,
                    tantôt les deux hommes, tantôt ces deux enfants, qui ce soir-là avaient l'air
                    d'enfants beaucoup plus qu'à l'ordinaire; car, ma fille se méprenant sans cesse
                    sur le nom et la marche des échecs, cela donnait lieu à des plaisanteries aussi
                    gaies que peu spirituelles. Une fois le petit lord s'impatienta de son
                    inattention, et Cécile se fâcha de son impatience. Je tournai la tête. Je vis
                    qu'ils boudaient l'un et l'autre. Je haussai les épaules. Un instant après, ne
                    les entendant pas parler, je les regarde. La main de Cécile était immobile sur
                    l'échiquier; sa tête était penchée en avant et baissée. Le jeune homme, aussi
                    baissé vers elle, semblait la dévorer des yeux. C'était l'oubli de tout,
                    l'extase, l'abandon.-Cécile, lui dis-je doucement, car je ne voulais pourtant
                    pas l'effrayer, Cécile, à quoi pensez-vous?-À rien, dit-elle en cachant son
                    visage avec ses mains, et reculant brusquement sa chaise. Je crois que ces
                    misérables échecs me fatiguent. Depuis quelques moments, milord, je les
                    distingue encore moins qu'auparavant, et vous auriez toujours plus de sujets de
                    vous plaindre de votre écolière; ainsi quittons-les. Elle se leva en effet,
                    sortit, et ne rentra que quand je fus seule.Elle se mit à genoux, appuya sa tête
                    sur moi, et, prenant mes deux mains, elle les mouilla de larmes.-Qu'est-ce, ma
                    Cécile, lui dis-je, qu'est-ce?-C'est moi qui vous le demande, maman, me
                    dit-elle. Qu'est-ce qui se passe en moi? Qu'est-ce que j'ai éprouvé? De quoi
                    suis-je honteuse? De quoi est-ce que je pleure?-S'est-il aperçu de votre
                    trouble? Lui dis-je.-Je ne le crois pas, maman, me répondit-elle. Fâché
                    peut-être de son impatience, il a serré et baisé la main avec laquelle je
                    voulais relever un pion tombé. J'ai retiré ma main; mais je me suis sentie si
                    contente de ce que notre bouderie ne durait plus! Ses yeux m'ont paru si
                    tendres! J'ai été si émue! Dans ce même moment vous avez dit doucement: Cécile,
                    Cécile! Il aura peut-être cru que je boudais encore, car je ne le regardais
                    pas.-Je le souhaite, lui dis-je.-Je le souhaite aussi, dit-elle. Mais, maman,
                    pourquoi le souhaitez-vous?-Ignorez-vous, ma chère Cécile, lui dis-je, combien
                    les hommes sont enclins à mal penser et à mal parler des femmes?-Mais, dit
                    Cécile, s'il y a ici de quoi penser et dire du mal, il ne pourrait m'accuser
                    sans s'accuser encore plus lui-même. N'a-t-il pas baisé ma main, et n'a-t-il pas
                    été aussi troublé que moi?-Peut-être, Cécile; mais il ne se souviendra pas de
                    son impression comme de la vôtre. Il verra dans la vôtre une espèce de
                    sensibilité ou de faiblesse qui peut vous entraîner fort loin, et faire votre
                    sort. La sienne ne lui est pas nouvelle sans doute, et n'est pas d'une si grande
                    conséquence pour lui. Rempli encore de votre image, s'il a rencontré dans la rue
                    une fille facile...-ah! Maman!-Oui, Cécile, il ne faut pas vous faire illusion:
                    un homme cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme un sentiment qu'il
                    n'a le plus souvent que pour l'espèce. Trouvant partout à satisfaire son
                    penchant, ce qui est trop souvent la grande affaire de notre vie n'est presque
                    rien pour lui.-La grande affaire de notre vie! Quoi! Il arrive à des femmes de
                    s'occuper beaucoup d'un homme qui s'occupe peu d'elles!-Oui, cela arrive. Il
                    arrive aussi à quelques femmes de s'occuper malgré elles des hommes en général.
                    Soit qu'elles s'abandonnent, soit qu'elles résistent à leur penchant, c'est
                    aussi la grande, la seule affaire de ces malheureuses femmes-là. Cécile, dans
                    vos leçons de religion on vous a dit qu'il fallait être chaste et pure:
                    aviez-vous attaché quelque sens à ces mots?-Non, maman.-Eh bien! Le moment est
                    venu de pratiquer une vertu, de vous abstenir d'un vice dont vous ne pouviez
                    avoir aucune idée. Si cette vertu vient à vous paraître difficile, pensez aussi
                    que c'est la seule que vous ayez à vous prescrire rigoureusement, à pratiquer
                    avec vigilance, avec une attention scrupuleuse sur vous-même.-La
                    seule!-Examinez-vous, et lisez le décalogue. Aurez-vous besoin de veiller sur
                    vous pour ne pas tuer, pour ne pas dérober, pour ne pas calomnier? Vous ne vous
                    êtes sûrement jamais souvenue que tout cela vous fût défendu. Vous n'aurez pas
                    besoin de vous en souvenir; et, si vous avez jamais du penchant à convoiter
                    quelque chose, ce sera aussi l'amant ou le mari d'une autre femme, ou bien les
                    avantages qui peuvent donner à une autre le mari ou l'amant que vous désireriez
                    pour vous. Ce qu'on appelle vertu chez les femmes sera presque la seule que vous
                    puissiez ne pas avoir, la seule que vous pratiquiez en tant que vertu, et la
                    seule dont vous puissiez dire en la pratiquant: j'obéis aux préceptes qu'on m'a
                    dit être les lois de Dieu, et que j'ai reçues comme telles.-Mais, maman, les
                    hommes n'ont-ils pas reçu les mêmes lois? Pourquoi se permettent-ils d'y
                    manquer, et de nous en rendre l'observation difficile?-Je ne saurais trop,
                    Cécile, que vous répondre; mais cela ne nous regarde pas. Je n'ai point de fils;
                    je ne sais ce que je dirais à mon fils. Je n'ai pensé qu'à la fille que j'ai, et
                    que j'aime par dessus toute chose. Ce que je puis vous dire, c'est que la
                    société, qui dispense les hommes et ne dispense pas les femmes d'une loi que la
                    religion paraît avoir donnée également à tous, impose aux hommes d'autres lois
                    qui ne sont peut-être pas d'une observation plus facile. Elle exige d'eux, dans
                    le désordre même, de la retenue, de la délicatesse, de la discrétion, du
                    courage; et, s'ils oublient ces lois, ils sont déshonorés, on les fuit, on
                    craint leur approche, ils trouvent partout un accueil qui leur dit: on vous
                    avait donné assez depriviléges, vous ne vous en êtes pas contentés; la société
                    effraiera, par votre exemple, ceux qui seraient tentés de vous imiter, et qui,
                    en vous imitant, troubleraient tout, renverseraient tout,ôteraient du monde
                    toute sécurité, toute confiance. Et ces hommes, punis plus rigoureusement que ne
                    le sont jamais les femmes, n'ont été coupables bien souvent que d'imprudence, de
                    faiblesse ou d'un moment de frénésie; car les vicieux déterminés, les véritables
                    méchants sont aussi rares que les hommes parfaits et les femmes parfaites. On ne
                    voit guère tout cela que dans les fictions mal imaginées. Je ne trouve pas, je
                    le répète, que la condition des hommes soit, même à cet égard, si extrêmement
                    différente de celle des femmes.Et puis, combien d'autres obligations pénibles la
                    société ne leur impose-t-elle pas! Croyez-vous, par exemple, que, si la guerre
                    se déclare, il soit bien agréable à votre cousin de nous quitter au mois de mars
                    pour aller s'exposer à être tué ou estropié, à prendre, couché sur la terre
                    humide et vivant parmi des prisonniers malades, les germes d'une maladie dont il
                    ne guérira peut-être jamais?-Mais, maman, c'est son devoir, c'est sa profession;
                    il se l'est choisie. Il est payé pour tout ce que vous venez de dire; et, s'il
                    se distingue, il acquiert de l'honneur, de la gloire même. Il sera avancé, on
                    l'honorera partout où il ira, en Hollande, en France, en Suisse et chez les
                    ennemis mêmes qu'il aura combattus.-Eh bien! Cécile, c'est le devoir, c'est la
                    profession de toute femme que d'être sage. Elle ne se l'est pas choisie, mais la
                    plupart des hommes n'ont pas choisi la leur. Leurs parents, les circonstances
                    ont fait ce choix pour eux avant qu'ils fussent en âge de connaître et de
                    choisir. Une femme aussi est payée de cela seul qu'elle est femme. Ne nous
                    dispense-t-on pas presque partout des travaux pénibles? N'est-ce pas nous que
                    les hommes garantissent du chaud, du froid, de la fatigue? En est-il d'assez peu
                    honnêtes pour ne vous pas céder le meilleur pavé, le sentier le moins raboteux,
                    la place la plus commode? Si une femme ne laisse porter aucune atteinte à ses
                    moeurs ni à sa réputation, il faudrait qu'elle fût à d'autres égards bien
                    odieuse, bien désagréable, pour ne pas trouver partout des égards; et puis
                    n'est-ce rien, après s'être attaché un honnête homme, de le fixer, de pouvoir
                    être choisie par lui et par ses parents pour être sa compagne? Les filles peu
                    sages plaisent encore plus que les autres; mais il est rare que le délire aille
                    jusqu'à les épouser: encore plus rare qu'après les avoir épousées, un repentir
                    humiliant ne les punisse pas d'avoir été trop séduisantes. Ma chère Cécile, un
                    moment de cette sensibilité, à laquelle je voudrais que vous ne cédassiez plus,
                    a souvent fait manquer à des filles aimables, et qui n'étaient pas vicieuses, un
                    établissement avantageux, la main de l'homme qu'elles aimaient et qui les
                    aimait.-Quoi! Cette sensibilité qu'ils inspirent, qu'ils cherchent à inspirer,
                    les éloigne!-Elle les effraie, Cécile, jusqu'au moment où il sera question du
                    mariage, on voudra que sa maîtresse soit sensible, on se plaindra si elle ne
                    l'est pas assez. Mais quand il est question de l'épouser, supposé que la tête
                    n'ait pas tourné entièrement, on juge déjà comme si on était mari, et un mari
                    est une chose si différente d'un amant, que l'un ne juge de rien comme en avait
                    jugé l'autre. On se rappelle les refus avec plaisir; on se rappelle les faveurs
                    avec inquiétude. La confiance qu'a témoignée une fille trop tendre ne paraît
                    plus qu'une imprudence qu'elle peut avoir vis-à-vis de tous ceux qui l'y
                    inviteront. L'impression trop vive qu'elle aura reçue des marques d'amour de son
                    amant ne paraît plus qu'une disposition à aimer tous les hommes. Jugez du
                    déplaisir, de la jalousie, du chagrin de son mari; car le désir d'une propriété
                    exclusive est le sentiment le plus vif qui lui reste. Il se consolera d'être peu
                    aimé, pourvu que personne ne puisse l'être. Il est jaloux encore lorsqu'il
                    n'aime plus, et son inquiétude n'est pas aussi absurde, aussi injuste que vous
                    pourriez à présent vous l'imaginer. Je trouve souvent les hommes odieux dans ce
                    qu'ils exigent, et dans leur manière d'exiger des femmes; mais je ne trouve pas
                    qu'ils se trompent si fort de craindre ce qu'ils craignent. Une fille imprudente
                    est rarement une femme prudente et sage. Celle qui n'a pas résisté à son amant
                    avant le mariage lui est rarement fidèle après. Souvent elle ne voit plus son
                    amant dans son mari. L'un est aussi négligent que l'autre était empressé; l'un
                    trouvait tout bien, l'autre trouve presque tout mal. À peine se croit-elle
                    obligée de tenir au second ce qu'elle avait juré au premier. Son imagination
                    aussi lui promettait des plaisirs qu'elle n'a pas trouvés, ou qu'elle ne trouve
                    plus. Elle espère les trouver ailleurs que dans le mariage; et, si elle n'a pas
                    résisté à ses penchants étant fille, elle ne leur résistera pas étant femme.
                    L'habitude de la faiblesse sera prise, le devoir et la pudeur sont déjà
                    accoutumés à céder.Ce que je dis est si vrai, qu'on admire autant dans le monde
                    la sagesse d'une belle femme courtisée par beaucoup d'hommes, que la retenue
                    d'une fille qui est dans le même cas.On reconnaît que la tentation est à peu
                    près la même et la résistance aussi difficile. J'ai vu des femmes se marier avec
                    la plus violente passion, et avoir un amant deux ans après leur mariage, ensuite
                    un autre, et puis encore un autre, jusqu'à ce que méprisées, avilies...-ah!
                    Maman! S'écria Cécile en se levant, ai-je mérité tout cela?-Vous voulez dire:
                    ai-je besoin de tout cela? Lui dis-je en l'asseyant sur mes genoux et en
                    essuyant avec mon visage les larmes qui coulaient sur le sien. Non, Cécile, je
                    ne crois pas que vous eussiez besoin d'un aussi effrayant tableau, et, quand
                    vous en auriez besoin, en seriez-vous plus coupable, en seriez-vous moins
                    estimable, moins aimable? M'en seriez-vous moins chère ou moins précieuse? Mais
                    allez vous coucher, ma fille; allez, songez que je ne vous ai blâmée de rien, et
                    qu'il fallait bien vous avertir. Cette seule fois je vous aurai avertie.
                    Allez,-et elle s'en alla. Je m'approchai de mon bureau, et j'écrivis." Ma
                    Cécile, ma chère fille, je vous l'ai promis, cette seule fois vous aurez été
                    tourmentée par la sollicitude d'une mère qui vous aime plus que sa vie: ensuite,
                    sachant sur ce sujet tout ce que je sais, tout ce que j'ai jamais pensé, ma
                    fille jugera pour elle-même. Je pourrai lui rappeler quelquefois ce que je lui
                    aurai dit aujourd'hui; mais je ne le lui répéterai jamais. Permettez donc que
                    j'achève, Cécile, et soyez attentive jusqu'au bout. Je ne vous dirai pas ce que
                    je dirais à tant d'autres, que, si vous manquez de sagesse, vous renoncerez à
                    toutes les vertus; que, jalouse, dissimulée, coquette, inconstante, n'aimant
                    bientôt que vous, vous ne serez plus ni fille, ni amie, ni amante. Je vous dirai
                    au contraire que les qualités précieuses qui sont en vous, et que vous ne
                    sauriez perdre, rendront la perte de celle-ci plus fâcheuse, en augmenteront le
                    malheur et les inconvénients. Il est des femmes dont les défauts réparent en
                    quelque sorte et couvrent les vices. Elles conservent dans le désordre un
                    extérieur décent et imposant. Leur hypocrisie les sauve d'un mépris qui aurait
                    rejailli sur leur alentour. Impérieuses et fières, elles font peser sur les
                    autres un joug qu'elles ont secoué; elles établissent et maintiennent la règle;
                    elles font trembler celles qui les imitent. À les entendre juger et médire, on
                    ne peut se persuader qu'elles ne soient pas des Lucrèces. Leurs maris, pour peu
                    que le hasard les ait servies, les croient des Lucrèces; et leurs enfants, loin
                    de rougir d'elles, les citent comme des exemples d'austérité. Mais vous,
                    qu'oseriez-vous dire à vos enfants? Comment oseriez-vous réprimer vos
                    domestiques? Qui oseriez-vous blâmer? Hésitant, vous interrompant, rougissant à
                    chaque mot, votre indulgence pour les fautes d'autrui décèlerait les vôtres.
                    Sincère, humble, équitable, vous n'en déshonoreriez que plus sûrement ceux dont
                    l'honneur dépendrait de votre vertu. Le désordre s'établirait autour de vous. Si
                    votre mari avait une maîtresse, vous vous trouveriez heureuse de partager avec
                    elle une maison sur laquelle vous ne vous croiriez plus de droits, et peut-être
                    laisseriez-vous partager à ses enfants le patrimoine des vôtres. Soyez sage, ma
                    Cécile, pour que vous puissiez jouir de vos aimables qualités. Soyez sage; vous
                    vous exposeriez, en ne l'étant pas, à devenir trop malheureuse. Je ne vous dis
                    pas tout ce que je pourrais dire. Je ne vous peins pas le regret d'avoir trop
                    aimé ce qui méritait peu de l'être, le désespoir de rougir de son amant encore
                    plus que de ses faiblesses, de s'étonner, en le voyant de sang-froid, qu'on ait
                    pu devenir coupable pour lui. Mais j'en ai dit assez. J'ai fini, Cécile.
                    Profitez, s'il est possible, de mes conseils; mais, si vous ne les suivez pas,
                    ne vous cachez jamais d'une mère qui vous adore. Que craindriez-vous? Des
                    reproches?-Je ne vous en ferai point; ils m'affligeraient plus que vous.-La
                    perte de mon attachement?-Je ne vous en aimerais peut-être que plus, quand vous
                    seriez à plaindre, et que vous courriez risque d'être abandonnée de tout le
                    monde.-De me faire mourir de chagrin?-Non, je vivrais, je tâcherais de vivre, de
                    prolonger ma vie pour adoucir les malheurs de la vôtre, et pour vous obliger à
                    vous estimer vous-même malgré des faiblesses qui vous laisseraient mille vertus
                    et à mes yeux mille charmes." Cécile, en s'éveillant, lut ce que j'avais écrit.
                    Je fis venir des ouvrières dont nous avions besoin; je tâchai d'occuper et de
                    distraire Cécile et moi, et j'y réussis; mais après le dîner, comme nous
                    travaillions ensemble et avec les ouvrières, elle interrompit le silence
                    général.-Un mot, maman. Si les maris sont comme vous les avez peints, si le
                    mariage sert à si peu de chose, serait-ce une grande perte? ...-Oui, Cécile:
                    vous voyez combien il est doux d'être mère. D'ailleurs, il y a des exceptions,
                    et chaque fille, croyant que son amant et elle auraient été une exception,
                    regrettera de n'avoir pu l'épouser comme si c'était un grand malheur, quand même
                    ce n'en serait pas un. Un mot, ma fille, à mon tour. Il y a une heure que je
                    pense à ce que je vais vous dire.Vous avez entendu louer, et peut-être avait-on
                    tort de les louer en votre présence, des femmes connues par leurs mauvaises
                    moeurs; mais c'étaient des femmes qui n'auraient pu faire ce qu'on admire en
                    elles si elles avaient été sages. La Le Couvreur n'aurait pu envoyer au maréchal
                    de Saxe le prix de ses diamants si on ne les lui avait donnés, et elle n'aurait
                    eu aucune relation avec lui si elle n'avait été sa maîtresse. Agnès Sorel
                    n'aurait pas sauvé la France, si elle n'avait été celle de Charles VII. Mais ne
                    serions-nous pas fâchées d'apprendre que la mère des Gracques, Octavie, femme
                    d'Antoine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants? Mon érudition fit rire
                    Cécile.-On voit bien, maman, dit-elle, que vous avez pensé d'avance à ce que
                    vous venez de dire, et il vous a fallu remonter bien haut...-il est vrai,
                    interrompis-je, que je n'ai rien trouvé dans l'histoire moderne; mais nous
                    mettrons, si vous voulez, à la place de ces romaines Madame Tr, Mademoiselle Des
                    M et Mesdemoiselles De S. </p>
                <p> Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure que de coutume. Cécile leva à
                    peine les yeux de dessus son ouvrage. Elle lui fit des excuses de son
                    inattention de la veille, trouva fort naturel qu'il s'en fût impatienté, et se
                    blâma d'avoir montré de l'humeur. Elle le pria, après m'en avoir demandé la
                    permission, de revenir le lendemain lui donner une leçon dont elle profiterait
                    sûrement beaucoup mieux.-Quoi! C'est de cela que vous vous souvenez! Lui dit-il
                    en s'approchant d'elle et faisant semblant de regarder son ouvrage.-Oui,
                    dit-elle, c'est de cela.-Je me flatte, dit-il, que vous n'avez pas été en colère
                    contre moi.-Point en colère du tout, lui répondit-elle. Il sortit désabusé,
                    c'est-à-dire, abusé. Cécileécrivit sur une carte: "je l'ai trompé, cela n'est
                    pourtant pas bien agréable à faire." J'écrivis: "non, mais cela était
                    nécessaire, et vous avez bien fait. Je suis intéressée, Cécile. Je voudrais
                    qu'il ne tînt qu'à vous d'épouser ce petit lord. Ses parents ne le trouveraient
                    pas trop bon; mais, comme ils auraient tort, peu m'importe. Pour cela, il faut
                    tâcher de le tromper. Si vous réussissez à le tromper, il pourra dire: c'est une
                    fille aimable, bonne, peu sensible de cette sensibilité à craindre pour un mari;
                    elle sera sage, je l'aime, je l'épouserai. Si vous ne réussissez pas, s'il voit
                    à travers votre réserve, il peut dire: elle sait se vaincre, elle est sage, je
                    l'aime, je l'estime, je l'épouserai." Cécile me rendit les deux cartes en
                    souriant. J'écrivis sur une troisième: "au reste, je ne dis tromper que pour
                    avoir plus tôt fait. Si je suis curieuse de lire une lettre qui m'est confiée,
                    au point d'être tentée quelquefois de l'ouvrir, est-ce tromper que de ne
                    l'ouvrir pas et de ne pas dire sans nécessité que j'en aie eu la tentation?
                    Pourvu que je sois toujours discrète, la confiance des autres sera aussi méritée
                    qu'avantageuse."-Maman, me dit Cécile, dites-moi tout ce que vous voudrez; mais,
                    quant à me rappeler ce que vous m'avez dit ou écrit, il n'en est pas besoin: je
                    ne puis l'oublier. Je n'ai pas tout compris, mais les paroles sont gravées dans
                    ma tête. J'expliquerai ce que vous m'avez dit par les choses que je verrai, que
                    je lirai, par celles que j'ai déjà vues et lues, et ces choses-là je les
                    expliquerai par celles que vous m'avez dites. Tout cela s'éclaircira
                    mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman, à faire des applications comme
                    autrefois quand vous me disiez: "voyez cette petite fille, c'est cela qu'on
                    appelle être propre et soigneuse; voyez celle-là, c'est cela qu'on appelle être
                    négligente. Celle-ci est agréable à voir, l'autre déplaît et dégoûte." Faites-en
                    autant sur ce nouveau chapitre. C'est tout ce dont je crois avoir besoin, et à
                    présent je ne veux m'occuper que de mon ouvrage. Le jeune lord est venu comme on
                    l'en avait prié. La partie d'échecs est fort bien allée. Milord me dit une fois
                    pendant la soirée: vous me trouverez bien bizarre, madame; je me plaignais
                    avant-hier de ce que mademoiselle était trop peu attentive, ce soir je trouve
                    qu'elle l'est trop. À son tour, il était distrait et rêveur. Cécile a paru ne
                    rien voir et ne rien entendre. Elle m'a priée de lui procurer Philidor. Si cela
                    continue, je l'admirerai. Adieu; je répète ce que j'ai dit au commencement de ma
                    lettre: cette fois-ci vous me devez des remerciements. J'ai rempli ma tâche
                    encore plus exactement que je ne pensais; j'ai copié la lettre et les cartes. Je
                    me suis rappelé ce qui s'est dit presque mot à mot. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Tout va assez bien. Cécile s'observe avec un soin extrême. Le jeune homme la
                    regarde quelquefois d'un air qui dit: me serais-je trompé, et vous serais-je
                    tout-à-fait indifférent? </p>
                <p> Il devient chaque jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus le jeune
                    ministre mon parent, ni son ami des montagnes. Le jeune bernois, se sentant
                    peut-être trop éclipsé par son cousin, ne nous honore plus de ses visites; mais
                    ce cousin vient nous voir très souvent, et me paraît toujours très aimable.
                    Quant aux deux autres hommes, je les appellemes pénates . Vos hommes m'ont bien
                    fait rire. Celui qui est étonné qu'une hérétique sache ce que c'est que le
                    décalogue, me rappelle un français qui disait à mon père: monsieur, qu'on soit
                    huguenot pendant le jour, je le comprends; on s'étourdit, on fait ses affaires,
                    on ne pense à rien; mais le soir, en se couchant, dans son lit, dans
                    l'obscurité, on doit être bien inquiet; car, au bout du compte, on pourrait
                    mourir pendant la nuit;-et un autre qui lui disait: je sais bien, monsieur, que
                    vous autres huguenots, vous croyez en Dieu; je l'ai toujours soutenu, je n'en
                    doute pas; mais en Jésus-Christ? ... Quant au président, qui ne comprend pas
                    comment une femme qui a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore
                    parler des dix commandements, et en général de la religion, il est encore plus
                    plaisant ou plus pitoyable. Il a voulu raisonner; il dit, comme tant d'autres,
                    que sans la religion nous n'aurions pas moins de morale, et cite quelques athées
                    honnêtes gens. Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre
                    générations et un peuple entier d'athées; car, si j'ai eu un père, une mère, des
                    maîtres chrétiens ou déistes, j'aurai contracté des habitudes de penser et
                    d'agir qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque système que j'adopte,
                    et qui influeront sur mes enfants, sans que je le veuille ou le sache: de sorte
                    que Diderot, s'il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion que, de
                    bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n'aviez pas besoin de m'assurer que
                    vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pût avoir le plus petit
                    inconvénient. Les écrirais-je si je n'en étais assurée? Je suis bien aise que
                    vous soyez si contente de Cécile. Vous me trouvez extrêmement indulgente, et
                    vous ne savez pas pourquoi; en vérité, ni moi non plus. Il n'y aurait eu, ce me
                    semble, ni justice ni prudence dans une conduite plus rigoureuse. Comment se
                    garantir d'une chose qu'on ne connaît et n'imagine point, qu'on ne peut ni
                    prévoir, ni craindre? Y a-t-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou
                    divine, qui dise: la première fois que ton amant te baisera la main, tu n'en
                    seras point émue? Fallait-il la menacer des chaudières bouillantes où l'on
                    plonge à jamais les femmes mal-vivantes? Fallait-il, en la boudant, en lui
                    montrant de l'éloignement, l'inviter à dire comme Télémaque: ô milord! Si maman
                    m'abandonne, il ne me reste plus que vous? Supposé que quelqu'un fût assez fou
                    pour me dire: oui, il le fallait; je dirais que, n'ayant ni indignation, ni
                    éloignement dans le coeur, cette conduite, qui ne m'aurait paru ni juste ni
                    prudente, n'aurait pas non plus été possible. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Que direz-vous d'une scène qui nous bouleversa hier, ma fille et moi, au point
                    que nous n'avons presque pas ouvert la bouche aujourd'hui, ne voulant pas en
                    parler et ne pouvant parler d'autre chose? Voilà du moins ce qui me ferme la
                    bouche, et je crois que c'est aussi ce qui la ferme à Cécile. Elle a l'air
                    encore tout effrayée. Pour la première fois de sa vie elle a mal passé la nuit,
                    et je la trouve très pâle. Hier, milord et son parent dînant au château, je
                    n'eus l'après-dîner que mon cousin du régiment de *; ma fille le pria de faire
                    une pointe à son crayon. Il prit pour cela un canif; le bois du crayon se trouva
                    dur, son canif fort tranchant.Il se coupa la main fort avant, et le sang coula
                    avec une telle abondance que j'en fus effrayée. Je courus chercher du taffetas
                    d'Angleterre, un bandage, de l'eau. C'est singulier, dit-il en riant, et
                    ridicule; j'ai mal au coeur. Il était assis. Cécile dit qu'il pâlit extrémement.
                    Je criai de la porte: ma fille, vous avez de l'eau de Cologne. Elle en mouilla
                    vite son mouchoir; d'une main elle tenait ce mouchoir qui lui cachait le visage
                    de M De *, de l'autre elle tâchait d'arrêter le sang avec son tablier. Elle le
                    croyait presque évanoui, dit-elle, quand elle sentit qu'il la tirait à lui.
                    Penchée comme elle l'était, elle n'aurait pu résister; mais l'effroi, la
                    surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le crut fou; elle crut qu'une convulsion
                    lui faisait faire un mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut rien, tant
                    ses idées furent rapides et confuses. Il lui disait: chère Cécile! Charmante
                    Cécile! Au moment où il lui donnait avec transport un baiser sur le front, ou
                    plutôt dans ses cheveux par la manière dont elle était tombée sur lui, je
                    rentre. Il se lève, et l'assied à sa place. Son sang coulait toujours.J'appelle
                    Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je tenais, et sans dire
                    un seul mot j'emmène ma fille. Plus morte que vive, elle me raconta ce que je
                    viens de vous dire.-Mais, maman, disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pensée
                    de me jeter de côté, de détourner sa tête? J'avais deux mains; il n'en avait
                    qu'une. Je n'ai pas fait le moindre effort pour me dégager du bras qui était
                    autour de ma taille et qui me tirait. J'ai toujours continué à tenir mon tablier
                    autour de la main blessée. Qu'importait qu'elle saignât un peu plus! C'est lui
                    qui doit se faire de moi une idée bien étrange! N'est-il pas affreux de pouvoir
                    perdre le jugement au moment où l'on en aurait le plus de besoin? Je ne
                    répondais rien. Craignant également de graver dans son imagination d'une manière
                    trop fâcheuse une chose qui lui faisait tant de peine, et de la lui faire
                    envisager comme un événement commun, ordinaire et auquel il ne fallait point
                    mettre d'importance, je n'osais parler. Je n'osai même exprimer mon indignation
                    contre M De *. Je ne disais rien du tout. Je fis dire à ma porte que Cécile
                    était incommodée. Nous passâmes la soirée à lire de l'anglais. Elle entend
                    passablement Robertson. L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha un
                    peu; mais de temps en temps elle disait: mais, maman, cela n'est-il pas bien
                    étrange? Était-il donc fou?-Quelque chose d'approchant, lui répondais-je; mais
                    lisez, ma fille, cela vous distrait et moi aussi.-Le voilà. Il ne s'est pas fait
                    annoncer, de peur sans doute qu'on ne le renvoyât. Je ne sais comment lui
                    parler, comment le regarder. Je continue d'écrire pour me dispenser de l'un et
                    de l'autre. Je vois Cécile lui faire une grande révérence. Il est aussi pâle
                    qu'elle, et ne paraît pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas écrire plus
                    longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l'embarras. </p>
                <p> Monsieur De * s'est approché de moi quand il m'a vue poser la plume.-Me
                    bannirez-vous de chez vous, madame? M'a-t-il dit. Je ne sais moi-même si j'ai
                    mérité une aussi cruelle punition. Je suis coupable, il est vrai, de l'oubli de
                    moi-même le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non d'aucun mauvais
                    dessein, d'aucun dessein. Ne savais-je pas que vous alliez rentrer? J'aime
                    Cécile; je le dis aujourd'hui comme une excuse, et hier, en entrant chez vous,
                    j'aurais cru ne pouvoir jamais le dire sans crime. J'aime Cécile, et je n'ai pu
                    sentir sa main contre mon visage, ma main dans la sienne, sans perdre pour un
                    instant la raison. Dites à présent, madame, me bannissez-vous de chez vous?
                    Mademoiselle, me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous généreusement l'une et
                    l'autre? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne dès ce soir. Je dirai
                    qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa place au régiment. Il me serait
                    impossible de vivre ici si je ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir si j'y
                    étais reçu comme vous devez trouver que je le mérite. Je ne répondais pas.
                    Cécile m'a demandé la permission de répondre. J'ai dit que je souscrivais
                    d'avance à tout ce qu'elle dirait.-Je vous pardonne, monsieur, a-t-elle dit, et
                    je prie ma mère de vous pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais dû être
                    plus circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir, détacher mon
                    tablier après en avoir enveloppé votre main. Je ne savais pas la conséquence de
                    tout cela; me voici éclairée pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez
                    fait un aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-être, et qui
                    vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous voir. J'ai
                    aussi de la préférence pour quelqu'un.-Quoi! S'écria-t-il, vous aimez! Cécile ne
                    répondit pas. De ma vie je n'ai été aussi émue. Je le croyais; mais le savoir!
                    Savoir qu'elle aime assez pour le dire et de cette manière! Pour sentir que
                    c'est un préservatif, que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle!
                    M De *, sur qui je jetai les yeux, me fit pitié dans ce moment, et je lui
                    pardonnai tout.-L'homme que vous aimez, mademoiselle, lui dit-il d'une voix
                    altérée, sait-il son bonheur?-Je me flatte qu'il n'a pas deviné mes sentiments,
                    répondit Cécile avec le son de voix le plus doux et une expression dans l'accent
                    la plus modeste qu'elle ait jamais eue.-Mais comment cela est-il possible?
                    Dit-il; car, vous aimant, il doit étudier vos moindres paroles, vos moindres
                    actions; et alors ne doit-il pas démêler...-je ne sais pas s'il m'aime,
                    interrompit Cécile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que je le verrais par
                    la raison que vous me dites.-Je voudrais savoir, reprit-il, quel est cet homme
                    assez heureux pour vous plaire, assez aveugle pour l'ignorer.-Et pourquoi
                    voudriez-vous le savoir? Dit Cécile.-Il semble, dit-il, que je ne lui voudrais
                    point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas aussi amoureux que moi. Je
                    lui parlerais tant de vous, avec tant de passion, qu'il ferait une plus grande
                    attention à vous, qu'il vous en apprécierait mieux, et qu'il mettrait son sort
                    entre vos mains; car je ne puis croire qu'il soit malheureusement lié comme moi.
                    J'aurais eu au moins le bonheur de vous servir, et je trouverais quelque
                    consolation à penser qu'un autre ne saura pas être heureux autant que je le
                    serais à sa place.-Vous êtes généreux et aimable, lui dis-je; je vous pardonne
                    aussi de tout mon coeur. Il pleura et moi aussi. Cécile baissait la tête, et
                    reprit son ouvrage.-L'aviez-vous dit à votre mère? Lui dit-il.-Non, lui dis-je,
                    elle ne me l'avait pas dit.-Mais vous savez qui c'est.-Oui, je le devine.-Et si
                    vous cessiez de l'aimer, mademoiselle?-Ne le souhaitez pas, lui dis-je, vous
                    êtes trop aimable pour qu'en ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. Il me vint
                    du monde, il se sauva. Je dis à Cécile de rester le dos tourné à la fenêtre, et
                    je fis apporter du café que je la priai de me servir, quoiqu'il ne fût guère
                    l'heure d'en prendre. Tout cela l'occupant et la cachant, elle essuya peu de
                    questions sur sa pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y eut que
                    notre ami l'anglais à qui rien n'échappa.-J'ai rencontré votre parent, me dit-il
                    tout bas. </p>
                <p> Il m'aurait évité s'il l'avait pu. Quel air je lui ai trouvé! Dix jours de
                    maladie ne l'auraient pas plus changé qu'il n'a changé depuis avant-hier. Vous
                    me trouvez bien pâle, m'a-t-il dit.Figurez-vous, en me montrant sa main, d'une
                    piqûre, profonde à la vérité, m'a changé de la sorte. Je lui ai demandé où il
                    s'était fait cette piqûre. Il m'a dit que c'était chez vous avec un canif, en
                    taillant un crayon; qu'il avait perdu beaucoup de sang et s'était trouvé mal.
                    Cela est si ridicule, a-t-il ajouté, que j'en rougis. En effet, il a rougi, et
                    n'en a été le moment d'après que plus pâle. J'ai vu qu'il disait vrai, mais
                    qu'il ne disait pas tout. En entrant ici, je vous trouve un air d'émotion et
                    d'attendrissement. Mademoiselle Cécile est pâle et abattue. Permettez-moi de
                    vous demander ce qui s'est passé.-Parce que vous avez été confident une fois,
                    lui ai-je répondu en souriant, vous voulez toujours l'être; mais il y a des
                    choses que l'on ne peut dire,-et nous avons parlé d'autre chose. On a travaillé,
                    goûté, joué au piquet, au whist, aux échecs comme à l'ordinaire. La partie
                    d'échecs a été fort grave. Le bernois faisait jouer Cécile d'après Philidor que
                    j'avais fait chercher. Milord, que cela n'amusait guère, lui a cédé sa place et
                    demandé à faire un robber au whist. À la fin de la soirée, la voyant travailler,
                    il a dit à Cécile: vous m'avez refusé tout l'hiver, mademoiselle, une bourse ou
                    un portefeuille; il faudra bien pourtant, quand je partirai, que j'emporte un
                    souvenir de vous, et que vous me permettiez de vous en laisser un de moi.-Point
                    du tout, milord, répondit-elle; si nous devons ne nous jamais revoir, nous
                    ferons fort bien de nous oublier.-Vous avez bien de la fermeté, mademoiselle,
                    dit-il, et vous prononcez ne nous jamais revoir comme si vous ne disiez rien. Je
                    me suis approchée, et j'ai dit: il y a de la fermeté dans son expression; mais
                    vous, milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est bien plus beau.-Moi,
                    madame?-Oui, quand vous avez parlé de départ et de souvenir, vous pensiez bien à
                    une éternelle séparation.-Cela est clair, a dit Cécile en s'efforçant pour la
                    première fois de sa vie à prendre un air de fierté et de détachement.Au reste,
                    je crois que, si le détachement n'était que dans l'air, la fierté était dans le
                    coeur. Le ton dont il avait dit quand je partirai l'avait blessée. Il fut blessé
                    à son tour. N'est-il pas étrange qu'on ne se soucie d'être aimé que quand on
                    croit ne le pas être; qu'on sente tant la privation, et si peu la jouissance;
                    qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on l'estime dès qu'on ne l'a plus; qu'on
                    blesse sans réflexion, et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de la
                    blessure; qu'on repousse ce qu'on voudrait ensuite retirer à soi?-Quelle
                    journée!Me dit Cécile dès que nous fûmes seules. M'est-il permis, maman, de vous
                    demander ce qui vous en a le plus frappée?-Ce sont ces mots: j'ai aussi de la
                    préférence pour quelqu'un .-Je ne me suis donc pas trompée, reprit-elle en
                    m'embrassant; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu'il n'y a rien à
                    craindre. Je me trouve, comme il dit, de la fermeté, et j'ai une envie si grande
                    de ne pas vous donner de chagrins! Ce matin vous savez que nous n'avons presque
                    point parlé. Eh bien! Je me suis occupée pendant notre silence de la manière
                    dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre pendant quelque temps. Cela
                    sera un peu gênant pour vous, et bien triste pour moi; mais je sais que vous
                    feriez des choses beaucoup plus difficiles.-Comment faudrait-il vivre,
                    Cécile?-Il me semble qu'il faudrait moins rester chez nous, et que ces trois ou
                    quatre hommes nous trouvassent moins souvent seules. La vie que nous menons est
                    si douce pour moi et si agréable pour eux; vous êtes si aimable, maman; on est
                    trop bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu'on veut. Il vaudra mieux, au
                    risque de s'ennuyer, aller chercher le monde. Vous m'ordonnerez d'apprendre à
                    jouer, il ne sera plus question d'échecs ni de dames. On se désaccoutumera un
                    peu les uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et enfin le dire.
                    Si on n'aime pas, cela se verra plus distinctement, et je ne pourrai plus m'y
                    tromper.-Je la serrai dans mes bras:-que vous êtes aimable! Que vous êtes
                    raisonnable! M'écriai-je. Que je suis contente et glorieuse de vous! Oui, ma
                    fille, nous ferons tout ce que vous voudrez. Qu'on ne me reproche jamais ma
                    faiblesse ni mon aveuglement. Seriez-vous ce que vous êtes, si j'avais voulu que
                    ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une âme à vous, vous n'eussiez
                    que la mienne? Vous valez mieux que moi. Je vois en vous ce que je croyais
                    presque impossible de réunir, autant de fermeté que de douceur, de discernement
                    que de simplicité, de prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a
                    développé des qualités si rares, ne vous pas faire payer trop cher le bien
                    qu'elle vous a fait! Puisse-t-elle s'éteindre ou vous rendre heureuse! Cécile,
                    qui était très fatiguée, me pria de la déshabiller, de l'aider à se coucher et
                    de souper auprès de son lit. Au milieu de notre souper, elle s'endormit
                    profondément. Il est onze heures, elle n'est pas encore levée. Dès ce soir, je
                    commencerai à exécuter le plan de Cécile, et je vous dirai dans peu de jours
                    comment il nous réussit. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Nous vivons comme Cécile l'a demandé, et j'admire qu'on nous fasse accueil dans
                    un monde que nous négligions beaucoup. Nous y sommes une sorte de nouveauté.
                    Cécile, qui a pris de la contenance, assez d'aisance dans les manières, de la
                    prévenance, de l'honnêteté, est assurément une nouveauté très agréable; et ce
                    qui fait plus que tout cela, c'est que nous rendons à la société quatre hommes
                    qu'on n'est pas fâché d'avoir. Les premières fois que Cécile a joué au whist, le
                    bernois voulut être son maître comme aux échecs, et l'assiduité qu'il a montrée
                    auprès d'elle a un peu écarté le jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée
                    qu'il fallût le faire jouer constamment avec Cécile, comme ils l'avaient eue au
                    commencement de l'hiver. Nous avons eu dans un même jour différentes scènes
                    assez singulières, et des moments assez plaisants. Cécile avait dîné chez une
                    parente malade, et j'étais seule à trois heures quand milord et son parent
                    entrèrent chez moi.-Il faut à présent venir de bien bonne heure pour avoir
                    l'espérance de vous trouver, dit milord. Il y a eu, avant ce changement, six
                    semaines bien plus agréables que n'ont été ces derniers huit ou dix jours. Me
                    serait-il permis de vous demander, madame, qui, de vous ou de Mademoiselle
                    Cécile, a souhaité qu'on se mît à sortir tous les jours?-C'est ma fille, ai-je
                    répondu. S'ennuyait-elle? Dit milord.-Je ne le crois pas, ai-je dit.-Mais
                    pourquoi donc, a-t-il repris, quitter une façon de vivre si commode et si
                    agréable, pour en prendre une pénible et insipide? Il me semble...-il me semble
                    à moi, a interrompu son parent, que Mademoiselle Cécile peut en avoir eu trois
                    raisons, c'est-à-dire une raison entre trois, qui chacune, lui feraient
                    honneur.-Et quelles trois raisons? A dit le jeune homme.-D'abord elle peut avoir
                    craint qu'on ne trouvât à redire à la façon de vivre que nous regrettons, et que
                    des femmes, fâchées de ne plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant
                    les empressements de tous les hommes qu'elles veulent bien souffrir, ne fissent
                    quelque remarque injuste et maligne. Or, une femme, et encore plus une jeune
                    fille, ne peut prévenir avec trop de soin les mauvais propos et la disposition
                    qui les fait tenir.-Et votre seconde raison? ... Voyons, dit milord, si je la
                    trouverai meilleure que la première.-Mademoiselle Cécile peut avoir inspiré à
                    quelqu'un de ceux qui venaient ici un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il
                    lui convînt de répondre, et que, par conséquent, elle n'a pas voulu
                    encourager.-Et la troisième?-Il n'est pas impossible qu'elle ne se soit senti
                    elle-même un commencement de préférence auquel elle n'a pas voulu se livrer.-Les
                    hommes vous remercieront de la première et de la dernière conjecture, a dit
                    milord.C'est dommage qu'elles soient si gratuites, et que nous ayons si peu de
                    raisons de croire que nous attirions de l'envie sur ces dames, ou que nous
                    donnions de l'amour.-Mais, milord, a dit en souriant son parent, puisque vous
                    voulez qu'on soit si modeste pour vous aussi bien que pour soi, permettez-moi de
                    vous dire qu'il vient deux hommes ici qui sont plus aimables que nous.-Voici
                    Mademoiselle Cécile, a dit milord: je pense que vous ne seriez pas bien aise que
                    je lui rendisse compte de vos conjectures, quelque honorables que vous les
                    trouviez?-Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu. Cécile était entrée.Le plaisir
                    a brillé dans ses yeux.-Voulons-nous faire encore une pauvre partie d'échecs
                    sans que personne s'en mêle? A dit milord.-Je le voudrais, a répondu Cécile,
                    mais cela n'est pas possible. Dans un quart d'heure il faut que j'aille me
                    coiffer et m'habiller pour l'assemblée de Madame De * (c'était la femme de notre
                    parent, chez qui nous avions été invitées), et j'aime mieux causer un moment que
                    de jouer une demi-partie d'échecs. En effet, elle s'est mise à causer avec nous
                    d'un air si tranquille, si réfléchi, si serein, que je ne l'avais jamais trouvée
                    aussi aimable. Les deux anglais sont restés pendant qu'elle faisait sa toilette.
                    Elle est revenue simplement et agréablement vêtue; nous l'avons tous un peu
                    admirée, et nous sommes sortis. À la porte de la maison où nous allions, le
                    parent de milord a dit qu'il ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire
                    encore une visite.-Enviera-t-on aussi à ces dames, a dit milord, le bonheur
                    d'avoir été accompagnées par nous?-Non, a dit son parent, mais on pourrait
                    envier le nôtre, et je ne voudrais faire de la peine à personne. Nous sommes
                    entrées, ma fille et moi. L'assemblée était nombreuse; Madame De * avait mis
                    beaucoup de soin à une parure qui devait avoir l'air négligé. Son mari n'est pas
                    resté longtemps dans le salon; de sorte qu'il n'y était plus quand on a présenté
                    deux jeunes français, dont l'un avait l'air fort éveillé, l'autre fort
                    taciturne. Je n'ai fait qu'entrevoir le premier; il était partout. L'autre est
                    resté immobile à la place que le hasard lui avait d'abord donnée. Nos anglais
                    sont venus. Ils ont demandé à Madame De * où était son mari.-Demandez à
                    mademoiselle, a-t-elle répondu d'un ton de plaisanterie en montrant ma fille: il
                    n'a parlé qu'à elle; et, content d'avoir eu ce bonheur, il s'en est allé
                    aussitôt. Les anglais se sont donc approchés deCécile: elle a dit, sans se
                    déconcerter, que, son cousin s'étant plaint d'un grand mal de tête, il avait
                    proposé au général d'A de faire une partie de piquet dans un cabinet éloigné du
                    bruit. Là-dessus, j'ai laissé Cécile sur sa bonne foi, et suis allée trouver mon
                    cousin, à qui j'ai demandé s'il avait aussi mal à la tête que le prétendait
                    Cécile, ou s'il avait trouvé sa situation dans le salon trop
                    embarrassante.-Seriez-vous assez barbare pour me plaisanter? A-t-il dit (il faut
                    vous dire en passant que le digne général d'A est un peu sourd); mais n'importe,
                    je vous ferai ma confession. J'avais mal à la tête, ma santé ne s'est pas remise
                    de cette piqûre (il montrait sa main); cela ne m'aurait pourtant pas obligé à me
                    retirer, mais j'ai senti que je serais très embarrassé; et puis, j'ai toujours
                    trouvé qu'un homme avait mauvaise grâce chez lui dans une assemblée nombreuse,
                    et j'ai eu la coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener
                    sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces sortes
                    d'assemblées étant au contraire le triomphe des maîtresses de maison, j'ai voulu
                    laisser jouir Madame De * de ses avantages, et ne pas courir le risque de gâter
                    son plaisir en lui donnant de l'humeur. Je plaisantais de tout ce raffinement,
                    quand l'un des français est venu mettre sa tête dans le cabinet. Ouvrant
                    tout-à-fait la porte dès qu'il m'a aperçue: je parierais, madame, a-t-il dit en
                    me saluant, que vous êtes la soeur, la tante, ou la mère d'une jolie personne
                    que je viens de voir là-dedans.-Laquelle? Ai-je dit.-Ah! Vous le savez bien,
                    madame, m'a-t-il répondu. J'ai dit: eh bien! Je suis sa mère; mais à quoi
                    l'avez-vous deviné?-Ce n'est pas à ses traits, m'a-t-il dit, c'est à sa
                    contenance et à sa physionomie: mais comment pouvez-vous la laisser en butte aux
                    fureurs vengeresses de la maîtresse du logis? Je l'ai suppliée de ne pas boire
                    une tasse de thé qu'elle lui donnait, et de dire qu'elle y avait vu tomber une
                    araignée; mais mademoiselle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle est
                    courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme Alexandre; mais moi, je crois à
                    la jalousie de Madame De *. Certainement elle lui a enlevé son mari ou son
                    amant; mais je pense que c'est son mari, car la dame a l'air plus vaine que
                    tendre. Je voudrais bien le voir. Je suis sûr qu'il est très aimable et très
                    amoureux. D'ailleurs, j'ai ouï dire ici et dans la ville où son régiment est en
                    garnison qu'il était le plus aimable comme le plus brave cavalier du monde.
                    Mais, madame, ce n'est pas la seule situation intéressante que mademoiselle
                    votre fille donne lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès d'elle deux
                    bernois, un allemand et un lord anglais, qui est le seul à qui elle ne dise pas
                    grand'chose. Il a l'air d'en être consterné. Il n'est guère fin, à mon avis. Il
                    me semble qu'à sa place j'en serais flatté. Cette distinction en vaut bien une
                    autre.-Vos tableaux me paraissent être d'imagination, lui ai-je dit en souriant;
                    mais j'étais au fond très peinée. Allons voir tout cela. J'ai fermé la porte du
                    cabinet après en être sortie.-Savez-vous bien, monsieur, ai-je dit, que vous
                    avez parlé devant le maître de la maison, celui qui joue?-Quoi, lui! Je suis au
                    désespoir. Je ne le croyais pas si jeune; et rouvrant aussitôt la porte et me
                    ramenant à la partie de piquet: que faut-il, monsieur, a-t-il dit à mon parent,
                    que fasse un jeune écervelé vis-à-vis d'un galant homme qui a bien voulu faire
                    semblant de ne pas entendre les sottises qui lui sont échappées?-Ce que vous
                    faites, monsieur, a dit M De * en se levant. Et, serrant de bonne grâce la main
                    que lui présentait le jeune étranger, il a avancé une chaise, et nous a priés de
                    nous asseoir. Ensuite il a demandé des nouvelles de plusieurs officiers de son
                    régiment et d'autres personnes que le jeune homme avait vues après lui. À mon
                    tour, je l'ai questionné. Il est parent de votre mari; il vous a vue et votre
                    fille, mais seulement en passant, de sorte que je n'ai pu en tirer grand'chose
                    sur cet intéressant sujet. Il est plus proche parent de l'évêque de B, que nous
                    avons vu ici encore abbé de Th, et il a un peu de sa fine et vive physionomie.
                    Je lui ai demandé ce qu'était son frère.-Officier d'artillerie, m'a-t-il dit,
                    rempli de talents et d'application; mais aussi il n'est que cela.-Et vous? Lui
                    ai-je dit.-Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que cela. J'avais cru
                    que cette profession me suffirait jusqu'à vingt ans; mais, quoique je n'en aie
                    que dix-sept, j'ai envie d'abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard
                    d'un jour.-Et laquelle prendrez-vous à la place?-Je m'étais toujours promis,
                    m'a-t-il répondu, d'être un héros en cessant d'être un fou. À vingt ans je veux
                    être un héros. J'ai envie d'employer ces trois ans d'intervalle à me préparer à
                    ce métier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'avais quitté l'autre dès à
                    présent.-Je vous remercie, lui ai-je dit, et suis très contente de vous et de
                    vos réponses. Allons voir ce que fait ma fille. Je prie l'apprenti héros de
                    penser que la loyauté, la prudence, la discrétion envers les dames faisaient
                    partie de la profession de ses devanciers les plus célèbres, ceux dont les
                    troubadours de son pays chantaient les amours et les exploits. Je le prie de ne
                    pas dire un mot de ma fille qui ne soit digne du preux chevalier le plus
                    discret.-Je vous le promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m'a-t-il
                    dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement après l'extravagance avec
                    laquelle j'ai parlé. Nous étions alors dans le salon. Ma fille jouait au whist
                    avec des enfants, princes à la vérité, mais qui n'en étaient pas moins les
                    petits ours les plus mal léchés du monde.-Voyez, m'a dit le français; le lord
                    anglais et le beau bernois ont été placés à l'autre extrémité de la
                    chambre.-Point de remarques, lui ai-je dit.-M'est-il donc permis de vous montrer
                    mon frère qui, assis à la même place où nous l'avons laissé, bombarde et canonne
                    encore la même ville; Gibraltar, par exemple? Cette table est la forteresse; ou
                    bien c'est Maëstricht qu'il s'agit de défendre. Ce babil n'aurait jamais fini,
                    si je n'eusse prié qu'on me fît jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin
                    est rentré dans le salon. Il s'est approché de moi.-Faut-il, m'a-t-il dit, que
                    ce petit étourdi ait vu en un instant ce que je n'ai su voir malgré toute mon
                    application! Faut-il qu'il soit venu me tirer d'une incertitude dont à présent
                    je connais tout le prix! Il s'assit tristement à mes côtés, n'osant s'approcher
                    de ma fille, ne pouvant se résoudre à s'approcher de sa femme ni de milord.-Je
                    vous laisse croire, lui dis-je; vous porteriez vos soupçons sur quelque autre,
                    et ils seraient peut-être encore plus fâcheux; car cet enfant ne me paraît pas
                    d'une figure ni d'un esprit bien distingués. Demandez-vous pourtant s'il est
                    bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux observations qu'a pu faire en un
                    demi-quart d'heure un jeune étourdi.-Cet étourdi, m'a-t-il répondu, n'a-t-il pas
                    deviné ma femme? Nous nous retirâmes; je laissai mon cousin plongé dans la
                    tristesse. Les anglais nous ramenèrent, et milord me pria si instamment de
                    permettre qu'on portât leur souper chez moi, que je ne pus le refuser. Ils me
                    racontèrent tous les mots piquants, les regards malveillants de notre
                    parente.C'était l'explication de cette tasse de thé que le français ne voulait
                    pas que ma fille bût. On parla de la partie qu'on lui avait fait faire. À tout
                    cela Cécile ne disait pas un mot; et me tirant à part: ne nous plaignons pas,
                    maman, me dit-elle, et ne nous moquons pas; à sa place, j'en ferais peut-être
                    tout autant.-Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre.Le souper fut gai.
                    Le petit lord me parut fort aise de n'avoir point de bernois, point de français,
                    point de concurrents autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette fois-ci
                    il adopterait les ménagements de son cousin, et ne dirait mot du souper, de peur
                    de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas demandé le secret, mais je ne
                    suis pas fâchée que de lui-même il le garde. Mon cousin me fait tout de bon
                    pitié. Les français repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici; mais,
                    en admirant l'application et les talents de l'aîné, on regrettait qu'il ne
                    parlât pas un peu plus, qu'il ne fût pas comme un autre; et, en admirant la
                    vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlât
                    moins, qu'il fût circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait alors plus
                    rien à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point
                    assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille est de son essence
                    aussi bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez tout. Dans
                    l'équilibre des facultés vous trouverez la médiocrité comme la sagesse. Adieu,
                    je vous enverrai, par les parents de votre mari, la silhouette de ma fille. </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Je vais vite copier une lettre du bernois que mon cousin vient de m'envoyer. </p>
                <p> "Ta parente, Cécile De *, est la première femme que j'aie jamais désiré
                    d'appeler mienne. Elle et sa mère sont les premières femmes avec qui j'aie pu
                    croire que je serais heureux de passer ma vie. Dis-moi, mon cher ami, toi qui
                    les connais, si je me suis trompé dans le jugement parfaitement avantageux que
                    j'ai porté d'elles? Dis-moi encore (car c'est une seconde question), dis, sans
                    te croire obligé de détailler tes motifs, si tu me conseilles de m'attacher à
                    Cécile et de la demander à sa mère? " Plus bas, mon cousin a écrit: "à ta
                    première question je réponds sans hésiter: oui, et cependant je réponds: non à
                    la seconde. Si ce qui me fait dire non vient à changer, ou si mon opinion à cet
                    égard change, je t'en avertirai tout de suite." Il a écrit dans l'enveloppe:
                    "faites-moi la grâce, madame, de me faire savoir si vous et Mademoiselle Cécile
                    approuvez ma réponse. Supposé que vous ne l'approuviez pas, je garderai ceci, et
                    ferai la réponse que vous me dicterez." Cécile est sortie, je l'attends pour
                    répondre. Elle approuve la réponse. Je lui ai dit: pensez-y bien, ma chère
                    enfant!-J'y pense bien, m'a-t-elle répondu.-Ne te fâche pas de ma question, lui
                    ai-je dit: trouves-tu ton anglais plus aimable? Elle m'a dit que non.-Le
                    crois-tu plus honnête, plus tendre, plus doux?-Non.-Le trouves-tu d'une plus
                    belle figure?-Non.-Tu vivrais, du moins en été, dans le pays de Vaud.
                    Aimerais-tu mieux vivre dans un pays inconnu?-J'aimerais cent fois mieux vivre
                    ici, et j'aimerais mieux vivre à Berne qu'à Londres.-Te serait-il indifférent
                    d'entrer dans une famille où l'on ne te verrait pas avec plaisir?-Non, cela me
                    paraîtrait très fâcheux.-S'il est des noeuds secrets, s'il est des sympathies,
                    en est-il ici, ma chère enfant?-Non, maman. Je ne l'occupe tout au plus que
                    quand il me voit, et je ne pense pas qu'il me préfère à son cheval, à ses bottes
                    neuves, ni à son fouet anglais. Elle souriait tristement, et deux larmes
                    brillaient dans ses yeux.-Ne vous paraît-il pas possible, ma fille, d'oublier un
                    pareil amant? Lui ai-je dit.-Cela me paraît possible; mais je ne sais si cela
                    arrivera.-Est-il bien sûr que tu te consolasses de rester fille?-Cela n'est pas
                    bien sûr, c'est encore une de ces choses dont il me semble qu'on ne peut juger
                    d'avance.-Et cependant la réponse?-La réponse est bonne, maman, et je vous prie
                    d'écrire à mon cousin de l'envoyer.-Écris toi-même, ai-je dit. Elle a fait une
                    enveloppe à la lettre et a écrit en dedans: "la réponse est bonne, monsieur, et
                    je vous en remercie. Cécile De *." La lettre envoyée, ma fille m'a donné mon
                    ouvrage et a pris le sien.-Vous m'avez demandé, maman, m'a-t-elle dit, si je me
                    consolerais de ne pas me marier. Il me semble que ce serait selon le genre de
                    vie que je pourrais mener. J'ai pensé déjà plusieurs fois que, si je n'avais
                    rien à faire que d'être une demoiselle au milieu de gens qui auraient des maris,
                    des amants, des femmes, des maîtresses, des enfants, je pourrais trouver cela
                    bien triste, et convoiter quelquefois, comme vous disiez l'autre jour, le mari
                    ou l'amant de mon prochain; mais, si vous trouviez bon que nous allassions
                    enHollande ou en Angleterre tenir une boutique ou établir une pension, je crois
                    qu'étant toujours avec vous et occupée, et n'ayant pas le temps d'aller dans le
                    monde ni de lire des romans, je ne convoiterais et ne regretterais rien, et que
                    ma vie pourrait être très douce. Ce qui manquerait à la réalité, je l'aurais en
                    espérance. Je me flatterais de devenir assez riche pour acheter une maison
                    entourée d'un champ, d'un verger, d'un jardin, entre Lausanne et Rolle, ou bien
                    entre Vevey et Villeneuve, et d'y passer avec vous le reste de ma vie.-Cela
                    serait bon, lui ai-je dit, si nous étions soeurs jumelles; mais, Cécile, je vous
                    remercie: votre projet me plaît et me touche. S'il était encore plus
                    raisonnable, il me toucherait moins.-On meurt à tout âge, a-t-elle dit, et
                    peut-être aurez-vous l'ennui de me survivre.-Oui, lui ai-je répondu; mais il est
                    un âge où l'on ne peut plus vivre, et cet âge viendra dix-neuf ans plus tôt pour
                    moi que pour vous. Nos paroles ont fini là, mais non pas nos pensées. Six heures
                    ont sonné, et nous sommes sorties, car nous ne passons plus de soirées à la
                    maison, à moins que nous n'ayons véritablement du monde, c'est-à-dire des femmes
                    aussi bien que des hommes. Jamais je n'étais moins sortie de chez moi que
                    pendant le mois passé, et jamais je ne suis tant sortie que ce mois-ci. La
                    retraite était une affaire de hasard et de penchant; la dissipation est une
                    tâche assez pénible. Si je n'étais pas la moitié du temps très inquiète dans le
                    monde, je m'y ennuierais mortellement. Les intervalles d'inquiétude sont remplis
                    par l'ennui.Quelquefois je me repose et me remonte en faisant un tour de
                    promenade avec ma fille, ou bien, comme aujourd'hui, en m'asseyant seule
                    vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie,
                    montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous
                    remercie, auteur de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent si
                    agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois auxquelles
                    tient la conservation de l'univers font tomber cette neige, et luire ce soleil.
                    En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces
                    cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n'y a point
                    d'yeux pour les voir; mais, en même temps qu'elles sont nécessaires, elles sont
                    belles. Leur variété aussi est nécessaire, mais elle n'en est pas moins
                    agréable, et n'en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables
                    de la nature! Tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous
                    faites sentir à mon coeur! </p>
            </div>
            <div type="letter">
                <p> Ma chère amie, vous m'avez fait encore plus de plaisir que vous ne croyez, en me
                    disant que la silhouette de Cécile vous plaisait si fort, et que les récits du
                    chevalier de * vous avaient donné tant d'envie de voir la fille et de revoir la
                    mère. Eh bien! Il ne tient qu'à vous de les voir. Ma fille perd sa gaieté dans
                    la contrainte qu'elle s'impose. Si cela durait plus longtemps, je craindrais
                    qu'elle ne perdît sa fraîcheur, peut-être sa santé. Depuis quelques jours je
                    méditais sur les moyens de prévenir un malheur qu'il m'est affreux de craindre,
                    et qu'il me serait impossible de supporter. On ne me félicitait plus sur sa
                    bonne grâce, on ne me louait plus sur son éducation, sans me donner une envie de
                    pleurer que je ne surmontais pas toujours; et tout le temps que j'étais seule,
                    je le passais à imaginer un moyen de distraire ma fille, de lui rendre le
                    bonheur, de lui conserver la santé et la vie; car mes craintes n'avaient point
                    de bornes. Je ne trouvais rien qui me satisfît. Il est de trop bonne heure pour
                    aller à la campagne. Si j'en avais loué une dans cette saison, et que j'y fusse
                    allée, quels propos n'aurais-je pas fait tenir! Et même plus tard, si je l'avais
                    prise près de Lausanne, outre que cela aurait été bien cher, cela n'aurait pas
                    assez changé la scène; et plus loin, dans nos montagnes ou dans la vallée du lac
                    de Joux, ma fille, n'étant plus sous les yeux du public, aurait été exposée aux
                    conjectures les plus injustes et les plus affligeantes. Votre lettre est venue:
                    toute incertitude a cessé. J'ai dit mon dessein à ma fille. Elle accepte
                    courageusement. Nous irons donc vous voir, à moins que vous ne nous le
                    défendiez; mais je suis si persuadée que vous ne nous le défendrez pas, que je
                    vais annoncer notre départ, et louer ma maison à des étrangers qui en cherchent
                    une. Le régiment de * est dans votre voisinage. Je ne saurais en être fâchée
                    pour mon cousin, parce que lui-même en sera très aise, et j'en suis bien aise à
                    cause du bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans rien dire; si du
                    moins, après notre départ, sentant ce qu'il a perdu, il ne court pas sur nos
                    pas, ne m'écrit point, ne demande point à ses parents la permission de leur
                    donner Cécile pour belle-fille, je me flatte que Cécile oubliera un enfant si
                    peu digne de sa tendresse, et qu'elle rendra justice à un homme qui lui est
                    supérieur à tous égards. </p>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
