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                <title ref="bgrf:53.17 wikidata:Q123201371 MiMoText-ID:Q1275"> Le voyage de Mantes: MiMoText edition </title>
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                    <title> Le Voyage de Mantes, ou Les Vacances de 17... (par Gimat de Bonneval) </title>
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                    <title> Le voyage de Mantes </title>
                    <author> Jean-Baptiste Gimat de Bonneval </author>
                    <pubPlace> Amsterdam </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1753</date>
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                    <date>1753</date>
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        <front>
            <div type="titlepage">
                <p> LE VOYAGE de MANTES, ou LES VACANCES De 17..... </p>
                <p> Orné de Figures en Taille douce. </p>
                <p> Parva leves capunt animos. </p>
                <p> A AMSTERDAM, 1753. VOYAGE DE MANTES. </p>
            </div>
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            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                <p> Réflexions ſans ſuite de ce qui a donné lieu au reſte. </p>
                <p> DE tous les tems il y a eu des originaux. Les mêmes, quant au fond, la forme
                    ſeule a changé. </p>
                <p> Les bonnes gens dont je me propoſe de tracer les ridicules, reſſembloient par
                    leurs travers à ceux d'apréſent. Inhabiles à les cacher, ils n'avoient pas
                    beſoin d'impudence pour les ſoutenir; quand ils ſe voyoient découverts. Alors on
                    rougiſſoit encore. Avouer ſa faute en bégayant, c'étoit commencer à réparer ſes
                    torts. Depuis le départ de la pudeur, tout a bien changé de face. </p>
                <p> Partiſan né du plaiſir, cédant au torrent des paſſions, je ne pouvois manquer de
                    me trouver au même titre des contemporains de mon libertinage; c'étoit
                    marchandiſe mêlée, comme on le verra dans la ſuite, &amp; je dois au hazard le
                    bonheur de m'en rappeller la mémoire ſans être obligé d'en rougir. Que de gens
                    en voudroient pouvoir dire autant; le ſouvenir des écarts de la jeuneſſe nous
                    couvre ſouvent de honte, &amp; nous fuyons avec autant d'empreſſement les
                    compagnons de nos plaiſirs paſſés, que nous les recherchions autrefois. </p>
                <p> Qu'il importe ou non de le ſçavoirj'ai pris naiſſance au fond d'une Province
                    éloignée de la Capitale. Où? Il m'importe beaucoup que l'on l'ignore, &amp; l'on
                    ſçaura pourquoi. </p>
                <p> Echapé de la férule, j'abuſai des premiers momens de ma liberté pour me livrer
                    avec excès aux plaiſirs, d'autant plus attrayans, qu'ils étoient nouveaux. </p>
                <p> La raiſon dont la force n'étoit fondée que ſur la théorie de la volupté,
                    pouvoit-elle être une barriere aſſez forte pour arrêter la fougue de mes deſirs?
                    Le dégoût des plaiſirs a peut-être fait autant de ſages que les réflexions les
                    plus prévoyantes, ſur-tout quand on vous les fait faire ſur des choſes que l'on
                    ne vous fait entrevoir que pour vous détourner de les connoître. Le feu de l'âge
                    me fit ſouhaiter de les approfondir; il me falloit des reſſources pour
                    ſatisfaire mon goût, elles étoient légeres; mon pere me paroiſſoit trop économe,
                    il me taxoit à ſon tour de prodigalité nous avions tort tous les deux à regarder
                    les choſes d'un certain côté; je l'ai ſenti depuis. </p>
                <p> Pour arrêter le cours de mes caravanes, le papa réſolut de m'envoyer à Paris, il
                    eſperoit en me dépaïſant, &amp; flattant mon amour propre d'un établiſſement
                    honorable, que le travail qu'il me faudroit faire pour m'en rendre digne,
                    écarteroit entierement les idées de diſſipation qui lui paroiſſoient ſi oppoſées
                    à celles qu'il avoit pour mon avancement &amp; la ſatisfaction de ſa vanité. Les
                    progrès de ſon commerce n'avoient ſervi qu'à lui faire ſentir la prétendue
                    baſſeſſe de ſon état; il vouloit ſe dédommager de la contrainte où l'avoit
                    réduit l'uniformité de ſa ſituation avec ſes confreres. La premiere Charge de
                    Judicature devoit l'en vanger; il me falloit mettre en état de la poſſéder. Les
                    richeſſes applanirent la difficulté; mais les richeſſes ne nous ſauvent du
                    ſifflet qu'autant que le ſçavoir en juſtifie l'emploi: on m'en fit ſentir
                    l'importance, &amp; je courus me ranger ſous la conduite d'un Procureur de Paris
                    qui s'étoit attiré la vénération de la famille, &amp; cela fondé comme preſque
                    toutes les réputations, plutôt ſur le hazard que le ſçavoir, à moins que l'on
                    n'appelle ſcience le méchaniſme de l'état. Que l'on ſoit ignorant, que l'on
                    paſſe même pour ne pas avoir d'eſprit au dire de certains apprétiateurs, c'eſt
                    en avoir, &amp; du meilleur, que d'avoir l'eſprit de ſon métier. On n'eſt pas
                    eſtimé dans la ſocieté, il eſt vrai, mais on a l'eſſentiel. L'eſprit qui
                    convient dans cette ſocieté, eſt l'eſprit de tous les hommes en général;
                    ordinairement ſuperficiel, mais eſtimable quand on ſçait l'allier avec le
                    ſçavoir de la place que l'on occupe. Je m'apperçois que je me débats de l'eſprit
                    au ſujet du plus borné de tous les Procureurs, quant à l'eſprit de ſocieté.
                    Combien de ces pareils ſe ſont piqués, &amp; ſe piquent d'en avoir, qui ſe
                    rendent plus ridicules. Que l'on ne s'ennuye pas de mes diſgreſſions, ſi elles
                    ne ſatisfont pas mes Lecteurs, &amp; je le dis, malgré tout mon amour propre,
                    s'il ſe trouve des Lecteurs d'un ouvrage que l'on ne doit qu'à mon oiſiveté,
                    qu'ils ſe préparent ces Lecteurs à de plus grandes diſgreſſions. Mon goût,
                    peut-être, pourra changer par intervale. Au reſte, comme j'écris par ſacade, on
                    peut me dire de même. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE. </head>
                <p> Départ, arrivée, projets. </p>
                <p> A mon départ, mon pere ſe juſtifia amicalement du paſſé, en m'alléguant des
                    raiſons dont les peres ne manquent jamais en pareilles rencontres. Il me fit une
                    peinture de tous les périls que j'allois braver en homme qui les avoit vûs de
                    près; je promis de profiter de ſes conſeils, &amp; lui ai tenu parole en homme
                    plus heureux que ſage. </p>
                <p> A mon arrivée, je ſongeai ſérieuſement à me mettre en état de remplir es devoirs
                    de la charge qu'on me deſtinoit; elle demandoit une étude profonde, de la
                    chicanne pour en ſçavoir démêler les détours. </p>
                <p> Un travail continuel auroit pû m'accabler. Mon eſprit qui s'y ſoutenoit plus par
                    raiſon que par goût, demandoit du relâche. Le cœur revendiquoit ſes droits; il
                    lui falloit de l'amuſement, au moins les ſens entroient pour leur part dans cet
                    arrangement. </p>
                <p> Faire l'amour au-dehors, je ſentis combien mon tems m'étoit précieux. Pour
                    mettre tout d'accord, &amp; n'être point diſtrait dans mes occupations, je
                    réſolus d'adreſſer mes vœux a la fille du Procureur, par convenance d'abord, ou
                    ſi l'on veut, par une eſpece de reconnoiſſance qui n'eſt que trop d'uſage dans
                    le monde envers ceux qui nous obligent. </p>
                <p> Mademoiſelle Hugon reçût mes petits ſoins avec plaiſir, &amp; ſans s'éfaroucher
                    du but que je paroiſſois me propoſer. Dans une ſituation égale des deux parts,
                    tout dépendoit de l'occaſion pour remplir nos vûes. Après s'être montré ſous les
                    plus beaux dehors, la perfide s'échappoit au moment que nous croyions la ſaiſir. </p>
                <p> J'étois préparé à tout événement, &amp; dans l'âge où la témérité rend ſouvent
                    heureux. Si j'euſſe rencontré dans ma petite maîtreſſe un peu plus de
                    réſolution, nous aurions profité d'inſtans courts à la vérité, qui ſont d'autant
                    plus précieux, que leur peu de durée ne nous laiſſe que les moyens d'eſquiſſer
                    le plaiſir. Le ſouvenir de ces inſtans &amp; l'eſpoir d'en retrouver de pareils,
                    rempliſſent l'imagination de peintures voluptueuſes preſque égales au plaiſir,ſi
                    elles ne le ſurpaſſent quelquefois. Je rencontrai malheureuſement pour moi une
                    fille toute neuve; la bonne volonté n'étoit pas ce qui lui manquoit; les deſirs
                    la dévoroient; mais le vent d'une mouche la faiſoit trembler. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE III. </head>
                <p> Motifs du Voyage. </p>
                <p> L'Automne nous fut plus favorable que le Printems; M. Hugon, le plus laborieux
                    &amp; le plus âpre des Procureurs, fe trouvant par un excès de travail preſque
                    ſans affaire, ſe détermina pour la premiere fois à quitter ſon Etude pendant les
                    vacances, &amp; à en aller paſſer le tems auprès d'une niéce qui réſidoit aux
                    environs de Mantes. Soit pour obliger ſa niéce, ou par un principe d'économie,
                    vû l'inaction préſente, il ſe rendit à ces ſollicitations. Inviter un Bourgeois
                    à venir à la campagne, c'eſt inviter toute la maiſon, les animaux n'en ſont pas
                    même exempts. On mit deux Clercs &amp; la Servante à la porte; les clefs du
                    corps de logis qu'occupoit M. Hugon furent dépoſées chez un Huiſſier, ſon voiſin
                    &amp; ſon intime. On me propoſa d'être du voyage comme d'une choſe ſur laquelle
                    on avoit compté. J'y topai d'autant plus volontiers, que j'eſperai tirer un
                    grand avantage de la liberté dont on jouit à la campagne pour triompher des
                    irréſolutions perpétuelles de Mademoiſelle Hugon. Nous voilà donc un beau matin
                    emballés dans la grande cariolle de S. Germain. M. Hugon, Madame ſa chere
                    épouſe, Mademoiſelle Hugon, le petit Hugon ſon frere, Dépêches Maître-Clerc
                    &amp; fidel Ecuyer de Madame Hugon &amp; moi, ſans oublier pluſieurs ſacs de
                    nuit, &amp; autres paquêts très-embarraſſans; Item, deux chiens qu'il fallut
                    mettre du voyage: un gros caniche le bien-aimé de Madame Hugon; notre
                    Maître-Clerc ſe chargea du ſoin de ſa conduite; je m'emparai d'un petit guerdin
                    dont on avoit fait préſent à Mademoiſelle Hugon depuis quelques jours. Plus, une
                    grande cage de Perroquet, &amp; un Perroquet dont les cris perçans nous
                    étourdirent juſqu'au Pont de Neuilly où la voiture arrêta. Aux cris du
                    Perroquet, du jappement des chiens qui le ſecondoient par intervale, &amp; aux
                    propos de deux femmes dont nous eſſuyâmes à ce ſujet la mauvaiſe humeur, ſuccéda
                    une ſcêne capable d'attendrir un Lecteur facile à émouvoir, ſi ma plume étoit
                    aſſez éloquente pour la lui rendre. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE IV. </head>
                <p> Combat de Neuilly. </p>
                <p> LEs deux femmes à qui la compagnie des chiens &amp; du perroquet avoit tant
                    déplû, ſauterent à bas de la voiture à l'aide d'un gros garçon Boulanger qui
                    leur tendit les bras. Notre Maître-Clerc préſenta l'épaule à Madame Hugon;
                    j'enlevai la petite Hugon, lui ſaiſant ſaire demi tour à gauche. Le petit Hugon
                    donna du pied en terre, &amp; M. Hugon en le grondant, &amp; voulant ſe
                    débarraſſer de tous les paquets que nous avions obligeamment diſtribués autour
                    de lui, penſa ſe caſſer le col. Nos Mitronnes après avoir bû un coup de chaque
                    main, alloient pour monter dans une charrette qui les attendoit, à quatre pas,
                    lorſqu'un diable de Fiacre qui paſſa dans le moment s'aviſa par une malice
                    naturelle à ces Meſſieurs, d'embarraſſer ſon eſſieu dans la roue de la
                    charrette. Il l'emmenoit grand train à reculons. Le garçon dont j'ai parlé
                    ci-deſſus, que le hazard ramenoit ſur la porte du cabaret, s'élança au ſecours
                    de ſon pauvre timonier: il le raſſura en le prenant à la bride; &amp; ne voulant
                    pas céder à ſon adverſaire, fit ſaire à ſon tour la même manœuvre au Fiacre. Le
                    carroſſe culebuta; des cris ſourds apprirent aux Spectateurs que la voiture
                    renfermoit des gens mal à leur aiſe. Inutilement ſe jetta t'on au-devant des
                    chevaux qui traînoient le carroſſe; les paiſibles animaux demeurerent comme
                    immobiles, ſans cependant paroître eſe frayés du déſordre. Le Fiacre tout
                    bouillant de colere, &amp; outré de ſa défaite, deſcendit le fouet haut en
                    menaçant le Mitron. Les deux champions s'accablerent d'injures; l'air retentit
                    de tous les mots propres en pareille occaſion. Un coup de fouet bien déployé qui
                    enveloppa les jambes nues du Mitron, fut le ſignal du combat le plus ſanglant.
                    Les deux parties s'accrocherent après avoir réſiſté réciproquement aux plus
                    fiers coups de poing que l'on lançât jamais. Une des Mitronnes voulut les
                    ſéparer; après avoir attrapé des coups des deux côtés, elle alla en culebutant
                    rejoindre ſa camarade, &amp; toutes deux ſe mirent à miauler en chorus; les uns
                    rioient, les autres applaudiſſoient: chaque paſſant reſtoit comme ſtupéfait,
                    &amp; formoit le cercle. Les deux champions ſe bourroient ſans mot dire; plus
                    les témoins augmentoient, plus leur vigueur ſe renouvelloit. Un croc en jambe,
                    un tour de rein, les fit rouler enſemble ſur la pouſſiere. A cet aſpect nous
                    ſortîmes, de l'admiration que nous avoit cauſé la façon dont ils avoient meſuré
                    leurs armes, &amp; l'on courut comme de concert à des baquets plein d'eau que
                    l'on leur verſa ſur le corps pour les pouvoir ſéparer. Nos athletes entraînées
                    chacun de leur côté, on ſe reſſouvint de la voiture. J'apperçûs en ouvrant la
                    portiere une aſſez jolie jambe, avec un bas vert &amp; un ſoulier couleur de
                    roſe; on m'aida à retirer une jeune fille, &amp; cependant avec toute la décence
                    que l'on pût obſerver avec des jupes ſans deſſus deſſous. Suivit un jeune homme
                    qui avoit un œil poché, &amp; un autre femme à tête chauve, à qui viſite faite,
                    on ne trouva que cinq ou ſix boſſes. </p>
                <p> Le Fiacre fut la premiere victime du jeune homme, qui débuta par lui appliquer
                    vingt coups de cane, d'un bras vigoureux &amp; diſpos; ſe retournant comme un
                    éclair vers le Mitron, qui le regardoit avec plaiſir, il lui en diſtribua
                    autant. </p>
                <p> La juſtice rendue, l'on prévint les effets d'un emportement qui n'étoit plus
                    tolérable; on ſe jetta à la traverſe, &amp; la jeune Demoiſelle nous aida à
                    calmer la furie du jeune homme. La vieille qui pendant la derniere expédition,
                    s'étoit remiſe avec cinq à ſix verres de ratafia, voulut auſſi entrer en lice;
                    &amp; commençant par des apoſtrophes qui la décélerent, elle alloit renouveller
                    la querelle ſans deux Capucins qui arriverent à propos pour rétablir la
                    tranquillité par leur exhortation. </p>
                <p> Les Boulangeres entraînerent leur Mitron, qui ne ceſſoit de faire des grimaces
                    &amp; des geſtes. </p>
                <p> Bien battu, bien payé; le Fiacre très-ſatisfait de ſa courſe, remontant de ſang
                    froid ſur ſon ſiége, s'en retourna preſque en triomphe. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE V. </head>
                <p> Reconnoiſſance. </p>
                <p> Panſé, eſſuyé, rafraîchi, chacun ſe mit en devoir de continuer la route. Les
                    Capucins nous honorerent de leur préſence; la ſoi-diſante mere, la jeune fille
                    &amp; ſon prétendu mari monterent auſſi dans la voiture. A vingt pas de là, un
                    inconnu demanda place, ce que le Cocher lui accorda ſans nous conſulter. Il
                    monte, s'aſſeoit à une portiere, nous ſalue; le Cocher touche, &amp; nous
                    trottons. </p>
                <p> Bien cahotés, bien preſſés &amp; mourans de chaud, on propoſa de baiſſer les
                    portieres. Maudit expédient qui nous mit en proye à un conflit d'odeurs
                    inſoutenables. Je l'avoue, les Capucins devinrent intérieurement les victimes de
                    ma mauvaiſe humeur. </p>
                <p> Après un peu d'examen, je leur rendis juſtice, ils n'y étoient tout au plus que
                    pour leur part. </p>
                <p> Les portieres allant au gré des ſecouſſes de la cariolle, nous procuroient un
                    peu d'air: triſte ſituation où il falloit ſouhaiter d'être cahoté pour reſpirer. </p>
                <p> Madame Hugon lia la converſation la premiere; elle fit l'éloge des Révérends
                    Peres, qui donnerent tout le tort au Fiacre. Etant trop près du jeune homme pour
                    oſer dire ce qu'ils penſoient de ſa pétulance: le Pere,au nom de mes Révérends
                    Peres, jugea à propos de fe faire connoître en apoſtrophant ſon Compagnon, dont
                    il loua la charité avec la laquelle il avoit dérobé une partie des coups en les
                    recevant lui-même. Frere Ambroiſe, s'écria-t'il ſéraphiquement, ſe croit
                    toujours au milieu des combats; &amp; cette intrépidité qui lui fit affronter
                    les plus grands périls pour ſoutenir la gloire de nos armes, ſe renouvelle en
                    lui toutes les fois qu'il s'agit du bien du prochain. Le Frere, tandis que l'on
                    faiſoit ſon panégyrique, récitoit humblement ſes patenôtes. </p>
                <p> Il faut l'avouer, Meſſieurs &amp; Meſdames, continua le Pere, que le Ciel ſemble
                    nous avoir heureuſement envoyé pour empêcher Monſieur de ſe compromettre: il a
                    daigné ſe rendre à mes repréſentations; je ne puis non plus paſſer ſous ſilence
                    la ſaçon généreuſe avec laquelle l'épouſe de Monſieur s'eſt jointe à mes
                    prieres. Ces malheureux ſont plutôt dignes de pitié que de colere. Ma foi, mon
                    Pere, dit le jeune homme, quelque part qu'il vous trouve, il vous doit de grands
                    remercîmens; vous lui avez épargné, &amp; à l'autre coquin, plus de vingt coups
                    de canne. J'étois en train, vous l'avez vû, &amp; ils n'en euſſent pas été
                    quitte à ſi bon marché. </p>
                <p> Ah! Monſieur, lui repliqua le Pere, d'un ton béat, paſſe pour un premier
                    mouvement, il eſt des cas où l'on nous force de nous oublier; mais continuer
                    d'accabler de coups des gens que l'on doit ſe contenter de mépriſer quand ils
                    nous manquent, permettez-moi de vous repréſenter que la charité en eſt bleſſée.
                    Ah! vraiment, dit le jeune homme, vous me la baillez bonne; je voudrois vous y
                    voir dans un Fiacre renverſé par-deſſus tête, comment vous prendriez la choſe. </p>
                <p> A Dieu ne plaiſe que j'aye aucun deſſein de vous offenſer, Monſieur, reprit le
                    zélé Capucin; c'eſt une licence que ma robe autoriſe; conſervant toujours pour
                    vous les déférences que vous mérités &amp; qui vous ſont dûes, ainſi qu'à Madame
                    votre épouſe, ces Dames, &amp; toute la compagnie. </p>
                <p> Le Capucin n'auroit pas quitté priſe, ſi Madame Hugon ne lui avoit pas coupé la
                    parole; &amp; s'adreſſant à la vieille à qui l'on avoit mis quantité de
                    compreſſes, ſans ce qu'elle avoit bû; &amp; qui pour mettre le comble à notre
                    malheur, lui faiſoit lâcher de tems à autre, de colériques bouffées
                    d'eau-de-vie. Mon Dieu, Madame, lui dit Madame Hugon, comment vous trouvez-vous
                    de vos bleſſures? Bleſſures, reprit la vieille, de ce ton qui la caractériſoit;
                    bleſſures, moi! appellez-vous des boſſes des bleſſures? Si mieux ne voulez dire
                    des écorchûres; je n'en ai qu'une un peu au-deſſus du genou, dit-elle, en nous
                    la montrant; c'eſt lui auſſi qui, en ſe débattant, me l'a fait avec l'aiguillon
                    de ſa boucle; mais cela ſe paſſera, j'en ai bien eu d'autres, &amp; plus
                    conſidérables, &amp; ſi, voyez-vous, je ne m'en ſuis pas plus émûe pour cela. </p>
                <p> L'inconnu, qui juſqu'à ce moment, avoit gardé le ſilence, frappé par le ſon
                    roque de la vieille: eh! dit-il en ſe retournant, ou je me trompe fort, ou c'eſt
                    Madame Laramée que je viens d'entendre: oui, repartit-elle, à votre ſervice: je
                    ne me comptois pas en pays de connoiſſance, s'écria-t'il. C'eſt donc là votre
                    fille, je ne vous en connoiſſois pas, elle eſt vraiment fort aimable; il me
                    paroît auſſi que vous vous êtes bien engendrés. Le jeune homme rougiſſoit &amp;
                    cherchoit à ſe cacher en tirant ſon chapeau; il marmottoit entre ſes dents:
                    grande reſſource pour ceux qui n'ont rien de bon à dire. Parbleu, dit l'inconnu,
                    tu cherches en vain à te cacher, je te remets; voilà bien des façons, &amp; avec
                    moi encore. Va, va, ſi je ne ſuis plus jeune, j'aime toujours à le paroître.
                    Raſſures-toi, je n'irai pas étourdir les oreilles de ton oncle de cette
                    rencontre. Et à propos, comment ſe porte-t'il le bonhomme? Es-tu raccommodé avec
                    lui? Quoi! te voilà tout décontenancé; &amp; tu ne te réjouiras jamais ſi jeune;
                    voyager ſeul cela ennuye, il faut de la compagnie une fois, &amp; tu choiſis
                    bien, paſſe pour cela: ſi tu veux venir à Poiſſy nous rirons; j'y vais en
                    emplette, nous boirons enfemble le vin du marché. </p>
                <p> La vieille étoit accommodante, la partie fut liée en dépit du jeune homme, qui
                    n'oſa s'y oppoſer que foiblement. Le Boucher qui ſe fit connoître, auroit, ſi on
                    l'en avoit crû, régalé toute la caroſſée; quand ces ſortes de gens ſe mettent en
                    train, tout y va; c'eſt une effuſion de cœur dont la politeſſe eſt à charge
                    quelqueſois; mais en l'examinant, ſa ſource eſt plus pure, &amp; vaut bien le
                    phantôme du ſçavoir vivre dont on eſt ſi ſouvent la dupe dans la ſociété des
                    gens plus civiliſés. </p>
                <p> Mademoiſelle Hugon &amp; moi nous occupions l'autre portiere; après avoir pris
                    un gere part à cette avanture, nous employâmes nos yeux à un meilleur uſage.
                    Mademoiſelle Hugon, comme je l'ai déja remarqué, étoit de ces filles auſquelles
                    il péſe furieuſement de l'être dans la derniere exactitude. Elle avoit dix-neuf
                    ans, ſon tempéramment étoit formé, &amp; la chagrinoit de plus en plus depuis
                    notre connoiſſance: une taille courte &amp; ramaſſée, de la gorge juſqu'au
                    menton, &amp; des yeux qui, agités dans ce moment par la ſituation de ſon ame,
                    poſſédoient cet attrait qui fait tant faire de ſolie. Les gens qui ont vêcu
                    m'entendent. </p>
                <p> Nous étions à la gêne, un geſte nous eût trahit; les regards ne s'élançoient
                    qu'à la dérobée, l'expreſſion en étoit plus vive: on ſe frottoit furtivement le
                    bout des doigts, faveur unique dont l'inſtant formoit le prix; ce que c'eſt que
                    la contrainte! loin de s'en plaindre, on devroit la chérir; elle fait ſouvent
                    valoir, ce que ſans elle on n'auroit pas recherché. </p>
                <p> Après avoir eſſuyé maints quolibets, nous arrivâmes, &amp; chacun gagna
                    l'auberge ſelon ſon goût; nous nous rendîmes à celle que l'on nous avoit indiqué
                    dès Paris. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VI. </head>
                <p> Réception à Saint Germain. </p>
                <p> Un ſilence morne régnoit dans tout la maiſon; la maîtreſſe nous reçût d'un air
                    abbatu, les ſervantes avoient la phiſionomie renfrognée; l'hôte juroit quand
                    nous entrâmes, ces carognes de filles nous portent toujours malheur, diſoit-il,
                    ſans oublier pluſieurs expreſſions dont ces fortes de gens ſont ſeuls en
                    poſſeſſion. C'eſt aſſez pleurer bégueule, le mal eſt fait, prensle en patience;
                    la bégueule pleuroit avec grace, elle en devenoit plus intéreſſante; les larmes
                    ne ſont pas à toutes les femmes; auſſi quand elles leur ſiaient, elles en ſont
                    plus dangereuſes. </p>
                <p> Qui nous vient là, dit l'hôte, en nous appercevant, un perroquet, des chiens,
                    des femmes, des enfans; bonne pratique: eh Catau, Margot, alertes donc, que
                    faites-vous les bras croiſés, menez ces Dames à la chambre verte. Nous ſuivons
                    Catau &amp; Margot pour aller reconnoître notre logement. En montant je demandai
                    la cauſe du vacarme; oh! vraiment, dit l'une, c'eſt une hiſtoire: je n'ai pas le
                    tems de la faire; voilà la chambre, c'eſt ce qui nous reſte, choiſiſſez. </p>
                <p> Quatre lits à colonne en occupoient les quatre coins; Madame Hugon après les
                    avoir bien tâté, les trouva fort mauvais; M. Hugon prit occaſion des quatre lits
                    pour lui dire avec ce ton de mauvais plaiſant, qu'il s'étoit rendu ſi naturel:
                    oh! parbleu, tu coucheras avec moi Babet, pour le coup, il n'y a pas moyen de
                    s'en dédire. Toujours de vos coq-à-l'âne, mon mari, vous êtes incorrigible:
                    coucher deux? le beau projet! il me faut une chambre à deux lits pour moi &amp;
                    pour ma fille, ou je garde celle-ci, nous dit-elle, s'il n'y en a point d'autre;
                    arrangez-vous, &amp; tout de ſuite; allons donc, Meſſieurs, quelle jeuneſſe
                    eſt-ce la? Deſcendez, n'avez-vous pas une langue? qu'en voulez-vous faire? Pour
                    vous, mon mari, lus de chanſon, elles m'ennuyent. Mérote, lui dit M. Hugon, ſur
                    quelle herbe avez-vous marché? Oh! mérote, écoutez-le, il a tout dit. </p>
                <p> Je les laiſſai aux priſes; &amp; ſaiſiſſant l'ocaſion de mettre à exécution un
                    projet qui me paroiſſoit bien concû, j'allai, ſuivi de Dépêches, notre
                    Maître-Clerc, m'adreſſer à l'hôteſſe, comme me paroiſſant plus accommodante;
                    n'auriez vous pas d'autres lits? lui dis-je, en l'abordant, on les payera ce
                    qu'il faut. Comment d'autres lits? ceux-là ſont bons, il ne loge ici que ce
                    qu'il y a de mieux. Vous êtes donc bien difficiles? Ces Dames ſont fatiguées,
                    repris-je. Fatiguées! ne diroit-on pas? elles viennent de Paris; voyez, quelle
                    peine. Faites comme il vous plaira, je n'en ai point d'autres, à moins que
                    Monſieur, dit-elle, en montrant un Abbé qui entroit, ne veuille vous céder ſa
                    chambre. De quoi eſt-il queſtion, repartit l'Abbé en nous ſaluant? D'obliger des
                    Dames, repliquai-je, peu faites à voyager; je vous entends, Monſieur, ma chambre
                    eſt à leur ſervice, mais je doute qu'elles gagnent au change. Au change, dit
                    l'hôteſſe, pour un Abbé de campagne vous êtes donc bien délicat. Point de
                    querelle, maman Poitiers, reprit l'Abbé, je cede ma chambre; je ne puis mieux
                    faire, mais Meſſieurs, procurez-moi l'honneur de ſaluer ces Dames; en qualité de
                    voyageur, peut-être voudront-elles me permettre de ſouper avec elles. Si le
                    chemin s'adonne du même côté, ce ſera pour commencer à lier la connoiſſance.
                    Nous allons à Mantes, lui repliquai-je, &amp; moi de même, répondit-il. Eſt-ce
                    pour y faire quelque ſéjour? C'eſt pour paſſer les vacances au Château de
                    Blemicour; je connois fort, Madame, de Blemicour, &amp; ſuis preſque tous les
                    Automnes chez elle, nous dit l'Abbé; c'eſt ſa tante &amp; ſa couſine à qui vous
                    cédez ſi galament votre chambre. La rencontre eſt heureuſe, nous dit-il, je
                    meurs d'impatience de leur rendre mes devoirs, daignez m'introduire. Je
                    recommandai le ſoupé à l'hôteſſe; ſoutenez votre réputation la mere Poitiers,
                    lui cria l'Abbé en ſortant. De l'appétit, répondit-elle, avec un petit ſaut,
                    nous avons du poiſſon excellent, &amp; pour l'accommodage, je m'en vante. C'eſt
                    ici que deſcend ordinairement le Procureur de l'Abbaye de.... qui eſt bien auſſi
                    difficile que vous, pour le moins; montez toujours, &amp; me laiſſez faire; nous
                    ſuivîmes ſon conſeil. J'annonçai la politeſſe de l'Abbé en le préſentant. Grands
                    remercîmens à ce ſujet, force phraſes ſuſpendues &amp; des révérences, reſſource
                    ordinaire de ceux qui ne ſe piquent pas d'être éloquens. On prit des ſiéges,
                    &amp; nous entourâmes une grande table longue, principal ornement de la chambre
                    où nous étions. Nous ſçûmes que l'Abbé poſſédoit un Prieuré ſitué près du
                    Château de Blemicour; maintes queſtions ſur le Château, la Dame &amp; le train
                    qu'elle menoit, &amp; puis, ſans autre tranſition, franchement notre hôte nous a
                    effarouché en entrant ici, dit Madame Hugon, &amp; peu s'en eſt fallu que nous
                    n'ayons été privé de l'honneur de vous connoître ſitôt. Ah! dame, dit l'Abbé,
                    vous lui paſſeriez ſa mauvaiſe humeur ſi vous ſçaviez ce qui l'a occaſionnée. Le
                    pauvre bon-homme a cauſé par entêtement ſon malheur &amp; celui de ſa fille. En
                    ſçavez-vous quelque particularité, lui dis-je? Oui, répliqua-t'il, &amp; je puis
                    vous faire part de ce que j'ai recueilli. Je paſſai avant tout ſur la gallerie,
                    &amp; criai que l'on nous apportât de quoi attendre le ſouper; après une légere
                    collation, on invita l'Abbé à commencer ſon récit. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VII. </head>
                <p> Hiſtoire de Lolotte. </p>
                <p> JE vais, nous dit l'Abbé, vous raconter tout naturellement la choſe, comme
                    ſpectateur de la cataſtrophe. Entre de meilleures mains elle ſeroit ſuſceptible
                    d'ornemens qui vous la rendroient plus agréable; mais ce n'eſt point un Roman
                    que je veux vous faire, le fait eſt ſimple, &amp; parle de lui-même. Je n'ai pû
                    m'empêcher d'être touché de la ſituation de la petite fille, &amp; de celle de
                    ſon amant; elle méritoit un meilleur ſort; vous avez pû la voir, la nature l'a
                    aſſez bien partagé de ſes dons, &amp; je puis vous aſſurer que ſon eſprit &amp;
                    ſon cœur répondent aux graces extérieures. </p>
                <p> Depuis deux ans un jeune Commis réduit à un emploi des plus modique, en devint
                    amoureux; il trouva les moyens de plaire, ſes vûes étoient légitimes, ſa
                    recherche ne pouvoit que faire honneur; il eſt de bonne famille, &amp; unique
                    héritier d'un oncle à ſon aiſe qui l'aime beaucoup. Lolotte fut touchée de ſes
                    ſoins, &amp; ſe livra au panchant qu'elle avoit à l'aimer, ne doutant pas que
                    ſes parens n'approuvaſſent la recherche du jeune Miron: c'étoit le nom de ſon
                    amant. </p>
                <p> L'oncle de Miron enviſageant que les richeſſes de Poitiers feroient de ſa fille
                    un très-bon parti, vint en faire la demande pour ſon neveu. Poitiers demanda du
                    tems pour réflechir, l'oncle aſſuroit ſa ſucceſſion; mais en bon parent, ne
                    vouloit rien retrancher de ſon uſufruit. La guerre ſurvint, Miron obtint un
                    emploi dans les vivres. Le bonheur lui en voulut; il en écrivit à ſa maîtreſſe,
                    elle porta ces Lettres au pere, qui vouloit profiter de l'abſence de l'amant
                    pour la déterminer à épouſer un Marchand de Bœufs. Ce dernier éblouit Poitiers
                    par les avantages qu'il prétendoit faire à Lolotte. Une légere dot lui
                    ſuffiſoit; il offroit même de faire entrer Poitiers dans ſon commerce,
                    n'acceptant des fonds que pour le rendre plus conſidérable. Poitiers lui avança
                    une ſomme aſſez forte; le Marchand de Bœuſs qui ſentoit ſon crédit balancer,
                    preſſoit la concluſion du mariage. Miron n'écrivit plus; un homme en paſſant
                    annonça ſa mort, le départ de l'oncle ſembla la confirmer. Lolotte ſans eſpoir
                    ſe réſolut d'obéir à ſon pere, &amp; s'en fit un mérite. En revenant ce matin de
                    l'Egliſe, quel objet ſe préſente à ſa rencontre; c'eſt Miron, c'eſt ſon amant
                    qui attache ſon cheval à la grille. Elle s'évanouit, Miron court à ſon ſecours;
                    Poitiers &amp; ſa femme le font éloigner; le Marchand de Bœufs à qui Miron étoit
                    inconnu, alloit demander ſon nom, quand des archers lui ſautent au colet, &amp;
                    l'entraînent en priſon pour dettes conſidérables. J'ai ſuivi Miron, &amp; lui ai
                    annoncé avec ménagement ce qui venoit d'arriver; le pauvre garçon eſt
                    inconſolable; il arrivoit en homme aſſuré du ſuccès. Sa ſortune a ſurpaſſé ſes
                    vœux; une maladie qui l'a réduit à l'extrêmité, a occaſionné la fauſſe nouvelle
                    de ſa mort: je crains que dans la ſituation où ſont les choſes, nos amans ne
                    prennent conſeil que de leur paſſion. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE VIII. </head>
                <p> Grande Nouvelle. </p>
                <p> Des cris redoublés, nous attirerent ſur la galerie. Plus curieux que les autres,
                    je deſcendis pour en ſçavoir la cauſe. Une vieille femme avoit pris au crein
                    maman Poitiers, un homme tenoit Poitiers au colet, tout le monde ſuivit mon
                    exemple; &amp; étant deſcendu, les ſépara. Miron que le Prieur me fit remarquer,
                    parut auſſi ſur la ſcêne. Quelle ſurpriſe! quelle joye! la vieille étoit la
                    femme du Marchand de Bœufs, &amp; l'homme étoit frere de la vieille; on leur
                    avoit débité que Poitiers &amp; ſa femme avoient débauché le Marchand; c'étoit
                    la cauſe de l'incartade de la vieille &amp; de ſon frere. Que devinrent-ils
                    quand ils apprirent la nouvelle du mariage! La gayeté de Miron, la ſérénité de
                    Lolotte, l'air ſtupéfait de la vieille &amp; de ſon frere, l'air hahuri de
                    Poitiers &amp; de ſa ſemme, la ſuffiſance de M. Hugon qui ſe jetta à travers,
                    pour inſtruire le procès dont il enviſageoit les émolumens comme ſon bien
                    propre, la ſatisfaction du Prieur &amp; la mienne, les hauſſemens d'épaule &amp;
                    les hélas de Madame Hugon: tout cela formoit un tableau inimitable. </p>
                <p> Poitiers pleura la perte de ſon argent, ſa femme redevint mere, &amp; partagea
                    le plaiſir de ſa fille. M. Hugon voulut inſtrumenter avec ſon Clerc, pour
                    dreſſer la plainte en caſſation à ce qu'il diſoit; étoit ſi tranſporté de
                    l'événement, qu'il fallut tout le ſang froid de notre Maître-Clerc pour le faire
                    déſiſter du projet. Nous accueillimes Miron, &amp; l'engageâmes lui &amp; ſa
                    maîtreſſe à ſouper avec nous. Maman Poitiers ſe ſurpaſſa, &amp; ne vint nous
                    trouver qu'au deſſert. Nos amans ſe regardoient pendant tout le repas, &amp; ne
                    mangeoient qu'entouroient pluſieurs Archers qui paroiſſoient tous fiers de leur
                    capture. Qu'a donc fait ce pauvre homme pour être ſi mal à ſon aiſe, dit Madame
                    Hugon en s'adreſſant à un des Cavaliers? On l'a pris pour un autre, à ce qu'il
                    prétend, Madame. Mépriſe ou non, nous pourions bien avoir rencontré l'équivalent
                    de ce que nous cherchions. Le priſonnier voulut parler, ils piquerent des deux,
                    &amp; nous empêcherent de l'entendre. </p>
                <p> Il a mauvaiſe phiſionomie, nous dit décidament M. Hugon, qui à peine avoit pû le
                    diſtinguer. La Juſtice eſt trop clair-voyante pour ſe tromper; nous fûmes
                    très-heureux d'échapper à une longue ſuite d'exemples qu'il ſe mit en devoir de
                    nous citer, &amp; pour leſquels il avoit la mémoire trèsprompte, aux
                    circonſtances près qui étoient toujours fort embrouillées. Eh! mon mari, dit
                    Madame Hugon, nous ne ſommes pas en place marchande, n'êtes vous pas las de nous
                    répéter toujours les mêmes contes? à moins que M. le Prieur n'en veuille paſſer
                    ſa fantaiſie. Je vous rends grace, dit le Prieur, le Soleil paroît vouloir
                    prendre le deſſus; ménagez votre poitrine, Monſieur, &amp; gagnons du terrein,
                    nous n'avons pas de tems à perdre. En vérité M. le Prieur, dit Madame Hugon, je
                    ne ſçais ce que je ſerois devenue ſans vous; je meurs de chaud &amp; de
                    laſſitude; on m'a ſait enviſager ce chemin comme une promenade. Eh! mais, c'eſt
                    un voyage, &amp; je n'en ai jamais tant fait de ma vie. Eh bien, Madame, reprit
                    le Prieur, faiſons une pauſe, &amp; réparons nos forces par un déjeûné, ſans
                    façon; je vois d'ici un endroit où j'ai décoeffé maintes bouteilles. Le Prieur
                    en homme prévoyant, avoit chargé un des poliſſons d'un manequin rempli de quoi
                    faire halte. Nous fûmes nous établir à quatre pas de la route au pied d'un
                    chêne, qui nous mit à l'abri de la chaleur qui commençoit à ſe faire ſentir.
                    Vive les gens qui ont voyagé, dit Madame Hugon. Pour cela, M. le Prieur, vous
                    êtes un homme adorable; la vûe d'un ſauciſſon, d'une langue &amp; d'un morceau
                    de veau mariné, lui fit oublier les maux de cœur dont elle s'étoit plainte à
                    diverſes repriſes. Mettez-vous là, ma fille, dit-elle d'un air joyeux; prenez
                    place mon mari; ici petit garçon, aſſeyez-vous donc, Meſſieurs, &amp; vous M. le
                    Prieur, venez à côté de moi. L'on fit un cercle ſur l'herbe, il n'y eut plus que
                    des ſignes; l'on mangea, &amp; l'on but en ſilence. </p>
                <p> Madame Hugon le rompit la premiere, il n'eſt rien tel que la campagne pour
                    donner de l'apétit; eh! mangez donc vous autres, diſoit-elle, en nous donnant
                    l'exemple; ſa bouche &amp; ſon verre ne déſempliſſoient pas; perſonne ne me
                    ſeconde, quelle eſpece eſt-ce la? Avouez M. le Prieur, que je réponds bien aux
                    attentions que l'on a pour moi. Je vous admire, lui dit-il, &amp; me ſçais un
                    gré infini de ma précaution; vous étiez née pour voyager, la fatigue bien loin
                    de vous ôter l'apétit, l'aiguiſe. Je ne comptois pas la ſupporter comme je fais;
                    à la ſanté du Prieur, je vous la porte, Meſſieurs; verſez donc mon mari, il eſt
                    là comme dans ſon banc, tout d'une piéce; êtes-vous ſourd? Paix ma femme; je
                    penſe, répondit M. Hugon; &amp; à quoi donc, lui dit ſa femme? A cet homme lié
                    &amp; garotté que l'on a arrêté par mépriſe: oh! ſi cela eſt, que de dommages à
                    répéter, il y aura bien des gens de ruinés. M. le Prieur vous ne pourriez pas
                    trouver les moyens de me procurer cette affaire-là; oh, pour moi, je ne penſe
                    qu'à boire &amp; voyager, dit Madame Hugon, mais je voudrois toujours un Prieur
                    avec moi. Vous avez vu Verſailles, ſans doute, mais c'eſt trop loin, vive S.
                    Cloud &amp; Auteuf, ce ſont mes galeries, la voiture eſt douce, &amp; cette
                    galiotte eſt fort bien compoſée, au moins d'ailleurs on voyage ſans découcher,
                    cela eſt commode, &amp; ce que j'aime le mieux, l'eau &amp; le grand air donnent
                    de l'apétit; on part à la fraîche, on s'en revient de même; parlez-moi de cela,
                    &amp; non pas de votre cariole de S. Germain. Si vous aimez l'eau, tant mieux,
                    dit le Prieur, nous prendrons les batelets à Poiſſy, &amp; nous arriverons ſans
                    peine juſqu'aux portes de Mantes. Ah! les batelets, j'en ai entendu parler, dit
                    M. Hugon; on eſt là rangé comme des harangs, n'eſt-ce pas? Prendrons-nous auſſi
                    des mazettes? Que voulez-vous dire avec vos harangs &amp; vos mazettes, reprit
                    Madame Hugon, je ne vais point làdedans; auſſi vous avois-je bien dit, M. Hugon,
                    que nous aurions mieux fait de prendre un Fiacre; voilà de vos épargnes, voyager
                    avec des harangs &amp; des mazettes. Vous vous trompez, dit le Prieur; eh!
                    pardonnez-moi, non, dit Madame Hugon, je m'entends bien, c'eſt comme ſi l'on
                    venoit par les chaſſes-marées, nombre de nos pratiques viennent comme cela; nous
                    autres gens de Paris nous ſommes au fait, on ne nous en donne pas à garder... Et
                    puis un coup de fuſil lâché à vingt pas troubla l'entretien. </p>
                <p> Madame &amp; Mademoiſelle Hugon s'évanouirent, le Procureur &amp; ſon fils
                    gagnerent Poiſſy ſans débrider; l'arrivée de deux Chaſſeurs nous raſſura; on fit
                    revenir Madame Hugon, les bouteilles furent viſitées; heureuſement que nos
                    poliſſons ne s'effrayoient pas du bruit, ſans cela le bagage nous ſeroit tombé
                    ſur les bras. </p>
                <p> En vérité, dit Madame Hugon, après s'être fortifié le cœur, il eſt bien
                    diſgracieux d'être expoſé comme cela au milieu d'une forêt. Oh! voilà qui eſt
                    fini, je ne voyage plus. Eh mais, où eſt donc ce M. Hugon, que je le gronde; à
                    Poiſſy sûrement, dit le Prieur, la peur l'a pris, il alloit à tire d'ailes,
                    &amp; ſon fils l'imitoit; nous les rejoindrons bien-tôt, allons, Madame, à ce
                    détour, nous découvrons Poiſſy. Ma dame Hugon ne ſe faiſoit plus traîner, la
                    frayeur &amp; le vin la ranimerent. Nouvel aſſaut; que vois-je, s'écria-t'elle,
                    des Cavaliers qui viennent à nous à bride abbatue: ah! voilà un jour bien
                    malencontr'eux; nous ſommes perdus, Meſſieurs: ma fille point de réſiſtance, la
                    vie, dit-elle, en ſe jettant à genoux au beau milieu du chemin; le vin dont elle
                    avoit pris un peu plus que de raiſon, l'empêcha de s'appercevoir que ces
                    Cavaliers étoient de la Maréchauſſée; ils nous entourerent: miſéricorde, s'écria
                    Madame Hugon; comment, Madame, de quoi eſt-il queſtion? Enfans ſerrez de prés,
                    les chevaux penſerent la fouler aux pieds; le Prieur mit le Brigadier au fait de
                    l'aventure; M. Hugon étoit la cauſe de l'algaradet tour de badaud, dirent-ils,
                    en nous quittant, &amp; éclatant de rire. Badaud, dit Madame Hugon, qui s'étoit
                    un peu remiſe pendant le récit du Prieur; voyez un peu ces viſages qui
                    raiſonnent comme leur chevaux: en ont-ils? </p>
                <p> c'eſt rimer ca, allons, allons, je ne vous laverai pas mal la tête, Monſieur
                    Hugon. </p>
                <p> Un orage qui nous menacoit fondit ſur notre troupe en ſuccès. Madame Hugon ne
                    cria plus, mais elle heurla, devinez comme. Nous arrivâmes tout trempés &amp;
                    bien haraſſés de tant de ſcênes. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE X. </head>
                <p> Arrivée à Poiſſy. </p>
                <p> Madame Hugon étoit rendue, elle demanda un lit en entrant dans l'hôtellerie; ne
                    ſouhaitez-vous pas vous rafraîchir auparavant, dit l'hôte, vous me paroiſſez
                    avoir autant beſoin d'un verre de vin que d'un lit. Que parle-t'il de
                    rafraîchiſſement ce ſot-là, dit Madame Hugon, me fait-on entrer ici pour
                    m'inſulter? Il s'exprime mal, dit le Prieur, mais ſon intention eſt bonne;
                    faites-nous monter du meilleur, notre Maître, &amp; qu'on nous allume un grand
                    feu. Ma foi, dit l'hôteſſe, ſi les termes vous choquent, on n'y ſçauroit que
                    faire, fâchez-vous ſi vous voulez, encore faut-il donner le tems de baſſiner vos
                    lits; voilà bien de quoi ſe gendarmer, c'eſt une pluye d'Automne, que ne
                    veniez-vous en caroſſe, cela ne vous ſeroit pas arrivé; eſt-ce ma faute? </p>
                <p> L'on étendit les jupes &amp; les manteaux devant un grand feu, qui ſecondé de
                    quelques verres de vin de Mantes, acheva de nous refaire. Madame Hugon ne
                    ſçachant à qui s'en prendre, paſſa ſa mauvaiſe humeur ſur ſon fils &amp; ſon
                    mari. Un Batelier offrit ſes ſervices, on les accepta pour partir après la
                    dînée. Madame Hugon s'écria que l'on vouloit ſa mort; après bien des paroles
                    inutiles, elle ſe rendit à nos inſtances, elle avoit beſoin de repos; ſa fille
                    reſta auprès d'elle, Deſpêches, M. Hugon &amp; ſon fils allerent faire un tour à
                    la cuifine; le Soleil étant venu à reparoître, le Prieur &amp; moi nous ſortîmes
                    pour nous promener en attendant le diné. </p>
                <p> Nous nous mîmes à l'ombre de quelques ſaules d'où nous découvrions ce Poiſſy ſi
                    fameux par ſes conférences &amp; la naiſſance d'un de nos Rois, qui ne nous
                    offroit alors qu'une retraite de pêcheurs que l'on ne connoît aujourd'hui que
                    par ſes marches; la décadence des lieux amena inſenſiblement à celle de la
                    fortune des hommes; moi, qui vous parle, dit le Prieur, j'en ſuis un exemple
                    bien ſurprenant, &amp; il a fallu toute la force de mon eſprit pour ſupporter
                    les revers que j'ai eſſuyé. Ce début excita ma curioſité, &amp; je le pri
                    inſtamment de la ſatisfaire. Volontiers, me dit-il, je céde avec plaiſir à votre
                    impatience; c'eſt adoucir ſa douleur que d'en expoſer la cauſe, &amp; l'on
                    flatte les malheureux quand on les engage à faire le récit de leur infortune;
                    puis il comença de la ſorte. </p>
                <p> Hiſtoire du Prieur. </p>
                <p> La fortune de mon pere a été cauſe de tous nos malheurs; il avoir reçu le jour
                    de parens aiſés, bons Laboureurs de pere en fils, &amp; qui demeuroient depuis
                    long-tems dans un Bourg auprès de Meulan. Mon grand-pere Cocq de ſon Village,
                    ayant gardé deux ainés pour le labour, deſtina par prédilection mon pere ſon
                    cadet à la Prêtriſe. Les payſans croyant attirer le bonheur dans leur famille,
                    quand ils peuvent conſacrer aux Autels un de leurs enfans, mon pere fut envoyé à
                    Rouen pour faire ſes études; il y réuſſit aſſez bien, mais il fit de plus grands
                    progrès dans le libertinage: au tems preſcrit il ne voulut point entendre parler
                    de Séminaire; mon grand-pere fut outré de voir ſes projets renverſés; en vain le
                    fit-il revenir auprès de lui, il lui fut impoſſible de rien gagner ſur un jeune
                    homme plein de paſſions impétueuſes, remontrances, corrections, -peines perdues,
                    mon pere ne ſe rendit à rien. Enfin, pouſſé à bout après avoir tenté vingt
                    moyens differens, mon grand pere chaſſa ſon fils de la maiſon: je vous
                    déſens,lui dit-il, de ne vous jamais renommer de moi; je vous abandonne à votre
                    mauvais ſort, &amp; vous renonce pour mon fils: mon pere fort déſorienté
                    s'adreſſa vainement à la ſamille, chacun avoit le mot, &amp; lui ferma
                    impitoyablement la porte en le chaſſant avec mépris, &amp; feignant de le
                    méconnoître. Un Laboureur des environs fut le ſeul qui lui tendit les bras,
                    &amp; l'aucueillit dans ſon déſaſtre; quelques jours après, de concert avec mon
                    grand-pere, il offrit de lui donner de quoi paſſer dans les Iſles. </p>
                <p> Mon pere accepta l'offre, elle lui parut ſa reſſource unique, il ſe réſolut d'en
                    profiter; la ſéverité dont on uſoit, lui fit une ſi grande impreſſion, qu'elle
                    le changea tout à coup; malgré toutes les promeſſes de ne rien négliger pour
                    réparer ſes fautes, il ne pût obtenir de, tomber aux genoux de ſon pere; le,
                    bon-homme tint bon, &amp; ſe contenta d'augmenter ſous main la pacotille. </p>
                <p> Dix ans paſſés ſans recevoir de ſes nouvelles, mon grand-pere ne préſumant pas
                    que ce fils revint jamais, établit ſes autres freres en conſéquence; on le mit
                    au rang de ces libertins dont on n'entend plus parler. </p>
                <p> Pluſieurs années après le bruit ſe, répandit que le Seigneur du Village dont mon
                    grand: pere étoit Fermier principal, avoit vendu ſa terre avec toutes ſes
                    dépendances ſans aucune réſerve; le contrat de vente avoit été paſſé à Meulan.
                    Mon grand-pere impatient de voir arriver ſon nouveau maître, &amp; de
                    renouveller ſes baux dans la crainte d'être traverſé, alloit monter à cheval
                    pour s'informer à Meulan de ſa demeure. Quand il appercût un équipage à ſix
                    chevaux, qui, loin de prendre le chemin du Château, venoit en droiture à la
                    Ferme. Un Valet-de-chambre précedoit la voiture de cent pas, il lui annonça ſon
                    nouveau Seigneur; mon grand-pere courut chapeau bas à la portiere pour lui
                    préſenter ſon premer hommage. Quelle eſt ſa ſurpriſe? Il voit ſortir du carroſſe
                    un homme magnifiquement vêtu qui ſe jette à ſes genoux &amp; les embraſſe.
                    Monſieur, s'écrie mon grand-pere, c'eſt moi, votre Fermier, qui doit être aux
                    vôtres. Mon pere, mon cher pere, lui répond ſon fils, car c'étoit lui-même: de
                    quel œil voyez-vous cet enfant qui vous a cauſé tant de chagrins? Il va mourir à
                    vos pieds ſi vous ne lui rendez toute votre tendreſſe. Ah mon fils, mon cher
                    fils, dit ce bon vieillard tranſporté de joye, &amp; le tenant étroitement ſerré
                    entre ſes bras; c'eſt donc toi que je revois ſans un prompt ſecours, le pere
                    &amp; le fils tomboient embraſſés. La nature uſa amplement de ſes droits, ils
                    verſerent des larmes de joye, le pere prodiguoit careſſe ſur careſſe, &amp; le
                    fils avec des tranſports qu'on ne ſçauroit exprimer, baiſoit &amp; rebaiſoit les
                    mains de ſon pere. La famille qui accourut auſſi-tôt, fut témoin de la plus
                    tendre des reconnoiſſances, &amp; partagea leurs plaiſirs &amp; leurs larmes;
                    les Domeſtiques en eurent plus d'attachement &amp; de reſpect pour leur maître. </p>
                <p> Mon pere vit tous ſes parens du même œil; mon pardon obtenu, leur dit-il, il ne
                    me reſte plus qu'à faire votre bonheur; c'eſt le premier uſage que je dois faire
                    de mes richeſſes pour mieux cimenter ma fortune. Ses biens étoient immenſes, il
                    ſatisfit ſon humeur généreuſe, &amp; donna à chacun de quoi vivre dans une
                    honnête aiſance. </p>
                <p> Mon pere preſſa ſon fils de ſe marier, vous le dirai-je à ma honte? voilà
                    l'époque de nos malheurs. </p>
                <p> Mon pere céda d'autant plus volontiers aux inſtances du ſien, qu'il étoit devenu
                    éperdûment amoureux de la fille d'un Gentilhomme du voiſinage, alliance ſortable
                    pour ſoutenir mon pere dans une Charge dont il s'étoit revêtu, &amp; convenable
                    au Gentilhomme à qui il ne reſtoit qu'une carcaſſe de Château; &amp; beaucoup de
                    préſomption de ſa naiſſance. Sa fille élevée dans ſes principes, fit un effort
                    fur elle-même en faveur des grands biens que mon pere poſſédoit; mon pere l'aima
                    de bonne foi, elle ne put long tems ſe conténir, &amp; fit éclater tout le
                    mépris qu'elle reſſentoit pour une alliance auſſi diſproportionnée ſelon elle:
                    mon grand-pere voulut la ramener avec douceur; on le traita avec tant de dureté,
                    que le pauvre homme en mourut de ſaiſiſſement, ne prévoyant que trop ce qui
                    alloit arriver. Délivrée de la préſence importune d'un Contrôleur qui lui étoit
                    ſi fort à charge, ma mere ſe livra à toutes les folies qui lui paſſerent par la
                    tête; ſoit par foibleſſe ou pour acheter la paix, mon pere acquieſça à toutes
                    les fantaiſies de ſa femme; cette complaiſance ne la ſatisfit pas, &amp; les
                    nouveaux perſonnages qu'elle introduiſit à ſon gré, acheverent de lui rendre mon
                    pere odieux; il devint pour elle un objet de mépris; les marques les plus
                    inſultantes qu'elle lui en donna, le conduiſirent au tombeau. </p>
                <p> Elle eût l'adreſſe de ſe raccommoder avec lui dans les derniers momens de ſa
                    vie, &amp; ſe rendit maîtreſſe abſolue de nos deſtinées. Nous étions quatre
                    enfans de ce mariage mal aſſorti, trois garçons &amp; une fille; mon pere nous
                    recommanda une obéiſſance aveugle: mérités par-là, nous dit-il, dans ces
                    derniers inſtans; mérités de jouir de la fortune que je vous laiſſe votre mere
                    en peut diſpoſer à ſon gré; il comptoit en vain ſur les promeſſes d'une marâtre.
                    A peine eût-il fermé les yeux, qu'elle rompit tout commerce avec la famille,
                    &amp; nous amena à Paris pour remplir ſes vûes. Un mariage dont elle s'étoit
                    flattée comme d'un moyen sûr pour ſe réhabiliter, s'en alla en fûmée: elle ſe
                    donna bien des travers à ce ſujet. Celui qui les occaſionna, ſut le premier à la
                    tympaniſer, n'ayant pû réuſſir dans toutes ſes prétentions. Il a péri
                    miférablement, je l'ai ſçu depuis; qu'elle ſatisfaction! Hélas, je n'ai pû
                    m'empêcher de le plaindre. </p>
                <p> Mais, Monſieur, je ne m'apperçois pas qu'en abuſant de votre complaiſance le
                    tems s'écoule, &amp; nous impatientons peut-être la pétulante, Madame lugon.
                    Allons rejoindre notre Compagnie, vous apprendrez à loiſir un enchainement de
                    malheurs, auſquels vous daignez vous intéreſſer par cette ſenſibilité naturelle
                    à tous les honnêtes gens. Par politeſſe le Prieur ne me taxa pas de curioſité.
                    Je ſouhaitois de ſçavoir la cataſtrophe, mais il fallut ſe rendre à ſes raiſons.
                    Je lui fis promettre de renouer l'entretien à la premiere occaſion. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XI. </head>
                <p> Querelle de Chiens. </p>
                <p> Nous regagnions tranquillement l'Hôtellerie, le Prieur &amp; moi, &amp; ne nous
                    attendions pas à de nouyelles ſcènes. Un tas de gens aſſemblé paroiſſoit
                    aſſiéger la maiſon. Nous percâmes la ſoule, &amp; étant parvenus juſqu'à la
                    porte, à l'aide de nos coudes, dont nous diſtribuâmes des coups libéralement à
                    droite &amp; à gauche, nous trouvâmes cette porte gardée par deux Archers, qui
                    nous repouſſerent bruſquement au premier abord. Le Prieur leur en demanda la
                    cauſe? Venez vous augmenter le tumulte, nous dirent-ils? Ce n'eſt pas notre
                    intention, répondit le Prieur, nous voulons ſeulement rejoindre notre Compagnie
                    pour diner, &amp; partir après. Votre Compagnie reprit un des Archers: Ah, ah,
                    ſi cela eſt ainſi, entrez, entrez, ce ſont de nos gens ſans doute. Vous payerez
                    les pots caſſés, la peine du Juge &amp; notre ſalaire: Soyez les biens venus;
                    ils nous ſaiſirent ſur le champ, &amp; nous pouſſérent en-dedans. J'apperçus en
                    entrant les Officiers du lieu qui verbaliſoient ſur la table de cuiſine. Les
                    buches à demi brûlées avoient roulé à quatre pas de l'âtre. Les cendres étoient
                    toutes éparpillées, caſſerolles renverſées, ragoûts ſur le plancher, broches,
                    lechefrittes &amp; autres inſtrumens de cuiſine en monceau. L'Hôte avoit la tête
                    caſſée, le ſang en ruiſſeloit encore. L'Hôteſſe crioit à tue tête, ſes enfans
                    miauloient; &amp; un homme acculé dans un coin par les ſervantes, tenant un
                    grand Chien par le collier, juroit par intervalle. Trois baſſets chargés du ſoin
                    de faire aller le tourne-broche, que je n'aurois pas imaginé être preſque les
                    auteurs du déſordre, la queue entre les jambes obſervoient un profond ſilence;
                    nous nous regardions le Prieur &amp; moi, ſans ſçavoir à quoi attribuer ce
                    tapage. </p>
                <p> Le Juge, juché ſur le Billot de Cuiſine, s'adreſſant à nous d'un ton magiſtral,
                    vos noms &amp; qualités, Meſſieurs. Le Prieur voulut s'informer pour quoi.
                    Répondez à la Juſtice, lui dit-on, &amp; préciſément. Qui êtes-vous, &amp;
                    comment vous appellez-vous? Le Prieur de Belle-montre répondit mon compagnon; au
                    nom du Prieur, le Juge quitte ſon air ſévere, ſe laiſſe couler de ſon ſiége,
                    s'avance les bras ouverts, &amp; en l'embraſſant le tire à l'écart &amp; me fait
                    ſigne de m'approcher. Eh, quoi! M. le Prieur, c'eſt vous, lui dit le Juge le
                    bonet à la main, mille pardons, je ne vous ai pas d'abord reconnu dans le
                    trouble où nous a mis tout ce qui vient d'arriver. Par quelle avanture vous
                    trouvez-vous compris dans cette affaire Raſſurez-vous, &amp; ſoyez perſuadé que
                    je perdrois plutôt ma Charge que de vous cauſer la moindre peine, ces gens ici
                    me ſont dévoués, &amp; quelque argent ſuffira pour accommoder le tout. Vous ne
                    me remettez pas ſans doute, j'ai pourtant l'honneur de vous appartenir, dit-il
                    en hauſſant la voix; je ſuis Nicolas Courtil, le fils de votre grand-couſin
                    Pierre Courtil; auſſi-tôt embraſſades réciproques &amp; excuſes du Prieur de ne
                    l'avoir pas d'abord remis. </p>
                <p> Moi, qui ſçavois mieux que perſonne, dequel bois ſe chauffoient ces ſortes de
                    gens; je commençai à me raſſurer en nous trouvant en pays de connoiſſance. Mais
                    enfin M. lui dis-je, dequoi s'agitril donc? Nous venons M. le Prieur &amp; moi
                    de promener ſous ces ſaules, au bord de l'eau, nous avons laiſſé la Maiſon fort
                    tranquille, qui peut avoir occaſionné tout ce déſordre? Vous avez reçu les
                    plaintes, &amp; perſonne ne peut mieux que vous nous en informer. Vous penſez
                    juſte Monſieur, me dit-il, les informations ſont bien faites; &amp; je puis me
                    vanter, que dans le plus grand Tribunal on ne les dreſſeroit pas mieux. Cet
                    homme, &amp; ſon Chien, que vous voyez là, ſont les agreſſeurs: car je ſens bien
                    apréſent, nous dit-il, en nous comblant de politeſſe, &amp; nous faiſant aſſeoir
                    a ſes côtés, que ces Dames &amp; ces Meſſieurs de votre compagnie n'ont trempé
                    en rien dans tout ce délit. La face des affaires changea bien pour notre
                    ſociété; bien nous valut d'être allié aux Courtils. L'Hôte en dit ſa penſée, le
                    Juge lui impoſa ſilence; &amp; tout de ſuite nous apprit que cet homme au grand
                    Chien avoit trouvé le Caniche de Madame Hugon, qui cherchoit à dérober quelque
                    choſe; &amp; qui, ayant réuſſi dans ſon entrepriſe emportoit un reſte de gigot.
                    Le grand Chien appuyé par ſon Maître en avoit diſputé la poſſeſſion. Les
                    tourne-broches avoient quitté le coin de l'âtre pour ſe mettre de la partie. Le
                    Dogue les avoit maltraités ainſi que notre Caniche. Deſpêches notre Maitre-Clerc
                    ſurvenu dans ces entrefaites, étoit tombé ſur le Dogue à coups de canne, en
                    répandant auſſi ſur le dos des Chiens de la Maiſon, l'Hôte avoit ſoutenu les
                    Domeſtiques. Le Maître du Dogue, Deſpêches &amp; l'Hôte s'étoient coletés.
                    Chacun des Chiens avoit défendu ſon Maître, en s'attaquant aux habits des
                    Parties adverſes. L'Hôteſſe &amp; deux Servantes criants toutes trois comme des
                    Aigles, avoient pris tout ce qui s'étoit rencontré ſous leurs mains pour
                    accabler indifféremment les combattans. Au bruit de tout ce chamaillis la
                    canaille amaſſée, avoit, pour ſoutenir leur compatriote, appellé la Maréchauſſée
                    qui déjeûnoit à quatre pas dans un Bouchon. Le Juge s'étoit trouvé à ſouhait, ſa
                    préſence avoit rétabli la tranquillité. Deſpêches, ſa dépoſition faite en homme
                    du métier, s'étoit retiré dans ſa chambre pour panſer une large eſtafilade, que
                    probablément lui avoit ſait l'Hôteſſe avec ſes ongles. Son habit étoit en
                    lambeaux; &amp; ne pouvoit ſervir qu'à faire un épouventail de cheneviere. Les
                    Chiens s'étoient auſſi plus acharnés à lui qu'aux deux autres; mais en
                    récompenſe il avoit caſſé la tête à l'Hôte, C'eſt ce qui rendoit le Juge
                    perplexe. L'alliance décida en notre faveur; Nicolas Courtil fort alteré par ſon
                    récit éloquent, demanda du vin; il fut ſervit ſur le champ, &amp; nous bûmes à
                    la nouvelle connoiſſance. </p>
                <p> Les Archers eurent ordre d'écarter la populace, dont ils payerent la curioſité à
                    coups de bourades, pour mieux témoigner leur zéle. Par un eſprit de paix nous
                    réſolûmes, tout bien conſideré, de payer les écritures du Greffier, qui n'auroit
                    pas manqué, après notre départ, de revendiquer ſon ſalaire de notre Hôte. On fit
                    donner un morceau aux Archers; &amp; nous priâmes à dîner M. le Juge &amp;
                    l'homme au grand Chien, que nous ſçûmes être un Marchand de Mantes. Deſpêches
                    que l'on fit venir pour ſigner le traité avec quelques verres de vin, en fut
                    pour ſon habit qui étoit tout en loques. Pour l'Hôte il ſe conſola de ſa tête
                    caſſée, voyant que l'on commençoit de payer le dîner qui étoit tombé dans les
                    cendres, indépendamment du ſecond, moyennant qu'il ſe hâta de le préparer. Enfin
                    tout fut calme un demi quart d'heure après notre arrivée. Nous rejoignîmes la
                    Compagnie pour amoncer à M. &amp; Madame Hugon notre accommodement, &amp; lui
                    préſenter le Marchand de Mantes &amp; Nicolas Courtil, qui pour un Juge de
                    Village ne manquoit pas de mauvaiſe mine; mais il étoit parent du Prieur, &amp;
                    la parentée a ſouvent fait paſſer ſur bien des choſes. D'ailleurs ſon procédé
                    nous prévint en ſa faveur, &amp; nous le vîmes tous d'un très-bon œil. </p>
                <p> Nous eſſuyâmes une rude veſperie de Madame Hugon, dont il fallut patiemment
                    écouter les-remontrances. Je jugeai que M. Hugon n'avoit pas voulu ſe mêler dans
                    cette affaire crainte de ſe compromettre. </p>
                <p> Quelque tems après l'on ſervit; &amp; puis de boire largement. Nicolas Courtil
                    fit les frais de la converſation. J'admirai, comment cet homme, mangeant
                    beaucoup &amp; buvant de même, pût, ſans perdre un coup de dent, ſuffire à
                    toutes nos queſtions; il nous regala de quantité de faits paſſés, depuis qu'il
                    étoit en exercice. Nous le laiſſâmes enfin bien conditionné &amp; partîmes après
                    avoir promis de le revoir en paſſant. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XII. </head>
                <p> Les Batelets. </p>
                <p> LE Marchand de Mantes devant faire le voyage avec nous, il fallut partager les
                    Chiens: le Prieur, M. Hugon, ſon fils, Caniche avec les paquets ſe fourerent
                    dans un Batelet qui alloit de conſerve avec le nôtre. Madame Hugon, ſa fille, le
                    petit Guerdin, perroquet, Deſpêches &amp; moi, le grand Dogue, ſon Maître &amp;
                    deux bas-Normand dans le nôtre. Nous nous arrangeâmes ſuivant l'uſage, couchés
                    comme des harangs pieds entre tête. Malheureuſement pour moi; les pieds des deux
                    bas Normand ſerroient ma tête de près: je ne crois pas que l'on puiſſe ſouffrir
                    de ſupplice plus grand que celui-là. Je ſerois mort en chemin, je penſe, s'il
                    n'eut plû à ces Meſſieurs de ſe faire deſcendre à Meulan. </p>
                <p> Je fis entendre aſſez clairement ce que j'avois ſouffert, quand il nous eurent
                    quitté. Ma foi dit le Marchand, vous avez bien fait de ne le pas témoigner
                    plûtôt. Ces Meſſieurs avec l'eſprit proceſſif que je leur connois, vous euſſent
                    infailliblement traduit en Juſtice. Bon, dis-je, je ſuis fâché de ne m'être pas
                    expliqué plutôt; j'aurois donné lieu à une cauſe bien ſinguliere &amp; bien
                    plaiſante. Les rieurs ne ſe ſeroient pas trouvé de votre côté, repartit le
                    Marchand: ces Meſſieurs ſçavent donner un tel tour aux affaires, que rarement
                    n'obtiennent-ils pas gain de cauſe. Ils ſont nourris dans la plus ſubſtile
                    chicanne, &amp; en font tout leur délice. Ils aiment tant les Procès que, par
                    paſſetems, quoi qu'intimes amis, ils plaident l'un contre l'autre ſur la moindre
                    vétille. Cela leur procure autant de plaiſir qu'une partie de jeu. C'eſt le lien
                    de leur Société. Ils ſeront bien fâchés du ſilence que nous avons obſervé
                    pendant que nous étions avec eux. Et mon Dieu, dit Madame Hugon, mon perroquet
                    ne nous attirera-t'il pas quelque Procès. Je n'en jurerois point Madame;
                    repliqua le Marchand. Le manteau de l'un d'eux étoit près de la cage; je les ai
                    vû dire deux mots à l'oreille d'une des perſonnes qui ſont venues au-devant à la
                    deſcente du Bateau. Gare la dépoſition, la plainte &amp; l'information, &amp;
                    que l'on ne nous aſſigne en conſéquence. Ma foi, dit le Batelier, ſi l'on
                    m'aſſigne, je dirai ce que j'ai vû; comment tu dépoſerois contre nous, dis-je au
                    Batelier? Qu'importe; on paye les témoins: c'eſt de l'argent qui me reviendra,
                    mieux vaut-il que je le gagne qu'un autre; ſi nous n'avions quelqu'aubaines, de
                    pauvres diables comme nous, comment nous tirer? Et puis, que vous fait cela?
                    Vous avez bon droit ſans doute. Qu'ils plaident, qu'ils plaident, dit Madame
                    Hugon; mon mari eſt Procureur, Dieu merci, il leur répondra bien. En tout cas
                    que vous ayez beſoin d'un Sergent, Madame, j'ai un fils honnête-homme qui exerce
                    la charge avec applaudiſſement à Mantes, dit le Batelier; chargez-le de vos
                    piéces; &amp; en cette conſidération, je témoignerai pour vous. Et tu voulois
                    ſervir de témoin pour ces Meſſieurs, lui dis-je? Eh oui ſans doute, je m'entends
                    bien, repartit le Batelier; je recevrai leur argent, pour dire que j'ai vû le
                    perroquet auprès de leur manteau; &amp; le vôtre pour aſſurer qu'il n'a pû y
                    porter de dommage. Ce ſeroit deux au lieu d'un. On dit bien vrai, qu'un bonheur
                    ne vient jamais ſans l'autre. Que je vous ſçais gré de m'avoir porté ſi bonne
                    chance. Ces Meſſieurs de Paris, la fortune les ſuit par tout. Je n'en ſuis pas
                    envieux, puiſque je dois m'en reſſentir. Le mal que je vous veux m'arrive. Nous
                    débarquâmes à Mantes ſur la brune. Le Marchand nous conduiſit à l'Auberge
                    indiquée par Madame de Blemicourt; il nous témoigna combien il étoit mortifié
                    que ſa maiſon ne fut pas en état de nous recevoir. Madame Hugon ne fut pas en
                    reſte &amp; l'invita à venir ſouper avec nous. Deſpêches &amp; lui s'étoient
                    tout-à-fait raccommodés dans le Bateau. Le Marchand, qui dès-lors avoit ſes
                    vûes: crût faire ſa Cour à Madame Hugon, en offrant à Deſpêches un Sur-tout de
                    chaſſe. Deſpêches, dont l'acoutrement n'étoit pas préſentable, l'accepta ſans
                    héſiter. Le Marchand ne fit qu'un ſaut de l'Auberge chez lui, &amp; revint avec
                    une honnête ſouguenille; eh comment nommer autrement le ſac qu'il lui préſenta?
                    Au reſte les choſes ne tirent leur prix que du moment &amp; de la façon dont
                    elles nous ſont offertes. Comme nous étions à table, nous entendîmes entrer une
                    voiture; on demande ſi M. Hugon eſt arrivé: oui, dit la femme qui portoit
                    toujours la parole; qu'eſt-ce qu'ily a? C'eſt un équipage que Madame de
                    Blemicourt envoye au-devant de vous, répondit la Servante. Un équipage, répondit
                    Madame Hugon; vraiment mon mari, cela eſt fort honnête: je ne ſçavois pas que ma
                    niéce eût des équipages à ſa diſpoſition. Que l'on ait bien ſoin du Cocher: ma
                    fille, recommandezle bien à votre Maîtreſſe lui &amp; ſes Chevaux. </p>
                <p> Nous voulions partir de bonne heure. Le Marchand prit congé de nous, nous
                    aſſurant qu'il nous rejoindroit bien-tôt; il étoit de la connoiſſance de Madame
                    de Blemicourt, &amp; ſon Commiſſionaire, &amp; s'appelloit Euſtache Babonin, à
                    l'enſeigne du Veau pendu, EpicierMercier, près du Pont de Mantes. </p>
                <p> Je l'appris par une carte qu'il me gliſſa dans la main, en me diſant à Dieu. </p>
                <p> Je n'avois pû joindre ma petite Maîtreſſe un ſeul inſtant; nous nous dîmes du
                    coin de l'œuil un bon ſoir des plus tendres. Je demandai à l'Hôte s'il y avoit
                    loin de Mantes à Blemicourt, une bonne lieue, me répondit-il; &amp; tenez, voilà
                    celui qui doit demain vous conduire. N'eſt-ce pas Jean, une demie lieue d'ici à
                    Blemicour? oui repartit-il, en moins de deux heures je vous y mene; j'ai deux
                    bons Chevaux. D'ailleurs je vous montrerai à la premiere métairie un ſentier qui
                    vous racourcira de moitié, ſi vous voulez prendre les devants. Voilà pour m'en
                    faire reſſouvenir, lui dis-je, en lui donnant un écu; Jean m'entendit, &amp;
                    m'aſſura que je pouvois conter ſur ſa mémoire. J'allai me mettre au lit
                    l'imagination toute remplie de l'exécution du projet du lendemain. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIII. </head>
                <p> Intereſſant pour l'Auteur. </p>
                <p> Des le grand matin, Madame Hugon n'eût qu'un cri pour l'équipage, elle penſa
                    tomber de ſon haut, quand on lui montra une eſpece de Fourgon rempli de paille.
                    Le Charretier arrangea les paquets tout de travers; j'engageai cependant tout le
                    monde à ſe fourer dans la Voiture; nous étions mal à notre aiſe faute d'ordre;
                    je l'empêchai pour remplir mes vûes à un petit Village où nous arrêtâmes pour
                    rafraîchir les Chevaux, que Jean avoit mené grand train; je deſcendis avec
                    Madame Hugon &amp; ſon frere, comme nous faiſions mine de remonter, eh! Que
                    faites-vous donc là vous autres jeunes gens, nous dit-il; vous avez des bonnes
                    jambes, gagnez moi ce ſentier; vous irez juſqu'à cette Ferme que vous voyez ſur
                    la hauteur, &amp; là vous trouverez votre chemin droit comme un I; en tous cas
                    il ne vous fera faute de gens'pour l'enſeigner; à votre place, j'y ſerois déja.
                    Mademoiſelle Hugon demanda à ſa mere d'être de la partie, elle lui permit; ſur
                    ce que le Prieur l'aſſura qu'il connoiſſoit le chemin, &amp; que pouvant
                    facilement arriver avant eux, nous anoncerions ſon arrivée. Le petit Hugon nous
                    ſuivit; je pris ma petite Maîtreſſe par deſſous le bras; &amp; nous décampâmes
                    au plus vîte crainte d'un contre-ordre. Tant que l'on pût nous appercevoir, nous
                    allions grand train, au détour de la Ferme, nous ralentîmes notre marche. Le
                    petit drôle m'enbarraſſoit; je pris mon parti ſur le champ, &amp; je réſolus
                    d'énivrer mon futur beau-frere, Jean m'avoit indiqué un Village ſur la gauche,
                    cela nous écarta de deux grandes lieues; je feignis d'être fort étonné en
                    l'aprenant, Mademoiſelle Hugon fit la fâchée, ſon petit frere en rit &amp; s'en
                    mocqua. C'eſt ſur moi que tombera tout le blâme, dis-je à Mademoiſelle Hugon, il
                    eſt près de midi; le meilleur parti à prendre eſt de dîner ici &amp; nous
                    repoſer en attendant la fraîcheur; le petit Hugon avoit de qui tenir pour la
                    gourmandiſe. L'idée d'un repas où il eſperoit d'avoir ſes coudées franches, lui
                    fit trancher du grand garçon; il gronda ſa ſœur qui ſembloit ne pas ſe rendre à
                    mes raiſons, &amp; tint pluſieurs propos puéril, que je ne manquai pas
                    d'appuyer; elle mouroit d'envie de ſe rendre, &amp; le fit en apparence avec
                    bien de la peine Allons Madame, du vin frais, dis-je, en entrant dans l'Auberge;
                    &amp; le déjeûné le plus prompt. Le vin fit tout l'effet que je m'étois promis,
                    à peine eûmes nous mangé un morceau que nous nous trouvâmes débarraſſé de notre
                    ſurveillant. C'eſt un enfant, il a en chaud, le vin l'a ſurpris, dis-je à
                    l'Hôteſſe, que l'on en ait ſoin; le ſommeil reparera tout, voyez ce que vous
                    pourrez nous donner; nous attendrons ici que la chaleur foit paſſée, il n'y a
                    pas bien loin d'ici à Blemicourt; &amp; c'eſt-là où nous voulons nous rendre,
                    tranquilliſez vous, me repliqua l'Hôteſſe; en partant au déclin du jour, vous y
                    ſerez de reſte. </p>
                <p> J'ordonai le repas auſſi fin &amp; auſſi délicat que l'on peut l'eſpérer dans
                    une Hôtellerie de Vlllage. C'étoit un repas de Nôce, dont l'Amour devoit faire
                    les honneurs &amp; nous tenir lieu de parens, amis, témoins, &amp; de toute
                    cette ennuyeuſe ſéquelle que de pareils Feſtins entraînent. </p>
                <p> En attendant que l'on fût en état de nous ſervir, nous gagnâmes le fond du
                    Jardin, dans l'eſpoir d'y trouver ce que nous cherchions depuis long-tems. Il
                    étoit partagé par pluſieurs treilles, dont une partie formoit par intervalle des
                    berceaux fort touffus. L'Hôteſſe me parut phiſionomiſte, point d'incommode
                    néceſſaire ne vint nous interompre de ſa part. </p>
                <p> Mademoiſelle Hugon, dont toutes les réſolutions étoient priſes me ſuivit ſans
                    héſiter; nous nous établîmes à l'ombre du berceau le plus éloigné. Je l'avoue,
                    je n'ai jamais connu de fille plus pénétrante; elle comprit dès l'inſtant ce que
                    je prétendois lui enſeigner. Après ce qui ſe ſent mieux qu'on ne l'exprime; nous
                    fûmes obligés d'appeller le ſommeil à notre ſecours. </p>
                <p> L'Hôteſſe vint elle-même nous réveiller, nous nous mîmes joyeuſement à table,
                    &amp; après un repas des plus prompt, où les yeux firent preſque tous les frais
                    de la converſation; il fallut partir, l'heure preſſoit, je payai, &amp; promis
                    de revenir pendant mon ſéjour. L'Hôteſſe m'en remercia, elle m'a été utile comme
                    on l'aprendra. Le petit Hugon étant retabli, nous nous remîmes en marche. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIV. </head>
                <p> Arrivée à Blemicourt. </p>
                <p> Nous tardâmes peu à gagner Blemicourt le chemin nous ſut bien enſeigné, &amp;
                    rien ne nous portoit à le manquer, Madame Hugon avec ſa Compagnie ne nous ayant
                    pas trouvez au Château, y répandit l'allarme. Elle redoubla de moment en moment;
                    tous les Manants du Hameau furent envoyés à la quête. L'un d'eux que nous
                    rencontrâmes dans une eſpece d'avenue, ſe doutant avoir trouvé ce qu'il
                    cherchoit, nous aborda avec empreſſement, Monſieur &amp; Madame, nous dit-il,
                    vous êtes ſans doute les perſonnes dont on eſt inquiet chez Madame de
                    Blemicourt. Vraiment la groſſe Madame qui eſt arrivée ce matin fait un beau
                    tapage, elle ne va pas mal vous laver la tête; (&amp; ſans attendre notre
                    réponſe,) je vais vî-te lui dire que vous voilà, cela la fera bien aiſe. Nous
                    nous ſommes écartés, m'écriai-je, comme il doubloit le pas. Oh vraiment, cela ſe
                    voit de reſte, me répondit-il tout en courant; mais n'allez pas prendre à
                    gauche, ſuivez moi, vous y ſerez bien-tôt. Le petit Hugon tâcha de le joindre,
                    pour nous ſans aller ſi vite, nous nous donnâmes le tems de concerter les
                    excuſes que je me chargai de faire; je raſſurai ma petite maîtreſſe: comme nous
                    nous étions concerté, Madame de Blemicourt vint à notre rencontre ſuivie de
                    toute la Compagnie: vraiment M. me dit-elle; vous nous avez fort allarmé. Oh! je
                    ne vais pas mal les ajuſter, dit Madame Hugon: cette petite coureuſe-là, en
                    s'adreſſant à ſa fille, je voudrois bien ſçavoir ce que cela a fait toute la
                    journée. </p>
                <p> Le petit Hugon lui coupa la parole. Oh dame! ma chere mere, ſi vous ſçaviez en
                    vérité ... tiens fripon, lui repliquat'elle, en lui appliquant deux ſoufflets:
                    cela t'apprendra une autre fois à les ſuivre; pour vous Monſieur, c'eſt bien
                    malhonnête de nous mettre dans des trances pareilles. </p>
                <p> Mademoiſelle Hugon eut recours aux larmes, &amp; je juſtifiai reſpectueuſement
                    notre retard comme j'en étois convenu. </p>
                <p> L'on ſe contenta de mes excuſes, M. Hugon même ſe mêla du racommodement, Madame
                    de Blemicourt nous prit ſous ſa protection, &amp; la paix faite on gagna la
                    Maſure antique &amp; recrepie, dont les dedans me parurent aſſez commodes. On
                    n'attendoit que nous pour ſe mettre à table, Madame de Blemicourt me plaça à
                    côté d'elle; je fis l'aimable, mes ſaçons ne lui déplurent pas, tout ſe paſſa
                    gayement, &amp; l'eſcapade fut oublié. </p>
                <p> Les Dames étoient fatiguées, elles ſe retirerent de bonne heure. Le Prieur &amp;
                    moi nous paſſâmes dans le Jardin pour jouir de la promenade au clair de la Lune. </p>
                <p> Vous êtes un méchant garçon, me dit-il, doit-on inquiéter ſes amis de la ſorte?
                    Je vous ſélicite au reſte de la façon dont on a pris la choſe. Ne vous y riſquez
                    pas une autre fois, ou ſçachez bien prendre vos meſures. La cauſe du retardement
                    eſt comme je l'ai expoſé, lui repartis-je, très-naïvement. Je ſuis diſpoſé à
                    vous croire, je le ſuis trop à être votre ami pour penſer autrement, me dit-il;
                    croyez-moi ſi vous n'êtes pas abſolument votre Maitre ſoyez ſage. Vous
                    m'embarraſſez Prieur, ſi vous êtes plus ſincere, que curieux, nous en reſterons
                    là. Soit, me dit-il, profitons de la promenade: c'eſt ma folie, &amp; le calme
                    qui régne pendant la nuit me la rend plus agréable. A propos, lui dis-je, vous
                    me devez; ſeriez vous d'humeur à vous acquitter? Vous me prenez par mon foible,
                    repliqua-t'il, aſſeyons nous ſur ce banc, je vais achever de vous conter mes
                    malheurs &amp; mes folies; puiſſiez vous tirer quelque profit de l'exemple. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XV. </head>
                <p> Suite de l'Hiſtoire du Prieur. </p>
                <p> Ma mere, comme je vous ai dit, s'étoit donné bien des ridicules, elle ſe ſervit
                    du manteau de la dévotion pour en cacher les traces. Que cette dévotion
                    mal-entendue nous a cauſé de maux; elle donna l'entrée de la maiſon à des gens
                    qui acheverent de bouleverſer notre fortune. Pour plaire à ma mere, ayant connu
                    ſon foible, ils l'a flatterent, &amp; mirent tout en uſage pour ſatisfaire ſa
                    vanité, tandis qu'ils tiroient des ſommes réelles, ils repaiſſoient ſon eſprit
                    de grandeurs imaginaires. Mon frere aîné &amp; ma ſœur furent élevés auprès
                    d'elle. Mon ſecond frere &amp; moi, nous fûmes confinés dans une Penſion, à
                    peine avions nous atteint l'âge de prendre un parti, que l'on nous ſignifiat que
                    nous devions nous deſtiner à l'Egliſe. Les idées chimériques de ma mere devoient
                    déterminer notre vocation; mon frere &amp; moi ne nous ſentions aucun panchant
                    pour cet état, nous pliâmes cependant ſous le joug, eſpérant par là avoir un peu
                    plus de liberté. En effet, nous n'eûmes pas plûtôt arboré le petit Colet, que
                    l'on nous introduiſit dans le monde. Je fis alors connoiſſance d'une perſonne,
                    dont le ſouvenir trouble encore ma tranquillité. Hélene, je ne vous la ferai
                    connoître que par ſon nom de fille; Hélene venoit ſouvent ſous la conduite d'une
                    tante, dans une Maiſon où l'on m'avoit donné accès. Je ne l'eû pas plutôt vû,
                    que je l'aimai à la folie: c'étoit ma premiere inclination. Je dis adieu à
                    toutes les places dont on ne ceſſoit de m'entretenir. Que les premiéres
                    impreſſions ſont dangereuſes! Je ne ſongeai qu'à trouver les moyens de détruire
                    les projets que l'on faiſoit pour mon avancement. </p>
                <p> Mes aſſiduités me firent parvenir au point de tirer un aveu que je ne déplaiſois
                    pas. Ce petit Colet étoit un obſtacle, il paroiſſoit inſurmontable; je formai un
                    deſſein que je ne pû mettre à exécution. L'on veilloit ſur mes démarches &amp;
                    dans la crainte de me trouver trop engagé, quand on voudroit diſpoſer de moi,
                    l'on m'anonça que je ne devois plus chercher à la voir. La tante d'Hélene que
                    mes parens intimiderent, me ſignifia cet ordre de la maniere la plus dure. L'on
                    eut beau m'éclairer de près: vaine précaution, les miennes étoient trop bien
                    priſes. Une Fille-de-Chambre que j'avois ſçu mettre dans mes intérêts me ménagea
                    une entrevûe. Ma paſſion y parût dans ſon plus beau jour; que de raiſons
                    ſpécieuſes en apparences ne me fournit-elle pas en ce moment? Hélene ſéduite par
                    l'efficacité de mes larmes, &amp; encore plus par la paſſion que je lui avois
                    inſpiré, me promit de me ſuivre. Je ne me rappelle qu'en tremblant les ſuites du
                    projet qu'elle nous avoit ſuggeré; que de regrets, ſi nous l'euſſions rempli.
                    Nos biens, nos rangs étoient ſortables; nous croyons qu'un coup d'éclat tireroit
                    de nos parens un conſentement, que nous n'eſperions avoir d'eux qu'à ce prix.
                    Hélene eût été la victime du reſſentiment de mes parens; la honte de cette
                    démarche en ſeroit réjailli plus ſur elle que ſur moi; &amp; j'aurois eu les
                    remords en partage. Un cœur délicat ne peut jamais ſe pardonner d'avoir perdu ſa
                    Maîtreſſe de réputation; vû l'inflexibilité de mes parens, voilà l'abime où je
                    l'aurois précipitée! Le crédit de leurs conoiſſances n'auroit pas manqué de me
                    tirer d'affaire, &amp; ma Maîtreſſe eût été deshonorée; un heureux incident
                    rompit les meſures que nous avions priſes. Je l'appelle ainſi, puiſqu'il
                    m'épargna des chagrins que j'euſſe enviſagé comme plus grands encore, que ceux
                    que la perte d'Hélene m'eût cauſé. </p>
                <p> Il faut d'abord que vous ſçachiez que ma mere avoit ſacrifié la meilleure partie
                    de ſon bien, pour faire entrer ma ſœur dans une famille dont elle a été la riſée
                    &amp; le jouet tant qu'elle a vécu. Mon frere aîné eut un Régiment, il fit cent
                    ſottiſes: fruit de la mauvaiſe éducation qu'il avoit reçû. On les repara à force
                    d'argent; grande reſſource des ſots quand ils ſont riches. Il fallut néanmoins
                    vendre le Régiment. On s'aviſa d'une Charge à la Cour; il y a de certains Sujets
                    à qui l'agrément d'y être coûte bien chere. Je regarde ce Pays-là comme un
                    Couvent, où certaines perſonnes payent beaucoup, afin d'y pouvoir recevoir
                    gratis pour ainſi dire les gens de talent. </p>
                <p> Epuiſée par tant de dépenſes, ma mere voulut s'emparer de la légitime de mon
                    frere &amp; de la miene. Selon les premieres diſpoſitions de mon pere, cette
                    légitime étoit conſidérable: pour nous en priver &amp; nous réduire à la penſion
                    la plus modique, elle abuſa du pouvoir qui ne lui avoit été confié qu'en cas de
                    déſobéiſſance, qu'elle interprêta à ſon avantage. </p>
                <p> On nous dit poſitivement qu'il falloit nous préparer à prendre les Ordres,
                    malheureuſement nous avions entrevû les charmes ſi ſéduiſant de ce monde pour
                    qui n'en connoît pas le tuf. Nous réſiſtâmes: conſeils amicals, dévotes
                    inſinuations, repréſentations des plus graves, ménaces; tout fut inutile, notre
                    opiniâtreté en devenoit plus grande; on la traita de revolte, &amp; un ordre
                    ſupérieur que l'on ſurprit, nous renferma à titre de libertinage dans une Maiſon
                    de force. </p>
                <p> Nous voilà donc deshonorés, deshérités &amp; privés de la liberté, pour
                    ſatisfaire l'orgueil de la plus injuſte de toutes les femmes. </p>
                <p> Pour ravoir cette liberté qui nous tenoit tant à cœur, nous réſolûmes en
                    étourdis, mon frere &amp; moi d'eſcalader les murs du jardin de notre Priſon, où
                    l'on nous permettoit quelquefois de nous promener ſur le ſoir. Mon frere fut
                    plus heureux que moi, il grimpa à l'aide d'une paliſſade, &amp; ſe laiſſa
                    gliſſer ſans accident de l'autre côté. Je montai après lui, une barre qui rompit
                    ſous moi, me fit retomber dans le Jardin: je me caſſai la cuiſſe &amp; ne pû le
                    ſuivre: mon frere s'évada. Attiré par mes cris, l'on vint me relever; en dépit
                    du peu de ſoins que l'on y apporta je me rétablis entierement. J'étois las de
                    tant de ſouffrances; je fis ce que l'on exigeoit de moi, &amp; paſſai de ma
                    Priſon dans un Séminaire. Mon frere aîné étoit mort pendant le cours de ma
                    maladie, ma ſœur avoit auſſi perdu la vie ſans laiſſer d'héritiers. Après des
                    procès à l'infini, pour ravoir vainement la dot, ma mere mourut: j'appris tout
                    ce détail en ſortant du Séminaire. La nouvelle de ma mort que l'on avoit
                    répandu, &amp; les ſollicitations en conſéquence, déterminerent Hélene à remplir
                    les vûes de ſes parens. Un Gentilhomme l'avoit recherché en mariage depuis mon
                    abſence, ayant perdu tout eſpoir elle ſe réſolut d'obéir; moi qui avois ſacrifié
                    ma liberte, je fus aſſez injuſte pour lui vouloir mal d'avoir diſpoſé de la
                    ſienne. Une jalouſie déplacée m'inſpiroit ce ſentiment: c'étoient les reſtes
                    d'une paſſion, que les exercices &amp; les méditatous de mon état n'avoient pû
                    éteindre. Je cherchai à revoir Hélene; &amp; quel étoit mon but? De l'accabler
                    des reproches les plus vifs, elle qui les méritoit ſi peu; mais elle évita
                    toutes les occaſions de m'entretenir, &amp; dans une vûe bien plus ſage,
                    puiſqu'elle ignoroit mon deſſein; elle empêcha ſans doute que nous ne
                    tombaſſions dans l'abime, où infailliblement nous nous ſerions précipités.
                    J'employai vainement tous les moyens pour me procurer le plaiſir de la voir,
                    Hélene refuſa conſtamment de m'en donner la ſatisfaction. Une fiévre lente qui
                    la minoit depuis l'inſtant de ſon mariage la mit au tombeau au bout de deux ans.
                    Sa mort ſembla me rendre la liberté de l'ame, ſi ſouhaitable dans les gens de
                    mon état. Je m'armai de tout ce qu'une piété ſolide me pût fournir contre les
                    premiers mouvemens de la douleur; &amp; grace au Ciel, je ſuis parvenu à la
                    vaincre! J'ai ſait plus: j'ai appris à reſpecter la mémoire d'une mere dont je
                    n'ai éprouvé que des rigueurs. Après avoir recueilli les reſtes d'une fortune
                    délabrée; je m'habituai à Mantes, ayant obtenu un Bénéfice auprès de cette
                    Ville. Enfin mon frere que je cherchois en vain, me donna de ſes nouvelles de
                    Lyon, où il avoit toujours demeuré depuis notre ſéparation. J'y volai, notre
                    premiere entrevûe fut arroſée de nos larmes. Nous nous aimions dès l'enfance,
                    &amp; la conformité de nos malheurs n'avoit pas peu contribué à reſſerrer les
                    nœuds du ſang. Ce fut pour moi un grand plaiſir de le revoir; je l'avoue, &amp;
                    cela au moment que je déſeſperois d'y parvenir. Je le trouvai marié avec la
                    fille d'un Négociant fort accommodé. Je crûs leur apprendre la nouvelle de la
                    mort de ma mere &amp; celles de nos aînés. C'eſt la nouvelle de la mort de cette
                    femme impétueuſe qui vous a fait recevoir des miennes, me dit mon frere: tant
                    qu'elle a vécu, j'ai trop redouté ſon pouvoir tyrannique pour découvrir mon
                    azile. Voilà donc le fruit de toutes ſes prétentions chimériques, les idoles de
                    ſon ambition en ſont devenues les victimes, une éducation plus ſage, un autre
                    état; nous les aurions peut-être encore. Je ſuis le ſeul qui ait eu le bonheur
                    de ſe ſouſtraire à ſa vengeance; pour toi, tu n'a pû échapper. C'eſt notre mere,
                    lui repliquai-je; nous lui devons toujours aſſez pour tirer le rideau ſur toutes
                    ſes actions: oui dit-il, n'y penſons plus. Il me raconta enſuite que la peur qui
                    l'avoit fait éloigner de Paris, le conduiſit ſur le chemin de Lyon, dont il prit
                    la route ſans la moindre reſſource, après avoir vendu le peu de hardes qui le
                    couvroit, il tomba dans la derniere miſere. Il entra dans Lyon, dans un équipage
                    affreux, la faim chaſſa ſa honte. Il offrit de rendre les ſervices les plus
                    vils: que ne fait-on pas quand il faut du pain? </p>
                <p> Un Marchand à qui ſa phiſionomie revint, le retira chez lui, &amp; l'ayant ſait
                    habiller le prit pour ſon Domeſtique. Tant de douceurs ineſperées lui firent
                    bien-tôt perdre de vûe la ſituation dont il ſortoit. La fille de la Maiſon étoit
                    fort aimable. Mon frere conçut de l'amour pour elle, les ſoins qu'un Domeſtique
                    peut ſe permettre, des attentions &amp; du reſpect, furent les premiéres marques
                    de ſon attachement; il eſt bien fait, &amp; d'une figure agréable; il s'apperçut
                    que ſes prévenances ne déplaiſoient pas, il redoubla de zéle, en attendant le
                    moment favorable pour ſe déclarer. Il ne tarda pas à venir. Un Particulier en
                    dînant chez ſon Maître, parla de ma mere, &amp; la peignit avec des traits peu
                    avantageux: on peut dire ce que l'on en penſe, pourſuivit-il; elle vient de
                    mourir, mon frere m'a avoué qu'il treſſaillit de joye. La réflexion en modéra
                    l'excès, &amp; me faiſant ſentir la faute que je commettois, me dit-il, il eut
                    beau me l'aſſurer, je préſumai facilement que le premier mouvement avoit
                    prévalu. Je lui en repréſentai toute l'horreur, il en convint avec moi, &amp; ne
                    chercha plus à s'excuſer. </p>
                <p> Mon frere ſe fit connoître au Marchand pour ce qu'il étoit; beaucoup d'excuſes
                    du Marchand en ſe retranchant ſur ſon ignorance. Reproches obligeants au ſujet
                    du peu de confiance, offre de ſervice réaliſés à l'inſtant même; &amp; ſans
                    beaucoup d'examen, le Marchand reçut ſa demande pour ſa fille, &amp; le traita
                    comme ſon gendre; à mon arrivée je preſſai la concluſion, &amp; après les avoir
                    mis en poſſeſſion de la meilleur partie de mes biens; je me ſuis borné à
                    l'uſufruit d'une rente ſuffiſante pour un homme qui tient legerement à la
                    Société. Ma belle-ſœur &amp; ſon mari doivent me venir voir ces vacances, je
                    ſerois charmé de leur procurer votre connoiſſance, peut-être ne ſerez vous pas
                    fâché de lier amitié avec eux. Pardonnez-moi la longueur des détails, les gens
                    qui ſont dans le même cas ſe plaiſent trop à deſcendre, &amp; abuſent ſouvent de
                    la complaiſance que l'on a à les écouter. Il faudroit s'être trouvé dans le même
                    cas pour leur pardonner facilement. Pour moi je ſouhaite que vous puiſſiez
                    toujours regarder pareille choſe comme un Roman. Mille graces de l'attention que
                    vous avez bien voulu prêter à mes diſcours. Nous nous ſouhaitâmes un grand bon
                    ſoir, &amp; chacun de nous gagna ſa chambre. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVI. </head>
                <p> Chaſſe. </p>
                <p> Je comptois dormir la grace matinée: je comptois mal, au levé de l'Aurore on fit
                    un bruit du diable à ma porte, je fus contraint de me lever pour voir ce que
                    l'on vouloit de moi. Qui m'a donné des pareſſeux comme cela, s'écrioit-on, en
                    frappant de plus belle: alerte jeuneſſe, tout le monde eſt aux champs. Eſt-ce
                    que l'on dort à la campagne? Ah vraiment! vous n'y êtes pas. </p>
                <p> Je reconnus, en ouvrant, M. Babouin notre Marchand de Mantes, qui nous avoit
                    quitté la ſurveille. Je an manque pas à ma parole, me dit-il en entrant, &amp;
                    en me ſautant au coû; je ſuis ponctuel à remplir ma promeſſe. Eh dame, me voilà!
                    C'eſt bien moi. Allons habillez-vous, nous irons chercher du gibier; je viens de
                    le dire à ces Dames, que j'ai été embraſſer dans leur lit. Sçavez-vous que cette
                    petite Demoiſelle Hugon eſt bien apetiſſante. Dieu me pardonne, ſi je n'ai pas
                    envie d'en faire ma ſeconde: car je ſuis veuf depuis trois mois, afin que vous
                    le ſçachiez. Ma femme ne m'a laiſſé qu'un enfant malingre qui mourra bien-tôt,
                    &amp; mes affaires ſont bien faites; on ne peut m'inquieter pour le bien, &amp;
                    ſans vanité j'ai un bon commerce; que nous menons là; venté. Faites cette
                    affaire-là, vous Monſieur, à moins que: voyez-vous. Je ne ſçai pas vos idées, je
                    n'en ſuis pas moins votre ſerviteur. Son projet me ſurprit &amp; me fit rire par
                    réflexion; ſon flux de paroles m'empécha de lui répondre; nous en diſcourerons
                    plus amplement, continuat'il; &amp; puis arrive qui plante. Je m'habillai
                    promptement &amp; nous deſcendîmes à la cuiſine pour joindre ceux qui nous
                    attendoient en déjeûnant. Je trouvai le Prieur &amp; trois grands Meſſieurs en
                    habits de chaſſe. On me les préſenta comme voiſins, amis du Logis; Gentilhommes
                    de création, &amp; Chaſſeurs déterminés de proſeſſion. La connoiſſance ſe fit
                    avec un reſte de Pâté &amp; quelques bouteilles de vin. </p>
                <p> M. Hugon voulut être de la partie, on lui chercha des armes. Oh! point de fuſil,
                    dit-il, il y a ſi long-tems que je n'ai jamais manié de cà; car nous autres gens
                    de Paris, nous n'allons à la chaſſe qu'à la Vallée. Si fait parbleu, je me
                    trompe; on m'a mené une fois à l'affut au Lapin dans le Parc de Vincennes. Je
                    fus ma foi deux grandes heures couché à plat-ventre par un brouillart des plus
                    épais: auſſi j'y gagnai une colique qui m'en dégoûta pour toujours, je vous
                    parle de loin, nous étions jeunes dans ce tems-là; mais cela ne me fait pas
                    peur, je veux être des vôtres; &amp; puis j'irai bien à la Chaſſe ſans fuſil,
                    cela me promenera d'autant: notre chaſſe fut des plus malheureuſes. Ces tireurs
                    que l'on m'avoit tant prôné épouvanterent quelques Liévres qui nous montrerent
                    le derriere. </p>
                <p> A trois quarts de lieue de la Maiſon une pluye affreuſe nous ſurprit, elle fut
                    paſſablement longue: bien nous en prit de nous réfugier dans une Cenſe. Pour le
                    coup j'y laiſſai ma liberté, la niéce du Metayer me tourna la cervelle dans le
                    moment: c'eſt l'inſtant le plus critique de ma vie; &amp; ſans un évenement
                    favorable, j'aurois payé cher ma folie. Nous demandâmes des œufs frais, j'aidai
                    à la belle Colette à les dénicher; je ne l'a trouvai ni offenſée ni ſupriſe des
                    petites libertés que je prenois avec elle; cependant ſon air honteux &amp;
                    modeſte tout enſemble m'en impoſa: je fus la duppe, de l'air innocent
                    qu'affectoit ſi parfaitement la jeune Fermiere, je la pris bonnement pour la
                    fille la plus ſimple &amp; la plus ingenue; &amp; commençant à aimer
                    véritablement, je ſentis des remords qui modererent ma vivacité; ainſi je
                    réſolus de traiter ſérieuſement la choſe. </p>
                <p> C'étoit une de ces petites phiſionomies chiffonnées qui n'en ſont que plus
                    extravagantes. Ses cheveux étoient noués en touffe ſur ſa tête; un chapeau de
                    paille mis négligeamment de côté &amp; rataché par-deſſous le menton; un petit
                    cottillon blanc, une juſte de ſoye, une colerette qui au moindre mouvement
                    laiſſoit échapper une gorge naiſſante. L'air naif, deux beaux yeux, tein frais,
                    &amp; de ces propos dont on ne ſent le prix que quand on aime. Tout contribua à
                    ma défaite, &amp; je me crûs aſſervi pour jamais. </p>
                <p> L'orage ceſſé, nous reprîmes le chemin du Château. Je regardai tendrement
                    Colette, qui demeura ſur ſa por-te tant quelle pût nous appercevoir; j'augurai
                    bien de cette façon, &amp; me promis de tourner ſouvent mes pas de ce côté.
                    Comme nous étions prêt de rentrer, M. Hugon nous dit qu'il voyoit une compagnie
                    de Perdrix dans un champ de ſaraſin: chacun ouvroit les yeux &amp; ne voyoit
                    rien, on le plaiſanta. Parbleu Meſſieurs j'en ſuis ſi ſûr, que ſi elles oſent
                    m'attendre, nous dit-il, en s'emparant d'un fuſil, j'en tirerai parti. Notre
                    homme prend un ſentier qui conduiſoit au ſaraſin. Il avance à petits pas, &amp;
                    ſe croyant à portée, lâche ſon coup ſur cinq à ſix Canards domeſtiques qui ne
                    s'attendoient pas à pareille aubade. A moi, s'écria M. Hugon; je les ai manqué,
                    mais ils n'iront pas loin. Nous tous mîmes à entourer la piéce de ſaraſin le
                    fuſil bandé; mais en nous rapprochant les uns des autres, qu'elle fut notre
                    ſupriſe de voir des Barbotteux qui rendoient les derniers ſoupirs. On félicita
                    M. le Procureur ſur la chaſſe, &amp; nous le chargeâmes du Gibier en
                    l'acompagnant en triomphe. </p>
                <p> Un Payſan à qui les Canards appartenoient, vint tout courant en demander le
                    payement. Il fallut débourſer, &amp; nous les mîmes au plus haut prix, au grand
                    regret de notre nouveau Chaſſeur, qui jura de ne tirer de ſa vie. Nos Dames
                    étoient levées &amp; venoient en ſe promenant au-devant de nous. Je leur fis un
                    détail très-circonſtancié des hauts ſaits de M. Hugon; mon récit lui attira de
                    nouveaux complimens qui redoublerent ſa mauvaiſe humeur. </p>
                <p> Le Colombier &amp; la baſſe-Cour ſuppléerent au Gibier, ſans oublier les Canards
                    que l'on mit à toute ſauſſe; à la Campagne l'apetit aſſaiſonne tous les mets
                    &amp; les fait trouver excellens. Nos Chaſſeurs en fourniſſoient la preuve:
                    qu'ils étoient expéditifs! ils me ravirent en extaſe. De la table qui dura
                    long-tems, l'on paſſa à de petits jeux. On donna des gages, on impoſa des
                    pénitences; Madame de Blemicourt en impoſa une, ce fut de faire ſur le champ une
                    hiſtoire pour amuſer la Compagnie. Celui qui tenoit les gages montra un vieux
                    couteau à guaine, il s'éleva un murmure agréable en faveur de celui à qui il
                    appartenoit. Je ſuis charmé d'avoir ſi bien encontré, dit la Blemicourt, puis
                    s'approchant de mon oreille: vous allez convenir que la Province à ſes beaux
                    eſprits auſſi bien que votre Paris. Je n'en ai jamais douté, lui repliquai-je:
                    je me mis à conſiderer le perſonnage: c'étoit un de nos Chaſſeurs, un grand
                    homme ſec, qui tira d'un air ſuffiſant un vieux brouillon de la poche de ſon
                    ſurtout. C'eſt du nouveau, nous dit-il, &amp; vous conviendrez, j'oſe le croire,
                    que vous n'avez jamais rien entendu de pareil. Il y a environ quatre-vingt ans
                    que cette hiſtoire parut avec un manteau gotique; mais je l'ai r'habillé de
                    maniere à la faire paſſer pour neuve. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVII. </head>
                <p> Converſation. </p>
                <p> Ayant déroulé ſon papier, notre homme tira d'un deſſus d'Almanach qui lui
                    ſervoit d'étui, une vieille paire de lunettes qu'il eſſuya à diverſes repriſes.
                    Après les avoir bien aſſurées, commençons par le titre, nous dit-il. Oh oui! le
                    titre, repartit Madame Hugon: c'eſt fort bien. C'eſt ce qui fait toujours juger
                    d'un ouvrage. Le Parfait Ecuyer mes Dames, voilà le titre, pourſuivit notre
                    Campagnard, d'un ton naſal. Le Parfait Ecuyer, que vous en ſemble? Le Parſait
                    Ecuyer, dit M. Hugon; j'ai vû cela quelque part. Je ne lis cependant jamais. Eh!
                    oui vraiment, je l'ai vû affiché aux coins des rues. On m'a même expliqué ce que
                    c'étoit, car je ſuis curieux. Ah! Monſieur, ſeriez-vous l'Auteur de ce Livre-là:
                    je ne ſçais pas de quel Livre vous voulez parler, repondit le Campagnard, j'en
                    ai compoſé pluſieurs; mais à moins que l'on ne m'ait dérobé mes Manuſcrits, je
                    ne crois pas qu'aucun ait vû le jour: à préſent le goût eſt ſi ſingulier, que le
                    beau qui eſt toujours ſimple &amp; dépouillé d'ornemen ſuperflus, n'eſt pas ce
                    que l'on recherche le plus. Ma foi je ne ſçais ce que vous voulez me dire,
                    repliqua M. Hugon; mais pour le Livre dont je vous parle, Il traite à ce que
                    l'on m'a dit, de la ſaçon dont on monte à cheval, dont on dreſſe les Chevaux:
                    que ſçais-je? enfin on y parle de tout cela. </p>
                <p> Eh non! répondit M. Deboiſcaré, c'étoit le nom du perſonage, eh non, Monſieur!
                    c'eſt une métaphore. Une métaphore; je ne vous entens point, reprit M. Hugon. Un
                    titre allégorique dit notre Auteur. Auſſi peu l'un que l'autre, repartit le
                    Procureur; ces termes-là me ſont inconnus &amp; nous n'en employons jamais de
                    pareils, je n'ai pas lû au reſte tous les Procès-verbaux, ils s'y pourroient
                    bien trouver, &amp; j'en ai vû d'auſſi ſinguliers. </p>
                <p> Trêve à vos diſgreſſions, dit Madame de Blemicourt. Diſgreſſions, Eh? que diable
                    eſt cela, répondit M. Hugon. Auſſi mon mari vous parlez comme un Avocat, dit
                    Madame Hugon, vous ne finiſſez point. Ne vous ai-je pas répété cent fois, que
                    rien n'étoit ſi ennuyeux que de vous entendre bavarder à tout propos. Vous avez
                    raiſon ma femme, repartit M. Hugon: voila qui eſt fini. Je ne dis plus mot de
                    toute la ſoirée. Vous nous faites-là une grande menace: vraiment, repondit
                    Madame Hugon, on y perdra beaucoup. On y perdra ce que l'on y perdra, dit M.
                    Hugon, mes paroles en valent bien d'autres, je ne tire pas de mauvais argent de
                    mes Ecritures. Oh! le voilà ſur ces Ecritures, repliqua Madame Hugon, nous
                    n'avons qu'à nous bien tenir. Eh! paix donc ma femme, lui dit-il, paix, reſpect
                    à la Compagnie &amp; attention à M. Vous allez entendre comme il va parler de
                    Chevaux: ſelon ce que l'on m'a dit, cela doit être fort amuſant, &amp; je
                    m'aprête à bien rire; commencez Monſieur, commencez: je ne vous interomprai pas. </p>
                <p> Je commence dit Boiſcaré; mais c'eſt à condition que l'on me laiſſera continuer
                    tout d'une haleine. Ah! mon Dieu, lui dit Madame Hugon; c'eſt pour vous
                    étouffer, ne vous y jouez pas: eh non! reprit Boiſcaré, qui commençoit à ſe
                    fâcher, c'eſt une métaphore. Auſſi, dit Madame Hugon, que n'avertiſſez-vous, on
                    ne s'attend point à cela; tout d'une haleine, une métaphore. Au moins, vous
                    remarquerez, Meſſieurs, nous dit M. Hugon; que ce n'eſt pas moi qui parle
                    Corbleu, dit Boiſcaré, qui que ce ſoit je quitte la partie; tous de concert
                    obſerverent un profond ſilence; &amp; il commença comme on peut le voir dans le
                    Chapitre ſuivant. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XVIII. </head>
                <p> Le Parfait Ecuyer. </p>
                <p> Si le déſir inſatiable d'entaſſer connoiſſance ſur connoiſſance a été funeſte à
                    ceux qui s'en ſont laiſſé ſéduire, la volupté inépuiſable dans ſes recherches
                    n'a pas cauſé moins de maux à ſes ſectateurs. </p>
                <p> Prêtez, je vous prie une grande attention au commencement: car il renferme toute
                    la morale dont on peut profiter en écoutant cette Hiſtoire. C'eſtàdire, que la
                    morale eſt au commencement, dit Madame Hugon, que Boiſcaré pétrifia d'un coup
                    d'œil; ces paſſions ſi néceſſaires pour nous rendre la vie agréable, deviennent
                    les inſtrumens de notre malheur, quand nous ne ſçavons pas ſagement leur impoſer
                    un frein, &amp; les empêcher de paſſer le but qu'il nous ſuffit d'atteindre pour
                    jouir autant qu'il eſt en notre pouvoir d'une félicité parfaite. Cette phraſe
                    eſt un peu longue, mais elle renferme un très-grand ſens. </p>
                <p> Ce ſeroit l'affoiblir, repartit judicieuſement Madame de Blemicourt, que d'ôter
                    un de ſes membres. Un de ſes membres, dit Madame Hugon avec vivacité, je ne
                    ſçavois pas que les phraſes euſſent des membres, je m'imaginois. Eh! c'eſt par
                    métaphore, reprit Boiſcaré. Foin de la métaphore je m'y trompe toujours, dit la
                    Hugon. Boiſcaré continuant. </p>
                <p> De toutes les victimes de la curioſité, je n'en ai pas trouvé qui mérita mieux
                    de l'être qu'un jeune Médecin, dont je vais vous raconter l'aventure. </p>
                <p> Après avoir mérité d'endoſſer la robe du vénérable Rabelais, il vint faire
                    montre de ſon ſçavoir dans la bonne Ville de Paris. Bien-tôt on n'entendit
                    parler que de ſes cures merveilleuſes. Chacun couroit en foule chercher ſa
                    guériſon auprès de lui; &amp; ſa réputation ſurpaſſa de beaucoup celle de ſes
                    devanciers, la nouveauté autant que ſon mérite perſonnel lui procura ce concours
                    prodigieux de malades de toute eſpece. C'étoit à qui pourroit obtenir un moment
                    d'audience, ſon étoile, ſon exactitude, ſa ſagacité, &amp; la prudence le
                    tirerent avec honneur de toutes ſes entrepriſes. L'amour de la patrie fit
                    chercher les moyens de fixer ce phénomene en ce ſéjour pour le bien de la
                    Société. Il étoit garçon, &amp; il n'y eut perſonne qui ne rechercha ſon
                    alliance. Le pere préſentoit ſa fille la plus aimable avec une riche dot.
                    L'oncle vouloit ſe dépouiller en faveur de ſa niéce. Le frere ſe relâchoit de
                    ſes droits, pourvû qu'il préferat ſa ſœur. Il n'y eut point de tuteur, qui
                    n'offrit de rendre le compte le plus clair, ſi le choix tomboit ſur ſa pupille.
                    Entre mille, un heureux. Alidor Bourgeois opulent, l'emportat ſur tous ſes
                    rivaux. La beauté, la jeuneſſe &amp; ce que notre Médecin mettoit au-deſſus;
                    l'ingenuité de la charmante Laure, lui firent remporter la victoire. Le nouvel
                    Eſculape vouloit une épouſe qu'il pût former à ſa fantaiſie, &amp; ayant trouvé
                    ſon fait, ne tarda pas à conclure le mariage. Le voilà donc poſſeſſeur du plus
                    beau préſent de la nature. Dans quel détail voluptueux n'entre-t'il pas! Les
                    proportions d'un corps moulé ſur celui des Graces, lui faiſoient admirer la
                    texture de l'ouvrage, rien n'échappa à ſon avide curioſité. Mais quelle
                    ſatisfaction peuvent procurer les tranſports de l'amour le plus ardent quand ils
                    ne ſont pas rendus avec la même vivacité; à peine notre jeune Médecin étoit-il
                    revenu de l'yvreſſe de ſes ſens, qu'il ſe trouvoit entre les bras d'une ſtatue
                    froide &amp; inſenſible. Le marbre le plus dur vaincu par des cauſes auſſi
                    preſſantes, ſe ſeroit plutôt animé que la jeune Laure. </p>
                <p> Mais dit Madame Hugon je n'entens pas cela. Je penſe que, ah! M. je vous demande
                    excuſe: Boiſcaré continuant; immobile &amp; toute honteuſe elle n'oſoit dire une
                    ſeule parole, &amp; la pudeur dans l'inſtant même du plus beau déſordre ranimoit
                    l'incarnat de ſes joues, &amp; lui fermoit les paupieres. Notre Docteur chagrin
                    d'un plaiſir imparfait, en témoignoit ſa mauvaiſe humeur à ſa jeune épouſe;
                    ainſi l'homme au ſein du bonheur ſe plaint encore de ſa deſtinée: quel mari
                    n'eut pas envié la ſituation de celui-ci! Quel bien, le plus avare n'eût-il pas
                    donné pour en jouir; tant la trop grande ſenſibilité de leur épouſe leur est à
                    charge. </p>
                <p> La mauvaiſe étoile du Médecin le fit paſſer des plaintes aux reproches, &amp;
                    aux reproches les plus durs, auſſi déraiſonnables qu'ils étoient déplacés. Laure
                    avoit recours aux pleurs: ſon époux attendri &amp; ranimé par ſes larmes,
                    cherchoit envain à rendre Laure plus ſenſible: nouveau ſujet de mauvaiſe humeur
                    qui terminoit la ſcene la plus tendre. </p>
                <p> Eh! reveillez-vous donc mon mari, dit Madame Hugon, en le pouſſant, il ſemble
                    que vous... qu'eſt-ce qu'il y a, dit M. Hugon en ſe frottant les yeux? Ah! ma
                    foi pardon Monſieur, j'écoutois avec tant d'attention, que cela ma un peu
                    aſſoupi; mais cela eſt bien beau, il étoit donc queſtion d'une ſtatue qui étoit
                    animée ſans l'être: c'eſt comme qui diroit le Fluteur automate. Voyez ſi je
                    dors, n'eſt-ce pas que j'y ſuis: c'eſt trop fort, dit Boiſcaré, je n'y puis plus
                    tenir: heureuſement l'arrivée de nouveaux perſonnages d'empêcha d'éclater. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XIX. </head>
                <p> Ouelles étoient les perſonnes anoncées </p>
                <p> Eh! voilà ma belle-ſœur &amp; mon frere qui viennent à nous, ſi je ne me trompe,
                    dit le Prieur; mais je ne remets pas bien le Monſieur qui les accompagne; je
                    crois cependant le connoître. Ils étoient à vingt pas de nous: le Prieur courut
                    à ſa belle-ſœur &amp; l'embraſſa nous profitâmes de l'exemple, &amp; Madame
                    Hugon de l'occaſion pour donner &amp; recevoir de ces gros baiſers, bourgeois
                    que l'on entend de vingt pas. Madame de Blemicourt fit fort bien les honneurs de
                    chez elle, &amp; ſe félicita d'avoir privé par un heureux haſard ſon voiſin le
                    Prieur du plaiſir de recevoir une Compagnie auſſi aimable. Il fut décidé que le
                    Prieur nous les laiſſeroit quelques jours, &amp; que nous irions le viſiter
                    enſuite. Le Prieur me fit faire connoiſſance avec ſa belle-ſœur &amp; ſon frere.
                    Le Cavalier qui les avoit accompagnez me regardoit fixement, il me cherchoit
                    &amp; moi de même, nous ne pouvions nous rappeller où nous nous étions vûs.
                    N'eſt-ce pas M. que j'ai apperçu avec vous dans la Forêt de Saint Germain,
                    dit-il au Prieur. Dans la Forêt de Saint Germain, repliqua le Prieur, nous
                    n'avons pas eu l'honneur de vous y voir, vous ne vous en ſeriez pas fait
                    honneur, repartit le Cavalier. Vous rappellez-vous, continua-t'il cet homme lié
                    &amp; garotté qu'un des Archers vous dit avoir été arrêté par mépriſe, à ce que
                    prétendoit le Priſonnier. C'étoit moi: eh! par quel bonheur, dit le Prieur, vous
                    êtes vous tiré de leurs mains. La choſe eſt ſimple, répondit-il, je ſuis connu
                    de M. votre frere, je m'étois joint à lui pour avoir le plaiſir de vous voir. La
                    Marechauſſée nous a arrêté à Saint Germain à notre arrivée, parce que je
                    reſſemble parfaitement à un homme que l'on fait paſſer pour l'aſſaſſin d'un
                    Gentilhomme de notre Province. Votre frere qui ſçait la vérité du fait, &amp;
                    qui ſçait de plus que ce n'eſt pas moi, m'a ſuivi juſqu'à Rouen. Il a vû ſes
                    amis &amp; n'a pas eu de peine à prouver mon innocence. Bien m'en a pris
                    cependant d'avoir eu votre frere avec moi, ſans lui je ne men ſerois pas tiré ſi
                    facilement. Voilà un Cavalier, dit-il en me montrant avec lequel je me ſens
                    porté d'inclination à faire connoiſſance. Sa phiſionomie me plaît, &amp; s'il
                    eſt auſſi prompt que moi à ſe déterminer, nous ſerons bien-tôt des plus intimes.
                    Je répondis comme je devois à ſes avances; le Prieur qui avoit eu le tems de
                    s'informer de ſon frere, quel étoit ce Cavalier, ſe rapprocha de nous en
                    ſouriant. Eh bien mon cher Baron, vous voilà donc prêt à vous lier avec M. c'eſt
                    aller bien vîte, lui dit-il. C'eſt mon défaut, répondit le Baron, je me prens de
                    goût facilement; je l'avoue, quand on me revient je crois que l'on pourra
                    s'impatiſer avec moi; je juge des autres par moi-même, j'ai le cœur ſur les
                    lévres, je me livre avec franchiſe; le premier mouvement me détermine, les
                    honnêtes gens doivent-ils héſiter à ſe connoître &amp; à s'aimer. D'ailleurs, ne
                    nous avez vous pas dit que M. étoit votre ami; il ne peut l'être ſans que vous
                    l'eſtimiez, &amp; votre eſtime eſt mon excuſe; ſi je l'aime. Je ne pûs démêler
                    en ce moment ce qui ſe paſſoit dans mon cœur. L'amour propre étoit-il flaté de
                    tant de prévenances? A-t'il été le ſeul à m'engager à y répondre? Oui ſans
                    doute, j'ignorois de quoi il étoit queſtion; j'en étois, comme on dit à cent
                    lieues. On fait ordinairement connoiſſances avec trop de précipitation. Cela eſt
                    bien dangereux, c'eſt un des grands écueils de la Société; bien loin de m'être
                    funeſte, je n'ai eu lieu que de me ſéliciter de cette connoiſſance. M. de Liſle,
                    frere du Prieur, fit beaucoup la guerre au Baron qui ſe déſendoit avec tant
                    d'eſprit que Madame de Blemicourt en fut enchantée. Je m'apperçûs qu'il lui
                    revenoit beaucoup. La Dame étoit prompte à s'enflâmer, le Baron s'en eſt amuſé
                    quelque tems &amp; l'a abandonnée dans le moment le plus critique. La concluſion
                    du Roman devoit-elle me regarder. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XX. </head>
                <p> Suite du Parfait Ecuyer. </p>
                <p> Monſieur de Boiſcaré par ſon attention à geſticuler avec ſon manuſcrit, nous fit
                    aſſez connoître qu'il ne vouloit point ſe relâcher des droits que notre ſotte
                    curioſité lui avoit donné ſur nous, pour nous en débarraſſer, je fus le premier
                    à l'inviter à continuer ſa lecture. M. &amp; Madame Hugon s'imterrompant à
                    l'envie l'un de l'autre, chercherent envain à mettre les nouveaux venus au fait
                    de ce que l'on leur avoit déja lû. Le Baron rit beaucoup de leur galimathias,
                    &amp; engagea Boiſcaré à recommencer. Il le fit, &amp; Boiſcaré donnoit carriere
                    à ſon imagination libertine, la réflexion m'en fait ſupprimer la peinture; il
                    ſuffit de ſçavoir que l'on lui prodigua des éloges qu'il ne dut qu'à l'uſage
                    établi de gâter les Auteurs par ignorance ou par malice. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXI. </head>
                <p> Ce que l'on verra. </p>
                <p> JE n'avois point oublié la petite Colette, il me falloit un prétexte pour
                    autoriſer mes abſcences, je prévoyois qu'elles ſeroient fréquentes. Je m'érigeai
                    en Chaſſeur; &amp; afin de ne pas manquer de Gibier, je courus chez l'Hôteſſe où
                    j'avois célebré mes Nôces clandeſtines avec la petite Hugon, pour concerter avec
                    elle comment je pouvois ſaire pour m'en procurer. Quel bon vent vous amene chez
                    moi: me ditelle, vous ennuieriez-vous déja à Blemicourt? Tant s'en faut lui
                    répondis-je; tout m'y plaît, mais j'ai des raiſons pour faire ſemblant de m'en
                    écarter, ſous prétexte dela Chaſſe: j'ai jetté les yeux ſur vous, &amp; me ſuis
                    flaté que vous ne refuſeriez pas de me ſéconder. De quoi s'agit-il, &amp; que
                    puis-je faire pour vous obliger, me dit-elle? Je ſuis humaine &amp; des plus
                    traitables, tout le monde me connoît ſur ce pied-là dans le canton: il faut me
                    procurer en payant une certaine quantité de Gibier que je viendrai prendre tous
                    les matins. J'ai votre affaire, ſoyez tranquille, me dit l'Hôteſſe; mon couſin
                    eſt un des plus alertes Braconniers du canton, &amp; ſi vous en voulez dès
                    aujourd'hui vous n'en manquerez pas. Bon, lui dis-je, il eſt tout au plus cinq
                    heures, &amp; je vais battre le buiſſon juſqu'à dix. Eh oui, battre le buiſſon:
                    adieu le beau Monſieur: du vin frais au retour, &amp; voilà pour le déjeûner,
                    lui dis-je, en lui jettant de l'argent. Mais voyez un peu quelles façons: allez
                    toujours &amp; comptez ſur moi. </p>
                <p> Je gagnai la Ferme où j'eſperois trouver Colette. En effet, je la rencontrai à
                    deux pas; où allez-vous belle Collette, lui dis-je en l'abordant? Porter les
                    ordres de mon oncle à ces ouvriers qui ſont là-bas vers ce taillis. Me ſeroit-il
                    permis de vous accompagner? Ohl Monſieur, me répondit-elle, la candeur peinte
                    ſur le viſage, que diroit-on devoir un Monſieur acompagner comme cela une ſimple
                    Payſanne. Voyez-vous Monſieur, il y a des yeux aux Champs comme à la Ville,
                    &amp; de malignes gens. On prend ſouvent tout en mauvaiſe part; &amp; ſi l'on
                    rapportoit que l'on ma vû avec vous, aucune de mes camarades ne voudroit plus ſe
                    trouver en ma compagnie. Quoi vous quitter ſi-tôt, lui dis-je; il le faut bien
                    me dit-elle: du moins que je baiſe cette main, avant que de partir. Eh!
                    Monſieur, ne ſçauriez vous partir ſans cela? Non belle Colette, je ne vous
                    quitte pas que vous ne m'ayez accordé cette ſaveur. Tenez donc, je ne ſçais qui
                    me porte à ne vous pas refuſer, ſi je fais mal au moins ne vous en fâchez pas
                    contre moi, je ſens que cela me cauſeroit bien du chagrin: vous reverai-je
                    demain, lui dis-je, en retenant la main que je baiſois. Finiſſez donc, me
                    dit-elle, voilà mon oncle; s'il s'eſt apperçu de quelque choſe, il me grondera
                    &amp; vous en ſerez la cauſe; elle s'échappa, &amp; je regagnai le Logis de mon
                    obligeante Hôteſſe. Voilà de quoi régaler vos Dames, s'écria-t'elle d'auſſi loin
                    qu'elle m'apperçût; elle me préſenta ſon couſin. Je fus bien-tôt d'accord, &amp;
                    il n'a pas manqué de me tenir ma proviſion prête tous les jours. Je retournai au
                    Château très-ſatisſait: Mademoiſelle Hugon vint à ma rencontre; elle s'étoit
                    levée de grand matin, dans l'eſperance que nous irions faire un tour de
                    promenade enſemble; elle voulut ſe fâcher, elle croyoit en avoir le droit. Je ne
                    voulus pas la bruſquer, &amp; l'imagination remplie de Colette, je mis tout en
                    uſage pour la calmer: j'y parvins. Nous revenions tranquillement, quand Babouin
                    parut. Je ne ſçais ce que cet homme-là m'a fait, me dit-elle, je ne le puis
                    ſouffrir; nous ſommes trop prêts pour l'éviter, lui dis-je; écartons tout
                    ſoupçon de notre intelligence. Babouin nous joignit: je crois, Dieu me pardonne,
                    que nos jeunes gens ſe font l'amour, dit-il en nous abordant. J'ai rencontré M.
                    par hazard, &amp; je ne vois pas qui peut vous porter à me tenir un pareil
                    propos, lui dit-elle, d'un ton fort ſec. Mon Dieu que vous êtes revêche ma belle
                    Demoiſelle, repliqua Babouin, je ne prétens pas vous fâcher ſi j'en parle,
                    quolque je n'aye pas lieu d'être jaloux, vous êtes aſſez aimable pour que je le
                    devienne. Que veut-il dire avec ſa jalouſie: c'eſt bien à vous qu'il
                    conviendroit d'en avoir; je vous ai déja répeté que vos propos d'amour, de
                    jalouſie &amp; de mariage m'ennuyoient beaucoup. Laiſſez-moi tranquille, vous ne
                    pouvez mieux faire, nous dit-elle, en s'en allant; eh, bon Dieu! elle eſt bien
                    de mauvaiſe humeur, elle m'avoit embraſſé l'autre jour de ſi bon cœur, que
                    j'avois conçu de l'eſperance. Je vous en ai touché quelques mots; mes intentions
                    ſont bonnes, qu'a-t'elle donc? Bon lui repartis-je, ne ſçavez vous pas ce qu'ont
                    les filles quand elles ſont d'âges à être mariées. Ah! vous avez raiſon, dit-il,
                    il leur manque toujours quelque choſe. Oh! bien, bien, il ne tiendra pas à moi
                    qu'elle ne ſoit bien-tôt contente. J'en veux parler, &amp; dès aujourd'hui,
                    qu'en dites-vous. Ma foi je vous le conſeil, lui dis-je: quitte à être refuſé,
                    repliqua-t'il; qui ne demande rien n'a rien: en tout cas je n'en mourrai point.
                    Vous avez raiſon, lui dis-je; mais je ſuis chargé, avançons. </p>
                <p> Ah! vraiment, je n'y prenois pas garde, me répondit Babouin; diable, votre
                    carnaciere eſt bien pleine: comme vous y allez, il n'y a qu'à vous laiſſer
                    faire. Dame excuſez, quand on a l'amour en tête, on ne croit que cela; qui
                    auroit dit cela de moi, j'ai pourtant quarante-cinq bonnes années ſur la tête.
                    Je ne l'aurois pas crû, lui dis-je, à vous voir le tein ſi frais &amp; ſi
                    fleuri. Sans flaterie me trouvez-vous bien, me dit-il? Au mieux repliquai-je.
                    Dame, c'eſt que je n'ai jamais été libertin, me répondit-il: voyez-vous, je n'ai
                    connu que la défunte; cela fait votre éloge, lui repliquai-je. Oh! je ne vous
                    parle pas de ma jeuneſſe, me dit Babouin, elle a paſſé ſi vîte, &amp; puis mon
                    pere s'eſt hâté de me marier. Diable, il ſçavoit ce qui en étoit lui, &amp;
                    j'aurois eu de qui tenir; mais mon commerce m'a toujours ſi fort occupé, que je
                    n'ai pas eu le tems de ſonger à la bagatelle: vous avez fort bien fait, lui
                    dis-je, car la bagatelle nous mene bien loin; c'eſt ce que m'a toujours dit mon
                    oncle le Chanoine, repliqua Babouin. La bagatelle l'avoit rendu ſi vieux lui;
                    qu'à cinquante ans il en paroiſſoit quatre-vingt-dix, voyez vous. Que cette
                    bagatelle change bien les gens. </p>
                <p> Mademoiſelle Hugon avoit annoncé mes ſuccès; l'on vint au-devant pourm'en
                    féliciter. Ma foi c'eſt à faire à vous, me dit M. Hugon. Oh! pour aujourd'hui
                    nous ne mangerons pas de Canards, lui répondis-je. Ne me parlez plus de ces
                    vilains Canards, repliquat'il, je les ai encore ſur le cœur. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXII. </head>
                <p> Arrangement. </p>
                <p> Je partageai mon tems de façon, que je donnois les premiers momens du jour à
                    Colette, le reſte de la matinée à la petite Hugon, &amp; l'aprèsdîné aux
                    amuſemens de la Société: je devenois plus amoureux de la petite Fermiere; elle
                    ne manquoit pas de m'attendre, tous les matins elle paroiſſoit me voir avec un
                    nouveau plaiſir; mais à peine étions nous enſemble quelques inſtans, qu'elle
                    trouvoit de nouveaux prétextes pour me quitter. J'étois enchanté de ſa retenue,
                    je voulus m'émanciper; mais envain &amp; dans l'idée que je m'étois formée de
                    cette petite fille, je ne ſçais pas de quoi j'aurois été capable. Le Prieur me
                    propoſa un jour de m'accompagner à la Chaſſe, je refuſai aſſez légerement; il
                    ſentit qu'il y avoit du myſtere, ſon frere &amp; le Baron m'en firent la guerre,
                    je leur donnai d'aſſez mauvaiſes défaites. Le Baron ſur-tout, qui ne ceſſoit de
                    me lutiner, voulut abſolument être le dépoſitaire de mes ſecrets; je fus
                    contraint pour m'en débarraſſer de lui faire de fauſſes confidences; il m'épia,
                    &amp; étant au fait, je fus obligé de convenir de tout. Il me fit des reproches
                    de mon peu de confiance, &amp; m'engagea inſenſiblement à lui ouvrir mon cœur.
                    Il parut en agir de même avec moi, il ſe dépeignit comme un homme qui s'étoit
                    donné bien des travers en ſe livrant à ſes paſſions. Sa jeuneſſe ſelon lui avoit
                    été des plus orageuſes. Les réflexions qu'il me fit faire à cette occaſion me
                    parurent très-ſenſées. C'eſt un mauvais tems à paſſer, me dit-il, tous les
                    hommes en ſont-là; heureux celui qui ſçait profiter de ſes fautes. Allons je
                    veux être votre Mentor; mais ſoyez ſincere. Je lui fis le détail de ma
                    ſituation, je lui avouai mon amour pour Colette, &amp; mon commerce avec la
                    petite Hugon: il me dit qu'il ne me manquoit que de faire la conquête de la
                    Blemicourt, elle m'a fait bien des avances, me dit-il; mais n'étant pas d'humeur
                    d'y répondre, j'ai fait la ſourde oreille. Un motif bien ſingulier le faiſoit
                    agir, j'ai été bien étonné quand je l'ai découvert: à propos de la Blemicourt,
                    la connoiſſez-vous: pas autrement, lui dis-je: Eh quoi! Faut-il qu'un nouveau
                    venu ſoit plus au fait que vous, me dit-il: Je ne vous ai précedé que de
                    quelques jours, lui répondis-je. Eh bien! me dit le Baron, j'ai fait paſſer
                    Madame Hugon ſur le compte de ſa niéce, je louois beaucoup la Blemicourt, &amp;
                    témoignois combien j'étois ſatisfait de la façon dont-elle nous avoit reçus. Ma
                    niéce à cela, de bon m'a-telle dit, elle ne ſe méconnoît pas, elle ſe ſouvient
                    toujours d'où elle eſt ſortie. Son grand-pere étoit Fermier, afin que vous
                    ſçachiez; il s'étoit établi dans le Maine, &amp; avoit ſi bien pris l'eſprit du
                    Pays, qu'il avoit autant de bien en procès qu'en fonds de terre; pour ſe venger
                    des torts que la chicanne lui avoit fait, il fit M. Hugon ſon fils, &amp; mon
                    mari, Procureur, &amp; le pere de la Blemicourt Huiſſier. M. Hugon a aſſez bien
                    profité; pour l'Huiſſier, il a eu du malheur, ſa fortune prenoit un aſſez bon
                    train, mais on la déſſervit: il fut interdit, &amp; pour réparer ſon
                    interdiction, il travailla ſous le nom de tant d'autres, que l'excès de ſes
                    occupations l'a mis au tombeau. C'étoit un grand ſujet, &amp; il a été fort
                    regretté: Sa fille s'eſt établi Lingere au bas du Palais, en mémoire de ſon
                    chere pere. Sa Boutique étoit le rendez-vous des beaux eſprits: cela a ſervi à
                    cultiver ſon eſprit, &amp; a fait fort ſon commerce. M. de Blemicourt en fit
                    connoiſſance, elle ſçût lui plaire, &amp; ſe trouve aujourd'hui par ſa mort
                    uſufruitiere de ce Château. </p>
                <p> Je ſuis bien inſtruit comme vous voyez, me dit le Baron; auſſi-tôt que je
                    m'établis dans un endroit, je m'attache à connoître mes originaux. Je vous
                    charge de tirer de Boiſcaré ce qu'il peut être lui-même, &amp; ce qu'il ſçait de
                    la Blemicourt depuis ſon ſéjour en ce Pays; nous nous amuſerons faute de mieux.
                    Il ne faut point de vuide dans la vie, les momens où l'eſprit &amp; le cœur
                    demandent du relâche, doivent être employés à la curioſité. Au reſte,
                    continua-t'il, chargez-vous de m'acquitter envers la Blemicourt; ſes
                    importunités me deviennent à charge, c'eſt un ſervice d'ami que je vous demande
                    &amp; dont je vous tiendrai compte quelque jour; en tout ceci j'ai mes vûes, je
                    prétens vous faire goûter du dérangement, pour que votre épouſe future ne ſoit
                    pas dans le cas de ſe plaindre de vous. Quand les premiers feux de la jeuneſſe
                    ſont paſſés on goûte mieux le plaiſir qu'il y a de s'attacher au même objet. On
                    eſt revenu du frivole avantage de la variété; paſſer d'un objet à l'autre eſt la
                    reſſource des gens dont le goût eſt épuiſé, que leur ſituation eſt triſte,
                    l'ennui les ronge; je vous parle une langue que vous n'entendez pas à préſent.
                    Un jour viendra où je m'expliquerai mieux, adieu, j'apperçois Babouin qui vient
                    implorer ſans doute votre ſecours pour ſon futur mariage. Ne le traverſez pas,
                    croyez moi; il eſt d'un galant homme de procurer un établiſſement à l'objet
                    qu'il aime. On appelle cela un procédé; &amp; il eſt trop bien établi pour ne
                    pas s'y conformer. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXIII. </head>
                <p> Mariage à la mode. </p>
                <p> Impatient Babouin ne tarda pas à me joindre: les choſes ſont plus avancées, que
                    vous ne croyez au moins, me dit-il en m'abordant: j'en ai gliſſé deux mots à
                    Madame de Blemicourt; elle eſt d'avis d'en parler à l'inſtant même, la voilà qui
                    entraîne M. &amp; Madame Hugon. M. le Prieur qui ſçait mes intentions, eſt auſſi
                    de la partie, &amp; je viens en raiſonner avec vous, &amp; vous prier d'appuyer
                    ma propoſition. On ne manquera pas de vous demander conſeil. Madame de
                    Blemicourt peut beaucoup; mais on n'a pas trop de tout le monde. Eh! mais à
                    propos; ſçavez-vous bien que vous lui plaiſez à cette Madame? Je m'en ſuis
                    apperçû, moi qui vous parle: A quoi donc, lui dis-je? Oh! vous faites le diſcret
                    reprit Babouin. Eh! Là, là, nous voyons clair; pendant tout le repas elle n'eſt
                    occupée que de vous; vous faites toujours ſemblant de ne regarder que Mlle.
                    Hugon, vous paroiſſez tout occupé d'elle &amp; tout cela je ſçais bien pour
                    quoi; vous ſervez la Dame à ſon goût, j'ai toujours entendu dire qu'elle aimoit
                    le myſtere; elle vaut la peine que l'on la ménage, on ne trouve pas toujours un
                    Château en état &amp; un revenu auſſi clair. Au reſte ce ſont vos affaires,
                    revenons aux miennes: je vous promet de m'y employer de tout mon pouvoir, lui
                    dis-je: que la petite Hugon vous ſera obligée, me répondit Babouin. C'eſt un
                    établiſſement tout fait que vous lui procurez, il me faudra auſſi un peu
                    d'honneur. Ces gens de Paris veulent de cela quand ils marient leur fille en
                    Province. Qu'à cela ne tienne; je ſuis déja Marchand, je fais la banque
                    quelquefois; j'ai une Charge d'Huiſſier, quoique je ne l'exerce pas c'eſt
                    toujours un titre; je pourrai la troquer contre quelque autre choſe, avec un peu
                    d'aide de la famille, je pourrois bien devenir Maire ou Bailly d'un endroit ici
                    près. Il n'y a que les harangues qui m'embarraſſeroient; croiriez-vous bien que
                    je n'ai jamais pû dire par cœur deux mots de ſuite, &amp; ſi je ne parle pas mal
                    quand je m'y mets. Tout coup vaille, ſi la Fête arrive nous la chomerons; nous
                    ferons comme bien d'autres, je ne ſerai pas le premier qui ſera reſté court,
                    cela me conſole. </p>
                <p> Boiſcaré nous joignit: je vous laiſſe, me dit Babouin, en le voyant, ne
                    m'oubliez pas, je rejoins Monſieur &amp; Madame Hugon, &amp; puis il partit
                    comme un éclair. Diable, dit Boiſcaré, quelle vivacité, comme il nous quitte;
                    qu'a-t'il donc? Hé! ne le devinez-vous pas, lu dis-je: il eſt amoureux, le vieux
                    ſou, reprit-il: je parie que c'eſt de la Blemicourt, en tout cas, c'eſt grand
                    ſujet de m'en plaindre. Vous me prenez dans un bon moment, il faut que je vous
                    faſſe part de mon Hiſtoire: je commencerai par celle de mon pere, j'aime
                    l'ordre; le tout ne ſera pas long. Quoiqu'il en ſoit, vous êtes complaiſant;
                    &amp; les évenemens m'en ont paru trop ſinguliers, pour craindre d'abuſer de la
                    patience de mes auditeurs. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXIV. </head>
                <p> Hiſtoire de Boiſcaré. </p>
                <p> Mon pere étoit un cadet de Normandie, conſéquemment peu riche. Son aîné l'aimoit
                    beaucoup; mais par malheur ſon aîné étoit honêtement gueux; huit cens livres de
                    rente formoient ſon revenu; ſes ayeux l'empêchoient de l'augmenter: belle excuſe
                    pour les pareſſeux. Il ſe confina dans ſa métairie, &amp; forma le grand deſſein
                    de relever ſa famille: un cadet devenu ſon idole... une laborieuſe œconomie
                    ſoutenue par beaucoup de léſine, le mit en état de procurer une Lieutenance au
                    cadet. </p>
                <p> Mon pere tenoit de ſon Pays, il aimoit le bien; laſſé de faire la guerre en
                    garniſon, il s'attacha à la niece d'un Receveur fort riche &amp; des plus
                    roturiers. On m'a voulu aſſurer qu'elle étoit iſſue de parens nobles, vrai ou
                    faux, elle étoit héritiere du Receveur: c'eſt le plus beau titre que je lui ai
                    connu. Je me ſuis peu embarraſſé d'approfondir les autres: mon pere épouſa donc
                    la niéce &amp; la caiſſe. Le Receveur eut l'honêteté de ſe laiſſer mourir peu
                    après, à la ſatisfaction des deux parties qui ne l'aimoient gueres. Sans ſon
                    bien on lui auroit volontiers dit en face qu'il étoit un fort vilain homme; il
                    n'a pas été le ſeul. Le frere de mon pere, bien loin de bénir cette alliance en
                    créva de dépit; ce que c'eſt que certains préjugés, ſi l'on n'en revenoit pas,
                    que de gens à plaindre. </p>
                <p> Heureuſement j'étois né avant cette mort &amp; je profitai des huit cens livres.
                    Ma mere étoit ſans doute une de ces bonnes-femmes dont nous parlions tout à
                    l'heure: car mon pere l'a long-tems regretté. Comme on ſe guérit de tout; à
                    peine ſon veuvage étoit-il expiré, qu'il épouſa une fille de condition: il
                    ſembloit vouloir appaiſer par là les mânes de ſon frere. </p>
                <p> Ma belle-mere après avoir ſurieuſement ravagé les biens du Receveur eut le
                    chagrin d'enterrer ſon cher époux. </p>
                <p> Ce chagrin étoit fondé, non ſur la perte de ſon mari, mais du bien qui m'étoit
                    ſubſtitué. Il fallut ſe retirer dans une Communauté, ou plus par vanité que par
                    bonne façon de penſer; on m'engagea à lui continuer la petite penſion que les
                    parens lui avoient alloué. </p>
                <p> Juſqu'à la mort de mon pere on m'avoit laiſſé dans une Métairie. Une baſſecour
                    &amp; les gens qui l'habitent ne forment pas une école bien inſtructive. Je
                    paſſai de-là chez des Moines qui me farcirent de Grec &amp; de Latin: mon
                    Tuteur, pour moins d'embarras me rendit le mauvais office de me faire émanciper.
                    Jugez parce qu'il en reſte, du beau préſent que l'on fit au monde en m'y
                    introduiſant, il m'en coûta quelques piéces de terre pour me décraſſer, cela me
                    fâcha. Je tenois un peu du Receveur mon oncle, &amp; comme j'aimois les
                    plaiſirs, je cherchois à m'en procurer à peu de frais; le nom d'héritier donne
                    un accès facile: j'étois ſoupçonneux, je ſentis les appas que l'on me tendoit
                    &amp; me tins en garde, je crûs attraper quelques meres. Hélas! Je ne pûs me
                    reprocher la ſéduction de leurs filles, l'on m'avoit prévenu dès long-tems. Une
                    aventure d'éclat m'écarta de ma Province: j'avois rendu des ſoins à une
                    Demoiſelle; nous nous étions vûs de près; j'en craignis les ſuites, ne me
                    ſentant point porté pour le mariage, je me croyois ſeul favoriſé; quelle fut ma
                    ſurpriſe, un autre s'en fit honneur, &amp; par probité crut reparer ſa faute. </p>
                <p> Je me jettai du côté des femmes; après bien des aſſiduités &amp; des dépenſes
                    qui me faiſoient ſervir de riſée, on m'accordoit ce dont les amans étoient las
                    &amp; les maris ne vouloient plus. La guerre ſurvint, mon Régiment étoit en
                    Flandres, je l'y joignis; nous reſtâmes quelque tems dans une des Villes de
                    cette Province. Je filai le parfait amour auprès d'une ſemme fort aimable, &amp;
                    qui menoit une vie aſſez retirée. Je recherchai l'amitié de ſon mari: (c'eſt
                    l'uſage.) C'étoit un galant homme, je me reprochai mes prétentions; mais
                    j'aimois d'autant plus, que je croyois avoir lieu d'eſtimer; les refus de la
                    Dame étoient obligeans, &amp; n'éloignoient pas tout-à-fait, j'attendois tout du
                    tems; nous entrons en campagne, l'adieu fut tendre &amp; rien de plus. On
                    étoitſage, on l'affectoit du moins; de façon que j'en fus la dupe, j'enviois le
                    ſort du mari. Je ſuis bleſſé, j'écris, réponſes tendres, crainte ſur mon ſort,
                    deſir de me voir, j'envoye mon Valet-de-Chambre, &amp; ſans l'en avertir le ſuis
                    de près; le hazard veut que je le précede de quelques inſtans: j'entre dans la
                    maiſon: perſonne ne ſe trouve à ma rencontre. Je gagne l'appartement &amp; me
                    cache ſous le lit de la Dame, je voulois jouir du trouble que cauſeroit ma
                    lettre; vous le dirai-je, la Dame entre avec mon Valet-de-Chambre; ſa ſageſſe
                    s'évanouit, ils ſont ſeuls, ils en profitent; ma poſition étoit fâcheuſe,
                    l'honneur de me retirer d'embarras étoit réſervé au mari. Il entre, les
                    ſurprend; l'homme prend la fuite, la femme alloit devenir la victime de ſon
                    époux; je parois, jugez de leur étonnement en les ſéparant; mon récit fut vif,
                    &amp; ma ſincérité me rendit ami du mari. Pour la femme elle prit ſans héſiter
                    le parti qui lui convenoit, un prétexte autoriſat ſa retraite &amp; tout ſe
                    calma. </p>
                <p> Je n'étois pas au bout, Patience, je tire à la fin. Je me marie, mariage de
                    garniſon; belle paſſion: femme que l'on ne voit qu'au retour de la campagne
                    comme les Chaudronniers pour avoir des enfans. J'en ai eu trois, les enſans à un
                    certain âge pouſſoient ma patience à bout par leur dépenſe. Ils ſe noyent tous
                    les trois: j'ai pris mon parti, j'ai partagé mes revenus; me reſervant toujours
                    la propriété des fonds; ma femme s'eſt retirée avec ſon douaire, &amp; je vis
                    tranquille en Chaſſeur, ſans ſoins, ſans ſouci; &amp; comme les paſſions ne
                    parlent plus, je me venge à coup de langue, des travers qu'elle m'ont
                    occaſionné. Je veux croire que les hommes ne ſont pas tous ſi malheureux; mals
                    avouez qu'il eſt bien ſingulier, qu'après tant de recherches, je n'aye pû
                    trouver un de ces fortunés mortels, qui ont en partage ces femmes aimables,
                    vertueuſes; &amp; dont le commerce fait les délices des honnêtes gens, &amp; le
                    bonheur de ceux qui les poſſedent. Je fais une réflexion bien ſinguliere: bien
                    loin de me fâcher, je dois peut-être ſcavoir bon gré à mon étoile, car j'ai
                    entendu dire, que quand une femme veut vous tromper, elle ſe rend plus
                    attrayante, que celle qui y va de bonne foi. Cependant j'aurois voulu goûter du
                    contraire. Je ſuis un vieux fou; n'eſt-ce pas? Motus, voici venir Babouin, qui
                    me paroit bien content. Eh bien! cette petite Hugon eſt-elle à nous enfin, lui
                    dit-il? Oh! pour le coup, répondit Babouin, il n'y a pas moyen de s'en dédire,
                    les paroles ſont portées, &amp; nous danſerons. Le Tabellion va venir, &amp; M.
                    le Prieur qui veut bien nous marier dans la Chapelle, vient de partir pour
                    Mantes, afin d'avoir les diſpenſes néceſſaires. Vous me ferez l'honneur de
                    ſervir de témoins, Meſſieurs. Ne pouvez vous faire cette ſotiſe-là ſans moi,
                    répondit Boiſcaré: il ne faut pas refuſer M. Babouin, lui dis-je: vous ſerez
                    donc de moitié, reprit Boiſcaré. Je ne l'aurois pas ſoupçonné, je vous croyois
                    amoureux de la petite fille. Oh! que non dit Babouin, j'y ai regardé, &amp; puis
                    M. m'a bien aſſuré qu'il n'y prétendoit pas. Tout en diſcourant nous rejoinimes
                    la compagnie. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXV. </head>
                <p> Situation. </p>
                <p> Je ne pûs voir ſans quelque jalouſie, Babouin prêt de m'enlever ma conquête:
                    comme on eſt peu d'accord avec ſoi-même, j'enviois un bien dont je ne voulois
                    pas m'aſſurer la poſſeſſion L'air interdit &amp; boudeur avet lequel
                    Mademoitelle Hugon recevoit toutes les carefſes de ſon futur, réveilla ma
                    paſſion pour elle; j'en devins tout rêveur. Madame de Blemicourt m'en fit la
                    guerre; pour ne lui donner aucun ſoupçon, je réſolus de lui faire une fauſſe
                    confidence. Le bonheur de M. Babouin excite mon envle, lui dis-je: quoi donc,
                    Monſieur, en ſeriez-vous jaloux! Oui Madame, mais non pas de la façon que vous
                    pouriez l'entendre; &amp; tout de ſuite, je lui fis en Héros de Roman une
                    déclaration qui tenoit plus du galimathias que du ſentiment: elle me répondit de
                    maniere à pouvoir concevoir eſperance. Je n'avois rien de mieux à faire pour le
                    moment; je pourſuivis ma pointe, on reçut la choſe ſi bien, que l'aveu du
                    réciproque ſuivit de près. Je fus pris pour dupe, il fallut pour ne me pas
                    démentir que je témoignaſſe combien j'étois ſenſible à un retour, dont je ne
                    pouvois ſi-tôt me flater: c'eſt un effet de la ſympathie: me répondit-on
                    difficilement: peut-on lui reſiſter. Nous jouâmes le ſentiment; je crûs en être
                    quitte pour des mots: elle n'étoit pas femme à s'y tenir. Veillez-vous
                    quelquefois: me dit-elle? Eh mais! comme on vent: lui répondis-je. L'artifice
                    étoit groſſier de ſa part, cependant j'ai été convaincu plus d'une fois, que
                    quand une ſemme a pris ſon parti, elle ne cherche plus à y entendre fineſſe. </p>
                <p> Venez me trouver à ma chambre quand nos gens ſe ſeront retirés, me dit la
                    Blemicourt, nous paſſerons quelmomens enſemble. Je promis; que faire? Je m'étois
                    embarqué trop avant, il n'y avoit plus moyen de reculer. Je me rendis à
                    l'appartement de la Dame, elle avoit fait retirer ſes Domeſtiques. Elle ne
                    manqua pas de m'en faire appercevoir, pour que je n'en prétendiſſe cauſe
                    d'ignorance. On a beau bien penſer, dit-elle, ces ſortes de gens ne ſemblent pas
                    être faits pour nous rendre juſtice. </p>
                <p> Venez jeuneſſe, &amp; mettez-vous ſur ce canapé, nous allons bien dire des
                    folies; n'eſt-ce pas? La Dame étoit ſous les armes; ſon deshabillé galant &amp;
                    bien entendu. Un air libertin prit la place du maintien prude qu'elle affectoit
                    ordinairement. Je remarquai que cet air libertin lui alloit mieux. Ce que c'eſt
                    que le naturel! quand il en trouve l'occaſion, il revendique bien ſes droits.
                    Nous badinâmes long-tems, la Dame m'agaçoit &amp; s'oppoſoit tout de ſuite à
                    l'impetuoſité de mes mouvemens. Enfin, elle laiſſa un libre cours à ce que je
                    voulus entreprendre. Je l'avoue; il n'y eut plus pour moi de Colette ni d'Hugon;
                    alors, je ne vis &amp; ne voulus voir que ma vieille coquette, qui malgré ſes
                    yeux éperonnés, ſes rides &amp; ſon fard me parut une Déeſſe qui me tendoit les
                    bras, pour me procurer l'immortalité. Ses careſſes me tinrent dans
                    l'enchantement juſqu'au jour. L'aurore nous ſurprit, &amp; fit évanouir mon
                    ſonge. J'en apperçus le vuide en m'éloignant. Quel retour! il glaça mes ſens.
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXVI. </head>
                <p> Evenement ſingulier. </p>
                <p> Sous prétexte de chaſſer, je m'éclipſois tout les matins, &amp; gagnois la
                    Ferme. Mes affaires y prirent bien-tôt un aſſez bon train, l'oncle de Colette
                    commença à n'y pas regarder de ſi près, &amp; j'eus tout le tems de m'entrenir
                    avec elle. La petite me tenoit la dragée haute, je ne pus parvenir qu'aux plus
                    légeres faveurs. On me témoignoit tant d'amour, que l'excès de ſa retenue me
                    cauſa de la défiance. Je ne pouvois accorder cette retenue avec ſon ingénuité
                    &amp; la paſſion violente, dont elle paroiſſoit épriſe. Je me mis en tête de
                    découvrir ce qui pouvoit cauſer ſes refus, j'inſtruiſis mon fidele Braconnier;
                    il me promit de m'en rendre compte, &amp; ne tint que trop ſa parole comme on le
                    verra. Voici ce qui ſe paſſa dans l'interval. </p>
                <p> Dans un taillis voiſin de Blemicourt, la petite Hugon ſous prétexte de prendre
                    l'air, m'attendoit au paſſage tous les matins au retour de ma chaſſe. Ses
                    careſſes me conſoloient pour le moment, elles ſatisfaiſoient mon amour propre
                    révolté contre Babouin. Que de gens ont récriminé contre leur ſucceſſeur? Le
                    plaiſant droit que l'on veut s'arroger! L'idée de Colette troubloit toujours mes
                    plaiſirs; on me demandoit la cauſe du chagrin qui les ſuivoit de ſi près, le
                    bonheur prochain de Babouin me ſervoit d'excuſe. L'on m'offroit une main que je
                    n'étois pas en diſpoſition d'accepter, je faiſois naître des difficultés
                    inſurmontables; quand l'amant raiſonne en cas pareil, la fille pleure. Celle-ci
                    ſe réſolut de ſubir ſa deſtinée, &amp; ſe promit de faire répentir M. Babouin de
                    la témérité de ſa recherche. </p>
                <p> Le Baron m'obſédoit, &amp; exigeoit de moi un détail des plus circonſtanciés
                    &amp; des plus ſinceres de toutes mes intrigues; je ne ſçavois à quoi attribuer
                    l'aſcendant qu'il avoit ſur moi. Je ſuis plus intéreſſé que vous ne penſez à
                    tout ce qui vous regarde, me diſoit-il: continuez, amuſez-vous. Il n'y a que
                    cette Colette qui m'inquiette, je crains les engagemens ſérieux. </p>
                <p> D'autre part, les agaceries continuelles de la Blemicourt m'embarraſſoient
                    furieuſement à ce qu'il me parut, j'avois tout à redouter, ſi elle venoit à
                    découvrir ma double intrigue. </p>
                <p> Cependant ce bois ſi favorable à entretenir mes premieres amours, penſa un jour
                    m'être bien fatal. Je vis le moment que ſans un bonheur imprévû, j'aurois été
                    ſurpris avec la petite Hugon. Je revenois de ma chaſſe ordinaire, je trouvai la
                    petite au rendez-vous qui m'attendoit comme de coutume. Après une converſation
                    aſſez triſte, elle touloit toujours ſur ſon prochain mariage, pour chaſſer la
                    mauvaiſe humeur que cette idée nous procuroit à tous deux, nous nous mîmes à
                    badiner; un bruit que l'on fit de l'autre côté de la haye, au pied de laquelle
                    nous étions aſſis, interrompit nos petits jeux. N'avez-vous pas entendu quelque
                    choſe, dit-on à voix baſſe: non non, répondit d'un ton ferme, Deſpêches que je
                    reconnus d'abord, ne craignez rien ce n'eſt perſonne. Raſſurée, par Deſpêches,
                    Madame Hugon, car c'étoit elle; Madame Hugon ſe livra à toute l'impetuoſité de
                    la paſſion qu'une vieille peut reſſentir pour un jeune homme. J'eus blen de la
                    peine à m'empêcher de rire, en voyant l'air interdit &amp; pétrifié de la petite
                    Hugon; nous nous écartâmes nous nous enfonçâmes dans le bois, un diable de
                    Renard ayant une meute en queue, traverſa nos plaiſirs. Aux cris des Chiens nous
                    nous levâmes, Mademoiſelle Hugon s'en fuit; j'apperçois le tremblant Animal qui
                    ſe blotiſſoit à vingt pas. Pour me venger de ſon indiſcretion je le tire. Les
                    Chiens &amp; les Chaſſeurs viennent au bruit. Deſpêches &amp; Madame Hugon
                    décampent, je les appelle, ils m'attendent; &amp; nous joignons les Chaſſeurs,
                    en tête deſquels je trouve Babouin &amp; M. Hugon. </p>
                <p> Je compris par leurs diſcours, qu'ils avoient batu le taillis un quart d'heure
                    avant notre arrivée; un quart plus tard c'étoit deux ménages au diable. M.
                    Babouin donna le bras à ſa future. M. Hugon en fit de même; jamais le beau-pere
                    &amp; le gendre ne furent mieux traités. Boiſcaré émerveillé de leur attention
                    réciproque, ne ceſſa de me dire qu'il étoit enchanté du tableau. Deſpêches
                    voulut me faire des contes: vous avez éclairci mes doutes, lui dis-je, je vous
                    ai ſauvé la ſurpriſe, mon coup de ſuſil étoit le ſignal pour éviter le péril qui
                    vous ménaçoit. Soyez diſcrets, ce ſera ma récompenſe; il m'entendit baiſſa la
                    tête, &amp; j'eus lieu de me louer de leurs égards pendant mon ſéjour. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPTIRE XXVII. </head>
                <p> Eclairciſſement. </p>
                <p> Colette, cette Colette que j'idolâtrois, &amp; dont j'avois attribué la retenue
                    à un excès de ſageſſe que je reſpectois; n'étoit point ce qu'elle me vouloit
                    paroître. Je découvrois que l'on cherchoit à me tromper, l'amour la rendoit
                    perfide; elle avoit lié depuis plus de ſix mois un commerce avec le Seigneur du
                    Fermier ſon oncle. La fantaiſie du Seigneur étoit paſſée, il cherchoit à s'en
                    ſéparer; Colette lui avoit fait confidence de mon amour, &amp; ſe conduiſoit par
                    ſes avis. Voilà ce que je ſçûs de mon fidel Braconnier; il avoit tiré les vers
                    du nez à ſa couſine. Elle étoit la confidente du Marquis, &amp; c'étoit chez
                    elle que les rendez-vous ſe donnoient. Si j'avois écouté les premiers mouvemens
                    de ma colere; j'aurois fait bien des ſottiſes. Le Braconnier à qui je
                    communiquai ſur le champ mes idées, en modéra la vivacité; n'étant point
                    amoureux, il enviſageoit tout de ſans froid, &amp; m'amena au point d'en faire
                    de même. L'eſpoir de la vengeance ramena ma tranquillité; je réſolus de concert
                    avec le Braconnier de faire avertir la femme du Marquis des menées de ſon mari.
                    La vieille jalouſe ſe diſpoſa à profiter de l'avis au premier ſignal. </p>
                <p> Cependant Madame de Blemicourt qui ne s'accommodoit nullement de mes froideurs,
                    cherchoit l'occaſion de s'expliquer, je l'avois évité plus d'une fois. Un beau
                    ſoir que je me retirois tranquillement, la Dame me ſaiſit par le bras, &amp;
                    m'entraîna pour ainſi dire avec elle. Daignez me ſuivre me dit-elle: je le fis
                    ſans réſiſtance, ne pouvant pas honnêtement m'en diſculper; quand nous fûmes
                    ſeuls, la Dame ſe mit à pleurer. Beau début! Les larmes ne lui alloient plus,
                    &amp; ne produiſirent aucun effet ſur moi; elle s'apperçut de ma froideur, &amp;
                    ſe livrant à l'excès de ſa rage, elle m'accabla des reproches les plus vifs. Je
                    n'ai jamais eu de criſe plus violente! Cette femme s'oubliant de plus en plus,
                    paſſoit ſucceſſivement de la violence aux larmes, &amp; des larmes aux careſſes.
                    Elle dégrada ſon ſexe par des baſſeſſes &amp; des folies qui me firent rougir;
                    &amp; je ſentis qu'une femme déplacée eſt bien à charge. Je voulus raccommoder
                    mes mauvais procédés, par des raiſons encore plus mauvaiſes; on les reçut, j'en
                    demeurai ſtupéfait, &amp; me trouvai contraint de faire par honneur les frais de
                    la moitié du raccommodement. La jeuneſſe me tira d'un auſſi mauvais pas, &amp;
                    je faſcinai les yeux de la Dame, au point de me faire des offres que j'acceptai
                    à tout hazard; je fis par ce moyen connoiſſance avec ſon coffre-fort. Elle en
                    tira dans ſon entouſiaſme une ſomme que j'avouerai ſans honte avoir mis à
                    profit. La refuſer dans le moment l'eut offenſé, &amp; peut-être réveillé ſes
                    ſoupçons, ſon âge l'autoriſoit à en avoir; le ſecours m'eût très-utile. La
                    Blemicourt perſuadée de m'avoir attaché par l'endroit le plus ſenſible, fut la
                    premiere à m'avertir de me retirer. Je ne lui fit pas dire deux fois, &amp; la
                    laiſſai auſſi ſatisfaite que j'avois peu lieu de l'être. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXVIII. </head>
                <p> Qui pourra ſervir au dénouement </p>
                <p> J'attendois avec impatience des nouvelles de Colette. Le Baron m'aborde &amp; me
                    tire de la rêverie où j'étois plongé en me queſtionnant ſur l'état de mes
                    affaires. Eh! bien notre féal, me dit-il; nous en voilà donc réduit à la
                    Blemicourt. Colette vous trompe, la petite Hugon ſe marie. La vanité vous
                    guerira de Colette, le dégoût vous détachera de Madame Babouin. Je ne crains que
                    l'ennui qui pourra vous gagner. Après bien des caravanes il faudra en revenir au
                    mariage. Je veux vous donner une femme de ma main: je ſuis encore trop éloigné
                    de tous engagemens pour accepter vos offres, lui repliquai-je: dites que Colette
                    vous tient au cœur. Je ſuis bien bon, pourſuivit-il, de prendre tant de part à
                    vos folies. Vous n'en démêlez ſûrement pas le motif, je ne vous perdrai pas de
                    vûe, &amp; ſi je vois jour à me déclarer, vous apprendrez des choſes qui vous
                    ſurprendront: comment, lui dis-je? Oh! comment, reprit-il, il n'eſt pas tems;
                    allez votre train, &amp; parlons de ce qui m'inquiette. Je viens de recevoir un
                    avis qui pourroit me chagriner, ſi je pouvois me laiſſer abbattre; heureuſement
                    que je ſuis doué d'une gayeté à toute épreuve. L'homme que j'ai bleſſé eſt à la
                    mort. Son état ne me cauſe aucune émotion, il a eu ce qu'il méritoit; mais les
                    ſuites pourroient devenir fâcheuſes, ſa famille prend feu &amp; pourſuit
                    vivement; ce qu'il y a de plaiſant, c'eſt qu'il a déclaré qu'il croyoit ſur le
                    rapport que l'on lui a fait depuis le combat, que ce ne pouvoit-être qu'une
                    femme avec qui il avoit eu affaire. C'eſt un galimathias que je vous
                    débarbouillerai; je vous dirai ſeulement que cet homme étant maître de diſpoſer
                    de la meilleure partie de ſes biens, veut les laiſſer à cette femme. Au reſ-te
                    il faut toujours ſonger à ma sûreté, l'idée de cette femme me donne envie d'en
                    prendre l'habit. Le frere du Prieur eſt dans ma confidence. Je vais me retirer
                    chez un ami connu à Paris, vous aurez de mes nouvelles, amuſezvous; mais point
                    d'engagement ſérieux. Adieu, je m'en fuis. Le Prieur prendra mon adreſſe &amp;
                    la vôtre à Paris. Je m'embarraſſai peu de tout cet arrangement, je promis
                    toujours; mais je ne ſongeois qu'à Colette. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXIX. </head>
                <p> Racommodement. </p>
                <p> Mon Braconier ſuivant ce dont nous étions convenus, vint m'avertir de m'aller
                    mettre en ſentinelle prêt du Cabaret en queſtion, &amp; que je ne tarderois pas
                    à voir arriver nos gens. La Marquiſe eſt-elle inſtruite, lui dis-je? Elle eſt en
                    chemin pour les ſurprendre, répondit-il. Je vais prendre les devans pour vous
                    faire ſigne d'avancer quand il en ſera tems. Le dépit de me voir joué combatoit
                    contre l'amour que je reſſentois. Je m'en allai, dévoré par le chagrin le plus
                    noir, me poſter dans un coin, où ſans être apperçu, je pouvois facilement tous
                    découvrir. Je vis paſſer mon rival, je n'étois pas porté à lui rendre juſtice,
                    auſſi le trouvai-je bien peu digne d'entrer en concurence avec moi. La petite
                    perfide le ſuivit de près. Jamais elle ne me parut plus belle, je penſai
                    m'échaper &amp; courir lui reprocher ſa trahiſon, je me retins dans l'eſperance
                    de la voir bien-tôt confondue. </p>
                <p> La vieille Marquiſe ne ſe fit pas attendre, elle étoit bien informée; elle alla
                    droit à la Chambre où ils étoient, je compris par un geſte que me fit mon homme,
                    qu'il étoit tems d'arriver. Le Marquis le nez dans un manteau s'éloigne avec
                    autant de précipitatlon, que j'en mets à arriver. Colette en proye aux
                    invectives &amp; aux coups de la Marquiſe, eſt l'objet qui me frappe en entrant.
                    La furie de la Marquiſe me fait perdre ma fermeté, je ne vois plus que le péril
                    où étoit Colette, je me jet-te au-devant de la Marquiſe: qui êtes-vous, me
                    dit-elle, en ſe connoiſſant à peine, pour prendre la défenſe d'une petite
                    créature qui me débauche mon mari. Je lui contai naïvement mon hiſtoire en deux
                    mots, &amp; redoublai la confuſion de Colette que mon récit ſembla anéantir: je
                    vous plains, me dit la Marquiſe, vous êtes bien jeune, &amp; cette petite
                    coquine bien aimable. Fuyez Monſieur, il en eſt tems encore; après cet avis je
                    me retire, je ſouffrirois trop à ne vous en voir pas profiter. </p>
                <p> Que fis-je? je reſtai, mon triomphe ne me paroiſſoit pas complet. Je voulus
                    jouir à plaiſir de l'embarras affreux où Colette étoit plongée, je parcourois
                    toute ſa perſonne d'un air mépriſant, &amp; reſſentois une joye maligne à la
                    voir ainſi humiliée. </p>
                <p> L'Hôteſſe d'une chambre voiſine avoit tout entendu, elle arriva ſur ces
                    entrefaites &amp; ſe mit à ſermoner Colette, qui ne repartit que par ſes larmes. </p>
                <p> Il n'eſt pas queſtion de cela, dis-je à l'Hôteſſe: le Marquis collationne
                    ordinairement quand il vient ici avec Mademoiſelle, ſervez-nous ce que vous lui
                    avez reſervé, je vous payerai auſſi bien que lui. Oh! Monſieur, me dit
                    l'Hôteſſe, je n'en doute pas, &amp; je vais vous obéir. C'eſt que je ne ſçaurois
                    paſſer de pareiles choſes ſous ſilence, &amp; un galant homme agiſſant comme
                    vous faites, méritoit plus de ménagement. Laiſſez-nous ſeuls, vous reviendrez
                    quand je vous appellerai. Soit, Monſieur, l'on ne vous fera plus attendre. </p>
                <p> Eh! bien Colette, que dois-je penſer de tout ceci, lui dis-je. Hélas, Monſieur,
                    je ne ſens que mon tort, &amp; puis c'eſt tout. Voilà donc votre réponſe
                    Colette. Qu'elle autre puis-je vous ſaire, Monſieur? &amp; de quel front vous
                    êtes vous déterminée à me tromper: ce n'eſt pas ma faute M. Comment perfide,
                    vous oſez me parler ſur ce ton? Vous êtes maître de mon ſort, &amp; vous pouvez
                    faire de moi tout ce qu'il vous plaira; car auſſi bien dans l'état où je ſuis,
                    je me ſouci peu de la vie; mais je vous le répete encore, ce n'eſt pas ma faute!
                    c'eſt la vôtre. Malheureuſe, m'écriai-je: qu'elle audace: Monſieur, me dit-elle,
                    toute en larmes, en ſe jettant à mes genoux; daignez m'entendre, l'aveu que je
                    vais vous faire me coûtera cher, mais je vous le dois. Je n'ai jamais aimé le
                    Marquis, il s'eſt ſervi de la violence pour m'obtenir; il a répandu ſes
                    bienfaits ſur ceux qui pouvoient l'empêcher de continuer à me voir, &amp; les a
                    mis dans la triſte néceſſité, en tenant tout de lui, &amp; pouvant changer leur
                    ſort d'un quart d'heure à l'autre, de me contraindre à le recevoir. Il me
                    flatoit de me donner de quoi paſſer le reſte de mes jours: voilà qu'elle étoit
                    ma ſituation avant de vous avoir connu. </p>
                <p> Depuis le hazard vous amene à la Ferme, je vous vois, je vous aime; vous me
                    dites que vous m'aimez, vous me le prouvez; vous me l'avez cent fois juré, que
                    je me plaiſois à recevoir vos ſermens. Dans la poſition où j'étois je ne pouvois
                    y répondre comme vous le ſouhaitiez. Oui j'étois capable de concevoir de
                    l'eſtime. Je n'attendois que le moment de vous déclarer ma malheureuſe
                    ſituation, pour vous prier de m'en tirer. </p>
                <p> Vous cherchez à m'abuſer, perfide: non me répondit-elle, après un aveu auſſi
                    honteux, je n'ai plus rien à eſperer. Souffrez pour la derniere fois que je vous
                    diſe que je vous aime. Répondez-moi cent fois que vous me haiſſez; mépriſez-moi
                    tout à plaiſir, chaſſez-moi avec ignominie: voilà ma Sentence, je la prononce,
                    je profite du tems que vous croyez me contraindre à vous voir. Hélas! c'eſt pour
                    la derniere ſois, elle fondit en larmes, &amp; ſe trouva réellement très-mal. </p>
                <p> L'excès de ſa douleur la juſtifia, tout fut pardonné, &amp; ſi je m'étois trouvé
                    aſſez libre pour en faire la réflexion, j'aurois béni, je crois, le moment où
                    j'avois tout découvert, tant la ſuite me fit de plaiſir. </p>
                <p> J'appellai du ſecours, l'Hôteſſe vint toute effarée; elle m'aida à la délaſſer,
                    &amp; la porter ſur un lit. Colette reſta plus de trois quarts d'heure ſans
                    ſentiment; à force de ſoins elle revint à elle. En ouvrant les yeux elle me
                    trouva à ſes genoux, la bouche colée fur ſa main: que faites-vous, me dit-elle,
                    eſt-ce là votre place? Laiſſez-moi périr, c'eſt la ſeule grace que je vous
                    demande, ſi vous daignez m'en accorder: vivez, lui dis-je, &amp; vivez pour
                    faire mon bonheur; partagez ma fortune, c'eſt toute la peine que je veux vous
                    mpoſer. Eſt-ce bien vous répliquat'elle qui me faites cette propoſition?
                    Penſez-vous à ce que vous m'offrez? Moi! partager votre fortune? Promettez-le
                    moi, lui dis-je, &amp; je ſuis ſatisfait; à ce prix j'oublierai tout. Hélas!
                    vous vous en ſouvenez encore, répliqua-t'elle, en pleurant, quel que ſoit mon
                    ſort, pourvû que je ne vous quitte pas, je me tiendrai très-heureuſe. </p>
                <p> L'Hôteſſe fut d'abord ravie en extaſe d'entendre nos propos; puis elle ſe mit à
                    pleurer auſſi en nous baiſant les mains. J'eus bien de la peine à m'empêcher de
                    rire de la part qu'elle prenoit à tout cela. Ah! le bon tems, s'écriat'elle, que
                    celui où vous êtes. Oh! cà, çà, je vais faire ſervir la colation, vous prendrez
                    bien quelque choſe &amp; la peti-te auſſi. J'engageai Colette à prendre un peu
                    de nourriture. Notre réunion fut ſincere, la ſuite m'en parut unique: d'en
                    entreprendre la peinture, j'y réuſſirois mal. Je m'arrachai des bras de Colette
                    le lendemain, pour retourner à Blemicourt; je la recommandai à l'Hôteſſe en lui
                    laiſſant de quoi ſe reſſouvenir de mes ordres. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXX. </head>
                <p> Les adieux de Blemicourt. </p>
                <p> Lemicourt me parut ennuyeux dès que j'y arrivai. Je ne ſongeai qu'aux moyens
                    d'en ſortir en dérobant le motif de mon départ. Je trouvai tout le monde inquiet
                    de mon abſence, &amp; chacun m'accabla de careſſe en me faiſant cent queſtions.
                    J'y ſatisfis tant bien que mal. Madame de Blemicourt commençoit à perdre la
                    tête, la petite Hugon ſe contenoit à peine; le Prieur qui étoit revenu de la
                    veille, me témoigna avoir été fort inquiet de mon abſence. Je ne fus ſenſible
                    qu'au chagrin que j'avois pû lui cauſer; étant trop préocupé d'ailleurs, pour
                    prendre part à celui des autres. J'en fis mine par politeſſe, &amp; ſur-tout à
                    la Dame de Blemicourt, que je ſentois avoir beſoin de ménager dans l'embarras où
                    je venois de me jetter. Je n'avois enviſagé que mon amour dans les promeſſes
                    faites à Colette: je poſſedois à la vérité par les bienfaits de la Blemicourt,
                    une ſomme plus que ſuffiſante pour me tirer des premiers pas de la fauſſe
                    démarche que je me propoſai; ce n'étoit pas aſſez, il falloit m'aſſurer de
                    l'avenir juſqu'à nouvel ordre. Je regardai la choſe comme un emprunt, dont je
                    ſentois bien devoir d'avance payer un intérêt bien dur, me promettant bien de
                    rendre le capital, dès que je me verrois maître de ma fortune. Je calmai de
                    cette façon ma délicateſſe, elle céda par arrangement à mon amour. </p>
                <p> J'appris que M. de Liſle &amp; ſon épouſe étoient partis avec le Baron. Le
                    Prieur étoit revenu muni de pleins pouvoirs, pour enchaîner à jamais M. Babouin
                    &amp; Mademoiſelle Hugon. Ils furent fiancés dès le foir même. Boiſcaré me
                    ménaça de leur épitalame, j'en eſquivai la lecture; je ne fus pas auſſi heureux
                    avec la Blemicourt, il me fallut ſans délai renouer notre dernier entretien; mon
                    projet m'y portoit. </p>
                <p> Que l'on me rende compte de la conduite que l'on a tenu pendant ſon abſcence
                    libertin, me dit-elle, en me donnant un petit coup ſur la joue. La Chaſſe a été
                    toute mon occupation Madame, lui répondis-je, en affectant beaucoup d'ingénuité;
                    la nuit m'a ſurpris, j'ai été trop heureux de trouver un azyle dans je ne ſçai
                    quel Hameau, dont je ſuis ſorti au lever de l'Aurore: je vous le paſſe pour
                    cette fois, continuat'elle, dorénavant je ne veux point que l'on découche;
                    ſouvenez-vous-en je vous prie, &amp; ne m'expoſez plus à paſſer de nuits auſſi
                    triſtes que la derniere; que d'inquiétudes vous m'avez donné, tout le monde a pû
                    s'appercevoir du déſordre où j'étois; valez-vous tous les chagrins que votre
                    abſence m'a fait éprouver? Voyez comme il reçoit tout cela, dit-elle,
                    s'appercevant que je baillois. Mille pardons, lui dis-je, en me remettant. Le
                    ſommeil m'accable malgré moi, &amp; j'ai toutes les peines du monde à le
                    vaincre. L'ennui y avoit autant de part que la fatigue que je pris pour excuſe.
                    Cela eſt décidé, ditelle, je ne veux plus que vous alliez à cette maudite
                    Chaſſe; elle vous donne un air mauſſade qui ne me revient point, entendez-vous.
                    Allez-vous repoſer, &amp; venez me trouver demain à mon lever. Quel ordre! je
                    promis, mon bonheur dépendoit de mon exactitude à le remplir. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXXI. </head>
                <p> Départ. </p>
                <p> Mon premier ſoin en m'éveillant fut de me dérober au plus vîte; j'allai tirer
                    Colette de l'inquiétude où je préſumois qu'elle devoit être plongée. Quelle
                    abſence pour deux amans nouvellement unis, qu'un intervalle de douze heures? Mon
                    retour diſſipa ſes craintes; &amp; ce qu'il y a de plus expreſſif confirma les
                    ſermens réciproques d'être l'un à l'autre à jamais: pour ſe mettre à l'abri des
                    recherches de l'oncle, &amp; des pourſuites du Marquis, je jugeai qu'il valoit
                    mieux que Colette déguiſée en Payſan, paſſa quelque tems chez le Braconier, dans
                    un Hameau plus proche de Blemicourt; juſqu'à ce que je puſſe trouver un prétexte
                    pour m'en retourner à Paris former l'établiſſement que je me propoſois. Je payai
                    le ſecret de l'Hôteſſe, le Braconnier par de nouvelle libéralités me fut acquis;
                    le tout arrangé, je partis ſur le champ, &amp; me rendis à l'appartement de
                    Madame de Blemicourt, elle m'avoit déja ſait chercher: quel homme, dit-elle, en
                    m'appercevant, jamais en place; avez-vous déja oublié ma défenſe. Je me ſuis
                    fait un devoir, lui répliquai-je de me ſoumettre aveuglement à vos ordres; ne
                    voulant pas troubler votre ſommeil, j'étois allé faire un tour de promenade;
                    jamais la campagne ne m'a paru plus belle l'idée du bonheur que j'y goûte
                    m'entretenoit dans une rêverie agréable, qui m'a fait porter mes pas plus loin
                    que je ne m'étois propoſé. Le fripon, ditelle, en ſouriant, qu'il ſçait donner
                    un bon tour à toutes ſes excuſes! bien différente des ſemmes, qui font conſiſter
                    leur plaiſir à tromper, j'aime à l'être; entretenez toujours mon erreur, &amp;
                    me dérobez ce qui pourroit la détruire. Je crains à tout moment de vous perdre,
                    je ſens que je n'y ſurvivrois pas: quelle femme, diſois-je, en moi-même! que
                    n'eut-elle été Colette, ou que n'en eut-elle eu les agrémens, je me ſerois fait
                    conſcience de la tromper; mais auſſi je pouvois lui dire, comme on le répe-te à
                    tant d'autres dans un ſens différent. Mon excuſe eſt dans vos yeux, ſi je ſuis
                    encore dans votre ſouvenir, compenſez tout Madame de Blemicourt, vous me rendez
                    juſtice, nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. </p>
                <p> Que ne promet-on pas, quand on reſſent un véritable amour! que ne promet-on pas,
                    quand on a des raiſons indiſpenſables à feindre! Les ſermens les plus forts
                    avoient été employés, pour perfuader à Colette que je n'épargnerois rien pour
                    m'aſſurer ſa poſſeſſion. Je fis plus encore pour me débarraſſer de la
                    Blemicourt, &amp; en tirer les ſecours qui m'étoient ſi néceſſaires. L'action
                    n'eſt pas louable, mais quand la mode en paſſerat'elle? </p>
                <p> J'éblouis la Dame par mes exagérations, elle étoit trop aveuglée pour en ſentir
                    le ridicule. L'Amour eſt la clef du coffre-fort, j'avois déja fait connoiſſance
                    avec lui, la Blemicourt me preſſa de ſi bonne grace, que je me laiſſai vaincre,
                    j'y pris une ſomme aſſez ſuffiſante, pour ne pas me mettre dans le cas de la
                    récidive du contrat qu'il me fallut faire. Mes deſirs étoient au comble, j'étois
                    aſſuré de Colette, l'image du bonheur que je me figurois, la préſence de la
                    bienfaictrice qui me le procuroit; tout concourut à rendre ma reconnoiſſance
                    éclatante. </p>
                <p> Je comptois reſter quelques jours encore, pour amener le dénouement; je ne
                    ſçavois comment m'y prendre, les réflexions ne m'en ſourniſſoient aucun moyen.
                    Le hazard me ſervit; une lettre de mon pere me tira d'embarras; il me marquoit
                    de retourner à Paris ſur le champ pour affaire preſſante, un parent dont il me
                    donnoit l'adreſſe, devoit me mettre au fait pour agir en conſéquence de ſes
                    ordres. Je montrai ma lettre, &amp; quelques raiſons que l'on put me dire je
                    fixai mon départ au lendemain. </p>
                <p> Babouin me témoigna combien il étoit mortifié de ne me pas voir un des témoins
                    de ſon bonheur. La petite Hugon voulut m'arrêter, je me fis honneur de la
                    circonſtance; elle fut la dupe de ma prétendue ſenſibilité, je lui devois les
                    apparences. La Blemicourt reçut mes adieux toute en larmes. Boiſcaré me fit
                    préſent de ſes ouvrages, le Prieur m'aſſura de ſon amitié que je mettois bien
                    au-deſſus. Je partis chéri de la Blemicourt, regretté de la petite Hugon; mais
                    au grand contentement de ſa mere, qui vit mon éloignement avec bien du plaiſir
                    ainſi que le MaîtreClerc. Pour M. Hugon, je ſuis sûr qu'il ne regretta que la
                    penſion que l'on lui faiſoit pour moi. Je l'ai aſſez pratiqué pour en juger
                    moi-même. </p>
                <p> Après mainte embraſſade je volai à Mantes rejoindre Colette, où le Braconier,
                    inſtruit de l'incident, s'étoit chargé de la conduire. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> CHAPITRE XXXII. </head>
                <p> Qui tire à la fin. </p>
                <p> Je paſſe la mauvaiſe nuit que nous eſſuyâmes dans la flotte, eſpece de galiote,
                    qui remonte de Mantes à Poiſſi: l'incident des Nourrices que je pris pour un tas
                    de linge ſale, la peur que me fit une d'elle en ſe retournant comme j'appuyois
                    mon pied ſur ſa croupe; les cris des nourriſſons qui nous étourdirent à diverſes
                    repriſes, l'inquiétode que me donnoit mon nouveau Domeſtique, que je conduiſis
                    enfin heureuſement juſqu'à Paris. </p>
                <p> Les détails du petit ménage me procuroient chaque jour de nouveaux agrémens; il
                    faut y avoir paſſé pour ſentir le plaiſir que l'on y goûte. </p>
                <p> Grace aux bontés de la Blemicourt, j'étois en état de me ſatisfaire. Colette
                    dont je devenois amoureux de plus en plus, me parut mériter que je me donnaſſe
                    des ſoins pour ſon éducation. </p>
                <p> Avant d'introduire les Maîtres, j'augmentai le train. Je m'aviſai d'une
                    Femme-de-Chambre: meuble critique en pareille ſituation, l'entretien en eſt à
                    charge; &amp;.... mais, c'étoit une eſpece de compagnie; je crûs qu'il étoit
                    même de la décence de l'introduire. Colette en fut flatée, cependant ſes talens
                    ne tarderent pas à ſe développer; la Femme-de-Chambre ne ſe contenta pas de les
                    admirer, elle fit ſentir à Colette, combien il étoit ſatisfaiſant d'en faire
                    uſage; on m'en fit la propoſition, par amour propre je topai; je repris quelques
                    liaiſons qui me mirent à même de contenter Colette &amp; ma vanité, je ne tardai
                    guere à ſentir ma faute. Chacun rechercha ma connoiſſance, &amp; voulut cultiver
                    mon amitié. Ah! Blemicourt que votre argent vous a bien vengé! il m'a fait de
                    ces admirateurs autant d'envieux de mon ſort. Alors la Femme-de-Chambre joua un
                    grand rôle. Plus adroite qu'intereſſée, elle m'inſtruiſoit des offres, j'allois
                    à l'enchere, je vis bien-tôt la fin de mes finances, il me fallut céder la
                    place, Colette m'honora de ſes regrets. Belle conſolation. </p>
                <p> Un jour que j'allois diſſiper mon chagrin, je rencontrai le Prieur, je ſuis
                    charmé de vous voir: j'ai bien des choſes à vous apprendre, me dit-il. D'abord
                    votre famille eſt fort irritée; mais tranquilliſez-vous, j'ai tout calmé par
                    l'incident que vous allez ſçavoir. Le Baron m'a inſtruit de vos menées, il ne
                    vous a pas perdu de vûe, gens appoſtés ne vous quittoient pas. C'eſt lui qui
                    vous a ſuſité tant de rivaux; enfin il eſt parvenu à vous faire prendre votre
                    parti; mais êtes vous guéri: je le crois, lui dis-je: vous ſoupirez encore,
                    repliqua-t'il. Venez avec moi, &amp; voyons s'il n'y auroit point de remede,
                    tout en marchant il m'apprit que ce prétendu Baron étoit une veuve fort aimable,
                    elle avoit été recherchée par un Gentilhomme de ſes voiſins, qui, voyant qu'elle
                    ne vouloit pas l'écouter, s'étoit déterminé à l'enlever, eſperant qu'elle
                    n'oſeroit après un coup d'éclat lui refuſer ſa main. Son projet manqua, la veuve
                    en eut vent; elle ſe déguiſe en homme, &amp; va au nom de ſon frere lui en
                    demander ſatisfaction; elle ſe bat, le bleſſe &amp; s'enſuit. Le frere &amp; la
                    ſœur étant jumeaux &amp; ſe reſſemblant parfaitement, il ne la reconnut. Etant à
                    toute extrêmité, il donna tous ſes biens à la ſœur en pardonnant au frere: la
                    Juſtice a voulu prendre connoiſſance du fait; mais l'on a prouvé que depuis
                    quelques mois, le frere étoit à ſon Régiment, nomément les jours qui ont ſuivi
                    &amp; précedé le combat; on l'a traité d'imaginaire, &amp; les pourſuites ont
                    ceſſé. C'eſt dans l'intervalle que la veuve déguiſée&amp; ſous le nom du Baron
                    eſt venue me joindre avec mon frere &amp; ſon épouſe; elle fut arrêtée, mon
                    frere étant en pays de connoiſſance la tirée facilement d'affaire, en faiſant
                    connoître ſon ſexe. A propos, j'ai vû Colette &amp; ſon époux; ils ſont enfin
                    mariés, &amp; font le meilleur ménage du monde; mon amour pour la veuve, les
                    épreuves que l'on m'a fait ſubir avant que d'y répondre, n'ayant nulle relation
                    avec le voyage que je m'étois propoſé d'écrire, je n'entrerai pas dans ces
                    détails. Il ſuffit au Lecteur le plus curieux de ſçavoir que j'épouſai la veuve;
                    &amp; qu'après avoir rendu l'emprunt fait à la Blemicourt, j'oubliai tout le
                    reſte. Béniſſant le ſort de m'être tiré heureuſement de toutes les eſcapades. </p>
                <p/>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
