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                <title ref="bgrf:53.33 wikidata:Q123255461 MiMoText-ID:Q1285"> Amilec: MiMoText edition </title>
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                    <title> Amilec, ou la Graine d'hommes. Par Monsieur Tiphaigne, Médecin de la
                        Faculté de Caen </title>
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                    <publisher> Bibliothèque numérique de Lyon </publisher>
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                    <title> Amilec, ou la Graine d'hommes </title>
                    <author> Charles-François Tiphaigne de La Roche </author>
                    <pubPlace> unknown </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1754</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1753</date>
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            <div type="titlepage">
                <p> AMILEC, OU LA GRAINE D'HOMMES. PAR MONSIEUR TIPHAIGNE, Médecin de la Faculté de
                    Caën M. DCC. LIV. </p>
            </div>
            <div type="liminal">
                <p> AUX SÇAVANS. </p>
                <p> Messieurs, </p>
                <p> Vous ſçavez que j'ai toujours eu pour vous tout le reſpect poſſible: c'eſt dire,
                    trop peu; mes ſentimens à votre égard ont été juſqu'à la plus haute admiration.
                    Toute mon ambition étoit de pouvoir un jour avoir un rang parmi vous; je ne
                    voyois rien au - delà de cet honneur. Que n'ai - je pas fait pour y atteindre?
                    Que de jours enſevelis dans l'ombre du Cabinet, que de nuits conſumées à la
                    lueur d'une lampe, que de Volumes parcourus, que de Syſtèmes mis ſur le métier! </p>
                <p> Vains efforts: mès yeux ne s'ouvroient point, ou s'ils s'ouvroient, ce n'étoit
                    que pour voir des obſtacles qui s'oppoſoient invinciblement à mes progrès, ou
                    des lointains où la vûe la plus perçante ſe ſeroit égarée. Enfin pour fruit de
                    tous ces travaux, il m'étoit reſté dans l'eſprit, que vous &amp; moi nous
                    tendions à des connoiſſances, auxquelles il n'eſt pas donné à l'homme de
                    parvenir. Je vous demande pardon, Messieurs, je m'étois trompé par réflexion, je
                    me ſuis déſabuſé par hazard. Mon erreur eſt excuſable; vous ne m'aviez pas
                    initié dans vos myſtères, vous ne m'aviez pas dit votre ſecret, vous ne m'aviez
                    pas indiqué la route qui conduit au ſanctuaire de la Nature.Autrefois je liſois,
                    je réflechiſſois. je combinois, je mettois mon eſprit à une torture qui en
                    fatiguoit les reſſorts, &amp; je n'apprenois rien. Aujourd'hui je me
                    tranquiliſe, je dors, je rêve &amp; je deviens ſçavant. </p>
                <p> Que ne l'ai - je ſçu plutôt, que pour faire des Syſtèmes &amp; des Découvertes,
                    il ne s'agiſſoit que de rêver philoſophiquement! Pourquoi, Messieurs, m'avez -
                    vous caché cet important myſtère? La République des Lettres y perd, pour le
                    moins, une demidouzaine d'Hypothèſes, &amp; je ne doute nullement que je n'euſſe
                    déja fait mon petit Monde, comme Epicure, Deſcartes &amp; quelques autres, ont
                    fait chacun le leur. </p>
                <p> Mais tout n'eſt pas encore perdu; je ſuis jeune &amp; j'ai tout le tems de
                    dormir. J'eſpére qu'en obſervant le régime que je me ſuis impoſé, je rêverai
                    ſouvent, &amp; que par ce moyen j'enrichirai le genre humain des connoiſſances
                    les plus curieuſes. En attendant, vous voudrez bien, Messieurs, que j'aye
                    l'honneur de vous expoſer le premier ſonge philoſophique que j'aye fait.
                    J'eſpére que vous daignerez l'accueillir favorablement, &amp; le mettre au rang
                    des vôtres. </p>
                <p> Qu'il eſt doux, qu'il eſt beau de rêver, quand nos ſonges peuvent éclairer
                    l'Univers &amp; immortaliſer notre nom! </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="chapter">
                <head> AMILEC, OU LA GRAINE D'HOMMES. </head>
                <p> IL y avoit ſept heures que j'étois enferme dans mon Cabinet. J'y étois
                    opiniàtrement colé ſur un Volume aſſez ample, où il eſt parlé de la génération.
                    Je le parcourus avec toute l'avidité dont eſt capable un homme qui ne ſçait
                    rien, &amp; qui brule d'apprendre. </p>
                <p> Que me reſta-t-il de cette étude? ce qui reſte de toutes celles de ce genre: des
                    doutes. Rebuté de ce pénible exercice, auſſi ignorant que je l'étois auparavant,
                    je jettai là le volume, &amp; me voilà à invectiver contre tout ce qui s'appelle
                    Phyſicien, Naturaliſte, Médecin, Philoſophe, &amp;c. </p>
                <p> O homme, m'écriai - je, que ta raiſon eſt défectueuſe, que ta pénétration eſt
                    peu active, que ta ſcience eſt-bornée! Tu entres par une voie obſcure dans la
                    vie, &amp; tu n'en ſors que pour te plonger dans une nuit encore plus profonde.
                    Tu te trouves ſur la terre, ſans ſçavoir comment on t'y a placé; tu y reſtes,
                    ſans ſçavoir quand tu la quitteras; tu la quittes, ſans ſçavoir où tu vas. </p>
                <p> Dans toi tu ne connois rien, hors de toi tu ne connois pas davantage. </p>
                <p> Tu te léves pourtant quelque - fois au milieu de nous, comme un Pédant au milieu
                    d'une troupe d'enfansia: "Qu'on ſe taiſe, dis-tu, &amp; qu'on m'écoute: je vais
                    prendre la chaîne des Etres &amp; la parcourir d'un bout à l'autre; je vais
                    dévoiler la Nature, &amp; vous faire voir quelle eſt la fabrique des plantes,
                    des animaux, des hommes, du monde entier". Hé-bien, parle, nous t'écoutons. Mais
                    à peine as-tu fait un pas, que tu te trouves environné de ténébres; tu te donnes
                    pour guide, &amp; tu t'égares à chaque inſtant; tu prétends nous faire voir la
                    vérité, &amp; tu ne nous montres que des chimeres. </p>
                <p> La barriére étoit ouverte, le champ étoit vaſte, j'aurois ſans dou-te porté fort
                    loin ces réflexions. </p>
                <p> Mais au milieu de ma boutade philoſophique, un ſentiment de laſſitude ſe
                    répandit fubitement ſur toutes les parties de mon corps, mes paupiéres
                    affoiblies ſe fermerent, ma tête appeſantie tomba ſur un tas de volumes in-folio
                    qui étoit à côté de moi, je m'endormis; je fis plus, je rêvai. Je crus voir
                    venir à moi un jeune homme d'une taille extrêmement avantageuſe, &amp; qui avoit
                    dans la phyſionomie quelque choſe au-deſſus de l'humanité. Je m'appelle Amilec,
                    me dit-il, je ſuis le Génie qui préſide à la multiplication de l'eſpéce humaine.
                    J'ai remarqué les embarras où tu viens de te trouver au ſujet de la génération;
                    j'ai eu pitié de ta peine, &amp; j'offre de te donner ſur ce point tous les
                    éclairciſſemens que tu peux ſouhaiter. </p>
                <p> Je voulus lui marquer toute la reconnoiſſance que je devois à tant de bonté.
                    Soit étonnement ou maladreſſe, je m'embarquai dans un aſſez mauvais compliment,
                    qu'heuſement il ne me donna pas le tems d'achever. Tréve de cérémonie, reprit -
                    il, puiſque tu veux t'inſtruire, prête ſeulement ton attention. </p>
                <p> Il eſt dans la Nature des Phénomènes uniques, continua Amilec, &amp; il en eſt
                    d'autres qui ſe reſſemblent en beaucoup de choſes. Les premiers ont des reſſorts
                    particuliers, les ſeconds ont des cauſes communes, &amp; s'opèrent à peu près de
                    la même manière. </p>
                <p> De tous les Etres qui t'environnent l'homme ſeul réflechit; raiſonne, agit
                    conſéquemment. Il y a donc dans lui un reſſort, un principe particulier, qui
                    pour être approfondi, doit être examiné dans lui-même, ſans qu'on en puiſſe
                    trouver aucun exemple ailleurs. </p>
                <p> Mais ainſi que l'homme, l'animal a du mouvement; il voit, il entend, il eſt ſain
                    &amp; malade. Voilà autant de phénomènes qui ſe reſſemblent dans l'homme &amp;
                    dans la brute. La cauſe eſt donc générale, le reſſort commun; qui le connoîtra
                    dans l'un, le connoîtra dans l'autre. </p>
                <p> De plus comme les hommes &amp; les animaux, les plantes naiſſent, vivent,
                    meurent; comme eux, elles croiſſent &amp; multiplient; tout cela eſt commun aux
                    uns &amp; aux autres, tout cela doit donc ſuivre certaines régles générales,
                    dont les variations ne ſont pas un objet. Ainſi quand on ſçaura comment
                    s'exécute la génération des plantes, on ſçaura à peu de choſes près, comment
                    s'opére celle des hommes &amp; des animaux. En général les plantes viennent de
                    graine, les hommes &amp; les animaux doivent en venir auſſi. </p>
                <p> Les graines des végétaux ſe font principalement remarquer dans deux ſortes
                    d'endroits. Dans les fleurs ou les parties de la fructification qui en ſont
                    comme le réſervoir, &amp; dans de petites cavités, de petits vuides qui ſe
                    rencontrent entre le corps de la plante &amp; ſon écorce. Celles qui ſe trouvent
                    dans les fleurs y ſont fécondées, y croiſſent, y mûriſſent &amp; tombent enſuite
                    ou ſont cueillies par les hommes. Celles qui ſe trouvent dans les petites
                    cavités à la ſurface de la plante, font plus de progrès, elles s'y développent
                    &amp; donnent bientôt naiſſance a d'autres petites plantes écuſſonnées en
                    quelque ſorte ſur la première &amp; qu'on appelle rejettons. Autour de ces
                    rejettons &amp; par la même méchanique, il en naîtra pluſieurs autres, &amp;
                    ainſi fucceſſivement.On voit par-là que ce qu'on nomme un arbre, un chêne par
                    exemple, n'eſt pas un chêne unique, mais un amas de pluſieurs chênes entaſſés
                    les uns ſur les autres. Tel eſt le progrès de la végétation, telle eſt dans les
                    plantes la deſtination des graines. </p>
                <p> Si les animaux étoient faits pour reſter immobiles, comme les plantes,
                    l'accroiſſement &amp; la multiplication des uns &amp; des autres s'exécuteroient
                    préciſément de la même manière. Mais les animaux doivent ſe mouvoir, doivent
                    agir. Il ne faut donc pas que ſur animal il s'implan-te pluſieurs autres
                    animaux, comme ſur une branche il s'implante pluſieurs autres branches: cela ne
                    pour roit ſe çoncilier avec le mouvement que chacun d'eux doit avoir. </p>
                <p> Cependant par une juſte conſéquence de la régle générale, il ſe trouve des
                    germes dans les animaux, comme il s'en trouve dans les végétaux. Ces germes ſe
                    font principalement remarquer ou dans des réſervoirs particuliers, qui ſont aux
                    animaux ce que les fleurs ſont aux plantes, ou vers la peau qui pareillement eſt
                    aux animaux ce que l'écoree eſt aux arbres. Les premiers ſe développent
                    lorſqu'ils ſont fécondés par l'approche des deux genres, il s'en forme d'autres
                    animaux: au lieu que ceux qui ſe rencontrent à l'habitude du corps, bien loin de
                    s'y développer, y prennent ſi peu de volume, que l'œil humain aidé du meilleur
                    microſcope peut à peine les appercevoir. Ils y reſtent quelque tems, tombent
                    enſuite ou ſe répandent dans l'air. Ce que nous diſons en général des animaux
                    doit s'entendre en particulier de l'eſpéce humaine. Il ſe trouve dans le corps
                    humain des germes, des graines, des rudimens d'hommes. Il y en a dans le
                    réſervoir qui leur eſt deſtiné dans les deux ſexes: il y en a d'autres qui
                    s'échappent par les pores de la peau. Mais ces germes, ces graines, ces rudimens
                    échappés aux hommes &amp; aux femmes, auroient - ils pareillement échappé à leur
                    deſtination? </p>
                <p> Deviendroient - ils abſolument inutiles, dès l'inſtant qu'ils ſe ſeroient portés
                    à l'extérieur du corps? La Nature eſt trop œconome pour ſouffrir une perte de
                    cette conſéquence. </p>
                <p> Nous ſommes une troupe de Génies dont l'emploi eſt de ſauver la plus grande
                    partie de ces ſortes de graines. On m'a confié en particulier celle des hommes
                    &amp; des femmes, &amp; l'on m'a ſubordonné nombre de Génies qui, ſous mes
                    ordres, travaillent à la recueillir. </p>
                <p> Nous ſommes à votre égard ce que vous êtes à l'égard des plantes. </p>
                <p> Vous autres hommes, vous ſemez, vous cultivez, vous recueillez des fruits; nous
                    autres Génies, nous ſemons, nous cultivons, nous recueillons les graines
                    d'hommes. Et comme un Jardinier ne réſerve en graine que les meilleures &amp;
                    les plus belles plantes de ſon jardin; de même nous ne recueillons de graines
                    humaines que celles qui nous ſont fournies par les hommes &amp; les femmes du
                    méri-te le plus diſtingué. </p>
                <p> Au reſte ne t'informe point de la nature de ces germes, non plus que de l'uſage
                    que nous en faiſons; e ne tarderai pas à t'en inſtruire. </p>
                <p> Sortons ſeulement de ce cabinet, j'ai eu ſoin d'aiguiſer ta vûe, tu vas voir
                    travailler à la moiſſon des germes humains. </p>
                <p> A ces mots Amilec ſortit, &amp; je le ſuivis. A peine avions - nous fait deux
                    pas, que je vis à peu de diſtance de nous, cinq ou ſix Génies occupés à
                    recueillir la graine d'hommes. Imaginez - vous un Phyſicien, qui avec toute
                    l'attention &amp; la ſagacité poſſible, s'occupe à ſonder le duvet qu'il
                    apperçoit ſur l'aîle d'une mouche; telle étoit à peu près l'attitude de chacun
                    de ces Génies moiſſonneurs. Il n'y avoit pas moyen de s'empêcher de rire;
                    j'allois éclater: j'en fus détourné par Amilec. A ta gauche, me dit - il, tu
                    vois un Génie qui recueille la graine d'un Officier, qui après un mûr examen, a
                    cru enfin qu'il n'étoit pas indigne d'un Militaire de penſer; &amp; qui en
                    conſéquence emploie à l'étude ces tems de repos que les autres donnent à la
                    diſſipation, ſouvent à la débauche.Plus loin on recueille précieuſement la
                    graine. d'un homme qui ne va prendre part à la joie de ſes amis, que quand il y
                    eſt invité, &amp; qui court de lui - même partager leur triſteſſe, &amp; leur
                    donner, ſans les offrir, les ſecours dont ils ont beſoin.A ta droite on
                    recueille la graine du Gouverneur d'un grand Seigneur. </p>
                <p> Il s'applaudit de ſes foins &amp; des heureuſes diſpoſitions de ſon Eleve; il
                    n'a employé que dix ans à lui apprendre à ſe taire. </p>
                <p> Vois-tu ces trois Génies occupés autour de cette jeune perſonne? devinerois - tu
                    bien pourquoi j'en fais cueillir ſi ſoigneuſement la graine? </p>
                <p> Cela me paroît ſimple, répondis-je, voilà une des plus belles femmes qu'on
                    puiſſe voir, ce ſeroit dommage d'en perdre un ſeul germe. Si la beauté eſt un
                    tréſor, repliqua Amilec, c'en eſt un que la vertu ſeule apprécie. Ne t'imagine
                    pas que ce ſoit préciſément pour deux beaux yeux que j'occupe trois Génies
                    autour de cette femme. Mais elle eſt mariée depuis cinq ans, elle a de l'eſprit,
                    de la beauté, de la jeuneſſe, enfin elle eſt de Paris, &amp; elle a toujours été
                    fidéle à un Mari qu'elle n'aime pas. </p>
                <p> En portant la vûe de côté &amp; d'autre, j'apperçus un Génie moiſſonneur qui
                    s'employoit à cueillir de la graine de Petit-Maître. Eh, quoi! </p>
                <p> Seigneur Amilec, dis-je avec étonnement, quel eſt votre but? quelle proviſion
                    faites-vous là? où voulez-vous tranſplanter cette engeance? </p>
                <p> nulle part, répondit Amilec: ce n'eſt point dans cette vûe que je fais ramaſſer
                    les graines de Petit - Maître. </p>
                <p> Mais quoique je me garde bien d'en réſerver aucune, elles ne laiſſent pas de
                    m'être utiles à quelque choſe. </p>
                <p> J'ai trouvé un ſecret pour épurer la graine de femme. Je fais jetter dans une
                    boëte pleine de graines féminines huit ou dix germes de PetitMaître: il s'excite
                    auſſi-tôt un mouvement inteſtin des plus violens. </p>
                <p> Quand il s'eſt appaiſé, &amp; que tout eſt en repos, on trouve dans la boëte,
                    autant de gros pelotons, qu'on vavoit jetté de germes de PetitMaître. Chaque
                    peloton s'eſt formé par une multitude de graines de femmes qui ſe ſont jettées
                    autour d'un germe de Petit-Maître, &amp; qui s'y ſont accrochées les unes aux
                    autres. Je fais ôter ces pelotons; &amp; je mets en réſerve le peu de graine qui
                    reſte dans la boëte. </p>
                <p> Les graines humaines, continua Amilec, ont chacune ſuivant leur eſpéce, des
                    propriétés ſinguliéres, dont toi-même tu auras bientôt lieu d'être ſurpris. Par
                    exemple, la graine de gens de Robe eſt pourvûe d'une qualité corroſive
                    extraordinaire. </p>
                <p> Si je n'avois le ſoin de faire jetter dans la boëte où elle eſt renfermée
                    quelques germes de Plaideurs, pour amuſer cette vertu famélique, je n'en
                    pourrois conſerver aucune; elles ſe rongeroient plûtôt les unes les autres, que
                    de ne pas ronger. </p>
                <p> Entre autres la graine d'Avocat a encore cela de particulier, qu'étant une fois
                    miſe en mouvement, au lieu de ſe porter comme tous les autres corps naturels, à
                    décrire une ligne droite, elle tend ſans ceſſe à décrire des lignes courbes
                    &amp; paraboliques.Depuis long-tems j'avois obſervé que la graine de Chirurgien
                    préſentée à celle de Médecin prenoit un mouvement d'efferverſcence des plus
                    violens. Auſſi a - t - il reſulté de ce choc (ſuivant les régles de l'art) une
                    graine amphibie <ref target="#N01"/> , qui, comme tu ſçais, tient &amp; de celle
                    de Médecin &amp; de celle de Chirurgien, mais qui eſt pire que l'une &amp;
                    l'autre.Si j'entrois dans le détail de toutes les propriétés des germes humains,
                    je ne finirois jamais. Je veux te faire voir mon magaſin; partons, chemin
                    faiſant je t'inſtruirai de ma miſſion, de mes travaux, de l'uſage que je fais de
                    la graine d'hommes. En achevant ces mots, Amilec s'élança avec légéreté dans
                    l'air; je me ſentis, non ſans étonnement, tranſporté à ſes côtés; nous ne
                    marchâmes pas, nous volâmes vers le magaſin. Le croiras-tu, reprit Amilec,
                    cet-te multitude innombrable de Tourbillons, de Soleils, de Terres habitables,
                    qui compoſent ce vaſte Univers, tout cela (non tu ne le croiras jamais) tout
                    cela a été autrefois contenu dans un grain dont la groſſeur égaloit à peine
                    celle d'un pois. Le développement s'en eſt fait peu à peu, mais il n'eſt pas
                    encore terminé. Il eſt bien des mondes que l'on peut comparer à de jeunes
                    plantes qui ne commencent, pour ainſi dire, qu'à germer. Ces amas d'Etoiles, ces
                    taches blanchâtres que vous autres habitans de la Terre appercevez dans la voute
                    des Cieux, &amp; que vous appellez voies de Lait, ne ſont autre choſe que des
                    paquets de petits mondes, qui ne ſont ſortis de leur coque, que depuis ſoixante
                    ou quatre-vingt ſiécles. Ils vous paroiſſent fort rapprochés les uns des autres,
                    &amp; ils le ſont en effet, parce qu'ils n'ont pas encore pris beaucoup
                    d'accroiſſement, &amp; qu'en conſéquence ils occupent aſſez peu d'eſpace. </p>
                <p> Bien plus, notre monde en particulier, notre tourbillon, quoiqu'entiérement
                    développé, n'a pas encore atteint à ſa dernière perfection. </p>
                <p> Les planettes ſont, comme perſonne ne l'ignore, autant de terres habitables;
                    mais il leur faut un certain degré de maturité, pour qu'elles puiſſent être
                    peuplées, &amp; toutes ne ſont pas encore parvenues à ce degré. Ces différentes
                    Terres ſont comme autant de groſſes pommes qui quoiqu'attachées au même arbre,
                    ne mûriſſent pas toutes à la fois. </p>
                <p> Mercure étant le plus proche du Soleil, a mûri le premier; enſuite Venus, puis
                    la Terre. Dès que Mercure fut mûr, j'y fus député avec les germes primordiaux
                    des hommes.ParParvenu à cette Planette, je ſemai, je cultivai, je recueillis de
                    nouvelles graines d'hommes. Enſuite je paſſai dans Venus, quand j'eus appris par
                    le moyen de quelques Couriers que j'y avois envoyé pour reconnoître le Pays, que
                    ſa maturité étoit parfaite. Je ſémai de nouveau, je peuplai cette Planette, je
                    fis une nouvelle proviſion de graines. Enfin je partis de Venus il y a environ
                    ſept à huit mille ans, &amp; j'arrivai ſur la Terre où j'ai continué de ſemer
                    &amp; de moiſſonner. Maintenant je ſuis ſur le point de partir pour Mars, dont
                    la maturité s'avance fort; de-là j'irai m'établir dans Jupiter; enfin je finirai
                    ma carriére par Saturne, qui, d'ici à plus de douze mille ans, ne ſera en état
                    d'être habité... </p>
                <p> oui, je compte que pour le moins il lui faudra encore ce tems pour mûrir, car
                    comme tu ſçais, il eſt extrêmement éloigné du Soleil. </p>
                <p> Pour ces petites Terres qui tournent autour des autres, &amp; que vous appellez
                    Lunes ou Satellites, je ne me donne point la peine de m'y transporter moi-même
                    pour les peupler; j'y envoie mes Lieutenans. Il y a quelques cinq cens ans que
                    j'envoyai le Génie Zâmar à votre Lune avec bonne proviſion de graine d'hommes.
                    Je ne doute pas qu'aujourd'hui la multiplication de l'Eſpece n'y ſoit ſur un bon
                    pied; je ſuis ſurpris de n'en pas recevoir de nouvelles, j'en attends de jour en
                    jour. </p>
                <p> Tandis qu'Amilec parloit, nous traverſions les airs avec une extrême rapidité.
                    Notre voiture, de quel-que nature qu'elle fût, étoit trèsdouce; point de cahot,
                    point de ſecouſſes; mais la volubilité d'un pareil Equipage porte toujours un
                    peu à la tête. Enfin nous arrivâmes au magaſin. Repréſentez-vous un appartement
                    fort vaſte; les murs revêtus de tablettes &amp; de boëtes étiquetées; le milieu
                    occupé par une grande table chargée de petits ſacs, de paquets, de cornets de
                    papier; de tous côtés, des Ouvriers actifs qui s'empreſſent à vanner, cribler,
                    tamiſer, embaler; c'eſt l'intérieur du magaſin d'Amilec. </p>
                <p> Vous autres hommes, me dit - il, vous croyez que les Génies ne penſent qu'à ſe
                    réjouir, &amp; que leur vie doit être un tiſſu de délices. Juge des autres par
                    mes Officiers &amp; par moi, &amp; rends plus de juſtice aux Puiſſances
                    céleſtes. Tu viens de voir combien de diſcernement, d'attention, de patience il
                    faut pour recueillir la graine d'hommes; tu vois par les mouvemens que ſe
                    donnent des Génies ouvriers qui travaillent dans ce magaſin, quel ſoin il faut
                    apporter à ſéparer le bon grain, des mauvais germes qui ne manquent jamais de
                    l'offuſquer, malgré toute l'attention &amp; la ſagacité des Génies moiſſonneurs.
                    Mais ſi l'on a beaucoup de peine à recueillir &amp; à purifier ces graines, on
                    n'en a pas moins à les conſerver. </p>
                <p> La trop grande humidité les corrompt, la trop grande ſéchereſſe les extenue, une
                    chaleur trop violente diſſipe l'eſprit qui doit un jour les vivifier, un froid
                    trop conſidérable les gêle &amp; détruit leur organiſation, le grand air les
                    altère, le défaut d'air les ſuffoque; il faut donc les tenir dans un certain
                    milieu, &amp; ce milieu eſt difficile à ſaiſir. Elles ſont encore ſujettes à un
                    autre inconvénient, les cirons les attaquent. L'autre jour, je ne ſçai par quel
                    hazard, j'ouvris cette boëte qui porte pour étiquette, graine de Conquérans;
                    quelle fut ma ſurpriſe, quand au lieu de trouver des graines en bon état, je ne
                    trouvai preſque que de la pouſſière! Les cirons avoient attaqué la ſource de la
                    grandeur d'ame. Plus des deux tiers de mes Héros ou étoient réduits en poudre,
                    ou avoient ſervi de pâture à ces petits inſectes: c'étoit une déſolation. Tel
                    qui devoit un jour faire la terreur des Rois, n'avoit pu réſiſter à la dent
                    meurtrière d'un ciron. Que de lauriers moiſſonnés avant le tems, que de
                    triomphes manqués, que de révolutions étouffés, quelle perte pour l'Iliſtoire
                    univerſelle de Mars! Les plus grands événemens qui devoient ſe ſuccéder dans
                    cette Planète, étoient enchaînés l'un à l'autre par des liens dont une graine de
                    Conquérant étoit le nœud; un ciron à rongé ce nœud, &amp; dans le même moment
                    tout l'appareil s'eſt écroulé, tout a diſparu, Lequel aimes-tu mieux de rire ou
                    de pleurer de l'énorme petiteſſe, où ſe réduiſent les plus grandes chofes, quand
                    on les rapproche de leur origine. Quoiqu'il en ſoit, dans cette affaire entre
                    les Cirons &amp; les Conquérans, preſque tous mes Alexandre, mes Céſar, mes
                    Charles XII. &amp; beaucoup d'autres ont été détruits, Et en cela je ne ſçai ſi
                    j'ai perdu ou gagné, ſi je dois me plaindre ou m'applaudir. De quoi me
                    plaindroisje en effet? de ce qu'il ne me reſte peut-être pas de quoi détruire
                    dix, Villes par an? de ce qu'il n'y aura peut-être dans Mars, que de ces hommes
                    peu Héros, qui vivent en paix avec leurs voiſins? de ce qu'il ne s'en trouvera
                    peut - être pas un ſeul capable d'aſſembler les uns pour aller égorger les
                    autres? En vérité je penſe que quand on n'a à s'affliger que de pareilles
                    choſes, on ne doit pas être inconſolable. </p>
                <p> Je le veux, repris - je, mais il eſt toujours fâcheux que des Puiſſances
                    céleſtes prennent tant de peine à amaſſer une nourriture délicate à de
                    miſérables cirons, &amp; qu'un animal ſl vil &amp; ſi mince puiſſe ſe flatter de
                    détruire en moins d'une ſemaine vingt Alexandres &amp; autant de Céſars, ſans en
                    être plus gras. Au ſurplus, Seigneur Amilec, il me paroît que vous pourriez vous
                    épargner bien des travaux. Prenez ſur la terre deux ou trois graines d'homme
                    ſeulement, choiſiſſez-en de prolifiques &amp; de bon rapport, vous aurez avec le
                    tems de quoi peupler Mars tout entier. Tu es admirable, repartit vivement
                    Amilec; va dire au Laboureur qui ſeme: „Pourquoi vous mettre tant en dépenſe?
                    remportez chez vous cette multitude de graines que vous prodiguez à la terre.
                    Une ſeule vous ſuffira, avec le tems vous en couvrirez toutes vos terres".
                    Combien de ſiécles ne me faudroit-il pas..... </p>
                <p> Amilec fut interrompu par un Génie moiſſonneur qui entra bruſquement en diſant:
                    "S'en mêle qui voudra, pour moi j'y renonce. J'aimerois autant chercher la
                    vérité parmi les Philoſophes. Parce que vous me connoiſſez un peu de talent,
                    vous m'accablez de tout ce qu'il y a de plus difficile. Quelle peine n'ai - je
                    pas eue à vous pourvoir de graines de Juges irréprochables? Ne méritois-je pas
                    bien de prendre un peu de repos, après avoir rempli une auſſi pénible miſſion?
                    Au contraire, il faut maintenant vous trouver de la graine d'Eccléſiaſtiques,
                    qui foit de bon aloi. Où voulez-vous que j'en prenne? Il n'en eſt plus: ou s'il
                    en eſt, elle ſe trouve confondue avec une multitude prodigieuſe de faux germes,
                    dont on ne peut la démêler. Vous croyez cueillir une bonne graine
                    d'Eccléſiaſtique, &amp; vous vous trouvez les mains pleines de graines de
                    Moines. Il falloit me donner cette commiſſion il y a dix ou douze ſiécles; je
                    vous aurois pourvu abondamment. Mais alors vous ne vous imaginiez pas pouvoir en
                    manquer, &amp; vous vous amuſiez à faire proviſion de graines de quelques filles
                    modeſtes, de quelques femmes vertueuſes, de quelques chaſtes veuves: vous ne
                    penſiez pas pouvoir jamais en avoir aſſez. Cependant le tems de la moiſſon des
                    germes Eccléſiaſtiques s'eſt paſſé; vous y avez penſé depuis, mais il n'étoit
                    plus tems". Après avoir ainſi harangué, le Moiſſonneur Eccléſiaſtique préſenta à
                    Amilec une très-petite boëte qui n'étoit remplie qu'à moitié, c'étoit tout le
                    fruit de ſa moiſſon. </p>
                <p> Amilec la reçut, &amp; lui dit: Allez, faites diligence &amp; ne perdez pas
                    courage. Si vous cherchez bien, vous trouverez encore de ces hommes pleins de
                    Dieu, de ces Savans qui ſe ſont toujours défiés de leur propre raifon, de ces
                    riches Prélats qui ne reçoivent que pour donner, de ces Paſteurs zélés que la
                    moleſſe n'endort point au milieu de leur troupeau. </p>
                <p> Les germes des Apôtres ne ſont pas encore épuiſés: vous en trouverez peu, mais
                    vous en trouverez encore. Ayant ainſi congédié le Génie grondeur, Amilec jetta
                    les graines Eccléſiaſtiques qu'il venoit de recevoir dans un tamis qui gardoit
                    le bon &amp; rejettoit le mauvais. Il agita le tamis, &amp; en même tems je vis
                    tomber pls de la moitié des germes qui y étoient contenus. Ceux-là étoient de
                    différentes couleurs, il y en avoit de noirs, de blancs, de gris, de bigarés.
                    Amilec continua de tamiſer, juſqu'à ce qu'enfin il tombât comme une grêle de
                    molécules ſectaires, qui ſe repouſſant l'une l'autre, ſembloient ſe marquer
                    l'averſion mutuelle &amp; le dédain qui devoit un jour les animer. Amilec fit
                    jetter au vent tout ce que le tamis avoit rejetté, &amp; mît le reſte en
                    réſerve. </p>
                <p> A peine la graine d'Eccléſiaſtiques fut-elle empaquetée, qu'il entra un autre
                    Génie moiſſonneur. Celui - ci avoit l'air extrêmement las; il plioit ſous le
                    poids d'un fac énorme &amp; rempli exactement. Quel eſt le genre d'homme qui
                    pullule ſi extraordinairement? demandai - je à Amilec. Ce ſac, me répondit - il,
                    eſt rempli de graines d'Auteurs. </p>
                <p> Que leur quantité prodigieuſe ne t'étonne pas; il y a peu de bons germes,
                    beaucoup de mauvais; ſéparer les uns des autres, eſt un de nos plus pénibles
                    emplois: tu vas être témoin. Il fit d'abord ouvrir une fenêtre qui donnoit du
                    côté du Midi, &amp; une autre qui répondoit au Nord Cependant quatre des plus
                    vigoureux Génies qui ſe trouverent là, ſe ſaiſirent du fond du ſac, comme s'ils
                    euſſent voulu le vuider, &amp; l'éleverent le plus haut qu'il leur fut poſſible.
                    Alors Amilec s'approcha &amp; lâcha le cordon qui tenoit le ſac fermé. La graine
                    en tomba tumultueuſement; &amp; je vis ſe former dans l'inſtant, comme un
                    torrent de pouſſière, que le vent qui entroit par la fenêtre ouverte du côte du
                    Midi emportoit au Nord. Ce nuage qu'entraîne le vent, me dit Amilec, eſt compoſé
                    pour la plus grande partie de graines d'Auteurs de Romans, de Poëtes manqués, de
                    Diſſertateurs frivoles, de faiſeurs de ces petits morceaux qu'on écrit ſans y
                    penſer, qu'on publie avec confiance, &amp; qui prennent on ne ſçait pourquoi. Le
                    vent, comme tu vois, a emporté preſque tout ce qui étoit contenu dans le ſac; à
                    peine en eſt-il reſté une milliéme partie, qui par ſon poids a réſiſté à
                    l'impreſſion de l'air. Mais de ce petit reſte même, il y en a encore beaucoup à
                    retrancher. En achevant ces mots, il reçut des mains d'un Génie qui étoit à côté
                    de lui, une petite boule, qui me parut d'or. </p>
                <p> Il plaça cette boule au milieu des graines qui étoient reſtées ſur l'aire; &amp;
                    j'en vis environ la moitié s'approcher fort rapidement du petit globe, &amp;
                    l'autre moitié s'en écarter avec autant de rapidité. J'appris qu'au centre de ce
                    globe il y avoit un germe de Sage, qui par des raiſons de ſimpathie &amp;
                    d'antipathie avoit la vertu d'attirer a lui la graine d'Auteurs ſenſés &amp;
                    d'écarter celle de ces Ecrivains téméraires, inquiets, ſéduiſans, dont le
                    dangereux talent eſt de rendre le vice aimable aux yeux des foibles, d'obſcurcir
                    ce qui paroiſſoit clair, &amp; de porter les ſemences du trouble au ſein même du
                    repos. Après que les graines ſe furent ainſi partagées, un Génie ramaſſa celles
                    qui s'étoient approchées du globe, un autre balaya celles qui s'en étoient
                    écartées, un troiſiéme apporta une boëte quarrée dont le couvercle étoit une
                    lame de métal très-mince. Voici, dit Amilec, la dernière épreuve où nous mettons
                    la graine d'Auteur. </p>
                <p> Lorſque la boëte fut placée ſur une table, on répandit ſur le couvercle le peu
                    de graine qui avoit réſiſté aux épreuves précédentes. Quelle fut ma ſurpriſe,
                    quand j'en vis tout-à-coup diſparoître plus des trois quarts! Il ne vous en
                    reſtera pas, dis-je d'un ton ému. Il en reſtera peu, reprit froidement Amilec,
                    mais elle ſera bien conditionnée. Cette boëte contient un germe de chaque Auteur
                    original qui a paru depuis qu'on ſe mêle d'écrire. Celles des graines répandues
                    ſur le couvercle, qui s'évanouiſſent &amp; diſparoiſſent ont été tirées des
                    Auteurs Plagiaires, Compilateurs, Commentateurs &amp; autres Ecrivains de ce
                    genre. </p>
                <p> Leur ſubſtance ne leur appartient pas en propre, mais aux germes originaux
                    contenus dans la boëte; chacun attire la ſienne, il n'en reſte plus aux germes
                    Plagiaires, ils s'anéantiſſent.Qu'il ſeroit à ſouhaiter, ajouta Amilec, que les
                    hommes euſſent le ſecret de reſaſſer les Ouvrages des différens Auteurs, comme
                    nous avons celui d'éplucher leurs graines! Que de peines épargnées aux ſtudieux! </p>
                <p> Que ces vaſtes Bibliothéques dont l'étendue vous effraye, ſe trouveroient
                    retrécies! Que les Sciences humaines ſe réduiroient à peu de choſes! La mémoire
                    la plus médiocre n'en ſeroit pas ſurchargée. </p>
                <p> Pendant qu'on empaquetoit la graine d'Auteurs qui avoit réſiſté à toutes les
                    épreuves dont je viens de parler, il entra un Génie qui fixa toute mon
                    attention. Je ne crus pas d'abord que ce fût un moiſſonneur, je ne le voyois
                    pourvû d'aucun ſac, ni d'aucune boëte. Il s'approcha d'Amilec, &amp; lui
                    préſenta un très-petit cornet de papier. Nous „ſommes fort heureux, dit - il,
                    „d'être à peu près pourvus de ce „qu'il nous faut de graines d'A„mans; je vous
                    avoue qu'il ne s'en „trouve preſque plus ſur la terre'. </p>
                <p> Rien ne me ſurprit tant que d'entendre parler ainſi ce moiſſonneur. </p>
                <p> Je l'interrompis, hé! d'où venezvous, mon bon Génie, où avez-vous vendangé? lui
                    dis-je d'un air un peu moqueur (car je commençois à me familiariſer avec les
                    Puiſſances céleſtes.) "J'ai vendangé dans „ton Pays, me repliqua - t - il d'un
                    „ton bruſque, je t'y ai vu &amp; je „ne me ſuis pas aviſé de recueil„lir de ta
                    graine''. A ces paroles, Amilec fit un éclat de rire, ſes Officiers l'imiterent,
                    je perdis contenance. Cela ne m'empêcha pourtant pas d'approcher le plus près
                    que je pus d'Amilec, &amp; de lui dire tout bas, vous avez là un mauvais
                    Ouvrier, il vient du pays du monde où l'Amour regne le plus ſouverainement.
                    Autant d'hommes que vous y rencontrez, c'eſt autant d'Amans. </p>
                <p> Qu'un Génie tende la main, la graine d'Amans va y tomber par milliers. </p>
                <p> Je ne ſçai à quoi s'amuſent vos moiſſonneurs quand ils perdent leur tems, mais
                    je ſuis très-ſûr que celui-ci s'eſt amuſé. Encore une fois, vous avez là un très
                    - mauvais Ouvrier. Pas tant que tu l'imagines, repartit Amilec. Il n'a pas
                    trouvé dans ton pays un auſſi grand nombre d'Amans, que tu le penſes. C'eſt
                    l'endroit du monde où l'on parle le mieux d'amour, &amp; où l'on aime le moins.
                    Connois-tu l'amour? Il en eſt de deux ſortes. Il en eſt un empreſſé, pétillant,
                    impétueux, qui parle beaucoup, &amp; dit toujours au-delà de ce qu'il ſent.
                    C'eſt un feu qui tient de l'étincelle, il en a la vivacité, l'éclat &amp; le peu
                    de durée. </p>
                <p> Il en eſt un autre tendre, timide, réſervé, moins brillant, mais plus ſolide,
                    moins parleur, mais plus ſincère, moins vif, mais plus durable. </p>
                <p> Il naît de la nature &amp; non du caprice, croît avec meſure, s'engage avec
                    choix, &amp; une fois uni à ſon objet, rien ne peut l'en détacher. </p>
                <p> Le premier ne mérite guère le nom d'amour, c'eſt celui de ton pays; le ſecond
                    n'y eſt preſque point connu. </p>
                <p> Ce Génie que tu accuſes de pareſſe, n'eſt point entré ici depuis plus de
                    cinquante ans. Il a employé ce tems au autour de tout ce qu'il y a d'Amans les
                    plus tendres. Tu vois combien la graine en eſt rare; à peine a-t-il pû remplir
                    ce cornet. Mais de ce petit nombre même, je ne doute pas que je ne ſois encore
                    obligé d'en mettre beaucoup à l'écart. </p>
                <p> Tandis qu'Amilec parloit, on lui préſenta un vaſe de criſtal, rempli d'une
                    liqueur très-limpide &amp; qui répandoit une odeur des plus ſuaves: Il ouvrit le
                    cornet qu'il avoit entre les mains, &amp; répandit dans le vaſe les graines
                    d'Amans, qui d'abord ſurnagerent toutes. Cette liqueur, reprit-il, eſt l'Eau
                    probatique des Amans. Quoique extrêmement volatile, elle conſerve ſa vertu fort
                    long - tems; &amp; je ne la renouvelle que de trois mille ans en trois mille
                    ans. Pour compoſer celle - ci, j'ai pris de la Matière éthérée, quatre onces; de
                    l'influence de la planette appellée Vénus, quatre gros; de la Matière
                    ſympathique ou tranſpirante de Léandre &amp; de celle de Héro, de chacune une
                    demilivre. J'ai rapproché les principes de ces trois fluides, &amp; il en a
                    reſulté cette Eau probatique. Vois - tu ces germes qui tombent les uns après les
                    autres au fond du vaſe? ce ſont les graines des vrais Amans. </p>
                <p> Elles ont beaucoup de rapport avec l'Eau probatique, elles s'en imbibent &amp;
                    enſuite ſe précipitent; ſemblables à des feuilles de Thé, qui ſe portent au fond
                    de la théyere, quand elles ont été imbibées de l'eau dans laquelle on les
                    infuſe. </p>
                <p> Pour les autres, elles reſteroient éternellement ſur la ſurface de l'Eau
                    probatique, ſans s'en impregner, fans ſe précipiter. Dans un quartd'heure on
                    ôtera &amp; on mettra au rebut celles qui ſurnageront, il y en aura plus de la
                    moitié; on fera ſécher les autres, &amp; on les mettra enréſerve.J'étois tout
                    étonné de ce que j'entendois &amp; de ce que je voyois. </p>
                <p> J'aurois juré que mon pays auroit fourni, en graine d'Amans, vingt magaſins tels
                    que celui d'Amilec. </p>
                <p> J'étois bien dans l'erreur. Ce qui ſe paſſoit ſous mes yeux m'engagea à faire
                    une petite ſupputation, &amp; tout bien combiné je trouvai que fur mille
                    Soupirans de ma chere Patrie, il y en auroit à-peu-près cinq ou ſix, dont la
                    graine pourroit ſe précipiter dans l'Eau probatique; le reſte ſurnageroit. </p>
                <p> Tandis que je faiſois mon calcul, j'apperçus un Génie qui agitoit &amp; ſécouoit
                    avec violence des graines renfermées dans un bocal de verre. </p>
                <p> Je m'approchai, &amp; lui demandai à quel deſſein il les ballotoit ainſi. Il
                    nous vient quelquefois, me répondit-il, des germes pourvus d'une qualité qui les
                    diſtingue des autres, mais qui ſont ſi extenués, que nous craignons avec raiſon
                    qu'ils ne puiſſent pas ſe conſerver. Pour obvier à cet inconvénient, nous les
                    amalgamons, comme tu vois, avec de la graine de Financier. Celle-ci à la vérité
                    manque de qualité diſtinctive, mais elle eſt bien nourrie &amp; regorge de ſuc.
                    Dans l'amalgame, les germes s'entre - communiquent ce qui leur manque. Le
                    malheur eſt que la graine diſtinguée perd de ſa qualité en prenant de la
                    conſiſtence, &amp; que la graine de Financier perd de ſa conſiſtence en prenant
                    de la qualité.A peine le Génie Amalgameur avoit achevé, qu'Amilec, qui avoit mis
                    la tête à la fenêtre, s'écria toutàcoup: Enfin nous aurons des nouvelles de la
                    Lune. Je vois venir un Courier que mon Lieutenant Zamar a ſans doute député vers
                    moi. </p>
                <p> Un éclair ne fend pas les airs avec plus de rapidité: en un inſtant le Génie
                    Courier fut aux pieds d'Amilec, &amp; lui remît une Lettre de la part de Zamar. </p>
                <p> A peine la Lettre fut-elle rendue, que les Génies qui ſe trouverent alors dans
                    le magaſin entourerent le Courier; &amp; chacun s'intéreſſant pour le travail
                    auquel il s'étoit occupé, ils lui firent tout à la fois mille queſtions plus
                    ſingulières les unes que les autres. Quelles nouvelles des Logiciens Lunaires?
                    Que j'ai eu de peine à en recueillir la graine dans ce pays - ci: je trouvois
                    aſſez de Logiciens ſubtils, je n'en trouvois preſque point de raiſonnables....
                    La Phyſique, comment va-t-elle à la Lune; ce doit être un charmant pays, pour
                    faire des Syſtêmes à per-te de vûe.... Et les protecteurs des gens de Lettres,
                    les Mecénes ont-ils bien pris; j'en ai recueilli tant de graines ſur la terre,
                    que l'eſpéce en a manqué.... Ils parloient tous en même tems, on ne s'entendoit
                    pas. Amilec les appella, ils s'approcherent &amp; firent un cercle autour de
                    lui. Alors il ouvrit la Lettre qu'il venoit de recevoir, &amp; lut tout haut ce
                    qui ſuit. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> ZAMAR à AMILEC, Grand- Maître de la Manufacture des Hommes, SALUT. </head>
                <p> ILUSTRE AMILEC, „IL y a, comme vous fçavez, cinq cens ans, que par votre ordre
                    je partis de la Terre, pour aller peupler la Lune. Le trajet fut de courte durée
                    &amp; des plus heureux. J'avois fait embaler avec tant de ſoin les graines
                    d'homme que vous aviez bien voulu me confier, que ſur toute la route je n'en
                    perdis pas une ſeule. </p>
                <p> „Mais quel fut mon étonnement, quand à mon arrivée dans la Lune, je trouvai
                    cette Plahette beaucoup plus peuplée à proportion, que ne l'étoit la Terre d'où
                    je partois! Surpris d'un évenement ſi ſingulier, je m'appliquai
                    très-ſérieuſement à en reconnoître la cauſe. Après bien des recherches je penſe
                    l'avoir trouvée; je vous en fais part. </p>
                <p> „Vous avez remarqué ſur la Terre, que la graine d'Etourdi a peu de conſiſtence,
                    qu'elle eſt volatile &amp; plus légère qu'un égal volume d'air. Dès qu'un grain
                    ſe détache du corps d'un homme de çette eſpéce, au lieu de tomber à terre comme
                    les autres, ou de reſter ſuſpendu à peu de diſtance, il s'éleve dans l'air,
                    ſemblable à ces exhalaiſons que la chaleur volatiliſe &amp; emporte dans
                    l'Atmoſphère. A meſure que la graine d'Etourdi s'éleve, à meſure elle ſe
                    deſſéche; &amp; plus elle ſe deſſéche, plus ſon poids diminue, plus elle a de
                    diſpoſition à continuer de monter; enfin quand elle eſt parvenue à la plus haute
                    région de l'air, elle entre dans la matière ſubtile, où elle reſte &amp; eſt
                    emportée, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, par les différens courans de ce
                    fluide. </p>
                <p> „Outre cela vous ſçaurez, Illustre Amilec, que l'air qui environne la Lune eſt
                    fort tenu, fort léger, fort vif, &amp; qu'il a beaucoup de rapport avec la
                    graine d'Etourdi. En roulant autour de la Terre, la Lune a rencontré ſur ſa
                    route quelques-unes de ces-graines diſperſées çà &amp; là dans la matière
                    ſubtile; ces graines par leur analogie avec l'air de la Lune, s'y ſont
                    fécondées, s'y ſont unies, s'y ſont accumulées &amp; ont formé différens amas
                    ſur la ſurface de cette Planette. Un coup de ſoleil favorable à l'incubation,
                    eſt ſans doute ſurvenu, &amp; voilà des germes qui s'ouvrent, des hommes qui ſe
                    développent, des habitans qui ſe répandent de toute part, &amp; les régions
                    Lunaires qui ſe peuplent. </p>
                <p> “Vous êtes trop bon Phyſicien, Ilustre Amilec, pour ne pas être ſatisfait de ces
                    raiſons. </p>
                <p> “Les graines d'hommes ne paroiſſent pas être les ſeules qui parviennent à la
                    Lune; il s'y en éleve de toute ſorte de plantes &amp; d'animaux, de façon qu'on
                    ne voit rien ſur la terre, dont on ne retrouve une image à la Lune. </p>
                <p> „Toutes ces graines ſe ſont fort épuiſées par le deſſéchement qu'elles ont
                    ſouffert dans le trajet: „auſſi leurs produits ont peu de conſiſtence &amp;
                    ſubſiſtent peu de tems. </p>
                <p> „La vie des hommes, entre autres, eſt ici de très - courte durée; on eſt à la
                    fleur de l'âge à dix ans, on commence à vieillir à vingt, à trente on eſt au
                    dernier période de la décrépitude. Mais cela n'eſt pas ſurprenant: rien, dit-on,
                    n'eſt aujourd'hui plus commun ſur la Terre que des vieillards de trente ans. </p>
                <p> „Il y a plus, &amp; ceci vous ſurprendra ſans doute, Illustre Amilec, il ſe
                    trouve dans l'air de la Lune certains corpuſcules contagieux qui attaquant les
                    végétaux &amp; les animaux, étouffent en eux toute vertu prolifique. De ſorte
                    que dans ce pays-ci, plantes, animaux, hommes, femmes, tout eſt ſtérile, aucun
                    être ne ſe reproduit par ſoi-même. </p>
                <p> „Ne croyez pas pour cela que rien puiſſe manquer à la Lune; la Terre y pourvoit
                    &amp; fourniroit en graines de toute eſpéce, ſurtout en graine d'Etourdi, dix
                    Lunes &amp; plus, ſi elle les avoit dans ſa ſphère. Au reſte les enfans écloſent
                    de côté &amp; d'autre ſur la ſurface de la Lune; &amp; on va les chercher &amp;
                    les cueillir dans certaines ſaiſons, comme ſur la terre on va dans les champs
                    chercher &amp; cueillir des champignons. </p>
                <p> „On diſtribue ces enfans trouvés à différens Particuliers, aux uns plus, aux
                    autres moins, ſuivant leurs facultés &amp; l'abondance de la recolte. Il eſt
                    ſingulier de voir le tendre attachement que ces peres de famille ont pour des
                    enfans qui ne ſont pas à eux, &amp; qui leur viennent ils ne ſçavent d'où. Mais
                    c'eſt un trait de la Providence, dont vous avez aſſez d'exemples ſur la Terre. </p>
                <p> „Sitôt que je me crus ſuffiſamment inſtruit ſur la manière dont la Lune s'étoit
                    peuplée &amp; continuoit de l'être, je fus curieux de connoître le génie &amp;
                    les mœurs de ſes habitans. Avec un peu de réflexion j'aurois pû le deviner, ſans
                    en faire aucune autre recherche. </p>
                <p> „Ces peuples tirent leur origine des graines d'Etourdi, &amp; pareille origine
                    doit beaucoup influer ſur eux. </p>
                <p> “Outre cela ils habitent une Planet te qui tourne ſur ſon centre, qui tourne
                    autour de la Terre, qui tourne autour du Soleil; il n'eſt pas poſſible que cette
                    multiplicité de tournoyemens n'affecte le cerveau, il n'eſt point de têtes qui
                    tiennent, il faut qu'elles tournent comme tout le reſte: auſſi s'en
                    acquittentelles bien. Rien de moins ſage que les habitans de la Lune. </p>
                <p> “Ils pouſſent l'extravagance juſqu'à croire qu'on ne peut être heureux ſans être
                    fou; &amp; ils regardent l'étourderie comme la plus utile qualité dont un homme
                    puiſſe être pourvû. En conſéquence on a établi dans la Lune des Ecoles de Folie
                    ou d'Etourderie, où l'on profite beaucoup; comme on a établi ſur la Terre des
                    Ecoles de Philoſophie &amp; de Sageſſe, où l'on ne profite guères. </p>
                <p> „Où vous êtes, IlLustre Amilec, on trouve l'eſprit humain trop borné, &amp; l'on
                    s'efforce de l'étendre: ici on le trouve trop étendu, &amp; l'on tâche de le
                    rétrecir. Les habitans de la Terre ſe plaignent &amp; diſent: Le plus grand
                    génie n'a qu'une petite ſphère; s'il s'y renferme, il reſte dans l'ignorance,
                    s'il en ſort, il extravague. Les Lunaires ſe plaignent auſſi, &amp; diſent:
                    L'eſprit le plus mouſſe eſt encore trop pénétrant, il voit trop de choſes, cela
                    le diſtrait l'inquiéte; nous ne ſommes pas faits pour connoître, nous ſommes
                    faits pour jouir. </p>
                <p> „Sur la Terre on exhorte les hommes à mépriſer tout, &amp; à ne ſe plaire à rien
                    de ce qui les environne: à la Lune on les exhorte à eſtimer tout, &amp; à
                    s'amuſer de tout. </p>
                <p> „Mais on a beau exhorter, il y a bien des choſes ſur la Terre qu'on mépriſe
                    &amp; qui plaiſent; à la Lune il y en a beaucoup qu'on eſtime &amp; qui
                    n'amuſent pas. </p>
                <p> „On s'égare ſur la Terre, parce qu'on veut trop approfondir les choſes; on
                    s'égare à la Lune, parce qu'on ne les approfondit pas aſſez. On eſt malheureux
                    ſur la Terre, parce qu'on n'eſt pas aſſez ſage: on eſt malheureux à la Lune,
                    (car la félicité ne ſe trouve nulle part) parce qu'on n'eſt pas aſſez fou. On
                    l'eſt beaucoup, mais il reſte encore un peu de réflexion, &amp; un peu de
                    réflexion n'eſt propre qu'à tourmenter. Pour être heureux, il en faut beaucoup,
                    ou il n'en faut point du tout. </p>
                <p> „Cependant les Lunaires courent après la félicité, aufſi-bien que les habitans
                    de la Terre, mais par d'autres routes. Leurs maximes tendent à émouſſer la
                    ſenſibilité pour les peines &amp; à aiguiſer le goût pour les plaiſirs: au lieu
                    que la Philoſophie des habitans de la Terre n'eſſaye de les rendre heureux,
                    qu'en tâchant de les engourdir au point qu'ils deviennent inſenſibles aux
                    peines, aux plaiſirs, à toute choſe. </p>
                <p> „Ici comme ſur la Terre on crie contre l'Amour, mais pour des raiſons bien
                    différentes. Sur la Terre on dit que l'Amour eſt l'écueil de la ſageſſe: à la
                    Lune on dit que c'eſt l'écueil de l'étourderie. En effet dès qu'un Etourdi aime,
                    ſon imagination ſe fixe, &amp; il commence à penſer, peut-être pour la première
                    fois. A peine, diſent les Lunaires, eſt-il donné aux Dieux d'être amoureux &amp;
                    étourdis en même tems. </p>
                <p> „Au reſte on vieillit beaucoup moins ici, que ſur la Terre, quoiqu'il n'y ait
                    point de Médecins; la juſtice s'y rend aſſez mal, comme ailleurs, quoiqu'il n'y
                    ait ni Avocats ni Commentaires ſur les Loix; on y voit peu de gens chaſtes,
                    quoique perſonne ne faſſe vœu de l'être. </p>
                <p> „Les Sciences n'y ſont ni fort eſtimées, ni fort cultivées. Il s'y rencontre
                    pourtant un aſſez grand nombre de Phyſiciens; mais ils n'oſent ſe donner pour
                    gens de Lettres, ils s'affichent comme Commerçans, &amp; s'appellent Marchands
                    de Phyſique. Or de ces Marchands, les uns le ſont en gros, les autres en détail.
                    Les Marchands de Phyſique en gros ſont des faiſeurs de ſyſtêmes. Ils partent de
                    quelques principes ſimples, mais féconds, &amp; de raiſonnement en raiſonnement
                    ils vous conduiſent à des connoiſſances qu'ils donnent pour merveilleuſes. Je
                    vous dirai a leur ſujet, Illustre Amilec, qu'ils pouſſent extrêmement loin
                    l'idée de la pluralité des Mondes. </p>
                <p> „Ils ſçavent que Mercure, Venus, toutes les autres Planettes &amp; leurs
                    Satellites, ſont autant de Terres habitées ou habitables. Ils ſçavent encore que
                    chaque Etoile fixe eſt un Soleil qui éclaire ſes Terres, comme le nôtre éclaire
                    les ſiennes. Mais outre cela ils prétendent que chaque globule d'eau ayant,
                    comme perſonne n'en doute, un mouvement de tourbillon, doit être un petit monde,
                    au centre duquel il ſe trouve un fort petit ſoleil, qui éclaire des terres
                    encore plus petites, placées à ſa circonférence; de manière que quand un
                    Philoſophe Lunaire avale un verre d'eau, il ſe regarde comme un animal
                    monſtrueux qui engloutit une multitude prodigieuſe de Soleils, de Terres, de
                    Lunes,nes, de Mondes. Bien plus, ce qu'un globule d'eau, ce qu'un monde aqueux,
                    diſent-ils, eſt à l'égard du nôtre, le nôtre peut l'être à l'égard d'un
                    troiſième. Il ſe peut faire que notre Soleil, nos Etoiles fixes, nos
                    Tourbillons, ne faſſent tous enſemble qu'une goûte de liqueur, que quelqu'animal
                    énorme &amp; habitant d'une Planette beaucoup plus immenſe que nous ne pouvons
                    l'imaginer avalera peut-être au premier jour. </p>
                <p> „Les Marchands de Phyſique en détail quittent, comme on dit, le tronc de l'arbre
                    pour s'attacher aux branches. Ils négligent le général, &amp; donnent toute leur
                    attention aux particularités. Une pierre, un ſel, un inſecte, un rien, c'eſt de
                    quoi les occuper toute leur vie. Donnez à quelqu'un d'entre eux un moucheron
                    &amp; un microſcope, voilà mon homme à lorgner, à décrire, à faire nombre
                    d'obſervations. Trois volumes ſeront bientôt le fruit de ſon travail: le premier
                    traitera de la tête du moucheron; le ſecond, du tronc; le troiſiéme, des pates
                    &amp; des aîles. Il pourra même, pour ne rien laiſſer à deſirer au Public,
                    donner un Supplément où il diſſertera fort au long ſur la manière de diſtinguer
                    le mâle d'avec la femelle. </p>
                <p> “En deux mots voici l'hiſtoire de la Phyſique Lunaire. On a commencé par
                    raiſonner, &amp; l'on ne s'en eſt pas bien trouvé; on a enſuite fait des
                    Expériences, &amp; l'on ne s'en eſt pas trouvé mieux. </p>
                <p> „Quelques-uns ont voulu &amp; raiſoner &amp; faire des Expériences en même tems,
                    mais ils ont été bientôt dégoutés par la lenteur de leurs ſuccès. </p>
                <p> „Ces gens qui aſſurent que le tout eſt plus grand que ſa partie, &amp; que
                    trois, moins un, égalent deux, ſe ſont préſentés aux Phyſiciens, &amp; leur ont
                    dit, vous ne ferez jamais que de fauſſes marches, ſi vous ne nous prenez pour
                    guides; voilà un compas &amp; des jettons, meſurez &amp; calculez, ſans quoi
                    point de ſuccès. On les a cru, on a bâti ſur leurs fondemens, on a imaginé des
                    régles fort claires, fort exactes, fort ſûres; mais quand on eſt venu à en faire
                    uſage, on s'eſt apperçû qu'à-peuprès elles n'étoient applicables à rien. Les
                    Phyſiciens Lunaires ont tenté une autre voie. L'ouvrage du Créateur leur
                    paroiſſant trop étendu, ils l'ont diviſé, comme une troupe d'héritiers diviſent
                    l'héritage qui leur eſt échû. Les lots faits ont été diſtribués entre eux; on
                    s'eſt retiré, on a travaillé. Mais quand ils ſe ſont raſſemblés, ils ont vû avec
                    ſurpriſe, que chacun parloit un langage particulier, &amp; qu'on ne s'entendoit
                    pas. „Outre cela ils n'ont rien gagné à diviſer &amp; ſubdiviſer l'appanage de
                    la Phyſique. Chaque partie, quelque retrécie qu'elle parût, devint imenſe ſous
                    les yeux de celui qui s'en étoit chargé. La Nature eſt l'Hydre de la Fable, on
                    lui coupe une tête, &amp; il en renaît ſept autres. </p>
                <p> „Un autre inconvénient, c'eſt que tous les Phénomènes imaginables ſont liés
                    &amp; forment une chaîne qu'on ne peut partager ſans la détruire. Un Phyſicien
                    qui n'étudie que ſa partie, ne peut l'approfondir. Elle tient à tout le reſte,
                    &amp; il ignore ces rapports. </p>
                <p> „Pour faire un vrai progrès, il faut être univerſel. </p>
                <p> „Au milieu de toutes ces difficultés, la derniere réſolution des Phyſiciens
                    Lunaires a été de continuer à faire des Expériences. </p>
                <p> Aſſemblons, ont-ils dit, des matériaux, quelqu'un viendra qui les mettra en
                    œuvre, &amp; bâtira le grand ſyſtême de la Nature. On a donc préparé les voies à
                    cet homme, mais il n'a point encore paru. Cependant les faſtes groſſiſſent, les
                    faits ſe multiplient, les expériences s'accumulent, l'eſprit s'en étonne &amp;
                    s'y perd, tout eſt déſeſpéré, à moins qu'il ne ſurvienne quelqu'Amphion qui au
                    ſon de ſa lyre anime ces aſſemblages informes de matériaux, &amp; conſtruiſe,
                    par enchantement cet édifice tant attendu. „On trouve encore ici, SeigneuR
                    Amilec, des Littérateurs en différens genres; &amp; actuellement il court par la
                    Lune trois Ouvrages qui font beaucoup de bruit. </p>
                <p> „Le premier a pour titre: Le Théatre de la vie humaine, ou Recueil de riens.
                    L'Ouvrage eſt d'un Auteur badin qui décompoſe en riant les choſes dont les
                    hommes ont la plus haute opinion, &amp; les réduit à rien. A peine ce Livre
                    eut-il vu le jour, qu'il parut ſuſpect &amp; fut mis à l'index. On aſſembla les
                    Fous les plus renommés, (c'eſt comme qui diroit ſur la terre, les Philoſophes
                    les plus célébres.) L'Ouvrage fut examiné étourdîment &amp; jugé de même. On
                    enferma l'Auteur, &amp; le Livre fut condamné comme pernicieux, diamétralement
                    oppoſé à la ſaine doctrine, &amp; totalement contraire au bien de l'humanité. </p>
                <p> „La cenſure porte en tête ces belles maximes: Nous connoiſſons aſſez la caducité
                    de ce qui aſt le mieux affermi, la petiteſſe des plus grands bommes, le néant de
                    toutes choſes. </p>
                <p> „Ces ſortes de réflexions qui naiſſent malgré nous dans nous-mêmes, ne nous
                    dégoûtent que trop de vie. </p>
                <p> „Nous en fournir de nouvelles, c'eſt achever de nous perdre, c'eſt rompre les
                    foibles liens qui nous attachent à la ſociété, c'eſt avilir à nos yeux nos amis,
                    nos femmes, nos enfans, nos concitoyens, le monde entier, c'eſt nous rendre
                    lnſupportables à nousmêmes. Heureux qui ne voit que le bon des choſes! Il a la
                    douceur de s'attacher aux bommes, ſans que leur méchanceté l'effraye, il adore
                    dans ſa femme une vertu dont la fragilité ne l'inquiéte point, il jouit des
                    biens ſans que leur peu de ſolidité l'e dégoute, &amp;c. </p>
                <p> „Le ſecond des Ouvrages Lunaires qui actuellement font le plus de bruit, eſt le
                    grand Dictionnaire Univserſel, oû l'on apprend à parler de tout &amp; à ne
                    raiſonner ſur rien; Ouvrage très-utile aux fainéans, &amp; dont aucun
                    demi-ſçavant ne fe peut paſſer. </p>
                <p> „Le troiſiéme eſt intituſé: Coup d'oeil ſur l'Univers &amp; tout ce qu'il
                    contient, où l'on démontre l'imbécillité de la Nature; par la bizarrerie; la
                    défectuoſité &amp; le peu de conſiſténee de ſes Ouvrages: par Ataman, Marchand
                    de Phyſique en gros &amp; en détail. “Cet Ataman eſt un home célébre à la Lune.
                    Il a un cabinet de curioſités naturelles oû ſe trouvent mille choſes
                    ſinguſièrès, &amp; entr'autres, Le corps d'un homme manque &amp; pétrifié dès
                    l'origine du concours des atômes. </p>
                <p> „Un fragment aſſez conſidérable de matière penſante. </p>
                <p> “Une petite cage faite avec des fibres cervicales, où ſont encloſes une douzaine
                    &amp; demi d'idées innées. „Une phiole de cryſtal qu'Ataman aſſure être pleine
                    d'Eſprits animaux. On ne les voit pas; mais il vaut autant les croire là, que
                    dans le cerveau &amp; les nerfs... </p>
                <p> „Sept pintes de Monades, meſure d'Allemagne. </p>
                <p> „Une Eſclabouſſure du Soleil, qui en ſaillit dans le tems qu'une Comête vint
                    mal-adroitement fondre ſur cet Aſtre. </p>
                <p> „Cinq Maſques compoſés de Natures plaſtiques. </p>
                <p> „Une Verge de fer très-pointue, qu'on oppoſe aux orages &amp; qui preſerve du
                    Tonnerre. </p>
                <p> „Le précieux Beaume. C'eſt une liqueur extraordinairement-ſubtile, quoique très
                    fixe. On prétend qu'elle a de l'analogie avec l'ame par ſa ſubtilité, &amp; avec
                    le corps par ſa fixité; &amp; qu'elle peut, en ſervant de lien à l'un &amp; à
                    l'autre, empêcher leur déſunion, c'eſt-à-dire, rendre l'homme immortel. </p>
                <p> „Une petite Boëte très-jolie &amp; très-riche, qui renferme les Principes des
                    trois Regnes &amp; la Pierre Philoſophale. Cette boëte n'eſt viſible que de
                    loin: plus on s'en approche, plus elle devient diaphane, &amp; enfin elle
                    diſparoît entiérement, dans l'inſtant même qu'on ſe croit à portée de la ſaiſir. </p>
                <p> „Un piége où l'on à ſurpris &amp; arrêté des Eſprits élémentaires, des Gas, des
                    Archées, des Ames végétatives ſenſitives.. </p>
                <p> „Une Bougie magique au moyen de laquelle on voit clair dans tout ce qu'il y a de
                    plus inintelligible, même dans le plein l'Atraction, les Affinités des
                    Chymiſtes, les Qualités occultes de la matière, les Controverſes des
                    Méthaphyſiciens, &amp;c. </p>
                <p> „Je n'en finirois pas, ſi j'entreprenois de détailler toutes les raretés qul ſe
                    trouvent dans le Cabinet d'Ataman. J'en reviens à ce qui concerne ma miſſion.
                    J'ai été long-tems, Illustre Amilec, à me réſoudre ſur un point, ſçavoir ſi je
                    m'employerois à augmenter le nombre des habitans d'un Pays auſſi peuplé que
                    celuici. Tout bien réfléchi, je réſolus de montrer à ces têtes légères des
                    hommes de poids &amp; de toute autre eſpéce que la leur. </p>
                <p> „Dans cette idée, me voilà à répandre de côté &amp; d'autre des germes de
                    différente nature. Pluſieurs ſiécles ſe ſont écoulés dans ce travail, &amp; j'ai
                    remarqué qu'en général la graine de femmes prend dans ce pays-ci tout au mieux. </p>
                <p> „La graine d'hommes n'y fait pas ſi bien à beaucoup près; cependant celle de la
                    plûpart des Poëtes s'y ſoutient. Pour ma graine de Sages, autant valoit-il la
                    jetter au feu, il ne m'eſt pas venu un ſeul homme qui penſe; en ſorte que les
                    choſes ſont à peu-près aujourd'hui ſur le même pied où elles étoient, quand je
                    ſuis arrivé. </p>
                <p> „Par tout ce que je viens de vous dire, Illustre Amilec, vous voyez que ma
                    préſence n'eſt pas fort néceſſaire à la Lune. Dès qu'il vous plaira me donner
                    vos ordres, je me rendrai auprès de vous; &amp; je remettrai au magaſin le peu
                    de graines qui me reſte, &amp; que je n'oſe plus confier à un terroir auſſi
                    ingrat. Je ſuis avec un entier dévouement, ILLUSTRE AMILEC, </p>
                <p> Votre très-zélé premier quartier de Lieutenant Lune de Mars, l'an Zamar. </p>
                <p> A la pointe gauche du cinq cens un de ma tranſmigration dans les Terres
                    Lunaires. </p>
                <p> PEndant qu'on liſoit la Lettre de Zamar, j'avois remarqué que le Courier Lunaire
                    me fixoit de tems en tems avec une attention qui à la fin m'inquiéta. La Lettre
                    lue, il ſe tourna du côté des Génies qui étoient à côté de lui; Quel eſt cet
                    homme, leur dit - il, que je retrouveparmi vous, &amp; que j'ai vu il n'y a pas
                    long-tems à la Lune? C'eſt un habitant de la Terre, lui réponditon, &amp; vous
                    ne l'avez aſſurement point vu là - haut. J'entends, repartit le Courier,
                    apparemment qu'il eſt du nombre de ces gens dont la graine légère s'éleve &amp;
                    va ſe développer à la Lune. J'y ai connu un de ſes enfans qui lui reſſemble ſi
                    fort, qu'en voyant le pere, j'ai cru voir le fils. Juſqu'alors j'avois ignoré
                    quelle eſpéce de graine je fourniſſois, Amilec ne m'en avoit rien dit; je
                    l'appris en ce moment &amp; je fus humilié. Mais j'apprenois en même tems que
                    j'avois un fils, cela me toucha, &amp; la tendreſſe paternelle l'emportant ſur
                    l'amour propre, je m'approchai du Génie Lunaire; Seigneur Courier, lui dis - je,
                    de grace dites - moi quelques nouvelles de cet enfant dont vous aſſurez que je
                    ſuis le pere. Quel eſt ſon âge? Quelles ſont ſes occupations? Quelle eſt ſa
                    fortune?Il eſt à la fleur de l'âge des Lunaires, répondit-il, mais il en jouit
                    peu: il s'eſt toujours appliqué à l'étude de la Nature, &amp; il commence à en
                    ſçavoir aſſez pour être convaincu qu'il- ne ſçait rien: la fortune ne lui eſt
                    pas favorable, mais il eſt aſſez étourdi pour ne pas s'en mettre beaucoup en
                    peine. En vérité, reprisje, voilà un fils qui reſſemble bien à ſon pere. Le
                    pauvre enfant! </p>
                <p> Je ſouhaiterois pourtant bien, Seigneur Courier, que ſon étourderie fût au moins
                    quelquefois tempérée par un grain de prudence. </p>
                <p> De la prudence, repliqua-t-il, de la prudence... Le Courier de Zamar rioit ſi
                    fort, qu'il ne pouvoit s'expliquer. Voilà, diſois-je en moi-même, un Génie dont
                    la tête a ſans doute un peu ſouffert à la Lune; il faut que la folie ſoit bien
                    contagieuſe dans ce pays-là. Enfin après avoir ri tout à ſon aiſe, il reprit; à
                    quoi bon de la prudence à la Lune, crois-tu qu'en réglant la conduite de ton
                    fils, elle le meneroit fort loin parmi les Lunaires? tu te trompes. La prudence
                    porte ſur cette ſuppoſition, que les hommes ſe comportent ſuivant les régles du
                    bon ſens. Un eſprit prudent &amp; clairvoyant combine ces régles avec les
                    différentes circonſtances des choſes, examine quelle doit être la détermination
                    des hommes, prévoit les événemens &amp; ſe met en état d'en profiter. A la Lune
                    on ſe conduit le plus irréguliérement du monde, le bon ſens n'y a aucun lieu, on
                    auroit beau méditer, on ne prévoiroit rien. Voilà pourquoi la prudence ſeroit
                    inutile à la Lune &amp; l'eſt ſi ſouvent ſur la Terre. Puiſque la ſageſſe n'eſt
                    bonne à rien, repris-je, que mon fils ſoit fou comme les autres; mais puiſſe ſon
                    genre de folie, le rendre heureux. </p>
                <p> Tandis que je m'entretenois avec le Courier de Zamar, Amilec s'étoit retiré un
                    peu à l'écart, apparemment pour réfléchir ſur ce qu'il avoit à faire. Il ne
                    tarda pas à prendre ſon parti: il donna ſes ordres pour le retour de ſon
                    Lieutenant. Enſuite il entama des réflexions phyſiques fur l'idée de Zamar au
                    ſujet de la manière dont la Lune s'étoit peuplée: il y ajouta des réflexions
                    morales ſur le génie, les maximes, les mœurs des hommes Lunaires, &amp; des
                    obſervations politiques ſur le mauvais Gouvernement qui devoit ſe trouver dans
                    un pareil Pays. Je l'écoutai, je m'ennuyai, je bâillai.Si la Lune eſt ſi mal
                    pourvûe en habitans, dis-je, dans le deſſein de détourner la converſation, en
                    récompenſe Mars ſera habité par des hommes uniques. Vous y porterez des graines
                    cueillies avec tant de diſcernement, épluchées avec tant d'attention, conſervées
                    avec tant de ſoin, en un mot des graines d'une ſi bonne nature, que je ne doute
                    nullement que la Fable du Siécle d'Or ne ſe réaliſe dans cette Planette. </p>
                <p> On le diroit, reprit Amilec, mais des meilleures ſouches il ſort ſouvent de
                    mauvais rejettons. Tu ne peux croire, par exemple, combien la graine de femmes
                    eſt ſujette à dégénérer &amp; à faire dégénérer celle d'hommes. Je fis cette
                    remarque dans Venus. Dès-lors je donnai les ordres les plus exprès à ce qu'il ne
                    me fût apporté de graine feminine, que celle qui auroit été recueillie ſur les
                    femmes les plus vertueuſes. Pour plus grande ſûreté, je recommandai à ceux de
                    mes Officiers que je deſtinois à cette partie de ma moiſſon, d'en recueillir peu
                    dans les grandes Villes, &amp; de s'occuper rarement autour des femmes de
                    Qualité, mais de ſe répandre dans les campagnes &amp; &amp; de moiſſonner parmi
                    les femmes d'un état médiocre. Mes ordres furent éxécutés de point en point; de
                    manière que quand je paſſai ſur la Terre, j'étois pourvu de la meilleure graine
                    de femmes qui fût au monde. Tu vois le peu de ſuccès qu'ont eu mes ſoins. J'ai
                    ſemé de la tendreſſe, &amp; il -m'eſt venu de la galanterie; j'ai ſemé de la
                    conſtance, &amp; il m'eſt venu de l'opiniâtreté; j'ai ſemé de l'économie, &amp;
                    il m'eſt venu de l'avarice; j'ai ſemé du bon ſens, &amp; il m'eſt venu de
                    l'eſprit, ſouvent quelque choſe de pire. Il ne faut compter ſur rien, encore
                    moins ſur la graine humaine, que ſur toute autre choſe. Actuellement que je te
                    parle, j'ai du Philoſophe parfait, du Métaphyſicien admirable, du Théologien à
                    l'épreuve, de l'Orateur aſſez pour peupler des régions entières; je ſemerai tout
                    cela, &amp; il ne me viendra peut-être que des gens à Syſtêmes, des Eſprits
                    forts, des Sectaires &amp; de beaux Diſeurs. On diroit que la Nature s'épuiſe:
                    s'il ſort encore quelque grand homme de ſes mains, c'eſt une fleur que le hazard
                    fait naître, malgré la rigueur des hyvers.Il en ſera des habitans de Mars, comme
                    de ceux de la Terre; il s'y trouvera du mauvais en abondance, du paſſable en
                    aſſez petite quantité, du bon preſque point. D'ailleurs ne te perſuade pas que
                    les graines que nous y devons porter, ſoient d'une telle nature qu'on n'ait rien
                    à y deſirer. Les perſonnes ſur leſquelles on les a cueillies, pouvoient, pour
                    une bonne qualité, en avoir trois ou quatre mauvaiſes. Je vais t'en donner une
                    preuve ſenſible. </p>
                <p> Un Génie qui par le diſcours d'Amilec prévoyoit ce qu'il avoit intention de
                    faire, ouvrit une caiſſe qui étoit ſous la grande table du magaſin, en tira une
                    baſſe de viole, la mit d'accord, &amp; la préſenta au GrandMaître. Enſuite il
                    plaça ſur la table pluſieurs boëtes remplies de germes, &amp; dont il avoit ôté
                    le couvercle. </p>
                <p> Cet inſtrument, reprit Amilec, eſt monté ſur le ton des paſſions, chaque ton
                    répond à chaque paſſion; de manière que ſi quelque principe de paſſion met un
                    germe a l'uniſſon d'un de ces tons, ce germe, par une néceſſité phyſique,
                    trémouſſera quand ce ton ſe fera entendre.Voici, continua - t - il, en pinçant
                    une corde, le ton de l'avarice. A peine un ſon obſcur eut-il frappé mes
                    oreilles, que je vis trémouſſer des graines que je n'aurois jamais cru à cet
                    uniſſon; c'étoit les germes de gens qui par leur état ſembloient avoir renoncé à
                    toutes les choſes de la Terre. Voici, continua encore Amilec, le ton de la
                    jalouſie. Le ſon en étoit encore plus bas &amp; plus obſcur que le précédent;
                    &amp; en même tems, le diraije, je vis trémouſſer la plus grande partie des
                    graines de gens de Lettres.Un troiſiéme ton ſe fit entendre, c'étoit celui dé
                    l'orgueil. Beaucoup dé graines du nombre de celles qui étoient dans les boëtes
                    ſe trémouſſerent; mais ce qui m'amuſa le plus, ce fut les ſauts merveilleux que
                    je vis faire à quelques autres miſes au rebut, &amp; qui ſe trouverent dans les
                    balayures au coin du magaſin: je reconnus en même tems que c'étoit de ces germes
                    blancs, noirs, &amp; bigarés, dont j'ai déja parle. </p>
                <p> Enfin Amilec parcourut deux octaves &amp; demie, tant en vices qu'en vertus; il
                    n'y eut pas une graine qui n'entrât au jeu; &amp; ſi chacune ſautoit une fois
                    pour quelque vertu, elle ſautoit trois fois pour certains vices. </p>
                <p> Je joue un peu de la baſſe de viole, dis-je à Amilec, voulez-vous bien me
                    permettre de faire trémouſſer en meſure tous ces petits ſauteurs? Amilec y
                    conſentit, je pris l'inſtrument, je jouai une contredanſe. La baſſe étoit
                    toujours montée ſur le ton des paſſions, de manière que ſuivant que je
                    parcourois les différens tons de l'air que je jouois, différentes graines
                    entroient en danſe &amp; bondiſſoient, chaque claſſe à ſon tour; le tout en
                    meſure &amp; ſans confuſion. </p>
                <p> Ainſi je donnai le bal aux habitans futurs de Mars. Rois &amp; Bergers,
                    Philoſophes &amp; Ignorans, Grands &amp; Petits, tout danſoit, tout voltigeoit,
                    c'étoit une merveille. </p>
                <p> Ce ſpectacle me réjouiſſoit infiniment; &amp; je ne puis vous dire avec quel
                    plaiſir je voyois que d'un coup d'archet, je mettois en branle des Nations
                    entières. Cependant Amilec qui voyoit tout cela comme moi, voyoit encore quelque
                    choſe de plus. </p>
                <p> Tu as ſous les yeux, me dit-il, une image de la ſociété humaine. L'harmonie de
                    l'air que tu joues, ſe ſoutient par les rapports des tons qui le compoſent: de
                    même la ſocieté qui eſt repréſentée par la danſe méthodique des graines, ſe
                    ſoutient par les différentes paſſions qui agitent les hommes. Las de faire
                    danſer les germes humains, je remis la baſſe de viole entre les mains d'un Génie
                    qui étoit à côté de moi; on ferma les boëtes, on les remit à leur place. </p>
                <p> Je me levai, je fis un tour dans le magaſin, &amp; jettant les yeux de côté
                    &amp; d'autre, je conſidérois les proviſions du Grand-Maître de la Manufacture
                    des hommes. Voîlà donc, diſois-je en moi-même, le réſultat de toutes les
                    générations qui nous ont précédé, voilà le principe de tous les peuples deſtinés
                    à habiter-les nouveaux Mondes. Précieux dépôt de la Nature, j'ai l'avantage de
                    vous contempler. Le voile eſt déchiré, j'ai remonté à la ſource des Etres, &amp;
                    je les vois dans leur eſſence. Générations paſſées que vous vous êtes terminées
                    à peu de choſe! Races futures, que vous tirerez votre origine d'un principe
                    léger! Microſcôme, abrégé des merveilles de l'Univers, ô homme, que tu es petit
                    à mes yeux! </p>
                <p> Un germe échappé du néant entre des millions d'autres qui y retombent, ſe
                    développe &amp; tu prends naiſſance. Qu'il s'en eſt peu fallu que tu n'ayes
                    jamais exiſté! Mais à peiné as-tu paru ſur la ſurface de la Terre, que tu en es
                    effacé. Naître par hazard, ſouffrir par état, mourir par néceſſité, voilà la
                    carrière brillante que le plus ſuperbe des Etres doit parcourir.Amilec
                    interrompit mes réflexions; ſortons, me dit-il, allons nous aſſéoir ſur ce nuage
                    qui ſemble former un canapé du côté du Nord; là nous prendrons le frais, &amp;
                    je te ferai part des éclairciſſemens qui me reſtent à te donner ſur la nature
                    des germes humains &amp; ſur la manière dont ils ſe multiplient. Amilec ſortit,
                    je le ſuivis, nous allâmes du Nord, nous nous aſſîmes ſur le nuage; jamais je ne
                    fus plus à mon aiſe. Je gardois un profond ſilence: Amilec après s'être un peu
                    recueilli, jetta les yeux ſur moi: „On va aſſez ſouvent; „me dit-il, chercher
                    fort loin, ce qui eſt fort près, &amp; plus que perſonne, le Philoſophe tombe
                    dans cet inconvénient. Pour l'ordinaire la vérité eſt ſous ſes yeux, il n'auroit
                    qu'à ſe baiſſer &amp; la ſaiſir. Mais l'imagineroit-il là? Non ſans doute, il la
                    croit bien plus éloignée, ſon génie actif s'éleve &amp; ſa Philoſophie s'égare. </p>
                <p> „Combien d'écarts de cette eſpéce n'a-t-on pas fait au ſujet du fyſtême de la
                    propagation? Que d'opinions, que d'écrits, que d'erreurs entaſſées les unes fur
                    les autres! Rien n'eſt pourtant plus ſimple que la marche de la Nature dans la
                    régénération des êtres vivans: je vais en un moment t'en donner l'idée la plus
                    claire. </p>
                <p> „Figure-toi d'abord une eſpéce de cylindre creux, un très-petit tuyau dont la
                    partie ſupérieure eſt latéralement percée en quelques endroits. Imagine que ce
                    cylindre eſt un moule dans lequel il s'en forme ſucceſſivement pluſieurs autres
                    de la même figure &amp; percés de la même manière. Imagine de plus que chacun de
                    ceux-ci enfile chaque ouverture latérale du moule, &amp; y demeure attaché par
                    ſon extrémité inférieure. Imagine enfin qu'ils deviennent eux-mêmes autant de
                    moules, où il ſe forme de nouveaux cylindres qui ſe gliſſent à l'ordinaire par
                    les ouvertures latérales &amp; s'y fixent. </p>
                <p> „Tu vois déja que le premier cylindre doit être en quelque ſorte aux ſeconds,
                    comme le tronc d'un arbre eſt aux branches, &amp; que les ſeconds ſont aux
                    troiſiémes, comme les branches ſont aux rameaux. </p>
                <p> „Suppoſons encore que de nouveaux cylindres continuent de ſe mouler, de
                    s'engrainer les uns dans les autres, &amp; de ſe fixer au moyen d'une petite
                    éminence qui ſe trouvant à la partie inférieure de chaque cylindre, s'engage
                    dans une échancrure pratiquée à certain point de la circonférence de chaque
                    ouverture latérale. Suis auſſi loin qu'il te ſera poſſible, la formation, le
                    développement, l'arrangement ſucceſſif &amp; continuel de ces cylindres: que
                    penſes-tu qu'il doive arriver dans le progrès? De deux choſes l'une, répondis-je,
                    ou les cylindres en ſortant les uns des autres s'ajuſteront entre eux de manière
                    que dans la progreſſion ils ne ſe forment jamais d'obſtacles, &amp; pour lors
                    l'accroiſſement continuera toujours de ſe faire &amp; n'aura point de bornes; ou
                    bien ces mêmes cylindres ſe rencontreront &amp; ſe formeront des obſtacles
                    mutuels; pour lors leur jeu &amp; l'accroiſſement finiront, quand la réſiſtance
                    ſera égale à la force qui les pouſſe &amp; les emboëte les uns dans les autres;
                    &amp; de ces cylindres ainſi embarraſſés &amp; arrêtés dans leur progreſſion, il
                    réſultera des maſſes de différentes formes, ſuivant les différentes manières
                    dont ils ſe ſeront rencontrés. Mais de grace, Seigneur Amilec, où en voulez-vous
                    venir avec ces moules cylindriques? </p>
                <p> „Le voici, reprit-il; les germes des plantes, des arbres, des animaux, des
                    hommes même, ne font ou n'ont d'abord été chacun-autre choſe qu'un petit
                    cylindre tel que ceux dont je viens de te parler. Les Philoſophes les ont vûs,
                    mais ils n'ont reconnu ni leur configuration, ni la manière dont ils ſe
                    développent quand le principe de la fécondation vient à s'y appliquer. Tu as
                    déja une idée de l'une &amp; de l'autre. </p>
                <p> „Tantôt on a pris ces cylindres pour des rudimens de plantes &amp; d'animaux,
                    tantôt pour des vers, tout récemment on les a pris pour des molécules
                    organiques. Mais au vrai ce ne ſont que des tubules végétables, &amp; c'eſt le
                    ſeul nom que je leur donnerai dans la ſuite, ſoit que nous les conſidérions dans
                    les plantes, foit que nous les conſidérions dans les animaux. </p>
                <p> “Les tubules végétables différent principalement par leur figure, par le nombre
                    des ouvertures latérales, par les diſtances proportionnelles qui ſe trouvent
                    entre ces ouvertures. Cette figure, ces ouvertures, ces diſtances
                    proportionnelles ſont tellement diſpoſées dans les tubules des plantes, qu'il ne
                    s'offre nulle part aucun obſtacle capable d'empêcher le développement &amp;
                    l'accroiſſement continuel. S'il ne ſurvenoit point de corruption interne, un
                    germe placé ſur un point quelconque de votre globe, pourroit ſe développer,
                    s'élever, s'étendre, &amp; enfin former un arbre capable de mettre à l'ombre la
                    moitié de la terre. Mais cela n'arrive point, parce que tandis que de nouveaux
                    tubules ſe forment &amp; s'arrangent, les tubules primitifs vieilliſſent, ſe
                    gâtent, ſe corrompent, le tranſport des liqueurs eſt intercepté, l'arbre périt.
                    A peine a-t-il eu le tems de pouſſer languiſſamment quelques rameaux. </p>
                <p> „Si l'on ſéparoit les nouveaux produits de la végétation des anciens, &amp;
                    qu'on fournît à ceux-là un ſuc convenable, l'accroiſſement continueroit &amp;
                    fourniroit de nouveaux arbres, qui eux-mêmes, &amp; de la même manière,
                    pourroient en produire une multitude d'autres, &amp; ainſi à l'infini. C'eſt ce
                    qui arrive dans les greffes, les entes, les boutures, &amp;c. </p>
                <p> „Il n'en eſt pas ainſi des tubules végétables des animaux. Leur figure, les
                    ouvertures latérales, les diſtances proportionnelles ſont tellement diſpoſées,
                    que dans le progrès du développement, les produits ſe forment des obſtacles
                    mutuels, qui augmentant de plus en plus, mettent enfin des bornes à
                    l'accroiſſement. Une preuve de cela, c'eſt que ſi ces obſtacles ceſſent dans
                    quelque partié, (comme il arrive dans les plaies) le jeu des tubules ſe
                    rétablit, l'accroiſſement ſe renouvelle, les chairs ſe régénerent; &amp; tout
                    cela ſe termine, quand la plaie ſe deſſéche, c'eſt-à-dire, quand les tubules ſe
                    rapprochent, &amp; s'oppoſent à leurs progrès réciproques. „Mais ſi l'on coupe
                    un membre entier, une main, par exemple, à un homme, il renaîtra de nouvelles
                    chairs, mais il ne renaîtra pas une nouvelle main. Cela vient de ce que les
                    tubules végétables, ſans ſoutien, tombent les uns ſur les autres, &amp; par-là
                    ſe formant des obſtacles irréguliers, donneront lieu à la génération d'une maſſe
                    charnue pareillement irréguliere &amp; informe. Si au contraire ces tubules ſe
                    ſoutenoient par quelque cauſe que ce fût, &amp; gardoient dans leur progreſſion
                    un ordre régulier, la partie ſe régénéreroit en entier, par les mêmes cauſes
                    &amp; de la même manière qu'elle s'étoit engendrée dans la premiere
                    conformation: c'eſt ce qui arrive dans beaucoup d'animaux. Qu'on prive, par
                    exemple, une Ecreviſſe de l'une de ſes pates, il ne tardera pas à en reparoître
                    une autre. La coquille dont cet animal eſt revêtu, maintient l'ordre dans les
                    tubules végétables, &amp; empêche leur affaiſſement. </p>
                <p> „Bien plus, ſi dans pareille circonſtance la partie tronquée (la pate
                    d'Ecreviſſe par exemple) conſervoit le principe de vie, elle ſe fourniroit à
                    elle-même &amp; par la même raiſon tout ce qui lui manqueroit pour faire un
                    animal complet. La régénération des polypes découpés eſt une preuve manifeſte de
                    ce que j'avance. </p>
                <p> „Je vous entends, repris-je; on m'aſſuroit il y a quelques jours, que dans le
                    polype, le cerveau &amp; le cœur s'étendent tout le long du corps de cet animal.
                    Si l'on coupe le polype en deux, chaque portion ayant partie du cœur &amp; du
                    cerveau, conſerve le principe de vie. L'eau ſoutient les tubules végétables dans
                    un ordre régulier; chacune de ces portions doit donc ſe completer; le polype ſe
                    régénere, au lieu d'un on en a deux. </p>
                <p> „Quoique les tubules végétables des plantes, pourſuivit Amilec, ne ſe faſſent
                    jamais d'obſtacles capables d'arrêter le progrès de la végétation &amp; de
                    l'accroiſſement, ils s'en forment pourtant d'aſſez conſidérables pour s'obliger
                    les uns les autres à s'étendre à droite ou à gauche, à s'avancer en haut ou en
                    bas, en un mot à s'arranger de telle façon qu'il en réſulte certaine forme dans
                    la plante &amp; chacune de ſes parties. La même choſe arrive dans les tubules
                    végétables des animaux, mais les obſtaclescles vont plus loin, ils vont juſqu'à
                    mettre des bornes à l'accroiſſement.„La figure des tubules végétables, le nombre
                    &amp; la ſituation de leurs ouvertures latérales font varier les obſtacles; les
                    obſtacles font varier les formes; quelle ſource de variétés! Suivons-les de
                    degré en degré, commençons par les principales, &amp; déduiſons nos idées avec
                    le plus de méthode qu'il ſera poſſible. </p>
                <p> “Premiérement les tubules végétables ſe reſſemblent, aſſez pour produire chacun
                    un être vivant; mais ils different aſſez pour produire, les uns des plantes, les
                    autres des animaux. </p>
                <p> “Secondement les tubules dont chacun doit donner l'être à un végétal, ſe
                    reſſemblent aſſez pour produire tous des plantes; mais ils different aſſez pour
                    produire, les uns des plantes de telle famille, les autres des plantes de telle
                    autre. „Troiſiémement les tubules dont chacun doit donner l'être a un animal, ſe
                    reſſemblent aſſez pour produire tous des animaux; mais ils different aſſez pour
                    produire, les uns des animaux de telle eſpéce, les autres des animaux de telle
                    autre. </p>
                <p> „Enfin parmi les tubules des animaux, ceux qi fourmſſent la même eſpéce,
                    pourront encore différer aſſez pour cauſer de légeres variations dans leurs
                    produits. De-là dans les hommes, par exemple, la diverſité des tailles, des
                    traits, des phyſionomies, des tempéramens, des inclinations, &amp;c. “C'eſt
                    apparémment, repris-je, de quelqu'autre légère différence qui ſe trouve encore
                    entre les tubules végétables de chaque éſpéce d'animal, que vient la différence
                    des genres &amp; des ſexes. </p>
                <p> „Sans doute, repartit Amilec; &amp; tu rémarqueras à cet égard que l'individu
                    mâle fournit ſeul des tubules ou des germes mâles, &amp; que l'individu femelle
                    fournit ſeul les tubules femelles. Mais ni les uns ni les autres de ces germes
                    ne ſe développeront jamais, que la communication des deux genres, de quelque
                    nature qu'elle ſoit, n'ait précédé. La raiſon en eſt claire, mais pour te
                    l'offrir dans un plus grand jour, je reprendrai les choſes de plus loin..... </p>
                <p> Amilec fut interrompu par trois ou quatre Génies qui étoient venus vers lui avec
                    beaucoup d'empreſſement. </p>
                <p> Seigneur, dit l'un d'entre eux, Iſmel le Moiſſonneur Royal vient d'arriver au
                    magaſin; il eſt pourvu de tout ce qui eſt néceſſaire pour l'Election des Rois,
                    &amp; il nous a envoyé vers vous pour apprendre quel jour il vous plaira qu'on
                    faſſe l'épreuve de la graine de Souverain. Dès aujourd'hui, repondit Amilec:
                    voyez-vous ces nuages qui s'avancent du côté de l'Orient, qu'on fixe leur
                    mouvement, &amp; qu'on les prépare à l'ordinaire, je m'y rendrai dans un moment:
                    partez. Je ſuis charmé, continua-t-il, en m'adreſſant la parole, qu'il ſe
                    préſente une occaſion auſſi favorable de te faire voir ce qui ſe paſſe de plus
                    curieux &amp; de plus intéreſſant, mais en même tems de plus long &amp; de plus
                    pénible dans la récol-te des graines d'homme; c'eſt l'Election des Rois &amp;
                    l'épreuve où nous mettons la graine de Souverain. </p>
                <p> Les Génies qu'Amilec venoit de congédier, ne tarderent pas à porter ſes ordres.
                    Bientôt tous ceux qui ſe trouverent dans le magaſin, ſe rendirent aux nuages,
                    arrêterent leur cours &amp; mirent la main à l'œuvre. </p>
                <p> La diſtance étoit grande, je ne pouvois diſcerner ce qui ſe paſſoit, mais je
                    n'ai jamais vu travailler avec tant d'activité. Les uns rouloient à force de
                    bras des amas de nuages qui me paroiſſoient auſſi gros que de petites colines.
                    Les autres paroiſſoient s'employer à les applanir. J'en voyois ſortir
                    tout-à-coup du ſein d'une nuée entr'ouverte, &amp; s'y replonger auſſitôt.
                    Quelques - uns alloient &amp; venoient de côté &amp; d'autre, avec une célérité
                    que je ne puis vous exprimer; tout étoit en mouvement. </p>
                <p> Et comme la nouvelle s'étoit répandue qu'on alloit procéder à l'Election des
                    Rois, il arrivoit par pelotons de toutes les parties du monde, une quantité
                    prodigieuſe de Génies que leurs fonctions y appelloient, ou que la curioſité
                    attiroit. </p>
                <p> Les abeilles ne viennent pas en ſi grand nombre ſe réfugier dans leurs ruches,
                    quand le ſoleil obſcurci leur annonce une pluie prochaine. </p>
                <p> Cependant Amilec avoit repris le fil de ſon diſcours.„Dans le progrès de la
                    végétation, diſoit-il, il ſe trouve des tubules qui ſe détachent des autres,
                    &amp; ſont entraînés par le courant des humeurs qui circulent dans tous les
                    corps organiſés. Là par des preſſions reïtérées, par des frottemens ſucceſſifs,
                    par des lavages continuels, ils ſont amincis, aſſouplis, perfectionnés &amp;
                    enſuite dépoſés dans des réſervoirs particuliers, pour donner l'être à de
                    nouveaux germes, &amp; pour ſervir un jour à de nouvelles végétations. </p>
                <p> „Il ne faut donc pas t'étonner ſi les Obſervateurs ont apperçû des corpuſcules
                    mouvans, dans un ſi grand nombre de matières différentes. Ils en ont remarqué
                    dans des infuſions de plantes, de feuilles, de fleurs, de ſemences, auſſi-bien
                    que dans celles des matières animales; c'eſt que ces différens corps ſont
                    compoſés de tubules dont une partie a paſſé dans la liqueur de l'infuſion. Ils
                    en ont vu dans l'humeur ſeminale des femelles, auſſi-bien que dans celle des
                    mâles; la femelle fournit des cubules de ſon genre, comme le mâle en fournit du
                    ſien. Ils en ont trouvé dans le chyle; auſſi-bien que dans la ſemence; le chyle
                    n'eſt autre choſe qu'un débris de végétaux &amp; d'animaux. Ils en ont découvent
                    qui reſſembloient à des filamens arrangés en forme de ramifications; il s'étoit
                    détaché du végétal ou de l'animal, des branches entières de tubules encore
                    emboëtés les uns dans les autres. Ils ont obſervé que ces rameaux fourniffoient
                    dans la ſuite une multitude de petits corps mouvans; ces branches ſe
                    décompoſoient &amp; les tubules ſe ſéparoient &amp; s'éparpilloient ſous leurs
                    yeux. </p>
                <p> „Peut-on avoir vu tout cela, &amp; n'avoir pas reconnu les tubules végétables? </p>
                <p> “Mais il ne ſuffit pas d'un tubule pour opérer une végétation, il faut une
                    matière propre à ſe jetter en moule &amp; à en former de nouveaux. Les plantes
                    reçoivent cette matière de la terre, &amp; les ſucs qu'elle leur fournit étant
                    par eux. </p>
                <p> „mêmes trop groſſiérs, il faut qu'ils ſoient préparés par une eſpecé de
                    fermentation qu'il ne faut pas confondre avec celles des Chymiſtes. </p>
                <p> „Ils la ſubiſſent à l'approche d'un certain levain prolifique contenu dans les
                    tubules végétables. </p>
                <p> „Beaucoup de raiſons prouvent l'exiſtence de ces levains, une ſeule peut en
                    convaincre. Les ſaveurs, les odeurs, les émanations, principes qu'on retire des
                    plantes qui ont été cultivées dans le même terroir, annoncent par leurs
                    différences, qu'il s'eſt fait dans chaque eſpéce de végétal, une élaboration
                    particulière qui a diverſifié les ſucs qui ont été pompés; &amp; l'on ne conçoit
                    pas que cette élaboration ait pû ſe faire autrement qu'au moyen d'un principe,
                    d'un ferment, d'un levain particulier à chaque plante, &amp; qui varie comme les
                    plantes mêmes. </p>
                <p> „Conſidérons ce ferment dans une plante quelconque. Le germe en a d'abord été
                    pourvû, mais dans le progrès de la végétation, à force de s'étendre dans la ſéve
                    &amp; dans la plante, il change de nature &amp; varie par nuances, à meſure que
                    la quantité des ſucs augmente, &amp; que les tubules ſe multiplient. De-là vient
                    que l'élaboration varie auſſi dans les différentes parties de la plante qui
                    fourniſſent chacune des ſaveurs, des odeurs, des principes particuliers. </p>
                <p> „Par-là il eſt aiſé de concevoir que le levain prolifique du germe s'altérant de
                    tubule en tubule, n'eſt plus reconnoiſſable dans ceux qui à la ſuite d'une
                    longue progreſſion &amp; d'une végétation complette, ſe détachent des autres,
                    pour former de nouveaux germes. Cependant il eſt néceſſaire qu'il s'y en trouve
                    un préciſément de la même nature, ſans quoi leurs futures productions ne
                    pourroient être exactement ſemblables à la plante mere. </p>
                <p> „Ainſi tandis que d'un côté la Nature prépare les tubules qui doivent devenir
                    germes, il faut que d'un autre côté elle prépare un levain prolifique nouveau.
                    C'eſt ce qu'elle fait par le moyen de la chaleur, du mouvement inteſtin, de la
                    filtration de certaines liqueurs, de leurs ſéjours dans certains organes. C'eſt
                    ainſi que dans les rudimens de chaque bourgeon, il ſe trouve toujours un couloir
                    particulier qui ſournit le principe végétatif au germe qui s'y développe, &amp;
                    donne naiſſance à la nouvelle plante ou au rejetton. Mais il n'eſt ici queſtion
                    que du levain dont les graines doivent être pourvûes. </p>
                <p> „Les tubules végétables étant ſuffiſamment travaillés, le ferment étant tout
                    préparé, il ne reſte plus qu'à unir l'un à l'autre, &amp; c'eſt ce qui ſe paſſe
                    dans la fécondation: mais il faut un lieu favorable, &amp; ce lieu, de quelque
                    nature qu'il ſoit, nous le nommerons en général matrice. Tubule, levain,
                    matrice, trois choſes néceſſaires au grand œuvre de la progation. „La Nature ſe
                    joue, à ſon ordinaire, dans leur diſtribution. Tantôt elle les rapproche comme
                    dans la tulipe. La colonne qui s'éleve au milieu de cette fleur, contient &amp;
                    les tubules &amp; les matrices; les filets dont cette colonne eſt entourée ſont
                    les filtres qui ont préparé le levain prolifique. Quand le tems eſt venu, les
                    filets diſperſent leur levain ſous la forme d'une pouſſière, le principe
                    végétatif s'inſére dans la colonne, les tubules en ſont pénêtrés, la fécondation
                    ſe conſomme. Quelquefois la Nature a placé ſur le même individu, mais fur
                    différentes fleurs, les inſtrumens de la fructification, comme dans le melon
                    &amp; ſa famille; d'autrefois elle les a placés ſur différens individus, comme
                    dans le chanvre; pour lors il y a plante mâle &amp; plante femelle. </p>
                <p> „Tout ce que nous venons de dire des végétaux doit pareillement s'entendre des
                    animaux. Pour que leur génération s'opére, il faut des tubules, des levains, des
                    matrices; &amp; toutes ces choſes ſont diſtribuées dans le régne animal, avec
                    autant de variété que dans le végétal. Tantôt cet appareil ſe trouve dans le
                    même individu, &amp; l'arrangement eſt tel que le jeu de la fécondation peut
                    avoir lieu: pour lors cet animal a l'avantage de ſe réproduire lui ſeul, tel eſt
                    le polype, peut-être le puceron &amp; ſa famille. Tantôt ces inſtrumens ſe
                    trouvent ſur le même individu, mais hors de portée d'agir les uns ſur les
                    autres; il faut à cet animal une communication avec un autre tout ſemblable à
                    lui; chacun d'eux donne &amp; reçoit, féconde &amp; eſt fécondé; tel eſt le
                    limaçon. Ces ſortes d'animaux &amp; les précédens n'ont point de ſexe; ils ne
                    ſont ni mâles ni femelles, ou plutôt ils ſont l'un &amp; l'autre. </p>
                <p> „Pour l'ordinaire la Nature a tranſpoſé les matériaux de la génération, &amp;
                    cela arrive dans toutes les eſpéces qui ont deux ſexes. </p>
                <p> „Le mâle fournit des tubules mâles, mais le levain qui doit les féconder, ne ſe
                    trouve que dans la femelle. Réciproquement la femelle fournit les tubules
                    femelles, mais le levain qui doit les vivifier eſt contenu dans le mâle. Pour la
                    matrice, de quelque nature qu'elle ſoit, elle ne ſe trouve jamais que dans la
                    femelle. De-là vient que la fécondation ne peut avoir lieu, que par l'approche
                    des deux ſexes, &amp; que la femelle reſte toujours dépoſitaire des germes. „Tu
                    vois par-là qu'un homme n'eſt pere de ſa fille, qu'en tant qu'il lui a
                    communiqué le principe du mouvement végétatif. Une femme n'eſt mere de ſon fils,
                    qu'en tant qu'elle lui a transféré le même principe. Mais un fils eſt une vraie
                    production de ſon pere, une fille eſt une vraie production de ſa mere, comme une
                    branche d'arbre eſt une vraie production du tronc. </p>
                <p> „Tes yeux ſont-ils ouverts, continua Amilec, reconnois-tu la Nature? Admires-tu
                    cette noble ſimplicité, cette variété ſans bornes, ces richeſſes immenſes? </p>
                <p> „Eſt-il un appareil plus ſimple &amp; qui annonce moins que celui des tubules
                    végétables? En eſt-il un dont il réſulte de plus grandes choſes? Ils ſe moulent,
                    s'avancent, ſe rencontrent, s'arrêtent, la main de la Nature les guide, &amp; il
                    en procéde ces vaiſſeaux diſtribués avec une ſi belle œconomie, ces viſcères
                    fabriqués avec tant d'intelligence, ces muſcles dont le jeu étonne le Médecin
                    &amp; échappe à ſa pénétration. Ce ſont eux qui s'arrangeant ſur un plan
                    fortement deſſiné, donnent la majeſté à l'homme, &amp; qui ſe prêtant &amp; ſe
                    pliant avec douceur, forment les graçes &amp; la beauté de la femme. Le Lion
                    leur doit ſa force, le Cerſ ſa légéreté, &amp; ils compoſent également les
                    anneaux de l'inſecte qui rampe ſur la terre, &amp; l'aîle du moucheron qui
                    s'éleve dans l'air. </p>
                <p> „Qui pourroit ſuivre leurs différences nuancées preſque imperceptiblement &amp;
                    les variations qu'elles opérent dans les êtres vivans, à les prendre depuis le
                    Ciron juſqu'à l'Eléphant, depuis la mouſſe la plus humble juſqu'au chêne le-
                    plus élevé? </p>
                <p> „Qui oſera nombrer ces inſtrumens de la propagation, &amp; porter le calcul ſur
                    les thréſors de la Nature? Une plante, un arbre, un anîmal, un homme n'eſt autre
                    choſe qu'un amas immenſe de tubules, dont chacun peut reproduire un végétal ou
                    un animal complet. </p>
                <p> „O ſimplicité, ô variété, ô richeſſes de la Nature! ô ſageſſe éternelle du
                    Créateur! </p>
                <p> Je finis, ce petit éclairciſſement doit te ſuffire. J'ai tiré la vérité du nuage
                    qui l'enveloppoit, je l'ai expoſée à ton aiſe. Médite, examine, approfondis,
                    s'il te ſurvient quelque doute, tu m'en feras part &amp; je l'éclaircirai.
                    Allons; tout doit être prêt pour l'Election des Rois, ſans doute on ne fait que
                    nous attendre. Nous partîmens, &amp; nous arrivâmes bientôt. Les Génies avoient
                    conſtruit avec les nuages qui leur avoient été aſſignés, une eſpéce
                    d'amphithéâtre. L'aire en étoit fort unie, fort vaſte &amp; de figure
                    circulaire. Tout autour elle ſe terminoit par de groſſes nuès qui formoient
                    comme une chaîne de colines. Sur ces colines on avoit diſtribué par groupes de
                    côté &amp; d'autre une multitude innombrable de Génies de toute eſpéce. Jamais
                    coup d'œil ne fut plus beau; je crus voir les Cieux ouverts &amp; tous les Dieux
                    de l'Antiquité raſſembles.Sur le penchant de l'une des colines, j'apperçus
                    quinze ou vingt grands grands ſacs qu'on me dît être pleins de graine de peuple.
                    Auprès de chacun des ſacs étoit un Génie, &amp; le Moiſſonneur Royal paroiſſoit
                    au milieu d'eux, tenant en main une boëte d'or enrichie de diamans &amp; qui
                    étoit de la grandeur d'une aſſez petite tabatiere. </p>
                <p> A quelques pas de-là on avoit préparé pour Amilec un fauteuil élevé ſur trois
                    gradins, auprès duquel étoit un tabouret. Le tout étoit compoſé de vapeurs fines
                    rapprochées &amp; condenſées avec beaucoup d'art. Le Grand-Maître de la
                    Manufacture des hommes prit ſéance, &amp; me fit ſigne de me placer à côté de
                    lui ſur le tabouret.En même tems Iſmel vint à Amilec, &amp; lui préſenta la
                    boëte qu'il avoit entre les mains. Amilec la prit &amp; l'ouvrit: je vis leurs
                    Alteſſes, leurs Hauteſſes, leurs Majeſtés, toutes les Grandeurs du Monde réunies
                    &amp; retrécies au point de ne pouvoir remplir tout - à - fait une très - petite
                    tabatière. Cependant (il faut que je ſois bien foible, ou que le caractère de
                    Souveraineté ſoit bien impoſant) je me ſentis frappé de reſpect à la vûe de
                    cette pincée de corpuſcules preſque imperceptibles. Je vous félicite, dit
                    Amilec, en remettant la boëte au Moiſſonneur Royal, vous avez fait là une
                    très-abondante recolte, elle ſuffira ſans doute pour completter notre proviſion
                    de graines de Souverains. Satisfait de cet éloge, Iſmel ſe retira, &amp; fit
                    place à un autre Génie qui vint préſenter à Amilec environ un demi - boiſſeau de
                    graine de peuple. Amilec la regarda, le peuple eſt toujours peuple, dit-il,
                    change quelque-fois en pire, mais jamais en mieux. Jette un coup d'œil ſur ce
                    tas de graines, continua-t-il, en m'adreſſant la parole, tu jouiras d'un
                    ſpectacle auſſi varié que ſi tu voyois d'un coup d'œil une Nation entière.
                    Diſcernes-tu la graine d'incredule, qui n'a ni couleur marquée, ni figure
                    diſtincte, ni poids fixe? </p>
                <p> Elle n'eſt ſuſceptible que d'un genre de mouvement, c'eſt celui de vacillation.
                    Elle ne viſe à rien, ne tient à rien, ne porte ſur rien. As-tu remarqué la
                    ſecouſſe qui vient de ſe faire ſentir dans l'intérieur &amp; à la ſurface de ces
                    molécules? Elle a été cauſée par un germe de Fanatique. Cet-te ſorte de graine
                    eſt toujours dans un état violent, elle a ſans ceſſe un mouvement ſucceſſif
                    &amp; rapide de contraction &amp; de dilatation. Cela va quelquefois au point
                    qu'elle s'électriſe, &amp; pour lors la commotion ſe communique à la ronde à
                    toute la menue graine qui ſe trouve à ſa portée. Apperçois-tu la graine de
                    Religieuſe dont l'enveloppe eſt liſſe, douce &amp; polie? L'extérieur en paroît
                    paiſible, mais intérieurement elle renferme un principe de feu qui la mine
                    ſourdement; en ſorte qu'après un certain tems on la trouve conſumée en dedans
                    &amp; hors d'état de ſe reproduire. Et cette graine de couleur changeante,
                    devinerois-tu quelle elle eſt? Ce ſont des germes de Coquetes: ceux-ci ont des
                    coulours vives &amp; paroiſſent ſcintiller, ils nous viennent des ſpectacles;
                    ceux-là ont des couleurs plus douces &amp; l'air moins animé, ils ont été
                    cueillis ſur les Co quetes qui ſe réſervent à jouer les beaux ſentimens: les uns
                    &amp; les autres prennent de l'embonpoint à proportion que les graines de Dupes
                    que tu vois à côté, perdent du leur. </p>
                <p> Tu peux encore voir la graine d'Ambitieux qui s'éleve avec lenteur &amp; retombe
                    avec précipitation, la graine d'Orgueilleux qui placée ſous le recipient de la
                    machine pneumatique a la vertu d'empêcher le vuide, la graine d'Hypocrites qui
                    jette de l'éclat en plein jour, celle d'hommes pieux qui ne brille que dans les
                    ténébres, celle de Mediſans qui eſt aigue &amp; tranchante, celle d'Envieux qui
                    ſe créve d'elle - même. Voilà auſſi de la graine peſante d'Importans, de la
                    graine légère de Courtiſans, de la graine precieuſe de petits Abbés, enfin voilà
                    des graines de toute eſpéce. Mais ne perdons pas de tems, ajouta Amilec; nous
                    devrions avoir déja commencé l'épreuve des germes de Souverains. </p>
                <p> Le ſignal donné, le Moiſſonneur Royal plongea la main dans un ſac qui étoit à
                    côté de lui, &amp; en retira une poignée de graine populaire au milieu de
                    laquelle il plaça un germe de Souverain. Enſuite il s'avança vers le centre de
                    l'Amphithéatre, ſuivi de pluſieurs autres Génies qui tous portoient dans leurs
                    mains de la graine de peuple, mais dans laquelle il n'y avoit aucun germe Royal. </p>
                <p> Parvenu au milieu de l'Ampithéatre, Iſmel jetta en l'air de toute ſa force la
                    poignée de graine qu'il portoit. Il ſe forma d'abord comme un jet de pouſſière,
                    les germes les plus peſans s'étant portés fort haut, &amp; les plus légers ne
                    s'étant élevés que trèspeu. Mais bientôt après les deux extrémités du jet ſe
                    rapprocherent, &amp; je vis avec ſurpriſe que les graines formoient un petit
                    tourbillon, circuloient autour d'un centre commun &amp; reſtoient ainſi
                    ſuſpendues dans l'air. </p>
                <p> Tels on voit quelquefois voltiger dans un aſſez petit eſpace, une multitude
                    innombrable d'atômes, lorſque les rayons du ſoleil les éclairent aſſez pour les
                    rendre ſenſibles. </p>
                <p> Toute graine de Souverain qui n'a pas dégénéré, me dit Amilec, attire &amp; fait
                    circuler autour d'elle la graine de peuple. Mais les germes Royaux ont plus ou
                    moins de cette vertu. Ceux qui en ſont le mieux pourvus, forment des tourbillons
                    plus étendus. Il s'en trouve tel qui emporte autour de lui plus de cinquante
                    poignées de graine populaire. </p>
                <p> Nous les éprouvons de la façon que tu vois, quand tous les tourbillons ſont
                    formés, on les laiſſe circuler les uns avec les autres. Il s'en trouve
                    quelquefois qui ſe détruiſent &amp; diſparoiſſent, &amp; d'autres qui
                    s'aggrandiſſent &amp; prennent de l'étendue, ſuivant que la graine dont
                    l'influence les ſoutient, augmente ou diminue en vertu. Quelque tems après,
                    quand l'équilibre eſt bien établi, nous cueillons au centre de chaque ſphére les
                    germes de Souverain qui ont ſoutenu ces épreuves, &amp; nous les conſervons avec
                    ſoin. </p>
                <p> Tandis qu'Amilec parloit, on continuoit de jetter de la graine de peuple au
                    germe Royal dont la vertu travailloit dans l'air. Il en retint huit poignées, la
                    moitié de la neuviéme retomba, le principe dominant étoit épuiſé. On paſſa à un
                    ſecond germe de Souverain, qu'on lança en l'air comme le premier. </p>
                <p> Mais celui-ci ne forma point de tourbillon; la force attractive lui manquoit, il
                    retomba ſur l'aire de l'Amphithéatre. Le troiſiéme ſe ſoutint mieux; à peine
                    vingt-cinq poignées de graine de peuple ſuffirent pour le porter au point de
                    ſaturation. </p>
                <p> On contiua ainſi de jetter en l'air des germes de Souverain. Le nombre des
                    tourbillons devint bientôt conſidérable. A peine l'étendue de l'Amphithéatre
                    ſuffiſoit-elle pour les contenir. Vois-tu, me dit Amilec, ces graines qui ſe
                    détachent, quittent les autres &amp; tombent comme une pluie menue? Ce ſont des
                    germes Républicains. On diroit qu'ils voudroient s'affranchir de la néceſſité de
                    circuler, mais il n'y a pas moyen: ils s'arrangent bientôt entre eux &amp;
                    forment des ſphères qui ne paroiſſent pas différer des autres, &amp; qui en
                    effet n'en différent qu'en ce que les autres n'ont à leur centre qu'un germe
                    unique; celles-ci en ont pluſieurs. Reconnoistu le tourbillon d'Eſpagne, à la
                    marche grave &amp; ferme des germes Eſpagnols; celui d'Angleterre, à la marche
                    oblique &amp; inquiéte des Anglois; celui de France, à la marche légère, mais
                    aſſurée des François?Fixons un peu nos yeux ſur ce dernier. Les germes des
                    Princes ſe ſont arrangés, comme tu vois, à la file les uns des autres ſur l'axe
                    du tourbillon; les germes de Miniſtres ſe ſont réunis vers l'un des poles; ceux
                    de Sénateurs ſe ſont réunis vers l'autre pole; ceux de Guerriers ſe ſont portés
                    à la ſurface de la ſphère; la graine de peuple circule intérieurement au milieu.
                    Heureuſe diſtribution qui enchaîne les graines entre elles, tempere leur
                    influence réciproque, maintient l'ordre dans la circulation, &amp; affermit
                    inébranlablement le germe Royal au centre du tourbillon. Voici un genre de
                    mouvement tout différent. Vois-tu cette multitude de petites ſphères qui
                    tournent toutes avec lenteur ſur un centre commun? C'eſt le tourbillon de
                    l'Empire. Les graines qui le compoſent, ont, comme tu le remarques, deux
                    mouvemens, un particulier qui les emporte autour du centre de chaque petite
                    ſphère, l'autre général qui emporte les petites ſphères autour d'un centre
                    commun. Ces deux mouvemens s'affoibliſſent réciproquement, de là vient la
                    lenteur de la circulation générale. Sans cela ce vaſte tourbillon ſeroit à
                    craindre, mais loin de rien envahir ſur les autres, à peine ſe ſoutient-il
                    lui-même. </p>
                <p> Mais quelle eſt, repris-je, cette lumière qui perce au Nord de toutes ces
                    ſphères mouvantes, &amp; qui a l'éclat &amp; la douceur des rayons qui précédent
                    le lever du Soleil dans les plus beaux jours du Printems? Cette lumière,
                    répondit Amilec, vient du tourbillon de Pruſſe. Tu la compares avec juſteſſe à
                    l'Aurore, elle croît de moment en moment, bientôt tu la verras jaillir au loin
                    &amp; ſe communiquer aux tourbillons les plus reculés. </p>
                <p> Conſidére maintenant, pourſuivit Amilec, les mouvemens reſpectifs de ces
                    différens corps. Remarques - tu à droite le tourbillon des Perſes qui ſe
                    délabre? Il tombe en lambeaux ſur la ſurface du tourbillon Ottoman, &amp; ce
                    qu'il y a de ſingulier, celui - ci n'en abſorbe aucune portion. Regarde plus
                    haut &amp; à gauche le tourbillon de l'ancienne République d'Hollande, qui
                    maintenant a pour centre une graine unique. Il ſemble chanceler, on diroit qu'il
                    va ſe plonger dans le tourbillon voiſin &amp; prendre un nouveau mouvement qui
                    l'emportera autour d'un germe étranger. </p>
                <p> Vois-tu un peu plus loin la ſphère Apoſtolique, admires un peu comment, toute
                    petite qu'elle eſt, elle donne le branle aux vaſtes tourbillons qui
                    l'environnent. </p>
                <p> J'écoutois, je regardois, je donnois toute mon attention à ce qui ſe paſſoit;
                    lorſque tout - à - coup je fus pris d'un éternûment auſſi violent que ſi j'avois
                    reſpiré le plus fort Ellebore, &amp; qui ne ceſſa qu'après m'avoir agité ſans
                    interruption, l'eſpace de cinq à ſix minutes. Cela s'accordoit peu avec le
                    reſpect que je devois à la majeſtueuſe aſſemblée où Je me trouvois alors. Mais
                    ce qui me fâchoit le plus, c'eſt que la commotion que j'occaſionnois dans l'air,
                    alloit porter le trouble dans le mouvement des tourbillons. Tantôt un Duché
                    heurtoit contre un Electorat, &amp; tantôt une République contre un Royaume. Peu
                    s'en fallut même que mon dernier éternûment ne culbutât totalement l'Empire de
                    la Sublime Porte, qui par lui - même avoit déja un mouvement trèsralenti &amp;
                    très-irrégulier. </p>
                <p> Que l'accident qui t'eſt ſurvenu, ne t'étonne pas, me dit Amilec en ſouriant:
                    l'impétuoſité du cours des tourbillons a lancé hors leurs ſphères d'activité,
                    différentes ſortes de germes qui errent de toute part autour de nous: une graine
                    de Flateur voltigeoit à peu de diſtance de toi, tu l'as attirée avec l'air que
                    tu reſpires, elle t'a cauſé l'agitation que tu viens d'éprouver. Hé, quoi!
                    repliquaije, la graine de Flateur eſt-elle pourvûe d'une qualité ſi irritante? </p>
                <p> Cela dépend des circonſtances, répondit Amilec: ſur un organe peu délicat, elle
                    ne produira qu'un ſentiment voluptueux de titillation; mais ſur un organe
                    ſenſible, elle produira une irritation des plus fortes. Les germes humains
                    peuvent faire &amp; du bien &amp; du mal, ſuivant le naturel des perſonnes dont
                    ils ſont échappés, &amp; la diſpoſition de celles ſur leſquelles ils ſe trouvent
                    à portée d'agir. D'où vient, par exemple, la plûpart de ces maladies ſingulières
                    dont les gens de l'Art ſentent tous les jours (ſans toutefois en convenir)
                    qu'ils ignorent la cauſe? De graines d'hommes. D'où vient la plûpart de ces
                    guériſons inattendues dont le Médecin a ſoin de ſe faire honneur, ſans y avoir
                    en rien contribué? De graines d'hommes. Que ne s'applique-t-on à faire des
                    microſcopes aſſez bons pour les appercevoir à la ſurface des corps, &amp; des
                    outils aſſez déliés pour les y recueillir. On y trouveroit des reſſources ſûres
                    contre les maladies les plus opiniâtres. Il eſt des germes de toute vertu; il en
                    eſt de calmans, comme la graine d'Ami; d'adouciſſans, comme la graine d'Epouſe
                    vertueuſe; d'agaçans, comme la graine de Critique; de ſudorifiques, comme la
                    graine de Petit - Maître manqué.....Amilec alloit pourſuivre, il en fut empêché
                    par un bruit confus qui s'étoit élevé dans l'aſſemblée. Tous les Génies me
                    parurent dans un étonnement qui tenoit de l'extaſe. Ils étoient immobiles &amp;
                    avoient les yeux fixés ſur les tourbillons. </p>
                <p> Il étoit ſurvenu dans les graines circulantes un mouvement tumultueux, qui
                    d'abord y avoit porté la confuſion au point qu'on ne pouvoit plus diſtinguer les
                    tourbillons les uns des autres. Mais ce mouvement s'étant calmé peu - à - peu,
                    les ſphères commencerent à reparoître plus diſtinctes; &amp; en même tems on en
                    apperçut une qu'on n'avoit point encore vûe, ou plutôt qu'on ne reconnoiſſoit
                    pas. Elle avoit plus d'étendue qu'aucune autre, &amp; ſon cours étoit beaucoup
                    plus rapide. D'inſtant en inſtant elle s'aggrandiſſoit, &amp; les tourbillons
                    qui l'environnoient, diminuoient à proportion, &amp; quelquefois diſparoiſſoient
                    entiérement. </p>
                <p> Tout cédoit, tout étoit entraîné autour du germe dont la vertu ſe développoit
                    avec majeſté au centre de cette ſphère. </p>
                <p> Le Moiſſonneur Royal ne tarda pas à venir trouver Amilec: Seigneur, lui dit-il,
                    je ne ſçai quel eſt le germe dont la grandeur ſe caractériſe avec tant
                    d'énergie, mais ſi on l'abandonne encore quelque tems à lui-même, ſon tourbillon
                    ne manquera pas de détruire &amp; d'abſorber tout ce qui l'environne: les autres
                    germes de Rois ſe trouveront confondus avec la graine de peuple autour de
                    celui-ci, nous ne pourrons en reconnoître aucun, nous les perdrons tous. Quel
                    principe de domination, s'écria Amilec! Ne ſeroit-ce point quelque germe
                    d'Auguſte que vous auriez oublié, &amp; qui juſqu'à préſent auroit reſté par
                    inadvertence dans votre boëte? Ne différons pas davantage, cueillons un germe ſi
                    précieux; mais ne perdons pas les autres. En diſant ces paroles, Amilec courut
                    aux tourbillons, &amp; ſe plongea au milieu. </p>
                <p> Cependant les clameurs ceſſerent, un ſilence profond ſuccéda; tous les Génies
                    étoient en ſuſpens, tous attendoient avec impatience qu'Amilec revînt &amp; leur
                    annonçât quelle étoit l'origine du germe qui faiſoit leur admiration. Il ne
                    tarda pas à paroître, il ſortit du ſein des tourbillons auſſi légérement qu'un
                    habile Plongeur ſort du ſein des eaux. Cet auguſte germe, dit - il, nous vient
                    de l'illuſtre Famille des Bourbons. Priverons-nous les Habitans de la Terre d'un
                    tréſor ſi rare? Rendons aux Francois ce germe précieux, que leurs vœux ſoient
                    accomplis, qu'il naiſſe un Duc de Bourgogne. </p>
                <p> A ces mots mille applaudiſſemens ſe firent entendre de toutes parts, &amp; en
                    mon particulier je reſſentis une joie ſi vive, que je m'éveillai.Mais quel
                    chagrin ſuccéda à cet-te joie, quand je me retrouvai ſeul dans mon cabinet au
                    milieu de mes triſtes volumes, &amp; privé peut - être pour toujours de la
                    compagnie d'Amilec! Une jeune Femme que d'impitoyables Corſaires enlevent
                    d'entre les bras d'un Epoux chéri, n'eſt pas atteinte d'une plus vive douleur. </p>
                <p> Amilec, m'écriai-je, ſçavant Génie, généreux Amilec, pourquoi m'abandonnezvous?
                    Mais je l'appellois en en vain; les Génies Moiſſonneurs, les Génies Eplucheurs,
                    le Grand-Maître Amilec, tout avoit diſparu, tout étoit perdu pour moi. </p>
                <trailer> FIN. </trailer>
            </div>
        </body>
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                <head> Notes </head>
                <note xml:id="N01"> * Chirurgiens lettrés. </note>
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        </back>
    </text>
</TEI>
