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                <title ref="bgrf:69.14 wikidata:Q123360233 MiMoText-ID:Q1676"> La Parisienne en province: MiMoText edition </title>
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                    <title> La Parisienne en province . Ouvrage national. Par M... </title>
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                    <date>2013</date>
                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
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                <bibl type="printSource">
                    <title> La Parisienne en province. Ouvrage national. Par M..... </title>
                    <author> François marquis de Barbé-Marbois </author>
                    <pubPlace> Amsterdam </pubPlace>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> veuve Duchesne </publisher>
                    <date>1769</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1769</date>
                </bibl>
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        <front>
            <div type="titlepage">
                <p> LA PARISIENNE EN PROVINCE. </p>
                <p> OUVRAGE NATIONAL. </p>
                <p> Par M..... </p>
                <p> Si vuole à punto Far de gli Amanti quel che de le veſti. </p>
                <p> Molti haverne, un goderne, e cangiar ſpeſſo. </p>
                <p> Guarini, Paſt. fd. </p>
                <p> A AMSTERDAM Et ſe trouve A PARIS, Chez la Veuve Duchesne, rue S. Jacques, au
                    Temple du Goût. </p>
                <p> M. DCC. LXIX. </p>
                <p> On peut trouver encor quelque femme fidelle, Sans doute; &amp; dans Paris, ſi je
                    ſçais bien compter, Il en eſt juſqu'à trois que je pourrois citer. </p>
                <p> Boil. Sat. X. </p>
            </div>
            <div type="liminal">
                <p> AVANT-PROPOS. </p>
                <p> Convenez, Zélis, que les hommes ſont bien haïſſables; quel cœur glacé que celui
                    de Dorante! Peut-on marquer moins d'ardeur pour un rendez-vous demandé ſi
                    long-temps, accordé ſi difficilement? Depuis une heure entiére, livrée à votre
                    impatience, négligemment couchée ſur votre canapé, étudiant les attitudes les
                    plus avantageuſes à la volupté &amp; à la coquetterie, méditant une ſcéne de
                    reproches, vous l'attendez, ce volage Dorante, &amp; peut-être, ô comble de la
                    perfidie! vous l'attendez inutilement. Vous êtes outrée déſeſpérée de ſon peu
                    d'empreſſement; enfin pour tuer le temps, vous prenez avec dépit la brochure du
                    jour: cette teinte d'humeur noire qui vous domine ſe répand ſur tout mon Livre;
                    le plan en eſt pitoyablement conçu; les caracteres manqués abſolument, les
                    épiſodes mal amenés, à chaque inſtant des peintures qui ne finiſſent pas; toute
                    la brochure, enfin, eſt à périr d'ennui; on n'a jamais rien vû d'auſſi
                    déteſtable. Aimable Daphné, quel beau jour vient d'éclorre pour vous! </p>
                <p> Vous ſortez des bras de votre Amant: il vous a laiſſée plongée dans la plus
                    délicieuſe ivreſſe; les plaiſirs les plus vifs &amp; les plus variés doivent
                    aujourd'hui remplir les inſtans qui vous reſtent: un bal charmant qui vous eſt
                    préparé, un bal où vous retrouverez Phaon vous occupe plus que tout le reſte: en
                    attendant que votre toilette s'achéve, on vous préſente la Pariſienne en
                    Province: vous la parcourez à la hâte: vous en effleurez rapidement les
                    ſituations, ou plûtôt, vous ne liſez point; vos yeux ſe proménent vaguement ſur
                    les pages du Livre, tandis que votre imagination eſt occupée d'objets bien plus
                    intéreſſans. </p>
                <p> Qu'importe: les détails en ſont inimitables; tout y eſt merveilleux.... vous
                    croyez y reconnoître le portrait peu flatté de quelque rivale: c'eſt elle; oh! </p>
                <p> c'eſt elle aſſurément! Mon Livre eſt unique, admirable, divin. </p>
                <p> Entre le mauvais &amp; l'admirable, le terme moyen eſt le médiocre; je m'y tiens
                    donc, &amp; n'ai garde d'appeller d'une déciſion auſſi équitable: en effet,
                    toutes ces bagatelles ſont votre bien: vous en diſpoſez à votre gré: vous les
                    couronnez; vous les anéantiſſez; &amp; quelque ſoit leur ſort, il eſt toujours
                    aſſez beau ſi une femme aimable s'en eſt occupée pendant quelques inſtans. Au
                    reſte, vous vous doutez bien que cette brochure n'a jamais été deſtinée à voir
                    le jour; que c'eſt bien malgré moi qu'elle paroît, qu'elle eſt l'ouvrage d'un
                    moment; &amp; que je ſuis déſeſpéré du tour affreux qu'on me joue en me forçant
                    de la faire imprimer. C'eſt une choſe horrible en effet, que cette extrémité à
                    laquelle nous ſommes preſque tous réduits: ou à donner nous-mêmes au public des
                    ouvrages que nous n'en jugeons pas dignes, ou à les voir paroître défigurés par
                    une impreſſion à laquelle nous n'avons point de part. </p>
                <p> Je ſuis malheureuſement dans ce cas: il y a quelques jours qu'un de mes amis
                    vint chez moi dans un moment ou j'étois occupé d'affaires trèsimportantes: je
                    lui dis de s'amuſer à lire en attendant que j'euſſe fini: on devine bien
                    qu'ayant apperçû mon Manuſcrit, encore imparfait, fur mon bureau, fur mon
                    ſecrétaire ou ſur ma cheminée, il s'en ſaifit ſans me le dire; que l'ayant paſſé
                    indiſcretement à quelques connoifſances, elles le lurent avec avidité; qu'elles
                    en firent tirer des copies, &amp; qu'au bout de quel-que temps je trouvai mon
                    Ouvrage ſur quelqu'autre bureau, ſecrétaire, ou cheminée: j'avoue que mon
                    déſeſpoir égala ma ſurpriſe. Cependant, quand ce premier mouvement fut calmé, je
                    vis bien que je n'avois point d'autre parti à prendre que celui d'abandonner la
                    Pariſienne à l'impreſſion: c'eſt ce que je fais, quoiqu'avec toute la répugnance
                    imaginable, &amp; je ſupplie humblement les incrédules &amp; les eſprits forts
                    de ne former aucun doute ſur ce que je viens d'avancer; une ſeule choſe diminue
                    un peu mon chagrin: c'eſt qu'aujourd'hui on ne peut décemment ſe diſpenſer de
                    faire au moins une brochure dans ſa vie; &amp; c'eſt par celle-ci que j'acquitte
                    ce ſingulier tribut. </p>
            </div>
            <div type="liminal">
                <p> A THÉMIRE. </p>
                <p> UN Serin du plus beau plumage Se prit aux lacets de Sylvain: Il étoit vif,
                    léger, badin, Et par ſon aimable ramage Il enchantoit tout le bocage. </p>
                <p> Glicére à ſes accens venoit, chaque matin, Unir les tendres ſons d'un organe
                    divin. </p>
                <p> Ah! diſoit-elle un jour, ſi jamais je t'engage, Aimable oiſeau, ſous un doux
                    eſclavage, Que je rendrai de graces au Deſtin! </p>
                <p> Sylvain avoit entendu ce langage; Comblé de poſſéder un ſi précieux gage, Il le
                    renferme dans ſon ſein Et vole vers le pâturage, Où, dans un calme heureux, ſes
                    troupeaux l'ombrage, Paiſſoient les ſaules &amp; le thym: Sous un chapeau de
                    paille, à l'abri d'un feuillage,Il empriſonne le Serin. </p>
                <p> Et puis d'un petit bois voiſin Le Berger amoureux, pour lui faire une cage,
                    Légérement prend le chemin. </p>
                <p> Parmi l'oſier le plus flexible, Il fait un choix en ſe diſant: Aux feux du plus
                    fidéle Amant Glicere eſt peut-être ſenſible: Dans ſa cabane écartée &amp;
                    paiſible, Je lui préſenterai l'oiſeau qu'elle aime tant: Elle eſt naïve; elle
                    eſt ſincère, Et ne ſçait pas, pour un baiſer, Etre mal-à-propos précieuſe ou
                    ſévère; Pourroit-elle me refuſer? </p>
                <p> Non, ce Serin à ſçu lui plaire: Je veux l'inſtruire à careſſer; A répéter le
                    beau nom de Glicere. </p>
                <p> O douce penſée! une fois, Peut-être deux, peut-être trois, Je t'embraſſerai, ma
                    Bergère; Et ſi, par ma témérité, Je n'excite pas ta colère, Par mille baiſers
                    pris dans l'ombre du myſtère,Tu feras ma félicité. </p>
                <p> Dans cette flatteuſe eſpérance, Sylvain retourne à ſon troupeau. </p>
                <p> Mais tandis qu'il accourt rempli d'impatience,L'Aquilon furieux renverſant le
                    chapeau, Lui fait payer bien cher cette funeſte abſence. </p>
                <p> Le Berger déſolé ſe précipite en vain: Il voit, malgré toute ſa prévoyance, Les
                    baiſers s'envoler ſur l'aîle du Serin. </p>
                <p> Mon ſort reſſemble aſſez au ſort de ce Berger; Jadis tu m'ordonnas d'écrire, Et
                    docile à tes loix, Thémire, Dans la carriere encor, j'oſai me rengager. </p>
                <p> Le déſir de te plaire excitant mon courage, De la frivolité j'empruntai le
                    langage. </p>
                <p> J'eſſayai ſur ce ton, qui m'étoit étranger, De peindre le papillotage Et le
                    perſifflage léger Des M... &amp; des P.... </p>
                <p> Mais ſatisfait de ton ſuffrage, D'une orageuſe mer je craignis le danger. </p>
                <p> J'enſevelis mon ouvrage Dans l'ombre du cabinet; Et regardant du Port ſe former
                    les orages, Je m'applaudis en ſecret D'avoir ſçu me tenir à l'abri des
                    nauffrages. <ref target="#N01"/>
                </p>
                <p> .. </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="chapter">
                <head> LA PARISIENNE EN PROVINCE. </head>
                <head> OUVRAGE NATIONAL. </head>
                <head> PREMIERE PARTIE. </head>
                <p> MONSIEUR DE Migneville s'étoit fait Marquis avec de l'or: accablé de titres, de
                    richeſſes &amp; d'années, il voulut encore ſe charger d'une femme. Mademoiſelle
                    d'Origny qui n'avoit qu'un beau nom, une jolie figure &amp; vingt ans, fut
                    l'épouſe qu'il choiſit. Elle trouvoit le nouveau Marquis fort ſot, fort gauche
                    &amp; fort laid; mais il étoit riche, &amp; en ſe rendant ſi facile ſur le choix
                    d'un époux, elle ſe propoſoit en ſecret de l'être moins ſur le choix d'un amant.
                    Cependant tous ſentimens honnêtes n'étoient pas entiérement effacés dans ſon
                    ame; elle cherchoit le plaiſir, mais elle fuyoit encore l'éclat. D'ailleurs,
                    juſque là ſa conduite avec le Marquis étoit telle, que la plus ſévère exactitude
                    n'auroit pu y trouver rien à reprendre. </p>
                <p> Un vieillard amoureux eſt preſque toujours la dupe d'une femme coquette:
                    quoiqu'un peu jaloux, le vieux Migneville ne doutoit pas que les démonſtrations
                    de la tendreſſe de la Marquiſe ne fuſſent ſincères: mais il connoiſſoit les
                    femmes &amp; ſe ſentoit tout diſpoſé à concevoir quelques ſoupçons qu'il prenoit
                    le plus grand ſoin de cacher: il n'ignoroit pas que la jalouſie d'un époux ne
                    ſert qu'à donner l'éveil aux amans &amp; fait préſumer que ſi on le peut duper,
                    on ne perdra pas ſon temps auprès de ſa femme. Le Marquis, pour enchaîner Madame
                    de Migneville par la reconnoiſſance, ne lui refuſoit rien: attelages brillans,
                    voitures nouvelles, parures, étoffes, diamans, tout lui étoit prodigué: mais
                    tous ces objets enſemble ne pouvoient captiver une imagination ardente, un cœur
                    qui ne ſoupiroit qu'après un bonheur plus réel, &amp; que tout concouroit à
                    ſéduire. Elle ſe contraignoit toujours, ſoit par un reſte de reconnoiſſance
                    &amp; d'honnêteté, ſoit dans l'intention de mieux le tromper dans la ſuite: elle
                    languiſſoit; le Marquis vivoit encore tranquille, ſi l'on peut trouver le repos
                    dans des nœuds mal aſſortis. </p>
                <p> Madame de Migneville commençoit à prendre tous ces agrémens frivoles, tous ces
                    brillans travers qui mettent une jolie femme à la mode: elle n'étoit pas
                    régulierement belle; mais elle avoit le regard ſi voluptueux, la phyſionomie ſi
                    expreſſive, qu'on ne pouvoit la regarder ſans émotion. Quant à l'eſprit, elle en
                    avoit autant qu'on peut en avoir, ſans jugement; je veux dire, beaucoup &amp;,
                    quoiqu'il fût noyé dans le jargon le plus futile, dans le perſiflage le plus
                    inepte, ſa converſation ne laiſſoit pas d'avoir mille charmes. Le monde l'avoit
                    déja rendu fauſſe &amp; diſſimulée. Elle croyoit ne rien ſaire &amp; ne rien
                    dire de bien que ce qui étoit apprêté; inconſéquente par caractère, elle
                    déſiroit ardemment ce qu'elle n'avoit pas, &amp; le négligeoit dès qu'elle
                    l'avoit obtenu: elle étoit vive &amp; gaie juſqu'à l'étourderie, plûtôt parce
                    qu'elle croyoit qu'il eſt du bon air de l'être, que parce que cela lui fût
                    naturel: on lui avoit dit ſi ſouvent qu'elle étoit étourdie, qu'on lui avoit
                    perſuadé qu'elle devoit l'être: d'ailleurs cela donne le droit de faire &amp; de
                    dire mille choſes qui autrement tireroient à conſéquence: elle avoit encore
                    cette facilité à dire des riens; ce tour aiſé qui leur donne tant de prix, &amp;
                    qui rend intéreſſantes les choſes les plus minutieuſes. Imaginez enfin un
                    compoſé ſingulier d'agrémens &amp; de défauts; mais de ces défauts que l'art
                    &amp; que le caprice de nos préjugés ont ſçu rendre plus ſéduiſans que les
                    agrémens mêmes. </p>
                <p> Parmi tous les hommes que voyoit Madame de Migneville, elle n'en avoit encore
                    diſtingué aucun: ſon cœur ne cherchoit qu'à ſe rendre; mais elle étoit ſi
                    difficile ſur le choix, elle exigeoit tant de perfections dans ſon vainqueur,
                    qu'il étoit preſque impoſſible qu'elle pût le rencontrer. Telle eſt la folie des
                    jeunes perſonnes qui veulent aimer pour la premiere fois; elles croyent excuſer
                    leur foibleſſe par les qualités de l'objet qui l'a cauſée. </p>
                <p> Il eſt rare qu'une femme choiſiſſe pour amie une autre femme plus jeune, plus
                    jolie &amp; plus aimable qu'elle: cependant il regnoit entre Madame de Mélicourt
                    &amp; la Marquiſe, l'intimité la plus parfaite. </p>
                <p> Madame de Mélicourt étoit veuve d'un homme qui lui avoit laiſſé de grands biens:
                    elle avoit été aſſez long-temps à la mode &amp;, quoiqu'elle ne fut plus d'âge à
                    avoir des prétentions, elle en conſervoit cependant encore: c'étoit une de ces
                    femmes qui ont toujours la fureur du monde, lors même que le monde veut les
                    quitter, qui ne tenant plus à rien, ne peuvent cependant vivre ſans intrigues,
                    &amp; qui n'étant plus dans la ſaiſon d'en avoir elles-mêmes s'occupent de
                    celles des autres. Elle avoit environ cinquante ans; elle en diminuoit dix &amp;
                    ſes bonnes amies lui en donnoient ſoixante. Le grand uſage du monde lui avoit
                    appris à le connoître: elle avoit ce qu'on appelle le meilleur ton,
                    c'eſt-à-dire, qu'elle étoit très-polie &amp; très-fauſſe, qu'elle avoit l'art de
                    deviner les perſonnages &amp; de les aſſortir ſans qu'on y ſoupçonnât le moindre
                    deſſein; qu'elle ſçavoit ignorer tout ce qu'il ne falloit pas qu'elle ſçût;
                    qu'elle poſſédoit au ſuprême dégré la ſcience épineuſe de la médiſance; qu'elle
                    la manioit avec une adreſſe ſinguliere; &amp; enfin qu'elle entendoit à ravir
                    toutes ces petites convenances qui paroiſſent ſi peu importantes, &amp; qui font
                    cependant tout le charme de certaines ſociétés. L'avantage d'être reçue dans le
                    monde ſous une ſauve-garde aimable, étoit le ſeul motif qui l'avoit liée avec la
                    Marquiſe. Une foule d'agréables des deux ſexes ſe rendoit encore chez elle, ſoit
                    par habitude, ſoit par déſœuvrement. Des jeunes gens d'une élégance, d'une
                    fatuité, d'une indécence, d'une hardieſſe à laquelle rien ne pouvoit réſiſter:
                    des femmes d'une liberté, d'une inconſéquence, d'une frivolité à tout ſéduire;
                    voilà les perſonnages dont ſa ſociété étoit compoſée. Des ſoirées &amp; des
                    nuits entieres remplies par des jeux ruineux, des ſoupers fort longs qui ſe
                    paſſoient à calomnier les bonnes actions quand on étoit las de médire des
                    mauvaiſes; des converſations où quelqu'important débitoit hardiment mille
                    abſurdités qu'il venoit démentir le lendemain; des petites intrigues, de petits
                    manéges, des brouilleries, des raccommodemens, voilà les occupations de cette
                    ſociété. Dans ce ſiécle charmant où tout le monde philoſophe, on n'avoit garde
                    d'y manquer chez Madame de Mélicourt: les ridicules, l'affectation, les
                    prétendus préjugés y étoient frondés continuellement, &amp; toujours par ceux
                    qui en avoient le plus: on y métaphyſiquoit ſans s'entendre, on y jugeoit les
                    Auteurs, les Ouvrages, on y parloit Morale, Politique, Adminiſtration, &amp;
                    rien n'étoit plus comique que les déciſions qui s'y rendoient ſans appel ſur
                    toutes les matieres.On y remarquoit ſur-tout le Chevalier de Belmur; jeune, vif,
                    léger, beau comme on peint l'amour, il étoit fait pour l'inſpirer: on ſe
                    l'enlevoit, on ſe l'arrachoit: une partie n'étoit pas complette ſans lui; auſſi
                    étoit-il d'une ſcelérateſſe reconnue. </p>
                <p> Vingt infidélités d'éclat &amp; une indiſcrétion ſoutenue lui aſſuroient
                    déſormais les plus brillans ſuccès. Qui ne ſçait, en effet, que vingt femmes
                    publiquement affichées &amp; déshonorées, ſont plus qu'il n'en faut pour mettre
                    le ſceau à la réputation d'un joli homme? La Marquiſe ne tint pas contre un être
                    ſi merveilleux: elle crût premierement n'avoir qu'un ſimple deſſein de lui
                    plaire &amp; ne ſongeoit nullement à en faire une affaire ſérieuſe. Le Chevalier
                    lui parla, lui dit de ces choſes qu'on prodigue par habitude à toutes les
                    femmes, &amp; que chacune par une exception peu modeſte, ne croit ſincères que
                    pour elle. La Marquiſe s'imagina l'avoir ſéduit; après un peu de réflexion, elle
                    ne crut pas devoir chercher plus loin l'heureux mortel à qui elle réſervoit ſon
                    cœur: mais le premier pas coûte à franchir, &amp; mille choſes la retenoient
                    encore. </p>
                <p> Belmur s'apperçût bientôt qu'on lui vouloit du bien; mais ſoit caprice, (car de
                    tels hommes ne peuvent guere ſe diſpenſer d'en avoir auſſi,) ſoit que pour lors
                    il fût engagé ailleurs, ſoit plûtôt encore par un manége adroit, il négligea
                    d'en profiter. La Marquiſe en fut déſolée; dès cet inſtant, plus d'enjouement,
                    plus de ſaillies; les ſpectacles, les promenades, le monde, tout augmentoit ſon
                    dépit &amp; ſon chagrin: cela n'échappa point au Chevalier; il venoit de rompre
                    avec Roſalie; il étoit libre. Il ſçavoit que la Marquiſe n'avoit encore eu
                    perſonne, &amp; un regard tendre d'une femme qui n'eſt point décidée galante, en
                    dit autant que les plus fortes avances d'une autre. La Marquiſe devoit faire
                    éprouver le plaiſir le plus délicat à celui qui pourroit le premier lui inſpirer
                    de l'amour; mais les longueurs l'effrayoient: il ſçavoit que ce qui auroit été
                    terminé dans un inſtant avec une autre femme, l'arrêteroit long-temps avec
                    celle-ci. Il eut recours à Madame de Mélicourt &amp; ſçut l'intéreſſer pour lui.
                    Elle cherchoit depuis long-temps à pénétrer dans le cœur de ſon amie: elle
                    connoiſſoit trop bien les femmes pour croire que celle-ci fût encore ſans
                    inclination. Dès le même jour elle ſe rendit chez elle. </p>
                <p> Madame de Migneville aimoit à jetter ſur le papier les ſentimens qui agitoient
                    ſon cœur: c'eſt une eſpéce de confidence qui ſoulage; on croit n'être plus ſeul
                    à ſçavoir un ſecret qui coûte tant à garder, &amp; l'illuſion eſt d'autant plus
                    ſatisfaiſante, qu'on eſt ſûr, avec un tel confident, de la diſcrétion la plus
                    parfaite. La Marquiſe écrivoit lorſqu'à ſon ordinaire Madame de Mélicourt entra
                    ſans être annoncée; ſon amie voulut cacher précipitamment ce qu'elle venoit
                    d'écrire; mais Madame de Mélicourt promit ſi ſérieuſement de ſe fâcher ſi on lui
                    refuſoit ce papier, qu'enfin la Marquiſe le lui remit en proteſtant bien que
                    c'étoit une folie toute pure qui ne ſignifioit pas grand'choſe, &amp; que ſon
                    cœur n'y étoit pour rien du tout. Madame de Mélicourt, bien ſûre du contraire,
                    liſoit ſans l'écouter: les femmes ſont bien au-deſſus des hommes quand c'eſt le
                    ſentiment qui dicte ce qu'elles écrivent: il ſemble que la nature ait voulu les
                    dédommager par une ſenſibilité exceſſive, de l'eſpéce de ſupériorité qu'elle
                    nous a accordée dans tout le reſte, &amp; ſi c'eſt un bonheur que de ſentir bien
                    vivement, elles ſont aſſurément plus favoriſées que nous. </p>
                <p> L'amour étoit peint dans cet écrit avec toute la force &amp; toute l'énergie
                    imaginables. La Marquiſe s'y faiſoit à elle-même l'aveu de la paſſion qu'elle
                    reſſentoit pour le Chevalier, &amp; de l'impoſſibilité où elle étoit de
                    contraindre ſon penchant. Elle vit bien qu'elle ne pouvoit diſſimuler plus
                    long-temps avec Madame de Mélicourt. Eh! bien, ma chere amie, lui dit-elle,
                    liſez juſqu'au fond de mon cœur; voyez-y toute l'étendue de mon malheur: ſans
                    ceſſe obſédée par un homme que je déteſte, en butte à ſes fatiguantes
                    attentions, forcée à les lui rendre, jugez de l'excès de mes peines. Que mon
                    ſort ſeroit différent ſi l'on m'avoit liée avec un homme que je puſſe chérir: je
                    dois beaucoup au Marquis, je le ſçais, je le ſçais trop... Et que lui
                    devez-vous, interrompit Madame de Mélicourt, que les attentions, les
                    complaiſances &amp; l'empreſſement que vous avez pour lui depuis ſi longtemps,
                    n'ayent déja trop payé? Je ſuis comblée de la confidence que vous me faites de
                    vos peines, &amp; je vous conſeille d'employer tout ce qui ſera néceſſaire pour
                    les faire finir très-promptement. -- Cela dépend-il de moi, reprit la Marquiſe,
                    &amp; quand je ne ſerois pas obſédée par M. Migneville, croyez-vous qu'il me
                    ſoit ſi facile d'oublier mes devoirs. Nos devoirs! vous êtes un enfant: vos
                    devoirs, à votre âge, ſont de vous livrer aux plaiſirs: quant à votre jaloux,
                    vous lui déroberez ſans peine toutes vos démarches. D'ailleurs, un mari qui
                    s'aviſe aujourd'hui de ſe formaliſer de pareilles choſes, ameute tout Paris
                    contre lui. </p>
                <p> Combien n'en avons-nous pas vû qui, jaloux des plaiſirs de la ſociété, ont été
                    les premiers punis de l'éclat qu'ils ont fait par les perſifflages éternels dont
                    ils ont été accablés, tandis qu'on a pris l'intérêt le plus ſenſible aux jeunes
                    &amp; malheureuſes victimes de leur jalouſie. Le monde ne doit pas vous
                    embarraſſer d'avantage, il eſt très-indulgent, ou plûtôt, il trouve qu'il n'y a
                    rien de ſi naturel à une jolie femme que de faire un uſage convenable de ſes
                    beaux jours: vous en avez mille exemples ſous les yeux. Perſonne n'ignore que la
                    dévote Belinde voile ſous les apparences d'une piété ſévere, la conduite la plus
                    équivoque; que la prude Céphiſe ſe dédommage en ſecret de la fierté qu'elle
                    affecte en public; que la jeune Céliméne, dès les premiers jours de ſon mariage,
                    a ſignifié à ſon époux qu'elle vouloit vivre indépendante, &amp; qu'une infinité
                    d'autres ne s'occupent que du ſoin de faire leur bonheur en faiſant des heureux:
                    en ſont-elles cependant moins conſidérées de tous les honnêtes gens qui ont le
                    ſens commun? Croyez-en mon expérience, ma chere Marquiſe, notre vertu n'eſt
                    aujourd'hui que l'art de dérober nos actions à la ſatyre &amp; à la méchanceté,
                    &amp; il eſt mille fois plus utile de perſuader qu'on eſt honnête que de l'être
                    en effet, ou plutôt, l'un &amp; l'autre ſont très-peu eſſentiels; car on eſt
                    convenu tacitement de certaines bornes, &amp; pourvû qu'on ne les paſſe pas, le
                    monde ne voit rien &amp; ne veut rien voir. Je veux vous tirer d'eſclavage,
                    &amp; je ne ſouffrirai pas qu'un ſexagénaire exige le ſacrifice de vos plus
                    beaux momens, parce qu'il vous a deſtiné un reſte de vieilleſſe qu'il n'eût pu
                    traîner ſeul. Jouiſſez de votre jeuneſſe; car je ne connois aucun état plus
                    ridicule &amp; plus triſte que celui d'une femme qui commence à vieillir ſans
                    avoir mis à profit les plus doux inſtans de la vie. La Marquiſe avoit écouté
                    juſque là ſans rien répondre, &amp; ſans approuver ni rejetter ces excellens
                    raiſonnemens. Vous connoiſſez le Chevalier de Belmur, continua Madame de
                    Mélicourt; tout-à-l'heure encore il me parloit de vous -- de moi! le
                    Chevalier... quoi, que vous diſoit-il? -- Bon ... &amp; vous ne l'aimez pas; ſi
                    j'étois méchante; mais non, je ſuis trop votre amie pour vous faire aucun
                    mauvais tour. </p>
                <p> Belmur vous aime; je ne connois perſonne qui vous convienne mieux. </p>
                <p> Ni moi non plus, diſoit tout bas la Marquiſe. -- Je veux vous voir heureuſe; je
                    le veux malgré vous; mais vous vous taiſez; vous vous amuſez à rougir. Je n'ai
                    point aujourd'hui le temps de combattre vos petits ſcrupules: ſi demain il vous
                    en reſte encore, nous les détruirons: vous ſçavez que je donne une fête à ma
                    campagne; adieu, je compte ſur vous. Cette campagne étoit délicieuſe; rien
                    n'avoit été épargné pour rendre magnifique la fête que Madame de Mélicourt y
                    donnoit. La Marquiſe y arriva des premiéres: ſon amie lui propoſa de ſe promener
                    en attendant que tout ſon monde fut venu. Au moins, dit Madame de Migneville, je
                    compte que vous n'aurez pas le Chevalier. --- Soyez tranquille, belle Marquiſe;
                    je n'aurai perſonne qui puiſſe vous faire de la peine. -- C'eſt qu'il ne
                    manqueroit pas d'imaginer que je ſuis venue ici pour lui, &amp; j'en ſerois au
                    déſeſpoir. -- En effet, il eſt bien plus dans l'ordre que ce ſoit lui qui vienne
                    ici pour vous; n'eſt-il pas vrai? -- Ni l'un ni l'autre ne peut me convenir: je
                    vous ai ouvert mon cœur; vous ſçavez l'impreſſion que le Chevalier y a faite;
                    mais je connois les hommes, &amp; il l'ignorera à jamais. Sçavez-vous bien, ma
                    chere Marquiſe, que vous m'impatientez horriblement: vous voyez les choſes comme
                    un enfant: j'ai voulu vous déſabuſer de tous ces préjugés de Couvent; je les
                    excuſe, parce que j'y ai paſſé autrefois tout comme vous: j'étois honteuſe de
                    paroître aimable, &amp; je croyois qu'on me faiſoit injure en me le diſant:
                    enfin on me fit voir le néant des chimères, dont juſques-là je m'étois bercée.
                    On m'apprit que dans ce ſiécle heureux &amp; philoſophe, les mœurs n'étoient
                    plus qu'un phantôme vain dont les principes avoient pris la place: je n'étois
                    pas au bout de mes ſottiſes; j'eus encore celle de demeurer fidéle au premier
                    homme que j'avois aimé: cette folie ne dura pas; mais tout en me livrant à mes
                    penchans, je me gardai de l'excès qui conſiſte à les ſuivre ſans choix &amp;
                    ſans délicateſſe: l'amour, s'il n'eſt économiſé, uſe le cœur, &amp; le rend à la
                    fin incapable d'éprouver aucun ſentiment. Profitez de mes lumiéres, &amp; je
                    vous réponds du bonheur de votre vie; c'eſt au Chevalier qu'eſt réſervé celui de
                    vous apprendre à ſentir. Ne le rebutez pas, aſſez d'autres cherchent à lui
                    plaire pour qu'il ne ſoit embarraſſé que ſur le choix. </p>
                <p> En ce moment un caroſſe entra; on reconnut la livrée &amp; l'équipage du
                    Chevalier. La Marquiſe ſentit ſon cœur palpiter avec la plus grande vivacité:
                    elle eût voulu ſe cacher dans le ſein de ſon amie. Belmur les joignit: elle ne
                    put diſſimuler long-temps la joie qu'elle avoit de le revoir: de ſon côté, il
                    fut ſi empreſſé, il s'exprima avec tant de feu, tant de grace, qu'il obtint le
                    pardon de ſes froideurs avant de l'avoir demandé. Il fut charmant pendant tout
                    le dîner: toutes ſes attentions furent pour la Marquiſe: il n'aimoit pas aſſez
                    pour être plus myſtérieux, &amp; la malignité curieuſe n'eut pas de peine à les
                    deviner.On alla bien-tôt ſe préparer à un bal auſſi magnifique que galant: un
                    peuple d'aimables fous &amp; de folles charmantes s'y étoient rendus de tous les
                    environs. La campagne ajoûtoit encore un nouvel agrément à cette partie. C'eſt
                    un plaiſir délicieux à mon gré que celui du bal quand on n'en jouit que
                    rarement: c'eſt-là que triomphe la liberté, l'inconſéquence &amp; ſouvent le
                    plaiſir: on n'y connoît point les droits que donne le rang; quelquefois même on
                    y oublie ceux de la beauté: à l'abri d'un maſque trompeur, une vieille coquette
                    étale hardiment ſes beautés d'emprunt, &amp; ſous un domino blanc ou roſe, elle
                    écoute les jolis propos d'un agréable tandis qu'à côté d'elle une jeune beauté
                    ſourit de ſe voir priſe pour une prude déja ſur le retour. </p>
                <p> Tant que le viſage conſerve ſon maſque, l'eſprit jouit de ſes droits: on ſuit
                    une laide ſpirituelle; on abandonne une beauté ſtupide: le maſque levé, l'ordre
                    eſt rétabli. Les uns cherchent à contenter leurs regards, les autres à
                    ſatisfaire leur imagination: heureuſes alors celles qui réuniſſent les charmes
                    ſi ſéduiſans de l'eſprit &amp; ceux de la beauté. Le mélange agréable des deux
                    ſexes, les ris, le badinage, des indiſcrétions fréquentes, des mépriſes
                    involontaires ou préméditées, cent miſères charmantes enfin y deviennent
                    intéreſſantes, &amp; ſemblent ſe réunir pour dérider le front du miſantrope le
                    plus auſtère. Le maſque donne à l'eſprit une aiſance qui produit mille ſaillies
                    plus vives les unes que les autres; on ne ſe reſſemble plus à ſoi-même; on fait,
                    on dit mille folies dont on s'applaudit en ſecret; la bruyante joie domine ſur
                    toute l'aſſemblée: Momus voltige parmi les rangs, &amp; le ſeul aſpect de ſa
                    marotte en écarte la raiſon. </p>
                <p> Une foule de beautés ſembloient être venues dans ce ſéjour enchanté, de toutes
                    les parties de l'Univers, ſous les habits de leur contrée. Mde. de Mélicourt
                    n'avoit pas laiſſé ignorer au Chevalier quel ſeroit le déguiſement de la
                    Marquiſe, il n'y en avoit point de plus élégant dans toute l'aſſemblée: le
                    Chevalier l'eut bientôt démêlée parmi la foule des maſques dont les ſalles
                    étoient remplies. Il ſe fit connoître &amp; ne manqua pas de dire qu'il l'avoit
                    devinée aux ſeuls mouvemens de ſon cœur: la Marquiſe le crut bonnement &amp; lui
                    en ſçut gré. </p>
                <p> Le bruit des inſtrumens, le tumulte de l'aſſemblée, l'éclat des lumiéres,
                    l'émotion que la danſe excite dans tous les ſens, enfin ce badinage léger &amp;
                    animé que le maſque &amp; l'incognito ſemblent permettre, échauffent les déſirs
                    &amp; enflamment l'imagination par une gradation inſenſible. L'allemande
                    commençoit déja à être de mode: cette danſe groſſiérement gaie auparavant, &amp;
                    analogue en cela au caractere de la nation, dont elle tire ſon origine, avoit
                    changé de nature auſſi-tôt que nous l'avions adoptée. Une cadence vive &amp;
                    légère avoit remplacé les bonds germaniques &amp; lourds qui la caractériſoient
                    primitivement. Le liant, la molleſſe &amp; la flexibilité dans les mouvemens
                    avoient ſuccédé à la rudeſſe à la peſanteur &amp; à la dureté. Elle imitoit
                    toutes nos affections agréables: voluptueuſe, paſſionnée; lente, précipitée;
                    nonchalante, animée; douce &amp; touchante, légère &amp; folâtre; c'étoit un
                    Protée charmant à l'aide duquel on ſe transformoit dans un inſtant ſous mille
                    formes ſéduiſantes. Les attitudes en étoient ſi intéreſſantes, les bras
                    s'entrelaçoient de tant de maniéres ſi heureuſes, le corps, les mains preſſées
                    doucement, les regards vifs &amp; languiſſans mêlés à tout cela, avoient quelque
                    choſe de ſi attrayant, que je ne ſerois pas ſurpris que bien des femmes euſſent
                    été amenées par ce moyen à une défaite dont auparavant elles ne ſe ſeroient
                    jamais doutées. </p>
                <p> Belmur &amp; Madame de Migneville danſerent enſemble; il lui propoſa de quitter
                    la ſalle; la Marquiſe abîmée de laſſitude, enivrée d'amour, oublia qu'elle
                    pouvoit être remarquée &amp; le ſuivit ſans réſiſtance. Ils deſcendirent dans le
                    jardin &amp; entrerent dans des boſquets où ils s'égarerent volontairement: ils
                    ſe promenerent quelque temps comme pour chercher une iſſue qu'ils craignoient
                    tous deux de rencontrer: le charme de la converſation du Chevalier fit trouver
                    ce temps fort court à la Marquiſe: il l'engagea à ſe repoſer ſous un berceau
                    écarté. La nuit étoit douce &amp; un peu ſombre; l'heure étoit critique; rien
                    n'interrompoit le ſilence de ces beaux lieux: les fleurs exhaloient une odeur
                    délicieuſe: la Marquiſe étoit fatiguée: elle s'aſſit en s'appuyant ſur le bras
                    du Chevalier, qui ſe plaça près d'elle. Jamais elle ne s'étoit rencontrée dans
                    une circonſtance auſſi agréablement dangereuſe: le contraſte du fracas qu'elle
                    quittoit avec la ſolitude, le tête-à-tête &amp; l'éloignement où elle ſe
                    trouvoit lui donnoit une crainte timide, une tendre émotion qu'elle n'avoit
                    jamais ſenties. Après quelques propos auſſi galans que rebattus, le Chevalier
                    qui tenoit ſa main, y porta ſes lévres &amp; y imprima un baiſer de flamme: il
                    s'approcha encore davantage &amp; la preſſa tendrement dans ſes bras: ſa
                    réſiſtance fut ſi légère qu'il haſarda un baiſer ſur ſon ſein. -- Oh! pour le
                    coup, Chevalier, vous prenez trop de libertés, &amp; je commence à m'appercevoir
                    à quel point je ſuis imprudente d'être venue ici ſeule avec vous; il eſt temps
                    de rentrer. Le Chevalier lui fit quelques tendres reproches: ils ſe turent; elle
                    lui ſerra la main: il tomba à ſes genoux... Ils ne tarderent pas à ſortir du
                    bocage. Cette ſoirée fut délicieuſe pour la Marquiſe: le Chevalier l'aida à
                    réparer le tendre déſordre de ſa parure. Ils rentrerent la ſatisfaction peinte
                    dans leurs regards. Madame de Mélicourt ſourit en les voyant reparoître;
                    quelques autres femmes ſourirent de même, &amp; avec plus de fondement qu'elles
                    ne croyoient peut-être. </p>
                <p> Ils eurent enſuite la facilité de ſe revoir autant qu'ils le déſirerent; ils en
                    profiterent ſans ménagement, &amp; le dégoût ſuccéda bientôt à des ſouhaits ſi
                    aiſément ſatisfaits. Belmur fatigué d'une poſſeſſion trop tranquille, eut la
                    malhonnêteté de rompre le premier: il eut des ſucceſſeurs: les uns quittés auſſi
                    ſubitement qu'ils avoient été pris; les autres conſervés ſeulement autant de
                    temps qu'il en falloit pour dire qu'on les avoit eus, tous amoureux ſans
                    paſſion, tranſportés ſans déſirs, comblés de l'excès de leur félicité ſans avoir
                    la faculté de la ſentir, cherchant l'éclat &amp; non le plaiſir; tous volages,
                    inconſéquens, vains &amp; indiſcrets, &amp; ſe ſouciant peu d'obtenir des
                    faveurs qu'on auroit ignorées. Le Marquis de Migneville ne tarda pas à
                    s'appercevoir de ce changement: il connoiſſoit Madame de Mélicourt: il ſçavoit
                    qu'elle aimoit à obliger: la liaiſon de cette femme avec la Marquiſe l'inquiéta;
                    il ne faiſoit cependant que conjecturer. Une rencontre aſſez ſinguliére lui
                    deſſilla entiérement les yeux. </p>
                <p> La Marquiſe avoit alors le jeune Dorville, le plus grand étourdi, le plus
                    indiſcret petit-maître de Paris. Un jour que le Marquis promenoit ſes
                    inquiétudes dans un jardin public, il l'apperçut à quelques pas de lui parlant
                    avec un ami: le vieux Migneville pouvoit les entendre, &amp; il les entendit en
                    effet: cet ami faiſoit la guerre à Dorville ſur la difficulté de le rencontrer
                    depuis quelque temps; il le ſoupçonnoit d'être amoureux &amp; d'être aimé.
                    Dorville après s'être défendu foiblement en convint: cet ami le preſſa vivement
                    de lui faire la confidence toute entiére. Dorville fit un étalage magnifique de
                    beaux principes ſur la diſcrétion, &amp; refuſa conſtamment de nommer la
                    perſonne qu'il aimoit. </p>
                <p> Et le mari lui dit ſon ami, dis-moi, eſt-il jaloux? -- Pas tant à beaucoup près
                    que nous le déſirerions, car le plaiſir de tromper un vieil argus rend celui de
                    la jouiſſance mille fois plus piquant. Au reſte, ajouta-t-il, en allant vers ſon
                    caroſſe, je te quitte dans la crainte que tu me devines: je t'en ai peut-être
                    déja trop dit, &amp; je déteſte les indiſcrétions; d'ailleurs il eſt ſix heures,
                    &amp; je conduis ce ſoir ma déeſſe à l'Opéra en petite loge: chez Madame de
                    Migneville, cria-t-il à ſes gens. Son ami l'entendit &amp; rentra dans le jardin
                    en riant comme un fou de cet excès de diſcrétion: le vieux Marquis l'avoit
                    entendu de même; il fut accablé de cette certitude funeſte. Il ne balança pas
                    cependant à ſe déterminer ſur le ſort d'une femme qu'il avoit adorée, &amp; qui
                    peut-être lui étoit encore chère. Dès le lendemain, le cœur déchiré par la
                    tendreſſe &amp; la douleur, il prit la plume &amp; traça ces mots que lui
                    dictoit un reſte d'amour pour la Marquiſe. </p>
                <p> “Je vous ai épouſée, Madame, dans l'intention de vous rendre heureuſe; vous
                    n'avez répondu à mes deſſeins que par une ingratitude affreuſe: j'aime mieux
                    cependant vous devoir mes malheurs que d'avoir à me reprocher les vôtres, &amp;
                    je n'uſerai pas de l'autorité que les loix me donnent. Soyez libre; jouiſſez de
                    la moitié de mes biens, mais ne nous voyons plus: vous ne ſerez pas toujours
                    jeune; puiſſiez-vous quand vous approcherez de mon âge, puiſſiez-vous, pour vos
                    indignes procédés envers un homme qui vous adoroit, éprouver la honte &amp;
                    l'horreur qu'il y a de ſe voir jouer par un enfant, &amp; par un enfant qu'on
                    aime. </p>
                <p> La Marquiſe étoit à ſa toilette quand on lui apporta cette lettre. </p>
                <p> Dorville étoit avec elle ... Une lettre du Marquis! De mon mari... </p>
                <p> Comme cela ſera tourné! Le bonhomme! Liſez-moi cela, Dorville; il faut nous en
                    divertir un moment. </p>
                <p> Il lut à haute voix: M. de Migneville eſt un homme merveilleux, dit-il en
                    finiſſant; tous ſes billets du matin ſont-ils de ce ſtile? L'avanture eſt folle;
                    elle eſt unique: je ſuis comblé d'y être pour quelque choſe &amp; je vais la
                    conter par-tout. D'honneur Paris ſeroit trop charmant ſi tous les maris
                    vouloient imiter le vôtre. </p>
                <p> Il partit comme un éclair &amp; laiſſa la Marquiſe abſorbée dans une rêverie
                    profonde. Le procédé généreux du Marquis l'étonna beaucoup; elle en fut émue
                    pour le moment; un ſentiment de douleur &amp; de repentir s'éleva dans ſon ame:
                    elle ſe ſurprit à répandre des larmes. Que je ſuis bonne, dit-elle à la fin! Je
                    m'afflige tandis que je devrois me livrer à la joie la plus vive: je ſuis libre;
                    je ſuis riche; je ſuis heureuſe. </p>
                <p> Une ſeule inquiétude lui reſtoit, c'étoit de ſçavoir quel uſage elle feroit de
                    ſa liberté. Mille circonſtances lui rendoient le ſéjour de Paris infiniment
                    déſagréable. Dans ſon incertitude elle ſe fit conduire chez Madame de Mélicourt:
                    elle la trouva triſte &amp; occupée des apprêts d'un voyage inattendu. Il faut
                    nous ſéparer, ma chere Marquiſe, lui dit Madame de Mélicourt en l'embraſſant: je
                    ſerois accablée de cette ſéparation ſi je ne vous ſçavois heureuſe. On me mande
                    de *** qu'on doit y juger inceſſamment un procès dont le ſort m'intéreſſe
                    infiniment, &amp; je ſuis forcée de m'y rendre ſans délai. Madame de Migneville,
                    après avoir un peu réfléchi, lui dit en riant: je veux être de ce voyage; je me
                    charge de votre affaire: une ſolliciteuſe comme moi ne pourra pas vous nuire.
                    Elle lui raconta ſur le champ ce qui venoit de lui arriver. </p>
                <p> Madame de Mélicourt l'embraſſa mille fois avec les plus grandes démonſtrations
                    d'amitié. Au reſte, lui dit-elle, nous partons dès demain. A l'inſtant, ſi vous
                    voulez; on m'a ſi ſouvent parlé de la Province &amp; des eſpéces qui la
                    peuplent, que je brûle de connoître ce nouvel Univers. Je vous laiſſe, mes
                    apprêts ne ſeront pas longs: dans vingt-quatre heures je ſuis toute à vous. </p>
                <p> Malgré cet excès de contentement la Marquiſe prête à quitter Paris, en regretta
                    les délices: nous n'abandonnons jamais ſans peine des lieux auxquels le plaiſir
                    nous a habitués; une ſorte de triſteſſe ſe mêle alors à la douceur d'imaginer
                    que nous allons voir d'autres objets. D'ailleurs, Paris eſt ſi attrayant! la
                    Marquiſe y avoit paſſé des jours ſi délicieux! Ils pouvoient renaître: &amp;,
                    pour ſatisfaire un vain mouvement de curioſité, elle s'expoſoit à périr d'ennui;
                    car, comment peut-on vivre en Province? </p>
                <p> Cependant eſpérant que le voyage ſeroit court, &amp; auſſi peu capable
                    d'éprouver de longues inquiétudes que de reſſentir des plaiſirs durables, elle
                    eut bien-tôt oublié tous ceux qu'elle avoit goûtés à Paris pour s'occuper
                    uniquement de ceux que l'avenir ſembloit lui promettre. </p>
                <p> Elles ſe mirent en route, &amp; pendant le voyage, la Marquiſe éprouvoit
                    toujours une ſurpriſe nouvelle à chaque objet nouveau que la nature offroit à
                    ſes regards: les choſes les plus ordinaires la frappoient également: elle
                    s'étoit attendue à ne rien voir qui reſſemblât à ce qu'elle connoiſſoit déja;
                    mais c'étoient toujours des Villes riantes, des environs charmans &amp; des
                    campagnes fertiles &amp; bien peuplées. Les habitans ſur-tout l'amuſoient fort.
                    Elle trouvoit à ces bonnes gens l'air un peu étranger; mais ils lui paroiſſoient
                    contens: ils rioient, ils chantoient, &amp; leurs travaux, où nous ne voyons que
                    la fatigue, n'étoient pour eux qu'une occupation. </p>
                <p> Quel beau pays, diſoit-elle; les bonnes gens! C'eſt un meurtre qu'ils ne
                    ſçachent pas profiter de ce que la nature leur prodigue ſi libéralement: ces
                    bois, s'ils les tailloient en boſquets, en charmilles; cette riviére que nous
                    voyons ſerpenter dans ce vallon, tantôt reſſerrée entre des rochers, tantôt
                    ombragée par des tilleuls, que n'en forment-ils un canal qu'on orneroit de
                    bronzes &amp; de jets-d'eau: mais pas la moindre caſcade, pas une ſtatue, point
                    de boulingrins ni de kioſques; toujours des torrens, des grottes, des fontaines
                    naturelles, des bocages &amp; des gazons qui ſont venus d'eux-mêmes. </p>
                <p> Voyez, ma chere amie, voyez ce payſage, ces hameaux &amp; ces cabanes éparſes
                    ſans ordre: cette vue qui s'échappe au loin entre ces collines; tout cet
                    enſemble enfin approche-t-il de nos boſquets, de nos allées d'arbres, de nos
                    perſpectives &amp; de nos campagnes ſi bien ſymmétriſées? Non, plus je voyage
                    &amp; plus je perſiſte à croire que le ſéjour que nous quittons eſt unique...
                    Mais que font ces deux hommes? L'un tout mouillé de ſueur, anime &amp; guide des
                    chevaux haraſſés; ils traînent une machine qui m'eſt inconnue: l'autre,
                    lourdement appuyé ſur cette machine, marche dans un ſillon qu'elle a tracé. Ils
                    labourent, dit Madame de Mélicourt. Ah! ils labourent; je m'en étois un peu
                    doutée: voilà donc le labourage! </p>
                <p> Il y a ſi long-temps que j'étois curieuſe de voir labourer! Voilà ce dont j'ai
                    raiſonné tant de fois! Ce dont tant de livres m'ont excédée ſi ſouvent! Je
                    l'avoue, ma chere amie, j'en ſçais plus depuis un moment, que tous ces livres ne
                    m'en ont appris: au fond c'eſt bien peu de choſe que cette agriculture dont on
                    fait tant de fracas, &amp; je n'aurois jamais deviné que le pain venoit ſi
                    naturellement: cependant ces hommes me font peine; ils reçoivent ſans doute des
                    récompenſes proportionnées à leur travail. -- Bon, des récompenſes! Quelle
                    plaiſanterie! Ils ne connoiſſent rien: ils n'ont rien à déſirer, &amp;
                    duſſent-ils périr ſous le fardeau de leur miſère; ils ne doivent exiſter
                    qu'autant qu'ils nous ſont utiles: le travail &amp; l'indigence, c'eſt leur
                    partage. La Marquiſe l'interrompoit pour s'amuſer d'avance des originaux qu'elle
                    alloit trouver à Ces gens n'ont rien vu, rien entendu, diſoit-elle: ce ſera, je
                    crois, de bonnes figures avec leur air d'extaſe dès qu'ils nous verront
                    paroître: je vois tout cela d'ici. Ah! quelle ſenſation nous allons faire! Ces
                    paupres Campagnards! Qu'ils ſeront aiſes de nous voir! On dit qu'ils ont le cœur
                    bon, quoique les maniéres un peu ſauvages. -- Nous les civiliſerons, diſoit
                    Madame de Mélicourt. Comme on écoutera les moindres choſes que nous dirons,
                    reprenoit la Marquiſe! Comme nous allons être admirées des hommes! Comme les
                    femmes vont nous déteſter! Que je vais faire de jalouſes! Pour moi je veux
                    bouleverſer toutes leurs modes gothiques; changer leurs uſages, leur façon de ſe
                    mettre, de ſe coëffer, corriger leur langage, introduire les jeux nouveaux,
                    &amp; bannir ſans ménagement tout ce qui n'aura pas été imaginé d'hier. J'ai
                    pris toutes les brochures du jour; ces ouvrages intéreſſans ne leur parviennent
                    que lorſqu'on en eſt las à Paris; ils ſeront comblés de les avoir une fois dans
                    leur nouveauté. Mais, ditesmoi, ſans doute on eſt déja prévenu de notre arrivée:
                    on en parle beaucoup, n'eſt-ce pas? Il ſeroit très-plaiſant qu'on vînt nous
                    complimenter. Que nous allons occaſionner de caquets! On m'a aſſuré que toutes
                    ces Villes de Province étoient diviſées en pluſieurs partis, &amp; que les
                    jolies femmes étoient à la tête de chacun: j'eſpére bien que nous aurons le
                    nôtre. Une choſe m'afflige, cependant; c'eſt que nous aurons l'air de gens de
                    l'autre monde quand nous reviendrons à Paris: tout ſera changé, les modes, les
                    uſages, les expreſſions: l'étude des nouveaux plaiſirs &amp; des derniers goûts,
                    nous coûtera preſque autant que ſi nous étions Provinciales nous-mêmes. </p>
                <p> Par ces remarques judicieuſes &amp; ſolides, &amp; par d'autres ſemblables, les
                    deux Voyageuſes s'efforçoient de charmer les ennuis de la route. Cependant,
                    Madame de Mélicourt un peu plus inſtruite, ſourioit quelquefois de la prévention
                    de la Marquiſe; mais elle ne la détrompoit pas afin de mieux jouir de ſon
                    étonnement. </p>
                <p> Elles paſſerent le même jour par un village où la nuit, qui commençoit à tomber,
                    les obligea de s'arrêter. </p>
                <p> Il n'y avoit aucune Auberge: une Payſanne encore fraîche &amp; de bonne mine les
                    invita d'une maniere honnête à deſcendre chez elle: cette femme étoit
                    engageante; elles s'y déterminerent volontiers: ſa maiſon étoit propre &amp;
                    ſimple, comme on peut croire; un jardin qui en dépendoit, les engagea à ſe
                    promener: elles y admirerent la nature dans toute ſa beauté; des arbres chargés
                    de fruits, des eſpaliers qui invitoient l'œil &amp; la main, des allées
                    étroites, mais tapiſſées d'un gazon verd &amp; peu foulé, quelques ombrages
                    formés par des noiſettiers, des carreaux de légumes, des couches bien alignées
                    &amp; couvertes de toutes ſortes de primeurs, voilà les agrémens ſimples &amp;
                    naturels de ce lieu champêtre. Dans un coin de ce verger, une jeune fille,
                    unique enfant de la Fermiére, cultivoit une eſpéce de parterre compoſé de
                    quelques plattes-bandes; elle avoit à peine quinze ans: la fleur de cet âge
                    brilloit dans tous ſes traits; deux grands yeux noirs qui ne devoient pas être
                    muets dans le tête-à-tête, au-deſſous deſquels étoient écloſes ſur chacune de
                    ſes joues, deux roſes vermeilles dont la rougeur pâliſſoit vers les extrémités;
                    plus bas une bouche enfantine, dont le moindre ſouris embelliſſoit ces joues
                    d'une petite foſſette; des graces naturelles, naïves &amp; timides, telle étoit
                    Toinette: elle ſe plaiſoit à conſidérer les différentes couleurs dont ce
                    parterre étoit nuancé: c'étoit ſon ouvrage; ſes mains déja accoûtumées au
                    travail, en avoient diſtribué les compartimens avec plus de goût que de
                    ſymmétrie; elle y avoit conduit induſtrieuſement un filet d'eau qui les
                    rafraîchiſſoit ſans ceſſe. Les Dames s'extaſierent beaucoup ſur ce petit
                    ouvrage, &amp; lui firent quelques agaceries auxquelles elle répondit avec une
                    naïveté qui les amuſa infiniment. </p>
                <p> Elles rentrerent dans la Ferme &amp; elles alloient ſouper quand elles virent
                    arriver un Payſan frais &amp; robuſte ſuivi d'un jeune homme groſſiérement vêtu,
                    mais de bonne mine: ils ſaluerent les deux Dames à leur façon: elles les
                    reconnurent pour ces Laboureurs qu'elles avoient remarqués à peu de diſtance du
                    village. </p>
                <p> La Fermiére quitta tout pour aller embraſſer le plus âgé: elle eſſuya la ſueur
                    qui couloit de ſon front; enſuite elle lui préſenta un breuvage rafraîchiſſant,
                    &amp; il parut oublier toutes ſes fatigues. </p>
                <p> L'accueil que cette femme faiſoit à ſon mari avoit quelque choſe de touchant:
                    cela ne parut que plaiſant à la Marquiſe. A l'inſtant la petite fille arriva;
                    elle ſauta au col de ſon pere: on lui dit deux mots, puis on fit avancer le
                    jeune homme: on apprit qu'il avoit dix-huit ans, qu'il étoit du Village &amp;
                    depuis un an garçon du Fermier. On le trouva très-grand &amp; très-bien fait
                    pour ſon age. </p>
                <p> On le fit marcher; on le fit tourner; on admira ſa taille &amp; ſa jambe, qui ne
                    laiſſoient pas de paroître ſous des habits groſſiers. Madame de Migneville lui
                    trouva l'air mâle, &amp; dit que c'étoit dommage qu'il ne fût pas à la ville:
                    pendant cet examen la bonne femme recommandoit à Colin de ſe tenir droit &amp;
                    de n'être pas honteux; mais ſa rougeur &amp; ſon embarras déceloient toute ſa
                    timidité. Madame de Mélicourt le tira de peine en faiſant ſervir le ſouper. La
                    Marquiſe voulut être ſervie par Colin, qui s'y prêta de meilleure grace qu'elle
                    n'en avoit attendue d'un Payſan. </p>
                <p> Les lits furent trouvés paſſables; mais l'habitude de ſommeiller mollement ſur
                    le duvet, les empêcha de ſe livrer pour long-temps au repos. </p>
                <p> Auſſi-tôt que le jour commença à poindre, elles ſe leverent. Après quelques
                    tours de jardin elles allerent s'aſſeoir ſous des noiſettiers en attendant
                    l'heure du départ. La tranquillité de ce ſéjour fit ſoupirer la Marquiſe; le
                    calme regnoit encore dans toute la Ferme; mais on commençoit à entendre le chant
                    des oiſeaux &amp; les cris des animaux domeſtiques. Ce premier moment du matin
                    diſpoſe l'ame aux réflexions, &amp; l'imagination repoſée s'y livre ſans effort.
                    Quelle joie pure regne dans toute cette famille, dit Madame de Migneville! Cela
                    me confond. Nous n'avons point d'idée de ces plaiſirs là; nous ne voyons même
                    rien de ſemblable chez les Payſans qui environnent la Capitale. Cette chaumiére
                    eſt-elle privilégiée? Ou bien toutes celles de ce hameau lui reſſemblent-elles?
                    Oui, dit Madame de Mélicourt; cette tranquillité que vous admirez tant, eſt
                    univerſelle dans ce hameau; nous avons rendu méchans &amp; fins les Payſans qui
                    entourent Paris; la bonhomie de ceux-ci vient de ce qu'ils ſont rarement
                    victimes de l'injuſtice &amp; de la force: d'ailleurs ils ne voyent qu'eux dans
                    l'Univers; leur cabane eſt pour eux toute la terre; ils ne courent point après
                    les jouiſſances &amp; eux ſeuls jouiſſent. Cette enfant dont hier nous
                    conſidérions le travail, eſt heureuſe; elle ne s'occupe que des objets que la
                    nature a mis ſous ſes yeux; ſon imagination ne cherche pas à pénétrer au-delà de
                    ce qui l'entoure; le penchant quelle a pour le plaiſir lui tient lieu de raiſon;
                    &amp; parmi les plaiſirs, elle ne connoît que ceux qui ſont à ſa portée: en
                    développant ſes idées, en lui montrant d'autres jouiſſances, on lui prépareroit
                    des regrets. </p>
                <p> Elles philoſophoient encore ſur ce ton quand elles la virent entrer dans le
                    verger: elle portoit au bras un panier de fleurs; elle avoit l'air inquiet,
                    &amp; paroiſſoit chercher quelqu'un: bientôt elles apperçurent un jeune Payſan
                    qui venoit à elle par un chemin différent. Elles étoient cachées par des
                    noiſettiers &amp;, ſans être vues, elles pouvoient tout voir &amp; tout
                    entendre. </p>
                <p> Croyez-vous, dit la Marquiſe que ce rendez-vous ſoit bien innocent? </p>
                <p> Eſt-ce une chimère enfin que l'aimable ſimpleſſe de ces bons villageois? </p>
                <p> Vous convenez, ſans doute, que ces deux enfans ... A propos, j'aime beaucoup
                    l'ardeur qu'elle avoit hier à cultiver les fleurs qu'elle apporte aujourd'hui à
                    ſon galant. Nous allons voir de belles choſes. Mais n'eſt-ce pas Colin, le
                    garçon du Fermier? Juſtement, c'eſt lui; la charmante candeur! ſes Maîtres le
                    croyent à l'ouvrage, il vient en conter à leur fille: oh! ſuivons cette
                    avanture-ci. </p>
                <p> Madame de Migneville triomphoit; elle n'auroit pas ſitôt ceſſé de parler, ſi le
                    plaiſir d'entendre une converſation auſſi intéreſſante ne l'eût fait taire. Tu
                    parois bien las, dit la petite à Colin; d'où viens-tu ſi matin? -- De commander
                    des chevaux à la poſte, répondit il; car les Dames veulent partir de bonne
                    heure: &amp; toi-même, Toinette, pourquoi es-tu ſi-tôt levée? Pour qui ces beaux
                    bouquets ſi bien arrangés? -- Pour les Dames auſſi; elles ont pris plaiſir à les
                    voir hier dans mon jardin, &amp; je les cherchois ici. -- Iu ne me cherchois
                    donc pas, Toinette? -- Non, mais je ſuis bien-aiſe de t'avoir trouvé. </p>
                <p> Comme ils s'approchoient de la retraite des deux Dames, elles ſe montrerent:
                    elles prirent les bouquets de la jeune fille, qui paroiſſoit enchantée. Je vous
                    laiſſe, dit alors Madame de Mélicourt; je vais donner des ordres pour notre
                    départ: Toinette la ſuivit. La Marquiſe fit reſter Colin: elle venoit d'avoir
                    l'idée la plus folle &amp; la plus ſinguliére &amp; elle vouloit la réaliſer;
                    c'étoit d'eſſayer ſur lui le pouvoir de ſes charmes &amp; de voir juſqu'où
                    alloit la ſenſibilité d'un homme de cette eſpéce. </p>
                <p> Il étoit reſté droit le chapeau à la main; elle le fit aſſeoir près d'elle. </p>
                <p> Tu as ſans doute une maîtreſſe, lui dit-elle; &amp; je ſuis ſûre qu'elle eſt
                    jolie? Colin répondit par un gros ſoupir. Tu ſoupires, eſt-ce que tu n'es pas
                    content de ton amoureuſe? Eh bien! Il faut l'abandonner &amp; en choiſir une qui
                    ſoit plus jolie &amp; plus complaiſante: avec ta figure &amp; un peu
                    d'aſſurance, je te répons que tu ſeras aimé. Colin ne répondoit mot; mais ſes
                    yeux embarraſſés &amp; diſtraits diſoient très-intelligiblement que ces avances
                    ne faiſoient que l'importuner. Tu n'es pas fait pour la campagne, continua la
                    Marquiſe, viens à la Ville; je ſerai ta Maîtreſſe &amp; tu ſeras mon ſerviteur:
                    j'aurai de l'amitié pour toi, mon cher Colin, &amp; tu te plairas ſûrement avec
                    moi. </p>
                <p> Mais tu ne dis mot; mes offres te déplaiſent-elles? Non, Madame,... non;... mais
                    je vois là-bas Toinette. -- Je t'entends, vas la rejoindre. Colin partit comme
                    un trait. </p>
                <p> Au fond, ſe dit la Marquiſe, je m'attendois bien à ce qui vient d'arriver, &amp;
                    j'en ſuis comblée. J'aurois été fort embaraſſée ſeule ici avec ce balourd s'il
                    avoit été moins ſtupide; car mon idée étoit extravagante, &amp; je ſuis trop
                    heureuſe qu'il ait pris le change. Elle continua ſa promenade en rêvant à
                    l'inſenſibilité de cette claſſe d'êtres malheureux. Sa rêverie la conduiſit près
                    d'un berceau où elle entendit parler. La curioſité la fit approcher; elle écarta
                    doucement quelques branches, &amp; apperçut avec le dépit le plus violent,
                    Colin, l'inſenſible Colin, aux pieds de Toinette. On auroit pû croire que le
                    haſard ſeul les avoit conduits dans cet endroit écarté, ſi la joie qui les
                    animoit ne les eût décelés. Colin lui racontoit comment la Dame de Paris avoit
                    voulu l'emmener en ſervage à la Ville &amp; le rendre bien content, &amp; comme
                    il l'avoit refuſée afin de ne pas ſe ſéparer d'elle. Toinette pleuroit de joie à
                    ce récit; elle paroiſſoit craindre qu'il ne ſe laiſſât ſéduire par de nouvelles
                    offres: il la raſſuroit, non par des ſermens, non par des proteſtations, mais
                    par un regard mille fois plus expreſſif: une fleur placée de ſa main ſur le
                    corſet de Toinette, &amp; puis repriſe avec tranſport; une offenſe légère faite
                    à deſſein d'être querellé &amp; pardonné; peut-être quelques baiſers, mais
                    plûtôt ſurpris que donnés; tels étoient les plaiſirs qui leur abrégoient les
                    momens. La Marquiſe ne put s'empêcher de faire de triſtes réflexions ſur la
                    différence de l'amour qu'elle avoit juſqu'alors ſenti &amp; inſpiré, &amp; de la
                    tendreſſe naïve &amp; ſincère de ces deux enfans. Elle devina par la ſuite de
                    leur converſation, que les parens de Toinette ne vouloient pas la marier avec
                    Colin, parce qu'il étoit pauvre. Avec un eſprit corrompu, elle avoit cependant
                    l'ame bonne &amp; généreuſe, il lui vint une idée de bienfaiſance qu'elle
                    réſolut de réaliſer ſur le champ. </p>
                <p> Elle retourna à la Ferme, &amp; ayant aſſemblé toute la famille, elle demanda au
                    bon Fermier &amp; à ſa femme pourquoi ils refuſoient de marier les deux enfans;
                    ils ſont d'accord, continua-t-elle, n'eſt-ce pas là l'eſſentiel? -- Non, Madame,
                    non, répondirent les bonnes gens; nous ne cherchons qu'à rendre notre fille
                    heureuſe: Colin travaille bien &amp; feroit un bon ménage, mais il n'a rien;
                    s'il avoit eu ſeulement quelque petit bien en ſa poſſeſſion, pour lui rendre la
                    vie douce &amp; à notre Toinette... </p>
                <p> Eh bien! Colin n'eſt pas ſi pauvre ni ſi abandonné que vous croyez; il l'a ce
                    bien que vous déſirez. -- Ah! Madame, c'eſt bien inutile de leur mettre ces
                    penſées-là dans la tête; nous ſçavons qu'il ne poſſéde rien, &amp; Toinette n'en
                    a pas aſſez pour tous deux. -- Il a cent louis à lui donner, reprit Madame de
                    Migneville; ſi cela vous convient, faites venir le Notaire. Les jeunes gens
                    étonnés à l'excès, pleurant de ſenſibilité, embaraſſés, inquiets, &amp; comblés
                    à la fois, s'étoient jettés à ſes genoux, &amp; baignoient ſes mains de leurs
                    larmes. Elle leur apprit comment elle avoit ſurpris leur ſecret. Je ne peindrai
                    ni le raviſſement du pere &amp; de la mere, ni les tranſports de Colin, ni la
                    ſatisfaction douce &amp; timide de Toinette. Le Praticien arriva, &amp; le
                    contrat fut conclu avec un plaiſir preſque égal de tous les côtés. Enfin, après
                    avoir embraſſé les futurs époux, les Dames partirent comblées des bénédictions
                    de cette heureuſe famille. </p>
                <p> On étoit au milieu de l'été, &amp; pour éviter la grande ardeur du ſoleil, elles
                    partoient toujours fort matin. Le lendemain, qui étoit le dernier jour de leur
                    voyage, elles ſe leverent beaucoup avant l'aurore pour profiter plus long-temps
                    de la fraîcheur d'une belle matinée. L'aube qui commençoit à blanchir le ſommet
                    des montagnes leur préparoit le ſpectacle le plus agréable, &amp; l'on n'auroit
                    pû déſirer une ſituation plus heureuſe pour en jouir complettement. Elles
                    étoient ſur une élévation vis-à-vis d'un côteau qui leur cachoit encore le
                    ſoleil: une vaſte rivière répandue ſur le fond verd de la prairie, ſe perdoit
                    dans l'éloignement en paiſibles replis: mille hameaux, mille palais champêtres
                    diſperſés avec ce déſordre négligé de la nature, infiniment ſupérieur à l'aride
                    ſymmétrie de l'art préſentoient le tableau le plus riant. On appercevoit plus
                    loin les débris majeſtueux d'un ancien aqueduc, monument preſque immortel des
                    travaux opiniâtres du peuple le plus laborieux de la terre. Ces ruines antiques
                    entourées d'arbres preſque auſſi vieux étoient tellement confondues &amp; mêlées
                    avec les productions de la nature, qu'on auroit pû les prendre pour l'ouvrage de
                    la nature même: elles achevoient de rendre ce point de vûe peut-être unique dans
                    l'univers. Cette belle perſpective étoit terminée par une grande Ville qui
                    s'élevoit en Amphithéâtre, &amp; de loin paroiſſoit ſortir du ſein des eaux
                    &amp; lu fond des forêts. L'aſpect en fut d'autant plus agréable aux deux
                    Pariſiennes, qu'elle leur offroit le terme de leur voyage: elles s'occupoient de
                    la beauté de ce pays, quand un ſpectacle mille fois plus magnifique attira toute
                    leur attention. </p>
                <p> Le Ciel ne brilloit encore que d'une demi-clarté; il alloit être jour: l'aurore
                    ſouriant &amp; colorant les nuages, éveilloit les oiſeaux cachés dans
                    l'épaiſſeur des taillis: on les entendoit ſe plaindre d'amour du fond de leur
                    retraite; leur gazouillement &amp; le bruit d'un vent frais qui agitoit
                    doucement les feuillages interrompoient ſeuls le ſilence qui regnoit dans toute
                    la nature. Déja un feu plus éclatant efface la lumiére douce &amp; tremblante
                    qui précéde le ſoleil; des nuées brillantes &amp; enflammées, de longs flots de
                    matiére argentée annoncent l'aſtre du jour; l'horizon en eſt pompeuſement
                    enveloppé. L'onde les reproduit &amp; ſemble renfermer de nouveaux cieux entre
                    ſes rives: le ſoleil ne paroît pas encore, &amp; cependant l'œil ne peut fixer
                    le centre d'où cette vive clarté étincelle. Mais bientôt les plus hautes
                    montagnes s'abaiſſent devant lui &amp; laiſſent un jeu plus libre à ſes rayons:
                    un point de ſon globe éclate; il paroît s'élever avec une lente majeſté: il
                    brille enfin de toute ſa ſplendeur &amp; donne la clarté &amp; la vie à
                    l'Univers. </p>
                <p> La nature préſente des objets ſi grands &amp; ſi merveilleux, que l'imagination,
                    même la plus blazée ne peut s'empêcher de les admirer. Ce ſpectacle étoit
                    abſolument nouveau pour la Marquiſe, qui n'avoit jamais vu lever le ſoleil qu'à
                    l'Opéra: tranſportée d'admiration &amp; de ſurpriſe de ce qu'on s'en privoit
                    volontairement; elle fut tentée de demander ſi le lever du ſoleil étoit auſſi
                    beau à Paris. </p>
                <p> Enfin l'inſtant ſi long-temps déſiré arriva: la Marquiſe s'étoit attendue que
                    ſon entrée feroit une ſenſation prodigieuſe; on ne s'en apperçut même pas: elle
                    en fut intérieurement piquée, &amp; dès cet inſtant elle augura mal de ſon
                    voyage. </p>
                <p> Cependant, après quelque ſéjour, elle fut forcée d'avouer que l'idée qu'elle
                    s'étoit faite de la Province n'étoit pas exactement juſte: elle y trouvoit même,
                    à proportion, moins de perſonnages ridicules qu'à Paris; cependant elle témoigna
                    à ſon amie le dépit qu'elle avoit du peu d'attention qu'on faiſoit à elle. Il
                    faut vous tirer d'erreur, lui dit celle-ci, vous ne connoiſſez la Province que
                    par quelques Comédies chargées, ou par les portraits que vous voyez dans les
                    Romans de quelques originaux, ou très-rares, ou qui n'ont jamais exiſté; mais
                    vous êtes exactement ici comme à Paris, à quelques ridicules près de plus ou de
                    moins de part &amp; d'autre. Oui, des ridicules: je conviens qu'on ne trouve
                    autre choſe ici. Voyez-vous comme les charmantes de la Ville s'efforcent de nous
                    copier? </p>
                <p> Avez-vous remarqué leur gaucherie, leur ignorance? Quant aux hommes, il y en a
                    d'aſſez agréables, de jolis; il faut que je m'en amuſe. </p>
                <p> L'affaire qui avoit amené Madame de Mélicourt à *** n'étoit point prête à ſe
                    terminer comme on le lui avoit mandé; de nouvelles conteſtations ſurvenues,
                    ſelon l'uſage, en retardoient la déciſion. Madame de Migneville lui perſuada de
                    faire des connoiſſances: elle s'y détermina ſans peine, &amp; elles furent bien
                    reçues par-tout. Il y avoit dans cette Ville une femme qui à la plus belle
                    figure joignoit toutes les qualités du cœur &amp; de l'eſprit: veuve à
                    vingt-cinq ans, aimée, eſtimée de tous ceux qui la connoiſſoient; adorée du
                    Comte d'Elcourt, pour qui elle avoit le plus tendre attachement &amp; à qui elle
                    devoit dans peu être unie: Mélanide jouiſſoit d'une félicité parfaite. </p>
                <p> Madame de Migneville entendoit dire tant de bien de cette femme, on lui répétoit
                    ſi ſouvent ſon éloge, qu'elle en fut excédée. Voyons, dit-elle avec humeur,
                    voyons cette merveille tant vantée. La coquetterie n'eſt pas toujours une ſuite
                    du deſſein de plaire, &amp; bien des femmes goûtent moins de douceur à inſpirer
                    les paſſions les plus vives qu'à exciter le dépit &amp; la jalouſie des femmes
                    qu'elles effacent. Tel étoit le ſentiment qui animoit en ce moment la Marquiſe.
                    Mélanide réuniſſoit tous les talens; elle touchoit pluſieurs inſtrumens avec
                    toute la préciſion &amp; la légéreté imaginables: elle avoit la voix ſi belle
                    &amp; chantoit avec tant de goût, qu'on oublioit le plaiſir de la regarder pour
                    celui de l'entendre. Elle fut invitée à un concert particulier dont Madame de
                    Mélicourt &amp; Madame de Migneville devoient être: ce concert avoit encore
                    fourni un nouveau ſujet de ſurpriſe à la Marquiſe: Elle n'auroit jamais
                    ſoupçonné qu'on chantât en Province. Inſtruite qu'elle devoit ſe trouver avec la
                    femme la plus belle &amp; la plus aimable de tout ***, elle n'épargna rien pour
                    l'éclipſer. Quant à Mélanide, parée de ſa ſeule beauté, au lieu de recevoir de
                    ſes ajuſtemens des agrémens nouveaux, elle ſembloit leur en communiquer
                    elle-même; &amp; ſi la Marquiſe eut le plaiſir d'attirer un moment les regards
                    par l'éclat de ſa parure, elle éprouva bien-tôt le dépit mortel de les voir
                    fixés par les ſeuls attraits de Mélanide.C'étoit un Concert particulier: les
                    Amateurs ne dédaignoient pas d'y exciter l'émulation des Muſiciens de
                    profeſſion, &amp; les femmes toujours ſûres de vaincre dans tous les genres
                    d'agrément, leur diſputoient à leur tour l'avantage, ſoit par le chant, ſoit par
                    les inſtrumens: il en eſt un que la mode a conſacré à bien juſte titre:
                    inſtrument harmonieux dont les tendres accords lorſqu'une main ſçavante les
                    employe à propos, ſe communiquent à notre ame &amp; excitent en nous le plus
                    doux frémiſſement. Il n'en eſt point dont les ſons s'uniſſent plus heureuſement
                    à ceux de la voix. L'attitude qu'il exige prête un jour ſi favorable aux graces
                    qu'il ſemble avoir été inventé par les graces mêmes. L'élégance d'une taille
                    légère, un bras arrondi, des doigts bien proportionnés qui ſe promenent avec
                    aiſance ſur les cordes de l'inſtrument, un joli pied qui en preſſe délicatement
                    les reſſorts, deux beaux yeux dont l'expreſſion ſe joint aux douces inflexions
                    de la voix, un ſein qui s'avance &amp; dont le mouvement eſt tantôt ſuſpendu,
                    tantôt précipité, toutes les beautés enfin, ſe développent ſans affectation,
                    &amp; tandis que l'oreille eſt délicieuſement attachée par la Muſique, les yeux
                    s'arrêtent avec tranſports ſur la Muſicienne: après les charmes de l'eſprit
                    &amp; de la beauté, je n'en ſçais point de ſi propres à nous ſéduire que les
                    ſons mélodieux d'un gozier flexible &amp; délicat unis aux céleſtes accords de
                    la harpe. Mélanide jouoit parfaitement de cet inſtrument, elle s'accompagna dans
                    un air extrémement tendre avec tout le ſuccès poſſible. </p>
                <p> La muſique émeut &amp; diſpoſe inſenſiblement l'ame à la tendreſſe. La Marquiſe
                    l'éprouva: elle avoit quitté un Whiſt pour mieux entendre &amp; de l'œil de
                    l'envie, elle ſuivoit les moindres mouvemens de Mélanide. Elle s'apperçut
                    qu'elle puiſoit dans les yeux de d'Elcourt toute l'expreſſion qu'elle donnoit à
                    ce qu'elle chantoit: elle le fit remarquer par un ſigne au Marquis de
                    Saint-Ange, qui nonchalament accoudé ſur le clavecin, marquoit la meſure en
                    balançant complaiſament ſa tête ſur ſes épaules, &amp; frédonnoit d'un air
                    d'approbation le morceau que l'on exécutoit. </p>
                <p> Madame de Migneville l'appella &amp; lui fit part de tout ce qu'elle
                    entrevoyoit. Saint-Ange ſourit: comment la trouvez-vous, lui demanda-t-il à
                    demi-voix &amp; d'un air diſtrait? </p>
                <p> Eh! mais, paſſable: oui, pour une Provinciale elle eſt aſſez bien: je ſçais des
                    femmes dont on parloit à Paris &amp; qui n'étoient guères mieux que cela. Et
                    puis après quelque examen, elle a du tein, des traits, une taille..... elle peut
                    même frapper au premier coup d'œil; mais convenez que ſon maintien eſt des plus
                    gauches: une grande figure de tapiſſerie aſſez bien taillée: &amp; puis c'eſt
                    tout. Quel ridicule aſſortiment de parure! Quelle affectation de ne mettre du
                    rouge qu'autant qu'il en faut pour en être embellie! C'eſt peut-être tout ce
                    qu'on m'en a dit de merveilleux qui me la fait voir à ſon déſavantage: mais
                    franchement elle perd tout à être vûe de près: point de graces. Et qu'eſt-ce
                    qu'une femme ſans grace? -- Je ne voudrois pas vous contredire, Madame; mais en
                    honneur, excepté vous, je ne vois point ici de femme plus remplie de grace
                    qu'elle. -- Oui des graces affectées: mais point de comparaiſons, mon cher
                    Marquis. Et ſon eſprit, il ſera ſans doute miraculeux comme ſa figure: moi, je
                    ſuis ſûre d'avance que c'eſt une précieuſe, ou qu'elle joue le ſentiment: il lui
                    manquera toujours cet air décidé; ce langage tranchant, ce regard aſſuré, ce ton
                    agréablement léger qu'on ne peut prendre que dans la bonne compagnie. Vous
                    autres Provinciaux, vous accordez, à bien peu de frais l'eſprit &amp; la beauté:
                    auſſi arrive-t-il preſque toujours que ce qu'on a admiré en province paroît
                    miſérable à Paris. -- Ajoutez, Madame, pour mieux prouver la dépravation de
                    notre goût, que l'admiration de la Capitale ne détermine pas toujours celle de
                    la province. -- Tenez, Marquis, vous m'impatientez; vous n'êtes pas ſupportable
                    avec vos préjugés: mais laiſſons tout cela: à nous entendre on croiroit que
                    cette femme eſt un objet bien intéreſſant. -- D'accord, Madame, finiſſons: car
                    quelque bien que ſoit Mélanide, vous êtes moins que perſonne dans le cas d'en
                    être jalouſe. </p>
                <p> -- Jalouſe! Monſieur, l'expreſſion eſt unique: jalouſe me plaît infiniment: oui,
                    Monſieur, j'en ſuis jalouſe, &amp; tout prévenu que vous êtes, vous m'avouerez
                    qu'on ne peut lui pardonner d'être Provinciale. -- Madame, je ne puis à mon tour
                    vous paſſer cette expreſſion: Mélanide eſt de province, &amp; n'eſt point du
                    tout provinciale. Encore une fois, Monſieur, finiſſons: je n'entens pas toutes
                    vos diſtinctions &amp; n'ai nulle envie de les entendre. </p>
                <p> Vous avez pû voir que cette femme me déplaiſoit ſouverainement, &amp; vous
                    deviez par égard autant que par équité être de mon avis: Saint-Ange ſe tut;
                    Madame de Migneville un peu animée par cette querelle, chercha à ſe diſtraire
                    par d'autres objets. </p>
                <p> D'Elcourt étoit très-bien: elle fit une attention toute particulière à lui:
                    Marquis, dit-elle encore à SaintAnge, apprenez-moi donc quel eſt cet homme que
                    Mélanide regarde avec tant de ſatisfaction &amp; qui la fixe ſi paſſionément.
                    C'eſt le Comte d'Elcourt, dit Saint-Ange. -- Sa figure me plaît beaucoup.
                    Comment ſont-ils enſemble? -- Madame, on dit qu'il l'adore. -- On adore donc en
                    Province: je veux le connoître: vous me le préſenterez, entendez-vous. Cette
                    précaution de Marquiſe ne fut pas néceſſaire. </p>
                <p> D'Elcourt la trouvoit comme mille autres femmes: mais, par une coquetterie que
                    les femmes mêmes n'ont point, &amp; qui n'appartient qu'aux hommes, il eut grand
                    ſoin quand elle jetta les yeux ſur lui, d'affecter un air d'admiration &amp; de
                    ſurpriſe; de la fixer quelques inſtans, &amp; puis ſi elle le regardoit de
                    nouveau, de retirer tout-à-coup ſes yeux comme s'il ne faiſoit que s'en
                    appercevoir, de les reporter encore ſur elle d'un air avide &amp; frappé: tout
                    cela vouloit dire: vous êtes la plus belle femme que j'aye jamais vûe. Je ſuis
                    réellement étonné de votre éclat. Je veux inutilement vous cacher l'impreſſion
                    que vous faites ſur moi: mais regardezmoi un peu, &amp; ſongez un peu à moi, car
                    je vous regarde beaucoup, &amp; ne ſonge qu'à vous ſeule. D'Elcourt ne penſoit
                    rien de tout cela: mais il ſçavoit l'effet que produit ſur une femme ce petit
                    manége, &amp; qu'elle a une pente toute naturelle à payer de réciprocité
                    quelqu'un qui à la premiére vûe l'adore ſans balancer. Soit haſard, ſoit
                    deſſein, il s'approcha de la Marquiſe: on chantoit dans ce moment un beau duo de
                    Lagarde encore fort rare: elle montra quelque envie de l'avoir: d'Elcourt avec
                    qui elle venoit de s'entretenir de choſes indifférentes, demanda la permiſſion
                    de le lui apporter le lendemain &amp; l'obtint aiſément.L'amour exclut toutes
                    les paſſions ou du moins il les aſſujettit ſans peine; j'en excepte
                    l'amour-propre qui tue l'amour même: le Comte démêla ſans peine qu'il avoit plû
                    à la Marquiſe; il en fut flatté quoique ſincérement attaché à Mélanide: les
                    agrémens &amp; même les caprices de Madame de Migneville lui promettoient
                    quelques momens délicieux: d'ailleurs une petite querelle ſurvenue entre
                    Mélanide &amp; lui, telle qu'il y en a ſans ceſſe entre les amans, même les
                    mieux unis, acheva de le décider. </p>
                <p> Cette Marquiſe, ſe dit-il, n'eſt qu'une jolie folle: mon cœur ne riſque rien
                    avec elle; Mélanide le poſſéde tout entier quelque injuſte qu'elle ſoit; &amp;
                    ſans lui manquer je puis bien ſatisfaire un goût paſſager: elle vaut cent fois
                    mieux que la Marquiſe: mais ſa vertu trop auſtère me contraint à voiler les
                    déſirs qu'elle fait naître: l'autre ne donne pas, je penſe, dans les viſions de
                    l'amour Métaphyſique, &amp; quoique mon cœur n'y ſoit pour rien, je puis goûter
                    plus d'un plaiſir avec elle &amp; m'écarter d'une fidélité ſcrupuleuſement
                    romaneſque. </p>
                <p> Sur ces beaux raiſonnemens il ſe rendit chez la Marquiſe: elle en fut enchantée.
                    Vous êtes charmant, lui dit-elle; je ne comptois plus vous voir: j'étois engagée
                    à une partie fort agréable &amp; j'allois ſortir: mais je romps ſans peine tous
                    mes engagemens. Madame, répondit d'Elcourt, je ſens tout le prix de ce
                    ſacrifice; mais ce ſeroit être indiſcret &amp; importun..... </p>
                <p> -- Il eſt vrai, Monſieur, mais vous m'importunerez juſqu'au ſoir: je vous donne
                    le reſte du jour; j'envoye dire que j'ai la migraine &amp; que l'on ne compte
                    point ſur moi. Ils donnerent un inſtant au Duo qui étoit le prétexte de la
                    viſite: on décida en deux mots de la muſique &amp; des paroles: on ne manqua pas
                    de dire que les grands airs &amp; les éternelles pſalmodies de ce qu'on appelle
                    l'Opéra François étoient bien au-deſſous des jolies Ariettes &amp; des frédons
                    charmans de l'Opéra-Comique. On abandonna bientôt ce ſujet comme pour s'occuper
                    de choſes plus intéreſſantes: ne me trouvez-vous pas étonnante, dit la Marquiſe?
                    je vous ſacrifie une partie charmante; &amp; vous retiens pour toute la journée,
                    c'eſt preſque un rendez-vous. -- J'en ſerois comblé dit d'Elcourt. -- Vous
                    n'êtes pas vrai, Comte, &amp; je ſuis ſûre que ces inſtans ſont dérobés à
                    Mélanide; tout le monde dit que c'eſt une merveille que votre Mélanide; &amp;
                    moi qui l'ai vûe hier, je la trouve en effet très-bien: vous vous taiſez, Comte,
                    n'êtes-vous pas de mon avis? </p>
                <p> -- Eh! Madame, laiſſons-là Mélanide; eſt-ce ici le moment de m'occuper d'une
                    autre que de vous? -- Oui certainement quand c'eſt de Mélanide. Vous diſſimulez
                    avec moi; je ſçais cependant que vous êtes avec cette femme mieux que vous ne
                    voudriez le laiſſer paroître, &amp; je vous ſçais gré pour un moment de cette
                    diſcrétion; ſoyez ſincère, cependant: je veux être votre confidente: vous y
                    conſentez, n'eſt-ce pas? Eſt-elle bien tendre dans le tête-à-tête? Cette
                    queſtion paroiſſoit faite pour amener une déclaration. D'Elcourt embarraſſé y
                    répondit indirectement: ces plaiſanteries lui reprochoient trop ſenſiblement ſes
                    torts avec Mélanide pour qu'il pût s'y prêter. Il s'efforçoit de donner un autre
                    tour à la converſation: mais la Marquiſe ne prenoit pas aiſément le change.
                    Votre Mélanide eſt ſurprenante, continua-t-elle: j'ai peine à croire tout ce
                    qu'on m'en a dit: on m'a aſſurée que ſa maiſon étoit d'un ordre, d'une
                    régularité! Qu'on n'y paſſoit jamais minuit: qu'on n'y jouoit point ou qu'on y
                    jouoit très-petit jeu: qu'elle n'y recevoit pas tout le monde indifféremment:
                    que ſa ſociété étoit bornée à peu de connoiſſances; &amp; qu'on n'y médiſoit
                    jamais. </p>
                <p> Que ſçais-je? Mille choſes fort ennuyeuſes, ſans doute, mais qui n'en ſont pas
                    moins exemplaires: ce ſeroit la félicité ſuprême que de vivre avec une pareille
                    femme. Elle ſerviroit de bonne, de gouvernante à ſes enfans; les nourriroit
                    elle-même... C'eût été ma folie, à moi, de donner de mon ſein à mes enfans leur
                    premiére nourriture: Mélanide apprendra aux ſiens à parler, à lire... Eh!
                    Madame, dit d'Elcourt impatienté, ce n'eſt pas ce qu'elle pourroit faire de pis:
                    quoi de plus reſpectable qu'une mere qui ſe donne toute à ſa famille? En agir
                    autrement, c'eſt pervertir l'ordre de la nature, &amp; rien n'excuſe une femme
                    qui pouvant élever elle-même ſes enfans les confie à des mains étrangères, pour
                    ne s'occuper que de miſères &amp; de frivolités. Quelle ſortie, s'écria la
                    Marquiſe, en riant! Mais n'eſt-ce pas de la morale que vous venez de me faire?
                    Combien cette façon de penſer vous rend reſpectable! Mélanide doit vous en
                    ſçavoir bien du gré. Depuis quel temps avez-vous cette femme, Comte? Six mois,
                    un an? Non, vous n'auriez jamais pû y tenir ſi long-temps: une femme galante
                    &amp; coquette à l'excès vaut mille fois mieux qu'une prude de l'eſpéce de
                    Mélanide: celle-ci ne vous fait partager que ſes inſipides langueurs &amp; les
                    bizarreries de ſon humeur; vous partageriez au moins tous les plaiſirs de
                    l'autre. </p>
                <p> Quel ſupplice que tant de régularité!Le ton de cette converſation déplaiſoit
                    infiniment au Comte: après avoir eſſayé pluſieurs fois de la faire changer, il
                    prit le parti de ne répondre qu'à l'extrémité. La Marquiſe à ſon tour vivement
                    impatientée par ce flegme &amp; ce ſilence, ſe leva &amp; demanda ſon caroſſe. </p>
                <p> Vous ſortez, Madame, lui dit le Comte? Ne m'aviez-vous pas promis votre
                    après-dînée? -- Vous voyez qu'il faut peu compter ſur nos promeſſes; je vais au
                    ſpectacle, &amp; vous m'y donnerez la main. </p>
                <p> On venoit de commencer quand ils arriverent; Mélanide fut le premier objet qui
                    frappa leurs regards; ſa préſence fut pour la Marquiſe le ſujet d'une joie
                    immodérée, &amp; pour le Comte un coup de foudre: ſouris affectueux, regards
                    tendres, airs myſtérieux, petits mots qui ne vouloient rien dire, enfin toute
                    l'affectation imaginable fut employée pour perſuader à Mélanide, &amp; à tout le
                    monde, que d'Elcourt étoit entiérement à elle. L'air ſatisfait de la Marquiſe
                    perçoit le cœur de Mélanide; d'Elcourt étoit dans un état mille fois plus
                    affreux; quoique la Marquiſe pût faire, il ſe refuſoit abſolument à ce manége
                    elle en fut outrée, &amp; ſon humeur ne tarda pas à éclater: elle trouva tout
                    déteſtable; d'ailleurs, rien de nouveau; toujours les piéces antiques &amp;
                    ſurannées de l'éternel Corneille. Le parterre n'étoit pas bruyant; les femmes
                    attendoient pour décider que l'Acte fût fini; autant eût-il valu aſſiſter à un
                    diſcours Acdémique. Elle ſe plaiſoit cependant à voir le Théâtre inondé de part
                    &amp; d'autre de Militaires &amp; des charmans de la Ville, qui alloient,
                    venoient, &amp; répétoient plus haut que les Actrices, ce qu'elles alloient
                    réciter, empêchoient l'Acteur d'arriver juſque ſur la ſcéne, &amp;
                    l'applaudiſſoient avant qu'il eût ouvert la bouche: à cela près elle ne devinoit
                    pas comme elle avoit pû de ſang-froid venir s'ennuyer-là pendant trois mortelles
                    heures, &amp; elle proteſtoit bien qu'on ne l'y retrouveroit plus. </p>
                <p> Le ſpectacle finit, &amp; elle en ſortit avec le dépit qui l'y avoit conduite;
                    mais avec le plaiſir inexprimable d'avoir lu ſur le viſage de ſa rivale tout le
                    déſeſpoir de la jalouſie. </p>
                <trailer> Fin de la premiere Partie. </trailer>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LA PARISIENNE EN PROVINCE. </head>
                <head> OUVRAGE NATIONAL. </head>
                <head> SECONDE PARTIE. </head>
                <p> Que la vie d'une jolie femme eſt variée en apparence, &amp; qu'elle eſt monotone
                    en effet! De ſon lever à ſon coucher, ſa journée eſt aujourd'hui ce qu'elle fut
                    hier, &amp; ce qu'elle ſera demain. Arrachée aux charmes du ſommeil, elle
                    employe un reſte de matinée à cette premiére toilette, où ne préſident point
                    encore les Coëffeurs avec leurs eſſences &amp; leurs parfums; où un rouge
                    effrayant n'efface point encore l'incarnat vif &amp; naturel d'une belle peau;
                    où la poudre &amp; les diamans n'affaiſſent point encore une belle chevelure; où
                    une gorge &amp; une taille bien priſes ne ſont point encore empriſonnées ſous
                    une baleine flexible; où une peau odoriférente ne couvre point encore une belle
                    main &amp; le contour d'un bras bien arrondi; où enfin un panier gênant &amp;
                    ridicule n'acheve point encore de la rendre entiérement méconnoiſſable. Cette
                    premiére toilette, au contraire, que j'appellerois volontiers le négligé des
                    graces, d'où l'art paroît banni &amp; dont l'art fait tous les frais, eſt
                    remplie par les billets du matin qu'on reçoit &amp; qu'on écrit, par les propos
                    charmans de Cléon qui dit &amp; fait cent folies, raconte la nouvelle du jour,
                    ce qu'il a perdu ou gagné la veille, la rupture de Blamzé &amp; de Lucile, à qui
                    l'on demande ſon goût ſur les étoffes de la ſaiſon, ſur des garnitures, des
                    rubans, de pompons; où on lit la nouvelle rochure, bonne ou mauvaiſe; où l'on
                    parcourt quelques pages du Mercure, &amp; où l'on prend du chocolat avec ſa
                    perruche ou ſon ſapajou. On la quitte, cette toilette, pour aller répéter
                    l'ariette nouvelle, &amp; s'accompagner nonchalamment de ſa harpe ou de ſon
                    clavecin, on va un inſtant à ſon métier, on gronde ſes femmes &amp; ſon mari, on
                    eſt ſervie; l'on abrége un dîner où l'on n'a que le récréant ſpectacle de ce
                    mari &amp; de ſes enfans, &amp; l'on vole à la toilette du ſoir. Aucun profane
                    n'eſt admis aux myſtères ſecrets de celle-ci. Nulle initiation; les enchantemens
                    &amp; les opérations magiques qui rajeuniſſent des charmes preſque flétris, qui
                    embelliſſent la laideur, &amp; à nos yeux blaſés, donnent un nouveau prix à la
                    beauté même: toutes ces reſſources cachées, dis-je, redoutent les regards
                    indiſcrets. </p>
                <p> Junie paſſe dans ſon ſallon, où dix hommes qui l'attendent, briguent l'honneur
                    de lui donner la main: d'un mot elle régle le deſtin de cette foule d'eſclaves:
                    elle fait un tour de boulevards, s'arrête à une parade &amp; ſe fait deſcendre
                    aux Thuileries ou à quelque ſpectacle: il eſt commencé; elle entre avec fracas,
                    &amp; ſort avant la fin, d'une maniére encore plus bruyante. Elle vole chez
                    Cloë, où elle eſt attendue pour un Cavagnole: tout en arrangeant ſes tableaux
                    elle fait rapidement l'hiſtoire de ſa journée; elle peint l'élégante voiture
                    dans laquelle Livie a paru à la promenade; les diamans, la robe qu'elle avoit,
                    le ridicule de ſa coëffure: elle joue, cependant, &amp; perd peut-être des
                    ſommes qu'elle refuſoit durement le matin à un Créancier qu'elle ruine: elle n'a
                    garde d'être affectée de cette perte: un ſouper ſuccéde: il eſt délicieux &amp;
                    pouſſé fort avant dans la nuit. Je ne ſçais quel feu anime les convives. Il
                    ſemble que la gaieté échappée des chaînes où la contrainte l'a retenue tout le
                    jour, cherche à ſe dédommager par une liberté illimitée: le ton de la bonne
                    compagnie, ce ton qui ne s'acquiert point par l'étude &amp; que l'uſage ſeul
                    peut donner, aſſaiſonne tout ce qui ſe dit. </p>
                <p> Un langage choiſi, la fineſſe, la légéreté, la fleur de l'eſprit &amp; de toutes
                    les connoiſſances font l'ame de ce ſouper: toutes les préférences, tous les
                    égards, toutes les prévenances s'adreſſent à Junie: elle eſt jolie femme, &amp;
                    l'âge, le rang &amp; la dignité doivent le céder à ce beau titre. On ſe retire,
                    les uns comblés d'eux-mêmes &amp; les autres enchantés de voir la fin d'une
                    journée auſſi pénible qu'ils ont remplie comme des mercénaires dont la tâche eſt
                    preſcrite &amp; qui brûlent de la voir finir. </p>
                <p> C'elle eſt la vie d'une jolie femme, &amp; ſi quelques traits ſont oubliés dans
                    ce tableau, ce ſont des brouilleries, des raccommodemens, des infidélités &amp;
                    des retours; elle arrive de la ſorte à quarante ans, &amp; ne s'en douteroit pas
                    ſi la foule des adorateurs, plus ſincères que ſon miroir, ne diminuoit à vûe
                    d'œil, &amp; ne lui apprenoit irrévocablement une triſte vérité. </p>
                <p> La Marquiſe de Migneville étoit encore loin de cette époque fatale, &amp; mille
                    agrémens pouvoient la rendre adorable, ſans la funeſte manie de vouloir tout
                    ſubjuguer, tout anéantir, &amp; paroître plus aimable &amp; plus belle que tout
                    ce qui étoit aimable &amp; beau. </p>
                <p> Les femmes connoiſſent parfaitement aujourd'hui tout ce qui appartient à la
                    Littérature frivole, &amp; elles en jugent en dernier reſſort: petits vers,
                    Romans, Drames, Politique même, tout eſt ſoumis à leur tribunal: les Journaux,
                    cette heureuſe invention au moyen de laquelle on peut ſe parer, ſans beaucoup de
                    frais, de l'eſprit &amp; des connoiſſances des autres, leur donnent la facilité
                    de paroître inſtruites de tout, de prononcer ſur tout, d'effleurer tout ſans
                    rien avoir approfondi. Et que d'hommes ſont femmes ſur ce point! D'ailleurs le
                    prétendu eſprit philoſophique brille aujourd'hui de tout ſon éclat. La morale
                    eſt à une époque qui marquera dans les faſtes de la Philoſophie. Tout le monde
                    moraliſe; les Académies, les Cercles, les Théâtres retentiſſent de queſtions
                    artiſtement métaphiſiquées; mais oſerai-je le dire? On n'a jamais vû moins de
                    Philoſophes que dans ce ſiécle de la Philoſophie. Cependant quel abus n'a-t-on
                    pas fait de ce beau titre en l'accordant à des hommes qui ne le méritoient pas? </p>
                <p> Quelques opinions extraordinaires &amp; hardies, une teinture ſuperficielle de
                    l'enſemble de nos connoiſſances, une affectation de ſublimité, un mépris
                    dangereux &amp; affiché des ſentimens de la multitude, peut-être l'art
                    d'embellir, par un ſtyle enchanteur, les paradoxes les plus funeſtes; voilà,
                    ſans partialité, la baſe de la réputation de beaucoup de nos Philoſophes
                    modernes. Aveugles, qui n'ont pas compris combien il eſt affreux de détruire
                    quand on manque de matéreaux pour réédifier! Qui, après avoir tenté de nous ôter
                    notre premier guide, ne nous ont point appris qu'il exiſte encore une autre
                    régle de nos devoirs, immuable, éternelle &amp; entiérement indépendante du
                    jugement des hommes... </p>
                <p> Mais, quoi! Le charme opère auſſi ſur moi; plus ridicule &amp; plus fou que tous
                    nos Moraliſtes enſemble, j'ai penſé, dans un Roman faire un cours de Morale: il
                    eſt temps que je m'arrête, &amp; que je quitte le manteau de Diogéne pour le
                    grelot de la folie. </p>
                <p> La Marquiſe, comme on peut croire, faiſoit auſſi de l'eſprit. Un jour que le
                    Marquis de S. Ange ſe trouvoit chez elle avec d'Elcourt, elle dit au premier:
                    qu'eſt-ce que cette brochure qu'on donne à un jeune homme de cette Ville? Une
                    miſère, Madame, un perſifflage qu'on ne ſçauroit lire. -- Comment! Cela eſt donc
                    bien mauvais? Au delà de l'expreſſion. -- Vous l'avez lue, ſans doute, lui dit
                    d'Elcourt? -- Non, aſſurément, &amp; je vous jure que je n'en prendrai pas la
                    peine; mais on devine aiſément ce que ce doit être: quelques ſcénes mal
                    aſſemblées; des portraits pris par-tout, ou qui ne reſſembleront à rien; des
                    deſcriptions, des figures, quelque ſatyre ennuyeuſe &amp; triviale; en quatre
                    mots, voilà l'ouvrage, ou je ne m'y connois pas. Je n'ai pas de peine à vous
                    croire, Marquis, continua Madame de Migneville; où voulez-vous qu'un Provincial
                    ait appris à écrire, à parler, à connoître? Un bel eſprit de Province ne peut
                    rien produire de ſupportable, &amp; ce n'eſt qu'à Paris que ſe trouve le bel
                    &amp; bon eſprit. Vos Provinciaux ont peut-être du bon ſens, du jugement; mais
                    qu'eſt-ce qu'on fait avec du jugement &amp; du bon ſens? Vous, Marquis, vous
                    devriez faire un Roman: je ſuis bien sûre que vous réuſſiriez. -- Moi, Madame!
                    Ah! je me connois trop pour jamais m'y haſarder: il faut, pour ces ſortes
                    d'Ouvrages, un eſprit ſi Philoſophique, des connoiſſances ſi tranſcendantes, un
                    goût ſi exquis, il faut être ſi conſommé dans l'art d'écrire &amp; de penſer!...
                    -- Eh bien, Marquis! N'avez-vous pas tout cela? </p>
                <p> Pour moi, je vous crois trèsPhiloſophe. -- Moi, Philoſophe! Ah! Madame, je n'ai
                    garde d'uſurper ce beau nom: je conviens bien que j'ai ma petite Philoſophie à
                    part; mais c'eſt ſans conſéquence, &amp; perſonne n'a moins de prétentions que
                    moi. </p>
                <p> Il doit cependant être bien agréable, reprit la Marquiſe, de dire: j'ai fait un
                    Livre; &amp; il me ſemble que l'Auteur d'un Roman qui s'eſt ſoûtenu pendant
                    quelques jours, doit en être bien fier. Il a fait ſes preuves d'eſprit, &amp; il
                    eſt déſormais diſpenſé d'en avoir. Il s'eſt trouvé, malgré cela, dit Saint-Ange,
                    des gens d'un goût aſſez dépravé pour prétendre qu'on ne trouvoit dans les
                    Romans qu'un rabachage fatiguant &amp; monotone des mêmes ſituations préſentées
                    ſous des formes un peu différentes, &amp; cela eſt révoltant. -- Comment,
                    révoltant! </p>
                <p> C'eſt une choſe qui crie vengeance. </p>
                <p> Moi, je prétens que rien au monde n'eſt ſi néceſſaire à la ſociété que les
                    Romans. Ils ſont la carte du monde, &amp; l'on n'y peut voyager ſans les avoir
                    lus avec attention. -- Ajoûtez, Madame, que c'eſt dans un Roman, &amp; ſur-tout
                    dans un Roman moral que triomphe le génie &amp; le goût. Quelle connoiſſance du
                    monde! Quel art de varier ſon ſtyle ſelon les perſonnages qu'on met en ſcéne,
                    d'intéreſſer toutes les claſſes de Lecteurs!... Et ſurtout, interrompit
                    d'Elcourt, tant de jolies femmes, pour qui une brochure nouvelle eſt le bonheur
                    ſuprême; pour qui il eſt ſi agréable de l'avoir au ſortir de la preſſe, d'en
                    juger ſouverainement, de pouvoir dire la premiére: j'ai lu le Roman nouveau, je
                    ſuis ſûre qu'il eſt d'un tel Auteur... Malgré vos fades plaiſanteries, Monſieur,
                    reprit la Marquiſe, il n'eſt nullement facile de bien juger un Ouvrage &amp;
                    d'en deviner l'Auteur en le liſant. </p>
                <p> Voilà préciſément, dit Saint-Ange, où je prétends exceller: à reconnoître un
                    Auteur à ſon Ouvrage, &amp; je puis aſſurer que je me trompe rarement. Il en eſt
                    beaucoup, répondit d'Elcourt, qui ſe ſont fait un genre qui n'eſt qu'à eux,
                    &amp; dont le ſtyle apprend mieux le nom que le titre de leurs Livres: il en eſt
                    un entr'autres dont la maniére ſombre &amp; philoſophique... Ah! Comte,
                    n'allez-vous pas me parler de cet éternel Ecrivain, qui a fait &amp; traduit des
                    Romans de ſept à huit volumes? La lecture d'un ſeul de ſes Livres donneroit des
                    vapeurs à la femme la moins délicate. </p>
                <p> Ici je trouve ſes Romans par-tout, tandis qu'à Paris on a ſagement proſcrit tout
                    ce qui paſſe un volume ou deux, tout au plus; il n'eſt point de conſtance à
                    l'épreuve de ces triſtes Romans Anglois &amp; de leurs inſipides imitations. Je
                    croyois, dit d'Elcourt, qu'on pouvoit faire grace à la prolixité en faveur de
                    l'intérêt, de la beauté des détails &amp; de la pureté du ſtyle: auſſi, reprit
                    Saint-Ange, je ne doute pas que l'Auteur ingénieux de Marianne, du Payſan
                    parvenu, &amp; de tant d'autres jolis Ouvrages, ne trouve grace devant Madame.
                    -- Il eſt vrai, dit-elle, que j'ai lu avec un plaiſir ſingulier tout ce qui eſt
                    ſorti de ſa plume: ſes moindres détails ſont d'une fineſſe qui m'enchante. Et
                    moi, répliqua d'Elcourt, j'avoue tout franchement qu'il eſt trop fin pour moi.
                    Si je veux, en le liſant, m'arrêter ſur un trait qui m'a paru confuſément joli,
                    je m'apperçois que la penſée s'eſt évanouie &amp; qu'il ne reſte plus rien à mon
                    imagination. Il a tant d'eſprit que je n'en ai preſque jamais aſſez pour le
                    comprendre. En ce cas-là, Monſieur, vous ne goûterez pas davantage l'Auteur des
                    Egaremens du Cœur &amp; de l'Eſprit, du Sopha, de Tanzai... -- Perſonne ne
                    l'admire plus ſincérement que moi; cependant.... -- A propos, d'admiration, dit
                    Saint-Ange dont l'imagination frivole &amp; vagabonde paſſoit rapidement &amp;
                    ſans ſuite d'un ſujet à un autre, c'eſt un phénoméne qui mérite bien d'être
                    admiré, que la différence incroyable qui ſe trouve entre le génie de cet
                    agréable Ecrivain &amp; celui de ſon pere, de ce tragique célébre que notre
                    ſcéne vient de perdre <ref target="#N02"> (*) </ref> . Celui-ci a prouvé que
                    notre théâtre déja ſi ſupérieur à ceux des autres Nations étoit encore
                    ſuſceptible de ce tragique terrible &amp; pathétique, de ces beautés ſombres
                    &amp; effrayantes dont nos rivaux étoient ſi jaloux. </p>
                <p> Celui-là a effleuré le ſentiment avec tant de grace &amp; de légéreté, il a
                    analyſé le cœur humain avec tant de délicateſſe ... Qu'il a ſouvent donné dans
                    le précieux, interrompit d'Elcourt: perſonne n'a développé le cœur des femmes
                    avec tant de préciſion que lui; il les a peut-être mieux connues qu'elles ne ſe
                    connoiſſent elles mêmes: mais pour trop les connoître, il s'eſt familiariſé avec
                    leur maniére de penſer, de voir &amp; de ſentir: le cercle de ſes idées s'eſt
                    rétréci, &amp; il eſt devenu auſſi petit que beaucoup d'entre elles. Je me
                    permets ces expreſſions devant Madame, parce que les agrémens mêmes des femmes
                    peuvent être des défauts dans un Ecrivain. Dès que vous êtes difficile à ce
                    point pour un Auteur ſi généralement goûté, reprit la Marquiſe, vous n'aurez pas
                    plus d'indulgence pour l'homme d'eſprit à qui nous devons ces contes charmans où
                    la morale eſt ſi adroitement mêlée à l'intérêt, qu'en ne ſongeant qu'à ſe
                    diſtraire &amp; à s'amuſer, il arrive qu'on ſe rend meilleur. -- J'ai peine à
                    convenir de ce dernier point, Madame, je regarde, au contraire, ces Contes comme
                    très-dangereux. Le piége qu'ils cachent eſt d'autant plus à craindre, qu'il eſt
                    plus adroitement couvert de fleurs, &amp; qu'on ſe doute moins du péril: il eſt
                    vrai que la vertu y paroît toujours le principal objet; mais on lui donne une
                    forme ſi rebutante, des couleurs ſi triſtes, que perſonne n'eſt tenté de la
                    ſuivre: &amp; tandis qu'on conſeille l'horreur du vice, on le préſente ſous une
                    image ſi riante, ſous un aſpect ſi ſéduiſant, que ceux mêmes qui le déteſtoient
                    commencent à l'aimer. -- Au moins, mon cher Comte, conviendrez-vous que c'eſt
                    d'un bout à l'autre la touche de l'homme du monde, &amp; que perſonne n'a ſaiſi
                    plus heureuſement le goût &amp; le ton de notre ſiécle. -- Oui, mais il reſtera
                    encore à décider ſi le goût de notre ſiécle eſt le goût du beau. -- A ce que je
                    puis voir, Monſieur le Comte n'eſt pas partiſan de ces deux Auteurs. --
                    Perſonne, Madame, ne l'eſt plus que moi: &amp; malgré tout ce que je viens de
                    dire, je n'en rends pas moins de juſtice à leurs talens peu communs: je crois
                    même que les ſuffrages doivent être partagés entre eux pour tout ce qui
                    s'appelle Romans du jour. -- Je ſuis de votre avis, reprit la Marquiſe, &amp; je
                    donne toujours la préférence à celui que j'ai lu le dernier. </p>
                <p> Si pour décider cette queſtion auſſi intéreſſante qu'utile, dit Saint-Ange, je
                    trouvois un Auteur ſupérieur à tous deux? Vous allez nous parler, dit d'Elcourt,
                    de cet Ecrivain univerſel dont le génie eſt ſi généralement admiré, que tout
                    paralléle lui feroit injure. -- Non, mon cher Comte, l'Auteur dont je veux
                    parler eſt du ſexe de Madame, &amp; vous avouerez que les Lettres de Milady
                    Cateſby &amp; de Miss Fanni, ſoit comme originaux, ſoit comme traductions,
                    peuvent le diſputer à tous les Romans connus. -- Ce ſont, en effet, reprit le
                    Comte, deux miniatures parfaites; mais parmi les femmes qui de nos jours ont
                    pris la plume avec ſuccès, il en eſt bien d'autres que vous pourriez nommer à
                    Madame, &amp; les Lettres touchantes du Marquis de Roſelle feront toujours
                    honneur au ſentiment qui les a dictées. Fort bien, dit la Marquiſe, il y a
                    beaucoup d'autres merveilles dont nous aurions encore à parler; mais il eſt
                    tard, &amp; la grande Piéce doit être très-avancée. </p>
                <p> D'Elcourt, quelques jours après celui où il l'avoit accompagnée au ſpectacle, ſe
                    trouvant ſeul avec elle, rompit le ſilence &amp; ſe déclara: il fut
                    favorablement écouté: il demanda du retour, on lui en promit; mais ſous la
                    condition expreſſe qu'il ne verroit plus Mélanide. Vous avez aimé cette femme,
                    lui dit la Marquiſe, vous n'en êtes peut-être pas entiérement détaché: je veux
                    que vous ceſſiez abſolument de la voir. D'Elcourt adoroit Mélanide; mais la
                    Marquiſe lui inſpiroit des déſirs, &amp; plus vifs en ce moment qu'ils n'avoient
                    jamais été. </p>
                <p> Il jura de rompre avec Mélanide, mais bien déterminé à devenir parjure: la
                    Marquiſe cependant tarda long-temps encore à le rendre heureux, &amp; comptant
                    peu ſur ſes ſermens, elle fit éclairer ſes démarches: elle apprit qu'il donnoit
                    à ſa rivale tous les inſtans qu'il ne paſſoit pas avec elle: furieuſe &amp;
                    tranſportée de jalouſie, elle ſongea aux moyens de le captiver entiérement &amp;
                    ſe promit bien, ſi elle ne pouvoit y réuſſir, de s'en venger d'une maniére
                    éclatante. </p>
                <p> Le dépit de voir Mélanide préférée n'étoit pas le ſeul ſentiment qui l'animât;
                    l'amour avoit trouvé place dans ce cœur uſé par cent paſſions différentes, &amp;
                    l'on ſçait juſqu'où un amour mépriſé peut porter une femme. La premiére fois
                    qu'elle revit le Comte, elle l'accabla de reproches: il voulut ſe juſtifier:
                    elle joua la froideur; le bouda, fit des mines, en ſa préſence, à d'autres
                    agréables qui la pourchaſſoient, &amp; parut même en favoriſer un plus
                    particuliérement, ce fut le Marquis de Saint-Ange. Ainſi qu'on a pu l'entrevoir,
                    il avoit dans un dégré éminent tous les ridicules d'un petit-maître: c'eſt une
                    eſpece qui pullule conſidérablement en Province, où elle eſt encore moins
                    ſupportable qu'à Paris: ou plûtôt le ridicule les a preſque anéantis dans cette
                    Capitale, &amp; ſi l'on y en trouve encore, ils y réuſſiſſent médiocrement. </p>
                <p> Le Petit-Maître de Province ſe doute bien que par état il doit être libertin;
                    mais il ignore l'art dangereux d'être un agréable libertin: il eſt inſolent
                    &amp; hardi avec les femmes, mais ſouvent ſans ſuccès; indiſcret &amp; preſque
                    toujours ſans fondement; il ne parle d'elles qu'en vainqueur; il ſçait que ce
                    n'eſt plus à elles à décider de la beauté d'une dentelle, de l'arrangement d'une
                    coëffure, ou du choix d'un ruban, &amp; tandis qu'elles diſcutent entre elles
                    quelque point de métaphyſique qu'elles ne comprennent pas, il s'extaſie à la vûe
                    d'une garniture d'un goût nouveau, s'occupe d'un joli colifichet ou s'amuſe à
                    broder au tambour: au reſte, il n'ignore aucune de ces phraſes précieuſes de ces
                    agréables ſuperlatifs que l'on a depuis long-temps abandonnés aux ſubalternes,
                    qu'il recueille avec ſoin, &amp; qu'il a le ſecret de ramener à chaque inſtant
                    dans un papillotage vuide de ſens. Il triomphe ſur tout, lorſqu'au milieu de la
                    nuit, après une longue débauche, la tête troublée par les fumées du vin, il peut
                    exercer ſon humeur deſtructive ſur des vitres &amp; des lanternes innocentes,
                    &amp; faire retentir de ſes cris les rues déſertes. D'ailleurs, perſonne ne
                    connoît mieux que lui les variations des uſages &amp; les modes regnantes; il
                    n'a que le nom de Paris à la bouche; il a, dans cette Ville, des correſpondans
                    qui l'inſtruiſent à point nommé de la nouvelle du jour, du ſuccès du nouvel
                    Opéra-Comique, &amp; de la chûte de la derniére Tragédie. Tel eſt le
                    Petit-Maître de Province, moitié homme, moitié femme; les hommes rougiroient de
                    le compter parmi eux, &amp; les femmes ſenſées le mépriſent trop pour l'admettre
                    parmi elles. </p>
                <p> La Marquiſe avoit diſtingué Saint-Ange parce qu'il avoit paru lui-même faire
                    beaucoup d'attention à elle; &amp; puis, c'eſt qu'il avoit un Coureur, une
                    Maîtreſſe, un train, qu'il vivoit avec un faſte qui lui rappelloit Paris, &amp;
                    qu'il ſe ruinoit avec un détachement &amp; une grandeur que perſonne de la
                    Province ne pouvoit imiter. </p>
                <p> A l'air d'intelligence qu'il affectoit avec la Marquiſe, d'Elcourt ne douta plus
                    de ſon infidélité: il fut cruellement bleſſé d'avoir été prévenu par ce
                    changement: les premiers mouvemens de ſon dépit lui perſuaderent d'oublier pour
                    jamais cette femme légère; cependant, lorſque la colère eut fait place à la
                    vanité, il ſe crut intéreſſé à ne pas laiſſer échapper une conquête ſur laquelle
                    il avoit compté: il devint jaloux ſans être amoureux. </p>
                <p> Soit caprice ou rafinement de la part de Madame de Migneville, ſoit mal-adreſſe
                    de la part de d'Elcourt, il n'en avoit obtenu aucune faveur qui pût diminuer les
                    regrets de l'avoir perdue; il ſe propoſa de revenir à ſes genoux, non comme
                    avant leur méſintelligence guidé par le ſeul eſpoir du plaiſir, mais avec le
                    deſſein formé de l'engager à lui donner ſon cœur. Que le ſentiment qui l'animoit
                    alors le rendoit ſéduiſant, &amp; qu'il eût été difficile à toute autre femme
                    moins conſommée dans l'art de feindre, de lui réſiſter long-temps! Un cœur uſé
                    par la coquetterie n'eſt preſque jamais capable d'une paſſion vraie; quelquefois
                    il arrive auſſi que l'amour achéve ce que la coquetterie n'a qu'ébauché. La
                    Marquiſe aimoit trop violemment le Comte pour que ſon retour ne lui cauſât pas
                    la joie la plus vive; mais elle crut devoir encore la diſſimuler. D'Elcourt
                    apprit qu'elle alloit paſſer quelques jours dans une campagne peu éloignée de
                    avec Madame de Mélicourt &amp; pluſieurs autres femmes. Il parvint à ſe faire
                    mettre de la partie &amp; il en fut comblé, bien ſûr que cette liberté dont on
                    jouit à la campagne, cette aiſance qui y regne, &amp; l'uſage où l'on eſt de s'y
                    débarraſſer des régles gênantes d'une trop exacte bienſéance, lui fourniroient
                    plus d'une occaſion de ſe raccommoder &amp; de ſceller le raccommodement par les
                    plus doux plaiſirs de l'amour. </p>
                <p> La ſituation de cette maiſon étoit charmante, &amp; la diſtribution intérieure
                    très-recherchée: elle étoit petite: la magnificence en avoit été bannie; mais
                    l'élégance y regnoit, &amp; l'on y trouvoit tout ce qu'exigent les commodités de
                    la vie la plus ſenſuelle: les jardins répondoient parfaitement à la maiſon: on
                    avoit tiré d'un terrein peu ſpacieux tout le parti imaginable. La vûe étoit
                    admirable &amp; variée à chaque pas que l'on faiſoit: les boſquets ſitués à
                    l'écart, &amp; près deſquels ſerpentoit un petit ruiſſeau, étoient délicieux.
                    Cette retraite champêtre étoit ſi peu éloignée de la Ville, qu'on y jouiſſoit à
                    la fois du calme de la ſolitude &amp; des agrémens de la ſociété.Il me ſemble
                    que la Philoſophie conſiſte ſur-tout dans l'art de ménager les plaiſirs pour les
                    rendre durables, &amp; de les varier pour en écarter le dégoût. Le Maître de ce
                    beau lieu poſſédoit ce ſecret dans le plus haut dégré: chez lui on n'épuiſoit
                    aucun amuſement; on ne ſe livroit pas indifféremment à tous ceux qui venoient
                    s'offrir; on éguiſoit les ſens par l'appas du plaiſir ſans les émouſſer par la
                    ſatiété. </p>
                <p> J'ai dit que les boſquets étoient ſitués ſur le bord d'un ruiſſeau: pluſieurs
                    tilleuls touffus environnés par une charmille épaiſſe, dans laquelle on avoit
                    ménagé les points de vûe les plus agréables, y formoient une grande ſalle de
                    verdure; les branches recourbées en venant ſe joindre, y faiſoient regner une
                    fraîcheur continuelle; on avoit creuſé, autour de cette ſalle, des ſiéges de
                    verdure, &amp; le gazon du milieu formoit une table ſur laquelle on avoit ſervi
                    un ambigu froid: les vins rafraîchiſſoient dans le baſſin d'une fontaine qui
                    ſourdoit avec un bruit agréable d'une grotte voiſine, &amp; qui en s'échappant à
                    travers le bocage, y répandoit une vapeur délicieuſe: quelques inſtrumens qu'on
                    avoit placés aſſez loin pour plaire à l'oreille ſans la fatiguer, achevoient de
                    flatter agréablement tous les ſens. </p>
                <p> C'eſt dans ces ſortes de parties que la gaieté n'eſt jamais contrainte, &amp;
                    que le cœur aime à s'épanouir: les plaiſirs n'y ſont pas toujours bruyans &amp;
                    n'en ſont que plus doux: on n'a pas recours à la médiſance pour égayer &amp;
                    ſoûtenir la converſation; &amp; quoiqu'elle ne ſoit pas ſemée de ſaillies
                    piquantes, de penſées fines &amp; neuves, d'expreſſions délicates &amp;
                    recherchées, elle n'y tarit jamais: on y dit tout ſimplement ce qu'on penſe,
                    &amp; on le dit toujours bien: on n'eſt pas obligé de ſe faire ſans ceſſe
                    illuſion ſur le plaiſir, ni de dire qu'on s'amuſe beaucoup pour ſe le perſuader:
                    tout le monde ſur-tout y eſt maître, &amp; perſonne n'eſt chargé du pénible
                    emploi de faire les honneurs. Madame de Migneville avoit eu quel-que velleïté de
                    trouver tout pitoyable; mais la gaieté s'étant communiquée, elle avoit pris le
                    parti de ſe mettre à la portée de tout le monde. </p>
                <p> Elle fut effectivement charmante, &amp; Mélanide fut de nouveau ſacrifiée: au
                    deſſert on renvoya les gens; la joie alors ne fut plus contrainte. </p>
                <p> Tout le monde étoit dans cette aimable diſpoſition, où une pointe de vin rend
                    l'ame ſi communicative: où la franchiſe ſe déploie &amp; ſemble prendre un
                    nouveau dégré d'activité. Les hommes furent chargés de l'agréable emploi de
                    prévenir les ſouhaits des femmes, &amp; par cette douce émulation, qui fait que
                    chacun cherche à plaire, les deux ſexes s'empreſſerent à faire éclorre tous les
                    plaiſirs du ſein de la liberté. </p>
                <p> La Marquiſe prétendoit à faire ſeule l'agrément de cette partie: elle auroit pû
                    y réuſſir ſans une jeune femme dont le caractère étourdi, franc &amp; jovial, ſe
                    peignoit ſur ſon viſage: ſans prétentions, &amp; avec moins de ranement que la
                    Marquiſe, elle amuſoit davantage: les connoiſſances acquiſes &amp; l'eſprit
                    cultivé, échouent preſque toujours contre l'eſprit naturel. Elle ſongeoit moins
                    à égayer les autres qu'à ſe divertir elle-même. </p>
                <p> Elle ne s'étoit jamais doutée que l'on fît une étude du plaiſir &amp; un art de
                    la gaieté: elle ne ſe fit point prier pour chanter, &amp; au lieu de ces
                    doucereux Madrigaux, qui nous viennent je ne ſçais d'où, elle chanta
                    bourgeoiſement ces anciennes rondes de table, ces bons &amp; vieux Vaudevilles
                    qui ont un charme tout particulier pour exciter la joie, &amp; mettre tout le
                    monde en train. Quelquefois un peu libres, je l'avoue, mais dont chacun peut
                    répéter le refrein ſans avoir appris la muſique. Cette femme charmante étoit
                    mariée à M. de Merval, jeune militaire, qui l'avoit épouſée par inclination. Un
                    peu de malice ſe mêloit en ce moment à tous ſes charmes, &amp; la rendoit
                    adorable. Elle fit quelques agaceries à d'Elcourt, peut-être dans l'unique but
                    de tourmenter un inſtant Madame de Migneville. </p>
                <p> Ce déſir momentané de plaire augmentoit encore ſa gaieté naturelle, &amp;
                    répandoit le ſel le plus piquant ſur tout ce qu'elle diſoit. La Marquiſe dévorée
                    de jalouſie, devint furieuſe: elle lui lançoit des regards foudroyans auſquels
                    elle ne faiſoit nulle attention, &amp; quoique d'Elcourt, uniquement occupé de
                    Madame de Migneville, ne s'apperçût point de ces demi avances, elle ſe promit
                    cependant de prendre complettement ſa revanche &amp; de déſoler à ſon tour
                    Madame de Merval dès que l'occaſion s'en préſenteroit. </p>
                <p> D'un autre côté, l'émulation s'en mêla, &amp; elle eut auſſi la complaiſance de
                    chanter à ſon tour quelques couplets nouveaux, malgré le ridicule inſupportable
                    dont on ſe couvre aujourd'hui en chantant à table. Ces couplets étoient
                    très-jolis; d'ailleurs la Marquiſe les chantoit très-bien: on l'entendit avec
                    plaiſir, &amp; on le lui témoigna: elle propoſa à d'Elcourt de chanter un Duo;
                    elle choiſit préciſément celui qui avoit ſervi de prétexte à leur connoiſſance:
                    il lui rappelloit une idée agréable; en chantant elle mettoit tant de volupté
                    dans le ſon de ſa voix, ſes regards exprimoient quelque choſe de ſi tendre &amp;
                    de ſi touchant, que le Comte ennivré de plaiſir, agité par les tranſports les
                    plus vifs, ne pouvoit qu'à peine les contenir. Enfin on ſortit de table, &amp;
                    chacun ſe diſperſa: d'Elcourt donna la main à la Marquiſe; il la lui preſſa
                    doucement: elle fit de même, en le fixant avec une tendre émotion. Ah!
                    s'écria-t-il, je n'en doute plus; vous m'aimez encore; vous oubliez donc... </p>
                <p> -- Moi, répondit-elle, d'un ton qui la démentoit, j'oublie même que vous m'avez
                    jamais aimée: vous avez rompu vos ſermens, nous ne devons plus être l'un pour
                    l'autre que ce que nous ſommes pour le reſte de l'Univers. Pourquoi prolonger ma
                    peine, reprit d'Elcourt en la conduiſant vers un labyrinthe écarté? Pourquoi me
                    dérober votre tendreſſe? Si l'amour le plus violent peut expier une faute où mon
                    cœur n'a point eu de part; ſi les ſentimens.... Il alloit continuer ſur ce ton,
                    quand la Marquiſe apperçut quelqu'un de la compagnie qu'elle appella, ſoit
                    qu'elle crût devoir encore retarder le bonheur de d'Elcourt &amp; le ſien
                    propre; ſoit que d'autres raiſons l'empêchaſſent de céder dans cette
                    circonſtance. </p>
                <p> La ſoirée étoit charmante: on propoſa une promenade au clair de lune; la
                    Marquiſe objecta, qu'elle craignoit d'être incommodée par le ſerein, ſe doutant
                    bien que, ſi elle reſtoit, d'Elcourt lui feroit compagnie; mais les Provinciaux
                    ne devinent rien: ils l'aſſurerent que le ſerein de Province n'avoit jamais fait
                    de mal à perſonne. </p>
                <p> Elle les ſuivit, &amp; s'amuſa mieux qu'elle n'avoit eſpéré: elle voulut alors
                    prolonger cette promenade; mais par une fatalité ſinguliére, ils furent encore
                    d'un avis contraire au ſien; car juſqu'ici ils ont conſervé le gothique uſage de
                    conſacrer la nuit au ſommeil. On ſe retira donc, &amp; chacun alla ſe préparer
                    par le repos à de nouveaux plaiſirs. </p>
                <p> Qu'il me ſoit permis ici de jetter un coup d'œil ſur ces renverſemens du jour,
                    de la nuit &amp; de toutes les habitudes de la vie par où les gens comme il faut
                    cherchent à ſe diſtinguer: antipodes de leurs concitoyens, ils ont la lumiére
                    quand ceux-ci ont la nuit, &amp; quand ils dorment les autres veillent. Ils ne
                    voyent lever, ni coucher le ſoleil: délâbrés, (&amp; ce délâbrement eſt du
                    meilleur ton) pâles &amp; languiſſans comme ces ombres qui, dit-on, apparoiſſent
                    la nuit, ils redoutent &amp; fuient comme elles la lumiére du jour. Ce ridicule
                    amour des ténébres ne vient-il pas de la corruption des mœurs &amp; du
                    déréglement de l'eſprit, qui ſont ennemis irréconciliables de la nature, de
                    l'ordre &amp; de la raiſon? “La lumiére“ diſent nos élégans, „eſt bonne pour le
                    peuple qui n'entend rien au plaiſir: que cette claſſe d'hommes groſſiers reſpire
                    au printemps l'odeur de la violette &amp; des roſes; qu'ils jouiſſent des
                    primeurs que la nature leur offre ſi libéralement, &amp; à ſi peu de frais: il
                    eſt bien plus digne d'un voluptueux d'avoir à force d'or &amp; de bras, au
                    milieu des glaces de l'hiver, des fleurs, des fruits, des légumes, ſans odeur,
                    il eſt vrai; ſans goût &amp; ſans ſaveur, mais très-rares &amp; hors de la
                    portée du peuple. </p>
                <p> Que ce peuple ſe promene dans de vaſtes &amp; beaux jardins de niveau, ou dans
                    une forêt coupée de mille routes variées: il eſt bien plus magnifique d'élever
                    des terraſſes énormément coûteuſes, d'applanir une montagne, de conſtruire une
                    rampe pénible, &amp; de planter des jardins dans des lieux inacceſſibles. Il eſt
                    ignoble de vivre comme le commun des hommes: il faut ſe faire un matin, un
                    coucher, des exercices, des plaiſirs, des mets &amp; des principes diſtingués de
                    ceux de la multitude“. Fort bien; mais eſt-ce pour faire mieux? Eſt-ce pour vous
                    mettre au-deſſus des préjugés de ce vulgaire? Non, c'eſt pour vous en faire de
                    nouveaux, &amp; d'un ordre plus relevé: c'eſt parce qu'il eſt bien plus
                    merveilleux de vivre, de faire un dîner à la lueur des flambeaux &amp; des
                    bougies, que de jouir de celle du ſoleil, qui n'eſt interdite à perſonne, qui ne
                    coûte rien, &amp; qui, par conſéquent eſt mépriſable. Il faut que les plaiſirs
                    qu'on goûte faſſent de l'éclat, que perſonne ne les ignore, &amp; que peu de
                    gens puiſſent y atteindre. </p>
                <p> Combien y en a-t-il qui ne ſe ruinent, qui n'ont une Maîtreſſe, un train que
                    pour qu'on en parle. On a d'ailleurs un dégoût mortel pour la vie ordinaire: on
                    en a épuiſé toutes les reſſources; il faut faire, en quelque façon, violence à
                    la nature, pour qu'elle fourniſſe encore quelques plaiſirs dont on ne ſoit pas
                    raſſaſié. Que la vie de Province eſt différente? Que les plaiſirs de la
                    campagne, ſur-tout y ſont délicieux! Habitans de Paris qui avez de magnifiques
                    campagnes, vous ne connoiſſez pas les plaiſirs de la campagne; elle a en
                    Province des charmes toujours variés, on y goûte le repos dans un aſyle écarté:
                    on ſe promene à pas lents dans des allées ſombres; on s'enfonce au plus creux
                    des forêts, où l'on parcourt les bords d'un ruiſſeau: on y prend le plaiſir du
                    bain, ſi la chaleur le demande; quelquefois on y lit des Romans, ou l'on exerce
                    ſa voix: la liberté en a banni toutes les loix gênantes; on n'en a d'autres que
                    ſa volonté &amp; ſon caprice, &amp; comme tout le monde a pour but le plaiſir,
                    il arrive que tout le monde eſt d'accord.Le lendemain le Comte ſe leva avant
                    l'Aurore; il jouiſſoit en promenant ſa rêverie de la fraîcheur d'une belle
                    matinée: il cueillit ſans deſſein quelques roſes qui venoient d'éclorre; il les
                    arrangeoit avec diſtraction, quand il entendit quelqu'un chanter: c'étoit des
                    ſons échappés comme par hazard; mais qui diſoient très-intelligiblement: je ſuis
                    ici. Il reconnut la voix de la Marquiſe, qui l'ayant apperçû dans le jardin,
                    vouloit, ſans pourtant l'appeller, lui faire remarquer qu'il étoit jour chez
                    elle. Les croiſées de ſon balcon étoient ouvertes; bien-tôt elle y parut
                    elle-même un moment, &amp; feignant de n'avoir pas vû le Comte, elle ſe retira
                    ſans affectation. </p>
                <p> Tout le monde repoſoit encore: d'Elcourt ſurpris de la voir éveillée ſi matin,
                    ne manqua pas d'interpréter cette inſomnie à ſon avantage, &amp; peut-être il ne
                    ſe trompoit pas: quoiqu'il en ſoit, il vola à ſon appartement: elle l'attendoit;
                    cependant pour la forme elle le querella d'être venu la ſurprendre ſi matin:
                    elle avoit paſſé une nuit affreuſe; elle avoit un commencement de migraine qui
                    la déſoloit; elle ne ſçavoit pas comment on pouvoit la regarder faite comme elle
                    étoit: elle avoit eſſayé de chanter; mais inutilement: ſa voix avoit des
                    caprices, étoit fauſſe, &amp; le Com-te avoit juſtement choiſi ſa mauvaiſe
                    heure. </p>
                <p> Malgré tout ce perſifflage, d'Elcourt la trouvoit charmante: jamais, en effet,
                    elle n'avoit été ſi bien. Elle étoit en déshabillé: elle ſortoit des bras du
                    ſommeil, &amp; ce négligé relevoit encore cette tendre fraîcheur, &amp; cette
                    langueur attrayan-te que procure un doux repos, pendant lequel l'eſprit n'a été
                    agité que par des ſonges légers &amp; flatteurs. Elle étoit à demi-couchée ſur
                    ſon canapé. Elle fit aſſeoir d'Elcourt auprès d'elle: quoique très-matin, il
                    faiſoit déja fort chaud, &amp; ſous ce prétexte elle laiſſoit ſa gorge
                    entiérement découverte: elle étoit d'une blancheur éblouiſſante; ce ſpectacle
                    eſt d'autant plus ſéduiſant, que l'on en eſt plus avare: ſa coëffure n'étoit
                    compoſée que d'une mouſſeline claire attachée par un ruban, &amp; dont les plis
                    cachoient à moitié ſes joues &amp; ſes yeux qui, ſous cette eſpéce de voile,
                    n'en avoient que plus de vivacité. Un corcet à-demi noué montroit l'élégance de
                    ſa taille ſans la gêner. Un jupon très-court, &amp; d'une étoffe légère
                    adroitement relevé, quoiqu'avec un air de négligence, laiſſoit paroître toute la
                    fineſſe de ſa jambe. D'Elcourt étoit enflammé de déſirs; elle s'en apperçut,
                    &amp; ſongea à les augmenter. Elle ſe mit à ſa toilette que ſes femmes avoient
                    approchée de ſon canapé avant de ſe retirer. Cependant elle connoiſſoit trop ſes
                    avantages, &amp; le prix des inſtans, pour les employer à ſe parer. Pour bien
                    des femmes la toilette eſt une étude pénible; pour une jolie femme elle eſt un
                    triomphe: elle y étale en liberté des beautés que dérobe toujours la parure la
                    plus élégante. Les graces y préſident. Le badinage y voltige au milieu des
                    fleurs &amp; des rubans; elle ſemble faite pour animer un Amant trop timide, ou
                    pour favoriſer ces larcins d'un Petit-Maître audacieux, &amp; preſque toujours
                    elle excuſe &amp; précipite la fuite de la pudeur. </p>
                <p> J'ai fait cette nuit le plus ſingulier rêve, dit la Marquiſe; je m'imaginois que
                    vous m'aimiez toujours, &amp; qu'à force de tendreſſe vous aviez ſçû me rendre
                    plus ſenſible que jamais: ne riez-vous pas de la ſingularité d'un pareil ſonge?
                    -- Moi, non, je vous jure, Madame: je n'y vois rien que de très-naturel, &amp;
                    je répondrois bien de ſa réalité, au moins pour ce qui me regarde. -- Très-bien,
                    mon cher Comte; mais je ne crois point aux ſonges: ſonnez mes femmes, je vous
                    prie. -- Quoi! vos femmes, à l'heure qu'il eſt? -- Aſſurément. -- Ah! je veux
                    les remplacer: je ne me pique pas d'avoir leur adreſſe: mais l'amour pourra me
                    la donner; ou plûtôt, reſtez comme vous voilà; vous êtes ſi bien. -- Au moins
                    faut-il que je me coëffe; quelle coëffure prendrai-je aujourd'hui? La même
                    qu'hier: c'eſt celle qui ſied ſi bien à Mélanide. -- Il s'arrêta à ces mots,
                    qu'un ſouvenir importun alors lui avoit arrachés ſans réflexion. </p>
                <p> Qu'avons-nous à faire ici de Mélanide, Monſieur? D'Elcourt s'étoit auſſi-tôt
                    aperçû de ſon étourderie: il la répara par les plus tendres proteſtations. Il
                    haſardoit de joindre quelques geſtes à ſes paroles; la Marquiſe le repouſſoit
                    avec un doux effort: le Comte toujours plus animé par cette réſiſtance, ou
                    plûtôt par le manége de la plus rafinée coquetterie, mettoit tout en uſage pour
                    lui perſuader qu'elle étoit adorée. Mes peines, lui diſoit-il, n'ont été
                    modérées que par la douceur que je trouvois à croire que je pouvois être encore
                    aimé: ce ſouvenir me troubloit &amp; m'agitoit ſans ceſſe; votre image m'a ſuivi
                    juſque dans mes ſonges; (car je ſonge, ainſi que vous). Quels inſtans, belle
                    Marquiſe, &amp; qu'il ſeroit doux de les réaliſer! Je n'ai qu'à peine alors
                    l'uſage de mes ſens: toutes les facultés de mon ame ſont ſuſpendues: je n'exiſte
                    plus que par vous: je demeure plongé dans un doux anéantiſſement &amp; je n'en
                    ſuis tiré que par mes tranſports &amp; les atteintes d'un plaiſir auquel il ne
                    manque pour être parfait, que d'être partagé. Vous peignez vos feux avec bien de
                    la vivacité, lui dit la Marquiſe, &amp; je me laiſſerois ſurprendre à votre air
                    de ſincérité ſi je n'avois déja éprouvé votre perfidie. -- Ah! que jamais vous
                    ne me rendiez heureux ſi je ſuis capable de vous oublier. </p>
                <p> Il entrevoyoit que ſon bonheur n'étoit pas éloigné. Moins on eſt amoureux, moins
                    on eſt timide: il s'enhardiſſoit, s'enflammoit par une gradation très-ſenſible:
                    la Marquiſe appuyée ſur un carreau, repoſoit ſa tête ſur un bras plus blanc que
                    la neige; ſon autre main badinoit, ſe jouoit dans les cheveux de d'Elcourt. </p>
                <p> Le tendre mouvement de ſon ſein, ſes lévres qui paroiſſoient inviter celles du
                    Comte, tout concouroit à échauffer leurs déſirs: il tenoit les roſes qu'il
                    venoit de cueillir; il y avoit joint une touffe de lis dont elles relevoient la
                    blancheur: ces fleurs étoient parfaitement aſſorties au tein &amp; au déshabillé
                    de la Marquiſe. Sous prétexte de continuer ſa toilette, d'une main que la
                    paſſion rendoit timide &amp; tremblante, il écarta la gaze qui couvroit en
                    partie ſon ſein, &amp; il eſſaya d'y placer ſon bouquet: les beautés que chaque
                    inſtant, chaque mouvement lui découvroit, augmenterent encore ſon trouble &amp;
                    ſon ivreſſe. Sa main s'égaroit: il dénouoit mal-adroitement un ruban: déchiroit
                    une dentelle:... la Marquiſe ſourioit. Que vous êtes neuf, lui dit-elle: ceſſez,
                    j'acheverai moi-même... Ah! étourdi, vous m'avez piquée. Ciel, reprit-il, avec
                    feu, que je guériſſe la piqûre que je vous ai faite! A l'inſtant ſes lévres
                    brûlantes couvrent la gorge de la Marquiſe: ce baiſer achéve de le tranſporter.
                    Ah! d'Elcourt;... par un baiſer, il lui coupa la parole, &amp; fit paſſer dans
                    ſon ſein la flamme qui l'agitoit lui-même. Tout en réſiſtant; car elle réſiſtoit
                    encore, elle mettoit plus de déſordre dans ſa parure; le toilette fut
                    entiérement oubliée; les nœuds de ſon corcet détachés: ſon jupon à demi relevé
                    &amp; la vûe d'un joli pied &amp; d'une jambe faite au tour, de beaux bras qui
                    eſſayoient mollement d'écarter la bouche de d'Elcourt de deſſus ſon ſein, leurs
                    ſoupirs brûlans &amp; entrecoupés qui ſe confondoient, c'étoit bien plus qu'il
                    n'en falloit pour porter leurs déſirs à leur dernier période: leurs cœurs
                    palpitoient de tendreſſe &amp; de plaiſir; leurs regards ſe fixoient
                    voluptueuſement; la Marquiſe ne faiſoit plus de réſiſtance: enfin agitée par
                    toutes les fureurs de l'amour, elle preſſe avec un tendre tranſport d'Elcourt
                    dans ſes bras. Un baiſer par lequel elle répondit à tous les ſiens, fut le
                    ſignal de ſa victoire: ils furent heureux l'un par l'autre. </p>
                <p> Le Comte enivré de plaiſir, fixoit Madame de Migneville, dont les yeux étoient
                    encore fermés: ils ſe taiſoient, &amp; par intervalles, elle le preſſoit
                    voluptueuſement ſur ſon ſein: de longs ſoupirs de contentement avoient ſuccédé à
                    leurs ſoupirs redoublés &amp; entrecoupés; leurs lévres étoient collées enſemble
                    &amp; ſe communiquoient la douce chaleur qu'elles reſpiroient; leurs ames
                    ſembloient ſe confondre: ils ne s'apperçurent que fort tard qu'il faiſoit jour
                    chez tout le monde: ils s'arracherent des bras l'un de l'autre. </p>
                <p> Quand d'Elcourt eut quitté la Marquiſe, il ſe livra au plaiſir de ſe croire aimé
                    d'une femme charmante, &amp; d'avoir obtenu des preuves auſſi chères de ſa
                    tendreſſe. Cependant lorſqu'il voulut développer les ſentimens divers dont il
                    étoit agité, il fut ſurpris de voir que l'amour avoit beaucoup moins de part que
                    la vanité au plaiſir qu'il reſſentoit. Il avoit cru pour un moment aimer Madame
                    de Migneville, &amp; il n'avoit éprouvé que l'attrait de la volupté. Telle eſt
                    d'ailleurs, notre inconſéquence à l'égard des femmes, que ſouvent leurs
                    foibleſſes les rendent d'un moindre prix à nos yeux. </p>
                <p> Madame de Mélicourt &amp; la Marquiſe ne négligeoient rien de ce qui pouvoit
                    leur faire trouver moins long le temps de leur exil: elles apprirent que le
                    Château de M. de Montalban étoit dans le voiſinage de &amp; qu'il étoit venu y
                    paſſer quelque temps. Montalban étoit un homme extraordinairement riche &amp;
                    celui qui ſçavoit répandre avec le plus de profuſion &amp; de grandeur; la
                    fortune immenſe dont il jouiſſoit lui avoit peu coûté: auſſi, loin de vouloir
                    l'accroître, il ne ſongeoit qu'aux moyens de la diſſiper agréablement: on ne lui
                    entendoit prononcer que les mots de fêtes &amp; d'amuſemens: il en avoit épuiſé
                    tous les rafinemens; mais blaſé ſur toute eſpéce de plaiſirs &amp; déſeſpérant
                    de pouvoir s'en procurer de nouveaux à Paris, il avoit pris le parti d'eſſayer
                    ſi la Province pourroit remplir le vuide affreux de ſon cœur, &amp; en chaſſer
                    le dégoût mortel qu'il éprouvoit pour tout ce qui s'efforçoit de le tirer de ſa
                    léthargie. Cependant comme il craignoit autant l'apparence de l'ennui que
                    l'ennui même, il avoit conduit avec lui une Troupe complette de Comédiens; des
                    Muſiciens, des Auteurs à gages, des Artiſtes dans tous les genres, &amp;
                    ſur-tout les plus fins Cuiſiniers de Paris; il avoit encore amené des hommes
                    aimables &amp; de jolies femmes, dont malheureuſement il obtenoit tout ce qu'il
                    déſiroit. Sa campagne étoit magnifique: l'élégance y triomphoit de toutes parts:
                    les ornemens &amp; la richeſſe y étoient prodigués; mais cependant de façon
                    qu'ils annonçoient l'homme de goût ſans faire deviner le millionaire: l'on
                    n'avoit rien oublié de ce qui pouvoit y déguiſer juſqu'aux moindres apparences
                    du naturel: il retrouvoit Paris au milieu de ſa campagne, &amp; voulant fuir le
                    fracas de la Capitale, il n'avoit pas ſongé qu'il le traînoit avec lui. Le cœur
                    d'un ſeul homme eſt trop étroit pour ſuffire à ce qui pourroit faire le bonheur
                    de mille autres: les extrémités ſe touchent, &amp; quand il croit atteindre le
                    plaiſir, le dégoût en prend la place. </p>
                <p> Les deux Dames l'avoient beaucoup connu à Paris: on diſoit même qu'il avoit été
                    au mieux avec Madame de Mélicourt. Il faut aller le ſurprendre, dit Madame de
                    Migneville à ſon amie, nous végétons depuis ſi long-temps dans cette Province
                    que nous ſerons trop heureuſes de faire cette partie: j'admire comment je n'y ai
                    pas penſé plûtôt: c'eſt du moins un être raiſonnable que ce Montalban. Elles
                    partirent la tête remplie d'idées de plaiſir, &amp; s'en occuperent pendant tout
                    le chemin.Rien n'égale la ſurpriſe dont elles furent ſaiſies en entrant dans le
                    Château de Montalban: elles ſe crurent chez quelque riche Cultivateur qui
                    faiſoit valoir ſes terres par lui-même, plûtôt que chez le mortel le plus
                    voluptueux de la terre. Des charrues, des ſemoirs, des herſes, &amp; tous les
                    inſtrumens de l'Agriculture rempliſſoient de vaſtes remiſes, &amp; y tenoient la
                    place des équipages leſtes &amp; brillans qui accompagnent &amp; annoncent
                    ordinairement un homme de plaiſir. </p>
                <p> Des gens occupés à battre le bled, d'autres qui l'étendoient dans des granges;
                    ceux-ci qui le vannoient, ceux-là qui diſtribuoient les gerbes; des femmes, des
                    enfans occupés à tous les travaux rélatifs à l'économie rurale; voilà ce
                    qu'elles apperçurent au lieu de la foule inſolente des laquais, des femmes, des
                    valets-de-chambre &amp; de toute la nombreuſe valetaille. Un portier vêtu d'une
                    livrée très ſimple, remplaçoit les Suiſſes de porte &amp; d'appartemens. </p>
                <p> Eſt-ce bien ici chez Montalban, s'écria Madame de Mélicourt: qu'eſt-ce que tout
                    ceci? Eſt-il mort, ruiné? </p>
                <p> Bon-homme, ajouta-t-elle, en s'adreſſant à ce Portier, quel eſt ton Maître? Où
                    eſt M. de Montalban? </p>
                <p> Sommes-nous chez lui? -- Aſſurément, Madame, vous êtes chez lui. -- Ah! ma chère
                    Marquiſe, quelle chûte! Y eſt-il? Que fait-il, ce pauvre Montalban? -- Il n'eſt
                    point pauvre, Madame; tout ce que vous voyez eſt à lui, &amp; ce n'eſt encore
                    rien: il eſt actuellement avec ſon Fermier, ou bien il ſe promene avec M. le
                    Vicaire. Les Dames ſe regarderent réellement confondues &amp; répétant, ſon
                    Fermier! ſon Vicaire! </p>
                <p> Il n'eſt pas mort, ni ruiné, mais ce qui eſt pis, il a perdu la tête:
                    éclairciſſons un changement ſi prodigieux. </p>
                <p> M. de Montalban avoit apperçû un équipage &amp; des femmes: ſans deviner qui ce
                    pouvoit être, il s'étoit hâté de venir les recevoir. Il fut agréablement ſurpris
                    quand il reconnut ſes anciennes amies: après les premiers complimens, &amp;
                    quand on lui eut expliqué rapidement par quel haſard on ſe retrouvoit, il
                    propoſa aux Dames de leur préſenter la compagnie. Elle eſt nombreuſe, ſans
                    doute, dit la Marquiſe? -- Non, je n'ai que deux ou trois de mes voiſins avec
                    leurs femmes, &amp; mon Paſteur, qui eſt un homme de très-bon ſens. Elles
                    remirent à un autre moment l'éclairciſſement d'un phénoméne auſſi inexplicable;
                    elles entrerent en examinant tout de l'œil de la ſurpriſe &amp; de la curioſité.
                    Cependant elles trouverent les hommes &amp; les femmes qui étoient-là, gens
                    d'aſſez bonne compagnie, quand on n'en a point d'autre, &amp; puis c'étoit tout.
                    Elles s'étoient propoſées de reſter quelques jours chez lui; mais tout ce
                    qu'elles voyoient les engagea à ne pas demeurer davantage dans cette Thébaide.
                    Elles annoncerent donc qu'elles partiroient ce même jour, &amp; l'on tint table
                    peu long-temps: le dîner avoit été bon &amp; ſain; mais ſans appareil, &amp; gai
                    ſans folie. </p>
                <p> En ſortant de table M. de Montalban leur fit voir ſa Maiſon &amp; ſes Jardins.
                    On n'y trouvoit plus aucune trace du luxe &amp; du faſte qui y avoient regné.
                    C'étoient toujours les mêmes agrémens, les mêmes commodités; mais plus de
                    ſuperfluités, plus de magnificences inutiles: on voyoit paître un troupeau à la
                    place qu'occupoient autrefois de vaſtes boſquets à l'Italienne. Le froment
                    croiſſoit dans un eſpace de cinq ou ſix arpens, où le Brun, rival de Lenotre,
                    avoit, quelque temps auparavant, tracé un parterre enchanté, &amp; les bleuets
                    mêlés aux pavots dont ce champ jaunâtre étoit parſemé, rappelloient encore ſon
                    ancienne deſtination par un coup d'œil non moins agréable. Ici une voliére
                    remplaçoit un magnifique cabinet de treillage: une pipée étoit auprès, &amp; le
                    bruit d'une fontaine qui rouloit ſur des cailloux y attiroit la rouge-gorge
                    vagabonde &amp; la grive imprudente. Au lieu d'une allée de marroniers
                    géométriquement taillée, on voyoit des arbres dont les branches courbées &amp;
                    preſque rompues par le poids des fruits, répandoient ſur les ſentiers une
                    obſcurité agréable, &amp; annonçoient de toutes parts une utile abondance. Ce
                    verger étoit coupé par pluſieurs petits ruiſſeaux qui auparavant s'élançoient en
                    gerbes élevées ou rouloient en caſcades bruyantes &amp; maintenant libres &amp;
                    vagabonds, s'échappoient ſans ordre &amp; ſans ſymmétrie à travers les allées.
                    Un kioſque ſuperbe avoit été changé en une cabane propre &amp; commode, où le
                    Laboureur haraſſé ſe réfugioit pendant la grande ardeur du jour, en béniſſant le
                    Maître bienfaiſant qui avoit pourvû à ſes beſoins. Apprenez-nous enfin, lui dit
                    Madame de Mélicourt, le mot de cette énigme, &amp; la raiſon d'un changement ſi
                    frappant. Je me ſuis attendu à votre ſurpriſe, Meſdames, répondit-il: je vais la
                    faire ceſſer: vous avez pû ſçavoir le motif qui m'avoit conduit ici &amp; les
                    efforts que j'ai faits pour y diſſiper mon ennui; vous connoiſſez auſſi Madame
                    de Blamont &amp; la difficulté, ou plûtôt l'impoſſibilité de ſatisfaire tous ſes
                    goûts &amp; tous ſes caprices: elle m'y avoit accompagné avec pluſieurs autres
                    femmes, &amp; c'eſt à elle que je dois l'heureux changement qui paroît vous
                    affliger. </p>
                <p> Depuis trois ſemaines nous faiſions ici tous nos efforts pour tuer le temps,
                    lorſque j'imaginai de donner une fête où je prétendis ſurpaſſer tout ce que
                    j'avois fait juſqu'alors: après le plus énorme dîner nous vîmes repréſenter un
                    Opéra dont la muſique &amp; les paroles avoient été faites pour célébrer les
                    plaiſirs de ce ſéjour: on y avoit peint ſous allégorie ingénieuſe, toutes les
                    perſonnes de notre ſociété. </p>
                <p> Nous jouâmes enſuite nous mêmes une Comédie &amp;, ſelon l'uſage, nous jouâmes
                    horriblement mal; n'importe, nous nous admirâmes réciproquement. </p>
                <p> Un bal &amp; une illumination dans mes jardins, ſuccéderent à ce ſpectacle. </p>
                <p> Pour donner plus d'éclat à cette fête, j'avois raſſemblé ce qu'il y avoit de
                    mieux dans la Province; je me donnois tous les ſoins tous les mouvemens
                    poſſibles pour que rien ne manquât; auſſi j'avois la ſatisfaction d'entendre
                    répéter de toutes parts: il faut avouer que nous nous amuſons bien, que
                    Montalban fait merveilleuſement les choſes, &amp; qu'il eſt un homme unique pour
                    donner une Fête. J'étois enchanté du ſuccès de mes ſoins, &amp; il ne me reſtoit
                    exactement qu'à déſirer qu'ils puſſent produire quelqu'effet ſur moi; mais
                    jamais l'ennui ne m'avoit pourſuivi plus vivement. Le phantôme du plaiſir ſe
                    préſentoit à moi ſous toutes les faces, &amp; dès que je voulois le ſaiſir, le
                    dégoût en prenoit la place, &amp; pour comble de malheur, j'étois obligé de me
                    cacher pour baîller à mon aiſe. </p>
                <p> Le lendemain, comme je ſongeois en me promenant dans mon Parc, au projet d'une
                    Fête nouvelle, j'y rencontrai Madame de Blamont: je m'empreſſai à lui faire le
                    détail du plan que je venois de former. Au lieu d'y applaudir avec ſes
                    tranſports ordinaires, comme je m'y étois attendu, elle m'écouta avec le plus
                    beau ſang-froid. A merveille, me dit-elle, quand j'eus fini, &amp; ſans doute
                    vous comptez ſur moi -- Aſſurément, &amp; vous voyez que vous m'êtes
                    trèsnéceſſaire. -- Déſabuſez-vous, Monſieur, je péris ici d'ennui; toutes vos
                    belles Dames, n'en doutez pas, ſont dans le même cas, &amp; je vois que la
                    crainte d'avoir un mauvais procédé avec vous, ne les retient qu'à peine. </p>
                <p> Mais vous êtes pour le moins auſſi ennuyé que nous, &amp; c'eſt pour vous mettre
                    à votre aiſe que je romps le ſilence la premiére. Sçachez donc que toutes les
                    démonſtrations de joie que vous avez remarquées dans la cohue que vous aviez
                    raſſemblée ici hier, ne ſont que de fauſſes apparences, &amp; que dans tout ce
                    meſcolô, il n'y a pas quatre perſonnes qui ſe ſoient amuſées. On ne peut ſe
                    faire illuſion plus long-temps, &amp; l'on n'attend plus pour partir que
                    l'inſtant de pouvoir vous quitter ſans indécence. Et pour être ſincère juſqu'à
                    la fin, je vous dirai que l'on ne vous regarde ici que comme l'Intendant des
                    plaiſirs d'autrui.Je connoiſſois parfaitement Madame de Blamont, &amp; je fus
                    peu ſurpris de cette incartade. Et quel eſt actuellement votre deſſein, Madame,
                    lui dis-je? -- De prendre congé de vous, &amp; de partir dans une heure au
                    plûtard. </p>
                <p> -- Quoi! ſi-tôt? Vous ſçavez qu'il n'y a perſonne à Paris. -- A Paris? </p>
                <p> Ah! je vous proteſte qu'on ne m'y reverra de long-temps: je vais m'enterrer
                    toute vive dans mes domaines; j'y déteſterai votre Paris tout à mon aiſe, &amp;
                    au lieu de courir après le plaiſir, je l'attendrai paiſiblement. </p>
                <p> Je vis bien qu'il ſeroit inutile d'inſiſter avec elle, &amp; je la laiſſai
                    partir: bien tôt chacun la ſuivit, comme elle me l'avoit annoncé, &amp; dans
                    moins de huit jours je me trouvai ſeul, mais abſolument ſeul. Cet événement fut
                    un trait de lumiére pour moi. Je voyois bien que Madame de Blamont étoit une
                    folle, incapable d'exécuter un deſſein formé auſſi légérement: en effet,
                    j'appris bien-tôt après qu'elle étoit retournée à Paris, où elle s'abandonnoit
                    de nouveau au torrent. </p>
                <p> Cependant cette folle m'avoit prédit vrai: je ſongeai à profiter de ſa leçon. </p>
                <p> Je commençai par congédier tous les inutiles dont ma maiſon étoit remplie, &amp;
                    je la réduiſis par ce moyen à moins d'un quart: enſuite je diſtribuai mon temps
                    de la maniére qui me parut la plus convenable. Je me propoſai de paſſer environ
                    huit mois à la campagne, &amp; les quatre mois d'hiver à Paris. Je penſai à
                    m'occuper ſérieuſement, parce que je ſuis perſuadé que l'homme doit travailler. </p>
                <p> Je regarde l'inaction comme une eſpéce d'anéantiſſement: &amp;
                    demandez-vous-mêmes à ces malheureux qui n'ont jamais eu de peines, qui végetent
                    ſans exiſter, demandez-leur s'ils ont jamais goûté aucun plaiſir. Je me fis donc
                    des occupations, &amp; je me choiſis une ſociété parmi tous ce qui habite les
                    Villages voiſins: vous en avez vû aujourd'hui partie. C'eſt bonne compagnie;
                    nous allons alternativement les uns chez les autres; mais ſans nous aſtreindre à
                    nulle étiquette: j'ai des Livres; je m'occupe de quelques détails d'agriculture:
                    ils ont véritablement quelque choſe de noble &amp; d'intéreſſant, &amp; ſans
                    être enthouſiaſte, ils me plaiſent infiniment. Je chaſſe peu; je me promene
                    beaucoup; je monte ſouvent à cheval, &amp; vais faire viſite à mes bons amis les
                    Laboureurs: ils m'inſtruiſent, &amp; quelquefois je ſuis aſſez heureux pour leur
                    être utile à mon tour par mes conſeils: ce ſont là les Artiſtes dont j'aime à
                    parcourir les atteliers, &amp; je ſuis ſûr qu'ils ne me perſifflent pas quand je
                    les ai quittés. J'employe une partie des biens que le ſort m'a donnés à ſoulager
                    les miſérables, dont le nombre n'eſt que trop grand: le Paſteur connoît ceux qui
                    ſont dans l'indigence; il m'éclaire &amp; me guide dans l'emploi que je fais de
                    cette petite partie de ma fortune: c'eſt un des plus doux plaiſirs que j'aye ſçû
                    me faire, &amp; je puis en parler ſans affecter une bienfaiſance faſtueuſe,
                    puiſque ces libéralités ne diminuent rien de mes richeſſes: ce que je donnois à
                    des inutiles, je le donne à des malheureux qu'un léger ſecours tire de la
                    miſère, &amp; rend précieux à l'Etat. </p>
                <p> Je vis de la ſorte depuis ſix mois, &amp; je m'en trouve très-bien. A la fin de
                    l'automne je retournerai à Paris: j'y reverrai mes connoiſſances; je m'amuſerai
                    pour la premiére fois du fracas &amp; du bruit qui y regnent, &amp; dès le
                    printemps, je reviendrai jouir du calme &amp; de la tranquillité de ce ſéjour.On
                    avoit écouté M. de Montalban ſans l'interrompre: quand il eut fini, la Marquiſe
                    le fixa un inſtant, puis laiſſant échapper un grand éclat de rire: vous me
                    faites pitié, mon cher Montalban, lui dit-elle; vous avez embraſſé ce nouveau
                    genre de vie à peu près comme une femme choiſit la dévotion quand le monde lui
                    manque, avec cette différence que la crainte ſeule de vous rétracter vous
                    arrête, &amp; qu'elle a mille reſſources que vous n'avez pas. Je ſuis même
                    perſuadée que dans le premier moment vous avez été tranſporté de la même ferveur
                    que Madame de Blamont, &amp; que ce n'eſt que par réflexion que vous avez
                    imaginé de faire entrer les quatre mois de ſéjour à Paris dans votre
                    arrangement. -- Non, Madame, je ne me ſuis pas décidé par boutade, ainſi
                    qu'elle, j'ai raiſonné le parti que je prenois, &amp; j'ai tout lieu de croire
                    que rien ne me fera changer. -- Au moins avez-vous à préſent bien plus de déſirs
                    à former, &amp; beaucoup moins de moyens pour les ſatisfaire. -- Eh! </p>
                <p> Madame, voilà juſtement ce qui me rend heureux. Autrefois mes ſouhaits étoient
                    auſſi-tôt remplis que formés: je n'avois pas le temps de déſirer; la ſatiété me
                    faiſoit trouver tout inſipide, rien n'étoit neuf pour moi: aujourd'hui que j'ai
                    plus de peine à me ſatisfaire, je compte au moins le plaiſir pour quelque choſe.
                    Malgré l'excès de ta folie, mon cher Montalban, dit Madame de Melicourt, on doit
                    encore te ſçavoir gré des quatre mois que tu veux bien nous donner; mais nous
                    voulons t'avoir ſans partage. Vous m'attaquez auſſi, Madame: j'aurai peine à me
                    défendre. Néanmoins, je le dis ſans balancer; s'il me falloit opter pour
                    toujours entre Paris &amp; la Province, Paris ſeroit ſacrifié. -- Quoi! </p>
                <p> Montalban, &amp; tu le dis tout haut. </p>
                <p> Le cher Montalban déraiſonne complettement, dit la Marquiſe, tous les ridicules
                    de ſes bons amis les Provinciaux... -- Oui, Marquiſe, oui, leur honnêteté, leur
                    candeur, leur bonne-foi ſont des ridicules. -- Non, Monſieur, non; mais comment
                    appellerez-vous, ces rivalités odieuſes des hommes les uns contre les autres;
                    ces baſſes jalouſies qu'ils ont contre ceux d'entr'eux que leur eſprit &amp;
                    leurs talens diſtinguent &amp; cette pernicieuſe adreſſe qu'ils employent à ſe
                    déchirer réciproquement? Comment appellerezvous cet eſprit de parti qui diviſe
                    perpétuellement les femmes; ces diſſentions qu'occaſionnent l'eſprit &amp; la
                    beauté? Ces médiſances continuelles, ces cailletages ignobles &amp; bourgeois,
                    &amp; ces étiquettes minutieuſes dont elles fatiguent ſans fin la ſociété? Vous
                    venez préciſément, Marquiſe, de peindre en petit ce que Paris offre en grand:
                    toutes ces miſères, j'en conviens, jettent beaucoup de déſagrément ſur le
                    commerce de la vie: mais je les préfére à tous ces vices ſi artiſtement maſqués
                    dont Paris eſt infecté. Je les préfére aux préjugés, à la cupidité, à
                    l'ambition, à la violation du plus ſaint de tous les nœuds; ce vice devenu ſi
                    commun, qu'il n'en eſt plus un, &amp; à cet amour-propre inſenſé qui ne nous
                    laiſſe voir que nous dans l'Univers. Tant de dépravation nous a rejettés ſi loin
                    de nousmêmes, que, ſi l'on mettoit aujourd'hui l'homme prétendu ſocial à côté de
                    l'homme naturel, on les prendroit pour deux êtres d'eſpéces tout-à-fait
                    différentes. Le luxe, je l'avoue encore, les talens, les arts, les ſuperfluités
                    ſe trouvent réunis à Paris dans un dégré ſupérieur; mais tout cela ne nous rend
                    point heureux: ce ſont ſeulement de nouvelles chaînes ſous le poids deſquelles
                    nous gémiſſons ſans pouvoir les briſer: moi-même, moi qui par une longue
                    expérience, ai appris à connoître la valeur réelle de tous ces faux beſoins, de
                    tous ces plaiſirs imaginaires; je n'ai pû cependant m'en affranchir entiérement:
                    je les vois ſans préjugés comme ſans enthouſiaſme: mais une pente invincible m'y
                    raméne, &amp; l'habitude qui les a émouſſés pour moi, les a cependant rendu
                    néceſſaires à mon exiſtence: c'eſt ce motif qui me rappellera à Paris pendant
                    quatre mois de chaque année. Quelle ſublimité! Mon cher Montalban, interrompit
                    enfin Madame de Mélicourt, &amp; que nous devons te paroître petites du haut de
                    la ſphère où tu viens de t'élever! Madame, la plaiſanterie vous ſied, &amp; je
                    vous rends les armes dans ce genre de combat; mais je n'en crois pas moins que
                    Paris eſt admirable pour quelque temps, &amp; la Province pour la plus grande
                    partie de la vie. La Marquiſe trouva cette déciſion pitoyable; elle le témoigna
                    en diſant que les déclamations ne prouvoient rien. Par déférence &amp; par
                    politeſſe on ne lui répondit rien. </p>
                <p> La nuit s'approchoit: les Dames quitterent M. de Montalban, &amp; l'on ſe promit
                    de part &amp; d'autre, de ſe revoir à Paris au retour de l'hiver. </p>
                <p> Je vous y attends avant la fin de l'automne, lui dit Madame de Mélicourt. </p>
                <p> Jugez, Madame, repliqua-t-il, de la fermeté de ma réſolution, puiſque votre
                    invitation ne peut la changerElles reprirent le chemin de la Ville, en diſant
                    qu'elles étoient très-ſincérement fâchées de cette diſparate, &amp; que c'étoit
                    un aimable homme de moins dans la ſociété. </p>
                <p> La vraye tendreſſe eſt rarement jalouſe ſans raiſon; mais une amante attentive
                    &amp; délicate diſtingue ſans peine les ſoupirs de l'amour de ceux de la
                    contrainte. Mélanide aimoit trop le Comte pour ignorer long-temps ſon
                    infidélité. Elle s'étoit fait une douce habitude de ſon amour, &amp; jamais elle
                    n'avoit craint qu'il l'abandonnât pour la Marquiſe. Peu faite pour le
                    tyranniſer, afin d'en être aimer, elle n'étoit nullement exigeante, &amp; avec
                    un peu d'adreſſe il lui auroit caché cette intrigue: quand, par les ſoins de la
                    Marquiſe, elle ne put ſe diſſimuler plus long-temps qu'elle étoit trahie, une
                    triſteſſe mortelle s'empara de ſon cœur; elle n'avoit jamais redouté le coup
                    affreux qui l'accabloit: tendre, ſincère, elle avoit aimé de bonne-foi, &amp;
                    avoit cru être aimée de même. Telle qu'une roſe fanée au midi par les rayons
                    brûlans de l'aſtre dont la douce chaleur l'a fait éclorre au matin, telle, après
                    avoir goûté les plaiſirs les plus purs dans le ſein de l'amour, Mélanide
                    n'eſpéroit plus que des jours malheureux. Une ſombre mélancolie s'étoit emparée
                    de ſon ame, &amp; l'avoit rendue incapable d'éprouver déſormais aucune douceur:
                    elle ne ſe rappelloit qu'avec larmes le ſouvenir de d'Elcourt, &amp;
                    quelqu'affligeant qu'il fût, c'étoit ſon unique conſolation. </p>
                <p> Que d'Elcourt ſe crut heureux tant que dura ſon ivreſſe! Que ſon ſort lui parut
                    délicieux tant qu'il n'eut pas épuiſé tous les rafinemens d'une volupté
                    enchantereſſe, &amp; tant que la Marquiſe put couvrir de fleurs les liens qui
                    l'enchaînoient! On s'exagère ſouvent de loin un bonheur qui s'évanouit dès qu'il
                    eſt vû de près: bien-tôt le charme de l'illuſion ſe diſſipa. La Marquiſe
                    détruiſit par ſes bizarreries &amp; ſes caprices, ce preſtige, ce phantôme de
                    félicité que ſes enchantemens avoient fait naître. </p>
                <p> Peut-être juſque-là d'Elcourt avoit-il cru être amoureux; mais quand ſes déſirs
                    furent ſatisfaits, ſa paſſion s'anéantit: revenu comme d'un ſonge, il déteſta
                    l'erreur de ſes ſens, &amp; ne ſongea plus qu'à la réparer. La Marquiſe
                    elle-même lui en fournit bien-tôt l'occaſion. </p>
                <p> Un jour que, fatigués l'un de l'autre, ils ne ſçavoient plus que ſe dire, elle
                    lui demanda ſi Mélanide ne lui avoit jamais écrit; le Comte, ſans deviner le but
                    de cette queſtion, lui répondit qu'il avoit pluſieurs Lettres d'elle. -- Je
                    ſerois charmée de voir du ſtyle de cette femme merveilleuſe: apportez-les moi
                    demain, nous nous en amuſerons. -- Madame veut, ſans doute, mettre ma diſcrétion
                    à l'épreuve? -- Moi, point du tout; je veux uniquement ſçavoir ſi l'on a jugé
                    auſſi ſainement de ſon eſprit que de ſa figure, &amp; juſtifier en même-temps,
                    s'il eſt poſſible, le goût que vous aviez pris pour elle. Je veux donc que vous
                    m'apportiez ces lettres demain au plus tard: je le veux, entendezvous. -- Je
                    n'ignore pas, Madame, ce que je dois à une femme qui a eu aſſez de confiance en
                    moi pour m'accorder une preuve écrite de ſes ſentimens: les lettres de Mélanide
                    ne contiennent rien que tout le monde ne puiſſe voir; mais je ne puis en
                    diſpoſer, c'eſt un dépôt que je dois reſpecter: je la reſpecterai toujours
                    elle-même: (il avoit preſque dit je l'aimerai toujours) vous me demandez ces
                    lettres; c'eſt tout ce que vous pourriez faire ſi elle étoit du nombre de ces
                    femmes légères qui en écrivent indifféremment à tous les hommes. -- Point
                    d'épigrammes, Monſieur; en un mot, eſt-ce inutilement que je vous preſſe de me
                    faire cet important ſacrifice? -- Oui, Madame, très-inutilement. -- Je vous
                    entends, Monſieur; vous êtes encore plus attaché à cette femme que je n'avois
                    penſé. Quoi qu'il en ſoit, ne me revoyez que ſes lettres à la main. </p>
                <p> Le Comte la quitta froidement, bien réſolu à ne jamais ſe prêter à une action
                    auſſi éloignée de ſes principes: cet événement lui rappella plus fortement que
                    jamais le ſouvenir de Mélanide. Que la beauté parée des graces de la vertu eſt
                    ſéduiſante! </p>
                <p> Cette Mélanide oubliée ſi longtemps, ſi injuſtement; mais toujours tendre,
                    toujours égale, toujours ſenſible, toujours fidéle, peut-être, fut enfin
                    regrettée: l'image de cette femme ſi chérie, ſi digne d'adoration, &amp; qu'une
                    fantaiſie avoit éloignée du cœur de d'Elcourt s'y retraça plus fortement que
                    jamais: la Marquiſe en fut à ſon tour effacée pour toujours. Mélanide n'avoit
                    employé pour ſéduire le Comte, ni ces faux dehors, ni ce manége adroit, uniques
                    reſſources de la coquetterie: elle s'étoit contentée d'aimer ſans partage &amp;
                    de laiſſer voir tout ſon amour à celui qui l'avoit fait naître. Mais comment la
                    revoir, après l'avoir ſi cruellement outragée? Comment obtenir le pardon de ſes
                    injuſtices? Le ſacrifice du cœur de la Marquiſe étoit-il ſuffiſant pour les
                    expier? </p>
                <p> D'Elcourt balança long-temps entre les intérêts de ſon cœur &amp; la honte de
                    l'infidélité: enfin raſſuré par la connoiſſance qu'il avoit de l'ame de
                    Mélanide, il revole à ſes pieds, fait parler ſes larmes, ſon repentir, ſon
                    déſeſpoir: attendrie &amp; troublée, elle héſite, elle détourne ſes beaux yeux;
                    elle parle &amp; veut mettre de la fierté &amp; de l'indifférence dans ſes
                    diſcours; ſon dépit &amp; ſon amour éclatent &amp; la trahiſſent malgré tous ſes
                    efforts. </p>
                <p> L'ingrat dont la douleur éloquente la pénétroit, imploroit ſon pardon avec des
                    graces ſi touchantes; il avoit été ſi tendrement aimé, qu'elle ſentit que ſa
                    colère diſparoîtroit bien-tôt pour faire place aux ſentimens les plus doux. </p>
                <p> L'empreinte de la plus profonde triſteſſe, ce tendre embarras, ce ſilence même
                    qui dit tant de choſes, &amp; ſur-tout le cœur de Mélanide, parloient d'une
                    maniere triomphante en faveur de d'Elcourt; mais peut-on croire aux ſermens d'un
                    parjure? Non, diſoit-elle, non, laiſſez-moi vous oublier. Vous m'avez trompée;
                    vous avez voulu perdre mon cœur &amp; vous l'avez perdu: ſi j'étois aſſez foible
                    pour aimer l'amant d'une autre, je ſçaurois lui déguiſer ma tendreſſe; je
                    ſçaurois peut-être la vaincre. -- Ah! </p>
                <p> Mélanide, ne déchirez point mon cœur par ce funeſte ſouvenir: ſi vous ne me
                    déteſtez point, ceſſez de vous faire un jeu cruel de mon tourment: je l'avoue en
                    rougiſſant, une femme bien peu digne de vous être comparée avoit ſçû me ſéduire;
                    j'ai pû recevoir un portrait pour gage de ſa tendreſſe: un portrait, Mélanide,
                    qui n'étoit pas le vôtre, que votre main ne m'offroit pas! A ces mots il
                    déchire, il briſe une boëte qu'il avoit reçûe de la Marquiſe, &amp; il en jette
                    les morceaux aux pieds de Mélanide: elle ne pouvoit plus lui dérober ſon
                    attendriſſement: il en reſſentit la joie la plus vive: leurs regards ſe
                    rencontrerent: elle finit par lui pardonner. </p>
                <p> Que de chagrins évanouis par cette réconciliation! Que de doutes détruits par
                    les plus tendres proteſtations de fidélité! Une autre, lui dit-elle, pourroit
                    encore vous ſéduire par l'eſpoir du plaiſir; mais ſongez, cher d'Elcourt, que,
                    juſqu'au moment où nous ſerons unis pour jamais, je n'ai que mon cœur à vous
                    donner. -- Votre cœur, Mélanide, ſuffit à mon bonheur, à mes plaiſirs:
                    peut-être, ajouta-t-il, en la fixant tendrement, peut-être un jour les
                    rendrez-vous plus vifs &amp; plus ſenſibles; mais ils ne ſeront jamais plus doux
                    qu'en ce moment.Le changement imprévû de d'Elcourt rendit Madame de Migneville
                    furieuſe: en vain elle écrivit, commanda, ſupplia; tous ſes efforts furent
                    autant de trophées élevés à la gloire de ſa rivale. Laſſée enfin, de l'inutilité
                    de ſes démarches, elle ſongea aux moyens de ſe conſoler; mais ſans abandonner le
                    projet de ſe venger de l'infidélité du Comte. Quoiqu'elle l'eût aimé, ſon cœur
                    étoit bleſſé moins vivement que ſon amourpropre: elle auroit pû pardonner à
                    d'Elcourt de l'avoir quittée; mais jamais de l'avoir quittée le premier. </p>
                <p> Elle avoit encore un reſte de reſſentiment contre Madame de Merval. On ſe
                    rappelle peut-être le dépit &amp; la jalouſie que cette petite femme lui avoient
                    cauſés dans cette partie de campagne où elle avoit paru vouloir lui enlever
                    d'Elcourt. C'eſt une offenſe que les femmes ne ſe pardonnent guère. Madame de
                    Merval n'avoit pas réuſſi, il eſt vrai; mais elle en avoit laiſſé paroître le
                    déſir, &amp; en pareil cas la moindre velléïté eſt un crime. Merval étoit
                    charmant, mais c'étoit un de ces hommes de l'autre ſiécle, qui aiment comme des
                    furieux quand ils ont le malheur d'aimer; qui ſacrifient à leur amour, rang,
                    fortune, honneurs &amp; ſa femme en avoit fait l'épreuve. J'ai dit qu'il l'avoit
                    épouſée par inclination: c'étoit une paſſion violente, &amp; elle le payoit
                    d'une réciprocité qui ne lui laiſſoit rien à déſirer. Cette femme, cependant,
                    étoit l'inconſéquence même. </p>
                <p> Il n'y avoit rien de ſi beau qu'elle: elle le ſçavoit: elle le diſoit, &amp;
                    proteſtoit aux gens qu'ils étoient amoureux d'elle, ou qu'ils le deviendroient:
                    elle s'en moquoit: elle ſe plaiſantoit elle-même, &amp; il arrivoit ſouvent que
                    ce badinage tournoit la tête à ceux qui ne vouloient que rire un moment de ſes
                    folies. On ne doit pas être ſurpris qu'avec ce caractère elle eût fait des
                    agaceries à d'Elcourt, quoiqu'au fond elle ſe ſouciât peu de lui. Elle ne
                    vouloit que déſoler un moment la Marquiſe &amp; elle y avoit réuſſi. </p>
                <p> C'eſt ce compoſé ſingulier de déraiſon &amp; d'agrémens qui lui attachoit Merval
                    plus fortement même qu'avant leur mariage. Il s'étoit fait une réputation au
                    ſervice, &amp; à tous égards, il la méritoit bien. Très-peu de temps après ſon
                    mariage, le Corps où il ſervoit fut déſigné pour une expédition qu'on regardoit
                    comme fort dangereuſe: amoureux de ſa femme à l'excès, il ſe diſpoſa cependant
                    ſans murmurer à partir. Madame de Merval, qui l'idolâtroit, déſeſpérée d'un
                    départ dont la ſeule idée la faiſoit mourir mille fois par les ſuites funeſtes
                    qu'elle enviſageoit, mit en œuvre les priéres les plus touchantes pour
                    l'arrêter. Merval n'ignoroit pas qu'une retraite prématurée, feroit à ſa
                    réputation une tache irréparable, &amp; il réſiſta long-temps à toutes ces
                    attaques. Mais il eſt des moyens contre leſquels nous tenons difficilement, des
                    momens, (&amp; les femmes les connoiſſent parfaitement) où elles peuvent tout
                    demander, &amp; où nous ne leur refuſons rien. On peut croire que Madame de
                    Merval n'avoit négligé aucune reſſource: en effet, entraîné par un penchant
                    irréſiſtible, quoique rougiſſant intérieurement d'une condeſcendance auſſi
                    aveugle, le plus foible &amp; le plus amoureux des hommes, conſentit à faire le
                    ſacrifice tout entier. Il quitta le ſervice pour une Charge de Judicature. A
                    peine eut-il pris ce parti, fi coûteux à un galant-homme, qu'il s'en repentit;
                    mais il étoit trop tard, &amp; ſa démiſſion avoit été acceptée. Tout entier
                    alors à ſa femme, il ne ſongea donc plus qu'à s'affranchir près d'elle d'un
                    ſouvenir importun, &amp; qu'à faire tomber les épigrammes en les mépriſant. </p>
                <p> Dès qu'il eut acquis le petit nombre de connoiſſances néceſſaires pour obtenir
                    le droit de juger ſes ſemblables, ſon premier ſoin fut de ſe préſenter à ſa
                    femme ſous un vêtement qu'il n'avoit pris que pour elle: cet habit le rendoit
                    méconnoiſſable; une ample perruque lui couvroit la moitié du viſage, retomboit
                    ſur ſes épaules, &amp; deſcendoit juſqu'à ſa ceinture: un bonnet noir remplaçoit
                    ſur ſa tête le panache blanc des enfans de Mars; une longue robe de pourpre à
                    larges plis l'enveloppoit tout entier, &amp; de longues manches rabattues
                    juſques ſur ſes doigts, achevoient de l'embarraſſer &amp; de lui donner un air
                    d'autant plus empeſé, que lui-même il ſe trouvoit fort ridicule. </p>
                <p> Il croyoit ſurprendre agréablement Madame de Merval, &amp; il entra chez elle
                    pendant qu'elle déjeunoit; mais ce changement dont elle n'avoit pas été
                    prévenue, lui fit jetter un cri d'étonnement: elle ſe leva ſi précipitamment,
                    qu'elle renverſa ſa table &amp; ſon chocolat, &amp; fuyant un homme qui venoit
                    lui prouver la plus violente paſſion, elle courut ſe cacher au fond de ſon
                    appartement. Merval, anéanti d'un accueil auquel il devoit ſi peu s'attendre,
                    voulut inutilement lui faire entendre raiſon; il ne lui fut pas poſſible de
                    percer juſqu'à elle. Ce paſſage ſubit d'une profeſſion dont les femmes n'aiment
                    &amp; ne voyent que les brillantes frivolités, le contraſte prodigieux de cette
                    profeſſion, dis-je, avec un état qui exige toute la lenteur de la gravité, toute
                    la maturité de la prudence, toute l'aſſiduité du travail, avoit produit une
                    eſpéce de révolution dans l'eſprit léger de cette petite femme, &amp; elle
                    déteſtoit alors le même homme qu'elle adoroit un moment auparavant. Une
                    injuſtice auſſi marquée réduiſit Merval au déſeſpoir; mais toujours eſclave,
                    toujours idolâtre d'une femme capricieuſe, &amp; cependant charmante, il ne ſe
                    ſentit point le courage de prendre le ton d'autorité qui convenoit dans cette
                    occaſion. Les reproches les plus tendres furent les ſeules armes qu'il employa.
                    La petite Merval, toujours auſſi inconſéquente &amp; auſſi folle, répondit
                    conſtamment qu'elle n'aimeroit jamais deux hommes; qu'elle étoit toute à Merval
                    Militaire, &amp; qu'elle avoit une répugnance invincible pour Merval Magiſtrat. </p>
                <p> Cette aventure faiſoit beaucoup de bruit, &amp; dans l'inſtant de déſœuvrement
                    où ſe trouvoit Madame de Migneville, elle ſongea à s'en prévaloir: elle crut
                    qu'il y auroit un extrême plaiſir à rendre amoureux un homme qui aimoit ſi
                    parfaitement: elle n'avoit juſque-là inſpiré que des goûts paſſagers; elle
                    vouloit faire une paſſion. D'ailleurs elle avoit à ſe plaindre de Madame de
                    Merval, &amp; la circonſtance étoit unique pour prendre ſa revanche. </p>
                <p> Le Procès de Madame de Mélicourt étoit ſur le point d'être jugé, &amp; ſon
                    obligeante amie l'accompagnoit dans toutes les viſites qu'elle faiſoit à cette
                    occaſion à ſes Juges. </p>
                <p> Merval étoit du nombre. Madame de Mélicourt, uniquement occupée de cette
                    affaire, qui étoit de la plus grande importance pour elle, avoit perdu de vûe
                    tous les plaiſirs frivoles qui rempliſſoient les inſtans de la Marquiſe.
                    Abſorbée dans les titres, les Actes, les Mémoires, entourée d'Avocats &amp; de
                    gens de loi, tout ce qui n'avoit pas rapport à ſon affaire étoit étranger pour
                    elle. Je connois beaucoup Merval, lui dit la Marquiſe; je me charge de le voir:
                    j'irai ſeule, &amp; je vous promets de mettre dans mes ſollicitations tout
                    l'intérêt &amp; toute la vivacité que vous pouvez déſirer de moi. Madame de
                    Mélicourt ne demandoit pas mieux. Au moins, lui dit-elle, n'allez pas oublier
                    que mon affaire eſt le principal objet de votre viſite, &amp; quoiqu'il puiſſe
                    arriver, ne ſéparez pas vos intérêts des miens. La Marquiſe le lui promit. C'eſt
                    un état bien ſcabreux &amp; très-délicat que celui de Juge. Il eſt bien beau;
                    mais il eſt bien plus dangereux de décider du haut de ſon tribunal de la vie
                    &amp; de la fortune des hommes? Sans ceſſe entre la juſtice &amp; l'iniquité,
                    comment démêler le fil imperceptible qui les ſépare? Ce n'eſt rien encore que de
                    voir ce qui eſt juſte, ſi on ne le pratique; &amp; pour cela, il faut preſque ſe
                    dépouiller ici de ſa qualité d'homme: il faut impoſer ſilence à toutes ſes
                    paſſions; il faut étouffer l'impreſſion des ſens; il faut fermer ſon cœur à
                    l'intérêt, à l'ambition, aux inſtances de l'amitié, aux ſollicitations de
                    l'autorité, &amp; ſur-tout aux inſinuations, aux ſéductions de l'amour: il faut
                    voir à ſes pieds la beauté touchante &amp; déſolée ſans être émû d'une pitié
                    dangereuſe: il faut détourner les yeux de deſſus des charmes dont ſouvent on
                    peut diſpoſer, &amp; mettre dans ſes diſcours &amp; dans ſes réponſes une
                    auſtérité, une ſévérité qu'on n'a pas dans ſon cœur. Un Juge intégre n'eſt point
                    un homme; c'eſt un Dieu à qui le bien qu'il fait tient lieu de tout celui dont
                    il ſe prive. </p>
                <p> Madame de Migneville ſe rendit chez Merval: une impreſſion de mélancolie étoit
                    encore répandue ſur le viſage du nouveau Magiſtrat; il ſembloit dire:
                    plaignez-moi. Et en effet, la Marquiſe en ſe rappellant la cauſe de ſa
                    triſteſſe, ſentit redoubler l'intérêt qu'elle prenoit à lui. Je viens ſoûtenir
                    auprès de vous, lui dit-elle, les droits d'une amie, &amp; les détails que j'ai
                    à vous faire rendront ma viſite un peu longue. Heureuſement, Madame, je ſuis
                    libre, lui répondit-il, en la conduiſant dans ſon cabinet, &amp; vous pouvez
                    diſpoſer de tout mon temps. Il donna ordre à l'inſtant qu'on dit à tout le monde
                    qu'il n'y étoit pas. Il comprend à ravir, ſe dit la Marquiſe: on ne nous
                    troublera point, &amp; c'eſt beaucoup. </p>
                <p> Le portrait de Madame de Merval ornoit ce cabinet. Voilà qui eſt peint
                    divinement, lui dit-elle; Madame de Merval eſt belle comme une Ange dans
                    portrait, &amp; cependant elle eſt encore mieux qu'on ne l'a repréſentée. -- Il
                    eſt vrai, Madame, qu'elle eſt très-bien. -- Très-bien! c'eſt une expreſſion trop
                    froide pour une femme à qui l'on a tout ſacrifié: votre femme eſt adorable;
                    &amp; ſi le cœur répondoit... -- Madame, je n'ai point à me plaindre de Madame
                    de Merval, &amp; ſi elle avoit des torts avec moi, je n'aurois garde de les
                    rendre publics; mais je ne lui en trouve aucun, &amp; je ſuis un peu ſurpris que
                    l'on s'inquiete pour moi. -- Rien de mieux, ni de plus délicat, mon cher Merval;
                    mais la diſſimulation eſt inutile entre nous: je ſçais votre hiſtoire; elle eſt
                    affreuſe; avoir tout ſacrifié... -- Je n'ai fait que ſuivre mon penchant,
                    Madame; tout ceci, d'ailleurs, eſt mon affaire, &amp; ſouffrez que je vous
                    réitére que je ne me plains point de Madame de Merval. Mais puis-je ſçavoir ce
                    que vous exigez de moi? La plaie eſt encore fraîche, ſe dit Madame de
                    Migneville, &amp; je m'y ſuis mal priſe: il faut chercher un autre biais. Elle
                    lui fit alors un détail rapide de l'affaire de Madame de Mélicourt. Vous voyez,
                    ajoûta-t-elle, que rien n'eſt plus juſte que ſa cauſe, &amp; que vous ne pouvez
                    vous diſpenſer de lui être favorable. -- Madame, je l'examinerai, &amp; je
                    déſire très-ſincérement que ſes droits ſoient auſſi fondés que vous le
                    prétendez. -- Il faudra les trouver tels, Monſieur; il le faudra abſolument.
                    Mais ſçavez-vous que vous avez pris à un point qui vous rend méconnoiſſable, le
                    flegme, la morgue, &amp; froid glaçant de l'état que vous avez embraſſé. Je
                    commence à n'être plus ſi ſurpriſe de la diſparate de Madame de Merval: il ne
                    tiendroit cependant qu'à vous de la ramener. Vous avez de quoi faire le plus
                    joli &amp; le plus aimable de tous les Magiſtrats. -- Madame, je me ſens peu
                    propre à ce changement, &amp; il eſt vrai-ſemblable que je ſerai toujours auſſi
                    mauſſade que je le ſuis actuellement. -- Vous ne m'entendez pas, Merval; vous
                    n'êtes point mauſſade, &amp; vous ne pouvez jamais l'être. Je connois
                    parfaitement tout ce que vous valez: je ſuis même perſuadée que, ſi vous en
                    preniez la peine, vous ſeriez un homme très-dangereux, &amp; qu'on ſe défendroit
                    difficilement d'une paſſion que vous voudriez bien ſérieuſement inſpirer. --
                    Non, Madame, vous n'ignorez pas que ces choſes-là ne dépendent nullement de
                    nous, &amp; puiſque vous me connoiſſez ſi parfaitement, vous devez ſçavoir qui
                    je chercherois à rendre ſenſible ſi l'on commandoit à l'amour: mais... -- Point
                    de mais, je vous diſpenſe des détours, Merval: vous voulez dire que vous ne
                    ſeriez pas fâché que je priſſe du goût pour vous, n'eſt-ce pas? -- Moi, Madame?
                    je vous proteſte qu'il n'étoit nullement queſtion ... -- Mais, mon cher Merval,
                    vous ne faites pas attention qu'il eſt mal-honnête de vous défendre ſi
                    ſérieuſement d'une choſe auſſi évidente. Je ne prends point mal l'eſpéce de
                    déclaration que vous avez voulu me faire. Non: perſonne n'a plus d'indulgence
                    que moi pour les foibleſſes du cœur: je vous permets de m'aimer, de me le dire:
                    je conſens à être votre meilleure amie; je veux même vous dire comme il faut
                    vous y prendre avec votre femme pour la mettre à la raiſon, &amp; ſi vous n'y
                    pouvez parvenir, je vous promets alors de partager la paſſion que vous avez pour
                    moi. Que voulez-vous de plus? On a vû que Merval étoit bien loin de faire une
                    déclaration à Madame de Migneville: il n'avoit même aucun goût pour elle; mais
                    il y a des choſes d'honnêteté &amp; de bon procédé auxquelles on ne ſe refuſe
                    guère, à moins de vouloir paſſer pour brutal. </p>
                <p> D'ailleurs, l'amour n'eſt pas toujours néceſſaire pour enflammer l'imagination;
                    la Marquiſe étoit trop bien pour que Merval fit le cruel hors de propos, &amp;
                    ſon erreur paroiſſoit de trop bonne foi pour qu'il eût le courage de la
                    détromper. Il lui dit donc des choſes aſſez tendres, &amp; s'aſſit près d'elle
                    en lui prenant les mains. L'art de filer une converſation de cette nature
                    n'étoit point nouveau pour elle. </p>
                <p> De ſon côté, il paſſoit pour avoir des qualités peu communes. Inſenſiblement le
                    charme impérieux des ſens lui fit éprouver tout ſon pouvoir: bientôt ſes yeux
                    devinrent brûlans de déſirs: les couleurs vives &amp; riantes du plaiſir
                    colorerent ſon viſage: celui de la Marquiſe étoit animé par l'expreſſion
                    touchante du déſir qui appelle la volupté. Elle ne paroiſſoit pas diſpoſée à
                    faire la moindre réſiſtance: au contraire, ſes regards languiſſans, ſa
                    reſpiration entrecoupée annonçoient qu'il ſe paſſoit en elle quelque choſe
                    d'extraordinaire. Enfin Merval alloit ſe précipiter au centre du bonheur quand
                    la porte du cabinet s'ouvrit tout-à-coup; c'étoit Madame de Merval. Elle avoit
                    reconnu l'équipage de Madame de Migneville, &amp; apprenant que Merval avoit
                    ordonné qu'on les laiſſât ſeuls, il n'en avoit pas fallu davantage pour la
                    décider à entrer. Elle avoit entendu une partie de la converſation; d'ailleurs,
                    rien n'étoit moins équivoque que ce qu'elle voyoit. Pardon, Madame, dit-elle
                    ironiquement à la Marquiſe, pardon ſi je trouble un tête-à-tête où il me paroît
                    que je ſuis de trop: je viens auſſi ſolliciter Monſieur: &amp; pendant qu'il eſt
                    d'humeur à accorder des graces, je me hâte d'y participer. Vous n'êtes point de
                    trop, Madame, répondit la Marquiſe, embarraſſée au dernier point; vous arrivez,
                    au contraire, fort à propos pour mettre le ſceau à une réconciliation que je
                    vous ménageois à tous deux. Une réconciliation, Madame! j'avoue que votre
                    procédé eſt d'une généroſité rare; mais depuis quand ſommes-nous brouillés? Qui
                    vous l'a dit? Eſt-ce toi, Merval? Et pourquoi le ſerions-nous? Il eſt difficile
                    de rendre tous les ſentimens dont Merval étoit agité en ce moment. Confus
                    d'avoir été ſurpris par ſa ſemme, &amp; comblé cependant d'avoir excité ſa
                    jalouſie, il ne put contenir ſa joie plus longtemps. Jamais, s'écria-t-il en
                    l'embraſſant; non, jamais je n'ai ceſſé de t'adorer. Eh bien, Madame! reprit la
                    maligne petite femme, vous l'entendez; &amp; vous voyez que tous vos bons
                    offices ſont déſormais ſuperflus: croyez cependant que ma reconnoiſſance égale
                    tout ce que vous avez eu deſſein de faire pour moi. Le rôle de Madame de
                    Migneville n'étoit pas le rôle brillant de cette ſcéne: la petite Merval
                    paroiſſoit diſpoſée à profiter de tous ſes avantages, &amp; à ne pas lui faire
                    grace d'une ſeule plaiſanterie. </p>
                <p> La retraite étoit donc le ſeul parti qui lui reſtât à prendre, &amp; c'eſt celui
                    qu'elle prit. Merval lui donna la main, &amp; ſa femme eut encore la méchanceté
                    de la reconduire en faiſant quelques épigrammes ſanglantes que leur ſens
                    équivoque pouvoit faire prendre à leurs gens pour des choſes honnêtes, mais
                    auxquelles la Marquiſe ne pouvoit ſe méprendre.Ils rentrerent, &amp; l'on peut
                    croire que Madame de Merval ne s'amuſa pas à des reproches inutiles, &amp;
                    qu'elle jouit des honneurs d'un triomphe qui n'avoit point été préparé pour
                    elle. </p>
                <p> Il eſt inutile d'expliquer comment par une ſuite de l'inconſéquence de ſon
                    caractère, le caprice &amp; la jalouſie ranimerent tout-à-coup ſes ſentimens
                    pour Merval. De ſon côté, il ſe contenta de lui prouver de la maniére la plus
                    claire &amp; la plus évidente, que ſon tête-à-tête avec Madame de Migneville
                    étoit ſans conſéquence. Réunis depuis ce moment, ils s'aimerent toujours avec
                    une tendreſſe encore plus vive qu'avant leur brouillerie. </p>
                <p> Madame de Migneville tâcha de ſe faire illuſion ſur tout ce que cette aventure
                    avoit d'humiliant pour elle, &amp; d'en effacer le ſouvenir par quelqu'autre
                    mieux concertée: mais corrigée pour jamais du deſſein de faire des paſſions,
                    &amp; dégoûtée de l'amour, elle ne vouloit plus qu'effleurer le ſentiment, &amp;
                    que prendre la ſurface du plaiſir plûtôt que d'uſer ſa ſenſibilité par trop
                    d'amour. </p>
                <p> Saint-Ange lui convenoit parfaitement; elle n'eut pas de peine à le ramener à
                    ſes pieds: un regard d'une jolie femme ſuffit pour fixer un homme qui fait
                    gloire d'être à toutes. Il crut bonnement tout ce qu'elle lui raconta de ſon
                    aventure avec d'Elcourt; &amp; quand il en auroit douté, il étoit trop peu
                    délicat pour chercher à éclaircir ſes doutes. </p>
                <p> L'outrage qu'elle s'imaginoit avoir reçû du Comte &amp; de Mélanide, n'étoit pas
                    encore ſorti de ſon cœur: elle n'attendoit que l'occaſion de s'en venger avec
                    éclat. Depuis quelques jours elle paroiſſoit dévorée d'une profonde mélancolie,
                    &amp; juſque-là Saint-Ange l'avoit preſſée en vain de lui en dire le ſujet. </p>
                <p> Les femmes ont les pleurs à leur commandement, &amp; jamais elles ne ſont plus
                    puiſſantes que lorſqu'elles employent ces marques de leur foibleſſe. Quelques
                    larmes adroites avoient affecté Saint-Ange très-vivement. Ma vie, lui dit-il, ma
                    fortune, toute mon exiſtence eſt à vous: que je puiſſe l'employer à vous ſervir,
                    &amp; ce bonheur me tiendra lieu de tous ceux auxquels j'oſois aſpirer. Que vous
                    dirai-je, cher Saint-Ange, interrompit-elle, avec amertume, &amp; comme vaincue
                    par ſes importunités, &amp; quel reméde apporterez-vous à mes maux? Qui peut
                    réparer l'injure que me fait d'Elcourt, en publiant que je vous ai pourſuivi,
                    vexé, forcé à vous attacher à moi? </p>
                <p> Jaloux de votre tendreſſe &amp; déſeſpéré de n'avoir pû me rendre ſenſible, il
                    veut me contraindre à ne plus vous voir, &amp; puis-je, en effet, après de tels
                    bruits, ſouffrir davantage vos aſſiduités? Non, Saint- Ange, &amp; le déſir de
                    me dérober à ſes perſécutions, me fera, ſans doute, hâter le moment de mon
                    départ. La douceur de répandre mes peines dans le ſein d'un ami, m'engage ſeule
                    à vous les confier: ne nous voyons plus, &amp; que jamais ce ſecret ne ſorte
                    d'entre nous. </p>
                <p> Ce manége avoit produit tout ſon effet, &amp; la fureur de Saint Ange éclatoit
                    dans ſes regards: un nouvel incident vint encore l'augmenter: comme la Marquiſe
                    achevoit ces paroles, on lui remit un paquet: c'étoit de la part du Comte. Ce
                    matin même outrée de n'en avoir aucune réponſe ſatisfaiſante, elle lui avoit
                    écrit pour lui redemander toutes ſes lettres &amp; ſon portrait: c'étoit cette
                    même miniature que, dans un tranſport de tendreſſe, il avoit imprudemment
                    déchirée aux pieds de Mélanide; la lettre de Madame de Migneville étoit
                    infiniment preſſante &amp; ne lui laiſſoit pas le temps de réparer cette faute.
                    Il lui renvoya donc la boëte dans l'état de délabrement où elle étoit, &amp; en
                    s'excuſant du mieux qu'il put. La Marquiſe ouvrit impatiemment le paquet: dans
                    la fureur où la mit la vûe de ſon portrait déchiré, elle le montra à Saint-Ange,
                    qui, déja animé par ſes diſcours, ne put ſe contenir plus long-temps. Il étoit
                    intimément lié avec le Comte; mais il étoit François &amp; brave, &amp; ces deux
                    titres font aiſément oublier les loix de l'amitié pour venger l'honneur d'une
                    femme qu'on aime. Sans exiger d'autres détails il ſortit impétueuſement de chez
                    la Marquiſe, malgré les efforts qu'elle faiſoit pour l'arrêter, &amp; ſe rendit
                    ſur le champ chez d'Elcourt avec ſes lettres, qu'elle n'avoit pas eu le temps de
                    retirer de ſes mains. </p>
                <p> Il entra bruſquement dans l'appartement du Comte: celui-ci étoit ſeul, plongé
                    dans cette douce rêverie, dans cette yvreſſe voluptueuſe, où l'ame ſatisfaite,
                    quoique le cœur déſire encore, s'arrête avec contentement ſur les plus
                    flatteuſes idées. Il ſe peignoit Mélanide entraînée par ſa propre tendreſſe,
                    cédant à ſes déſirs, livrée à ſes tranſports &amp; comblant tous ſes vœux. Il
                    étoit loin d'imaginer en ce moment que la Marquiſe voudroit encore troubler ſon
                    bonheur: il alloit ſe rendre chez Mélanide &amp; ſans deviner quel ſujet amenoit
                    Saint-Ange, il maudit en ſecret un contre-temps qui retardoit ſes plaiſirs: il
                    cherchoit même un prétexte honnête pour s'en débaraſſer quand Saint-Ange le
                    prévint, le pria de le ſuivre, &amp; ſortit ſans rien ajoûter. Le Comte étonné
                    d'un abord ſi laconique &amp; ſi peu ménagé, le ſuivit &amp; lui en demanda le
                    ſujet. Saint-Ange garda le ſilence, &amp; d'Elcourt, toujours incertain, prit le
                    parti de l'imiter. Arrivés dans un endroit écarté, Saint-Ange le força de mettre
                    l'épée à la main, ſans vouloir entrer dans aucune explication. Un homme
                    d'honneur évite les querelles, mais il ne les fuit pas: le Comte ſe mit en
                    défenſe: il avoit conſervé tout ſon ſang-froid, &amp; il auroit pû ſans peine
                    ôter la vie à un homme que la colère aveugloit, &amp; qui ne ſongeant qu'à
                    porter des coups mortels, ne penſoit point à parer ceux de ſon adverſaire. </p>
                <p> Mais d'Elcourt ſe battoit avec un flegme admirable, &amp; tout en parant les
                    coups de Saint-Ange, il prenoit ſoin de le dérober à ſon fer, &amp; mettoit
                    toute ſon attention à le déſarmer: il fut aſſez heureux pour y réuſſir, &amp;
                    pour prévenir quelqu'événement tragique, il caſſa ſa propre épée &amp; en jetta
                    les morceaux loin de lui: le Marquis furieux avoit déja relevé la ſienne: cet
                    acte généreux (quoiqu'imprudent peut-être) la fit tomber de ſes mains, &amp;
                    d'Elcourt parvint à le calmer entiérement.Dans la chaleur du combat, les lettres
                    de Madame de Migneville étoient tombées à terre: d'Elcourt les apperçut &amp;
                    préſuma d'où partoit le coup. Soyez moins prompt déſormais, dit-il, à
                    Saint-Ange: nous avons preſque été victimes l'un &amp; l'autre de la fureur
                    d'une femme vindicative; il faut nous en garantir pour toujours. </p>
                <p> Il lui fit ſur le champ le détail de ce qui s'étoit paſſé entre lui &amp; la
                    Marquiſe, &amp; de ce qui les avoit brouillés enſemble. Enſuite, ramaſſant un
                    des billets qu'elle lui avoit écrits, il le donna à Saint-Ange. S'il vous reſte
                    encore quelques doutes, ajoûta-t-il, ces lettres, que vous n'avez ſûrement pas
                    lûes, pourront les diſſiper: vous y verrez tous mes torts envers elle: quand
                    même elle vous ſeroit moins connue, le péril où elle nous a expoſés, me
                    diſpenſeroit d'avoir pour elle les égards que mériteroit toute autre femme. A
                    ces mots il le quitta pour aller près de Mélanide, éprouver la différence qu'il
                    y a entre l'amour d'une coquette &amp; celui d'une femme vertueuſe.SaintAnge
                    reſté ſeul, lut le billet ſuivant. “Je ne vous ai pas vû ce matin, Comte;
                    qu'êtes-vous devenu? Que vous connoiſſez mal le prix des inſtans! Je n'en ai
                    qu'un dans le jour à vous donner, &amp; il s'écoule ſans que j'entende parler de
                    vous: le reſte du temps obſédée par mille importuns, fatiguée de leur inſipide
                    hommage, mes yeux ſeuls peuvent vous dire que mon cœur vous diſtingue. Ah!
                    d'Elcourt, que j'aime à vous exprimer ma tendreſſe! que j'aurois de plaiſir à
                    vous la prouver! Vous craignez, dites-vous, que je ne vous préfére Saint-Ange;
                    quelle folie! Il eſt vrai que ſa fatuité &amp; ſon bavardage m'ont quelquefois
                    amuſée: mais vos craintes ſont d'un enfant: j'avois preſque envie de vous en
                    punir. Non, elles me divertiſſent; perſonne, avant vous, n'avoit imaginé d'être
                    jaloux de Saint-Ange. Répondez-moi ſur le champ, ou plûtôt apportez-moi ce ſoir
                    votre réponſe vous-même, &amp; ne manquez pas de la faire bien tendre; je vous
                    promets d'être ſeule.“ </p>
                <p> Saint-Ange demeura confondu de cette aventure: honteux de s'être laiſſé jouer
                    par la Marquiſe, il ne ſongea, à ſon tour, qu'aux moyens de l'en punir: le goût
                    qu'il avoit pris pour elle ſe changea en mépris: ſon amour-propre cruellement
                    bleſſé, lui ſuggéra mille projets de vengeance: il s'arrêta à celui qui lui
                    parut le plus ſingulier. </p>
                <p> Il avoit aſſez bonne opinion de lui-même pour ne pas douter du ſuccès de ſon
                    deſſein. </p>
                <p> Les femmes ſont plus vindicatives que les hommes; mais elles ont les mœurs plus
                    douces: elles ſont jalouſes, mais elles ne ſont point barbares, &amp; je crois
                    que la Marquiſe avoit frémi la premiére de la fureur de SaintAnge, &amp; qu'il
                    avoit été bien au-delà de ce qu'elle déſiroit de lui: ſon deſſein n'avoit été,
                    ſans doute, que de l'animer contre d'Elcourt &amp; Mélanide, &amp; de l'engager
                    à faire un éclat, ou à répandre des bruits injurieux à celle-ci. En effet,
                    toutes ces ames étroites &amp; flétries n'enfantent jamais que des projets
                    petits comme elles, &amp; c'eſt une choſe infiniment heureuſe; car, ſi à leur
                    dépravation ſe joignoient encore ces grands mouvemens, ces ſecouſſes violentes
                    qui portent rapidement à toutes les extrémités, ce ſexe ſi charmant deviendroit
                    bien-tôt féroce, &amp; la plus délicieuſe de toutes les paſſions produiroit
                    mille atrocités: mais la médiſance, les faux bruits, les plaintes, l'aigreur,
                    les petites perfidies; voilà les puiſſans moyens qu'elles employent pour ſe
                    venger, voilà où ſe conſument leurs efforts &amp; toutes leurs paſſions ſi
                    violentes en apparence. Si ces premiers mouvemens les emportent quelquefois
                    au-delà des bornes de la modération, &amp; ſont cauſe de quelques accidens
                    funeſtes, elles gémiſſent bien-tôt elles-mêmes du mal qu'elles ont fait. La
                    ſenſibilité, la douceur &amp; l'humanité, qui ſont leur appanage ſi naturel,
                    reprennent le deſſus, &amp; leur rendent un empire que nous ne leur refuſons que
                    lorſqu'elles veulent nous l'arracher. </p>
                <p> Le lendemain Saint-Ange retourna chez Madame de Migneville: il lui avoit renvoyé
                    ſes lettres dès la veille, comme s'il ne les eût emportées que par diſtraction,
                    &amp; juſque-là, rien ne put faire croire à la Marquiſe qu'il les avoit lûes. Il
                    lui dit qu'il n'avoit pû trouver d'Elcourt; mais qu'il n'en étoit pas moins
                    déterminé à la venger. Elle le ſupplia de tout oublier, proteſta qu'elle
                    mourroit de douleur ſi elle ſçavoit qu'il courût le moindre danger pour elle,
                    &amp; je veux croire qu'elle étoit ſincère. Dans cet inſtant on vint annoncer à
                    Madame de Mélicourt que ſon Procès alloit être jugé. Elle ſortit avec
                    empreſſement, agitée par la plus affreuſe incertitude, &amp; laiſſa ſon amie
                    tête-à-tête avec le Marquis. Je crois avoir dit qu'il étoit de la figure la plus
                    brillante; l'uſage lui tenoit lieu d'eſprit; &amp; ſans avoir jamais étudié les
                    femmes, une longue habitude lui avoit appris à les connoître parfaitement. </p>
                <p> Ce Procès décidé, rien n'arrêtoit plus les deux Pariſiennes à ***, il crut qu'il
                    convenoit d'être anéanti de cet événement: la triſteſſe le gagna inſenſiblement:
                    il devint diſtrait, inquiet: on lui en fit la guerre; il ſe défendit en homme
                    qui ne veut pas qu'on le croye, &amp; il eut grand ſoin de ne pas mettre le ſens
                    commun dans tout ce qu'il employa pour s'excuſer. Me voilà donc à la veille de
                    vous perdre, dit-il enfin à la Marquiſe, avec une douleur feinte: vous m'aurez
                    bientôt oublié: je ſerai confondu dans la foule de ceux qui vous ont aimée: on
                    vous rendra de nouveaux hommages; mais ſongez quelquefois qu'il eſt un homme
                    ſincère qui ne ceſſera jamais de vous adorer. Il eſt vrai, répondit-elle, que
                    rien ne nous arrête que ce Procès: cependant, ſi mon amie le gagne, nous
                    retarderons peut-être notre départ; mais ſi, par une injuſtice, qu'il ne faut
                    pas prévoir, elle venoit à perdre ... Avec quelle tranquillité vous m'annoncez
                    la mort! Et n'ai-je pas raiſon de frémir, quand je ſonge que chacun va
                    s'empreſſer à vous faire oublier le ſéjour que vous aurez quitté. Eh!
                    croyez-vous, Saint-Ange, que je quitte ce ſéjour ſans former des regrets, que
                    vous n'ayez pas beaucoup de part à ces regrets?.. Elle agitoit ſon éventail en
                    laiſſant échapper cet aveu, &amp; s'en couvroit le viſage, comme pour cacher la
                    rougeur qu'il devoit lui cauſer. Dieux! que mon bonheur eſt grand, s'écria
                    Saint-Ange en tombant à ſes genoux! Ah! répétez-moi que je ne vous ſuis pas
                    indifférent. -- Que me demandez-vous encore, Saint-Ange? Ne me ſixez plus: vos
                    yeux embarraſſent les miens: mais levez-vous, que je n'aye point à me repentir
                    de vous avoir montré toute ma tendreſſe. Par combien de ſermens ne tâcha-t-il
                    pas de la raſſurer! Qu'il paroiſſoit amoureux, &amp; qu'il ſçavoit bien imiter
                    la vérité! </p>
                <p> L'expreſſion de la volupté; cette douce langueur &amp; ce trouble intéreſſant
                    qui l'accompagnent, ſe peignoient dans ſes yeux des plus vives couleurs. Il
                    avoit plus d'une fois éprouvé que le plus ſûr moyen de troubler la tête d'une
                    femme eſt de paroître troublé ſoi-même. La Marquiſe animée par le badinage
                    voluptueux dont il appuyoit ſes diſcours ſe prêtoit ſans effort à la douce
                    émotion où il ſe plaiſoit à la plonger. Un ſoupir d'attendriſſement lui échappa;
                    Saint-Ange le recueillit ſur ſa bouche, &amp; loin d'en marquer le moindre
                    reſſentiment, ſes yeux animés par la volupté en brillerent d'une flamme
                    nouvelle. Mais quel feu, diſoit-elle, quelle vivacité! non, cher Saint-Ange ...
                    Non ... Je n'y conſentirai jamais: finiſſez, vous dis-je, finiſſez. Elle
                    prononçoit ce mot, tant de fois répété, du ton le moins propre à arrêter le
                    Marquis: il oſa tout impunement. Déja les mains de la Marquiſe preſſoient les
                    ſiennes: déja agitée par tous les tranſports, par toutes les fureurs de l'amour,
                    elle lui rendoit ſes baiſers: déja leurs lévres en ſe joignant les préparoient à
                    une union plus étroite: cependant le triomphe du Marquis étoit encore douteux,
                    &amp; loin d'y mettre le ſceau, ſa flamme paroiſſoit ſe rallentir. La Marquiſe
                    peu faite à tant de longueurs, ne put s'empêcher de lui en faire un tendre
                    reproche. Ingrat, lui dit-elle, vous ne m'aimez pas auſſi tendrement que je vous
                    aime: vos ſoupirs ſont moins ardens que les miens; vous vous taiſez; vous ne
                    cherchez pas même à me raſſurer. </p>
                <p> Que j'ai à rougir de ma foibleſſe! </p>
                <p> Ah! laiſſez-moi;... laiſſez-moi, vous dis-je, vous m'importunez. </p>
                <p> Saint-Ange qui, ſous l'air de la plus vive émotion, avoir conſervé tout ſon
                    ſang-froid, ſe leva avec tranquilité, &amp; changeant tout-à-coup cet air de
                    tendreſſe ſi naturellement imité, en un air froid &amp; ironique: vous vous
                    fâchez, je penſe, lui dit-il, eh quoi! je vous importune. Ah! </p>
                <p> pour une Pariſienne, c'eſt faire une réſiſtance bien mauſſade: je la
                    pardonnerois à une provinciale; mais à vous, Marquiſe, à vous! cela m'anéantit
                    .... &amp; comme elle alloit répondre... N'allez pas m'alléguer votre vertu: eh!
                    laiſſez à nos prudes le vain étalage de cette vertu ſi farouche; c'eſt un
                    ridicule dont on ne guérira jamais la Province. </p>
                <p> La Marquiſe anéantie avoit les yeux baiſſés &amp; ſe taiſoit. Il ſe rapproche,
                    une main hardie... Inſolent, s'écrie-t-elle avec effort; c'en eſt trop; ſortez
                    de ma préſence ... </p>
                <p> Il me ſemble que Madame fait la merveilleuſe, reprit Saint-Ange; elle me trouve
                    donc bien extraordinaire, bien peu reſpectueux ... Voilà bien les femmes! Y
                    penſez-vous, Marquiſe? </p>
                <p> Laiſſez là les airs pour un moment, &amp; avouez que vous ſeriez déſolée que
                    tout le monde eût toujours eu autant de reſpect que moi. D'Elcourt, par exemple,
                    Merval, n'ont-ils pas eu quelquefois l'audace de l'enfreindre? Il eſt charmant,
                    d'Elcourt; c'eſt un grand malheur qu'il ſoit infidéle &amp; indiſcret ... </p>
                <p> Vous rougiſſez, adorable Marquiſe: que d'attraits réunis! Mais avez-vous oublié
                    qu'il n'eſt permis qu'à la pudeur de rougir? Ce pauvre d'Elcourt, il a couru de
                    beaux riſques, ainſi que moi; il faut convenir que cette intrigue étoit filée
                    bien habilement; après tout, ce n'eſt pas votre faute ſi le ſuccès n'a pas
                    ſecondé vos vûes ... </p>
                <p> Mais quoi, vous pleurez, belle Marquiſe; vous paroiſſez irritée; cependant vous
                    allez nous quitter, &amp; je ſerois déſeſpéré de vous voir partir ſans nous être
                    réconciliés. De grace, oublions tout le paſſé, faiſons la paix &amp;
                    embraſſons-nous de bonne amitié... </p>
                <p> A cette derniére injure, Madame de Migneville tranſportée de fureur, pleurant de
                    honte &amp; de rage, quitte la place &amp; ſe jette précipitamment dans ſon
                    cabinet. </p>
                <p> Saint-Ange alloit l'y ſuivre quand il entendit quelqu'un monter avec fracas: le
                    vacarme &amp; les cris réitérés dont les appartemens retentiſſent lui annoncent
                    Madame de Mélicourt. </p>
                <p> Bien-tôt il la voit paroître toute effarée, hors d'elle-même, les traits
                    défigurés par tout ce que la colère a de plus violent, s'en prenant dans ſon
                    déſeſpoir, à tout ce qu'elle rencontroit, briſant les glaces &amp; les
                    porcelaines, criant à l'injuſtice! mon Procès eſt perdu, ils m'ont ruinée! il
                    n'y a plus de juſtice! Enfin elle tombe épuiſée dans un fauteuil, entourée des
                    débris du Saxe &amp; du Japon. </p>
                <p> A la voix de ſon amie, la Marquiſe étoit rentrée dans le ſallon, laiſſant voir
                    encore dans ſa parure les marques du déſordre où Saint-Ange l'avoit miſe avec ſi
                    peu d'utilité. Ma foi, Meſdames, leur dit-il en s'en allant, je vous plains avec
                    toute la ſincérité dont je ſuis capable. Vous, belle Marquiſe, vous êtes trahie
                    par vos Amans; Madame perd ſa fortune: je ne décide pas laquelle eſt la plus
                    malheureuſe. Je vous quitte promptement pour aller publier par-tout vos
                    infortunes, &amp; l'injuſtice des hommes à votre égard. </p>
                <p> Que ſignifie le propos de cet étourdi, demanda Madame de Mélicourt? </p>
                <p> Partons, dit la Marquiſe pour toute réponſe; j'abhorre un pays où l'on n'éprouve
                    que perfidie: partons ſans le moindre retard. D'accord, reprit avec feu ſon
                    amie; je ne reſpire pas où regne l'injuſtice; il eſt clair que je devois gagner
                    mon Procès: je le perds; il me tarde d'arriver à Paris; c'eſt-là que les femmes
                    ne ſollicitent pas en vain. </p>
                <trailer> Fin de la ſeconde &amp; derniere Partie. </trailer>
            </div>
        </body>
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            <div type="liminal">
                <p> ERRATA. </p>
                <p> PAGE 69, ligne pénultiéme, &amp; de ſurpriſe, liſez &amp; ſurpriſe. </p>
                <p> Pag. 3o, lig.a, de Marquiſe, liſez de la Marquiſe. Pag. 128, lig., où, liſez ou. </p>
                <p> Pag. 1i1, lig.2, corcet, liſez corſet. </p>
                <p> Pag. 13, lg.1, ces, liſez les. </p>
                <p> Pag. 136, lig-12, le, liſez la. </p>
                <p> Pag. 16o, lig.17 &amp; 18, aimer, liſez aimée. </p>
                <p> Pag. 178, lig. derniere, dans portrait, liſez dans ce portrait. </p>
                <p/>
            </div>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01">
                    <p> () Des raiſons qu'il eſt inutile d'expliquer, engagent l'Editeur à ſupprimer
                        le reſte de ce morceau. </p>
                </note>
                <note xml:id="N02"> (*) L'Editeur fait obſerver que cette bagatelle a été écrite en
                    1763. </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
