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                <title ref="bgrf:54.31 wikidata:Q123255454 MiMoText-ID:Q1308"> Mirza et Fatmé: MiMoText edition </title>
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                    <title> Mirza et Fatmé , conte indien traduit de l'arabe </title>
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                    <date>2020</date>
                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
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                <bibl type="printSource">
                    <title> Mirza et Fatmé, conte indien traduit de l'Arabe </title>
                    <author> Bernard-Joseph Saurin </author>
                    <pubPlace> La Haye </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1754</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1754</date>
                </bibl>
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                    <term type="form"> heterodiegetic </term>
                    <term type="spelling"> historical </term>
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    <text>
        <front>
            <div type="titlepage">
                <p> MIRZA </p>
                <p> ET </p>
                <p> FATMÉ, </p>
                <p> CONTE INDIEN, </p>
                <p> Traduit de l'Arabe. </p>
                <p> A LA HAYE </p>
                <p> M. DCC. LIV. </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> LETTRE DU TRADUCTEUR A UN AMI. </head>
                    <p> ENFIN, mon cher Ami, me voici après dix ans de retour de mes longs voyages:
                        je les ai faits en Philoſophe, &amp; vous jugez bien que j'ai trouvé
                        beaucoup moins de merveilles que les Voyageurs ordinaires; c'étoit les
                        hommes que j'étudiois bien plus que les monumens: j'en ai vû de tout pays
                        &amp; de toute eſpéce; j'ai vû des Chapeaux, des Turbans, des Bonnets, des
                        Clochers, des Minarets, des Tours de porcelaine, des Palais, des Cabanes,
                        des Tentes: ici la terre ſemée de bled, là de ris, dans un autre endroit
                        couverte de troupeaux; enfin j'ai parcouru la terre, mais preſque par-tout,
                        j'ai vû les miſérables humains victimes de la ſuperſtition &amp; de la
                        tyrannie; j'ai vû les préjugés arborer un étendart ſacré, &amp; faire plier
                        ſous un joug de fer le cou des mortels imbécilles: j'ai vû les Peuples
                        reſpectivement étonnés de la ſotiſe des peuples voiſins, &amp; ne pas ſentir
                        la leur; le Brachmane ſe mocquer des voyages de Mahomet dans la Lune; le
                        Derviche rire des Métamorphoſes de Viſnou &amp; de la tranſmigration des
                        Ames; tous les hommes ſe traiter de fous, l'être tous en effet, &amp; ne pas
                        s'en douter. Preſque partout j'ai vû une multitude immenſe conſumée de
                        travaux pour entretenir la molle oiſiveté de quelques heureux fainéans; j'ai
                        vû cette multitude privée de ſa part aux fruits de ſes labeurs, faire
                        croître le bled &amp; ne vivre que d'orge, cultiver la vigne, &amp; ne boire
                        que de l'eau: je l'ai vû languiſſante de beſoin, manquer des plus groſſiers
                        alimens pour ſatisfaire ſa faim preſſante, tandis que les mets les plus
                        délicats pouvoient à peine exciter le goût dédaigneux d'un petit nombre
                        d'hommes gorgés de délices: j'ai vû ces derniers recevoir comme une dette
                        les faveurs de la fortune, regarder comme un privilège de leur eſpéce, ce
                        partage inique qui met toute la peine d'un côté, &amp; tous les fruits de la
                        peine de l'autre; je les ai vû ſe croire des êtres à part, &amp; deſtinés
                        par leur nature à être les heureux de la terre dont ils ſont le fardeau. </p>
                    <p> Enfin, mon cher ami, j'ai trouvé partout la ſotiſe &amp; le malheur. Ce ſont
                        des plantes naturelles à tous les climats, &amp; il faut avouer que l'homme,
                        ce néant orgueilleux, qui ſe dit Roi de la nature, a payé bien cher le
                        ſombre éclair de ſa cour-te exiſtence. Après tout quand on conſidere la
                        briéveté du ſonge de la vie, on trouve que les choſes ne valent pas
                        l'importance qu'on y met. Bonheur &amp; malheur, plaiſir &amp; peine, tout
                        va bientôt ſe perdre &amp; s'engloutir dans cet Océan immenſe de l'éternité. </p>
                    <p> Je pourrai dans la ſuite vous communiquer mes remarques particulieres ſur
                        les différentes Nations que j'ai vûes: Vous verrez comment la Coutume, la
                        Religion, &amp; ſur-tout le Gouvernement ont diverſifié un fond qui eſt
                        partout le même: Aujourd'hui je ne vous écris que pour vous envoyer la
                        traduction d'un Conte Indien, qui m'eſt tombé entre les mains lorſque
                        j'étois à Deli. Le manuſcrit ſur lequel j'ai fait cette traduction eſt écrit
                        en langue Arabe, &amp; n'eſt lui-même qu'une traduction de l'original qui
                        eſt dans la Bibliothéque du Grand Mogol, écrit dans une langue ancienne
                        &amp; ſavante qu'on appelle <hi rend="italic"> le Hanſcrit </hi> . L'ouvrage
                        eſt dédié à la Sultane Sutlumé. On ne ſait en quel ſiécle a vêcu cette
                        Beauté bienfaiſante, Protectrice des arts &amp; des talens, qu'elle-même
                        cultivoit; mais ſi on pouvoit croire à la Métempſicoſe, on retrouveroit ſans
                        peine l'Ame de Sutlumé, non moins bien logée de nos jours qu'elle a pû
                        l'être du tems de l'Auteur. Je ne vous dirai rien du mérite de l'Ouvrage;
                        Puiſque je l'ai traduit, j'ai cru qu'il valoit la peine de l'être; me
                        ſuis-je trompé! Liſez &amp; jugez. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> EPITRE DÉDICATOIRE </head>
                    <head> DE L'AUTEUR A LA SULTANE SUTLUMÉ. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Charmante Lune du premier Trône de la terre, je ne vous
                            adreſſerois point mon hommage, ſi vous ne brillez que de la ſplendeur
                            empruntée du Soleil des Ides; mais la beauté eſt elle-même un Soleil qui
                            brille de ſon propre éclat: chaque pays a ſes Dieux différens à qui la
                            crainte a dreſſé des Autels: toute la terre eſt l'Autel de la Beauté
                            élevé par l'Amour; mais ſi la Beauté a des droits ſur notre adoration,
                            c'eſt ſur-tout la Beauté bienfaiſante ſemblable à l'Aſtre fécond dont
                            l'heureuſe influence ſe fait ſentir à tout ce qu'il éclaire. A ce titre,
                            belle Sutlumé, recevez l'hommage de tous les mortels, &amp; agréez en
                            particulier le mien que je conſacre à la Protectrice des arts &amp; des
                            talens. Vous faites plus que les protéger, vous les cultivez vous-même:
                            les talens embellis par vous ſe ſont produits ſous la bannière des
                            Graces. La Nature avoit mis en vous celui de plaire, vous en avez paré
                            tous les autres. Ils ſont plus redevables au charme que vous leur prêtez
                            qu'à toute la protection qu'il vous eſt ſi honorable de leur accorder.
                            Puiſſiez-vous, belle Sutlumé, jetter un regard favorable ſur l'Ouvrage
                            que je mets a vos pieds! Qu'aurai-je à deſirer, s'il a le bonheur de
                            vous plaire, &amp; que pourra m'oppoſer la critique, lorſque j'aurai
                            pour moi le ſuffrage de l'eſprit rendu par l'organe de la Beauté! </hi>
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> MIRZA ET FATMÉ, CONTE INDIEN. </head>
                    <head> PREMIERE PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Conſeil; Choix d'un Viſir; Cérémonie des Balances. </hi>
                    </p>
                    <p> AU tems des Fées, Mahmoud, Sultan des Indes, ayant perdu ſon Grand Viſir
                        aſſembla le Divan. Il s'agiſſoit du choix d'un ſucceſſeur. Zenghi (c'eſt le
                        nom de ce Grand Viſir) n'étoit pas aiſé à remplacer: après avoir fait périr
                        Ogoulkan &amp; toute la famille Royale, à l'exception d'un fils au berceau,
                        cet habile ſcélérat avoit élevé Mahmoud ſur le Trône; &amp; ſous ce fantôme
                        de Roi il avoit regné lui-même &amp; gouverné en grandhomme. </p>
                    <p> Deux Prétendans aſpiroient à la place de Zenghi: on les nommoit Nadir &amp;
                        Taher. Nadir perſonnage grave, enſeveliſſoit une petite tête dans un vaſte
                        Turban. Il poſſédoit ſupérieurement la moue de Miniſtre, étoit froid, ne
                        parloit que par monoſyllabe, mais ne manquoit pas de capacité. Taher étoit
                        un petit homme qui portoit le plus gayement du monde la plus énorme boſſe du
                        Royaume: il avoit le front ſerein, la bouche riante, on lui attribuoit le
                        mérite ſuprême d'avoir inventé le grand art de perſifler. Quant aux
                        affaires, elles ne prenoient jamais rien ſur ſon enjouement: c'étoit
                        toujours avec un bon mot qu'il ruinoit une Province. Le Divan ſe déclara
                        pour Nadir: <hi rend="italic"> Oh, oh, </hi> dit Mahmoud, <hi rend="italic">
                            je vois bien que rien n'eſt tel que d'avoir un Conſeil pour faire des
                            ſottiſes! Je ne m'étonne pas ſi la plûpart des Princes en font tant,
                            tous les Sultans ne ſont pas des génies: je rends juſtice à la gravité
                            de Nadir, &amp; à la vaſte capacité de ſon Turban mais croit-on que cela
                            ſuffiſe pour faire un Miniſtre! Letſentiel c'eſt qu'il ait de l'eprit;
                            Taher m'a toujours fait rire. C'eſt lui que je choiſis. </hi> A ces
                        mots, tout le Divan cria <ref target="#N01"/>
                        <hi rend="italic"> Karamat! Karamat! </hi> c'eſt-à-dire, <hi rend="italic">
                            Merveille! Merveille! </hi> non qu'on ne jugeat le choix du Sultan
                        très-ridicule, mais parce qu'à ſa Cour on avoit paſſé en proverbe deux vers
                        Perſiens, don le ſens eſt <ref target="N02"/>
                        <hi rend="italic"> Que ſi le Sultan dit en plein midi qu'il eſt nuit, il
                            faut dire que voilà la Lune &amp; les Etoiles. </hi> Mahmoud ſe retira
                        dans ſon Harem tout glorieux de ſon choix, &amp; tout éſouflé de la peine
                        qu'il avoit eu a le faire. Il ſe jetta ſur un ſopha, &amp; attendit le
                        remercîment du nouveau Viſir. Taher s'en acquitta ſi plaiſamment, que le
                        Sultan gros, court &amp; ventru, ſe renverſant ſur ſon ſopha à force de
                        rire: <hi rend="italic"> Vas </hi> , lui dit-il, <hi rend="italic"> tu es un
                            homme admirable, je ne pouvois faire un meilleur choix, mais prens un
                            gros turban afin qu'on n'ait rien à dire; du reſte charge-toi de toutes
                            les affaires, ne m'en parle jamais &amp; fais-moi toujours rire. </hi> A
                        ces mots il tendit à Taher le grand ongle que les Sultans des Indes
                        laiſſoient croître au petit doigt de leur main gauche. Taher comblé de cette
                        faveur, baiſa reſpectueuſement l'ongle ſacré, frappa trois fois la terre de
                        ſon front, fit trois plaiſanteries &amp; ſe retira. </p>
                    <p> Taher avec toute ſa gayeté gouvernoit durement, &amp; ſouvent il arrivoit
                        que ce qui avoit fait rire le Sultan &amp; ſon Conſeil, faiſoit pleurer tout
                        le Royaume: on le repréſentoit à Mahmoud: <hi rend="italic"> Quand je ris
                        </hi> , diſoit-il, <hi rend="italic"> eſt-ce que tout le monde ne doit pas
                            rire? Merveille! Karamat! </hi> diſoient les Courtiſans. </p>
                    <p> Il revint néanmoins tant de plaintes au Sultan, il en fut ſi fatigué, que
                        pour les faire ceſſer &amp; confondre publiquement l'envie qu'il croyoit
                        qu'on portoit à Taher, il réſolut d'avancer une cérémonie qui ſe faiſoit
                        tous les ans: il y avoit de grandes balances d'or où l'on peſoit le Sultan
                            <ref target="#N03"/> ; par l'augmentation ou la diminution de ſon poids,
                        on jugeoit du bonheur ou du malheur de Etat. Mahmoud ſe mit dans les
                        balances, ſon poids ſe trouva augmenté: <hi rend="italic"> Je le ſcavois
                            bien </hi> , dit-il, <hi rend="italic"> que mes Peuples étoient heureux;
                            je jure par mon embonpoint ſacré que le premier qui me parlera
                            d'affaires ſera traité comme un ennemt du bien public. Ah, Karamat!
                            Karamat! </hi> s'écria-t'on. Ce mot vola de bouche en bouche, &amp; à la
                        Cour, tout, juſqu'aux marmitons, répétoit en levant les mains au ciel, <hi rend="italic"> Karamat! Karamat! </hi>
                    </p>
                    <p> La cérémonie des balances fut ſuivie d'une marche triomphante du Sultan dans
                        Lahor, Capitale du Royaume. Il en fit le tour au ſon des tymbales &amp; des
                        trompettes, entouré d'une Garde nombreuſe, précédé &amp; ſuivi de mille
                        Elephans, aſſis lui-même ſur un Trône éclatant de pierreries, porté par le
                        grand Elephant blanc de la Courine. </p>
                    <p> A la tête du cortège s'avançoient deux Hérauts d'armes: l'un crioit à ſon de
                        trompe, <hi rend="italic"> Que tous les Rois de la Terre euſſent à ſe
                            proſterner devant le Sultan des Indes, dont le Trône étoit élevé ſur
                            tous les Trônes, le plus Brave des Braves, le plus Puiſſant des
                            Puiſſans, Roi de l'Elephant blanc, Souverain des perles juſqu'au centre
                            de la Terre, toujours bien portant &amp; toujours gai. </hi>
                    </p>
                    <p> L'autre publioit que ce Roi des Rois, par amour pour ſes Peuples, avoit
                        chargé d'un nouveau poids ſon embonpoint majeſtueux. A chaque proclamation,
                        des gens apoſtés crioient de tout côté Karamat! Le gros petit bon-homme de
                        Sultan tout bouffi de gloire, ne ſe tenoit pas d'aiſe ſur ſon Elephant. Aux
                        cris qu'il entendoit, il croyoit que tout alloit le mieux du monde, &amp;
                        répétant lui-même <hi rend="italic"> Karamat </hi> ! il donnoit ſon grand
                        ongle à baiſer à qui vouloit. </p>
                    <p> La cérémonie fut ſuivie de Fêtes publiques, qui durerent pendant pluſieurs
                        jours; l'encens fuma dans les Pagodes, le Peuple eut ordre d'être gai, &amp;
                        l'on fit des danſes où il ne tint pas au peu d'embonpoint des Sujets qu'ils
                        ne célébraſſent celui du Prince avec toute la légereté poſſible. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Confidence du Sultan au Chef, de ſes Eunuques. Naiſſance
                            d'un Prince. </hi>
                    </p>
                    <p> AU ſortir de la Cavalcade le Sultan rentra dans ſon Harem. Il eut bien voulu
                        laiſſer ſon embonpoint à la porte, car ce qui faiſoit ſa gloire, nuiſoit
                        beaucoup à ſes plaiſirs: <hi rend="italic"> On ne ſcait pas </hi> ,
                        diſoit-il au Chef de ſes Eunuques, <hi rend="italic"> ce que la félicité
                            publique coûte à la mienne; tu fais entrer tous les jours dans mon lit
                            une nouvelle Sultane; on ſert à ma table les mets les plus exquis; les
                            bons mots de Taher ne tariſſent point, &amp; avec tout cela je ne ſuis
                            point heureux: grace a ce maudit embonpoint dont il faut que je loue le
                            Ciel, l'impuiſſance me ſuit au lit, le dégoût à la table, &amp; l'ennui
                            partout </hi> . Cette confidence perça &amp; donna lieu à un proverbe
                        bien différent de celui d'aujourd'hui: on dit, <hi rend="italic"> s'amuſer
                            comme un Roi </hi> ; on diſoit aux Indes, <hi rend="italic"> s'ennuyer
                            comme un Sultan </hi> . Il n'en prenoit pas moins dans ſes titres la
                        qualité de <hi rend="italic"> toujours gai </hi> . </p>
                    <p> A cet ennui ſe joignoit le chagrin de n'avoir point d'enfans, non que
                        Mahmoud de lui-même s'en fût beaucoup ſoucié, mais à force de <hi rend="italic"> Karamat </hi> on lui avoit donné une ſi haute idée de la
                        ſublimité de ſon être, qu'il ſe croyoit d'une eſpece bien ſupérieure à celle
                        des autres hommes, &amp; cet uſurpateur ſans mérite, Sultan par la grace de
                        Zenghi, eut craint que l'harmonie de l'Univers n'eût été troublée, s'il
                        n'eût laiſſé un imbécille de ſon ſang pour régir les Indes après ſa mort. Le
                        Ciel ne permit pas ce malheur: une Sultane devint groſſe. Au bout de neuf
                        mois Mahmoud, ſans trop ſçavoir comment, ſe vit père d'un fils, &amp; fut au
                        comble de ſa joie. On attribua ce miracle aux prieres d'un jeune Bramine,
                        qui avoit ſes entrées dans le Harem. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Guerre avec le Candahar: Choix d'un Général: Arrivée de
                            Mirza: Evénemens de la Campagne </hi> . </p>
                    <p> Environ quinze ans s'écoulerent dans une paix profonde: Mahmoud dormoit,
                        Taher regnoit, les Peuples ſouffroient; le Roi de Candahar jugeant la
                        conjoncture favorable, déclara la guerre au Sultan. Malec, Général des
                        Troupes de Candahar, &amp; grand Capitaine, entra dans l'Indoſtan à la tête
                        d'un Armée: Taher, Grand Viſir de Mahmoud, n'étoit pas ſeulement plaiſant,
                        il étoit grand homme en intrigue: perſonne à la Cour n'entendoit mieux que
                        lui la guerre de cabinet; mais comme il n'eſt point d'homme univerſel, celle
                        de campagne paſſoit ſa portée; il fallut donc choiſir un Général. Taher le
                        vouloit dépendant &amp; ſoumis. Il fit un choix, qui, s'il n'eût pas
                        l'approbation du Public, eut du moins celle des Courtiſans, &amp; ſur-tout
                        de l'ennemi. </p>
                    <p> Motaſſem (c'eſt ainſi qu'on nommoit ce Général) faiſoit ſes diſpoſitions
                        pour entrer en campagne, lorſqu'un jeune Inconnu, de la mine la plus haute,
                        ſe préſenta pour faire ſous lui ſes premieres armes. Il ſe faisoit appeller
                        Mirza, &amp; avoit été élevé par la Fée du Malheur. Cette Fée fait ſa
                        demeure dans une Iſle dont on a grand ſoin de s'écarter, mais on y eſt
                        ſouvent pouſſé par une infinité de courans très-rapides qui viennent s'y
                        briſer, &amp; qui en rendent la ſortie très-difficile. L'air de cette Iſle a
                        une propriété particuliere, c'eſt de changer les traits; on n'y eſt
                        reconnoiſſable que pour ſes vrais amis, ſi on a le bonheur d'en avoir; on
                        l'appelle l'Iſle des amis, non qu'il y en ait beaucoup, mais parce que ce
                        n'eſt qu'en cette Iſle qu'on peut s'aſſurer qu'ils ſont véritables. La
                        pierre de touche de l'amitié n'eſt point ailleurs. </p>
                    <p> La Fée du Malheur y tient une Ecole dont preſque tous les grands hommes ſont
                        ſortis: heureux les Princes qu'elle inſtruit, plus heureux les Peuples qui
                        doivent leur obéir! </p>
                    <p> Motaſſem, prévenu par la nobleſſe de la phiſionomie de Mirza, &amp; par les
                        graces de ſa figure, lui donna de l'emploi. On entra en campagne: Motaſſem
                        avoit ordre d'éviter la bataille, Malec le força à la recevoir. Les troupes
                        de Motaſſem, qui n'avoient point de confiance en leur Chef, s'ébranlerent au
                        premier choc. Mirza voulut lui perſuader de ſe mettre à leur tête, &amp; de
                        les ramener lui-même à la charge: <hi rend="italic"> Jeune homme </hi> , lui
                        répondit le Général d'un ton d'apophtegme, <hi rend="italic"> apprenez que
                            le ſalut de l'armée dépend de la conſervation du Chef: faiſons notre
                            devoir, n'expoſons point le Général, &amp; ſi la fortune nous eſt
                            contraire, n'ayons du moins rien à nous reprocher </hi> . Motaſſem agit
                        en conſéquence, il évita juſqu'à l'ombre du reproche, mais la fortune
                        ſeconda mal ſa prudence; il conſerva très-bien ſa perſonne &amp; perdit ſon
                        armée: Mirza fut grievement bleſſé en faiſant inutilement des prodiges de
                        valeur. Le vainqueur mit le ſiege devant Caboul, place très-importante.
                        Motaſſem raſſembla les débris de ſon armée, de nouvelles troupes le
                        joignirent, il eut ordre de marcher aux ennemis &amp; de leur faire lever le
                        ſiege: Malec lui épargna la moitié du chemin: il fut au-devant de lui, les
                        deux armées ſe rencontrerent, on en vint aux mains. Motaſſem fidéle à ſes
                        principes juſqu'au ſcrupule, prit les mêmes précautions pour ſa sureté,
                        elles eurent les mêmes ſuites; il fut battu, Malec prit Caboul &amp; mit ſes
                        troupes en quartier d'hyver au-tour de la place. </p>
                    <p> Motaſſem ayant été battu deux fois, on jugea qu'il n'étoit pas heureux: on
                        lui ôta le commandement; mais comme on ne pouvoit pas douter de ſa prudence
                        on le mit dans le Divan. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Choix d'un nouveau Général nommé Bouſangir: Succès de la
                            Campagne: Valeur &amp; humanité de Mirza: Paix avec le Candahar: Propos
                            de la Cour ſur Bouſangir. </hi>
                    </p>
                    <p> LE mauvais état des affaires obligea de recourir à un vieil Officier, qui
                        depuis pluſieurs années vivoit dans la retraite. Bouſangir (c'eſt ſon nom)
                        ne ſcavoit ni intriguer auprès des Bramines &amp; des Sultanes, ni faire ſa
                        Cour aux Viſirs: il n'avoit ſçû que battre les ennemis: il ne cherchoit
                        point la faveur, il n'aimoit que la gloire &amp; n'avoit pas voulu
                        proſtituer la ſienne en rampant devant les objets de ſon mépris &amp; de la
                        haine publique. On le manda à la Cour: il y revint toujours le même, ſans
                        paroître fier du beſoin qu'on avoit de lui, ſans être plus courtiſan qu'il
                        ne l'avoit été avant ſa diſgrace. </p>
                    <p> Il ouvrit la campagne de bonne heure; &amp; pour rendre la confiance aux
                        troupes découragées, il préluda par de petits combats qu'il avoit l'art de
                        n'engager qu'avec avantage. Mirza, qui l'étoit venu joindre, à peine guéri
                        de ſa bleſſure, s'y diſtinguoit toujours: il montroit une ardeur
                        infatigable, recherchoit toutes les occaſions de s'inſtruire, alloit à tout,
                        ne comptoit pour rien les dangers, quand il voyoit de la gloire ou des
                        lumieres à acquérir: avec tant de valeur, il étoit modeſte, humain,
                        compatiſſant: dans l'action le Soldat le voyoit à ſa tête devançant tous les
                        autres, &amp; élargiſſant le chemin de la victoire. Il le retrouvoit dans
                        les Hôpitaux, viſitant les bleſſés &amp; conduiſant de lit en lit la pitié
                        ſecourable, dont le barbare intérêt ne prend que trop ſouvent la place. </p>
                    <p> Après quelques actions particulieres on en vint à une générale; elle fut
                        vive &amp; long-tems diſputée; enfin la victoire paroiſſoit ſe déclarer pour
                        Malec. Bouſangir, enveloppé par les ennemis, alloit être pris ou tué,
                        lorſque Mirza, qui commandoit un corps de troupes à cette bataille,
                        profitant avec ſang froid d'un mouvement des ennemis qui leur fit prêter le
                        flanc, donna ſi à propos, qu'ils ne purent ſoutenir ſon choc. Il renverſa
                        tout ce qui ſe préſenta devant lui, parvint juſqu'à Bouſangir, abbatit le
                        bras d'un Soldat, qui, le cimeterre levé, alloit fendre la tête de ce
                        Genéral, &amp; fondant avec Bouſangir ſur un corps de troupes que Malec
                        ramenoit à la charge, fit plier ce corps &amp; tua Malec de ſa main.
                        Bouſangir après cette victoire aſſiégea &amp; reprit Caboul; on lui en donna
                        le gouvernement. Il revint à la Cour &amp; préſenta Mirza au Sultan comme un
                        homme à qui il devoit la victoire &amp; la vie, car les grands hommes ne
                        veulent de gloire que celle qui leur appartient. </p>
                    <p> La paix ſe fit; alors la Cour du Sultan ne ſongea plus qu'à donner des
                        ridicules à Bouſangir: on diſoit qu'il n'avoit point le ton de la bonne
                        compagnie; qu'il pouvoit être merveilleux à la tête d'une armée, mais qu'il
                        n'étoit rien moins qu'agréable dans un ſouper. <hi rend="italic"> Après tout
                        </hi> , diſoit-on encore, <hi rend="italic"> qu'a-t'il fait de ſi grand? Il
                            a battu les ennemis, à la bonne heure; qu'il les faſſe encore mourir
                            d'ennui s'il veut, mais qu'il épargne ſes Compatriotes </hi> . Les
                        Peuples ne parloient pas de même; ils regardoient Bouſangir comme le Sauveur
                        de l'Etat, &amp; lui dreſſoient des ſtatues dans leurs cœurs. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Amour de Mirza pour Fatmé. </hi>
                    </p>
                    <p> BOUSANGIR voulut que Mirza logeât dans ſon palais: il l'aimoit tendrement,
                        &amp; ne l'eût pas mieux traité ſi ce jeune homme eût été ſon fils:
                        Bouſangir n'en avoit point, mais il avoit une fille. Fatmé (c'eſt ainſi
                        qu'elle ſe nommoit) joignoit une figure charmante à la plus belle ame:
                        c'étoit une de ces beautés nobles &amp; touchantes qu'on ne peut s'empêcher
                        d'aimer, mais à qui il ſemble que la nature ait donné pour gardien le
                        reſpect: on déſiroit de lui plaire, mais on craignoit encore plus de
                        l'offenſer. Mirza en devint éperdûment amoureux; mais comme il n'étoit point
                        fat, car la Fée du Malheur n'en fait point, il fut long-tems ſans parler a
                        Fatmé autrement que par la timidité de ſes regards; du reſte il la prévenoit
                        en tout, ſon amour ſe peignoit dans toutes ſes actions, &amp; ſur-tout dans
                        une infinité de petites choſes qu'on ne peut dire, qui ſe tont ſentir,
                        qu'une vraie paſſion rend naturelles, qu'une paſſion feinte omet ou
                        contrefait mal. Son peu de confiance faiſoit un contraſte avec l'audace
                        téméraire des petits agréables de la Cour: quoique retenus par l'air
                        impoſant de Fatmé, ils faiſoient voir une aſſurance qui n'étoit autoriſée
                        que par une fatuité ſans mérite: Mirza brillant de charmes &amp; de gloire,
                        oſoit à peine eſpérer. Il avoit cependant touché le cœur de Fatmé: elle
                        l'aimoit ſans ſçavoir encore ce que c'étoit que l'amour: mille choſes qui
                        lui échappoient, trahiſſoient ſon ſecret, qui n'en étoit déja que plus un
                        que pour Fatmé &amp; pour Mirza. Elle éprouvoit ce trouble enchanteur, ce
                        ſentiment délicieux, ſi vif, lorſqu'une premiere paſſion l'inſpire, &amp;
                        ſemble ouvrir à l'ame une nouvelle ſource de bonheur dont elle n'avoit pas
                        même l'idée. </p>
                    <p> Un jour que Fatmé étoit deſcendue dans le jardin du Palais, &amp; qu'elle
                        cueilloit des fleurs au bord d'un canal dont l'eau tranſparente rouloit ſur
                        un ſable doré, Mirza vint l'y trouver; elle tenoit à la main un bouquet de
                        roſes: à l'abord du Prince ſon viſage ſe peignit de leurs plus vives
                        couleurs. <hi rend="italic"> Belle Fatmé </hi> , lui dit-il, en s'approchant
                        d'un air timide &amp; reſpectueux, <hi rend="italic"> que l'éclat de ces
                            fleurs eſt foible près de celui dont vous brillez! Ces roſes ne peuvent
                            être comparées à celles de votre tein que comme les aſtres de la nuit
                            peuvent l'être à l'aſtre du jour </hi> . Mirza, le ſéjour de la Cour
                        vous gâte, lui répondit Fatmé, vous devenez ſi flateur ..... <hi rend="italic"> Moi flateur, belle Fatmé! Regardez-vous dans ce canal,
                            mettez ces fleurs près de votre viſage, &amp; jugez vous-même .... Non
                            .... </hi> répliqua Fatmé, &amp; cependant par l'instinct de ſon ſexe
                        ſes yeux ſe tournerent involontairement ſur la glace du canal; elle y
                        rencontra ceux de Mirza qui avoient ſuivi le mouvement des ſiens; elle y vit
                        tant d'amour, il regardoit ſon image avec une expreſſion ſi touchante...
                        Elle en ſoupira, ſes yeux s'attacherent ſur ceux de Mirza, leurs regards ſe
                        confondirent... ils les retirerent du canal en rougiſſant, baiſſerent la vûe
                        &amp; garderent le ſilence. Fatmé étoit honteuſe &amp; embarraſſee: Mirza
                        preſſé par ſa paſſion vouloit parler &amp; n'oſoit; mais après quelques
                        inſtans, Fatmé ayant levé timidement ſes beaux yeux lui, pouſſé d'un
                        tranſport dont il ne fut pas maître, il ſe précipita à ſes pieds: <hi rend="italic"> Oui, belle Fatmé </hi> , dit-il, <hi rend="italic"> je
                            vous adore: ſi c'eſt vous offenſer, ordonnez que je meure; Mirza ne peut
                            vivre ſans vous aimer </hi> . Fatmé pleine de trouble &amp; d'émotion
                        rougiſſoit &amp; ne répondoit point; elle voyoit Mirza tremblant à ſes
                        genoux, elle trembloit elle-même: <hi rend="italic"> Fatmé </hi> ,
                        pourſuivit-il, <hi rend="italic"> que dois-je augurer de votre ſilence? Que
                            Fatmé </hi> , lui dit-elle, <hi rend="italic"> ne veut point la mort de
                            Mirza </hi> . A ces mots, qu'elle dit d'une voix mal aſſuree, elle ſe
                        leva, &amp; défendant à Mirza de la ſuivre, elle le laiſſa dans des
                        tranſports plus aiſés à concevoir qu'à décrire. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ignorance de Mirza ſur ſon ſort: Récit de ſes voyages.
                        </hi>
                    </p>
                    <p> LE jour ſuivant Bouſangir étant ſeul avec Mirza &amp; ſa fille, dit à Mirza
                        qu'il s'intéreſſoit trop à lui pour ne pas déſirer de le connoître plus
                        particulierement: il lui demanda de quel ſang il étoit né, quels étoient ſon
                        pays, ſa fortune? O, <hi rend="italic"> mon Pere </hi> , lui dit Mirza, car
                        Bouſangir vouloit qu'il l'appellât ainſi, <hi rend="italic"> tout ce que je
                            ſçais de mon ſort, c'eſt que j'ai été élevé dans l'Iſle des Amis par la
                            Fée du Malheur; qu'après m'avoir donné l'éducation la plus propre à
                            fortifier mon corps contre les fatigues, &amp; mon ame contre les
                            revers, après m'avoir appris à être dur pour moi &amp; humain pour les
                            autres, elle m'a fait voyager avec elle en différens pays: c'eſt dans ce
                            voyage qu'elle m'a donné ſes dernieres inſtructions, &amp; qu'elle a
                            gravé dans mon ame des leçons que je n'oublierai jamais </hi> .
                        Bouſangir &amp; Fatmé déſirerent que Mirza leur fît la deſcription des pays
                        qu'il avoit vûs. Il la commença dans ces termes: </p>
                    <p> Au ſortir de l'Iſle des Amis, les premiéres terres où nous abordâmes, furent
                        celles du Roi <hi rend="italic"> Keſra </hi> , ſurnommé le <hi rend="italic"> Tyran </hi> . Ces terres étoient la plûpart incultes &amp; déſertes;
                        on y trouvoit de vaſtes landes, des villages détruits, des tours ruinées,
                        &amp; de loin à loin quelques miſérables cabanes, dont les habitans pâles
                        &amp; décharnés, reſſembloient plutôt à des ſpectres qu'à des hommes. La Fée
                        me fit obſerver que ce n'étoit pas la faute du ſol, qu'il étoit favoriſé du
                        ciel, que les terres en étoient bonnes, le climat doux &amp; temperé, que
                        c'étoit la tyrannie, qui plus forte que la nature, avoit changé ce beau pays
                        en un vaſte &amp; triſte Déſert. </p>
                    <p> Nous arrivâmes à la Capitale. Nos regards y furent frappés par de ſuperbes
                        édifices: nous entrâmes dans quelques-uns: tous les tréſors du monde y
                        ſembloient accumulés; les ornemens étoient répandus avec profuſion; on
                        trouvoit partout le faſte au lieu du goût; tous les arts s'étoient prêtés la
                        main plutôt pour charger que pour embellir; l'éclat de l'or y fatiguoit les
                        yeux; tout étoit riche &amp; recherché, rien n'étoit noble &amp; ſimple. <hi rend="italic"> Voyez </hi> , me dit la Fée, <hi rend="italic"> ces
                            chefs-d'œuvre de magnificence de mauvais goût: le luxe inſolent de
                            quelques hommes triomphe ici des miſeres publiques dont il ſe nourrit:
                            car la tyrannie réunit les extrêmes; &amp; ſur la tête d'un million
                            d'hommes qu'elle écraſe, elle élève le coloſſe monſtrueux de quelques
                            indignes Favoris qui la ſervent </hi> . </p>
                    <p> De ces Palais du faſte nous paſſâmes à celui du Tyran. C'étoit une groſſe
                        tour quarrée, bâtie d'oſſemens humains: on l'appelloit <hi rend="italic"> la
                            Tour maudite </hi> : elle étoit entourée d'un large foſſé &amp; d'un
                        triple mur d'acier, dont les portes ne s'ouvroient preſque jamais: une garde
                        nombreuſe y veilloit jour &amp; nuit avec des épées nues: le ſoupçon faiſoit
                        continuellement ſa ronde, &amp; ſur ſes rapports ſouvent menteurs, toujours
                        exagérés, une infinité de malheureux étoient chargés de fers, &amp;
                        enſevelis dans de noirs cachots pratiqués ſous la Tour. Ces affreux tombeaux
                        des vivans étoient faits avec tel art, que le bruit des chaînes, les cris
                        &amp; les gémiſſemens des malheureux puſſent parvenir ſans ceſſe aux
                        oreilles du Tyran, qu'un doux ſommeil n'aſſoupiſſoit jamais. La Fée d'un
                        coup de baguette me rendit inviſible, &amp; me tranſporta dans ce Palais. Le
                        Roi Keſra étoit ſur ſon trône: il étoit pâle &amp; ſoucieux, ſes regards
                        ſombres &amp; inquiets annonçoient une ame bourrelée. <hi rend="italic"> Qui
                            ſeme la crainte, recueille la crainte </hi> , me dit la Fée, <hi rend="italic"> Keſra ſait que ſes Sujets, ou plutôt ſes ennemis, car il
                            n'en a point de plus cruels, ne déſirent rien tant que de paſſer ſous
                            une domination étrangere; en déſolant ſon propre héritage, il s'eſt mis
                            hors d'état de le défendre, s'il étoit puiſſamment attaqué: au-dehors il
                            craint ſes voiſins, au-dedans il craint ſes Sujets; le poiſon &amp; le
                            fer ſont toujours préſens à ſes yeux: ce monſtre en horreur à lui-même,
                            éprouve tous les maux qu'il fait ſouffrir aux autres; mais regardez
                        </hi> , ajouta-t'elle, <hi rend="italic"> &amp; voyez quel eſt le bonheur
                            des Tyrans </hi> . En diſant ces mots la Fée toucha Keſra de ſa
                        baguette, les vêtemens du Tyran tomberent: je vis ſon corps enlacé de
                        ſerpens qui dévoroient ſes entrailles. Les courtiſans qui l'environnoient
                        célébroient cependant ſon bonheur &amp; celui de ſes peuples; ils ventoient
                        ſa clémence; ils élevoient ſes rares qualités juſqu'au ciel: <hi rend="italic"> Ne ſoyez point étonné de toutes ces flatteries </hi> , me
                        diſoit la Fée, <hi rend="italic"> la crainte en eſt plus prodigue que
                            l'amour: c'eſt de la bouche du peuple que doit ſortir l'éloge d'un Roi;
                            &amp; ce Sultan des Indes qui mérita d'être appellé par ſes Sujets le
                            Bienaimé, fut mieux loué par ce ſurnom, qu'il n'eût pû l'être par toutes
                            les exagérations de l'éloquence &amp; de la poéſie </hi> . </p>
                    <p> Au ſortir des Etats du Roi Keſra, nous entrâmes dans ceux du Roi <hi rend="italic"> Mobarec </hi> , ſurnommé le <hi rend="italic">
                            Superſtitieux </hi> . Ce Prince, naturellement aſſez bon, mais vieux
                        &amp; foible, rendoit ſes Sujets preſque auſſi miſérables que ceux de Keſra,
                        non qu'il les ſurchargeât d'impôts, mais il leur défendoit de penſer: il y
                        avoit des peines très-rigoureuſes contre ceux qui oſoient avoir le ſens
                        commun. Une Fée puiſſante gouvernoit ſa pieuſe imbécillité: le palais de
                        cette Fée reſſembloit à un temple. Là ſur de vaſtes enclumes qui avoient la
                        forme d'autels, elle forgeoit tantôt de lourdes chaînes pour la tyrannie,
                        tantôt de petits ſtilets qu'elle aiguiſoit à plaiſir, &amp; qu'elle cachoit
                        dans ſon ſein, après en avoir trempé la pointe dans un vaſe d'eau du Gange.
                        Son palais étoit ſitué entre deux tours: d'un côté étoit celle de
                        l'Ambition, bâtie ſur des ruines, élevée juſqu'aux nües, &amp; pendant en
                        précipice ſur un abîme; de l'autre étoit celle de la Vengeance, qui
                        s'élevoit du milieu d'un lac de ſang, ſitué entre des montagnes de cendres
                        fumantes: il n'y avoit nulle communication apparente du palais de la Fée
                        avec ces deux tours: à l'entendre elle avoit en horreur les deux monſtres
                        qui les habitoient; mais ma compagne m'apprit que par des ſouterrains la
                        communication étoit bien établie, que la Fée alloit continuellement d'une
                        tour à l'autre, qu'elle ne ſuivoit que les inſpirations de ces deux furies,
                        &amp; qu'elle les produiſoit même ſouvent en public, mais revêtues de
                        maſques ſacrés, dont elle avoit un magaſin complet. Un monſtre encapuchonné
                        étoit l'exécuteur de ſes pieuſes barbaries, &amp; la ſervoit avec des yeux
                        ſaintement égarés; je vis ce monſtre ſortir d'un temple, portant d'une main
                        un flambeau pris ſur l'autel, &amp; traînant de l'autre des malheureux
                        chargés de fers. Il les attachoit au poteau d'un bucher, lorſque m'avançant
                        vers lui ſaiſi d'horreur &amp; de compaſſion, je lui demandai quel étoit
                        leur crime? Il me répondit que <hi rend="italic"> c'étoient des impies qui
                            ne croyoient pas les neuf </hi>
                        <ref target="N04"/>
                        <hi rend="italic"> Incarnations de Viſnou. Hé bien </hi> , lui dis-je, <hi rend="italic"> ce ſont des aveugles qu'il faut plaindre, ſi on ne peut
                            les éclairer: il faut venger Viſnou </hi> , me répartit le Monſtre, <hi rend="italic"> il y va de ſa gloire. Quoi donc </hi> , répliquai-je, <hi rend="italic"> un atôme peut-il offuſquer l'éclat du ſoleil? La gloire
                            de Viſnou repoſe dans un ſanctuaire inacceſſible aux mortels: votre zéle
                            l'outrage. Vous ne verrez dans aucun endroit du Vedam qu'il vous ordonne
                            de le venger; mais il n'y en a point où il ne vous recommande la
                            charité; ſa loi eſt une loi d'amour, vous en faites une loi de ſang
                        </hi> : à ces mots le monſtre &amp; les aſſiſtans me regardant de travers,
                        crierent à l'impie; &amp; on auroit bien pû me brûler moi-même pour la
                        gloire de Viſnou, ſi ma compagne ne m'eût ſubitement dérobé à tous les yeux.
                        Nous ne pûmes ſi promptement nous éloigner, que je ne viſſe la flamme du
                        bucher, &amp; que je n'entendiſſe les cris des miſérables que le feu
                        conſumoit; mon cœur en étoit percé, &amp; je précipitai mes pas. <hi rend="italic"> Je vois avec plaiſir </hi> , me diſoit la Fée du Malheur,
                            <hi rend="italic"> l'horreur &amp; la pitié qui vous ont ſaiſi; vous ne
                            pouvez trop déteſter la ſuperſtition; elle eſt aveugle &amp; barbare;
                            mais aimez la Religion qui eſt douce, éclairée, charitable; écoutez les
                            Prêtres de Viſnou, &amp; croyez-les inſpirés par lui toutes les fois
                            qu'ils vous exhorteront à la bienfaiſance &amp; à la douceur; croyez que
                            c'eſt le fanatiſme, l'intérêt ou la vengeance qui les anime, s'ils vous
                            conſeillent la violence &amp; la cruauté </hi> . </p>
                    <p> Les Etats du Roi Mobarec confinent à ceux de la Reine <hi rend="italic">
                            Gulnare </hi> : ce nom en langue du pays ſignifie <hi rend="italic">
                            levres de ſucre </hi> . Je reſpirai en y entrant un air de volupté qui
                        portoit dans l'ame une impreſſion efféminée de plaiſir &amp; de moleſſe. La
                        campagne y reſſembloit a un beau jardin, on y trouvoit partout de l'ombrage
                        &amp; des fleurs, les plaines en étoient émaillées, les arbres en étoient
                        couverts, mais ces fleurs ne portoient point de fruits: une infinité de
                        ruiſſeaux clairs comme le criſtal, couloient ſur un ſable d'or leurs ondes
                        argentées: l'eau en étoit délicieuſe au goût, mais l'yvreſſe en étoit
                        très-dangereuſe; elle changeoit les hommes en pourceaux: j'en vis des
                        troupeaux innombrables. La Fée du Malheur me dit que la <hi rend="italic">
                            Fée Lumineuſe </hi> pouvoit ſeule leur rendre leur premiere forme, mais
                        qu'il n'y en avoit qu'un très-petit nombre, qui, frappés de ſes charmes,
                        euſſent le courage de la ſuivre, &amp; de franchir par un ſentier rude &amp;
                        plein de précipices la montagne eſcarpée, au ſommet de laquelle eſt ſon
                        brillant ſéjour; que la plûpart aimoient mieux reſter pourceaux toute leur
                        vie que de redevenir hommes, &amp; même héros à ce prix. <hi rend="italic">
                            Hatez-vous </hi> , ajouta-t'elle, <hi rend="italic"> de traverſer ce
                            pays où il eſt dangereux de s'arrêter, &amp; ne comptez plus que ſur
                            vous-même </hi> . La Fée du Malheur diſparut à ces mots; mes yeux la
                        cherchoient encore, lorſque je vis s'avancer vers moi une troupe de Nimphes
                        charmantes. Elles me mirent au milieu d'elles; &amp; en formant des danſes
                        autour de moi, elles m'enchaînerent avec des roſes. Je riois de leur
                        badinage, &amp; les laiſſant faire, je croyois pouvoir rompre ſans peine des
                        liens de fleurs, mais je fus bien étonné d'y faire des efforts inutiles.
                        Alors prenant chacune différens bouts de la chaîne, elles me conduiſirent
                        vers un Palais ſuperbe: je traverſai pluſieurs appartemens ornés avec un
                        goût exquis, mais qui n'étoient rien au prix d'un dernier qu'on appelloit le
                        Salon de la volupté: Pluſieurs Caſſolettes y répandoient une odeur
                        délicieuſe; Glaces, Peintures, Sophas, tout ce qui peut ſervir à la volupté,
                        tout ce qui peut l'inſpirer étoit dans ce Salon; mais ce qui attira bientôt
                        tous mes regards, ce fut la Reine Gulnare, couchée ſur un lit de roſes dans
                        un deshabillé de la même couleur, mais plus cendre. L'air de langueur étoit
                        répandu ſur toute ſa perſonne, je crus voir à côté d'elle ſur le même lit la
                        volupté &amp; le deſir: elle tourna ſur moi de grands yeux bleus. Approchez,
                        Mirza, me dit-elle, avec un ſon de voix qui troubla mes ſens, approchez
                        &amp; connoiſſez, du moins, ce que vous voulez fuir: je vous aime; venez
                        apprendre dans mes bras le prix de la vie. C'eſt ſur ce lit de roſes qu'eſt
                        le trône du bonheur, venez le partager avec moi, &amp; conſacrer au plaiſir
                        les courts inſtans qui ſont faits pour lui. Elle accompagna ces mots d'un
                        regard ſi paſſionné, que tout mon ſang s'allumant pour elle, j'allois me
                        précipiter dans ſes bras, lorſqu'un éclat extraordinaire remplit tout un
                        coup le talon; tous les charmes de la Reine en furent ternis; au lieu de la
                        volupté &amp; du deſir, je ne vis plus à côté d'elle que le dégoût: alors je
                        rompis mes liens ſans peine, &amp; je ſortis du Palais: je ſçûs que c'étoit
                        la <hi rend="italic"> Fée Lumineuſe </hi> qui venoit de paſſer, &amp; je vis
                        encore la trace brillante qu'elle avoit laiſſée après elle. Je marchai de ce
                        côté, j'arrivai à Lahor, j'appris qu'on avoit la guerre avec le Candahar,
                        &amp; j'offris mes ſervices à Motaſſem, qui avoit alors le commandement:
                        vous ſçavez, mon Pere, ce qui m'eſt arrivé depuis, &amp; le bonheur que j'ai
                        eu de m'inſtruire ſous vous, &amp; d'être le témoin de vos grandes actions. </p>
                    <p> Mirza ayant ceſſé de parler, Bouſangir après avoir relevé ce qu'il y avoit
                        de trop modeſte dans la fin de ſon récit. <hi rend="italic"> Mon fils </hi>
                        , lui dit-il, <hi rend="italic"> je ne doute pas que votre naiſſance ne ſoit
                            illuſtre, mais quand vous n'auriez d'autre nobleſſe que celle de vos
                            actions, elle eſt ſans doute fort ſupérieure a celle du ſang: un grand
                            homme eſt bien plus rare que ce qu'on appelle un Grand. Celui-ci n'eſt
                            trop ſouvent que le fardeau de l'Etat; l'autre en eſt la reſſource &amp;
                            l'appui. Je me ſuis apperçu que vous aimez ma fille, je lui ordonne de
                            vous regarder déſormais comme un homme qui doit être ſon époux: vous
                            m'avez ſauvé la vie, &amp; vous êtes trop aimable pour que Fatmé ne ſe
                            charge pas avec plaiſir du ſoin de ma reconnoiſſance </hi> . A ces mots
                        une rougeur charmante couvrit les belles joues de Fatmé; Mirza ſe jetta aux
                        pieds de Bouſangir avec un tranſport qui ne lui permettoit pas de parler;
                        Bouſangir le releva, l'embraſſa &amp; ſortit: nous ne rendrons point compte
                        de la converſation qu'eurent enſemble les deux Amans; que ceux qui ont aimé
                        ſe mettent à leur place, ils ſentiront ce que nous ne pourrions
                        qu'imparfaitement exprimer; mais tandis que Mirza &amp; Fatmé ſe livrent au
                        plus doux eſpoir, le ſort jaloux prépare à leur amour une cruelle traverſe.
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Qualité dont le fils du Sultan avoit été doué par une
                            Fée. Propoſition qu'il fait à Mirza. </hi>
                    </p>
                    <p> NOUS avons dit qu'il étoit né un fils a Mahmoud, mais nous n'avons pas dit
                        qu'au moment de ſa naiſſance, une Fée paſſa, &amp; que voulant connoître
                        l'eſprit de cette Cour, elle déclara qu'elle doueroit le jeune Prince de
                        toutes les qualités que la Cour lui ſouhaiteroit: <hi rend="italic"> Qu'il
                            ſoit beau, bien fait &amp; vigoureux </hi> , s'écrierent toutes les
                        femmes! <hi rend="italic"> Qu'il ait le génie de ſon Pere </hi> , dirent
                        ceux qui eſpéroient avoir part un jour au maniment des affaires! <hi rend="italic"> Qu'il ſoit prodigue </hi> , s'écrioient les Courtiſans!
                            <hi rend="italic"> Qu'il ſoit crédule &amp; fanatique </hi> , diſoient
                        dans un coin une cabale de dévots! Aucun homme de la Cour ne s'aviſa de lui
                        ſouhaiter du courage, de l'humanité &amp; de l'eſprit. <hi rend="italic"> Je
                            le doue de beauté &amp; de vigueur </hi> , dit la Fée, <hi rend="italic"> quand au reſte, pour qu'il ſoit tel qu'on le deſire, je n'ai qu'à vous
                            laiſſer le choix des Gouverneurs </hi> : elle dit, &amp; paſſa. </p>
                    <p> Au ſortir des femmes on avoit donné au Prince un Gouverneur; &amp;, comme
                        l'avoit prévû la Fée, on avoit eu grand ſoin que ce fût le plus ſot homme
                        des Indes, d'ailleurs d'une grande maiſon: le Prince avoit fait ſous lui de
                        grands progrès, c'eſtàdire qu'en peu de tems il étoit devenu preſqu'auſſi
                        ſot que ſon Gouverneur: on ne l'entretenoit que de la grandeur de ſa
                        naiſſance &amp; des prérogatives de ſon rang: on ne lui parloit que des
                        reſpects qui lui étoient dûs; chacun fortifioit en lui cette pente trop
                        naturelle qu'ont les Princes à la hauteur &amp; à l'orgueil. Tout ce qui
                        l'environnoit lui diſoit ſans ceſſe ce qu'il étoit, perſonne ne lui diſoit
                        ce qu'il devoit être. Diſoit-il une ſottiſe? Faiſoit-il une impertinence?
                            <hi rend="italic"> Karamat! Karamat! </hi> s'écrioit une foule de
                        corrupteurs qui, chargés de l'inſtruire, ne cherchoient qu'a lui plaire. </p>
                    <p> Lorſque la paix ſe fit avec le Candahar, Noureddin (c'eſt ainſi qu'on
                        nommoit le Prince) avoit environ 17 ans, &amp; c'étoit le plus beau Prince
                        de l'Univers: quant à l'autre don qu'il avoit reçu de la Fee, on ne faiſoit
                        encore que le ſoupçonner: on prétend que ſa bonne Maman auroit bien ſçû
                        qu'en dire, ſi elle n'eût gardé pour elle ſes lumieres: c'étoit une
                        arriere-petite-fille de <hi rend="italic"> Criſtalline la Curieuſe </hi> ,
                        mais de ce côté, toutes les femmes de la Cour étoient ſes parentes: elles le
                        prouverent bien dans cette occaſion, &amp; comme elles étoient
                        connoiſſeuſes, la réputation du Prince fut bientôt faite: il avoit néanmoins
                        tous les jours quelque incrédule à perſuader; on ne vouloit pas croire pour
                        avoir le plaiſir d'être convaincu, &amp; il faut avouer que le Prince ſe
                        prêtoit de la meilleure grace à lever juſqu'aux ſcrupules; on penſe bien que
                        les femmes les trouvoient charmant; &amp; même quoiqu'il fût ſot au point
                        d'en gâter le plus beau viſage, elles ſoutenoient qu'il avoit beaucoup
                        d'eſprit, ſurtout dans le particulier. Il eſt vrai qu'il ne leur laiſſoit
                        guéres le tems de s'appercevoir qu'il en manquât. </p>
                    <p> Comme ſans ceſſe on prévenoit ſes deſirs, il ſurpaſſa bientôt en fatuité
                        tous ceux qu'il paſſoit en naiſſance, &amp; ce n'étoit pas peu dans une Cour
                        où les grands hommes en ce genre étoient tout-à-fait communs. Il fut ſurpris
                        que Fatmé ne montrât ni attention pour ſes charmes, ni curioſité pour ce qui
                        piquoit celle de toutes les autres; ſa vanité bleſſée lui tint lieu d'amour,
                        car il étoit incapable d'aimer; il ne connoiſſoit que ſes deſirs, &amp; dans
                        la femme la plus aimable &amp; la plus ſpirituelle, il ne voyoit que ſon
                        ſexe. Quelle que fût ſa préſomption, l'air de Fatmé lui en impoſoit malgré
                        lui-même; &amp; n'oſant parler, il jetta les yeux ſur Mirza, &amp; lui
                        propoſa d'être auprès de Fatmé l'interprête de ſes ſentimens. </p>
                    <p> On juge aiſément quel dût être l'étonnement &amp; la douleur de Mirza:
                        néanmoins faiſant effort ſur lui-même: <hi rend="italic"> Seigneur </hi> ,
                        dit-il au Prince, <hi rend="italic"> eſpérez-vous que le Sultan votre Pere
                            conſente à un himen.... Qui te parle d'epouſer </hi> , interrompit
                        Noureddin. <hi rend="italic"> Seigneur </hi> , repartit Mirza, <hi rend="italic"> j'aurois cru que la vertu de Fatmé.... Bon ſa vertu </hi>
                        , répliqua le Prince, <hi rend="italic"> la vertu des femmes! On ſçait bien
                            qu'elles en ont, &amp; j'en fais grand cas, mais toutes cell que j'ai
                            aimées, étoient très-vertueuſes, à ce qu'elles m'ont dit, &amp; je n'en
                            ai cependant épouſée aucune. Seigneur, je doute que Fatmé leur
                            reſſemble.... Mon pauvre ami, elle a plus de beauté, voilà toute la
                            différence </hi> . Mirza bleſſé dans ce qu'il aimoit, eut peine à
                        retenir ſon indignation, mais il remercia le Prince de l'emploi qu'il
                        vouloit lui donner, &amp; le pria très-humblement d'en honorer quelqu'autre. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Déclaration du Prince: Les ſuites qu'elle eut. </hi>
                    </p>
                    <p> NOURREDDIN fut vivement bleſſé du refus de Mirza; l'orgueil du Prince &amp;
                        la baſſeſſe des Courtiſans, lui avoient perſuadé que l'honneur de le ſervir,
                        annobliſſoit le ſervice quel qu'il fût. Cependant il donna un bal à toute la
                        Cour: Fatmé ne put ſe diſpenſer d'en faire l'ornement. Noureddin déguiſé en
                        Aſtrologue, dit la bonne aventure à quelques femmes, s'approcha de Fatmé,
                        &amp; lui demanda ſa main: Fatmé feignant de le méconnoître la lui refuſa,
                        en lui diſant du ton le plus ſérieux, qu'elle n'étoit point curieuſe:
                        Noureddin fut embarraſſé; il avoit compté que Fatmé lui donneroit ſa main;
                        cependant après y avoir un peu penſé: <hi rend="italic"> Oh bien </hi> , lui
                        dit-il, avec un tour fin &amp; galant, <hi rend="italic"> vous donnerez
                            votre main, ſi vous voulez, mais vous n'en ſaurez pas moins que
                            Noureddin vous aime. Quel préſent me ferez-vous pour vous avoir annoncé
                            une ſi bonne fortune? Cette bonne fortune, </hi> répondit Fatmé, <hi rend="italic"> ſeroit un très-grand malheur: mais de grace n'abuſez
                            point du nom de Noureddin, pour continuer un diſcours qui m'offenſe,
                            &amp; que ſans doute il trouveroit fort mauvais. Et que diriez-vous donc
                        </hi> , repliqua le Prince, en ôtant ſon maſque, <hi rend="italic"> ſi
                            j'étois moi-même le Prince Noureddin? J'eſpérerois </hi> , repartit
                        Fatmé, en feignant un grand étonnement, mais avec un air aſſez fier, <hi rend="italic"> j'eſpérerois qu'en l'aſſurant de tout le reſpect que je
                            dois à ſon rang, il trouveroit bon que je le fiſſe ſouvenir de celui
                            que, tout grand Prince qu'il eſt, il doit lui-même à mon ſexe. </hi> Le
                        Prince voulut pourſuivre, mais Fatmé lui oppoſa toujours une fierté ſi
                        froide &amp; ſi reſpectueuſe qu'il la quitta très-mécontent: il réſolut
                        néanmoins de réduire à quelque prix que ce fût cet-te petite précieuſe, qui,
                        lui diſoit-on, jouoit le Roman, &amp; s'en dédommageoit en particulier avec
                        Mirza. Comme le pouvoir &amp; l'impunité ſimplifient fort les moyens, le
                        Prince n'eut pas beſoin de rêver beaucoup pour imaginer de faire enlever
                        Fatmé, &amp; aſſaſſiner Mirza; mais Bouſangir qui étoit aimé, fut averti de
                        ce projet, &amp; le fit échouer en ſe retirant avec ſa fille &amp; Mirza
                        dans ſon gouvernement de Caboul, où il n'eut pas été ſûr de lui faire un
                        outrage. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IX. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Enchanteur du Volcan Maiſon de la Vieille: Devoir a
                            faire: Promeſſe de l'Enchanteur à Noureddin. </hi>
                    </p>
                    <p> NOUREDDIN voyant ſon coup manqué, prit le parti de recourir à un Enchanteur
                        qui avoit la réputation d'opérer de grands prodiges. Le Lecteur ſe ſouvient
                        du Roi Keſra, ſurnommé le Tyran, dont Mirza a fait mention dans le récit de
                        ſes voyages. L'Enchanteur étoit fils de ce Roi. Une Fée étoit ſa mere; on
                        l'appelloit l'Enchanteur du Volcan, parce qu'il faiſoit ſa demeure ſur la
                        cime affreuſe d'une montagne près de la bouche d'un volcan. Cette bouche
                        énorme vomiſſoit en mugiſſant des torrens de ſouffre &amp; de bitume
                        enflâmés, qui ſe précipitant avec un bruit horrible, ſillonnoient de jaune
                        le ſommet neigeux <ref target="#N05"/> de la montagne, &amp; portoit au loin
                        la terreur &amp; la déſolation. Avant que d'arriver à cette montagne, il
                        falloit traverſer un deſert; on trouvoit au ſortir la maiſon d'une vieille
                        Fée; c'étoit la mere de l'Enchanteur. Si on lui plaiſoit, on en recevoit un
                        anneau qui rendoit l'accès de la montagne facile, ſuſpendoit la fureur du
                        volcan, &amp; faiſoit trouver grace devant l'Enchanteur. Noureddin ſe mit en
                        chemin, traverſa le deſert, &amp; laiſſant ſa ſuite a la porte, entra chez
                        la Vieille. </p>
                    <p> Il trouva la Fée dans un ſalon filant ſur une eſtrade. C'étoit une petite
                        femme courbée ſous le poids d'une boſſe énorme, dont elle paroiſſoit en
                        poſſenſion depuis plus d'un ſiécle. D'entre ſes épaules ſortoit une tête
                        chauve applatie par les côtés; nous ne la peindrons pas plus en détail, nous
                        nous contenterons de dire qu'elle joignoit à tous ces charmes une
                        phiſionomie de bonne amitié, &amp; je ne ſais quoi de vif encore dans les
                        yeux qui ſembloit demance qu'on n'étoit pas tenté de lui accorder. </p>
                    <p> A la vue de Noureddin, elle parut toute réjouie, elle battit des mains;
                        quatre eſclaves parurent, prirent le Prince, le porterent dans l'appartement
                        des bains, le baignerent, le froterent, le parfumerent &amp; le ramenerent
                        dans le ſalon. Alors on mit devant lui une table couverte de mets exquis.
                        Noureddin, qui avoit plus de faim que d'amour, mangea de toutes ſes forces
                        ſans dire un ſeul mot, &amp; la Fée qui ſe réjouiſſoit du bon appétit du
                        Prince, gardoit auſſi le ſilence de peur de l'interrompre, mais elle ne
                        détournoit point de lui ſes petits yeux brillans, elle ſe frotoit les mains
                        de joye, &amp; s'agitant ſur ſon ſiége, ne pouvoit tenir ſa boſſe en place.
                        Sur la fin du repas elle préſenta une groſſe truffe au Prince, &amp; le pria
                        de la manger pour l'amour d'elle; on deſſervit enfin. Alors la Vieille
                        rompant le ſilence: <hi rend="italic"> Prince </hi> , dit-elle, <hi rend="italic"> je ſçais ce qui vous amene; l'amour vous fait recourir à
                            l'art de Charmant.... Qui eſt ce Charmant </hi> , interrompit le Prince?
                            <hi rend="italic"> Eh qui ſeroit-ce </hi> , reprit la Vieille, <hi rend="italic"> que mon fils l'Enchanteur du Volcan? Je ne ſcavois pas
                            qu'il eût ce nom </hi> , dit Noureddin, <hi rend="italic"> mais je ſcais
                            qu'il faut un anneau .... Oui-da, mon beau Prince </hi> , interrompant
                        la Vieille, en paſſant la main ſous le menton de Noureddin, <hi rend="italic"> vous aurez l'anneau, il eſt tout prêt, MAIS FAITES VOTRE
                            DEVOIR. Ma bonne mere </hi> , repartit Noureddin, <hi rend="italic"> je
                            ne vous entends pas: A votre âge </hi> , répliqua la Vieille, <hi rend="italic"> on doit avoir plus de pénétration, mais les hommes de ce
                            ſiécle en ont peu, j'ai vu un tems qu'ils me devinoient, tout dégénere;
                            ne laiſſez pas cependant de FAIRE VOTRE DEVOIR: Mais </hi> , dit le
                        Prince, qui comprit alors ce dont il s'agiſſoit, <hi rend="italic"> vous
                            êtes bien vieille .... Et vous bien jeune </hi> , répondit-elle, <hi rend="italic"> pour être ſi peu galant: croyez-vous que ce n'eſt que
                            pour le plaiſir de régaler les paſſans &amp; de leur faire manger mes
                            truffes que je me ſuis placée au ſortir d'un deſert? Tout le monde
                            connoît la maiſon de la Vieille, on ſçait qu'avec ſon anneau on eſt bien
                            recu de Charmant, mais qu'il faut FAIRE SON DEVOIR, allons faites le
                            vôtre </hi> . Il fallut en paſſer par-là; Noureddin fit ſon devoir,
                        &amp; bien lui prit d'avoir été doué comme il l'étoit. </p>
                    <p> Muni de l'anneau qu'il avoit ſi bien gagné, il parvint ſans obſtacle au haut
                        de la montagne. Il y trouva un vilain Negre prêt à s'élancer dans les airs,
                        ſur un gros crapaut noir, qui avoit des ailes. C'etoit le bel Adonis auquel
                        ſa mere avoit donné le nom de <hi rend="italic"> Charmant </hi> : le Prince
                        qui ne le voyoit point avec les yeux d'une mere, avoit trop peu d'eſprit
                        pour ſe douter que ce pût être là <hi rend="italic"> Charmant </hi> ; mais
                        le Negre s'avançant vers lui &amp; prenant l'anneau avec un ſourire hideux:
                            <hi rend="italic"> Je ſuis bon fils </hi> , lui dit-il, <hi rend="italic"> ma belle Maman a été contente de toi, &amp; je te
                            ſervirai; retourne en ton palais, je vais faire un tour dans mon Harem
                            de la Chine, car je tiens de ma belle Maman, je ſuis tendre, &amp; j'ai
                            un Harem dans les différentes parties du monde, ou je ſuis adoré des
                            plus belles femmes; mais ſçais-tu pourquoi elles m'aiment ſi fort? Ma
                            ſoi non </hi> , diſoit le Prince en lui-même: <hi rend="italic"> Tu
                            crois </hi> , continua l'affreux Charmant, <hi rend="italic"> que c'eſt
                            parce que je ſuis aimable; bagatelle, mon ami; je les roue de coups,
                            voila pourquoi elles m'adorent: rien n'eſt ſi bon pour être aimé des
                            femmes, mais il faut que le dédommagement ſoit au bout. Adieu: repaſſe
                            par la maiſon de ma belle Maman, fais ton devoir, &amp; tu me reverras
                            bientôt </hi> : à ces mots, fendant l'air avec une vîteſſe extrême, il
                        diſparut aux yeux du Prince. </p>
                    <p> Noureddin deſcendit la montagne, repaſſa par la maiſon de la Vieille, en fut
                        reçu mieux qu'il n'eût déſiré, fit encore ſon devoir, rejoignit ſa ſuite
                        &amp; retourna dans ſon Palais. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE X. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Apparition de la Fée du Malheur à Mirza. Elle lui
                            découvre le Sang dont il eſt né; Parti qu'il prend en conſéquence. Songe
                            de Fatmé. </hi>
                    </p>
                    <p> Tandis que Noureddin avoit fait ce voyage, il s'étoit paſſé à Caboul des
                        choſes importantes: la Fée du Malheur avoit apparu à Mirza &amp; lui avoit
                        tenu ce diſcours: <hi rend="italic"> Mirza, vous étes fils d'Ogoulkan, dont
                            l'uſurpateur Mahmoud occupe aujourd'hui le Trône; je vous ai caché
                            juſqu'ici votre naiſſance afin de vous en rendre digne: j'ai voulu que
                            vous fuſſiez homme avant de ſcavoir que vous étiez Prince; mais en
                            connoiſſant l'auteur de vos jours, apprenez en peu de mots ſon hiſtoire,
                            &amp; qu'elle vous ſerve de leçon. </hi>
                    </p>
                    <p> J'avois été l'amie d'Ogoulkan, il m'étoit redevable de pluſieurs grandes
                        qualités; mais tranquille ſur le Trône, après de trop courtes traverſes, le
                        Génie de l'Orgueil &amp; la Fée de la Moleſſe me firent bientôt oublier, il
                        ne prit plus conſeil que d'eux, ils ont été la cauſe de ſa perte: les
                        plaiſirs le dégouterent des affaires, le timon de l'Etat lui parut trop
                        peſant, il le mit entre les mains de Zenghi ſon premier Eunuque. Il faut
                        rendre juſtice à Zenghi; grand homme d'Etat &amp; grand Capitaine, il avoit
                        rendu des ſervices ſignalés à Ogoulkan, &amp; il eut continué de lui en
                        rendre de fidéles, ſi votre Pere ne lui eût fait le plus cruel des outrages.
                        Zenghi, quoiqu'Eunuque, étoit marié à une très-belle femme; il l'aimoit
                        paſſionément &amp; en étoit jaloux à la fureur, jaloux comme d'un bien dont
                        la jouiſſance ne diminuoit point le prix, à qui au contraire les déſirs de
                        Zenghi toujours irrités &amp; jamais ſatisfaits, prêtoient ſans ceſſe de
                        nouveaux charmes, &amp; qu'il craignoit d'autant plus de perdre, qu'il ſe
                        ſentoit moins digne de le poſſéder. </p>
                    <p> Ogoulkan entendit vanter la beauté de Zulime (c'étoit le nom de la femme de
                        Zenghi) il voulut la voir, elle lui plût: cette femme à qui Zenghi n'avoit
                        fait connoître que le déſeſpoir de l'amour, curieuse d'en connoître les
                        tranſports, n'oppoſa point de réſiſtance aux déſirs de ſon maître, &amp;
                        Ogoulkan la fit paſſer dans ſon Harem, ſans conſidérer ni ce qu'il devoit à
                        ſon Miniſtre, ni ce qu'il avoit à craindre de ſon reſſentiment. Zenghi
                        outragé diſſimula, forma un parti, ſe mit a la tête, força le Palais
                        d'Ogoulkan, poignarda votre pere &amp; Zulime dans les bras l'un de l'autre,
                        &amp; élevant ſur le Trône un illuſtre Imbécille, donna le nom de Roi à
                        Mahmoud, &amp; fut en effet Roi lui-même: tous les Princes de votre Maiſon
                        furent égorgés, &amp; vous l'auriez été vous-même, ſi vous enlevant dans le
                        berceau, je ne vous euſſe tranſporté dans mon Iſle: j'y ai donné tous mes
                        ſoins à votre éducation; il eſt tems de faire voir que vous en avez profité:
                        Bouſangir vous aime, il eſt conſidéré des troupes, faites-lui connoître
                        votre naiſſance: une roſe bien marquée que vous avez ſur le bras droit,
                        &amp; que tout le Royaume ſçait que vous avez apporté en naiſſant, ne lui
                        permettra pas de vous méconnoître: joignez-y ce billet de ma main. Adieu,
                        Prince, point de remercîment pour le paſſé; &amp; quant à l'avenir, ne
                        comptez plus que ſur votre courage, j'ai fait ce qui dépendoit de moi &amp;
                        je vous abandonne a vous-même. Mirza plein d'une vive reconnoiſſance, ſe
                        précipitoit aua cus de la Fée, lorſqu'elle diſparut: ſon premier mouvement
                        avoit été pour elle, le ſecond fut pour Fatmé. Il courut d'abord la
                        chercher: avec quelle joye il lui n part de ce qu'il venoit d'apprendre! Non
                        qu'un Trône tut capable de l'éblouir, il ne ſentoit que le plaiſir d'y
                        élever Fatmé. Cette nouvelle n'ajouta rien aux ſentimens qu'elle avoit pour
                        lui. <hi rend="italic"> Votre cœur </hi> , dit-elle a Mirza, <hi rend="italic"> voilà mon Trône; avec vous dans un deſert je ſerois la
                            Reine du monde, mais vos vertus ſont faites pour un plus grand théâtre;
                            ce n'eſt pas pour le bonheur de la ſeule Fatmé que vous devez vivre,
                            &amp; je voudrois, pour le bien des hommes, que l'Univers fut votre
                            Empire </hi> . </p>
                    <p> Mirza fut enſuite trouver Bouſangir: il lui fit voir la roſe qu'il avoit au
                        bras droit, &amp; lui préſenta le billet de la Fée: Bouſangir voulut ſe
                        jetter à ſes pieds; Mirza le prévint &amp; l'embraſſa en le priant de
                        vouloir bien être toujours ſon pere. En peu de tems Bouſangir eut formé un
                        parti: pluſieurs Chefs conſidérables y entrerent avec les troupes qu'ils
                        commandoient: Caboul fut le lieu du rendez-vous. Quand elles furent
                        aſſemblées, on leur découvrit la naiſſance de Mirza; elles furent charmées
                        de trouver leur véritable maître dans un Héros dont l'humanité égaloit la
                        valeur, &amp; ce fut avec les marques de la plus grande joye qu'elles le
                        proclamerent Sultan. </p>
                    <p> Bouſangir jugeant qu'il falloit profiter de cette ardeur, publia un
                        manifeſte, après quoi Mirza &amp; lui ſe diſpoſerent à marcher droit a la
                        Capitale. </p>
                    <p> La veille du départ, Mirza cherchant Fatmé pour lui faire ſes adieux,
                        deſcendit dans le jardin, &amp; ſe rendit par un berceau de myrthe, a un
                        cabinet de jaſmin &amp; de chevrefeuille où on lui dit qu'elle étoit entrée.
                        Le premier objet qui l'y frappa, ce fut Fatmé dormant ſur un lit de gaſon:
                        ſa tête étoit appuyée ſur une de ſes mains, l'autre étoit mollement étendue
                        ſur ſa cuiſſe: ſa robe négligemment retrouſſée laiſſoit voir le plus joli
                        pied du monde: pluſieurs boucles de cheveux, d'un noir luſtré, tomboient ſur
                        ſon ſein à demi-découvert, dont elles relevoient la blancheur. Ses beaux
                        yeux étoient fermés, mais ſes joues étoient animées du plus vif incarnat,
                        &amp; quelques larmes qu'on y voyoit, reſſembloient à des goutes de roſée
                        ſur des reuilles de roſes. Qu'elle parut belle à Mirza! Oue ſes yeux
                        s'attacherent amoureuſement ſur elle! Avec quelle ardeur .... s'il eût oſé;
                        mais quand on aime à l'excès, on craint a l'excès d'offenſer ce qu'on aime:
                        cependant, emporté par ſon tranſport, il alloit coller ſes levres ſur celles
                        de Fatmé, lorſqu'il s'appercut que de nouvelles larmes perçoient en
                        abondance à travers ſes longues paupieres, que la vivacité de ſes couleurs,
                        &amp; le mouvement précipité de ſon ſein, marquoient une agitation cruelle:
                        en ce moment Fatmé s'éveilla en faiſant un grand cri, &amp; ega dant Mirza
                        avec un air tout troublé, elle ſe frotoit les yeux comme pour s'aſſurer ſi
                        ſon rêve ne duroit pas encore. <hi rend="italic"> Ah Mirza </hi> , dit-elle
                        enfin, <hi rend="italic"> quel ſonge je viens de faire! Puiſſe Viſnou
                            détourner ce préſage! Hélas! Je ſongeois qu'après une longue ſéparation
                            vous m'étiez rendu, mais qu'un barbare vous préſentoit un poignard pour
                            m'égorger, que ſur votre refus il nous avoit livré tous deux dun monſtre
                            étique, dont le ſeul regard étoit dévorant: l'horreur qu'il m'a faite en
                            s'approchant m'a reveillé. Puiſſe encore un coup ce préſage être vain!
                            Mais depuis quelque tems je fais les ſonges les plus affreux, de noirs
                            preſſentimens s'emparent de mot, &amp; je ne vous vois partir qu'avec la
                            plus vive douleur: Belle Fatmé </hi> , lui dit Mirza, <hi rend="italic">
                            vous craignez parce que vous aimez; voilà ce qui produit les ſonges
                            fâcheux qui vous allarment; eh quel plus heureux augure pour moi que
                            d'être aimé de vous? </hi> Il lui dit encore beaucoup de choſes pour
                        diſſiper l'impreſſion du rêve qu'elle avoit fait, mais il ne put entierement
                        l'effacer, &amp; il laiſſa Fatmé dans une triſteſſe dont il ne pût
                        s'empêcher d'éprouver lui-même une partie. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Mirza &amp; Bouſangir marchent vers la Capitale:
                            L'Enchanteur du Volcan vient trouver Noureddin: Bataille. </hi>
                    </p>
                    <p> LE lendemain Mirza &amp; Bouſangir ſe mirent à la tête de leurs troupes. La
                        nouvelle de leur marche arrivoit à Lahor, lorſque Noureddin y rentroit,
                        plein des eſpérances que lui avoit données l'Enchanteur du Volcan. La
                        conſternation fut extrême: on avoit bien une armée à oppoſer aux Rebelles;
                        (c'eſt ainſi qu'on nommoit Mirza &amp; Bouſangir) mais on n'avoit point de
                        Général: tous ces Merveilleux de la Cour, qui, dans un ſouper, ſavoient ſi
                        bien tourner en ridicule les gens de mérite, n'entendoient rien à les
                        combattre, bien moins encore à les vaincre: on tira de l'obſcurité
                        l'Officier qui paſſoit pour le plus capable, (car dans les périls preſſans
                        la faveur ſe tait) &amp; on le nomma Général ſous les ordres de Noureddin.
                        Les deux armées furent bientôt en préſence. Mirza voulant épargner le ſang,
                        fit propoſer à Noureddin de vuider leur différend par un combat particulier;
                        Noureddin qui n'aimoit point à ſe battre, mit la hauteur à la place du
                        courage, &amp; répondit qu'il ne le commettoit point contre un avanturier:
                        cependant par le conſeil de l'Enchanteur, qui vint ſe rendre auprès de lui,
                        il corrompit à force d'argent un des principaux Chefs de l'armée de Mirza.
                        La bataille ſe donna peu de tems après: Mirza étoit ſur le point de la
                        gagner, lorſque le Chef qui le trahiſſoit, attaqua les troupes qu'il devoit
                        ſoutenir; elles furent ébranlées, &amp; au même moment l'Enchanteur de ſa
                        baguette noire frappa trois fois la terre: auſſitôt il en ſortit une ſombre
                        &amp; épaiſſe vapeur, du milieu de laquelle les Soldats de Mirza virent
                        s'élever un Spectre épouvantable: ſur ſon front étoit écrit <hi rend="italic"> la Terreur </hi> ; il croiſſoit d'inſtant en inſtant,
                        &amp; bientôt paroiſſant a leurs yeux comme une tour, les bataillons entiers
                        tournerent le dos en ſe précipitant les uns ſur les autres: Bouſangir &amp;
                        Mirza firent de vains efforts pour arrêter leur fuite, le premier tomba
                        percé de coups aux pieds de Mirza; celui-ci alloit ſe jetter en déſeſpéré au
                        milieu des bataillons ennemis, mais une main inviſible détourna ſon cheval,
                        qui l'emporta malgré lui hors de la mêlée. </p>
                    <p> Noureddin fit paſſer au fil de l'épée tous les priſonniers; il vola enſuite
                        vers Caboul, où le déſir d'avoir Fatmé en ſa puiſſance l'attiroit: il ne l'y
                        trouva plus, &amp; il eut cru avoir perdu le plus doux fruit de ſa victoire,
                        ſi l'Enchanteur ne lui eût promis ſon aſſiſtance: <hi rend="italic"> Une Fée
                        </hi> , lui dit-il, <hi rend="italic"> protege Fatmé, &amp; je ne puis rien
                            ſur elle, ſi je n'ai quelque choſe qui ait ſervi à la vêtir, &amp; ſi ce
                            n'eſt elle-même qui me le donne de ſon plein gré, mais tous mes
                            preſtiges ſeront vains ou je ſcaurai l'y engager </hi> : il dit &amp;
                        diſparut. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ce qu'étoit devenue Fatmé. </hi>
                    </p>
                    <p> FATMÉ ſur les nouvelles de la perte de la bataille &amp; de l'arrivée de
                        Noureddin à Caboul, s'étoit hâtée d'en ſortir: elle avoit fui toute ſeule,
                        &amp; étoit entrée dans une grande forêt. Elle y marcha long-tems agitée de
                        mille craintes, &amp; ſans ſavoir quelle route tenir; enfin accablée de
                        laſſitude, elle ſe laiſſa tomber au pied d'un Ciprés. Alors elle ſe
                        repréſenta vivement toute l'horreur de ſa ſituation: ſeule dans une forêt
                        qu'alloit-elle devenir? Elle craignoit la rencontre des bêtes féroces; celle
                        des hommes lui paroiſſoit plus a craindre encore; déja la nuit commençoit à
                        noircir la ſombre épaiſſeur des bois; une vague impreſſion de terreur acheva
                        de troubler ſon imagination; elle ſe livroit aux idées les plus funeſtes,
                        lorſqu'un Monſtre a forme humaine ſe préſenta devant elle: des ſerpens
                        ceignoient ſa tête, &amp; ombrageoient ſon viſage; ſes yeux creux &amp;
                        ſombres ſembloient bleſſés du foible jour qui luiſoit encore; ſes noirs
                        ſourcils, horriblement froncés, annonçoient une fureur morne; ſes joues
                        pâles &amp; tremblantes étoient couvertes de taches noires &amp; livides;
                        tous ſes traits étoient bouleverſés, tous ſes mouvemens convulſifs. Fatmé
                        détourna de lui la vue avec horreur; mais de quelque côté qu'elle tournat
                        les yeux, elle voyoit toujours le Monſtre portant ſur elle un regard ſombre
                        &amp; fixe. <hi rend="italic"> Pourquoi cherches-tu à m'éviter </hi> , lui
                        dit-il d'une voix rauque &amp; entrecoupée, <hi rend="italic"> tes malheurs
                            ſont ſans reſſource, &amp; je viens les finir </hi> : en diſant ces mots
                        il ſoufla ſur elle: dans ce moment la vie fut odieuſe à Fatmé; elle eut
                        horreur de ſon exiſtence, &amp; le Monſtre lui parut moins affreux: <hi rend="italic"> donne-moi ta ceinture </hi> , continua-t-il, <hi rend="italic"> j'en vais faire l'inſtrument heureux de ta délivrance, un
                            moment de courage te garantira d'un ſiécle de malheur </hi> . Déja Fatmé
                        détachoit ſa ceinture: le Monſtre, qui n'étoit autre que l'Enchanteur, ſous
                        la forme du déſepoir, avançoit la main pour s'en ſaiſir. Fatmé alloit tomber
                        en ſon pouvoir, lorſqu'elle vit paroître un enfant d'une beauté éclatante.
                        Sa phiſionomie reſſembloit à celle de Mirza. Le Monſtre s'enfuit a ſa vué:
                            <hi rend="italic"> Belle Fatmé </hi> , lui dit l'enfant aîlé, <hi rend="italic"> quelle fureur s'empare de vous? Voulez-vous renoncer au
                            bonheur que je vous prépare? Avez-vous oublié que Mirza vous adore? Il
                            n'a point péri; vos malheurs finiront; vous le reverrez, &amp; un jour
                            unis enſemble, vous jouirez d'un ſort digne d'envie </hi> . En diſant
                        ces mots il ſecoua un flambeau quil tenoit de la main droite, &amp; mit de
                        l'autre un anneau a un doigt de Fatmé, en l'avertiſſant que cet anneau la
                        rendroit inviſible, &amp; la garantiroit de tout enchantement. Nous verrons
                        dans la ſuite l'uſage qu'en fit Fatmé; il faut retourner à Mirza, que ſon
                        cheval emporte malgré lui. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ce que devint Mirza. </hi>
                    </p>
                    <p> APRÈS avoir long-tems couru, Mirza alloit entrer dans une gorge de montagne,
                        lorſque ſon cheval manqua ſous lui: à peine il s'étoit dégagé des étriers,
                        qu'il vit un cavalier ennemi qui n'avoit ceſſé de le ſuivre, attiré par
                        l'appas d'une priſe ſi conſidérable. Le cavalier fondit ſur lui le ſabre
                        haut, en lui criant de ſe rendre; Mirza ſe met en défenſe, &amp; évitant le
                        choc du cheval par un mouvement de côté, hauſſa le bras, &amp; plongea ſon
                        épée dans le flanc du cavalier, qui, après avoir chancelé quelques momens
                        ſur la ſelle, tomba ſans vie aux pieds du Prince. Mirza quittant alors ſon
                        habit &amp; ſes armes, qui étoient ſanglantes &amp; briſées, ſe couvrit de
                        l'habit du ſoldat, &amp; ſuivit le pied de la montagne: il marcha long-tems
                        entre des précipices &amp; une longue chaine de rochers, dont les maſſes
                        énormes jettées au hazard, &amp; en quelques endroits entaſſées les unes ſur
                        les autres, ſembloient menacer le ciel d'une nouvelle eſcalade; enfin il
                        s'arrêta dans un petit vallon que formoit un enfoncement entre ces rochers:
                        l'eau d'une ſource qui en ſortoit le déſaltéra; il ſe nourrit des fruits
                        d'un battier ſauvage, &amp; s'aſſit au pied. C'eſt alors que rendu a
                        lui-même (car dans le tumulte de l'action, l'ame diſtraite par mille objets,
                        n'a que des mouvemens rapides, &amp; pour ſentir trop de choſes, n'en ſent
                        aucune bien diſtinctement) alors que rendu à lui-même il ne put ſe
                        repréſenter ſans horreur ce champ de bataille, qu'il laiſſoit couvert de
                        tant de braves gens morts pour ſa querelle. La perte de Bouſangir lui
                        déchiroit le cœur. Il paſſa la nuit dans ce vallon, couché ſur un lit de
                        douleur, ſe roulant par terre, &amp; croyant voir ſans ceſſe l'ombre pâle
                        &amp; ſanglante de ſon ami. <hi rend="italic"> Pardonnes, chere Ombre </hi>
                        , diſoit-il en fondant en larmes, <hi rend="italic"> pardonnes Bouſangir, ſi
                            je vis encore, c'eſt pour te venger </hi> . A ſa douleur ſe joignoit une
                        vive inquiétude ſur le ſort de Fatmé. Il erra deux jours dans ces montagnes,
                        les faiſant retentir de ſes plaintes, &amp; ne ſe nourriſſant que de fruits
                        ſauvages.Au commencement du troiſiéme il ſe trouva vis-à-vis d'un palais
                        brillant. Le Prince approcha, &amp; lût ſur le frontiſpice en gros caractére
                        ce diamant: <hi rend="italic"> Palais de l'Eſpérance. </hi> Il avoit été
                        bâti par la Fée de l'Imagination; on y étoit introduit par le Génie du
                        Déſir: on y attendoit tous les jours l'Amour &amp; la Fidélité pour les
                        marier enſemble: le Prince, après avoir traverſé pluſieurs cours, entra par
                        un veſtibule de marbre verd, dans un ſalon tout couvert de glaces de diamant
                        encadrées dans des bordures d'émeraude: il y avoit au milieu un trône de
                        même matiére, sur lequel une jeune Fée étoit aſſiſe. Au lieu d'une baguette
                        elle tenoit dans ſa main une ancre d'or: ſa phiſionomie étoit ouverte &amp;
                        prévenante; rien n'étoit ſi engageant que ſon air; rien de ſi flatteur que
                        ſon ſouris: ſes yeux vifs &amp; perçans n'étoient arrêtés par aucun
                        obſtacle: la magie de ſon regard, dont elle ignoroit le pouvoir, rapprochoit
                        d'elle les objets éloignés, &amp; les revêtoit des formes &amp; des couleurs
                        les plus agréables: à ſa préſence les ſoucis &amp; les chagrins
                        diſparoiſſoient comme les oiſeaux de la nuit au lever du ſoleil: ſon trône
                        étoit entouré d'une foule d'enfans d'une beauté céleſte; ils avoient des
                        aîles blanches dorées aux extrêmités, &amp; portoient dans leurs mains des
                        phioles de diamant, pleines d'une liqueur ſouveraine pour tous les maux. Un
                        d'eux verſa de cette liqueur au Prince dans une coupe faite d'un ſeul rubis:
                        tout le ſalon en fût embaumé: le Prince but: auſſi-tôt la Fée lui dit de
                        jetter les yeux ſur la glace la plus prochaine. Il y porta ſes regards,
                        &amp; vit tres-diſtinctement, quoique dans un lointain, le trône de Lahor.
                        Fatmé étoit aſſiſe avec lui, &amp; tous deux recevoient l'hommage des Grands
                        &amp; du peuple. En ce moment tout diſparut, le ſalon, le trône &amp; la
                        Fée: le Prince ſe trouva au pied d'un arbre, &amp; crut s'éveiller d'un
                        ſonge; il ſe ſentit néanmoins fortifié. Plein de courage &amp; de confiance,
                        il ſe remit en marche; &amp; après bien des avantures &amp; des périls, il
                        ſe retrouva à l'Iſle des Amis, chez la Fée du malheur. </p>
                    <trailer>
                        <hi rend="italic"> Fin de la premiére Partie. </hi>
                    </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> MIRZA ET FATMÉ, CONTE INDIEN. </head>
                    <head> SECONDE PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Embarquement de Mirza. </hi>
                    </p>
                    <p> MIRZA fut très-bien reçu de la Fée du Malheur, qui le combla de joie en lui
                        preſentant Bouſangir. Un de ſes eſclaves l'avoit enlevé la nuit du champ de
                        bataille; ſes bleſſures ne s'étoient pas trouvées mortelles, &amp; dès
                        qu'elles avoient été guéries, il s'étoit rendu dans l'Iſle-des-Amis, ou il
                        eſperoit trouver le Prince, ou du moins avoir de ſes nouvelles. Après que
                        Mirza l'eût tenu long-tems étroitément embraſſé, il chercha des yeux Fatmé;
                        mais il apprit avec une grande douleur que Bouſangir n'étoit pas inſtruit de
                        ſon ſort; qu'il avoit fait de vaines perquiſitions, &amp; que tout ce qu'il
                        ſavoit, c'eſt qu'elle n'étoit pas au pouvoir de Noureddin. <hi rend="italic"> Mon fils </hi> , lui dit la Fée, <hi rend="italic"> vous la
                            retrouverez, mais je ne puis vous dire ſi ce ſera pour ſon bonheur &amp;
                            pour le vôtre. Quant à-préſent ce n'eſt point l'amour qui doit vous
                            occuper, il ne faut ſonger qu'à réparer votre défaite: c'eſt à votre
                            courage que vous devez recourir: le déſeſpoir eſt le parti des lâches:
                            on trouve des reſſources, quand on ſait les chercher &amp; ſouffrir: je
                            ne puis vous aider que par mes conſeils; &amp; ſi vous m'en croyez vous
                            oſerez vous rendre ſecretement à Lahor; vous y verrez vos partiſans, qui
                            ſont en grand nombre; &amp; tandis que votre préſence échauffera leur
                            zele, je ferai paſſer Bouſangir à la Cour de Candahar, dont il
                            ſollicitera les ſecours: allez, mon fils, le vaiſſeau eſt tout prêt,
                            partez </hi> . Ce ne fut pas ſans douleur que le Prince &amp; Bouſangir
                        ſe ſéparerent, au moment qui venoit de les rejoindre. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Iſle de l'Opinion: Lunettes: Mont de Vérité. </hi>
                    </p>
                    <p> LE vaiſſeau qui portoit le Prince, ayant beſoin de faire aiguade, fut obligé
                        de relâcher à l'Iſle de l'Opinion, qui ſe trouvoit ſur la route. Mirza y
                        deſcendit: l'air de cette Iſle étoit nébuleux: au milieu d'une grande plaine
                        s'élevoit un palais immenſe; il avoit quatre faces différentes, tournées
                        vers les quatre parties du monde: quatre larges avenues, remplies d'une
                        foule d'hommes de toute eſpéce, aboutiſſoient à autant de portiques, qui
                        tout vaſtes qu'ils étoient, ne pouvoient recevoir tous ceux qui
                        s'empreſſoient d'entrer, en ſe portant les uns ſur les autres. Ce palais
                        étoit le ſéjour d'une Fée qui diſtribuoit des lunettes: ſon nom étoit <hi rend="italic"> la Reine du monde </hi> ; elle étoit ſur un trône ſoutenu
                        par quatre moutons d'or, emblême de tous les peuples qui lui rendoient
                        hommage: on la voyoit différente, ſuivant les lunettes qu'on en recevoit:
                        elle en avoit un prodigieux magazin: ces lunettes n'étoient pas les mêmes,
                        mais toutes avoient cette propriété, que lorſqu'on les avoit miſes ſur ſon
                        nez, on croyoit n'en point avoir, &amp; ne ſe ſervir que de ſes yeux: on ne
                        voyoit pas non plus celles qui étoient ſur le nez de ſon voiſin, quand elles
                        étoient de même eſpéce que celles qu'on avoit ſoi-même: ſi elles étoient
                        différentes, on les voyoit, &amp; les nez à lunette d'une eſpéce, ſe
                        mocquoient des nez à lunettes d'une autre eſpéce: cela formoit des claſſes
                        ſéparées, qui toutes alloient par troupes comme des moutons, &amp; faiſoient
                        chacune dans le palais un écho différent. Autour du faîte regnoit une
                        galerie, du haut de laquelle le ſpectacle de l'Univers s'offroit a chacun
                        à-travers ſes lunettes: le Prince en prit une paire, les mit ſur ſon nez,
                        crut n'en point avoir, monta ſur la galerie, &amp; regarda. </p>
                    <p> Il vit la foule des mortels comme une troupe de nains, au-deſſus deſquels
                        s'élevoient quelques géans, qui lui parurent revêtus d'un éclat
                        extraordinaire. Les plus grands de tous, a la tête de puiſſantes armées,
                        ravageoient la terre que les cent bouches de la Renommée faiſoient retentir
                        du bruit de leurs exploits: ici ſur des monceaux de ruines fumantes ils
                        élevoient des trônes; là ils en diſperſoient les débris dans des fleuves de
                        ſang. Des géans, d'une ſtature moins haute, tenoient dans leurs mains de
                        grandes balances d'or: ils y péſoient les intérêts des peuples; mais c'étoit
                        au poids de leur intérêt perſonnel, qui emportoit toujours la balance;
                        d'autres ourdiſſoient de vaſtes trames, où des nations entiéres ſe
                        trouvoient enveloppées: les uns &amp; les autres écraſoient à leur gré la
                        tête des nains, qui les adoroient le front proſterné contre terre. Le Prince
                        qui avoit les lunettes de la Fée ſur le nez, approuva le culte qu'on leur
                        rendoit: il deſcendit de la galerie, ébloui de l'éclat des trônes, &amp;
                        prenant pour des Dieux ces Géans deſtructeurs, dont l'univers étoit la
                        victime. </p>
                    <p> Au ſortir du Palais de la Fée, il apperçut un Mont fort élevé, ſitué ſur un
                        bloc. Il demanda ce que c'étoit que ce Mont qui dominoit au-deſſus des
                        nuages: on lui répondit qu'il y avoit une eſpéce de fous qu'on appelloit <hi rend="italic"> Philoſophes </hi> , qui ſe donnoient beaucoup de peine
                        pour arriver au ſommet de ce Mont, qu'ils l'appelloient <hi rend="italic">
                            le Mont de vérité </hi> , qu'ils en racontoient de grandes merveilles,
                        mais que c'étoit de vieux rêveurs qu'on ne s'amuſoit guéres à écouter. Le
                        Prince entreprit d'y monter: ce fut avec une fatigue extrême qu'il parvint à
                        gravir juſqu'au haut: les lunettes de la Fée lui tombèrent auſſi-tôt du nez:
                        il ſe trouva ſous un ciel pur &amp; ſerein, &amp; jettant les yeux ſur
                        l'univers, il fut tout étonné de voir que les trônes qui lui avoient paru ſi
                        brillans, n'étoient que des nues colorées, où s'aſſéoient le Souci &amp; les
                        Ennuis, revêtus des habits du Bonheur &amp; des Plaiſirs. Au lieu de ces
                        hommes qui lui avoient paru s'élever au-deſſus de tous les autres, &amp; les
                        uns exécuter, les autres projetter de ſi grandes choſes, il ne vit plus que
                        de vieux enfans, qui habillés d'une jacquette avec des liſiéres &amp; un
                        bourlet au front, s'amuſoient les uns à former de groſſes boulles de ſavon
                        qui brilloient un moment au ſoleil, &amp; crévoient le moment d'après; les
                        autres à élever de magnifiques châteaux de carte, que le moindre ſoufle de
                        vent renverſoit. Ils en étoient ſi occupés, qu'ils n'appercevoient pas un
                        Monſtre décharné, qui faiſant continuellement ſa ronde, tantôt fondoit ſur
                        eux à l'improviſte, tantôt s'approchoit pas-à-pas, &amp; finiſſoit toujours
                        par dévorer le château &amp; l'enfant. Autour de ceux-ci étoient en
                        admiration d'autres vieux enfans, qui n'étoient que ſpectateurs, &amp;
                        avoient tous les lunettes de la Fée ſur le nez. Le Prince démêla cependant
                        quelques hommes parmi eux: leur extérieur étoit fort ſimple, ils n'avoient
                        point de lunettes; des troupes de Mirmidons couroient après eux, &amp; les
                        traitoient de fous: ces hommes n'en paroiſſoient pas plus émûs: les uns ne
                        cherchoient qu'à ſe retirer doucement de la preſſe; les autres rendoient des
                        ſervices pour des injures, &amp; tendant à propos la main à ces petits
                        étourdis, ne s'occupoient qu'à leur ſauver des boſſes &amp; des contuſions. </p>
                    <p> Le Prince ſe rembarqua en faiſant de profondes réflexions ſur ce qu'il avoit
                        vû, bien pénétré de la folie des hommes, du néant de leur grandeur, de la
                        vieille enfance de leurs projets, &amp; de la ſottiſe qu'ils ont d'admirer
                        ce qui fait leur malheur: déſabuſé de la fauſſe gloire, il réſolut, s'il
                        montoit un jour ſur le trône, d'être le bienfaiteur du genre humain, &amp;
                        jamais ſon fléau. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Tempête, Naufrage: Iſle où le Prince aborde, &amp;c </hi>
                        . </p>
                    <p> AU bout de quelques jours d'une navigation heureuſe, le Pilote apperçut un
                        point à l'extrémité de l'horiſon: il pâlit, &amp; ordonna qu'on ſe hâta de
                        plier les voiles: l'ordre n'étoit pas encore exécuté, que le nuage qui
                        n'avoit paru qu'un point dans l'éloignement, s'avança avec une rapidité
                        prodigieuſe, &amp; parut au-deſſus du vaiſſeau comme une montagne énorme.
                        Tout l'horiſon fut inveſti de ſa noire épaiſſeur, &amp; la nuit la plus
                        profonde ſuccéda au jour le plus ſerein: les vents déchaînés des quatre
                        parties du monde s'entrechoquent avec furie, ſe précipitent en tourbillon
                        ſur le vaiſſeau, l'enlevent, &amp; le font pirouetter dans l'air; tantôt de
                        longs éclairs ſillonnent l'obſcurité d'un bout d'un pôle a l'autre; tantôt
                        ils partent a la fois de tous les points de l'horiſon; les yeux éblouis ne
                        voyent qu'une mer de feu, prête à engloutir le vaiſſeau: de l'éblouiſſement
                        on eſt replongé dans les ténebres: aux mugiſſemens des vents &amp; des
                        flots, à leurs coups redoublés, aux éclats retentiſſans du plus affreux
                        tonnerre; à l'horrible confuſion de tous ces bruits mêlés enſemble, on
                        diroit que c'eſt l'Univers qui croule ſur la tête des foibles mortels:
                        cependant au bout de quelques tems la tempête parut vouloir s'apaiſer; mais
                        au moment que le Ciel, moins noir, raiſoit luire un rayon d'eſpérance, le
                        vaiſſeau, pouſſé comme un trait, alla ſe briſer contre une côte
                        malheureuſement voiſine: on entendit le bruit affreux des pointes de rocher,
                        qui entr'ouvroient le fond du bâtiment; tout l'équipage à la fois jetta un
                        cri perçant, &amp; dans le moment le vaiſſeau enfonça: Mirza, qu'aucun péril
                        ne troubloit, ſe ſaiſit d'une piéce de bois qui flottoit, &amp; fit effort
                        pour gagner la côte: pluſieurs fois il fut emporté loin du rivage au moment
                        qu'il y touchoit; mais enfin il ſaiſit la pointe d'un rocher qui s'avançoit,
                        &amp; prit terre; ſa laſſitude ne lui permit pas de la reconnoître. Il ſe
                        coucha ſur la rive, &amp; s'endormit profondément. </p>
                    <p> Lorſqu'il ſe réveilla le tems étoit ſerein; il faiſoit grand jour, &amp; le
                        ſoleil avoit ſéché ſes habits. Il jetta les yeux ſur l'Iſle où il ſe
                        trouvoit: il la vit couverte d'une infinité d'arbres, dont les branches,
                        ornées de feuilles du plus beau verd, paroiſſoient en même tems chargées de
                        différens fruits, dont les vives couleurs réfléchiſſoient différemment la
                        lumiére. Le Prince, qui ſentoit une faim preſſante, y courut, &amp; porta ſa
                        main ſur une grénade: quelle fut ſa ſurpriſe, de ne trouver qu'un diamant de
                        la couleur &amp; de la forme de ce fruit! Tous les autres fruits étoient
                        pareillement des pierres précieuſes: c'étoit des eſcarboucles, des topaſes,
                        des rubis, des amethiſtes, &amp;c. Le tronc des arbres étoient les uns d'or,
                        les autres d'argent, &amp; leurs feuilles étoient des émeraudes d'un
                        différent verd: au milieu de ces arbres étoit un grand canal, où le Prince
                        crut, du moins, aller appaiſer ſa ſoif; mais ce qui lui avoit paru une belle
                        eau tranſparente, étoit un criſtal liquide, dont la ſource ſortoit des
                        entrailles d'un roc de diamant. </p>
                    <p> Peu touché de la beauté du ſpectacle, le Prince s'aſfit triſtement au bord
                        de ce canal, appuyé contre un de ces arbres, que tous les Empires du monde
                        n'auroient pû payer. La ſoif &amp; la faim, qui le preſſoient de plus en
                        plus, lui faiſoient ſentir qu'il n'y a de vrais tréſors que ceux qui ſervent
                        à nos beſoins naturels: il regardoit avec mépris tous ces magnifiques jouets
                        d'enfant. Il eût donné tous les arbres de l'Iſle &amp; ſon brillant canal
                        pour un battier ſauvage &amp; une marre d'eau bourbeuſe. Il retourna vers le
                        bord de la mer pour y chercher quelque coquillage: il en vit ſortir un
                        animal amphibie, qui s'alla perdre dans des rochers: ils formoient une
                        longue chaîne d'un côté de l'Iſle. Le Prince y tourna ſes pas, &amp; ſuivant
                        les traces mouillées de l'animal, il s'engagea dans les ſinuoſités d'un
                        petit chemin tortueux, qui après bien des détours, le conduiſit dans une
                        plaine charmante: la douceur embaumée de l'air, l'éclat des fleurs,
                        l'abondance &amp; la beauté des fruits, qui étoient véritables, &amp; dont
                        il trouva le goût merveilleux, lui perſuaderent quil étoit dans le Paradis
                        terreſtre: il s'avança après avoir mangé, &amp; au bout d'une allée
                        d'orangers, près d'une grotte que deux grenadiers tapiſſoient au-dehors, il
                        vit un jeune homme très-bien fait, &amp; une femme d'une beauté raviſſante,
                        qui n'avoient pour vêtement qu'une ceinture de palmier. Cette nouvelle Eve
                        tenoit ſur ſon ſein un enfant, ou plutôt un amour, dont la bouche ſouriante
                        reſſembloit à un bouton de roſe qui éclôt. Leur ſurpriſe parut grande à la
                        vûe du Prince; mais s'avançant vers eux d'un air propre à les raſſurer, il
                        leur dit par quel malheur il ſe trouvoit dans leur Iſle. Le jeune hommelui
                        répondit en des termes très-nobles &amp; très-obligeans; &amp; l'ayant fait
                        entrer dans la grotte, où il y avoit pour tous meubles des lits de mouſſe
                        &amp; des ſiéges de gazon, groſſiérement façonnés, la Femme lui ſervit dans
                        des coquilles de différentes grandeurs des fruits, du laitage &amp; des nids
                        d'oiſeaux, qu'on trouve ſur les rochers, &amp; qui ſont un mets excellent. </p>
                    <p> Après le repas, le Prince ayant témoigné à ſes hôtes toute ſa
                        reconnoiſſance, ne put s'empêcher de leur dire combien il étoit étonné de
                        trouver dans une Iſle qui paroiſſoit deſerte deux perſonnes dont les
                        manieres n'étoient pas moins pleines de grace &amp; de nobleſſe que la
                        figure, qui parloient la langue des Indes, &amp; ſembloient plûtôt avoir été
                        élevées dans un palais que dans une grotte. <hi rend="italic"> Seigneur
                        </hi> , lui répondit le jeune homme, <hi rend="italic"> le récit de nos
                            avantures fera ceſſer votre ſurpriſe, à laquelle nous devons, ſans
                            doute, un diſcours trop flateur </hi> . Alors la femme étant ſortie, le
                        jeune homme commença ſon hiſtoire en ces termes: </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPTIRE IV. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Hiſtoire de Zulmis &amp; d'Aglaé. </hi>
                    </p>
                    <p> Nous ſommes nés ma ſemme &amp; moi dans l'Iſle d'Amour, au Royaume de
                        Beauté: il eſt néceſſaire de vous dire quels ſont les uſages &amp; la
                        religion du pays, ou plûtôt quels ils étoient avant qu'un Prince étranger,
                        qui regne aujourd'hui, nous eût apporté un nouveau culte, &amp; des loix
                        nouvelles. Vous ſaurez donc qu'au Royaume de Beauté, il n'y a de diſtinction
                        parmi les filles que celle qu'y met la Beauté même; leur titre unique eſt de
                        plaire. La plus belle eſt la plus noble. A leur quatorzieme année, elles
                        entrent en poſſeſſion d'un jardin de délices, orné des plus belles fleurs.
                        Il y a entr'autres une roſe d'une beauté raviſſante: cette roſe eſt réſervée
                        pour celui qui doit être leur époux: c'eſt l'unique dot que les ſilles du
                        Royaume de Beauté apportent en mariage. Les perſonnes des deux ſexes qui ne
                        ſont point mariées, s'aſſemblent deux fois toutes les ſemaines dans une
                        grande prairie, qu'on appelle la Prairie des Amans. Les jeunes hommes &amp;
                        les jeunes filles s'y exercent à des jeux &amp; à des danſes: chacun ſans
                        diſtinction de rang s'adreſſe librement à celle qui lui plaît, &amp; tache à
                        ſon tour de lui plaire: les rivaux ne peuvent diſputer entr'eux que
                        d'agrémens: c'eſt à qui ſaura ſe rendre aimable; petits ſoins, attentions,
                        ſervices, tout eſt employé: l'envie de plaire ſe produit ſous une infinité
                        de formes agréables, mais la violence eſt interdite, &amp; les voies de fait
                        contre ſes rivaux, ſont punies de mort. Ce n'eſt pas qu'on ne faſſe un grand
                        cas de la valeur. On en inſpire l'eſtime à nos Belles qui ſe donnent
                        ordinairement aux plus braves; mais ce n'eſt qu'en faveur de la Patrie qu'il
                        eſt permis de la ſignaler: on a voulu que la Beauté, en élevant l'ame du
                        guerrier, adoucît les mœurs du citoyen. Lorſque deux Amans ſe plaiſent, ils
                        ſe prennent par la main vont à l'Autel du Dieu que nous adorons: ce Dieu eſt
                        repréſenté ſous la figure d'un beau jeune homme, dont à peine un léger duvet
                        cotone les joues vermeilles: dans une main il tient un flambeau, une pierre
                        d'aiman dans l'autre, &amp; ſourit à deux colombes, qui les aîles à
                        demi-étendues, ſe becquetent à ſes pieds: ſon temple de Lapis ſoutenu par
                        cent colonnes d'Amethiſte, eſt toujours paré de fleurs nouvelles. Les plus
                        doux parfums brûlent continuellement ſur l'Autel du Dieu. Dès qu'on y voit
                        paroître deux Amans, on avertit le Grand-Prêtre, qui, ſous aucun prétexte,
                        ne peut refuſer de les unir; ce ſeroit un ſacrilege: les deſirs mutels de
                        deux Amans ſont regardés comme l'inſpiration du Dieu. Le mariage ſe fait en
                        les ceignant tous deux d'une même guirlande. Alors la nouvelle épouſe reçoit
                        dans ſon jardin le nouvel époux, il cueille la roſe, &amp; tous deux offrent
                        au Dieu les prémices de leur bonheur, car cette Divinité bienfaiſante ne
                        veut point d'autres ſacrifices: de tendres ſoupirs ſont le cri de ſes
                        victimes. </p>
                    <p> Voilà quels étoient de tems immémorial l'uſage &amp; la Religion du Pays.
                        Nos Rois s'y étoient toujours ſoumis eux-mêmes; mais il y a environ vingt
                        ans que leur race s'étant malheureuſement éteinte, un Prince voiſin ſut ſe
                        faire élire, en prodiguant à propos des tréſors. Une vieille Gnomide qu'il
                        avoit eu le courage de traiter en jeune Silphide, l'avoit fait Souverain
                        d'une Province limitrophe qui abondoit en mine d'or. Avant que la Gnomide en
                        eût fait préſent au Prince, le pays n'étoit peuplé que d'animaux ſtupides
                        qui marchoient à la vérité ſur deux pieds, mais qui d'ailleurs tenoient
                        moins de l'homme que de l'âne: ils avoient les oreilles &amp; la peau de cet
                        animal, le viſage d'une chouette, &amp; des mains de harpies. Ils s'en
                        ſervoient pour creuſer la terre, &amp; en tirer l'or, dont ils étoient fort
                        avides. La Gnomide leur donna la figure humaine, mais ils garderent la
                        ſtupidité &amp; les inclinations de leur premier état, &amp; ſur-tout une
                        ſoif de l'or qui les rend preſque tous hydropiques. Lorſqu'ils en ont fait
                        des amas conſidérables, ils ſe croient au-deſſus de tous les mortels; ils
                        oublient leur premiere forme, &amp; la font ſouvent oublier aux autres: on
                        dit qu'il y a des hommes qui ont fait Dieu à leur reſſemblance; ceux-ci ſont
                        du nombre: ils adorent un Ane d'or, qui foule aux pieds la ſtatue de
                        l'honneur. Leur Prince ayant été élû notre Roi, ſes ſujets les plus riches
                        le ſuivirent dans ſon nouveau Royaume, &amp; comme les filles y ſont
                        charmantes, ils chercherent à leur plaire, ou plûtôt ils crurent qu'ils
                        n'avoient qu'à paroître dans la Prairie des Amans, &amp; pouſſer en avant un
                        gros ventre chargé d'or &amp; de pierreries; mais le ſuccès répondit mal a
                        leur attente; ils ne remporterent que des brocards: on leur demandoit, <hi rend="italic"> quand ils accoucheroient? </hi> Le Roi qui ſouhaitoit de
                        les favoriſer, ne pouvoit le faire qu'en changeant notre religion &amp; nos
                        loix: il corrompit le Grand-Prêtre à force d'argent, il gagna les Chefs de
                        l'Etat, qui n'étoient plus dans l'âge de plaire, &amp; fit une loi par
                        laquelle le choix d'un époux ne dépendroit plus de l'inclination des Amans,
                        mais de la volonté des parens. Cette loi n'eut pas tout l'effet qu'on en
                        eſpéroit: les filles ſe faiſoient une religion de l'éluder. Elles recevoient
                        dans leur jardin l'amant qui leur plaiſoit; &amp; lorſqu'il avoit cueilli la
                        roſe, on ne pouvoit s'empêcher de les unir. On fit une ſeconde loi par
                        laquelle en ce cas les deux époux ſeroient mis dans une barque, &amp;
                        abandonnés en pleine mer à la merci des vents &amp; des flots. </p>
                    <p> Aglaé (c'eſt le nom de ma femme) entroit dans ſa quatorziéme année,
                        lorſqu'on publia cette loi; j'en avois dix-huit, &amp; juſqu'alors j'avois
                        été impunément à la Prairie des Amans: toutes les belles perſonnes que j'y
                        avois vûes, m'avoient laiſſé libre; aucune n'avoit l'aiman de mon cœur.
                        Aglaé parut, &amp; je l'adorai. Elle n'étoit pas ſeulement belle; il y avoit
                        répandu dans toute ſa perſonne ce je ne ſais quel charme plus puiſſant que
                        la beauté même: on diſoit qu'Aglaé en naiſſant avoit été baignée dans la
                        fontaine des Graces; &amp; certainement ſi les Graces ſe pouvoient peindre,
                        elle eût ſervi de modéle. Je l'abordai en tremblant; ma langue incertaine
                        lui begaya quelques paroles mal arrangées. Je ne la quittai point tant
                        qu'elle reſta dans la Prairie: lorſqu'elle ſe retira, il me ſembla que le
                        jour ſe retiroit avec elle, je reſtai longtems immobile &amp; penſif; enfin
                        je m'en retournai plein de ſon image, &amp; ne pouvant un ſeul inſtant m'en
                        diſtraire. Que le tems me parut long juſqu'au jour où je devois la revoir!
                        J'étois dans la Prairie bien avant tous les autres: dès qu'Aglaé parut, je
                        volai auprès d'elle. Son entretien n'avoit pas moins de grace que ſa
                        perſonne; c'étoit cet-te ſimplcité naïve, qui, join-te à beaucoup d'eſprit,
                        eſt la marque précieuſe d'une ame pure &amp; neuve encore aux choſes du
                        monde. J'eus un grand nombre de rivaux, mais Aglaé diſtingua mon amour de
                        celut des autres; j'eus le bonheur de lui plaire, &amp; je touchois au
                        moment qui alloit combler mes vœux, lorſque le Prince Phanor vit Aglaé,
                        &amp; prit pour elle l'amour le plus ardent. Ce Prince étoit le fils unique
                        du Roi: il l'avoit eu de la Gnomide: Phanor reſſembloit beaucoup à ſa mere;
                        c'étoit une vraie figure de taupe, mais fier de ſon rang &amp; de ſes
                        richeſſes, il portoit de l'air le plus conquérant, la tête la moins noble:
                        ſes manieres n'étoient pas plus aimables que ſa figure; quant à de l'eſprit
                        des talens, des vertus, vous jugez bien qu'étant le Prince le plus riche de
                        la terre, il avoit de tout cela dans ſon tréſor. </p>
                    <p> Aglaé reçut les marques de ſon amour avec autant de froideur que de reſpect;
                        Phanor lui donnoit tous les jours des fêtes, où il étaloit ſa magnificence
                        &amp; ſon mauvais goût. Il prit tant de ſoins pour lui plaire, qu'il lui
                        devint tout-à-fait inſupportable, mais il n'en fut pas de même des parens
                        d'Aglaé: comblés des faveurs du Prince, éblouis de ſon rang, ils ſe
                        déclarerent pour lui, &amp; ne donnerent qu'un mois à leur fille pour ſe
                        déterminer à l'épouſer. Phanor en ſe mettant ſur les rangs, avoit écarté
                        tous ſes rivaux; mon amour avoit été obligé de ſe contraindre en public,
                        mais je voiois Aglaé en particulier. Une vieille eſclave qui la ſervoit
                        &amp; que j'avois gagnée, m'en facilitoit les moyens: jugez quel fut mon
                        déſeſpoir, quan Aglaé m'apprit la réſolution de ſes parens. J'etois à ſes
                        genoux, &amp; les tenant embraſſés, je les baignois de mes larmes. <hi rend="italic"> Soyez sur </hi> , me diſoit-elle, en y mêlant les
                        ſiennes, <hi rend="italic"> ſoyez sur, mon cher Zulmis, que je ne ſerai
                            point à un autre que vous, &amp; que s'il faut mourir pour ne point
                            épouſer le Prince, je n'héſiterai pas à me donner la mort </hi> : Ah,
                        lui répondis-je, que le Ciel me préſerve de recevoir de votre amour une
                        preuve ſi funeſte! Plûtôt mourir mille fois moi-même! Mais s'il a vrai que
                        vous m'aimez .... Ingrat ſi je vous aime!..... Hé bien, charmante Aglaé,
                        pourquoi nous rendre les victimes d'une loi impie &amp; nouvelle! Le Dieu
                        que nous adorons parle à votre cœur, ainſi qu au mien, il vous dicte l'époux
                        que vous devez choiſir, ſes inſpirations ſont ſes oracles: dérobons-nous à
                        la tyrannie, fuyons, je ſuis maître de moi, j'ai des biens dont je puis me
                        défaire en peu de jours, vous m'aimez, &amp; je vous aime, vous ne pouvez
                        ſans ſacrilége avoir d'autre époux que moi.... Oui, me dit-elle, en me
                        tendant la main, oui, cher Zulmis, vous l'êtes: En vous reconnoiſſant pour
                        mon époux, j'obéis au Dieu qui m'inſpire: jamais mon cœur n'a ſenti plus
                        vivement ſa préſence. Dieu puiſſant, ajouta-t'elle, nous te prenons à temoin
                        des nœuds que nous formons Zulmis &amp; moi, protéges une union que tu
                        ordonnes, &amp; que le bonheur de Zulmis ſoit, s'il le peut, egal à l'amour
                        éternel que je lui voue! Je joignis mes vœux &amp; mes ſermens à ceux
                        d'Aglaé: le Dieu les entendit, &amp; donna lui-même le ſignal de notre union
                        par un trait de lumiere qu'il fit briller à nos yeux, comme s'il eût ſecoué
                        ſon flambeau. </p>
                    <p> Aglaé me reçut alors dans ſon jardin: que de beautés il renfermoit, &amp;
                        comment les décrire! mais, ſur-tout; qui pourroit peindre cette roſe
                        charmante, qui, à demi-écloſe, s'entr'ouvroit à peine au milieu des lys qui
                        l'entouroient! C'étoit le gage précieux de mon bonheur: je me hâtai de le
                        ravir: non, il n'eſt point d'expreſſion qui puiſſe rendre ce que j'éprouvai
                        alors, cet-te ivreſſe de tous les ſens, ces vifs élans de l'ame qui fait
                        effort pour paſſer dans l'objet aimé, &amp; qui, plongée dans une mer de
                        délices, s'y anéantit &amp; renaît pour s'y anéantir encore: il manquoit à
                        mon bonheur d'en voir Aglaé auſſi remplie que je l'étois: je parvins enfin à
                        ce dernier degré de félicité; tout le feu de ſon cœur paſſa dans ſes veines,
                        ſes ſens ſe troublerent, &amp; bientôt ſes yeux ſe fermant à demi,
                        peignirent aux miens attachés ſur elle, l'égarement &amp; l'excès du
                        bonheur. Pourquoi faut-il que ces doux inſtans nous échappent ſi vîte! Dieux
                        puiſſans, rendez-les moins courts, &amp; au milieu de tou-te votre gloire,
                        vous envierez le ſort des foibles mortels. </p>
                    <p> Il fallut me ſéparer d'Aglaé: je la quittai en l'aſſurant que j'allois tout
                        diſpoſer pour notre retraite en d'autres climats, &amp; j'y travaillai en
                        effet ſi bien, que tout ſe trouva prêt en peu de jours; mais mon bonheur
                        étoit trop grand pour me coûter ſi peu. Phanor perſuadé qu'il n'y avoit
                        qu'une très-forte prévention pour un autre, qui pût empêcher l'effet de ſon
                        mérite, n'épargna rien pour s'en eclaircir. L'eſclave, que j'avois miſe dans
                        mes intérêts, ne réſiſta point a la grandeur des préſens: nous fûmes trahis
                        par elle: on me ſurprit dans les bras de mon épouſe: je fus ſaiſi avant de
                        pouvoir me déſendre, &amp; nous fûmes mis chacun dans une priſon ſéparée;
                        l'amour de Phanor ſe tournant alors en haine, il réſolut de nous livrer à la
                        rigueur de la loi. Aglaé &amp; moi fûmes revêtus d'habits de fête, on nous
                        mena au Temple: le Grand-Prêtre nous ceignit de la Guirlande nuptiale; mais
                        auſſi-tôt après, on nous fit marcher vers la mer, &amp; nous faiſant monter
                        dans une barque déſapareillée, on eut la cruauté de nous y abandonner, après
                        l'avoir conduite en pleine mer. </p>
                    <p> Lorſque je me vis ſeul avec Aglaé dans une frêle barque, entre les vaſtes
                        deſerts du Ciel &amp; de l'Occan, loin de toute terre, &amp; n'enviſageant
                        rien dans la nature entiere qui pût nous ſecourir, j'éprouvai une ſorte de
                        frémiſſement, qu'aucune expreſſion ne peut rendre; je tombai aux pieds
                        d'Aglaé, &amp; lui ſerrant les geoux, avec un ſaiſiſſement qui me permettoit
                        à peine de parler: <hi rend="italic"> Ah </hi> , m'écriai-je enfin, <hi rend="italic"> c'eſt moi qui vous at perdue.... Quoi </hi> , me
                        dit-elle, en m'interrompant avec une action mêlée de tendreſſe &amp; de
                        fermeté, <hi rend="italic"> voudriez-vous qu'Aglaé ne fût pas votre épouſe?
                            Mon himen avec Phanor n'eût-il pas été plus cruel pour vous &amp; pour
                            moi, que cette mort qui nous attend! Nous aurons du moins la conſolation
                            de mourir enſemble, s'il ne nous eſt pas permis d'y vivre: oui, cher
                            Zulmis.... </hi> La parole lui fut coupée par une groſſe vague qui
                        renverſa preſque notre barque: la mer devint tout-à-coup émûe: <hi rend="italic"> Viens </hi> , me dit-elle alors, <hi rend="italic">
                            viens, cher Zulmis, embraſſe ton épouſe, &amp; qu'étroitement unis, le
                            même flot nous engloutiſſe ſans nous ſéparer. </hi> Je me précipitai
                        dans ſes bras, le cœur ſaiſi, elle ſerra ſon viſage contre le mien, je
                        ſentois ſes larmes couler le long de mes joues, tandis que la barque tantôt
                        portée juſqu'au ciel, tantôt retombant dans les abîmes, ſembloit à chaque
                        inſtans nous y devoir enſevelir. Cependant la mer s'appaiſa, &amp; la barque
                        s'étant alors trouvée dans un courant très-rapide, fut emportée avec une
                        vîteſſe extraordinaire dans l'ame de cette Iſle. A la vûe ineſpérée de la
                        terre, nous pouſsâmes un cri de joie: je ſentis tomber l'horrible poids dont
                        mon cœur étoit oppreſſé: j'embraſſai Aglaé avec tranſport, elle me preſſa
                        dans ſes bras. <hi rend="italic"> Cher époux </hi> , me dit-elle, <hi rend="italic"> notre amour vient du Ciel, il s'en déclare le protecteur:
                            quelques ſoient les habitans de ce beau pays, ils ne ſeront point aſſez
                            barbares pour nous refuſer un aſile </hi> . Nous ne voyons, cependant,
                        aucune trace d'habitation, &amp; après avoir parcouru la plaine, nous nous
                        aſſurâmes qu'elle étoit déſerte. <hi rend="italic"> Notre bonheur </hi> , me
                        dit Aglaé, <hi rend="italic"> eſt plus grand que nous n'oſions l'eſpérer:
                            ſéparés de tous les mortels, nous vivrons ici l'un pour l'autre: tues
                            pour moi le monde entier, mon cher Zulmis, vois ces arbres chargés de
                            fruits; la nature ici libérale pourvoit d'elle-même à tous nos beſoins,
                            &amp; l'Amour, lui dis-je, pourvoira à nos plaiſirs </hi> . Alors
                        portant ſa main à un des plus beaux fruits, qu'en le touchant elle embellit
                        encore, elle me le préſenta: nous en mengeâmes tous deux avec délices, &amp;
                        nous nous retirâmes le ſoir dans cette grotte: nous y trouvâmes le ſommeil
                        ſur un lit de mouſſe, mais ce fut l'Amour qui prépara ſes pavots. </p>
                    <p> Pluſieurs années ſe ſont écoulées depuis, &amp; ne nous ont paru que des
                        momens: nos habits ſe ſont uſés, mais la température du pays toujours égale,
                        ne nous en laiſſe pas ſentir le beſoin: il eſt né un enfant à ma femme qui
                        le nourrit; ce fruit de l'amour en eſt un nouveau lien: nous menons une vie
                        tranquille, heureuſe &amp; ſaine, parce qu'elle eſt frugale, &amp; que l'air
                        eſt bon: nous allons chercher des nids d'oiſeaux dans les rochers, nous
                        trouvons d'excellens coquillages ſur le bord de la mer, nos promenades ſont
                        des boccages enchantés, où l'odorat n'eſt pas moins réjoui que la vûe. Le
                        ramage des oiſeaux, la diverſité de leur plumage, leurs amours &amp; leurs
                        petits ménages nous fourniſſent des plaiſirs innocens: nous nous amuſons
                        auſſi à conſidérer les différentes productions de la Nature, qui offre à nos
                        obſervations une matiere toujours nouvelle &amp; toujours agréable, dans
                        cette inépuiſable variété d'êtres qu'elle a répandus ſur la terre, enfin
                        l'amour eſt avec nous, &amp; prête ſon charme à ce deſert, nous n'y avons
                        pas un inſtant connu l'ennui qu'on trouve ſi ſouvent au milieu des Cours les
                        plus brillantes. </p>
                    <p> Tel fut le récit du jeune homme: le bonheur que lui &amp; ſa femme goûtoieut
                        dans cette ſolitude, ne ſurprit point Mirza. Il étoit digne d'en goûter un
                        pareil avec Fatmé, mais éloigné d'elle, le ſéjour de cette Iſle ne pouvoit
                        que lui paroître inſupportable; nous l'y laiſſerons néanmoins quelque tems,
                        &amp; nous retournerons a Fatmé dont le Lecteur eſt ſans doute en peine.
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <p> ON ſe ſouvient que Fatmé eſt demeurée dans un bois, ayant à ſon doigt un
                        anneau qui la rendoit inviſible, &amp; la garantiſſoit de tout enchantement.
                        Elle ſe rendit dans la ville prochaine, vendit un diamant, prit des habits
                        d'homme &amp; ſe remit en chemin, dans le deſſein de gagner le premier port
                        &amp; de s'y embarquer pour l'Iſle des Amis: elle s'égara en traverſant une
                        forêt, &amp; ſe trouva dans une ſolitude affreuſe: le chemin étoit coupé de
                        précipices: de grandes roches couvertes de mouſſe étoient jettées çà &amp;
                        là: de hauts &amp; noirs cyprés, demeure antique des hiboux, y répandoient
                        de loin en loin leurs triſtes ombrages: un torrent qui ſe précipitoit du
                        ſommet d'une montagne, rouloit avec un bruit terrible à travers les roches
                        ſes eaux écumantes &amp; bourbeuſes: tout, dans ce lieu inſpiroit l'horreur
                        &amp; la mélancolie; mais ce qui ſurprit Fatmé, ce fut de voir au milieu
                        d'un deſert ſi ſauvage, une élévation de terre que deux orangers unis en
                        berceau, couvroient de leur ombre &amp; de leurs fleurs. Il y avoit au pied
                        un tapis de verdure, &amp; au-tour des ſiéges de gaſon. Un homme qu'elle vit
                        s'approcher, attira bientôt toute ſon attention. C'étoit un Vieillard
                        vénérable par ſes cheveux blancs: ſa phyſionomie étoit noble &amp; ouverte,
                        la beauté de ſes traits quoique flétris, paroiſſoit encore; du reſte il
                        étoit pâle, ſes joues étoient creuſes, &amp; on voyoit ſur ſon viſage toutes
                        les marques de la plus profonde mélancolie. Fatmé s'avança vers lui: il
                        parut étonné de voir dans ſon deſert un ſi beau jeune homme. Fatmé ſans lui
                        découvrir ſon ſexe, lui dit qu'elle s'étoit égarée, &amp; que comme la nuit
                        approchoit, elle lui demandoit une retraite: le Vieillard la conduiſit dans
                        une grotte qui étoit au pied de la montagne, &amp; qui reſſembloit plus à
                        une taniere qu'à la demeure d'un homme. Il s'excuſa de n'avoir pas une
                        meilleure retraite à lui offrir, la fit aſſeoir ſur un lit d'herbes ſéches,
                        &amp; lui préſenta quelques fruits ſauvages: ce lit, où Fatmé venoit de
                        ſaire un mauvais repas, lui ſervit à paſſer une méchante nuit: elle ne ferma
                        pas l'œil; le Vieillard ne dormit pas plus qu'elle, Fatmé l'entendit
                        continuellement ſoupirer &amp; gémir. Dès que les premiers rayons du jour
                        parurent, l'un &amp; l'autre ſe leverent: le Vieillard ne ſe contenta pas
                        d'enſeigner à Fatmé le chemin qu'elle devoit prendre, il voulut la conduire
                        lui-même au port le plus prochain. En ſortant de la grotte ils paſſerent
                        auprès de l'élévation de terre que les deux orangers ombrageoient. Le
                        Vieillard y jetta les yeux en ſoupirant; il demeura penſif &amp; comme
                        profondément occupé d'un ſouvenir cruel, il pouſſoit des ſanglots, ſon
                        viſage ſe couvrit de larmes: <hi rend="italic"> O mon cher Azor! </hi>
                        s'écria-t'il pluſieurs fois, avec l'expreſſion de la plus vive douleur.
                        Fatmé touchée a la fois de compaſſion &amp; de curioſite, ne put s'empêcher
                        de lui témoigner l'une &amp; l'autre: il fut quelque tems ſans lui répondre,
                        &amp; même ſans l'entendre; enfin revenant à lui-meme: <hi rend="italic">
                            Vous voyez </hi> , lui dit-il, <hi rend="italic"> le plus coupable &amp;
                            le plus infortuné des hommes: c'eſt le remords &amp; la douleur qui
                            m'ont conduit dans ce deſert; j'ai fui tous les hommes, mais je n'ai pû
                            me fuir, &amp; je me ſuis un objet d'horreur à moi-même; j'avois un ami,
                            vous voyez ſon tombeau, c'eſt moi qui l a creuſé, c'eſt mot qui lui ai
                            donné la mort; je ne ſerois pas plus ſon aſſaſſin, ſi j'avois trempé mes
                            mains dans ſon ſang: oui, pourſuivit-il en fondant en larmes, cet ami
                            m'étoit plus cher que moi-même, &amp; je l'ai trahi .... je l'ai
                            aſſaſſiné .... </hi> La curioſité de Fatmé redoubla à ces mots; le
                        Vieillard ne put ſe refuſer à la maniere dont elle le preſſa d'y ſatisfaire;
                        &amp; s'étant remis en chemin tous deux, il commença ſon récit en ces
                        termes: </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Hiſtoire d'Abdalla. </hi>
                    </p>
                    <p> JE me nomme Abdalla: mon pere étoit d'une des premieres Maiſons de Balris,
                        &amp; fort aimé de Prince. Il ne négligea rien pour me procurer une bonne
                        éducation: je puis dire que je répondis à ſes ſoins, &amp; que lorſque
                        j'entrai dans le monde, je joignois a un eſprit cultivé, un cœur droit &amp;
                        bienfaiſant. Parmis mes compagnons d'étude, il y en avoit un qui ſe faiſoit
                        extrêmement diſtinguer: on ne l'en aimoit pas moins: la nature avoit mis en
                        lui, je ne ſais quoi de doux &amp; de modeſte, qui tempéroit l'éclat de ſon
                        mérite &amp; le lui faiſoit pardonner. Nous nous ſentîmes d'abord un grand
                        penchant l'un pour l'autre: le tems l'accrut, &amp; nos cœurs s'unirent d'un
                        lien ſi fort, qu'ils ne faiſoient qu'un. Au ſortir des études nous fîmes
                        enſemble nos exercices &amp; enſuite nos premieres armes. Azor (c'est ainſi
                        que ſe nommoit mon ami) me ſauva la vie dans un combat. Sa naiſſance n'étoit
                        pas inférieure à la mienne, il y joignoit l'eclat de la faveur: mon pere
                        étoit mort, &amp; c'étoit le ſien qui l'avoit remplacé dans le cœur du
                        Prince. Azor uſoit ſi bien de ſon crédit, qu'il ſe fût fait des amis, même à
                        la Cour, ſi l'amitié, ce ſentiment ſi noble, pouvoit entrer dans des ames
                        ſerviles. Une cruelle épreuve lui fit bien-tôt connoître que les adorateurs
                        de la fortune n'ont d'amis que les ſiens; ſon Pere déplût au Prince, tomba
                        dans la diſgrace, &amp; mourut de douleur en peu de jours. Azor fut
                        diſgracié lui-même; ceux qui lui avoient le plus d'obligation demanderent
                        pour eux les places de ſon Pere; toutes les graces que ſa Maiſon tenoit de
                        la Cour lui furent ôtées; il demeura dépouillé de tout &amp; ſans bien: ſon
                        Pere avoit vêcu dans le faſte, &amp; ſa ſucceſſion ſuffit à peine pour payer
                        ſes créanciers. </p>
                    <p> Azor ſoutint ſa diſgrace en Héros, en homme qui n'avoit fait que ſe prêter à
                        la faveur: l'ingratitude de ceux qu il avoit obligés ne le ſurprit point; il
                        y avoit compté: je lui reſtois, il crut n'avoir rien perdu. </p>
                    <p> Avant ſa diſgrace, Azor étoit mon ami, j'en fis mon frere; ma fortune, qui
                        étoit conſidérable, devint la ſienne; ce n'étoit pas aſſez: j'oſai déplaire
                        au Prince, je lui parlai en faveur d'Azor. La Cour n'admet guéres de milieu
                        entre la baſſeſſe &amp; l'inſolence: on fit entendre au Prince que je lui
                        avois manqué; &amp; je fus perdu auprès de lui, pour avoir prêté ma voix à
                        un malheureux qui étoit innocent &amp; mon ami. </p>
                    <p> Comme je n'avois pas l'ambition d'être eſclave, je ne m'affligeai point du
                        bonheur d'être libre; &amp; je renonçai ſans peine à l'eſpoir des honneurs
                        auxquels c'est ſi ſouvent un titre d'excluſion que de les mériter. </p>
                    <p> Azor fut touché juſqu'au fond du cœur de ce que je fis pour lui, mais il en
                        fut touché en homme qui en eût fait autant pour moi; il ne chercha point à
                        s'en défendre, cela lui parut tout ſimple; &amp; il uſa de ma fortune comme
                        il auroit uſé de la ſienne propre, &amp; comme j'en aurois uſé moi-même, ſi
                        j'avois été a ſa place. </p>
                    <p> Nous nous retirâmes à une de nos terres, nous y vivions fort heureux; nous
                        avions tous deux le goût des Lettres; elles rempliſſoient une bonne partie
                        de notre tems; nous employons l'autre à la chaſſe, à la promenade, à cette
                        douce communication de penſées &amp; de ſentimens, qui fait le charme de
                        l'amitié: notre bonheur nous ſembloit d'autant plus doux, qu'il n'étoit
                        point envié; il nous coûtoit trop peu pour l'être; nous ne doutions pas même
                        qu'à la Cour on ne crut notre ſort très à plaindre, tandis que nous
                        béniſſions le Ciel de l'heureuſe diſgrace qui nous l'avoit procuré. Ainſi
                        couloient nos jours, le commerce des Muſes, la liberté ſi douce, l'amitié
                        plus douce encore, rempliſſoient tous nos momens: nous avions réſolu de fuir
                        l'amour, comme l'écueil du bonheur &amp; de la ſageſſe; mais qui peut ſe
                        flater de reſter toujours inſenſible? Le moment d'aimer vient, &amp; le cœur
                        vole au-devant de ſes chaînes. </p>
                    <p> Une jeune veuve avoit une terre dans notre voiſinage. L'arrangement de ſes
                        ancetres l'obligea d'y venir paſſer quelque tems: Canſade (c'eſt le nom de
                        cette veuve) avoit une figure charmante; ſes traits n'étoient pas réguliers,
                        mais ils étoient ſi bien aſſortis pour plaire, ou plûtôt pour toucher, qu'il
                        étoit difficile de la voir impunément: pour vous la peindre en un mot, ſa
                        phyſionomie étoit celle du ſentiment, &amp; tout de ſa perſonne ſembloit
                        fait pour la volupté; c'étoit les plus belles mains du monde, des bras
                        moulés par l'amour, &amp; ce juſte embonpoint qui n'exclut ni la légereté ni
                        les graces. Nous fûmes lui rendre viſite, &amp; nous lui trouvâmes dans
                        l'eſprit un attrait pareil à celui de ſon viſage: le ſentiment lui dictoit
                        toutes ſes expreſſions; je m'apperçus de tous ſes charmes, je fis plus, je
                        les ſentis, mais ce ne fut point avec cette force qui diſpoſe de nous malgré
                        nous-mêmes; ma liberté fut ébranlée, mais elle ne fut point abbatue. Il n'en
                        fut pas de même d'Azor; il devint éperdûment amoureux: cet amour l'entraîna
                        comme un torrent, &amp; renverſa toutes ſes réſolutions comme de foibles
                        barrieres. Il m'apprit en tremblant l'état de ſon cœur; il craignoit que
                        Canſade n'eût fait les mêmes impreſſions ſur le mien: <hi rend="italic">
                            Parlez-moi ſincerement </hi> , me dit-il, <hi rend="italic"> ſi vous
                            aimez Canſade, je vous ſacrifierai mon amour, mais ne le laiſſez point
                            fortifier, &amp; acceptez-en le ſacrifice, tandis que j'eſpere encore le
                            pouvoir faire ſans ceſſer de vivre </hi> . J'embraſſai tendrement Azor,
                        en l'aſſurant que je n'avois point d'amour; &amp; je jugeai combien il en
                        avoit au tranſport avec lequel il m'embraſſa lui-même. </p>
                    <p> Azor étoit trop amoureux pour n'être pas timide, je crus devoir le ſervir
                        auprès de ſa Maîtreſſe, &amp; ce fut moi qui apprit à Canſade ce que mon ami
                        n'oſoit lui dire. Au trouble qu'elle me fit voir, j'eus quelque lieu de
                        douter ſi elle n'eût pas mieux aimé que j'euſſe parlé pour moi, mais je
                        rejettai bien loin cette idée. </p>
                    <p> Azor continua ce que j'avois commencé &amp; parla lui-même. Il étoit
                        aimable, il aimoit, il fut aimé. Sa Maîtreſſe avoit peu de bien; celui que
                        j'avois étoit déja à Azor autant qu'à moi; mais nous en fimes comme freres
                        un partage dans les formes, &amp; il épouſa Canſade. La poſſeſſion ne fit
                        qu'augmenter ſon amour, il étoit le plus heureux de tous les hommes: hélas
                        étoit-ce le plus cher de ſes amis qui devoit détruire ce bonheur? </p>
                    <p> Une nuit fatale (nuit d'été) ne pouvant dormir, je deſcendis dans le jardin:
                        une fraicheur délicieuſe avoit ſuccédé à la chaleur du jour, la Lune
                        brilloit de tout ſon éclat; il faiſoit une de ces nuits charmantes, qui
                        portent dans les ames les moins ſenſibles je ne ſais quoi de tendre &amp; de
                        voluptueux: une douce rêverie s'empara de moi, &amp; me conduiſit dans une
                        allée couverte que terminoit un cabinet de verdure; lorſque je fus près de
                        ce cabinet, je crus entendre quelque bruit; je prêtai l'oreille; le calme de
                        la nuit me favoriſoit; j'entendis réellement quelques mots que je ne pus
                        diſtinguer, un moment de ſilence ſuccéda; je m'approchai le plus doucement
                        qu'il me fut poſſible, &amp; une fatale curioſité me pouſſant à ma perte, je
                        vis Azor &amp; Canſade ſur un lit de gaſon: Canſade n'étoit vêtue que d'une
                        gaze légere, la main d'Azor faiſoit effort pour arracher ce voile importun;
                        Canſade réſiſtoit par pudeur, elle fut vaincue par amour: cette gaze jalouſe
                        laiſſa toutes les beautés qu'elle receloit, en proye au trop heureux Azor:
                        Quelles beautés, grands Dieux! Canſade ſe livrant alors à tous les
                        tranſports d'Azor, me parut ſi tendre &amp; ſi voluptueuſe..... tout
                        peignoit ſi bien en elle ce trouble des ſens qui naît de l'yvreſſe du cœur
                        ...... Je m'égarai, je devins éperdu &amp; je remportai cette image gravée
                        au fond de mon cœur avec des traits ineffaçables: je voulus en vain m'en
                        diſtraire, elle me ſuivoit partout; Canſade avec tous ſes charmes étoit ſans
                        ceſſe préſente à mes yeux; le ſommeil me fuyoit, ou ſi, pour un inſtant, il
                        fermoit ma paupiere, je voyois encore Canſade en ſonge. Azor cependant
                        m'étoit toujours également cher; j'aurois ſouffert mille morts plûtôt que de
                        ſonger à le trahir: s'il eût eu beſoin de ma vie, elle étoit à lui plus qu'à
                        moi; mais par une contradiction que je ne puis expliquer, il y avoit des
                        momens ou je ne pouvois m'empêcher d'êtrejaloux de ſon bonheur, ou je voyois
                        un rival en mon ami, ou je le haïſſois preſque: je ſentois mon injuſtice,
                        j'en avois honte, mais j'y retombois. </p>
                    <p> Les efforts que je faiſois pour me vaincre, peu de nourriture, encore moins
                        de ſommeil, m'eurent bien-tôt changé conſidérablement. Azor à qui je n'avois
                        jamais rien caché, n'imagina d'autre cauſe de ce changement, que le
                        dérangement de ma ſanté, &amp; s'en allarma d'autant plus qu'on ignoroit
                        d'où procédoit le mal; ſon inquiétude fut extrême; je voyois que la crainte
                        de me perdre empoiſonnoit tout ſon bonheur, cette crainte l'occupoit tout
                        entier, il la portoit juſques dans les bras de Canſade. </p>
                    <p> Je fus ſenſiblement touché des marques de ſon amitié; je crus que j'en
                        ſerois indigne ſi je lui cachois plus long-tems ce qui ſe paſſoit en moi: je
                        pris la réſolution de verſer mon ame dans ſon ſein, de lui avouer mes
                        ſentimens pour Canſade &amp; de m'éloigner. Eh plût au Ciel que je l'euſſe
                        fait! Mais il étoit écrit que je donnerois la mort à mon ami. </p>
                    <p> Les femmes les moins coquettes ſont clairvoïantes ſur les effets de leur
                        beauté. Canſade s'étoit apperçue de l'effet que la ſienne avoit fait ſur
                        moi: je ne pouvois m'empêcher de la regarder, &amp; ma paſſion ſe peignoit
                        malgré moi dans mes regards; je crois que cet amour n'auroit pas même
                        échappé à mon ami, s'il n'eût été ſi éloigné de le ſoupçonner. Canſade fut
                        touchée de l'état ou elle me reduiſoit, &amp; peut-être même prit-elle pour
                        de la pitié un ſentiment plus tendre: un jour que nous étions ſeuls, elle me
                        parla avec tant de bonté du changement qu'on voyoit en moi, elle m'y parut
                        ſi ſenſible, qu il m'échappa, je ne ſçais comment, non de lui dire, mais de
                        lui laiſſer voir que je mourois pour elle; ce fut une indiſcrétion de
                        regards, de ſoupirs &amp; de paroles, qui partit comme un trait, &amp; qui,
                        par une force inviſible, devança toute réflexion. Je rentrai auſſitôt en
                        moi-même, &amp; pénétré dun repentir encore plus indiſcret, ſans donner le
                        tems à Canſade de me répondre, je lui montrai la plus grande confuſion de ce
                        qui m'étoit échappé: je lui en demandai pardon en fondant en larmes, &amp;
                        je lui appris la réſolution où j'étois de la fuir, après avoir ouvert mon
                        cœur à mon ami: Canſade me détourna de ce deſſein; elle me dit que je ne
                        pouvois m'éloigner ſans affliger ſenſiblement Azor, que ce ſeroit lui percer
                        le cœur que de lui en apprendre la cauſe, que j'allois jetter ſur la vie de
                        mon ami une amertume que rien ne pourroit adoucir, que je devois auparavant
                        eſſayer de me guérir, en faiſant ſur moi un généreux effort, qu'elle vouloit
                        elle-même y aider, que c'étoit une amie tendre qui entreprenoit ma guériſon,
                        &amp; qu'elle eſpéroit y réuſſir, ſi je voulois, comme elle n'en doutoit
                        pas, m'y prêter de bonne foi, &amp; conſidérer ſérieuſement ce que je devois
                        à Azor, &amp; ce qu'elle lui devoit elle-même. </p>
                    <p> Canſade qui croyoit être de bonne foi, eut le malheur de me perſuader, ou
                        plûtôt, je me fis illuſion a moi-même. Ce fut la paſſion qui, ſous le voile
                        de l'amitie, me fit craindre de trop affliger Azor: cette crainte cachoit
                        ſans doute un ſentiment moins généreux: Canſade, diſoit-elle, vouloit
                        m'aider à me guérir, je continuerois donc à la voir, lui parlerois de mon
                        amour; en m'écoutant elle me plaindroit: voila ce qui étoit au fond de mon
                        cœur, &amp; ce que la paſſion m'empêchoit d'y chercher. </p>
                    <p> Je reſtai donc, &amp; j'oſai follement lutter contre un ennemi qu'on ne peut
                        vaincre qu'en fuyant: je faiſois confidence à Canſade du peu de ſuccès de
                        mes efforts; &amp; comme cette confidence me ſoulageoit, je continuois à
                        m'abuſer, &amp; je m'imaginois faire des pas vers ma guérison, lorſque
                        j'achevois de me perdre, &amp; que j'entraînois avec moi Canſade même. Et
                        comment ne ſe teroit-elle pas perdue? Une femme vertueuſe fait toujours
                        grace à la paſſion qu'elle inſpire; c'eſt pour elle un ſpectacle bien
                        ſéducteur que celui d'un homme qui offre à ſon amour propre un continuel
                        triomphe, dont tous les regards, toutes les paroles, tous les mouvemens ſont
                        un tribut à ſes charmes; mais ſi elle oſe le voir ſouvent, ſi elle l'écoute,
                        ſi elle le plaint, il n'eſt preſque pas poſſible qu'elle ne s'enflâme
                        elle-même au feu dont il brûle pour elle: c'eſt ce qu'éprouva Canſade; elle
                        fut long-tems à s'en appercevoir, ou plûtôt à ſe l'avouer; nous avions de
                        fréquens entretiens: c'étoit en l'aimant toujours davantage que je lui
                        diſois que je ne voulois point l'aimer; c'étoit avec des regards qui me
                        défendoient d'obéir, qu'elle me conjuroit d'y faire de nouveaux efforts:
                        enfin un jour que je me plaignois à elle de leur inutilité, je vis tout d'un
                        coup ſon viſage inondé de larmes: Quoi, lui dis-je, mon état vous afflige,
                        &amp; vous en pleurez..! Non, s'écria-t'elle, je pleure le mien, il eſt
                        auſſi déplorable que le vôtre: à ce diſcours mattendu, je l'avoue, mon
                        premier mouvement fut un tranſport de joye qui n'éclata que par un cri; mais
                        auſſitôt me repréſentant le tort que je faiſois à Azor: <hi rend="italic">
                            Chere Canſade, que m'apprenez-vous? Quoi je ravis votre cœur à mon ami?
                            Quel bien il perd! Ah, Canſade, que ne m'avez-vous laiſſé partir! mes
                            remords me déchirent! </hi> Elle me dit qu'elle en éprouvoit de plus
                        cruels ellemême; qu'elle étoit au déſeſpoir de m'avoir retenu, mais que ſa
                        pitié l'avoit ſéduite; qu'elle me conjuroit de partir, que j'allois la
                        laiſſer la plus malheureuſe créature de l'Univers, mais qu'il n'y avoit plus
                        que ce moyen de nous ſauver de notre propre foibleſſe: je la quittai bien
                        réſolu de ne la plus voir, déſeſpéré de l'egarement de ſon cœur, indignement
                        flatté de l'avoir égarée. J'allai trouver Azor, &amp; lui dis qu'on
                        m'ordonnoit de voyager pour ma ſanté; je me ſervis de ce prétexte, car je
                        craignois de l'éclairer ſur ſon malheur. Azor ne pouvoit ſe reſoudre à notre
                        ſéparation; il vouloit abſolument m'accompagner; mais je m'y oppoſai ſi
                        fortement, qu'il ſut obligé de ſe rendre. Je diſpoſai tout pour un prompt
                        départ. J'évitois cependant de me trouver ſeul avec Canſade: j'avois même
                        réſolu de ne lui point dire adieu; mais je n'étois pas aſſez coupable, &amp;
                        je devois enſoncer le poignard dans le ſein de mon ami. </p>
                    <p> Deux jours avant celui que j'avois fixé pour mon départ, je deſcendis ſur le
                        ſoir dans le jardin, &amp; je portai triſtement mes pas vers ce cabinet de
                        verdure d'où étoit parti le trait qui m'avoit bleſſé: ce ſouvenir me cauſa
                        une vive émotion; elle redoubla à la vûe de Canſade: elle étoit ſur ce même
                        lit de gazon où je l'avois vûe avec Azor; ſes yeux étoient attachés à la
                        terre, ſes joues baignées de larmes; elle ne me vit pas entrer; je reſtai
                        quelques momens incertains de ce que je ferois; enfin, ne pouvant réſiſter à
                        l'état où je la voyois, je me précipitai à ſes genoux, je les embraſſai,
                        &amp; les trempant de mes pleurs: <hi rend="italic"> Ah, Canſade </hi> ,
                        lui-dis-je, <hi rend="italic"> que ne puis-je racheter de mon ſang ces
                            précieuſes larmes que vous verſez! mais je n'en ſuis pas digne.... Non
                        </hi> , me répondit-elle, <hi rend="italic"> vous ne l'êtes pas, vous qui
                            avez pû m'aimer; vous qui avez à-préſent la cruauté de m'abandonner:
                            mais je ne ſais ce que je vous dis; fuyez mon trouble; que me
                            voulez-vous? Que faites-vous ici? Laiſſez-moi mourir, partez, vous devez
                            me fuir, je l'ai voulu, je le veux encore; il le faut; ne m'ôtez point
                            la force de vous le redire; ſongez-vous qu'Azor eſt votre ami, qu'il eſt
                            mon mari? Craignez que je ne l'oublie, &amp; je l'oublierois; quand je
                            vous vois, je ne puis que vous aimer; vous étes un cruel..... </hi> Que
                        pouvois-je devenir à de pareils diſcours? A ces reproches enflammés d'amour,
                        &amp; dont je fus tout-à-coup embraſé moi-même, je ne me reconnus plus: mes
                        remords, mon ami, ma vertu, tout diſparut à mes yeux; je ne vis plus que
                        Canſade: elle n'avoit jamais été ſi belle; un regard inexprimable qu'elle
                        jetta ſur moi, le trouble qui s'y peignoit, &amp; quel trouble! acheva de
                        m'égarer: <hi rend="italic"> Oui, c'en eſt fait, oui, Canſade, je vais
                            partir </hi> , lui dis-je, en fondant en pleurs, &amp; alors, dans un
                        tranſport que j'ignorois moi-même, ſans aucune intention d'être coupable, je
                        colai mes lévres ſur les ſiennes; &amp; Canſade éperdue, ſans parole, &amp;
                        comme étouffée de ſes ſoupirs, qui ſe confondoient avec les miens... Oh
                        ſouvenir qui me tue, l'amour eut l'affreux pouvoir de faire de nous ce qu'il
                        voulut, nous ne ſumes pas ce qu'il en faiſoit, &amp; le crime fut conſommé. </p>
                    <p> Le Vieillard s'arrêta là; ſon viſage ſe couvrit de pleurs, &amp; puis
                        continuant ſon récit: Revenus, dit-il, de ce proſond, de ce magique oubli de
                        nousmêmes, confus &amp; conſternés tous deux, Canſade tout-à-coup s'arracha
                        de mes bras, &amp; me rejettant avec effroi, <hi rend="italic"> où ſuis-je
                        </hi> , s'écria-t-elle, <hi rend="italic"> malheureuſe! qu'ai-je fait? Me
                            voilà donc perdue? </hi> Elle tomba dans le plus violent déſeſpoir. Le
                        mien n'étoit pas moindre; mais je me fis violence pour arrêter les effets du
                        ſien: enfin nous nous ſéparâmes le cœur déchiré de remords, &amp; ſans oſer
                        nous regarder, nous nous dimes adieu pour toujours. Hélas! il n'étoit plus
                        tems: le malheureux Azor étoit venu au moment le plus vif de notre
                        entretien; il n'avoit pas entendu nos paroles, mais il avoit vu nos actions;
                        jugez ce qu'il dût ſentir. J'ignorois qu'il ſût mon crime; mais je n'en
                        craignois pas moins ſa vûe: comment ſoutenir les regards de mon ami, que je
                        venois de trahir? On me dit qu'il venoit de partir pour une maiſon que nous
                        avions à deux lieues, &amp; qui étoit un rendez-vous de chaſſe. Je m'étonnai
                        qu'il fut ainſi parti tout ſeul, mais je n'en ſoupconnai point la cauſe: je
                        me couchai, ne dormis point, &amp; me levai de grand matin: la vûe de mon
                        crime ne me quittoit point; il me pourſuivoit; il me puniſſoit ſans relâche;
                        je ne ſais quel preſſentiment funeſte ajoutoit à l'horreur que j'avois de
                        moi-même. On m'apporta une lettre d'Azor; je ſentis ma main trembler en
                        l'ouvrant; les caractéres en étoient mal formés: en voici les propres
                        termes, ils ſont gravés dans mon cœur qu'ils déchirent.. Pardonnez, ſi en
                        vous les rapportant, les larmes &amp; les ſanglots étouffent ma voix. “Au
                        moment où vous lirez cette lettre, Azor ne ſera plus: je vous vis hier dans
                        les bras de Canſade.. oh! mon ami, j'ai ſenti des mouvemens de vengeance; je
                        les déteste, &amp; les déſavoue en mourant: puiſſiez-vous être heureux avec
                        Canſade, &amp; ne vous point trahir tous deux! puiſſiez-vous ne connoître
                        jamais la douleur que j'éprouve! adieu, mon honneur m'eſt bien cher; mais
                        c'eſt encore moins ſa perte que celle de votre amitié qui me tue. </p>
                    <p> A cette lecture je fis un cri affreux, &amp; demandai promptement un cheval:
                        j'étois tout tremblant, &amp; hors de moi-même, je criois, je pleurois, je
                        m'agitois: on avertit Canſade; elle accourut: je ſis un nouveau cri en la
                        voyant: <hi rend="italic"> Liſez </hi> , lui dis-je, en lui donnant la
                        lettre: elle la lût, &amp; tomba évanouie: j'ordonnai qu'on prît ſoin
                        d'elle; je montai à cheval; je volai à cette maiſon fatale: c'en étoit fait;
                        je n'y trouvai que le corps pâle &amp; ſanglant d'Azor. Comment vous peindre
                        l'affreux déchirement que je ſentis à cette vûe? Je me jettai ſur le corps
                        de mon ami, ſans verſer une larme, mais en pouſſant des cris aigus, &amp;
                        voyant près de lui le poignard dont il s'étoit percé, je le ſaiſis, &amp;
                        m'en frappai; le coup gliſſa; j'allois redoubler; on me déſarma; je tombai
                        ſans connoiſſance: on proſita de ce moment pour me porter dans un lit, &amp;
                        pour panſer ma bleſſure. Lorſque je revins à moi, je déteſtai le ſoin qu'on
                        en avoit pris; je voulus arracher les bandages; mais on m'obſervoit, &amp;
                        on eut la cruauté de s'y oppoſer; une fiévre violente me prit; je touchai à
                        ma derniére heure; mais j'euſſe été trop heureux de mourir; mon crime
                        méritoit une longue expiation. La nature fut plus forte que mon déſeſpoir:
                        elle me ſauva, &amp; on m'obſerva avec ſoin, juſqu'à ce que le tems m'eût
                        ôté, non le déſir de la mort, mais le deſſein de me la procurer moi-même.
                        J'appris que Canſade, plus heureuſe que moi, n'avoit pû réſiſter a ſa
                        douleur. </p>
                    <p> Lorſque je fus entiérement rétabli, je pris le parti de fuir tous les
                        hommes: le corps de Canſade &amp; de mon ami avoient été mis dans le même
                        cercueil; je le fis tranſporter dans la ſolitude où vous m'avez trouvé; je
                        le dépoſai dans le ſein de la terre; j'élevai deſſus un tombeau; j'y plantai
                        deux orangers: c'eſt-là que je paſſe preſque tous les momens d'une vie que
                        le Ciel prolonge pour me punir: la vûe de ce tombeau me déchire, &amp; je ne
                        puis m'en arracher; chaque jour je le baigne de mes pleurs, &amp; je ſoupire
                        ſans ceſſe après l'inſtant qui doit mêler ma cendre à celle de mon ami. </p>
                    <p> Fatmé fut extrêmement touchée du récit d'Abdalla; mais comme elle étoit
                        au-deſſus des foibleſſes de ſon ſexe, Canſade lui paroiſſoit inexcuſable:
                        Fatmé ignoroit les ſéductions imperceptibles de la vanité, &amp; ne
                        comprenoit pas qu'on fût flattée de paroître belle à d'autres yeux que ceux
                        de ſon amant. Dès qu'elle fut rendue au port le plus prochain, le Vieillard
                        ſe ſépara d'elle pour retourner à ſa ſolitude. Fatmé trouva un Capitaine de
                        vaiſſeau, qui, moyennant une groſſe ſomme, la prit dans ſon bord, &amp; fit
                        voile pour l'Iſle des Amis. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Ville des Métamorphoſes. </hi>
                    </p>
                    <p> LE vent fut d'abord favorable; mais au bout de quelque tems il changea,
                        &amp; devint ſi violent, qu'on fut obligé de s'y abandonner. Le vaiſſeau
                        perdit ſa route. Au quatriéme jour on apperçut un port, vers lequel on étoit
                        pouſſé ſans pouvoir l'éviter: à cette vue le Pilote fit un grand cri,
                        arracha ſa barbe, &amp; déchira ſes habits: <hi rend="italic"> Nous ſommes
                            perdus </hi> , s'écria-t'il, <hi rend="italic"> voilà la Ville des
                            Métamorphoſes: une Fée change tous ceux qui ont le malheur d'y aborder,
                            les uns en meubles, les autres en animaux; chacun ſuivant ſon état ou
                            ſes inclinations, eſt différemment métamorphoſé </hi> . Il n'avoit pas
                        achevé, que le vaiſſeau, entraîné par un courant rapide, étoit déja dans le
                        port. Les gens de l'équipage furent changés, ceux-ci d'une façon, ceux-là
                        d'une autre; quant à Fatmé, elle mit à ſon doigt l'anneau qui la
                        garantiſſoit des enchantemens, entra dans la ville, &amp; ſe mit a la
                        viſiter. </p>
                    <p> Il y avoit une grande place ronde, environnée de bâtimens où étoient les
                        différentes ſalles des métamorphoſes. La premiére où Fatmé entra étoit celle
                        des Sultans: ils étoient métamorphoſés en horloges bien dorées, rangées ſur
                        une ligne; les tambours de ces horloges répondoient par derriere à des
                        cabinets où les grands Vizirs, changés en groſſes clefs, ſervoient à les
                        monter: vis-à-vis étoient de grands bâtons à perroquets, ſur leſquels une
                        partie des Courtiſans, changés en cet oiſeau, qu'on appelle Butord, les yeux
                        fixés ſur le cadran, s'occupoient ſans ceſſe à regarder l'heure: lorſqu'elle
                        ſonnoit, d'autres Courtiſans, changés en pierres bien polies, formoient un
                        écho qui la répétoit. Ceux d'entr'eux qui avoient le plus de génie étoient
                        transformés, les uns en vers luiſans, les autres en une eſpéce d'araignées
                        très-vénimeuſes, qui ſe dévorent: il y avoit dans la même ſalle quelques
                        belles poules jaſpées, &amp; beaucoup de dindes qui faiſoient la roue:
                        c'étoit les femmes de la Cour: les galans Petits-maîtres avoient été changés
                        en rats muſqués; quant aux vieilles coquettes, la Fée en avoit fait un
                        meuble qu'on appelle Bergere: ſes Pages ſe jettoient deſſus en venant
                        regarder l'heure. Au-dehors de la ſalle étoit une voliere où les Sultans,
                        diſtingués par leurs lumiéres ou par leur bonté, avoient été métamorphoſés,
                        les uns en aigles, les autres en pélicans <ref target="#N06"/> : cette
                        voliére étoit peu garnie. </p>
                    <p> Fatmé entra enſuite dans une grande baſſe-cour: une infinité de ces gros
                        oiſeaux ſtupides &amp; voraces, qu'on appelle <hi rend="italic"> Goulus
                        </hi> , y traînoient orgueilleuſement un ventre ignoble &amp; lourd, qu'ils
                        étoient continuellement occupés à remplir. Une inſcription apprit à Fatmé
                        que ceux qui avoient été ainſi changés, avoient été des Tréſoriers du
                        Prince: elle auroit pû s'y tromper, &amp; les prendre pour des Bonſes; mais
                        ceux-ci avoient été autrement métamorphoſés: la Fée en avoit une voliére, où
                        Fatmé vit des grues, des fins merles, &amp; quelques oiſeaux de paradis: un
                        grand nombre d'autres changés en ſauterelles, voloient dans les champs par
                        nuées: elles dévoroient la recolte, &amp; ſe nourriſſoient auſſi d'inſectes:
                        elles les ſaiſiſſoient à la faveur d'une nuit factice, qu'elles formoient en
                        s'élevant par troupes: elles endormoient ces inſectes, en les berçant dans
                        leurs pattes, &amp; en faiſoient de bon repas. </p>
                    <p> Fatmé parcourut ſucceſſivement toutes les ſalles, volieres, ménageries,
                        &amp;c. qui contenoient différentes métamorphoſes. </p>
                    <p> Dans la voliere des beaux eſprits elle vit un ou deux cignes, beaucoup de
                        perroquets, &amp; quelques vieilles perruches; il y avoit auſſi des paons
                        qui étaloient ſans ceſſe leur belle queue, &amp; ne regardoient jamais leurs
                        pieds: une derniere ſalle que Fatmé viſita, étoit pleine de tombeaux, de
                        buſtes, &amp; autres monumens antiques; pluſieurs Erudits, changés en lampes
                        ſépulchrales, y répandoient un foible jour. Quelques-autres étoient à la
                        porte, métamorphoſés en baudets chargés de momies. </p>
                    <p> Fatmé ſortit de cette ſalle, &amp; ſe retrouva dans la place, au milieu de
                        laquelle s'élevoit le Palais de la Fée: en marchant vers ce Palais, elle ôta
                        ſans y penſer l'anneau de ſon doigt, &amp; le laiſſa tomber. Auſſitôt une
                        pie l'enleva: la pie s'étant arrêtée à dix pas, Fatmé courut après elle, la
                        pie reprit ſon vol, &amp; s'éloigna encore de dix pas: Fatmé courut de
                        nouveau, &amp; de nouveau la pie s'envola: Fatmé continuant toujours de la
                        ſuivre, la pie entra dans une cour du Palais, &amp; Fatmé y entra après
                        elle; nous l'y laiſſerons, &amp; nous irons retrouver le Prince dans l'Iſle
                        où nous l'avons laissé. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Colombe; Taliſman; Arrivée du Prince à Lahor. Goujons,
                            Conſeil, &amp;c. </hi>
                    </p>
                    <p> UN jour qu'en rêvant à Fatmé, Mirza erroit dans un de ces beaux bocages,
                        dont Zulmis lui avoit fait la peinture, il vit à quelques pas de lui une
                        colombe d'une blancheur éclatante, a l'exception de ſon col, qui paré de
                        couleurs vives &amp; changeantes, ſembloit entouré d'un collier d'opales:
                        elle avoit ſur-tout les plus beaux yeux du monde, &amp; le regard ſi
                        touchant, qu'on ne pouvoit la voir ſans intérêt. Sitôt qu'elle apperçut le
                        Prince, loin de fuir, elle parut tranſportée: elle courut vers lui; &amp;
                        volant ſur ſon épaule, lui préſenta ſon petit bec, en battant des ailes.
                        Mirza ſurpris de voir une colombe ſi privée, lui fit mille careſſes, &amp;
                        dans ſon ſein, &amp; de ce ſentit que ſon cœur s'intéreſſoit pour elle. Il
                        la mit dans ſon ſein, &amp; de ce moment la colombe &amp; le Prince
                        devinrent inſéparables: les jours de Mirza en coulerent avec moins d'ennui:
                        comme tout lui rappelloit ce qu'il avoit perdu, il trouvoit que les yeux de
                        la colombe reſſembloient à ceux de Fatmé; ſon regard lui paroiſſoit ſur-tout
                        le même; il ſoupiroit &amp; l'accabloit des plus tendres baiſers; la colombe
                        de ſon côté lui faiſoit toutes les innocentes careſſes qu'une colombe peut
                        faire; ſouvent auſſi ſes yeux s'attachoient ſur lui, &amp; répandoient des
                        larmes; il ſembloit qu'elle eût voulu parler, &amp; qu'elle s'efforçoit
                        d'exprimer par ſes regards ce qu elle ne pouvoit prononcer. </p>
                    <p> Un jour que ſeul avec elle il ſe promenoit ſur le bord de la mer, il
                        apperçut la barque qui avoit tranſporté Zulmis &amp; ſa Femme dans l'Iſle:
                        il y entra ſans deſſein; auſſi-tôt la barque ſe mit en mouvement d'ellemême,
                        &amp; fendit la mer avec une ſi grande vîteſſe, que le Prince en un inſtant
                        perdit de vûe le rivage: il s'attendoit à périr, &amp; ſerrant la colombe
                        contre ſon ſein, il craignoit plus pour elle que pour lui-même: mais après
                        quelques heures d'une courſe très-rapide, il découvrit un nouveau rivage, où
                        la barque alla ſe rendre: il en deſcendit avec la colombe, s'aſſit près d'un
                        arbre, la careſſa, &amp; s'endormit. Pendant qu'il dormoit la colombe vit un
                        vautour dans les airs, la peur la fit ſauver dans un bois; le vautour la
                        pourſuivit: elle lui échappa; mais ce fut après un long vol, &amp;
                        lorſqu'elle voulut aller rejoindre le Prince, elle ne put retrouver le
                        chemin. </p>
                    <p> Quand le Prince s'éveilla, &amp; ne vit plus la colombe, il fut déſeſperé:
                        il parcourut tous les environs, ne ceſſant de l'appeller. Il eut long-tems
                        continué ſes recherches: mais la Fée du Malheur parut devant lui: <hi rend="italic"> Prince </hi> , lui dit-elle, <hi rend="italic"> à quoi
                            perdez-vous des inſtans précieux? Avez-vous oublié dans quel deſſein
                            vous êtes parti pour Lahor? Vous n'en êtes qu'à une journée; hâtez-vous
                            de vous y rendre, &amp; juſtifiez les ſoins que j'ai pris de vous. Tenez
                        </hi> , ajouta-t'elle, <hi rend="italic"> voilà un taliſman qui a la vertu
                            de faire parler ſincerement les hommes: ceux à qui vous aurez affaire ne
                            pourront vous tromper; pour les femmes on n'a point encore trouvé de
                            taliſman qui eût ce pouvoir </hi> . </p>
                    <p> Le Prince obéit à la Fée, &amp; ſe rendit à Lahor: il y trouva le nombre de
                        ſes partiſans beaucoup augmenté. Noureddin déteſté des peres &amp; des
                        maris, s'étoit fait ſucceſſivement haïr de toutes les femmes: plus il avoit
                        de quoi leur plaire, moins elles lui pardonnoient ſa légéreté: ſon inſolence
                        &amp; ſon indiſcrétion achevoient de l'en faire abhorrer; non qu'elles
                        exigeaſſent de lui une diſcrétion pénible: elles vouloient bien qu'on ſut
                        qu'il les avoit, &amp; elles étoient les premiéres à s'en vanter; mais il
                        publioit leurs défauts cachés, &amp; il en faiſoit des railleries avec une
                        troupe de fats d'élite, qui faiſoient profeſſion de plaire aux femmes, &amp;
                        de les mépriſer. </p>
                    <p> D'un autre côte, Taher gouvernoit en homme qui croit pouvoir impunément
                        opprimer: les peuples gémiſſans pouſſoient vers le Trône des cris qui
                        n'étoient point écoutés: dans ces circonſtances il arriva une choſe qui
                        acheva d'indiſpoſer les eſprits. </p>
                    <p> Il y avoit deux jours de l'année où le Chef des Bramines présentoit en
                        cérémonie à Mahmoud certains gros <ref target="#N07"/> goujons qu'on pêchoit
                        dans les étangs de la grande Pagode. Le Sultan mangeoit en public ces deux
                        jours-là, &amp; devoit s'abſtenir de tout autre mets. Mahmoud, qui étoit
                        fort gourmand, le trouvoit inſipide, &amp; quelque habiles que fuſſent ſes
                        cuiſiniers, il ne ſavoient plus à quelle ſauſſe lui faire avaler le goujon.
                        Le Divan s'aſſembla par ſon ordre: <hi rend="italic"> Je veux </hi> , dit
                        Mahmoud, <hi rend="italic"> qu'on aviſe aux moiens de m'épargner deux
                            mauvais repas; les goujons m'affadiſſent l'eſtomac; je ne vois pas à
                            quoi il m'eſt bon d'en manger, &amp; je voudrois bien ſavoir ſi l'on en
                            ſert aux Princes mes voiſins. Sire, n'en doutez pas </hi> , répondit le
                        grave Nadir, <hi rend="italic"> l'uſage des goujons eſt auſſi étendu que le
                            culte de Viſnou; il n'y a de différence que dans la ſauce. Les étangs
                            des Bramines ſont pleins de goujons; c'eſt leur revenu: ſi V. M. ſe
                            diſpenſe d'en manger, il eſt à craindre que vos Sujets ne veuillent
                            auſſi s'en diſpenſer; &amp; que deviendroit alors la ſubſiſtance des
                            bons Peres Bramines? Votre très-religieuſe Majeſté n'ignore pas
                            d'ailleurs que le Vedam recommande très-expreſſément cet uſage, &amp;
                            qu'on n'eſt jamais plus agréable à Viſnou, que lorſqu'on a quelque
                            goujon dans le ventre. Tarare </hi> , dit le Sultan, <hi rend="italic">
                            ne me ferois-tu pas auſſi manger ce que le Grand Lama </hi>
                        <ref target="#N08"/>
                        <hi rend="italic"> envoye aux Princes du Tibet? Viſnou, ma foi, s'embarraſſe
                            bien de cela: que ceux qui aiment les goujons en mangent: il y aura
                            moins de Bramines; qu'importe? Ma Majeſté ſera religieuſe tant que
                            tuvoudras; mais il ne ſera pas dit qu'on lui faſſe ainſi avaler des
                            goujons: Et vous </hi> , ajouta-t'il, en ſe tournant vers Taher, <hi rend="italic"> votre avis! Sire </hi> , dit Taher, <hi rend="italic"> on
                            doit craindre de mécontenter les Bramines; mais il faut craindre encore
                            plus de mécontenter votre eſtomac: l'embonpoint ſacré de votre ample
                            Majeſté importe au bonheur de l'Etat, &amp; je crois qu'il eſt du bien
                            public qu'elle ſe diſpenſe d'un uſage qui pourroit l'amaigrir: on
                            pourroit, cependant, tout concilier, en ſervant en public un repas de
                            goujons à Votre Maieſté; elle n'en tâteroit que pour la forme, &amp; ſe
                            gorgeroit en particulier de mets plus à ſon goût. Par mon ventre
                            auguſte, s'écria le Sultan, tu es, après moi, le plus grand eſprit de
                            mon Royaume: ſi j'avois quatre hommes comme toi dans mon Divan, je
                            ſerois bientôt le maître du monde: je m'en tiens à ton avis, l'expédient
                            eſt bon </hi> . Les Bramines n'en penſerent pas de même; l'innovation
                        leur parut dangereuſe, &amp; ils ne manquerent pas de décrier Mahmoud &amp;
                        ſon Miniſtre dans l'eſprit des peuples. </p>
                    <p> Dans ces circonſtances le Prince étant arrivé à Lahor, vit en ſecret ſes
                        partiſans, &amp; ſe ſervit du taliſman de la Fée, pour démêler ceux ſur qui
                        il pouvoit compter, &amp; les différens motifs qui les attachoient à lui.
                        Son Parti étoit compoſé de trois claſſes. La premiére, qui ſe réduiſoit à
                        quelques-uns, étoit de ceux qui aimoient leur devoir, ou ſa perſonne; ceux
                        qui haiſſoient le gouvernement préſent, formoient la ſeconde, &amp;
                        n'étoient pas en petit nombre; la troiſiéme &amp; la plus conſidérable étoit
                        de ceux qui n'eſpéroient de fortune que dans une révolution. </p>
                    <p> Au reſte il ne faut pas croire que ces différens reſſorts fuſſent auſſi
                        ſimples que nous le diſons: ils étoient compliqués de beaucoup d'autres
                        moins ſenſibles, &amp; que ceux qu'ils faiſoient agir ne connoiſſoient pas
                        toujours: car le taliſman apprit au Prince qu'il y avoit peu d'hommes qui
                        euſſent un ſyſtême de conduite &amp; des deſſeins ſuivis; que ce qu'ils
                        croyoient leur intérêt, étoit véritablement leur bouſſole: mais que cette
                        bouſſole étoit ſujette à des variations continuelles; que dans ceux-mêmes
                        qu'elle dirigeoit vers un point fixe, elle avoit de fréquentes déclinaiſons;
                        que, cependant, comme certains plages ont leurs courans &amp; leurs vents
                        aliſés, la plûpart des hommes avoient des habitudes, &amp; que c'étoit ſur
                        ces habitudes qu'il falloit compter, bien plus que ſur ce qu'ils appelloient
                        leurs principes, &amp; que ſur ce qu'on jugeoit devoir être leur intérêt. </p>
                    <p> Mirza en s'occupant à connoître &amp; à fortifier ſon parti, ne négligea pas
                        de faire toutes les recherches qui pouvoient l'éclaircir du ſort de Fatmé;
                        mais il n'en put rien découvrir, &amp; ſon inquiétude fut d'autant plus
                        grande, qu'il ſut que Noureddin avoit fait de ſon côté des recherches, qu'il
                        avoit toujours un étroit commerce avec l'Enchanteur du volcan, que ſouvent
                        ils diſparoiſſoient enſemble, &amp; parcouroient les airs ſous différentes
                        formes, &amp; que depuis quelques jours on les avoit vû s'élancer du Palais
                        ſous celle de deux gros oiſeaux de proye. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VIII. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Mirza paſſe a la Cour du Roi de Candahar; Effets du
                            Taliſman; Secours qu'il obtient </hi> . </p>
                    <p> Quelque favorable que fut pour Mirza la diſpoſition des eſprits, il vit bien
                        qu'il ne devoit eſpérer aucun mouvement conſidérable ſans des ſecours
                        étrangers: les troupes du Sultan que Taher avoit ſoin de bien traiter,
                        tenoient tout le monde dans la crainte. Cette conſidération l'engagea à
                        paſſer lui-même à la Cour de Candahar où Bouſangir l'avoit précédé. Il
                        apprit de lui qu'elle étoit partagée en deux partis, que le Sultan étoit
                        gouverné par la Reine ſa mere, qui étoit gouvernée elle-même par deux
                        Viſirs, que l'un qui ſe nommoit Zangut étoit Général des Eléphans; que
                        l'autre qu'on appelloit Moſſoul étoit le chef des Eunuques. Le Prince alla
                        les voir, &amp; n'oublia pas ſon Taliſman. Il fut d'abord chez Zangut: <hi rend="italic"> vos intérêt </hi> , lui dit Zangut, <hi rend="italic"> me
                            ſont fort indifférens, il m'importe peu que ce ſoit vous ou un autre qui
                            regniez à Lahor; mais il m'importe beaucoup d'attirer à moi tout le
                            pouvoir; la guerre m'eſt bonne à ce deſſein: elle me rendra néceſſaire,
                            me fournira les moyens d'avancer mes créatures, &amp; de m'en attacher
                            de nouvelles, ainſi comptez que je vous ſervirai avec tout le zéle &amp;
                            toute la chaleur que j'ai pour mes propres intérêts </hi> . </p>
                    <p> Le Prince paſſa enſuite chez Moſſoul: <hi rend="italic"> Prince </hi> , lui
                        dit celui-ci, <hi rend="italic"> votre intérêt ne m'eſt rien, je ne
                            conſidere pas même celui de l'Etat: je penſe uniquement à ce qui m'eſt
                            avantageux, c'eſt de conſerver la paix: pour vous ſervir, il faudroit la
                            guerre, ſoyez ſûr que je n'oublirai rien pour vous traverſer </hi> . </p>
                    <p> La force du Taliſman arracha ces paroles aux deux Viſirs; mais on juge bien
                        que ce ne fut pas ſans convulſion: il leur fut impoſſible de les retenir,
                        &amp; ils ne pouvoient comprendre ce qui les rendoit ſinceres ſi
                        mal-à-propos, &amp; pour la premiere fois de leur vie: les Courtiſans ne
                        furent pas moins ſinceres, &amp; on peut juger par-là de l'excellence du
                        Taliſman: ſuivant qu'ils étoient attachés à l'un ou a l'autre Viſir, ils
                        répondirent au Prince qu'ils le favoriſeroient, ou lui ſeroient contraires:
                        à l'égard du Sultan, il dit à Mirza <hi rend="italic"> qu'il falloit ſcavoir
                            ce que penſoit la Reine mere, qu'il ne le méloit de rien, que l'Etat
                            iroit toujours aſſez bien pour lui, &amp; que pourvû qu'il bût frais,
                            &amp; mangeât chaud, il s'embarraſſoit fort peu du reste </hi> . La
                        Reine Mere étoit femme, ainſi le Taliſman n'agit point ſur elle: le Prince
                        en fut très-bien reçu; elle parut prendre à lui le plus grand intérêt, mais
                        elle ne décidoit rien, &amp; demeuroit ſuſpendue entre les deux Viſirs. </p>
                    <p> Heureuſement pour Mirza, un grand événement vint à ſon ſecours &amp; rompit
                        l'équilibre: Moſſoul marcha étourdiment ſur la pate du petit Epagneul de la
                        Reine mere, il fut diſgracié; ſon crime parut ſi capital, qu'il ne fut
                        plaint de perſonne, &amp; que de cette foule de gens qui, un moment
                        auparavant, lui faiſoit baſſement la cour, il n'y en eut pas un qui ne dit
                        que c'étoit un miſérable, &amp; que la Reine mere étoit bien bonne de lui
                        laiſſer la vie. Zangut devint alors tout puiſſant, &amp; Mirza obtint les
                        ſecours qu'il demandoit. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE X. </head>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Dénouement. </hi>
                    </p>
                    <p> Mirza &amp; Bouſangir entrerent bientôt après dans le Royaume de Lahor à la
                        tete d'un corps de troupes que le grand nombre de mécontens qui vinrent s'y
                        joindre, rendirent une armée conſidérable. Un jour de halte, le Prince étant
                        allé à la chaſſe dans une grande forêt, près de laquelle l'armée campoit, il
                        ſe laiſſa tellement emporter à ſon ardeur, qu'il perdit ſa ſuite &amp;
                        s'égara: après avoir cherché inutilement ſa route, excédé de fatigue, il
                        deſcendit de cheval &amp; s'aſſit au pied d'un cedre ſur le bord d'un
                        ruiſſeau. A quelques pas de lui, il apperçut une colombe qui venoit boire à
                        ce ruiſſeau; c'étoit celle-là même qu'il avoit été ſi fâché de perdre: le
                        Prince l'appella, &amp; elle couroit à lui en battant des aîles, lorſqu'il
                        la vit tout d'un coup ſe tapir contre terre &amp; pouſſer un cri. Le Prince
                        en ayant cherché la cauſe, vit deux Vautours, l'un noir &amp; l'autre blanc,
                        qui ſe balançoient dans les airs prêts à fondre ſur la Colombe. Il prit une
                        flêche, &amp; la tira ſi heureuſement, que les deux oiſeaux carnaciers
                        percés du coup, &amp; traverſés du même fer, tomberent morts à ſes pieds:
                        auſſitôt la terre trembla, le Ciel s'obſcurcit, le tonnerre gronda: un
                        moment après le Ciel redevint clair &amp; ſerein, la terre ne fut plus
                        agitée; mais au lieu des deux Vautours, le Prince fut bien ſurpris de voir à
                        ſes pieds le corps de Nourreddin ſans vie &amp; nageant dans ſon ſang; il ne
                        douta pas que l'autre Vautour ne fût l'Enchanteur du volcan, &amp; que
                        pendant l'obſcurité, il n'eût été enlevé par un pouvoir ſurnaturel.
                        Cependant la Colombe vola ſur le Prince avec un nouveau battement d'aîles:
                        Mirza lui marqua par mille careſſes la joie qu'il avoit de l'avoir
                        retrouvée: comme le jour baiſſoit, il la mit dans ſon ſein, &amp; ne
                        ſçachant de quel côté tourner ſes pas, il ſe laiſſa guider à une clarté
                        ſombre qu'il apperçut de loin. Cette clarté le conduiſit à l'avenue d'un
                        château, dont la façade couverte d'une tenture noire, étoit lugubrement
                        illuminée par des lampions diſpoſés en forme de larmes: il traverſa les
                        cours &amp; un veſtibule tendus &amp; éclairés de même, &amp; parvint à un
                        ſalon boiſé d'ébene. Vingt lampes d'or pendoient du plat-fond: ſous un dôme
                        noir qui étoit au milieu, s'élevoit un lit de parade ſur lequel étoit un
                        vilain Négre habillé d'une étoffe d'or brodée de pierreries: deux perles
                        d'un prix ineſtimable pendoient à ſes oreilles: deux femmes eſclaves étoient
                        au chevet du lit, &amp; chaſſoient les mouches avec des queues de Paon: au
                        pied une vieille fort boſſue ſembloit abîmée dans une douleur profonde. Il y
                        avoit aux deux côtés douze femmes d'une beauté raviſſante, dont ſix étoient
                        brunes, &amp; ſix étoient blondes, elles étoient vêtues d'une robe traînante
                        de ſatin noir, avoient de longs crêpes, le ſein découvert, &amp; les cheveux
                        épars: <hi rend="italic"> O le plus beau des fils de la terre </hi> ,
                        (diſoient-elles au plus vilain des monſtres) <hi rend="italic"> comment la
                            mort n'a-t'elle pas reſpecté tant de charmes! Nous vous avons perdu,
                            délices de notre ame! Vous ne partagerez plus entre nous vos faveurs:
                            l'Amour va s'enfermer dans votre tombeau, &amp; nous laiſſer pour jamais
                            dans les bras de la douleur </hi> . Comme elles diſoient ces mots, une
                        plaie profonde que le Négre avoit dans le ſein, fit jaillir un filet de
                        ſang: ces douze femmes pouſſerent un cri effroyable: la vieille ſe retourna,
                        &amp; apperçut le Prince. Elle frémit à ſa vûe, &amp; frappa des mains: une
                        porte s'ouvrit; ſix Noirs affreux parurent: <hi rend="italic"> Voici </hi> ,
                        dit-elle, <hi rend="italic"> le meurtrier de mon fils, c'eſt ce barbare qui
                            a tué Charmant: qu'on le ſaiſiſſe lui &amp; la Colombe, allez, conduiſez
                            les à la tour maudite chez le Roi Keſra mon mari: que ce pere infortuné
                            vange ſur eux la mort de notre cher fils Enchanteur du Volcan </hi> .
                        Les ſix Noirs ſaiſirent le Prince &amp; la Colombe, &amp; les conduiſirent à
                        la tour maudite par une allée de cyprès. En entrant dans cette tour, où tout
                        inſpiroit l'horreur &amp; le déſeſpoir, leurs oreilles furent frappées d'un
                        bruit confus de chaînes, de cris &amp; de gémiſſemens, que les ſombres
                        voutes de la tour faiſoient affreuſement retentir. On les conduiſit devant
                        le Roi Keſra, ſurnommé le Tyran. Il étoit dans un ſalon de marbre noir,
                        aſſis ſur un monceau de corps égorgés de ſa main, &amp; palpitans encore:
                        c'étoit des malheureux qu'il deſtinoit à ſervir ſon fils dans le pays des
                        Ames: leur ſang ruiſſeloit ſur le marbre, les mains du Tyran en étoient
                        degoutantes. </p>
                    <p> A la vûe des deux nouvelles victimes qu'on lui amenoit, il ſentit une joie
                        féroce: ſes yeux ſanglans étincelerent comme ceux d'un Tigre qui a vû ſa
                        proie. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Prince </hi> , dit-il à Mirza, <hi rend="italic"> je n'ai
                            jamais fait grace à perſonne, je te la ferai cependant, à une condition:
                            Qu'elle eſt-elle </hi> , répondit le Prince? <hi rend="italic"> Tiens
                        </hi> , repartit Keſra, <hi rend="italic"> prens ce poignard, &amp; égorges
                            la Colombe; c'eſt elle qui eſt cauſe que tu as tué mon fils
                            l'Enchanteur, je veux bien ne m'abreuver que de ſon ſang, pourvû que ce
                            ſoit toi qui me le préſente </hi> . Mirza trouvoit de la lâcheté à
                        ſauver ſa vie aux dépens de celle d'un animal innocent qui s'étoit mis ſous
                        ſa protection, qu'on ne pouvoit voir ſans l'aimer, &amp; pour qui ſon cœur
                        s'étoit d'abord vivement intéreſſé; mais lorſque jettant les yeux ſur elle,
                        il la vit tendre le col, &amp; le lui préſenter ellemême: <hi rend="italic">
                            Non </hi> , s'écria-t'il tout attendri, <hi rend="italic"> non, trop
                            généreuſe Colombe, tu ne mourras point de ma main. Eſt-ce là ta derniere
                            réſolution </hi> , reprit le Tyran, <hi rend="italic"> ſonge que ta
                            mort.... Elle ne me fait point de peur, </hi> interrompit le Prince: <hi rend="italic"> O ma chere Fatmé, tu n'es plus, ſans doute, &amp; je
                            brûle de te rejoindre </hi> . Tu la rejoindras plûtôt que tu ne penſes,
                        dit Keſra, mais ce ſera pour périr avec elle: reconnois-là dans celle que je
                        voulois te faire immoler. A ces mots Keſra toucha la Colombe avec une
                        baguette noire; la Colombe diſparut, &amp; montra Fatmé aux yeux du Prince.
                        O ma chere Fatmé! O mon cher Mirza! s'écrierent-ils tous deux à la fois.
                        Qu'on les charge de chaînes, dit le Tyran en les interrompant, &amp; que
                        traînés dans un cachot, on laiſſe à la faim le ſoin d'y creuſer leur
                        tombeau. </p>
                    <p> Cet ordre barbare fut exécuté: dans les premiers momens, Fatmé &amp; le
                        Prince, malgré l'horreur du cachot &amp; le poid des chaînes, ne ſentirent
                        que le plaiſir de ſe revoir: ils ſe conterent mutuellement ce qui leur étoit
                        arrivé. Fatmé dit au Prince comment une Pie lui ayant enlevé ſon anneau dans
                        la ville des Métamorphoſes, elle avoit été changée en Colombe: mais la
                        douceur de cet entretien fit bientôt place à la douleur la plus amere. On ne
                        peut en effet imaginer rien de plus cruel que la ſituation de ces deux
                        Amans. Ils étoient attachés à un poteau vis-à-vis l'un de l'autre avec une
                        chaîne de fer qui entouroit leurs corps; le Tyran ingénieux dans ſa cruauté,
                        avoit voulu que la ſombre lueur d'une lampe éclairât le cachot, afin que
                        périſſant d'un ſupplice lent &amp; cruel, l'un &amp; l'autre vît les
                        horreurs de la mort ſe peindre ſur le viſage de ce qu'il aimoit. Tous deux
                        ſe regardoient &amp; fondoient en pleurs: au bout de quelques jours qu'ils
                        paſſerent à gémir ſur le ſort l'un de l'autre, n'ayant de nourriture que
                        celle de leurs larmes, d'entretien que celui de leurs ſouffrances, Fatmé
                        tomba dans une langueur que chaque inſtant augmentoit: ſemblable à une fleur
                        qui ne tire plus de ſuc de la terre, dont les vives couleurs s'effacent,
                        &amp; que ſa foible tige ne ſoutient qu'a peine, elle laiſſa tomber ſa tête:
                        le vif incarnat de ſes joues étoit éteint, la pâleur de la mort les
                        couvroit, ou ſi dans quelques inſtans ſon teint livide ſe ranimoit encore,
                        c'étoit du feu cruel qui la dévoroit. Mirza ſe conſumoit auſſi, quoique plus
                        lentement, &amp; déja leurs yeux deſſéchés refuſoient des larmes à
                        l'expreſſion de leur douleur. <hi rend="italic"> Ciel! </hi> diſoit le
                        Prince à Fatmé, <hi rend="italic"> c'eſt donc pour vous voir périr que je
                            vous ai retrouvée! Pour voir la mort s'approcher de vous par degrés,
                            &amp; défigurer ces traits charmans que j'adore? Quoi! ce qu'il y a de
                            plus parfait dans la nature, l'ornement de la terre, l'amour du Ciel,
                            Fatmé eſt abandonnée à un ſort barbare, &amp; je ne puis la ſecourir! Ce
                            corps que l'Amour ſeul auroit dû ſerrer de ſes nœuds charmans, eſt lié
                            d'une horrible chaîne, &amp; je ne puis la briſer, je n'en puis ajouter
                            le poids à la mienne! Roi cruel, épuiſe ſur moi tes tourmens, mais
                            laiſſe-toi déſarmer à la beauté, les plus barbares reconnoiſſent ſon
                            empire </hi> . Fatmé entendit à peine ces paroles touchantes: elle n'y
                        répondit que par un foible regard, &amp; déja elle ne voyoit plus le déſolé
                        Mirza qu'à travers un nuage, lorſqu'un bruit effroyable ſe fit entendre, tel
                        que celui d'un vaſte édifice qui crouleroit à la fois de tous les côtés:
                        Fatmé &amp; Mirza perdirent le ſentiment. Quel fut leur étonnement, lorſque
                        revenant à eux, ils ſe trouverent à côté l'un de l'autre, non dans un
                        cachot, mais ſur un ſopha dans le Palais du Royaume de Lahor, &amp; ne ſe
                        reſſentant pas plus de ce qu'ils avoient ſouffert que s'ils ſe fuſſent
                        éveillés d'un ſonge. </p>
                    <p>
                        <hi rend="italic"> Sortez d'étonnement </hi> , leur dit la Fée du malheur en
                        ſe montrant à eux, <hi rend="italic"> c'eſt moi qui vous ai ſecouru, &amp;
                            qui ai toujours veillé ſur vous: ce n'eſt que pour vous éprouver, que
                            j'ai paru vous abandonner vous-mêmes: avec cette baguette, j'ai renverſé
                            la Tour maudite juſqu'en ſes fondemens, les monſtres qui l'habitoient
                            ont été enſevelis ſous ſes ruines; au moment que la ſour s'abîmoit, je
                            vous ai tranſporté dans ce Palais qui eſt actuellement le vôtre. Tandis
                            que vous étiez dans les priſons de Keſra, Bouſangir après vous avoir
                            fait inutilement chercher, a marché vers Lahor: à ſon approche il s'eſt
                            fait une révolution dans laquelle Mahmoud &amp; ſon Miniſtre ont péri
                        </hi> . La Fée finit par exhorter le Prince à ſe rendre digne de ce qu'elle
                        avoit fait pour lui: <hi rend="italic"> Vous allez regner </hi> , lui
                        dit-elle, <hi rend="italic"> ne laiſſez point endurcir votre cœur a la
                            proſpérité, &amp; ne m'oubliez jamais: Adieu, Prince, Fatmé fera votre
                            bonheur, faites celui de vos ſujets </hi> . </p>
                    <trailer> FIN. </trailer>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> EPISTRE A Monſieur C***. </head>
                    <p> DES vulgaires humains que la foule imbécilleAu joug des préjugés, ſoumette
                        un front docile;Que jouets éternels de l'erreur &amp; des Grands, Peu
                        frappés des vertus, éblouis par les rangs, Ils érigent en Dieux les Tyrans
                        de la terre; Peuples qu'a ſi ſouvent écraſés leur tonnerre, Votre ſervile
                        cœur les adore &amp; les hait, Le ſage les mépriſe, obéit &amp; ſe tait. </p>
                    <p> Je ſais, mon cher C***, qu'inſtruit à ſon Ecole, Du vain dehors des Grands,
                        ton œil eſt peu charmé; Qu'où l'on croit voir un Dieu, tu ne vois qu'une
                        Idole, Une pierre inſenſible, un bois inanimé, Qui ſous la pourpre &amp;
                        l'or d'un ornement frivole, Cache l'inſecte vil dont il eſt conſumé. </p>
                    <p> Dégagé, comme toi, d'une erreur trop commune, Je ne m'éblouis point à leur
                        trompeur éclat! </p>
                    <p> Qu'un autre aille groſſir une foule importune; Vil flateur d'un illuſtre fat
                        Qu'il trouve le dédain en cherchant la fortune,L'indépendance eſt mon
                        tréſor. </p>
                    <p> Croit-on que ſur un monceau d'or Au Palais de Plutus le bonheur ait ſon
                        trône: Ou qu'aſſis ſous le dais d'un deſcendant d'Hector, La pompe des Rois
                        l'environne? </p>
                    <p> Laiſſons penſer ainſi le vulgaire hébêté: L'ennui, compagnon de la gêne,
                        Habite avec la dignité: Rarement l'opulence hébergea la gaieté: C'eſt au
                        tonneau de Diogene Qu'on la trouve ſouvent avec la liberté. </p>
                    <p> Des grandeurs orgueilleux eſclaves, Et vous de la fortune inſolens favoris,
                        Non, non, n'eſpérez pas ſous vos brillans lambris Donner au bonheur des
                        entraves, Il fuit de vos Palais où volent les ſoucis Et couronné de myrthe
                        en un ſéjour champêtreIl va s'aſſeoir au pied d'un hêtre. </p>
                    <p> Entre Philemon &amp; Baucis. </p>
                    <p> Pour moi borné comme eux au ſimple néceſſaire,Dans un réduit obſcure aux
                        Muſes conſacré, Je vis content de peu: mon bonheur ignoré Ne fait point
                        inſulter la publique miſere. </p>
                    <p> Quand de l'aſtre brillant par le Guebre adoré, Les aîles de Borée ont
                        obſcurci la face, Que ſon char plus oblique effleure nos climats,Et briſant
                        ſes rayons dans des priſmes de glace Réfléchit un jour pâle à travers les
                        frimats; D'une Cité bruyante habitant ſolitaire, Loin des ſots de tout
                        caractere, Des importans de tous Etats, Avec quelques amis je vis en
                        volontaire: Mais ſitôt que la terre a ramolli ſon ſein, Lorſqu'avec les
                        Zéphirs un diligent eſſain Oſe quitter ſa ruche &amp; revoir les campagnes,
                        Je quitte auſſi la mienne, &amp; prompt à m'en tirer, Avec les Muſes mes
                        compagnes Sous un Ciel libre &amp; pur je vole reſpirer. </p>
                    <p> Ah quand du triſte hyver l'uniforme livréeA long-tems de la terre effacé les
                        couleurs, Que l'œil prend de plaiſir à la revoir parée Du brillant vêtement
                        des fleurs! </p>
                    <p> Ah qu'horriblement déchirée Du ſiflet aigu de Borée L'oreille entend avec
                        plaiſir La douce flute du Zéphir! </p>
                    <p> C'eſt alors que du Ciel les fertiles nuées Deſcendent ſur la terre, &amp;
                        fécondant ſon ſein Impregnent de leurs ſels ſes ſemances cachées,Que les
                        rayons actifs du Soleil plus voiſin, Pouſſent dans les canaux la ſeve qui
                        fermente:La terre alors conçoit &amp; devient odorante, Le plus doux des
                        parfums s'exhale dans les airs, Sous l'aîle du Zéphir tout s'empreſſe
                        d'éclore, Et la ſcene de l'Univers S'embellit chaque jour pour s'embellir
                        encore.Plein d'un eſpoir douteux l'avide agriculteurVoit la moiſſon dans
                        l'herbe &amp; le fruit dans la fleur: Un ſuc vivifiant circule en chaque
                        plante: Que dis je! En tous les corps une ſeve brûlante Hâte le germe actif
                        des reproductions: Sur la terre, dans l'air &amp; juſqu'en l'onde même,
                        Plante, reptile, oiſeau, quadrupede, poiſſon,Tout fraye, tout ſaillit, tout
                        végete, tout aime: Charme de la nature, ame de l'Univers C'eſt toi que ſous
                        des noms divers, O puiſſante Venus, le monde entier adore? </p>
                    <p> Déeſſe du plaiſir à qui tout doit le jour, Si tout eſt embelli par Flore
                        Tout eſt heureux par toi, tu fais regner l'amour.Que cette ſaiſon fortunée,
                        Quoique variable, a d'appas! </p>
                    <p> C'eſt la jeuneſſe de l'année: Eh que ne pardonne t'on pas Aux graces dont
                        elle eſt ornée? </p>
                    <p> Je mets à profit ces beaux jours Dont l'aſtre des ſaiſons dans ſa brillante
                        orbite Emporte &amp; ramene le cours; Le tems emporte, helas, les nôtres
                        bien plus vîte, Et les emporte pour toujours. </p>
                    <p> Tracerai-je à tes yeux, Ami, la douce eſquiſſe De l'hermitage, où ſans
                        cilice Et pour l'amour du Créateur, Traitant au mieux ſa Créature; Hermite
                        bien nourri de l'ordre d'Epicure, Je trouve un facile bonheur Sous la ſimple
                        Loi de nature? </p>
                    <p> L'hermitage eſt un bon Château Demeure commode d'un Sage... </p>
                    <p> A ce mot tu ris; mais pourquoi? </p>
                    <p> Ce Sage-là, ce n'eſt pas moi, C'eſt le maître de l'hermitage[*]. </p>
                    <p> Le très-heureux époux d'une heureuſe moitié Qu'exprès pour lui le Ciel
                        embellit &amp; fit naître,Vrai Philoſophe marié, [*] M. H***, ci-devant
                        Fermier Général. </p>
                    <p> Mais point du tout honteux de l'être. </p>
                    <p> Alte-là, diſent de concert A l'Hôtel Royal de la Ferme Les gros ventres du
                        tapis verd; Nous ſommes d'avis qu'on l'enferme Votre Sage: l'ami nous nous y
                        connoiſſons Il a perdu l'eſprit, ou nous ſommes des Buſes:Quitter (ceci va
                        droit aux Petites-Maiſons) Le Palais de Plutus pour le taudis des Muſes! </p>
                    <p> Négliger des tréſors qu'il pouvoit entaſſer! </p>
                    <p> Et-il tems de jouir quand on peut amaſſer? </p>
                    <p> Oh la ſottiſe eſt ſans pareille! </p>
                    <p> Oui, Meſſieurs les Midas, j'en demeure d'accord;Cachez bien cependant le
                        bout de votre oreille, A vos bonnes raiſons il pourroit faire tort. </p>
                    <p> Mais que leur troupe avide à bon droit s'émerveilleSur un fait pour eux ſi
                        nouveau Revenons à notre Château. </p>
                    <p> Du pied que baigne une onde pure S'éleve un long côteau couronné de verdure
                        De-là l'œil qui domine apperçoit d'un côté La ſolitaire horreur d'une
                        ſauvage friche, De l'autre une campagne riche; Offre ſon tableau contraſté. </p>
                    <p> Bois, prés, vallons, colline, plaine, Par leur différente beauté Arrêtent la
                        vûe incertaine Que bientôt laſſeroit ſans peine La plus belle uniformité,
                        Mais du piquant attrait de la diverſité La main de la nature orna ce
                        payſage. </p>
                    <p> Tu vois par ce tableau qu'au ſortir du manoirOn peut errer au gré de ſon
                        humeur volage Et variant ſon promenoir, Paſſer du riant au ſauvage Suivant
                        qu'elle dit blanc ou noir. </p>
                    <p> Il eſt ſur-tout, il eſt une verte prairie, Lieu charmant où les tendres
                        cœurs Portent leur douce rêverie: Une jeu de Nayade y roule entre des fleurs
                        Le cryſtal toujours pur de ſon onde chérie: Les ſaules des deux bords s'y
                        courbent en berceaux,Et le Zéphir badin agitant leurs rameaux, Semble ſe
                        plaire à voir leur image tremblante Qui ſe peint au miroir des eaux. </p>
                    <p> Làſans aucun objet, mon eſprit ſuit ſa pente, Ainſi que l'onde ſuit ſon
                        cours, Et mes réflexions imitent les détours De l'onde qui fuit &amp;
                        ſerpente. </p>
                    <p> A l'aſpect du flot argenté Qui coule ſans effort ſur une molle arene,
                        Heureux, dis-je, un mortel qui voit en libertéAu ſein d'un doux loiſir ſes
                        jours couler ſans peine! S'ils vont ſe perdre enfin, par la pente du tems,
                        Dans une mer d'oubli, ténébreuſe &amp; ſans rive, Du moins pendant leur
                        courſe, hélas, trop fugitive, Ils n'ont point eſſuyé la bouraſque des vents:
                        Des préjugés écartant les nuages, Leur Ciel n'a point été voilé, Des
                        paſſions évitant les orages Leur cours n'a point été troublé; L'amour a
                        peut-être ſoufflé, Mais c'eſt le ſouffle du Zéphire Qui des eaux où Borée
                        exerce ſes fureurs Agite doucement l'Empire Et tapiſſe leurs bords de
                        verdure &amp; de fleurs. </p>
                    <p> Mais laiſſons repoſer ma lyre Eut-elle, cher C***, des accens plus flateurs
                        Du ton grave bientôt tes oreilles ſont laſſes: Pour plaire à ton eſprit, ami
                        de l'enjouement, Il faudroit comme Horace être avec agrément Ou le
                        Philoſophe des Graces, Ou des ris, comme toi, le Poete charmant. </p>
                    <p> Moi qui ne peut voler avec eux ſur tes traces, Ami, je te dirai, du ton du
                        ſentiment: O toi qui dans les tems contraires Par des ſervices peu
                        vulgaires, Cher C*** m'a ſi bien prouvé Qu'il eſt des amis vérirables, Ce
                        qu'en mon cœur j'avois trouvé, Mais que l'on met au rang des fables. </p>
                    <p> Quitte pour quelque tems la ſuperbe Cité Et ſes Palais pompeux qu'un vain
                        faſte décore,Faits pour loger le luxe &amp; non la volupté, Tu trouveras ici
                        la douce liberté, Et l'amitié plus douce encore. </p>
                    <p> Non, non, mon cœur n'eſt point de ces ſtériles cœurs, Semblables aux
                        terrains d'argile Que l'aſtre bienfaiſant par qui tout eſt fertile Ne
                        ſauroit féconder par ſes douces chaleurs. </p>
                    <p> Mon cœur laiſſe germer le bienfait qu'on y ſeme, Et croit que l'amitié,
                        cette fille des Cieux, Des biens que nous tenons de la bonté ſuprême,Ainſi
                        que le plus rare, eſt le plus précieux; On ne ſent que l'on vit qu'en
                        ſentant que l'on aime. </p>
                    <trailer> FIN. </trailer>
                </div>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="liminal">
                <p> ERRATA. </p>
                <p> page 100. ligne 9. interrompant, liſez interrompit.p. 135. lig 13. Battier,
                    liſez Dattier. </p>
                <p> p. 153. lig. 8. ſur un bloc, liſez ſur un roc p. 166. lig. 11. Battier, liſez
                    Dattier. </p>
                <p> p. 199. lig. 8. l'ame, lſez l'anſe. </p>
                <p> p. 201. lig. 7. mengeâmes, liſez mangeâ- </p>
                <p> mes. </p>
                <p/>
            </div>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> (a) C'eſt ainſi que s'écrient encore chez le Mogol les Grands de
                    ſa Cour lorſqu'il dit les choſes les plus communes. Voyez les Mém. de Bernier,
                    pag. 78. </note>
                <note xml:id="N02"> (b) Bernier rapporte les deux vers Perſans, pag. 78. </note>
                <note xml:id="N03"> (c) Cet uſage eſt encore obſervé, &amp; ſe fait en grande
                    cérémonie. V.Bernier, p. 8. </note>
                <note xml:id="N04"> (a) Suivant le Pere Roa, Jéſuite Allemand, les Indiens ont une
                    Trinité, dont la ſeconde Perſonne s'eſt incarnée neuf fois. Voyez les Men. de
                    Bernier, p. 84 </note>
                <note xml:id="N05"> (a) Il y a des Volcans conſidérables ſur des montagnes dont les
                    ſommets ſont couverts d'une neige qui ne fond jamais. </note>
                <note xml:id="N06"> (a) Le Pélican eſt l'emblême de l'amour paternel, &amp;
                    conſéquemment de celui que les bons Rois ont pour leur peuple. </note>
                <note xml:id="N07"> (a) Chardin dans ſon voyage de Perſe parle d'un étang où il y
                    avoit des poiſſons ſacrés. Tom. 1. p. o. Ed. in-a. </note>
                <note xml:id="N08"> (a) Grucher aſſure que les Grands du Tibet ſe procurent avec
                    beaucoup d'empreſſement quelques parties des excrémens du Grand Lama. On les
                    porte en relique au col, &amp; on en mêle dans les alimens. Hiſt. Gen. des
                    Vovages, t. 7. </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
