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                <title ref="bgrf:92.17 wikidata:Q123360235 MiMoText-ID:Q2459"> Paulin ou les avantures du comte de Walter:
                    MiMoText edition </title>
                <author ref="viaf:71525352 wikidata:Q3115303 MiMoText-ID:Q426">viaf:71525352 wikidata:Q3115303 MiMoText-ID:Q426</author>
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                    <title> Paulin, ou Les aventures du comte de Walter </title>
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                    <date>2007</date>
                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
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                <bibl type="printSource">
                    <title> Paulin ou les avantures du comte de Walter </title>
                    <author> Charles-François Grandin </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Desenne </publisher>
                    <publisher> L'Esclapart </publisher>
                    <date>1792</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1792</date>
                </bibl>
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            <div type="titlepage">
                <p> PAULIN LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </p>
                <p> PAULIN </p>
                <p> OU </p>
                <p> LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </p>
                <p> TOME PREMIER. </p>
                <p> A PARIS. </p>
                <p> Chez Desenne, Libraire, au Palais-royal. </p>
                <p> L'ESCLAPART, Libraire, rue du Roule. </p>
                <p> Au Cabinet Littéraire de Voltaire, Boulevard du Temple, près la rue Xaintonge. </p>
                <p> Et chez tous les Marchands de Nouveautés. </p>
                <p> 1792. </p>
            </div>
        </front>
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            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> CONVERSATION SUR L'AUTEUR ET SON ROMAN. </head>
                    <p> Claire entre un matin chés Rose, (un matin, c'est - à - dire à une heure
                        après midi.) Eh bien, dit Claire, que fais-tu aujourd'hui, ma bonne amie? Je
                        n'en sais rien dit Rose, depuis onze heures je suis à ma toilette, et il me
                        semble que je ne fais que de m'y mettre. -- Comment cela? -- Je lis. -- Tu
                        lis? La belle occupation! et que lis tu? -- Un petit Roman nouveau qui est
                        assés drôle à ce que m'a dit M.... -- Un Roman? moi je ne m'amuse plus à ces
                        bagatelles -- Tu liras pourtant celui-ci: et je suis sûre que nous
                        deviendrons rivales. Ce Paulin est un coquin charmant, et sans son amour
                        trop stupidement constant pour une petite fille, je l'aimerais à la folie.
                        Il est constant? -- Constant comme tous les hommes; il s'arrête dans
                        plusieurs jolies petites maisons avant d'arriver au Palais. -- Tu piques ma
                        curiosité. Connais-tu l'Auteur? -- Fi donc! c'est dit-on, un Comédien du
                        Boulevard. -- Ah! quelle horreur! çà se mêle d'écrire.... -- Qu'importe le
                        terroir si le vin est bon? -- Tu as raison. Mais je ne puis m'imaginer que
                        ces gens-là pensent. Je croirais plutôt que l'Auteur prend cette hideuse
                        enveloppe pour mieux se cacher. -- Non, il est très-prouvé que c'est... que
                        je suis étourdie! j'allais le nommer. -- Ah! tu le connais! -- Son nom, oui;
                        mais pour sa personne tu crois bien... -- Je crois tout ce que tu voudras,
                        mais veux-tu me le prêter. -- Ces choses-là ne se proposent pas. Tu perds la
                        tête. C'est du livre dont je te parle. -- En vérité tu me fais dire mille
                        sottises. Cela ne se peut. Achete le. Le Libraire en a peut-être encore
                        quelques exemplaires. -- Je te le rapporterai demain. -- Impossible. -- Mais
                        si je n'en trouve plus.... -- Tu attendras la seconde édition. -- Tu crois
                        donc sérieusement que la premiere s'épuisera? -- Je pense qu'elle l'est
                        peut-être déjà. -- Je hais la lecture, mais en vérité tu me feras lire
                        malgré moi. Adieu, je vais dîner avec l'Evêque anti-constitutionnel de S...
                        et je dois souper avec Hercule. -- Et moi, après dîner, j'irai aux petits
                        Spectacles. -- Ah! friponne, je parie que tu vas souper avec le papa de
                        Paulin. Rose sourit; Claire passe chés le Libraire, achete un exemplaire
                        qu'elle lira, ou qu'elle ne lira poînt, mais que ceux qui le verront chés
                        elle, trouveront peut-être intéressant. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> PAULIN OU LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </head>
                    <head> PREMIERE PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <head> L'ENLEVEMENT NOCTURNE. </head>
                    <p> LE calme le plus profond regnait dans le college d'Harcourt; il était
                        minuit. On frappe à coups redoublés. Le portier peu accoutumé à ce tintamare
                        affreux se leve et sans ouvrir, s'informe du sujet qui peut causer tant de
                        bruit.De par le Roi, ouvrez.“ A cet ordre, le battant de la porte roule sur
                        ses gonds; six cavaliers s'offrent à la vue du portier qui se frotte les
                        yeux. Un exempt qui les commandait, demande à parler au Principal. On l'y
                        conduit. Après une courte explication, le Principal monte à la chambre où
                        reposait paisiblement le bien - aimé Paulin. „Mon cher enfant il faut nous
                        séparer. J'ignore quelles sont les fautes de votre famille, que je ne
                        connais pas plus que vous; mais un ordre du Roi vient vous arracher du sein
                        de vos amis, dont vous faisiez l'admiration par votre sagesse, et vos
                        vertus. -- Ah! monsieur! il m'est cruel de vous quitter, mais vos principes
                        sont trop bien gravés dans mon cœur pour résister aux volontés du Prince.
                        Mais avant de nous séparer ne vous serait-il pas possible de me donner
                        quelqu'éclaircissement sur ceux de qui je tiens le jour?“ Le Principal ne
                        lui répond que par des larmes, et le serrant sur son sein; malheureux jeune
                        homme, il m'est in possibe de vous satisfaire. Vous me fûtes confié par un
                        ecclésiastique âgé, qui vous recommanda à mes soins. Il venait exactement
                        payes tous les quartiers de votre pension, sans jamais demander à vous
                        parler. Depuis un an ce n'est plus lui qui parut. Un jeune home fut chargé
                        de ce soin, il me demandait à vous voir sans vous parler. Il vous regardait
                        tendremont, soupirait et parlait les larmes aux yeux. Je vous avoue que j'ai
                        toujours soupçonné que cette personne était une lemme travestie; la
                        délicatesse de ses traits, le doux son de sa voix me l'ont fait préjuger. Ta
                        derniere fois que je la vis, je voulus lui faire quelques questions, elles
                        furent sans réponse, et ses larmes coulerent plus abondamment que jamais" </p>
                    <p> L'exempt s'ennuiant d'attendre dans le corridor, vint interrompre la
                        conversation. Il voit l'écolier et le maître se presser tendrement et
                        confondre leurs pleurs et leurs gémissemens il est presqu'attendri; mais
                        détournant les yeux de cette scene touchante.... „Allons, messieurs, il est
                        tems de partir Il fallut arracher des bras du Principal, le tendre Paulin;
                        on l'entraîna, ses mains tont tendues du côté de son ami. </p>
                    <p> Le bruit avait éveillé plusieurs pensionnaires, aussi surpris qu'attendris
                        sur le sort du jeune homme, ils exhalaient le reproche et la plainte; mais
                        tout fut inutile. Il fallut le laisser partir. On joint une chaise de poste
                        qui attendait à la porte: on y place Paulin seul; le signal du départ est
                        donné, la voiture roule, et l'infortuné jeune homme étourdi de son aventure,
                        ne peut s'imaginer que deviendra son sort. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <head> RÉFLEXIONS. </head>
                    <p> L'aurore à peine commençait à chasser les ombres de la nuit que Paulin
                        n'était point revenu de son étourdissement. Il ouvre enfin les yeux, touche
                        tout ce qui l'environne et semble surpris de se voir renfermé dans une boîte
                        roulante. “Où vais-je? qu'ai-je fait? est-ce pour me punir des lautes de mes
                        parons? et qui sont-ils ces parens cruels qui se sont toujours cachés à ma
                        vue, qui ne m'ont jamais pressé sur leur sein, qui ont dédaigné les
                        carresses du fils le plus tendre &amp; le plus respectueux? mais pourquoi
                        les accuser! les soins mistérioux qu'ils ont pris de moi ne les mettent-ils
                        pas à l'abri de tout reproche? qui sait si on proie au malheur, ils n'ont
                        point été forcés de se dérober à mes embrassemens? peut-être leurs larmes
                        ont elles coulé sur le fruit infortuné de leur amour! oui, je le sens à mon
                        cœur, ils m'aiment, et si le ciel a conservé leurs jours.... Que dis-je? ah!
                        si la mort avoit frappé.... heureux compagnons de mon enfance, vous aviez
                        des parens! je les voyais vous couvrir de baisers... et moi, infortuné! je
                        doute si le ciel m'a donné un pere! mais où me mene-t-on? par quel hasard le
                        Roi a-t-il découvert que j'étais au collége d'Harcourt? que lui importe mon
                        existence? que peut-il redouter de moi? tout mon sang eut coulé pour lui,
                        s'il en eut exigé le sacrifice. Pourquoi m'arracher de la demeure paisible,
                        où mes jours sans être heureux, coulaient du moins dans l'espérance? elle
                        m'est ravie à jamais. per sonne du collége n'a jamais pu m'éclairer sur mon
                        sort. O providence! je m'abandonne à tes soins. Tu veilles sur toutes les
                        créatures, daigne protéger Paulin.“ </p>
                    <p> Pendant ces réflexions la voiture roulait avec rapidité. Le jour était
                        avancé; on arrête dans un bois. L'exempt fait descendre Paulin et lui offre
                        un poulot froid, du pain et du vinLe besoin à seize ans l'emporte sur toutes
                        les afflictions; assis sur le gazon, il partage son poulet avec celui qui le
                        lui avait offert. Pendant le repas; il avait hasardé quelques questions,
                        mais le muet conducteur ne voulut répondre à aucunes, et sans être plus
                        instruit, il fallut remonter on voilure </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <head> L'AUBERGE. </head>
                    <p> Le jour depuis deux heures a vai fait place à la nuit; la voiture s'arrête,
                        Paulin descend dans une grande cour où il apperçoit plusieurs équip ages.
                        Une fille de l'auberge, (car c'était effectivement une auberge où l'on
                        faisait arrêter Paulin) éclaire les deux voyageurs, les conduit dans une
                        chambre à deux lits. L'exempt après avoir visité la chambre et s'être assuré
                        que son prisonnier ne pouvait échapper, sort pour donner des ordres sans
                        doute et pour le souper, et pour le départ du lendemain. Il enferme le jeune
                        homme. Celui-ci seul, livré à ses réflexions, ne sort de la profonde
                        léthargie dans laquelle elles le jettent que par le bruit que fait une
                        servante en ouvrant la porte, quoique l'exempt en eu emporté la clef.
                        (Comment cela se peut-il c'est qu'apparemment elle en avait une autre. (Elle
                        précédait deux femmes dont l'une passant à peine son cinquieme lustre, avait
                        la fraicheur et les graces du premier âge; l'autre n'avait point atteint sa
                        treizieme année. L'innocence, la candeur s'unissaient à la beauté, à la
                        blancheur éblouissante de son teint. Toutes deux restent immobiles en
                        appercevant Paulin, qui, de son côté plongé comme en extase à cet aspect, ne
                        peut même se lever pour les saluer. “Ah! je me trompe, dit la servante,
                        c'est la chambre du prisonnier. Du prisonnier! s'écrient les deux dames? à
                        son âge!... lui coupable.. Paulin, à cette exclamation de deux cœurs
                        sensibles, revient à lui, se leve: ah! je suis infortuné, mais jamais mon
                        cœur ne fut coupable; il raconte succintement son étonnante avanture.
                        Agatte, (c'est le mon de la jeune demoiselle) pleure; Madame de S... sa mere
                        sent son cœur se soulever au récit de l'infortune du jeune homme. Elles se
                        disposaient à le consoler, à tarir la source de ses larmes, lorsque le
                        féroce exempt revint. Il entre en fureur contre la servante, il ose même
                        apostropher les dames. Madame de S... est contrainte, pour apaiser les excès
                        de sa brualité, de se nommer. A ce nom respectable par la recommandation
                        dont jouissent ceux qui le portent, l'exempt se radoucit et s'excuse sur ses
                        ordres! Madame de S... embrasse l'intéressant Paulin: un coup d'œil permet à
                        Agathe d'en faire autant. Paulin prend avec gaucherie le baiser qu'on lui
                        donne avec timidité. Depuis qu'il existait jamais lèvres de rose n'avaient
                        rencontrées de si près les siennes, qui les approchaient pour la fraicheur.
                        Il faut se séparer. „Adieu jeune homme infortuné... </p>
                    <p> On ne put en proférer davantage. Mais combien leurs yeux promirent-ils de ne
                        point l'oublier, et de l'aider même si l'occasion pouvait s'en saisir. A
                        peine sont elles passées le seuil de la porte, que le farouche exempt la
                        ferme et semble reprocher au malheureux Paulin d'avoir joui d'un moment de
                        consolation. Celui-ci lui fait quelques questions sur ces dames, des
                        réponses dures le forcent au silence. On soupe, et notre pauvre prisonnier
                        fatigué de sa première journée de voyage se couche et s'endort. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <head> LE SONGE ET LE REVEIL. </head>
                    <p> A peine Paulin était endormi, qu'un songe vint retracer à son imagination
                        les deux divinités qui s'étaient attendries sur son sort. Il est d'une
                        espèce assez singulière pour être raconté. </p>
                    <p> Paulin était dans le bois où naguère il avait partagé avec son dur
                        conducteur, le poulet qui lui servit de dîner. L'escorte gênante
                        n'accompagnait plus ses pas. Il errait seul, quand, dans l'épaisseur du
                        bois, il entend des cris. Il court, et voit son exempt qui menaçait et
                        voulait frapper.... Qui pourroit le penser...? Agathe, la céleste Agathe.
                        Trop innocent pour concevoir le but de l'incontinent Alguazil, il ne voit
                        que la violence d'un homme en colère, il tente de le fléchir. Ses prieres
                        sont vaines, la rage étincelait dans les yeux de l'exempt. Paulin s'élance
                        sur lui; les charmes de la belle éplorée lui inspirent un courage héroïque,
                        il parvient à à désarmer son adversaire, et le terrasse; puis, se saisissant
                        d'Agathe, il fuit le traître qu'il perd bientôt de vue. </p>
                    <p> La fatigue, la peur font succomber cette aimable personne; elle ne voit plus
                        son ravisseur, son cœur se rassure, mais ses genoux pliant sous le léger
                        fardeau de son corps, elle tombe doucement, et toujours soutenue par son
                        libérateur, sur la mousse dont le bois étoit garni. Paulin s'assied près
                        d'elle, leurs yeux se fixent, s'interrogent, se répondent. La nature, ou
                        plutôt son instinct, ce terrible fléau de l'innocence, guide une main
                        téméraire, on la repousse avec faiblesse.... L'amour vole sur leurs têtes,
                        et leur décoche à chacun un de ses traits dorés. Son flambeau qu'il agite,
                        s'éteint.... Paulin, qui de sa vie n'avait contemplé les attraits
                        enchanteurs de la beauté, en possédait déjà tous les trésors... quand il se
                        sent pousser à l'instant où son ame expirait sur le sein d'Agathe. </p>
                    <p> Indigné contre ceux qui l'arrachent à la plus ravissante erreur. Il se
                        réveille en sur saut. Le reproche s'exhalait déjà contre l'exempt, qu'il
                        pouvait seul soupçonner de le réveiller pour partit. </p>
                    <p> Mais quel fut son étonnement quand il entendit bien distinctement: „Prenez
                        vos habits sous votre bras, et suivez moi vîte. Je vous conduisons dans un
                        endroit où vous verrez les deux dames d'hier. </p>
                    <p> Sans répondre, Paulin saute à bas du lit, suit un homme qui le précede. Il
                        marche dans l'obscurité, traverse un jardin, se trouve sur un chemin étroit.
                        Là, lui dit son conducteur, vous pouvez vous vêtir, vous êtes hors de danger
                        “ Il fut bientôt habillé. A cent pas il voit une voiture, on l'y conduit; il
                        y monte, il reconnaît madame de S... et la charmante Agathe. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <head> JOURNÉE DE VOYAGE PLUS AGRÉABLE QUE LA PRÉCÉDENTE. </head>
                    <p> Paulin croit encore sommeiller. Le songe agréable qu'on avait si brusquement
                        interrompu, avait, dans son esprit agité, plus d'apparence de réalité, que
                        la scene qui se passait maintenant sous ses yeux. Madame de S..... après
                        plusieurs questions auxquelles Paulin était hors d'état de répondre, tant
                        par l'ignorance où il était de son sort, que par l'ivresse qu'il ressentait
                        de se voir près d'Agathe; lui parla en ces termes: Jeune homme, vos malheurs
                        m'ont touchée; à peine sorti des barrieres de l'adolescence, vous vous
                        trouvez en butte à la persécution d'un homme sans doute puissant, qui se
                        couvre d'un voile impénétrable à vos yeux. L'innocence opprimée a révolté
                        mon cœur; j'ai tenté de vous délivrer; j'ai réussi: il ne manque pour
                        combler mon bonheur que que de vous mettre en lieu de sûreté, et mon ouvrage
                        serait imparfait, si je ne le faisais au plutôt. Nous sommes près d'Avignon;
                        je vous y conduis. La princesse de I... avec qui je suis intimement liée,
                        vous recevra comme un de mes parens. Vous éprouvez déjà la méchanceteté des
                        hommes; soyez en garde contre leur perfidie. Travaillez à mériter les bontés
                        de la respectable princesse à qui je vais confier le soin de votre conduite.
                        Je ne resterai que huit jours près de vous Je suis contrainte de retourner à
                        Paris; mon époux occupé dans le ministère, découvrira bientôt qui vous êtes,
                        et quels sont vos ennemis. Pour les tromper sur votre azile, d'où ils ne
                        pourraient cependant vous enlever que par ruse, vous prendrez le nom de
                        chevalier de Belleval. Je me charge des dépenses nécessaires au reste de
                        votre éducation et pour vos exercices. Paulin, la poitrine élevée, le cœur
                        serré, la bouche béante et les yeux fixés, tantôt sur madame de S.... dont
                        le front semblait être alors le siege de la bienfaisance et de la gravité,
                        et tantôt sur Agathe qui souriait avec aménité à sa belle maman; Paulin,
                        dis-je, ne pouvait proférer un seul mot; Il en bégaie quelques-uns de
                        remercimens pour l'excès de tant de bontés qu'il n'a jamais méritées. On ne
                        l'écoute point. Son cœur s'était mieux expliqué que sa bouche. Le chevalier,
                        que nous nommerons alternativement Paulin ou Belleval, curieux d'apprendre
                        comment on l'avait pu soustraire à la vigilance de son argus, demanda à
                        madame de S..., quels moyens elle avait employés. Ille ne jugea point à
                        propos de lui en faire le récit devant sa fille; elle lui dit seulement
                        qu'elle le satisferait dans un autre moment. Mais pour contenter la
                        curiosité du Lecteur, et ne point déranger los faits, je vais lui raconter.
                        On sait qu'à l'auberge l'exempt était sorti après avoir enfermé son
                        prisonnier. En allant donner ses ordres pour le départ à cinq heures du
                        matin, il rencontra la grosse Gotton, servante de l'endroit; fille, jeune,
                        fraîche et digne d'éveiller l'appétit d'un gaillard de la trempe de notre
                        exempt. Il no pût se défendre de briguer la faveur d'un rendez-vous, qui,
                        pour une large piece blanche, fut accordé sans peine. A une heure après
                        minuit il s'y rendit, après s'être assuré qu'aucun curieux ne pourrait
                        pénétrer dans la chambre de Paulin. Made S... avoit pour courrier un certain
                        la Fleur, assez bon serviteur, mais ayant le défaut de courtiser, en
                        l'absence des soubrettes, toutes les servantes de cabaret. Comme il était
                        arrivé, avant le cortège de Paulin, et que son arrangement avec Gotton était
                        antérieur à celui de l'exempt, il fut fort piqué en s'y rendant de trouver
                        la place prise. Madame de S... qui veillait dans l'intention d'exécuter la
                        bonne œuvre qu'elle a si heureusement conduite; entend les plaintes de son
                        laquais, proférées à la vérité assez grossièrement; mais dans de pareilles
                        circonstances les oreilles les plus délicates n'écoutent point les mots, et
                        l'esprit saisit la chose. Elle crut qu'il était possible de tirer parti de
                        l'instant d'occupation de l'exempt. Elle appelle la Fleur, et lui fait part
                        de son projet. Celui-ci. enchanté de trouver une si belle occasion de se
                        venger, la saisit avec joie. Sans plus tarder il va trouver Jérôme, garçon
                        d'écurie qu'il savait, comme Gotton l'en avait assuré devoir incessamment
                        être l'époux de cette perfide. Il le met au fait des deux aventes, et finit
                        sa période par lui promettre dix louis à l'instant où il passera dans le
                        jardin avec le chevalier. Jérôme possédait ainsi que Gotton la confiance du
                        maître de l'auberge, il va prendre dans le cabinet de l'hôte, un passe
                        par-tout, s'introduit dans la chambre où reposait Paulin, le réveille,
                        referme la porte, reçoit des mains de la Fleur, au bout du jardin, la somme
                        promise, et se retire sans que Paulin se doute qu'il a un nouveau
                        conducteur. Arrives à la voiture, Paulin y monte; la Fleur saute sur un
                        bidet que lui gardait un postillon, et les voilà qui galoppent. Laissons les
                        voyager, pour fixer un instant notre attention sur ce qui passe à l'auberge. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <head> IL Y A MANIERE DE VOIR LES CHOSES. </head>
                    <p> Jerôme avait à peine touché les dix louis, qu'il s'empresse à aller couvrir
                        de honte la perfide Gotton. D'un saut il franchit le jardin, non pas
                        pourtant s'en s'embarasser les pieds dans les arbrisseaux qui bordent les
                        sentiers, il trébuche, tombe, se releve et parvient à la chambre de son
                        infidele maîtresse. Par un usage consacré dans presque toutes les auberges,
                        les servantes ne ferment que rarement leurs portes. La force de l'habitude
                        avait fait négliger à Gotton de pousser le verrou; et l'exempt trop pressé
                        ou d'armour, ou d'inquiétude pour son prisonnier, n'y avait pas plus songé
                        qu'elle. Jérôme arrive, il entre... O spectacle d'horreur!... Les yeux d'un
                        amant peuvent ils contempler, ce que Jérôme apperçut..... Il veut parler: la
                        parole expire sur ses lèvres entr'ouvertes. L'exempt trop occupé pour
                        appercevoir cet importun témoin, agissait comme ignorant sa présence....
                        Gotton, dont l'œil, aussi alerte que l'oreille, avoit apperçu Jérôme,
                        profere d'un ton sérieux ces mots: Veux tu sortir.“ Jérôme qu'un tel excès
                        d'audace interdit encore plus, ne pout répondre. L'exempt surpris de l'ordre
                        impérieux qu'il croit lui être adressé; répond: „Attendons-donc un
                        moment....“ Gotton qui n'avait pas le tems de le tirer d'erreur, poursuit
                        sur le même ton, s'adressant toujours à Jérôme: Partiras-tu?“ L'exempt d'une
                        voix éteinte, répond: „Ah! ... oui... je... pars.“ Jérôme, à ces mots, sort
                        de sa léthargie, prend un bâton, et sans autre délibération fait la conduite
                        à l'exempt: (conduite que le vulgaire appelle DE GRENOBLE,) celui-ci se
                        retourne, et dans l'état où il se trouve, il ne voit d'autre ressource que
                        de sauter aux cheveux de Jérôme. Grands débats. Gotton menace de crier,
                        Jérôme lâche prise; 'exempt moulu, rossé, battu, gagne sa chambre en jurant
                        après le dénouement de son amoureuse aventure. Gotton reprend gravement la
                        route de son grabat qu'elle n'avait quitté que pour rétablir l'ordre. Jérôme
                        ayant un peu repris ses sens, s'exprime ainsi: Ah! c'est donc à dire,
                        fiancés que j'sommes, qu'tu m'joueras d'ces tours-là; queque tu f'ras donc
                        quand j's'rons mariés? L'imbécille! dit Gotton, ta femme ou ta maîtresse,
                        j'f'rons toujours tout c'qui dépendra d'nous pour assurer not'sort. C'est
                        pour toi que j'travaille. M'est avis, dit Jérôme d'un ton plus bas, que de
                        ste façon là, j'nous en sentons gueres. -- Butord, avec quoi acheteras-tu
                        l'fonds de not'maître, est-ce avec les trente ou quarante sols de pour boire
                        que les étrangers te donnent? (car ni toi, ni moi j'n'avons pas un sol de
                        gages.) Crois-tu donc que, si je m'en tenais à la mince générosité des
                        passans, j'deviendrions jamais les maîtres de l'auberge? Tiens, nigaud,
                        d'une part, v'là c'qu'était convenu, (elle lui montre six francs), et
                        d'autre part, v'là sa bourse qu'il cherchera tant qu'il voudra, mais qu'il
                        ne trouvera jamais. Oui-dà, dit Jérôme, tu crois donc qu'il gnia qu'toi
                        capable de gagner de l'argent. As-tu reçu dix louis comme moi pour faire
                        évader le prisonnier? Dix louis, s'écrie Golton! courage, mon p'tit Jérôme,
                        nous serons bientôt les maîtres de la maison. Mais voyons combien contient
                        la bourse: tu l'emporteras, parce qu'en cas de recherche, il ne faut pas
                        qu'elle reste ici. On comple les especes. Quinze bons louis d'or fascinent
                        les yeux de Jérôme: il ne voit plus dans l'infidélité de sa maîtresse qu'un
                        prompt desir d'avancement pour lui. Il avoue son tort, demande pardon de son
                        incartade; et le châlit qui nagueres excitait sa colere, devient le muet
                        témoin de leur reconciliation. On juge bien que les raisons de Gotton ne
                        palliaient pas son crime. Mais voler un exempt!... quoiqu'il en soit
                        l'exempt fut puni de son incontinence; le ciel toujours juste, ne souffrira
                        pas que Gotton goûte en paix le fruit d'une mauvaise action. Attendons en
                        silence ses suprêmes décrets, et nous reconnaîtrons que tôt ou tard sa
                        foudre vengeresse frappe le criminel. Pour l'instant c'est trop nous occuper
                        d'objets rebutans. Ces acteurs deviennent étrangers à la scene quî doit
                        fixer tous nos regards; laissons Gotton et Jérôme s'applaudir de leurs
                        mauvaises actions; laissons jurer, faire des perquisitions inutiles à
                        l'exempt qui vient de perdre et sa bourse et son prisonnier; laissons le
                        monter à cheval après avoir fait un vacarme affreux dans l'auberge, laissons
                        lui donner la chasse à notre cher Paulin, et voyons ce que celui-ci devient.
                    </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <head> EVENEMENT FACILE A PRÉVOIR. </head>
                    <p> Paulin ennivré d'un bonheur jusqu'à lors ignoré, parlait peu mais il
                        admirait. Lepeu qu'il avait dit était sans suite, mais l'indulgence, partage
                        du beau sexe, avait découvert aux yeux de la mère et de la fille un bon sens
                        peu ordinaire à la jeunesse. D'ailleurs il admirait... Que peut faire de
                        mieux un homme que la beauté ravit! l'admiration! doux silence de l'âme! qui
                        peut méconnaître tes attraits? on avait évité la grande route; rien n'était
                        plus prudent Bientôt on touchait au Comtat. Arrivé là on ne craignait plus
                        les Alguazils français. L'argent prodigué donnait aux lourds postillons plus
                        d'ardeur à presser leurs rosses efflanquées. Enfin on venait de relayer à la
                        dernière poste française, la voiture roulait, quand la Fleur qui, resté
                        derrière pour se rafraichir ou peut-être selon sa vicieuse coutume, pour
                        ravir un baiser à quel que nouvelle Gotton, accourt à toute bride, avertit
                        sa maitresse qu'il vient d'appercevoir une troupe de cavaliers qui, ventre à
                        terre s'avançait vers le village où ils avaient relayés. En pareille
                        circonstance les délibérations sont courtes. Un bois offrait son azile;
                        Madame de Si.. fait descendre Paulin, lui donne une prompte instruction sur
                        la maniere dont il doit s'y prendre pour la rotrouver chez la Princesse. Une
                        lettre qui se trouve à son adresse lui est remise, elle sera son guide,
                        quand il n'aura plus à radouter ses persécuteurs, qui probablement ne le
                        trouvant pas dans la voiture, rebrousseront chemin; il faut pour ecarter
                        tous les soupçons, ajouta Madame de S..., que nous continuions notre route;
                        nous sommes près d'Avignon, vous nous rejoindrez facîlement: allez, que le
                        ciel veille sur vous. Un baiser scelle ce discours; en se levant pour
                        descendre, le mal adroit Paulin tout étourdi de ce contre tems, tombe sur
                        Agathe: le hazard voulut que leurs bouches se rencontrassent. madame de S...
                        était trop raisonnable pour s'offencer d'un malheur si imprévu, elle ne dil
                        mot. Agathe rougit, mais sans se plaindre de sa maladresse. Paulin descendu,
                        s'onfonce dans le bois. La voiture poursuit sa route. </p>
                    <p> A peine notre jeune aventurier avait il fait cent pas qu'il entendit le
                        hennissement et le pas précipité des chevaux; il distingua à travers
                        l'épaisseur du bois l'uniforme de ceux qui le tenaient la veille, cette vue
                        le fait frissonner et par précaution il se couche sur la terre. Les
                        cavaliers attrapèrent bien-tôt la voiture qu'on n'avait plus d'intérêt à
                        presser si fort. L'exempt, (car c'était lui-même) fait arrêter le postillon,
                        s'avance respectueusement à la portiere, réclame son prisonnier, ne le voit
                        point, repart avec sa troupe le désespoir dans le cœur. Madame de S...
                        arrive chez la Princesse. Grande démonstration d'amitié plus sincère qu'il
                        n'est d'usage entre deux jolies femmes. On parle de la route, de Paulin, de
                        sa candeur, de son innocence. La Princesse ne tarit point d'éloges sur la
                        petite Agathe qu'elle trouve charmante; olle prend un vit intérêt au sort de
                        Paulin, elle envoie des exprès de tous les côtés de la route qu'il tient, et
                        sur le portrait qu'en fait son amie, elle se sent disposée à lui accorder un
                        dégré d'estime. Les exprès partent, reviènent après plusieurs jours, point
                        de nouvelles; personne ne l'a vu. La Princesse et Madame de S... en sont
                        affligées, mais la sensible Agathe est désolée. Elle veut cacher
                        l'impression que lui cause cette désespérante nouvelle, mais ses larmes,
                        qu'elle s'efforce de retenir, la trahissent. On la laisse soule, c'est alors
                        que ses pleurs trouvent un libre cours, que ses plaintes accusent la nature
                        entière ses sanglots, ses soupirs dont elle ne coinaissait pas la source ne
                        l'eclairaient pas sur la véritable situation de son cœur. La pauvre enfant
                        s'imaginait pleurer un frère quand elle gémissait sur le sort d'un amant
                        adoré. Peut-être le temps apportera-t-il quelque soulagement à sa douleur;
                        espérons le avec elle et replions nous sur Paulin que nous avons laissé dans
                        le bois. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VIII, Recontre Facheuse. </head>
                    <head> L'Hermitage. </head>
                    <p> PAULIN qu'une sage prévoyance avait fuit coucher par terre, soit par la
                        fatigue du jour, soit par l'interruption survenue à son sommeil la nuit
                        précédente, s'endormit dans cette situation. Le soleil s'obscurcissait par
                        degrés, l'impétueux Boréo poussait les nuages qui, s'entrechoquant, finirent
                        par s'ouvrir et inonderent le lieu où le pauvre Paulin goûtait la douceur du
                        repos. Il se réveille et marche à l'aventure. Son intention était de
                        regagner la route qu'il avait été contraint de quitter. Au premier endroit
                        il aurait pris un cheval pour se rendre à Avignon; car, quoiqu'il n'eut
                        point d'argent, au nom de la Princesse de B.... il ne doutait pas qu'on ne
                        s'empressât de pourvoir à tous ses besoins. Son opinion était justement
                        fondée; la Princesse étant connue dans tout le pays par ses douceurs et ses
                        libéralités, mais il en était autrement ordonné. et Madame de S...
                        jusqu'alors si prévoyante, avait oublié de lui garnir la poche. Peut-être
                        cet oubli sera-t-il plus heureux que funeste, c'est ce que la suite nous
                        fera voir. Il marche donc au hasard; le jour était avancé, le ciel obscurci
                        par l'orage, couvrait la surface de la terre des plus affreuses ténèbres, le
                        bruit effrayant de la foudre qui se brisait par éclats, était répété par les
                        échos d'alentour. Paulin n'avait jamais été exposé aux intempéries de l'air.
                        Cette scène imposante lui causait un sentiment tout autre que celui de
                        l'admiration. Néanmoins le danger fait naître le courage, il oublia l'eau
                        bénite dont jadis il se servait pour conjurer l'orage, il s'en tint à
                        quelques signes de croix, et tout bas recommanda son âme à tous les saints
                        de sa connaissance. Il achevait une oraison, quand passant dans un endroit
                        du bois plus serré que les autres; allongeant les bras pour écarter les
                        branches, il touche.. un homme. A cet instant l'éclair brille.... O vision
                        terrille!.... Il voit un monstre dont l'aspect le fuit frissonner. Couvert
                        d'une robe brune, cet homme, (car enfin c'en était un malgré sa mauvaise
                        mine,) avait une barbe qui lui couvrait la poitrine, la tôle à moitié
                        chauve, un pistolet pendait à sa ceinture, à côté d'un crucifix. Un second
                        éclair fit découvrir tous ces objets à Paulin. L'homme à la grande barbe
                        l'avait vû, il lui demande ce qu'il cherche. „Hélas! monsieur, qui que vous
                        soyez, prenez pitié d'un jeune homme que le malheur poursuit. Si vous
                        daignez me secourir peut-être un jour aurez vous lieu do ne pas vous en
                        repentir. -- Mais d'où venez vous? où allez-vous? -- monsieur, je viens du
                        collège d'Harcourt, et j'ignore où je vais. -- du collège d'Harcourt? je ne
                        connais pas ce village-là. -- ce n'est point un village, c'est un collège.
                        -- ah! oui, j'entends; et dans quelle ville est-il? dans Paris, Monsieur. --
                        quoi! dans Paris? vous venez de Paris comme çà tranquillement à pied, et
                        sans savoir où vous allez? vous me trompez. Ah! monsieur le Parisien vous
                        croyez ici nous en donner à garder..: et votre bourse est-elle un peu
                        garnie?Monsieur, un peu de patience. Si nous étions à l'abri, je vous
                        raconterais mes malheurs, vous y seniez sensible. Quant à l'argent que vous
                        me demandez, je n'ai pas un sol. Fouillez-moi. -- Si vous n'avez rien, à
                        quoi bon vous fouiller? et qu'espérez-vous faire dans ce pays sans argent?
                        savez-vous un métier? -- Non, monsieur, - et que diable appreniez-vous donc
                        dans votre collège? -- Les sciences. -- Les sciences? encore quelles? -- le
                        latin, le grec, la réthorique, la logique, la philosophie.... -- çà
                        peut-être fort beau, tout çà, mais un bon métier vaudrait bien mieux
                        Qu'allez - vous devenir à présent? avec toute votre science vous êtes trop
                        jeune pour inspirer la confiance, et par conséquent il vous est impossible
                        d'occuper à votre âge, un emploi propre à développer vos talens.“ Avec votre
                        belle éducation vous risqués de mourir de faim, avant d'être parvenu à votre
                        trentième année. J'aimerais mille fois mieux pour votre bonheur, que vous
                        fussiez capable de faire une paire de souliers, que de nous réciter des
                        tirades grecques ou latine. Votre sort me touche, tenez si vous voulez je
                        vous donnerai de l'emploi. -- Ah! monsieur.... -- Venez à mon hermitage. Je
                        vous chargerai du soin d'exhorter les fideles, comme vous êtes savant, çà
                        vous ira mieux qu'à mol. Enfin, vous serez mon second, et vous aurez droit
                        aux aumônos que nous recevrons. -- Tout comme il vous plaira, monsieur. --
                        Tout comme il vous plaira vous même, il s'agit d'opter entre accepter ou
                        refuser, je ne vous force pas. L'orage s'apaise, suivez-moi. Surtout
                        souvenez-vous, si jamais vous me quittez d'oublier ce que vous auriez pu
                        découvrir chez moi. Je ne veux point vous associer avec.... J'espere
                        qu'après vous avoir accordé l'hospitalité, vous ne serez jamais assez lâche
                        pour me trahir, si l'occasion s'en présentait. -- Moi, vous trahir! moi,
                        percer le sein de mon bienfaiteur! Ah, monsieur, si mon cœur vous était
                        connu, vous vous reprocheriez ce soupçon cruel. -- Je me plais à le croire.
                        Marchons. -- Tout en cheminant, Paulin racontait, sans en omettre aucune
                        circonstance, pas même son songe, tous les détails de son aventure jusqu'au
                        moment qu'il avait rencontré l'hermite. La lune avait succédée au soleil; sa
                        lumière perçait à travers les bois, et Paulin avait remarqué qu'aux noms de
                        madame de S...., et de la Princesse de B.. L'hermite avait plus d'une fois
                        froncé les sourcils, sans y faire autrement attention, il crut que c'était
                        un tic qui lui était naturel. </p>
                    <p> Enfin ils sortent du bois, et se trouvent au pied d'une roche escarpée. Un
                        sentier les conduit à l'hermitage qui eut semblé inaccessible à tout autre
                        qu'à celui qui l'habitait. Il était situé entre deux roches qui bornaient la
                        vue de tous côtés, et dont la cîme semblait toucher aux cieux, Le sentier
                        faisait cent détours, et la porte de l'hermitage semblait taillée dans le
                        roc. Les deux voyageurs arrivés, frère Anselme, (ainsi se nommait
                        l'hermite,) fait asseoir le jeune homme sur un banc de pierre, et le prie de
                        l'attendre un instant: il entre seul, referme la porte sur lui, et laisse
                        Paulin avec la faculté de contempler à son aise, au clair de la lune, les
                        arides et rebutans objets qui l'entourent. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IX. </head>
                    <head> LE Tombeau. </head>
                    <p> Une heure s'était écoulée sans qu'il parut à Paulin que l'hermite se
                        ressouvint de lui. Encore mouillé de la pluie qu'il avait reçue, il était
                        transi, l'ennui de se trouver seul, mille idées sinistres qui frappaient son
                        imagination, la perfidie apparente de frère Anselme, tout le détermina à se
                        remettre en marche. Il se lève, mais le besoin joint à la fatigue avait
                        épuisé ses forces. Il se voyait contraint de passer la nuit à la porte de
                        l'hermitage. Il s'arme enfin de courage, et déjà il se mettait en marche,
                        quand la porte s'ouvrit. „Est-ce vous, frère Anselme? -- Sans doute. Vous
                        vous ennuyez... pardonnez... Allons, suivez-moi, quoique nous habitions un
                        hermitage, je ferai ensorte que vous ne vous en apperceviez point à la
                        nourriture. On entre dans une petite cour, où au fond était la porte d'une
                        chapelle assez grande; elle était ouverte. Voilà, disait frère Anselme, ma
                        céllule; ici sont des poules, une vache, un cochon, et ma chapelle que vous
                        voyés, est dédiée au grand Saint-Antoine. Paulin parut surpris de voir la
                        chapelle illuminée, il en demanda les raisons. Tous les soirs, dit Anselme,
                        je remercie le ciel de la grace qu'il m'a fait de passer la journée, et
                        c'est pour la priere que vous voyés ces préparatifs. C'est par-là que nous
                        commencerons, si vous le voulés bien. Paulin l'assura qu'il serait enchanté
                        d'offrir ses vœux au Créateur, et malgré le besoin qui le pressait, il entra
                        dans la chapelle. Frère Anselme entonne une antienne, un oremus, Paulin fait
                        sa partie, et répond, sans souffleur, et toujours à propos, <hi rend="italic"> amen </hi> . Suit un Deprofundis pour les âmes du
                        Purgatoire. A peine l'achevaient-ils, qu'on entend frapper à coups redoublés
                        à la porte de l'hermitage. Anselme effrayé, se lève, dit à Paulin, ne bougés
                        pas, je reviens à l'înstant. Il l'enferme dans la chapelle, et part comme un
                        éclair. L'illumination, qui avait paru si brillante à notre avanturier,
                        consistait entre une demie douzaine de bouts de chandelles fort courts, dont
                        quatre étaient déjà consumés: les deux autres approchaient de leur fin, et
                        Paulin affamé, allait se trouver prisonnier dans la chapelle, et enseveli
                        dans les tenebres si l'hermite tardait à revenir. Il était encore à genoux,
                        il se lève en se réfléchissant aux différens évènemens de la journée; et
                        marchant dans le coin qu'occupait l'hermite, lorsqu'il faisait sa priere; il
                        sentit sous ses pieds remuer une pierre, il l'observa à la lumiere que lui
                        donnait le dernier bout de chandelle prêt à s'étendre, il appuia le pied
                        dessus et à son grand étonnement, il vit que la pierre faisait la bascule.
                        Il se baisse pour voir des caractères gravés, il lit: Ci gît, le reste était
                        effacé. Ah, dit-il, c'est le tombeau de l'hermitage. Pendant qu'il observait
                        la pierre, il entend une voix partir du tombeau, qui lui dit bien
                        distinctement, que veux-tu? Paulin croyant d'abord que c'était l'hermite,
                        répond, à manger, car je meure de faim! eh bien, descens. Paulin à celle
                        fois ne reconnait plus la voix d'Anselme, celle qui s'adressait à lui,
                        partait bien positivement de la tombe. </p>
                    <p> Notre héros n'était pas exempt de quelques petits préjugés, il s'imagina
                        avoir affaire au diable, ou au moins à quelques revenans. Il se signe, se
                        recommande à son patron, et la faim, l'emportant sur les craintes que lui
                        inspiraient ses préjugés, il se resout, voyant que frère Anselme n'arrivait
                        pas, à descendre dans celle tombe mistérieuse. Il pose ses deux pieds, non
                        sans frissonner, sur le bout de la pierre, qui s'abaisse et le plonge,
                        (comme il le crut en faisant la chûte,) dans un précipice. Quoiqu'il eut
                        prévu un événement extraordinaire, il ne fut pas le maître de conserver sa
                        raison. Il la recouvre enfin; ses yeux fixent long-tems les personnes qui
                        l'entourent. Il entend proférer ces mots: „C'est un étranger.! Mais frère
                        Anselme est-il fou? il n'a rien, pas le sol. -- C'est peut-être un nouvel
                        initié. -- Je crois qu'il reprend ses sens.“ Telle était la convérsation de
                        plusieurs personnes que Paulin apperçut à la clarté d'une lampe accrochée au
                        plancher d'une chambre voûtée, qui ressemblait assés à une cave. Ceux qui
                        examinaient le nouveau venu, vont reprendre leurs rangs autour d'une table,
                        abondamment servie. On l'invite à y prendre place, il ne se fait pas prier,
                        et travaille à réparer le tems qu'il avait perdu à attendre. La figure de
                        ces messieurs avait pour Paulin quelque chose de rebutant, il sentait
                        intérieurement en lui un je ne sais quoi qui semblait l'avertir qu'il
                        n'était pas en bonne compagnie. Pour la premiere fois il apprit à
                        dissimuler. O dissimulation! si tu es un crime, en combien d'occasions n'es
                        lu point une vertu! Un de ces messieurs à mine rébarbative, demande au jeune
                        homme: „Qui es tu? -- Je me nomme Paulin. -- Qui t'a introduit ici? Frere
                        Anselme. -- Pourquoi ne t'a-t-il pas amené lui-même? -- Parce qu'il a
                        entendu un grand bruit à la porte de l'hermitage, et comme il partait j'ai
                        entendu quelqu'un qui me demandait ce que je voulais... Qu'on ferme la
                        bascule. Deux sentinelles a l'avancée de la trape, deux autres à la grande
                        entrée. Débarassez tout ceci promplement et sans bruit. Qu'on me suive à
                        l'instant. Paulin interdit ne pouvoit deviner ce que tout cela signifiait.
                        Une porte qu'il n'eut jamais découvert, taillée dans le roc, s'ouvre, chacun
                        détale et Paulin avec eux. Point de lumière. Comment se faire un tableau de
                        ce qu'on ne voit pas Qu'on juge de l'état où se trouvait le bon Paulin. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE X. </head>
                    <head> JOIE TROUBLÉE. </head>
                    <p> LE plus grand silence s'observait dans ce ce lieu de ténèbres. Paulin
                        accoutumé en éternuant de s'entendre dire, dieu vous bénisse, en
                        satisfaisant à ce besoin de la nature, reçoit quelques coups de poingts qui
                        font dissiper ses vapeurs. Une des sentinelles vint après une demie heure
                        annoncer qu'on pouvoit rentrer. --- Bonne alerte! c'est une capture: un cri
                        de joie unanime est la réponse de l'honnête société. On rentre dans la salle
                        commune, la lampe est rallumée. Quel spectacle s'offre aux yeux de Paulin!
                        six grands coquins, le mousquet sur l'épaule, frere Anselme occupé à rendre
                        à la vie? une femme charmante, qui touchait au plus à sa vingtieme année;
                        deux hommes liés avec des cordes, un troisieme qui paraissait prêt
                        d'expirer, par les blessures qu'il avait reçues. Paulin frémit
                        d'indignation, et ce tableau lui dévoile enfin dans quel séjour de crimes
                        son malheureux destin l'a conduit. Celui qui précédemment avait donné des
                        ordres pour la sûreté de la caverne, éleve la voix, et s'adressant à
                        l'indigne hermite: Frere, celle-ci m'appartient de droit. Vous avés eu la
                        derniere, j'espere que nous n'auront point de différens pour la possession.
                        -- Nulsifrote, Rien n'est plus juste, mais procédé pour procédé, je serai le
                        second, comme vous l'avés été avec celle dont vous parlés. Ensuite nos
                        braves compagnons iront de suite, comme il est d'usage. -- Vous
                        mocqués-vous, dit un de ceux qui avait arrêté ces malheureux voyageurs;
                        c'est-à-dire, que nous aurons risqué notre vie pour vous procurer des
                        prémices qui nous appartiennent de droit. Je crois que ceux qui ont fait la
                        prise, ont bien gagné d'avoir sur vous la préséance. Le malheureux objet
                        dont il était question, semblait être dans les bras de la mort; il ne
                        revenait pas de son évanouissement. Il fut décidé qu'on lui laisserait
                        passer la nuit tranquillement; et l'on remit au lendemain à décider la
                        question sur les droits contestés. Paulin sentait dans son cœur mille
                        mouvemens différens. La compassion, l'indignation, la fureur, dirai - je
                        encore, .... l'amour; oui, l'amour –– Ce Dieu puissant vint jusques dans ce
                        repaire hideux, assiéger son jeune cœur; Une femme affligée, jeune, à qui la
                        pâleur de la mort n'avait dérobé aucuns charmes; un sein d'albâtre que la
                        situation de la malade avait forcé de découvrir aux yeux féroces de cette
                        bande effrénée. Ces objets ravissans irritaient les sens de ces vils
                        scélérats, qu'on juge donc de l'effet qu'ils produisirent sur le chaste et
                        sensible Paulin. Mais en approchant d'elle, il se rappelle Agathe....
                        Agathe! Oh! je l'ardore disait-il, en secret; puis ses yeux errent our ces
                        globes enchanteurs que forma la Divinité, pour faire naître le plaisir et
                        fixer le bonheur. Agathe est charmante, elle a toutes les graces de la
                        beauté, du premier âge, sa vertu, son innocence, sa candeur sont des biens
                        inapréciables..... mais elle est absente; et sous les yeux de Paulin que
                        d'attraits se présentont!... Cruels tyrans de l'humanité, eriés à
                        l'infidélité: tonnés contre elle; dites nous, si vous êtes sinceres si, à
                        seize ans vos, yeux, pour la premiere fois, eussent entrevu les attraits
                        éblouissans d'une belle infortunée, si vous eussiez été témoins d'une scene
                        aussi touchante, que fut devenue cette vertustoïque dont vous faites parade.
                        Elle eut échoué, elle échouerait peut ôtre même aujourd'hui que vous vous
                        flattés d'être raisonnables. Paulin aidait Anselme, il s'était emparé d'une
                        main, et soutenant sur son bras, le corps de cette malheureuse, il no voyait
                        dans ce séjour d'horreurs, que la beauté radieuse qui lui inspirait tant
                        d'intérêt. Tant de charmes, disait-ll on les admirant, seraient la proie de
                        ses barbares Leurs mains profanes oseraient toucher.... Nulsifrote qui
                        l'examinait, le tire de la rêverie. Gaillard! tu m'as l'air d'un petit
                        luron, ne t'inquiete pas, tu auras ton tour. L dame fait quelques mouvemens;
                        la joie renaît dans le cœur des monstres qui la convoitaient. La dispute
                        s'éleve de nouveau; l'un veut s'en emparer, l'autre veut faire valoir ses
                        droits. La querelle eut été loin, si le malheureux blessé à qui personne
                        n'avait donné aucun secours, n'eut fait diversion, par le discours qu'il
                        leur adressa. -- Scélérats! c'est peu de m'arracher la vie, vous voulés,
                        devant moi, vous disputer l'avantage de ravir l'honneur à la plus vertueuse
                        des épouses Percés donc ce cœur que vous outragés et ne me rendés pas témoin
                        de ma honle et de son opprobre. Paulin à cette voix, qui frappe son cœur,
                        vole à lui, saute sur un couteau, coupe les cordes qui retenaient les deux
                        hommes dont j'ai parlé plus haut. -- Secourés donc cet infortuné qui se
                        meurt, s'écrie-t'il. Messieurs, s'adressant aux brigands, serés vous
                        insensibles aux accens de la douleur? en ravissant leurs biens, faut-il
                        encore vous souiller lu crime affreux de leur arracher la vie, de leur
                        enlever l'honnour qu'ils préferent aux courts instans d'une exislence
                        malheureuse? accordes leur la liberté, je jure qu'ils ne dévoileront point
                        votre retraite; exigés une rançon, ils la paieront; ils s'y engagent sur
                        l'honneur. -- Oh, oh! dit Nulsifrote, il faut que ce petit bonhomme - là
                        soit notre orateur. Quels grands mots!... L'honneur! fiés vous donc à ces
                        belles promesses; les roues et les gibets seraient bientôt prêts. Qu'on
                        l'attache avec les autres, dont il a eu l'audace de couper les liens La dame
                        avait tout-à-fait repris ses sens. Témoin de ce nouveau malheur, elle
                        n'avait pas perdu un mot du discours de Paulin, et ses yeux qui semblaient
                        l'encourager, se couvrirent de larmes, quand elle entendit l'ordre barbare
                        de Nulsifrote. Il était déjà exécuté; et les victimes allaient êtres
                        séparées, quand un bruit d'artillerie vint porter la terreur dans l'âme de
                        ces monstres. Peut-être le ciel touché des malheurs de nos prisonniers,
                        veut-il les terminer. Ne précipitons point ses Decrets; attendons tout de sa
                        justice, et contentons nous pour le moment de l'effroi de nos brigands, dont
                        la joie est si extraordinairement troublée.. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XI. </head>
                    <head> SECOURS IMPRÉVU. </head>
                    <p> Au bruit qu'on venait d'entendre, toute la troupe prend les armes. Anselme,
                        pour arriver sans être vû, fait ouvrir la bascule et monte seul pour
                        s'assurer de ce qui pouvait causer un tel vacarme. Il y avait une autre
                        entrée qui aboulissait à ce souterrain, dont la porte soigneusement fermée
                        donnait dans la cour de l'hermitage. La bascule ne servant que pour aller à
                        la découverte, ou pour prendre au piège les crédules dévots que la pitié
                        attirait dans cet horrible séjour. Si-tôt après le départ d'Anselme,
                        Nulsifrote range sa troupe, en place un nombre suffisant au corridor qui
                        conduisait à la grande entrée, le reste est placé près de la bascule qu'on
                        referme aussi-tôt. Paulin, la dame et les trois étrangers sont jettés dans
                        le même cachot ou Nulsifrote et ses compagnons s'étaient cachés à l'arrivée
                        de leurs malheureux captifs. Qui croirait que dans ce cachot ténébreux, le
                        bon Paulin put remplir les devoirs précieux de l'humanité; et livrer son
                        cœur aux douces impressions de l'amour à l'instant même où la mort menaçait
                        de le frapper, lui et les êtres à qui son cœur était si tendrement attaché:
                        en quittant le lieu témoin de son héroïsme pour entrer dans le cachot, il
                        avait apperçu une petite bouteille d'osier, la ramasser, la cacher, fut son
                        premier soin, et dès l'instant qu'ils furent enfermés, il s'offrit à panser
                        les blessures du malade. -- Où êtes vous, infortuné que le sort a si
                        cruellement maltraité. J'ai trouvé une bouteille qui contient de
                        l'eau-de-vie, je tempererai son feu dans ma bouche, et nos mouchoirs
                        ceindront vos plaies. -- Généreux jeune homme, par quelle fatalité vous
                        trouvés vous ici? Ce n'était pas l'instant de répondre, Paulin aidé de la
                        jeune dame, banda les plaies du blessé, après les avoir lavées, étanchées
                        aussi bien que les ténébres pouvaient le leur permettre. Après elle
                        opération le blessé se sentit plus soulagé. On l'aide à s'étendre par terre,
                        et Paulin ôtant ses habits, le couvrit tandis que la jeune dame lui
                        soutenait la tête sur ses genoux; Paulin s'assied auprès d'elle. -- Ange
                        céleste, lui disait-elle, c'est un Dieu qui vous a envoyé dans cet antre
                        effroyable pour adoucir nos maux. Celui pour qui votre pitié s'intéresse,
                        est mon époux: c'ost l'ami, l'amant le plus tendre; l'amitié, la
                        reconnaissance vont désormais partager mon cœur entre vous et lui. </p>
                    <p> Pendant cette scene attendrissante, il s'en passait une bien différente dans
                        la caverne quelle venaient de quitter. A peine Anselme avait mis le pied
                        dans la chapelle que quatre hommes se saisirent de lui, et lui mettant un
                        mouchoir sur la bouche, le conduisirent à leur chef, qui était dans la cour
                        avec un piquet d'archers: „Voici l'hermite lui disent-ils; ils est monté par
                        une trape dans la chapelle. Si tu nous livres les complices, dit le chef, je
                        te promets ta grace. -- Moi! j'ignore ce qu'on veut dire, je n'ai point de
                        complices, puisque je ne suis coupable d'aucun crime. On me prend ici pour
                        un autre. Je suis le frere Anselme, je sors effectivement d'un tombeau où
                        reposent en paix de saintes reliques. Seul j'habile cette demeure sacrée,
                        que vous avés violée; mais la vengeance du ciel éclatera bientôt sur vous.
                        Les archers étaient d'Avignon, c'est dire assés, combien ils respectaient
                        une tête barbue, un corps enfroqué, ils eussent été la dupe du discours de
                        l'hypocrite; si le chef qui avait de bonnes instructions, eut été aussi
                        crédule que ses soldats. Fourbe exécrable! lui dit-il, tu crois m'en imposer
                        par ce discours mensonger. Je trouverai ce que lu refuses d'avouer. Qu'on le
                        garotte Que six hommes le gardent. Ne vous laissés point aller à ses
                        insinuations perfides; tenés le bien: et vous, suivés moi Il se fait
                        conduire à la trape. Il voit qu'il est presqu'impossible de descendre plus
                        d'un à la fois, et qu'en descendant ainsi, sa troupe fut elle cent fois plus
                        nombreuse y périrait. Après avoir quelque tems réfléchi sur la maniere dont
                        il s'y prendrait; il fit apporter des outils dont on avait eu la précaution
                        de se munir d'après les avis certains qu'on avait donnés de la difficulté de
                        s'emparer de ces monstres qui désolaient et pillaient tout le pays. Il
                        ordonna qu'on démolit et le tombeau, et tout ce qui pourrait s'enfoncer à
                        l'ontour. L'opération futprompte. Dès qu'une brêche fut faite, les bandits
                        firent un feu continuel. Les archers risposterent si heureusement, que de
                        tous ces brigands six seulement n'étaient pas hors de combat. Le chef leur
                        ordonna de se rendre; ils consentirent, et jetterent leurs armes à bas. Les
                        archers descendent, après avoir fait monter et avoir garotté ceux qui
                        n'étaient point blessés, ils s'emparent de ceux qui l'étaient, on les monte
                        dans la cout par le corridor dont on ouvrit la porte. Ceux qui ne pouvaient
                        marcher furent attachés sur dès chevaux. Le chef après avoir visité le
                        caveau dans lequel il fut fort surpris de ne rien trouver des dépouilles
                        enlevées aux voyageurs, se retira. Paulin et ses compagnons au calme qui
                        succédait à l'horrible bruit qu'ils avaient entendu, ne savaient que penser;
                        ils appellaient de toutes leurs forces, mais vainement, car de la cour de
                        l'hermitage, il était impossible qu'on les entendit. Comme la caravane
                        allait se mettre en marche, Nulsifrote, qui avait attrapé un coup de feu à
                        la cuisse, malgré la douleur que lui causait sa blessure, se rappella les
                        malheureux qui allaient périr dans le caveau. - Monsieur, dit-il au chef, il
                        n'y a qu'un instant, j'étais comme vous commandant, si j'eusse été celui de
                        votre expédition, j'aurais mieux fait ma visite que vous. J'aurais trouvé le
                        trésor de la communauté et sur tout les malheureux prisonniers quo la
                        fatalité de la guerre que nous faisions continuellement au genre humain, a
                        mis entre nos mains. Donne moi, dit l'officier, les renseignemens
                        nécessaires, et je te jure sur mon honneur, que je ferai tout ce qui
                        dépendra de moi, pour que tu obtiennes ta grace. Nulsifrote les lui donna;
                        on retourne au caveau, on entend les cris des prisonniers; on court les
                        délivrer. On découvre los chambres des voleurs, le magazin des armes, celui
                        des effets volés; on s'empare du tout, et l'on remonte. La nuit avait fait
                        place à l'aurore, et le soleil s'avançait déjà majestueusement sur son char.
                        L'officier en appercevant les prisonniers, s'écrie, quoi, monsieur et madame
                        la Comtesse de Buoani! vous voyés, dit le Comte. Il nous ont arrêté hier
                        dans le bois, comme nous prenions la traverse qui, de notre château va
                        gagner la route du Dauphiné. De nos gens il ne nous reste que ces deux
                        hommes, j'ignore ce qu'ils ont fait de la voiture, quant aux chevaux, ce
                        sont ceux que vous voyés ils s'en sont servi pour monter nos bagages qu'ils
                        ont enlevé de la voiture. -- Et ce jeune homme, dit le chef, est-il de votre
                        compagnîe? -- C'est à ses soins généreux à qui je dois la vie que je ne
                        conserverai pas long-tems. -- Vous ne le connoissés pas autrement? -- Eh!
                        peut-on mieux connaître un homme, que par ces actions, reprend vivement
                        madame de Buoani?C'est vrai; mais encore quel est-il? où va-t-il? d'où
                        vient-il? et par quel hasard se trouve-t-il ici? Paulin répond qu'il allait
                        à Avignon, chez la Princesse de B..., montra la lettre qu'il avait pour
                        elle. Mais comment avés vous été attaqué? étiés vous seul? -- J'étais seul,
                        et je n'ai point été attaqué. Le commandant branlait la tête, et ne trouvait
                        point cela trop clair. -- On examinera cela à Avignon. Je vous y conduis. Il
                        laissa une garde pour veiller sur les effets, jusqu'à ce qu'on eut des
                        ordres pour les enlever. On se mit en marche après avoir donné un cheval à
                        monsieur et madame de Buoani, les autres suivirent à pied. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE XII. </head>
                    <head> LE CHATEAU. </head>
                    <p> Les chevaux montaient assés facilement le chemin de l'hermitage, mais il
                        n'en était pas de même pour descendre. Aussi faisait on une marche lente.
                        Paulin reconnut le bois où il avait fait la fâcheuse rencontre de frere
                        Anselme; une sueur froide parcourut tout son corps, à ce seul souvenir Après
                        six heures de marche par des chemins tortueux, on apperçut une longue avenue
                        au bout de laquelle était un château de la plus belle apparence, c'étoit
                        celui du comte, il pria le commandant de l'y faire conduire. Quatre hommes
                        sont commandés avec ordre de rejoindre la troupe sitôt que le Comte, son
                        épouse et ses deux domestiques seraient arrivés. Madame de Buoani frémit sur
                        le sort de Paulin que l'Officier s'obstinait à vouloir emmener, il est
                        suspect, disait-il, il est muni d'une lettre pour la Princesse de B xx mais
                        qui répondra qu'il ne l'a oint trouvé; qui sait même comment elle est
                        parvenue entre ses mains, si ce n'est comme tant d'autres effets se trouvent
                        dans celles de ses compagnons? Nulsifrote, qui jusqu'alors avait gardé le
                        silence, était un mauvais garnement qui avait déserté de france pour une
                        injustice trop ordinaire dans les Régimens. Il avait affaire à un officier,
                        il ne put se venger. Le désespoir égare sa raison, il fuit; s'associe à ces
                        brigands, que plutôt il n'aurait vû qu'avec horreur. La fureur conduit à la
                        temerité, c'est ce qui, d'une voix unanime le fit proclamer chef; Nulsifrote
                        donc n'était point tellement endurci dans le crime qu'il n'eût quelqu'idée
                        du juste et de l'injuste Il se réveille de son sommeil léthargique et
                        s'adressant à l'officier ventre bleu! tu ne „peux sans injustice arrêter ce
                        jeune homme, il n'est pas des nôtres, et nous ne le „connaissons pas.
                        D'ailleurs sa conduite „depuis hier qu'il est arrivé chez nous prouve que
                        c'est un brave et honnête garçon. Frere Anselme éleve la voix, et dit:
                        laissés le aller, c'est un débarqué “de college.“ </p>
                    <p> L'appologie de ces messieurs n'eut pas produit un grand effet, si monsieur
                        et madame de Buoani n'eussent répondu de lui, et promis de le représenter
                        quand on le jugerait convenable. L'officier par déférence pour eux fut
                        contraint de céder; il consentit, quoiqu'à son grand regret, de laisser
                        partir Paulin. Un homme de moins, disait-il tout bas, çà diminue la somme de
                        ma capture. La troupe se sépare, Paulin avec sa nouvelle compagnie, prend la
                        route du château, et les autres, celle d'Avignon. On arrive, les archers
                        après avoir été remerciés, comme ces messieurs desirent ordinairement
                        l'être, c'est-à-dire, payés, rejoignent leur chef, et accompagnent les
                        voleurs dans les cachots de la ville. Paulin arrivé au château est installé
                        dans un petit appartement aussi joli que commode. Les médecins, chirurgiens
                        sont mandés, ils arrivent. Les blessures du Comte sont trouvées dangéreuses.
                        On avoue à Paulin, inquiet sur le sort du malade, qu'elles sont mortelles,
                        mais qu'il pourrait traîner quelques jours. Le bon jeune homme fut si
                        inconsolable, que madame de Buoani devina la cause de son chagrin, malgré le
                        soin qu'il prit de la lui cacher. Plusieurs jours se passerent sans que le
                        mal empirât, ni diminuât. Enfin l'heure de la séparation était venue, le
                        Comte le sentit, il fait venir son épouse et Paulin. Chere amie, il faut
                        nous quitter, le Ciel l'ordonne. Console-toi, j'ai pourvu à tout, et quoique
                        tu ne m'aies donné aucun gage de l'amour le plus tendre, tu n'auras rien à
                        redouter de ma famille. Ce château l'appartient avec ses dépendances. Le
                        revenu annuel est de 20,000 liv., avec ton douaire qui te sera remboursé;
                        j'espere que tu pourràs figurer dans le monde avec honneur. Regrette mon
                        cœur, j'y consens puisqu'il t'es cher, mais souviens toi qu'à ton âge, douée
                        de tous les charmes de la beauté, tu ne peux rester veuve. Promets moi de
                        prendre l'époux que le ciel te destinera et que ton cœur aura choisi. Prends
                        soin de ce jeune homme aussi intéressant qu'il est généreux! Si dans un mois
                        les juges d'Avignon n'ont point informé contre lui, ma parole, qui devient
                        la tienne, sera dégagée, il sera libre. La Comtesse ne répondait que par des
                        sanglots; Paulin versait des larmes. Le comte les prie de le laisser un
                        moment seul. Il prit un peu de repos; repos qui précédait de peu d'instant
                        celui qui bientôt serait éternel. La comtesse et Paulin dans une piece
                        voisine attendaient qu'il fit le moindre mouvement, pour voler à son
                        secours. Ils entendent du bruit, ils entrent. Le Comte leur tend
                        affectueusement les mains, prononce ce dernier mot: adieu.... et expire dans
                        leurs bras. Il n'est plus, s'écrie la Comtesse! Ah! cher et malheureux
                        époux! .... Ses femmes vinrent l'enlever de ce spectacle déchirant. On
                        entraîne Paulin dans son appartement. Il se couche. La perte du Comte avait
                        touché son cœur, il le regrettait... L'inquiétude qu'il a sur son sort, et
                        (qui le croirait parmi les douloureux objets qui l'entourent?) l'image de la
                        divine Agathe se retrace à son imagination enflammée. Mille mouvemens
                        impétueux l'agitent, succombant, (si l'on peut s'exprimer ainsi,) sous le
                        poids de ces diverses sensations, un sommeil bienfaisant vint un moment
                        adoucir ses amertumes. On fut obligé de l'éveiller pour se mettre à table
                        avec la désolée Comtesse. Enfin les parens de son mari vinrent présider à
                        ses obsèques. Paulin y assista, et malgré son peu de connaissance des
                        affaires, il entreprit, à sa sollicitation, d'arranger celles de la
                        Comtesse. Il y réussit à son grand étonnement à lui-même. Il est vrai
                        qu'elles étaient plus en ordre que ne le sont communément celles des gens
                        qu'on nomme comme il faut. La Comtesse demeura donc maîtresse du château, et
                        ce qui est fort rare dans les successions, tout s'arrangea sans procès. </p>
                    <trailer> FIN DE LA PREMIERE PARTIE. </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> PAULIN OU LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </head>
                    <head> DEUXIEME PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <head> ETREVUE AMOUREUSE. </head>
                    <p> Quelques mois s'étaient écoulés pendant le travail de Paulin. La famille de
                        Buoani habitait Carpentras, il y avait fait plusieurs voyages, mais il
                        n'avait jamais pu parvenir à mettre le pied dans Avignon. La Comtesse
                        chargeait toujours son intendant des démarches qu'il y fallait faire. Il
                        semblait qu'elle éloignât Paulin de cette ville où elle savait bien qu'il
                        élait recommandé à la Princesse de B..., et à qui il n'avait point encore
                        remis la lettre que madame de S... lui avait donnée pour elle, quand la
                        Maréchaussée les força de se séparer si précipitamment. On concevra
                        facilement le plan d'une telle conduite, quand on saura que la Comtesse de
                        l'intérêt qu'elle avait pris au sort de Paulin, était subitement passée à un
                        sentiment plus violent et non moins tendre. Bref, elle en était éperdument
                        amoureuse. Son protégé n'était point assés pénétrant pour se douter de son
                        bonheur. Le deuil et les larmes de la Comtesse lui en eussent fait repousser
                        l'idée, si elle se fut offerte à son imagination, et tout le feu qui
                        l'embrâsait à l'aspeet des charmes que ses yeux avaient dévoré dans la
                        caverne, et que la pudeur lui avait voilés depuis ce tems; ce feu brûlant,
                        dis-je, couvait dans son sein, et semblait prêt à le consumer de nouveau à
                        ce seul souvenir, mais le respect, la timidité l'étouffaient, le desir même
                        eut été un crime, tant son ame ingénue soupçonnait peu ce qui se passait
                        dans celle de la jolie Comtesse. Tous ses desirs étaient prévenus:
                        différentes occupations avaient leur tems consacré. Et le matin, il
                        jouissait ordinairement du plaisir de la chasse. Rarement il y allait seul.
                        C'était encore un effet de la prudence de la Comtesse qui craignait qu'il ne
                        s'égarât, et que le hazard ne lui offrit ou la Princesse, ou cette Agathe
                        dont le nom seul la faisait frémir, d'après la peinture qu'en avait fait
                        Paulin en lui racontant ses aventures. Un matin, éveillé plutôt que de
                        coutume, il se leve, va demander un cheval, prend son fusil et gagne le
                        bois, sans que celui qui le servait, et qui le suivait par-tout, s'en
                        aperçut. </p>
                    <p> Jamais il ne s'était trouvé si peu disposé au plaisir de poursuivre le
                        gibier. Il laissait marcher à son gré le cheval qui le portait, et ce cheval
                        sans doute accoutumé à aller souvent à Avignon, en suivait au petit trot la
                        route. Le bruit d'une voiture fait lever les yeux à Paulin. Il entond: --
                        C'est lui! c'est lui-même! il regarde et voit .... sa chere Agathe avec une
                        dame qui lui est inconnue. Il eroit que c'est une vision, mais revenu à lui,
                        il se précipite à bas de son cheval, va a la parloir de la voiture, qu'on
                        avait fait arrêter. Le premier mot qui sort de sa bouche, est le nom de sa
                        charmante Agalthe. O bonheur imprévu! Je vous revois ... Il était dans la
                        voiture, et n'avait point encore jetté les yeux sur la personne qui était
                        près de sa maîtresse. Agathe fut obligée de lui dire de présenter ses
                        respects à la Princesse de B.... -- Ah! madame, pardonnés à mon transport,
                        je ne voyais qu'Agathe, et l'amour seul a causé mon impolitesse. -- Vous
                        êtes pardonné, Chevalier. Mais qu'êles vous devonu depuis que madame de S...
                        vous a quilté. -- Madame si je ne craignais de relarder votre marche, je
                        vous satisferais sur le champ, mais peut-être.... -- Nous pouvons vous
                        entendre. Je conduis Agathe, que sa belle maman a bien voulu me confier
                        jusqu'à ce jour, je la conduis au hâteau que possede monsieur de S.., prés
                        de Valence, où il doit être maintenant avec son épouse. Si la maman y était
                        seule, je vous proposerais de nous accompagner. Mais je craindrais....
                        apprenés nous donc ce qui vous a empêché de venir nous trouver à Avignon
                        Paulin raconte tout ce qui lui est arrivé depuis sa séparation d'Agathe, en
                        omettant quelques particularités sur lesquelles il ne crut pas devoir
                        s'appésantir devant la maîtresse de son cœur. Malgré l'innocence de sa
                        conduite, l'aveu des desirs que lui avaient inspiré dans la caverne, l'état
                        d'une belle personne affligée; cet aveu, dis-je, n'out peut-être point
                        flatté la belle Agathe. Pardonnons lui donc sa réserve. La Princesse, après
                        son récit, lui promit de s'occuper, à son retour, des poursuites qu'il
                        craignait devoir lui être faites Avignon: elle ajouta que malgré la
                        ropugnance qu'elle avait de le laisser plus long-lems chés madame de Buoani,
                        (dont elle avait facilement pénétré les vues, il était indispensable qu'il y
                        restât jusqu'au moment qu'elle même viendrait l'y chencher et s'emparer de
                        lui. Elle lui anonça quo sa chere Agathe retournait à Paris, après un court
                        séjour au château de son pere, et que probablement il ne la reverrait pas de
                        sitôt. Paulin à cette nouvelle gémit, Agathe soupire, et la bonne Princesse
                        qui lisait dans leurs cœurs, y fit naître l'espoir, en leur promettant de
                        faire tout ce qui dépendrait d'elle pour les rapprocher le plutôt possible.
                        Il fallut se séparer. Les adieux furent tendres, mais précipités. La
                        Princesse était sévere, ainsi le trouvait Paulin, que cette séparation
                        déchirait. On le fait descendre; la voiture vole loin de lui, sans qu'il
                        s'apperçoive qu'il est seul, à pied et tenant dans son bras la bride de son
                        cheval. </p>
                    <p> La Fleur, ce domestique affidé de la Comtesse de Buoani, qui le servait, ne
                        trouvant point Paulin dans sa chambre, avait prévenu sa maîtresse; celle-ci
                        l'avait promptement dépêché pour le suivre et le ramener, il part et trouve
                        le jeune homme dans la position ou je viens de le laisser. Paulin à son
                        aspect se remet de son mieux pour cacher son trouble, remonte à cheval, et
                        sans proférer un seul mot, prend le chemin du château. A peine arrivé, il
                        monte à sa chambre, et s'enferme pour s'abandonner à ses rêveries. La Fleur
                        courut rendre compte de sa commission, et n'omit point de parler des
                        rêveries silencieuses de Paulin. La Comtesse le fait prier de descendre dans
                        son appartement. La Fleur ne pénétra pas sans peine dans sa chambre, parvenu
                        jusqu'à lui, il motive son importunité, en lui faisant l'invitation dont la
                        Comtesse l'avait chargé. Paulin un peu contrarié, ne peut refuser. Il part,
                        non sans marquer de l'impatience de se voir ainsi obsédé. Pauvre jeune
                        homme! il ne pressentait pas son bonheur, il ne se doutait pas qu'un torrent
                        de délices pour lui jusqu'alors inconnues...... Mais ne nous pressons point,
                        et suivons notre héros pas à pas. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <head> QUI N'EUT PAS SUCCOMBÉ? </head>
                    <p> MADAME de Buaoni avaifressenti dans la nuit une légère incommodité, et déjà
                        dans la malinée elle avait envoyé prier Paulin de lui faire compagnie. La
                        Fleur, comme je l'ai dit plus haut, ne l'ayant pas trouvé, son absence avait
                        donné l'alarme. La nouvelle de son arrivée avait rétabli le calme et dissipé
                        les inquiétudes de la Comtesse. Son teint avait repris tout son éclat, elle
                        s'était levée pour le recevoir et dans le déshabillé le plus galant, elle
                        attendait sa visite. Dans un boudoir charmant que les arts avaient embelli,
                        boudoir qui donnait sur un parterre orné de mille fleurs odoriférantes et
                        d'où l'on découvrait une avenue diagonale dont la cime des arbres semblait
                        se perdre dans les nues, et dont l'épais feuillage ombrageait délicieusement
                        cette solitude charmante. Un sofa que quatre glaces répétaient, portait la
                        divine Comtesse. Etendue nonchalamment, le sein à demi-découvert, un bras
                        négligemment couché semblaient disputer de blancheur avec le satin le plus
                        brillant. Un jupon court de taffetas rose drapait deux jambes que l'amour
                        seul pouvait avoir tourné, une tombait mollement et laissait entrevoir la
                        forme enchanteresse d'un mollet bien coupé, un pied mignon paroissait
                        chercher le parquet pour s'appuyer et ne pouvoit l'atteindre. C'est dans cet
                        état que Paulin trouva la Comtesse. Il venait bien résolu de se plaindre et
                        même avec un peu d'humeur de la contrainte où l'on le retenait. Mais quand
                        ses yeux eurent fixé le tableau que je viens de tracer, le reproche expira
                        sur ses lèvres. Un feu dévorant embrâsa fout son sang, il était extasié et
                        ne pouvaît proférer un seul mot. Il approche et saisissant une main qu'on ne
                        retira point; sur laquelle il n'osa poser ses lèvres brûlantes, il allait
                        balbutier quelques sots complimens; mais la belle Comtesse, qui lisait dans
                        ses yeux le triomphe de ses charmes, l'en dispensa en lui racontant son
                        incommodité de la nuit. Il lui conseilla de prendre quelque remède
                        favorable, et l'engagea à garder le lit. Le bon jeune homme! il possédait la
                        recette, et était loin de s'en douter. Il fallut que la Comtesse l'assura
                        qu'elle se sentait beaucoup mieux, pour qu'il cessât de la presser sur le
                        soin de sa santé avec moins d'importunité. On lui dit obligeamment de
                        prendre place sur le sopha, il s'assied. Quels mouvemens! quelles
                        sensations! quel tumulte! quelles délices! l'agitaient quand il sentit si
                        près de son cœur la palpitation de celui de l'adorable veuve. -- Ah! Madame!
                        ... -- Eh bien? quoi? ... -- Que vous êtes belle!... Trouvez-vous? -- Si je
                        le trouve!... Pourquoî faut-il? ... Que ne suis-je?... Je tremble de dire
                        ... -- Parlez. -- Je n'ose ... je ne puis ... Mille mots entrecoupés
                        exprimaient son ravissement. Déjà la main dont il s'était emparé, était
                        couverte d'ardens baisers. Un mouvement que fit la Comtesse, plaça
                        involontairement sa gorge d'albâtre près de la bouche du fortuné Paulin. Le
                        fripon y appliqua ses lèvres enflammées ... O aimant sacré? O prodige de la
                        nature! Contours charmans! Ouvrage de la divinité! Quel offert subit produit
                        l'aspect de tant de beautés! Paulin ne se connoît plus. Le respect, qui
                        jusqu'alors avait enchaîné son audace, fuit à la lueur du flambeau de
                        l'amour. Une main téméraire ... Une plus délicate veut s'opposer au progrès
                        ... Combat délicieux! où la vertu, l'innocence sont contraintes de céder aux
                        traits vainqueurs de l'amour, et aux douces impressions de la nature! </p>
                    <p> La Comtesse qui connaissait le peu d'expérience du jeune combattant
                        n'opposait qu'une résistance dont la bienséance ne pouvait la dispenser.
                        Mais à l'apparence non équivoque d'une victoire assurée pour l'assiégeant,
                        la résistance devint plus opiniâtre... L'attaque était trop vigoureuse pour
                        échapper au vainqueur ... Paulin au comble du bonheur est assuré qu'il n'est
                        pas de songe qui approche de la réalité; il le prouve tant de fois à
                        l'enchantée Comtesse qu'il ne fut plus question de l'incommodité nocturne.
                        Paulin se félicita d'avoir on sa possession un remède si favorable à la
                        beauté, et dès ce jour il se proposa bien d'en faire usage dans toutes les
                        circonstances qui se présenteraient. L'heure du dîner approchait, on se
                        sépara pour cacher aux yeux des domestiques ce que, malgré tous les soins,
                        leurs regards indiscrets et pénétrans découvrent bientôt, er l'on se promit
                        bien de rendre de fréquentes visites au boudoir. </p>
                    <p> O projets humains, semblables à la fleur nouvelle, le jour qui vous voit
                        naître, est souvent le même qui vous voit mourir Paulin, enivre de son
                        bonheur, regagnait sa chambre, il entre et sa première pensée s'arrête sur
                        Agathe... que dira-t-elle, si?... Toi seule!. .. oui, toi seule ... que
                        serait-ce donc si mon Agathe goûtait dans dans mes bras? ... il allait
                        achever ... Nous verrons dans le chapitre suivant ce qui l'en empêcha. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <head> REVERS De Fortune. </head>
                    <p> Un bruit de chevaux fait tourner la tête à Paulin, il regarde et voit dans
                        la cour plusieurs cavaliers qui mettent pied à terre. Son premier mouvement
                        fut de se rendre auprès de la Comtesse. Mais la Fleur vint l'en empêcher en
                        lui disant: „Suivez-moi, où vous êtes perdu“. Paulin interdit, le suit sans
                        dire un mot. La Fleur lui fait traverser le parc, ils arrivent à la porte
                        qui donne sur la campagne, ils sortent. Toujours le même silence, la même
                        précipitation, Paulin suivait à grands pas son conducteur sans se douter où
                        il le menait Mais que me veut-on? qu'ai-je fait pour être poursuivi avec
                        tant d'acharnement? Après avoir marché près d'une heure, on découvre une
                        ferme. La Fleur prend le chemin qui y conduit. Arrivés, la Fleur parle à une
                        femme, et aussitôt on leur sert un repas de campagne bien moins agréable que
                        celui qui élait préparé au château pour la Comtesse et son amant. Paulin
                        demande pourquoi cette fuite précipitée? -- Madame la Comtesse vient à
                        l'instant de recevoir une lettre d'un des bandits de l'hermitage, il se
                        nomme, je crois, Nulsifrote, il écrit de l'hôpital où il est blessé. -- Eh
                        bien après, qu'écrit-il? -- Que frère Anselme, un autre coquin qui était ...
                        -- Je sais.... ensuite. -- Que cet Anselme donc a fait part aux magistrats
                        d'Avignon de ce que vous étiez, et que sur ce qu'il a dit de vous, on a
                        donné ordre de vous arrêter pour éclaircir ce qu'il y a de louche dans sa
                        dénonciation. Madame sait bien que vous êles innocent, mais pendant le tems
                        que prendraient les juges pour constater votre innocence, vous seriez
                        enfermé et peul-être dans un cachot. Celle pensée a effrayé Madame, elle
                        veut vous soustraire aux recherches sans pour cela vous éloigner d'elle.
                        Cette ferme lui appartient ... C'est-à-dire au fermier en payant ... -- Et
                        sans contredit. Continuez. -- A la recommandation de Madame, vous aurez ici
                        tout ce que vous desirerez, et dès qu'il n'y aura plus de danger pour vous
                        de revenir au château, on vous fera avertir. Madame s'abstiendra de venir
                        vous voir les premiers jours pour éviter de donner des soupçons sur le lieu
                        de votre retraite. Je vais parler au fermier, et je retourne sur le champ
                        auprès de Madame la Comtesse. </p>
                    <p> La Fleur recommanda effectivement Paulin au fermier et à sa lemme et les
                        pria de la part de sa maîtresse de ne le laisser jamais sortir que déguisé.
                        Paulin fut bientôt rassuré quand il sut qu'il n'était question que de
                        l'affaire de l'hermitage. Il pouvait facilement se justifier et sans les
                        précautions de la Comtesse, il eût volontiers subi tous les examens qu'on
                        eût desiré. Il passa donc la journée fort tranquillement. Néammoins point de
                        livres, rien qui pût le distraire. Les bonnes gens vaquaient à leurs
                        affaires, les uns aux champs, les autres à la vigne. A l'approche de la nuit
                        tout le mon de rentra. On avait par précaution enfermé Paulin pour le cacher
                        aux yeux des laboureurs qui eussent pû sans malice révéler le secret de leur
                        maître. Caroline fille du fermier fut chargée du soin de servir le fugitif.
                        Elle avait seize ans, l'œil noir et bien tendu, la peau un peu brune, mais
                        douce et polie, grande, svelle, jambe fine, jupon court, une gorge...
                        provençale enfin, un corset mal lacé, un mouchoir tout roulé et par
                        conséquent fort indiscret. Paulin apperçut tout cela d'un coup-d'œil, il
                        fait un compliment qu'il accompagne d'un baiser, un soufflet plus prompt que
                        l'éclair accompagne un second baiser qui ne fut point suivi d'un second
                        soufflet. Paulin parut desirer prendre le frais dans la soirée, Caroline lui
                        promit que sitôt que les ouvriers seraient couchés elle viendrait lui
                        ouvrir. -- Me ferez-vous la grace de me tenir compagnie? Caroline sourit, ne
                        le promet point, mais ne s'en défend point non plus. L'heure du coucher
                        arrivée, elle tint parole; elle conduisit Paulin dans un jardin derrière la
                        ferme. Voilà votre clef, quand il vous plaira de entrer il ne tiendra qu'à
                        vous. Bonne promenade, adieu. D'un saut elle avait déjà gagné la parle,
                        Paulin court, l'arrête: Que voulez-vous que je fasse seul ici? Tout ce que
                        vous voudrez. -- Ah! Caroline, votre présence seul peut m'y faire trouver
                        des charmes. -- Il est galant, le monsieur. Çà ne se peut pas. Bon soir.
                        Elle se sauva, Paulin l'attrape encore et malgré qu'elle s'en défendit assez
                        sérieusement, il fallut rester et s'asseoir sur un gazon entouré de myrthe.
                        La main de Paulin toujours plus hardie s'égarait, contre la volonté de
                        Caroline. Les soufflets les égratignures allaient leur train. La folle
                        riait, et Paulin jurait tout bas de s'en venger. Ce petit combat dans lequel
                        Caroline paraissait exercée fut bientôt suivi d'un autre où la pauvrette
                        était fort ignorante. En s'élançant pour se venger d'un nouveau larcin, elle
                        perdit l'équilibre, et d'assise qu'elle était, elle se trouva étendue sur le
                        gazon. Paulin, qu'une seule leçon d'amour avait rendu intelligent, profita
                        du malheur, et ne lui laissa pas le tems de se relever. Caroline ainsi
                        pressée ne pouvait que se soumettre au vainqueur. Les larmes de la douleur
                        firent place à celles du plaisir, et le reproche qui s'exhalait de la bouche
                        de cette belle affligée n'y put rentrer, car Paulin la couvrit avec la
                        sienne. Déjà trois fois leurs sens égarés s'étaient ranimés. L'amour
                        apprêtait une quatrieme flèche, quand à leurs côtés apparurent le fermier et
                        sa femme. La tête de Méduse fit moins d'effet jadis que cette apparution
                        innattendue. -- Ah! ah! dit le pere, monsieur le gentilhomme vous êtes
                        prompt à faire connaissance.... Et toi double coquine, gagne vîte la maison.
                        Paulin voulait la justifier, mais certains propos clairement énoncés, et que
                        le papa et la maman avaient fort bien compris, ne prouvaient que trop que la
                        pauvre Caroline était coupable de bonne volonté. -- Monsieur, dit le
                        fermier, à la recommandation de madame la Comtesse, que je paie bien et à
                        qui je ne dois que du respect, je voulais vous rendre service. Mais vous
                        voudrez bien m'excuser si je ne souffre point que vous fassiez chez moi un
                        plus long séjour. Par prudence, non pour vous mais pour moi je ne ferai
                        point de bruit. Je ne veux pas non plus vous exposer aux poursuites de vos
                        ennemis qui ont peut - être de bonnes raisons de vous en vouloir. Je vais
                        vous donner un habit d'uniforme d'un régiment français dans lequel un de mes
                        fils à servi. Allés à la garde de Dieu, et souvenez vous de ne jamais
                        remettre les pieds chez nous. Si vous êtes mal déguisé, tant pis pour vous,
                        j'en fais plus que je ne dois à un homme qui a violé les droits de
                        l'hospitalité, et qui n'a paru un instant chez moi que pour flétrir
                        l'innocence, et nous arracher à tous et l'honneur que nous étions jaloux de
                        conserver, et la félicité qui sera à jamais bannie de nos cœurs. En voulant
                        vous obliger, monsieur, voilà ce que nous avons gagné. Vous vous en
                        repentés, sans doute, mais le mal est fait, et rien ne peut le réparer. Si
                        votre cœur n'est point assés perverti pour sentir le tort que vous nous
                        faites, souvenés vous de cette leçon, et ne plongés plus à l'avenir le
                        poignard dans le cœur de braves pères de famille tel que moi; que votre
                        brutalité diffame après cinquante ans de vertu. </p>
                    <p> Pendant ce discours qui déchirait le cœur du malheureux Paulin, on gagnait
                        la ferme. On arrive. Le fermier lui donne l'habit promis et lui ferme la
                        porte au nez. Paulin revet l'habit, laisse le sien à la parle, et marche
                        sans savoir où il tourne ses pas. -- Les reproches de ce brave homme sont
                        justes, disait-il, j'ai trahi les devoirs les plus sacrés. J'aurais du
                        respecter la vertu; j'aurais du..... mais Caroline est si jolie!... Que je
                        suis coupable! ou plutôt que je suis malheureux! Pour la premiere fois,
                        amour, je t'offre l'encens le plus pur.... Deux mortelles adorables
                        m'ouvrent toutes les soirees de la suprême félicité, et dans le même instant
                        le sort barbare m'arrache de leurs bras.... Ah! puis-je encore savourer des
                        délices qui portent l'infâmie, et peut-être la mort, dans le sein d'une
                        famille respectable! Cruelle Comtesse, c'est vous qui m'avez arraché le
                        voile précieux de l'innocence, sans vous eussé-je jamais attenté.... Oui,
                        Caroline serait vertueuse, et Paulin ne serait point criminel.... Il se
                        repaissait ainsi de sa douleur, quand deux hommes l'accostent, et lui
                        demandent où il va. Messieurs, je l'ignore. -- C'est un déserteur, qu'en
                        dis-tu, camarade? -- Je le crois. Saisissons nous de lui. Paulin a beau
                        protester qu'il n'est point déserteur, qu'il est impossible même qu'il le
                        soit; on l'entraîne de force à une auberge, située à une demie lieue de
                        l'endroit où il a fait cette funeste rencontre. -- Il est de notre régiment,
                        dit l'un d'eux, en lui mettant une chandelle sous le nez. -- C'est ma foi
                        vrai, dit l'autre. Et d'où viens tu comme çà? -- Messieurs, vous vous
                        méprennez. Je vous jure que je ne suis pas ce que vous cherchés. -- Il est
                        bon celui-là, nous ne cherchons personne. Dis nous donc qui tu es? Paulin ne
                        juge point à propos de dire pourquoi il se trouve dans les champs, si tard;
                        il forge une hisfoire qui n'a pas le sens commun, et qui le rend encore plus
                        suspect. Il élait alors sur les terres de France; les deux soldats le
                        remettent entre les mains de la maréchaussée, et déposent qu'il est du
                        régiment de ***. On conduit Paulin de brigade en brigade jusqu'à Toulon où
                        était le régiment. </p>
                    <p> Qu'on se peigne la douleur de notre jeune homme, les mains liées, marchant à
                        pied entre deux cavaliers, enfermé dans tous les endroits où il arrête. Il
                        serait bien digne de notre pitié, si nous ne nous rappellions pas ses torts,
                        et les reproches qu'il a à se faire. Laissons-le descendre un moment dans
                        son cœur, qu'il le cite lui même au tribunal de sa conscience. Elle est
                        encore assez pure. Ne l'accablons pas, il est dans une situation bien
                        décourageante; tâchons de l'en tirer: et quoiqu'il ait mérité son sort;
                        rendons-le lui plus doux, faisons encore briller à ses veux un rayon
                        d'espoir. Les fautes que nous nous lui reprochons ne sont jamais
                        impardonnable; je m'en rapporte à la décision du beau sexe. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <head> A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON. </head>
                    <p> Arrive à Toulon, on conduit Paulin chez le commandant du régiment, après
                        l'avoir préalablement déposé en prison. M. de R... qui commandait alors, lui
                        demande son nom. -- Paulin. -- Votre compagnie? -- Aucune. -- Comment
                        aucune? -- Non, Monsieur, j'ose vous assurer que je ne suis soldat ni de
                        votre régiment ni d'aucun autre. -- Mais cet habit? est celui de Victor fils
                        du fermier de la Comtesse de Buoani. -- Par quel hasard le portez-vous? --
                        Ah! Monsieur j'entrerai volontiers avec vous dans des détails que j'ai
                        refusé de donner à ceux qui m'ont arrêté -- Voyons. Vous me paraissez bien
                        né. Si je puis vous être de quelque utilité?... parlez, ouvrez-vous sans
                        crainte. Croyez que vos secrets ne sortiront jamais de mon cœur. Paulin
                        entra dans tous les détails de sa dernière aventure et de ce qui l'avait
                        précédé depuis sa sortie du collège. L'ingénuité de Paulin prouva clairement
                        à M. de R... que l'habit seul avait fait commettre l'erreur. -- Jeune homme,
                        votre sort me touche. Vous êtes isolé, sans appui, poursuivi par quelqu'un
                        de puissant, restés dans mon régiment, je vous y procurerai de l'avancement.
                        Comportez-vous avec sagesse et vous ne vous repentirés point d'abandonner la
                        protection de quelques nobles qu'un mouvement de pitié a ému en votre faveur
                        et qui vous ont peut-être déjà oublié, pour celle d'un chef qui peut vous
                        procurer un état honnête, et sur-tout qui vous mettra à l'abri des
                        poursuites de vos ennemis. Si vous croyez devoir un jour vous rappeller au
                        souvenir des personnes dont vous venez de me parler, conservés le nom que
                        vous a donné Madame de S ... et votre bonne conduite sera un assez puissant
                        titre pour vous dédommager de ceux que sans doute la méchanceté vous délobe.
                        Que faire en pareil circonstance? ce que fit Paulin. Il accept
                        la'proposition et par la générosité de M. de R... il fut reçu parmi les
                        cadets gentils-hommes pour, à son tour, parvenir au grade d'officier.
                        C'est-là que se déployeront tous les dons qu'il reçut de la nature. En six
                        mois il fut expert dans tous les genres d'escrime. Un vieux brigadier de
                        maréchaussée fut son maître d'équitation. Il fit des progrès étonnans. M. de
                        R... s'applaudissait d'avoir si bien versé ses bienfaits. Le régiment eut
                        des ordres pour passer en Corse. Le chevalier de Belleval s'embarqua avec
                        son bienfaiteur, et dans l'espoir d'être reçu officier en arrivant à Bastia.
                        Le trajet fut heureux et court. On débarqua à San Fiorenzo, de-là on se
                        rendit par terre à la garnison. Le régiment fut logé dans la citadelle et
                        Belleval dans la maison du commandant. Selon la promesse qui lui en avait
                        été faite, il reçut le grade de sous-lieutenant. </p>
                    <p> L'Isle était encore agitée de troubles, et il était imprudent de s'enfoncer
                        seul dans les montagnes où les habitans, moins censés que ceux des villes,
                        ne voyaient qu'avec chagrin la dépendance de leurs compatriotes sous la
                        domination française. Un jour Belleval fut commandé pour marcher contre un
                        parti de ces rébelles: il parvient avec cinquante hommes à en dissiper au
                        moins le double sans faire tirer un coup de fusil. Il revient avec
                        sondétachement, le fait arrêter près d'un village. Une rumeur s'élève, il
                        marche seul, il voit trois soldats poursuivis par des paysans. Il
                        s'approche, comme il parlait fort bien l'italien, il se fait facilement
                        entendre par les Corses. Il demande quel est l'objet de leurs plaintes. Un
                        paysan lui dit que ces soldats sont entrés chez lui, qu'il leur a offert
                        tout ce qu'il pouvait leur donner à manger et à boire, qu'ils lui avalent
                        demandé plusieurs fois le prix de ce qu'ils avaient consommé, mais que loin
                        d'exiger de l'argent, il leur avait offert de nouveau tout ce qui pourrait
                        leur faire plaisir, qu'enfin ces ingrats lui avaient cherché querelle,
                        l'avaient frappé lui, sa femme et sa fille, qu'à leurs cris ses voisins
                        s'étalent assemblés, et qu'il voyait le reste. Belleval leur jura sur son
                        honneur qu'ils séroient punis sévèrement, et pour donner satisfaction aux
                        offensés, il fit devant eux altacher les coupables avec des cordes; et les
                        conduisit ainsi jusqu'à Bastia. Ces bonnes gens bénissaient le jeune homme
                        qui leur avait rendu justice. Ils lui demanderent son nom pour ne l'oublier
                        jamais: il leur donna cette satisfaction. </p>
                    <p> Quelques jours après, au moment de la retraite Belleval rentrait chez lui,
                        on l'arrête; il se retourne et reconnaît ce même paysan avec sa fille.
                        Seigneur français, montons vîte chez vous, j'ai à vous communiquer un secret
                        de la plus grande importance. Quand ils furent dans sa chambre, Seigneur,
                        dit le paysan, une bonne action n'est jamais sans récompense. Vous nous ayés
                        vengé d'une. insulte, vous avés malgré nos refus satisfait de vos propres
                        deniers à la dépense de vos soldats. Vous êtes généreux, vous vous allés
                        juger que vous n'avés point obligé des ingrats. Avertissés le plus
                        promptement possible vos, commandans, de donner des ordres pour la sûreté de
                        la ville. La garnison doit être égorgée celte nuit. Vos ennemis sont en
                        marche. A minuit la cloche de la ville doit sonner comme de coutume, c'est
                        pour cette nuit le signal du carnage. Ils ont juré la perte de tous les
                        Français. Pour vous attester ce que j'avance, je reste en otage moi, et ma
                        fille, et si je vous donne une fausse alerte, je m'expose au ressentiment de
                        vos commandans. Belleval alla sur l'heure prévenir M. de R..., du danger qui
                        menaçait toute la garnison. Toute la troupe prit les armes, et sans bruit
                        vint renforcer les postes. A l'heure du signal, les montagnards vinrent
                        fondre aux barrieres, mais ils ne s'attendaient pas à être reçus comme ils
                        le furent. Le carnage fut effrayant. On fit des prisonniers. Ceux de la
                        ville qui devaient se joindre aux autres, n'oserent bouger. Le calme revint
                        avec l'aurore; et le soleil ne fut pas même témoin du désordre de la nuit.
                        On fit une exacte perquisition des coupables. Le paysan fut récompensé, et
                        Belleval fait capitaine. </p>
                    <p> Envain écrivait-il à la Princesse, à madame de Buoani; toutes ses lettres
                        restaient sans réponse. Sa mortelle douleur était de n'entendre plus parler
                        d'Agathe. Il n'osait écrire à madame de S.... D'ailleurs pouvaient-elles ne
                        pas condamner sa conduite chez madame de Buoani, chez son fermier, car il ne
                        pouvait attribuer qu'à sa derniere incartade avec Caroline, le silence que
                        gardait madame de Buoanis Qui sait même si la vengeance ne l'aurait point
                        portée à tout découvrir (en exceptant toute fois la scene du boudoir,) à la
                        Princesse, qui n'aurait pas manqué d'en faire part à madame de S..., et
                        celle-ci à sa fille. -- Oui, disait - il, je suis abandonné, haï, méprisé,
                        peut-être, par la charmante Agathe. Que m'importe l'opinion des autres, si
                        Agathe me déteste!.. Ah! combien je fus coupable.. Il réfléchissait souvent
                        à ses malheurs; sans les bontés de M. de R... qui adoucissaient l'amertume
                        de ses chagrins, il se fut abandonné à la plus noire mélancolie. </p>
                    <p> Deux ans passés en Corse l'avaient formé, l'exercice du corps l'avait rendu
                        robuste, ses traits devenaient plus mâles, enfin Belleval pouvait passer
                        pour un cavalier charmant. Son esprit formé par les leçons du malheur, avait
                        acquis une solidité rare dans un homme de di-huit ans. Un état honnête était
                        son partage; qu'avait-il à desirer!... La possession d'Agathe. Mais le moyen
                        d'imaginer que cela fut possible. Cette belle fille élevée haut plus haut
                        dégré où la naissance et le rang puissent placer une mortelle.... Agathe
                        enfin pouvait-elle, quand son cœur eut parlé pour Belleval, devenir l'épouse
                        d'un capilaine d'infanterie, dont la naissance et la noblesse étaient si
                        équivoques? Toutes ces idées s'accumulaient dans sa tête, et rarement la
                        raison triomphait. J'ai perdu des amis qui m'avaient adopté sans me
                        connaître. Le ciel m'on a rendu un autre... bien respectable: il m'a
                        accueilli, soulagé, soutenu, donné un état, et cela dans un tems où j'avais
                        tout perdu, où le désespoir était ma seule ressource. </p>
                    <p> O amitié! que tes devoirs sont sacrés ils sont l'ouvrage de la Divinité!
                        Belleval honorait, chérissait M. de R... C'était un devoir sans doute, mais
                        il était bien cher à son ame reconnaissante. Il fit dans cette occasion
                        l'heureuse expérience qu'il ne faut jamais désespérer de la Providenée et
                        que les maux les plus affligeans sont suivis d'un bonheur d'autant plus
                        touchant qu'il les répare tous. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <head> ANCIENNE CONAISSANCE. </head>
                    <p> Belleval s'acquittait trop bien de son devoir pour ne point aiguiser contre
                        lui les traits de l'envie. D'ailleurs la protection de M. de R... lui
                        suseitait mille jaloux de son bonheur. -- Mais qu'elle est sa famille, se
                        disait-on? jamais il n'en parle. Jamais courrier depuis qu'il est au
                        régiment n'a apporté un seul paquet pour lui. Il faut nécessairement le
                        pénétrer, savoir qui il est. Il ne sera pas dil que notre vieux commandant
                        se prendra de belle passion pour un inconnu, et qu'il viendra placer un
                        intrus à notre rang On agissait sourdement. Par égard pour ce commandant
                        qu'on traitait légèrement en particulier et qu'on ne pouvait s'empêcher de
                        respecter en publie, par égard donc on se laisait, mais on allendait une
                        occasion favorable; et c'est une nouvelle bonne action de Belleval qui la
                        fit naître, et qui fit éclater l'orage qui se formait depuis long-tems sur
                        sa tête. </p>
                    <p> Belleval à son tour visitait l'hôpital militaire et les prisons. En
                        s'acquittant un jour de ce devoir il fut fort surpris de trouver dans les
                        fers Nulsifrote, le voleur dont nous avons parlé dans la premiere partie de
                        cette ouvrage. Il le reconnut aussi-tôt. Nulsifrote, soit que Belleval fut
                        trop changé depuis deux ans, soit que ses traits ne fussent
                        qu'imparfaitement gravés dans sa mémoire ne reconnut pas le capitaine. Après
                        la visite, Belleval demande au geôlier quel est le crime dont on accuse ce
                        prisonnier. -- C'est un déserteur, il doit incessamment traîner le boulet à
                        la parade pendant frois jours, ensuite il ira à la chaîne. -- Pourrai-je lui
                        parler? -- Sans doute, mon capilaine. -- Faitesle venir dans votre chambre.
                        S'il n'est coupable que de ce crime. Je tâcherai de le sauver. -- Je vais
                        l'amener sur-le-champ. Le geolier ne se fait pas attendre, il amene
                        Nulsifrote. -- Me reconnais - lu, lui di Belleval? -- Ma foi! pas trop. Je
                        erois pourtant vous avoir vu quelque part. le souviens-tu de frere Anselme?
                        -- Ah! je vous remets.... -- Pourquoi as tu écrit à madame de Buoani? --
                        Parce que ces canailles-là voulaient vous punir de vous être trouvé malgré
                        vous eu mauvaise compagnie. J'ai sçu cola, j'ai fait éerire ot j'ai signé
                        moi - même. -- Ton intention était louable et je reconnaîtrai le sorvico que
                        tu m'as rendu, mais ne me déguise rien de ce qui l'est arrivé depuis notre
                        séparation. Je te promots de tout tenter pour te soustraire à la peine qui
                        t'ost due. -- Mon brave officier, je vas vous conter çà. Dites à cet
                        homme-là de se retirer quand il aura apporté une bouteille de vin, et vous
                        saurés tout. Belleval mit six francs dans la main du geolier qui apporta la
                        bouteille, et les laissa seuls. Nulsifrote après avoir avalé deux bonnes
                        gorgées de ce vin qu'il trouva délicieux, commença son récit tel qu'on le va
                        voir dans le chapitre suivant. </p>
                </div>
                <div>
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <head> AVENTURES DE NULSIFROTE. </head>
                    <p> Après notre séparation, on nous conduisit à Avignon. Comme j'étais blessé,
                        je fus placé à l'hôpital où l'on eût le plus grand soin de moi. J'en eus
                        pourtant pour mes deux mois, mais mille coups de fusil, c'est égal, je n'en
                        suis pas mort. Pendant le tems que j'étais couché-là comme un nigaud, on
                        instruisait toujours contre moi et mes respectables camarades. Ce fut après
                        un espèce d'interrogatoire qu'on vint me faire dans mon lit, et dans lequel
                        ou me parla beaucoup de vous, que je pris le parti de vous écrire pour vous
                        éviter leurs sottes questions. Avouez que j'étais dans une vilaine société à
                        cet hermitage. Que voulez-vous? L'occasion, comme on dit, fait le larron;
                        mais, Nulsifrote n'était pas fait pour exercer un si indigne métier. Malgré
                        la parole d'honneur de ce chien d'officier qui nous est venu prendre, je fus
                        comme les autres condamné à faire la révérence aux deux poteaux. <ref target="#N01"/> Cette cérémonie là, n'était pas de mon goût. J'appris
                        que frère Anselme avait déjà fait la contredanse avec d'autres, je ne me
                        souciai pas d'en faire autant. Une belle nuit donc, avec la robe de
                        l'hôpital sur le corps, je me leve, et je m'en vais droit, sauf votre
                        respect (les paroles ne sentent rien, n'est-ce pas?) je m'en vais aux
                        latrines. Un chien de soldat du Pape qui ne me quittait pas plus que mon
                        ombre, me suit jusqu'à la parle: il ne fut pas d'avis d'entrer. Apparemment
                        que l'odeur de l'affriandait pas; il reste en dehors, et pout-être y est-il
                        encore s'il a voulu m'attendre. Moi, qui n'avait d'autre besoin que celui de
                        déloger bien promptement, je m'entortille dans ma robe, et passe, voilà que
                        je glisse dans la lunette, qui était dieu-merci assez large pour en passer
                        encore deux comme nous. Le bonheur voulut que çà me conduisit tout droit
                        dans un large ruisseau qui approchait bien d'une riviere, et avec mes pieds
                        et mes mains par-ci, par-là, je gagne la rive Je jette à bas la robe, le
                        bonnet et même la chemise et je continue ma route toujours en nageant, et
                        v'là que sans m'en douter je me trouve dans le Rhône. J'avais bien envie de
                        le traverser, mais c'était bien de l'ouvrage pour un convalescent. Comment
                        faire? Mes habits ne me gênaiont pas dans l'eau à la vérité, mais je n'avais
                        pas chaud. Allons, courage Nulsifrote. Comme je disais çà, v'là que
                        j'apperçois un bateau de pêcheurs, il approche du côté où j'étais, j'appelle
                        du secours, on vient. Les bonnes gens ont pitié de moi, l'un me donne un
                        pantalon, l'autre une chemise, un troisieme un gilet, et me v'là vétu; ils
                        me font des questions, et moi, comme de raison, je réponds des mensonges.
                        Après avoir bien déjeuné avec eux, je leur fais mes adieux et j'enfile
                        gaiment la route du Dauphiné, et çà sans un sol dans ma poche. J'allals
                        tantôt chez les formiers, tantôt chez les curés, quelque fois bien reçu,
                        d'autres fois rebuté, mais toujours insouciant je prenais le tems comme il
                        venait. Il est bon de veux dire que je ne suivais pas la grande route, et
                        pour cause. J'arrive enfin dans un hameau, dont je n'ai même pas eu la
                        curiosité de demander le nom, tant y a que j'y trouvai une bonne auberge, et
                        un homme grosse réjouie de sœur qui me fit faire une chère d'enragé. Ce
                        n'est pas surprenant, elle se mariait avec Jérôme le garçon d'écurie. Çà
                        faisait un couple ma foi bien accouplé. Gotton est jolie, c'est une
                        gaillarde qui entend ses intérêts. Faut que je vous conte une histoire qui
                        vous fera juger de quel bois elle se chauffe. Elle m'a dit ça à moi parce
                        qu'elle sait bien comme je garde un secret. Ici‚ Nulsifrote raconte
                        l'aventure de Jérôme et de l'exempt qui conduisait Paulin, alors que madame
                        de S.... le sauva de ses mains, comme on l'a vu dans la premiere partie.
                        Belleval rit beaucoup de cette espiéglerie, qu'il ignorait. Nulsifrote
                        reprit ainsi sa narration. </p>
                    <p> Avant qu'il soit peu elle sera la maîtresse de l'auberge. Le maître doit se
                        retirer incessamment, et vous pensés-bien qu'il leur laissera à meilleur
                        marché qu'à d'autres. Enfin, finalement après que je me fus bien r'habillé,
                        nourri, reposé, je repris la route de la Suisse, évitant toujours les grands
                        chemins. Car je n'avais pas oublié que j'étais déserteur. J'avais quelques
                        éens que ma sœur m'avait donnés. La roule ne me semblait pas rude. Je sortis
                        donc sans malheur de France, et me vl'à sur le territoire de Genève. </p>
                    <p> Ici Nulsifrote fut interrompu par le geolier qui venait chercher des clefs
                        pour ouvrir un domicile à quelques nouveaux venus. Il demanda pardon de son
                        importunité et sortit. Nulsifrote reprit le fil de son discours, comme dans
                        le chapitre suivant. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VII. </head>
                    <head> &gt;SUITES DES AVENTURES DE Nulsifrote. </head>
                    <p> Par toute ma vie été un peu paresseux pour le travail des mains, c'est pour
                        çà que je n'ai jamais sçu de métier. Vous pensés bien que les écus de ma
                        sœur eurent bientôt changé de poche. Je cherchai une place dans le service
                        de la république: mais sans passe-port, sans cartouche, que faire? c'était
                        trop risquer que de se présenter sans papier à la main. J'al lai un matin
                        trouver un vieux ministre qui avait la réputation d'être très-charitable.
                        Ah! c'était un brave homme! il prit si fort à cœur de m'obliger que sous peu
                        de jours je fus reçu pour recruter aux confins de la république. Me vl'à
                        donc placé gagnant à-peu-près un écu par jour, sans compter le tour du
                        bâton.. J'étais assés tranquille, mais le diable qui m'a toujours talonné,
                        vint me poursuivre jusques-là. </p>
                    <p> Un vaurien, qui s'étaient échappé, je ne sais comment, des griffes de la
                        justice d'Avignon, me reconnut: il exerçait le même emploi qui avait failli
                        le perdre dans le Comtat. Il me proposa de renouer avec lui, je lui dis
                        qu'il y avait trop de risques à courir dans ce métier-là, et que j'y avais
                        absolument renoncé. Le drôle sembla goûter mes raisons, il applaudit à ma
                        résolution, et me jura qu'il allait m'imiter. Mais ventre bleu! quelle
                        trahison! Le coquin alla me dénoncer, et raconter toutes mes fredaines. V'là
                        ces messieurs de la justice, qui ne sont pas plus justes-là qu'ailleurs, qui
                        me font arrêter. Me v'là encore une fois entre quatre murs. J'y reste huit
                        jours sans qu'on pense à autre chose qu'à me donner du pain et de l'eau.
                        Enfin le neuvième, on vient me demander ce que je suis; -- recruteur. --
                        D'où sortiés-vous en venant à Genève? -- Je ne vous dois compte de mes
                        actions que depuis mon séjour dans vos états. Le reste ne vous regarde pas.
                        V'là celui qui m'interrogeait qui ne fut pas content de ma réponse, et qui
                        me dégoise avec beaucoup d'emportement tout ce que j'ai fait depuis ma
                        désertion. Moi, sans m'effrayer, je lui dis, puisque vous savés si bien ma
                        conduite, il était inutile de m'interroger. Après cette réponselà, qui ne
                        fit pas plus de plaisir que l'autre, aux deux vieilles perruques qui me
                        questionnaient, je les vois qui s'en vont en baragouinant tout bas, et moi
                        l'on me remene à mon cachot Un mois s'écoule comme çà. Un beau matin, on
                        vient me dire que je suis libre de mes deux jambes, et que j'aie la bonté de
                        m'en servir pour guider au plutôt les domaines de la république. Je pars
                        sans me le faire dire deux fois. Je gagne la Savoie, et sans autre forme de
                        procès je m'engage dans un régiment qu'il fallait aller joindre à Nice. Je
                        me mets en route et j'arrive. J'étais bien tombé de fièvre en chaud-mal, au
                        moindre mot, au moindre geste, une grêle de coups de bâton me tombait sur le
                        corps; çà ne me plaisait pas trop; sut-tout moi qui aime mieux en donner que
                        d'en recevoir. J'ai le pied léger: après avoir tenté à diverses reprises de
                        quitter celte diable de ville, j'y ai enfin réussi après quinze mois de
                        souffrances. Comme je ne choississais pas mon chemin et que je craignais de
                        retomber dans les pattes de ces vilains Piémontais, je ne m'amusais pas à
                        regarder derriere moi. V'là deux démons de cavaliers qui me voyent,
                        m'accostent et me demandent qui je suis. -- Vous le voyés bien à mon
                        uniforme. -- Votre passe-port? (tous ces gens-là ne savent demander que çà.)
                        -- Je n'ai pas l'habitude d'en porter. J'ai toujours eu le malheur, (et
                        encore cette fois-là,) que mes réponses déplaisent à quantité de gens. Ces
                        messieurs me font l'honneur de m'accompagner jusqu'à Antibes. Là, un vieux
                        oup de major de place, qui sortait du régiment de ***, (le même duquel j'ai
                        déserté,) me reconnaît, et me fait conduire ici pour servir d'èpouvantail à
                        mes anciens camarades. J'attends donc ici un chatiment bien mérité,
                        puisse-t-il me faire oublier toutes mes erreurs! Rassure toi, dit Belleval,
                        je vais travailler à ta délivrance. Si j'y réussis, je ne te demande pour
                        prix de ce bienfait que de vivre désormais en honnête homme. -- Je le jure,
                        mon capitaine, et de plus je promets de vous suivre par-lout. Je
                        m'attacherai à votre sort, je le partagerai dans toutes les circonstances,
                        et vous n'aurés pas lieu de vous repentir d'avoir Nulsifrote pour votre
                        serviteur: jamais j'ose vous l'assurer, vous n'en aurés trouvé de plus zélé. </p>
                    <p> Belleval quitta Nulsifrote, et alla comme il lui avait promis, travailler à
                        lui obtenir sa grace. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VIII. </head>
                    <head> PERTE SENSIBLE, DISGRACE QUI EN EST LA SUITE. </head>
                    <p> Il ne fut pas facile à Belleval d'obtenir la grace qu'il demandait.
                        Cependant avec un peu d'importunité, il y réussit. Nulsifrote fut mis en
                        liberté, il accourut aussi-tôt chés son bienfaiteur, et lui jura de verser
                        pour lui jusqu'à la derniere goutte de son sang. Belleval eut beau lui
                        représenter que ses moiens ne lui permettaient pas de le garder à son
                        service, tout fut vain, il protesta qu'il ne le quitterait jamais. -- Je ne
                        veux point de gages, lui disait - il, si mes égaremens ont pu vous donner
                        des soupçons sur la droiture de mes sentimens, vous reconnaîtrés que le
                        repentir peut faire, sur un bon cœur, un changement inesperé. Il voulut être
                        au courant des alfaires de son jeune maître. Belleval ne put se refuser à
                        lui donner cette satisfaction; il lui raconta ses aventures. Nulsifrote au
                        récit des faits étonnans qu'il venait d'entendre, fit des réflexions,
                        rapprocha des circonstances, et finit par assurer son maitre qu'il était
                        presque sur d'avoir connu et l'abbé, dont le principal du college d'Harcourt
                        lui avait parlé, et le jeune homme que le même Principal soupçonnait à juste
                        titre être une femme. -- Quoi? serait-il possible?... -- Oui, mon cher
                        maître. J'ai servi.... Hélas! dans un tems plus heureux, le baron de Walter.
                        C'était un Seigneur Prussien que la calomnie et la basse jalousie avaient
                        poursuivi. Aimé du grand Fredérie, fier d'une lelle protection, il ne fut
                        point assés en garde contre les traits envenimés de l'onvie. On égara sur
                        son compte le cœur du souverain; le baron de Waltor fut peint sous les
                        traits les plus noirs. Depuis trois ans, il avait épousé une française. Un
                        fils était le fruit de leur union. C'est à cette époque oùt passant en
                        Prusse avec l'Ambassadeur Français, Je connus cette respeetable famille. La
                        perfidie avait déjà porté les premiers coups. Le Baron avait de fréquentes
                        conférences avec l'Ambassadeur mon maître, j'ignore quel en était le but,
                        mais elles hâterent sa perte. Il fut contraint de fuir sa patrie, il demande
                        à mon maître, un homme qui pût lui être d'une grande utilité en France, je
                        fus offert et accepté. Et depuis ce moment je n'abandonnai mon malheureux
                        maître que lorsque poursuivi jusques dans l'azile qu'il avait choisi à
                        Paris, il fut enlevé et conduit à la Bastille. <ref target="#N02"/> Ses
                        ennemis triompherent. Le Roi Frédérie prononça sa prescription, quand, avec
                        sa digne épouse, il se croyait à l'abri des poursuites de ce Prince.
                        L'Ambassadeur Français semblait le protéger, mais par une lâcheté digne des
                        seuls courtisans, il le livra aux traîtres qui avaient résolu sa perte. M.
                        le Baron qui se croyoit en sûreté, malgré les avis certains qu'il recevait
                        de Prusse, qu'on le poursuivrait jusqu'en France, dédaignait ces bruits. Son
                        cœur était trop noble pour n'être pas confiant. Sa correspondance avec
                        l'Ambassadeur Français démentait ces bruits calomnieux, il n'y fit aucune
                        attention. L'événement a justifié la conduite des traitres, il fut enlevé
                        dans son lit, arraché des bras de son épouse.... Leur fils avait alors
                        quatre ans M. l'abbé Doulsy s'était attaché à M. le Baron depuis son séjour
                        en France; s'il eut suivi les conseils de ce respectable prêtre il eut sans
                        doute échappé aux coups d'un destin malheureux. Mais il en était autrement
                        ordonné. Depuis cet événement madame la Baronne endosssa l'habit d'homme.
                        Son fils, son unique consolation, fut emmené par M. l'abbé Doulsy, j'ignore
                        où il le plaça. Pour moi, j'eus le sort des autres domestiques, on me paya
                        et je fus contraint d'abandonner des maîtres à qui j'étais sincerement
                        attaché. Vous voyés que sous plus d'un rapport on peut soupçonner que vous
                        êtes l'héritier du grand nom et des malheurs du pere le plus respectable. </p>
                    <p> Hélas! disait Belleval, il se pourrait bien... Mais cette Baronne si elle
                        eut été ma mère, qui pouvait l'empêcher de me serrer dans ses bras, de me
                        presser sur son sein? pourquoi ne m'ouvrait-elle pas son cœur? ... Va,
                        Nulsifrote, les apparences feraient à la vérité conjecturer que je suis le
                        fils de cet infortuné Baron, mais comment s'en assurer? Comment ne flatter
                        que je le sois en effet? -- Attendons tout du tems, mon cher maître. Pour
                        moi mon cœur me dit que vous êtes le fils de ce brave homme, et je suis sûr
                        que nous le trouverons quelque jour. </p>
                    <p> Belleval réfléchissait sur ce qu'il venait d'entendre quand on vint lui
                        annoncer que M. de R... son commandant avait fait une chûte de cheval si
                        terrible qu'on doutait qu'il passât la journée. Belleval court à son
                        apparlement, il s'agenouille près de son lit et ses larmes coulent sur la
                        main de sor bionfaiteur. Celui-ci ouvre les yeux, reconnaît Belleval, lui
                        sourit, sans pouvoir proférer une parole. La nuit suivante, l'impitovable
                        mort enleva à Paulin le seul ami el le seul protecteur qu'il eut alors au la
                        terre. Après avoir rendu les derniers devoirs à ce respectable ami, chaque
                        jour il se retirait chez lui pour le pleurer, où pour s'entretenir avec
                        Nulsifrote de sa prétendue famille. Agathe n'était point oubliée dans ces
                        tristes conversations. </p>
                    <p> Enfin le tems était arrivé, où le sort devait se déchaîner sur le chevalier.
                        Sa douleur l'avait empêché de faire assiduement sa cour au nouveau
                        commandant qui mal prévenu contre lui, lui faisait souvent souffrir des
                        humiliations. Ses ennemis n'attendaient que ce moment pour se découvrir.
                        Belleval reçut quatre cartels à-la-fois. Accompagné de Nulsifrote il s'y
                        rendit et fut assez heureux pour en sortir vainqueur.La rage des officiers
                        fut à son comble, ils jurerent sa perte. Le jour même du combat le
                        commandant le manda, Belleval se rendit chez lui. -- Monsiour, lui dit-il,
                        j'ignore pour quel raison, MM. les offîciers sont vos ennemis, je sais que
                        ce matin vous vous êtes battu en galant homme, vous avés vaincu quatre
                        hommes, mais qu'est-ce que ce faible avantage, si vous considérés que chacun
                        en particulier veut se mesurer avec vous. Vous pouvés vaincre dix, vingt de
                        vos adversaires, mais vous n'abattrés point le corps entier. Cédés aux
                        circonstances, fuyés. Vous pouvés le faire sans êhe taxé de lâcheté, vous
                        avés fait vos preuves, vous êtes un brave homme, soyés prudent, laissés
                        faire au tems ce qui convient pour amolir une haine que je crois injuste.
                        Faites moi l'honneur de me dire où vous vous retirés, je vous expédierai un
                        congé illimité et j'aurai le plus grand soin de vous faire passer vos
                        appointemens pour échapper au ressentiment de vos adversaires, passés sur le
                        bâtiment qui fait voile à Gênes, il part aujourd'hui, je vous enverrai votre
                        congé à l'adresse que vous me marquerés dès que vous y serés arrivé. </p>
                    <p> Belleval sentit toute la justesse du raisonnement du commandant, il le
                        remercia et sur le champ alla ramasser ses épargnes qui se montaient à une
                        somme honnête, fait Nulsifrote son trésorier et tous deux s'embarquent pour
                        Gênes. Paulin était curieux de voir cette superbe ville. Ils y arrivent peu
                        de tems après. Nulsifrote par son humeur enjouée dissipait la mélancolie de
                        son maître. Il cherche à Gênes à lui procurer des plaisirs qui lui fassent
                        oublier ses peines Nous verrons dans peu s'il y réussit. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IX. </head>
                    <head> IL NE S'Y ATTENDAIT PAS. </head>
                    <p> On jouissait des plaisirs du Carnaval quand le Chevalier arriva à Gênes.
                        L'hôtellerie où il se logea était près d'un hôtel magnifiquement bâti
                        Nulsifrote avait pour principe de s'adosser toujours à des voisins riches,
                        parce que disait-il, tôt-ou-tard on lie connaissance avec eux. Belleval et
                        son écuyer allèrent ensemble repaître leurs yeux des beautés sans nombre de
                        cette Capitale. En rentrant à leur auberge, ils virent entrer dans la cour
                        de leurs voisins une berline traînée par six chevaux de poste. Paulin
                        toujours préoccupé de la belle Agathe croyait l'avoir apperçue dans la
                        voiture. Nulsifrote qui se prêtait à toutes ses visions, lui dit d'aller
                        l'attendre et que sous un quart d'heure il lui rendrait compte du nom de ces
                        voyageurs. Il va effectivement chés le suisse de l'hôtel qui baragouinait
                        tout aussi bien l'Italien que ses confrères baragouinent ici le français.
                        Tout ce qu'il put découvrir c'est que dans cet hôtel demeurait M. de S ...
                        envoyé de France auprès de la République, et comme il ne l'était que depuis
                        fort peu de tems, c'était son épouse et sa fille avec une autre Dame qu'il
                        ne connaissait pas qui venaient le rejoindre. Nulsifrote remerçia le suisse
                        et revint triomphant auprès de Belleval. Eh bien! Monsieur, déchaînés-vous
                        done contre la fortune, ah! double prospérité! j'espere que vous ne vous en
                        plaîndrés plus.Que veux-tu dire? parle. -- Vous ne vous êtes point trompé.
                        C'est ... -- Que dis-tu? quoi? Agathe ... -- C'est elle même vous dis-je. --
                        Ah! mon ami que je l'embrasse. Nulsifrote rapporta ce que le suisse lui
                        avait appris. Belleval aussi-tôt met la main à la plume, écrit à Madame de
                        S.. Il eut bien desiré en faire autant à Agathe; mais Nulsifrote fut assés
                        raisonnable pour l'en empêcher. Il se chargea et allà dans l'instant la
                        remettre à Madame de S ... On lui donne une réponse qu'il apporte. Belleval
                        voit que cette Dame veut l'entretenir avant de l'introduire chés elle. Elle
                        lui donne rendés-vous le lendemain matin et lui enseigne la manière de s'y
                        prendre pour n'être vu de personne. Elle prouvait quelque mécontentement de
                        sa conduite; mais elle se réservait à prononcer quand elle l'aurait entendu. </p>
                    <p> Avec quel impatience le Chevalier attendit - il le lendemain! L'heure si
                        ardemment désirée arriva; suivant les instructions qu'il avait reçues il fut
                        introduit près de Madame de S ... Son premier mouvement fut de se jetter à
                        ses pieds. Elle le releve avec gravité et lui ordonne de s'asseoir. -- Eh
                        bien, Monsieur, qu'êtes-vous devenu depuis votre sortie forcée de la ferme
                        de Madame de Buoani? Paulin à cette question eut voulut que la terre
                        s'entrouvrit sous ses pas: un frisson mortel s'empara de lui, il était
                        confondu, anéanti. Il retombe aux genoux de son juge. -- Ah! Madame,
                        s'éerie-t-il, d'une voix entrecoupée de sanglots, ne m'accablés pas. Je fus
                        coupable, mais si vous saviés combien j'ai expié mes erreurs. Il fit un
                        récit exact de sa conduite. On l'écoula avec modération et quand il eut
                        achevé. -- Eh bien, Monsieur, que comptés-vous faire maintenant? Car malgré
                        l'espérance frivole que vous a donnée votre domestique, je ne vois pas trop
                        que vous deviés faire grand fond sur des apparences aussi trompeuses.
                        D'ailleurs s'il était vrai que vous fussiés le fils de Waller dont je
                        connais l'épouse, croyés-vous que votre fortune en fut mieux établie pour
                        cela? -- Quoi, Madame, vous la connaissés? ah! si le ciel permettait que je
                        retrouvasse en elle une mère, que m'inporteraient les faveurs de la fortune.
                        Si elle a tout perdu, si le sort jaloux lui a ravi mon père, je lui reste et
                        j'espere que leur sang qui coule dans mes veines, versé au service d'un
                        prince généreux, la préservera de l'indigence. -- Cet élan de votre cœur me
                        reconcilie un peu avec vous. Votre conduite, je l'avoue, m'avait indisposée;
                        mais j'oublierai tout si vous persistés dans les sentimens que vous faites
                        paraitre. Allez, retournés à votre hôtel, je vous ferai dire quand vous
                        pourrés vous présenter à M. le Marquis. -- Madame, oserais-je vous demander
                        si la belle ... Agathe ... Elle est ici et n'ignore rien de votre conduite
                        passée. Allés, vous dis-je, tout s'oubliera peut-être ... Nous possédons une
                        personne qui fera plus pour vous que tout ce que pourriez faire vous même.
                        Il est des plaisirs plus purs que ceux que vous poursuivés, ils vous sont
                        inconnus, ils ne vous en seront que plus sensibles. -- Monsieur, dit
                        Nulsifrote, les plaisirs les plus sensibles pour un cœur bien épris c'est la
                        possession de l'objet que l'on aime. La Marquise veut peut-être vous
                        préparer par dégrés au bonheur de recevoir la main de votre belle Agathe.
                        Que sait-on? Cela n'est pas impossible. Paulin ne pouvait se livrer à un si
                        flatteur espoir. Il fut triste le reste de la journée. En vain Nulsifrote
                        chercha-t-il à le distraire, il n'y put réussir. A neuf heures du soir on
                        vint chercher Paulin de la part de la Marquise. Il vole, il la trouve avec
                        Agathe, déconcerté, il ne peut ouvrir la bouche. On le rassura par quelques
                        mots consolans. -- M. de S... va rentrer; comme je l'ai instruit de ce qui
                        vous concerne, il desire vous voir; il a, m'a-t-il dit, des connaissances
                        particulieres sur votre sort, et sans doute il dissipera vos inquiétudes à
                        ce sujet. M. de S ... arrive, on lui présente Paulin, il lui parle avec
                        bonté Les différens évènemens qu'on m'a rapportés prouvent que vous êtes le
                        fils d'un infortuné à qui je suis attaché par les liens du sang. Son épouse
                        est. ma ..Un mouvement qui se parente... fit dans un cabinet voisin coupa la
                        parcle à M. de S... -- Voyés ce que c'est, dit-il à son épouse. On ouvre la
                        porte! une femme tombée sur le parquet se releve en criant. -- Je n'y tiens
                        plus ... C'est lui ... C'est mon fils! C'est mon cher Paulin!... A cette
                        exclamation, Paulin s'élance, tombe aux genoux de sa mère qui elle-même ne
                        pouvait se soutenir. Ils se fiennent embrassés. -- Vous? ma mère! -- Oui, tu
                        es mon fils. Ce fils qu'un destin barbare arracha du sein de ta mère. Ce
                        n'est qu'après un nombre d'années que j'obtins la faveur de te voir sous un
                        déguisement, mais ta mère, ton infortunée mère, ne pouvait que le voir. Un
                        mot l'eut privée à jamais de ce plaisir inexprimable. Le ciel te rend à mes
                        vœux, il y joindra bientôt, j'espere le respectable Walter. -- Oui, Madame,
                        répond M. de S... Le grand Frédéric n'ost plus. Les intérêts politiques sont
                        changés, j'ai reçu aujourd'hui la nouvelle que Walter va nous être rendu. Le
                        Ministre me mande qu'il le fera conduire ici dès qu'il sera élargi. </p>
                    <p> La nouvelle ne précéda que peu de jours l'arrivée du Baron. On ne saurait
                        peindre la joie de cette famille réunie. Agalhe, la tendre Agathe la
                        parlageait bien sincerement. Mais depuis que Paulin était devenu Comte de
                        Walter, elle était plus réservée que jamais. On donna ordre à Nulsifrote
                        d'apporter à l'hôtel le bagage de son maître. -- Je savais bien, disait-il,
                        qu'il était toujours avantageux de bien s'avoisiner. Le Baron le reconnut
                        pout avoir été à son service. </p>
                    <p> Paulin, que désormais nous ne nommerons plus que le Comte de Walter, dit à
                        son pere ce qu'il avait appris par Nulsifrote touchant ses malheurs; il pria
                        le Baron de lui en faire un récit plus exact. Nous le donnerons au publie,
                        ainsi que la suite des aventures de notre nouveau Comte et de sa belle
                        Agathe. </p>
                    <trailer> Fin ds la deuxieme partie et du Tome premier. </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> PAULIN OU LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </head>
                    <head> TROISIEME PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <head> LE BAL. </head>
                    <p> Nous venons de voir la fortune de Paulin bien changer de face. Son bonheur
                        semble assuré sur une base inébranlable. Suivons-le, et nous verrons si l'on
                        doit compter sur les dons de cette aveugle marâtre, et comment il soutiendra
                        l'honneur du grand nom de Walter. </p>
                    <p> Le Comte était dans sa dix-huitième année; Agathe avait atteint sa
                        quinzième. Malgré la liaison intime des deux maisons de S*** et de Walter,
                        les chefs trouvaient leurs enfans trop jeunes pour les unir. Les paroles
                        furent engagées, le mariage décidé, mais il ne devait être célébré que dans
                        deux ans. </p>
                    <p> Walter vivait près de son Agathe; il la voyait tous les jours, et tous les
                        jours aussi elle embellissait à ses yeux. Les égaremens de Paulin furent
                        oubliés. On ne voyait plus dans la personne du Comte qu'un jeune homme dont
                        la conduite serait désormais à l'abri de tout reproche. Il l'avait promis,
                        Agathe se plaisait à le croire. </p>
                    <p> Nous avons dit qu'on goûtait alors à Gênes les plaisirs du carnaval. Walter
                        allait chez plusieurs nobles Gênois, aux bals qu'ils donnaient, mais il n'y
                        allait qu'avec la belle Agathe et les deux cheres mamans. A ceux que donnait
                        l'Ambassadeur, il ne quittait sa maîtresse que pour converser avec madame de
                        S... ou avec la Baronne sa mere. A tout instant il pressait le Baron de lui
                        dévoiler ses malheurs, mais celui-ci avait remis après les plaisirs du
                        carnaval à lui en faire le récit. La Baronne, quand il lui faisait la même
                        question, lui repondait, qu'elle les avait tous oubliés depuis qu'elle
                        possédait son fils. Il fallut donc prendre patience. Nulsifrote était son
                        domestique et son ami. C'est dire assés que Walter se reposait sur lui du
                        soin de toutes ses affaires, et l'on peut dire à la louange de cet
                        ex-bandit, qu'il ne se rappellait ses fautes que pour les détester. </p>
                    <p> M. de S ... son épouse et sa fille furent invités à souper chés le Doge. Le
                        Baron et la Baronne de Walter l'étaient dans une autre maison. Le Comle
                        avait été oublié des deux côtés, on ne l'avait pas nommé dans les
                        invitations. Chacun malgré cet oubli voulait l'emmener; pour ne point faire
                        de jaloux le Comte dit qu'il resterait chés lui. On applaudit à sa
                        résolution, Agathe elle même y donna son approbaion, non pas cependant sans
                        lui faire un peu la mine. Il reste donc seul avec Nulsifrote. --
                        Qu'allons-nous faire ici? -- Ma foi! Monsieur, tout ce que vous voudrez. Tu
                        ne connaitrais pas quelqu'endroit de la ville où nous pussions entrer dans
                        un bal? -- Partout où vous le desirerés, en vous nommont; on vous
                        accueillera. -- Tu ne m'entends pas. Je veux dire dans un bal publie, et
                        précisément c'est que je veux être inconnu. -- Que ne me parlés-vous, mon
                        cher maître, rien de plus facile. -- Tiens, prens ce domino, tu viendras
                        avec moi. -- Volontiers. Mais Monsieur, vous devés être bien en femme,
                        travestissés-vous ainsi. -- Tu crois? -- J'en suis certain, ça nous
                        procurera peut-être quelque acène divertissante. Vous n'avés rien à craindre
                        avec moi. Je serai votre chevalier, et si quelque impudent vous manquait de
                        respect, vous vous doutés bien que Nulsifrote le frotterait de la bonne
                        manière. -- Eh! quels habits veux-tu que je mette? Dieu merci, nous ne
                        manquons pas de femmes ici. Ceux de Madame l'Ambassadrice vous iraient mieux
                        que tout autre. Allons frouver sa femme de chambre. Walter en riant suit
                        Nulsifrote. La chambriore, jeune personne fort aimable, se prêta de bonne
                        grâce à la plaisanterie, et en peu de tems elle fil du Comte une femme
                        charmante. Le couple part sans suite et à pied. Le Galoubet ot le tambourin
                        se faisaiont entendre dans tous les quartiers de la ville. On arrête devant
                        une maison d'assés belle apparence. On se présente pour entrer, un homme les
                        devance en courant, et en criant, c'est Madame de Lestal. Un Domino arrive,
                        prend la fausse dame par la main et la conduit dans tne assemblée assés
                        nombreuse. -- Ne faites semblant de rien, répondés ce qu'il vous plaira à
                        ceux qui vous parleront. Soyés tranquille. M femme ne nous surprendra point
                        ici. Le bal finira dans une heure, chacun sortira pour se rendre dans une
                        chambre pareille à celle où nous passerons la nuit. Au premier coup de
                        cloche, (c'est le signal,) je viendrai vous prendre. Quel est cet homme qui
                        vous accompagne? d'est mon domestique. La voix de Walter fit une telle
                        impression sur les oreilles du Monsieur, qu'il lui demanda: -- Etes-vous
                        enrhumée? C'est la scène de ma coquine de femme qui vous aura occasionné cet
                        enrouement. Je vous guérirai. Soyés sur que mon remède opérera. Demain
                        matin, vous m'en dirés des nouvelles. Le Domino laisse Walter en
                        recommençant à l'assurer que la cloche rassemblerait chaque couple qu'il
                        voyait confondu. Après son départ nolre prétendue dame regarde Nulsifrote et
                        tous deux sont obligés de se mordro les lèvres pour s'empêcher de rire. --
                        Je vous l'avais bien dit que ce déguisement nous procurerait un instant de
                        plaisir. Tu as raison, je veux pousser l'aventure, nous verrons ce qu'elle
                        deviendra. Ils s'apperçûrent qu'ils étaient écoutés. Un Domino blame
                        s'approche et dit au Comte en le tirant à l'écart: J'ai tout entendu, vous
                        n'êtes point une femme. M. Rotondi s'est laissé tromper à votre tournure et
                        vous a pris pour Madame de Lestal qu'il attendait. Je sais qu'elle ne
                        viendra pas, où au moins fort tard, je l'ai occupée ailleurs. Que pensésvous
                        de Madame Rotondi jeune, à qui l'on trouve quelques charmes, que pensés
                        vous, dis-je, qu'elle doive faire pour se venger de son époux? -- Madame, je
                        ne prononcerai pas, mais ... -- Voulés-vous être son vengeur? -- L'offre
                        serait trop flatteuse pour ne point l'accepter. -- Vous êtes pris au mot.
                        Continués de jouer le rôle de la personne pour qui l'on vous prend. Attendés
                        moi à cette place, jo reviens dans un instant. Walter était trop avancé pour
                        reculer, il attendit avec Nulsifrote l'effet d'une aventure qui prenait une
                        tournure assés originale. -- Ce ne peut être, disait le Comte, que Madame
                        Rotondi elle même. Autant que j'en puis juger elle mérite d'être vengée,
                        qu'en dis-tu Nulsifrote? -- Ma foi, Monsieur, je la erois jolie. Elle est
                        grande, bien bâtie, son col est d'une blancheur éblouissante. Avés vous vu
                        cela comme moi? -- Ma foi, non. Tu veux que je devine cela à travers son
                        domino? -- Vous n'avés donc pas pris garde que le domino s'est dénoué comme
                        par malheur, mais bien certainement exprès pour vous faire voir ce qui ne
                        m'est point échappé? -- Tant mieux. S'il est ainsi, Vengeons Madame Rotondi. </p>
                    <p> Le domino blane revint et prenant le Comte par la main le pria de le suivre.
                        Nulsifrote accompagne son maître. Ils traversent la salle des
                        rafraichîssemens et parviennent à un cabinet où M. Rotondi les appercevant
                        vint pour les recevoir. La porte fermée, Madame Rotondi ôte son masque et
                        son mari qui avait pareillement ôté le sien manqua de tomber à la renverse
                        en voyant sa femme. -- Monsieur, je ne vous ferai plus de reproches sur
                        votre conduite, ils seraient inutiles. Vous deviés souper ici avec Madame de
                        Lestal, vous permettrés, qu'en faveur de l'estime que je voue à tout ce qui
                        vous est cher, j'emmène Madame souper chés moi, elle a déjà accepté et comme
                        il est tard je lui offre aussi mon lit. Je suis persuadée qu'elle ne se
                        repentira pas de me donner la prétérence. Nous voulons être seules, quand il
                        vous plaira de rentrer vous voudrés bien gagner votre appartement et ne
                        point approcher du mien. Demain matin nous vous donnerons à déjeuner. On
                        chargea Nulsifrote de le veiller et de le garder jusqu'au lendemain et sans
                        attendre sa réponse Madame Rotondi s'empare de Walter et laisse son confus
                        époux tout étourdi de l'aventure. </p>
                    <p> Le fripon de Comte n'avait garde de reculer. La dame en ôtant son masque
                        avait découvert un visage charmant, et les conjeclures de Nulsifrote se
                        trouvaient justes. De grands yeux bleus couverts d'un soureil noir, un nés
                        retroussé, une bouche un peu grande, mais qui ne s'ouvrait que pour faire
                        voir un ratelier de perles: le lys n'eût point effacé la blancheur de sa
                        peau, un vif incarnat animait ce joli minois, comment résister? Walter à dix
                        huit ans le pouvait-il? Il arrive chés elle. Le souper fut bientôt servi, on
                        mangea peu: il était tard, on était fatigué, il était juste de se reposer.
                        Madame Rotondi aida à désafluber la prétendue dame de Lestal qui de son côté
                        pressait la toilette de nuit de sa belle femme de chambre. Des cordons
                        dénoués laisserent en liberté les boutons de rose que l'amour avait peint
                        sur un sein d'albâtre, et que n'agueres un tissu de mousseline dérobait à la
                        vue. Bientôt jupon, corset, lout fut à bas, et Madame Rotondi put rassasier
                        ses yeux d'un spectacle pour elle aussi ravissant que ses charmes l'étaient
                        pour Walter. Tous deux s'élancent sur le duvet, les rideaux tirés, l'amour
                        seul fut témoin de ce qui se passa sur cet autel qui lui fut consacré
                        pendant cette nuit. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <head> Le Déjeuner. </head>
                    <p> Nulsifrote était resté avec M. Rotondi. Quand ce dernier fut rovenu de
                        l'étourdissement ou l'avait jetté l'apparition de sa femme, il jolta les
                        yeux rson compagnon. -- Parbleu, dit-il, j'ai bien du guignon, cette diable
                        de femme se trouve par-tout.... Si je ne conaissais pas son honnêteté, ses
                        principes, je croirais qu'elle venait ici pour son compte... Mais non, elle
                        en est incapable, elle m'aura fait suivre.... Cependant suivonsles, car je
                        crains qu'elle ne se porte à quelque violence, contre votre maîtresse. -- Ma
                        maîtresse est trop aimable pour rien appréhender. -- Vous avés raison, mais
                        ses charmes mêmes que j'idolâtre, produiront un effet tout contraire sur le
                        cœur de ma femme. -- Ceux de ma maîtresse sont trop puissans pour ne pas
                        exciter son admiration. Les femmes aujourd'hui ne sont plus combattues par
                        des mouvemens de jalousie aussi bas que honteux, elles se rendent
                        réciproquement justice sur leurs appas, et rien n'est plus commun parmi
                        elles de leur rendre un hommage presqu'aussi pur que celui que nous leur
                        rendons. -- Ah! mon ami, vous ne connnaissés gueres ce que peut la jalousie.
                        Je conçois bien ce que vous voulés dire, mais je ne conçois pas de même
                        cette manie dont vous me parlés, car enfin il faut des choses .... des
                        choses qu'elles n'ont pas. -- Eh! monsieur, dans le siècle merveilleux où
                        nous vivons, ignorés vous que l'art surpasse quelquefois la nature. Ah! vous
                        ne savés pas jusqu'à quel point il est porté dans ce genre. -- Vous avés
                        beau dire, elle pourrait bion commettre..... -- Rien dont puisse se plaindre
                        ma maîtresse: j'en suis sûr. Elle est violente, vous dis-je, je la connais
                        encore une fois, et par quelque breuvage... -- Vaines terreurs, monsieur, je
                        réponds d'elle. -- Depuis quand servés vous cette dame? dame?Je ne vous ai
                        point encore vu avec elle. -- Cela se peut bien, je ne la sers que depuis
                        fort peut de tems. Après cette conversation, ils se mettent en marche pour
                        gagner la maison de M. Rotondi. En sortant de celle du bal, ils voyent une
                        dame monter en voiture, M. Rotondi s'écrie: mais si je ne me trompe, c'est
                        madame de Lestal. La dame se retourne et s'adresse à lui dans ces larmes. --
                        Il faut convenir, monsieur, que vous êtes bien exact à tenir parole, depuis
                        une heure je vous cherche dans le bal sans pouvoir vous trouver. -- Comment?
                        est - il possible?.. Que je vous conte... ma femme... comme elle sera
                        attrappée!... Une dame qui vous ressemble à s'y tromper .... que j'ai prise
                        pour vous... -- Eh bien, que signifie ce verbiage? -- Vous allés rire, ma
                        femme a cru vous surprendre avec moi, elle a emmené cette dame, qui a causé
                        notre erreur, souper et coucher avec elle. Mais riés donc.... Ce benêt ne
                        pouvait pas me dire que sa maîtresse n'était pas madame de Lestal. --
                        Monsieur, vous ne me l'avés pas demandé. D'ailleurs j'ai cru que c'était un
                        nom de convention pour le tems du bal. -- Va, il n'y a pas grand mal, je te
                        pardonne... oh! mais je n'en reviens pas... quand elle aura vu... comme elle
                        aura été sotte!.. oh! c'est charmant!.. c'est délicieux! Voulés vous
                        rentrer, belle dame? -- Non, monsieur. Je vois trop que c'est un nouveau
                        tour de votre façon, et je sais à quoi m'en tenir sur la fable que vous
                        inventés. -- Je vous jure sur mon honneur que rien n'est plus vrai. Demandés
                        à ce garçon. Je veux mourir à vos pieds si je sais qu'elle est cette dame.
                        -- Je puis vous assurer, madame, qu'il l'ignore absolument, et j'ose ajouter
                        que ma maîtresse ne doit vous inspirer aucun sentiment de jalousie; je suis
                        bien persuadé que la société de madame Rotondi lui est mille fois plus
                        agréable que ne lui serait celle de monsieur. -- Oui, madame, à ces discours
                        je juge que c'est de ces femmes qui... ah! ſi donc! le vilain goût!... vous
                        entendés bien ce que je veux dire. Venés sur les onze heures, nous
                        déjeûnerons ensemble, et nous jouirons de la confusion de ma femme, qui je
                        suis sûr, se trouve pour la premiere fois de sa vie en pareille société.
                        Nous n'aurons pas de peine à lui prouver que sa jalousie était mal fondée.
                        Madame de Lestal, de tout ce qu'elle venait d'entendre, tira des conjectures
                        plus justes que celles de M. Rotondi; d'ailleurs elle savait que son épouse
                        avait un goût trop solide pour en croire ce qu'on lui disait; ce qu'avait
                        dit Nulsifrote venait à l'appui, elle ne douta plus que cette femme dont on
                        blâmait le goût, ne fut un gaillard qui l'avait très-fin, non pas comme
                        l'entendait son mari; elle saisit avidement l'occasion de se venger par
                        quelques sarcasmes des scenes désagréables que lui avait faites cette belle
                        prude. Elle promit de se trouver au déjeûner. Ils se séparerent. M. Rotondi
                        et Nulsifrote gagnerent le logis, et attendirent patiemment qu'il plût aux
                        dames de se réveiller. </p>
                    <p> Madame de Lestal fut exacte, elle était arrivée, que les belles endormies
                        étaient encore dans les bras l'une de l'autre. M. Rotondi riait de toutes
                        ses forces d'un sommeil si profond, et pour faire une malice digne de son
                        génie élevé, il gagna la femme de chambre de sa femme, pour qu'elle les
                        introduise dans l'appartement avant le réveil Celle-ci n'était point dans la
                        confidence, elle n'hésita pas. Madame de Lestal, Rotondi et Nulsifrote
                        entrerent à bas bruit. Tout était clos, chacun retenait son haleine de peur
                        de donner le moindre soupçon. Le silence qui regnait dans cette chambre fut
                        interrompu d'une singuliere façon. -- Ah! friponne!... (disait à voix basse
                        la Rotondi, mais assés haut pour être entendu,) tu veux encore.... Il faut
                        te céder malgré soi ... pas comme cela..... Ah bien! le théâtre aussi
                        indiscret que les acteurs marquait une mesure qui, de lente qu'elle était,
                        devint bientôt précipitée. Rotondi tenait son mouchoir sur sa bouche pour
                        s'empêcher de rire. Qui l'aurait cru, disait-il?... deux femmes!.. Il laut
                        en être témoin pour... sa réflexion fut interrompue par des accents qui
                        frapperent son oreille. Je pers la vie... je... sens... bonne... amie...
                        j'expire. Les trois témoins ne purent se retenir plus long-lems, ils partent
                        tous d'un grand éelat de rire, et courent ouvrir les volets. -- Fort bien,
                        mes belles dames, dit M. Rolondi, vous opérés des miracles. C'est dommage
                        que... en vérité l'illusion est trop forte, on dirait à vous entendre qu'il
                        ne vous manque rien. Chaque mot était accompagné d'un nouvel éclat de rire,
                        de ce rire malin de nos modernes Turcarets. Cette gaieté rassurait un peu
                        ceux qui l'inspiraient, mais la belle Rotondi faillit perdre la tête à la
                        vue de madame de Lestal qui s'approcha du lit. Elle cherchait à découvrir
                        les traits du fripon qu'on avait pris pour elle. Leurs yeux se rencontrent.
                        Walter s'écrie: Caroline! Madame de Lestal de son côté le reconnait, et
                        nomme avec autant de surprise, Paulin! Un signe de ce jeune homme fait
                        changer l'exclamation. -- C'est ma chere Pauline Il faut que je l'embrasse!
                        Rotondi n'entendait rien à tout cela: il se contentait de rire. -- Ah? <hi rend="italic"> mademoiselle Pauline </hi> , disait-il, vous me paraissés
                        charmante; mais d'honneur je n'aurais jamais cru qu'il vous fut possible de
                        préférer madame à moi. Madame Rotondi se remit facilement de son trouble,
                        quand elle vit que madame de Lestal connaissait mademoiselle Pauline. On fit
                        sortir les hommes pour se lever avec promesse de les rappeller quand il
                        serait tems. alter donna ordre à Nulsifrote d'aller voir ce qui se passait à
                        l'hôtel de l'Ambassadeur et de revenir lui en rendre compte. </p>
                    <p> Dès qu'il furent sortis Waller saute à bas du lit et se jette dans les bras
                        de la belle de Lestal. -- Quoi, ma chere Caroline, c'est vous! dites-moi
                        donc comment vous vous trouvés ici? -- Ah cruel... mais charmant Paulin,
                        c'est vous seul qui en êtes cause. Le détail que vous me demandés serait
                        trop long, mais j'espere vous voir chez moi, et là, je vous instruirai.
                        Madame Rotondi la pria d'agir devant son mari avec circonspection dans colle
                        conjecture. Le secret fut promis, les polites dissensions furent oubliées de
                        part et d'autre et Valter habillé par ces deux charmantes femmes de chanbre
                        se trouva en état d'achever le rôle qu'il avait si heureusement commencé. M.
                        Rotondi fut introduit et le déjeûner fut des plus gais. L'épais financier
                        fit milles agaciers à <hi rend="italic"> Pauline </hi> . Les plaisanteries
                        sur la petite scene du matin ne finissaient point et chacun, si l'on en
                        excepte Caroline, en riait de bon cœur. </p>
                    <p> Après le déjeuner elle se chargea du Comte au grand regret de madame Rotondi
                        qui eut bien voulu le garder, mais il fallut bien le laisser aller pour
                        engager au secret madame de Lestal. On se fit les adieux les plus tendres,
                        et l'on se promit bien de se revoir au plutôt. Rotondi sur-tout voulait à
                        toute force savoir l'adresse de Mademoiselle <hi rend="italic"> Pauline
                        </hi> pour aller lui présenter ses respects. On fut inflexible, on lui
                        refusa cette grace. </p>
                    <p> Nulsifrote arriva au moment de la séparation. -- J'ai du nouveau à vous
                        apprendre. J'apporte dans ce paquet vos habits Il faut sur le champ venir à
                        l'hôtel. -- Il m'est impossible de m'habiller ici, suis nous, je changerai
                        chés Caroline. La voiture part, on arrive. </p>
                    <p> Nulsifrote lui apprend que des personnes débarquées pendant la nuit sont
                        descendues à l'hôtel, qu'il ignore qui elles sont, mais que depuis leur
                        arrivée le Baron et la Baronne sont fort en peine de lui et le font chercher
                        par-tout, qu'il avait arrangé les choses pour le mieux en disant que le
                        Comte était à un bal bourgeois où l'on le retenait malgré lui. Mademoiselle
                        Agathe, ajoutait-il, que j'ai vue, paraissait font inquiète et desire votre
                        prompt retour. Pendant le récit de Nulsifrote Walter s'habillait, il fut
                        bientôt prêt. -- Je le quitte, ma belle Caroline, mais pas pour long-tems.
                        Tu m'a promis le récit des peines que je t'ai causées; je veux l'entendre et
                        réparer, s'il est possible, le tort que je t'ai fait. Après l'avoir
                        tendrement embrassée, il part comme un éclair et arrive à l'hôtel fort en
                        peine de savoir qu'elles sont les personnes dont Nulsifrote lui a parlé, et
                        se reprochant intérieurement l'incartade qu'il venait de faire si près de
                        son Agathe, qui seul eut dû l'occuper. -- Ah! mon Agathe, ditait-il, en
                        soupirant, puisse celte offense être soustraite à ta connaissance! ce sera
                        je le jure la derniere. Le fripon oubliait l'audience que devait lui donner
                        Caroline. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <head> QUELLES ÉTAIENT LES PERSONNES DÉBARQUÉS. AVENTURES DE BARON DE WALTER. </head>
                    <p> À peine Walter fut-il arrivé que la Baronne sa mère lui fit dire de passer
                        chés elle, qu'il était intéressant pour lui de l'entretenir avant de voir le
                        Baron. Il y court sur le champ; mais il rencontre son père qui lui ordonne
                        d'un ton sérieux de le suivre dans son cabinet. -- Les folies d'un jeune
                        homme bien né, dit le Baron, quand ils furent enfermés, sont quelque fois
                        peu importantes, c'est ce qui m'a empêché de vous demander le détail des
                        vôtres. Néanmoins ce qui arrive aujourd'hui m'oblige de vous le demander et
                        sur-tout de vous prier d'être très sincère. Ah! mon père, depuis que le sort
                        devenu pour moi plus propice vous a rendu à mon amour, vous ne m'avés jamais
                        parlé ainsi. De grâce déridés ce front sévère, j'ai besoin de toute votre
                        indulgence pour l'aveu de mes fautes. Les circonstances seules m'ont
                        entraîné et mon cœur ne se livra jamais qu'avec répugnance aux charmes d'une
                        jouissance qui n'a rien d'égale à celle que je goûte dans la société de la
                        belle Agathe. -- Mon fils, une étourderie de jeune homme influe souvent sur
                        sa vie entiere. Une démarche équivoque que fait faire l'imprudence mène sans
                        qu'on s'en apperçoive au vice, et du vice au crime. Je crois qu'il est
                        encore possible de parer le coup que l'on veut vous porter. Parlés et je
                        verrai ce qu'il me reste à faire. </p>
                    <p> Valter raconta avec sa franchise ordinaire tout ce qui lui était arrivé
                        depuis sa sortie du collège. Il eut bien desiré omettre quelques
                        particularités, sur-tout les plus récentes, mais son père avait exigé de la
                        sincérité, il en avait promis, l'aventure du bal fut comme les autres
                        racontée en son entier. Son père l'écouta attentivement sans l'interrompre
                        et dès qu'il eut cessé, il lui dit: -- Et c'est en adorant Agathe, c'est en
                        jurant de vous unir à elle pour la vie, au jourd'hui même qu'elle vous est
                        promise que vous vous abandonnés aux chimères d'une jouissance dépravée? je
                        ne vous ferai point de reproches, mon fils, votre cœur, s'il n'est pas
                        corrompu, doit vous en faire assés. Je vous aurais gardé le secret sur votre
                        dernière gentillesse nocturne s'il était possible, mais votre intérêt exige
                        qu'elle soit dévoilée. -- Quoi! Monsieur, Agathe saurait que cette nuit ...
                        -- Votre intérêt l'exige ... Allés chés votre mère, moi je vais travailler à
                        détruire les sourdes menées de vos ennemis. -- Ah! Monsieur, si vous pouviés
                        cacher ... -- Cette aventure vous fera du tort dans l'esprit d'Agathe, je
                        n'en doute pas. Mais si votre récit est sincère, comme je le crois, cette
                        même aventure me prouve que vous n'êtes point coupable du crime dont on vous
                        accuse. Du crime dont on m'accuse? ... qui oserait? ... -- Votre mère vous
                        le dira, allés. En voulant cacher ce qui vous est arrivé cette nuit, on peut
                        vous contraindre d'épouser Caroline. -- Caroline: quelle plaisanterie
                        plaisanterie! -- Quelle plaisanterie, jeune homme! Vous appellés une
                        plaisanterie le déshonneur d'une fille vertueuse, de porter la mort dans le
                        sein d'une famille respectable ... Une plaisanterie! O ciel!... Ce mot
                        m'indispose contre vous, Monsieur. A mon retour je vous ferai appeller, et
                        je vous démontrerai par une action de ma vie, action qui en a empoisonné le
                        cours et à laquelle j'ai attribué tous mes malheurs, je vous démontrerai,
                        dis-je, quels chagrins sont la suite de ce que si légèromont vous appellés
                        une plaisanterie. Allés, Monsieur. </p>
                    <p> Walter se rendit aussi-tôt chés sa mère. Tu as vu le Baron? -- Oui, ma chère
                        maman, je le quitte. -- Je voulais te parlér auparavant ... mais n'importe
                        ... tu parais triste! que l'a-t-il dit? -- Madame, que c'est vous qui devés
                        m'instruire d'un évènement ... -- A ta mère, mon Paulin, à ta mère, Madame?
                        -- Belle et tendre maman! ... pardon. J'embrasse vos genoux. -- Ah! ce n'est
                        pas-là ta place, viens sur mon sein. Walter s'y précipite, il couvre celte
                        bonne mère de baisers. Eh bien? il t'a grondé? -- Sans vouloir s'expliquer
                        il m'a fait entendre .. Rassure loi, nous trouverons quelqu'expédient ...
                        Ah! si vous saviés que cette nuit même ... mon père sait tout ... je lui ai
                        fait l'aveu ... je ne sais si c'est par ironie, mais dans cette faiblesse
                        que je me reproche et qui ajoute à mon malheur, Il voit, dit-il, un moyen de
                        défense dans la cause que j'ignore. -- Raconte-moi cela. Walter insruisit sa
                        mère de la scène qui s'était passée chés Madame Rotondi. La sensible Baronne
                        souriait par instant. Enfin au dénouement, elle s'écrie: --- Quoi, mon fils,
                        lu ne l'as donc pas enlevée -- Qui donc enlevée? Caroline! -- Moi! depuis le
                        jour hélas pour tous deux si fatal, je vous jure que je ne l'ai revue
                        qu'aujourd'hui. La Baronne saute au col de son fils. -- Embrasse-moi, tout
                        est réparable. Apprends que ce matin sont arrivées ici Madame de Buoani et
                        la Princesse de B... que l'objet de leurs démarches est de te poursuivre en
                        réparation envers la famille de Victor fermier de la Comtesse. On l'accuse
                        d'avoir séduit sa fille et enfin de l'avoir enlevée. Walter dit à sa mère
                        par quel effet du hasard il avait vu Caroline chés son père. Cet aveu fit
                        renaître l'espoir dans le cœur de la Baronne. Ils en étaient-là quand Madame
                        de S... vint les surprendre. -- Monsieur, dit-elle à Walter, deux dames sont
                        chés moi, l'une vous accuse et vous poursuit, l'autre vous défend et prétend
                        qu'on ne doit pas donner tant d'importance à une affaire de cette nature.
                        Votre accusatrice est Madame de Buoani, votre avocat est la Princesse de
                        D... dites nous maintenant où vous avés conduit Caroline. La Baronne en peu
                        de mots apprit à Madame de S ... ce qu'il en était. -- Madame de Buoani,
                        reprit l'Ambassadrice, ne la soupçonne pas ri près de nous. Los prouves de
                        votre justification seront faciles à produire. Je retiendrai votre ennemie
                        chés moi pour l'empêcher de voir celte Caroline, à qui elle pourrait
                        inspirer des idées de chicane, qui sont sans doute loin de son esprit. Nous
                        dînerons tous onsemble, je n'ai pas besoin de vous recommander d'être civil
                        et circonspect avec Madame de Buoani; ce sera chés moi que vous viendrés lui
                        présenter vos respects ainsi qu'à la Princesse. On vint dire au Comte que le
                        Baron l'attendait. Il embrasse sa mère, Madame de S ... et sort triste, les
                        deux dames souriaient en le regardant aller. Il entra dans le cabinet. </p>
                    <p> Avant de rien avancer pour votre justification, j'ai cru nécessaire de voir
                        Caroline, je l'ai vue. Je suis content d'elle; sans que je l'exigeasse, elle
                        m'a donné par écrit un désaveu formel des imputations faites contre vous.
                        Elle s'engage de plus à soutenir que l'enlevement prétendu n'est qu'une
                        imposture, et elle se réserve à dévoiler une trame ourdie contre vous, dans
                        laquelle elle a toujours refusé d'entrer. Elle vous doit, m'a-t-elle dit, un
                        récit exact de sa conduite, et ne veut le faire qu'à vous, il jettera un
                        grand jour sur les motifs qui déterminent Madame de Buoani à prendre un si
                        grand intérêt au sort de Caroline. Comme j'espere que vous ne continuerés
                        point vos visites chés elle, je l'ai priée de venir après son dîner, je
                        l'affends, elle vous dira ce qu'elle n'a osé me confier, et j'exige de vous
                        que ce soit votre derderniore ontrevue. Walter de crainte de se parjurer
                        changea la conversation et pria son pere de ne plus retarder à lui apprendre
                        les événemens de sa vie. --- Oui, mon fils, j'ai le tems avant dîner de
                        faire ce que vous desirés de moi. Si nous sommes interrompus, nous
                        reprendrons le fil de ma narration dans un autre moment. </p>
                    <p> La maison de Walter est originaire d'Allemagne. Mes aveux se sont distingués
                        au service de cette puissance. L'illustre maison d'Autriche en a élevé des
                        membres aux postes les plus importans. Mon pere en voyageant en Angleterre
                        fut épri des charmes de la belle Iglocestor. Il la rechercha et devînt son
                        époux. Je fus le seul fruit de celle union. La famille de ma mere avait de
                        tout tems été attaché au malheureux Charles, dont la fin tragique fut pour
                        elle le prélude des maux qu'elle eut à souffrir tant sous le protectorat de
                        Cronel, que sous les regnes suivans. J'avais à peine trois ans lorsque les
                        poursuites contre les partisans des malheureux enfans de Charles devinrent
                        plus violentes pour soustraire son épouse-à la persécution, mon pere en sa
                        qualité d'étranger devait s'attendre qu'on ne lui refuserait pas la
                        permission de retoumer dans sa patrie avec sa famille. Non seulement on lui
                        refusa des passe-ports, mais même on lui fil expresses défenses de sortir
                        des frois royaumes jusqu'à l'entier éclaircissement des soupçous qu'on avait
                        sur son compte. Mon pere ne fit plus de démarches auprès du gouvernement
                        anglais, mais il écrivit en Allemagne, la contrainte qu'on exorçait sur lui.
                        Point de répouse: il semblait que tout l'univers tremblât à l'idée seule
                        d'opposer quelque résistance aux volontés de ces fiers insulaires. Il fallut
                        prendre le parli de la patience. </p>
                    <p> Après quelques mois écoulés dans une tranquilité morne; un soir mon pere
                        reçoit une lettre anonyme; elle était conçue en ces larmes: luyés, le tems
                        presse. Cette nuit même un cidre barbare vous arrache à vos foyers, et vous
                        sépare peut-être pour jamais de votre femme et de votre fils.“ Mon pere,
                        trop instruit du sort que plusieurs seigneurs avaient éprouvé, ne négligea
                        point cet avis. La nuit sombre favorisa notre fuite, nous parfîmes, et sans
                        nous arrêter, nous arrivâmes au château de mon grand-pere, dans le Comté de
                        Sudlex. Je fus confille du château, et mon pere ot son épouse furent
                        contraints d'habiter un souterrein qu'ils arrangerent le plus commodément
                        qu'ils purent. On ne manqua pas de venir visiter le château, on y posa les
                        scellés comme on avait fait à la maison de Londres. Deux ans s'écoulèrent
                        ainsi sans que mon pere et son épouse pussent rien tenter pour sortir de ce
                        souterrain, où j'allais les voir. J'avais alors cinq ans. Je parlais souvent
                        de ma mere. On craignit mon indiscrétion, on cessa de m'y conduire. Je fus
                        près de trois mois privé du plaisir de les voir. Quand je questionnais ma
                        nourrice, elle me posait la main sur la bouche et me promettait, pour
                        m'imposer silence, que nous les reverrions bientôt. Un homme qui m'était
                        inconnu, nous vint prendre un malin ma nourrice et moi, et tous deux à
                        cheval nous arrivâmes dans la même journée à un petit port où nous nous
                        embarquâmes. Aprés quelques jours de navigation je revis à Amsterdam mon
                        pere et ma mere. On fit les préparatifs d'un long voyage, et nous partîmes
                        tous pou l'Allemagne après une marche longue et pénible, nous arrivâmes dans
                        la terre de mon pere. Les fatigues du voyage, et sans doute le trop long
                        séjour qu'il fit dans ce souterrain, avait altété sa santé il tomba
                        dangéreusement malade et la mort bientôt nous le ravit. Mes pleurs et ceux
                        de ma mere étaient le muet garant de notre douleur, et quoique je fusse trop
                        jeune pour sentir toute l'étendue de la perle que nous venions de faire,
                        l'idée de cette séparaſion, qu'on me peignait éternelle, excitait et mes
                        regrets et mon afflietion. Ma mere, hélas! n'avait d'autre défaut que sa
                        sensibilité; et son amour pour moi, qu'elle poussait à l'idolâtrie, n'était
                        pas propre à former un homme. Sa complaisance était sans bornes, il ne lui
                        restait que moi, disait-elle, il était juste que tous ses soins ne
                        tendissent qu'à ma conservation. Nous portons dans le cœur le germe du vice
                        et celui de la vertu, c'est par les sages mesures d'un cultivateur adroit
                        que l'un doit étouffer l'autre. La faiblesse de ma mere les laîssa croître
                        tous deux, et la balance également chargée était prête à pancher selon que
                        l'instinct de mes passions l'entraînait. Envain pressa-t-on ma mere de
                        m'envoyer dans une Université, elle ne voulut jamais se séparer de moi. Nous
                        restâmes dans le château de mon pere, elle, un précepteur et moi. Sans doute
                        sans l'extrême condescendance que l'on avait pour toutes mes volontés, on
                        n'eût point eu à se repentir des soins qui me furent prodigués. J'apprenais
                        facilement, et mon précepteur, qui s'inquiétait plus du soin de conserver sa
                        place que de celui de faire un homme, comblait d'éloges et admirait
                        jusqu'aux petits défauts que ma mere trouvait plus amusans qu'inquiétans. </p>
                    <p> Un bon fermier, voisin du château, me recevait chez lui. J'y étais
                        accueilli, fêté, je n'étais point distingué parmi ses enfans, mais autant
                        chéri qu'eux: et la vanité, qu'enflaient de perfides leçons, semblaient être
                        déposée au château, quand je m'acheminais vers la ferme. Ma mere voyait avec
                        plaisir mes fréquentes visites chés son fermier. Il avait deux fils, et une
                        fille appellée Victorine. J'atteignais ma douzieme année, Victorine n'en
                        avait que dix. Quoique j'aimasse sincerement ses freres, mon attachement
                        pour elle était fout autre. S'il m'arrivait de quitter ces bonnes gens sans
                        avoir vu Victorine, j'étais triste, et rien ne pouvait me distraire. Enfin
                        ma mere fut contrainte pour ne point se séparer de moi, d'aller passer
                        quelques années à la ville pour me faire faire mes exercices et pour
                        solliciter auprès des amis de mon pere, du service pour moi. Mà séparation
                        avec Victorine fut un coup de poignard. Il fallut m'enlever d'auprès d'elle.
                        Je lui jurai de revenir le plutôt que je le pourtais. Ma mere riait et
                        jouissait intérieurement de ma sensibilité. Hélas! elle ignorait que cet
                        attachement ferait un jour la perte d'une famille respectable! elle ignorait
                        que ce même attachement qu'elle approuvait alors, exciterait un jour son
                        indignation et la rendrait injuste! C'est maintenant, mon fils, que vous
                        allés frémir des malheurs que répand sur nos jours une passion terrible.
                        Ecoutés, et quand vous connaîtrés les funestes effets des égaremens de la
                        jeunesse. Vous respecterés sous le chaume, la vertu, l'innocence; elles
                        habitent rarement ailleurs. </p>
                    <p> Je passai trois ans loin de Victorine, et j'ose vous assurer que je ne
                        passai pas un jour sans m'occuper d'elle. Enfin je revins au château avec le
                        brevet de capitaine à la suite d'un régiment. Mes premiers pas en descendant
                        de voiture furent dirigés vers la ferme. La premiere personne qui s'offrit à
                        mes yeux fut ma Victorine. Que je la trouvai belle elle passait treize ans.
                        Vous en faire la peinture serait réveiller en moi le chagrin qui me
                        poursuit. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle possédait à son âge tous les
                        charmes d'une fille de seize ans. Un mouvement involontaire me fit
                        précipiter à ses genoux. Je couvrais une de ses mains de baisers.... Sa mere
                        m'apperçoit: -- c'est vous, M. le Baron! quel bonhour de vous revoir!...
                        mais que faites vous? Allons, levés vous, embrassés Victorine. J'obéis sur
                        le champ; une modeste rougeur couvre le front de cette aimable fille... Ah!
                        mon fils! que Victorine était belle! On m'introduit dans la ferme, je reçois
                        mille caresses. Le fermier m'appelle son fils, il m'avait toujours donné ce
                        nom, et l'orgueil ne m'a jamais rappellé que je ne l'étais point. Mais
                        depuis, j'ai bien cruellement senti que je n'étais pas digne de l'être. Plût
                        au ciel que je me fusse plutôt pénétré de ce sentiment j'eusse échappé au
                        péril et je n'eusse point entraîné avec moi dans le précipice de braves gens
                        dignes de mon respect! Le jour commençait à disparaître, que je ne pensais
                        point à retourner au château; on vint me chercher de la part de ma mere. J'y
                        retournai le cœur abimé de tristesse. Elle s'en apperçut et m'en demanda le
                        sujet. Victorine, fut le seul mot qui échappa de ma bouche. Ma mere devina
                        facilement ce qui se passait dans mon cœur et par une suite de sa trop
                        funeste complaisance pour me guérir de cette passion naissante, elle trouva
                        un expédient... expédient barbare.. celui de m'assurer la possession de
                        Victorine. Parens faibles! voilà souvent comme ils se font un jeu de livrer
                        l'innocence aux caprices de la jeunesse, pour la préserver d'un piege cent
                        fois moins dangereux puisqu'il n'expose que la santé, qui jamais ne doit
                        ôtre préférée aux remords, inévitable suite de la séduction. Ma mere, elle -
                        même, facilita mes entrevues avec Victorine. Elle venait, de son
                        consentement, asser des journées et même des nuits au château. Ma more le
                        demandait, ses parens pouvaient-ils le refuser? eussent - ils jamais osé
                        arrêter leur pensée sur les projets odieux d'une femme qu'ils ne
                        considéraient qu'avec vénération! Victorine n'appercevait pas plus que moi
                        le piege où nous ne manquerions pas de nous prendre. Enfin nous nous y
                        précipitâmes, et la malheureuse Victorine ne tarda pas à s'appercevoir
                        qu'elle devenait mere. La mienne fit bientôt cette découverte, et sur le
                        champ elle obtint une ordre pour me faire joindre mon régiment. Je refusai
                        de partir, on m'entraina escorté, et je ne pus même obtenir la faveur
                        d'embrasser et de voir Victorine. </p>
                    <p> J'étais déjà parti, le désespoir dans l'âme, quand un laboureur voisin du
                        pere de Victorine vint la demander en mariage. A cette nouvelle, ma mère se
                        présente, offre une dot, et confie à ses parens en quel état était
                        Victorine. Son respectable père jette sur la Baronne un regard indigné et
                        lui dit: gardés votre or, Madame, il ne me servira jamais à tromper
                        personne. J'avais donné ma parole, je la retire. S'il so trouve un homme qui
                        veuille épouser Victorine, il apprendra, avant de s'engager, sa faiblesse,
                        ou plutôt son malheur. Victorine était présente, les larmes inondaient son
                        visage. Valter doit m'épouser, disoit-elle à son père. L'épouser, répond ma
                        mère! Avés-vous jamais pensé que cela fut possible? le père prend Victorine
                        sous le bras, la soutient et lui dit avec bonté, je vois, ma fille dans quel
                        piège on t'a entraînée. Madame, dit-il en sortant et en se relournant vers
                        ma mère, vous seule avés causé notre malheur, ne nous accablés pas de
                        nouvelles mortifications, je sais que ma fille ne peut être l'épouse de
                        votre fils, mais je sais et je n'oublierai jamais qu'il l'a déshonorée elle
                        et toute sa malheureuse famille. Je n'ai appris tout ce que je vous rapporte
                        qu'après la mort de ma mère. Elle fut outrée de s'entendre parler ainsi par
                        son fermier. Elle prétendait que sa fille ne pouvait qu'être fort honorée
                        des caresses d'un Baron. Enfin pour combler ses injustices; une année de
                        disette les ayant mis dans l'impuissance de la payer aux larmes prescrits,
                        ma mère ... le dirai-je? ma mère eut la barbarie de les poursuivre, de faire
                        vendre leurs meubles et de les chasser d'une maison où depuis deux cent ans
                        ils étalent de père en fils. Les infortunés errans ont perdu tour-à-tour la
                        vie dans la douleur. J'ai fait depuis les plus exactes perquisitions de
                        Victorine et de son enfant, mais elles ont toujours été vaines. Un de ses
                        frères, qui a survéeu aux maux qui accablerent sa famille, m'en a fait le
                        récit douloureux, il a joui de mes bienfaits jusqu'au moment que la mort
                        vint le frapper. Mais les bienſaits que je lui ai prodigués sont-ils un
                        dédomagement comparable aux maux qu'une famille entiere a soufferts pour
                        moi? </p>
                    <p> Il allait poursuivre quand on vint les prier de passer chés Madame de S ...
                        Le père et le fils s'y rendrent. Suivons Valter auprès de ses anciennes
                        connaissances. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <head> EXPLICATION QUI CAUSE UNE NOUVELLE DISGRACE. </head>
                    <p> Walter entre avec son père, il salue respectueusement les dames, on se met à
                        table. On ne dit pas un mot des affaires dont il était question. Madame de
                        Buoani, toujours jolie, lançait, par intervalle sur Walter, des regards qui
                        ne décelaient pas une ennemie. La Princesse lui souriait avec bonté. Le
                        Baron était grave, son épouse inquiete, Madame de S... paraissait piquée,
                        son mari avait la contenance d'un homme absolument neutre, et la belle
                        Agathe était dans un accablement qui lui ôtait l'appétit. Au dessert on vint
                        parler tout bas à l'oreille du Baron. -- Allés dans mon cabinet, dit-il, à
                        Walter, vous y conduirés la personne qu'on m'annonce, quand on vous aurez
                        appris ce que vous devés savoir, vous viendrés ici avec cette même personne.
                        Walter se leve et trouve sous le vestibule la belle Caroline. -- Quoi! c'est
                        mon père lui même qui me procure le plaisir de te voir? -- Pas de folie,
                        Paulin, j'ai à vous parler sérieusement. -- Serieusement soit, mais dépêcho,
                        parce que je veux rire un instant avec toi avant de t'introduire dans le
                        salon. Enfermés dans le cabinet, assis l'un près de l'autre, Caroline avait
                        beaucoup de peine à contenir Walter. Tenés donc au moins votre parole
                        jusqu'à la fin de mon récit. -- Tu es charmante, j'y consens. Mais qu'il
                        soit court. Donne-moi un baiser, et je t'écoute sans bouger. Le baiser
                        accordé, trois autres volés, Caroline commence ainsi. </p>
                    <p> A l'instant où nous fûmes surpris dans le jardin, vous savés que je gagnai
                        ma chambre. A peine m'y trouvai-je seule que je m'abandonnai à la douleur;
                        vous pouvés juger de l'inquiétude que me eausait cette aventure. Le
                        lendemain je comptais sur les reproches de mon père et sur-tout de ma mère,
                        je me trompai, on ne me parla point de ma faiblesse; et je fus traitée avec
                        une douceur qui me surprit. Le secret était religieusement gardé, mais il
                        fallait que cette faiblesse devint publique, je m'en apperçus peu de tems
                        après-Les bontés que l'on avait pour moi auraient dû en pareil cas
                        m'inspirer de la confiance. Je devais dévoiler l'état où je me trouvais à
                        des parens respeclables qui, par leurs procédés, semblaient vouloir me faîre
                        oublier la faute que j'avais commise. Il en arriva tout autrement. La honte
                        fit sur moi une révolution qui me tourna la tête Ma mère n'eut pas tardé à
                        s'appercevoir de ce que je voulais lui cacher. Mon parti fut bientôt pris.
                        Un soir à peu près à la même heure de notre ancienne promenade, je quitte la
                        maison paternelle et sans savoir où je guidais mes pas, je marche. Un
                        courier m'accoste, la peur me saisit, mais je fus bientôt remise de ma
                        frayeur quand je reconnus la Fleur domestique de Madame de Buoani. Je lui
                        racontai mon malheur, il m'engagea à le suivre chés sa maîtresse qui ne me
                        refuserait sans doute pas sa protection. Nous arrivons au château, Madame
                        était à souper. Je lui peignis ma situation, elle y fut sensible, elle me
                        promit de faire des perquisitions contre vous, et me jura que je le
                        viendrais votre femme si je voulais la seconder. Les moyens qu'elle voulut
                        me faire adopter ne s'accordaient pas avec mon cœur. Il ne s'agissait rien
                        moins que de faire une plainte de séduction. Je le promis cependant, car un
                        refus m'eut peul-être plongée dans le plus grand embarras. Il ne s'agissait
                        plus que de découvrir ce que vous étiés devenu. </p>
                    <p> M. la Fleur me trouvait à son gré, il osa me le dire, et c'est par lui que
                        j'appris le motif du grand intérèt que prenait à mon sort Madame de Buonni.
                        Il me parlait souvent du boudoir, d'un superbe sopha, il me le fit voir et
                        si je l'eusse écoulé, j'eusse joué le rôle de sa maîtresse, et lui le vôtre.
                        Cet amour, qui dans les premiers tems ne me causait que peu d'ombrage,
                        s'accrut à tel point que je tremblais quand la Comtesse s'absentait sans
                        lui, et le drôle faisait si bien que cela arrivait souvent. Au lieu d'en
                        prévenir la Comtesse comme je l'aurais dû faire, je pris le parti de la
                        fuite. J'arrivai à Avignon. J'avais quelqu'argent des bontés de Madame de
                        Buoani, je résolus de m'en servir pour faire mes couches dans cette ville.
                        J'appris que la Fleur avait assuré sa maîtresse que pendant son absence,
                        vous éliés venu et que vous m'aviés déterminée à vous suivre. Madame de
                        Buoani, me disait-on, est furieuse, je ne jugeai pas à propos de la tirer
                        d'erreur. Je mis au monde un garçon triste fruit de ma faute. J'eus la
                        douleur de le perdre en naissant. Mon argent diminuoit, j'étais prôte à me
                        trouver sans ressource quand je fis connaissance de M. de R... Commandant
                        d'un régiment qui était à Toulon. M. de R... s'écrie Walter! C'est mon brave
                        Commandant, mon bienfaiteur! Mais tu as raîson, quelque tems après mon
                        arrivée au régimont il fit un voyage à Grenoble ... hé bien, ce respectable
                        homme n'est plus. Il est mort, dit Caroline, je le regrette bien
                        sincérement. Il m'accosta un jour dans la rue, sa bonhomie m'inspira de la
                        confiance, je lui fis part de ma situation, il m'offrit de le suivre à
                        Toulon, j'acceptai. Il me loua un appartement aussi propre que commode. --
                        Quoi! nous étions si près l'un de l'autre, et nous ne nous sommes point vus?
                        -- J'étais bien loin de le soupçonner, dit Caroline. Enfin son régiment eut
                        ordre d'aller en Corse, il ne voulut pas m'exposer au passage, je restai à
                        Toulon recevant toujours exactement la pension qu'il me faisait. Je fus près
                        de deux mois sans entendre parler de lui; l'inquiétude me fit entreprendre
                        le voyage de Bastia. Je fais marche avec le Patron d'une Tartane, je
                        m'embarque. Ce diable de marin s'amourache de moi, il était riche. J'avais
                        peu de comptant, il m'offrit son cœur et sa bourse, je pris l'une sans me
                        soucier de l'autre, ainsi au lieu de faire voile pour la Corse, nous allons
                        débarquer à Gênes. Là, il me logea comme vous avés vu Presque tout son avoir
                        était chés moi, il était hollandais, au bout de six mois, il tombe malade,
                        meurt et je reste maîtresse de tout son bien que personne ne réclame et dont
                        je m'accomode fort bien. J'avais pris le nom de Lestal depuis Toulon. Enſin
                        M. Rotondi dont j'ai fait connaissance depuis quelque tems m'idolatre, je le
                        déteste, et maintenant que je puis me passer de secours, je m'amuse de sa
                        soltise, et de bonne foi Madame Rotondi ne devrait pas m'en vouloir, car je
                        n'envie pas son bonheur. Walter réflechissait et disait: mais M. de R... ne
                        devait pas douter que tu ne fusses la charmante Caroline dont je t'avais
                        parlé. -- Jamais il ne m'a donné le moindre soupçon qu'il vous conut. -- Il
                        a craint de te montrer à mes yeux ... je lui pardonne. Avoue, Caroline, que
                        la fidélité pour lui eut été à une rude épreuve si je t'eusse vue à Toulon?
                        ... -- Vous recommencés vos polissonneries... finissés donc. -- Tu crois
                        peut-être sortir d'ici, sans ... -- Je l'espere, d'ailleurs Madame Rotondi
                        ... -- Des reproches? ah! tant mieux ... -- Mais finissés donc. Je ne
                        t'écoute pas. -- Quel lutin! comment? ... sur ce tapis? ... -- Avec toi il
                        vaudra la mousse la plus légere. La conversation devenait plus animée mais
                        sans suite ... La porte s'ouvre, Madame de Buoani paraît. Elle voulut se
                        retirer, mais Walter fait un saut, l'arrête et lui demande mille pardons du
                        dérangement qu'elle lui cause. La Comtesse était rouge de dépit. Caroline ne
                        rougissait plus. Enſin Madame de Buoani rompt le silence pour demander à
                        Caroline si elle remplissait l'intention du Baron. -- Plus que vous ne
                        pensés, madame, répond Caroline, je ne suis venu ici que pour travailler à
                        la justification de M. le Comte sur les accusations de rapt et de séduction,
                        vous voyés qu'on ne peut mieux procéder aux preuves de son innocence. Je
                        vous cede maintenant ma place, il est de notre sort de nous succéder l'une à
                        l'autre. A votre tour; adieu. </p>
                    <p> Quand madame de Buoani fut seule avec Walter, elle lui dit: je ne
                        m'attendais pas..... Un baiser sur sa bouche l'empêcha de poursuivre. --
                        Méchant! lui ditelle, ne crains point mes reproches. Maîs as tu pu croire
                        que je le poursuivais pour te donner à cette créature. La Fleur m'a assurée
                        que ſu l'avais enlevée. Ta conduite n'était-elle pas pour moi un outrage
                        sauglant, n'assurait-elle pas mes conjectures? et tu ne veux pas que je me
                        venge? J'ai reçu tes lettres de Toulon, mais devais-je y répondre, quand je
                        savais que Caroline était près de toi, et tu ne me parlais point d'elle.
                        J'ai bien prévu qu'étant au service, il me serait dfficile de te poursuivre
                        juridiquement, d'ailleurs Caroline était mon prétexte, et tu la possédais
                        près de toi, j'ai donc autrement dirigé mes coups. J'ai soulevé contre toi
                        les officiers de ton régiment. J'esperais que, privé de secours, sans amis,
                        sans parens, tu reviendrais à moi. J'appris la disgrace; je prends la poste,
                        j'arrive à Toulon, mon dessein était de t'attendre au port. Un jour en
                        dinant chez le Commandant de la place, j'y trouve un officier de ton
                        régiment, débarqué depuis peu. Je lui fais des questions; je découvre que
                        ton vaisseau a fait voile à Gènes. Je n'en demande pas plus; je vole après
                        le dîner chés la Princesse, que je savais disposée à faire ce voyage et qui
                        n'attendait qu'un vent favorable pour s'embarquer; je la prie de me
                        permettre de la suivre, sans lui rien découvrir de mes desseins, ce ne fut
                        que dans la traversée que je m'ouvris à elle sur ton compte. Quoique nous ne
                        puissions pas nous soulfrir, elle ne m'a point refusé, c'est par elle que je
                        sçus le changement de ta fortune. J'ignorais où était alors Caroline, mais
                        je savais que tu étais près d'Agathe. Je voulus te perdre dans son esprit,
                        je n'en désespere point encore. Pardonne-moi; toutes ces noirceurs, que tu
                        détestes, sont l'ouvrage de l'amour, sera-t-il ma récompense? -- Tout de
                        suite. -- Ah? fripon, ce n'est pas ainsi que je l'entends. -- Nous nous
                        expliquerons après. -- Après ce que je viens de voir, il ſfaudrail.... Je
                        prétends vous le faire oublier. Elle n'y pensait déjà plus. Une porte
                        secrette s'ouvre, et montre aux yeux du couple indiscret, Agathe! Elle
                        pousse un cri, et fuit en disant: le cruel! .... Le Baron et madame de S...
                        qui la suivaient, ne virent que trop ce qui avait causé la frayeur d'Agathe,
                        ils retournerent sur leurs pas. Madame de Buoani fait faire ses paquets,
                        vole au port, et part sans faire ses adieux. Par une ruse digne d'elle, elle
                        avait tout disposé pour rendre Agathe témoin de l'infidélité de Walter. Son
                        la F'leur avait, de sa part, été prier Agathe de venir dans le cabinet du
                        Baron, pour voir terminer le différent entre Caroline, sa maîtresse et
                        Walter. Le Baron enchanté engage madame de S... à suivre sa fille, et l'on
                        sait quel tableau frappa leur vue. La famille assemblée tint conseil, et le
                        Baron vint signifier l'arrêt à Waller qui se désolait de son imprudence. Le
                        Baron en entrant, lui dit: monsieur, quand on est comme vous assés imprudent
                        pour ne respecter aucun lieu, on doit fuir la société. Voilà cent louis, des
                        papiers pour la somme de six mille livres, et un brevet de Colonel au
                        senvice de France. Quand vous serés plus digne de ma confiance vous saurés
                        la suite des malheurs de votre pere. Ce qui lui arrive aujourd'hui, lui
                        prouve que le plus grand de tous est d'avoir un fils qui vous ressemble,
                        Partés sur le champ, volre valet vous attend avec des chevaux. </p>
                    <p> Walter anéanti se leve sans dire un seul mot, il descend et n'ose pas même
                        regarder les fenêtres de l'hôtel, il monte à cheval, part en poussant un
                        profond soupil. Nulsifrote le suit, ils sortent de la ville. -- Je suis
                        perdu, disait Walter! malheureux! lu pars sans embrasser ta more!... tu pars
                        après avoir plongé le poignard dans le sein de la charmante Agathe.... La
                        voir!.. qui? moi!.... pourais-je soutenir sa présence? c'en est fait. Je la
                        perds pour la vie. Nulsifrote le consolait du mieux qu'il pouvait, mais
                        soins superflus! La sombre mélancolie s'empara de son ame. Nous verrons dans
                        la suite s'il a sçu profiler des leçons de l'expérience, et si la raison ne
                        triomphera point des passions, et ne fera pas taire le tumultueux langage
                        des sens. </p>
                    <trailer> FIN DE LA TROISIEME PARTIE. </trailer>
                </div>
            </div>
            <div type="group">
                <div type="chapter">
                    <head> PAULIN OU LES AVENTURES DU COMTE DE WALTER. </head>
                    <head> QUATRIEME PARTIE. </head>
                    <head> CHAPITRE PREMIER. </head>
                    <head> OU L'ON RETROUVE QUELQU'UN A QUI L'ON NE PENSE PLUS. </head>
                    <p> Walter était rentré en France le cœur plein de sa disgrace. -- C'en est donc
                        fait, disait-il, j'ai perdu tout ce qui m'étai cher, j'ai offensé la nature,
                        j'ai outragé l'amour ... chere Agathe! ... jamais, non jamais tu ne me
                        pardonneras. </p>
                    <p> Son régiment était en garnison à Besançon, il s'y rend. Les portes de la
                        ville étaient fermées à son arrivée; au nom de Walter le Commandant de la
                        place les fait ouvrir. Il faisait nuit, il ne fit point attention à
                        l'uniforme de la garde de la porte, son insouciance était si forte qu'il
                        n'avait pas même jetté les yeux sur son brevet. Il n'avait pas plus pensé à
                        remercier le Ministre, et l'idée ne lui était pas venue d'aller se faire
                        présenter au Roi. Pendant le souper, Nulsifrote, qui voulait en vain le
                        distraire, lui dit qu'il allait se trouver en garnison avec le régiment dans
                        lequel il avait servi et qu'il avait été obligé de quitter si brusquement.
                        -- Il serait fort plaisant, dit Walter, que je fusse Colonel de ce même
                        régiment. Voyons mon brevet: il regarde, et rien n'était plus vrai. -- Oh
                        parbleu, Monsieur, voilà une place qui va vous procurer les moyens de vous
                        venger. -- Tu as raison , Nulsifrote? Tu verras demain comme je prétends
                        traiter mes ennemis. Ils en étaient-là de leur conversation quand on vint
                        annoncer le Lieutenant Colonel, le Major et plusieurs Capitaines. On les
                        introduisit. Leur élonnement ne peut se décrire. -- Messieurs, leur dit
                        Walter, vous êtes fort surpris, et sans doute vous devés l'ôtre. Il en est
                        parmi vous qui m'ont donné quelques sujets de plainte par leur injustice, je
                        l'oublie et vous invite avec tout le corps de MM. les officiers, à dîner
                        demain avec moi. Je veux qu'une parfaite réconciliation nous fasse ensevelir
                        éternellement dans l'oubli, vos persécutions injustes, et le ressentiment
                        que je devrais en avoir. </p>
                    <p> La nouvelle se répandit bientôt dans le régiment que le Comte de Walter
                        était ce même Belleval qu'on avait si maltraité. Le soldat était enchanté,
                        il connaissait la douceur du nouveau Colonel, il l'avait connu dans un rang
                        inférieur, et personne n'apprécie mieux que lui les qualités d'un officier.
                        Ceux qui avaient quelques reproches à se faire craignaient le ressentiment
                        de Walter, mais il ne leur donna jamais sujet de se souvenir de ce qu'ils
                        lui avaient fait. Bientôt il fut généralement aimé. </p>
                    <p> Nulsifrote que l'accueil de son maître avait surpris, lui demandait d'un air
                        émerveillé, si c'était ainsi qu'il se vengeait. &gt;Oui, lui répondait-il,
                        c'est ainsi que doit se venger un brave homme: la vengeance irrite le
                        coupable quoiqu'il ait mérité son sort; les bienfaits au contraire font
                        quelquefois dos ingrats, mais les forcent à l'admiration et au respect. --
                        Monsieur, je suis forcé de convenir que vous valés mieux que moi. Quand j'en
                        veux à un ennemi, je me bats avec lui, je le tue si je peux, et après cela
                        j'ai des regrets.... oh! votre façon d'agir ne laisse dans le ceur que de la
                        satisfaction. </p>
                    <p> Le Baron était rentré en France, il habitait un château en Picardie
                        provenant des biens de sa femme. Monsieur el madame de S... y étaient aussi
                        avec Agathe; soit que M. de S.. eût été rappellé de son ambassade, soit
                        qu'il fut revenu en France pour ses affaires, c'est ce que nous lgnorons et
                        dont nous nous meltons fort peu en peine. Walter leur écrivait, toujours
                        s'informant d'Agathe, mais le Baron qui seul lui répondait, était muet sur
                        cet article. </p>
                    <p> Un jour Walter suivi de Nulsifrote, venait d'exercer son régiment, il passe
                        devant une auberge où l'on poussait des cris, et où il semblait qu'il y
                        avait un vacarme effroyable. Sa générosité, de l'amitié du soldat avait
                        gagné l'estime du bourgeois, il pouvait, sans crainte d'être repoussé, faire
                        des représentations dans celte classe comme dans l'autre. -- Va, dit-il à
                        Nulsifrote, voir ce qui peut occasionner ce bruit. Je crois voir de nos
                        soldats. Nulsifrote avance: et bientôt Walter le voit aux prises avec un
                        soldat. Notre Colonel est contraint de s'approcher et parvient avec beaucoup
                        de peine à séparer les combattans. -- Eh bien, qu'est-ce? -- Mille millions
                        de tonnerre, dit énergiquement Nulsifrote, c'est ce coquin qui frappe ma
                        sœur. -- Ta sœur? -- Eh! oui, de par tous les diables, ma sœur Gothon. Je ne
                        sais pas comment elle se trouve là avec son mari, mais les voilà tous deux.
                        -- Mon gentilhomme dit Gothon, nous nous sommes établis ici, parce que, pour
                        que vous le sachiés, c'est le pays de Jérôme. Nous étions avant en Dauphiné,
                        où ce que j'faisions fort ben nos affaires. ... -- Au fait, ma bonne, au
                        fait. -- Le fait, monsieur, mon gentilhomme, c'est qu'jous vendu notre
                        auberge du Dauphiné.... -- Mais il ne s'agit pas d'auberge, parlés moi de
                        votre dispute. -- Ah! c'est vrai, j'y suis... il y a environ trois mois que
                        j'sommes arrivés.... -- Faites-moi le plaisir de me dire quel sujet de
                        plainte vous avés donné à ce soldat pour qu'il ose s'oublier au point de
                        vous frapper. -- Ah! oui, mon sieur, voilà ce dont il s'agit, et voici le
                        fait. Jérôme que v'là, et qu'est mon mari esl un peu bavard, mais monsieur
                        chacun à ses petits defauts, n'est-ce pas? vous avés les vôtres comme un
                        autre, n'est-il pas vrai, monsieur? Je disais donc, comme çà, que mon homme
                        est un peu bavard, et c'est la vérité, il va par-tout racontant de quelle
                        maniere j'ons fait fortune, v'là qu'çà l'a conduit à parler d'un tour que
                        j'ons joué à un exempt qui conduisait un jeune monsieur, je n'savons pas où,
                        et que Jérôme a fait partir avec deux jolies dames, avec qui il se s'ra bien
                        mieux amusé, çà nous faisait tretous rire comme de raison; v'là c'vilain
                        brutal qui était-là à boire, qui s'leve et qui me baille un soufflet qui m'a
                        fait voir trente-six chandelles; Jérôme lui saute sur le corps; moi je vois
                        qu'il n'est pas le plus fort, je m'en mêle, et ce démon-là nous aurait rossé
                        tous deux sans mon frere qu'est arrivé-là comme à point nommé pour lui en
                        bailler de bons. Walter demanda au soldat quel intérêt si grand pouvait le
                        porter à cette violence. -- Quel intérêt, répond le soldat, quel intérêt!
                        ventrebleu! c'est à moi à qui cette friponne a volé quinze louis, et qui a
                        fait évader mon prisonnier. -- Quoi? vous êtes cet exempt?... -- Oui, mon
                        Colonel Suivés moi, je veux vous parler. Je vous dédomagerai de votre perte,
                        et vous, Gothon, de votre soufflet. Le calme ainsi rétabli, Nulsifrote et le
                        coldat accompagnent le Colonel chés lui. -- Par quel hasard vous trouvés
                        vous soldat après avoir rempli un posle aussi lucratif que désagréable. --
                        Désagréable, c'est le mot. Ce que cette femme vous a raconté est le prélude,
                        et je pourrais bien dire la principale cause de mon malheur. Le prisonnier
                        qui me fut enlevé, m'était recommandé par le Ministre, et j'étais menacé non
                        seulement de perdre mon emploi, mais de le remplacer en prison au château
                        d'If. L'effet a suivi la menace, j'ai ſui, on m'a rattrappé, et je n'ai
                        obtenu ma liberté que depuis six mois. De retour à Paris, je n'ai trouvé
                        aucun secours de ceux de qui j'avais droit d'en attendre. Mon emploi était
                        exercé par un autre. Je trouvai ma maison nette, plus d'effets qui
                        m'appartinssent, tout avait été vendu, et la vente avait été annoncée après
                        décês. Si j'eusse réussi dans mon opération, ma fortune élait faite, la
                        marque honorable et distinetive du courage m'eût peut-être été prodiguée;
                            <hi rend="italic"> car vous n'ignorés pas que plusieurs de mes anciens
                            compagnons d'eploits en ont acquis à pareil prise </hi> . Puisqu'on
                        voulait que je fusse mort, j'al cru plus sage de ne point dire que j'étais
                        vivant, car on m'eût peut-être encore puni de ce crime. Dans l'impossibilité
                        où je me trouvais de me faire rendre juslice, je ſus contraint de m'engager,
                        pour ne pas périr de faim. -- Connaitriés vous bien, si vous le voyés, le
                        prisonnier qui vous est échappé. -- Si je le connaîtrais? ah! parbleu, je
                        vous en réponds. Il était jeune, mais n'importe, ses taits sont gravés-là.
                        -- Il n'y paraît point, car je vous déclare que c'est moi. -- Vous, mon
                        Colonel? – Moi-même. Je suis l'auteur innocent du désastre de votre fortune,
                        je la reparerai, reposés vous en sur moi, je ne suis pas fâché que vous ayés
                        puni celle qui a tant contribué à votre perte. Cependant je désapprouve que
                        vous vous soyés permis de la frapper. C'est une femme, souvenés vous que
                        notre sexe ne se distingue de l'autre que par le respect et les égards qu'il
                        lui doit, de quelque faute même qu'il se rende coupable. Avant deux mois
                        vous serés officier. Je monterai votr maison, en attendant voilà les quinze
                        louis que Golhon vous a volés, je vous conseille de ne pas les exposer à un
                        pareil jeu. </p>
                    <p> L'exempt manquait de termes pour prouver sa reconnaissance. Un procédé si
                        noble touchait son âme. Valter lui tint parole et cette aventure fit autant
                        d'honneur au Colonel que de plaisir à l'exempt qui oublia bientôt toutes ses
                        pertes dans un poste plus honorable que celui qu'il exerçait au paravant. </p>
                    <p> Nulsifrote enchanté d'avoir rencontré sa sœur à Besançon partageait ses
                        momens de loisir entre sa table et sa cave. Valle eut été heureux si le
                        souvenir de ses fautes n'eut altéré la joie qu'il ressentait à faire de
                        bonnes actions. Une lettre qu'il reçut de son père acheva de le désespérer.
                        Il lui mandait qu'Agathe allait épouser le Marquis de Benezin, que les
                        paroles étaient donées, et que ce mariage, que le Roi approuvait, était prêt
                        à se conclure. Valter sans autre réfléxion, ordonne qu'on lui prépare dos
                        chevaux de poste. Il monte en chaise, Nulsifrote sur son bidet, et tous deux
                        prennent la route de Vensailles. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE II. </head>
                    <head> LE PRIEURE, LE DUEL. </head>
                    <p> LEs postillons bien payés faisaient brûler le pavé à leurs chevaux. Entre
                        Langres et Chaumont l'essieu de la voiture se brise, éloigné de plus d'une
                        lieue d'un village, on était forcé d'attendre pour réparer ce malheur.
                        Valter outré de dépit de ce contretems aurait pris le cheval de Nulsifrote,
                        s'il eut été présent, mais la diligence que l'on laisait le contraignait de
                        gagner toujours en avant pour faire préparer les chevaux. Valter malgré son
                        impatience se vit forcé d'attendre. Un paysan lui dit que dans le bois,
                        qu'il lui montra, êtait un Priouré de Bénédictins, qu'il y serait sans doute
                        bien reçu en attendant que sa voiture fut en état de rouler. Valter goûte
                        cet avis, il s'achemine de ce côté. Quand il eut gagné l'allée qui y
                        conduisait, il vit plusieurs moines qui se promenaient avec un Abbé pour qui
                        ils paraissaient avoir beaucoup de respect. A la vue de cel étranger, ils
                        viennent au devant de lui. Dès qu'ils furent assés près pour distinguer les
                        traits de la figure, Valter leve les yeux, s'élance et court se jetter dans
                        les bras de l'Abbé en criant: c'est vous mon cher Principal! Ce digne prêtre
                        en le serrant contre son sein disait de son côté; c'est Paulin c'est li! je
                        n'en puis douter. Satisfaites la euriosité de votre ami. Par quel bonheur
                        vous vois-je dans un rang dont vos qualités vous rendaient si digue? On
                        marche au Prieuré. Là, Valter raconte au principal tout ce qui lui était
                        arrivé depuis leur séparation du college d'Harcourt, en comettant ce qui
                        pouvait blesser la délicatesse des bons pères qui l'écoutaient. Le prinoipal
                        lui apprit que c'était à la générosité et aux sollicitations d'un inconnu
                        qu'il avait obtenu le Prieuré dont il jouissait, que cependant il avait
                        découvert que cet inconnu était le Baron de Valler. Mon père! ah! je le
                        reconnais bien-là, dit le Comte en l'embrassant avec joie. -- Quoi? le Baron
                        est votre père. -- Oui, mon cher Principal. On allait se mettre à table, on
                        l'invite à y prendre place, il accepte. On vint l'avertir que sa voilure
                        était prête quand le bon Principal lui demandait quel était le sujet de son
                        voyage, il lui promit de le satisfaire à son retour, mais lui dit-il, je ne
                        puis m'arrêter plus long-tems. On lui recommande de ne point manquer de
                        venir au Prieuré en repassant, il ombrassa son ami et gagnant promplement sa
                        voiture il monte et fouette postillon. </p>
                    <p> Il arrive à Paris, et Nulsifrote qu'il avait chargé de s'infomer de la
                        demeure du Marquis de lenezin vint lui rendre réponse à l'hôtel des princes
                        où il était descendu, c'est-à-dire, sans le savoir, tout près de celui de M.
                        de S ... père de la belle Agathe. -- A peine descendu de voiture, sans
                        monter à son appartement, il vole chés le Marquis. Il était chés lui. Un
                        laquais lui demande son nom pour l'annoncer à son maître. -- . Dis-lui que
                        c'est un Colonel qui veut lui parler. On l'introduit. -- Monsieur, dit
                        Valter quand ils furent seuls, je viens vous prier de me dire à quel terme
                        vous en ôles avec M. de S... et si vous avés l'aveu de sa ſille pour le
                        mariage que vous projettés. Monsieur, la question que vous me ſaites est
                        d'autant plus surprenante, que je ne fais aucun mistère de mes démarches.
                        Oserais-je vous demander quel intérêt?... Il est tel que j'arrive à
                        l'instant de Besançon el que je viens dans l'intention de vous disputer
                        Agathie l'épée à la main. -- Poutêtre, Monsieur, qu'une explication moins
                        fougueuse et plus honnête vous eut valu une réponse plus satisfaisante, mais
                        j'accepte le défi. Assignés-moi l'heure, le lieu et les armes. -- Sur le
                        champ, au bois de Boulogne, l'épée et des pistolets. Ma voiture m'attend, je
                        n'ai qu'un domestique, prenés le vôtre, et montons ensemble: -- Volontiers,
                        monsieur, je vous suis. Après avoir doné quelques ordres, le Marquis de
                        Benezin et Valter montent en voiture, et se rendent au bois de Boulogne. </p>
                    <p> Arrivés-là, il fut décidé qu'on commencerait le combat du pistolet. Valter
                        tire, la balle siffle aux oreilles du Marquis, sans l'atteindre. Il tire à
                        son tour, la balle effleure l'épaule de Valter, le sang coule; le Marquis le
                        croyant plus dangereusement blessé, lui demande s'il est content. -- Je ne
                        puis l'être qu'en perdant la vie, ou en vous l'arrachant. En disant ces
                        mots, il saute sur son épée, le Marquis en fait autant, et à l'instant que
                        Valter reçoit un coup dans le flane, le Marquis s'enterre dans le glaive de
                        son adversaire et tous deux renversés, teignent la terre de leur sang. On
                        les transporte soudain à leur hôtel. Valter en descendant de la voiture
                        avait attiré des curieux, de ce nombre étaient des domestiques de M. de S...
                        La nouvelle se répand bientôt dans tout l'hôtel, que Valter est blessé, elle
                        parvient à Agathe. Elle vole à l'appartement de sa mere; il n'est plus,
                        s'écrie-t elle, en versant un torrent de larmes. -- De qui parle tu? et
                        pourquoi cette douleur? -- Valter .... il est ici .... dans l'hôtel
                        voisin... il s'est battu .... il est mourant... ah! ma chere maman, s'il
                        respire encore que je le voie avant de m'en séparer pour jamais. Madame de
                        S... envoie sur le champ demander si l'état du blessé permet qu'on puisse
                        lui parler. La réponse fût satisfaisante, les chirurgiens qui avaient posé
                        le premier appareil assuraient que la blessure ne serait pas dangéreuse.
                        Madame de S... et Agathe entrent chés Valler. On l'en avait prévenu, on
                        avait ajoulé que s'il ne modérait pas ses fransports à la vue de sa
                        maîtresse qu'il ne la reverrait plus. Il promit tout ce qu'on voulut. --
                        Cruel jeune homme, lui dit tendrement madame de S..., qu'êtes vous venu
                        faire ici? me venger d'une infidelle en périssant à sa vue. Je sais tout,
                        ajouta-t-il avec une douleur concentrée, je sais tout... Agathe... Agathe
                        infidelle!... -- moi! infidelle! s'écrie Agathe, la voix expire sur ses
                        lévres, un torrent de larmes se fit passage et soulagea ce cœur innocent que
                        Walter outrageait.A qui avés vous eu affaire, lui demanda madame de S... Au
                        Marquis de Benezin. O ciel! est-il blessé? -- Je le crois plus
                        dangereusement que moi. -- Ah! Valler qu'avés vous fait. -- Ce que
                        m'inspirerent l'amour et la vengeance. -- Vous n'avés donc point reçu la
                        dernière lettre de votre père? -- Je n'ai reçu que celle qui m'annonçait la
                        mort, et je viens la chercher. Sachés donc que M. de S... a toujours refusé
                        son consentement, que malgré les sollicitations des deux familles et le
                        desir même que le Roi a marqué pour cette alliance, il a toujours résisté
                        parce que sa parole était engagée avec votre père. Que dites-vous? .... mais
                        .... pourquoi donc le Baron m'écrit-l-il que tout est d'accord et que le
                        mariage doit être incessamment célebré? -- jeune homme avés vous assés perdu
                        l'idée de vos fautes pour imaginer que le Baron et nous mêmes nous ne
                        voulussions vous faire acheler un bonheur dont vous vous êtes rendu si peu
                        digne. -- Ah! madame, vous m'éclairés...lairés... oui, ce bonheur ne serait
                        point assés payé de tout mon sang... -- ce n'est pas-là le prix que nous y
                        attachions, votre repentir seul eut tout effacé. Tranquillisés vous, nous
                        allons travailler à réparer le mal que vous avés fait. Je cours chés le
                        Baron. </p>
                    <p> Valter était au comble du bonheur de savoir qu'Agathe l'aimait toujours, il
                        n'en pouvait douter. Mais ce qu'on venait de lui rappeller l'empêchait de se
                        livrer à l'espoir de la posséder de sitôt. Il y avait encore un an
                        d'épreuves. Ce terme est bien long pour des amans: qui sait d'ailleurs si
                        l'on ne prolongera pas encore ce terme heureux. Il était seul, bientôt la
                        Baronne instruite du danger de son fils, accourt, et le Baron l'y suivit de
                        près. Content d'être rassuré sur son état, le Comte de S... et lui partent
                        pour Versailles après avoir rendu visite au Marquis de Benezin qui, au
                        rapport des chirurgiens n'en pouvait échapper. Il était nécessaire
                        d'assoupir cette affaire, et c'étoit-là le but de leur voyage à la Cour.
                        Laissons-les solliciter les bontés du Prinee, et revenons à Valter, dont les
                        qualités du cœur se perfectionnent de jour on jour, et à qui son imprudence
                        vient de donner une nouvelle et forte leçon. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE III. </head>
                    <head> NOUVEAU TRAIT QUI CARACTERISE NOTRE HERO. </head>
                    <p> Walter se rétablissait de jour en jour. A peine fut-il en état de soutenir
                        le voyage que son pere lui signifia l'ordre de rejoindre au plutôt son
                        régiment. Malgré les prières de sa more, et les représentations d'Agathe
                        qui, toutes deux ne le jugeaient pas capable de soutenir la voiture, il
                        fallut partir. Le Baron fut inflexible; nous pourrons mieux, disait-il,
                        travailler pour lui. </p>
                    <p> La santé du Marquis de Benezin élait dans une situation bien différenle de
                        cello de Valter, son mal empirait, et la crainte de sa mort était ce qui
                        déterminait le Baron à presser le départ de son fils. Si les poursuites,
                        disait - il sont trop vives je vous enverrai un courier, et vous passerés en
                        Suisse. Voilà, monsieur, à quoi nous expose un caractere violent, et c'est
                        la débauche seule qui le forme ainsi. </p>
                    <p> Valter se remit donc en route, et le voyage, loin de lui nuire, produisit en
                        lui un effet tout contraire. Il passa au Prieuré où il vit le Principal, à
                        qui il fit confidence de son malheur. -- Et c'est pour une telle action que
                        vous aviés lant d'empressemont? vous ne m'en avés rien dit? M. le Comte, si
                        vous m'eussiés ouvert votre cœur, je me flatte que vous n'eussiés point
                        accompli l'œuvre abominable qui peut vous perdre. Malheureux Paulin! avés
                        vous un instant réfléchi à toute l'horreur d'un meurtre. Ah! je ne croyais
                        pas que Paulin fut capable de parcourir cent lieues pour aller de sang froid
                        égorger son semblable. -- Ne m'accablés pas, mon cher Prieur, si vous saviés
                        quels sont mes regrets! si vous saviés ce que peut faire commettre
                        l'amour!.... Après lui avoir remontré avec douceur les devoirs de l'homme
                        raisonnable, le bon Prieur fut contraint de le consoler. Ils se séparerent
                        et Valleu arriva à Besançon. La jole que firont éclater et les officiers et
                        les soldats le flatta peu. Son cœur était trop ulcéré pour la partager. </p>
                    <p> Le même jour de son arrivée, une femme agée d'environ quarante ans vint se
                        présenter pour lui parler. Il ne voulait recevoir personne, cependant quand
                        on lui dit que cette femme venait lui demander une grâce, il ordonna qu'on
                        la fit entrer sur le champ. Ille était maigre, pâle, mais on voyait à ses
                        taits que les chagrins seuls avaient altéré sa beauté. Elle entre et veut se
                        jetter aux pieds de Walter, il l'arrête et la fait asseoir. Il lui demande
                        ce qu'elle exige de lui. Elle s'explique en ces termes. -- J'ai un fils qui
                        sert dans votre régiment depuis neuf ans sos bonnes qualités l'ont fait
                        parvenir de grade en grade jusqu'à celui de quartier maître. --- Son nom? --
                        Firin. Sa naissance a causé tous mes malheurs . .. Son père!.. Ici elle
                        s'interrompit, les sanglots etouffaient sas voix et es yeux étaient mouillés
                        de larmes.. Pardon, Monsieur, ce que j'allais vous dire est étranger à la
                        grâce que je viens solliciter. Mon fils, dans son nouveau poste a abusé de
                        la confiance qui lui a été accordée, il trouve dans sa caisse un déficit de
                        cinquante louis. -- Comment, Madame, vous osés solliciter pour un homme
                        indigne. Ah! Monsieur, ne l'accusez pas avant de m'entendre. Il doit
                        incessament rendre ses comptes: il n'ose confier sa poine à qui que ce soit
                        ... vous portés un nom.. d'ailleurs ... la réputation d'homme sensible que
                        vous vous êles si justement acquise m'enhardit à vous demander cette somme,
                        ou au moins reconnaître l'avoir emprunlée, et mon fils dont les honoraires
                        sont maintenant plus forts vous la remboursera par quartier. -- Mais,
                        Madame, cette proposition me sembie d'autant plus étrange... -- Monsieur, je
                        vous supplis de me prêter encore un moment d'attention. Il me reste à vous
                        dire à quel emploi cette somme a servi. Gardés-vous de croire que mon fils
                        l'ait dissipé follement. Depuis trois ans je suis entièrement à sa charge.
                        Je vivais auparavant du travail de mesmains, je le soutins seule pendant sa
                        jeunesse. L'ouvrage au quel je m'occupais est pour moi de trop difficile
                        exécution, parce que mes yeux sont affaiblis autant par les veilles que par
                        les pleurs que j'ai versés depuis plus de vingt ans. Enfin il s'endetta pour
                        moi, poursuivi par des créanciers qui craignaient de tout perdre en éclatant
                        lors qu'il n'était que sergont, il se vit par leurs menaces contraint dans
                        son nouveau poste, après avoir inutilement tenté d'autres voies, de
                        détourner de sa caisse la somme dont je vous ai dit le montant. -- Quoi!
                        Madame, c'est pour une telle action que votre fils est dans la peine? la
                        cause on est trop belle et louche trop mon cœur, pour que je ne m'empresse
                        point à vous procurer le secours que vous me demandés. Je ne puis maintenant
                        vous prêter les e louis, mais voici une reconnaissance par laquelle j'avoue
                        avoir touché pour avance sur mes honoraires la somme qui forme le déficit de
                        la caisse de M. votre fils. Je suis charmé de trouver une occasion de rendre
                        service à un fils si sensible et à une mère si respectable. Elle ne savait
                        de quels termes se servir pour exprimer sa reconnaissance, Valter
                        l'interrompit. -- Voua paraissés étrangère. Oui, Monsieur, je suis
                        allemande. Comment vous trouvés-vous en France?J'ai cru y trouver des
                        ressources dans le malheur, et votre générosité ... -- N'en parlons plus, je
                        vous supplie. -- Votre nom, Monsieur, est bien connu dans notre canton. --
                        Mon père y possede des terres. Votre père? -- Oui, Madame; le Baron de
                        Valter. -- Le Baron de Valter!... c'est lui! ... oui, c'est lui! Sa voix
                        s'éteint en prononçant ces mots, elle tombe. Valter la retient dans ses
                        bras. -- Justes Dieux! serait-il possible? seriés-vous cette infortunée que
                        l'amour .... -- Ah! vous m'avés nommée... je suis la malheureuse Victorine.
                        -- Victorine! amante toujours chérie de mon père, reprenés vos sens ... que
                        son cœur sera soulagé! que votre fils ... que mon frère vienne dans mes
                        bras, je veux le serrer contre mon cœur.... Mon père... non, il ne me
                        refuséra pas.... Le bien de ma mère est assés considérable ... il me suffira
                        ... Agathe... ah! mon Agathe approuvera mon projet ... oui, oui, il est
                        digne d'elle ... la terre de mon père en Allemagne sera la propriété de mon
                        frère. Qu'il vienne partager avec moi la pension que me fait mon père Je ne
                        veux rien posséder dont il ne jouisse de la moitié ... je sais qu'elles ont
                        été vos pertes ... c'est à moi à réparer les injustices de ma grand-mère.
                        Victorine ne pouvait répondre que par des larmes. Son cœur était trop plein
                        pour qu'elle pût s'exprimer autrement. </p>
                    <p> Walter avait donné ordre à Nulsifrote d'amener Firmin. Le bon jeune homme
                        crut que, son Colonel insensible aux larmes de sa mère, voulait le perdre.
                        Il marchait en silence et tremblait de l'approcher. Il entre et voit sa mère
                        baignée de larmes Ah! s'écrie-t-il, je pressentais notre malheur ... ce nom
                        cruel sera funeste à toute notre famille. -- Malheureux! que dis-tu? tombe
                        aux pieds de ton Colonel. Walter se leve, court à lui en disant: non, viens
                        dans ses bras ... viens sur le sein de ton frère. de ton meilleur ami.
                        Firmin muetà ce discours, reste interdit. Il savait que le Baron de Valter
                        avait causé les maux de sa famille, mais il ignorait le secret de sa
                        naissance, sa mère lui dévoila ce secret qu'elle avait jusqu'alors renfermé
                        dans son sein. Cet aveu attendrissant touche à la fois trois cœurs faits
                        pour s'entendre. Les embrassemens, les soupirs, les pleurs que la joie
                        faisait couler formaient ce mélodieux concert de l'âme qui attendrit le cœur
                        le plus féroce. </p>
                    <p> Valter fait disposer sa maison pour recevoir sous le même toît ces doux
                        personnes si chères à son cœur. Il écrit sur le champ à son père. Comme son
                        cœur palpitait en écrivant le détail de la scène qui venait de se passer
                        chés lui! </p>
                    <p> On venait de porter sa lettre à la poste, quand un courier vint lui en
                        remettre une du Baron. Il la décachete devant ses nouveaux amis: en voiei le
                        contenu. Le Mar quis de Benezin n'est plus, le Rol est distpuit de tous les
                        détails de votre affaire, il est courroucé, sur-tout après le refus qu'a
                        essuyé le Marquis, que vous ayés osé attaquer un homme déjà outragé par ce
                        refus. L'ordre est donné pour vous arrêter. Fuyés promptement, vous
                        m'écrirés quand vous serés en lieu de sûreté. </p>
                    <p> Nulsifrote selle promptement des chevaux. Firmin veut accompagner Walter,
                        tous deux allaient monter à cheval, le Gouverneur entre. -- M. le Comte, il
                        m'en coûte d'être auprès de vous porteur d'une mauvaise nouvelle; mais je
                        suis chargé de la part du Roi de vous arrêter et de vous faire conduire au
                        château de Vincennes. L'ordre est précis, aucun délai ne vous est accordé.
                        Cependant pour adoucir autant qu'il est en moi le coup qui vous accable je
                        vous donne la journée pour faire vos dépêches et vos adieux, et sur votre
                        parole d'honneur la ville sera votre prison jusqu'à demain matin. Valter le
                        remercia de la faveur qu'il lui accordait et mit sur le champ la main à la
                        plume pour instruire son père. Il reçut tous les officiers de son régiment à
                        qui il fit ses adieux, et le lendemain matin, escorté par des cavaliers, il
                        se rendit au fatal domicile qu'on lui avait désigné. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE IV. </head>
                    <head> SITUATION DES DIFFERENS PERSONNAGES DE CETTE HISTOIRE. </head>
                    <p> Walter arrivé au donjon de Vin cennes lut reçu par le Gouvorneur de la même
                        manière que ces Messieurs ont coutume de recevoir un homme disgracié. On lui
                        ôta ses armes, son argent, et Nulsifrote, qui l'avait accompagné, fut
                        renvoyé. Le maître eut beau prier qu'on lui laissat cette société, on n'y
                        fit aucune attention. Le valet eut beau jurer, tempêter, on ne l'écouta
                        point, il quitta le Comte en jurant tout bas qu'il le retirerait bientôt
                        de-là. </p>
                    <p> Valter fut enfermé dans une chambre assés bien éclairée. Sa fenêtre était
                        large, mais garnie de doubles barreaux de fer. Livré à ses réflexions, sans
                        société, sans livres, c'est ainsi que le pauvre Comte fut contraint de
                        rester en attendant qu'il plaise à la providence de le délivrer. </p>
                    <p> Victorine et Firmin qui avaient été témoins du malheur de leur ami, étaient
                        restés dans sa maison. Ils n'étaient qu'inparfaitement instrults de
                        l'affaire de Valler: ils s'en entretenaient sans cesse. Enin une lettre du
                        Baron les retirent de l'apathie dans laquelle ils étaient plongés. Ils
                        partent pour Paris. Victorine revoit l'objet de sa tendresse. Le Baron
                        embrassant ses genoux, jure d'expier son crime et de travailler à la fortune
                        de Firmin. Il les présente tous deux à son épouse qui les reçoit avec cette
                        bonté qui lui était si naturelle. Bientôt une douce simpathie unit le cœur
                        de Vietorine et celui de la Baronne, elles deviennent inséparables. Le Baron
                        attend pour prononcer sur le sort de Firmin que son fils soit libre. Il a
                        assés de confiance en lui pour lui proposer son projet, et ce projet était
                        le même que Paulin avait conçu. Firmin, selon le desir de son père donna sa
                        démission de quartier maître. Un autre emploi lui était destiné. </p>
                    <p> Nulsifrote ne tarda pas à venir mêler sa douleur à celle que ressentait
                        cette famille de la privation de celui qui en devait faire toutes les
                        délices. Il fut décidé qu'il servirait l'irmin jusqu'au retour de son maître
                        Quand ils furent seuls, F'irmin lni dit: vous aimiés M. le Comte. -- Oui,
                        Monsieur, je l'aimais et je le chérirai toute ma vie. -- Eh bien, cherchons
                        ensemble quelques expédiens pour le tirer d'esclavage. -- J'y ai déjà pensé
                        ... si vous savié ... les coquins! --- comme ils m'ont arraché de ses bras!
                        comme ils ont tourné en dérision mon attachement pour lui!.... Monsieur, le
                        ciel nous inspirera à l'un ou à l'autre quelque bonne idée, réfléchissons y
                        séparément. -- C'est bien dit, Nulsifrote, je te promets de ne pas
                        sommeiller une nuit tranquillement qu'il ne soit délivré. -- Et moi, je
                        promets de ne pas boire.. je ne promets rien, mais j'agirai. Laissons-les
                        réfléchir pour fixer un instant notre attention sur Agathe. </p>
                    <p> Elle savait que son amant élait prisonnier, elle s e reprochail d'en être la
                        cause.Mais le Baron, disait-elle souvent à sa mère, devait-il avancer que
                        mon père avait donné sa parole au Marquis de Bonezin puisqu'elle était
                        engagée avec lui à Gênes... Elle ne put prononcer le nom de cette ville sans
                        rougir, elle lui rappellait un évènement dont le souvenir blessait son cœur
                        ... Mais son amant était malheureux, il l'était par un excès d'amour, par sa
                        tendresse pour elle, ses faules étaient toutes oubliées. </p>
                    <p> Nulsifrote se remuait de son mieux pour trouver quelqu'un qui s'interessât
                        au sort de son maître. Firmin de son côté s'agitait pour la même cause.
                        Toutes leurs démarches eussent été sans fruit sans un évènement qui donna
                        une nouvelle face aux affaires. </p>
                    <p> Firmin et Nulsifrote se promenant dans l'allée des Tuileries rencontrerent
                        une Dame dont les traits fixaient l'attention des admirateurs du beau sexe.
                        -- Je connais ce joli minois-là, dit Nulslfrote, c'est ... parbleu! je ne me
                        trompe pas, c'est Madame de Buoani. Cette Dame entend son nom, se retourne
                        et reconnoissant Nulsifrote, elle lui demande s'il n'est plus au service de
                        Valler. Ce domestique fidèle lui fait part des malheur de son maître. Madame
                        de Buoani donne son adresse à Firmin et à Nulsifrote et leur promet que
                        Valter sera bentôt libre. Le rendés-vous pour se concilier fut donné pour le
                        lendemain à midi. Défenses furent faites d'en parler à qui que ce fut, pas
                        meme au Baron ni à la Baronne, eneore bien moins à son amanle. -- Si le
                        secret, ajouta Madame de Buoani, n'est pas religieusement gardé jusqu'au
                        terme que je prescrirai, je le replonge dans les cachots. On lui jura qu'on
                        ne commettrait point d'indiserétion; Firmin et son laquais se livraient aux
                        douces impressions de la joie comme s'ils eussent déjà vu l'objet de leur
                        attachement. On se sépara dans la ferme résolution de se voir le lendemain. </p>
                    <p> Je crois avoir dit que Valter avait dans sa chambre une plus grande fenêtre
                        qu'on a coutume d'en voir dans ces sombres repaires. Le Gouverneur allait de
                        tems à autre lui rendre visile, mais sans lui donner un mot d'instruclion
                        sur son sort Un jour qu'il sortait de sa chambre, Valter, toujours plus
                        triste après ses visites, avait ce même jour reçu une faveur qui lui rendait
                        un peu sa gaieté ll avait obtenu qu'on lui donna un luth, il aimait cet
                        instrument, i avait appris à Bastia à le pincer. Il l'accorde, prélude et
                        chante en s'accompagnant une romance qu'il avait faite pour Agathe pendant
                        son séjour à Gênes. Eux seuls dans le monde la connaissaient. -- Agathe
                        avait ajouté un troisieme couplet aux deux qu'avait faits Valter. Avant de
                        la commencer il soupire et dit: Agathe, ma chere Agathe, quand je chantais
                        près de toi mes deux couplets, tu me répondais toujours par le troisieme.
                        Aujourd'hui l'écho soul do ces voûtes ténébreuses va répondre à ma voix.....
                        N'importe, je m'occupe de toi, puisses-tu m'imiter! </p>
                    <p> On verra peut-être avec plaisir cette romance, la voici. </p>
                    <p>
                        <quote>
                            <p> ROMANCE <ref target="#N03"/> . </p>
                            <l> C'est dans tes yeux, tendre objet de </l>
                            <l> Ma flamme, </l>
                            <l> Que ton Paulin pour la premiere fois </l>
                            <l> Puisa le feu qui dévore son ame. </l>
                            <l> Dès ce moment l'amour fixa son choix, </l>
                            <l> Il connut le bonheur suprême </l>
                            <l> Quand il crut lire dans tes yeux, </l>
                            <l> Ce mot inventé par les Dieux, </l>
                            <l> Ce mol enchanteur, je vous aime. </l>
                            <l> Ce même jour sur tes lèvres de rose </l>
                            <l> Je dérobai le plus tendre baiser.... </l>
                            <l> C'est vainement que la bouche mi-close </l>
                            <l> Allait s'ouvrir pour me le refuser.... </l>
                            <l> J'osi dans mon ardeur extrême </l>
                            <l> Poser ma bouche sur ton sein, </l>
                            <l> Malgré le geste de ta main </l>
                            <l> La tienne prononça, je t'aime. </l>
                        </quote>
                    </p>
                    <p> Valter chantait avouë tout ell'énergie du sentiment. Qu'elle fut sa surprise
                        d'entendre chanter par une voix inconnue le couplet suivant. </p>
                    <p>
                        <quote>
                            <l> Il me souvient du moment plein de charmes </l>
                            <l> Où dans tes yeux je vis briller l'amour. </l>
                            <l> Mais, cher Paulin, il m'arracha des larmes </l>
                            <l> Quand, loin de toi, j'attendais ton retour. </l>
                            <l> Pour goûter le bonheur suprême </l>
                            <l> Agathe oubliera des forfaits </l>
                            <l> Qu'amour ne pardonne jamais </l>
                            <l> Qu'à l'amant qui dit, je vous aime. </l>
                        </quote>
                    </p>
                    <p> Walter s'élance à la fenêtre, les fatals barreaux lui dérobent la vue de
                        celle qui chantait. -- Qui peut chanter cette romance que personne ne
                        connaît?.. Ah! malgré la douceur des accens, je ne reconnais par la voix de
                        mon Agathe. Il recommence le second couplet pour voir si l'on répondra
                        encore par le troisieme. Vaine espérance! il n'entendit plus rien. -- Il est
                        donc dans la nature des êtres bienfaisans qui s'occupent de moi!... Quelque
                        soit la personne qui vient de se faire entendre, elle ne peut tenir cette
                        romance que des mains de mon Agalhe, elle sait que je suis captif, sans
                        doute elle veut alléger le poids de mes chaînes, peut-être a-t-elle conçu le
                        projet... Malheureux! qu'osé-je espérer? qui, pour moi, osera jamais
                        tenter.... Je n'ai de recours que dans les bontés de mon Roi... Je l'ai
                        offensé.... mais sa clémence est si grande, il ne punira point une
                        étourderie... une étourderie!... Ah! cruel! arracher la vie à un homme qui
                        n'était point coupable!.. hélas! je le croiais, je le voiais prêt à
                        m'enlever mon Agathe! ... Oh! mon Prince! si jamais vous avés connu l'amour,
                        peut-être trouverai-je, grâce à vos yeux, peut-être plaindrés vous la
                        situation d'un amant désespéré! </p>
                    <p> Ainsi réfléchissait et se plaignait le malheureux Walter. Voyons ce que ses
                        amis tentent pour le tirer d'esclavage, et quel sera le suecès de leur
                        entreprise. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE V. </head>
                    <head> QUI APPROCHE DU DENOUEMENT. </head>
                    <p> Firmin et Nulsifrote exactes à leur parole., se rendent à l'heure indiquées,
                        chés madame de Buoani. -- Monsieur, dil-elle à Firmin, hier en rentrant chés
                        moi, j'ai écrit à une personne qui habite le château de Vincennes. Comme
                        elle s'intéresse au sort de notre ami commun, je lui ai fait part de sa
                        détention. Sans doute elle aura déjà travaillé pour lui. Elle nous attend à
                        diner; partons. Les chevaux attelés, on monte en voiture pour se rendre à
                        Vincennes. </p>
                    <p> Walter avait passé la nuit dans la plus vive agitation, il se demandait sans
                        cesse qu'elle pouvait être la personne qui la veille avait chanté. -- Cette
                        aventure me confond. Je ne sais sur qui arrêter mes soupçons. Dès le matin
                        il entend le bruit des verroux qui barricadaient sa porte, on ouvre. Un
                        jeune homme accompagnait le geolier. Ce dernier, selon sa coutume, faisait
                        la chambre sans s'inquiéter de ce que pourrait dire à Walter, le jeune homme
                        qui le suivait. On saura bientôt pourquoi cette insouciance. Walter jette
                        les yeux sur le jeune homme qui s'avançait vers lui... O surprise! Caroline!
                        -- Vous la connaissés, monsieur? Un signe accompagne ces mots et en dit
                        assés à Walter. -- Oui, monsieur, répondil, j'ai l'honneur de la connaître.
                        Ils s'approchent de la fenêtre et dans l'embrasure, il couvre de baisers la
                        main de la belle Caroline. -- Le tems presse, écoutés. Je suis de
                        l'état-major du donjon. Walter éclate de rire. -- Ecoutés moi donc. Un vieux
                        Major fou de mes charmes, m'a offert sa main que je n'ai pas cru devoir
                        refuser. J'ai obtenu la permission, (à l'insçu du Gouverneur,) d'aller, tant
                        qu'il me plairait sous ce travestissement, voir les prisonniers, mais je ne
                        puis leur parler qu'en présence du geolier. Hier j'ai reçu une lettre de
                        madame madame de Buoani qui reste maintenant à Paris, et qui sait que je
                        suis établie en ce lieu, elle m'a mandé que vous étiés ici, et que
                        j'avisasse promptement aux moyens de vous sauver. En me promenant j'ai
                        reconnu votre voix, j'ai répondu par un couplet.... -- Qui a pu te
                        l'apprendre? -- Rien de plus facile, puisque je l'ai depuis le jour que vous
                        vîntes chés moi à Gênes, en sortant du lit de madame Rotondi. -- Ah! que me
                        rappelles tu là? -- Cette romance sera tombée de votre poche, je l'ai
                        trouvée après votre départ, et elle me plaisait trop pour vous la rendre.
                        Madame de Buoani m'a fait vendre mes effets à Gênes pour la suivre à Paris,
                        où notre unique espoir était de voir encore le méchant Paulin. Mais le
                        geolier a fini son ouvrage, je ne puis vous entretenir plus long-tems
                        aujourd'hui. Prenés patience, je donne à dîner à madame de Buoani et à un
                        monsieur qu'elle amene, qui s'intéresse beaucoup à vous, et qu'elle nomme,
                        je crois, l'irmin. -- C'est mon frere Adieu, ne me suivés pas jusqu'à la
                        porte, on soupçonnerait bientôt notre intelligence. Elle eut beau dire,
                        Walter la conduisit en lui baisant la main. </p>
                    <p> M. de S.. depuis son rappel de Gênes, semblait oublié de la Cour, quand le
                        Roi daigna le nommer Ministre de sa maison. Les prisons d'état devenaient
                        soumises à ses ordres, mais le Roi lui avait expresément détendu de relâcher
                        Walter jusqu'à nouvel ordre. Le Ministre néanmoins osa prendre sur lui de
                        procurer plus d'aisance à ce prisonnier, il donna des ordres en conséquence,
                        et bientôt Walter eut la jouissance de la promenade. Sa porte s'ouvre, le
                        Baron s'offre à ses yeux. -- Mon pere! -- Oui, mon cher Walter, j'apporte un
                        faible adoucissement àta captivité, et j'y joins la certitude cruelle d'une
                        durée.... Rien ne peut toucher le Roi; notre ami M. de S... est ministre,
                        c'est lui qui veut bien alléger tes maux. J'espere, mon fils; que vous
                        n'abuserés point de ses bontés. Vous devenés prisonnier sur votre parole.
                        Toute tentative d'évasion causerait votre perte, et celle de votre
                        bienfaiteur. Je sais que la nouvelle que je t'apporte n'est pas
                        très-satisfaisante, mais prens patience. Denezin respire encore, une longue
                        léthargie l'avait fait juger mort, mais il vit, et son état devient de jour
                        en jour plus consolant. Nous parviendrons à fléchir la justice du Roi, je te
                        donne ma parole qu'une fois ta grâce accordée tu ne sortiras d'ici que pour
                        aller à l'autel recevoir la main d'Agathe. Le Comte de S... et son épouse
                        m'ont expressément chargé de t'en assurer -- J'épouserais Agathe!.. ah! mon
                        pere!.. sans celte promesse, qui met le comble à mes vœux, que n'eussé-je
                        point tenté pour ma liberté?.. mais pour posséder mon Agathe, je me dévoue à
                        toute l'horreur de mon sort présent, et mes pensées ne vont désormais
                        s'étendre que sur l'avenir heureux que vous me promettés. Venés au jardin,
                        là, j'acheverai le récit de mes peines. Puisse ma fermeté dans l'infortune
                        vous en inspirer dans votre siuation. Quel plaisir éprouva Walter en
                        respirant l'air pur de ce séjour champêtre. Assis tous deux sur le gazon, le
                        Baron reprit ainsi le fil de son discours. </p>
                    <p> Le sort de Victorine et de son infortunée famille m'avait trop louché pour
                        reparaître jamais dans un lieu témoin de eur infortune. Quoique ma mere pût
                        faire pour m'y engager, je persistai dans ma résolution. Un voyage que j'y
                        avais fait peu après l'époque de leur misere, m'avait mis à portée de voir
                        ce qui s'était passé. Mais à la mort de ma mere qui arriva peu de tems
                        après, j'appris sa conduite, et je me trouvai dans la cruelle indécision de
                        savoir si Viclorine me soupçonnait d'avoir contribué à ses maux. Je l'ai
                        revue, mon fils, je la possede chés moi, elle a dissipé mes craintes en
                        augmentant mes remords par le tableau de ses douleurs. Luttant sans cesse
                        contre l'infortune, fuyant sa palrie, portant dans son sein le triste fruit
                        d'un amour malheureux, elle a vu périr sous ses yeux sou pere et sa mere
                        qu'elle ne pouvait sécourir. Après cette terrible catastrophe, arrivée en
                        France, elle mit au mondo cet estimable enfant qui fit la consolalion do sa
                        mere. Elle l'éleva, le nourrit, et le travail de ses mains les firent
                        subsister l'un et l'autre jusqu'au tems où vous les avés trouvés à Besançon.
                        Jamais son cœur ne s'est permis un murmure contre l'auteur de ses maux.
                        Voilà ce qu'elle ne cesse de me répéter. </p>
                    <p> Après la mort de ma mere, deventu désormais maître de mon sort, j'afformai
                        mes biens, el je fis un voyage en Angleterre pour tâcher de me mettre en
                        possession. de ceux de ma mere. Ils avaient été saisis, mais je montrai mes
                        titres el je rentrai dans mes droits. Pendant mon séjour à Londres, on
                        m'offrit du service, je l'acceptai. Propriétaire d'un régiment, j'eus
                        bientôt des ennemis. Sous le prétexte que j'étais Allemand', on me soupçonna
                        des intrigues sevroltos avec le Cahinet Autrichion. J'étais, disaiton, trop
                        attaché à la maison d'Autriche, (dont la splendeur a toujours excité l'envie
                        des Puissances de l'Europe,) pour ne point tormenter quelques troubles. Je
                        fus arrété sur ces soupçons, et conduit à la Tour de Londres. On instruisit
                        mon procès. Les accusations intentées contre moi étaient si absurdes
                        qu'elles tombaient d'elles - mêmes dans les interrogatoires qu'on me fit
                        subir. Enfin j'obtins mon élargissement. Déchargé d'accusations on me fit
                        l'injustice de me rembourser mon régiment pour en disposer en faveur d'un
                        autre. Un traitement pareil me révolta, je réalisai mon bien, et je passai
                        en en l'rance. Celte puissance combattait les Anglais. Je demandai du
                        service, j'en obtins. J'y fus traité aussi indignement qu'en Angleterre.
                        Copendant c'est dans ce voyage que je fis connaissance de votre mere. Mes
                        amis qui ignoraient la primitive cause de mes chagrins, attribuaient ma
                        mélancolie à l'austérité de mes mœurs, et sur-tout à mon tempérament. Ils
                        chercherent tous les moyens de me distraire, et pour y parvenir plus
                        sûrement, ils me proposerent d'épouser mademoiselle de N..., elle était trop
                        jeune. Néanmoins on arrêta que le mariage serait célébré dans trois ans. Je
                        dirai à la gloire de celle famille respectable quo les injustices que j'ai
                        souffertes en tirance n'ont jamais altéré leur amitié, et quoique je me
                        disposasse à passer en Prusse, on m'assura que mademoiselle de N... n'aurait
                        point d'autre époux que moi. Le Grand Frédérie qui faisait la guerre aux
                        Français, m'accueillit avec bonté. Il m'éleva en peu de tems aux plus grands
                        honneurs. Il semblait que la fortune voulut m'élever au plus haut degré de
                        gloire pour me précipiler ensuile dans la situation la plus horrible. Ce fut
                        dans le tems de ce bonheur passager que j'épousai mademoiselle de N... Vous
                        fûtes le premier et le seul fruit de notre union. Vous savés par quel
                        enchaînement de falalité le brillant édifice de ma gloire fut renversé.
                        Frédérie avait toutes lus qualités d'un grand homme, et toutes les
                        faiblesses d'un Roi. Il crut mes ennemis, il me poursuivit jusques dans
                        l'asile que je m'étais choisi en France. Le traître de B... Ambassadeur on
                        Prusse, et qui paraissait sensible à mon sort, fut celui qui me livra. Je me
                        vis enlever la nuit, des bras de mon épouse. Je vous recommandai à ses
                        soins, et à eux de l'abbé Doulsy, dont je connais dis la'probité. Ce fut lui
                        qui vous plaça au college d'Harcourt sous le nom de Paulin; car le bruit se
                        répandit que l'on devait vous soustraire à l'œil de votre famille. Les
                        cruels! ils voulaient éteindre ma race, épuiser leur rage jusques dans le
                        sang innocent de son plus faible rejetton. Votre mere contraignil son amour.
                        La prudence l'exigeait. Enfin elle perdit le digne ami Doulsy, par son
                        conseil aux portes du tombeau, elle ne parut au college que travestie, et
                        aux époques de paiement de quartier. La derniere lois qu'elle y fut elle
                        apprit votre enlevement, jugés de sa douleur. Elle ne so contraignit plus,
                        elle alla par-tout redemander son fils. Les barbares qui lui avaient ravi,
                        jouissaient de son désespoir, et niaient qu'ils en fussont les auteurs. Vous
                        savés le reste et comment ma longue captivité a cessé. Ma constance à
                        souffrir ne s'est jamais démentie. Imités moi mon cher fils, et puisse le
                        sort ne pas vous poursuivre aussi constamment que votre pere! </p>
                    <p> Le Baron après lui avoir renouvellé l'assurance qu'il serait l'époux
                        d'Agathe le quitta en lui promettant qu'il tenterait de la déterminer à lui
                        rendre visite. Walter au comble de la joie pria son pere de ne rien négliger
                        pour lui procurer cette faveur. Le Baron sortit et le laissa dans le jardin. </p>
                    <p> A peine était-il sorti du château que Walter apperçoit plusieurs personnes
                        se promener dans une allée voisine de celle où il était. On approche de lui,
                        c'était Caroline, madame de Buoani, Firmin et Nulsifrote. -- Comment Walter
                        dans le jardin? et par quel miracle? -- On me permet de m'y promener --
                        Profitons, dit madame de Buoani, de l'occasion qui se présente. Suivés nous.
                        -- Madame, je suis gardé. Caroline répond qu'elle saura tromper l'œil des
                        surveillans. Enfin ils s'unissent tous pour lui représenter qu'il n'a
                        d'autre ressource que la fuile, que le Baron lui-même est abusé, qu'on le
                        trompe sur l'état du Marquis de Bencin, que ce dernier marche à grands pas
                        vers le tombeau, que pareille occasion ne se retrouverait peut-être jamais,
                        qu'il se pourrait, en cas que son adversaire mourut, que pour venger sa
                        mort, le Prince prononçât son arrêt, ou au moins une prison porpétuel. Ils
                        emploierent tour-à-tour les moyens de le séduire. Mais, répondait Walter,
                        j'ai donné ma parole d'honneur. Je précipite, on suivant vos avis, du faîte
                        des grandeurs un homme qui se montre mon bienfaiteur, un homme à qui je dois
                        appartenir par les liens les plus sacrés. Mon cher Firmin, Agathe!... Agathe
                        elle - même doit me venir me voir. Juge si ce lieu ne me paraît pas un
                        séjour enchanté depuis que je sais quelle doit l'embellir de sa présence.
                        Madame de Buoani et Caroline étaint loin de goûter de pareilles raisons,
                        elles persisterent à trouver du danger pour lui s'il restait plus long-tems.
                        Firmin et Nulsifrote ne connaissaient rien qui approchât de la liberté, ils
                        se joignirent encore aux deux dames. Le combat était violent, Valter
                        commençait à balancer. -- Où irai-je, disait-il, où me réfugierai je? --
                        Chés des amis, répond madame de Buoani, chés dos amis qui sauront vous
                        soustraire à la persécution. Venés. Déjà on l'entrainait.... Le Major
                        parait. -- Monsieur le Comte, il est tems de rentrer. Ce mot fut un coup de
                        foudre pour la société. -- Je vous suis, monsieur, dit Valter, avec
                        précipitation, je vous suis, rentrons. Caroline voulut parler. Le Major la
                        pria de ne point se mêler du de voir des prisonniers. Valler renfra dans s
                        chambre le cœur soulagé d'un poids énorme. Il se jetta sur son lit et
                        s'endormît. </p>
                </div>
                <div type="chapter">
                    <head> CHAPITRE VI. </head>
                    <head> ON DOIT S'EN DOUTER. </head>
                    <p> Il était encore dans les bras du sommeil quand une voix frappe son oreille,
                        il leve la tête et la belle Agathe est le premier objet qui frappe ses yeux.
                        Il se jette à bas de son lit, où il était tout habillé, et tombe aux genoux
                        de cette aimable fille, il voit son pere, sa mere, Firmin et Nulsifrote. Il
                        remarque la joie qui éclate dans tous leurs traits. Agathe en le relevant
                        avec grace lui remet un papier, il l'ouvre, lit.... c'est l'ordre de son son
                        élargissement. Il couvre de baisers la main qui le lui a présenté, des bras
                        d'Agathe, il s'élance sur le sein de la Baronne, un muet langage
                        embellissait cette scene touchante. -- Ah! disait Walter, comme je suis
                        récompensé d'avoir écouté la voix de l'honneur? Vous le voyés, mon frere, et
                        loi, Nulsifrole, dis-moi, ce bonheur serait-il trop payé par de langues
                        années de souffrance. Mon eller frere, lui dit Firmin, nous n'avons connu le
                        piege qu'à notte séparation, un mot de madame de Buoani m'a ſout dévoilé:
                            <hi rend="italic"> nous avons manqué notre coup </hi> , dit-elle à
                        Caroline; celle-ci lui répondit, croyant n'être point entendue, <hi rend="italic"> nous ne le mauçuerons pus demtin, nous serons seules
                        </hi> . J'ai prévenu M. le Baron. Il devait aujourd'hui venir pour faire
                        échouer leurs projets, il ne savait pas qu'il jouirait du double plaisir de
                        le sauver de leurs mains et de s'apporter l'ordre de ta liberté. Et moi,
                        monsieur, dit Nulsifrote, c'est aussi en vous quitfant que j'ai appris ce
                        qu'on voulait faire de vous et de moi. On m'a offert une somme d'argent que
                        j'ai refusée, ne voulant la recevoir qu'aprés l'exécution du projet. Sitôt
                        sorti du Château, une chaise de poste vous aurait conduit dans la terre de
                        madame de Buoani, près d'Avignon, je n'ai su que cela le resle vous devés le
                        présumer. </p>
                    <p> L'ordre du Roi fut romis au Gouvorneur; on monta on voiltre, el bientôt
                        toule la famille se rassombla chés M. de S. Ce ministre intruisit Waltor de
                        l'étit du Marquis de Benezin, il était absolument hors de danger: et c'est
                        sur le certificat des chirurgiens que sa Majesté a daigné vous pardonner. Je
                        vais vous présenter à lui. Quand vous aurés embrassé ses genoux, nous
                        reviendrons traiter d'une affaire dont la réussite vous causera au moins
                        autant de joie que vole délivrance quoiqu'il s'agisse de nouvelles chaînes.
                        -- Ah! monsieur! ah! mon pere! que je le chérirai! quelles seront
                        légerus!ous m'avés entendu.... n'en parlons plus. Cela tâche Agathe. Voyés,
                        elle ougit. La belle enfant rougit encore. d'avantage et sa beauté n'en
                        était que plus radieuse. Walter en sortant fait un mouvement pour
                        s'approcher d'elle... il recule. Embrassés là, dit M. de S..., embrassés là,
                        je ne connais que ce moyen de me faire pardonner. Ce baiser fut donné et
                        rendu sans contrainte, il fut délicieux, et ramena le calme dans les sens
                        agités de la modeste Agathe. </p>
                    <p> La Princesse de B... à qui madame de S... avait fait part du prochain
                        mariage de sa fille, arriva à l'instant que Walter venait de partir pour
                        Versailles. Jusqu'alors cette veuve aussi verlueuse que belle avait renfermé
                        dans son cœur un sentiment plus que tendre, sentiment qui s'y était enraciné
                        à sa premiere entrevue avec Paulin. Elle avait combattu, et la vertu, dans
                        ce moment si fatale à son amour, triompha. Firmin qu'elle fixa, et dont les
                        traits approchaient pour la ressemblance à ceux de Walter, lui fit concevoir
                        un projet qu'elle communiqua à madame de S.... Vous l'aimiés, lui dit cette
                        dame? -- Oui, ma chere, peux-tu me blâmer?.. mais, toi-même tu m'as dit...
                        -- Ah! ne parlons plus de cela, ma bonne amie. Dans ce voyage où je le le
                        rencontrai, je fus heureuse d'être mere et plus heureuse encore de ne
                        l'avoir point oublié. -- Que dis-tu de son frere? -- Il a ses vertus, ses
                        charmes .... mais sa naissance.... -- Eh bien, sa naissance?.. -- Sa mere
                        est bien respectable... Elle est notre amie ... elle est ici. -- Elle est
                        ici, eh bien acheve. -- Elle est fille.... d'un fermier, et Firmin est le
                        fruit d'un amour clandestin. -- O ciel! que me dis tu? mais il est fils du
                        Baron? Sans doute. -- Je n'hésite plus. Il me devra l'honneur ou la fortune.
                        -- Quoi! tu pourrais? ... -- Je suis indépendante. Oui, je saurai braver les
                        clameurs publiques, et on faisant son bonheur, j'assurerai le mien. -- Je ne
                        te blâme point, mais .... elles se croiaient seules en parlant ainsi, le
                        Baron et M. de S... qui venait d'arriver avec Walter avaient tout entendu,
                        pour ménager leur délicatesse ils se retirorent sans bruit, du cabinet où
                        ils étaient, s'applaudissent l'un et l'autre des heureuses dispositions où
                        elles étaient. -- Baron, disait M. de S..., votre petit coquin de Paulin a
                        failli tourner la tête à ma femme. -- M. le Comte vous y avés remédié en lui
                        donnant une fille aussi charmante qu'elle. -- heureusement qu'elles ne se
                        quittaient poinl. Ils plaisantaient ainsi, mais bientôt la réflexion les
                        ramenait au sérieux examen des faiblesses humaines. Elles sont plus que
                        pardonnables, disaient-ils, elles sont respectables, quand la vertu les
                        surmonte. </p>
                    <p> Le notaire étant arrivé, on signa le contrat de Walter et d'Agathe. La
                        Princesse de B... venait de faire part de ses projets au Baron et à M. de
                        S... qui ne pouvaient les désapprouver après lui avoir fail les
                        représentations qu'ils lui devaient. Elle pria le notaire de dresser un
                        nouveau combat avec ordre de laisser les noms en blanc, elle assurait par
                        une clause de ce contrat une partie de ses biens à son futur époux. Quand on
                        en eut fait lecture, la Princesse se leve avec dignité et s'adressant à
                        Firmin. -- Monsieur, lui dit-elle, je sais le secret de votre naissance, je
                        connais votre respectable mero, (elle était présente,) les avanlages que je
                        fais à mon futur époux ne sont peut-être pas d'un grand prix à vos yeux, le
                        don de ma main, et de mon cœur l'augmenteront-ils? répondés. Walter et
                        Agathe tombent à ses genoux. -- O femme incomparable! nous ne pouvons vous
                        exprimer ce que nous sentons.... mais nos cœurs parlent.... Vous les
                        entendés. Mon pere, le soin de sa fortune est entre vos mains. La lerre que
                        vous possédés en Allemagne.... -- Mon cher fils, je n'attendais que ton
                        aveu, il en est le propriélaire. Madune, dit Walter à la Princesse, j'ose
                        répondre pour mon frere, honoré du choix que vous faites tomber sur lui, il
                        accepte avec reconnaissance le don précieux de votre main... Voyés; les
                        pleurs du sentiment coulent de ses yeux et de ceux de sa respoclable mere
                        Firmin ne se soutient qu'à peine il tombe aux genoux de Victorine, et tous
                        deux les mains élevés vers le Ciel ne peuvent proférer que des mots
                        entrecoupés, ils baisaient les pieds de cette étonnante Princesse, malgré
                        les efforts qu'elle faisait pour les releveur, ils reslaient dans la même
                        posture. -- Vous me connaissés, disait Victorine, et vous demandés la main
                        de mon fils! -- Oui, tendre mere, je la demande, et c'est de vous qu'il faut
                        que je l'obtienne. Les pleurs étaiendit le seul langage de tous les témoins
                        de cette scene. On signe le nouveau contrat. Firmin du consentement unanime
                        de la famille, prend le nom le Walter, et il fut décidé que l'on passerait
                        trois mois de l'anée à Avignon et le reste à Paris, ou dans les terres des
                        nouveaux mariés. </p>
                    <p> Walter dans le sein d'une épouse sensible et belle, oublia ses erreurs,
                        renonça au penchant qu'il avait.... Oui, Lecltur, il est des femmes qui
                        pouvent opérervde tels prodiges. La vertu, ennemie d'une austérité
                        révoltante, des traits agréables, une complaisance, non pas aveugle, mais
                        délicate, une gaieté franche unie à la douceur, vrai partage de la beauté,
                        retiennent long-tems, et tendent agréables les chaines de l'hymen. </p>
                    <trailer> Fin de la quatrieme partie et du Tome deuxieme et dernier. </trailer>
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            <div type="notes">
                <note xml:id="N01"> (1) Supplice des criminels en Ilalie. </note>
                <note xml:id="N02"> (1) Elle n'est plus!... mes braves compatriotes l'ont renversée.
                    Hommages soient rendus à la Liberté qu'engendra la philosophie!note de l'auteur. </note>
                <note xml:id="N03"> (1) Si cette romance paraît à quelques Amateurs digne d'être
                    mise en musique, l'Auteur de cet Ouvrage los supplie de vouloir bien lui faire
                    passer copie de l'air; chés son Libraire: il sera infiiniment reconnaissant de
                    cette faveur. </note>
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