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                <title ref="bgrf:65.40 wikidata:Q120552696 MiMoText-ID:Q3983"> Histoire d'Ernestine: MiMoText edition </title>
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                    <title> Œuvres complètes, Tome I, Histoire d’Ernestine </title>
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                    <date>2022</date>
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                    <title> Histoire d'Ernestine </title>
                    <author> Marie Jeanne Riccoboni </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Foucault </publisher>
                    <publisher> Libraire </publisher>
                    <date>1818</date>
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                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1765</date>
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                <head> HISTOIRE D'ERNESTINE </head>
                <p> Une étrangère, arrivée depuis trois mois à Paris, jeune, bien faite, mais pauvre
                    et inconnue, habitait deux chambres basses au faubourg Saint-Antoine: elle
                    s'occupait à broder, et vivait de son travail. Revenant un soir de vendre son
                    ouvrage, elle se trouva mal en rentrant dans sa maison: on s'efforça vainement
                    de la secourir, de la ranimer ; elle expira sans avoir repris ses sens, ni
                    laissé apercevoir aucune marque de connaissance. </p>
                <p> Ses voisines, effrayées de ce terrible accident, remplirent sa triste demeure de
                    cris et d'exclamations ; elles s'appelaient les unes les autres, et se
                    répétaient : « Christine! hélas! la pauvre Christine! » </p>
                <p> Une bourgeoise, dont le jardin se terminait au mur de la maison d'où s'élevait
                    ce bruit, attirée par le désir d'être utile à celles qui gémissaient si haut,
                    fut elle-même s'informer de la cause de leurs clameurs ; on l'en instruisit.
                    Pendant qu'on lui parlait, ses yeux se fixèrent sur une petite fille âgée de
                    trois ou quatre ans ; cette innocente créature pleurait prés de la morte,
                    l'appelait, la tirait par sa robe, et lui criait: « Ma mère, éveillez-vous! Ma
                    mère, éveillez-vous donc! » </p>
                <p> Le coeur de la sensible voisine s'émut à ce spectacle: elle avança, prit la
                    petite dans ses bras, la caressa, essuya ses larmes. La beauté de l'enfant
                    redoubla son attendrissement. Elle envoya chercher un homme de justice, donna de
                    l'argent pour faire inhumer l'étrangère ; ayant rempli toutes les formalités
                    nécessaires au dessein de se charger de la jeune orpheline, elle la prit par la
                    main, et la conduisit chez elle. </p>
                <p> Celle dont le bon coeur éclatait par cet acte d'humanité se nommait Mme
                    Dufresnoi ; veuve d'un marchand peu riche, elle s'était arrangée avec la famille
                    de son mari. Contente de trois mille livres de rentes viagères, elle venait
                    d'abandonner à des enfants d'un premier lit des droits assez considérables sur
                    leur succession. Ce procédé généreux lui procura la satisfaction de voir établir
                    convenablement les filles d'un honnête homme dont elle chérissait la mémoire. </p>
                <p> La petite étrangère s'appelait Ernestine. Elle était allemande, et ne paraissait
                    pas née dans la bassesse ; elle s'exprimait difficilement en français. A force
                    de l'interroger on comprit par ses discours qu'un méchant mari avait contraint
                    l'infortunée Christine à quitter sa maison et sa patrie, et jamais on n'en
                    apprit davantage. </p>
                <p> Ernestine pleura sa mère, la demanda souvent dans les premiers jours qui
                    suivirent sa mort. Elle l'oublia, grandit, se forma, devint belle: sa taille
                    svelte et légère, des yeux noirs pleins de feu, de beaux cheveux cendrés, des
                    dents blanches et bien rangées, un sourire doux et tendre, des grâces, un esprit
                    naturel, la rendaient, à douze ans, une fille charmante. Elle reçut une
                    éducation simple, apprit à chérir la sagesse, à regarder l'honneur comme sa loi
                    suprême ; mais, vivant très retirée, ses idées ne purent s'étendre ; elle
                    n'acquit aucune connaissance du monde, et conserva longtemps cette tranquille et
                    dangereuse ignorance des vices, qui, éloignant de notre esprit la crainte et la
                    triste défiance, nous porte à juger des autres d'après nous-mêmes et nous fait
                    regarder tous les humains comme des créatures disposées à nous chérir et à nous
                    obliger. </p>
                <p> Mme Dufresnoi, tendrement attachée à cette jeune personne, songeait avec douleur
                    à l'état où elle se trouverait peut-être un jour: que ferait Ernestine si la
                    mort de son amie la laissait sans secours? Ne pouvant assurer son sort, elle
                    voulut au moins lui donner un talent capable de lui procurer les besoins de la
                    vie et même avec un peu d'aisance. Elle choisit la miniature, et fit venir chez
                    elle un peintre pour lui apprendre le dessin. Attentive, intelligente et docile,
                    Ernestine s'appliqua, montra de grandes dispositions, les cultiva, fit des
                    progrès, et promettait de devenir habile, quand Mme Dufresnoi, attaquée d'une
                    fièvre maligne, fut en peu de moments réduite à la dernière extrémité: elle
                    mourut le cinquième jour de sa maladie. </p>
                <p> Henriette Duménil, soeur du peintre qui montrait à Ernestine, était liée
                    d'amitié avec Mme Dufresnoi ; elles logeaient près l'une de l'autre, et se
                    voyaient assez souvent. Henriette avait environ trente ans ; élevée par une de
                    ses parentes, femme riche et répandue dans le monde, elle joignait à un naturel
                    fort aimable cet agrément que donne l'habitude de vivre au milieu d'un cercle
                    poli. Point de bien, peu de beauté, beaucoup d'esprit, l'éloignait du mariage.
                    La bonté de son caractère, l'honnêteté de ses moeurs et sa probité connue lui
                    attachaient de sincères et de constants amis. </p>
                <p> Henriette ne quitta pas Mme Dufresnoi pendant sa maladie ; et quand il en fut
                    temps, elle arracha la désolée Ernestine d'auprès de son lit, la conduisit chez
                    sa parente, et s'enferma avec elle dans son appartement. Elle laissa couler ses
                    larmes, en répandit aussi, et lui accorda cette douceur nécessaire à un coeur
                    affligé, cette liberté de se plaindre, de gémir, que des consolateurs
                    insensibles ou maladroits croient devoir gêner, restreindre, nous ôter même ; ce
                    zèle approche de la dureté: une tranquille raison, de vains discours, de froides
                    considérations, blessent une âme accablée du poids de sa douleur. Hé! d'où
                    vient, hé! pourquoi vouloir persuader à un malheureux que le trait dont il se
                    sent déchiré doit à peine laisser des traces de son passage? </p>
                <p> Henriette, nommée exécutrice testamentaire par Mme Dufresnoi, s'acquitta
                    fidèlement de cet office. On vendit les meubles et les effets au profit
                    d'Ernestine, et on plaça sur sa tête une somme de huit mille livres, qu'ils
                    rapportèrent. Il fallait lui chercher un asile décent et convenable: Henriette
                    ne pouvait la garder. </p>
                <p> M. Duménil, attaché à son élève, engagea sa femme à la prendre chez elle. Cet
                    honnête homme se contenta d'une très petite pension, promit de cultiver ses
                    dispositions, et de la rendre capable de se soutenir par son talent. Ernestine
                    accepta ses offres avec reconnaissance, et, deux mois après la mort de sa
                    bienfaitrice, Henriette la conduisit dans la maison de son frère. </p>
                <p> La douleur d'Ernestine était plus profonde qu'on ne devait l'attendre d'une
                    personne de son âge: elle pleurait Mme Dufresnoi, elle la pleurait amèrement,
                    sans pourtant envisager toutes les conséquences de la perte qu'elle faisait en
                    elle. Ses larmes avaient pour objet le regret d'être à jamais séparée d'une
                    femme douce, bonne, attentive, d'une tendre, d'une indulgente compagne. Mme
                    Duménil n'était pas d'un caractère à la dédommager de sa première amie: légère,
                    étourdie, folle même, elle riait de tout, ne s'intéressait à rien, confondait la
                    tristesse avec l'humeur, et ne voyait dans une personne affligée qu'une personne
                    ennuyeuse. </p>
                <p> Cette femme, âgée de vingt-six ans, avait un goût décidé pour la dissipation et
                    l'amusement: très bornée dans ses dépenses, elle ne pouvait se procurer les
                    plaisirs dont elle était avide, ni consentir à s'en priver. Elle chercha les
                    moyens de satisfaire ses désirs malgré son peu de fortune, et devint l'amie
                    complaisante de plusieurs femmes d'une conduite peu exacte. M. Duménil, bon,
                    simple, occupé de son talent, du soin de ménager une poitrine délicate, une
                    santé faible et souvent languissante, laissait vivre sa femme à sa propre
                    fantaisie. Une gouvernante, âgée et raisonnable, conduisait la maison, avait de
                    grandes attentions pour son maître. Mme Duménil allait au spectacle, à la
                    promenade, soupait dehors, rentrait tard, dormait une partie du jour, et, comme
                    son mari ne le trouvait point mauvais, rien ne l'engageait à se contraindre.
                    L'élève de M. Duménil, appliquée à son étude, la rencontrait à peine deux fois
                    en un mois ; et quand elles se parlaient, c'était avec politesse, mais avec une
                    mutuelle indifférence. </p>
                <p> Ernestine passa trois années chez son maître, sans que rien troublât la paisible
                    uniformité de sa vie. Parvenue au degré de perfection où M. Duménil pouvait la
                    conduire, un goût naturel lui fit passer de bien loin ses leçons ; il s'en
                    aperçut avec plaisir. Comme il était souvent malade, incapable de travailler
                    lui-même, il pensa à faire connaître le talent de son écolière: il engagea
                    plusieurs de ses amis à se laisser peindre par elle, et ces essais commencèrent
                    à lui donner de la réputation. </p>
                <p> Un jour que, seule dans le cabinet de M. Duménil, elle achevait les ornements
                    d'une miniature qu'il devait livrer incessamment, elle entendit ouvrir la porte,
                    se retourna, vit un homme dont la parure et l'air distingué pouvaient attirer
                    l'attention: par une suite de l'application d'Ernestine à son ouvrage, elle fut
                    seulement frappée de trouver en lui l'original du portrait où elle travaillait.
                    Elle le salua sans lui parler ; une simple inclination, un signe de sa main,
                    l'invitèrent à s'asseoir ; il obéit en silence. Ernestine fixa ses regards sur
                    lui, les baissa ensuite sur la miniature, et pendant assez longtemps ses yeux se
                    promenèrent alternativement sur l'aimable cavalier et sur son image. </p>
                <p> Cette singularité causa autant de plaisir que de surprise au marquis de
                    Clémengis. Il venait presser M. Duménil de lui donner ce portrait ; une dame
                    l'attendait avec impatience. Il avait cru trouver le peintre dans ce cabinet où
                    il travaillait ordinairement: y voir à sa place une fille charmante, occupée à
                    considérer ses traits, si parfaitement attachée à contempler son image qu'elle
                    semblait se plaire à le regarder, c'était une espèce d'aventure, simple, mais
                    agréable ; elle l'amusa, l'intéressa, et lui fit une impression très vive. </p>
                <p> Pendant qu'Ernestine continuait à comparer l'original et la copie, le marquis
                    admirait les grâces répandues sur toute sa personne. Impatient de l'entendre
                    parler, il souhaitait que son éducation et son esprit répondissent à une figure
                    si séduisante. Il allait commencer l'entretien, quand M. Duménil arriva, et lui
                    fit de longues excuses sur ce qu'il ne pouvait encore livrer le portrait. Le
                    marquis, déjà moins pressé de le donner, interrompit le peintre et, voulant se
                    procurer encore la douceur de voir les yeux d'Ernestine se fixer sur les siens,
                    il feignit de n'être pas content, trouva des défauts de ressemblance, de dessin,
                    de coloris: comme il blâmait au hasard, la jeune élève de M. Duménil ne put
                    s'empêcher de rire de ses observations. Le marquis la pria d'examiner avec
                    attention s'il se trompait. Elle le voulut bien. Il se plaça vis-à-vis d'elle
                    et, après y avoir mis toute son attention, Ernestine jugea la copie parfaite. M.
                    de Clémengis s'obstina ; elle ne céda point: le son de sa voix, la justesse de
                    ses expressions, un peu de vivacité excitée par les fausses remarques du
                    marquis, achevèrent de l'enchanter. Il demanda une copie de son portrait, exigea
                    qu'elle fût entièrement de la main d'Ernestine. Le peintre le promit. M. de
                    Clémengis, manquant enfin de prétextes pour prolonger le plaisir de rester avec
                    Ernestine, sortit à regret de ce cabinet et M. Duménil, l'accompagnant jusqu'à
                    son carrosse, satisfit sa curiosité, en l'instruisant du sort de son élève. </p>
                <p> Celui que le hasard venait d'offrir aux yeux d'Ernestine joignait à mille
                    agréments extérieurs un caractère rare et peut-être un peu singulier. M. de
                    Clémengis, descendu d'une maison ancienne et distinguée, n'était pas né riche:
                    ses espérances de fortune dépendaient de la révision d'un procès, sollicitée
                    depuis près d'un siècle par ses pères. Son bonheur avait placé dans le ministère
                    un de ses proches parents. Chéri de cet homme puissant, le marquis jouissait de
                    tous les avantages attachés à la faveur ; mais il n'en abusait pas. Plus
                    sensible en vain, plus libéral que fastueux, son âme noble et délicate
                    appréciait la grandeur et la richesse par le pouvoir qu'elles donnent de faire
                    des heureux. Un naturel doux et tendre le portait à désirer des amis ; il
                    trouvait des flatteurs, les servait, et les dédaignait: il découvrit un
                    sentiment intéressé dans tous ceux dont il se voyait caressé. L'amour même ne
                    lui donnait point de plaisirs sans mélange: s'il goûtait un instant la
                    satisfaction de se croire choisi, préféré, d'importunes demandes, des
                    sollicitations pressantes et réitérées, lui laissaient bientôt apercevoir que
                    son crédit attirait autant que sa personne. Depuis longtemps il cherchait en
                    vain un coeur capable de l'aimer pour lui-même, et s'affligeait de ne pouvoir le
                    trouver. </p>
                <p> Pendant qu'Ernestine s'occupait à copier le portrait du marquis, elle recevait
                    sa visite tous les matins, et n'attribuait son assiduité qu'au motif dont il la
                    couvrait. Rien n'avait préparé son esprit à la défiance ; elle ignorait le
                    danger où la vue d'un homme aimable pouvait l'exposer, et la simplicité de ses
                    idées la laissait dans une parfaite sécurité. Quand on n'a jamais senti le désir
                    de plaire, on plaît longtemps sans s'en apercevoir et l'amour qui se cache
                    ressemble tant à l'amitié, qu'il est facile de s'y méprendre. </p>
                <p> M. de Clémengis, chaque jour plus charmé d'Ernestine, voyait avec chagrin que
                    l'ouvrage avançait: pour se conserver le plaisir d'aller souvent chez le
                    peintre, il résolut d'apprendre un art qu'il commençait à aimer. M. Duménil,
                    faible alors, condamné à périr bientôt d'un mal incurable, se trouvait rarement
                    en état de diriger les essais du marquis: sa charmante élève fut chargée de ce
                    soin. Elle apprenait à cet écolier docile à tenir, à guider ses crayons: lui
                    enseignait à imiter les traits qu'elle-même formait: souvent elle riait de sa
                    maladresse, quelquefois elle le grondait, l'accusait de peu d'intelligence, se
                    plaignait de ses distractions et, lui montrant deux petites filles qui
                    dessinaient dans la même chambre, elle lui reprochait de profiter moins de ses
                    leçons que ces enfants. </p>
                <p> Jamais le marquis n'avait passé de moments si agréables ; la douceur de
                    s'entretenir familièrement avec une fille de seize ans, belle sans le savoir,
                    modeste sans affectation, amusante, vive, enjouée ; à laquelle son rang, sa
                    fortune, ou son crédit n'imposaient aucun égard, qui laissait paraître une joie
                    naturelle à son aspect, dont l'innocence et l'ingénuité rendaient tous les
                    sentiments libres et vrais ; être assis tout près d'elle, la nommer sa
                    maîtresse, lui voir prendre une espèce d'autorité sur lui, s'empresser à la
                    contenter, à lui plaire sans en avouer le dessein, se flatter d'y réussir,
                    c'était pour le marquis de Clémengis une occupation si intéressante,
                    qu'insensiblement il devint incapable de goûter tous ces vains amusements dont
                    l'oisiveté cherche à se faire des plaisirs. </p>
                <p> Mme Duménil, que l'état fâcheux de son mari forçait à rester chez elle,
                    s'aperçut de l'amour du marquis ; elle lui montra une humeur complaisante, eut
                    de longs entretiens avec lui, gagna sa confiance, entra dans ses vues et,
                    contente de sa générosité, elle commença à traiter Ernestine comme une personne
                    dont elle se reprochait d'avoir longtemps négligé la société. Elle lui fit de
                    tendres caresses, voulut connaître ses besoins, ses désirs, s'empressa à les
                    satisfaire. Chaque jour rendait la situation d'Ernestine plus douce et plus
                    agréable ; sa reconnaissance lui fit oublier la longue froideur de cette femme:
                    ses bontés la touchèrent ; elle lui pardonna une légèreté d'esprit dont, après
                    tout, elle n'avait jamais souffert. Quand les défauts des autres ne nous nuisent
                    pas, il est rare qu'ils nous choquent beaucoup. Comme Mme Duménil était gaie,
                    complaisante, et qu'un secret intérêt l'engageait à se faire aimer d'Ernestine,
                    elle inspira aisément de l'amitié à une fille sensible, qui croyait tenir d'elle
                    l'aisance dont elle commençait à jouir. </p>
                <p> M. Duménil touchait à ses derniers moments ; la certitude de sa mort faisait
                    couler les larmes de sa tendre élève, et souvent le marquis la trouvait tout en
                    pleurs. Une vive inquiétude se mêlait à son chagrin: Henriette, partie depuis
                    deux mois pour la Bretagne, cessa tout à coup de lui donner de ses nouvelles ;
                    elle lui manquait dans un temps où ses conseils lui devenaient nécessaires.
                    Ernestine lui écrivit plusieurs fois, et ne reçut aucune réponse. Ce silence
                    l'affligea: son amie était-elle malade? négligeait-elle de l'instruire du parti
                    qu'elle devait prendre après la mort de son maître? Elle en parla à Mme Duménil,
                    qui la rassura sur la santé d'Henriette, et la gronda doucement de lui demander
                    des avis dont elle n'avait pas besoin. « Me croyez-vous capable de vous
                    abandonner? lui dit-elle d'un ton affectueux ; songez-vous à me quitter? Non, ma
                    chère Ernestine, nous ne nous séparerons point ; vous partagerez ma fortune,
                    elle est peut-être assez étendue pour vous rendre heureuse. J'ai des ressources
                    qui vous sont inconnues. Gardez le silence sur ce secret ; cessez de vous
                    alarmer, et ne regrettez plus les avis d'Henriette ; ils ne pourraient que
                    déranger le plan tracé pour votre bonheur. » </p>
                <p> Ces discours, souvent répétés, dissipèrent l'inquiétude d'Ernestine ; mais son
                    coeur fut blessé de l'oubli d'Henriette. En partant elle lui avait promis de
                    s'intéresser toujours à son sort, de lui procurer un asile si son frère mourait.
                    Elle ne pouvait accorder un procédé si froid avec le caractère d'Henriette ;
                    mais l'attachement qu'elle prenait pour Mme Duménil affaiblit peu à peu ce
                    chagrin et, sans le vouloir, le marquis aida lui-même à l'en distraire. </p>
                <p> Le temps approchait où M. de Clémengis allait s'éloigner ; le régiment qu'il
                    commandait venait de passer en Italie, il fallait bientôt partir pour s'y
                    rendre. Malgré ses efforts, Ernestine s'aperçut de sa tristesse ; rêveur,
                    inquiet, il gardait un morne silence ; le changement de son humeur la surprit,
                    et ses distractions la fâchèrent. Il passait le temps de sa leçon à soupirer, à
                    se plaindre d'une douleur intérieure, d'une peine secrète et violente. Ernestine
                    se sentit touchée de l'état où elle le voyait ; elle lui en demanda la cause
                    avec intérêt, le pressa de la lui confier ; mais, voyant que ses questions le
                    rendaient plus triste encore, elle cessa de l'interroger, sans cesser de
                    s'occuper de son chagrin ; elle y pensait à tous moments, attendait impatiemment
                    l'heure où le marquis devait venir ; portait sur lui des regards curieux et
                    attentifs, et, le trouvant toujours sombre, elle baissait les yeux, craignait de
                    rencontrer les siens, n'osait lui parler, et se demandait tout bas: « Qu'a-t-il
                    donc? Je le croyais si heureux! hélas! aurait-il cessé de l'être? » </p>
                <p> Pendant qu'elle partageait la douleur du marquis sans en connaître le principe,
                    il s'occupait du soin généreux de fixer pour jamais son sort, de le rendre
                    heureux et indépendant. Mme Duménil, engagée par une grande récompense à
                    paraître répandre sur son amie les biens dont M. de Clémengis allait la faire
                    jouir, ne pouvait comprendre l'étrange conduite d'un amant si libéral et si
                    discret. </p>
                <p> « Comment espérez-vous toucher le coeur d'Ernestine, lui disait-elle, si vous
                    lui cachez la passion qu'elle vous inspire? Vous l'enrichissez, et vous voulez
                    lui laisser ignorer votre amour et vos bienfaits? - Ah! puisse-t-elle les
                    ignorer toujours, ces bienfaits! répondit-il ; je veux lui plaire, et non pas la
                    séduire ; la rendre libre, et jamais la contraindre ou l'asservir: j'aime à la
                    voir me montrer une innocente affection, s'attacher à moi sans dessein, sans
                    projet, sans crainte, sans espérance. Un tendre intérêt se peint dans ses yeux
                    depuis qu'elle s'aperçoit de ma tristesse: elle m'aime peut-être! Imposerais-je
                    des lois à cette fille charmante? En excitant sa reconnaissance, je gênerais son
                    inclination, je m'ôterais la douceur de penser que je possède un coeur qui ne
                    prise en moi que moi-même. » </p>
                <p> M. de Clémengis répéta alors à Mme Duménil toutes les instructions qu'il lui
                    avait déjà données sur la façon dont elle se conduirait après la mort de son
                    mari. Elle promit de se conformer à ses intentions, de garder fidèlement son
                    secret, et de lui apprendre par ses lettres ce qu'Ernestine penserait du
                    changement de sa situation. Peu de jours après cet entretien, M. de Clémengis
                    fut contraint de s'éloigner. Le lendemain de son départ, à l'heure où il se
                    rendait ordinairement chez Ernestine, elle reçut de sa part une boite fort riche
                    ; elle renfermait le portrait que M. Duménil avait fait du marquis, et ce
                    billet: </p>
                <p> LE MARQUIS DE CLÉMENGIS À ERNESTINE </p>
                <p> « Je vous quitte, ma charmante maîtresse ; un devoir indispensable m'arrache à
                    la douceur de vous voir, de profiter de vos soins, de vos bontés ; mais je
                    n'oublierai point vos leçons: pendant une longue et triste absence ma seule
                    consolation sera de me les rappeler. Dans vos moments de loisir, daignez vous
                    occuper à regarder ce portrait, à le copier ; multipliez l'image d'un ami dont
                    le coeur vous est tendrement attaché; conservez son souvenir, et souhaitez
                    quelquefois de le revoir. » </p>
                <p> Ernestine sentit de l'émotion et de la douleur en lisant ce billet. Pourquoi M.
                    de Clémengis s'éloignait-il sans prendre congé d'elle, sans lui dire qu'il
                    partait? Elle lut plusieurs fois sa lettre, toujours révoltée du mystère de sa
                    conduite: insensiblement elle s'attendrit, le regret succéda au dépit. Elle
                    s'était fait une douce habitude de voir le marquis, de lui parler, de passer des
                    heures entières avec lui! Quelle privation! elle perdait jusqu'au plaisir de
                    l'attendre. </p>
                <p> Ses yeux, mouillés de quelques larmes, s'attachèrent sur le portrait ; elle le
                    considéra longtemps ; mais ne l'examinant plus en artiste, elle trouva que M. de
                    Clémengis avait eu raison de se plaindre de cet ouvrage. « Voilà ses traits,
                    disait-elle, sa physionomie: mais où est l'âme, la vivacité de cette
                    physionomie? Où sont ces regards si doux où l'amitié se peint? Combien
                    d'agréments négligés! Est-ce là ce sourire fin et tendre, cet air de bonté, de
                    grandeur? Où sont tant de grâces dont j'aperçois à peine une faible esquisse? » </p>
                <p> En parlant, Ernestine repoussait tous les dessins qui étaient sur sa table,
                    cherchait ses crayons ; et, remplie de l'idée du marquis, elle se flattait d'en
                    tracer de mémoire une image plus exacte. </p>
                <p> Ce travail intéressant fut interrompu peu de jours après la mort du pauvre
                    Duménil. Ernestine, tendrement attachée à cet homme, le regretta sincèrement. Sa
                    veuve, pressée d'abandonner un lieu propre à exciter la tristesse, sentiment
                    qu'elle craignait, se hâta de charger un de ses parents du soin de ses affaires,
                    et, dès que la bienséance le lui permit, elle se rendit avec Ernestine à trois
                    lieues de Paris dans une maison charmante. Plusieurs valets, prévenus de leur
                    arrivée, se présentèrent pour les recevoir, et s'empressèrent à les servir. </p>
                <p> Ernestine pleurait encore ; elle se rappelait sans cesse la douceur et l'amitié
                    que son maître lui avait toujours montrées ; cependant l'aspect riant et
                    magnifique de ce beau séjour suspendit son chagrin: les appartements, les
                    jardins, la vue, l'émail et le parfum des fleurs, tout surprit ses sens, tout
                    charma ses regards: « Eh! qui vous a donc prêté cette agréable demeure? dit-elle
                    à son amie ; ceux qui l'habitent doivent se trouver bien heureux! - Si la
                    liberté d'y vivre vous paraît un bonheur, répondit Mme Duménil, jouissez-en, ma
                    chère amie, et ne craignez pas de le perdre: je dispose actuellement d'une
                    fortune assez considérable ; cette jolie terre en fait partie, et vous en êtes
                    la maîtresse. » Alors elle lui conta une petite histoire adroitement préparée
                    pour lui persuader que son mariage, contracté malgré ses parents, l'avait privée
                    de ses biens pendant la vie de son mari. </p>
                <p> Rien ne portait Ernestine à douter de la sincérité de cette femme ; elle ne
                    connaissait ni les lois, ni les usages: elle la crut sans hésiter, la félicita
                    de l'heureux changement de sa situation, et se sentit vivement touchée des
                    assurances que Mme Duménil lui donnait de partager avec elle toutes les douceurs
                    de son nouvel état. </p>
                <p> Pour contenter son amie, Ernestine fut obligée d'occuper le plus bel
                    appartement, d'accepter de riches présents, de se prêter aux soins d'une femme
                    de chambre destinée à la servir seule: il fallut se laisser parer. Mme Duménil
                    dirigea l'emploi de son temps, et voulut obstinément que sa toilette en remplit
                    une partie. On lui apprit à relever ses charmes par tout ce qui pouvait en
                    augmenter l'éclat: insensiblement cet art lui devint facile et agréable ; elle
                    se plut, elle s'aima même ; mais ce fut avec une modération dont son heureux
                    naturel la rendait capable en tout. Un maître à danser vint lui enseigner à
                    développer les grâces de sa personne: on lui donna des leçons de musique ; ses
                    mains adroites s'accoutumèrent bientôt à parcourir les touches d'un clavecin:
                    une oreille parfaite la conduisit en peu de temps à unir les sons de sa voix
                    légère à leur harmonie. Le désir de plaire à Mme Duménil aidait beaucoup à ses
                    progrès ; souvent aussi elle était animée par le plaisir de penser qu'à son
                    retour le marquis de Clémengis la trouverait plus instruite, plus aimable, plus
                    digne de son amitié. </p>
                <p> En s'éloignant d'Ernestine, cet amant délicat s'était proposé de lui écrire
                    souvent ; mais, éprouvant une extrême difficulté à le faire sans se livrer à
                    toute la tendresse de son coeur, il se contentait de recevoir des lettres de Mme
                    Duménil. Elles l'instruisaient chaque semaine de la santé d'Ernestine et de ses
                    occupations: il apprit avec ravissement qu'elle employait tous les moments dont
                    elle disposait à commencer des copies de son portrait ; ou à retoucher celui
                    qu'elle s'obstinait à faire sans modèle. </p>
                <p> Deux personnes qui pensent différemment ne se trouvent pas également heureuses
                    en jouissant des mêmes avantages. Mme Duménil, gênée par ses promesses,
                    regrettait souvent ses anciennes amies et la vie bruyante de la ville. Ses
                    amusements se bornaient à de longues promenades ; une jolie voiture, un très bel
                    attelage, lui servaient à parcourir toutes les campagnes des environs.
                    Quelquefois elle se repentait de s'être engagée à tenir une conduite si peu
                    conforme à son goût ; mais les avantages qu'elle retirait de sa complaisance, et
                    l'espoir de retourner à Paris au commencement de l'hiver, lui aidaient à
                    supporter l'ennui de sa solitude. Ernestine, accoutumée à la retraite, vivait
                    parfaitement contente. Tout dans la nature présentait à ses yeux un spectacle
                    agréable et intéressant: le lever de l'aurore, le soir d'un beau jour, les bois,
                    les prés, le chant des oiseaux, les productions variées de la terre, offraient à
                    son esprit paisible, ou des objets de plaisir, ou le sujet d'une tendre rêverie.
                    Son penchant pour M. de Clémengis animait son coeur sans le troubler ; lui
                    faisait goûter une partie des douceurs que donne le sentiment, sans y mêler
                    l'agitation violente qui s'élève des passions ; elle souhaitait de revoir le
                    marquis; mais une impatiente ardeur ne rendait pas ce désir un mouvement
                    pénible. Dans cette position tranquille, qui pouvait engager Ernestine à porter
                    ses vues au-delà des apparences? Une situation heureuse ne conduit point à
                    réfléchir ; pourquoi voudrait-on approfondir la cause du bonheur dont on jouit?
                    Le bien-être nous paraît un état naturel ; son interruption nous trouble, nous
                    agite ; le malheur nous instruit, étend nos idées, rend notre âme inquiète et
                    notre esprit actif, parce que la douleur nous fait chercher en nous-mêmes des
                    forces pour la supporter, ou des ressources pour nous en affranchir. </p>
                <p> Dès l'ouverture de la campagne, les préliminaires de la paix étaient avancés,
                    les armées n'avaient ordre que de s'observer ; vers le milieu de l'été elles
                    reçurent celui de se séparer, et nos troupes repassèrent les monts. Le marquis
                    de Clémengis, resté malade à </p>
                <p> Elle était seule quand on lui annonça le marquis ; à son nom, elle poussa un cri
                    de pie, se leva, courut à sa rencontre, lui fit mille questions, et laissa
                    paraître ingénument tout le plaisir qu'elle sentait de le revoir. </p>
                <p> Emu, pénétré de cet accueil, M. de Clémengis resta un peu de temps sans parler:
                    il considérait Ernestine avec autant d'étonnement que de satisfaction. Elle
                    s'était toujours offerte à ses regards dans un négligé propre, mais simple,
                    devant son éclat à sa fraîcheur, à la régularité de ses traits, à ses agréments
                    naturels: ses charmes, relevés par mille grâces nouvelles, l'aisance de ses
                    mouvements, la noblesse de sa figure, cette dignité imposante dont l'innocence
                    décore la beauté, inspirèrent autant de respect que de surprise à M. de
                    Clémengis. Il crut voir cette charmante fille pour la première fois ; elle lui
                    parut née dans l'état où sa générosité l'avait placée. Parée de ses dons,
                    environnée de ses bienfaits, elle ne lui devait point de reconnaissance, elle
                    ignorait ses obligations ; rien ne l'asservissait, rien ne l'humiliait aux yeux
                    d'un homme qui, loin d'oser lui vanter ses soins, craignait de les laisser
                    paraître, et s'interrogeait souvent pour s'assurer s'il ne se trompait pas
                    lui-même au motif qui le portait à les prendre. </p>
                <p> Pendant plusieurs jours le marquis conserva un air timide et embarrassé auprès
                    d'Ernestine ; il hésitait en la nommant sa maîtresse, il avait peine à reprendre
                    avec elle ce ton familier et gai de leurs premiers entretiens: peu à peu sa
                    position devint gênante. Avant son départ, occupé seulement du désir de plaire,
                    incertain des sentiments qu'il inspirait, le doute lui laissait la force de
                    cacher les siens: mais voir Ernestine sensible, et n'oser le paraître lui-même ;
                    lire dans ses yeux attendris les plus douces expressions de l'amour, et se taire
                    ; quelle contrainte, quel supplice pour un amant passionné qui goûtait enfin un
                    bien si longtemps souhaité, celui d'être aimé, véritablement aimé! </p>
                <p> Sa fortune dépendant encore d'une contestation difficile à terminer, la
                    nécessité de ménager la faveur d'un parent dont l'amitié méritait sa
                    reconnaissance, le monde, les préjugés reçus, tout élevait une barrière
                    insurmontable entre Ernestine et lui. Il ne songeait point à la franchir:
                    l'honnêteté de son coeur, la noblesse de ses principes, ne lui permettaient pas
                    non plus d'avilir une fille estimable, de mettre un prix honteux à des dons
                    qu'elle n'avait point exigés. </p>
                <p> S'arracher au plaisir de la voir, c'était un moyen de recouvrer sa tranquillité;
                    mais la dureté de ce moyen le révoltait. Si quelquefois il consentait à
                    s'affliger lui-même, à s'éloigner, la certitude d'être aimé l'arrêtait: comment
                    se résoudre à chagriner l'aimable, la sensible Ernestine! L'éviter, la fuir!
                    elle, qui dans la simplicité de son coeur s'attachait tous les jours plus
                    fortement à lui, que penserait-elle d'un ami bizarre et cruel? Quelles seraient
                    ses idées? Mépriserait-elle son inconstance, en serait-elle touchée? Oui, sans
                    doute: il ne pouvait se dissimuler que sa présence n'excitât la joie d'Ernestine
                    ; ah! comment l'en priver, quand elle était peut-être devenue nécessaire au
                    bonheur de sa vie! </p>
                <p> Cette dernière considération fut si puissante sur l'esprit de M. de Clémengis,
                    qu'elle fixa ses résolutions. Il ne changea point de conduite avec Ernestine ;
                    elle n'aperçut en lui qu'un ami sincère, assidu, complaisant, empressé à lui
                    préparer des amusements, et content d'être admis à les partager. </p>
                <p> Les moments qu'ils passaient ensemble s'échappaient avec rapidité: amants
                    secrets, amis avoués, le désir de se plaire, de tendres soins, de délicates
                    attentions, entretenaient le charme inexprimable de ce commerce intime et
                    délicieux. Ernestine en goûtait les douceurs sans crainte et sans inquiétude ;
                    mais un bonheur si grand devait être cruellement troublé, et le temps approchait
                    où la perte de l'heureuse ignorance qui le lui procurait allait le détruire. </p>
                <p> Mme Duménil, peu capable de distinguer les caractères, ne connaissait ni les
                    sentiments, ni les véritables intentions de M. de Clémengis: en s'engageant à
                    seconder ses desseins, elle espérait jouir des plaisirs qu'un amant prodigue
                    rassemblerait autour de sa maîtresse. Une maison ouverte, un cercle nombreux,
                    d'amusants soupers, des fêtes continuelles, offraient à son idée la plus riante
                    perspective: trompée dans son attente, elle prit de l'humeur, se plaignit au
                    marquis de l'ennuyeuse retraite où elle vivait ; l'avertit qu'elle ne pouvait la
                    supporter plus longtemps, et menaça de quitter Ernestine si elle passait l'hiver
                    à la campagne. </p>
                <p> Le dessein de M. de Clémengis n'était pas de l'y laisser ; il avait fait meubler
                    une maison à Paris pour elle ; mais ne voulant point répandre sa jeune amie dans
                    le monde, il se repentait de s'être confié à une femme si peu raisonnable. Il
                    fallait ou la contenter, ou la séparer d'Ernestine. De nouvelles libéralités et
                    beaucoup de condescendance apaisèrent Mme Duménil: elle revint à Paris, et
                    conduisit Ernestine au faubourg Saint-Germain, dans une maison peu spacieuse,
                    mais fort ornée. Deux jours après leur arrivée, elle lui porta à sa toilette
                    plusieurs bijoux à son usage, et un écrin rempli de pierreries. </p>
                <p> Ce présent toucha Ernestine comme une nouvelle preuve de l'attentive amitié de
                    Mme Duménil ; mais sa magnificence ne l'éblouit point ; elle commençait à
                    s'accoutumer à la richesse, à l'éclat et, comme elle ne souhaitait pas d'exciter
                    l'envie, elle était bien éloignée de mettre à la possession de ces brillantes
                    bagatelles le prix que le commun des femmes y attache. </p>
                <p> Mme Duménil la pressa de s'en parer ; et, se rappelant que le marquis était à
                    Versailles, elle se hâta de profiter de son absence pour mener Ernestine à
                    l'Opéra. Son projet était de lui inspirer le goût des plaisirs qu'elle-même
                    préférait, et de contraindre M. de Clémengis à lui laisser la liberté d'en
                    jouir. </p>
                <p> La nouveauté des objets attira toute l'attention d'Ernestine ; elle ne s'aperçut
                    point qu'elle fixait les regards d'une foule de spectateurs, charmés de la voir
                    et surpris de ne pas la connaître. Une riche parure, peu de rouge, beaucoup de
                    modestie ; la figure décente de Mme Duménil, l'air noble de sa jeune compagne,
                    les firent passer pour des femmes nouvellement arrivées de province. Tous les
                    yeux s'attachèrent sur Ernestine. En sortant de sa loge, elle se vit entourée et
                    presque pressée par l'indiscrète curiosité d'un essaim de ces importuns enfants
                    abandonnés trop tôt à leur propre conduite, souvent embarrassés d'eux-mêmes, et
                    toujours incommodes aux autres. </p>
                <p> Parvenue au pied de l'escalier où plusieurs femmes attendaient leurs voitures,
                    Ernestine reconnut parmi elles Mlle Duménil, qu'elle croyait encore en Bretagne:
                    la voir, s'écrier, percer la foule, courir à elle, l'embrasser, répéter: «
                    Henriette, ma chère Henriette! » ce fut l'effet d'un mouvement si rapide, que sa
                    compagne ne put le prévenir ni l'arrêter. </p>
                <p> Henriette, embarrassée, loin de répondre aux caresses d'Ernestine, paraissait
                    vouloir s'en défendre, la repoussait doucement: « Y songez-vous, mademoiselle?
                    Est-ce le temps, le lieu? lui disait-elle. Hé! pourquoi ce feint empressement
                    après un si long oubli? Retirez-vous, je vous en prie ; tout nous sépare à
                    présent, et vous ne devez pas regretter la perte d'une inutile amie. - La perte
                    d'une amie! répéta Ernestine ; oh! d'où vient? Eh! comment l'ai-je perdue? Quoi!
                    ma chère Henriette, vous ne m'aimez plus? Vous avouez que vous ne m'aimez plus!
                    - Je vous plains, mademoiselle, dit Henriette, c'est vous aimer encore, c'est
                    vous aimer autant que la différence actuelle de nos sentiments peut me le
                    permettre. » Et la regardant d'un air attendri: « Aimable et malheureuse fille,
                    ajouta-t-elle fort bas, est-ce bien vous? Quel éclat! Mais quel faible
                    dédommagement de celui dont brillait la simple, l'innocente élève de mon frère!
                    » Une dame qui l'accompagnait l'appelant ensuite pour sortir, elle la suivit, et
                    laissa Ernestine étonnée, confuse, et presque immobile. </p>
                <p> Mme Duménil n'avait osé s'approcher de sa belle-soeur. En retournant chez elle,
                    un peu d'inquiétude lui faisait garder le silence: elle attendait qu'Ernestine
                    parlât, et voulait juger par ses discours de ceux d'Henriette. Il lui paraissait
                    impossible qu'un entretien si court eût produit de grands éclaircissements: mais
                    son amie se taisait, soupirait ; et la consternation où elle la voyait lui
                    causait un véritable embarras. </p>
                <p> Occupée à se répéter les expressions d'Henriette, à en pénétrer le sens,
                    Ernestine s'abîmait dans cette rêverie pénible où la foule des idées ne permet
                    pas d'en apercevoir une distincte et de s'y arrêter. « Henriette me plaint,
                    dit-elle, enfin ; tout nous sépare! Les bienfaits dont vous m'avez comblée ont
                    blessé ses regards ; leur éclat ne convient point à l'élève de son frère!
                    Malheureuse fille! s'est-elle écriée. Eh! d'où naît cette compassion si
                    différente de celle que je lui inspirais autrefois? Hélas! j'ai toujours excité
                    la pitié; pourquoi ce sentiment m'humilie-t-il aujourd'hui? Dès mes plus jeunes
                    ans, abandonnée au soin de la Providence, recueillie par des mains
                    bien-faisantes, j'ai dû ma subsistance et mon éducation à la généreuse amitié de
                    Mme Dufresnoi: Henriette, dépositaire de ses dernières bontés n'a pas cessé de
                    m'estimer en me les assurant ; pourquoi vos dons m'abaissent-ils à ses yeux? En
                    les recevant ai-je mal fait? Oui, sans doute: le faste et la richesse ne me
                    conviennent point ; cet éclat emprunté peut fixer les regards sur moi, rappeler
                    ma première situation, porter l'envie à me la reprocher: que sais-je! peut-être
                    n'est-il pas permis au pauvre de s'élever ; l'obscurité, la vie simple et active
                    est peut-être son unique partage: en subsistant des bienfaits d'un ami, tout ce
                    qu'on accepte au-delà de ses besoins peut être ridicule et méprisable. </p>
                <p> - Eh! que vous importent les idées d'Henriette? répondit Mme Duménil ;
                    dépendez-vous d'elle? Cette fille hautaine et sévère a-t-elle des droits sur
                    vous? Comment oserait-elle vous blâmer d'accepter mes dons, quand elle-même doit
                    tout à l'affection d'une parente éloignée? Vous m'avez extrêmement désobligée en
                    courant à sa rencontre: elle m'a toujours haïe. Mais depuis la mort de son frère
                    j'ai eu le plaisir de la chagriner. Elle voulait se mêler de ma conduite, régler
                    la vôtre ; mais en lui fermant ma porte, j'ai su m'affranchir de sa tyrannie.
                    Elle est irritée contre moi, je le sais: comment me pardonnerait-elle de vous
                    avoir rendue heureuse sans la consulter sur les moyens d'assurer votre sort,
                    sans lui confier des arrangements que l'austérité de ses principes lui aurait
                    fait rejeter? - Vous avez fermé votre porte à Henriette! s'écria Ernestine
                    surprise: eh, bon Dieu! que m'apprenez-vous? - D'où vient vous montrer si
                    fâchée? reprit Mme Duménil ; qu'avez-vous donc à regretter? Si je vous prive
                    d'une amie, ne la retrouverez-vous pas en moi? Après ce que j'ai fait pour vous,
                    je m'étonne de vous voir si attachée à une autre. Jouissez sans inquiétude de
                    cette aisance qui blesse les regards de Mlle Duménil: et si le hasard offre
                    encore à vos yeux une personne si désagréable aux miens, évitez de lui parler ;
                    vous me devez cette légère condescendance, et je l'exige de votre amitié.» </p>
                <p> Ernestine n'osa insister sur des explications qu'elle désirait. Elle fut triste,
                    agitée tout le soir: la nuit augmenta son inquiétude ; mille réflexions
                    s'élevaient dans son esprit. Pourquoi Mme Duménil l'avait-elle toujours assurée
                    que sa belle-soeur était absente? D'où naissait une haine si décidée, si forte?
                    Pendant la vie de M. Duménil, elles ne se cherchaient pas, mais elles se
                    voyaient assez souvent. Comment Henriette se serait-elle opposée à des
                    arrangements avantageux pour son amie, elle qui avait tant de fois souhaité
                    d'être riche et de partager sa fortune avec sa chère pupille! On la traitait de
                    sévère, de hautaine ; ces épithètes convenaient-elles au naturel indulgent, à
                    l'humeur douce de Mlle Duménil? Ernestine entrevit du mystère dans la conduite
                    de sa compagne ; un soupçon vague éleva sa défiance et lui inspira une sorte de
                    crainte: cependant elle essaya de se calmer, de perdre le souvenir de cette
                    rencontre, de donner à Mme Duménil une preuve de son attachement et de sa
                    reconnaissance, en se conformant à sa volonté. Mais comment supporter le doute
                    où elle resterait? Elle avait cru voir du mépris, de l'indignation dans les yeux
                    de Mlle Duménil. Trompée par un faux rapport, son amie l'accusait peut-être
                    d'entretenir la mésintelligence entre sa soeur et elle. Cette dernière pensée
                    ranima le désir de faire expliquer Henriette ; et comme Ernestine ne s'était
                    point accoutumée à résister aux mouvements de son âme, elle s'y abandonna,
                    attendit le jour avec impatience, se leva dès qu'il parut, s'habilla simplement,
                    et déjà prête quand on entra chez elle, après s'être encore consultée, avoir
                    hésité un peu de temps, elle demanda des porteurs, sortit seule, et se rendit
                    chez Henriette. </p>
                <p> Mlle Duménil venait de s'éveiller quand on lui annonça une visite qu'elle était
                    fort éloignée d'attendre. « Eh, bon Dieu! cria-t-elle à Ernestine d'un air
                    surpris, vous voir ici, vous, mademoiselle ; quelle affaire si pressante peut
                    donc vous y attirer! - La plus intéressante de ma vie, répondit-elle. Je viens
                    savoir si vous êtes encore cette amie, autrefois si sensible à mon malheur, dont
                    le coeur s'ouvrait à mes peines, dont la main essuyait mes larmes! Si vous
                    n'êtes point changée, pourquoi m'avez-vous affligée et presque offensée hier? Si
                    vous cessez de m'aimer, apprenez-moi comment j'ai perdu votre affection. Je me
                    plaignais d'une longue négligence, d'un oubli surprenant ; me plaindrai-je à
                    présent de votre injustice 7 » Et passant ses bras autour de son amie, la
                    pressant tendrement: « Parlez, ma chère Henriette, dites-moi ce qui nous sépare,
                    et pourquoi mon heureuse situation semble vous inspirer de la pitié. - Votre
                    heureuse situation! répéta Mlle Duménil: si elle vous paraît heureuse, un léger
                    reproche peut-il en troubler la douceur? Mais quel dessein vous engage à me
                    chercher? Pourquoi me presser de parler? Ne m'avez-vous pas entendue? - Non, dit
                    Ernestine ; que me reprochez-vous? Qu'ai-je fait? En quoi nos sentiments
                    diffèrent-ils? Ma conduite vous paraît-elle blâmable? - Cette question m'étonne
                    », reprit Mlle Duménil ; et la regardant fixement: « Osez-vous m'interroger avec
                    cet air paisible sur un sujet si révoltant? lui dit-elle. En vous écartant de
                    vos devoirs, avez-vous perdu le souvenir des obligations qu'ils vous imposaient?
                    Ne vous en reste-t-il aucune idée? Vous rougissez, ajouta-t-elle, vous baissez
                    les yeux: la pudeur brille encore sur le front noble et modeste d'Ernestine ;
                    ah! comment a-t-elle pu la bannir de son coeur! - Je rougis de vos expressions,
                    et non pas de mes fautes, dit Ernestine ; exacte à remplir les devoirs qu'on
                    m'apprit à suivre, je ne me reproche rien: cependant vous m'accusez. Je me suis
                    écartée de ces devoirs? J'en ai perdu l'idée? Qui vous l'a dit? Sur quoi le
                    jugez-vous? - Je ne vous aurais jamais soupçonnée de cette surprenante
                    assurance, dit Henriette: mais cessons cet entretien ; ne me forcez point à
                    m'expliquer sur les sentiments qu'il peut m'inspirer. Ah! mademoiselle, vous
                    avez fait à la richesse un sacrifice bien volontaire, bien entier, s'il ne vous
                    reste pas même assez de décence pour rougir de l'état méprisable que vous avez
                    choisi. - Eh, mon Dieu! s'écria Ernestine tout en pleurs, est-ce une amie,
                    est-ce Henriette qui me traite avec tant de dureté? Un état méprisable! j'ai
                    choisi cet état! j'ai renoncé à la décence! je l'ai sacrifiée à la richesse!
                    Moi? Comment? En quel temps? En quelle occasion? Quoi! mademoiselle, vous osez
                    m'insulter si cruellement? Vous osez m'imputer des crimes? » </p>
                <p> Mlle Duménil, émue des larmes d'une jeune personne si chère à son coeur, ne put
                    exciter sa douleur sans la partager: son indulgence naturelle la portait à
                    excuser Ernestine, à rejeter sur sa belle-soeur l'égarement d'une fille simple
                    et facile à séduire. Elle rêva un moment, et prenant la main de son amie: «
                    Soyez vraie, lui dit-elle ; répondez sans hésiter à mes demandes. Quand je vous
                    écrivis de Bretagne, pourquoi ne me donnâtes-vous point de vos nouvelles?
                    Comment négligeâtes-vous mes avis pendant la maladie de mon frère? Je vous
                    offrais après sa mort un asile décent et agréable, pourquoi le refusâtes-vous?
                    Enfin, pourquoi m'écrivit-on de votre part de ne plus m'inquiéter de votre
                    conduite? » </p>
                <p> En satisfaisant à ces questions, Ernestine découvrit à Mlle Duménil qu'elle-même
                    se croyait en droit de l'accuser de négligence. Henriette vit qu'on avait tendu
                    des pièges à son amie ; elle ne douta point que, d'intelligence avec le marquis
                    de Clémengis, Mme Duménil n'eût soustrait à la connaissance d'Ernestine des
                    lettres capables de l'éclairer sur les dangers de sa situation: elle soupira,
                    s'attendrit. « On nous a trompées l'une et l'autre, dit-elle: deux perfides ont
                    rendu ma prévoyance inutile ; ils ont bassement profité des circonstances de mon
                    éloignement, de votre crédulité! Mais où nous conduit cette triste certitude?
                    Vous vous trouvez heureuse! Quelle apparence de vous ramener à vos premiers
                    principes! Après avoir goûté les douceurs de l'opulence, est-il facile de s'en
                    priver? Pourriez-vous renoncer au marquis de Clémengis, à ses bienfaits
                    intéressés ; fuir, mépriser, haïr cet homme vil!... - Renoncer à lui! le fuir!
                    le mépriser! s'écria Ernestine ; quels noms osez-vous lui donner? Eh! pourquoi
                    le fuir? Qu'a-t-il fait? Par où mérite-t-il d'exciter l'horreur qu'il vous
                    inspire? - Vous m'embarrassez, reprit Henriette ; comment mes discours vous
                    causent-ils tant de surprise? Ne recevez-vous pas les visites de cet homme? Ne
                    passe-t-il pas une partie du jour dans votre appartement? D'autres personnes y
                    sont-elles admises? Êtes-vous déterminée à continuer ce commerce déshonorant? Si
                    vous aimez le marquis de Clémengis, si la seule idée de vous séparer de lui vous
                    révolte, vous arrache un cri de douleur, que venez-vous donc faire ici?
                    Apprenez-moi le sujet de cette étrange démarche: prétendez-vous excuser votre
                    conduite, me contraindre à l'approuver? Que voulez-vous? Que me demandez-vous?
                    Pourquoi me cherchez-vous? - Un commerce déshonorant! répéta Ernestine. Eh!
                    depuis quand l'amitié déshonore-t-elle l'objet qui la fait naître, l'excite et
                    la partage? Personne n'est admis dans mon appartement! Eh! Oui chercherait à me
                    voir? Le marquis de Clémengis est ma seule connaissance, mon unique ami. Élevée
                    loin du monde, accoutumée à m'occuper, je n'ai point encore senti le besoin de
                    me distraire, de me fuir moi-même, ni le désir de former des liaisons. Mme
                    Duménil, autrefois si répandue depuis l'instant où elle est rentrée dans ses
                    biens, s'est éloignée de ses amis, n'a plus songé... - Rentrée dans ses biens,
                    elle! interrompit Henriette ; de quels biens me parlez-vous? » </p>
                <p> Ernestine conta alors l'histoire que Mme Duménil lui avait faite à la campagne,
                    et sans s'apercevoir de la surprise d'Henriette: « Vous me reprochez mon
                    affection pour le marquis de Clémengis, ajouta-t-elle ; s'il vous était connu,
                    vous l'approuveriez ; oui, l'idée de ne plus le voir me révolte, elle blesse mon
                    coeur ; une douce intimité s'est établie entre nous, elle fait mon bonheur, et
                    sans doute le sien! La présence de cet homme aimable inspire je ne sais quel
                    sentiment délicieux, dont le charme est inexprimable ; dés qu'il est près de
                    moi, je me trouve heureuse ; je lis dans ses yeux qu'il est content aussi, et
                    j'aime à penser qu'un même mouvement cause ses plaisirs et les miens. » </p>
                <p> Henriette joignit les mains, leva les yeux au ciel. « Mon Dieu! s'écria-t-elle,
                    ai-je bien entendu! Quelle espérance s'élève dans mon coeur! cet aveu, son
                    ingénuité... O ma chère Ernestine, es-tu encore innocente? » Dans le transport
                    vif et tendre de sa joie, elle pressait sa charmante amie contre son sein. «
                    Non, disait-elle, non, Ernestine n'avouerait point un coupable attachement avec
                    cette liberté; elle est trompée, elle n'est pas séduite ; il est temps, il est
                    encore temps de la sauver du danger où sa crédulité l'expose. » </p>
                <p> Des questions suivies, des réponses positives, amenèrent enfin l'éclaircissement
                    que toutes deux désiraient. La conduite du marquis étonnait Mlle Duménil, elle
                    lui paraissait singulière ; mais elle connaissait trop le monde pour la juger
                    favorablement. Que devint Ernestine en apprenant d'elle où cette conduite
                    pouvait la guider? Eh quoi! Des soins si tendres, des bienfaits si grands,
                    répandus sur elle avec autant de profusion et de secret, tendaient à lui ravir
                    un lien dont la richesse et la grandeur ne pourraient jamais réparer la perte! </p>
                <p> Mlle Duménil entra alors dans des détails nécessaires à ses desseins, s'étendit
                    sur la façon de penser libre et inconséquente des hommes ; sur la contrariété
                    sensible de leurs principes et de leurs moeurs. « O ma chère amie! vous ne les
                    connaissez pas, lui disait-elle ; ils se prétendent formés pour guider,
                    soutenir, protéger un sexe timide et faible: cependant eux seuls l'attaquent,
                    entretiennent sa timidité, et profitent de sa faiblesse: ils ont fait entre eux
                    d'injustes conventions pour asservir les femmes, les soumettre à un dur empire ;
                    ils leur ont imposé des devoirs, ils leur donnent des lois, et par une
                    bizarrerie révoltante, née de l'amour d'eux-mêmes, ils les pressent de les
                    enfreindre, et tendent continuellement des pièges à ce sexe faible, timide, dont
                    ils osent se dire le conseil et l'appui. </p>
                <p> « Ah! ne comparez pas le marquis de Clémengis à ces hommes insensés, s'écria
                    Ernestine ; ne lui supposez point de cruelles intentions: jamais il n'a formé
                    l'horrible projet de me séduire, de me rendre méprisable et malheureuse: non,
                    son affection est aussi pure que la mienne. Ah! si vous le voyiez, si vous lui
                    parliez... - Eh bien! interrompit Mlle Duménil, je le verrai, je lui parlerai ;
                    je souhaite que son amitié soit innocente et désintéressée: mais, en le
                    supposant, comment excuser l'imprudence de sa conduite? En vous engageant à
                    vivre dans une terre dont il venait de faire l'acquisition, ne vous a-t-il pas
                    exposée à paraître dépendante de lui? En vous dérobant à tous les regards, ne
                    laissait-il pas croire que vous existiez pour lui seul? Il vous cachait ses
                    bienfaits ; mais pouvait-il les cacher aux autres? Mme Duménil est-elle
                    inconnue? Ignore-t-on ses facultés? Ses anciennes amies, surprises de ne plus la
                    voir, ont voulu pénétrer le mystère de sa retraite, elles l'ont découvert, elles
                    ont parlé. Depuis le retour du marquis, quelles idées se seront élevées dans
                    l'esprit de vos valets, des siens? Idées grossières, mais malignes, étendues, et
                    dont la communication est prompte. Moi-même ne vous ai-je pas crue coupable! M.
                    de Clémengis est votre ami, dites-vous? Non, Ernestine, non, il ne l'est pas ;
                    l'homme qui sacrifie notre réputation à son amusement, à ses plaisirs, est-il
                    donc un ami? A-t-il donc une affection pure? Mais vous pleurez, continua-t-elle,
                    vous gémissez, vous ne m'écoutez point. - Je ne vous ai que trop entendue, dit
                    Ernestine ; vous venez de détruire la paix de mon âme, tout le bonheur de ma
                    vie. Ah! Pourquoi dissipez-vous une si flatteuse illusion? » Et cachant son
                    visage inondé de pleurs dans le sein de son amie: « O ma chère Henriette!
                    Pardonnez-moi, lui criait-elle, pardonnez ma douleur, souffrez qu'elle éclate:
                    je ne puis applaudir à votre raison ; je ne puis être reconnaissante de vos
                    bontés. Ah! fallait-il m'éclairer! Mon erreur me rendait si heureuse! Que je
                    hais le monde, ses usages, ses préjugés, ses malignes observations! Que dois-je
                    à ce monde où je ne vis point? Quoi! faudra-t-il immoler mon bonheur à ses
                    fausses opinions? Eh! que m'importent ses vains, ses téméraires jugements, quand
                    je suis innocente, quand mon coeur ne se reproche rien! - Vous me troublez, vous
                    m'affligez, reprit Mlle Duménil ; que vous êtes attachée à M. de Clémengis! ne
                    puis-je essayer de vous rendre à vous-même qu'en perçant votre coeur de mille
                    traits douloureux? Mais cessez de pénétrer le mien par ces cris, ces
                    gémissements dont je suis trop touchée ; pourquoi ces larmes? Vous êtes libre,
                    Ernestine ; hé, bon Dieu! ai-je le droit de vous contraindre, de vous arracher
                    avec violence ce bonheur dont vous regrettez si vivement la perte! Vous pouvez
                    le goûter encore, rien ne s'oppose à vos désirs. Oubliez que vous m'avez vue,
                    perdez le souvenir de mon amitié, de mes vains efforts. Allez, retournez avec la
                    vile complaisante qui s'est bassement prêtée à vous faire connaître cette
                    félicité passagère ; ce n'est pas de moi, c'est d'elle que vous devez vous
                    plaindre ; cette femme inconsidérée est la véritable cause de vos peines ;
                    puisse-t-elle ne l'être pas un jour de votre honte et de vos remords! - Que je
                    suis malheureuse! s'écria Ernestine ; qu'un instant a répandu de trouble et
                    d'amertume dans mon coeur! On craint pour moi la honte et les remords! O ma
                    chère Henriette! ne méprisez pas votre amie ; ne vous offensez pas de mes
                    plaintes ; je suis faible, et peut-être injuste ; la douleur oppresse mon âme,
                    abat mes esprits, je ne me connais plus. Ne me dites point de retourner chez
                    celle qui m'a trompée ; je me livre à vous, à vos conseils, à vos lumières, à
                    votre amitié! Ah! je ne regrette point l'aisance où je vivais, la fortune que
                    j'abandonne! Mais cet aimable ami, si tendre, si sincère ; imprudent à vos yeux,
                    mais respectable aux miens ; cet ami dont la main généreuse me comblait de biens
                    sans se laisser apercevoir, sans rien exiger de ma reconnaissance ; cet ami si
                    cher, si digne de mon estime, de mon attachement, qui s'est fait une douce
                    habitude de me voir, de me parler, d'être avec moi! faut-il l'affliger, le fuir,
                    le quitter durement, l'inquiéter, lui causer les mêmes peines que je sens! -
                    Non, ma chère Ernestine, il ne le faut pas, reprit Mlle Duménil ; il faut au
                    contraire le voir, lui parler, lui faire agréer la résolution que vous prenez de
                    quitter Mme Duménil. Eh! qui vous dit de renoncer aux douceurs d'un commerce
                    innocent, de vous priver avec effort du plaisir de recevoir les visites de M. de
                    Clémengis? Ne vivant plus de ses bienfaits, retirée dans un asile décent, il
                    vous sera facile et permis de cultiver cette amitié si chère à votre coeur.
                    Écrivez au marquis, priez-le de se rendre à l'instant ici: vous préviendrez
                    l'inquiétude où vous craignez qu'il ne se livre: un moment d'entretien me fera
                    connaître sa façon de penser ; il ne désapprouvera pas mes conseils, je l'espère
                    ; mais s'il les rejette, ne serez-vous pas maîtresse de suivre les siens? » </p>
                <p> Ernestine prit une plume, et d'une main tremblante elle traça ces mots: </p>
                <p> « On vient de m'apprendre que je ne dois à Mme Duménil ni égards ni
                    reconnaissance ; ne me cherchez plus chez cette femme ; je la quitte pour
                    jamais. Vous, qui depuis un an jouissez de mon amitié, de mon estime, de ma plus
                    tendre affection, êtes-vous un homme perfide? Si vous pouvez justifier vos
                    intentions aux yeux d'une fille respectable, venez chez Mlle Duménil ; je vous y
                    attends avec crainte, avec impatience ; je désire, j'espère, je crois que vous
                    êtes digne de mes sentiments: ah! venez le prouver à mon amie, à ma seule amie,
                    si vous m'avez trompée! » </p>
                <p> M. de Clémengis arrivait de Versailles et se proposait d'aller chez Ernestine,
                    quand le laquais de Mlle Duménil lui remit ce billet. Il obéit sans hésiter, et
                    parut bientôt devant Henriette avec cette noble assurance que donne la certitude
                    de n'avoir jamais enfreint les lois de l'honneur. </p>
                <p> En entrant, il parut surpris de la voir seule. Ernestine venait de passer dans
                    un cabinet d'où elle pouvait l'entendre. Pour la première fois, éprouvant à
                    l'approche du marquis une émotion où le plaisir ne se mêlait pas, elle craignit
                    sa présence, et sentit le désir de lui cacher les mouvements de son coeur. </p>
                <p> En jetant les yeux sur M. de Clémengis, Mlle Duménil devint plus indulgente
                    encore pour la tendre faiblesse de son amie. Comment une figure si charmante
                    n'aurait-elle pas fait la plus vive impression sur une personne si jeune, si peu
                    en garde contre les passions, si accoutumée à suivre les seules inspirations de
                    son coeur? Henriette admira le marquis, et souhaita qu'un heureux naturel
                    répondit à cet aimable extérieur. « Me pardonnerez-vous, monsieur, lui dit-elle,
                    d'entrer malgré vous dans votre confidence, de chercher à pénétrer vos secrets,
                    d'oser vous demander compte d'une conduite dont l'apparente irrégularité est
                    sans doute autorisée par le motif caché de vos démarches: refuserez-vous de
                    m'instruire de vos desseins sur Ernestine? - En vérité, mademoiselle, je n'en ai
                    point, dit le marquis, et vous ne sauriez croire combien vous m'embarrassez par
                    une question que je me suis faite mille fois sans pouvoir me donner à moi-même
                    une réponse satisfaisante. Je désire la tranquillité, le bonheur d'Ernestine ;
                    je me suis occupé des moyens de la rendre heureuse ; mon coeur s'est avoué ces
                    intentions, je ne m'en connais point d'autres. Oserais-je à mon tour vous
                    demander, mademoiselle, ce qui vous paraît irrégulier dans mes démarches, et
                    pourquoi vous semblez blâmer ma conduite? - Je suis fâchée, monsieur, vraiment
                    fâchée, reprit Henriette, que vous puissiez vous croire à l'abri du reproche en
                    exposant la réputation d'une jeune personne dont la sagesse est l'unique bien.
                    Aviez-vous le droit de la soustraire à ma vue, de la priver de mes conseils, de
                    l'engager à quitter un état simple, mais paisible, pour lui faire goûter les
                    douceurs d'une opulence passagère, l'accoutumer à en jouir, et peut-être la
                    conduire à se les assurer par le sacrifice de l'honnêteté de ses moeurs? Eh
                    quoi! monsieur, vous ne vous reprochez rien, quand vous vous êtes plu à lui
                    inspirer une passion qui la met dans la cruelle nécessité d'être coupable ou
                    malheureuse! </p>
                <p> - Ce dernier reproche me touche, reprit le marquis, je le mérite, je me le fais
                    souvent à moi-même. Dans la position d'Ernestine, dans la mienne, je ne devais
                    ni nourrir mon penchant, ni exciter en elle une passion qui ne pouvait devenir
                    heureuse sans qu'un de nous ne fît à l'autre un trop grand sacrifice. Mais ai-je
                    tenté de la séduire? l'ai-je trompée par d'éblouissantes promesses? Lui ai-je
                    donné de fausses espérances? Ai-je abusé de sa crédulité? Enfin, ai-je échauffé
                    son coeur par des discours passionnés? Me suis-je seulement permis l'aveu de mes
                    sentiments? Content du plaisir d'aimer, charmé de la douceur de plaire, je
                    jouissais d'un bonheur inconnu, peut-être, au commun des hommes ; Ernestine le
                    partageait! Ah! mademoiselle, de quel bien vous nous privez tous deux par le
                    fatal éclaircissement que vous venez de lui donner! » </p>
                <p> Mlle Duménil, un peu embarrassée de cette espèce de reproche, ne voulut pas
                    laisser penser à M. de Clémengis qu'un zèle officieux ou indiscret l'eût engagée
                    à pénétrer le fond d'une intrigue où il était intéressé. Elle lui apprit la
                    rencontre qu'elle avait faite la veille, et ne lui cacha rien de ce qui venait
                    de se passer entre Ernestine et elle. </p>
                <p> « Je consens à vous laisser connaître tous mes secrets, mademoiselle, reprit le
                    marquis ; je ne conteste point vos droits sur une jeune personne dont vous avez
                    pris soin pendant plusieurs années. En la retirant d'un état au-dessous de la
                    médiocrité, j'ai voulu faire, pour la beauté modeste et sans appui, ce que mes
                    pareils font tous les jours en faveur de la bassesse, du vice et de l'impudence.
                    Votre amie ne jouit point d'une opulence passagère ; elle est riche, libre et
                    indépendante. Ayant joué tout l'hiver d'un bonheur constant, tenté la fortune
                    sans pouvoir la lasser, avant de partir pour l'Italie je me trouvais une somme
                    considérable dont rien ne m'empêchait de disposer ; je la destinai à changer le
                    sort de l'aimable élève de votre frère: mon dessein était de vous la remettre,
                    mais votre départ me força à prendre d'autres mesures. Dirigé par Mme Duménil,
                    je déposai une partie de la fortune d'Ernestine chez l'homme public où
                    vous-même, mademoiselle, aviez placé ses premiers fonds ; la terre qu'elle
                    habitait lui appartient, elle est acquise sous son nom et par les soins de cet
                    honnête homme: si j'ai caché les miens à votre chère amie, c'est par un
                    sentiment dont vous ne pouvez me blâmer. Vous savez tout à présent, jugez-moi,
                    mademoiselle, et daignez me dire si le mystère de ma conduite vous paraît
                    criminel, si j'ai mérité qu'Ernestine me demande: êtes-vous un homme perfide? » </p>
                <p> Henriette rêva un moment ; la noble franchise de M. de Clémengis, sa générosité,
                    un amour si tendre, si désintéressé, lui paraissait un sentiment nouveau ; le
                    grand monde où elle vivait depuis son enfance ne lui en avait jamais donné
                    l'idée. Elle commençait à regarder l'ami d'Ernestine avec une sorte de
                    vénération ; mais cherchant encore à s'assurer si elle ne se trompait point: «
                    Consentiriez-vous, monsieur, lui dit-elle, à laisser jouir Ernestine de vos
                    bienfaits dans le couvent où j'ai dessein de la conduire ce soir? - Ah! qu'elle
                    en jouisse partout où ils la rendront heureuse! s'écria M. de Clémengis ;
                    l'ai-je obligée pour la contraindre? Non, mademoiselle, non, je vous le répète,
                    elle est libre, elle est indépendante, et je me mépriserais si j'osais me croire
                    des droits sur elle. » </p>
                <p> Mlle Duménil se leva avec vivacité, courut dans son cabinet, prit Ernestine par
                    la main, et la conduisant auprès de M. de Clémengis: « Remerciez votre aimable,
                    votre généreux protecteur, lui dit-elle, vous ne devez pas rougir de ses
                    bienfaits, vous n'en avez rien à craindre: peut-être n'étiez-vous pas née pour
                    en accepter ; mais les dons de l'amitié n'avilissent jamais. Par une
                    reconnaissance vive et constante, méritez l'ami que votre heureux sort vous
                    donne. » </p>
                <p> Ernestine avait tout entendu ; pénétrée d'un tendre sentiment qu'elle n'osait
                    faire éclater, ses larmes furent assez longtemps la seule expression de son
                    coeur. « Mlle Duménil prévient de peu de jours, lui dit le marquis, une
                    proposition que je m'apprêtais à vous faire ; les plaintes continuelles de Mme
                    Duménil, son obstination à vouloir vous répandre dans le monde, allaient me
                    forcer à vous prier de la quitter: votre amie m'épargne une explication dont je
                    me sentais embarrassé; je redoutais l'instant où je vous parlerais, et plus
                    encore les suites d'un éclaircissement que je balançais à vous donner. Mais
                    pourquoi pleurez-vous? lui demanda-t-il d'un ton tendre ; auriez-vous de la
                    répugnance pour l'asile qu'on vous propose? - Eh, monsieur, dit Ernestine,
                    pourrais-je ne pas aimer l'asile que vous me choisissez ; je suivrai les
                    conseils de mademoiselle, je me soumettrai aux lois que vous daignerez m'imposer
                    ; elles seront à jamais la règle de ma vie. - Vous imposer des lois, moi, ma
                    chère Ernestine! s'écria le marquis ; quel langage! puis-je l'entendre sans
                    douleur? - Et s'adressant à Henriette: « Je vous en prie, mademoiselle, lui
                    dit-il d'un air touché, triste même ; eh! je vous en prie, engagez votre amie à
                    me traiter avec plus de bonté. » </p>
                <p> Ernestine lui tendit la main, voulut parler ; mais la crainte de voir le marquis
                    pour la dernière fois serrait son coeur et liait sa langue ; quelques mots
                    coupés par ses soupirs découvrirent sa pensée à M. de Clémengis. Il en fut ému,
                    attendri ; il prit sa main, la pressa doucement, la baisa: « Nous ne nous
                    séparerons point, lui disait-il, je vous visiterai souvent, vous me serez
                    toujours chère, vous m'occuperez sans cesse ; séchez vos pleurs, levez ces yeux
                    charmants sur deux personnes dont vous êtes si véritablement aimée ;
                    accordez-moi la douceur de m'applaudir à ceux de votre amie de n'avoir rien
                    permis à mes désirs qui vous oblige à les baisser devant elle. » </p>
                <p> Mlle Duménil se joignit au marquis pour consoler Ernestine: ils prirent, de
                    concert, toutes les mesures capables de rendre la nouvelle situation de cette
                    aimable fille aussi agréable que paisible. Elle-même choisit l'abbaye de
                    Montmartre, et demanda à s'y retirer. Le marquis se chargea de lui envoyer à
                    l'instant sa femme de chambre, le seul domestique qu'elle voulait garder, et la
                    débarrassa du soin d'avertir Mme Duménil d'une si brusque séparation. </p>
                <p> A sa prière, Henriette consentit à recevoir chez elle les effets les plus
                    précieux d'Ernestine, d'où on les transporterait ensuite à l'abbaye. Elle
                    accepta la régie des biens de son amie, et l'offre que lui fit le marquis d'en
                    remettre les titres entre ses mains. </p>
                <p> En se prêtant à ces arrangements qui allaient lui ravir la liberté de voir
                    Ernestine à tous les moments du jour, M. de Clémengis s'efforçait de paraître
                    tranquille ; mais, peu accoutumé à déguiser les mouvements de son âme, ses
                    regards découvraient le trouble et l'agitation d'une passion inquiète. Il prit
                    les mains d'Ernestine ; et la regardant avec une tendresse inexprimable: « O ma
                    charmante amie! lui dit-il, n'oubliez jamais un homme qui a pu passer tant
                    d'heures auprès de vous, et réprimer une ardeur dont l'objet et la vivacité lui
                    offraient une excuse si naturelle. Je vous aime! vous l'ignoriez ; il m'est doux
                    de vous le dire, de vous le répéter! Oui, je vous aime, je vous adore! Combien
                    il m'en a coûté pour vous le taire si longtemps! Je m'applaudis de vous avoir
                    respectée: plus mes désirs étaient grands, plus l'innocence et la sensibilité de
                    votre coeur me présentaient l'idée flatteuse d'un triomphe assuré; plus la
                    victoire que j'ai remportée sur moi-même est satisfaisante: si vous croyez
                    devoir quelque retour à ma tendre, à ma solide amitié, accordez-moi la
                    récompense d'un effort si difficile, d'une retenue si constante ; cessez de vous
                    affliger ; dissipez cette tristesse cruelle où vous vous livrez ; que je n'en
                    aperçoive plus de traces dans ces yeux chéris ; ah! vous le savez, tout mon
                    bonheur dépend d'être sûr de celui d'Ernestine. » </p>
                <p> Sans attendre sa réponse, le marquis prit alors congé de Mlle Duménil: il
                    sortait quand, revenant à elle, il lui demanda, d'un ton timide, s'il lui serait
                    permis de la revoir. Henriette, douce, sensible, vertueuse sans rudesse,
                    dédaignait une sévérité souvent affectée, toujours rebutante, propre à rendre la
                    sagesse plus incommode que respectable, elle ne croyait pas devoir priver le
                    marquis de la vue d'Ernestine: elle lui répondit d'un air riant qu'elle
                    recevrait ses visites avec plaisir. </p>
                <p> Obligée de descendre à l'heure du dîner, Henriette ne contraignit point
                    Ernestine à paraître chez sa cousine ; quand elle remonta, on lui dit que son
                    amie n'avait pu se forcer à rien prendre: elle la vit abattue, baignée de larmes
                    ; la tête baissée sur son sein, son visage à demi caché sous un mouchoir inondé
                    de ses pleurs. « Eh! d'où naît ce redoublement de douleur? s'écria Henriette ;
                    quel sujet, quelles réflexions, vous arrachent ces larmes amères? - Je ne sais,
                    répondit-elle ; j'ignore pourquoi mon âme est si cruellement oppressée ; je ne
                    sentais point de désirs ; je ne concevais pas des espérances ; ma félicité me
                    paraissait le bonheur suprême: elle remplissait tout mon coeur ; elle ne
                    permettait pas de former des voeux ; jamais je n'entrevis dans l'avenir un bien
                    au-dessus de celui dont je jouissais ; et cependant, ma chère Henriette, il me
                    semble que j'ai fait une perte immense ; on vient de me ravir, de m'enlever..
                    Quoi? pas même des souhaits! Ah! quelle triste lumière les paroles du marquis
                    ont portée dans mon esprit! « La position d'Ernestine, la mienne, ne nous
                    permettent point d'être heureux, si l'un de nous ne fait à l'autre un trop grand
                    sacrifice. » Elle s'arrêta, soupira, détourna les yeux, dans la crainte de
                    rencontrer ceux d'Henriette. « Cher Clémengis! dit-elle, tu ne feras point un
                    trop grand sacrifice pour rendre Ernestine heureuse ; elle ne l'exige pas ; elle
                    ne désire point un bonheur qui porterait atteinte à ta gloire: mes yeux sont
                    ouverts ; je vois tout ce qui nous sépare ; mais comment, mais d'où vient qu'on
                    éprouve une douleur si vive en renonçant à un espoir qu'on n'avait pas? » </p>
                <p> Les caresses de Mlle Duménil, les visites du marquis, le temps, la raison,
                    dissipèrent un peu le chagrin l'Ernestine ; mais une douce mélancolie a vint son
                    humeur habituelle. Après un mois le séjour chez Henriette, elle entra dans le
                    couvent ; on lui avait préparé un appartement commode et agréable: elle y
                    découvrit partout les soins de son amant ; une petite bibliothèque composée de
                    livres choisis par le marquis lui offrait un amusement utile et la facilité
                    d'acquérir des connaissances. Elle continua de prendre des leçons de musique,
                    s'occupa de la lecture, et ne négligea point un talent devenu précieux pour
                    elle, par le plaisir qu'il lui donnait de multiplier l'image de M. de Clémengis:
                    des traits si chéris se trouvaient retracés dans tous les sujets qui se
                    présentaient à son imagination, et son cabinet se remplissait des portraits de
                    son amant. </p>
                <p> Mlle Duménil la visitait souvent ; le marquis l'accompagnait quelquefois, mais
                    il se permettait rarement d'aller seul à l'abbaye. Depuis l'instant où il
                    s'était déterminé à remettre Ernestine sous la conduite d'Henriette, il
                    s'attachait à combattre sa passion ; dans ses principes, il ne pouvait la rendre
                    heureuse sans risquer le renversement de sa fortune, manquer aux égards dus à
                    son oncle, même à une grande famille dont il lui ménageait l'alliance. On
                    examinait alors l'affaire ancienne et importante, d'où ses espérances
                    dépendaient, le jugement en était encore incertain ; si M. de Clémengis perdait
                    à la fois son procès et la faveur de son oncle, réduit à un revenu médiocre,
                    forcé de quitter le service, d'abandonner la cour, de vivre loin du monde,
                    savait-il si ses désirs, affaiblis par la possession, ne s'éteindraient pas? Si
                    la constance de ses sentiments rendrait ses plaisirs durables? Si les douceurs
                    de son mariage effaceraient le souvenir amer de tant de sacrifices faits à
                    l'amour? Qui l'assurait de penser longtemps comme il pensait alors? peut-être un
                    jour, injuste dans ses regrets, cesserait-il d'aimer l'innocente cause de sa
                    ruine ; peut-être oserait-il l'accuser de sa propre imprudence, rejeter sur elle
                    l'amertume de ses chagrins, la rendre malheureuse, et lui ravir à jamais cette
                    paix, ce bonheur que lui-même s'était plu à lui assurer. </p>
                <p> Ces réflexions l'affermissaient dans la résolution de résister à son amour, de
                    ne plus se permettre des soins qui l'entretenaient: il essayait ses forces, se
                    faisait une violence extrême pour laisser passer plusieurs jours sans voir
                    Ernestine, sans lui écrire ; mais, se reprochant bientôt cette apparente
                    négligence, il courait la chercher, s'enivrait du plaisir de la regarder, et,
                    lui trouvant un air triste, abattu, il s'accusait de cruauté, se demandait
                    comment il avait pu l'affliger, élever un mouvement de douleur dans cette âme
                    sensible. </p>
                <p> La tendre fille n'osait se plaindre de lui ; devenue timide, elle rougissait de
                    son trouble, et s'efforçait de le cacher ; mais ses regards languissants, ses
                    soupirs, ses questions inquiètes, découvraient la crainte de n'être plus aimée.
                    Perdant de vue tous ses projets, le marquis s'occupait uniquement du soin de la
                    rassurer ; il s'abandonnait à la douceur de lui parler de ses sentiments ; et,
                    lui rappelant ces temps où, libres de s'entretenir, ils passaient ensemble des
                    heures si délicieuses, il semblait lui reprocher d'avoir cherché des lumières
                    inutiles à son bonheur. « Ah! pourquoi lui disait-il, avez-vous appris à me
                    craindre, à vous défier de vous-même? » </p>
                <p> Touchée de ces discours, attendrie par ses propres idées, Ernestine se taisait,
                    pleurait, et regrettait peut-être sa première simplicité. Trois mois
                    s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans sa situation ; au retour du
                    printemps, le marquis se disposa à la quitter pour se rendre à son régiment ;
                    l'un et l'autre sentirent vivement l'approche de cette séparation ; leurs adieux
                    furent longs et tendres ; ils pleurèrent tous deux ; et, loin de s'exhorter
                    mutuellement à s'aimer moins, ils se répétèrent mille fois qu'ils s'aimeraient
                    toujours. </p>
                <p> Peu de temps après le départ de M. de Clémengis, Ernestine éprouva de l'ennui
                    dans sa retraite: elle désira aller à la campagne, de revoir, d'habiter cette
                    agréable demeure, présent de son amant, préparée, embellie par ses soins.
                    Henriette lui représentait qu'elle ne devait pas y vivre seule ; cette
                    difficulté chagrinait Ernestine ; le hasard la leva: un événement, où son bon
                    coeur l'intéressa, lui fit trouver une compagne. </p>
                <p> Mme de Ranci, âgée de trente-six ans, belle encore, aimable, et malheureuse,
                    retirée depuis trois ans à l'abbaye, s'était attachée à montrer de la
                    complaisance et de l'amitié à la jeune Ernestine: veuve, et réduite à la plus
                    grande médiocrité par des accidents fâcheux, il lui restait seulement une petite
                    rente sur un particulier ; cet homme, manquant de bonheur ou de conduite,
                    dérangea ses affaires ; pressé par ses créanciers, il prit la fuite, passa en
                    Hollande, et livra Mme de Ranci à toutes les horreurs de l'extrême pauvreté. </p>
                <p> Ernestine, élevée, soutenue, enrichie par la tendre compassion de ses amis, se
                    plaisait à répandre sa libéralité sur tous ceux qui lui offraient l'image de son
                    premier état ; son coeur, toujours ouvert aux cris de l'indigent, cherchait à
                    rendre à l'humanité les secours qu'elle-même en avait reçus. </p>
                <p> Pénétrée du malheur de Mme de Ranci, elle prit des mesures avec Mlle Duménil
                    pour faire passer sur la tête de cette femme désolée le petit héritage de Mme
                    Dufresnoi ; et ce qu'elle y ajouta remplaça sa perte, et même étendit un peu son
                    revenu. La reconnaissance se joignant à l'amitié dans le coeur d'une femme
                    honnête et sensible, elle sentit bientôt pour Ernestine les sentiments d'une
                    tendre mère, reçut avec pie la proposition de s'attacher à son sort, de vivre
                    toujours avec elle, et de l'accompagner dans sa terre, où elles se rendirent un
                    mois après le départ de M. de Clémengis. </p>
                <p> Ernestine revit avec transport ces lieux chers à son coeur ; elle ne cachait
                    point à Mme de Ranci la cause du plaisir qu'elle sentait de les habiter ; elle
                    lui montrait les lettres du marquis, ses réponses, l'entretenait de ses
                    sentiments pour cet homme aimable, lui parlait de ses obligations, de sa
                    reconnaissance, de sa tendresse, de la douceur qu'elle éprouvait en pensant à
                    lui ; et, quand son amie lui demandait où devait la conduire un amour si vif,
                    quand elle l'interrogeait sur ses espérances, des soupirs, des larmes
                    interrompaient les effusions de son coeur, elle avouait qu'elle n'en avait point
                    ; sans rejeter les conseils prudents de Mme de Ranci, sans se révolter contre
                    ses réflexions, elle l'écoutait, convenait de la justesse de ses observations,
                    et lui laissait voir qu'elles ne la persuadaient point ; rien ne pouvait
                    l'engager à oublier le marquis, à renoncer au plaisir de l'aimer, à la certitude
                    de lui plaire. </p>
                <p> Vers la fin de l'été, Mlle Duménil, prête à retourner en Bretagne, voulut avant
                    de partir passer quelques jours chez Ernestine ; en la quittant, elle lui
                    recommanda de ne pas attendre M. de Clémengis dans cette belle solitude, et ne
                    l'y laissa qu'après avoir obtenu d'elle une promesse de rentrer bientôt au
                    couvent. </p>
                <p> Cette parole donnée à Mlle Duménil embarrassa bientôt l'aimable et tendre
                    Ernestine. Le marquis allait revenir ; il la conjurait de rester chez elle, de
                    passer l'automne à la campagne, de lui permettre de la revoir encore avec une
                    liberté dont elle ne devait pas craindre qu'il abusât ; la présence de Mme de
                    Ranci suffisait, disait-il, pour la rassurer contre de malignes observations ;
                    la même prière se renouvelait dans toutes ses lettres, il la pressait avec
                    ardeur, il semblait que tout son bonheur dépendît d'obtenir d'elle cette grâce. </p>
                <p> La faible Ernestine ne put se défendre de lui accorder une faveur si vivement
                    demandée. « Je lui dois tout, disait-elle à Mme de Ranci, ne ferai-je rien pour
                    lui? En résistant à ses désirs, je m'accuse d'ingratitude: est-ce à moi de
                    l'affliger? Ah! dans tout ce que l'honneur ne me défend pas, pourquoi ne
                    céderais-je point à ses volontés? Pourquoi sacrifierais-je à la crainte d'être
                    injustement soupçonnée la douceur véritable de lui causer de la joie? Vous me
                    soutiendrez contre moi-même, vous daignerez remplir à mon égard les devoirs
                    d'une mère tendre et vigilante, vous ne me quitterez point: témoin de ma
                    conduite, vous me justifierez auprès d'Henriette. Eh! que m'importe le reste du
                    monde? L'estime de mes amis, la mienne, suffisent à ma tranquillité. » Mme de
                    Ranci combattit en vain une résolution déterminée, et M. de Clémengis eut le
                    plaisir de retrouver Ernestine à la campagne, et de s'assurer qu'il devait sa
                    complaisance à l'amour. </p>
                <p> Il en jouit pendant plusieurs jours sans paraître porter ses idées au-delà du
                    bonheur qu'il s'était promis ; mais un amour avoué peut-il se contenir dans les
                    bornes étroites que l'amitié prescrit? Un désir satisfait élève un désir plus
                    ardent encore ; les souhaits se multiplient, les voeux s'étendent ; une grâce
                    reçue ouvre le coeur à l'espérance d'une grâce plus grande ; l'espace immense
                    qui semblait éloigner un point à peine aperçu disparaît insensiblement, et la
                    pensée se fixe sur l'objet qu'on n'osait même entrevoir. </p>
                <p> Libre de prolonger ses visites, de passer une partie du jour auprès d'Ernestine,
                    le marquis de Clémengis montra de l'humeur. La présence continuelle de Mme de
                    Ranci le gênait, et son attention à ne pas quitter sa jeune amie la rendait
                    insupportable à ses yeux. « Fallait-il accoutumer cette femme à vous suivre avec
                    tant d'affectation, disait-il à Ernestine, à ne jamais vous perdre de vue?
                    Exigez-vous d'elle cette importune assiduité? Me craignez-vous? Avez-vous cessé
                    de m'estimer? Quoi! des précautions contre moi! Est-ce vous, est-ce Ernestine
                    qui me laisse voir une défiance injurieuse? Que de froideur! de réserve! Non,
                    votre amitié n'est plus aussi tendre. Ah! qu'est devenu ce temps, cet heureux
                    temps, où dans ces mêmes lieux vous accouriez au-devant de mes pas avec une joie
                    si vive! Où votre bras s'appuyait sur le mien, où nous parcourions ensemble
                    toutes les routes de ce bois où vous vous plaisiez tant! O ma chère amie, il est
                    donc vrai que vous êtes changée! » </p>
                <p> Ces reproches touchaient Ernestine, pénétraient son coeur, lui arrachaient des
                    larmes, et jamais la plus légère plainte: elle supportait la triste uniformité
                    de ces entretiens avec une patiente indulgence. Les chagrins du marquis, sa
                    pâleur, son abattement, élevaient des craintes dans son âme ; elle tremblait
                    pour des jours si précieux. « Je ne vous importunerai bientôt plus », lui
                    disait-il les yeux baignés de pleurs. Elle commença à se repentir d'une
                    complaisance dont elle n'avait point prévu les suites. « Mon imprudence vient
                    d'irriter une passion si longtemps réprimée, répétait-elle à Mme de Ranci, je
                    n'en connaissais encore que les douceurs, j'en éprouve à présent toutes les
                    amertumes. » Cette femme, alarmée du danger de sa jeune amie, la pressait de
                    retourner à Montmartre. Ernestine y consentit ; mais, avant de partir, elle
                    écrivit à M. de Clémengis, et lui envoya sa lettre par un exprès à l'instant
                    même où elle rentrait au couvent ; il l'ouvrit avec empressement, et sa surprise
                    fut extrême d'y trouver ces paroles: </p>
                <p> LETTRE D'ERNESTINE </p>
                <p> « Quelle douleur pour moi, monsieur, d'exciter vos plaintes, de m'accuser de
                    toutes vos peines, de me reprocher l'état affreux où vous êtes! Eh quoi! c'est
                    donc moi qui vous afflige? Puis-je le croire, Puis-je m'en assurer, quand votre
                    bonheur est l'objet, l'unique objet de tous les voeux de mon coeur? Hélas! par
                    quelle fatalité ce bonheur semble-t-il dépendre aujourd'hui de l'égarement d'une
                    fille que vous respectiez autrefois! Soyez juge dans votre propre cause, dans la
                    mienne, et prononcez entre votre coeur et le mien. </p>
                <p> « Ma réserve vous blesse. Eh! monsieur, m'est-il permis de vous traiter encore
                    avec une familiarité dont mon ignorance était l'excuse? Pendant longtemps j'osai
                    vous regarder comme un frère chéri: l'extrême différence de nos fortunes ne me
                    frappait point ; dans ces temps heureux rien n'arrêtai t les témoignages de mon
                    innocente affection. Je ne suis point changée; ah! pourquoi vous obstinez-vous à
                    penser que je le suis! Ce n'est pas vous, monsieur, c'est moi-même que je
                    crains. Je suis jeune, je vous dois tout ; je vous aime: oui, monsieur, je vous
                    aime, je le dis, je le répète avec plaisir ; je ne rougis pas de vous aimer. Le
                    premier instant où vous parûtes à mes yeux fit naître cette tendresse que le
                    temps a rendue si vive: sentiment cher à mon coeur, le seul qui m'attache à la
                    vie. Tant de bienfaits, si généreusement répandus sur moi, m'assuraient un sort
                    paisible ; mais l'amour que vous m'inspiriez faisait mon bonheur, mon souverain
                    bonheur. Penser sans cesse à vous, m'occuper du soin de conserver votre amitié,
                    de mériter l'estime de mon respectable ami ; vous voir quelquefois, lire dans
                    vos yeux que ma présence excitait votre joie, c'était pour moi le bien suprême!
                    Une félicité si grande est-elle à jamais détruite? Ne me la rendrez-vous point?
                    Non, il n'est plus en votre pouvoir de me la rendre! </p>
                <p> « Vous ne m'importunerez pas longtemps! Quelle cruelle expression! Je ne puis
                    supporter la certitude de faire votre malheur ; elle pénètre mon âme, elle
                    déchire mon coeur. En me retirant, en abandonnant les lieux où je vous voyais
                    sans contrainte, j'ai suivi des conseils prudents ; mais je ne vous fuis point,
                    je ne prétends pas élever une barrière entre vous et moi: prête à quitter cet
                    asile si vous le voulez, je soumets ma conduite à votre décision. Si, pour
                    sauver vos jours, il faut me rendre méprisable, renoncer à mes principes, à ma
                    propre estime, peut-être à la vôtre, je ne balance point entre un intérêt si
                    cher et mon seul intérêt. Ordonnez, monsieur, du destin d'une fille disposée,
                    déterminée à tout immoler à votre bonheur: mais, avant d'accepter un si grand
                    sacrifice, permettez-moi de remettre dans vos mains tous les dons que vous
                    m'avez faits. Les garder, en jouir, ce serait laisser croire que vous m'aviez
                    enrichie pour me perdre ; sauvons au moins votre honneur, une légère partie du
                    mien ; qu'on ne m'impute jamais la bassesse d'avoir reçu le prix de mon
                    innocence. A ces conditions, monsieur, la tendre, la malheureuse Ernestine
                    tiendra la conduite que votre réponse lui prescrira. » </p>
                <p> « Ah! grand Dieu! s'écria le marquis en finissant de lire, ai-je pu porter cette
                    charmante fille à m'écrire ainsi? Quelle étrange proposition! </p>
                <p> Mais que de bonté, de tendresse, de générosité dans cet abandon de ses
                    principes, d'elle-même! Aimable Ernestine! Qui, moi, je t'avilirais, j'abuserais
                    de ton amour, de ta noble confiance!... Ah! tu n'as rien à craindre de ton
                    amant, de ton ami, de ton reconnaissant ami. Périsse l'homme injuste et cruel
                    qui ose fonder son bonheur sur la condescendance d'une douce, d'une sensible
                    créature, capable de s'oublier elle-même pour le rendre heureux! » </p>
                <p> M. de Clémengis se hâta de répondre à l'inquiète Ernestine. L'agitation de ses
                    esprits l'attendrissement de son coeur, ne lui permirent pas de mettre beaucoup
                    d'ordre dans sa lettre. Il la remerciait d'une preuve si extraordinaire de ses
                    sentiments ; il s'en plaignait aussi, lui reprochait doucement de l'avoir
                    soupçonné d'un dessein qu'il ne formait pas. « Ah! comment avez-vous pu croire,
                    lui disait-il, que votre ami voulût être votre tyran? » Il terminait sa lettre
                    par des expressions tristes et vagues ; elles semblaient annoncer sa visite pour
                    le soir ; il promettait une confidence: elle expliquerait ce qu'il n'osait lui
                    dire en ce moment, ce qu'il se trouvait malheureux, bien malheureux de devoir
                    lui apprendre. </p>
                <p> Ernestine était avec Mme de Ranci quand on lui apporta la lettre de M. de
                    Clémengis ; elle la prit en tremblant, la tint longtemps sans oser l'ouvrir ;
                    une pâleur mortelle se répandit sur son visage. « Voilà l'arrêt de mon destin,
                    dit-elle ; ô madame de Ranci! si vous saviez!... Qu'ai-je fait? Que me dit-il?
                    Je suis perdue! » </p>
                <p> Cette femme, ignorant le sujet de sa terreur, s'étonnait de la consternation où
                    elle la voyait. Ernestine rompit enfin le cachet, et, portant des regards
                    timides sur ces caractères chéris, des larmes de joie inondèrent bientôt cette
                    lettre consolante ; elle la pressa contre son coeur, la baisa mille fois. « O
                    mon respectable ami! pardonne-moi, répétait-elle ; non, je ne devais pas te
                    soupçonner. » Découvrant alors à Mme de Ranci la cause de son effroi, elle fit
                    passer dans l'âme de son amie une partie des mouvements qui affectaient la
                    sienne. </p>
                <p> En relisant la lettre du marquis, Ernestine recommença à s'inquiéter. « Eh! que
                    doit-il donc m'apprendre! demandait-elle à Mme de Ranci. Il veut me quitter,
                    peut-être, renoncer à me voir ; tout m'annonce une triste séparation. Que
                    signifient ces expressions: "Quand je vous disais, je ne vous importunerai plus,
                    j'étais bien éloigné de vouloir élever dans votre esprit ces idées funestes où
                    je vois trop qu'il s'abandonnait. J'ai cherché, j'ai fui l'occasion de vous
                    dévoiler le sens de ces paroles. Hélas! ma chère Ernestine, quelle triste
                    confidence ai-je à vous faire! Quel sacrifice mon devoir exige! Il ne m'est plus
                    permis de vivre pour moi-même ; il ne m'est plus permis d'espérer d'être
                    heureux. "Ah! je vais le perdre! s'écriait-elle, mon coeur me le dit ; eh!
                    pourquoi ne peut-il vivre heureux, et me voir, et m'aimer? Comment un même
                    sentiment produit-il de si différents effets? Mon amour est un bonheur si grand
                    pour moi! Faut-il que le sien trouble la douceur de sa vie! » </p>
                <p> Elle attendit impatiemment l'heure où elle croyait recevoir la visite de M. de
                    Clémengis. Le temps s'écoulait lentement au gré de ses désirs ; le jour finit,
                    et son inquiétude augmenta. Le lendemain, à son réveil, on lui présenta une
                    lettre du marquis ; elle déchira l'enveloppe avec précipitation et, cherchant
                    avidement la confirmation de ses craintes, elle la trouva dans ces paroles: </p>
                <p> LETTRE DE M. DE CLÉMENGIS </p>
                <p> « O ma chère Ernestine! après la preuve touchante que vous venez de me donner de
                    vos sentiments, puis-je, sans expirer de douleur, vous annoncer mon départ, et
                    l'événement qui doit le suivre! Faut-il vous quitter, vous dire un éternel
                    adieu! Faut-il percer votre coeur du même trait dont le mien se sent déchirer! </p>
                <p> « Fille aimable! née pour le bonheur de ma vie, digne du sort le plus brillant ;
                    ah! que le mien ne dépend-il de moi! Le devoir, la reconnaissance, des
                    engagements pris depuis longtemps, renversent toutes mes espérances. Mais en
                    avais-je? Comment me suis-je flatté?... Ah! fallait-il vous conduire à partager
                    une passion inutile! Que d'amertume, que de regrets se mêlent à des peines si
                    vives! me pardonnerez-vous? Ne me méprisez-vous point? Ne me haïrez-vous jamais?
                    Ma chère, ma tendre amie ; daignez me rassurer sur mes craintes, dites-moi que
                    vous me pardonnez ; ne me refusez pas une consolation si nécessaire à mon coeur,
                    à mon coeur affligé. </p>
                <p> « Le malheur de ma vie est enfin déterminé. Mon onde a levé tous les obstacles
                    qui éloignaient encore mon mariage ; il me contraint, il me force d'aller rendre
                    des soins à Mlle de Saint-André. Dans une heure, je pars avec son père ; il me
                    mène à une terre où la maréchale de Saint-André nous attend. Sa fille sort
                    demain du couvent ; on va nous présenter l'un à l'autre ; on nous unira bientôt,
                    sans nous consulter, sans s'embarrasser si nos coeurs sont disposés à se donner.
                    Quoi! ma chère Ernestine, je vais me lier, me lier à jamais! et ce n'est point à
                    vous!... </p>
                <p> « Je croyais jouir plus longtemps de ma liberté. On devait attendre la décision
                    du parlement. L'incertitude de mes droits sur une riche succession, sur
                    d'immenses arrérages, retardait le consentement du maréchal de Saint-André. La
                    libéralité de mon oncle me désole en ce moment ; une donation m'assure tous ses
                    biens, je n'ai plus d'espoir. </p>
                <p> « Vous prierai-je de m'oublier? Non, oh! non, je ne puis souhaiter d'être oublié
                    de vous, je ne puis désirer de vous oublier! Vous serez toujours présente à mon
                    idée, toujours chère à mon coeur ; je penserai sans cesse à vous, je vous
                    écrirai ; je vous entretiendrai de mon estime, de mon amitié, et, malgré moi,
                    peut-être, de ma tendresse, je ne vous la rappellerai point pour vous presser de
                    la partager encore, mais pour vous prouver que le temps ne peut ni l'affaiblir
                    ni l'éteindre. </p>
                <p> « Vivez paisible, vivez heureuse ; que le souvenir d'un sincère, d'un véritable,
                    d'un constant ami, vous arrache quelquefois un soupir, mais que ce soupir soit
                    tendre et non pas douloureux... Je ne puis retenir mes larmes ; elles
                    s'échappent de mes yeux, elles effacent ce que j'écris. O ma généreuse amie!
                    vous en répandrez, sans doute ; puissent-elles n'être pas aussi amères que les
                    miennes! Je vous aime, je vous adore, je vous fuis, je vous perds ; je suis le
                    plus infortuné de tous les hommes. » </p>
                <p> De quels mouvements cette lecture agita le coeur de la sensible Ernestine! Elle
                    l'interrompit cent fois pour laisser un libre cours à ses pleurs, à ses soupirs,
                    à ses gémissements. « Il part, disait-elle, il me fuit ; je ne le verrai plus!
                    Il va s'unir à l'heureuse épouse qu'on lui destine. Il me dit de vivre paisible,
                    heureuse: ah! comment serais-paisible loin de lui, heureuse sans lui! » </p>
                <p> Elle passa tout le jour à s'affliger, à se plaindre du marquis. « Quelle dureté!
                    s'écriait-elle: a-t-il pu partir sans me voir, sans me parler, sans mêler ses
                    larmes avec les miennes! » Elle pleurait, elle écrivait, déchirait ses lettres
                    commencées, s'abîmait dans sa douleur reprenait sa plume et la quittait encore.
                    Son agitation, la violence de ses transports l'accablèrent enfin ; elle fut
                    malade, abattue, languissante pendant plusieurs jours ; mais les lettres du
                    marquis, les représentations de Mme de Ranci, le retour de Mlle Duménil, ses
                    soins, son amitié, ramenèrent un peu de calme dans son âme. Elle s'accoutuma à
                    se dire, à se répéter que jamais elle n'avait rien espéré; elle cessa de se
                    plaindre de son sort, elle voulut s'y soumettre, et chercha dans sa raison la
                    force de supporter ses peines avec résignation. </p>
                <p> Deux mois s'écoulèrent, pendant lesquels le marquis de Clémengis écrivit
                    régulièrement à son aimable amie. Il ne lui disait point si ses noeuds étaient
                    serrés ; elle n'osait le demander ; elle craignait de l'apprendre ; mais elle
                    devait bientôt être éclaircie du destin de M. de Clémengis, et sentir par une
                    triste expérience combien on éprouve de douleur pendant le cours de ces
                    attachements trop tendres où le coeur se livre avec tant de plaisir, qui lui
                    paraissent la source d'un bonheur si vif et si constant. </p>
                <p> Une parente de Mlle Duménil se mariait à la campagne, environ à dix lieues de
                    Paris. Elle épousait un homme fort riche ; comme il avait longtemps désiré
                    l'heureux moment d'être à elle, cet amant comblé de joie voulait rendre ses
                    noces brillantes et préparait des fêtes pour les célébrer. Henriette, invitée à
                    partager les plaisirs qu'on se promettait de goûter dans les lieux consacrés à
                    l'amusement, exigea de la complaisance d'Ernestine qu'elle l'accompagnât dans ce
                    court et agréable voyage. Elle s'en défendit ; mais elle céda enfin aux
                    instances de son amie. Avant de partir, elle chargea Mme de Ranci de lui envoyer
                    ses lettres par un exprès ; mais plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Ernestine
                    reçut aucune nouvelle ni d'elle ni du marquis. </p>
                <p> En menant son amie à la campagne, Mlle Duménil n'avait pas songé que de toutes
                    les dissipations, la moins capable de la distraire était le spectacle dont elle
                    la rendait témoin. « On donne peut-être les mêmes fêtes chez le maréchal de
                    Saint-André! disait Ernestine en soupirant, mais une joie si douce ne remplit
                    pas le coeur du marquis ; il n'aime point, il ne jouit pas des plaisirs où se
                    livrent ces heureux amants. Cependant il ne m'écrit plus! Croyez-vous
                    demandait-elle à Henriette, qu'il cesse dé m'écrire? Me privera-t-il de la seule
                    consolation qui me reste? Ah! sans doute il m'en privera! il ne pensera plus à
                    moi, il ne s'informera seulement pas si j'existe encore: n'importe, il me sera
                    toujours cher, mes sentiments pour lui m'occuperont sans cesse ; jamais, jamais
                    je ne perdrai l'idée du marquis de Clémengis ; et si le temps peut faire que je
                    songe à lui sans douleur, je suis bien sûre de n'y songer jamais sans intérêt. »
                    Henriette s'efforçait d'adoucir ses chagrins, de calmer ses inquiétudes ; mais
                    la situation d'Ernestine allait devenir si fâcheuse, que les conseils et les
                    soins de l'amitié ne pourraient plus rien sur son coeur. </p>
                <p> M. de Maugis, ami des maîtres de la maison arriva le matin du jour où tout le
                    monde se disposait à revenir à Paris. On lui reprocha de ne s'être point rendu à
                    des invitations pressantes ; on lui rappela sa promesse. Il répondit que
                    l'événement dont on devait être instruit l'excusait assez. Tout le monde
                    l'environnant alors, dix personnes l'interrogeaient à la fois. « Quoi! dit-il
                    d'un air surpris, vous ignorez le malheur du comte de Saint-Servains, celui de
                    mon frère, et l'exil du marquis de Clémengis? » </p>
                <p> Ernestine entrait dans le salon ; ces paroles la glacèrent ; elle resta debout
                    près de la porte, s'appuya contre un lambris, et recueillit toutes les forces
                    que lui laissait le saisissement de son coeur, pour écouter M. de Maugis. </p>
                <p> « Oui, poursuivit-il, le comte de Saint-Servains est étroitement gardé; ses
                    papiers sont enlevés, ses effets saisis. Mon frère avait sa confiance, on s'est
                    assuré de lui: un secret impénétrable dérobe la connaissance du crime qu'on leur
                    suppose. Un homme dont le génie et l'application rendaient l'administration si
                    heureuse, dont le désintéressement est connu, dont l'affabilité gagnait tous les
                    coeurs, est noirci par l'envie ; puisse-t-il confondre la calomnie, et revoir à
                    ses pieds ses vils accusateurs! - Que je plains votre frère, dit alors le
                    chevalier d'Elmont, que je plains l'aimable marquis de Clémengis! il allait
                    épouser Mlle de Saint-André, ce mariage ne se fera plus - Non, assurément,
                    reprit M. de Maugis, il a reçu cette accablante nouvelle et l'ordre d'aller à
                    Clémengis, deux heures avant la signature des articles, et s'est hâté de
                    prévenir le maréchal en rompant lui-même leurs mutuels engagements. - Eh! mon
                    Dieu! dit encore le chevalier d'Elmont, une circonstance bien cruelle fut que la
                    disgrâce de son oncle devient un double malheur pour lui ; son procès ne se
                    juge-t-il pas incessamment? - Oui, répondit M. de Maugis, et tout Paris croit
                    qu'il le perdra ». </p>
                <p> Pendant ces discours, Henriette s'approcha insensiblement d'Ernestine, et
                    passant un bras autour d'elle, l'entraînant hors du salon, elle l'aida à marcher
                    et la conduisit dans sa chambre. </p>
                <p> Pâle, froide, inanimée, Ernestine semblait insensible à cette nouvelle terrible
                    et imprévue ; elle promenait autour d'elle des regards stupides ; elle ne
                    pouvait parler, elle ne pouvait respirer. Mlle Duménil l'invitait en vain à
                    répandre des larmes en la baignant des siennes; le serrement de son coeur ne lui
                    permettait pas d'en verser. Fixant enfin les yeux sur son amie, elle la regarda
                    longtemps, et, levant au ciel ses mains faibles et tremblantes: « Que ne suis-je
                    morte! dit-elle ; ah! que ne suis-je morte, avant d'avoir appris que M. de
                    Clémengis est malheureux! » </p>
                <p> Ses pleurs, coulant avec abondance, soulagèrent un peu l'oppression de son âme,
                    rappelèrent ses esprits ; mais quelle agitation, quels cris de douleur
                    succédèrent à son accablement! « Exilé, ruiné, perdu! répétait-elle ; lui! le
                    marquis de Clémengis! » </p>
                <p> Paraissant tout à coup se calmer, elle essuya ses pleurs, prit les mains
                    d'Henriette, et, la considérant un moment, baissant les yeux, les relevant sur
                    elle, poussant de profonds soupirs, elle semblait hésiter à lui découvrir sa
                    pensée. </p>
                <p> « Je vous afflige, lui dit-elle ; hélas! je vais peut-être vous révolter ; mais,
                    au nom de notre amitié, ne vous opposez point à mes desseins: j'ai un projet, ne
                    le combattez par aucune raison, par aucun discours. O ma chère Henriette! je
                    n'abandonnerai point M. de Clémengis ; il est exilé, son mariage est rompu, sa
                    fortune détruite, il va perdre le reste de ses espérances! il est affligé,
                    malheureux! je veux partir, aller le trouver, ma vue sera peut-être un
                    adoucissement à ses peines ; si je ne puis le consoler, je partagerai ses maux ;
                    je veux gémir, souffrir, mourir avec lui! Ne me dites rien, non, ne me dites
                    rien ; ne me parlez ni du monde, ni de ses cruelles bienséances ; je les
                    rejette, si la dureté les accompagne: est-il des lois plus saintes que celles de
                    l'amitié? Des devoirs plus sacrés que ceux de la reconnaissance? A qui dois-je
                    des égards? Je ne tiens à personne ; si ma démarche est une faute, j'en rougirai
                    seule. Je veux dénaturer tout ce que je possède, je veux rendre en secret à M.
                    de Clémengis tous les biens que j'ai reçus de lui ; ah! pourrais-je en jouir à
                    présent! heureuse aux yeux des autres, ingrate aux miens, comment
                    supporterais-je la vie? » </p>
                <p> Mlle Duménil pensait trop noblement pour ne pas approuver une partie du dessein
                    de son amie ; et, dans celle qui lui paraissait mériter plus de considération,
                    elle la voyait si attachée à ses propres idées, qu'entreprendre de la détourner
                    d'aller à Clémengis, c'était l'affliger beaucoup, sans pouvoir s'assurer de
                    changer sa résolution: elle ne lui dit donc rien, la laissa maîtresse
                    d'interpréter son silence, et toutes deux se hâtèrent de revenir à Paris. </p>
                <p> Pendant la route, Ernestine se souvint d'un honnête vieillard qui prenait soin
                    des affaires de M. de Clémengis, et lui était extrêmement attaché; il s'appelait
                    Lefranc. Pendant son séjour chez M. Duménil, elle le voyait souvent avec lui. Le
                    marquis avait employé le peintre sur la parole de M. Lefranc, qui vantait sans
                    cesse son talent. Elle se rappela qu'il logeait dans le voisinage, et son
                    premier soin, en arrivant à Montmartre, où elle voulut descendre, fut d'inviter
                    cet homme, par un billet pressant, à venir lui parler le lendemain de grand
                    matin ; une affaire importante, où il pouvait l'obliger, l'engageait, lui
                    disait-elle, à l'entretenir et à le consulter. Il se rendit à l'abbaye à l'heure
                    indiquée. </p>
                <p> La présence d'un homme qui aimait M. de Clémengis, qui tenait à lui, excita la
                    plus vive émotion dans le coeur d'Ernestine. Elle voulut s'expliquer, commença à
                    parler, mais ses pleurs la forcèrent de s'arrêter. </p>
                <p> Le bon vieillard, charmé de revoir la belle élève de son ancien ami, l'assurait
                    de son empressement à la servir, et lui faisait mille protestations de suivre
                    exactement les ordres qu'elle allait lui donner. Il n'ignorait pas combien elle
                    était chère au marquis, et pensait lui devoir les mêmes égards qu'il aurait eus
                    pour la soeur de M. de Clémengis. </p>
                <p> Ernestine accepta ses offres de service ; elle lui ouvrit son coeur, s'étendit
                    sur les bontés du marquis, sur la reconnaissance qu'elle en conserverait
                    toujours ; et, remettant entre les mains de M. Lefranc ses bijoux, ses
                    pierreries, et plusieurs effets commerçables, elle le chargea de les vendre, et
                    d'en faire toucher l'argent à M. de Clémengis, sans jamais lui découvrir d'où il
                    venait. Ensuite, elle le pria de s'arranger avec Mlle Duménil pour emprunter sur
                    sa terre, afin de grossir la somme, et lui recommanda la diligence et le secret. </p>
                <p> M. Lefranc savait qu'Ernestine devait sa fortune à M. de Clémengis ; mais il ne
                    savait point de quels moyens il s'était servi en l'obligeant Son billet lui
                    persuadait que cette fortune dépendait du marquis ; et son premier mouvement, en
                    la voyant si affligée, avait été de penser que, dans la circonstance présente,
                    elle voulait prendre des mesures avec lui sur ses intérêts. </p>
                <p> Une surprise mêlée d'admiration le rendit muet pendant quelques instants ; il
                    regardait Ernestine, portait les yeux sur le dépôt qu'elle lui confiait, la
                    regardait encore, semblait douter s'il ne se trompait point: « Hésitez-vous à me
                    servir, lui demanda-t-elle d'un air inquiet? - Non, mademoiselle, non, lui
                    dit-il, je remplirai vos désirs, je les surpasserai peut-être ; soyez
                    tranquille, je m'acquitterai fidèlement de l'emploi dont vous daignez me
                    charger. M. le marquis a bien placé les affections de son coeur ; je souhaite
                    que le ciel lui rende le comte de Saint-Servains, sa fortune, sa santé, et lui
                    conserve une amie aussi tendre, aussi respectable que vous. - Sa santé!
                    interrompit vivement Ernestine ; ah! mon Dieu! serait-il malade? - Ne vous
                    effrayez pas, mademoiselle, reprit M. Lefranc, il l'a été, il l'a beaucoup été;
                    mais il se trouve mieux ; j'espère le voir avant peu ; si le succès ne trompe
                    point mon attente, je serai à Clémengis avant la fin de la semaine. Calmez-vous,
                    mademoiselle, je ne partirai pas sans envoyer prendre vos ordres ; je vous
                    écrirai peut-être ce que la crainte d'élever de fausses espérances dans votre
                    coeur m'oblige de vous taire à présent. » En achevant ces mots, il la salua
                    respectueusement, et prit congé d'elle. </p>
                <p> Quelle nouvelle amertume pénétra l'âme d'Ernestine! Le marquis de Clémengis
                    malheureux! Le marquis de Clémengis malade, en danger peut-être! Comment
                    soutenir cette cruelle idée? Si le silence d'Henriette montrait qu'elle
                    condamnait sa démarche, si la crainte de déplaire à cette véritable amie mêlait
                    un peu d'indécision à ses desseins, l'état du marquis l'emporta sur toutes les
                    considérations qui pouvaient l'arrêter encore. Elle écrivit à Mlle Duménil. Sa
                    lettre détermina Henriette à lui prêter une chaise, un de ses gens pour courir
                    devant elle, et à lui envoyer des chevaux de poste comme elle l'en pressait. A
                    midi, Mme de Ranci et elle partirent. </p>
                <p> Que d'impatience pendant la route! Que de soupirs! de larmes! « Ah! si je ne le
                    voyais plus, disait-elle à Mme de Ranci, si le ciel me privait de lui, si
                    j'étais condamnée à pleurer sa mort! Ah! pourrais-je vivre, et me dire, et me
                    répéter: il n'est plus! » </p>
                <p> Une nuit passée à gémir, tant de trouble, d'agitation, et la fatigue du voyage,
                    épuisèrent ses forces ; dès le second jour de sa marche, elle fut obligée de
                    s'arrêter dans un petit village: elle ne pouvait supporter le mouvement de la
                    chaise, elle s'évanouissait à tous moments. Mme de Ranci obtint enfin de sa
                    raison, de sa complaisance, de son amitié, qu'elle prendrait de la nourriture et
                    du repos. Un sommeil long et paisible la rafraîchit, la mit en état de continuer
                    sa route le lendemain, et d'arriver à Clémengis le soir du second jour. </p>
                <p> Plusieurs des gens du marquis connaissaient Ernestine ; les premiers qui
                    l'aperçoivent courent l'annoncer à leur maître ; il ne peut les croire. Elle
                    entre. Il la voit ; il doute encore si c'est elle. Elle avance en tremblant,
                    tombe à genoux devant son lit, reçoit la main qu'il lui tend, la serre
                    faiblement dans les siennes, la baise, l'inonde de ses pleurs. </p>
                <p> « Est-ce elle? Est-ce Ernestine? répétait le marquis en l'obligeant à se lever,
                    à s'asseoir près de lui. Quoi! ma charmante amie daigne me chercher! Chère
                    Ernestine! quelle douce, quelle agréable surprise! Ah! je n'attendais point
                    cette faveur précieuse. - Eh! pourquoi, monsieur, pourquoi ne l'attendiez-vous
                    pas? lui demanda-t-elle du ton le plus touchant. Me mettiez-vous au rang de ces
                    amis que la disgrâce éloigne? Me croyez-vous insensible, ingrate? Avez-vous
                    oublié que vous êtes tout pour moi dans l'univers? Ah! si ma présence, si mes
                    soins, si les plus fortes preuves de ma tendresse peuvent adoucir vos peines,
                    parlez, monsieur, parlez, je ne vous quitte plus ; tous les instants de ma vie
                    seront heureux, s'il en est un seul dans le jour où ma vue, où mon empressement
                    à vous plaire dissipent le souvenir de vos pertes, portent un rayon de pie dans
                    votre âme. » </p>
                <p> Le visage de M. de Clémengis se couvrit de rougeur ; il prit les mains
                    d'Ernestine, il les arrosa de larmes brûlantes. « Ah! comment s'écria-t-il,
                    ai-je immolé le plus grand bonheur à de vains égards! mes plus ardents désirs à
                    de bizarres préjugés! Est-ce Ernestine, est-ce l'aimable fille que je sacrifiais
                    à l'avide ambition, au fol orgueil, qui conserve pour moi des sentiments si
                    tendres? Elle cherche un malheureux, un proscrit peut-être! Sa généreuse
                    compassion l'attire dans ce désert, elle vient me consoler: ah! je sens déjà
                    moins les peines qu'elle daigne partager ; tout cède à présent dans mon coeur au
                    regret de ne pouvoir reconnaître ses bontés. » </p>
                <p> Ernestine allait parler, quand des voix confuses se firent entendre ; on ouvrit
                    brusquement. M. Lefranc, plutôt porté qu'introduit par les gens du marquis,
                    entra en criant: « Votre procès est gagné tout d'une voix, monsieur! on parle au
                    comte de Saint-Servains ; ses accusateurs sont arrêtés ; je n'ai pas voulu qu'un
                    autre vous apportât ces heureuses nouvelles. </p>
                <p> - Mon oncle justifié, mon procès gagné! s'écria le marquis ; ah! je pourrai donc
                    suivre les inspirations de mon coeur, payer tant d'amour, de noblesse, de
                    vertus! Viens, ma chère Ernestine, viens, répéta-t-il transporté de plaisir ;
                    viens dans les bras de ton époux. Mes enfants, dit-il à ses gens qui versaient
                    des larmes de pie, mes chers enfants, voilà votre maîtresse »; et, tendant la
                    main à M. Lefranc: « Et vous, mon zélé, mon honnête ami, soyez le premier à
                    féliciter la marquise de Clémengis. » </p>
                <p> Les cris d'allégresse s'élevèrent alors dans la chambre. Ernestine était aimée,
                    elle était respectée, elle méritait le bonheur dont elle allait jouir. Mme de
                    Ranci levait les mains au ciel, lui rendait grâce, embrassait Ernestine,
                    prononçait de tendres bénédictions sur le marquis et sur elle. M. Lefranc,
                    trahissant le secret qu'on lui avait confié, racontait à M. de Clémengis
                    l'action généreuse d'Ernestine. Elle seule, craignant encore pour des jours si
                    chers, n'osait se livrer à la joie. On la rassura ; le marquis était faible,
                    mais il était convalescent ; et le plaisir allait lui rendre la santé... </p>
                <p> Mais épargnons au lecteur fatigué peut-être des détails plus longs
                    qu'intéressants. Il peut aisément se peindre le bonheur de deux amants si
                    tendres. Le comte de Saint-Servains, vengé de ses ennemis, rentra dans les
                    fonctions de son ministre ; il pardonna à son neveu un mariage qui le rendait
                    heureux. Henriette partagea la félicité de son amie. Mme de Ranci retourna dans
                    sa retraite, où les soins attentifs de Mme de Clémengis prévinrent ses désirs:
                    et moi, qui n'ai plus rien à dire de cette douce et sensible Ernestine, je vais
                    peut-être m'occuper des inquiétudes et des embarras d'une autre. </p>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
