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                <title ref="bgrf:60.28 wikidata:Q123255440 MiMoText-ID:Q1413"> Le monde moral,: ou mémoires pour servir à
                    l'histoire du cœur humain: MiMoText edition </title>
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                    <title> Le Monde moral ou Mémoires pour servir à l'histoire du cœur humain </title>
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                    <title> Le monde moral,: ou mémoires pour servir à l'histoire du cœur humain </title>
                    <author> Antoine François Prévost </author>
                    <pubPlace> unknown </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
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                    <date>1760</date>
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                <head> LIVRE 1 </head>
                <p> Dans le commerce du monde, chacun a les yeux ouverts sur les vices et sur les
                    ridicules d'autrui. Est-ce un sujet de reproche pour l'humanité? Non, suivant
                    mes plus saines lumières, si de bonne foi, c'est-à-dire, avec la mêmejustice et
                    la même attention, chacun ouvroit aussi les yeux sur les siens, on trouveroit
                    dans la comparaison et la balance des uns et des autres, non-seulement de fortes
                    raisons pour supporter l' imperfection dans autrui, mais souvent des secours et
                    des règles, pour se corriger et se perfectionner soi-même. Je pousse plus loin
                    cette philosophie. J'accuse les hommes de s'arrêter aux dehors, dans la maligne
                    recherche qu'ils font des ridicules et des vices, et de ne pas pénétrer jusqu'à
                    la source du mal, qui réside ordinairement dans le coeur. Il me semble qu'avec
                    la règle d'équité que j'impose, c' est-à-dire, en pénétrant d'aussi bonne foi
                    dans les replis de leur propre coeur, ils auroient incomparablement plus
                    d'avantage à tirer de ces intimes observations, que de leurs censures
                    extérieures et superficielles. Mais pénétrer dans le coeur, qui passe pour
                    impénétrable! Oui; si malgré le préjugé commun, des routes secrètes, ménagées
                    par la nature, en ouvrent l'accès à ceux qui peuvent les découvrir. Je les ai
                    cherchées pendant quarante ans, et j'abandonne au lecteur le jugement de mes
                    découvertes. Cyrano s'est promené dans le monde lunaire; Kirker dans le monde
                    souterrein; Daniel dans le monde de Descartes; Beker dans un monde enchanté: et
                    moi, j'aipris pour objet de mes courses et de mes observations, le monde moral;
                    carrière aussi vaste, moins imaginaire, plus riche, plus variée, plus
                    intéressante, et sans comparaison plus utile. Après cet exorde, des récits tels
                    que les miens demandent une autre espèce de préparation; celle qui captive
                    l'esprit dans les rets imperceptibles de la vraisemblance, et qui donne, aux
                    ouvrages d'imagination, des charmes qu'ils ne peuvent avoir sans cet heureux
                    coloris. L' art, qui sait les en revêtir, doit être une vraie magie, pour opérer
                    des effets, contre lesquels il ne craint pas de mettre un lecteur en garde, en
                    osant les annoncer. Il a néanmoins ses principes naturels, qui, bien
                    approfondis, sont peu différens de ceux de l'architecture, de la perspective et
                    de la peinture. Mais c'est de les exercer, qu'il est ici question: d'autres
                    circonstances les feront rentrer dans mon dessein, et me ramèneront peut-être à
                    les expliquer. Je ne me croyois pas fait pour de si profondes spéculations. Ma
                    naissance m'appeloit au métier des armes, et mon éducation avoit été conforme à
                    cette vue. Les réformes de la paix d'Utrecht rendant les emplois très-rares,
                    j'attendois, depuis quelques années, des occasions qui ne se présentoient pas;
                    et la chasse étoit monunique amusement. Cependant, avec un esprit actif et des
                    sentimens d'honneur, je conçus que pour l'héritier d'une bonne maison, il y
                    avoit un meilleur usage à faire de mon loisir. Je fus confirmé dans cette
                    réflexion, par un événement auquel je ne m'attendois pas plus qu'à ses tristes
                    suites. Mon père, homme sérieux, âgé de soixante-sept ans, et veuf depuis vingt,
                    prit tout d'un coup la résolution de s'engager dans un second mariage. Il avoit
                    servi avec distinction, et sa retraite n'étoit venue que de ses infirmités. Une
                    goutte opiniâtre l'attachoit, une partie de l'année, au lit de douleur. Dans ce
                    triste état, il ne sembloit occupé que de sa tendresse pour son fils, seul reste
                    d'une femme qu'il avoit adorée. J'y répondois, par des respects et des soins,
                    qui ne s'étoient jamais démentis; et ce sentiment avoit eu beaucoup de part à
                    l'oisiveté où j'avois passé ma première jeunesse. Mon père, sans être arrêté par
                    toutes ces considérations, jeta les yeux sur une jeune personne, fille d'un
                    gentilhomme voisin, qu'il n'avoit pas vue trois fois, depuis dix-huit ans
                    qu'elle étoit au monde. En me faisant l'ouverture de cet étrange dessein, il y
                    mêla fort adroitement ses idées pour ma fortune, qui languissoit dans
                    l'obscurité d'une province; et, ce que le plaisir de m'avoir continuellementsous
                    ses yeux lui avoit fait éloigner jusqu'alors, il me proposa de faire le voyage
                    de Paris, où mes propres soins feroient naître les occasions de m'employer, que
                    nous attendions inutilement du zèle de nos amis. Il ajouta que la succession de
                    ma mère, qui ne lui avoit apporté que deux mille écus de rente, ne suffisant pas
                    pour me soutenir, son dessein étoit d'y joindre une pension annuelle de la même
                    somme; et que, dans quelque lieu que mes inclinations pussent me conduire, elle
                    me seroit comptée fidèlement. Je découvris aisément, dans son discours et dans
                    ses offres, les détours d' un vieillard amoureux, à qui la présence d'un fils de
                    mon âge étoit incommode, et qui ne pensoit qu'à jouir tranquillement de ses
                    nouvelles affections. Cependant je crus y voir aussi un fonds de tendresse
                    paternelle, qui réveilla vivement toute la mienne. Loin de condamner son
                    mariage, ou d'en murmurer, je pris naturellement l'air et le ton de la joie,
                    pour le féliciter d'une résolution qui devoit servir à son bonheur, puisqu'il ne
                    pouvoit l'avoir embrassée dans une autre vue. Je refusai de partir avant la
                    célébration; et rappelant toutes mes notions de galanterie, je me chargeai de la
                    fête nuptiale. Elle fut célébrée avec une magnificence, qui fitl'admiration de
                    tous nos voisins. Mon père parut un peu confus de son rôle. Il évitoit mon
                    approche. Il avoit peine à soutenir mes regards. Je m'en apperçus: je parvins à
                    soulager sa confusion, par tant de franchise et de candeur, qu'il prit des
                    manières plus libres avec moi; et le soir, en le laissant seul avec ma
                    belle-mère, je me crus si bien dans son esprit, que je ne fis pas difficulté de
                    l'exhorter, avec une gaieté respectueuse, à ménager sa santé. Le lendemain, quel
                    fut mon étonnement, d'apprendre qu'avant la fin de la nuit, ma belle-mère avoit
                    appelé brusquement ses femmes, et qu'elle s' étoit fait conduire dans un autre
                    appartement, sans que mon père eût marqué la moindre envie de s'y opposer! Je
                    n'en accusai d'abord qu'un accès de goutte. Mais, de part et d'autre, le mystère
                    fut bientôt éclairci. Ma belle-mère, hors d'elle-même, déclara, sans aucun
                    ménagement, qu'elle étoit trompée par un indigne artifice, et livrée au pouvoir
                    d'un vieillard infirme, pour lui servir de première esclave. Elle raconta
                    qu'après de froides protestations, il lui avoit fait le plan du genre de vie
                    qu'elle devoit suivre; c'étoit une assiduité constante auprès de son lit, le
                    soin de l'amuser par de fréquentes lectures, la privation de toutes les
                    compagnies du dehors, sur-tout le renoncementà la parure et l'éloignement de
                    tous les jeunes voisins. à ce prix, il lui avoit promis de la rendre heureuse,
                    par ses complaisances. Lorsque dans son indignation, qu'elle n'avoit pas laissé
                    de contenir, elle s'étoit contentée de répondre qu'on ne faisoit pas le
                    sacrifice de sa jeunesse, pour mener une vie si triste et si dure, il lui avoit
                    dit nettement de se souvenir qu'il ne l'avoit épousée qu'à cette condition.
                    L'explication s'étoit échauffée. Elle avoit désavoué tous les articles de cet
                    odieux traité. Mon père avoit insisté du même ton; et la querelle étoit devenue
                    si vive, que ma belle-mère avoit pris le parti de se retirer. Mais elle étoit
                    résolue, disoit-elle, de soutenir tous ses droits; et jamais une femme de son
                    âge ne seroit tyrannisée à ce point par un vieux mari. Ce récit venant de ses
                    propres domestiques, qui n'avoient pas ordre de se taire, j'étois fort impatient
                    d'entendre mon père, ou de savoir des siens ce qu'ils avoient pû découvrir de
                    cette aventure. Je fis appeler son valet-de-chambre, qui le servoit depuis
                    vingt-cinq ans, et qui jouissoit de toute sa confiance. Cet homme, quoiqu'engagé
                    dans un complot fort préjudiciable à mes intérêts, avoit quelque affection pour
                    moi. Il vint aussitôt; et n'attendant pas mes questions: monsieur, me dit-il, je
                    brûlois de vous voir,et j'ai demandé plusieurs fois s'il étoit jour chez vous.
                    Il se passe des choses fort étranges dans cette maison. Je lui dis que c'étoit
                    le sujet de ma curiosité, et que j'espérois de lui quelque explication. Il me
                    fit à peu près le même récit, qu' on m'avoit fait d'après les femmes de ma
                    belle-mère. De ma chambre, ajouta-t-il, qui touche à celle de mon maître, j'ai
                    tout entendu. Après le départ de madame, il a passé le reste de la nuit dans la
                    plus violente agitation. Il a rejeté mes soins. Ce matin, il m'a vu long-tems
                    autour de lui, sans me dire un mot; et je n'ai pas eu la hardiesse d'interrompre
                    ce silence, auquel il n'est pas accoutumé pour moi. Mais ce n'est pas tout: en
                    ouvrant sa porte, j'ai vu paroître une des deux femmes qu'il a données à madame.
                    Elle a demandé la permission d'entrer qu'on lui a fait attendre long-tems, et
                    qu'elle n'a obtenue qu'après une sombre délibération. J'étois présent: elle a
                    dit que sa maîtresse prioit monsieur d'approuver qu'elle occupât l'appartement
                    qu'elle avoit choisi, et qu'elle y passât le reste du jour. Mon maître, plus
                    irrité que jamais, a répondu d'un ton méprisant, que non-seulement il y
                    consentoit, mais qu'il la dispensoit de reparoître jamais dans le sien. Ces
                    nouvelles circonstances augmentèrent ma surprise. Je ne reconnoissois pas mon
                    père, àqui je n'avois jamais trouvé qu'un caractère civil. Tout ce que j'entens,
                    dis-je à son valet, est en effet fort étrange. Ne savez-vous rien qui puisse
                    jeter du jour sur des incidens si singuliers? Il parut embarrassé. Je le pressai
                    d'avoir pour moi la sincérité qu'il me devoit, et dont je serois quelque jour en
                    état de le récompenser. Enfin, commençant par des excuses, dont la plus juste
                    étoit son ancien attachement pour son maître, il me fit l'histoire du mariage de
                    mon père. M De S O père de ma belle-mère, et notre voisin, avoit plus de
                    naissance et d'esprit, que de biens et de délicatesse d'honneur. Il étoit
                    demeuré veuf, avec deux filles; et la difficulté de les marier, sans fortune,
                    lui avoit fait prendre le parti de les laisser au couvent depuis leur enfance.
                    Cependant l'occasion s'étoit présentée d'en marier une, mais avec peu
                    d'avantage. Il l'avoit rappelée près de lui dans cette vue; et la bienséance du
                    voisinage l'ayant fait penser à nous la faire connoître, il nous l'avoit amenée.
                    J'étois à la chasse. Le même jour, mon père, saisi d'un accès fort douloureux,
                    languissoit dans son fauteuil. Cette jeune personne, qui n'étoit pas mal
                    partagée des agrémens de son sexe, avoit dû trouver peu d'amusemens dans une
                    visite si triste. Mais un sentiment de compassion naturelle, pour les
                    souffrances d'autrui, l' avoitportée à les plaindre. Elle s'étoit attendrie,
                    jusqu'à marquer de l'empressement pour les soulager; elle avoit prêté
                    officieusement ses mains à tout ce qui peut adoucir la situation d'un malade.
                    Mon père avoit cru sentir du changement dans la sienne. Cette idée lui demeura
                    dans l'esprit, lorsque sa compagnie l'eut quitté. Il regretta de n'avoir
                    personne dont il pût attendre les mêmes soins, avec autant de bonté, avec autant
                    d'affection et de grâces. Son imagination lui représenta quel soulagement il
                    pouvoit espérer dans ses continuelles douleurs, quelle consolation pour le reste
                    de sa vie, s'il avoit sans cesse à ses côtés, ou devant ses yeux, un
                    contre-poison si doux. Il se livra tout entier à ces charmantes réflexions. Son
                    valet ne me désavoua point qu'ayant entendu quelques mots échappés, et compris
                    ce qu'il ne pouvoit entendre, il n'eût secondé le penchant de son maître. La
                    seule espérance de rendre sa propre vie plus douce, et de voir règner un peu de
                    joie dans une maison assez mélancolique, avoit pû le faire entrer dans cette
                    disposition. Il avoit exagéré le bon naturel de Mademoiselle De S O sa douceur,
                    sa modestie, qui ne pouvoient être contrefaites en sortant du cloître, la
                    facilité de lui faire conserver ces habitudes, en éloignant d'elle tout ce qui
                    pouvoitles affoiblir. Il n'étoit pas vraisemblable que, sans bien, et n'en
                    trouvant point dans le mariage qu'on lui proposoit, elle pût résister à l'éclat
                    de la fortune et de l'abondance. Son père, dont on connoissoit l'ambition, y
                    résisteroit encore moins. De si fortes apparences entraînèrent un coeur à-demi
                    rendu. La résolution fut si prompte, qu'on n'attendit pas la fin du jour pour
                    l'exécuter; et ce qu'on désiroit avec tant d'ardeur laissant des craintes qui ne
                    pouvoient venir que de moi, l'ordre fut donné de ne me pas dire, à mon retour,
                    que M et Mademoiselle De S O fussent venus au château. Le confident de mon père
                    fut chargé des propositions. Elles furent reçues avec toute la facilité qu'on
                    s'étoit promise. S O répondit du consentement de sa fille comme du sien. On ne
                    manqua point de le prévenir sur le secret par lequel on vouloit commencer avec
                    moi. Il choisit le tems de mon absence pour voir mon père; et les articles
                    furent dressés entr'eux. S O garant des intentions de sa fille, qu'il représenta
                    comme une personne fort simple, promit pour elle des excès de complaisance;
                    jusqu'à régler son habillement, ses goûts et ses occupations. Mon père lui fit
                    des avantages, dans lesquels sa tendresse pour moi fut peu consultée. Ensuite,
                    n' espérant pas de pouvoir me dérober plus long-tems ses résolutions, ilavoit
                    pris le parti de me les communiquer; mais l'affection paternelle baissant à
                    mesure qu'il étoit emporté par son nouveau goût, il s'étoit flatté qu'en les
                    apprenant, le chagrin me feroit précipiter mon départ. C'étoit me faire une
                    autre injustice. à la vérité, j'avois conçu que je ne devois plus espérer de
                    tenir le premier rang dans son amitié, et je m'étois bien imaginé que tous les
                    articles de son traité avec les S O n'étoient pas en ma faveur: mais je ne me
                    croyois aucun droit sur les inclinations ou les volontés d'un père; et les
                    sentimens, que je lui avois marqués, me paroissoient un devoir. Ainsi je fermai
                    les yeux sur ce qu'il y avoit de mortifiant pour moi dans la conduite de son
                    mariage; et ne pensant même qu'à chercher du remède à ses peines, je lui fis
                    demander sur le champ la liberté de le voir. Son valet-de-chambre, qui prit
                    volontiers cette commission, me fit attendre assez long-tems son retour. Il
                    reparut à la fin; et ce fut pour m'apporter l'ordre de partir. En vain, me
                    dit-il, dans son propre étonnement, il avoit tout employé pour vaincre
                    l'obstination de son maître: le mal venoit de lui-même, c'est-à-dire, de la
                    répugnance qu'il avoit à souffrir ma vue, après une malheureuse avanture dont il
                    craignoit de lire le reproche dans mes yeux. Il se rappeloit le discours
                    badinque je lui avois tenu la veille; il ne le prenoit plus que pour une cruelle
                    ironie; et sur l'air joyeux qu'il m'accusoit d'avoir affecté depuis quelques
                    jours, peut-être me soupçonnoit-il d'intelligence avec ma belle-mère. En un mot,
                    il m'ordonnoit absolument de partir, et le jour même, et sans vouloir m'accorder
                    la grâce de le voir, que je lui avois fait demander. Ma tendresse eut plus de
                    part à ma résistance, que le chagrin et l'humiliation de me voir comme chassé de
                    la maison paternelle. Je n'entrepris point de me faire ouvrir sa porte malgré
                    lui: mais prenant ma plume, je renouvelai, dans les termes les plus tendres et
                    les plus pressans, la demande qu'il me refusoit. Je lui promettois toute la
                    soumission qu'il avoit droit d' exiger, et dont je ne m'étois jamais écarté. Je
                    ne désirois que la satisfaction de l'embrasser avant mon départ, et sa
                    bénédiction, sans laquelle un fils bien né ne devoit rien espérer d'heureux dans
                    ses entreprises. Ma lettre fut lue, et ne changea rien à sa résolution. Il
                    répéta le même ordre, avec toute la rigueur de l'autorité. Je résolus enfin
                    d'obéir; et n'en désirant pas moins de me rendre utile à la tranquillité de sa
                    vie, je pensai à voir un moment ma belle-mère, autant pour la disposer, s'il
                    étoit possible, à vivre en paix aveclui, que pour l'informer de mon départ, et
                    lui faire mes adieux. Je me présentai chez elle. On me dit qu'elle y étoit avec
                    son père, et qu'elle me prioit de différer ma visite. Cette excuse étoit si
                    juste, que je ne portai pas mes réflexions plus loin. Il me parut également
                    naturel que S O fût venu volontairement chez sa fille, ou que, dans les
                    circonstances, elle l'eût fait avertir qu'elle avoit besoin de ses conseils. Il
                    se passa plus d'une heure, que j'employai aux préparatifs de mon voyage: mon
                    dessein étoit de retourner chez ma belle-mère, lorsque son père l'auroit
                    quittée; de faire ensuite, par quelques lignes respectueuses, une nouvelle
                    tentative sur le mien, quoi qu'après des déclarations si précises, je
                    n'attendisse plus rien de sa bonté; et de partir aussitôt. Un bruit
                    extraordinaire, qui retentit jusqu'à moi, me fit prêter tout d'un coup
                    l'oreille. C' étoit la voix de mon père, qui paroissoit dans un emportement
                    furieux, et qui demandoit ses armes. On m'apprit qu'une visite de S O l'avoit
                    mis dans ce transport. Tout mon respect pour ses ordres ne m'auroit pas empêché
                    de courir à lui, si l'on ne m'eût assuré que l'effort, qu'il avoit fait pour
                    sortir de son appartement, ayant irrité son mal, il y étoit rentré, dans lesbras
                    de ses valets, pour se jeter sur son lit, où il ne souffroit pas moins de la
                    violence de ses sentimens, que de celle de sa goutte. Je demeurai combattu,
                    entre la crainte de l'offenser et le désir de pénétrer jusqu'à lui. Son valet de
                    chambre vint finir mon embarras. Entrez, monsieur, me dit-il; j'ai ordre de vous
                    appeler. Il m' annonça aussi-tôt. Oui, qu'il vienne, répondit mon père en
                    m'entendant approcher; l'honneur doit l'intéresser pour moi; il faut qu'il me
                    venge. Je mis un genou à terre, devant son lit. Dites, monsieur; quel est
                    l'offenseur? Je me déclare son ennemi. Il me le fit jurer par toutes les
                    puissances du ciel; et lorsqu'il eut reçu mon serment, paroissant oublier la
                    rigueur avec laquelle il m'avoit traité, il me nomma son cher fils, la seule
                    douceur qu'il eût au monde. Son coeur en fut un peu soulagé; mais son
                    ressentiment n'étant pas diminué, il me parla de S O comme du plus vil des
                    hommes, par lequel il avoit été joué avec la dernière bassesse, et qui venoit
                    d'ajoûter l'insulte à la perfidie. Jamais ses infirmités, me dit-il, ne lui
                    avoient paru si cruelles; elles le mettoient dans l'impuissance de se faire
                    raison par ses propres mains. Il vouloit ne me rien déguiser, pour me rendre
                    encore plus sensible à sa honte; et là-dessus, m'ayant fait un long récit de
                    tout ce que je n' ignoroispas, en pesant avec une extrême chaleur sur les plus
                    noires parties de l'imposture, il en vint à la scène du même jour. J'en ai su,
                    depuis, jusqu'à l'origine. S O n'avoit pas appris, sans étonnement, celle de la
                    nuit. Il s'étoit flatté, en trompant mon père, que ses ruses seroient ignorées,
                    ou qu'elles auroient le succès d'une infinité d'autres, qui s'ensévelissent
                    ordinairement dans les premières tendresses du mariage. Sa fille, qui n'y avoit
                    aucune part, lui avoit demandé des explications qu'il n'avoit pu refuser, et lui
                    avoit fait des plaintes amères de l'avoir engagée dans un si fâcheux
                    mal-entendu. Il lui avoit promis de remédier au désordre; mais comptant trop sur
                    son adresse, il l' avoit augmenté par son imprudence. En quittant sa fille, il
                    s'étoit présenté à mon père, sans s'être fait annoncer; et d'un air aussi libre
                    que sa visite, feignant de n'être informé de rien, il lui avoit fait les
                    complimens ordinaires, après la première nuit d'une heureuse noce. Mon père,
                    plein de son ressentiment, s'étoit d'abord expliqué d'un ton, qui devoit laisser
                    peu de ressource à la plaisanterie: cependant S O, confondu par un reproche
                    ouvert, et n'espérant rien de la dissimulation, avoit eu recours au badinage.
                    Après avoir confessé qu'un peu d' industrie lui avoit paru nécessairepour
                    assurer l'établissement de sa fille, il s'étoit applaudi du succès; il avoit
                    même accusé mon père de n' entendre pas le monde, et de ne pas concevoir que si
                    d'un côté les embarras de fortune obligeoient quelquefois à la ruse, un galant
                    homme devroit se croire heureux d'avoir obtenu une femme aimable à toute sorte
                    de prix. S O, comme on a pû l'observer, étoit fort libre dans ses principes. Il
                    ignoroit jusqu'où va la sévérité de l'honneur, dans un ancien militaire, qui en
                    a toujours fait son idole. Il l'apprit dans ce moment. Mon père, ne se croyant
                    pas moins outragé par ses railleries que par l'indiscret aveu de son artifice,
                    oublia sa situation, s'emporta aux plus violens reproches, le pressa de sortir
                    du château, avec défense d'y rentrer jamais; et voyant qu'il ne se hâtoit pas
                    d'obéir, il se jeta furieusement hors de son fauteuil, et demanda ses armes à
                    grands cris. S O prit enfin le parti de se retirer. Le plus malheureux effet de
                    cette querelle, et de la chaleur avec laquelle mon père m'en avoit fait le
                    récit, fut l'affoiblissement de ses forces, qui semblèrent l' abandonner tout
                    d'un coup. Son chirurgien, qui n'étoit pas loin, lui trouva le poulx si foible,
                    et tant d'embarras dans la poitrine, qu' appréhendant tout de cette prompte
                    révolution, il lui conseilla de faireappeler les secours ecclésiastiques. On
                    n'eut pas peu de difficulté à lui faire goûter cette proposition. Cependant, le
                    mal paroissant résister aux remèdes, il y consentit. Je m'éloignai, dans la plus
                    vive tristesse, pour laisser au prêtre la liberté de son ministère. Pendant
                    cette triste cérémonie, il me vint à l'esprit d'entrer chez ma belle-mère. Je la
                    trouvai mortellement affligée de l'indiscrétion de son père; et sa douleur parut
                    augmenter, en apprenant le danger de son mari. Elle ne me laissa pas le tems
                    d'observer, si ce dernier sentiment étoit sincère. Monsieur, me dit-elle avec
                    une abondance de larmes, que je suis à plaindre! Et me conjurant de l'écouter,
                    elle me fit une troisième histoire de son mariage. Non-seulement elle désavoua
                    toute part à la mauvaise foi de son père, mais elle protesta qu'en devenant la
                    femme du mien, elle avoit senti tout ce qu'elle devoit à la reconnoissance, aux
                    loix conjugales, à l'honneur des deux maisons, sur-tout aux infirmités de son
                    mari, et qu'elle avoit porté cette disposition à l'autel. Pourquoi, dès le
                    premier jour de son engagement, lui imposer d'humiliantes conditions, et le plus
                    rigoureux esclavage? Toute autre femme auroit-elle souffert cette insulte? Son
                    père, elle venoit de l'apprendre, par des vues qu'elle condamnoit et qu'elle
                    avoitignorées, avoit fait pour elle un traité si révoltant: mais pourquoi le
                    mien l'avoit-il cru nécessaire? Quelle horrible tyrannie de la part des hommes!
                    Que ne commençoit-on, avec elle, par la confiance et l'amitié? Elle s'étoit
                    récriée contre l'injustice; elle s'étoit dérobée aux injures; elle avoit demandé
                    un jour pour se consulter sur sa conduite; c'étoient les seuls crimes qu'elle
                    eût à se reprocher. Mais on la connoissoit mal, si c' étoit par la contrainte
                    qu'on prétendoit l'assujettir au devoir. Elle avoit reçu du ciel un coeur
                    vertueux; jusqu'au point, ajouta-t-elle, d' être plus sensible au péril où je
                    lui représentois mon père, qu'à ses propres peines. Je trouvai, non-seulement
                    beaucoup d'esprit à ma belle-mère, mais une parfaite vraisemblance à son
                    apologie. Cependant ma réponse fut vague; et le serment que je venois de faire
                    commençant à me causer de l'embarras, je lui dis que j'applaudissois à ses
                    sentimens, que la paix tarderoit peu lorsqu'elle dépendroit de mes soins, et que
                    j' espérois d'heureux éclaircissemens de l'avenir; mais que la situation, où
                    j'avois laissé mon père, obligeoit malheureusement de les différer. En effet, on
                    vint m'avertir qu'elle n'étoit pas changée, et qu'après avoir satisfait au
                    devoir de la religion, il demandoit avec empressement à me voir. Ma belle-mère
                    voulut mesuivre. Je jugeai que sa présence ne pouvoit contribuer à la
                    tranquillité du malade, et je la priai d'entrer dans cette considération. Ses
                    pleurs, qui ne cessoient pas, les expressions naturelles de sa douleur,
                    soutinrent l'opinion qu'elle m'avoit fait prendre de son caractère, et me
                    disposèrent plus que jamais à la plaindre. En arrivant chez mon père, je le
                    trouvai seul encore avec le ministre ecclésiastique. Cet honnête homme, qui
                    étoit le curé de notre paroisse, n'avoit pas plus de lumières qu'il ne s'en
                    trouve ordinairement dans le fond d'une campagne, où la plupart de ces chefs
                    spirituels s'en tiennent à leurs premières études, et n'ouvrent pas d' autres
                    livres que ceux qui leur servent à l'église: mais avec de la droiture et du
                    zèle, ayant condamné les emportemens auxquels mon père s' étoit livré, il
                    l'avoit fait consentir à les rétracter. Approchez, monsieur, me dit-il avec
                    assez d'onction, venez recevoir les dernières volontés d'un coeur pénitent. Vous
                    êtes dispensé de votre serment; et je suis chargé de vous défendre tous les
                    projets de vengeance. J' approuvai beaucoup la pieuse disposition de mon père.
                    Mais, n'ayant marqué mon consentement que par un signe de tête, je m'apperçus
                    qu'il restoit quelque scrupule au curé. Il se baissa vers son pénitent, qui ne
                    prononçoit pasun mot. J'entendis qu'après quelques exhortations, il lui
                    représentoit qu'une promesse si simple étoit suspecte dans un jeune homme,
                    sur-tout accompagnée du silence; et que pour mériter le pardon du ciel, il lui
                    conseilloit de me lier les mains par un serment contraire au premier. Vous
                    sentez, ajouta-t-il, que l'un sera réparé par l'autre. Le malade n'opposa rien à
                    cette décision: et moi, qui ne souhaitois que de rendre ses derniers momens
                    tranquilles, je fis, dans les termes du curé, le serment qu'il me dicta. Ainsi
                    dans l'espace d'un quart-d' heure, j'avois juré solemnellement de venger mon
                    père et de ne le pas venger. Je m'attendois que ce prélude seroit suivi de
                    quelque ouverture de réconciliation avec S O et sa fille: mais rien ne
                    paroissant y conduire, j'en fis la proposition au curé, que je pris un moment à
                    l'écart. Il me répondit qu'il n'avoit rien épargné pour inspirer ce désir à son
                    pénitent, et qu'il n'avoit pas eu le bonheur d'y réussir; mais qu'il étoit
                    parvenu à le faire renoncer au sentiment de la haine, et qu' il ne l'avoit
                    absous qu'à cette condition: qu'à la vérité il avoit fallu lui passer le mépris,
                    dans lequel il s'étoit retranché avec une opiniâtreté inflexible; mais qu'il
                    avoit crû lui pouvoir accorder cette faveur, en se souvenant que l'écriture, qui
                    recommande la charité avectant d'instances, ne parle nulle part de l'estime;
                    qu'après tout, je devois être tranquille sur le salut de mon père, parce qu'il
                    lui croyoit l'attrition. Toutes ces idées, de la part du confesseur et du
                    pénitent, n'auroient pu manquer de me réjouir dans une circonstance moins
                    affligeante. Heureusement pour mon père, son mal n'alla point jusqu'à lui faire
                    éprouver la valeur de ces principes. Mais sa guérison vint d' un côté, dont il
                    ne l'attendoit guère. Je le voyois comme enséveli dans les ombres de la mort; et
                    quoique son poulx eût repris un peu de force, mes yeux m'assuroient, autant que
                    le témoignage du chirurgien, que l'incendie, répandu dans la poitrine et dans
                    toutes les parties vitales, n' étoit pas diminué. Sa vue étoit obscurcie. Il
                    respiroit difficilement. Dans cette langueur, qui ne lui promettoit pas quatre
                    heures de vie, on ne pouvoit tirer un mot de sa bouche. Il me vint à l'esprit de
                    tenter une conquête, que le bon curé avoit manquée. Je m'approchai de son lit;
                    et mettant dans mes regards toute la tendresse dont je me sentois le coeur
                    pénétré, monsieur, lui dis-je, si la violence de vos maux vous laisse quelque
                    sensibilité pour la respectueuse douleur d'un fils, avec quel désespoir
                    croyez-vous que j'envisage la perte d'un si bon père! Il augmente sansmesure,
                    lorsque je tourne les yeux sur le bonheur qui vous attendoit, et que je vois
                    prêt à vous échapper. Un moment que j'ai passé hors de cette chambre m'en a trop
                    appris, pour le peu de fruit que votre situation m'en laisse espérer. Ah! Que
                    n'ai-je pu me l'imaginer plutôt! J'ai vérifié que ma belle-mère est innocente,
                    et qu'elle mérite vos adorations. Je l'ai vue. J'ai trouvé une femme
                    inconsolable, qui pleuroit la bassesse de son père, dont elle n'est informée que
                    depuis deux heures; qui gémissoit d'en être accusée; qui n'ayant pu comprendre
                    plutôt la cause de vos chagrins, se désespéroit encore de son erreur, et qui,
                    dans la demande qu'elle vous a fait faire aujourd'hui, n'avoit d'autre objet que
                    de se procurer le triste éclaircissement qu'elle a reçu; brûlant ensuite de vous
                    voir, et disposée à tout entreprendre pour se rétablir dans votre estime par des
                    soins libres, par des tendresses, des sacrifices et des assiduités volontaires.
                    Elle ignoroit encore l' accident qui me fait trembler pour vos jours. C'est une
                    épreuve, à laquelle j'ai voulu mettre ses sentimens. Toutes mes expressions ne
                    vous représenteroient pas la douleur, dont je l'ai vue saisie à cette affreuse
                    nouvelle. Son visage a changé; elle s'est abandonnée aux larmes; elle a dit
                    mille choses touchantes son coeur étoit sur ses lèvres. Elle vouloit
                    pénétrerici, me suivre, venir demander pour toute grâce, que ses services et ses
                    pleurs fussent soufferts; vivre, disoit-elle, ou mourir pour vous. Je l'ai
                    retenue malgré ses efforts. D'autres soins vous occupoient: et je n'aurois rien
                    entrepris sans vos ordres. Mais voyant votre attention plus libre, j'ai cru vous
                    devoir ces informations, qui peuvent être de quelque douceur pour vous. Mon
                    unique vue étoit effectivement d'adoucir les amertumes de mon père, et de le
                    porter à la réconciliation que j'avois proposée. Je fus plus heureux que je
                    n'osois l'espérer. S'il ne m'avoit pas interrompu par des cris de joie, c' est
                    que l'embarras de sa poitrine les arrêtoit encore. Mais, à chaque circonstance
                    de mon récit, j'avois remarqué du changement dans ses traits. Ses yeux s'étoient
                    éclaircis, et sa contenance étoit devenue plus ferme. Enfin son oppression même
                    paroissant diminuer, il me demanda d' un air attendri, où étoit donc sa femme?
                    Vous la verrez à l'instant, lui dis-je; c'est lui ouvrir la porte du ciel: et
                    prenant son silence pour un ordre, je volai à l'appartement de ma belle-mère. Je
                    n'avois pas exagéré sa douleur: je la trouvai noyée dans ses larmes. Une
                    flatteuse explication les ayant séchées tout d'un coup, je lui présentai mon
                    bras, sur lequel je remarquai néanmoinsqu' elle ne s'appuyoit qu'en tremblant.
                    Quelques mots la fortifièrent. Votre rôle, lui dis-je, est aisé, puisque le
                    succès est certain. Je lui dois cette justice, qu'elle y mit autant de vérité
                    que de décence et de grâces. Nous arrivâmes au lit de mon père: elle prit sa
                    main, qu'elle serra dans les siennes, en penchant la tête affectueusement
                    jusqu'à lui; et de son côté, poussant un profond soupir, par lequel il sembla
                    que sa poitrine se fût dégagée, il passa autour d'elle son autre main, dont il
                    la serra quelque tems aussi, avec un mouvement fort passionné. J'avois commencé
                    le miracle; ma belle-mère l'avoit achevé. Son empressement fut ensuite si vif et
                    si naturel, pour rendre mille sortes de soins au malade, que par la vertu du
                    même charme, il ne lui resta bientôt que ses infirmités ordinaires. Mais en
                    accordant toute son affection à la fille, il demeura inflexible pour le père. Le
                    malheur que j'eus quelques mois après, de la perdre par un accident soudain, me
                    laisse ignorer ce qu'il méditoit en ma faveur. Dans la satisfaction qu'il me
                    témoigna, de l'ardeur et du succès de mon zèle, il me promit que je
                    m'appercevrois peu des avantages qu'il avoit faits à ma belle-mère. On verra que
                    le temps où le pouvoir lui manqua, pour changer ses dispositions.Cependant la
                    pension de deux mille écus me fut confirmée, avec délégation sur une de ses
                    principales terres; mais un fils moins respectueux auroit pu se plaindre, que,
                    par les formalités dont cette promesse fut accompagnée, on parut y borner toutes
                    ses prétentions. Ensuite, lorsque sentant moi-même la nécessité de faire le
                    voyage de Paris, je recommençai à parler de mon départ, il me fut aisé de
                    reconnoître que si l'on n'étoit pas revenu à me l'ordonner, je n'en avois
                    obligation qu'à l'utilité qu'on avoit tirée de mes services, et qu'on n'en
                    désiroit pas moins mon éloignement. Ma belle-mère en parut seule affligée, et je
                    fus extrêmement sensible à cette généreuse bonté. Mes adieux furent si
                    froidement reçus de mon père, que me rappelant cette indifférence après l'avoir
                    quitté, j'en fus touché jusqu'aux larmes. Je partis. Les réflexions, dont je fus
                    assiégé dans ma route, furent celles qui devoient suivre naturellement cette
                    étrange et prompte multiplicité d'aventures. Ce n'étoit pas la première fois que
                    les mêmes idées m'occupoient. Un esprit actif, que je n'ai pas fait difficulté
                    de m'attribuer, et qui m'avoit rendu jusqu'alors mon oisiveté fort ennuyeuse,
                    n'étoit pas l'unique propriété de mon caractère. Le ciel m'avoit partagé d'un
                    fond naturel de philosophie, qu'uneéducation militaire avoit laissé sans
                    culture, et que je ne reconnus qu'à force de l'exercer, mais qui me portoit à
                    méditer profondément sur tout ce que j'entendois ou que je voyois autour de moi.
                    La chasse et la solitude avoient fortifié ce penchant. Je m'y livrai dans ma
                    route, avec d'autant plus de goût, que la froideur de mon père m'avoit laissé
                    une tristesse réelle, qui me disposoit seule à la rêverie. Toutes les scènes,
                    qui venoient de se passer sous mes yeux, se retracèrent dans mon imagination.
                    J'admirai cette variété de passions et de mouvemens, qui s'étoient succédés en
                    si peu de jours, et qui n'étoient peut-être pas encore à leur terme. Un juste
                    respect ne me permit pas de remonter aux causes, mais je fus vivement frappé de
                    la bizarerie des effets; et cette impression fut si forte, qu'ayant fait six
                    lieues jusqu'à M, avec les chevaux de mon père, pour prendre la poste dans cette
                    ville, où mes affaires devoient m'arrêter un ou deux jours, je ne me croyois pas
                    à la moitié du chemin. Les terres, qui me sont venues de ma mère, étant situées
                    dans ce canton, j'y avois mon receveur, homme accrédité par un emploi de finance
                    dont il étoit revêtu. J'appris, à sa porte, qu'il étoit mort la nuit précédente:
                    c'étoit un motif de plus, pour faire quelque séjour à Mla familiarité, que
                    j'avois dans cette maison, m'y fit entrer librement. On me dit que la veuve
                    étoit dans des transports de douleur, qui faisoient tout appréhender pour sa
                    vie. J'en fus peu surpris. Elle perdoit un mari qui méritoit d'être regretté. Ma
                    visite parut augmenter son désespoir et ses larmes. Je m'employai à la consoler.
                    Quelques amis, qui s'étoient rassemblés pour le même office, me dirent qu'ils
                    s'y employoient inutilement, et qu'ils n'avoient jamais vu d'exemple d'une
                    affliction si vive. Elle avoit passé toute la nuit et le jour entier, sans
                    prendre la moindre nourriture. En effet je fus témoin, pendant deux heures, de
                    l'excès de ses peines, et de son obstination à rejeter toute sorte de secours.
                    Un ami sensé, n'espérant plus rien des motifs ordinaires de consolation, lui
                    dit, en se retirant, qu'au milieu même de la douleur il falloit consulter la
                    prudence; qu'elle étoit jeune et sans biens; que l'emploi de son mari et
                    l'administration de mes terres ne pouvant demeurer entre les mains d'une femme,
                    elle alloit tomber dans une fâcheuse situation; qu'il lui conseilloit de ne pas
                    perdre un moment, et de demander la succession du mort, pour quelque honnête
                    homme, qui pourroit le remplacer. Ce discours, tourné adroitement, mais plein de
                    raison etd' amitié, fut rejeté avec indignation. On l'avoit interrompu vingt
                    fois par des gémissemens et des cris. Les biens et la vie n'étoient plus rien,
                    pour une malheureuse femme, qui avoit perdu l'unique bien pour lequel elle
                    vouloit vivre. Elle trouvoit de la cruauté à lui proposer des remplacemens:
                    indigne proposition! Horrible conseil! Le jour même de sa perte! Si près du
                    cadavre de son cher mari, qui n'étoit pas encore au tombeau! Toute l'assemblée
                    ne laissant pas d'approuver une si sage ouverture, j'y joignis mes
                    représentations; et je promis toute la confiance que j'avois eue pour le mort, à
                    celui qui lui succéderoit. Je ne fus pas écouté. On ne répondit plus que par des
                    sanglots, et par des signes d'horreur. L'ami, de qui le conseil étoit venu,
                    cessa d'insister, et se contenta de dire, en sortant, qu'il n'avoit suivi que
                    les inspirations de l'amitié; d'autant plus que vraisemblablement il seroit trop
                    tard le lendemain, parce que les emplois des fermes étoient bientôt enlevés;
                    mais qu'il se seroit chargé, avec joie, d'écrire par l'ordinaire du soir. Il
                    sortoit. La jeune veuve se réveilla. Elle le fit rappeler. Hé bien, monsieur,
                    lui dit-elle, d'un oeil presque sec et d'un ton radouci, écrivez donc, écrivez
                    puisqu'il le faut. Mais si je prends un autre mari, ce ne sera jamais que le
                    frère Ambroise. Soit, madame,répondit l'officieux conseiller; soit le frère
                    Ambroise. Il partit, en souriant, pour prévenir l'heure de la poste. Les autres
                    se regardoient mutuellement, avec un sérieux forcé, qui sembloit couvrir quelque
                    mystère. Je vis le moment, où cette grave assemblée alloit éclater de rire. Pour
                    moi, qui ne pouvois pénétrer les apparences, je sortis civilement, après avoir
                    renouvelé mes promesses à la belle veuve; mais ce fut pour suivre l'auteur du
                    conseil, qui ne pouvoit être fort éloigné. Je le rejoignis, à peu de distance.
                    Il jugea de mes intentions, en me voyant sur ses traces. Je devine votre
                    curiosité, me dit-il. Si vous ne connoissez pas notre petite ville, vous avez
                    trouvé ce dénouement fort obscur, et vous l'allez trouver fort comique. Votre
                    intérêt doit vous faire souhaiter d'être instruit. Frère Ambroise, car ce nom
                    m'a paru vous étonner, est un grand et jeune quêteur, depuis quelques mois
                    novice convers des capucins, qui fait tourner la tête à toutes nos femmes;
                    honnête homme et de bonnes moeurs, comme tous les religieux de cet ordre, mais
                    d'un teint si frais, d' un oeil si vif, et d'une si belle physionomie, qu'on le
                    croiroit fait pour tout autre sort, si la fortune étoit attachée à la bonne
                    mine. Peut-être les voies vont-elles s'ouvrir pour lui. J'ignore quels ontété
                    ses progrès dans le coeur de la belle veuve. Mais vous l'avez entendue; elle
                    s'est déclarée nettement, et les circonstances ne laissent rien désirer à
                    l'explication. Cependant on n'a jamais fait de reproche à la conduite de cette
                    femme; et jusqu'au moment d'un aveu si singulier, j'aurois parié pour sa vertu.
                    Il me paroît encore impossible que les emportemens de douleur, dont vous êtes
                    témoin comme moi, ne soient pas sincères; et mon embarras est à les comprendre:
                    je me proposois, ajouta-t-il, de tirer la vérité de l'heureux quêteur; il doit
                    ce retour à ce que je vais faire pour lui. J'approuvai cette résolution, mais, à
                    la vérité, par d'autres motifs: et je priai celui qui me faisoit ce récit, de me
                    procurer un moment d'entretien avec le quêteur. Après la scène lugubre que
                    j'avois encore devant les yeux, je ne pouvois croire, comme lui, que le coeur de
                    la veuve se fût expliqué, dans un aveu si peu mesuré de ses sentimens. J'aimois
                    mieux penser qu'une excessive douleur avoit troublé sa raison. Il étoit trop
                    tard, pour voir le frère Ambroise avant la nuit. Notre visite fut remise au
                    lendemain. Je retournai le soir chez la veuve, où, malgré la tristesse de
                    l'appareil, diverses raisons m'obligeoient de prendre le logement que j'étois
                    dans l'usage d'occuper. Je ne la vis point,parce qu'après l'enterrement, auquel
                    j'avois assisté, on avoit déclaré, à sa porte, qu'elle ne verroit personne. Mais
                    j'appris, par les informations de mes gens, qu'on avoit cessé d'entendre ses
                    gémissemens depuis mon départ, qu'elle avoit paru fort impatiente de voir
                    enlever le corps par les prêtres, et que s'étant mise ensuite au lit, elle avoit
                    laissé toute sa maison fort tranquille. Ces apparences ne m'ôtèrent pas mes
                    idées; jusqu'au lendemain, que m'ayant fait prier elle-même de passer dans son
                    appartement, elle me tint ce discours. Je ne puis trop vous remercier, monsieur,
                    de la généreuse disposition où vous êtes pour moi; et si j'obtiens ce que vous
                    désirez en ma faveur, mon étude sera de répondre à votre bonté. J'ai compris que
                    le parti, dans lequel on m'engage, est le seul qui convienne à ma situation.
                    Ainsi je ne rétracte point le choix qu'on m'a conseillé; il fera connoître que
                    la raison seule me détermine. Tout autre, embrassé avec la même précipitation,
                    feroit mal juger de mes sentimens. Je commence donc par vous assurer que de ma
                    vie, je n'ai eu de communication avec le frère Ambroise: mais, sur sa figure,
                    que j'ai vue plusieurs fois, j'ai pris la plus haute idée de son caractère, et
                    j'ai plaint son sort. Ensuite, monsieur, comme les affaires qui m' attachent à
                    votre service semblent vous donnerquelque droit sur ma conduite, je vous demande
                    en grâce de prendre celle du nouveau joug qu'on m' impose. Vous connoissez la
                    malignité des hommes. Un mariage, qui se fera par votre entremise et sous vos
                    yeux, sera regardé comme votre ouvrage, et vous me sauverez de la raillerie
                    publique. Ce langage m'apprenoit premièrement que la veuve de mon receveur
                    n'avoit pas perdu l'esprit; en second lieu, qu'elle aimoit l'honneur; et que
                    l'adresse ne lui manquoit, ni dans la couleur qu'elle donnoit à son choix, ni
                    dans le plan qu' elle avoit imaginé pour satisfaire son inclination. Mais je
                    n'en voyois pas plus clair à la prodigieuse révolution de ses sentimens; et ne
                    pouvant regarder la scène du jour précédent comme une misérable comédie, qui ne
                    m'auroit inspiré qu'un parfait mépris pour elle, je demeurois dans tout
                    l'embarras que j'avois cru levé par une autre supposition. Cependant, son
                    adresse même me la faisant juger fort utile à mon service, je ne me défendis pas
                    d'entrer dans ses vues, sur-tout après avoir réfléchi qu'elles pouvoient me
                    conduire à l'éclaircissement que je désirois. Je me réduisis à lui demander,
                    s'il n'y avoit pas d'obstacle à craindre de la part du frère. Non, j'en suis
                    sûre, me répondit-elle, avec un empressement qui répondoit mal à laréserve
                    qu'elle venoit d'affecter, mais qui s'accordoit fort bien avec l'effusion de
                    coeur dont j' avois été témoin le jour précédent. Dans le discours médité
                    qu'elle m'avoit tenu, son mari n'avoit pas été nommé; et je fis aussi cette
                    réflexion. Elle conclut, néanmoins, par une remarque où sa mémoire étoit
                    rappelée: je craindrois, me dit-elle, d'aller plus vîte qu'il ne convient à la
                    bienséance après une perte si récente, si votre départ ne devoit pas être si
                    prompt. D'ailleurs on m'a fait entendre que je ne pouvois espérer la grâce,
                    qu'on demande pour moi, qu'en hâtant un peu mes résolutions. Je lui dis que mes
                    affaires me demandoient effectivement à Paris, où j'avois même annoncé le jour
                    de mon arrivée; et que je n'avois compté d'en passer que deux, au plus, à M.
                    J'étois résolu, en la quittant, de voir aussi-tôt son frère Ambroise; et j'avoue
                    que l'impatience d'approfondir ce mystère avoit autant de part à ma diligence,
                    que l'intention de la servir. Ma promesse m'obligeoit de prendre avec moi son
                    ami, qui devoit servir d'ailleurs à m'ouvrir les voies. Nous nous rendîmes
                    ensemble au couvent. Je vis, dans le frère Ambroise, toutes les perfections
                    qu'on m'avoit vantées: c'est-à-dire, qu'avec l'air frais et vigoureux, il étoit
                    d'unefigure, que la difformité même de son habit n'éclipsoit pas. Son teint
                    avoit un éclat surprenant; et lorsqu' après nous avoir salués avec une modestie
                    extrême, il leva la vue sur nous, j'admirai deux grands yeux bleus, à
                    fleur-de-tête, qui nous couvrirent de leurs rayons. Je fus présenté, comme nous
                    en étions convenus, à titre d'ami de l'ordre, qui possédoit des terres
                    considérables autour de la ville, et qui devoit être de quelque poids pour le
                    quêteur du couvent. Mon dessein étoit de l'engager dans un entretien, qui pût me
                    faire juger de son esprit et de ses qualités naturelles. Je trouvai, dans tous
                    ses discours, une simplicité qui me causa de l'étonnement. Lorsque le félicitant
                    de sa bonne mine, je lui demandai comment tant de charmes se trouvoient
                    ensévelis dans un cloître, il me répondit que tout le monde lui faisoit ce
                    compliment. Vous le méritez, repliquai-je; j'ai peine à concevoir ce qui peut
                    vous avoir fait renoncer aux avantages, que vous pouviez espérer d'une si belle
                    physionomie. Il me dit qu'un pauvre garçon étoit trop heureux de trouver de quoi
                    vivre en servant le ciel. Je pris une fort mauvaise idée du génie et de
                    l'éducation du frère Ambroise. Cependant ses réponses étoient accompagnées d'un
                    sourire, qui n'étoit pas aussi grossier queson langage. Je l'excitai, par des
                    questions plus badines. Il parut entendre et goûter quelques plaisanteries
                    galantes. Je me rappelai la méthode du Pogge, pour guérir l'invincible stupidité
                    de son élève. L'effet en auroit été plus prompt sur un homme aussi bien fait que
                    le frère Ambroise, dans lequel, suivant les loix ordinaires de la proportion,
                    elle n'auroit pas trouvé la résistance intérieure de l'irrégularité des organes.
                    Un quart-d' heure du même entretien me fit voir, du moins, qu'il n'avoit pas
                    besoin de remède violent, et que l'esprit lui manquoit moins que l'usage. Mes
                    soupçons croissant sur quelque liaison secrète avec la veuve, je lui parlai
                    d'elle, comme d'une femme qu'il devoit connoître. Il rougit. Cette dame, me
                    dit-il, faisoit de grandes aumônes au couvent. Il les prenoit chaque semaine à
                    sa porte. Quelquefois elle paroissoit à sa fenêtre, d'où elle se recommandoit à
                    ses prières; mais le silence, prescrit aux quêteurs novices, ne lui permettoit
                    pas de répondre. Jamais donc, repris-je, il ne vous arrive de lui parler?
                    Jamais, me dit-il. Cependant, insistai-je, je sais d'elle-même qu'elle vous
                    estime beaucoup, et qu'elle vous croit les mêmes sentimens pour elle. Mes
                    instances le surprirent. Il me regarda. Il rougit encore. Enfin, se croyant
                    peut-être intéressé à se disculper, il se hâta de répondreque si je le savois
                    d'elle-même, elle devoit m'avoir dit aussi, qu'une seule fois, c'étoit un mardi,
                    le voyant arriver à sa porte, elle lui avoit apporté de ses propres mains
                    l'aumône ordinaire, et qu'au moment qu'il s'étoit baissé, pour la recevoir avec
                    plus de respect, elle lui avoit dit à l'oreille qu'il étoit beau comme un ange:
                    que dans cette occasion, il n'auroit pas crû violer la règle, en faisant un mot
                    de réponse pour la remercier de sa charité; mais qu'elle s'étoit retirée
                    aussitôt: qu'ensuite, lui voyant tant de bonté pour lui, il n'avoit jamais
                    manqué, lorsqu'elle venoit à l' église, de lui présenter la meilleure chaise, et
                    de l'avertir quand la messe étoit prête à commencer. Vous la regardez souvent,
                    interrompis-je. Quelquefois, répondit-il avec une nouvelle rougeur. Cette
                    naïveté me charma. Je tenois le fil; et la vraisemblance me parut assez bien
                    établie, dans les explications que j'avois reçues de part et d'autre. Il ne me
                    resta que beaucoup d'admiration pour une aventure si bizarre; mais, sans m'y
                    livrer trop, je pensai à remplir de bonne foi ma commission. Hé bien, mon frère,
                    dis-je au beau quêteur, l'estime de madame... est si réelle, que si votre
                    reconnoissance y répond, vous pouvez devenir un des plus heureux hommes du
                    monde. La mort du mari,quoiqu' un peu récente, vous ouvre les voies pour lui
                    succéder. Il étoit mon receveur. Je vous offre cette place pour dot. Madame...
                    obtiendra vraisemblablement le contrôle, qui sera la sienne. Voyez ce que la
                    fortune et l'amour font pour vous; et ne craignez pas de nous ouvrir votre
                    coeur. Il me répondit timidement, mais avec plus de recherche dans ses termes,
                    que si je ne prenois pas plaisir à l'embarrasser, je le surprenois beaucoup;
                    qu'il étoit extrêmement touché de la bonté de madame... et de la mienne, et
                    qu'il en parleroit au père gardien. Non, lui dis-je: ce n'est pas le père
                    gardien qu'il faut consulter; c'est vous-même. Votre coeur seul doit vous dire,
                    si mes offres lui conviennent. La question consiste à choisir, entre cet habit
                    et celui que vous pouvez prendre à sa place. Sa vocation étoit si peu pour le
                    cloître, qu'elle ne résista pas un moment à l' épreuve. Bonne méthode, en effet,
                    et plus infaillible que toutes les rigueurs du noviciat, pour purger l'état
                    religieux de tant de mauvais sujets, qui n'ont d'abord été qu'imprudens ou
                    malheureux dans leur choix. Frère Ambroise ne m'eut pas plutôt assuré de ses
                    dispositions, que lui laissant faire ses adieux au père gardien, je chargeai mon
                    guide de le vêtir proprement, et j'allairendre compte à la veuve du prompt
                    succès de mes soins. Je la trouvai dans une langueur, que je ne lui fis pas la
                    grâce d'attribuer à son deuil; sur-tout lorsqu'applaudissant à sa pénétration,
                    je l'eus assurée qu'elle avoit deviné fort habilement les sentimens du quêteur.
                    Ses yeux s'animèrent; et son impatience devint fort vive, pour obtenir des
                    explications que je pris plaisir à lui donner par degrés. Cependant après les
                    avoir reçues avec une joie mal déguisée, ses réflexions, apparemment sur les
                    circonstances, ou peut-être l'air badin dont j'avois égayé mon récit, lui firent
                    prendre un visage fort sérieux. Elle répéta ce qu'elle m'avoit dit deux heures
                    auparavant, de l'indécence dont elle auroit été la première à s'accuser, si ses
                    amis ne l'eussent forcée de prendre un parti si contraire à son attente. Elle
                    craignoit, ajouta-t-elle en baissant la vue, que malgré mon extrême
                    complaisance, sa facilité à suivre un conseil violent, ne lui fît perdre quelque
                    chose de mon estime. Ce langage, que je pris pour un retour à l'artifice, ne
                    m'inspira rien moins que de la pitié. Je lui garantis toute l'estime qu'elle
                    sembloit désirer; mais, dans l'embarras où les scènes du jour précèdent me
                    laissoient encore, je la mis à prix. Mon estime, lui dis-je, d'un air si riant
                    qu'il la fit sourireelle-même, mes services, qui viennent de commencer fort
                    heureusement, dépendront d'un mot d'éclaircissement que j'exige. La
                    dissimulation seroit à présent de mauvaise grâce avec moi. Je demande d'où
                    venoit hier ce déluge de pleurs, qui nous alarma pour votre santé; et comment,
                    avec un goût déclaré pour le quêteur, vous avez pu ressentir cette excessive
                    affliction pour un autre. Elle demeura quelques momens pensive, en me regardant
                    d'un oeil incertain. Enfin, pressée par d'autres instances, vous me faites une
                    question, répondit-elle, que je ne me suis pas encore faite à moi-même. Je
                    m'examine; car je veux vous satisfaire de bonne foi. Il est certain que j'ai
                    toujours eu la conduite et les sentimens d'une honnête femme. J'aimois
                    sincèrement mon mari, et je l'ai pleuré de même. Mais je ne prétens plus vous
                    cacher que depuis quelques mois, j'ai des mouvemens fort tendres pour le frère
                    Ambroise. Il me semble que dans la situation où j'étois, perdant un mari si
                    cher, et ne voyant aucun jour à réparer ma perte avec goût, ce double malheur
                    explique assez bien la douleur qui vous étonne. C'est-à-dire, interrompis-je,
                    que vous les pleuriez tous deux; l'un, parce qu'il n'existoit plus; et l'autre
                    parce que vous désespériez de l'obtenir. Fort bien:mais vous ne levez pas ma
                    difficulté qui est de comprendre l'union de deux causes opposées, pour opérer
                    avec la même force un effet commun. Opposée; pourquoi donc? Répliqua-t-elle,
                    lorsque j'ai commencé par établir que l'un ne m'a jamais rien fait entreprendre,
                    rien fait désirer, de contraire à l'autre. La haine et l'amour sont opposés;
                    mais l'amour ne l'est pas à l'amour: c'est le même sentiment, qui peut s'exercer
                    pour deux objets lorsqu'il est tranquille; et qui les perdant tous deux, dans un
                    cas tel que j'ai pû supposer le mien, est suivi d'une douleur d'autant plus
                    vive, qu'elle est double comme sa cause. Cette métaphysique me parut ingénieuse:
                    mais je trouvai, dans la raison, et dans l' expérience commune, des armes pour
                    la détruire. Sur ce pied, repris-je, vous ne deviez pas vous récrier si
                    furieusement contre la proposition de prendre un second mari qui n'auroit pas
                    été le frère Ambroise. Vous en auriez aimé trois, comme deux. Un objet de plus
                    n'auroit rien changé à la nature du sentiment. Elle prétendit que sa douleur
                    auroit été suffisante pour fermer son coeur à toute nouvelle impression. Mais
                    cette réponse ne levant pas le fond de l'objection, je la réduisis à confesser
                    que le coeur n'est pas capable de deux amours, du moins au même degré; et par
                    conséquent, que celui qu'elleavouoit, pour le frère Ambroise, étant né d'abord
                    au préjudice de l'affection conjugale, il devoit avoir emporté la balance.
                    J'aurois pu conclure aussi qu'il y avoit eu peu d'égalité dans les deux
                    douleurs; et le prompt oubli de celle, dont la cause n' avoit pas cessé,
                    sembloit être un argument sans réplique: mais j'avois promis mon estime à la
                    belle veuve, et je ne cherchois pas à me rétracter. Dès le jour suivant, frère
                    Ambroise me fut amené dans sa nouvelle parure. Je me chargeai volontiers de
                    l'introduire auprès d'une femme qui devoit être bientôt à lui; et cette scène me
                    promettoit encore de l'amusement. Il avoit, avec la bonne mine que je luis avois
                    trouvée sous un habit moins avantageux, déjà toute la confiance que sa figure et
                    son bonheur étoient capables de lui inspirer; les épaules néanmoins trop
                    épaisses; et dans sa contenance générale, l'air un peu pesant. Je crus lui
                    devoir quelques leçons sur l'essai de galanterie qu'il alloit faire. Il les
                    reçut avec autant de remercîmens, que s'il en eût senti le besoin: cependant,
                    soit que le noviciat, en amour, soit moins long que dans l'ordre qu'il avoit
                    quitté, ou qu'avant son entrée dans le cloître il en eût déjà quelque teinture
                    ou que le bon sens, dont il étoit mieux pourvu que je ne le croyois encore, et
                    qui s'est fait remarquerdans toute la suite de sa vie, soit au fond la meilleure
                    règle de tout ce qu'on nomme bienséances, il sut observer des apparences si
                    naturelles de reconnoissance et de tendresse, avec des égards si mesurés de
                    respect et de modestie, qu'un homme consommé dans le monde n'auroit pas été
                    capable d'une conduite plus sage. La veuve que j'avois fait prévenir sur notre
                    visite, avoit tempéré l'appareil du deuil par de petites recherches de
                    coquetterie. Elle étoit encore dans l'âge de plaire; et son favori, ou, si l'on
                    veut, son amant, que je ne dois plus nommer frère Ambroise, ne pouvoit douter
                    qu'il n'en fût excessivement aimé. Cependant tous les avantages qu'on lui
                    prodiguoit, et tant de flatteuses préventions, n'eurent pas le pouvoir de
                    l'enivrer. Si ce fut par mon conseil qu'il commença par se jeter aux pieds de sa
                    belle, il n'eut obligation qu'à lui-même de ses expressions simples, mais
                    respectueuses et passionnées. Elle se contint aussi dans des bornes si décentes,
                    que le spectacle n'eut rien d'aussi risible pour moi, que je m'y étois attendu.
                    En un mot, il me fit prendre une fort bonne idée de l'un et de l'autre; et
                    j'oubliai volontiers que, suivant toutes les apparences, ils avoient commencé
                    tous deux par l'hypocrisie. L'arrangement établi dans mes affaires subsistantpar
                    l'engagement que je prenois avec eux, les raisons, qui m'avoient conduit à M ne
                    m'y arrêtèrent pas plus long-tems que je ne me l'étois proposé. Je laissai les
                    deux amans dans une mutuelle satisfaction, et j'appris bien-tôt qu'elle avoit
                    été comblée par la réponse qu'ils attendoient. On leur accordoit ce que la veuve
                    avoit demandé. La condition d'un second mariage, dont on faisoit dépendre cette
                    faveur, fut un voile honnête pour l'impatience de leurs sentimens. Elle fut
                    remplie, après les délais indispensables de l'usage et de la bienséance. Quoique
                    la singularité de l'aventure m'eût porté, plus que la raison et l'intérêt, à
                    remplacer si légérement mon receveur, je ne perdis rien au change, et le tems
                    fit voir qu'avec tous mes soins je n'aurois pu faire un meilleur choix.
                    L'heureux substitut devant fournir plus d'une épisode à cet ouvrage, on sera
                    surpris de la rapidité de sa marche, dans le chemin de l'honneur et de la
                    fortune. Ma chaise, où je rentrai le troisième jour, me parut un cabinet
                    philosophique, dans lequel j'eus toute la liberté que je désirois, pour
                    m'abandonner à mes réflexions. Combien n'en fis-je point sur cette variété de
                    formes, de situations et de sentimens, dont j'avois été témoin pendant deux
                    jours, et qu'à peine avois-je eu le temsd'observer, mais qui se représentoient
                    successivement à ma mémoire? L'ordre du raisonnement ne m'étoit pas encore assez
                    familier, pour me faire remonter aux principes, par la liaison des effets avec
                    leurs causes; mais, dans les efforts que je faisois pour expliquer tant
                    d'obscurités, si je ne parvenois pas à satisfaire ma curieuse raison, je me
                    sentois le coeur et l'imagination tellement intéressés, que je ne me lassois pas
                    d'une méditation si singulière à mon âge. Caprices, inconséquences, amours et
                    haines aveugles, ruses, emportemens, contradiction de l'intérieur et du dehors,
                    réalité démentie par l'apparence; c'est tout ce que je recueillois de mes
                    souvenirs; et sans pénétrer plus loin, la force du tableau m' attachoit. Les
                    traces profondes, que j'avois emportées de mes observations domestiques,
                    revinrent se joindre à celles qui me restoient de ces nouvelles spéculations. Je
                    fus obsédé de cette foule d'images. Bientôt, par une espèce de contagion, tout
                    ce que je rencontrai dans ma route s' offrit à moi du même côté. Je commençai à
                    ne plus rien voir, que sous quelqu'une de ces bizarres couleurs. Dès le premier
                    jour, en changeant de chevaux à la poste, mes yeux furent attirés par la vûe de
                    plusieurs personnes qui sembloient se quereller. Je demandai quel étoit le sujet
                    deleur différend. On me dit que c'étoient de pauvres gens du village, qui ne
                    cessoient pas d'en insulter un plus riche, par des reproches sur la source de
                    son opulence, et que cette guerre duroit depuis long-tems, sans que l'autorité
                    même de la justice eût été capable de l'arrêter. Cette réponse excita ma
                    curiosité, on continua de me raconter qu'un homme de la paroisse et sa femme, à
                    l'exemple de quantité d'autres misérables, que les loix ont laissés
                    jusqu'àprésent sans punition, avoient entrepris de se tirer de la pauvreté par
                    une voie fort étrange. Ils avoient un enfant dans le premier âge, dont ils
                    avoient mutilé ou disloqué si cruellement tous les membres, qu'en ayant fait un
                    vrai monstre, ils s' étoient promis de faire admirer sa difformité dans toutes
                    les provinces du royaume, et de s'enrichir par le prix du spectacle. Cette
                    barbare exécution ne put être cachée si soigneusement, qu'elle ne fût découverte
                    par un paysan de la même famille. Il en fut saisi d'horreur, jusqu'à prendre la
                    résolution de dénoncer ses parens à la justice. Mais quelques menaces, qui
                    firent éclater son dessein, leur firent chercher le moyen de s'en garantir. Ils
                    imaginèrent de le mettre lui-même dans leurs intérêts, en l'associant à leurs
                    espérances, et lui promettant sa part au profit. Cet expédient leur réussit: il
                    sacrifia, comme eux, tous les sentimens de la natureau désir de gagner de
                    l'argent; et leur entreprise, suivie de concert, fut poussée avec tant de
                    succès, que dans l'espace de cinq ou six ans qu'ils employèrent à parcourir le
                    royaume, ils amassèrent plus de cinquante mille écus. Mais pendant leurs
                    courses, le père et la mère moururent successivement. Leur enfant même fut saisi
                    d' une mort prématurée, après avoir été jusqu'au dernier moment la victime de
                    leur brutale avarice, par la vie douloureuse qu'il avoit menée dans un corps où
                    toutes les fonctions animales étoient irrégulières et violentes. La succession
                    du trésor étant demeurée à l'associé, il ne put résister à l'amour de la patrie,
                    qui a des charmes pour tout le monde, suivant le langage du poëte, mais des
                    charmes invincibles pour les ames du commun. Il revint dans son village, où le
                    changement de sa fortune n'excita d'abord que de l'admiration. Il y acheta des
                    biens considérables, à mesure que l'occasion s'en offrit; et rien n'y manquoit à
                    son établissement. Mais on n'y avoit pas oublié l'origine de cette métamorphose,
                    qu'il avoit eu l'imprudence de faire éclater dans son premier démêlé avec le
                    père du monstre. La jalousie impitoyable des pauvres, sur-tout contre ceux
                    qu'ils voient sortir du même ordre, et dont le bonheur semble aggraver leur
                    misère, avoit bien-tôt réveillé l' odieuse histoire. Il nepouvoit faire un pas,
                    sans essuyer des railleries offensantes ou d'humilians reproches. Son chagrin ne
                    faisant qu' irriter l'envie, ces scènes se renouveloient tous les jours; et c'en
                    étoit une, qui venoit de se passer sous mes yeux. Nouveau sujet d' exercice,
                    pour le tour que mes réflexions avoient pris. Cependant elles tombèrent d'abord
                    sur la triste situation d'un homme, à qui, malgré la bassesse des moyens qui
                    l'avoient enrichi, je ne voyois pas d'autre reproche à faire, que d'avoir fait
                    céder sa juste horreur pour le crime, à l'avidité de gagner du bien. Je
                    m'assurai, par mes informations, qu'il faisoit d'ailleurs un honnête usage de
                    son revenu; et la pitié m' inspira de le servir, par une voie d'autant plus
                    certaine, que l'idée en étoit prise de lui-même, et le succès avéré par son
                    exemple. Sur le champ je me fis conduire à sa maison. Mon train étant assez
                    leste, je remarquai en chemin que les paysans, qui me virent descendre à sa
                    porte, admiroient entr'eux cette visite, et sembloient en raisonner avec une
                    sorte de respect; autre sujet de réflexion sur les mouvemens qui s'entrechoquent
                    dans le coeur des hommes; car c'étoient les mêmes, apparemment, qui venoient de
                    l'injurier. Mais cette observation n'avoit qu' un rapport indirect à mes vûes.
                    J'entrai d'un air familier. Quelques traces d'humeursombre m'aidèrent à
                    distinguer tout d'un coup l' inconnu, que je jugeois digne de ce bon office.
                    Monsieur, lui dis-je, du ton le plus obligeant, je sais votre histoire; je sais
                    les chagrins dont elle empoisonne votre vie. Voici le remède, ou je suis trompé.
                    Souvenez-vous de ce qui vous a réconcilié avec l'auteur de votre fortune, après
                    l'avoir voulu perdre; c'est l'intérêt seul. Mettez vos ennemis dans le même cas.
                    Qu'ils éprouvent vos bienfaits. Une légère partie de vos richesses, que vous
                    emploirez à rendre leur propre vie plus douce, peut vous assurer de la
                    tranquillité pour la vôtre, et l'affection de ceux que vous aurez obligés: c'est
                    le conseil d'un ami, que votre infortune vous a fait, et que la générosité seule
                    intéresse à votre sort. Je voulus me retirer aussitôt, avec le plaisir d'avoir
                    fait une bonne oeuvre, mais doutant au fond si je ne serois pas regardé, d'un
                    homme de cette trempe, comme un jeune fou, qui venoit grossir le nombre de ses
                    railleurs. Il me retint d'assez bonne grâce, et sa réponse fut un vif
                    remercîment. Cette politesse fut suivie d'un aveu de ses chagrins. Il m'avoit
                    vu, à la poste, me dit-il; et la honte d'être insulté devant moi, lui avoit fait
                    précipiter sa retraite. La vie lui devenoit insuportable. Son malheur étoit si
                    continuel, que ne pouvant y remédier,il pensoit à se défaire de son bien, pour
                    quitter le lieu de sa naissance, et se dérober à la fureur de l'envie. Sa
                    malignité n'y perdroit rien, répondis-je. Elle vous suivroit. Elle seroit
                    capable de s'attacher à tous vos pas. L'envie a les yeux d'Argus et toutes les
                    bouches de la renommée. Mais, par la voie que je viens de vous ouvrir, vous
                    pouvez la forcer au silence, et peut-être à l'admiration, qui n'ira point sans
                    la reconnoissance et l'estime. Il se laissa persuader; et son embarras ne
                    sembloit être que sur les moyens d'exécuter mon conseil. J'en avois trop fait,
                    pour demeurer en chemin. Je lui demandai s'il connoissoit tous ses ennemis. Il
                    me dit qu'il n'en avoit pas d'autres que les pauvres de la paroisse, auxquels il
                    sembloit qu'il eût dérobé leur bien, quoiqu'il n'eût jamais fait de tort à
                    personne. C'étoit peindre assez naïvement l'impression que fait le bonheur
                    d'autrui, sur cette misérable espèce d'humains. Je me rappelai une fondation de
                    mes pères, qui nous avoit toujours fait honneur dans notre canton, et qui
                    consistoit à faire distribuer, chaque semaine, une quantité reglée d'aumônes.
                    Cet usage avoit servi depuis long-tems, non-seulement à soulager les pauvres
                    familles, mais à les faire sortir de la misère, par le soin qu'on avoit, en
                    même-tems, de faire valoir, à leur profit,les fruits journaliers de leur
                    travail; et nous passions pour les créateurs d'un grand nombre d'honnêtes
                    fermiers, que cette raison attachoit cordialement à notre service. Je traçai ce
                    plan à mon disciple, dont la docilité commençoit réellement à m'intéresser. Il y
                    consentit, dans la mesure de ses forces. Son revenu alloit au-delà de six mille
                    livres; je lui proposai d'en sacrifier cinquante pistoles. Ce n'est pas à votre
                    seul repos, lui dis-je, c'est à la religion, à l'état, que vous ferez ce
                    glorieux sacrifice; et je vous vois non-seulement heureux et tranquille, mais à
                    jamais illustré dans votre patrie. Un peu d'emphase que j'avois mis dans ma
                    voix, et la force réelle de cette image, le pénétrèrent si vivement, qu'il
                    m'offrit la disposition de tout son bien. Le coeur des hommes, dis-je en
                    moi-même, est donc capable, dans tous les ordres, indépendamment de la naissance
                    et de l'éducation, d'être remué par un grand motif, et flatté d'un sentiment
                    noble! Loin d'en abuser, je contins l'ardeur que j'excitois, et je fis venir le
                    bailli et le curé du village, qui dressèrent sur le champ l'acte de fondation.
                    Il portoit que l'honnête fondateur, dans un mouvement de reconnoissance pour le
                    ciel, auquel il devoit son bien, et de charité pour les pauvres habitans, qui ne
                    rendoient pasassez de justice à l'affection qu'il leur portoit, donnoit
                    volontairement à la paroisse, sur des fonds connus, cinq cens livres de rente
                    perpétuelle, dont trois cens devoient être employés à leur nourriture, et le
                    reste à l'entretien d'un clerc, pour l'instruction de leurs enfans. Au prix
                    actuel du blé, dans une province fort abondante, c'étoit environ cent cinquante
                    livres de pain pour chaque semaine. Le bailli, transporté de joie et
                    d'admiration, se chargea d'assembler les habitans à l'heure même, et de leur
                    faire la lecture de cet acte. Je demeurai quelques momens seul avec mon
                    disciple, qui me remercioit de sa propre générosité, et dont le coeur sembloit
                    élargi, depuis qu'il avoit été capable d'une si belle résolution. Mais ce
                    n'étoit rien, en comparaison du spectacle qui suivit. Le bailli, reparoissant
                    bientôt, nous apprit que sa lecture avoit été reçue avec de grandes
                    acclamations: et soit par son ordre, ou par un mouvement naturel de
                    reconnoissance, le bruit d'une foule de paysans, qui ne l'avoient pas quitté, se
                    fit entendre à la porte. Je ne vis aucun danger à la faire ouvrir. C'étoient,
                    non-seulement les chefs du village, qui venoient faire les remercîmens de la
                    paroisse à son bienfaicteur, mais les pauvres habitans, entre lesquels il
                    reconnut quelques-uns de ses plus insolens ennemis, qui, n'osant entrer,lorsqu'
                    on eut ouvert, se jetèrent à genoux avec un grand cri. Les chefs furent
                    introduits, et firent leur compliment. Je voulus faire observer cette agréable
                    révolution à celui qui la causoit: mais il en étoit plus frappé que moi; et ses
                    yeux, fixés sur la porte de sa cour, où les pauvres, sans quitter cette posture
                    humiliée, le combloient de bénédictions, m'apprenoient combien son coeur étoit
                    touché. Je lui proposai de faire quelque libéralité présente, à cette troupe de
                    misérables. Il me regarda, d'un air étonné. Oui, me dit-il; et s'étant échappé
                    légèrement, il revint avec quelques pistoles, qu'il leur fit distribuer. J'avoue
                    que je fus surpris moi-même de l'effet de mon conseil. Ils avoient été
                    jusqu'alors à genoux, mais se prosternant avec de nouvaux cris, ils se mirent à
                    baiser la terre, en la pressant de leurs mains et de leurs lévres, comme si
                    toute autre expression leur eût paru trop foible, ou leur eût manqué. Je jetai
                    les yeux sur le bienfaicteur public, et je vis couler quelques larmes des siens.
                    Cette scène avoit assez duré pour moi, et ne demandoit plus mon secours. Je pris
                    un moment, pour me dérober dans la confusion; et me glissant dans ma chaise,
                    dont mes gens ne s'étoient pas éloignés, je partis avec toute la vitesse des
                    chevaux. Ma première idée fut quemon disciple et tout le vilage pourroient
                    ignorer jusqu'à mon nom; mais je fus privé de ce plaisir, par l'indiscrétion de
                    mon valet-de-chambre, à qui les paysans avoient demandé qui j'étois. C'étoit
                    m'exposer à des importunités de reconnoissance, dont je ne pus me garantir dans
                    la suite, et qui n'eurent d'agréable, pour moi, que la confirmation qu'elles
                    m'apportèrent du succès de mes conseils. D'une infinité de réflexions sur le
                    service que j'avois rendu, rien ne me laissoit plus d'étonnement que d'avoir
                    trouvé dans l'ame du fondateur, et dans celles des paysans mêmes, une généreuse
                    sensibilité qu'ils ne se connoissoient pas, et dont je ne pouvois néanmoins
                    douter, après des témoignages si réels. Ma peine étoit à comprendre, que
                    possédant en effet ce précieux don du ciel, ils ne l'eussent pas exercé plutôt,
                    et que pendant toute leur vie, peut-être, ils ne se fussent livré qu'aux noirs
                    mouvemens de la haine et de l'envie. Le plaisir de la tendresse, et de la bonté,
                    n'est-il pas, disois-je, le plus doux de tous les sentimens? Et lorsque le coeur
                    en est capable, comment peut-il en préférer d'autre? Ces secrets de la nature
                    étant encore inexplicables pour moi, je me bornois à les observer: mais chaque
                    rencontre augmentoit mon goût pour cette étude, et sembloit m'y ramener
                    d'elle-même.Plus loin, dans un autre changement de poste, un mendiant,
                    accompagné de sa femme, et d'un fils âgé de neuf ou dix ans, se recommanda
                    modestement à ma charité. Les apparences n'ayant d'extraordinaire, que cet air
                    de famille abandonnée, je lui demandai si l'enfant étoit à lui? Oui, monsieur,
                    répondit-il. Le ciel nous en avoit donné deux: nous avons eu le malheur de
                    manger l'autre. Je craignis de l'avoir mal entendu, et je le priai de répéter
                    une réponse si révoltante. Il tira, d'un mauvais porte feuille, quelques papiers
                    qu' il me présenta. J'y jetai les yeux. C'étoient des certificats, revêtus de la
                    meilleure forme, par lesquels plusieurs officiers militaires attestoient qu'à
                    l'exécution du traité d'Utrecht, lorsque les françois avoient évacué la baie
                    d'Hudson, le porteur, employé au fort Nelson par les agens de la compagnie,
                    s'étant engagé, avec sa famille, dans une chasse des esquimaux, y avoit été si
                    cruellement pressé de la faim, qu' à l'exemple de cette barbare nation, il avoit
                    été forcé de manger l'un de ses deux enfans, pour sauver la vie à l'autre, à sa
                    femme, à lui-même; et que sur l'aveu, qu'il en avoit fait volontairement après
                    son retour, on n'avoit pas cru devoir punir un crime forcé. Cette explication me
                    saisit d'une si vive horreur, qu'ayant jeté les papiers par la portière, et
                    levéfort brusquement ma glace, je tournai la tête, pour éviter la vue de trois
                    misérables, dont le seul voisinage me faisoit frémir. Mes oreilles mêmes se
                    fermèrent tellement à leurs supplications, que je fus quelques momens sans les
                    entendre. Cependant, le mari s'étant écrié d'un ton douloureux que je le
                    chargeois donc des rigueurs du sort, et que j'étois sans pitié pour un
                    malheureux père, dont la situation et les tourmens n'avoient jamais eu
                    d'exemple; cette pitoyable exclamation, jointe, aux sanglots de la femme, qui ne
                    furent pas moins naturels, calma tout d'un coup mon aversion; et livra mon coeur
                    au sentiment le plus opposé. Je me souvins d'avoir lu, dans nos voyageurs, que
                    ces horribles extrêmités sont assez fréquentes au nord de l' Europe, et que les
                    sauvages mêmes qui n'y sont pas naturellement cruels, les regardent comme le
                    dernier malheur. Un tendre intérêt pour les souffrances d'un père et d'une mère
                    qui s'y étoient vus réduits, succéda si promptement à l'horreur, que je leur fis
                    une grosse aumône. Mais, surpris de l'étrange révolution que je venois
                    d'éprouver, je ne pus m'empêcher de leur dire qu'ils avoient fait de singulières
                    impressions sur mon coeur. Ils s'en étoient apperçus. Je n'en suis pas étonné,
                    me dit l'homme; c'est ce qui nous arrive tous les jours, en exposantnotre
                    funeste aventure; et depuis deux ans que nous sommes revenus en France, nous
                    n'avons obligation qu'à l'horreur et à la pitié. Ma surprise redoubla. J'admirai
                    tout à la fois qu'une contrariété de sentimens, dont il me restoit quelque
                    honte, fut commune à toute l'espèce humaine; qu'un homme de cette sorte eût été
                    capable de le remarquer, pour s'en faire une ressource contre la misère. Mes
                    affaires ne demandant point une extrême diligence, je ne marchois pas la nuit.
                    Vers la fin du second jour, en achevant ma dernière poste, j'eus l'occasion de
                    secourir un ecclésiastique, qui couroit en selle avec beaucoup de vîtesse, et
                    dont le cheval s'abbattit à quelques pas de ma chaise. Avec mon valet de
                    chambre, qui me précédoit, j'avois un laquais qui couroit derrière moi. Ils
                    descendirent tous deux par mon ordre; et je m'arrêtai moi-même, pour aider de
                    mes services un homme dont je respectois le caractère. Il s'étoit fait une
                    blessure considérable à la jambe. Je le fis mettre dans ma voiture, et je montai
                    à cheval. Nous achevâmes ce qui restoit de chemin jusqu'à l'hôtellerie de la
                    poste, où je m'empressai de lui procurer les secours de l'art. Mes civilités
                    nous rendirent si familiers, qu'ayant soupé et passé une partie de la
                    nuitensemble, il m'apprit les motifs de sa course. C'étoit un canonicat qu'il
                    alloit demander, avec de fortes recommandations, à m l'évêque de... il
                    jouissoit, me dit-il, d'une riche cure du canton; et le bénéfice qu'il alloit
                    solliciter ne valloit pas mieux: mais le séjour d'une grande ville lui
                    paroissoit préférable à celui de la campagne, et le titre de chanoine à celui de
                    curé, que la dépravation des moeurs avoit avili. Je combattis cette double idée
                    par quelques objections. Les premières ne furent que des lieux communs sur les
                    charmes de la vie champêtre; mais je leur donnai toute la force qu' elles
                    pouvoient recevoir de mon propre goût. La victoire me fut plus aisée sur le
                    second point. En supposant, comme je me souvenois de l'avoir lû, que l'office de
                    curé est tout-à-la-fois le plus nécessaire, et le plus ancien du christianisme,
                    je conclus, avec raison, qu'il ne pouvoit cesser d'être respectable aux yeux des
                    honnêtes-gens, et qu'un mépris, enfanté par la corruption des principes, doit
                    toucher peu ceux qui sont établis pour la combattre et la réprimer. J'ajoutai,
                    qu'à ne consulter que l'amour-propre, il n'y avoit aucune comparaison entre la
                    vie dépendante d'un chanoine, et celle d'un opulent curé, qui réunit dans son
                    sort, deux avantages aussi flatteurs que la richesse et l'autorité. Mes
                    argumens,présentés sous différentes faces, me firent obtenir l'honneur de la
                    persuasion. Je laissai mon honête convive, dans la résolution de retourner le
                    lendemain à son presbytère. Quoique mes ordres fussent donnés pour courir de
                    grand matin, j'appris, en remontant dans ma chaise, qu'il étoit parti une heure
                    avant moi. Ma curiosité n'alla pas plus loin. Je m'imaginai que sa blessure
                    avoit pu lui causer cette impatience, dans la vue de se faire traiter plus
                    commodément chez lui. Cependant à peine eus-je fait la demi-poste, que je le
                    rencontrai, mais assis au bord du chemin, son postillon et ses deux chevaux près
                    de lui. Il tenoit sa jambe des deux mains, avec des plaintes fort vives de la
                    douleur qu'il souffroit; et je crus reconnoître, en effet, qu'il avoit la jambe
                    fort enflée. Je lui marquai mon étonnement. Vous voyez, me dit-il; j'ai trop
                    compté sur mes forces: et devinant le reproche auquel il pouvoit s'attendre, il
                    m'avoua que pendant la nuit, les railleries qu'il avoit à craindre, s'il
                    retournoit les mains vides à sa cure, après avoir publié le motif de son départ,
                    l'avoient fait changer de disposition. Apparemment, répondis-je, les railleries
                    de quelques voisins. Mais, sans compter l'excuse de votre blessure, de quel
                    poids le badinage d'un moment peut-il être, contre desraisons aussi sérieuses
                    que celles dont je vous vis hier pénétré, et pour un aussi grave intérêt que
                    votre bonheur? J'en conviens, répartit-il; mais que vous dirai-je? Je n'aurois
                    pas de repos chez moi, si je ne satisfaisois une ancienne gouvernante, qui
                    souhaite de vivre à la ville, et qui m'en a fait naître l'idée. Cette
                    explication, accompagnée d'un regard embarrassé, m'ôta le désir de répliquer. Je
                    me tournai vers son postillon: prenez soin, lui dis-je, de m le curé, que je
                    crois très-galant homme; et quand il sera guéri de sa blessure, apprenez-lui, de
                    ma part, que ce n'étoit pas sa plus dangereuse maladie. Aussitôt j'ordonnai à
                    mes gens d'avancer. Cette tragi-comédie et son dénouement, étoient propres à
                    grossir le recueil de mes observations. Je ne m'arrêtai que pour changer de
                    chevaux, jusqu'à l'entrée de la nuit, que je passai dans une hôtellerie
                    d'Alençon. Tout occupé que j'étois de tant d'images bizarres, ou plutôt, du sens
                    sous lequel mon goût me portoit à les envisager, quelques discours de mes hôtes
                    me firent prêter l'oreille. Ils parloient avec admiration d'une mine d'or
                    nouvellement découverte dans la forêt de l'Aigle, où la célèbre abbaye de la
                    Trape est située, et des richesses qu'elle promettoit à tout le pays. Ce bruit,
                    me dit-on, étoit si généralement répandu, que le doute n'étoitplus permis. Il
                    s'étoit formé, sous la protection de la cour, une compagnie pour l'exploitation
                    de la mine, et cette forêt qui n'avoit été connue jusqu'alors que par la vie
                    austère de ses habitans, étoit fréquentée d'une multitude de voyageurs, que
                    l'intérêt ou la curiosité amenoit de toutes parts. On m'offrit de me faire voir
                    plusieurs morceaux du minéral qu'on prétendoit chargés d'or. En effet, on m'en
                    trouva quelques-uns chez divers particuliers de la ville, et j'y découvris des
                    veines de cette précieuse couleur. Le seul voisinage de La Trape auroit pu me
                    faire alonger ma route de quelques lieues, pour visiter une maison si célèbre.
                    C'étoient deux motifs pour un. Après d'autres informations, qui ne me parurent
                    pas moins constantes, je me déterminai à quitter le chemin de la poste, que je
                    pouvois reprendre ensuite à Mortagne. On me conduisit vers la forêt de l'Aigle.
                    Ses approches, du côté par lequel on m'y fit entrer, répondent à toutes les
                    idées d'un affreux désert; ce sont des montagnes couvertes de bois, et divisées
                    par des précipices, sans autres traces d'habitation que le chemin étroit et
                    scabreux qui les traverse. Quelques lieues de cette ennuyeuse route me firent
                    arriver à la vue d'une profonde vallée, où l'on découvre, dans un assez grand
                    circuit de murs, quantité debâtimens fort simples, qui composent l'abbaye de La
                    Trape; retraite ou tombeau fort convenable aux vues de renoncement, de sacrifice
                    et d'abnégation totale, qui portent quelques ames fortes à s'y renfermer. Mon
                    guide m'offrit le choix de descendre à l'abbaye même, en m'assurant que les
                    étrangers y étoient toujours reçus civilement, ou de m'arrêter dans une
                    hôtellerie voisine, établie pour ceux qui craignent d'être incommodes aux
                    solitaires. Je crus devoir ma première visite au lieu saint, quoique résolu de
                    prendre l'hôtellerie pour logement. Un portier, dont la modestie me rappela
                    celle du frère Ambroise, mais bien éloigné de son embonpoint et de sa couleur
                    vermeille, m'ouvrit la porte en silence, attendit que je me fusse expliqué, pour
                    lever les yeux sur moi, et, ne répondant que par une profonde inclination au
                    désir que je lui marquai de voir l'abbaye, me fit entrer dans une salle voisine.
                    Là, me regardant d'un oeil plus doux, il me pria de m'asseoir, tandis qu'il
                    alloit faire descendre un de ses supérieurs. Quelques minutes que je passai à
                    l'attendre, me donnèrent le tems d'admirer l'air de religion et de piété qui
                    régnoit autour de moi. Soit prévention en faveur d'un lieu si respectable, soit
                    impression réelle, je crus avoir changéd' élément, et me trouver transporté par
                    cinq ou six pas que j'avois faits depuis la porte de l'abbaye, dans un autre
                    ordre de choses, ou dans une région nouvelle. Cette disposition ne changea point
                    à l'arrivée du supérieur, auquel j'entendis donner le nom du père Célérier. Sa
                    figure pâle et mortifiée, quoique tendre et gracieuse en elle-même, me pénétra
                    de respect. Il me fit un compliment, pieux et civil, sur le courage qui
                    m'amenoit dans le séjour de la pénitence: mais si mon dessein, ajoutat-il,
                    n'étoit, comme il venoit de l'apprendre, que de voir l'intérieur de la maison,
                    sans y vouloir accepter un lit, il me prioit de considérer que le jour étoit
                    fort avancé, et qu'il seroit plus facile de me satisfaire le lendemain. Il
                    n'étoit qu'environ quatre heures du soir; mais, appréhendant de blesser les loix
                    du cloître, je me retirai avec des excuses. J'étois fort touché. Le spectacle
                    d'un moment me faisant juger à quoi je devois m'attendre le lendemain, je
                    cherchois d'où pouvoit venir, à ces solitaires, la résolution de renoncer si
                    parfaitement à toutes les douceurs de la vie, lorsqu'elles ne sont pas
                    condamnées par l'évangile, qui n'en défend que l'excès; et sur quels principes
                    ils se promettoient une récompense, pour des mortifications qui ne sont pas
                    ordonnées.Ces réflexions m' accompagnèrent à l'hôtellerie mais elles furent
                    troublées par la vue et le tumulte d'un grand nombre d'étrangers, qui
                    s'agitoient dans les cours et dans les appartemens. Je remarquai que ma chaise
                    avoit peine à trouver passage au travers de quantité d'autres; et doutant si je
                    trouverois un logement pour moi-même, j'étois prêt à regreter celui que le père
                    Célérier m'avoit offert. Mon valet-de-chambre, que j'avois fait marcher devant
                    moi, vint me rassurer par ses informations. La plupart des étrangers que j'avois
                    vus, étoient arrivés le même jour, et devoient partir avant la nuit: la
                    curiosité seule les avoit amenés des villes voisines. Ceux qui se trouvoient
                    logés à l'hôtellerie, et qui ne l'avoient pas quittée depuis plusieurs jours,
                    étoient quelques chefs de l'entreprise des mines, avec les artistes convenables
                    à leurs opérations; et je ne laisserois pas d'y trouver une chambre commode. Les
                    circonstances éloignant tout air de cérémonie, je me présentai à quelques-uns de
                    ces chefs, qui me firent un accueil civil. La joie qui brilloit sur leurs
                    visages, répondoit de leur confiance au succès de leur travail. Ils m'en
                    parlèrent avec une pleine certitude: et lorsqu'ils eurent appris de mes gens qui
                    j'étois, ils eurent la politesse de s' offrir sur le champpour guides, si je
                    souhaitois de voir la mine. J'acceptai leur offre. Ils me conduisirent à mille
                    ou douze cens pas de l'hôtellerie, au pied d'une montagne fort nue, dont ils me
                    firent observer que le fond n'étoit qu'une pierre dure et noirâtre. C'étoit le
                    principal objet de leurs espérances. En effet, j'y crus voir quelques filamens
                    d'un jaune assez clair, qui paroissoient d'une autre nature que la pierre, et
                    qu'ils nommoient des paillettes d'or. Plus loin, nous arrivâmes à l'ouverture du
                    trou qu'ils faisoient creuser. Le travail étoit pénible; mais les apparences de
                    richesse augmentoient, par l'abondance des filamens jaunes, qu'on découvroit sur
                    la pierre intérieure. Je fus obligé de reconnoître que s'ils étoient d'or, le
                    Pérou n'avoit pas de mine plus riche. Ils me répétèrent qu'il ne pouvoit leur
                    rester d' incertitude, après toutes leurs épreuves; et que par un calcul modéré,
                    ils comptoient, frais et droits levés, de tirer quatre onces d'or de chaque
                    quintal de cette pierre. J'applaudis à leurs idées, mais quoique peu versé dans
                    ces connoissances, je n'emportai pas la conviction qu' ils m'avoient promise.
                    Toutes les montagnes de la forêt étant composées, ou du moins mêlées de la même
                    pierre, il auroit fallu conclure que cette stérile portion de laNormandie
                    contenoit plus d'or que tout le reste du monde ensemble, et cette seule
                    réflexion me rendit suspect, non-seulement le calcul des intéressés, mais le
                    témoignage même de mes propres yeux. Le soir ouvrit une scène qui me ramena
                    bientôt à l'habitude que je formois insensiblement de considérer tout du côté
                    moral. Nous étant rassemblés à souper, la conversation commença par des
                    observations sérieuses sur le travail de la mine; et je me gardai soigneusement
                    de choquer l'ardente prévention de mes convives. Mais quand la vapeur du vin eut
                    échauffé les cerveaux, il s'éleva des propos plus libres. Les coeurs dilatés
                    s'abandonnèrent à leurs mouvemens naturels, et chacun parut dans son caractère.
                    Ce ne fut d'abord qu'une confusion de désirs, de projets et de systêmes fondés
                    sur l'opulence extraordinaire à laquelle ils croyoient déja toucher. Chacun se
                    faisoit un plan de volupté ou d'ambition, qu'il préféroit à celui des autres; et
                    la dispute devint si vive, que tout le monde parlant à la fois, personne ne
                    pouvoit obtenir de se faire entendre. Un des plus âgés, qui n'étoit pas le moins
                    fou, prit enfin la supériorité du ton, et représenta que pour éclaircir ce chaos
                    d'idées, il falloit que chacun expliquât successivementles siennes. On convint
                    de parler tour-à-tour. En faveur de l'ouverture, l'auteur du conseil s'attribua
                    le droit de commencer. Il nous dit, d'un air aussi grave qu'il put l'affecter,
                    que n'ayant jamais été assez riche pour se procurer une grande variété de
                    plaisirs, mais ayant assez connu le monde pour n'en ignorer aucun, l'usage qu'il
                    vouloit faire de sa fortune, dans le peu d'années qu'il avoit à vivre, étoit de
                    rassembler sous ses mains et devant ses yeux tout ce qu'il avoit vu depuis
                    soixante ans, de délicieux, de magnifique, de flatteur pour les sens et
                    l'imagination, en un mot tous les plaisirs et tous les biens qu'il avoit vu
                    dispersés, et qui n'avoient peut-être jamais été réunis. Mon chagrin,
                    continua-t-il, est que cet assemblage demande du tems. Je regrette vivement
                    cette perte; mais aussi lorsque je serai parvenu à me satisfaire, je nâgerai
                    dans la joie; je serai dans la plénitude du bonheur. Les plus savans médecins,
                    que j'aurai à toute sorte de prix, veilleront à ma santé; et si la mort me
                    surprend au milieu de mes trésors et de mes délices, ce ne sera qu'un sommeil:
                    mon enchantement ne m'en laissera pas sentir l' amertume. Il se tut, avec la
                    satisfaction d'un homme qui s'attend d'être applaudi. En effet, la grandeur
                    démesurée de cette image avoit frappé une partiedes acteurs. Je remarquai que
                    les uns applaudissoient de bonne foi, et que d'autres, demeurés comme en
                    suspens, examinoient en eux-mêmes ce qu'ils en devoient penser. Moi, dont la
                    tête s'étoit conservée fort saine, j'aurois pu répondre au voluptueux libertin,
                    que son plan n'étoit qu'une ridicule chimère: que premièrement cette collection
                    de tout ce qu'il y a de délicieux et de magnifique au monde, est impossible aux
                    plus grands monarques, qui peuvent au plus partager tous les biens entr'eux,
                    mais qui n'ont ni le tems, ni le pouvoir de les rassembler; qu'en supposant même
                    cet assemblage possible, l'union de tout ce qu'ils auroient désiré, et la
                    facilité présente d'en jouir, troubleroit leur goût, les embarrasseroit dans
                    leur choix, éteindroit peut-être leurs désirs, et les laisseroit comme
                    insensibles au milieu de ce qu'ils auroient cru propre à les irriter: que
                    d'ailleurs la santé, sans laquelle il n'y a ni jouissance ni goût du plaisir, ne
                    dépend pas toujours des secours de l'art; enfin, que la seule idée de cette
                    mort, dont le vieux Plutus croyoit pouvoir s'épargner les amertumes par
                    l'ivresse du plaisir, est capable d'empoisonner la plus heureuse vie qui les
                    précède; et qu'une idée beaucoup plus terrible, celle du châtiment, qui peut
                    suivre un tel bonheur, en doit rendre effrayant jusqu'aunom. Toutes ces
                    considérations me vinrent d'elles-mêmes à l'esprit; mais elles n'étoient pas de
                    saison. Je pris le parti de demeurer muet. Les trois voisins du vieillard, que
                    leur place autorisoit à parler après lui, furent si charmés de sa voluptueuse
                    exposition, qu'ils adoptèrent toutes ses vûes; avec cette différence, dit le
                    premier, en se pressant de la main le bas du menton, que mon âge me promet du
                    tems pour la pleine exécution du systême. C'étoit un financier subalterne, comme
                    la plupart des autres, mais d'une physionomie plus fine, à qui son teint frais,
                    dont il paroissoit fort amoureux, ne pouvoit faire donner plus de vingt-huit ou
                    trente ans. Son voisin, que sa seule taille, épaisse et surchargée de
                    bonne-chère, m'auroit fait prendre pour un gourmand, s'écria: sur-tout,
                    messieurs, nous n'oublierons pas un excellent cuisinier; ni des vins exquis,
                    ajouta l'autre partisan du même projet, dont le visage couvert de pustules,
                    apprenoit assez qu'il connoissoit peu l'usage de l'eau. Celui qui suivoit,
                    déclara d'abord qu'il étoit d'un goût tout différent. Il prit le ton d'orateur.
                    Chacun, dit-il, a ses idées de bonheur; je n'en conçois pas beaucoup dans
                    l'assemblage d'un si grand nombre d' objets, dont la seule énumération seroit
                    une étude, et que la plus longuevie ne suffiroit pas pour goûter l'un après
                    l'autre. être heureux dans mes principes, c'est être à couvert de tout ce qu'on
                    regarde comme un mal, et jouir réellement des biens opposés. Or j'avoue que
                    jusqu'à présent rien ne m'a causé tant de chagrin, que le faste et l'orgueil des
                    nouveaux riches; mon malheur m'a fait prendre une maison à Paris, entre deux
                    gens de cet ordre, dont je connois la vile origine, et le caractère encore plus
                    vil; ils m'assassinent par leur étalage et leurs affectations de grandeur. Si je
                    désire le succès d'une entreprise qui nous rendra tous plus riches qu'eux, c'est
                    pour les faire rentrer dans leur néant à force d'humiliations, et voici mon
                    plan. Je commence par faire élever des deux côtés de ma cour un mur de telle
                    hauteur, qu'il leur fasse un vrai cachot de leurs superbes maisons; leurs
                    jardins seront convertis de même en deux profondes prisons, où je prétends leur
                    ôter jusqu'à la lumière du jour. Je me donne la plus belle livrée de Paris, pour
                    éclipser celle qu'ils ont osé prendre, et qu'en bonne règle ils devroient porter
                    eux-mêmes; les plus grands chevaux pour couvrir les leurs, et tous leurs harnois
                    dorés; un carrosse, non seulement plus pompeux, mais plus fort, avec ordre à mon
                    cocher de heurter souvent leurs roues. J'observerai leurs habits, et je serai
                    toujours mieux misqu'eux; je gagnerai, s'il le faut, leurs tailleurs à force
                    d'argent; mon maître d'hôtel sera toujours le premier à la halle, pour enlever
                    ce qui s'y trouvera de plus fin, et mettre l'enchère sur tout ce qu'il verra
                    demander pour eux; je leur disputerai par-tout le terrein et les honneurs: à
                    l'église, je les offusquerai par ma suite; aux promenades, par ma parure; aux
                    spectacles, par le soin que j'aurai de me placer dans leur loge, et de me lever
                    souvent pour leur dérober la vue du théatre; dans les assemblées, par mes airs
                    et mes regards méprisans. Je ne leur donne pas quatre mois de vie; ils se
                    pendront de chagrin, j'en suis sûr, je les connois; et ce que je crains alors
                    pour moi-même, c'est d'en mourir de plaisir. Il finit en riant de toutes ses
                    forces, et se frottant les mains de joie, comme s'il les eût déja vus mettre en
                    terre. Je ne m' apperçus point que ses idées eussent fait fortune. Outre ce que
                    l'envie a de révoltant, pour ceux mêmes qui sont capables de cette odieuse
                    passion, la réflexion de ses associés qui lui échappoit dans le transport de son
                    coeur, fut sans doute qu'eux et lui, en devenant aussi riches qu'ils se
                    l'imaginoient tous, seroient dans le cas qu'il reprochoit à ses deux voisins. Je
                    l'aurois averti volontiers, qu'avec de grandes richesses, le plus sûr moyen
                    d'humilier ceux quis'enorgueillissent du même avantage, étoit d'être plus
                    modeste. Un autre, élevant la voix d' un ton radouci, s'étonna qu'on pût se
                    figurer du bonheur dans la satisfaction de la haine ou d'autres passions
                    violentes. Le bonheur, dit-il, consiste à satisfaire le plus doux penchant du
                    coeur, et ce plus doux de tous nos penchans, c'est l'amour. Je ne suis pas
                    plutôt riche, que je cherche à me procurer un grand nombre de femmes aimables,
                    non pour les adorer toutes, mais pour choisir celles qui me paroîtront les plus
                    touchantes, et dans ce choix même, pour m'attacher particulièrement à celle qui
                    prendra les plus vifs sentimens pour moi: les autres ne serviront qu'à ranimer
                    quelquefois une passion qui peut languir, et que la variété soutient. Ainsi, le
                    premier emploi de mes richesses sera de faire acheter les plus belles filles de
                    Circassie, où l'on assure qu'il faut chercher la perfection de la beauté, et de
                    leur rendre la vie si douce, qu'elles ne perdent jamais rien de leur éclat. La
                    plupart des associés ouvrirent de fort grands yeux, et ce tableau parut les
                    séduire. Je ne fus pas de leur goût. D'abord cette multitude de beautés ne
                    présentoit pas à mon imagination un spectacle aussi touchant que celui d'une
                    seule femme, avec tous les charmes de son sexe, et je ne trouvois de supportable
                    dans cette idée, que le pouvoir de choisir non-seulement la plus belle ou la
                    plus aimable, mais celle dont on se croiroit le plus aimé. D'un autre côté,
                    pourquoi chercher des femmes en Crcassie, où l'on doit juger que leur éducation,
                    leur langage, leurs manières, n'ont aucune ressemblance avec nos usages? Est-ce
                    donc la beauté seule qui touche le coeur? Et quand cette région en seroit
                    l'unique source, quel commerce pour un françois de bon goût, que celui d'un tas
                    de circassiennes mal propres peut-être, avec lesquelles il seroit condamné à
                    vivre? Il me sembloit au contraire que pour voyager en Circassie, et n'y pas
                    vivre sans femmes, la plus utile provision seroit une jolie françoise pour
                    compagne. Un autre actionnaire des mines, qui ne croyoit pas les femmes si
                    nécessaires au bonheur des hommes, en apporta pour raison, que le plaisir
                    qu'elles donnent est trop vulgaire; qu'il est au pouvoir du plus pauvre et du
                    plus vil mortel, comme du monarque et de l'homme riche, et qu'il n'est
                    pardonnable de s'en faire une si haute idée qu'à des gens d'église, auxquels il
                    est interdit par état. Ce raisonnement, soutenu par une figure épaisse, le
                    conduisit à de grandes plaintes du luxe excessif des femmes, qui est capable de
                    ruiner la fortune la mieux établie,et de leurs caprices encore plus ruineux, qui
                    déconcertent toutes les mesures d'un homme sage. Pour lui, qui méprisoit <hi rend="italic"> Cupidon et Vénus </hi> , et leur île de <hi rend="italic">
                        Cythère </hi> , il vouloit tendre à la renommée. Il avoit lu dans
                    l'histoire, qu'une nation, nommée les <hi rend="italic"> romains </hi> , prenoit
                    grand plaisir à voir en pleine terre des combats de mer, que les anciens
                    appeloient des <hi rend="italic"> namachies </hi> . Il étoit dans la résolution
                    d'achever la plaine de saint Denis, pour y donner ce spectacle aux parisiens.
                    Pendant que cette folle imagination et l'ignorance des termes faisoient rire les
                    plus éclairés, il prenoit leurs railleries pour des applaudissemens, et fier du
                    succès, il nous pria d'écouter un projet plus noble encore. Au premier besoin de
                    l'état, nous dit-il, il vouloit offrir au roi, pour le service de la patrie, une
                    somme de quelques millions, sans autre prétention pour lui-même, que la
                    souveraineté du canton de Picardie, dans lequel il étoit né. Les éclats de rire
                    augmentèrent. C'étoit néanmoins de toutes les extravagances que j'avois
                    entendues, sinon la plus raisonnable, du moins la plus noble, comme il le
                    pensoit lui-même, et la plus avantageuse au public; il n'y manquoit qu'un motif
                    moins ridicule, et plus désintéressé. Je sus bon gré d' ailleurs à un financier
                    d'avoir lu quelques pages de l'histoire, et d'en avoirtiré ce fruit; car la
                    plupart des vertus sont produites par l' exemple, et peut-être l'esprit de
                    patriotisme n'a-t-il pas commencé autrement à Rome. Malheureusement l'entreprise
                    de la mine se réduisit en fumée, et l'idée romaine eut le même sort; sans quoi
                    nos financiers auroient un modèle qui les porteroit peut-être aussi dans les
                    besoins de l' état, à faire quelques généreux sacrifices au public. Il restoit
                    d'autres acteurs, mais trop ivres pour parler. Cependant un des plus gais, qui
                    n'avoit cessé ni de boire, ni de badiner avec un jeune homme fort aimable qu'il
                    avoit fait placer près de lui, et qu'il nommoit son neveu, entreprit de nous
                    faire aussi son plan de bonheur. Il n'avoit, nous dit-il, qu'une seule
                    affection, à laquelle toutes ses vues et tous ses désirs étoient rapportés.
                    C'étoit son charmant neveu qui lui tenoit lieu de tout, et pour lequel toutes
                    ses richesses seroient employées. Il continua de le louer avec la même chaleur,
                    en se perdant quelquefois dans ses idées, et le regardant d'un oeil fort tendre.
                    Enfin, son transport lui faisant perdre toute attention pour nous, il lui tint
                    des propos passionnés, dans lesquels il s'oublia tout-à-fait, et pour
                    dénouement, au premier million qui le mettroit au-dessus des discours publics,
                    il jura de l'épouser.L' ivresse n'avoit bouché les oreilles à personne. Une vive
                    exclamation qui s'éleva aussitôt, l'avertit qu'il avoit mal gardé son secret; et
                    pour moi, j'avois cru reconnoître au premier moment que son neveu n'étoit qu'une
                    fille. En vain tâcha-t-il de réparer son indiscrétion. La scène redevint fort
                    tumultueuse. On exigea que les charmes de la jeune personne ne fussent pas
                    dérobés plus long-tems par une perruque et par d'autres voiles. Je ne sais à
                    quoi ce renouvellement de chaleur nous auroit conduits. Le parti que j'embrassai
                    sans précaution, fut de me lever, sous prétexte que la nuit étoit fort avancée;
                    et me baissant vers l'actionnaire, je lui conseillai de se retirer avec sa
                    maîtresse. Ils ne se firent pas presser pour sortir. En quittant les autres, je
                    les exhortai à se souvenir qu'ils avoient besoin du jour suivant pour leurs
                    opérations; et la plupart étant fort civils, ils se laissèrent engager
                    facilement à me suivre. Mon sommeil fut retardé long-tems, par l'agitation de
                    mes esprits. Je ne pouvois revenir de l' extravagance des systêmes, et l'ivresse
                    les excusoit peu; car passant sur tout ce qui ne devoit être attribué qu'aux
                    vapeurs du vin, je savois qu'elles ne font sortir du coeur que ce qu'il contient
                    réellement, et souvent ce qu'il ignore lui-même. Quoi? Disois-je, dans leurs
                    plus chersdésirs, dans leurs plus ambitieuses vues, dix hommes, qui passent dans
                    le monde pour d'honnêtes gens, ne se proposent que de la bonne chère, du vin, de
                    belles femmes, et d'autres plaisirs qui flattent leurs sens? La religion, la
                    vertu, l'honneur, le bien public, sont méprisés, ou tout-à-fait oubliés; et le
                    seul à qui la moindre partie de ces grands objets passe dans l'esprit comme un
                    beau songe, n'est pas exempt de la raillerie de ses compagnons? étrange fatalité
                    des richesses! Leur nature est-elle donc de corrompre le coeur? Ou plutôt
                    n'est-ce pas la corruption du coeur qui change la nature des richesses, et qui
                    d'un vrai bien qu'elles sont en elles-mêmes, en fait le plus dangereux de tous
                    les maux, en les détournant à de pernicieuses fins! Jugeons-en par cet amant
                    d'une fille publique: il avoit une sale passion dans le coeur, avant les
                    apparences de fortune qui se présentent pour lui: à peine se croit-il sûr de
                    l'opulence, qu'il la veut faire servir à gratifier sa passion. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 2 </head>
                <p> Une nuit si peu tranquille, et le retour des mêmes réflexions à mon réveil,
                    contribuèrent beaucoup sans doute aux mélancoliques impressions que j'éprouvai
                    pendant tout le jour. Mes premiers pas m'ayant reconduit à l'abbaye, je n'y
                    entrai point sans un nouveau sentiment de respect, qui fut même redoublé par le
                    souvenir présent du souper et de ses circonstances. En effet, à la distance de
                    cinquante pas, et dans l'intervalle de quelques heures, quel prodigieux
                    contraste! Je trouvai le père Célérier qui m'attendoit. Il me conduisit droit à
                    l'église, pour y faire une courte prière. Ensuite m'ayant fait parcourir les
                    principales parties d'une maison, qui n'a de remarquable en elle-même que son
                    extrême simplicité, il me demanda si j'en voulois voir les habitans. Je reçus
                    cette offre comme une faveur. C'étoit l'heure du travail manuel. Il me fit
                    entrer dans le jardin, ou l'enclos, qui n'est qu'un champ ordinaire, dont la
                    culture fait l'exercice constant des religieux. Les travaux y sont distribués
                    suivant la mesure des talens et des forces.Je ne m'arrête point à cette
                    édifiante peinture qui se trouve dans une infinité de relations: mais je fus
                    également frappé de l'ardeur et du recueillement d'une troupe de pieux ouvriers,
                    qui, tout pâles, tout affoiblis qu'ils étoient par les rigueurs de la pénitence,
                    ne s'accordoient pas un moment de relâche dans un pénible travail, pour lequel
                    sans doute la plupart n'étoient pas nés, et sembloient tirer des forces de leur
                    ferveur. Sur des visages secs et défigurés, je ne vis aucune marque de lassitude
                    ou d' abatement, comme si l'esprit et le goût de la vertu élevoient le corps
                    au-dessus des loix naturelles, et communiquoient aux sens toute la vigueur de
                    l'ame. Je n'emportai néanmoins de ce spectacle, qu'un profond étonnement qui me
                    fit retomber dans le doute où j'avois été la veille, sur un genre de vie qui
                    n'est pas ordonné par les loix de la religion, et dont je ne comprenois pas la
                    nécessité. Ces souffrances volontaires excitoient plus ma pitié que mon
                    admiration. Que le martyre n'ait point effrayé les chrétiens dans les anciennes
                    persécutions, je le concevois sans peine; l'évangile alors ne laissoit pas
                    d'autre choix: mais depuis l'établissement du christianisme, les voies sont
                    paisibles. Pourquoi, disois-je, leur ôter cette douceur, par tout ce que
                    l'imagination peut inventer de plus pénible et de plusaustère? Cependant il me
                    restoit des difficultés. Ceux qui se dévouent au genre de vie qui m'étonne, ne
                    sont pas des fous. Mon guide est homme censé; il y a même assez d'apparence que
                    les occupations du cloître étant plus graves que celles du monde, le jugement y
                    est plus solide, et la justesse d'esprit plus commune. Y auroit-on découvert des
                    secrets ou des vérités que le monde ignore? Je me perdois dans cette méditation
                    que le silence des lieux qu' on me faisoit traverser rendoit encore plus sombre,
                    et mon guide même paroissoit surpris de me voir l'air si pensif. Il me conduisit
                    enfin dans la cellule qu'il avoit encore au dortoir commun, quoique son office
                    lui donnât une chambre, pendant le jour, au quartier des hôtes. Ces petits
                    sanctuaires de la condition monastique sont, à La Trappe, d'une tristesse et
                    d'une nudité surprenante. Un lit, si quelques poignées de paille placées sur
                    quatre ais, et couvertes d'une toile grossière, méritent ce nom; un prie-dieu,
                    un crucifix, une tête de mort, un fouet qui se nomme discipline, et quelques
                    autres instrumens de mortification qui pendent au mur; tels sont les meubles et
                    les ornemens. Une petite lucarne jette quelques rayons de lumière sur ce lugubre
                    appareil. Je le contemplai quelques momens, la tête pleine demille nouveaux
                    nuages; et me tournant vers mon guide: voilà donc, mon père, lui dis-je d'un air
                    pénétré, ce qui fait votre bonheur! C'étoit une allusion qui m'échappoit à ce
                    terme, que j'avois entendu tant de fois la veille, et dans une situation si
                    différente. Le solitaire baissa la vue. Mon bonheur! L'entendis-je répéter avec
                    un profond soupir: et relevant tristement les yeux; ah! Monsieur, reprit-il
                    d'une voix plus ferme, quelle idée vous faites-vous de mon sort! Comment vous en
                    impose-t-il à ce point? Vous désirez d'être instruit, soyez-le donc par
                    moi-même. Il y a six ans que je suis entré dans cette maison; c'est pour moi six
                    siècles d'un cruel supplice. Tout m'y déplaît, tout m'afflige, me pèse, me
                    révolte, le jour et la nuit me paroissent une chaîne de tourmens. Occupations,
                    habits, nourriture, mon coeur se refuse à tout, mon goût y répugne avec horreur.
                    La cloche, qui m'appelle aux exercices, rend un son qui m'a toujours fait
                    frémir. La seule odeur de nos alimens me soulève l'estomac. Le travail des mains
                    m' excède jusqu'à m'avoir fait tomber plusieurs fois sans connoissance, et c'est
                    même par cette raison, que l'indulgence du père abbé m'a chargé d'un office qui
                    m'en exempte. Cette robe me fatigue et m'humilie. Chaque jour l'entréede cette
                    cellule, et la vue de ces instrumens de pénitence, jettent la consternation dans
                    mon ame. Pour comble d'affliction, ma cellule étoit occupée, avant moi, par un
                    religieux asthmatique, qui l'avoit remplie long-tems de ses flegmes empestés, et
                    l'air s'y ressent encore de cette purulente infection. Voilà, monsieur, une
                    peinture bien foible de ce qui vous a paru mériter le nom de bonheur, et que
                    vous regarderez justement comme la plus horrible et la plus déplorable de toutes
                    les situations humaines. Il auroit pu continuer beaucoup plus long-tems, sans
                    que je fusse tenté de l'interrompre. Dès les premiers mots, son exclamation
                    m'avoit glacé tous les sens, et les autres traits d'un si noir tableau n'avoient
                    fait qu'augmenter cette espèce de saisissement. J'avois entendu toutes ses
                    expressions, mais passivement, et sans être capable d'y réfléchir. Je n'avois
                    osé lever les yeux sur lui, dans la crainte de rencontrer les siens, et retenant
                    jusqu'à mon haleine, je ne sais si dans l'espace de deux minutes il m'étoit
                    arrivé une fois de respirer. Il avoit remarqué l'excès de mon embarras, et son
                    dessein n'étoit pas de le prolonger long-tems. En achevant son récit, il leva
                    les bras au ciel avec un transport si vif, que la rapidité de leur mouvement me
                    fit sortir de mon immobilité.Je le regardai alors. Ses yeux, qui suivoient ses
                    bras, sembloient s'élancer vers le même point, avec un mêlange de joie et de
                    langueur qui ne peut être représenté. Mais, dieu tout-puissant! S'écria-t-il,
                    dieu bon! Dieu fidèle! Vos oracles sont certains, et votre promesse
                    inébranlable; vous oubliez les crimes en faveur du repentir; vous pardonnez aux
                    malheureux pénitens; ces feux dévorans, dont l'image me poursuit, ces torrens de
                    flammes, où j'ai précipité tant de misérables, et que j'ai mérités plus qu'eux,
                    s'éteindront pour moi par mes souffrances et par mes larmes. Que mes peines, mes
                    aversions, mes horreurs soient mille fois redoublées, si j'obtiens grâce à ce
                    prix! En se remettant d'une si forte agitation, deux ruisseaux de pleurs
                    inondoient tous les sillons qu'une longue pénitence avoit creusés sur ses joues.
                    Il s'empressa de me faire des excuses, pour le trouble, me dit-il, qu'il m'avoit
                    causé par une chaleur involontaire. Il qualifia mon émotion de sensibilité
                    généreuse, qui fait la gloire d'une belle ame; et jugeant qu'il devoit me rester
                    de la curiosité pour ce qu'il y avoit eu d'obscur dans quelques-uns de ses
                    termes, il m'offrit des éclaircissemens, si j'en désirois. Que n'aurois-je pas
                    donné pour les obtenir? Sa cellule n'ayant pas même une chaise où nous pussions
                    être assis,il me proposa de descendre au cloître; et là, sur un des bancs qui
                    servent aux conférences des religieux, il me fit cette intéressante narration.
                    Ma naissance est noble, et mon nom, qui n'est ici connu que du père abbé, jouit
                    de quelque considération dans ma province. Je ne relèverois pas un avantage si
                    frivole aux yeux de la religion, s'il n'avoit été la source de tous les malheurs
                    de ma famille et des miens. Ma jeunesse s'étoit passée au service, et m'étant
                    retiré dans mes terres, j'y vivois tranquillement dans un heureux mariage. Sans
                    être d'une humeur difficile, il m'arriva de traiter avec quelque hauteur un de
                    mes vassaux, qui voyoit trop familièrement la femme-de-chambre de ma femme, et
                    que mes avis plus d'une fois répétés, n'avoient pas eu le pouvoir d'arrêter. Je
                    lui défendis l'entrée de ma maison, avec d' autant plus de force, qu'ayant
                    consulté les dispositions de cette fille, j'avois cru lui trouver de
                    l'éloignement pour le mariage, et le désir de garder sa condition. J'appris
                    néanmoins qu'il continuoit de la voir. Cette résistance m'irrita. Je passai chez
                    lui, où, le trouvant seul, mes reproches furent vifs. Il y répondit avec
                    insolence; et dans un mouvement de colère, je le maltraitai dequelques coups. Il
                    les souffrit sans révolte; mais au moment que je me tournois pour le quitter, il
                    se jeta furieusement sur moi, il me terrassa, et m'ayant fort maltraité à mon
                    tour, sa crainte pour l'avenir le fit parler de m'ôter la vie. J'étois sans
                    épée, et quand j'aurois été mieux armé, la défense m'étoit impossible, sous le
                    poids d'un vigoureux paysan, qui, me pressant l'estomac de ses deux genoux, me
                    serroit le gosier d'une main, et de l' autre paroissoit chercher son couteau
                    pour m'égorger. Je demandai grâce. On me l'accorda; mais ce fut après m'avoir
                    fait jurer par tout ce qu' il y a de sacré au ciel et sur la terre, que je ne me
                    ressentirois pas de mon aventure, et que jamais je ne penserois à la vengeance.
                    à cette condition, que j'acceptai sans réserve, on me laissa la liberté de me
                    retirer. Pendant quelques jours, la honte d'un si cruel incident, et la force du
                    lien que je m'étois imposé, faillirent de me faire perdre la raison. Je n'avois
                    aucun témoin de mon opprobre, et le paysan se garda bien de le publier: mais
                    c'étoit mon coeur dont je ne pouvois étouffer les cris. Enfin ne soutenant point
                    une situation si violente, je pris le parti d'assembler chez moi toute la
                    noblesse de mon voisinage, et dans un conseil secret, exposant le cas à mes plus
                    chersamis et mes plus proches parens, intéressés autant que moi-même au maintien
                    de nos droits et de notre honneur commun, je leur demandai quelle conduite je
                    devois tenir, ou celle qu'ils tiendroient à ma place. Après une longue
                    délibération, ils me condamnèrent d'une seule voix à l'exécution de ma parole;
                    avec cet avis, dont mon malheur m'apprit la sagesse, qu'indépendamment de la
                    modération convenable à la supériorité du rang, un gentilhomme ne doit pas
                    maltraiter ses vassaux, s'il n'est le plus fort. Une si grave décision calma mes
                    transports; car tel est l'honneur du monde, que souvent on le fait plus
                    consister dans l'opinion d'autrui que dans la nature des choses, ou que dans
                    l'idée qu'on s'en fait soi-même. Cependant je déclarai à mon ennemi que je ne le
                    souffrirois pas sous mes yeux, et que pour jouir du pardon que je lui avois
                    accordé, il devoit abandonner mes terres. Cet homme étoit riche; il sentit
                    qu'avec la fidélité même qu'il me connoissoit pour mes promesses, j'avois cent
                    moyens de le chagriner, dont il ne pourroit être à couvert. Il prit le parti de
                    vendre tout son bien, et de s'établir dans une paroisse voisine. Je fus informé
                    qu'en quittant la mienne, il emportoit contre moi une haine qui ne me surprit
                    point, quoique j'eusse pu la croire épuisée par mon aventure, ou calméepar ma
                    patience. Il perdoit quelque chose à changer de domicile; d'ailleurs sa
                    malignité m'étoit connue. Au fond, je la crus trop impuissante pour me laisser
                    le moindre sujet d'alarme. Quelques mois qui se passèrent tranquillement me la
                    firent oublier. L'hiver suivant il nous vint quelques troupes de cavalerie, pour
                    la consommation des fourrages dont l'abondance est extrême dans notre canton.
                    J'eus ma part de ces hôtes militaires; les chefs trouvèrent chez moi une maison
                    ouverte et commode. Il m'étoit resté du goût pour une profession que j'avois
                    exercée si long-tems, et la politesse des officiers qui m'étoient échus,
                    répondit parfaitement à la mienne. Tout l'hiver fut une chaîne de plaisirs.
                    J'étois dans cette heureuse disposition, lorsqu'un mot d'écrit, dont le
                    caractère m'étoit inconnu, fut jeté dans mon cabinet. Il contenoit, sans prélude
                    et sans explication, une simple exhortation à veiller sur la conduite de ma
                    femme. La jalousie étoit une foiblesse que je ne connoissois pas. Cependant
                    l'avis me venoit avec si peu d'affectation, qu'il me fit jeter les yeux sur
                    mille choses que je n'avois jamais observées. Je ne vis rien de suspect. Le
                    major du régiment, et quelques autres officiers qui ne s'éloignoient pas du
                    château, avoient pour ma femme toutela politesse qui distingue la noblesse
                    militaire; la décence et l'honneur y régnoient. Je repris ma confiance pour une
                    femme respectable qui m'avoit donné deux fils, et dont je n'avois jamais reçu le
                    moindre chagrin. Quinze jours après, un autre billet se retrouve au même lieu.
                    C'étoit un reproche d'aveuglement sur les lumières qu'on m'avoit données. Il ne
                    fit pas plus d'impression sur moi. Enfin un troisième écrit, mais plus étendu,
                    quoiqu'aussi froid dans les termes, m'apprenoit ouvertement que par un excès
                    d'indulgence j'avois laissé parvenir le mal au comble, et que ma femme ne se
                    bornant plus aux plaisirs du jour, recevoit chaque nuit son amant. Il n'étoit
                    plus question de défiance, de quelque main que ce billet fût venu. On me
                    déclaroit un crime avéré. L'accusation portoit sa preuve. Hélas! J'avoue que la
                    rage succéda trop tôt à l'insensibilité. C'est le premier de mes crimes ou de
                    mes malheurs. Il en a produit tant d'autres, que dans ce lieu même où je me suis
                    condamné à les pleurer nuit et jour, je ne puis distinguer le plus funeste. Mon
                    transport m'auroit porté sur le champ à des exécutions sanglantes, si j'avois
                    mieux connu mes victimes. Mais la nuit n'étant pas éloignée, j'obtins de
                    moi-même ce retardement pour ma vengeance. Ensuite faisant réflexion que
                    j'auroispeine à m'introduire sans bruit dans l'appartement de ma femme, je pris
                    une autre résolution: ce fut de faire appeler sa femme-de-chambre, qui ne
                    pouvoit ignorer ma honte, et de la mettre dans mes intérêts par la douceur ou
                    l'effroi. Cette fille vint, et me demanda ingénuement mes ordres. Je m'efforçai
                    de prendre un front tranquille, et j'exigeai d'elle une sincérité qu' elle me
                    promit. Que se passe-t-il, lui dis-je, dans l'appartement de votre maîtresse?
                    Elle affecta de l'étonnement. Oui, repris-je; que s'y est-il passé depuis
                    quelques nuits? Après m'avoir regardé d'un oeil incertain: mais n'est-ce pas
                    vous, monsieur, que j'entends passer par la garde-robe, et qui ne vous retirez
                    que vers le jour? Non, répondis-je, d'un ton qui trahissoit ma fureur. Je l'ai
                    cru jusqu'à présent, reprit-elle: mais en exigeant de moi la vérité, vous me
                    faites ouvrir les yeux sur ce que j'ai toujours craint de vérifier moi-même. Et
                    sans attendre de nouvelles instances, elle me parla de plusieurs familiarités,
                    qu'elle avoit remarquées depuis long-tems, entre sa maîtresse et messieurs les
                    officiers. Je l'interrompis pour me soulager. C'est assez, lui dis-je. Je vous
                    propose la mort ou des récompenses. Si vous m' aidez cette nuit à reconnoître
                    l'amant de ma femme, je ne mets pas de bornes à mes bienfaits. Si vous manquez
                    de discrétion, je vous tue de ma propre main. Elle me promit une obéissance à
                    toute épreuve. La nuit arriva. Je me rendis, par divers détours, à la garde-robe
                    de ma femme; et j'y étois attendu par ma confidente. J'étois armé d'un poignard,
                    dans la résolution de ne pas revenir sans l'avoir ensanglanté. J'entendis du
                    bruit. Est-ce lui? Dis-je à la femme-de-chambre. Elle me pria de me contraindre
                    un moment, tandis qu'elle jeteroit les yeux dans la chambre de madame. C'est
                    lui, me dit-elle à son retour. Il étoit entré par ici: mais peut-être a-t-il
                    conçu quelque défiance; il vient de sortir par la porte de l'appartement.
                    J'étois furieux. Mais n'avez-vous pas pris soin de l'observer au passage? Qui
                    est-il? Je lui vis de l'embarras, que je n'attribuai qu'à de vains égards pour
                    sa maîtresse. Qui est-il? Repris-je d'un ton plus terrible. Elle m'assura
                    timidement que c'étoit le major. Il périra, ne pus-je me défendre d'ajouter
                    entre mes lèvres; et courant vers la route qu'il avoit prise, j'entendis
                    effectivement quelqu'un qui traversoit l'anti-chambre, et qui sortit par la
                    cour, à la faveur des ténèbres. Ma délibération, pendant quelques instans, fut
                    entre l'idée de retourner à l'appartement de ma femme, et de la poignarder dans
                    son lit; ou d'attendre une plus heureuse occasion, poursurprendre les coupables,
                    et les immoler tous deux à la fois. Mais comme il ne me restoit aucune ombre
                    d'incertitude, je me déterminai pour un troisième parti, qui me sembloit
                    entraîner moins de lenteur, et qui, d'un autre côté, s'accordoit mieux avec mes
                    idées d'honneur. Je résolus, dès le jour suivant, de faire tirer l'épée au
                    major. La justice de ma cause me répondoit du succès, autant que mon courage et
                    mon expérience dans les armes; et je remettois à tirer une autre vengeance de ma
                    femme. Le lendemain, à peine le jour vint m'éclairer, que m'étant rendu chez mon
                    ennemi, je l'engageai à faire un tour de promenade avec moi; et sans la moindre
                    explication, je lui déclarai qu'il falloit se battre. Il parut surpris; mais la
                    fermeté ne lui manqua point. Après l'affaire, me dit-il fièrement, vous
                    m'apprendrez ce qui vous offense: et se défendant de bonne grâce, il me fit une
                    profonde blessure au côté. Elle ne m'affoiblit point; et je lui portai dans la
                    poitrine un coup qui le fit tomber sans vie. Ciel! Que vos conseils sont
                    impénétrables et vos jugemens terribles! Le soin que j'eus aussitôt de faire
                    enlever le corps, et la faveur des autres officiers, à qui je confiai ma
                    querelle, mais j'en déguisai lacause, aidèrent à faire passer cette mort pour l'
                    effet d'une maladie subite. Les soupçons publics, s'il y en eut quelques-uns,
                    furent ensévelis avec le malheureux objet de ma haine. Mais il m'étoit
                    impossible de cacher ma blessure dans l'intérieur de ma maison. L'empressement
                    de ma femme fut ardent au tour de moi. Sa douleur parut extrême; elle ne me
                    perdoit pas un moment de vue. Autant de noirceurs dans mon imagination ulcérée;
                    autant d'insultes pour mon honneur et d' attentats contre mon repos. Je reçus
                    ses soins comme de nouvelles perfidies; je n'attribuai ses larmes qu'à la
                    douleur de sa perte; et cette cruelle idée, qui m'aigrissoit le sang, retarda
                    long-tems ma guérison. Le quartier des troupes fut changé dans l'intervalle.
                    Enfin, je me rétablis assez pour exécuter mes projets de vengeance; et toutes
                    mes suppositions ne pouvoient les avoir affoiblis. Cependant, je me dois ce
                    témoignage, qu'il s'éleva plus d'un combat dans mon coeur. La voix de l'humanité
                    se fit entendre, et plaida fortement contre l'honneur outragé. Mon aventure
                    étoit ignorée; ma honte secrète. J'avois eu la force d'étouffer jusqu'à mes
                    plaintes: je me demandai pourquoi je n' aurois pas celle d'oublier l'injure
                    même! M'avilissoit-elle plus, à mes propres yeux, que celle du paysan,
                    dontj'avois sacrifié le ressentiment à l'autorité de mes amis? D'ailleurs,
                    n'étoit-elle pas plus qu'à demi vangée, par le sang du plus odieux des deux
                    coupables? Et ce qui manquoit à ma satisfaction, la mort d'une femme, étoit-il
                    donc si flatteur pour un homme de courage? Je pouvois abandonner la mienne à sa
                    propre honte, à ses éternels remords, et la croire assez punie par un silence
                    froid et méprisant, dont elle n'auroit pas plus de peine à deviner la cause, que
                    celle de ma blessure et de la mort subite de son amant. Le tems auroit pu
                    fortifier ces réflexions, et les rendre plus puissantes; mais un autre abyme
                    s'ouvrit sous mes pieds. Ma femme se trouva grosse de plusieurs mois. Elle avoit
                    attendu ma guérison pour m'en avertir: ce fut son excuse; et l'agitation
                    continuelle où j'avois été pendant le cours des remèdes, joint au silence que
                    j'avois gardé sur mon accident, lui donnoit assez de vraisemblance: cependant je
                    n'y vis qu'une horrible confirmation de sa perfidie. Ma blessure, qu'on avoit
                    d'abord jugée fort dangereuse, lui avoit fait espérer ma mort, qui l'auroit mise
                    à couvert, elle et le fruit de son désordre. Elle me voyoit guéri: l'aveu
                    devenoit forcé. Toujours l'imposture à côté du crime. Je me souvenois aussi que
                    pendant l'hiver, j'avois eu peude familiarité avec elle; et je croyois trouver
                    des rapports de tems entre son état et les avis que j'avois reçus. Jugez quelle
                    révolution, dans un coeur qui commençoit à mollir! Sa mort fut jurée. Avec
                    l'infamie dont j'étois couvert, je ne pouvois soutenir l'idée de voir entrer
                    dans ma famille un enfant qui ne m'appartenoit pas, qui prendroit mon nom, qui
                    partageroit la succession de mes fils. Nommez cette furieuse résolution, oubli
                    du ciel, égarement de raison, transport de fureur; je ne désavoue rien. Ce n'est
                    pas de l'innocence que je vous ai promis. Mon emportement diminua si peu,
                    qu'ayant employé le reste du jour et le lendemain à me procurer un puissant
                    soporatif, je le lui fis avaler le troisième jour dans ses alimens. Elle n'y
                    résista point. On la trouva morte le jour d'après dans son lit. à la vérité, il
                    me vint à l'esprit de la faire ouvrir, sous prétexte de reconnoître la cause
                    d'une mort si prompte, mais au fond pour faire donner le sceau du christianisme
                    au malheureux fruit qu'elle portoit dans son sein, et qui ne pouvoit long-tems
                    lui survivre. Il étoit trop tard. La mère et le fils furent enterrés avec une
                    pompe qui satisfit mon orgueil, en achevant de rassasier ma vengeance. Si je
                    suis capable, monsieur, de vous faire ce récit d'une voix ferme, et de m'en
                    retracertoutes les circonstances sans pousser les plus douloureux gémissemens,
                    ne l'attribuez qu'à la même faveur du ciel, qui m'a conduit dans cette retraite
                    pour les expier par une pénitence dont vous conviendrez bientôt que je ne puis
                    redoubler trop les rigueurs. Alors même je ne fus pas exempt du trouble et de la
                    terreur qui marchent toujours à la suite des grands crimes. Insensiblement je
                    tombai dans une mélancolie qui me donna du dégoût pour mes plus chères
                    occupations. Je renonçai par degrés à la chasse, à l'agriculture, au commerce de
                    mes amis et de mes voisins. Je ne pouvois être seul, ni souffrir la compagnie.
                    La vue des hommes m'étoit à charge, et la solitude m'épouvantoit. La lecture, ce
                    remède si vanté pour les maux de l'ame, ne suspendoit pas les miens: elle
                    n'avoit plus la force de m'attacher. Après des jours d'un mortel ennui et d'une
                    langueur insupportable, j'attendois l'assoupissement du soir, comme la dernière
                    ressource des malheureux: mais si le sommeil s' arrêtoit quelquefois sur mes
                    yeux, c'étoit pour m'offrir d'affreux fantômes et d'autres objets d'effroi, qui
                    rendoient la nuit aussi redoutable pour moi que le jour. Je rappelai de la
                    capitale l'aîné de mes fils, qui venoit d'y achever le cours de ses exercices.
                    Il méritoit mon affection. Sa présence calmaquelque tems mes esprits. Ensuite
                    les soins que je donnai à perfectionner son éducation, me firent un peu sortir
                    de la langueur et de l'oubli de moi-même, où j'étois depuis deux mois. J'espérai
                    du tems et du remède que j'éprouvois, cette paix du coeur qui s'étoit refusée à
                    tous mes efforts. Dans cette nouvelle situation on me remet une lettre. Je
                    l'ouvre. Jugez des infernales vapeurs qui me saisissent par la force immédiate
                    de leurs effets: à peine l'ai-je parcourue des yeux, qu'un froid mortel me gagne
                    le coeur. Ma vue se trouble; la terre se dérobe sous moi. Je meurs! M'écriai-je
                    douloureusement; et sans prononcer un mot de plus, je tombe entre les bras de
                    mon fils, qui s'efforçoit inutilement de me soutenir. Il m'auroit cru mort, en
                    effet, si la furieuse agitation, plutôt que l'épuisement de mes esprits, ne
                    m'eût causé des mouvemens convulsifs, qui rendoient témoignage de ma vie. La
                    connoissance me fut rappelée par de prompts secours. Je m'assis: je revins
                    entièrement à moi; mais avec un reste de convulsions, dont les douleurs étoient
                    fort aigues. Elles ne m'empêchèrent pas de faire une attention plus pressante
                    que tous mes tourmens. La funeste lettre étoit à terre. Mon fils et mes
                    domestiques ne soupçonnoient pas qu'elle eût la moindre partà mon accident; et
                    je reconnus que le paysan même qui me l'avoit apportée, n'étoit pas mieux
                    instruit. Cependant, j'ordonnai d' abord à mes gens de se retirer; et
                    recommandant en deux mots à ceux que je connoissois les plus fidèles, de veiller
                    sur le porteur; je lui dis, sans affectation, de sortir avec eux, et d'attendre
                    ma réponse. Mon fils demeura seul avec moi. Cette préparation, et ma contenance
                    moins foible que pâle, sombre et consternée, lui causoient une surprise qui le
                    rendoit immobile. Je lui fis signe de prendre la lettre. Approchez, lui dis-je,
                    et lisez vous-même. Pendant sa lecture j'eus les yeux fermés; j'eus la tête
                    panchée sur mon sein et les mains collées sur mon visage, pour arrêter les cris
                    ou cacher les larmes qui pouvoient m'échapper malgré moi. Ce fatal écrit, dont
                    il est impossible que vous deviniez l'auteur, et que vous vous figuriez jamais
                    toute la noire malignité, étoit du vassal que j'avois forcé de quitter mes
                    terres: et que m'offroit-il? D' épouvantables éclaircissemens sur l'histoire de
                    ma femme et sur mon malheur. On s'applaudissoit d'abord d'une complète vengeance
                    qu'on appeloit un triomphe. Ensuite j'étois traité d'imbécille et de misérable
                    dupe, qui donnoit tout d'un coup dans le piège, et qu'on n'avoit pas assez de
                    plaisir à tromper. Ma femme et les officiers ne m'avoientpas offensé. Tous les
                    billets d'avis étoient faux. J'en devois reconnoître le caractère, dans la
                    lettre que j'avois devant les yeux. Ils étoient venus de la même main qui
                    m'avoit appris à vivre dans une autre occasion, mais moins qu'elle n'auroit dû,
                    puisqu'après en avoir obtenu la vie, j'avois eu l'indignité de chasser
                    honteusement celui de qui je l'avois reçue. C'étoit la femme-de-chambre, qui, de
                    concert avec lui, m'avoit glissé les billets, et s'étoit fait un jeu, comme lui,
                    de me rendre malheureux et méprisable, pour se venger de l'obstacle que j'avois
                    mis à son établissement. C'étoit lui, qui, venant à passer souvent la nuit avec
                    elle, s'étoit caché fort adroitement dans la chambre de ma femme, en étoit sorti
                    de même, et que j'avois pris pour le major. Grâces à mes folles visions, tout
                    leur avoit reussi. Ils étoient vengés tous deux. Ils m'en informoient dans le
                    ravissement de leur coeur. Ils alloient jouir de leur satisfaction, et rire de
                    mes fureurs, dans des lieux où ils me défioient de les découvrir. à la vérité,
                    ils regrettoient la malheureuse fin du major et de ma femme, dont ils n'avoient
                    à faire aucune plainte; et je devois bien juger que s'ils avoient eu, sur ce
                    double meurtre, des preuves aussi claires qu'elles leur sembloient certaines,
                    ils m'en auroient fait porter la peine sur un échaffaud.Mais leur chagrin, d'un
                    côté, tournoit de l'autre à leur joie: ils me laissoient la honte de ma sottise,
                    et le remords de mes crimes. Le premier rayon de cette affreuse clarté avoit
                    failli de m'ôter la vie. Chaque mot d'une telle complication d'horreurs, répété
                    dans une lecture lente et distincte, me fit éprouver comme autant de nouvelles
                    morts. Mais je me roidis contre leur cruelle atteinte, avec toute la force que
                    j'avois tâché de recueillir. Mon fils, quoique plein de sa lecture, et
                    soupçonnant sans doute une partie de la vérité, ne pouvoit aller plus loin que
                    le sens des termes, ni percer jusqu'au fond de l'abyme qui se découvroit pour
                    moi. J'avois de fortes raisons pour ne lui laisser rien ignorer. Il étoit fort
                    vraisemblable que mes ennemis avoient publié, de mes tristes aventures, tout ce
                    qu'ils avoient cru pouvoir divulguer sans se perdre eux-mêmes, et qu'ils y
                    avoient ajouté les couleurs de la calomnie, à laquelle ils étoient si bien
                    exercés. Dans ma consternation même, je ne voulois pas que d'infidèles rapports
                    me fissent jamais plus coupable aux yeux de mon fils, que je ne l'étois; ou
                    qu'en apprenant les malheurs de sa famille, il eût à compter, parmi les
                    désastres ou les crimes de son père, des lâchetés et des barbaries volontaires.
                    écoutez, lui dis-je, sans lui laisser le tems dese reconnoître: si vous avez
                    quelque tendresse pour un père qui vous aime, prêtez-moi toute votre attention.
                    Cette injurieuse lettre a dû non-seulement vous causer beaucoup de surprise et
                    d'indignation, mais vous laisser d'étranges idées sur ce qui s' est passé entre
                    votre mère et moi. Je veux que vous n'ignoriez rien; votre âge vous rend capable
                    de tout entendre. Apprends, mon cher fils, que dans ton absence, les plus noires
                    vapeurs de l'enfer sont tombées sur la source de ton sang. Plaise au ciel que
                    leur malheureuse infection n' aille jamais jusqu'à toi! Là-dessus je commençai
                    le même récit que je vous ai fait; et je le conduisis jusqu'à la mort de sa
                    mère. Dans l' aventure du paysan, je n'exagerai point l'outrage. Dans celle des
                    officiers, je ne grossis point la cause de mes noirs transports. Mon discours
                    fut dicté par l'honneur. Je ne donnai rien à ma justification, rien à ma
                    douleur. Je ne supprimai, je n'excusai, je n'aggravai rien. En finissant; telles
                    sont, mon fils, les horribles vérités que je veux déposer dans ton sein. Des
                    cruels m'apprennent les plus funestes: tu les sais, tu viens de les lire; je ne
                    réponds pas de survivre à cet affreux dénouement. Mais je veux être justifié
                    dans ton coeur, comme je l'ai toujours été dans le mien. Ce cher fils, qui
                    n'avoit pas plus de dix-huitans, mais qui joignoit un sens mûr à beaucoup
                    d'esprit et de qualités aimables, m'avoit écouté sans ouvrir la bouche et sans
                    lever une fois les yeux. Il étoit debout et la tête nue devant moi. Son silence
                    et sa posture continuèrent après m'avoir entendu, comme si l'étonnement et la
                    douleur eussent lié sa langue et ses jambes. Mais je voyois couler, sur ses
                    joues, une abondance de larmes. Elles excitèrent les miennes, que la violence de
                    mes sentimens avoit séchées dans leur source. Je baissai la tête sur son cou,
                    pour en verser avec lui; et pendant quelques momens, nous nous y abandonnâmes
                    ensemble, dans cette tendre et triste attitude. J'avois néanmoins quelque
                    impatience de faire parler le paysan, et je le fis appeler. Mais ses
                    informations ne m'apportèrent pas beaucoup de lumières. Il me dit qu'étant
                    chargé de la lettre depuis trois jours, une affaire, qui lui étoit survenue dans
                    mon voisinage, lui donnoit l' occasion de me la remettre, plutôt qu'il n'en
                    avoit l'ordre; que celui dont il l'avoit reçue, quittant le pays, lui avoit fait
                    seulement promettre qu'elle me seroit rendue huit jours après son départ: qu'il
                    ne me demandoit pas de port, parce qu'il avoit été payé d'avance, ni de réponse,
                    puisqu'il ne savoit où l'adresser. L'ingénuité de cette explication m'ôta
                    l'espérance d'enobtenir d'autres. Eh! Quel fruit en pouvois-je désirer, après la
                    fuite de mon ennemi? D'ailleurs, en me supposant le pouvoir de l'arrêter, et de
                    le faire périr par le plus honteux supplice, n'étoit-ce pas révéler tous mes
                    malheurs, et les donner en spectacle au monde entier! L'honneur de mes fils, mon
                    propre intérêt, quoique le moins consulté, me condamnoient au silence. J'évitai
                    même d'interroger trop curieusement le porteur, et je le congédiai. Mon fils me
                    quitta presqu'aussitôt. Je jugeai qu'après de si rudes émotions, il avoit besoin
                    de quelque soulagement, ou de prendre l'air. Je demeurai dans la même idée une
                    demi-heure après, lorsqu'ayant demandé pourquoi je ne le revoyois pas, on me dit
                    qu'il avoit fait seller ses chevaux, et qu' il étoit sorti avec son laquais. La
                    nuit arriva; il ne parut point. Je m'imaginai que dans l'amertume de son coeur,
                    il étoit allé chercher de la dissipation chez quelqu'un de nos voisins. Le jour
                    suivant se passa de même. Du matin au soir je ne revis pas mon fils, et je fus
                    réduit à le croire encore dans quelque partie d'amusement, que les instances de
                    ses amis avoient prolongée. Je murmurai seulement de lui voir si peu d'attention
                    pour moi. Dans l'état où tout devoit lui rappeler qu'il m'avoit
                    laissé,pouvoit-il douter que sa présence et ses consolations ne me fussent
                    nécessaires? Et ses propres sentimens lui permettoient-ils de se livrer sitôt au
                    plaisir? Le troisième jour me causa des inquiétudes beaucoup plus vives. Ensuite
                    elles devinrent cruelles. Après l'avoir fait chercher inutilement, je
                    m'abandonnai à toutes les craintes qui pouvoient m'alarmer pour une tête si
                    chère. Mon fils ne reparoissoit pas? Qu'étoit devenu mon fils? Quel nouveau
                    désastre menaçoit son malheureux père? Cette seule idée me glaçoit le sang; et
                    parmi tous les malheurs possibles, je cherchois celui que mon mauvais sort me
                    réservoit. Il ne se présenta pas dans le nombre. Hélas! Pouvoit-il s'y
                    présenter! Au contraire, j'éloignois de ces funestes images, ce qui me sembloit
                    indigne de mon sang, et de la noble destinée de mon fils. Je ne pensois pas même
                    sur celles que j'envisageois volontairement, et qui me faisoient trop frémir.
                    Dans mes plus favorables réflexions, je revenois à considérer que ne m'ayant pas
                    averti de son départ, il ne pouvoit être que dans quelque lieu voisin, où les
                    recherches ne s'étoient pas adressées; et je me flattois jusqu'à regarder mes
                    inquiétudes comme une faveur du ciel, qui faisoit cette diversion dans mon coeur
                    à des douleurs plus certaines. Cependant, s'il étoit arrivé quelqueaccident
                    sinistre à mon fils! Si quelque perfidie... l'ayant surpris avec avantage... le
                    même peut-être... car c'étoit au fond la plus mortelle de mes frayeurs! Je ne
                    voyois plus d'autre ressource pour moi, que la mort, en perdant l'unique bien
                    qui m'attachoit encore à la vie. Quinze jours entiers de ce tourment firent
                    arriver l'heure infortunée, où je reçus, par la poste, deux lettres d'une ville
                    frontière de la Flandre. Mon avide empressement, pour tout ce qui pouvoit me
                    faire espérer quelque lumière, me les fit ouvrir toutes deux à la fois, et jeter
                    les yeux sur les seings. Je ne connoissois aucun des deux noms; et quoique
                    j'eusse fait la guerre en Flandre, je ne me rappelai pas d'y avoir laissé la
                    moindre habitude. J'en fus plus ardent à lire. La première des deux lettres, qui
                    me fut présentée par le hasard, étoit la plus courte. Elle portoit, en termes
                    assez civils, que sans me connoître personnellement, on croyoit devoir, à ma
                    naissance, un prompt éclaircissement sur la situation de mon fils. Il existe
                    donc! Interrompis-je. Mille grâces à la bonté du ciel!-qu' il étoit entre les
                    mains de la justice, à la veille de recevoir une sentence capitale, pour deux
                    meurtres qu'il ne désavouoit pas.-ôdieu! M'écriai-je ici, avec le plus amer
                    sentiment qui se soit jamais élevé dans le coeur d'un père; mon malheur passe
                    donc toutes mes craintes!-que d'abord il avoit refusé, avec obstination, de
                    déclarer son nom et le lieu de sa naissance; mais que plusieurs lettres,
                    trouvées dans ses poches, avoient fait connoître l'un et l'autre; et que
                    l'instruction du procès étant fort avancée, il n'y avoit pas un moment à perdre,
                    si je voyois quelque jour à pouvoir le sauver du supplice.-ô dieu! Dieu!
                    Répétois-je à chaque mot.-c' étoit toute la substance de ce cruel, quoique
                    généreux avis; et celui de qui je le recevois, joignoit, à son nom, le titre de
                    premier président. La seconde lettre ne pouvant rien contenir de plus terrible,
                    je la lus avec une attention moins interrompue. Elle étoit du commandant
                    militaire de la même ville. Il se souvenoit, m'écrivoit-il, de m'avoir vu à
                    l'armée, dans nos anciennes campagnes, et mon infortune le touchoit
                    sensiblement. Quoiqu'il sût que m le premier président m'en donnoit avis par la
                    même poste, il y vouloit joindre les informations qu'il avoit tirées de mon fils
                    même, dans l'horreur de sa prison, où l'ardeur de me servir lui avoit fait
                    demander la liberté de le voir, aussitôt qu'il l'avoit sû né de moi. Ce cher et
                    malheureuxfils, dont il admiroit l'esprit, ajoutoit-il, la politesse et les
                    grâces, autant qu'il plaignoit son sort, ne l'avoit instruit que généralement,
                    des mortels outrages que j'avois reçus d'un paysan de mes terres, et de
                    l'insolence avec laquelle ce misérable avoit mis le comble à ses insultes, en se
                    disposant à passer dans les pays étrangers: mais ne dissimulant point qu'il
                    n'avoit pû supporter tant de noirceur et d'audace, il lui avoit raconté qu'il
                    étoit parti, sans m'en avertir, aussi plein de ses propres ressentimens que de
                    sa compassion pour mes peines, et que pendant quatre jours, qu'il avoit employés
                    à découvrir les traces de mon ennemi, il ne s'étoit pas accordé le moindre
                    repos, dans les plus pressans besoins de la nature. Ensuite il avoit marché sur
                    ses pas, avec la dernière diligence; résolu, s'il ne pouvoit le joindre dans le
                    royaume, de le suivre jusqu'au bout de l'univers. Mais, vers la frontière, il
                    s'étoit trouvé si près de lui, que dans la crainte de le manquer hors de France,
                    où les coupables de cette espèce, dont le crime est difficile à prouver, peuvent
                    acheter de la protection, il avoit pris la résolution de l'arrêter. Son premier
                    dessein n'étoit pas de lui ôter la vie. Il savoit, par les informations qu'il
                    s'étoit procurées dans sa marche, qu'il étoit à cheval, bien monté, avec une
                    femme en croupe derrière lui, et dans un équipage si simple,qu' en suivant le
                    grand chemin, il pouvoit passer pour un paysan de tous les cantons qu'il
                    traversoit. Sur cette description, il s'étoit flatté, non-seulement de le
                    joindre et de l'arrêter sans peine, avec le secours de son laquais, qui n'étoit
                    pas moins résolu que lui, mais de le ramener à ma terre, en le faisant marcher
                    la nuit, et demeurer le jour dans un bois, et le conduisant à la vue continuelle
                    du pistolet. Il vouloit me rendre maître de ma vengeance, et m'abandonner la
                    disposition du bourreau de sa mère et du mien: projets d'un fils passionné pour
                    son père, mais trop inconsidérés, sans doute, et dont le dernier m'auroit mis
                    moi-même à de furieuses épreuves. Ils ne furent pas avoués du ciel. Mon fils
                    arrêta l'ennemi qu'il cherchoit. Il reconnut aisément la femme-de-chambre de sa
                    mère, et cette vue acheva de le mettre hors de lui. Cependant comme le scélérat
                    qui la conduisoit, et qui l'avoit épousée depuis la mort de ma femme,
                    n'entreprit pas tout d'un coup de résister, leur vie ne sembloit pas menacée.
                    Ces deux viles créatures, remettant aussi le fils de leurs anciens maîtres,
                    avoient cru voir les furies à leur suite, et demandèrent grâce d'abord avec les
                    plus lâches supplications. Mais lorsqu'ils entendirent l'ordre qu'il donnoit à
                    son laquais, de les lier l'un à l'autre, pour les conduire, suivant son projet,
                    versle bois le plus voisin; la femme, qui jugea sa mort certaine, se mit à
                    pousser des cris aigus, et l'homme, sautant à terre, se détermina brutalement à
                    se défendre. Il voulut prendre ses pistolets, qu'il n'avoit pas pris en
                    descendant; et mon fils, qui voyoit déjà quantité de laboureurs en mouvement
                    pour accourir au chemin, craignant que sa proie ne lui fût enlevée, ou qu'un
                    desespéré, que la vûe des armes n'arrêtoit pas, ne fît un usage trop heureux des
                    siennes, n'écouta dans ce moment que la vengeance. Il cassa la tête, au scélérat
                    d'un de ses deux pistolets; et de l' autre, il fit le même traitement à sa
                    femme. La fuite, ajoûtoit le commandant, ne lui devoit pas être difficile; mais
                    après s'être éloigné des laboureurs, au galop, il s'étoit trop reposé sur la
                    noblesse de ses sentimens, ou sur la justice de sa cause. Il avoit continué plus
                    lentement son chemin; et commençant à sentir la fatigue d'une longue course, et
                    d'une veille de plusieurs nuits, il n'avoit pas fait difficulté de s' arrêter
                    dans un bourg, à trois lieues de la scène. Il ne se défioit pas qu'un des
                    laboureurs étoit monté sur le cheval des deux morts, l'avoit suivi constamment,
                    et, jugeant de lui par les apparences, l'avoit dénoncé comme un assassin, un
                    voleur public, que la présence de plusieurs témoinsavoit empêché de recueillir
                    le fruit de son crime. On s'étoit saisi de lui et de son laquais, pendant leur
                    sommeil. On les avoit transportés à la ville, dès le jour suivant. Le refus que
                    mon fils avoit fait, et son laquais par son ordre, de déclarer son pays, son nom
                    et ses vûes, n'auroit pû servir qu'à faire précipiter sa condamnation, à titre
                    de voleur et de meurtrier. En apprenant sa naissance, on étoit un peu revenu du
                    premier emportement; et quelque avéré que fût le meurtre par la confession même
                    du coupable, on ne pouvoit se persuader que le vol, dont il rejetoit
                    l'imputation avec dédain, eût été l'objet d'un jeune gentilhomme, à qui l'esprit
                    et les sentimens ne paroissoient pas manquer. C'étoit un mystere pour le public;
                    et l'obscurité croissoit par la qualité des morts, qui paroissoient des gens du
                    commun et sans un papier qui les fit connoître, quoiqu'on eût trouvé dans leur
                    bagage une grosse somme d'argent. Cependant les procédures étoient avancées; et
                    vraisemblablement elles finiroient par les affreuses méthodes, qui sont en
                    usage, dans les cours de justice, pour arracher la vérité aux coupables. Cette
                    partie de la lettre m'auroit fait perdre absolument la raison, si le dernier
                    article n'eût été plus consolant. Malgré la sévérité du tribunal,le généreux
                    commandant me promettoit qu'elle ne seroit pas poussée plus loin, avant qu'il
                    eût reçu ma réponse, c' est-à-dire, avant que je l'eusse informé de ce que je
                    pouvois espérer de la faveur de la cour et des services de mes amis. Il avoit
                    obtenu ce délai de la plus grande partie des juges, en leur découvrant les
                    confidences de mon fils. C'étoit à sa sollicitation, que le premier président
                    m'avoit écrit. Mais dans une affaire de cette nature, où l'éclat, autant que la
                    gravité du crime, rendoit le public attentif à leur conduite, je devois sentir
                    le prix de la diligence, et ne pas commettre d'honnêtes gens, qu'il avoit
                    disposés à favoriser mes soins. Me presser, moi! Me recommander la diligence
                    pour sauver mon fils! Ah! J'aurois voulu pouvoir traverser les airs. Sans
                    délibérer sur mes mesures, sans me permettre la moindre réflexion sur mes
                    affaires et sur ma santé, je me jetai dans ma chaise avec mes propres chevaux,
                    pour en aller prendre à la première poste, qu'il m'auroit trop coûté d'attendre
                    chez moi. Mon unique détour fut de passer chez un de mes plus proches parens,
                    que je fis partir, pour D, avec la même vîtesse, chargé de solliciter les juges
                    de mon fils, et de lui porter mes plus tendres consolations. Ces chers juges,
                    qui m' accordoient du tems, ce noble compagnon d'armes qui lesy avoit engagés,
                    et qui m'en informoit avec tant de zèle, je les aurois embrassés, et serrés tous
                    dans mes bras. Que j'étois loin de manquer, pour eux, de ménagement et de
                    reconnoissance! Ma diligence fut incroyable jusqu'à Paris. Cependant, je
                    comprenois toutes les difficultés de mon entreprise. Les apparences étoient si
                    peu favorables à mon fils, que sans des protections et des efforts
                    extraordinaires, je ne pouvois me promettre de faire changer, en sa faveur, le
                    cours des loix et de la justice. Depuis si long-tems que j'avois quitté le
                    service, je ne comptois guère sur d'autres protecteurs, à la cour, que m le duc
                    de * gouverneur de ma province, quelques parens éloignés, et mes anciens
                    généraux. Ils pouvoient m'ouvrir les voies, me procurer un accès favorable
                    auprès du régent; mais je ne voyois de fond à faire, que sur le coeur de ce
                    prince, dont on vantoit la bonté, et sur des motifs, qui me sembloient propres à
                    le toucher. J'étois résolu de lui découvrir toute mon histoire, au risque,
                    peut-être, d'attirer la vengeance des loix sur moi même, s'il n'en étoit pas
                    assez attendri pour m'accorder sa compassion. J'espérois que les infortunes du
                    père le disposeroient à l'indulgence, pour un fils tendre et vertueux, dont le
                    crimeétoit d'y avoir été trop sensible. J'avois la lettre de mon ennemi, qui
                    prouvoit toute la noirceur de ses outrages; j'avois celle du généreux
                    commandant, qui, sans intérêt, sans liaison de sang ou d'amitié, rendoit
                    témoignage au caractère, et même aux intentions de mon fils. La force, que je me
                    sentois capable de donner à tous ces articles, ne me laissoit pas sans
                    espérance. Mais je ne prévoyois pas de cruels obstacles. M le chancelier, déjà
                    instruit par le procureur général de D avoit informé son altesse royale de la
                    tragique avanture; et ce prince, n'y voyant qu'une action fort noire, prouvée
                    par la déposition de plusieurs témoins, avoit ordonné que l'affaire fût poussée
                    avec toute la rigueur des loix. Ses ordres étoient partis: je ne l'appris qu'au
                    palais royal, et par sa propre déclaration. Mes amis sollicitant, pour moi, la
                    faveur d'une audience particulière, il fut frappé de mon nom. Je devine ses
                    motifs, leur dit-il, et je ne refuse pas de l'entendre. Mais son fils sera jugé;
                    l'ordre en est donné. Il ne me seroit resté que le désespoir, si j'avois eu de
                    la lenteur à me reprocher. Mais l'audience, du moins, m'étant accordée, ce fatal
                    contre-tems ne changea rien à mes résolutions. Je fus écouté. Je plaidai la
                    cause de mon fils. Il ne manqua rien à la peinture de mesmalheurs et des siens.
                    Je remarquai que le prince étoit ému, et je sentis renaître un moment toute la
                    douceur de l'espérance. Cependant, après m'avoir dit qu'il regrettoit que les
                    vrais coupables fussent échappés à la justice, il me déclara qu'il ne changeroit
                    rien à son ordre. J'oublierai, continua-t-il, ce que l'amour paternel vous a
                    fait révéler; et je ne rechercherai pas des crimes, dont je ne dois la
                    connoissance qu'à vous. Mais celui de votre fils est public; ses intentions ne
                    peuvent être vérifiées; et quand elles pourroient l'être, c'est aux juges
                    ordinaires que j'en veux laisser la décision. Il ajouta, que par le même ordre
                    il avoit exigé que les informations lui fussent envoyées avec la sentence; et
                    que me plaignant beaucoup, il verroit alors ce qu'il pourroit faire pour moi. Ma
                    situation étoit si terrible, qu'en gémissant de n'avoir rien obtenu, j'étois
                    obligé de reconnoître de la sagesse, de la justice et de la bonté dans cette
                    réponse. Le rayon d'espoir qu'elle sembloit présenter m'attachant nécessairement
                    à Paris, j'envoyai un de mes gens en Flandre, avec les tristes explications qui
                    pouvoient faire craindre à mon fils une catastrophe encore plus triste; mais je
                    relevois aussi ce qu'elles avoient eu de favorable. J'y joignois des lettres
                    pour le commandant et pour tous les juges, dans lesquelles j'osois leurdonner la
                    bonté, dont le régent m'honoroit, pour un motif d'indulgence en faveur d'un
                    malheureux gentilhomme, dont les ancêtres n'avoient jamais fait déshonneur à
                    leur partie. Mon occupation, dans l'intervalle, fut à découvrir tout ce qui
                    jouissoit de quelque crédit au palais royal; courtisans, amis familiers,
                    confidens du prince. J'attendris le plus grand nombre, par les parties de mon
                    histoire que je pouvois raconter, et je m'en fis d'ardens protecteurs.
                    Quelques-uns des plus zelés écrivirent aux principaux officiers du parlement de
                    D, pour les confirmer dans l' opinion que je leur avois donnée de mes
                    espérances. Ils m'assûroient moi-même que son altesse royale ne leur parloit pas
                    de moi, sans quelque témoignage de pitié. Ce fut malheureusement dans ces
                    conjonctures, qu'un attentat, du même genre en apparence, quoiqu'au fond
                    tout-à-fait différent par l'odieuse nature des motifs, et par l'horrible infamie
                    des circonstances, fit frémir la nation et l'Europe entière. Non-seulement la
                    justice, mais des considérations plus intéressées, qui regardoient une célèbre
                    entreprise de l'administration, excitèrent toute la sévérité du régent. Il jura
                    de ne le pas laisser impuni. C'étoit prononcer, tout-à-la-fois, contre mon
                    malheureux fils. Je ne le compris que trop. Quelle apparence, qu'en
                    fermantl'oreille aux sollicitations de tout l'univers, pour un coupable, qui,
                    par le sang et les alliances, touchoit à plusieurs maisons souveraines, sa
                    clémence et sa compassion ne fussent réservées que pour nous? Tout m'apprit
                    bientôt que ses dispositions étoient changées. Cependant, les informations et
                    les procédures étant arrivées, il se les fit lire. Les opinions des juges
                    étoient beaucoup plus sévères que je ne me l'étois promis de leur première
                    indulgence. Soit que l'attention du régent leur fit craindre ses reproches, soit
                    qu'augurant bien de mes propres espérances, et de la durée de mon séjour à
                    Paris, ils s'imaginassent me servir par une affectation de rigueur, tous étoient
                    déclarés pour la mort, et plusieurs pour l'affreux supplice des brigands de
                    grand chemin. L'ordre, qu'ils reçurent du régent, fut de suivre le cours de la
                    justice; mais de nous traiter en gentilshommes. Il m'en fit donner avis. Triste
                    avantage que j'obtins sur le comte de , et qu'on me fit valoir comme une
                    distinction consolante entre les deux crimes. J'offris ma tête pour celle de mon
                    fils; j'offris ma fortune et toutes mes prétentions au monde. On cessa de
                    m'écouter; mes amis mêmes se refroidirent, et prirent un autre visage avec moi.
                    Le conseil qu'ils me donnèrent de la part du prince, fut de retourner sourdement
                    dans mesterres. Je le rejetai. Ma tendresse n'étoit pas capable d'être abattue
                    par des terreurs. Je partis, après avoir perdu toute espérance; mais ce fut pour
                    D, où jusqu'au dernier moment, j'étois résolu de rendre les soins paternels à
                    mon fils. Le désespoir et la mort furent mon cortège dans cette route. à mon
                    arrivée, je vis ce généreux commandant, dont le zèle s'étoit soutenu avec une
                    fidélité qui ne se trouve que dans l'état militaire. Il m'avoua tristement qu'il
                    ne falloit plus rien attendre de ses services, et que par des voies secrètes, il
                    savoit qu'après un reste de formalités, qui prendroient au plus trois jours, la
                    sentence et l'exécution se suivroient de près. Je vis les principaux juges, dont
                    l'air taciturne et les sombres politesses ne furent pas un langage plus obscur.
                    à la vérité, si les maux extrêmes pouvoient recevoir quelque adoucissement, j'en
                    aurois trouvé dans les témoignages de compassion et d'attendrissement que je
                    recevois de toute autre part. Le séjour de mon parent dans la ville, et les
                    explications qui s'y étoient répandues, avoient réuni tous les voeux en notre
                    faveur. Ma présence échauffa ces sentimens; on sut qui j'étois dès le premier
                    jour, et je ne pus faire un pas, sans emporter à ma suite les condoléances et
                    les bénédictions publiques.Enfin, n'espérant plus rien des secours humains,
                    sur-tout après avoir su de mon parent qu'il avoit offert inutilement une très
                    grosse somme au geolier, et que ce coeur féroce étoit le seul que l'intérêt ou
                    la pitié n'avoient pu toucher; je me réduisis à demander la liberté de voir mon
                    fils, pour fortifier son courage contre l'horreur du supplice, et cette triste
                    faveur me fut accordée. Quoique je lui connusse une fermeté supérieure à son
                    âge, je m'attendois à le trouver pâle, consterné, inquiet sur-tout pour la
                    catastrophe qu'il avoit à redouter; car il n'avoit pu se faire illusion sur son
                    infortune; et notre parent, à qui je n'avois rien dissimulé dans mes lettres de
                    Paris, n'avoit jamais eu que de cruelles incertitudes à lui communiquer.
                    D'ailleurs, s'il s'étoit flatté du succès de mes sollicitations, il ne pouvoit
                    ignorer que cette voie d'espérance étoit fermée; le public même ne l'ignoroit
                    pas. Ces fatales informations, qui ne tardent guère à se répandre, n'avoient pu
                    manquer de pénétrer jusqu'à lui, et le seul délai de ma visite, depuis quelques
                    heures qu'il savoit mon arrivée, ne lui annonçoit que de funestes explications.
                    En un mot, je le croyois dans l'accablement de son sort, et mon embarras, en
                    entrant dans sa prison, étoit à contraindre ma douleur, pourne rien ajouter à la
                    sienne. Cependant je vis sur son visage, non-seulement sa santé ordinaire, mais
                    toutes les marques d'une parfaite tranquillité. Je l'embrassai les larmes aux
                    yeux, avec une peine extrême à retenir mes sanglots, et je le tins long-tems
                    dans mes bras, autant pour soulager l'oppression de mon coeur, que pour
                    satisfaire ma tendresse. Il me rendit affectueusement mes caresses, mais l'oeil
                    sec, la voix libre, et le front serein. Je ne pus comprendre cette insensibilité
                    pour un malheur si présent. Il n'étoit plus tems de le flatter par de vaines
                    consolations. Je m'assis; je le fis asseoir. Ah! Mon fils, lui dis-je, en
                    laissant un libre cours à mes larmes, d'où vous vient la tranquillité que je
                    vous vois affecter? Seriez-vous encore dans la fausse espérance d'une pitié que
                    je n'ai trouvée ni dans le souverain, ni dans vos juges? Il me répondit
                    paisiblement qu'il n'ignoroit rien, que la mort l'effrayoit peu, et que ses
                    adieux étoient faits à la vie; que si quelque jour, comme il se le promettoit de
                    ma tendresse, je prenois soin de publier ses intentions, il croyoit sa mémoire à
                    couvert dans l'opinion des honnêtes gens; que la vengeance d'une mère et d'un
                    père sur de monstrueux coupables qui se déroboient au châtiment, étoit un devoir
                    forcé,un cas où non-seulement un fils, mais tout citoyen étoit redevable à la
                    justice; que si la cour et ses juges en décidoient autrement, ces principes
                    qu'il trouvoit dans son coeur ne suffisoient pas moins pour le consoler. Mais
                    vous périssez! M'écriai-je douloureusement; l'échafaud se dresse: votre sentence
                    ne peut être différée trois jours. Pendant votre éloignement, répliqua-t-il avec
                    la même sérénité, je vous avoue qu'elle a fait ma crainte. Aujourd'hui je suis
                    tranquille. Et me regardant d'un air attendri: vous connoissez des secours que
                    vous ne me refuserez pas, et je vois que le besoin est pressant. Des secours!
                    Interrompis-je: moi! J'en connois qui puissent! ... un profond soupir, le seul
                    qu'il ne put arrêter, se fit un passage malgré lui. Dans toute autre
                    circonstance, reprit-il, je ne me serois jamais permis de vous rappeler des
                    souvenirs affligeans pour vous. Mais pardonnez à ma situation..., à la loi de
                    notre honneur commun. Qu'ai-je à redouter avec le secours qu'une malheureuse
                    erreur vous a fait employer pour ma mère? Il se tut, pour attendre ma réponse.
                    J'atteste le ciel que je n'avois rien compris à sa première ouverture: mais
                    l'affreuse idée, que cette explication m'offrit tout d'un coup, fut
                    accompagnéed' un sentiment que tous mes malheurs successifs ne m'avoient pas
                    encore fait éprouver. Anciens et présens, ils se réunirent tous, pour me
                    déchirer le coeur. Une impression de cette violence étoit nécessaire, pour
                    soutenir mes forces. ô mon fils! Lui dis-je d'une voix basse, en tremblant
                    d'horreur et de pitié, à qui le demandez-vous ce fatal secours? Et pouvez-vous
                    l'attendre de la main d'un père? Oui, répondit-il d'un ton ferme; c'est la seule
                    à qui je puisse me fier de votre honneur et du mien. L'échafaud, la sentence
                    même, votre diligence peut tout prévenir. Je demeurai sans répondre. Mes
                    réflexions, si ce nom convient aux douloureux mouvemens qui continuoient de me
                    déchirer, étoient moins contraires à cette terrible proposition, que les
                    mortelles répugnances de ma tendresse. Dans les préjugés d'honneur qui me
                    tyrannisoient comme lui, tout ce qui pouvoit nous sauver l'ignominie du
                    supplice, et celle même de la sentence me paroissoit préférable à quelques
                    heures de vie passées dans les horreurs d'une si cruelle attente. Je sentois
                    aussi tout le danger du délai; car j'étois arrivé la nuit précédente, j'avois
                    passé le matin à solliciter les juges; et n'ayant pu me faire ouvrir la prison
                    que l'après-midi, les trois jours, que le commandant m'avoit fait espérer,
                    étoientdéjà raccourcis. Qui me répondoit du reste, dont je n'avois eu
                    l'obligation qu'au hasard; le moindre incident pouvoit avancer la sentence et
                    l'exécution. Mais prêter mes mains à la mort d'un fils! Préparer moi-même, et
                    lui présenter le breuvage empoisonné! Craindre de ne pas me hâter assez pour
                    l'horrible office! Mon coeur, mon indignation se soulevoient; toutes mes
                    entrailles étoient émues. Ce combat ne pouvoit être terminé que par un expédient
                    plus tragique encore; celui qui me tomba dans l'esprit, de préparer du poison
                    pour deux, et d'en avaller ma part, de la même main dont j'aurois présenté la
                    sienne à mon fils. Cette idée, dont je m'applaudis beaucoup, calma sur le champ
                    mes agitations. Je sentis plus que jamais l'importance du tems: et ne doutant
                    pas que le reste du jour ne suffît pour mon dessein, je me levai brusquement,
                    j'embrassai mon fils avec une fermeté, qui se ressentoit déja de ma résolution;
                    vous serez content, lui dis-je: mais vous ne mourrez pas seul. Je suis à vous
                    dans une heure. Il ne me falloit pas plus de tems pour la composition du
                    breuvage; et dans une grande ville, il me fut aisé de me procurer les mortels
                    ingrédiens par le ministère d'un valet fidèle. Je retournai aussitôt à la
                    prison, quelques papiersà la main, pour éloigner les défiances par des prétextes
                    d'affaires domestiques. Un retardement de quelques minutes causoit déjà de
                    l'impatience, et peut-être de l'inquiétude, à mon fils. Mais lorsqu'il me vit
                    paroître avec la liqueur, et tenir le vase qui la contenoit, la joie se peignit
                    sur son visage. Voyons la couleur, me dit-il, en tendant la main avec un regard
                    avide. Les apparences, répondis-je d'un ton grave, qui lui reprochoit une
                    curiosité superflue, ne changent rien à l'effet: et sans le moindre soupçon, je
                    lâchai le vase pour un moment. Mais au lieu d'observer la liqueur, il l'avala
                    d'un seul trait. Concevez, s'il est possible, tout l'excès de ma surprise et de
                    ma confusion. J'en devins comme immobile. Mon fils sourioit, d'un trouble et
                    d'une consternation, dont il pénétroit la cause. Il avoit compris mes vues, par
                    quelques mots échappés. Je conçus qu'il s'applaudissoit de son adresse, et je ne
                    pus me défendre d'une sorte de ressentiment. Qu'avez-vous gagné, lui dis-je, à
                    retarder ma résolution de quelques momens? Croyez-vous emporter avec vous un
                    secret dont je n'ai que trop appris la vertu par mes funestes épreuves? Alors il
                    me confessa qu'ayant compris mon dessein, il avoit voulu m'ôter d'abord
                    l'occasion de l'exécuter, dans l'espérance de me le faire perdre entièrement,
                    par de puissantesraisons qu'il me conjuroit d'entendre. Il me força de m'asseoir
                    pour l'écouter. Son discours fut aussi réfléchi, aussi calme, que si le mortel
                    breuvage n'eût pas commencé à fermenter dans son sein, et peut-être à circuler
                    déjà dans ses veines. Je ne doutai pas qu'il ne l'eût médité pendant mon
                    absence. Mais il remarqua bientôt qu'il en tiroit peu de fruit. Mes intérêts
                    personnels, qu'il jugeoit capables de me faire aimer la vie, celui même de son
                    frère pour lequel il s'efforça de réveiller ma tendresse, ne firent pas la
                    moindre impression sur mon coeur. Tout sembloit glisser sur une surface
                    endurcie, et branlant la tête à chaque article, je souriois, à mon tour, de la
                    foiblesse de ses argumens. La raison toute puissante, irrésistible, étoit
                    réservée pour la dernière. Lorsqu'il me vit insensible à toutes les autres; si
                    l'honneur, ajouta-t-il, vous est assez cher, pour vous avoir fait précipiter la
                    dernière heure de ma mère, et pour vous faire avancer aujourd'hui la mienne,
                    pouvez-vous fermer les yeux sur les suites de votre résolution? Deux morts, qui
                    s'entresuivront de si près, passeront-elles jamais pour des évènemens naturels?
                    Et si la justice en prend connoissance avec un peu de rigueur, de quel autre
                    opprobre notre mémoire n'est-elle pas menacée? Il s'arrêta un moment, pour
                    chercher ma pensée dans mesyeux... au lieu, reprit-il, qu'en me laissant mourir
                    seul et me survivant avec une douleur modérée, vous ne faites trouver, dans ma
                    mort, qu'un accident ordinaire; et de toutes parts, je vois notre honneur en
                    sûreté. Ce triste raisonnement eut toute la force qu'il désiroit. J'en fus si
                    frappé, que sans y faire la moindre objection, j'abandonnai mon dessein, en
                    remettant la disposition de ma vie à d'autres tems. Mon silence néanmoins, fut
                    le seul consentement qu'il put obtenir. Je me laissai tomber sur son cou, que
                    j'arrosai de mes larmes; et passant les bras autour de lui, je le tins
                    étroitement embrassé, pendant qu'il répétoit ses raisons, et qu'il me
                    recommandoit le soin d'une vie, que l'effort même que je me faisois, pour
                    consentir à cette prolongation, devoit être capable de m'arracher. J'étois dans
                    cette posture, lorsque le geolier vint m'avertir qu'il étoit tems de me retirer.
                    Mes deux bras serrèrent mon cher fils, et mon visage pressa le sien, avec un
                    redoublement de tendresse et de douleur, mais dans le même silence. Au moment
                    que je sortois, la tête penchée et les yeux fermés, il me demanda s'il pouvoit
                    compter sur ma promesse? Oui, lui dis-je: et ce mot fut le seul que j'eus la
                    force de prononcer. Hé bien! L' entendis-je répondre, j'attendrai tranquillement
                    mon sort.La forme de cet adieu, et nos dernières expressions, qui n'échappèrent
                    pas au geolier, servirent beaucoup, le jour suivant, à détourner les soupçons
                    d'une catastrophe méditée. Je me rendis le matin à la prison. Le geolier
                    m'apprit lui-même qu'étant entré dans la chambre de mon fils, à l'heure
                    ordinaire, il l'avoit trouvé mort dans ses draps; et que les chirurgiens, par
                    lesquels il avoit été visité sur le champ, n'avoient découvert aucune marque de
                    violence. Tout préparé que j'étois à la première de ces deux nouvelles, mes
                    forces n'y résistèrent pas, et je tombai dans un profond évanouissement: mais en
                    revenant à moi, la seconde excita mon courage, et m'inspira la pensée de
                    demander le corps, qu'un ordre du premier président me fit accorder. Cependant,
                    après m'avoir fait cette faveur, il ajouta que c'étoit prendre beaucoup sur lui,
                    dans une affaire où la cour étoit entrée; et que la même raison l'obligeant d'en
                    rendre compte, il me conseilloit de retourner promptement à Paris, pour obtenir
                    du régent que le procès fût entiérement abandonné. Ce discours me fit comprendre
                    qu'il restoit de fâcheuses suites à redouter. Je confiai le corps de mon fils à
                    notre parent, qui se chargea de le transporter au tombeau de nos ancêtres; et
                    traînant mon désespoir avec moi, je repris le chemin de la capitale.Le régent ne
                    me fit pas acheter trop cher la grâce que je venois demander. Il y joignit même
                    des consolations flatteuses pour l'honneur de ma maison. Mais il me fit
                    entrevoir qu'il devinoit une partie de ma tragique avanture, et que la visite
                    des experts ne lui en imposoit pas. Un silence, auquel ma douleur eut plus de
                    part que la considération de ma sûreté, ne dut pas le faire changer d'opinion.
                    Il ajouta d'une voix plus basse, en penchant la tête vers moi, qu'il plaindroit
                    toujours un père à ma place. Mais, hélas! Que me valut ce respect pour l'opinion
                    des hommes, auquel j'avois fait tant d'horribles sacrifices? Et quel fruit
                    tirai-je de cette manie d'honneur, par laquelle toute ma vie avoit été
                    gouvernée? Un fruit, que je nommerois le plus grand des maux, s'il ne m'avoit
                    conduit au premier de tous les biens; un fruit si terrible, qu'avant la lumière
                    à laquelle il m'a fait parvenir, j'ai quelquefois mis en doute s'il n'étoit pas
                    plus insupportable pour le coeur humain, que l'opprobre dont il m'avoit garanti.
                    J'entends cette espèce de trouble, ou de tourment infernal, que le terme de
                    remords exprime trop foiblement. Je n'en connus pas tout d'un coup la nature,
                    parce que je le confondis d'abord avec la douleur, et qu'un sentiment si juste
                    ne pouvoit mecauser de surprise ni d' effroi. Mais lorsque le tems l'eut
                    affoibli, je n'en demeurai que plus en proie à des agitations et des terreurs,
                    dont je ne pouvois soutenir la violence, ni me demander la cause à moi-même.
                    Tout devint pour moi, non seulement ennuyeux et fatiguant, mais redoutable et
                    terrible. Une ombre me faisoit frissonner. Le moindre bruit pénétroit mes sens,
                    et me consternoit l'ame. La solitude, qui n'avoit fait que m'épouvanter après la
                    mort de ma femme, étoit un supplice auquel je ne trouvois plus la force de
                    résister. On veilloit autour de moi la nuit et le jour. Si je demeurois seul un
                    moment, je ne remarquois pas plutôt ma situation, que je pâlissois. Mon front se
                    couvroit d'une sueur froide. J'étendois les bras en frémissant, et j'appelois du
                    secours. Dans mes compagnies familières, je m'abandonnois à de longues et
                    sombres distractions, qui ne finissoient que par un tressaillement, et dont il
                    ne me restoit rien dans la mémoire. La vue même et les soins de mon second fils,
                    le seul bien qui me restoit, n'adoucissoient pas mes noirs et douloureux
                    sentimens. Quelquefois il m'échappoit des cris, qu'il m'étoit impossible de
                    retenir; quelquefois des larmes, mais amères et cuisantes, qui laissoient leur
                    trace sur mes joues, et qui ne servoient pas à me soulager. Vous serez surpris
                    que j'aie méconnu long-temsla cause du mal, ou plutôt, que fermant l'oreille à
                    cette voix du ciel, qui m'en instruisoit avec tant d'énergie, j'aie pu
                    m'obstiner dans une erreur, que je nomme aujourd'hui volontaire. Mais vous avez
                    dû juger, par tout ce que vous venez d'entendre, que je n'avois jamais eu de
                    principes de religion bien approfondis. Mon éducation avoit été celle de ma
                    naissance. J'étois passé de bonne heure au métier des armes. Les plaisirs de
                    l'abondance avoient succédé. Ma religion étoit l'honneur, et je la poussois à
                    l'idolâtrie. Dans cette aveugle disposition, non-seulement je croyois toutes les
                    actions de ma vie bien justifiées; mais les jugeant indispensables, j'aurois
                    regardé le doute, ou le repentir, comme une foiblesse. Loin de reconnoître que
                    la main du ciel s'appesantissoit sur moi, je me roidissois contre ses avis et
                    ses châtimens. Je cherchois sa justice dans l'excès de sa rigueur. J'allois
                    jusqu'à réclamer mon innocence. Ainsi, mes yeux se fermant sur la cause du mal,
                    au lieu de m'aider à la découvrir, les mêmes préventions, qui me déroboient
                    cette connoissance, m'éloignoient à jamais du remède. J'étois dans ce déplorable
                    état, et sans espoir d'en sortir, lorsqu'après une longue insomnie, causée par
                    mes agitations ordinaires, qui m'avoient conduit à me rappeler toutes les
                    circonstancesde mes malheurs, un léger assoupissement me fit espérer quelques
                    instans de repos. Je m'endormis en effet; si l'état, où je passai, peut vous
                    paroître un sommeil. Songe, ou vision terrible! Dont je ne ferai jamais le récit
                    tranquillement, quoique je sois condamné, par la justice du ciel, à porter
                    jusqu'au tombeau cette image. Je vous épargne un détail qui vous glaceroit le
                    sang. Je me l'épargne à moi-même, qui ne suis pas toujours sûr que mes forces y
                    suffisent. Que vis-je? Toutes les victimes de mon aveugle fureur et de ma
                    cruelle tendresse, dans le plus horrible lieu dont la foi nous apprenne
                    l'existence. Je les vis; je les reconnus. J' entendois leurs cris! Elles
                    m'appeloient par mon nom. Elles me reprochoient leurs tourmens. Elles
                    m'annonçoient le même sort. Ajouterai-je que l'ardeur du cruel élément, qui les
                    dévoroit, se fit sentir jusqu'à moi? Songe ou vérité, dois-je répéter: mais
                    l'impression en fut si vive et si pénétrante, que m'arrachant au sommeil, comme
                    l'application d'un fer embrâsé, elle me fit pousser un cri fort aigu. Je
                    demeurai dans un trouble, que je vous laisse à vous figurer. Mes gens, accourus
                    au bruit, me trouvèrent baigné de sueur, tremblant, les yeux égarés, tenant un
                    de mes rideaux des deuxmains, comme le premier secours qui s'étoit offert. Mais,
                    ce qui vous surprendra beaucoup, j'arrêtai leurs soins, je leur ordonnai même le
                    silence; pour m'attacher, dans l'attitude où j'étois, au spectacle que j'avois
                    encore devant les yeux, et contre l'horreur duquel leur présence sembloit me
                    fortifier. Je prêtai l'oreille; j'observai ce qui me consternoit et me déchiroit
                    le coeur; avec une attention obstinée, que je regarde aujourd'hui comme
                    l'ouvrage du ciel, qui vouloit faire servir cette scène d'horreur au soutien,
                    comme à la naissance de mes résolutions, en la gravant pour jamais dans ma
                    mémoire. Elle disparut enfin. Mes domestiques prirent le désordre de mes sens et
                    de mon imagination, pour un de mes accès ordinaires. En sortant de cette étrange
                    extâse, je considérai mon songe, ou ma vision, avec un peu plus de liberté
                    d'esprit; et le fruit de mes réflexions ne fut pas long-tems incertain. Il
                    falloit, ou renoncer à tout sentiment de religion, ou se rendre à des
                    éclaircissemens forcés, qui faisoient évanouir toutes mes fausses idées
                    d'honneur. Non qu'un songe dût avoir cette force en lui-même; mais quoique les
                    instructions de ma jeunesse eussent été négligées, elles n'étoient pas effacées
                    de ma mémoire; et s'y réveillant, à la faveur de ce nouveau jour, elles
                    portèrent ma condamnation,sans autre lumière. La vérité, lorsqu'elle est
                    reconnue de bonne foi, ne laisse aucun nuage après elle. Voici quel fut le
                    progrès de ma conversion. Le ciel, me dis-je à moi-même, ne me doit pas de
                    miracle; et rien ne m' oblige de reconnoître ici l'opération de sa puissance:
                    ainsi je suis libre de traiter mon songe, ou ma vision, de vapeur, montée au
                    cerveau, de toutes les parties d'un corps languissant, et condensée en noires
                    images, qui ne m'ont représenté que de vains fantômes. Je ne dois pas même y
                    chercher d'autre explication; car pourquoi ma femme, cette victime innocente
                    d'une barbare imposture, seroit-elle au nombre des coupables? Et les autres,
                    sans excepter mon malheureux fils, dont le désespoir n'a que trop été
                    volontaire, n'ont-ils pas eu, jusqu'au dernier instant de leur vie, une
                    ressource dans la clémence du ciel, qui ne permet pas de prononcer sur leur
                    sort? Mais quand tout ce que j'ai vu ne seroit qu'un songe, une pure illusion de
                    mes sens troublés; la réalité du lieu terrible, dont ils m'auroient offert une
                    fausse image, n'en est pas moins certaine. Il n'en est pas moins constant que
                    les crimes y seront punis, et par des rigueurs plus affreuses que ma foible
                    imagination n'a pu me les représenter. Il est de la même vérité qu'entre
                    mesvictimes, les coupables ont mérité cet épouventable châtiment, et que sans
                    égard pour de frivoles excuses, telles qu'ont été les miennes, ils le subissent
                    avec toutes ses horreurs, si la justice n'a pas été désarmée par le repentir.
                    Sera-t-il moins vrai que moi, le triste objet des crimes d'autrui, mais chargé
                    des miens, et complice d'une si grande partie des autres, je dois m'attendre aux
                    mêmes supplices? Qu'importe ce que j'ai vu? C'est un songe: mais il me ramène à
                    la connoissance des plus importantes vérités. Il devient pour moi, ce qu'il y a
                    de plus respectable et de plus intéressant après elles. Je dois le regarder à
                    jamais, comme une des plus précieuses faveurs que le ciel ait jamais accordées
                    aux ames rebelles. Ces raisonnemens, fortifiés par la redoutable impression qui
                    m'étoit toujours présente, me conduisirent bientôt à des résolutions qu'ils
                    m'ont donné le courage d'embrasser. Leur premier effet, avant le rétablissement
                    même de ma santé, fut d'adoucir l'amertume et le trouble de mes sentimens. La
                    bonté du ciel permit, pour soulager mon imagination, que je crus sentir diminuer
                    le poids de mes crimes, à mesure que je faisois quelques pas vers le repentir;
                    et m'aidant aussi par les douceurs de l'espérance, il m'inspira celle d'expier
                    par mapénitence et par mes larmes, non-seulement mes propres forfaits, mais ceux
                    dont je me reconnois la cause ou l'occasion. Consolation inexprimable! Si le
                    coeur d'un pénitent, tremblant pour lui-même, osoit s'y livrer. Chère épouse!
                    Mon fils! Malheureux major! Où êtes-vous? à quel horrible sort vous ai-je
                    exposés? Telles sont, monsieur, les raisons qui m'ont conduit et qui me
                    soutiennent dans cette carrière si pénible, si révoltante pour la nature, dont
                    je crains de vous avoir exposé trop vivement les rigueurs. J'ai remarqué
                    qu'elles vous ont fait frémir; et j'ai cru vous devoir un récit qui fût capable
                    de régler vos idées. Vous conviendrez à présent que ma pénitence, loin d'être
                    excessive, ne peut jamais approcher des réparations que je dois à la justice du
                    ciel; et qu'avec des motifs tels que les miens, on peut trouver son martyre
                    affreux, et souhaiter qu'il redouble. Le vertueux solitaire cessa de parler.
                    Quoique dans le cours de son récit il n'eût pu se défendre quelquefois d'une
                    vive émotion, la force de ses principes lui avoit fait reprendre, en le
                    finissant, un visage tranquille et serein. Je fus plus long-tems à revenir, des
                    mouvemens successifs de piété, de terreur et d'admiration, qu' il m'avoit fait
                    éprouver; et j'étois surpris dele revoir sitôt calme, lui qui me causoit une si
                    forte agitation. Son exemple suffisoit pour lever mes difficultés, sur l'extrême
                    austérité qui règne dans cette abbaye. Je ne lui dissimulai pas ce que j'avois
                    pensé là-dessus. Il me répondit que le but de l'institution ayant été d'en faire
                    un asyle pour la pénitence; les exercices, les alimens, et tous les articles de
                    la règle avoient été rapportés à cette vue: qu'on y reçoit peu d'ames
                    innocentes, parce qu'on ne leur suppose pas des motifs assez puissans, pour
                    soutenir leur constance: qu'en effet, la plupart de ceux qui n'y avoient cherché
                    que la perfection du christianisme, avoient trouvé tôt ou tard le joug trop
                    pesant, et s'en étoient dégoutés, sous des prétextes d'affoiblissement ou de
                    maladie; tandis qu'au contraire, par une grâce, attachée visiblement au saint
                    lieu, les grands criminels, les pécheurs signalés, s'animoient de jour en jour
                    aux plus rudes observations, bénissoient le ciel de leurs souffrances, et
                    comptoient la ruine de leur santé pour le premier de leurs sacrifices: que cet
                    esprit de mort volontaire, ou de guerre contre le repos et la vigueur des sens,
                    n'étoit modéré que par la crainte d'abréger avec la vie des tourmens dont on
                    regrettoit toujours la fin; qu'aussi, lorsque la mort arrivoit dans le cours
                    naturel, on se hâtoit de les redoubler,pour mettre tous les momens à profit,
                    sans avoir à se reprocher sa délivrance; et qu'à l'agonie même, c'étoit une
                    pratique constante, de se faire étendre sur la cendre et sur la paille pour y
                    expirer, dans ce dernier acte de mortification et de renoncement à soi-même: que
                    depuis deux jours, un des solitaires, poussant le courage bien plus loin, avoit
                    prié le ciel, en mourant, de ne pas se contenter d'une pénitence de quinze ans,
                    pour quarante ans d' une vie passée dans le crime, et de le condamner, pendant
                    l'espace d'un siècle, aux flammes du lieu de purgation. Le père célérier, en
                    achevant de m'instruire, parut goûter beaucoup cette idée. Je jugeai qu'il étoit
                    homme à demander cinq ou six siècles de purgatoire, au lieu d'un. Tandis que je
                    lui faisois d'autres questions, sur des sujets aussi graves, on vint l'avertir
                    que messieurs les directeurs de la mine demandoient à le voir, et sembloient
                    fort empressés de lui parler. J'avoue que je ne fus pas fâché de voir
                    interrompre un tête-à-tête, que je commençois à trouver fort long. La scène, qui
                    le suivit, étoit propre à dissiper les idées trop sombres, dans lesquelles il
                    m'avoit laissé. Je suivis mon guide à la salle des hôtes. Les directeurs me
                    parurent effectivement dans une ardeur extraordinaire. L'impatienceles fit venir
                    au-devant de nous, et l'épanouissement de leurs visages annonçoit beaucoup de
                    joie. Mon père, dit leur chef au célérier, nous avons fait une découverte de la
                    dernière importance, autant pour votre maison, avec laquelle nous prétendons en
                    partager le profit, que pour nous, dont elle abrège les peines, en nous mettant
                    tout d'un coup en possession d'un immense trésor. Un de nos messieurs a remarqué
                    ce matin que toutes les pierres, dont votre monastère est bâti, sont de l'espèce
                    de celles qui nous coûtent une peine extrême à tirer. Vous comprenez tout d'un
                    coup combien vous abrégeriez notre travail, en nous le cédant. Bien entendu, que
                    dans le terrein qu'il vous plaira de choisir, nous vous bâtirons une autre
                    abbaye plus grande, plus commode, et magnifique, si vous le désirez. C'est ce
                    que nous sommes venus vous offrir, et ce que tous vos amis vous conseilleront
                    d'accepter. Le père, sans témoigner de surprise, ni donner le moindre signe
                    d'approbation ou d'éloignement, répondit qu' une résolution de cette nature ne
                    dépendoit pas d'un simple officier de l'abbaye; mais qu'il en parleroit au père
                    abbé, qui probablement auroit aussi des supérieurs à consulter. Pour moi, qui
                    n'avoit rien perdu de la harangue, j'en fus beaucoup plus frappé. L'observation
                    dela ressemblance des pierres ne me surpprit point; elle m'étoit venue à
                    l'esprit en considérant les murs: mais n'étant rien moins que persuadé du
                    fondement de la supposition, j'avois ri des idées de richesse, qu'une mine,
                    exposée depuis si long-tems au public, m'avoit présentées. Cependant la
                    proposition que je venois d'entendre, étoit tout-à-la-fois si bizarre et si
                    sérieuse, que ne voyant pas de tempérament entre la plus haute extravagance et
                    la plus ferme persuasion dans les directeurs, je demeurois en suspens. Après la
                    réponse du célérier, l'orateur, dont elle ne satisfaisoit pas l'impatience,
                    s'approcha de lui; et d'une voix basse, dont je ne laissai pas de recueillir
                    quelques mots, il le conjura de faire hâter la décision, en l'assurant que la
                    compagnie étoit résolue de lui donner la conduite de cette affaire, et qu'il ne
                    manqueroit rien à leur reconnoissance. Un autre s'avançant aussi, ajouta, du ton
                    et de l'air dont Poisson jouoit les financiers; nous emploierons tout notre
                    crédit, morbleu, pour faire obtenir au père un bref de translation; et nous le
                    rendrons si riche... je me charge, moi, interrompit un troisième, quoiqu'entre
                    ses lèvres, de lui procurer la plus jolie... le sage et vertueux solitaire
                    recula d'étonnement. Je ne doutai pas que ce ne fût une partie concertée, pour
                    le faire entrer dans leurs intérêts par unemisérable séduction, et j'attendis
                    curieusement sa réplique. Il la fit, avec cette modération et cette candeur, qui
                    donnent tant de lustre à la vraie vertu. Hélas! Messieurs, leur dit-il, je n' ai
                    ni talens pour votre service, ni goût pour vos offres. Je suis dans cette
                    retraite, pour réparer l'abus que j'ai fait des biens que vous y cherchez; et
                    s'il est vrai qu'ils s'y trouvent, je vous souhaite la force que je n'ai pas
                    eue, pour en faire un bon usage. Il leur promit néanmoins de parler au père
                    abbé, mais sans oser leur répondre, ajouta-t-il un peu malicieusement, qu'il ne
                    prît pas leur proposition pour un badinage. Cette conclusion parut les choquer;
                    et celui, que j'ai comparé à Poisson, répondit fort brusquement, que pour
                    n'avoir rien à démêler avec les ridicules visions du cloître, ils auroient un
                    ordre de la cour. Alors, répliqua modestement le célérier, sans paroître
                    sensible à l' insulte, notre devoir sera d'obéir. J'avois gardé le silence; et
                    quelque réjouissant que fût le spectacle, il n'avoit pu m'inspirer de la gaieté.
                    J'étois attaché par une si prodigieuse opposition d'idées, de raisonnemens, de
                    soins et de goûts, entre des hommes de la même maturité d'âge, et nourris dans
                    la même religion, c'est-à-dire, dans les mêmes principes sur ce qui doit faire
                    le grand objet de l'estime, desaffections et des recherches humaines. Je ne
                    pouvois concevoir que la différence allât jusqu'à faire oublier et mépriser
                    même, aux uns, ce qui s'attiroit si justement la préférence et l'unique
                    empressement des autres. Que les vicieux penchans de la nature et la tyrannie
                    des sens nous éloigne du devoir, je n'en étois pas surpris: mais qu'ils fassent
                    perdre toute attention, et quelquefois tout respect, pour les vérités et les
                    exemples qui les condamnent, mes connoissances ne m'offroient rien encore qui
                    pût me faire expliquer cette extrême dépravation. Mon éducation militaire
                    m'avoit appris à respecter la religion et l'honneur; et je trouvois, dans mes
                    anciennes leçons, que le premier sentiment, qui devoit suivre la violation de
                    l'une ou l'autre de ces grandes loix, étoit la honte et le repentir; sur-tout
                    dans les intervalles où l'ame n'est pas remplie, comme elle ne sauroit toujours
                    l'être, des tumultueux mouvemens du plaisir dont la séduction a pu l'entraîner.
                    J'avois pardonné aux chefs des mines leur libertinage, ou les emportemens de
                    leur joie, dans le souper du jour précédent; et je ne leur passois pas d' être
                    venus insulter de sang-froid, la religion et la piété dans leur sanctuaire. Le
                    père se tournant vers moi, me remercia de ma visite, dont sa bonté lui fit
                    ajouter qu'ilconserveroit chèrement le souvenir; et sous prétexte de quelques
                    devoirs qui l'appeloient, il nous demanda civilement la permission de se
                    retirer. Au moment qu'il nous quittoit; ne semble-t-il pas, reprit l'aigre
                    financier, et dans le dessein apparemment d'en être entendu, que ces gens-là
                    soient les directeurs des mines célestes? Ce ton monastique fait pitié. Leurs
                    pénitences, dont la plupart avoit grand besoin, ne servent qu'à leur tourner la
                    tête. C'étoit trop d'extravagances à la fois, pour y faire une réponse sérieuse.
                    Je feignis de prêter l'oreille ailleurs, quoique le discours me fût adressé. Le
                    père célerier, dis-je froidement, est pour moi un des plus respectables hommes
                    du monde; et pour rompre un entretien qui m'auroit déplû, je leur offris mes
                    services à Paris. Ils me proposèrent en vain leur dîner. Ma chaise, qu'on avoit
                    amenée par mes ordres, fut une excuse pour les quitter sur le champ. Je
                    regrettai néanmoins, en sortant de l' abbaie, de n'avoir pas demandé au célérier
                    ce qu'il pensoit de leur mine. Cette curiosité avoit cédé, dans notre entretien,
                    à des empressemens d'un autre ordre. Mais je crus pouvoir conclure, du jugement
                    qu'il avoit porté de leur proposition, qu'il ne jugeoit pas plus favorablement
                    de leurs magnifiques espérances; et n'en augurantpas mieux, je ne fus pas
                    étonné, quinze jours après, d'apprendre à Paris, que sous des prétextes, tels
                    qu'on en trouve toujours pour renoncer à de ruineuses entreprises, le travail
                    étoit abandonné. Une aventure, qui fit alors tant de bruit, ne peut-être
                    tout-à-fait oubliée dans cette province, sur-tout aux environs de La Trape, où,
                    sans compter l'éclat du travail, j'ai su depuis, de M, intendant de la
                    généralité, que la dépense des entrepreneurs et des curieux avoit rendu, pendant
                    quelque tems, l'argent fort commun. Mais, dans le goût de morale qui m'avoit
                    saisi, j'aurois emporté moins d'admiration pour les trésors de la mine, quand
                    ils auroient été plus réels, que pour ce contraste de principes et de sentimens,
                    que je ne me lassois pas d'observer. J'en eus, dans le même instant un autre
                    exemple. En approchant de ma chaise, je vis mon valet-de-chambre et mon laquais
                    occupés, avec une ardeur égale, à ranger sous le coussin, dans la cave et dans
                    le coffre, des paquets que je ne reconnus pas pour les miens. Je voulus savoir
                    de quoi ma voiture étoit chargée. Ils me confessèrent; l'un qu'ayant appris la
                    valeur des pierres de la forêt, il en avoit recueilli un grand nombre, dont il
                    espéroit tirer un profit considérable à Paris; l'autre qu'étant plein de
                    vénérationpour les saints religieux de l'abbaye, il avoit eu l'art de se
                    procurer quantité de choses dont ils avoient fait usage, telles que de vieux
                    lambeaux de robes, de scapulaires et de frocs, des fragmens d'outils qui leur
                    servoient au travail, et d'autres rebuts, auxquels ils croyoient la bénédiction
                    du ciel attachée. Non-seulement leur imagination me réjouit beaucoup, mais elle
                    me fit penser que je n'avois pas à chercher bien loin des caprices opposés, et
                    des bizarreries d'esprit et de coeur, puisqu'il en croissoit, si cette
                    expression m'est permise, jusqu'autour de moi. La même réflexion n'avoit pu
                    manquer de me venir plusieurs fois à l'esprit, depuis que mon goût s'étoit
                    tourné aux observations de cette nature. Je n'avois pas fait un pas, je n'avois
                    rien vu dans mon chemin, qui ne m'eût offert la matière de quelque nouvelle
                    spéculation. Tous les hommes, disois-je souvent, pourroient donc être un objet
                    d'étude, une source continuelle d' instruction, l'un pour l'autre. Quelle
                    carrière, pour une philosophie douce, qui ne me faisoit chercher effectivement
                    qu'à m'instruire, sans malignité dans mes recherches, et sans fiel dans ma
                    censure! </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 3 </head>
                <p> Ce n'étoit pas seulement dans le coeur et dans l'imagination, que je croyois
                    découvrir de bizarres différences, et des singularités qui me surprenoient. Il
                    me sembloit que la raison même se ressentoit des illusions de l'une, et des
                    caprices de l'autre. Car, sans remonter plus loin que mes dernières scènes, je
                    me rappelois que dans les plus simples raisonnemens, les directeurs et le
                    célérier ne s'étoient pas accordés. D'un principe clair, duquel ils étoient
                    également partis, je leur avois entendu tirer des conclusions absolument
                    opposées. La vie est si courte! M' avoit dit la veille un des voluptueux
                    financiers; il faut rassembler tous les plaisirs et se hâter d'en jouir. La vie
                    est si courte! M'avoit dit aussi le vertueux solitaire; je ne puis donner trop
                    de rigueur à ma pénitence, ni trop craindre que la mort ne vienne l'abréger.
                    Deux conséquences peuvent-elles s'accorder moins? Cependant, de part et d'autre,
                    elles passoient pour incontestables. Elles se trouvoient changées en principes,
                    qui formoient, des deux côtés, une règle également constante, et qui décidoient,
                    non-seulementde toutes les actions, mais de tous les jugemens et de tous les
                    goûts. Plus ma propre raison me faisoit trouver de justesse et de vérité dans la
                    logique du célérier, plus j' admirois l'opposition que j'y voyois dans celle des
                    autres, sur-tout de la part du vieux financier, qui ne sembloit trouver, dans
                    son âge, qu' une folle confirmation de la sienne. Le reste de mon voyage auroit
                    été court, et ne pouvoit être ennuyeux, avec cette abondance de réflexions, si
                    j'avois pu suivre le dessein où j'étois de marcher la nuit suivante, pour
                    arriver le lendemain à Paris. Mais, de La Trappe à Mortigne, le chemin est si
                    mauvais, qu'une de mes roues s'étant rompue, je me vis forcé de passer la nuit
                    dans un village, où je n'eus pas d'autre hôtellerie que la maison d'un honnête
                    paysan, qui me l'offrit pour retraite, pendant les réparations nécessaires à mon
                    train. Quelle occasion perdue! Si je l'avois refusée. Cette maison avoit tous
                    les dehors de la pauvreté; mais en y entrant, je fus satisfait de la propreté
                    que j'y vis régner. Une femme, d'une physionomie commune, parut approuver, par
                    quelques civilités, l'invitation de son mari. Après m'avoir offert une chaise,
                    elle appela de toute sa force Angélique, qui se fit attendre assez long-tems.
                    Angélique étoit sa fille. Vousla verrez toute en pleurs, me dit la mère. Un
                    jeune homme du village, qui l'aime beaucoup, mais qu'elle refuse, et qui la
                    soupçonne d'en aimer un autre, l'a traitée dans des termes qui sont capables
                    d'affliger une honnête fille: depuis deux heures elle n'a pas cessé de pleurer.
                    Cette sensibilité pour l'honneur me fit prendre une fort bonne opinion
                    d'Angélique. Elle vint. De ma vie, je n'avois vu de si jolie paysanne. Angélique
                    étoit une petite personne de seize ou dix-sept ans, plus blanche qu'on ne l'est
                    ordinairement dans cet ordre; bien faite, lèvres fraîches, teint vermeil; en
                    corset de laine, mais fort net, comme la maison entière, dont je conçus
                    aussi-tôt que la propreté devoit être son ouvrage. Ses yeux étoient encore
                    humides de pleurs, malgré les efforts qu'elle avoit faits pour les arrêter; et
                    les pleurs ne faisoient pas d'autre tort aux yeux d' Angélique, que de joindre à
                    leur éclat naturel un peu de langueur, qui les rendoit fort touchans.
                    Quelqu'impression que sa vue fît sur moi, je ne pensai qu'à louer ce goût
                    d'honneur, qui la rendoit si sensible à des reproches qu'elle ne méritoit pas.
                    Elle parut consolée par mes éloges. Je continuai de l'entretenir, pendant que sa
                    mère me préparoit un souper fort simple, dont j'avois accepté l'offre, dans
                    l'intention de le payer libéralement.L' ingénuité de cette petite fille me
                    charma. Mes questions ne pouvant tomber que sur l'état de son coeur, elle me fit
                    des aveux qui me le découvrirent jusqu'au fond. Le jaloux, qui l'avoit injuriée,
                    ne se trompoit pas en lui croyant de l'inclination pour un autre. Elle étoit
                    fort tendre, et rien n'étoit moins surprenant à son âge: mais elle étoit
                    vertueuse. Toute passionnée qu'elle se reconnoissoit pour un jeune paysan, dont
                    elle n'étoit pas moins aimée, elle ne s'étoit jamais rien permis qui blessât le
                    plus sévère devoir. Tandis qu'elle m'assuroit de sa sagesse, avec une naïveté
                    qui m'enchantoit, mon penchant à connoître les ressorts du coeur me faisoit
                    chercher d'où pouvoit venir le sentiment de vertu, qui la soutenoit contre sa
                    propre tendresse, et contre celle de son amant. Angélique, je le voyois bien,
                    n'avoit jamais eu d'instruction. Elle étoit belle sans y penser, tendre sans
                    savoir comment, et sage, sans se demander pourquoi. L'esprit néanmoins ne lui
                    manquoit pas: mais il étoit resserré dans le petit cercle de la vie champêtre,
                    duquel il étoit si peu sorti, qu'elle n'avoit jamais été à la ville, et qu'elle
                    n'avoit pas même appris à lire. Si c'étoit à la seule nature, qu'elle devoit ses
                    principes de sagesse, comment étoient-ils capables de résister à des
                    penchansopposés, qui crient bien plus haut dans la même source? Ces idées m'en
                    firent naître une autre; celle de mettre à l'épreuve son espèce de vertu.
                    J'approuve beaucoup, lui dis-je, une affection si sage, et je fais des voeux
                    pour votre bonheur. Mais vous êtes pauvre, et je gage que votre amant l'est
                    aussi: quelle apparence que vous puissiez être heureux ensemble, dans une
                    continuelle misère. Cette question la rendit rêveuse. Elle ne répondoit pas.
                    J'insistai. Elle me dit, à la fin, que j'avois raison, et qu'elle voyoit, par
                    l'exemple de son père et de sa mère, qu'il étoit bien triste de passer sa vie
                    dans un travail si pénible; mais que pour devenir riche, il ne suffisoit pas de
                    le désirer. Non à votre amant, lui dis-je, dont il est difficile que le sort
                    puisse changer; mais à vous, il suffiroit effectivement de le vouloir. Moi!
                    Monsieur. Vous même, Angélique. Je connois quelqu'un à qui vous paroissez si
                    charmante, qu'il emploieroit volontiers une partie de son bien à vous rendre la
                    plus heureuse personne du monde. Moi! Monsieur. Vous, mademoiselle. Il
                    commenceroit par vous donner des habits riches et galans, pour faire briller
                    plus avantageusement tous vos charmes; il vouslogeroit dans une grande et belle
                    maison; il vous y feroit servir et traiter comme une reine; il étudieroit vos
                    gouts; il préviendroit vos désirs. L'or et l' argent, les plaisirs, ne vous
                    manqueroient jamais... oh! Monsieur, en m'interrompant, je me connois trop; une
                    jeune paysanne... il vous aimeroit plus que lui-même, Angélique: et l'amour
                    ferme les yeux sur le rang, sur la naissance: il ne le feroit penser qu'à vous
                    plaire. Mais vous ne le nommez pas, monsieur. Je vois bien que c'est un
                    badinage; vous l'auriez déja nommé. M'a-t-il jamais vue? Oui, belle Angelique,
                    et vous le voyez aussi; c'est moi-même. Elle rougit. Ses yeux, qu'elle avoit
                    baissés, en disant, m'a-t-il vue? Se levèrent sur moi comme par degrés, et d'un
                    air timide. Ah! Monsieur, me dit-elle avec le même embarras, j'avois bien jugé
                    que c'étoit un badinage. Vous paroissez... un seigneur... qui n'est pas fait...
                    je suis fait pour vous aimer, belle Angelique; et la possession de votre coeur
                    est un bien que je crois digne d'envie. Ah! Monsieur... monsieur...
                    répéta-t-elle deux ou trois fois en baissant encore la vue, vous ne me
                    persuaderez jamais que vous puissiez épouser... vous épouser; non,
                    interrompis-je; ce n'est pas ce que je vous promets; mais vous seriez si
                    parfaitement aimée,vous seriez si riche, qu'il ne manqueroit rien à votre
                    bonheur. Angelique m'entendit. Elle demeura muette; et je reconnus qu'elle étoit
                    fort agitée. Je ne dissimule pas que mon coeur éprouvoit aussi ses émotions. Il
                    me fit sentir que la foiblesse d'une jolie fille de cet âge, étoit dangereuse
                    pour un homme du mien. Je doutai même, un moment, si l'entreprise, où je m'étois
                    engagé, ne passoit pas mes forces, c'est-à-dire nettement, si je serois capable
                    de refuser tout ce qui pouvoit m'être accordé. Cependant j'étois encore trop
                    près de La Trappe, pour devenir tout d'un coup si foible. Le souvenir du père
                    célérier me soutint; et tandis qu'Angelique sembloit balancer, je repris assez
                    de résolution, non-seulement pour me rendre maître de moi-même, mais pour
                    regretter d'avoir exposé cette jeune personne, au péril d'où je commençois à
                    douter qu'elle pût sortir. Je cherchois déja par quelle route je pouvois la
                    ramener à ses innocentes habitudes. Comme cette suite de réflexions s'étoit
                    faite en un instant, je voulus prévenir sa réponse, et la détourner, par
                    quelques objections, contre mes propres désirs. Mais, au moment que j'ouvrois la
                    bouche, Angelique, sortant de sa rêverie, et s'attachant à mes dernières
                    expressions, me dit, avec unregard incertain; ah! Monsieur, peut-être ne
                    m'aimeriez-vous pas long-tems; et Lucas, qu'il faudroit quitter, m'aimera
                    toujours. Je fus affligé de cette crainte. Elle me laissoit trop voir que la
                    victoire ne m'étoit pas impossible. Aussi fus-je très-ardent à saisir
                    l'ouverture qu'elle m'offroit, pour réparer tout le mal que j' avois causé; et
                    le succès répondit heureusement à mes intentions. La difficulté, lui dis-je,
                    n'est pas si je vous aimerois beaucoup, mais si vous pourriez m'aimer vous-même.
                    Lucas, puisque c'est le nom qui vous est échappé, règne seul dans votre coeur;
                    et jamais vous ne vous croiriez heureuse avec un autre. Voulez-vous que je vous
                    le fasse concevoir? Parlons de bonne foi, si vous étiez sûre que vos voeux
                    fussent exaucés, qui souhaiteriez-vous de voir le plus riche des hommes?
                    N'est-ce pas Lucas? Elle ne balança point. Ah! Monsieur, sans doute: je serois
                    bien sûre aussi, que toutes ses richesses seroient à moi comme à lui. Et si vous
                    étiez la plus riche des femmes, avec qui souhaiteriez-vous de partager tant de
                    biens? Ah! Monsieur, quelle demande? J'irois aussitôt chercher Lucas. Oh! Je
                    l'aurois bientôt trouvé; et je lui dirois: tenez, Lucas, prenez tout; à
                    condition, vous entendez-bien, monsieur, qu'il me prendroit aussi. Et quand vous
                    avez quelque secret, Angélique, à qui le confiez-vous d'abord?à Lucas, monsieur.
                    Et qui vous console, quand vous sentez du chagrin? C'est Lucas, monsieur. Et
                    quand Angélique est avec Lucas, je parie qu'elle ne s'ennuie pas un instant. Oh,
                    jamais, monsieur! En vérité, vous devinez tout comme si vous l'aviez vu de vos
                    propres yeux. Charmante fille! Repris-je. Me voilà bien loin du projet de vous
                    rendre heureuse par mes offres. Elles ont flatté votre imagination; mais vous
                    devez sentir à présent qu'elles ne rempliroient pas votre coeur. Eh! Que
                    deviendroit d'ailleurs cette vertu, à laquelle on est si fidèle avec Lucas, et
                    qui seroit... ah! Monsieur, interrompit-elle, avec un air de confusion, qui me
                    fit juger qu'elle craignoit de s'être trop avancée dans sa première réponse; si
                    quelque chose m'avoit pu tenter dans vos offres, ce n'auroit été que l'espérance
                    de partager ma fortune avec Lucas. Je ne sais comment Angélique l'entendoit, et
                    je ne la pressai pas de s'expliquer mieux. Il me suffisoit, pour un autre
                    dessein qui me naissoit dans l'esprit, de lui trouver des notions de vertu,
                    quelque part qu'elle les eût puisées; et ne reprochant qu'à moi le petit
                    affoiblissement qu'elles avoient pu souffrir, je pensois à les lui faire établir
                    sur des fondemens moins ruineux, avant que de suivre le penchant qui
                    m'intéressoit à son bonheur. Ainsi, sans peser sur sa foiblesse,j' employai
                    quelques momens à lui présenter les grandes maximes de l'honnêteté morale, qui
                    ne me paroissoient pas moins fondées sur les lumières de la raison, que sur
                    celles du christianisme. Elle m'écoutoit avec une extrême attention; et je ne
                    remarquai, dans ses yeux, que du goût pour ses vrais élémens d'honneur et de
                    vertu. Ensuite, revenant à mon nouveau projet: je conçois, pour vous, lui
                    dis-je, une manière d'être heureuse, qui s'accorderoit avec toutes ces loix, et
                    qui n'excéderoit pas mon pouvoir; c'est de vous faire épouser Lucas, et de vous
                    procurer à tous deux une vie douce et commode. J'y pense, Angélique; et si vous
                    le désirez, j'y suis résolu. Ici les naïves exclamations recommencèrent, avec un
                    saisissement fort vif. Ah! Monsieur, monsieur. Mais ma proposition étoit
                    obscure, et la joie n'aidoit pas Angélique à deviner. Oui, continuai-je
                    négligemment; je pense à laisser entre les mains de votre curé une somme
                    convenable pour vous acheter, dans ce village, une maison avec son verger, un
                    champ et quelques bestiaux. Le soin de Lucas sera borné à la culture du champ;
                    celui d'Angélique à l'intérieur de la maison. Ils ne manqueront de rien
                    ensemble. Ils vivront tranquilles, dans la possession l'un de l'autre; ils se
                    souviendrontqu'ils me doivent leur bonheur; et je m'informerai quelquefois s'ils
                    ne cessent pas d'être sages et heureux. Ah! Monsieur, nous serons toujours les
                    mêmes, et nous ne vous oublirons jamais. Ah! Monsieur, monsieur. Mais vous avez
                    parlé de partir ce soir. Que je crains que notre curé ne soit pas ici!
                    J'attendrai qu'il y soit, Angélique; et dans l'intervalle, je veux voir Lucas,
                    pour juger s'il est digne de vous. Ah! Monsieur, monsieur, quelle bonté! Je vais
                    le chercher, monsieur... mais il est peut-être aux champs; il n'aura pas son
                    habit des fêtes. N'importe, Angélique; faites-le venir tel qu'il est. Et pendant
                    que vous le chercherez, j' informerai votre père et votre mère de ce que je veux
                    faire pour vous. Ah! Monsieur! ... mais mon père ignore que Lucas m'aime... et
                    que... et que vous l'aimez aussi, belle Angélique? Hé bien, c'est de moi qu'il
                    va l'apprendre. Elle s'étoit levée pour sortir, et j'allois faire appeler son
                    père, qui prêtoit la main aux réparations de ma chaise; lorsque revenant vers
                    moi, et me regardant d'un air enfantin, le cou un peu allongé, avec un mêlange
                    de tendresse et de supplication dans les yeux, elle me demanda si je lui
                    promettois de ne pas partir avant son retour. Oh! Quel doute, répondis-je; et de
                    quoi soupçonnez vous un homme qui nepense qu'à vous rendre heureuse? Elle sortit
                    fort contente, et d'une marche légère. En chemin, Angélique m'épargna la peine
                    d'appeler son père. étant allée droit vers lui, elle l'avertit que je souhaitois
                    de lui parler, et que j'avois quelque chose de conséquence à lui dire. Toutes
                    les idées dont je flattois cette aimable fille, étoient sérieuses. Mes plus
                    généreuses inclinations avoient été réveillées par les deux motifs que je n'ai
                    pas déguisés. J'avois à me reprocher tout-à-la-fois, de m' être laissé prendre,
                    un moment, à l'amorce du plaisir, et d'avoir jeté le coeur d'Angélique dans un
                    combat fort douteux; double réparation que je crus devoir à la vertu. Une légère
                    foiblesse, dans une fille de cet âge, sans autre défense que ses propres
                    sentimens, ne la rendoit pas moins digne de mes bienfaits. Aurois-je cru mériter
                    qu'on se défiât de mon caractère, parce que j'avois été tenté d'y manquer, en la
                    séduisant? D' ailleurs, je tirois de ma téméraire entreprise, le fruit que je
                    m'étois proposé: elle m'apprenoit que tous les goûts naturels, sans en excepter
                    celui de l'honneur, sont moins des vertus que des passions, lorsqu'ils ne sont
                    pas réglés et fortifiés par les grands principes du devoir moral et de la
                    religion. Une simple passion, je nomme ainsi tous les mouvemens naturels du
                    coeur, de quelque force qu'onpuisse la supposer, tiendra peu contre une passion
                    plus forte, la victoire dépend du degré; et cet ascendant de force, qui rend la
                    décision infaillible, vient presque toujours des circonstances présentes, dont
                    l'action remplit l'ame, impose à la passion rivale, et lui ôte le pouvoir de se
                    faire entendre. Angélique avoit failli d'oublier l'amour et l'honneur, deux
                    passions des plus maîtrisantes, parce que j'avois eu la coupable adresse
                    d'allumer, dans son coeur innocent, une passion plus tyrannique encore, celle
                    des richesses, plus tyrannique, sans doute, pour une jeune personne, à qui
                    l'indigence, et tant de maux qui la suivent, faisoient regarder l'or et l'argent
                    comme le souverain bien. Je lui devois ces lumières: il me sembloit juste
                    qu'elle en fût récompensée; et j'ajoute, s'il en est besoin, que je ressentois
                    d'avance une délicieuse satisfaction, à faire le bonheur d'une fille aimable. Le
                    mérite en étoit médiocre. Mon père, en recevant mes adieux, m'avoit fait présent
                    d'une bourse de cinq cens louis, indépendans de ma pension. L'emploi d'une
                    partie de cette somme ne préjudicioit à personne; et ce n'étoit pas assurément
                    un vol fait à mes plaisirs. Tout le reste de cette aventure devient un évènement
                    commun, qui n'a plus d'intéressant que la surprise de la famille, celle de
                    Lucas,et les innocens transports d'Angélique. Le père et la mère reçurent mon
                    compliment sur les charmes de leur fille, avec une reconnoissance modeste, en
                    s'étonnant que j'eusse honoré de mon attention leur petite créature, me
                    dirent-ils, qui ne devoit avoir que dix-sept ans à noël. Le père parut même
                    assez mécontent, lorsque je parlai de la marier avec Lucas, et que je vantai
                    leur mutuelle affection. La petite masque, dit-il, a refusé Thibaut, sous
                    prétexte qu'elle se croyoit trop jeune. La mère sourit, et je la jugai dans le
                    secret de sa fille. Mais la proposition d'acheter pour elle une maison, un
                    champ, des bestiaux, fut l'ouverture du ciel. Mes explications, qui ne
                    remettoient pas l' exécution plus loin qu'au retour de leur curé, ne pouvant
                    laisser aucun doute à ces bonnes gens, ils se crurent déjà riches et heureux.
                    Les rides multipliées sur leur front, par le travail et la pauvreté d'une longue
                    vie, semblèrent disparoître. Leur teint s'anima. Je ne leur vis plus aucune
                    trace de pâleur. Ils me regardoient avec admiration: ils n'osoient ni me
                    répondre, ni m'interroger; comme s'ils eussent appréhendé de susciter quelque
                    obstacle à mes promesses. En effet, n'ayant pas d'autre enfant que leur fille,
                    ils avoient fort bien compris que mes bienfaits retomboient sur eux. Cette idée,
                    que leur joieme fit naître aussi, redoubla la mienne, et me détermina sur le
                    champ à rendre mes libéralités un peu plus fortes. Je soulageai leur transport,
                    mais sans le diminuer, en leur demandant conseil sur l'acquisition que je
                    voulois faire pour leur fille. Dans un tems où l'argent circuloit peu, les biens
                    de campagne étoient à vil prix. Ils m'en proposèrent quelques-uns que je trouvai
                    fort au-dessous de mes vues; quoique leur ignorance, ou leur modestie, leur fît
                    ajouter qu'ils les croyoient trop chers. Mille francs étoient pour eux le trésor
                    royal. Enfin, je leur déclarai que j'irois jusqu'à deux mille écus. Cette somme
                    leur parut le revenu d'un empire; et leurs regards étonnés me firent juger
                    qu'ils me prenoient pour quelque grand prince, qui voyageoit déguisé, pour
                    répandre l'abondance et le bonheur sur ses traces. Angélique avoit eu soin,
                    non-seulement de chercher Lucas, mais de passer en chemin chez le curé, qui se
                    faisoit nommer m le prieur, et qui n'étoit pas absent, comme elle l'avoit
                    appréhendé dans l'empressement de son coeur. Je le vis paroître; et je m'avançai
                    pour le recevoir, lorsque mes hôtes m'eurent informé que c'étoit lui, en
                    m'apprenant le titre qu'il affectoit. Il me salua d'un air fort sombre; et de la
                    main, il fit signe aux deux paysans de se retirer. Mon accueil,qui fut
                    très-ouvert, ne changeant rien à son air chagrin, j' admirai cette fausse espèce
                    de gravité, sur-tout dans une visite dont je me réjouissois, mais à laquelle je
                    ne m'attendois pas, et que je ne pouvois attribuer qu'au hazard. Ma surprise fut
                    beaucoup plus vive de l'entendre. Après un exorde médité sur le libertinage des
                    jeunes gens et sur la corruption du siècle, il me demanda de quelle autorité je
                    venois séduire une jeune fille, dont l'innocence étoit confiée à sa garde, et si
                    je croyois un pasteur tel que lui capable de s'endormir à l'approche des loups?
                    Son emphase me fit rire; mais son zèle ne m'auroit pas déplu, si l'exemple
                    d'Angélique ne m'eût trop appris qu'il laissoit manquer de nourriture
                    spirituelle ces brebis, pour la garde desquelles il vantoit sa vigilance. Cet
                    oubli, d'une partie essentielle du devoir, me sembloit fort difficile à
                    concilier avec tant d'ardeur pour d'autres. Le zèle religieux n'admet pas ces
                    inégalités; et sur-tout dans les ecclésiastiques, dont tous les devoirs sont
                    fondés sur le même principe, les distinctions m'ont toujours été suspectes.
                    C'est un militaire, qui se piqueroit de bravoure dans les sièges, tandis qu'il
                    n'auroit pas honte de tourner le dos dans les batailles. Si cette conciliation
                    étoit possible, elle me paroîtroit une des plus grandes bizarreriesdu coeur
                    humain. Monsieur le prieur, dis-je en moi-même, vous aurez part quelque jour à
                    mes observations, vous et ceux qui vous ressemblent. Cependant, comme je le
                    croyois nécessaire à mon opération, et qu'il étoit dans mes sentimens de
                    respecter les ministres de l'église, je lui fis une réponse civile. On devine
                    ici, comme je l'avois compris au premier mot, qu'en passant chez lui pour
                    s'informer s'il étoit absent, Angélique l'avoit prévenu, non-seulement sur le
                    dessein où j'étois de remettre une somme d'argent entre ses mains, mais sur
                    l'usage qu'il en devoit faire pour elle, et qu'elle s'étoit fort applaudie de
                    mes dispositions. Il n'avoit pas jugé favorablement des intentions d'un
                    étranger, dont elle ignoroit même le nom; et me croyant en traité avec le père
                    ou la fille, l'impatience du zèle, ou, si ce motif paroît douteux, la jalousie
                    de l'autorité l' avoit fait partir fort brusquement. Ma réponse fut si nette et
                    si modérée, qu'elle guérit ses soupçons. Il ne lui resta qu'un extrême
                    étonnement de ma libéralité; et l'esprit d'intérêt succédant aux apparences de
                    zèle, il se figura qu'il en pourroit rejaillir quelques effets jusqu'à lui. Ses
                    éloges m'apprirent d'abord que j'étois parfaitement rétabli dans son estime.
                    Ensuite la connoissance qu'il avoit de sa paroisse, lui fit trouver toutd'un
                    coup ce qui convenoit à mes vues pour Angélique. C'étoit l'héritage d'un
                    particulier mort sans enfans, qui devoit être vendu par des parens éloignés; et
                    ses éclaircissemens me satisfirent. Lorsqu'il me vit sérieusement disposé à lui
                    remettre la somme avant mon départ, il me parla de son bénéfice: qui n'étoit
                    qu'une cure à portion congrue, dans laquelle un honnête homme avoit une peine
                    extrême à vivre, mais qui pouvoit être accrue par l'acquisition de quelques
                    terres voisines. Je l'écoutois sans m'imaginer que ce discours eût raport à moi:
                    mais s'appercevant que j'y entrois peu, il se flattoit, me dit-il ouvertement,
                    que je n'aurois pas moins de charité pour l' église, que pour une petite fille
                    que je ne connoissois que depuis deux heures. J'ouvris aussitôt les yeux. M le
                    prieur, répétai-je en moi-même, vous aurez part à mes observations: et ne
                    cherchant pas bien loin ma réponse, je lui dis d'un air badin, qu'il jugeoit
                    trop bien de moi, s'il me croyoit capable d'aspirer sitôt à la qualité de
                    fondateur ecclésiastique; que les cures à portion congrue étant si nombreuses,
                    et le motif qu'il me donnoit pour grossir le revenu de la sienne, étant le même
                    pour toutes les autres, c'étoit offrir un champ trop vaste à ma charité: que
                    j'étois capable d'une action généreuse, mais que ma vertun'alloit pas encore à
                    cette perfection; et qu'avec tout le désintéressement, dont mon coeur se rendoit
                    témoignage dans l'affaire d'Angélique, peut-être serois-je moins généreux si
                    j'étois moins jeune et cette petite fille moins jolie. L'arrivée des deux amans
                    me sauva d'une réplique. Je fus très-content de la figure de Lucas. Angélique
                    avoit trouvé le tems de lui faire prendre son habit neuf et du linge blanc; et
                    l'office du peigne paroissoit à ses cheveux, qui étoit naturellement bouclés. Un
                    peu de fine fleur de farine, dont je lui fis confesser qu'elle l'avoit poudré de
                    ses propres mains, n'auroit rien laissé manquer à cette parure, si la poudre,
                    trop épaisse en plusieurs endroits, n'eût été trop clairsemée dans d'autres:
                    mais de grandes taches brunes, qui laissoient voir la couleur et la force des
                    cheveux, ne faisoient rien perdre au galant Lucas. Il étoit bien fait, d'une
                    physionomie ouverte, et sur-tout d'une vigueur qui promettoit que son petit
                    champ ne manqueroit pas de culture. Angélique, retenue par la présence du
                    prieur, me le présenta sans ouvrir la bouche, mais d'un air qui sembloit me
                    demander si je n'étois pas content de son choix? Et ses yeux, timidement
                    attachés sur les miens, demandèrent aussi l'exécution de mes promesses.Je ne
                    balançai point à les confirmer. Cependant, pour ne rien faire avec imprudence,
                    j'exigeai que le bailli du village fût présent; et cette précaution ne regardant
                    que le prieur, à qui j'étois toujours résolu de laisser le soin de
                    l'acquisition; vous trouverez bon, sans doute, lui dis-je civilement, que mes
                    vues soient ratifiées par l'autorité publique. Il y consentit, et le magistrat
                    fut appelé. Dans l'intervalle, je tirai ma bourse qui n'étoit pas mal garnie,
                    puisqu'avec les cinq cens louis de mon père, elle en contenoit trois cens, que
                    j'avois reçus à M, de la veuve de mon receveur; et le jour commençant à baisser,
                    je comptai la somme pour finir avant la nuit. Si le son de l'or fut charmant
                    pour la pauvre famille, il ne fit pas moins d'impression sur le prieur. Du même
                    air, dont il avoit d' abord éloigné le père et la mère, il leur fit signe de se
                    retirer encore, et les deux amans eurent ordre aussi de les suivre. Lorsqu'il
                    fut seul avec moi, ses yeux s'adoucirent; monsieur, me dit-il, votre goût doit
                    être vif pour la beauté, s'il vous porte à de si généreuses actions. Angélique
                    vous paroît jolie. Ma nièce l'est beaucoup plus. Elle est élevée chez moi. Vous
                    pourriez la voir avant que de terminer ici.J' aurois éclaté de rire, si j'avois
                    été moins délicat sur les bienséances: mais assez frappé du moins pour ne pas
                    ménager trop mes termes, les premiers qui me revinrent furent ceux que j'avois
                    déjà répétés en moi-même. Oh! Monsieur le prieur, dis-je cette fois tout haut,
                    je vous assure que vous aurez part à mes observations. Je regrettai aussitôt de
                    m'être échapé. Mais c'étoit connoître mal la force et l'aveuglement de
                    l'intérêt. Ce que je croyois capable de l'offenser, l'avoit pénétré de joie; et
                    par une erreur beaucoup plus plaisante que l'offre dont je n'avois pas voulu
                    rire, il prenoit la menace de mes observations, c'est-à-dire, de ma plus vive
                    censure, pour une promesse de voir sa nièce, et de grossir sa portion congrue.
                    Je n'en pus douter, après ses humbles remercîmens. La résolution que je pris,
                    fut de le laisser dans cette idée, sans rien ajouter de propre à l'y confirmer.
                    Un refus plus clair m'exposoit à des obstacles, dans l'entreprise que je voulois
                    terminer; et confirmer son erreur par des promesses formelles, ç' eût été
                    blesser la bonne foi. Je lui dis fort gravement, que la beauté vertueuse avoit
                    effectivement sur mon coeur des droits que je ne pouvois désavouer; et que
                    chacun ayant ses idées de vertu, comme ses goûts de beauté, la jeune Angélique
                    me plaisoit à ces deux titres; que sanièce, telle qu'il me la représentoit,
                    pourroit me toucher encore plus, et me faire aller beaucoup plus loin; mais que
                    je savois mettre de la différence entre une petite paysanne et la nièce d'un
                    homme tel que lui; que ma libéralité pour Angélique étoit une aumône trop bien
                    placée seulement pour la regretter; et qu'avec sa nièce, mes sentimens pouvoient
                    devenir plus sérieux: que divers motifs m' obligeant de hâter ma course, je
                    n'attendois que ma chaise pour partir; mais qu'on me reverroit sur cette route,
                    qui étoit celle de ma province; et qu'en attendant, je lui laisserois mon
                    adresse à Paris. La politesse et la vérité me semblèrent assez ménagées dans ce
                    discours ambigu. L'idée de lui laisser mon adresse, n'étoit pas une simple
                    évasion. J'en avois déjà conçu le dessein, pour être informé de la conclusion
                    des affaires d'Angélique. Le délai ou le refus de voir sa nièce, étoit le seul
                    point dont j'appréhendois qu'il ne s'offensât; mais je n'aurois pas eu cette
                    crainte, si j'avois su, comme je l'appris bientôt, qu'il étoit pris par son
                    foible, et que ma réponse avoit surpassé ses espérances. Il demeura si content
                    de moi, que je le vis aussi joyeux qu'Angélique. Le bailli étant venu, mon
                    présent et l'éxécution de mes vues furent garantis dans la meilleure forme.
                    Pendant qu'il en dressoit l'acte, leprieur nous quitta un moment après m'en
                    avoir demandé la permission. Je pris cette occasion pour m'informer si sa nièce
                    étoit aussi belle qu'il me l'avoit assuré? Elle est belle, me répondit le
                    bailli, à qui j'avois fait cette question. L'est-elle plus qu'Angélique? Oui,
                    répondit-il encore; mais elle me plairoit beaucoup moins. Cette distinction me
                    parut profonde pour un bailli de village, et je fus charmé de voir mon goût
                    soutenu par une approbation si naïve. Ensuite, me donnant à son tour le sujet
                    d'une fort bonne observation sur cette malignité naturelle, qui porte les
                    hommes, sans intérêt, sans motif, et pour le seul plaisir de se déprimer
                    mutuellement, à dire, comme d'abondance de coeur, tout le mal qu'ils savent les
                    uns des autres; il n'attendit pas mes demandes pour me faire l'histoire du
                    prieur. L'oncle, continua-t-il, est un caractère fort étrange. On ne lui fait
                    pas un crime d' adorer sa niéce, parce qu'on le connoît homme de bien, et qu'il
                    est irréprochable pour les moeurs; mais il s'est mis dans la tête de faire une
                    grosse dame de cette fille, qui n'est qu'une bourgeoise du pays; et dans cette
                    idée, il a refusé pour elle cent bons partis de sa sorte. Son espérance est de
                    lui faire épouser un gentilhomme. On parle même d'un de nos voisins, pauvre,
                    maisd'ancienne race, qui s'est déjà présenté. Mais l'oncle a fort bien conçu que
                    la seule beauté ne suffisoit pas. Un bénéfice des plus médiocres serviroit
                    encore moins. Son frère mort depuis dix ans, après avoir gagné quelque chose
                    dans le commerce, l'a chargé, en mourant, du soin et de l'établissement de sa
                    fille. Quarante ou cinquante mille francs qu'il a laissés, sont le fondement sur
                    lequel monsieur notre prieur a bâti. Cet argent s'est multiplié entre ses mains.
                    Il est devenu marchand de bois, de toile, de bestiaux et de tout ce qui rapporte
                    un profit certain dans la province. On est persuadé que depuis dix ans il a
                    doublé quatre fois ses fonds. Mais, depuis le même tems, ses fonctions
                    ecclésiastiques sont tout-à-fait oubliées. Il est sans cesse en affaires. Sa
                    maison est un bureau de recette et de comptes. Il nous prêche d'exemple, dit-il,
                    parce qu'en effet sa conduite est réglée: mais, du matin au soir, il n'est
                    occupé que de sa nièce et de son argent. Tout ce que j'avois vu jusqu'alors,
                    étoit fort bien expliqué par cette peinture, à l'exception de ce qui m'avoit
                    déjà causé de l'embarras; c'étoit d'accorder, dans le même coeur, des goûts
                    aussi directement opposés, que ceux de certains devoirs gênans, et des vices
                    dont ils portent la condamnation. On me vantoit la conduite duprieur,
                    c'est-à-dire, son attachement aux plus rigoureux principes du christianisme, qui
                    sont les devoirs moraux. Moi-même, j'avois été l'objet de son zèle, sur un point
                    que je n'aurois pas entrepris de justifier si j'avois été coupable: et d'une
                    autre part on ne me faisoit voir dans toutes ses autres actions, qu'un aveugle
                    excès de vanité, d'intérêt et d'oubli du plus essentiel de ses devoirs, qui
                    étoit l'instruction de sa paroisse. Mais ce n'étoit pas le tems de m'abandonner
                    à des recherches, dont je n'avois pas encore découvert le fil. M le prieur, qui
                    rentra dans ce moment, vint les interrompre; et je n'eus aucun soupçon de
                    l'usage auquel il avoit employé quelques momens d'absence. Mon argent lui fut
                    compté par les mains du bailli, après lui avoir présenté l'acte, qu'il ne fit
                    pas difficulté de signer, et qui fut remis entre les miennes. Angélique, Lucas,
                    et non-seulement leurs pères et mères, mais tous les parens des deux familles,
                    qu'on avoit avertis dans l'intervalle, eurent la liberté de paroître. Ils
                    vouloient se jeter à mes pieds; je les arrêtai, et je crus le bienfait plus que
                    payé, par les exclamations de joie et les bénédictions, qui m'exprimèrent leur
                    reconnoissance. La petite fille devenue comme familière avec moi, par le
                    mouvement de son propre coeur, et par la confiancequ'elle pouvoit prendre au
                    mien, saisit une de mes mains, qu'elle serra d'abord dans les siennes. Lucas,
                    enhardi par son exemple, ou peut-être par quelque signe, se hâta de saisir
                    l'autre. Alors ils me les baisèrent mille fois, comme de concert; et leurs
                    lèvres s'y attachant malgré moi, lorsque je voulus les retirer, je me les sentis
                    mouillées de leurs larmes. J'en fus pénétré. Un petit langage de tendresse, dont
                    leur posture ne me laissoit entendre que les sons vifs et touchans, acheva de
                    m'émouvoir plus que je n'ose l'avouer. J'eus besoin de quelque effort, pour leur
                    arracher mes mains; non que cet aimable emportement commençât à me déplaire;
                    mais je me sentois le coeur dans une agitation si vive, que je n'aurois pu
                    soutenir plus long-tems ma situation. J'embrassai les deux amans tout-à-la-fois,
                    en remerciant le ciel de m'avoir fait servir d'instrument à leur bonheur; et je
                    répandis quelqu'autres libéralités dans l'indigente famille. Deux cens louis
                    d'or, qu'il m'en coûta pour les arrangemens du prieur, et qui, suivant son
                    calcul, devoient produire cent écus de rente à l'heureux couple, sans y
                    comprendre le profit des bestiaux, ont donné à cette paroisse, une race
                    d'honnêtes-gens, dont l'aîné sert actuellement l'état avec distinction dans la
                    ferme générale, et deux cadetsdans les armes. Un quatrième fils de Lucas et
                    d'Angélique est receveur d'une grande partie de mes terres. à la vérité, mon
                    estime et mon inclination pour leur mère ne s'étant pas refroidies, je n'ai pas
                    cessé de prendre intérêt aux progrès de ses affaires; et bientôt on la verra
                    rentrer dans le cours de mon histoire avec la même innocence et les mêmes
                    grâces: mais c'est moins à mon secours, qu'à la constance de ses sentimens,
                    annoblis et purifiés par une meilleure fortune, que ses enfans ont dû leur
                    éducation, et qu'elle doit elle-même une heureuse vie dont elle jouit encore. Il
                    ne me restoit qu'à presser le travail de ma chaise, et j'étois surpris de la
                    lenteur des ouvriers. Je le fus bien plus, lorsqu'ayant fait appeler mes gens,
                    pour m'en plaindre, ils me déclarèrent qu'on avoit besoin de quelques ferremens,
                    qu'on attendoit de la ville, et que je ne pouvois partir que le jour suivant. En
                    vain leur fis-je un reproche de ne m'en avoir pas informé plutôt. Leur excuse
                    étoit prête, dans les soins dont ils me voyoient occupé. Le prieur, qui ne
                    s'éloignoit pas de moi, m' offrit aussi-tôt un lit, en me faisant remarquer que
                    mes hôtes n'en avoient pas à m'offrir, et que dans tout le village il ne s'en
                    trouvoit que chez lui. Je me vis forcé de l'accepter. Son compliment me parut si
                    naturel,que je n'y cherchai pas d'explication. Dans la nécessité où je me
                    croyois de remettre mon départ au lendemain, la liaison que je venois de former
                    avec lui, ne m'auroit pas permis de prendre un autre logement que sa maison,
                    quand j'en aurois eu la liberté. Le bailli me dit malicieusement à l'oreille;
                    vous verrez la belle nièce. Il fut invité lui-même à me tenir compagnie; et
                    d'avance, on me fit les excuses d'un souper si peu prévu. Je péserois moins sur
                    toutes ces circonstances, si ce malheureux souper n'étoit devenu, pour moi, la
                    source d'une infinité de chagrins, et dans mes vues, à la vérité, celle d'un
                    grand nombre de lumières, mais au prix de mon repos, pendant les plus belles
                    années de ma vie. J'étois joué, sans m'en défier. Le prieur ne pouvant résister
                    à la passion de me faire voir sa nièce, n'étoit sorti, un quart-d' heure
                    auparavant, que pour assurer le succès de ce dessein. Il avoit commencé par
                    tirer, de mes deux domestiques, des informations sur ma naissance et mon bien,
                    qui n'avoient fait qu'augmenter son empressement. Ensuite, il leur avoit demandé
                    s'ils me connoissoient des affaires pressantes. Non-seulement ils ne m'en
                    connoissoient pas; mais, n'aimant pas à courir la nuit, ils avoient fort
                    applaudi au projet qu'il leur avoit confié, de meretenir jusqu'au lendemain. Les
                    ouvriers n'avoient pas eu plus de peine à seconder leur curé. Il leur avoit
                    fourni des prétextes; et faisant avertir sa nièce, de l'importance de plaire,
                    dans la visite qu'il lui préparoit, il étoit rentré tranquillement, sans
                    craindre que le complot pût manquer: ses attentions avoient été, jusqu'à faire
                    cesser les petits préparatifs, qu'il s'étoit apperçu que mon hôtesse faisoit
                    pour moi. Je ne fus instruit de ce détail, que dans le cours de ma route, par
                    mon valet-de-chambre, qui craignit que je ne l'eusse appris du prieur même, et
                    qu'une infidélité, dont je pouvois m'offenser, ne diminuât ma confiance pour ses
                    services. Mon nouvel hôte me fit prendre le chemin du presbytère; mais ce fut en
                    profitant d'un reste de jour, pour me faire voir, de mes propres yeux, la maison
                    qui devoit faire l'établissement d'Angélique. Cette promenade ayant été
                    prolongée jusqu'à la nuit, le malicieux bailli trouva le moment de me faire
                    remarquer qu'elle ne se faisoit pas sans dessein, et qu'on vouloit donner à la
                    chère nièce, le tems de se mettre sous les armes. En effet, loin de la
                    surprendre en négligé, comme son oncle avoit eu la coquetterie de me l'annoncer,
                    je la trouvai dans une parure, qui ne pouvoit être son état ordinaire, ni
                    l'ouvraged' un moment. Le bailli, qui me suivoit en entrant, me tira doucement
                    par l'habit. Mademoiselle De Créon, c'étoit le nom que son oncle lui faisoit
                    porter, ne devoit pas avoir perdu le tems à sa toilette, depuis le premier
                    message. Plus d'ordre et de choix, néanmoins, plus de propreté que de richesse;
                    ce qui me fit bien juger de son goût. Sa beauté, quoique régulière, ne me fit
                    pas reculer d'étonnement. Elle avoit les yeux très-beaux; et qui n'aimeroit pas
                    de beaux yeux? Mais le regard dur. De tous les défauts d'une femme, c'est celui
                    sur lequel je passe le moins. On n'est pas content, à la vue d'un beau visage,
                    d' essuyer un coup-d' oeil qui glace le coeur. L'idée de grandeur et de majesté
                    trompe quantité de belles femmes, lorsqu'elles peuvent se persuader que cette
                    apparence en impose aux hommes, et qu'elles aient d'autre voie, pour être
                    aimables, que la douceur et la complaisance naturelles à leur sexe. Quelques
                    momens d'entretien m'apprirent, que Mademoiselle De Créon joignoit de l'esprit à
                    la beauté; et sa taille, sans être divine, convenant fort bien à l'air de sa
                    tête, tout le mal qu'elle m'a fait depuis, ne peut m'empêcher de reconnoître
                    qu'elle avoit des qualités extraordinaires. Il n'y eut que la dureté de ses
                    yeux, avec laquelle je ne pus me réconcilier; quelqu'effortqu' elle parut faire
                    ensuite, pour les adoucir. Le jugement du bailli me parut un oracle de la
                    nature: elle étoit plus belle, mieux élevée, plus spirituelle qu' Angélique;
                    mais elle plaisoit infiniment moins. Pendant le souper, qui se ressentit du
                    message de l'oncle, comme l'exercice de la toilette, on ne s'entretint que de ma
                    générosité, pour une pauvre fille qui périssoit de misère. La belle nièce en
                    parla long-tems de ce ton, avec toute la supériorité de la fortune. Elle la
                    trouvoit jolie. Elle avoit été souvent touchée de son sort. Elle avoit fait
                    plusieurs fois l'épreuve de son adresse, dans quelques petits ouvrages dont elle
                    l'avoit chargée, et qui lui avoient fait admirer les talens d'une petite fille,
                    sans naissance et sans éducation. Aussi l'avoit-elle payée noblement. Quel coup
                    de la providence me l'avoit fait rencontrer, pour changer sa destinée dans
                    l'espace de quelques heures! Car je n'ai rien ignoré; ajouta-t-elle. J'ai suivi
                    tous les évènemens, depuis que mon oncle m'a quittée. Tout m' est revenu; et je
                    me suis demandé si c'étoit un roi, un dieu, qui venoit exercer sa bonté dans
                    cette misérable paroisse? Un compliment si noble et si fin, ne me laissa aucun
                    doute des soins que l'oncle prenoit pour l'éducation de sa nièce. J'ai su, dans
                    la suite,qu' avec beaucoup de lecture, elle avoit quelquefois les instructions
                    de l'abbé..., à qui le public est redevable de plusieurs bons livres, et qui
                    jouissoit dans le voisinage d'un petit bénéfice, où il venoit passer quelques
                    mois de la belle saison. Le bailli, qu'on avoit placé près de moi, me pressa le
                    pied du sien; et je compris ce langage: mais l'étonnement de trouver ce tour
                    d'esprit, à Mademoiselle De Créon, me fit oublier un moment ses yeux durs, et
                    secouer mon imagination pour me faire honneur de ma réponse. Ces efforts ne sont
                    pas toujours heureux. Il m'échappa, dans mon compliment, qui fut trop long
                    d'ailleurs pour être bon, de dire que cette paroisse, qui paroissoit misérable à
                    ses habitans, étoit un pays d' enchantement pour moi: que tout y ravissoit mes
                    adorations; et que si j'avois exercé des vertus communes, en adoucissant le sort
                    d'une très-aimable fille, je souhaitois le pouvoir des rois et des dieux, pour
                    offrir une couronne à Mademoiselle De Créon, avec tout le bonheur qu' elle
                    méritoit. Le bailli me regarda, sans oser pousser l'avis plus loin. Mais il est
                    certain que dans mes idées, comme dans mes sentimens, ce langage n'étoit qu'une
                    politesse exagérée, à laquelle je ne joignis même nulle expression des yeux, qui
                    dût passer pour une déclaration de tendresse, ou me faire attribuerle dessein de
                    plaire. C'est néanmoins sur ce fondement, et sur quelques autres termes,
                    auxquels je n'attachai pas d'autre sens, qu'on m'a suscité des aventures et
                    causé des tourmens sans exemple. Avec moins d'indifférence, peut-être me
                    serois-je apperçu qu'on prenoit avantage de ma réponse, et que non-seulement les
                    attentions de la nièce, mais les caresses de l'oncle en étoient plus vives. Mais
                    dans la simplicité naturelle de mon caractère, je les pris pour une suite de
                    leurs civilités, et rien ne me fit ouvrir les yeux. On leur annonça M De , qui
                    demandoit la permission d'entrer. Quelle heure, pour une visite, répondit
                    brusquement le prieur. Cependant, après un moment d'incertitude, il le fit
                    introduire. C'étoit un homme de mauvaise mine, aussi peu réglé dans ses propos
                    que dans sa figure, qui commença par me demander si je n'étois pas le riche
                    passant, qui venoit marier les pauvres filles de la paroisse? Il ajouta que
                    l'amitié d'un homme tel que moi étoit bonne à quelque chose, et qu'étant fort
                    pauvre, il seroit heureux pour lui de l'obtenir. Quelques signes du bailli me
                    firent connoître le gentilhomme, amant de Mademoiselle De Créon, dont il m'avoit
                    parlé. Son discours n'ayant rien d'offensant, quoiqu'indiscret et grossier, ma
                    réponse fut civile; mais elle fut courte et sérieuse. Il s'assit; et ses
                    plaisanteriesrecommencèrent sur le bonheur d'être riche. Le prieur souffroit, et
                    sa nièce aussi; tandis que cet importun, livré à sa folle imagination,
                    continuoit de parler, sans faire d'attention à personne. Pour moi, comme il n'y
                    mêloit rien de choquant, son extravagance m'amusoit: et me conduisant à des
                    réflexions plus sérieuses, elle me fit plaindre le malheur d'un gentilhomme, qui
                    naît assez pauvre pour ne recevoir aucune éducation. Il se trouve confiné dans
                    une campagne, où les droits de sa naissance se bornent à dominer sur des
                    paysans, et l'autorité qu'il s'attribue sur eux ne sert qu'à multiplier ses
                    ridicules, par la facilité qu'il trouve à les exercer sans être contredit.
                    C'étoit le caractère du noble amant de Mademoiselle De Créon, qui n' étoit
                    jamais sorti de sa chaumière, et que l'habitude, comme l'indigence y condamnoit
                    pour toute sa vie. Enfin, le prieur craignant que je ne fusse fatigué de cette
                    scène, se tourna vers moi; m le marquis, me dit-il assez finement, me
                    pardonnez-vous un si mauvais souper? C'étoit une raillerie, qui tomboit
                    uniquement sur le gentilhomme: mais au lieu de la sentir, il ne fut frappé que
                    de mon titre; et baissant la tête vers le prieur, il lui demanda qui j'étois
                    donc? Alors m le prieur se servant pour la première fois des lumières qu'il
                    avoit tirées de mes gens, lui dit,avec une sorte de respect, que j'étois le
                    marquis de , fils de m le comte de , lieutenant-général des armées du roi, et
                    riche de cinquante mille livres de rente. J'entendis une partie de cette
                    réponse, et je fus surpris d'être plus connu que je ne me l'étois figuré. Mais
                    toute mon attention se tourna sur le babillard, qui parut comme effrayé de ce
                    qu'il avoit appris. Il rougit, il devint modeste; ou plutôt son embarras fut
                    aussi grand, que s'il eût été sous les yeux du roi et de toute la cour. Je
                    plaignis, j'admirai, tout-à-la-fois, ce nouvel effet d'une mauvaise éducation et
                    de l'indigence, dans un homme qui me valoit sans contredit par le nom. En vain
                    m'efforçai-je de le ranimer par mes politesses. Il ne parla plus; et chaque fois
                    que je m'adressois à lui, il ne répondoit que par un air de contrainte,
                    accompagné d'une révérence fort gauche. Enfin, ce rôle devint si gênant pour
                    lui, qu'il se retira bientôt sans autre adieu, que deux ou trois révérences, et
                    si malheureuses, qu'en se tournant pour sortir il renversa quelques chaises.
                    Mademoiselle De Créon, qui probablement n'avoit pas un goût fort vif pour un
                    amant de si mauvaise grâce, rit beaucoup, et de son embarras, et de l'accident
                    qui nous avoit fait craindre de le voir tomber lui-même. L'oncle,en convenant
                    qu'il étoit un peu grossier, vanta sa naissance et l'ancienneté de sa noblesse.
                    Je parlai, avec respect, d'un nom qui m'étoit connu; et j'eus peine à concevoir
                    qu'un homme qui le portoit, manquât de fierté jusqu'à ne pas trouver dans ce
                    sentiment de quoi se roidir contre la timidité d'une mauvaise éducation. Mes
                    difficultés, sur cet empire des sens, qui me sembloit si contraire aux vrais
                    droits de l' esprit et du coeur, furent éclaircies le lendemain. Mais je
                    m'apperçus, après le départ de M De , que son embarras, et l'espèce
                    d'humiliation, par laquelle il s'étoit avili devant moi, produisoient, dans
                    l'oncle et la nièce, un surcroît d'estime en ma faveur; comme si le tort, qu'il
                    s'étoit fait, avoit ajouté quelque chose à mon mérite ou à ma dignité. Cette
                    bizarrerie de l'opinion me fit souvenir d'un trait que j'avois entendu raconter
                    plus d'une fois à mon père. Le duc de , étant amoureux d'une jolie femme,
                    voyoit, avec jalousie, qu'un gentilhomme de sa connoissance étoit mieux traité
                    que lui par sa belle. Après mille efforts, pour supplanter cet heureux rival, il
                    prit cette voie, qui lui réussit. Un jour, qu'ils étoient ensemble chez leur
                    maîtresse commune, il feignit d'être pressé de la soif; et se tournant vers le
                    gentilhomme, je t'en prie, mon cher, lui dit-il familièrement, fais-moi donner
                    un verred'eau. Le gentilhomme se lève, sans réflexion, sonne, et donne ordre
                    qu'on serve de l'eau à m le duc. La dame, frappée de la différence qu'elle crut
                    trouver entre celui qui s'étoit levé et celui qui s'étoit fait obéir, conclut
                    que l'un étoit supérieur à l'autre, et méritoit mieux son coeur. Peut-être
                    manque-t-il quelque chose à l'application de l' exemple, parce que je n'avois
                    aucune part au malheur du gentilhomme normand; mais du côté de la belle nièce,
                    c'étoit assurément le même caprice. Il est vrai qu'indépendamment des vues de
                    l'oncle, j'étois déjà mieux dans le coeur de Mademoiselle De Créon, que je ne le
                    désirois, et que je n'aurois osé me le figurer. En sortant de table, le bailli,
                    fort attentif à tous les mouvemens de nos hôtes, me fit en secret ses
                    félicitations, avec une rusticité fine, qui est le caractère commun des paysans
                    de cette province, et dont le ton me réjouissoit. Quand j'en aurois jugé comme
                    lui, l'orgueil de mon âge n'auroit pas échauffé mes désirs. J'étois défendu,
                    non-seulement par la comparaison d'Angélique, mais par le souvenir des
                    ouvertures de l'oncle, qui ne me laissoient voir, dans toutes les attentions
                    qu'on avoit pour moi, qu'un manège d' intérêt; et mon penchant décidé pour des
                    observations d'un autre genre, mefaisoit ramener cette scène comme toutes les
                    autres, à mes idées favorites. Cette fille, m'étois-je dit vingt fois en
                    soupant, cet honnête prêtre, ne seroient-ils pas plus heureux l'un et l'autre,
                    s'ils se renfermoient dans leur état naturel? Quel démon, ou quel caprice de
                    coeur, les éloigne du chemin? La nièce auroit pu faire le bonheur d'un
                    honnête-homme de sa condition, qui feroit aussi le sien: son choix n'auroit pas
                    eu d'autre objet; elle ne s'y seroit pas trompée. L'oncle rempliroit les devoirs
                    de sa profession, pour lesquels il n'est pas sans talens et même sans goût; et
                    devant dieu et les hommes, sa vie seroit sans reproche. Au lieu que par des vues
                    forcées, qui les jettent tous deux hors de leur sphère, ils ne parviendront
                    peut-être qu'à se rendre malheureux et ridicules: car le bailli, j'en suis sûr,
                    n'est pas le seul qui rie de leur vanité; le bailli est l'écho du public: et je
                    suis trompé, si le seul nom du gentilhomme normand rend jamais la nièce fort
                    heureuse; comme je le suis, si le seul plaisir de faire une dame dans sa nièce,
                    dédommage l'oncle, à qui je suppose quelque idée de ses devoirs, du continuel
                    remords de les négliger. Tous deux, en un mot, je ne les trouvois pas moins à
                    plaindre d'ambitionner une élévation mal conçue, à laquelle ils attachoient un
                    faux prix, que leurgentilhomme, d'être tombé dans un avilissement dont il ne
                    paroissoit pas sentir la honte. Le lendemain, apprenant enfin que ma chaise
                    étoit prête, je ne pensois qu' à partir; lorsque je fus arrêté par une visite à
                    laquelle je m'attendois peu. C'étoit cet infortuné rejeton d'une bonne tige, à
                    qui l'on me dit, en forme d'excuse, après son départ, qu'on n'avoit pu refuser
                    l'entrée de la maison. Il étoit chargé d'une multitude de vieux parchemins, qui
                    ne l'aidèrent pas à se présenter de meilleure grâce: cependant il fut moins
                    lourd qu'il ne me l'avoit paru le soir précédent; et du moins dans ses premières
                    explications qu'il avoit eu le tems d'étudier, il ne lui échappa rien
                    d'indécent. Ayant appris qui j'étois, me dit-il, et me croyant assez de bonté
                    pour le servir à Paris, il m'apportoit ce qui lui restoit de titres, où je
                    pouvois voir qu'il descendoit en droite ligne, de , grand-maître des
                    arbalêtriers, sous le règne de . La crainte qu'il ne me proposât de les lire, me
                    le fit interrompre aussitôt, pour l'assurer que je connoissois l'ancienneté de
                    sa race. L'histoire en est belle, reprit-il, et si vous vouliez l'entendre...
                    comme il étoit question de quatre cens ans bien clairs, depuis le grand-maître
                    des arbalêtriers, sans compter, peut-être, autant d'années fabuleuses au-dessus,
                    je l'interrompisencore: je conçois, lui dis-je, qu'une si longue suite de
                    siècles doit avoir produit quantité d' évènemens glorieux pour vous. Mais vous
                    me voyez prêt à partir. En quoi, seulement, me jugez-vous capable de vous
                    obliger? Il me dit alors, qu' il étoit à la veille de se marier, et que si je ne
                    le savois pas déjà, c'étoit avec la nièce du prieur; que ses enfans, après tout,
                    n'en seroient pas moins gentilshommes, pour venir d'une mère sans naissance:
                    qu'elle leur donneroit du bien, et qu'il y mettroit de la noblesse: que le
                    malheur de son père et de ses ayeux, depuis trois ou quatre générations, avoit
                    été de ne pas connoître, ou de n'avoir pas su faire cette utile distinction; et
                    qu'en s'obstinant à ne vouloir épouser que des filles aussi nobles qu'eux, mais
                    aussi pauvres, ils avoient réduit leurs descendans à l'aumône: que pour lui, qui
                    n'avoit pas quinze pistoles de rente, il étoit résolu de saisir l'occasion;
                    qu'avec deux cens mille francs et plus, qu'il auroit de la Créon, il ne seroit
                    pas embarrassé du reste; que, grâces au ciel, les titres ne lui manquoient pas,
                    comme je le pouvois voir; que pour augmenter le bien de sa femme, il vouloit
                    d'abord entrer dans la finance, où tout le monde assuroit que l'or et l' argent
                    naissent au bout des doigts; que c'étoit dans cette vuequ'il avoit recours à
                    moi; qu'ensuite il n'auroit besoin de personne pour s' avancer à la cour, et
                    qu'il sauroit y faire claquer son fouet comme un autre. à l'exception des
                    termes, beaucoup plus grossiers que je ne les répète, et de quelques idées mal
                    assorties ou mal conçues, que je pardonnois à son éducation, je ne trouvois rien
                    d'absolument déraisonnable dans cette ouverture. Sa fluidité de langue ne devoit
                    pas m'étonner, après l'avoir entendu la veille. J'aurois été plus surpris de lui
                    voir l' air si libre, si son haleine ne m'eût fait observer qu'il avoit bu
                    largement, pour s'exciter à la hardiesse. Cependant, je n'en jugeai pas moins
                    qu'il avoit le sentiment de son humiliation dans le coeur, puisque le vin
                    sembloit l'en faire sortir; et je crus que le meilleur office à lui rendre,
                    étoit d'animer ce reste de noblesse héréditaire. Je ne lui déguisai pas, combien
                    j'étois étonné qu'avec un nom tel que le sien, il eût pu croupir dans un
                    village, tandis que la profession militaire offre une ressource toujours
                    présente à la pauvreté, des encouragemens à l'honneur, et des récompenses au
                    mérite. J'approuvai son mariage, qui pouvoit le délivrer tout d'un coup d'un mal
                    aussi terrible que la pauvreté, mais je rejetai ses projets de finance, et je
                    luireprésentai que l'héritier d'un grand nom, n'étoit pas fait pour chercher la
                    fortune par cette voie. Je lui parlai de vertu et d'actions nobles. Je lui mis
                    de grands exemples devant les yeux; et sans la moindre réflexion, qui pût
                    l'offenser, sur l'obstacle de sa grossièreté et de sa mauvaise mine, qui
                    m'avoient fait rire de ses espérances à la cour, je finis par un conseil, qui me
                    parut aussi convenable à son incapacité naturelle, qu'au sentiment d'humiliation
                    que je venois de lui supposer. à votre âge, lui dis-je, qui semble approcher de
                    quarante ans, je ne penserois à réparer ma fortune par le mariage, que pour
                    mettre au monde des enfans dignes de leur origine, et pour employer mon bien à
                    les élever dans la même vue. Je me promettrois qu'avec l'avantage de la
                    naissance et de l' éducation, ils feroient revivre en eux leurs ancêtres, et
                    qu'ils parviendroient, par le chemin de l'honneur, non-seulement aux grandes
                    distinctions de la cour, mais à l'opulence, qui leur manqueroit encore. Moi,
                    dans l'intervalle, je jouirois d'une vie douce; avec le regret, à la vérité, de
                    n'avoir pu faire pour moi-même ce que je ferois pour mes enfans, mais avec la
                    charmante satisfaction de les voir répondre à mes désirs, et l'honneur réel de
                    rétablir ma maison dans tout son lustre; et voilà, monsieur, ajoutai-je en
                    souriant, comment je ferois claquer mon fouet.Il m'avoit écouté d'un air si
                    joyeux, que je me flattois de lui avoir fait goûter mes principes, c'est-à-dire,
                    les simples inspirations du devoir. Mais c'étoit le vin qui soutenoit encore
                    cette gaieté dans ses yeux. Sa réponse fut celle d'un vrai paysan. Elle m'est
                    restée dans la mémoire, et je n'y change que ce qui ne seroit pas tolérable dans
                    l'expression. Chacun, me dit-il, vivoit pour soi-même, et le premier point étoit
                    de vivre à son aise; c'étoit l'unique raison, pour me parler naturellement, qui
                    lui faisoit épouser une fille de rien. Ensuite il falloit multiplier son bien,
                    parce que deux et deux font quatre, et que plus on devient riche, moins on
                    craint de retomber dans la pauvreté: il savoit compter, c'étoit toute sa
                    science. En troisième lieu, il vouloit se pousser à la cour, car la cour
                    sembloit flatter cet ours informe; parce qu' avec plus de trente-deux quartiers,
                    il étoit sûr d'y jouer son rôle. Mais il se garderoit bien d'imiter son
                    trisaïeul, qui s'étoit ruiné follement dans les anciennes guerres d'Italie, et
                    qui n'y avoit gagné que de la misère, pour lui-même et pour sa postérité: s'il
                    mangeoit son bien, il le mangeroit de ses propres dents. à l'égard de ses
                    enfans, il ne voyoit pas ce qui l'obligeoit de faire pour eux, plus que son père
                    n'avoit fait pour lui: cependant il feroit plus en effet, puisqu'il y auroit
                    bien du malheur s'il neleur laissoit pas du pain, ce que son père n'avoit pas
                    fait. Ceux à qui sa succession ne suffiroit pas, n'auroient qu'à chercher comme
                    lui, quelque riche nièce de curé ou de chanoine, ou d'évêque pour les plus
                    fiers; graine assez commune, et qu'on leur jeteroit à la tête, comme
                    Mademoiselle De Créon se jetoit à la sienne, s' ils n'avoient pas la sottise de
                    vouloir être plus délicats que leur père. En ce cas, ce seroit leur faute. Il
                    s'en lavoit les mains. Quand à l' éducation, bien entendu qu'il leur feroit
                    apprendre à lire et écrire, comme tous les enfans de qualité; ce que son père
                    n'avoit pas fait pour lui. Dame, l'exemple lui avoit appris à vivre. Il avoit eu
                    le tems d'y penser, depuis si long-tems qu'il mouroit de faim. Si je
                    n'approuvois pas toutes ses résolutions, il ne s'en étonnoit pas; parce que
                    j'étois plus jeune, et que je n'avois pas eu la pauvreté pour maître. Il
                    revenoit donc à me demander mes soins, pour lui procurer une charge de finance;
                    le meilleur choix, qu'il pût faire, ajouta-t-il, et l'on pouvoit s'en fier à
                    lui. Il y mettoit volontiers la moitié de la dot, parce qu'il savoit que jamais
                    petite semence ne rendit grosse moisson. Si l'on se figure cette réponse,
                    chargée de termes rustiques, et plus bas que je n'aurois pu les affecter, on
                    croira facilement qu'elle me fit perdre toute espérance d'inspirer
                    plusd'élévation à M De . Ce n'étoit pas le bon sens, ni même une sorte d'esprit
                    qui paroissoient lui manquer: mais ne lui voyant pas une étincelle d'honneur, je
                    renonçai à le servir autrement, que selon ses vues, dans lesquelles je ne fis
                    aucune difficulté d'entrer aussitôt, pour obliger le prieur, que je croyois
                    d'intelligence avec lui. Cependant, la singularité de ce caractère m' attachoit
                    si fort, que m'abandonnant à mon goût d'observations, je continuai de mettre cet
                    insensible à l'épreuve, par tous les motifs qui doivent agir sur un être de
                    figure humaine. Discours et peine perdus; je ne pus le faire sortir un moment de
                    ses principes, sur la nécessité de se procurer du pain, ni de son indifférence
                    pour le sort de ses enfans. Enfin, cette contestation devint une comédie par sa
                    dernière scène. Les efforts qu'il avoit faits, pour m'expliquer ses desseins ou
                    pour se défendre contre mes objections, ayant bientôt épuisé les esprits du vin,
                    s' affoiblirent à mesure qu'il perdoit cette chaleur empruntée; et je le vis
                    retomber par degrés dans son état naturel. L'embarras et la contrainte reprirent
                    la place de la hardiesse et de la gaieté; et sa grossière éloquence, qui venoit
                    apparemment de la même source, l'abandonna tout d'un coup. J'eus pitié de sa
                    situation, et je le congédiai civilement; avec le soin même de tourner un peula
                    tête, pour soulager sa confusion, que mes regards sembloient augmenter. Quel
                    exemple! Me dis-je à moi-même, en le conduisant jusqu'aux degrés, et me gardant
                    bien d' interrompre son silence. C'est donc ainsi que tant de grandes et
                    célèbres maisons s'éclipsent pendant des siècles entiers, et tombent dans un
                    oubli qui fait ignorer jusqu'à leur existence. Je le vois sensiblement; la
                    pauvreté seule est capable d'obscurcir la gloire, par toutes les dégradations
                    qu'elle entraîne. Un prodigue illustre, qui dissipe imprudemment son bien, ne
                    sent pas que ses aveugles profusions sont fatales à toute sa race. Elles y
                    jettent, avec les cruels embarras de la pauvreté, un abattement de coeur et
                    d'esprit, qui produit infailliblement la timidité, l'ignorance et
                    l'insensibilité pour l'honneur, trois sources d'avilissement, qui ne peuvent
                    être arrêtées que par des miracles de la nature ou de la fortune, quand elles
                    ont pris une fois leur malheureux cours. Entre nos loix somptuaires, pourquoi
                    n'en avons-nous pas une, qui puisse attacher l'opprobre, dans les gens de
                    qualité, à la dissipation de leurs biens héréditaires? Comme il l'est, par un
                    heureux préjugé, à la lâcheté dans un combat, ou dans le ressentiment d'un
                    outrage. Le prieur, paroissant après le départ dugentilhomme, me fit connoître
                    aussitôt, par ses excuses, qu'il n'avoit pas eu la part que je supposois à cette
                    visite. Il témoigna au contraire, tant de chagrin et d' impatience, que je le
                    crus affligé de la nouvelle occasion que j'avois eue, d'observer le caractère du
                    mari qu'il destinoit à sa nièce. Mais c'étoit pénétrer encore plus mal ses
                    intentions. Il ne regrettoit que le tems qu'il avoit perdu, et que mon départ,
                    pour lequel j'avois donné des ordres pressans, lui faisoit juger difficile à
                    retrouver. Aussi tous les momens qui restoient furent-ils bien employés. Ses
                    excuses, sur un contre-tems qu'il n'avoit pu prévoir, furent suivies d'une
                    ouverture de coeur à laquelle je m'attendois beaucoup moins. Il me dit d'abord,
                    en baissant la vue d'un air humilié, qu'il étoit pauvre, comme il n'avoit pas
                    fait difficulté de me l'avouer la veille; obligé même de se recommander à mon
                    souvenir, si dans la dépendance de mon père, ou dans la mienne, il y avoit
                    quelque bénéfice qui valût mieux que le sien: mais sa nièce, reprit-il, en me
                    regardant avec un sourire de complaisance, cette chère fille, pour laquelle
                    j'avois eu la bonté de faire des voeux si tendres, étoit un riche parti. Il
                    vouloit ne me rien déguiser; elle avoit deux cens quarante mille livres. Avec
                    une fortune sirare en province, et les agrémens que tout le monde lui
                    reconnoissoit, il avoit pensé qu'elle n'étoit pas faite pour un bourgeois du
                    canton. Le gentilhomme, qui venoit de me quitter, et qui m'avoit sans doute
                    informé de ses sentimens, lui offroit, avec sa main, les plus nobles titres du
                    royaume... elle étoit sans inclination pour lui... à chacun de ces articles, la
                    voix de m le prieur étoit devenue plus lente; il s'étoit même arrêté, sur-tout
                    au dernier; il m'avoit regardé fixement, comme s'il eût désiré ma réponse, ou
                    comme s'il l'eût cherchée dans mes yeux. Tout ce qui s'étoit passé, depuis le
                    jour précédent, devoit peut-être me les faire ouvrir sur des préparations si
                    claires. Cependant la conclusion étoit si loin de mes idées, que je prêtois
                    l'oreille sans défiance, d'un air même assez distrait, et fâché que toutes ses
                    ouvertures retardassent mon départ. Enfin, ne me voyant pas d'empressement à lui
                    répondre, il acheva quoiqu'assez timidement. Quand sa nièce, me dit-il, auroit
                    eu, pour M De , des sentimens qu'une fille si bien élevée ne pouvoit prendre,
                    pour un homme qui n'avoit que la naissance en partage; elle n'en auroit pas
                    moins senti, depuis qu'elle m'avoit vu, qu'il n'y avoit qu'un amanttel que moi,
                    à qui elle put donner volontiers son coeur et son bien. Une déclaration si nette
                    ne laissoit pas de porte aux évasions. Il falloit répondre; et je n'étois pas
                    capable d'une réponse farouche ou désobligeante. On comprend que mes premiers
                    termes se firent un peu chercher. Cependant, la fierté n'eut aucune part à mon
                    embarras. Je n'ai jamais condamné l'ambition qui fait désirer, aux familles
                    enrichies, de s'annoblir par de grandes alliances; ni l'estime des richesses,
                    qui porte les nobles à réparer leur fortune par des alliances vulgaires. Les
                    deux premiers avantages de la vie humaine étant l'opulence et la noblesse du
                    sang, ils doivent chercher naturellement à s'unir; et je n'entends pas ce qu'on
                    nomme disproportion dans un mariage, lorsque d' une part on y met un nom
                    illustre qui l'élève, et de l'autre une grosse fortune, qui sert à le soutenir.
                    L'exemple du gentilhomme, que j' avois encore devant les yeux, et mes réflexions
                    sur son sort, me confirmoient dans cette manière de penser. Mais, grâces au
                    ciel, je n'avois pas les mêmes voeux à former pour les richesses, que l'oncle et
                    la nièce pour leur élévation. Avec la fortune, qui devoit tomber sur moi, dans
                    l' ordre naturel, je pouvois, au contraire, me flatter de faire un jour comme
                    mon père, celle dequelque jeune personne moins riche qu'aimable et qualifiée; ou
                    si les dispositions dont je me défiois en faveur de ma belle-mère, rendoient ma
                    situation moins aisée, l'état actuel de mes affaires et la certitude de mes
                    seules espérances pourroient me faire prétendre à de plus riches partis que
                    Mademoiselle De Créon. Dans mes principes, à la vérité, l'intérêt du coeur
                    pouvoit aussi l'emporter quelquefois, comme les richesses, sur la considération
                    de la naissance: mais j'étois fort éloigné de cette disposition, pour la nièce
                    du prieur. Ses yeux durs, quoique de la plus belle forme et du plus beau noir du
                    monde, n'avoient pas fondu les glaces du mien; et j'avoue que si j'avois été
                    capable de m'oublier, ceux d'Angélique m'auroient pu mener bien plus loin.
                    Ainsi, la tentation n'étoit pas dangereuse. Le bien de Mademoiselle Ce Créon ne
                    suffisoit pas pour me faire passer sur sa naissance; ni ses charmes, du moins à
                    mes yeux, pour me les fermer tout-à-la-fois sur sa naissance et sur la
                    médiocrité de son bien. Cependant, sans examiner si l'intérêt n'avoit pas plus
                    de part que l'estime, aux sentimens qu'on lui supposoit pour moi, je crus que
                    cette déclaration, de la part d'une jeune fille, décente ou non dans la bouche
                    de son oncle, méritoit ma plus vive reconnoissance, et j'enmesurai peu les
                    expressions. Le prieur les prit dans le sens le plus flatteur pour sa nièce.
                    D'un autre côté, notre entretien ayant commencé au haut des dégrés, où j'avois
                    conduit le gentilhomme, nous l'avions continué en descendant, et je ne m'étois
                    pas défié que Mademoiselle De Créon pût nous entendre. Elle s'étoit placée
                    néanmoins, au-dessous de nous, dans un lieu si voisin, qu'elle n'y avoit pu
                    perdre un mot de ma réponse. J' avois cessé de parler lorsqu'elle se fit
                    appercevoir. Elle parut d'un air triomphant, mais sans me faire connoître
                    qu'elle nous eût entendus. Elle m'attendoit, me dit-elle, pour le déjeuner. En
                    vain m'excusai-je, sous des prétextes d'affaires, qui m'obligoient d'arriver le
                    même jour à Paris; ses instances furent si pressantes, que je n'aurois pu les
                    rejeter sans grossièreté. Je lui dois cette justice, que pendant une heure
                    qu'elle eut l'adresse de me retenir à table, il ne lui échappa rien qui pût me
                    faire juger qu'elle nous eût entendus, et qu'elle en prît droit de me croire
                    d'autres sentimens pour elle que ceux de l'estime et de l'amitié. Elle se
                    félicita beaucoup de l'heureux hasard qui lui procuroit ma connoissance; mais
                    elle n'ajouta rien qui regardât l'avenir, et l'espoir d'une liaison plus
                    étroite. Elle s'attendoit apparemment que cetteproposition lui viendroit de moi.
                    Ensuite, ne me voyant pas répondre à son espérance, elle se souvenoit, me
                    dit-elle, qu' elle avoit besoin de plusieurs choses à Paris; et dans sa
                    confiance à ma politesse, elle ne faisoit pas difficulté de me charger de ses
                    commissions. Je les acceptai de bonne grâce. Elle me les donna par écrit. Il
                    fallut lui laisser mon adresse, qu'elle parut recevoir avidement, et dont elle
                    considéra plusieurs fois le caractère. Je fais toutes ses observations pour un
                    autre tems où les circonstances m'obligeront de les rappeler; car dans celles où
                    j'étois, il ne me vint pas le moindre soupçon des vues qu'on formoit sur moi, et
                    de l'usage qu'on devoit faire de tout ce qui pouvoit y servir. Si je ne pouvois
                    douter que le prieur et sa nièce n'eussent pour moi quelqu'estime, et ne
                    m'eussent accordé volontiers toutes sortes de préférences, je regardois leurs
                    idées comme de simples désirs, qui ne pouvoient avoir plus de fondement dans
                    leur imagination que dans la mienne. Après le déjeûner, l'oncle se leva sans
                    affectation, et me laissa seul avec sa nièce. Je n'aurois pas eu besoin
                    d'efforts, pour lier une conversation galante avec une jeune personne, à
                    laquelle, au fond, je reconnoissois plusieurs qualités aimables: mais le coeur
                    ne me disant rien pour elle, mon goût de morale fut le premier mouvementqui se
                    fit sentir. Il me vint à l'esprit d'employer quelques momens pour approfondir,
                    s'il étoit possible, d'où venoit à Mademoiselle De Créon ce désir passionné
                    d'une alliance noble, qui lui faisoit mépriser celles de son ordre, et qui
                    devoit être d'une force extrême, s'il étoit capable de l'aveugler sur tous les
                    défauts de son gentilhomme. Je me figurois d'autant moins de difficulté à
                    pénétrer dans son coeur, qu'ignorant les informations que j'avois reçues du
                    bailli, elle ne pouvoit se défier de ma curiosité. En effet, elle y résista si
                    peu, que semblant m'entendre au premier mot, lorsque j'eus commencé par louer la
                    noblesse de ses inclinations, elle me dit, d'un air libre et satisfait, qu'elle
                    se sentoit le coeur d'une reine, et qu'elle s'étoit toujours efforcée d'inspirer
                    les mêmes sentimens à son oncle. Peut-être avoit-elle ses propres vues dans cet
                    éloge de son coeur: mais je n'y considérai que le rapport qu'il avoit aux
                    miennes. Avois-je raison, repris-je en applaudissant, pour l'encourager par un
                    compliment flatteur, de souhaiter, hier au soir, le pouvoir suprême qui dispose
                    des couronnes? Et n'étois-je pas inspiré du ciel, dans le charmant usage que
                    j'en voulois faire? Mais ce qui m'étonne, ajoutai-je, c'est que le sort n'ait
                    pas prévenu mes voeux, en vous faisant naître sur un trône, et qu' avec
                    dessentimens si nobles, il ne vous ait pas donné le pouvoir et l'occasion de les
                    exercer. Jamais la flatterie n'est excessive pour une ame vaine; elle se
                    plairoit à l'opinion qu'on a d'elle, quand elle se connoîtroit assez pour juger
                    moins favorablement d'elle-même. Celle de Mademoiselle De Créon se prit à cette
                    trompeuse amorce. Peut-être se persuada-t-elle aussi, que la connoissance de ses
                    aventures pouvoit augmenter l'impression de ses charmes. Après m'avoir regardé
                    quelques momens; hélas! Me dit-elle, dois-je vous faire un récit, qui vous
                    apprendra d'où vient l'élévation de mes sentimens, mais qui vous fera connoître
                    aussi que j'ai fait l'essai de la douleur? Vous allez voir de quoi j'ai le coeur
                    capable, quand il est animé par deux nobles passions, les seules que j'aie
                    connues; l'honneur et l'amitié. J'entre dans ma vingt-deuxième année; à peine en
                    avois-je douze, lorsque j'ai perdu mon père. Il étoit veuf depuis ma première
                    enfance; et son indulgence, pour une fille unique, ne lui fit rien négliger pour
                    sa fortune et la mienne. En mourant, il m'a laissée entre les mains de mon
                    oncle, avec un bien considérable qui s'est fort accru depuis. Mais j'avois déja
                    les sentimens formés, par des accidens ignorés de ma famille et du monde
                    entier.Quelques bonnes qualités naturelles, avec un peu d'ouverture d'esprit,
                    qu'on m'attribuoit dès l'âge de neuf ou dix ans, m'avoient attiré les caresses
                    et l'amitié d'une femme de condition, voisine de la maison de mon père, que le
                    désordre de ses affaires avoit obligée, après la mort d'un premier mari de même
                    naissance, à s'engager dans un mariage d'intérêt. Un homme de rien l'avoit
                    rendue riche, non-seulement par la jouissance actuelle d'une fortune
                    considérable qu'il devoit à ses intrigues, mais par de grands avantages qu'il
                    lui avoit assurés après lui. à la vérité, dans cette opulence même, elle
                    gémissoit souvent de sa chûte, et j'étois la confidente ordinaire de ses peines.
                    J'avois commencé, dès ce tems, à sentir la différence établie dans l'opinion des
                    hommes, entre les degrés de la naissance. Deux ans presqu' entiers, pendant
                    lesquels je continuai de vivre avec cette chère amie, me confirmèrent dans ces
                    idées, et souvent je regrettois de n'être pas née dans une condition plus noble,
                    comme elle s'affligeoit d'en être tombée. Une mort imprévue lui enleva son
                    second mari. Peut-être avoit-elle négligé quelques formalités, dans les
                    dispositions qu'il avoit faites en sa faveur. Les héritiers, gens d'un caractère
                    fort vil, y trouvèrent des défauts, ou les firent naître.Elle se vit dépouillée,
                    par une sentence, de tout le bien qu'elle avoit acquis, au prix d'un mortel
                    chagrin et de l'amitié de tous ses proches. Il ne lui resta que de la honte et
                    de la pauvreté. Tout ce qui lui appartenoit par le sang, poussa la rigueur
                    jusqu'à refuser toute communication avec elle. Les secours étant encore plus
                    éloignés, de la part des parens de son mari, elle tomba dans une misère qui
                    l'auroit rendue digne de pitié, si le public en eût été mieux instruit. Mais la
                    fierté de son coeur lui faisoit cacher sa malheureuse situation. J'en étois
                    seule témoin, et désespérée de n'être capable de rien pour la soulager. Pendant
                    quelques mois, elle ne vêcut que de ce que je pouvois lui fournir secrétement de
                    la maison de mon père; car elle exigea que mes secours mêmes ne fussent pas
                    connus de lui; et j'étois dans un embarras continuel, pour les détourner, sans
                    autre confident que moi-même. Je compris alors, avec plus de force que jamais,
                    la différence que j'avois déjà remarquée dans les ordres de la vie. Un mépris,
                    dont les témoignages ne cessoient pas, du côté de ceux qui reprochoient à ma
                    chère amie de s'être déshonorée par son mariage; la raillerie de ceux mêmes, au
                    rang desquels elle s'étoit ravallée, qui, pour justifier leur vile conduite,
                    l'accusoientd' avoir sacrifié l'honneur aux richesses; les reproches de son
                    propre coeur qui la tourmentoient sans cesse, et qui pénétroient le mien: cette
                    différence, disois-je, n'est donc pas une chimère de l'imagination, puisqu'elle
                    est si vivement sentie, et par ceux qui possèdent l'avantage de la naissance, et
                    par leurs inférieurs qui l'envient peut-être, mais qui le respectent, et par
                    ceux qui l'ayant perdu, regrettent si vivement leur disgrâce. Un jour que
                    j'étois remplie de cette réflexion, il m'en vint une autre, dont je me hâtai de
                    faire part à mon amie. Si votre chagrin, lui dis-je, vient d'avoir perdu la
                    considération et les droits de votre naissance, il me semble que cette infortune
                    n'est pas impossible à réparer. Vous êtes encore assez jeune pour vous engager
                    dans un troisième mariage; et cette province n'a-t-elle pas quantité de
                    gentilshommes, entre lesquels vous pourriez trouver un nouveau mari? Quelle
                    apparence? Me dit-elle; lorsque je suis sans un sou, et que je ne dois la vie
                    qu'à vos généreux secours. Je ne pus répondre à cette objection: mais ne
                    m'attachant pas moins à ma première idée, je voulus savoir, de mon amie, que ses
                    souffrances me rendoient plus chère que moi-même, ce qui pouvoit suffire
                    à-peu-près pour lui faire prendre l'espérance que sa pauvretél' obligeoit de
                    rejeter. Elle me dit, qu'à la vérité, connoissant plusieurs gentilshommes fort
                    pauvres, elle pourroit se flatter qu'avec une somme médiocre, telle, par
                    exemple, que deux ou trois mille écus, il s'en trouveroit quelqu'un qui ne
                    feroit pas difficulté d'accepter sa main; et se livrant elle-même à son
                    imagination, elle regretta douloureusement de ne voir aucun jour à cette
                    ressource. Je n'ajoutai rien: mais deux jours après, elle fut surprise de me
                    voir entrer chez elle avec un sac de louis d'or, que j'avois une peine à porter
                    sous ma robe, et qui n'en contenoit pas moins de cinq cens. Je ne me hâtai pas
                    de lui dire, qu'ayant saisi les clés de mon père, j'avois fait ce vol sans qu'il
                    s'en fût encore apperçu; et dans la joie de mon coeur, étallant cette abondance
                    d'espèces, je me mis à les compter. Mon amie, loin de pénétrer mes intentions,
                    me demanda froidement d'où venoit cet or, et comment il se trouvoit dans mes
                    mains. Il est à vous, répondis-je, et votre mariage ne sera plus impossible.
                    Elle voulut être mieux informée. Mon aveu faillit de la faire tomber sans
                    connoissance à mes pieds. Qu'avez-vous fait? S'écria-t-elle. Quelle affreuse
                    idée! à quoi n'avez-vous pas craint de m'exposer? Et sans vouloir écouter mes
                    explications, elle exigea, sur le champ, que mon or fût éloigné de ses
                    yeux.Tandis que je le faisois rentrer dans le sac, confuse de ses reproches et
                    de ses plaintes; elle me dit plus tranquillement: ma fille, apprenez que tout
                    l'or du monde ne vaut pas l'honneur, et qu'après la malheureuse expérience que
                    j'ai faite, la vie même ne me rendroit plus capable d'une bassesse. En vain
                    m'efforçai-je de justifier mon entreprise. Il fallut retourner sur mes pas,
                    chargée encore une fois de mon sac. Au premier moment, la colère et le langage
                    de mon amie furent de vraies énigmes pour moi. Je me demandai d'où venoit cette
                    délicatesse, et ce qu'elle avoit à craindre, lorsque non-seulement mon père
                    ignoroit le vol, mais que s'il l'eût découvert, il n'auroit pu faire tomber ses
                    plaintes et son ressentiment que sur moi. Les louis n'eurent pas plutôt repris
                    leur place, qu'étant retournée chez elle, je lui témoignai autant d'étonnement
                    de ses reproches que de son refus. Sa réponse me toucha trop vivement, pour
                    n'être pas demeurée dans ma mémoire. J'admire votre amitié, me dit-elle; mais
                    n'attendez pas d'éloges pour une action dont je souhaiterois, au contraire, de
                    pouvoir vous faire sentir toute l'imprudence et la bassesse. Premierement, le
                    crime est égal dans celle qui le commet ou qui l'approuve: et quand votre
                    qualité de fille unique pourroit vous le faire pardonner,la principale infamie,
                    comme la punition, n'en seroit que plus inévitable pour moi, qu'on accuseroit de
                    vous l'avoir conseillé. Supposerez-vous qu'il pût demeurer caché? Nous voilà
                    donc à couvert du châtiment: mais le serois-je, ma fille, de la honte et du
                    remord, après une lâcheté que je me reprocherois toute ma vie? Moi! J'achéterois
                    la fortune aux dépens d'autrui? Et par la plus indigne de toutes les voies, qui
                    est celle du larcin? Mon coeur seroit mon bourreau si je parvenois à tromper la
                    justice humaine; il forceroit cette main qui m'auroit rendue coupable, à me
                    punir elle-même par quelque extrémité violente. Hélas! Depuis deux ans et demi
                    que vous me connoissez, vous m'avez vue gémir d'une simple tache que l'infortune
                    m'a fait faire à mon honneur: si j'étois capable de le perdre par un crime,
                    comptez que je ne lui survivrois pas un instant. Ce discours, dans la bouche
                    d'une femme à laquelle je connoissois autant de lumières que d'affection pour
                    moi, me frappa d'abord jusqu'à m'ôter le pouvoir de répliquer. Ensuite, je ne
                    fus pas plutôt seule, qu'il me jeta dans une méditation fort profonde pour mon
                    âge. Je passai sur le reproche d'imprudence; car je n'ignorois pas que le vol
                    étoit un crime: et n'ayant jugé le mien excusable que par mes intentions,
                    ouparce qu'il regardoit mon père, je compris facilement qu'une étrangère,
                    soupçonnée de me l'avoir conseillé pour en recueillir le fruit, auroit eu des
                    suites fâcheuses à redouter. Mais le terme de bassesse me causoit un extrême
                    embarras, comme ceux d' infamie et de lâcheté. L'idée m'en étoit nouvelle. Mon
                    coeur l'approuvoit par un sentiment confus d'honneur et de noblesse, que les
                    explications de mon amie avoient eu la force d'y exciter: mais les principes
                    n'en étoient pas encore développés dans ma raison. Il devoit être dans mon
                    coeur, puisqu'il s'y faisoit entendre; il y devoit être auparavant, puisque le
                    son de quelques paroles n'avoit pu l'y faire entrer tout d'un coup, et que sans
                    doute elles n'avoient fait que l'y réveiller: pourquoi donc ne s'y étoit-il pas
                    manifesté plutôt? Je cherchai long-tems à quoi je devois attribuer un
                    assoupissement si réel. Je crus l'avoir découvert. C'est apparemment, me dis-je,
                    à ce défaut de naissance, dont j'ai fait plus d'une fois des plaintes; et ces
                    plaintes mêmes, qui n'ont pu venir que du même sentiment, m'annonçoient
                    peut-être son réveil. Cependant, un peu de réflexion me fit changer de pensée.
                    Est-il croyable, continuai-je, que le seul avantage de la naissance puisse
                    mettre une distinction de cettenature entre les hommes? Non; ils sont tous
                    sortis d'une tige commune; ils en descendent par les mêmes voies, dont ils
                    tirent le même sang, les mêmes organes et les mêmes facultés, avec les seules
                    différences que la variété des causes accidentelles peut y faire supposer. Ce
                    qu'on nomme avantage de la naissance, n'est en soi qu'une distinction purement
                    extérieure. Quel est donc cet étrange mystère? Ah! Je le devine enfin, et je ne
                    crains plus de m'y tromper. Ce qui lie, ce qui tient captifs et comme endormis
                    dans le coeur des hommes, les sentimens naturels de noblesse et d'honneur, c'est
                    le défaut d'éducation; et le défaut de naissance entraîne ordinairement celui de
                    l'éducation. L'opulence même n'y remédie pas toujours: car, sans chercher des
                    exemples hors de moi, en suis-je mieux élevée, pour être fille d'un père qui
                    jouit d'une fortune abondante? Les leçons de musique et de danse ne m'ont pas
                    manqué: mais a-t-on pensé à me former l'esprit et le coeur, par des instructions
                    plus utiles? De combien d'heureux et de nobles fruits, ne vois-je pas que cette
                    omission m'a privée? Les chers auteurs de ma vie ont ignoré constamment ce qu'on
                    ne leur a pas appris, à la source de leur propre existence; ou compté pour rien
                    de procurer à leur fille des avantages dont ils n'ont pas senti le prix, parce
                    qu'ils ne les avoient pas reçus eux-mêmes: et c'est ainsi que les meilleures
                    dispositions de la nature demeurent comme étouffées par la pesanteur d'esprit et
                    l'ignorance, qui deviennent héréditaires dans une suite de viles et
                    languissantes générations. Au contraire, dans une famille un peu relevée, on
                    trouve, en naissant, un goût et des principes d'honneur établis. Ce sont les
                    premières idées qu'on reçoit; et les premières sont toujours les plus
                    puissantes. D'ailleurs elles sont bientôt développées, étendues et fortifiées,
                    par une instruction régulière, qui les fait tourner en habitude; avec ce
                    précieux avantage, que les exemples et les modèles, si nécessaires pour le
                    soutien des préceptes, étant pris souvent dans la même race, l'impression en est
                    plus profonde, sur un jeune cerveau qu'on peut supposer de même trempe, et la
                    force plus active dans les canaux du même sang. Il doit être impossible,
                    ajoutois-je, pour ceux qui joignent le bonheur de la naissance au bienfait de
                    l'éducation, de n'être pas aussi nobles dans leurs sentimens que dans leurs
                    idées; ou s'il se trouve des ames si basses, que ce double avantage ne puisse
                    les annoblir, elles doivent passer pour une espèce de monstres, dans la
                    composition desquels toutes les loix de la nature et de la raison sont
                    anéanties.Vous sentez, monsieur, qu'après ces réflexions mon ardeur devint fort
                    vive, pour acquérir, par mes propres soins, ce que mon père avoit laissé manquer
                    à mon éducation. L' entretien de mon amie étoit une source toujours ouverte,
                    dans laquelle je puisois familièrement tous les fruits de son expérience et les
                    trésors de son propre coeur. Mais, par son conseil, j'y joignis une suite de
                    lectures, dont elle me traça l'ordre, et j'en éprouvai bientôt d'heureux effets.
                    Les livres, auxquels je m'attachai, furent ceux qui peignent les hommes non tels
                    qu'ils sont, c'est-à-dire, plein de bassesses et d' erreurs, mais tels qu'ils
                    devroient être tous, et qu'ils pourroient être, s'ils prêtoient l'oreille aux
                    vraies inspirations de la nature; ou plutôt, si l'obstacle que j'avois reconnu,
                    et que je cherchois à vaincre, ne les rendoit pas sourds à cette voix. Je n'ai
                    pas cessé depuis de l'entendre, de la consulter, de respecter ses décisions,
                    soit dans les mouvemens de mon coeur, qui s'est affranchi par degrés de toutes
                    ses chaînes, soit dans mes lectures, soit dans les sages interprétations de mon
                    amie. Malheureusement cette chère source de mes sentimens et de mes lumières
                    s'est fermée trop tôt pour moi. Ici, Mademoiselle De Créon jeta les yeux autour
                    d'elle, pour s'assurer qu'elle ne pouvoitêtre écoutée. Avec tout autre que vous,
                    reprit-elle, je finirois une confidence, dont le reste ne seroit peut-être pas
                    sans danger. Mais j'ouvre mon coeur au plus généreux des hommes; et loin d'y
                    sentir de la défiance, j'embrasse ardemment une occasion que je n'ai jamais eue,
                    de le soulager d'un fardeau qu'il porte depuis long-tems. Vous allez entendre ce
                    que j'ai tenu caché à mon père même, et ce que je n'ai jamais été tentée de
                    révéler qu'à vous. L'indigence où je vous ai représenté mon amie, s'étendoit
                    beaucoup plus loin que je ne l'avois conçu. Je croyois pourvoir à tous ses
                    besoins, par les secours que je lui portois journellement; et mon seul chagrin
                    étoit de la trouver opposée au dessein que j'avois eu mille fois, de faire
                    connoître sa situation à mon père, dans l'espérance d'obtenir de sa tendresse
                    pour moi, des libéralités abondantes pour une femme que j'aimois uniquement.
                    Elle avoit non-seulement rejeté cette proposition, mais exigé de moi un serment
                    formel de garder le secret de sa misère entre nous; et je ne me consolois de la
                    violence qu'elle faisoit à mon amitié, que par la résolution où j'étois de
                    partager quelque jour les douceurs de mon sort avec elle. J'ignorois, et ma
                    jeunesse ne me permetoit pas d'observer que d'autres nécessités l'obligeoient de
                    vendre successivementce qui lui étoit resté d'habits et de meubles. Elle avoit à
                    payer le petit appartement qu'elle occupoit, les services domestiques qu'elle
                    recevoit de quelques pauvres voisins, et divers emprunts forcés, qu'elle me
                    déguisoit à moi-même. Un ancien commis de son second mari, demeuré plus riche
                    qu'elle après la mort de son maître, étoit l'homme entre les mains duquel les
                    restes de son bien passoient à vil prix, et qui, par degrés, achevoit ainsi de
                    consommer sa ruine. Mais ce n'étoit qu'un abus commun de l'infortune d'autrui;
                    et ce malheureux étoit capable d'un crime beaucoup plus noir. Les apparences
                    d'attachement qu'il conservoit pour son ancienne maîtresse, couvroient une
                    indigne passion qu'il n'avoit jamais eu la hardiesse de faire connoître, mais
                    qui se fortifioit par l'espérance à mesure qu'il voyoit croître l'embarras de
                    mon amie, et sa misère augmenter. Un jour qu'il jugea ses besoins plus pressans,
                    il se rendit chez elle avec une bourse remplie d'or. Les voies de l'insinuation
                    qu'il tenta d'abord, ne lui promettant aucun succès, il en prit d'assez claires
                    pour se faire entendre. J'ai su d'elle-même, que fermant l'oreille aux
                    déclarations les plus ouvertes, non-seulement elle avoit feint de n'y rien
                    comprendre, mais que pour se dispenser d'un fâcheux éclat, elle avoit fait ou
                    dit mille chosesqu'elle croyoit capables d'éteindre les désirs d'un homme
                    d'honneur; efforts inutiles sur un coeur qui ne le connoissoit pas. Le prix de
                    sa complaisance lui fut proposé si brutalement, qu' elle se vit forcée de
                    prendre le ton d'une maîtresse outragée; et l'indigne amant, furieux de son
                    humiliation ou de son amour, entreprit d' obtenir, par la violence, une
                    victoire, dont son aventure même le faisoit désespérer par d'autres voies. Le
                    hazard, ou quelque génie, protecteur de la vertu, m'amena, dans cet instant, à
                    la porte de ma chère amie, qui m'en laissoit toujours une clé. Je crus entendre
                    du bruit. J'ouvris doucement. Ses cris, à demi étouffés par son saisissement, et
                    par d'odieuses lèvres, qui pressoient les siennes, me firent comprendre une
                    partie de la vérité. Mes yeux m'en apprirent encore plus. Malheureusement pour
                    l'infame commis, j'avois lu depuis deux jours dans l'ordre de mes études,
                    l'aventure de Lucrèce et celle de Virginie. Tout le feu de l'honneur héroïque
                    enflamma mon sang. Je crus devoir à ma chère amie ce qu' elle auroit fait pour
                    elle-même. Un couteau de table, qui se présenta dans l'anti-chambre, devint un
                    poignard pour moi. J'entrai, de l'air et du pas d'une romaine. Mon amie, qui
                    m'apperçut, ou qui m'entendit, s'écria douloureusement: ô ma fille! Mon courage
                    futredoublé par cette invocation: et m'élançant sur le traître, qui, dans son
                    brutal emportement ne voyoit et n'entendoit rien, je lui plongeai, je lui
                    enfonçai mon poignard entre deux côtes. Le coup fut si ferme et si profond, que
                    presqu'aussitôt ses forces l'abandonnèrent, avec un fleuve de sang; tandis que
                    ma chère amie, capable encore de sacrifier le plaisir de la vengeance aux
                    sentimens du christianisme, l'exhortoit à mériter le pardon du ciel par son
                    repentir. En me faisant ce récit, avec beaucoup de chaleur, Mademoiselle De
                    Créon avoit étendu le bras et serré le poing, pour m' exprimer l'action d'une
                    main fort blanche et fort tendre, que je n'aurois jamais soupçonnée d'un pareil
                    office. Cependant mes yeux, qui se levèrent en même-tems sur les siens, m'y
                    firent trouver l'air de férocité qui convenoit à son rôle. Je jugeai, par le
                    regard dont le mouvement de son bras fut accompagné, qu'elle frémissoit moins de
                    son souvenir, que moi de cette étrange peinture. Elle reprit. Le transport qui
                    m'avoit soutenue dans ma sanglante opération, ne fut pas plutôt calmé par le
                    succès, que les forces me manquèrent aussi. Je fus saisie d'une sueur froide et
                    d'un tremblement qui m'obligèrent de recourir au premier fauteuil, où mes
                    esprits achevèrentde m'abandonner. Ainsi je ne fus témoin ni du dernier soupir
                    de l'infame, ni des peines que dut coûter à mon amie le soin d'arrêter les flots
                    de son sang, dont elle craignoit que le moindre indice ne pût nous trahir. Cette
                    attention lui parut si pressante, qu'après m'avoir secourue, elle m'avoua
                    qu'elle en avoit fait son premier objet, et que dans ses mortelles alarmes pour
                    notre intérêt commun, elle m'avoit laissée un quart-d' heure entier sans
                    secours. Ensuite, lorsqu'elle eut satisfait sa reconnoissance et son amitié par
                    de vifs empressemens autour de moi, elle se sentit si foible de fatigue et de
                    terreur, que s'évanouissant à son tour, elle me jeta dans le même embarras pour
                    la secourir. Cette incomparable amie fut bientôt soulagée par mon zèle. Mais ce
                    fut pour retomber dans ses premières frayeurs, à la vue du cadavre, qu'elle
                    n'avoit fait qu'envelopper dans les couvertures de son lit, et dont le sang, qui
                    couloit encore, n'étoit pas loin de les pénétrer. Nos mains s'employèrent, avec
                    une horrible répugnance, à bander la plaie de ce corps impur. Chaque mouvement,
                    qui nous forçoit d'y toucher, faisoit dresser nos cheveux. Enfin, nous tînmes
                    conseil sur notre lugubre situation. Avec si peu d'expérience du monde, je
                    sentois que mon avis ne devoit pas être d'ungrand poids. Cependant, comme je ne
                    voyois rien à me reprocher, et que l'horreur même du spectacle que j'avois
                    devant les yeux, ne m'ôtoit pas la satisfaction d'avoir exercé des sentimens,
                    dont mon coeur s'applaudissoit, je proposai d'informer volontairement la justice
                    d'une action pour laquelle je ne croyois mériter que des éloges. Mon amie, que
                    la prudence rendoit plus timide, me fit comprendre qu'indépendamment de la
                    difficulté de prouver notre innocence, il étoit cruel pour d'honnêtes femmes, de
                    donner une scène de cette nature au public, et qu'avant cette dernière
                    ressource, il falloit tenter d'ensévelir toutes les traces de notre aventure.
                    Elle se promit qu'en obtenant de mon père la permission qu'il m'avoit accordée
                    plusieurs fois de passer la nuit chez elle, je pourrois l'aider, dans
                    l'obscurité, à se délivrer du corps, dont la pesanteur ne sembloit pas excessive
                    pour nos forces. Je me conformai sans résistance à toutes ses vues, et sa
                    résolution fut la mienne. Mais elle ne me trouva pas la même docilité sur un
                    autre point. Dans nos mélancoliques réflexions sur le fond de l'aventure, elle
                    me demanda, quoique sans reproche pour un service dont elle ne relevoit que trop
                    le prix, si je n'aurois pas pu me dispenser d'en venird'abord aux voies
                    sanglantes, dans l'espoir que ma seule présence eût suffi pour contenir le
                    coupable? Je ne pus supporter cette espèce de regret, qui sembloit m'accuser de
                    précipitation. Le contenir? Répondis-je avec une vive chaleur. Eh! Qui nous eût
                    garanti son châtiment? En un mot, je prétendis qu'un crime si noir n'ayant pas
                    dû demeurer sans punition, je n'avois pû le punir trop vîte; et dans ce
                    renouvellement d'indignation, j'aurois été capable de tuer vingt hommes, sur le
                    seul soupçon du même attentat. Telle étoit déjà l'élévation de mes sentimens.
                    Les regards de Mademoiselle De Créon semblèrent ici me demander des
                    applaudissemens, que je n'eus pas la complaisance de leur accorder. La violence
                    et l'emportement m'ont toujours déplu dans une femme: combien plus le meurtre et
                    le goût du sang? Autant que mon coeur est attendri par les pleurs de la beauté
                    malheureuse, et par les gémissemens de l'innocence affligée, autant suis-je
                    révolté par la rudesse de l'air et par la dureté du langage, dans un sexe fait
                    pour plaire, c'est-à-dire, pour intéresser délicieusement le coeur et les yeux.
                    Si de malheureuses circonstances forcent une femme à la cruauté, loin d'en faire
                    gloire, je veux qu'elle en gémisse la première, et qu'elle se croie plus à
                    plaindre, que ceux qu'elle perce de ses coups. Cependant,m' étant bien gardé de
                    communiquer cette réflexion à la belle nièce, mon silence, qu'elle prit sans
                    doute pour un excès d'admiration, lui fit continuer son récit. Je revins le soir
                    avec la permission de mon père, et toute la résolution dont j'avois besoin dans
                    l'odieux ministère que j'avois promis. Notre première occupation fut de faire
                    l'essai de nos forces pour le transport du cadavre, et de le mettre dans un état
                    qui pût nous rendre l' entreprise plus aisée. La bourse, dont le poids se fit
                    sentir, et qui contenoit plus de cent louis, étoit une partie du fardeau qui
                    pouvoit être diminuée. Je le fis remarquer à mon amie, dans l'idée que cette
                    attention lui échappoit, et qu'avec tant de besoin, elle avoit de justes droits
                    sur une somme qu'on avoit employée contre sa vertu. Mais sa réponse m'ôta
                    l'envie d'insister. Périsse l'or, me dit-elle, avec le malheureux qui m'a crue
                    capable de mettre l'honneur à prix. Elle évita même d'y toucher. En remuant les
                    habits du mort, je sentis quelques papiers dans ses poches, et la curiosité me
                    les fit ouvrir. Il s'en trouvoit un de la main de mon amie; c'étoit un billet de
                    cent écus, qu'elle avoit empruntés de ce misérable, et dont il ne lui restoit
                    que la valeur en meubles et en bijoux; cette fois, je me crus bien fondée à lui
                    proposer de retenirdu moins ce billet. Mon conseil ne fut pas mieux reçu. Une
                    promesse de ma main! Me dit-elle; pour une somme que je dois et que j'ai
                    touchée! Oh! Jamais, jamais. Elle m'obligea de remettre le billet dans la poche
                    du mort: et lorsque je lui représentai qu'il pouvoit se perdre; peu m'importe,
                    ajouta-t-elle, la somme n'en retourneroit pas moins aux héritiers. Vers minuit,
                    le silence et les ténèbres semblant nous promettre de la sureté dans les rues,
                    nous eûmes le courage et la force de sortir chargées. à la vérité, tous les pas
                    de notre marche furent chancelans. La lumière d'une étoile, notre ombre, notre
                    propre souffle, mais sur-tout le bruit de notre marche, nous causoient une
                    mortelle agitation. Nous parvînmes néanmoins à la rue voisine. Le dessein de mon
                    amie étoit d'avancer beaucoup plus loin, et jusqu'au faubourg, s'il étoit
                    possible. Quelque mouvement qui se fit entendre devant nous, grossi, sans doute,
                    par notre frayeur, nous en ôta l'espérance. L'horrible fardeau fut déposé dans
                    le lieu même où cette alarme nous arrêtoit. Mon amie, toujours prudente, fut
                    d'avis de prendre nos mules dans nos mains, pour retourner sur nos traces, sans
                    aucune sorte de bruit qui pût être remarqué de ceux qui nous avoient peut-être
                    entendues passer. Nous filâmes, chacun de soncôté, le long des maisons, où
                    l'obscurité nous parut la plus profonde. Enfin, tremblantes de fatigue et
                    d'inquiétude, mais réellement délivrées du danger, nous rentrâmes avec un
                    transport de joie dans l'appartement de mon amie. La situation où le corps fut
                    trouvé le jour suivant, la blessure, l'argent, les papiers, tout sembla prouver
                    un assassinat médité, qui passa pour le monstrueux effet de quelque haine ou de
                    quelque vengeance ignorée. Les soupçons n'ayant pu tomber sur nous, notre secret
                    nous coûta d'autant moins à garder, que dans nos entretiens mêmes, l'horreur
                    d'un si tragique accident nous en faisoit éloigner le souvenir. Mais le seul
                    courage ne suffit pas pour soutenir une femme contre la foiblesse naturelle de
                    son sexe. Mon humeur et ma santé, dans une si grande jeunesse, se ressentirent
                    des violentes agitations d'un seul jour: et mon père ne fut pas long-tems à le
                    remarquer. Il n'avoit rien de si cher que moi. Mes visites, plus fréquentes que
                    jamais chez ma tendre amie, commencèrent à lui déplaire. Un jour, que ma pâleur
                    l'avoit alarmé, il prit le parti de me les interdire. Je ne pus le fléchir par
                    mes instances ni par mes larmes: mais cette contrainte qu'il faisoit à ma plus
                    vive inclination, me fit naître un dessein qui me réussit plus heureusement, et
                    dont le succès mefit vivement regretter de ne l'avoir pas conçu plutôt. Combien
                    de souffrances épargnées pour ma malheureuse amie! Et quel surcroit de
                    satisfaction pour moi-même! Sans compter que vraisemblablement il nous eût
                    garanties du désastre auquel nous avions eu la même part. Je proposai à mon père
                    de lui offrir sa maison, c'est-à-dire un logement et sa table. Il y consentit;
                    non-seulement par complaisance pour moi; mais par considération pour une femme
                    dont le mérite n'étoit pas moins connu que la naissance, et qu'il avoit toujours
                    respectée. J'étois au comble de mes désirs. Mon père ne m'avoit pas fait
                    d'objections, parce qu'il ne doutoit pas que ma demande ne fût concertée avec
                    mon amie; et ce n'étoit pas d'elle que je craignois des obstacles. L'impatience
                    de mes sentimens me fit partir aussitôt pour l'informer d'une résolution à
                    laquelle je croyois déjà la voir aussi sensible que moi. J'abrégeai mes
                    expressions, pour les rendre aussi vives que ma joie. Je la serrai dans mes bras
                    en les prononçant. Ma surprise fut extrême de les voir reçues avec froideur.
                    Elle me rendit mes embrassemens, pour me témoigner, dit-elle, combien elle étoit
                    touchée de mon amitié, et de la générosité de mon père: mais je ne considérois
                    pas qu'elle n'avoit que trente-cinqans, lui cinquante: et quelle espérance de
                    vivre sous le même toît, sans donner prise à la malignité du public? Sa censure
                    est respectable, ma fille, jusques dans ses erreurs et ses injustices!
                    D'ailleurs à quel titre serois-je reçue dans une famille, où je ne suis
                    proprement connue que de vous? Si c'est à titre de pauvre, le bienfait est trop
                    humiliant pour ma fierté. Je ne rougis pas, ajouta-t-elle, des secours que je
                    reçois de vous tous les jours, parce que c'est à votre amitié que je les dois,
                    malgré mes importunes leçons, qui vous font payer la mienne assez cher: mais les
                    faveurs de cette nature, je ne les accepte que de Dieu, l'auteur de mon être, ou
                    du roi mon souverain, ou d'une tendre et fidelle amie, à laquelle j'appartiens
                    uniquement après eux. Toutes mes instances n'ayant pu la faire changer d' idées,
                    et ses loix d'honneur lui faisant prétendre aussi que l'obéissance d'une fille
                    de douze ans devoit être aveugle pour les volontés d'un père, il fallut renoncer
                    à se voir, jusqu'au rétablissement de ma santé, et chercher des voies secrètes
                    pour continuer de la servir. Peu de tems après, l'observation de mon père fut
                    justifiée par une maladie violente dont je fus saisie, et qui me mit tout d'un
                    coup au bord du tombeau. Il se hâta d'en faire avertir machère amie, dont il ne
                    doutoit pas que la présence et les soins n'eussent plus d'effet sur moi que tous
                    les remèdes. Sa tendresse, alors fut seule écoutée. Elle vint; elle se fixa près
                    de mon lit. Nuit et jour, son empressement fut continuel autour de moi: et dans
                    ma langueur, je me réjouissois de devoir, au mortel danger dont j'étois menacée,
                    une satisfaction qu'elle m'avoit refusée pour elle-même. Mais affreuse trahison
                    du sort, et cruelle récompense d'une si vertueuse amitié! Mon mal étoit d'une
                    qualité maligne: j'en fus délivrée par le zèle infatigable de ma tendre amie; et
                    le poison sorti de mon sein passa dans le sien pour l'étouffer quatre jours
                    après. Sa mort me fut déguisée avec tant d'adresse, que cette connoissance ne
                    m'étant venue qu'après ma guérison, je trouvai la force de soutenir une perte à
                    laquelle j'aurois infailliblement succombé dans ma maladie. Cependant, qu'il
                    m'en coûta, pour me familiariser avec la privation d'une compagne si chère!
                    Perdre son unique amie, on conçoit que pour les coeurs sensibles, c'est un des
                    plus grands revers de la vie humaine: mais je ne prenois pas ce malheur avec la
                    foiblesse commune à mon sexe; et ma disgrâce ne fut pas célébrée par des larmes.
                    J'y considérois la ruine d' une charmante éducation,dont je commençois à
                    recueillir les fruits; peut-être celle de mes sentimens et de mes lumières, qui
                    m'avoient paru croître de jour en jour; celle de mes espérances pour un
                    établissement supérieur, dont ma chère amie m'avoit inspiré le goût; celle enfin
                    d'une considération, que son estime et ses préférences m'avoient déjà fait
                    obtenir, dans l'état même dont je brûlois de sortir. Quelles pertes! Et sans
                    espoir de les réparer. La lecture devint ma seule ressource. J'en avois un plan
                    tracé de la main de mon amie; et tous les momens du jour furent donnés à le
                    suivre. Hélas! Cette instruction muette, qui m'a tenu lieu des siennes, n'en
                    peut avoir été qu'un supplément imparfait, et bien éloigné d'avoir eu la même
                    force. La mort de mon père survenue deux mois après, interrompit mes idées, mais
                    ne changea rien à mes inclinations. Il chargea mon oncle de la conduite de ma
                    jeunesse et de l'administration de mon bien. J'apportai dans ce village un coeur
                    noble, dont la solitude et la simplicité d'une vie champêtre, n'ont pu ravaller,
                    ni refroidir un moment les goûts. La première confidence que je fis à mon oncle,
                    regarda mon établissement, sur lequel j'avois observé plusieurs fois qu'il
                    cherchoit à pressentir mes inclinations. Je lui déclarai que ma résolution étoit
                    de prendreun mari d'une naissance supérieure à la mienne; et que si l'occasion
                    ne s'en offroit pas, je me condamnois volontairement à la retraite du cloître.
                    Il me vit si ferme dans cette idée, que ayant succédé à toute la tendresse de
                    mon père, il ne pensa plus qu'à l'augmentation de ma fortune, comme la seule
                    voie qui pût me conduire à l'élévation que je désirois; et le succès de son
                    zèle, depuis neuf ou dix ans, me rend en effet un des plus riches partis du
                    canton. Je n'ai pas cessé, dans l'intervalle, de cultiver d'autres biens, pour
                    lesquels ma passion n'a fait aussi qu'augmenter. Elle s'est nourrie par mes
                    lectures; elle s'est fortifiée par mes réflexions. Dois-je le dire? Je me sens
                    l'ame aussi grande que si j'étois descendue d'une longue suite de rois. Dans ces
                    sentimens, conclut Mademoiselle De Créon, d' un air qu'elle s'efforça de rendre
                    aussi noble que son langage, j'ai dû rejeter toutes les ouvertures, qui ne
                    m'auroient apporté qu'un surcroît de richesses vulgaires; biens méprisables pour
                    moi, s'ils ne sont accompagnés de ceux que j'estime uniquement. Je n'ai pas dû
                    recevoir plus volontiers les propositions et les soins du gentilhomme que vous
                    connoissez; lorsqu'il n'a que l'ombre de la noblesse à m' offrir, et que par le
                    malheur de son éducation, je ne lui vois rien, dans lecoeur et dans l'esprit,
                    qui réponde à sa naissance. Cependant, mon oncle qui brûle de me voir mariée, ne
                    cesse depuis trois mois, de m'importuner en sa faveur. Il répond à mes
                    objections que si le ciel bénit cette alliance, je serai libre d'en faire élever
                    les fruits dans mes principes. Il me fait valoir l'honneur de relever un grand
                    nom, qui tiendra de moi le nouveau lustre de la fortune et de la vertu. J'étois
                    incertaine, il y a deux jours, ajouta-t-elle en me regardant d'un oeil plus
                    timide: aujourd'hui, ce sacrifice m'est impossible. Elle s'arrêta. Son visage se
                    couvrit d'une vive rougeur. Il m'étoit permis, après la déclaration de son
                    oncle, d'expliquer en ma faveur une partie de cet embarras; mais ne cherchant
                    point à plaire, et charmé qu'avec plus de respect que lui pour la bienséance,
                    elle parût me laisser la liberté de ne rien entendre, j'en usai civilement, pour
                    me réduire à de simples témoignages d'admiration, que je ne fis même tomber que
                    sur la constance de ses études et sur la noblesse de ses sentimens. Elle ne
                    répliqua point. Je feignis de ne pas remarquer son silence. Le prieur, qui jugea
                    son absence assez longue, dans quelque vue qu'il l'eût ménagée, rentra d'un air
                    gai; et je saisis cette occasion pour me disposer sérieusement à partir. Ce ne
                    fut pas sans m'êtrebaissé jusqu'à la main de Mademoiselle De Créon, que je pris
                    et que je baisai respectueusement; cette même main, qui savoit plonger, enfoncer
                    si noblement un poignard! Je renouvelai mes promesses de zèle, pour ses petites
                    commissions à Paris; j'assurai l'oncle de mes services; enfin je sortis
                    légèrement, et je pris le plus court chemin vers ma chaise. Ma vîtesse à
                    m'éloigner, faillit de me dérober la vue d'Angélique et de Lucas, qui
                    m'attendoient dans la cour, pour me faire leurs adieux. Suivez-moi, leur dis-je
                    en passant; et m'étant jeté dans ma voiture, j'y reçus leur compliment. Quelques
                    regards d'Angélique me firent sentir encore une fois la différence de ses yeux
                    et de ceux auxquels j'avois résisté plus heureusement. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 4 </head>
                <p> Loin de regretter mes hôtes, et de m'accuser d'un départ trop brusque, à peine
                    mes glaces furent levées, que je me soulageai par un grand soupir, comme si
                    j'étois sorti d'une longue oppression, dont la fin rendoit ma respiration plus
                    libre. Je croyois mes adieux faits pour long-tems à Mademoiselle De Créon; et
                    ses sentimens, quels qu'ils fussent pour moi, ne lui donnant droit que sur ma
                    reconnoissance, les petits services, que je lui avois promis, me sembloient
                    propres à m'acquitter. Mes réflexions, d'ailleurs, furent modérées sur son
                    caractère. Je rendois justice à sa beauté. J'admirois sincèrement le tour de son
                    esprit, qui s'étoit porté, par la force de l'exemple, à l'imitation de sa noble
                    amie, et que le souvenir d'un si bon modèle attachoit encore aux mêmes
                    principes. J'avois trouvé de la force dans ses idées, de la justesse dans ses
                    raisonnemens, et de l'élégance dans ses termes. Enfin, je reconnoissois beaucoup
                    de mérite à Mademoiselle De Créon, et quoiqu' elle eût fait si peu d'impression
                    sur mon coeur, je ne doutois pas qu'ellen' en pût faire une très-vive, sur des
                    coeurs mieux disposés. Mais dans le tableau qu'elle m'avoit fait du sien,
                    sur-tout lorsqu'ayant à redouter la censure d'une amie, dont elle connoissoit la
                    délicatesse, elle ne pouvoit être trop attentive à ne pas s'écarter des
                    principes, qui faisoient son admiration et son étude; j'étois vivement blessé de
                    la voir capable de plusieurs idées grossières, dont il me sembloit que dans son
                    récit même, elle ne s'étoit pas assez reproché la bassesse. Je pardonnois son
                    larcin, parce qu'ayant précédé ce qu'elle nommoit le réveil de ses sentimens, il
                    pouvoit passer pour un aveugle emportement d' amitié; et je n'étois pas plus
                    difficile sur l'emploi trop précipité du poignard, que je mettois sur le compte
                    d'une imprudente jeunesse, excitée par quelques notions mal conçues d'ordre et
                    de justice. Mais la proposition de garder l'or du commis, et celle de supprimer
                    le billet: oh! Mademoiselle De Créon, quel sentiment pour un coeur qui prétend à
                    la noblesse? J'en étois si révolté, que, cherchant à l'expliquer, mes
                    raisonnemens me firent conclure que la noblesse de Mademoiselle De Créon étoit
                    moins dans le fond de son coeur, que dans son imagination; c' est-à-dire
                    qu'ayant la tête remplie des exemples et des maximes de son amie, fortifiés
                    parune lecture assidue de l'histoire romaine et des romans de La Calprenede,
                    elle s'étoit accoutumée par degrés à voir tout sous un jour noble, quoique fort
                    souvent elle fût ramenée, par la force du naturel, aux vulgaires sentimens de sa
                    première éducation. N'avois-je pas remarqué que dans son récit elle avoit pesé,
                    avec complaisance, sur tout ce qui présentoit une vaine apparence d'élévation
                    d'esprit, comme ses réflexions sur la différence des états; ou de courage, comme
                    la scène du meurtre et celle du transport nocturne d'un cadavre? Tandis qu'elle
                    avoit passé légèrement sur la plus intéressante partie de son histoire, la mort
                    d'une tendre et généreuse amie, qui s'étoit sacrifiée, m'avoit-elle dit
                    elle-même, pour lui conserver la vie, et dont elle ne devoit jamais prononcer le
                    nom, qu'avec des transports de reconnoissance et d'admiration: preuve assez
                    sensible, que malgré les leçons de cette chère amie, et ses immenses lectures,
                    elle n'avoit qu'une idée fausse ou superficielle de la vraie noblesse, qui
                    consiste dans le discernement, le goût et l'exercice des choses nobles, non dans
                    une vaine ostentation de principes et de sentimens. Ainsi je demeurai convaincu
                    que Mademoiselle De Créon jouoit un rôle de théatre, qui faisoit plus d'honneur
                    à ses talens qu'à son coeur; et supposant néanmoinsde la bonne foi dans son
                    illusion même, je la comparois à ces grandes actrices, du genre noble, qui
                    parviennent, à force d'étude et de répétitions, à se croire les déesses et les
                    reines qu'elles représentent: caractère et dispositions romanesques, qui ne lui
                    promettoient pas une vie tranquille, mais dont je ne me serois pas défié que je
                    dusse ressentir les premiers effets. Toutes ces réflexions n'étoient pas propres
                    à m'inspirer plus de penchant pour elle. Cependant elles m'occupèrent jusqu'au
                    soir, qu'en passant à Dreux, la vue de divers objets, qui se présentèrent autour
                    de ma chaise, me tenta vivement de descendre, pour approfondir les mouvemens qui
                    frappoient mes yeux; car la moindre singularité m'attachoit. J' éprouvois, de
                    plus en plus, que rien n'est indifférent pour un observateur attentif; et les
                    plus simples rencontres ayant offert, à ma nouvelle philosophie, de riches
                    occasions de s'exercer, j'étois persuadé, par tant d'exemples, qu'un inconnu, le
                    premier passant, que j'aurois eu la curiosité d'arrêter, m'eût fourni quelque
                    profond sujet de réflexions. Chacun n'a-t-il pas ses intérêts, ses passions, ses
                    plaisirs ou ses embarras de fortune et de coeur? Dont l'aveu lui coûte d'autant
                    moins, qu'il en a l'imagination plus remplie. J'avoue que dans ma course du
                    jour, il n'étoit passé personne, surqui je n'eusse senti quelque désir de
                    renouveler mes expériences. Mais il falloit que mon voyage eût un terme.
                    D'ailleurs, outre les motifs qui me menoient à Paris, je pouvois m'attendre que
                    cette grande ville ouvriroit un champ bien plus vaste à mes observations. Celles
                    de ma route ne me paroissoient qu'un essai de mon nouveau goût, et les
                    aventures, qui l'avoient fait naître, une préparation à des évènemens d'une
                    autre importance. Quoique je n'eusse passé, dans la capitale, que le tems de mes
                    études et de mes exercices, l'accès que j'y avois eu chez les amis de mon père,
                    et mes propres liaisons, me laissoient des souvenirs sur lesquels j'établissois
                    déja de fort grandes vues. à la vérité, mes plus étroites communications
                    n'avoient été qu'avec de jeunes gens de mon âge; et l'idée que la jeunesse se
                    forme d'une saison de la vie plus avancée, dont les graves apparences en
                    imposent, auroit pu me faire craindre de trouver les gens d'un âge au-dessus du
                    mien, trop défendus contre mes recherches, par l'usage du monde, et par quantité
                    de rafinemens qui voilent le coeur: mais grâces à sept ou huit ans, que j'avois
                    perdus dans ma province, j'étois à ce point où quelques années de plus
                    n'ajoutent presque rien à la raison, et d'ailleurs naturellement peu capable
                    d'être trompé par desombres. Mon âge étoit vingt-huit ans. En un mot je
                    regardois Paris comme un centre, où tout le royaume aboutissoit par les lignes
                    de l'ambition, de l'intérêt, de la sensualité, et des autres passions. J'y
                    devois trouver pour mes éloges et pour ma censure, c'est-à-dire en vertus comme
                    en vices, une moisson toujours abondante. Ce fut en recevant mes ordres pour
                    courir toute la nuit, que mes gens, frappés peut-être de cet air d'impatience,
                    m'apprirent la ruse du prieur, la part qu'ils y avoient prise, et le désir même
                    que l'oncle et la nièce auroient eu de m'arrêter plus long-tems, si l'invention
                    ne leur eût manqué pour un nouvel artifice. Mais en me faisant ces deux aveux,
                    ils se gardèrent bien d'ajouter que l'oncle, pendant qu'il m'avoit laissé seul
                    avec sa nièce, s'étoit lié fort étroitement avec eux, et les avoit engagés, par
                    de grandes espérances, à l'informer désormais de toutes mes actions. Ainsi je
                    fus long-tems observé par ces deux hommes, qui, s'étant laissés remplir des
                    chimères du prieur, ne m'apportèrent pour excuse de leur trahison, qu'une
                    aveugle passion de contribuer à ma fortune. Mes vues d'établissement étoient si
                    peu décidées, qu'en arrivant à Paris, je ne pensai pas à régler mon train, et je
                    pris, pour logement,le premier hôtel meublé. Les amis de mon père étoient le
                    conseil, dont je lui avois promis de faire dépendre mes plus importantes
                    résolutions: mais je prévoyois aussi que le nouveau goût qui me dominoit, et qui
                    me sembloit assez sérieux pour faire l' occupation, comme l'amusement de ma vie,
                    auroit beaucoup de part à mon choix; et je ne voulois pas commencer par
                    m'imposer des liens, gênans du moins pour ma liberté. La prudence humaine juge
                    fort bien du présent et du passé, mais elle est toujours hors de sa sphère,
                    lorsqu'elle prétend embrasser l'avenir. Je souhaitois d'être libre; et la voie,
                    que je prenois volontairement, m'alloit conduire au plus bizarre esclavage. Ma
                    première chaîne, et la plus légère, fut un de ces incidens dont on ne peut se
                    prendre à personne, et contre lesquels il n'y a de ressource que dans la
                    patience. Le jour même de mon arrivée, m'étant mis au lit, pour me rétablir d'un
                    peu de fatigue, que je ne pouvois attribuer qu'à ma course, j'y fus saisi d'une
                    fièvre si violente, qu'elle m'y retint vingt-quatre heures, sans la moindre
                    diminution. à mon âge, il me parut surprenant que la veille d'une seule nuit eût
                    été capable d'altérer le fond de ma santé. Je fis demander si l'air étoit sain,
                    dans l' appartement que j'occupois; ou si, dans l'hôtelil n'y avoit pas quelque
                    malade, dont le voisinage fût contagieux pour moi. On me répondit que tout le
                    monde s'y portoit bien, et qu'il n'y avoit actuellement d'étrangers, qu'un
                    marchand du Havre, arrivé depuis huit jours avec sa nièce. La fièvre m'ayant
                    repris le jour suivant, j'abandonnai aux médecins, les raisonnemens sur la cause
                    du mal, et je me fiai de ma guérison à leurs remèdes. J'en fus quitte pour
                    quelques autres accès, qui m'affoiblirent beaucoup, mais qui ne refroidirent pas
                    ma passion pour les recherches morales. Dans une situation, qui n'étoit pas sans
                    danger, j'étois moins occupé de ma maladie, que du souvenir de mon voyage, et de
                    celui de mes réflexions sur l'histoire de cinq ou six jours. Elles me
                    plaisoient, elles m'attachoient autant que dans leur naissance. J'y revenois
                    sans cesse, et je me les retraçois sous toutes sortes de formes. Après les avoir
                    comme épuisées, et faute d'objets pour en faire de nouvelles, mon attention
                    tomba d'elle-même sur mon médecin. Pendant qu'il étudioit ma fièvre, j'observois
                    ses mouvemens, ses discours, et sa contenance. J'entrepris de découvrir les
                    secrets de son coeur, ou ceux de son art. Il étoit homme de beaucoup d'esprit.
                    Ma constance à le suivre des yeux, l'airde méditation qu'il voyoit dans mes
                    regards, mes questions fines et sensées, quoiqu'étrangères à ma situation, lui
                    causèrent, non-seulement beaucoup de surprise, mais quelqu'embarras. Il me
                    regarda fixement à son tour. Je crus le voir incertain. Il consultoit un instant
                    mon pouls. Il me portoit la main sur le front. Ses réponses étoient vagues; ou,
                    feignant de ne m'avoir pas entendu, il me supplioit de m'agiter moins, et de me
                    reposer sur son zèle. Je craignis enfin que l'usage du monde, et la pénétration
                    que je lui avois reconnue, ne lui donnassent quelque défiance de ma curiosité:
                    elle ne fut pas poussée plus loin, et mon silence le rendit tranquille. Mais
                    après ma guérison, lorsqu'en recevant les témoignages de ma reconnoissance il me
                    parla du délire où j'avois été pendant plusieurs jours, j'eus peine à demeurer
                    sérieux. Je ne balançai pas néanmoins à le détromper; et je pris plaisir à
                    l'informer de la vérité, avec toute l'ouverture qu'on a volontiers pour un homme
                    d'esprit et d'honneur. Alors nous rîmes ensemble de mon idée et de sa méprise.
                    Il goûta mon tour d'esprit. J'étois déjà prévenu en faveur du sien. Cette
                    bizarre aventure me valut un ami d'un mérite distingué, à qui son propre
                    penchant, ou sa complaisance, fit adopter tous mes goûts, et dont les lumièresn'
                    ont pas peu servi, dans la suite, à régler mes observations et mes principes. Il
                    ne falloit pas compter sur le même bonheur, à Paris, dans toutes mes liaisons.
                    Mais, en amitié, les choix sages ne se font pas sans épreuve; et la résolution
                    de m'éloigner des caractères suspects entroit autant dans ma nouvelle
                    philosophie, que la passion de les connoître. Cependant, une carrière si
                    difficile demandant plus d'expérience que je n'en avois encore, je craignois que
                    ce défaut ne m'exposât à plus d'une erreur, et j'étois réellement à la veille de
                    l'éprouver. à peine la fièvre m'avoit quitté, que le marchand étranger, dont
                    l'appartement touchoit au mien, m'avoit fait offrir de venir quelquefois me
                    désennuyer par son entretien. Mes gens m'avoient dit, en exécutant sa
                    commission, qu'il avoit pris beaucoup d'intérêt à ma maladie, et que chaque jour
                    il s'étoit informé plusieurs fois de ma situation. Cette politesse demandoit
                    quelque retour. J'avois desiré seulement un peu d'explication sur son caractère.
                    On ignoroit les affaires qui l'arrêtoient à Paris; mais, depuis son arrivée, il
                    n'étoit pas sorti de l'hôtel, et sa nièce ne s'étoit pas fait voir hors de leur
                    chambre. Ils n'avoient, à leur service, qu'une vieille femme, dont on admiroit
                    la fidélité; rienn'avoit été capable de lui faire ouvrir la bouche sur les
                    occupations de ses maîtres. Ils étoient d'ailleurs doux et civils; et la bonne
                    chère, qui régnoit constamment à leur table, sembloit marquer une fortune
                    abondante et faire leur unique amusement. Ce récit n'ayant pu me donner
                    d'éloignement pour la visite de l'oncle, j'avois consenti à le recevoir. Il
                    s'étoit présenté de très-bonne grâce: sa physionomie étoit engageante, et ses
                    manières polies. Ma porte lui fut ouverte à tous les momens du jour. Matin et
                    soir, il venoit passer quelques heures avec moi; et dans une lente
                    convalescence, qui ne me permettoit pas encore de voir mes amis, je
                    m'applaudissois d'avoir trouvé ce préservatif contre l'ennui de ma solitude. Au
                    reste, il avoit donné peu d'exercice au penchant qui m'avoit fait commencer par
                    l'étude de son caractère. Quoiqu'il fût impénétrable sur le fond de ses
                    affaires, et que ma propre discrétion m'otât la curiosité de les découvrir,
                    jamais homme n'avoit eu de voile moins épais sur le coeur. Son âge étoit
                    d'environ trente ans. J'avois reconnu, dès le premier jour, qu'il étoit
                    voluptueux, prodigue, inconsidéré dans ses jugemens et dans son langage, et que
                    sa profession, qui demande une conduite réglée, ne l'avoit pasempêché, dans sa
                    jeunesse, de mener une vie fort libertine à Paris. Il me racontoit, sans
                    ménagemens, ses anciennes aventures et celles d' autrui; la plupart assez
                    intéressantes pour me ramener à mes réflexions favorites, si des mêlanges sans
                    vraisemblance ne me les eussent fait regarder comme des exagérations ou des
                    fables. Mais il y mettoit tant de feu et d'agrément, que ses récits
                    m'attachoient. Lorsque ses expressions et ses peintures trop libres me rendoient
                    plus serieux, il savoit éluder ma censure par un badinage plein de charmes, ou
                    la combattre avec plus d'esprit que de raison. Dans la familiarité, à laquelle
                    il parvint bientôt avec moi, il m'accusoit de ressembler à sa soeur du Havre,
                    qui ne cessoit pas de le tourmenter par sa morale; fille divine, à la vérité,
                    qu'il vouloit me faire connoître un jour, mais d'un caractère insupportable, il
                    m'en informoit d'avance; le tyrannisant du matin au soir, critiquant
                    mal-à-propos tous ses discours et toutes ses actions, jugeant de tout, comme
                    moi, par des visions philosophiques auxquelles il ne comprenoit rien, plus faite
                    en un mot pour être ma soeur que la sienne: il vouloit la faire venir exprès du
                    Havre, et je verrois une créature aussi déraisonnable que moi. Je lui passois
                    toutes ces saillies en faveur de sa gaieté et de son bon naturel; car, aprèss'
                    être long-tems défendu contre mes attaques, il avouoit à la fin que j'avois
                    raison, et que cette soeur, qui le fatiguoit souvent des mêmes avis, n'avoit pas
                    tort: mais il tenoit, disoit-il, pour le systême de Pope; tout lui paroissoit
                    bien dans le monde; et si nous étions contens, sa soeur et moi, d'avoir tant de
                    sagesse en partage, il l'étoit extrêmement d'en avoir moins. Cette conversation,
                    qui ne m'apprenoit rien, mais qui m'amusoit beaucoup, étoit allongée par la
                    lecture des nouvelles publiques, que mon complaisant se faisoit apporter
                    régulièrement. Non-seulement il les lisoit avec grâce, mais il y joignoit des
                    commentaires, qui me surprenoient dans un marchand de province. J'admirois qu'il
                    connût parfaitement la cour et la ville. Les noms, les évènemens lui
                    paroissoient familiers. J'aurois pu tirer beaucoup davantage de sa mémoire, pour
                    grossir le recueil de mes observations, si la connoissance de son caractère ne
                    m'eût rendu ses explications aussi suspectes que ses récits. Un jour qu'il étoit
                    à lire une gazette étrangère, sa vue devançant sa prononciation, il s'arrêta
                    tout d'un coup, avec une exclamation fort vive, qui fut aussitôt suivie de
                    contorsions plaisantes, et de grands éclats de rire. Il sembloit ne se pas
                    posséder, de surprise et d'admiration. Un moment de silence et de
                    méditationsuccédoit; ensuite, se tenant les côtés des deux mains, et la tête
                    renversée sur le dos de sa chaise, il recommençoit à rire avec de nouveaux
                    éclats. J'attendis tranquillement la fin et l'éclaircissement de cette scène.
                    Enfin, s'adressant à moi: monsieur, me dit-ildu ton le plus empressé, de grâce
                    écoutez; je vous demande toute votre attention: et revenant aux nouvelles, il
                    continua de lire, dans l'article de Paris, " que m le comte de * ayant disparu
                    depuis plus d'un mois, sans qu'on eût pu découvrir ce qu'il étoit devenu, on
                    supplioit instamment ceux qui savoient sa retraite, ou qui l'avoient rencontré
                    sur les chemins, de donner de ses nouvelles à madame la comtesse, dans leur
                    hôtel, rue... à Paris " . Alors la gazette fut jetée sur ma table, et les éclats
                    recommencèrent encore. Il me regarda d'un oeil riant: connoissez-vous le comte
                    de *? Et sans me laisser le tems de répondre; c'est moi-même, ajouta-t-il. Je
                    lève le masque, cher marquis, et je me reproche de l'avoir gardé si long-tems,
                    avec un homme qui sait le monde, à qui j'ai voué une parfaite amitié, et dont je
                    déclare naturellement que la sévérité ne me fait pas peur. Vous ne sauriez être
                    ennemi du plaisir à votre âge. Mais le fussiez-vous autant que vous l'affectez,
                    dans la petite guerre que vous faites à mes folies, il ne m'en est pas
                    moinsimpossible de vous cacher mon secret; il me pèse, il m'étouffe; pourquoi
                    l'aventure est-elle si comique? Et de suite, il se remit à rire, à frapper des
                    pieds et des mains, en s'agitant jusqu'aux larmes. Les lumières, que j'avois
                    déjà, me firent entrevoir aisément une partie du mystère: mais trouvant
                    l'histoire assez étrange en effet, j'eus la curiosité de l'entendre de sa propre
                    bouche. Je l'observois néanmoins, sans lui dire un mot, et bien résolu de ne
                    rien approuver qui blessât la délicatesse de l'honneur. Lui, toujours dans
                    l'emportement de la même joie, ne fit pas la moindre attention à mon silence, et
                    reprit du même ton. Je commence, me dit-il, par vous assurer que la pièce qu'on
                    me fait, n'est pas de ma femme. C'est bien l'ame la plus douce et la plus
                    modeste du quartier, qui m'aime assurément plus que je ne l'y tiens obligée, et
                    que je crois avoir aimée moi-même plus de quinze jours, depuis notre mariage:
                    elle est incapable d'une mauvaise plaisanterie, dont elle craindroit que son
                    cher mari pût s'offenser. Mais j'y reconnois mon excellente soeur, Mademoiselle
                    De * que vous me dispenserez à présent de faire venir du Havre, puisqu'elle
                    n'est jamais sortie de Paris, où je vous apprends qu'elle tient magasin de
                    méchancetésphilosophiques. Vous la connoîtrez, vous dis-je; guérissez-vous
                    seulement. Je brûle de vous mettre aux mains avec elle. C'est votre portrait
                    d'après nature. Et peu m'importe lequel soit le plus méchant des deux; peut-être
                    serai-je vengé de l'un par l'autre. Or voici l'histoire qui met cette charitable
                    soeur aux champs, et qui me procure l'honneur de figurer dans un article de la
                    gazette. Vous ne me trahirez pas, ajouta-t-il plus sérieusement; je vous somme
                    de la fidélité qu'on se doit entre hommes: ou bien, reprit-il après un moment de
                    réflexion, vous me trahirez, si vous l'aimez mieux. Ne vous gênez pas, mon cher
                    ami. Rien n'est plus égal pour votre très-humble serviteur. Ceux qui l' ont
                    connu, et qui se rappelleront son excessive légèreté, soutenue par un fond
                    inépuisable d'idées libertines, quand sa folle imagination avoit une fois pris
                    feu, n'auront pas besoin de clé pour les noms que je supprime. Ils se
                    méprendroient encore moins à l'extrême licence de ses termes, si j'étois capable
                    de les répéter. Tous les freins sembloient rompus, depuis qu'il m'avoit appris
                    son nom. Son récit fut digne de l' aventure. Mais je n'en veux conserver que les
                    circonstances nécessaires à l'enchaînement du mien. En rentrant un jour chez
                    lui, il avoit apperçu,dans son anti-chambre, une lettre arrivée par la poste, à
                    l'adresse d'un de ses laquais, et n'avoit pu résister à la curiosité de
                    l'ouvrir. Elle étoit de la soeur de cet homme, pauvre bourgeoise du Havree, qui
                    faisoit des plaintes, à son frère, de la peine qu'elle avoit à vivre, et qui lui
                    donnoit avis, que sa fille n'ayant pas moins de seize ans, étant fort jolie, et
                    dans le dessein d'apprendre le commerce des modes, elle la faisoit partir par le
                    coche, pour arriver tel jour à Paris, où elle supposoit l'oncle assez aisé pour
                    se charger du soin de sa nièce, et lui tenir lieu de père. Une découverte de
                    cette nature avoit fait naître au comte, un projet digne de lui. Il s'étoit
                    déterminé sur le champ à prendre la place de l'oncle. Sa cruelle adresse avoit
                    rendu le piège infaillible, pour une petite fille fort simple, qui n'étoit
                    jamais sortie des bras de sa mère, et qui s'attendoit, en quittant le coche, à
                    tomber dans ceux d'un oncle chéri, qu'elle ne connoissoit pas encore, mais dont
                    elle se promettoit toute la tendresse, et que sa mère lui avoit recommandé de
                    respecter comme un père. Le comte, en habit commun, sans épée, comme il étoit
                    encore avec moi, s'étoit présenté au coche, avoit demandé sa nièce, qui s'étoit
                    offerte à ses caresses, et l'avoit menée dans l'appartement qu'il avoit loué
                    pour elle et pour lui, avec une femmede service, dont l'emploi n'étoit pas son
                    coup d'essai. La peinture qu'il me fit de l'innocente simplicité de l'une, et
                    des ruses infernales de l'autre, avec lesquelles il n'eut pas honte de me
                    peindre aussi ses propres artifices pour hâter sa criminelle victoire, excita ma
                    plus tendre pitié, et me fit donner un profond soupir au malheur de la vertu
                    sans défense. Il expliqua si différemment cette sensibilité de coeur, que dans
                    l'extrême dépravation du sien, il eut l'audace de me demander si son bonheur me
                    faisoit envie. Le dédain fut ma seule réponse. Mais, loin de le remarquer, ou
                    d'y paroître sensible, il continua de me faire une voluptueuse image de la vie
                    qu'il avoit menée dans sa solitude. Enfin, m'avouant qu'elle commençoit à
                    l'ennuyer, il étoit charmé, me dit-il, que la méchanceté de sa soeur lui fût
                    bonne à quelque chose, et vint le réveiller de sa léthargie. Il alloit revoir le
                    jour, sans savoir trop bien ce qu'il feroit de sa nièce, qu'il étoit prêt à
                    rendre pour le prix qu'elle lui coûtoit, et recommençant à rire de toutes ses
                    forces, il me demanda si son aventure, et le dénouement, n'étoient pas ce qu'il
                    y avoit de plus comique au monde. J'avois eu le tems de préparer ma réponse, ou
                    plutôt je m'étois déterminé à la faire si courte et si sérieuse, qu'elle pût me
                    délivrer pour jamaisde ses confidences. Cependant j'y mis toute la politesse,
                    qui convenoit entre nous. On ne pouvoit me contester le droit d'observation, sur
                    les vices et les ridicules; mais je ne m'attribuois pas celui d'une censure
                    ouverte, qui, dans le règne des opinions et des moeurs présentes, m'auroit fait
                    passer pour un misantrope. Le goût des femmes, répondis-je d'un ton froid,
                    m'avoit si peu dominé jusqu'alors, que j'étois fort mauvais juge de ces
                    aventures, sur-tout après une maladie de quinze jours, qui ne me laissoit de
                    passion que pour ma santé. Plaignez-vous donc, répliqua-t-il assez plaisamment,
                    de la nature et de la fièvre. Ensuite, sans faire la moindre attention à ma
                    froideur, il me dit, avec la même légèreté, qu'il avoit besoin de moi: qu'étant
                    résolu de reparoître le même jour, il vouloit qu'on le vît arriver à la porte en
                    chaise de poste, comme revenant d'un long voyage; qu'il me demandoit la mienne,
                    et mes gens, en équipage de francs courriers, pour donner quelque vraisemblance
                    à cette farce. Je ne fis aucune difficulté de lui accorder ce qu'il désiroit. Il
                    fit venir aussitôt des chevaux de poste. En partant, avec promesse, volontaire
                    assurément, de me revoir le jour même, il me demanda une autre grâce, celle de
                    veiller un peu sur sa maîtresse. Oh! Lui dis-je, en souriant malgré moi de son
                    impudence,cette office n'accommoderoit pas un malade. J'en chargerai donc votre
                    valet-de-chambre, ajouta-t-il sans se rebuter. Vous êtes le maître, répondis-je
                    froidement. Tous ces nouveaux traits, d'un caractère au-dessous de mes
                    réflexions, ne purent les exercer long-tems. Mais j'avoue que sous l'air calme,
                    où je m'étois contenu, mon coeur avoit saigné de compassion, pour le malheureux
                    objet d' une si noire imposture; et dans mon indignation j'avois peine à
                    justifier l'indulgence des loix, pour cet énorme excès de libertinage. Quelle
                    sera donc, disois-je, la sûreté des familles pour l'honneur et l'éducation de
                    leurs enfans; si les jeunes personnes, d'un sexe foible et crédule, sont
                    exposées à ces horribles séductions? Un subtil et riche libertin causera plus de
                    ravages dans cette tendre partie du corps civil, que l'ardeur naturelle des
                    passions, et que les inspirations de l'enfer même, sur lequel on se plaît à
                    rejeter tout ce qui blesse la religion et les moeurs. Il ne faut pas une grande
                    connoissance du monde, pour savoir qu'à Paris, et dans toutes les grandes
                    villes, où l'opulence exalte impunément tous les vices, la plupart des victimes
                    de l'incontinence doivent leur malheur à cette pernicieuse source. Je sus de mes
                    gens, à leur retour, que lecomte s'attachant en effet à garder les apparences,
                    s'étoit fait mener d'abord à Saint-Denis, pour tromper jusqu'à ses postillons;
                    qu'après s'y être arrêté quelques momens, il y avoit pris d'autres chevaux, avec
                    lesquels étant rentré dans Paris, il s'étoit fait conduire à sa porte; qu'à son
                    arrivée, voyant accourir ses propres domestiques avec de grandes marques de
                    joie, il s'étoit hâté de congédier son train, et qu'il étoit entré paisiblement
                    dans sa cour. Mon valet-de-chambre avoit eu le tems de prêter l'oreille, et lui
                    avoit entendu demander à ses gens, si son absence n'avoit pas causé beaucoup
                    d'inquiétude à madame? Dans le peu d'instans, qu'il avoit passés à Saint-Denis,
                    il avoit recommandé le silence aux miens, sur tout ce qu'ils avoient fait à sa
                    suite, et leur avoit ordonné de dire à notre hôte, qu'il étoit parti avec eux
                    pour quelques affaires dont je l'avois chargé, mais qui n'empêcheroient pas
                    qu'on ne le revît le soir. Ainsi cette tête folle, ce coeur corrompu, qui lui
                    faisoient violer tous les droits et tous les devoirs, ne lui avoient pas fait
                    perdre, dans la conduite de ses déréglemens mêmes et de ses artifices, une sorte
                    de prudence, qui les rendoit encore plus dangereux et plus noir. Il revint,
                    quoiqu'assez tard; et son excuse, que je lui demandois peu, fut qu'après un
                    voyagede long cours, il n'avoit pu se dispenser de souper avec sa femme et sa
                    soeur. Les prétextes, dont il avoit su colorer cette longue absence, lui avoient
                    fait une seconde comédie. Il leur avoit fait entendre, me dit-il, qu'il étoit
                    parti subitement, par un ordre secret de la cour, avec une chaise et des gens
                    d'emprunt, pour deguiser mieux sa commission. Il avoit joué le négociateur et
                    l'homme important, qui n'osoit encore s'expliquer sur les affaires. Sa femme
                    n'avoit douté de rien. Sa maligne soeur avoit été moins crédule, et ne s'étoit
                    pas lassée de railler ses prétentions à la politique. Elle avoit pris plaisir à
                    l' embarrasser par de froides équivoques sur les affaires du cabinet, auxquelles
                    on ne pouvoit disconvenir qu'il ne fût très-propre, avoit-elle dit, et dont elle
                    le croyoit fort occupé. Le plaisant, le divin de l'aventure, c'étoit qu'à la fin
                    sa femme, touchée de cette injuste guerre, avoit pris parti pour lui, et que les
                    charmantes belles-soeurs avoient failli se quereller. Il avoit compté me
                    divertir beaucoup, et je demeurai fort sérieux. Cette conduite fut celle dont je
                    résolus de ne plus m'écarter avec lui. Mes réponses, souvent lentes, et toujours
                    très-courtes, n' interrompoient guères ses récits ou son badinage. Je continuai
                    de le recevoir, une ou deux fois chaque jour, sans m'informer s'ilpassoit la
                    nuit dans l'appartement voisin; et mes gens, qui ne pouvoient se tromper à
                    l'opinion que j'avois de lui, ne s'exposèrent plus à me raconter ce qu'ils
                    observoient. Toute sa légèreté ne le rendit pas insensible au changement soutenu
                    de mes manières et de mon humeur; mais sa fierté le défendant mieux contre son
                    dépit, il ne m'en témoigna rien. J'y gagnai de ne plus l'entendre parler de sa
                    maîtresse, et profaner encore les noms d'oncle et de nièce. Ses visites
                    devinrent plus courtes; et celles de mon médecin, avec lequel il avoit toujours
                    évité de se rencontrer, étant au contraire beaucoup plus longues depuis que ma
                    santé commençoit à s'affermir, je fus, à la fin, des jours entiers sans le voir.
                    Un refroidissement, que je désirois, ne put m'affliger. Si j'y faisois quelque
                    attention, c'étoit pour m'en applaudir; et je n'avois pas attendu si long-tems à
                    prendre la résolution de chercher un autre logement, aussitôt que mes forces le
                    permettroient. Il s'étoit passé neuf ou dix jours, qui m'avoient mis en état d'y
                    penser plus sérieusement; lorsque mon laquais, entrant d'un air étonné,
                    m'annonça deux dames qui demandoient à me voir, et qui, sous prétexte qu'elles
                    m'étoient inconnues, avoient refusé de se faire annoncer sous leurs noms. Deux
                    dames, lui dis-je. Il savoitque je ne recevois encore personne, et c'étoit la
                    cause de son embarras. Les amis, qui m'attendoient depuis mon départ de la
                    province, ignoroient mon arrivée: le spectacle de ma maladie m'avoit paru triste
                    à leur offrir. Je n'en avois pas même informé mon père. Les commissions de
                    Mademoiselle De Créon avoient été suspendues. En un mot, j'avois remis toutes
                    sortes de soins après mon parfait rétablissement, où devoit commencer proprement
                    mon existence à Paris; et je ne devois pas craindre qu'on fût difficile à se
                    contenter de mon excuse. Ainsi, ne me supposant connu que dans ma demeure, et
                    croyant le comte intéressé à ne pas nous y faire découvrir l'un et l'autre,
                    j'avois autant d' embarras que mon laquais, sur une visite si peu attendue. Je
                    lui fis diverses questions. à peine eut-il le tems de m'apprendre que les dames
                    étoient arrivées avec des porteurs, n'avoient fait ouvrir leurs chaises qu'au
                    bas des degrés, où l'ayant trouvé, elles m'avoient demandé à lui par mon nom, et
                    s'étoient obstinées à monter, malgré ses objections. Au moment qu'il achevoit,
                    j'entendis quelque bruit dans mon anti-chambre. Ma porte, qu'il n'avoit fermée
                    qu'à demi, fut poussée légèrement, et je vis paroître deux jeunes femmes du plus
                    grand éclat,qui n'attendirent pas ma permission ou mes civilités pour entrer. Je
                    m'avançai néanmoins au-devant d'elles; et rien ne m'aidant à les connoître, je
                    leur demandai si ce n'étoit pas quelque erreur de leur part ou de celle de mes
                    gens, qui me procuroit l'honneur de les voir chez moi. Non, répondit l'une:
                    c'est m le marquis de * que nous cherchions, et nous sommes sûres de l'avoir
                    trouvé. Elles s'assirent, après m'avoir fait une révérence. En robe de chambre
                    comme j'étois, je me mis aussi dans mon fauteuil, avec quelques excuses sur
                    l'état de ma santé. Aussitôt, celle qui m'avoit déjà répondu, et qui s'étoit
                    présentée d'un air plus libre que sa compagne, ouvrit la scène aussi librement,
                    quoiqu'avec un peu de rougeur sur deux joues charmantes. Nous vous connoissons,
                    monsieur, et par des vertus si respectables, et par un témoignage si peu suspect
                    en matière de vertus, que deux femmes de notre âge n'ont pas fait scrupule de se
                    rendre ici sur la foi de votre caractère. Vous ne serez étonné de rien, si
                    j'ajoute que c'est à votre voisin, le marchand du Havre, que nous sommes
                    redevables d'une partie de nos informations, et que nous devons le reste à nos
                    propres soins. Elle s'arrêta, comme si ce préambule n'eûtplus rien laissé
                    d'obscur dans leurs noms et dans les motifs de leur visite. Mais il est certain
                    que n'ayant encore aucun soupçon de la vérité, un discours, auquel je ne compris
                    rien, ne servit qu'à m'en éloigner. Le témoignage de mon voisin, sur-tout avec
                    la qualité de marchand, étoit une énigme inexplicable pour moi. Quels rapports,
                    quelles liaisons pouvois-je lui supposer à Paris sous ce titre? J'avouai
                    naturellement, aux deux dames, que depuis quelques semaines, j'avois vu
                    familièrement un voisin, qui se donnoit pour marchand du Havre; mais que je
                    n'avois aucune relation avec ses amis ou ses connoissances. Je le sais, me
                    répliqua-t-on; et vous ne nous en connoîtrez pas moins, en apprenant de
                    nous-mêmes que dans madame vous voyez la comtesse de... et dans moi Mademoiselle
                    De soeur du comte. Mes yeux s'éclaircirent. Je me levai, dans la dernière
                    surprise, avec les plus profonds témoignages de reconnoissance et de respect.
                    Mademoiselle De me pria de ne pas quitter ma place, et de l'écouter. Un regard
                    d'une vivacité pénétrante, de la finesse dans tous ses traits et des grâces dans
                    ses moindres mouvemens, le son d'une voix mélodieuse, et comme assortie à toutes
                    les sensibilités, et les délicatesses du coeur, lui répondoient bien mieux que
                    cetteprière, de l'attention qu'elle désiroit pour son récit. Il faut commencer,
                    me dit-elle avec un sourire enchanteur, par vous expliquer d'où vient notre
                    confiance pour vous, et comment nous sommes parvenues à trouver le chemin de
                    cette maison. Je n'ai pas besoin d'autres préliminaires, puisque vous êtes
                    informé, comme nous, du fond et de la suite des évènemens; et vous devinez, sans
                    doute, les motifs qui nous amènent. Elle ne remonta pas plus loin que le retour
                    simulé du comte, et la supposition d'une course, dont il avoit fait un roman
                    fort orné. La comtesse, d'un naturel simple, et passionnée pour son mari,
                    s'étoit laissée persuader à peu de frais. Mademoiselle De avec autant de
                    pénétration et de justesse d'esprit que de charmes, exercée d'ailleurs à faire
                    la guerre aux extravagances de son frère, n'avoit pas été de si bonne
                    composition; et l'ayant poussé fort vivement, elle l'avoit fait tomber en
                    contradiction sur plusieurs points, qui lui paroissoient manquer de
                    vraisemblance. Cependant elle s'étoit trouvée dans quelque embarras. Le comte, à
                    qui j'étois trop présent pour n'avoir pas eu beaucoup de part aux égaremens de
                    son imagination, avoit quelquefois mêlé mon nom à ses fables. Il m'avoit
                    représenté sous les mêmes traits dont il m'avoitpeint sa soeur; ami excessif du
                    raisonnement et de la réflexion, philosophe austère, censeur incommode toujours
                    en guerre avec lui; civil néanmoins, complaisant, gai même et d'un bon commerce;
                    car, n'ayant pas encore à se plaindre de ma froideur, le portrait n'avoit été
                    qu'obligeant. Il l'avoit même flatté, comme dans nos entretiens, jusqu'à
                    m'accorder quelque ressemblance avec Mademoiselle De et lorsqu'elle avoit voulu
                    savoir dans lequel de tous ces pays qu'il avoit traversés, nous nous étions vus
                    si familièrement, il avoit nommé Bruxelles, c'est-à-dire, la premiere ville qui
                    lui étoit venue à l'esprit. Tant de circonstances, sur-tout nos disputes, dont
                    il avoit eu la bonne foi de ne pas s'attribuer l'avantage, avoient laissé des
                    obscurités dans sa relation, et de l' incertitude à sa soeur. Mais elle avoit
                    espéré qu'une tête si légere se trahiroit bien-tôt elle-même, ou ne seroit pas
                    long-tems à l'épreuve des observations d'une femme et d'une soeur. En effet,
                    quelques jours avoient suffi pour tout éclaircir. Quoiqu'il ne fût pas accoutumé
                    à déguiser beaucoup sa conduite, il avoit voulu garder des précautions qui
                    n'avoient servi qu'à faire éventer sa marche. Il sortoit dans son carosse; mais
                    le quittant le soir, il se déroboit à tous ses gens pour se rendre seul chez sa
                    maîtresse; et s'il en revenoit tard, ou s'il y passoit la nuit, il ne retournoit
                    chez luiqu'avec des porteurs. Les dames l'avoient fait suivre. Après avoir
                    découvert une fois notre logement, toutes les circonstances présentes n'avoient
                    pu leur échapper. Mon nom seul qui leur étoit revenu pour première instruction,
                    avoit été comme un fil, qui ne les avoit pas impatientées par sa longueur. Leur
                    agent s'y étoit pris avec une extrême adresse, et le marchand du Havre avoit été
                    démasqué. Malheureusement, continua Mademoiselle De , toutes ces recherches se
                    sont faites avec la participation de ma soeur; et les découvertes nous ayant été
                    communiquées en commun, elle a reçu des lumières et des explications fort
                    tristes, pour une femme idolâtre de son mari. Chaque jour a rendu la plaie plus
                    profonde; sa situation me perce le coeur. Depuis que j'ai perdu l'espérance de
                    ramener mon frère à des sentimens réglés, je m'efforce en vain de la guérir
                    d'une passion qui fait le continuel malheur de sa vie. Elle s'est toujours
                    flatée que les désordres de son mari étoient passagers, et que de légers
                    caprices n'altéroient pas le fond de tendresse qu'elle lui croyoit pour elle;
                    d'autant plus qu'étant parfait comédien, il savoit jouer le mari complaisant,
                    avec plus d'art qu'il n'a fait le politique et le négociateur. Aujourd'hui, des
                    infidélités si certaines, qui deviennent capables dele tenir plus d'un mois dans
                    l'oubli de toutes les loix et des bienséances, et dont il ne paroît pas prêt à
                    sentir l'opprobre, la réduisent au désespoir. Je ne connois plus de consolations
                    qu'elle puisse aimer. Jour et nuit, ses pleurs... deux ou trois sanglots,
                    échappés à la comtesse, interrompirent Mademoiselle De . Les dehors tranquilles
                    qu'elle avoit affectés jusqu' alors, s'étoient évanouis pendant l'exposition de
                    ses peines; et m'étant tourné vers elle, j'eus devant les yeux l'image de la
                    plus tendre et de la plus naïve douleur. Son mouchoir, dont elle se pressoit les
                    paupières pour cacher ou pour arrêter ses larmes, en fut mouillé dans l'instant;
                    et ses bras levés, repliés à la hauteur des coudes pour aider à l'office des
                    mains, exprimoient, par une violente contension, la force des sentimens qui
                    l'agitoient. Le silence de sa belle-soeur m'ayant permis de m'abandonner un
                    moment à ce spectacle, j'en fus attendri, jusqu'à ne pouvoir contenir le
                    transport de ma compassion. Ah! Madame, lui dis-je affectueusement, en baissant
                    la tête jusqu'à ses genoux, se peut-il qu'il y ait un coeur au monde, dont
                    l'hommage vous soit refusé, et qui puisse résister à ces vertueuses larmes! Elle
                    ne me répondit que par une profonde inclination, et je remarquai, avec un
                    redoublement de pitié,les efforts qu'elle faisoit pour se contraindre.
                    Mademoiselle De m' avoit écouté, sans mêler un mot à mon compliment, mais en
                    relevant la vue sur elle, je la vis attachée fixement à m'observer, comme si mon
                    extrême sensibilité l'eût remplie d'étonnement. Elle reprit néanmoins d'un air
                    fort libre. Vous voyez ici, monsieur, ce que j'ai le chagrin de voir à toutes
                    les heures du jour, et ce qui me rend peut-être aussi malheureuse qu'une chere
                    soeur, dont j'ai les tourmens à soutenir avec les miens. Lorsque nous eûmes
                    connu toute la grandeur du mal, il fut question entre nous d'y chercher de
                    prompts remèdes. Notre première chaleur nous portoit à couvrir mon frère de
                    reproches et de honte; mais lui faire naître le moindre soupçon de nos
                    découvertes, c'étoit le mettre en défense contre nous. Il en auroit été quitte
                    pour donner le change à notre émissaire, en variant la scène de son intrigue, et
                    nous serions retombées dans toutes nos ténèbres. Le dessein qui succéda, fut de
                    recourir à l'autorité publique, et de faire disparoître l'objet du scandale.
                    Cette voie nous sembloit sûre: cependant elle nous livroit aux discours du
                    monde; elle exposoit l'honneur de mon frère, peut-être sa vie, si quelque hasard
                    l'amenant ici pendant l'exécution, il eût entrepris, vif et mutincomme il est,
                    de défendre son Helène; et malgré tous nos ressentimens, c'étoit notre tendresse
                    pour l'ingrat qui demeuroit toujours la plus forte. Enfin il m'est tombé dans
                    l'esprit de nous adresser à vous, et je me suis applaudie de cette idée. Ma
                    soeur ne s'y est pas rendue sans objections: quel moyen d'admettre un étranger à
                    la confidence de ses peines! Comment s'y prendre, d'ailleurs, pour lier
                    connoissance avec vous? Elle appréhendoit aussi que votre amitié pour mon frère,
                    ou la partialité de votre sexe contre le nôtre, ne vous rendît moins officieux
                    pour elle que pour son mari. Combien d'autres craintes! Mais je n'ai pas trouvé
                    la même force qu'elle, aux deux premières; et la troisième ne m'a pas arrêtée
                    long-tems, lorsque je me suis rappelé les récits du comte. Ses éloges et ses
                    plaintes me sembloient honorer presqu'également votre caractère. Il loue votre
                    esprit, vos manières, et l'agrément de votre commerce, trois points sur lesquels
                    je ne me défie pas de son goût. Il convient de la sagesse de vos principes et de
                    l' excellence de votre morale: de tels aveux de sa bouche, ce ne peut être que
                    la vérité qui les arrache. S'il vous reproche de l'austérité dans l'exercice de
                    cette philosophie, s'il se plaint de vos censures, mon cher frère seroit le
                    premier exemple d'un libertin, capabled'approuver ce qui le condamne. Enfin la
                    comtesse, persuadée par ce raisonnement comme je le suis moi-même, a pris la
                    plus haute idée de vous, et s'est laissée déterminer à vous voir. La nécessité
                    de garder quelques mesures, jointe à votre maladie, dont nous étions informées,
                    ne permettoit pas de vous faire demander une visite, que nous aurions espérée de
                    votre politesse: mais le comte étant allé ce matin à Versailles, et ne devant
                    revenir que demain au soir, nous avons saisi l'occasion sans scrupule, pour
                    visiter nous-mêmes un malade. Ainsi, monsieur, conclut Mademoiselle De avec
                    autant de grâces que de politesse, les deux femmes que vous voyez devant vous,
                    sont non-seulement deux infortunées que la justice de leur douleur autorise à
                    chercher du secours, mais deux amies de votre vertu qu'elles connoissent par des
                    voies qu'elles croyent certaines, et qui leur fait attendre de vous la
                    protection qu'elles vous demandent. Quoique la vertu soit réellement aimable par
                    ses propres charmes, et que son goût me paroisse le plus délicieux sentiment du
                    coeur, j'avoue que jamais je n'en avois recueilli de fruit plus doux. Grâces à
                    mon heureux naturel, elle ne me coûtoit rien: mais, dans ce moment, je me serois
                    cru surabondamment récompensé,quand elle m'auroit été plus pénible. Après un
                    remercîment fort simple de l'opinion qu'on avoit de moi, je promis de la
                    justifier par mon zèle, et je n'eus aucun embarras sur le service qu' on me
                    demandoit. Rien de plus facile, dis-je aux deux dames, que d'éloigner la petite
                    fille, dans l'absence de m le comte: je suis presque sûr qu'avec l'ingénuité que
                    je lui suppose encore, car je ne la connois que par les portraits qu'il m'a
                    faits lui-même, elle ne résistera point à nos exhortations, soutenues de
                    quelques menaces. Je prends volontiers sur moi le soin de la renvoyer au Havre,
                    sous la conduite de mon valet-de-chambre que je crois chargé par le comte de
                    veiller sur elle, mais dont je connois la fidélité pour mes ordres. Au Havre?
                    Interrompit Mademoiselle De ; j'avois cru tous ces noms supposés; mais s'ils
                    sont réels, nous avons, entre les domestiques de l'hôtel, un homme du Havre,
                    d'une probité qui m'est connue, et fort propre à cette commission. Il
                    conviendroit mieux de l'employer, que de vous priver d'un valet nécessaire à
                    votre situation. Je compris alors que les deux dames ignoroient la plus noire
                    partie de l'aventure; et pour l'honneur de mon sexe, autant que pour le repos de
                    la comtesse, je résolus d'écarter soigneusementtout ce qui pouvoit les conduire
                    à la connoissance de cet odieux mystère. L'homme du Havre ne pouvant être que
                    l'oncle de la petite fille, j'insistai sur le choix de mon valet-de-chambre, et
                    je le fis appeler. La seule difficulté regardoit la vieille servante du comte,
                    dont il nous falloit tromper la vigilance. Mon valet parut, je lui expliquai mes
                    intentions, dans lesquelles je m'apperçus qu'il entroit avec beaucoup de joie,
                    et je lui parlai du seul embarras qui m'arrêtoit. Il me dit que la vieille
                    servante, avertie du voyage de Versailles par son maître, avoit profité de son
                    absence, pour se donner quelques heures de relâche, dans une captivité dont la
                    longueur commençoit à l'ennuyer, et que mademoiselle étoit seule. à merveille,
                    pensai-je aussi-tôt; on se repose apparemment sur ta garde: et me tournant vers
                    les dames, l'instant, leur dis-je, est trop précieux pour souffrir qu'il nous
                    échappe. Hâtons-nous. Vous serez témoins de l'opération, car votre présence est
                    nécessaire, à quelque distance néanmoins, pour ne pas vous commettre. Tout étoit
                    déjà réglé dans ma tête. Mon valet-de-chambre eut ordre de m'amener la petite
                    fille, et je priai les deux dames de demeurer dans la situation où elles
                    étoient, pendant que j'irois la recevoir dans mon anti-chambre. La comtesse
                    étoit tremblante; je la rassuraipar mes consolations, et voyant bientôt paroître
                    la cause de son tourment, je passai dans l'anti-chambre, avec le soin de laisser
                    ma porte ouverte. Cette malheureuse et très-jolie créature avoit fait quelque
                    difficulté de se laisser conduire chez moi, et ne s'étoit rendue qu'à de
                    puissantes raisons, dont mon valet-de-chambre me fit un secret. La rougeur, qui
                    lui restoit de leur explication, augmenta beaucoup, lorsqu'elle me vit marcher
                    vers elle: mais, par un autre effet de sa crainte, cette vivacité de couleur
                    l'abandonna tout d'un coup, à la vue des dames qui, de leur place qu'elles
                    n'avoient pas quittée, paroissoient la regarder fort attentivement. Ma pitié
                    pour une jeune personne, dont l'égarement étoit le crime du comte, me fit
                    prendre le parti d'éviter toute sorte d'expressions dures, et d'abréger même une
                    scène à laquelle je ne pouvois la croire fort aguerrie. Cependant, pour assurer
                    la persuasion par l'effroi, je lui déclarai, en peu de mots, ce qu'elle avoit à
                    craindre d'un plus long séjour dans l'appartement qu'elle occupoit; et ne lui
                    déguisant pas que les deux dames qu'elle voyoit dans le mien étoient l'épouse et
                    la soeur de son amant, je lui fis comprendre qu'elle ne devoit qu'à leur bonté
                    l'offre qu'elles lui faisoient, de la renvoyer dans le sein de safamille. Son
                    consentement fut si prompt, que je soupçonnai ici mon valet-de-chambre de
                    l'avoir préparée à cette ouverture. Monsieur, me dit-elle, en portant son
                    mouchoir à ses yeux, je sens la bonté qu'on a pour moi, et je ne sens pas moins
                    mon malheur. Je pars à l'instant, si vos dames le désirent. Oui, mademoiselle;
                    partez, repliquai-je: cet homme vous accompagnera jusqu'au Havre, et j'aurai
                    soin qu'il ne vous manque rien dans la route. Je fis signe à mon valet de la
                    remettre chez elle. Vous l'aiderez, ajoutai-je, à recueillir ce qu'elle souhaite
                    d'emporter, et vous reviendrez prendre mes ordres. En se retirant, elle fit une
                    profonde révérence aux dames, et son mouchoir qu'elle avoit encore sur les yeux,
                    ne put arrêter une abondance de larmes, qui se firent passage sur ses joues. Ma
                    compassion en devint plus vive. Cependant j'étois embarrassé sur la nature de
                    ces larmes. Est-ce repentir? Dis-je en moi-même; est-ce dépit ou confusion, ou
                    peut-être tendresse pour le comte? Est-ce obstination dans le vice, ou retour
                    tardif à la vertu? Rien ne put m'aider, dans les circonstances, à pénétrer mieux
                    la source d'une affliction qui ne me sembloit pas contrefaite. Mademoiselle De
                    m'en parut aussi touchée que moi; et le ton de ses regrets, en plaignant le sort
                    d'une si jeune et si jolie créature,me fit juger que méditant comme moi sur la
                    cause de ses pleurs, elle n'y trouvoit pas moins d'obscurité. La comtesse même,
                    au milieu de la joie qui avoit succédé tout d'un coup à ses amers sentimens, ne
                    put refuser quelques témoignages de pitié pour une petite misérable, qu'elle ne
                    pouvoit regarder comme son ennemie volontaire. Lorsqu'en rentrant dans ma
                    chambre j'allai droit à mon tiroir, elle devina fort juste que c'étoit pour y
                    prendre quelques louis, nécessaires à l'exécution de mes ordres. Elle m'arrêta;
                    monsieur, me dit-elle vivement, vous ne me ferez pas cet outrage: et tirant une
                    bourse assez pleine; sans prévoir un dénouement si paisible, ajouta-t-elle, je
                    me suis munie pour tous les évènemens. Sa résistance fut secondée par sa soeur,
                    et leur déclaration fut si positive, que je n'osai répliquer. Cependant la
                    comtesse me paroissant disposée à donner la bourse entière, je la suppliai de me
                    laisser voir du moins ce qu'elle contenoit. J'y trouvai cinquante louis d'or.
                    Non, madame, lui dis-je à mon tour; votre générosité n'ira pas si loin: ce n'est
                    pas de la vertu que vous avez à récompenser. Dix louis sont plus que suffisans
                    pour le voyage; et si vous allez jusqu'à vingt-cinq, pour faciliter le repentir
                    et l'établissement d'une jeune créature, dont onpeut supposer que le coeur n'est
                    pas encore au dernier degré de corruption, vous aurez poussé l'oubli des injures
                    et la noblesse chrétienne, fort au-delà du précepte. Ce conseil fut bien reçu.
                    Mon valet-de-chambre ayant reparu presqu'aussitôt, la comtesse lui donna
                    vingt-cinq louis, dont elle voulut qu'après les frais du voyage, le reste fût
                    donné à la mère de la petite fille, dans la vue que j'avois expliquée, et
                    qu'elle prit la peine de répéter. Pour moi, le seul ordre dont je chargeai mon
                    valet, fut de partir par le premier coche, et de garder un aussi profond silence
                    sur le fond de l'aventure, que sur sa commission. Tous mes termes
                    représenteroient imparfaitement la satisfaction de la comtesse, et la tendre
                    effusion de sa reconnoissance et de sa joie, lorsqu' ayant entendu descendre sa
                    petite rivale, elle se crut délivrée du supplice de son coeur. Dans la première
                    vivacité de ce sentiment, elle tendit les bras vers le ciel, vers sa
                    belle-soeur, vers moi-même: il sembloit qu'elle brûlât de nous embrasser.
                    C'étoit son mari que ses bras cherchoient, que son imagination lui rendoit
                    présent, et que son coeur, comme je crus le comprendre par quelques mots
                    échappés, se plaisoit à supposer désormais, fidelle, tendre, revenu de ses
                    frivoles dissipations, et digne de toute la tendresse qu'elle se sentoit pour
                    lui.Mademoiselle De , à qui j'avois déjà reconnu de l'enjouement dans l'humeur,
                    au travers du sérieux qui faisoit le caractère de son esprit, la railla beaucoup
                    de ce tendre emportement, et lui reprocha des excès, mille fois prouvés, de
                    bonté crédule et de folle confiance. Leur petite guerre m'amusa quelques momens.
                    Votre mari, répéta plusieurs fois Mademoiselle De , est un monstre de légereté
                    et d'ingratitude; et vous la plus simple et la plus abusée de toutes les femmes.
                    Il vous trompera toute sa vie, et jamais vous n'aurez le courage de lui
                    témoigner du moins qu'il vous offense. C'est le noircir trop aussi, répondit
                    naïvement l'excellente comtesse; et vous ne l'épargnez pas assez pour une soeur.
                    Convenez au fond qu'il est le plus aimable des hommes, que de son côté il ne
                    s'offense de rien; qu'il a pour moi des attentions charmantes qui ne sauroient
                    venir, après tout, que de tendresse et d'estime. Hier encore n'essuyoit-il pas
                    mes larmes, sans savoir ce qui m'en faisoit verser? Vous le voyez sans cesse à
                    mes pieds, me baisant les mains, jurant qu'il m'adore. Pourquoi me tromper, s'il
                    ne m'aimoit pas? D' ailleurs ses intrigues durent peu, et c'est toujours à moi
                    qu'il revient. Combien de fois l'avons-nous soupçonné mal-à-propos... oh!
                    Jamais, interrompit Mademoiselle De :soyons sûres, au contraire, que la moitié
                    de ses noirceurs nous est échappée. Je vous ai mille fois expliqué ce qui vous
                    surprend dans ses caresses, et tout ce qui se passe dans ce coeur volage.
                    Proprement il n'aime rien. Cependant tout l'attache en apparence, tout prend
                    empire sur lui, parce que tout l'amuse, et qu'il n'a plus d'existence lorsqu'il
                    n'est pas amusé. Mais, fort bien, une soeur n'est pas faite en effet pour
                    noircir son frère, et mon amitié pour vous m'emporte souvent trop loin. Je vous
                    conseille, madame, de prendre parti pour lui; sa défense vous sied
                    merveilleusement. Que ne comptez-vous, par exemple, entre nos injurieux
                    soupçons, ou, si vous voulez, entre ses attentions pour vous, les cinq semaines
                    qu'il a passées dans cette maison, occupé sans doute de son extrême tendresse
                    pour sa femme? Cette raillerie, un peu trop amère, me parut affliger la
                    comtesse. Elle avoua tristement que de toutes ses craintes et ses jalousies, la
                    dernière avoit été la plus mortelle; parce qu'un attachement si long dans le
                    coeur de son mari, l'avoit peut-être exposée à le perdre entièrement. Quelques
                    larmes qui se précipitèrent sur ses joues, me firent connoître combien cette
                    crainte la touchoit. Elle ajouta même, que malgré l'heureux évènement dont elle
                    m'avoit l'obligation,et malgré l'opinion de sa belle-soeur, elle appréhendoit
                    encore que le comte ne tînt à sa petite maîtresse par une trop forte chaîne, et
                    qu'ils ne trouvassent le moyen de se rejoindre. Je pouvois la rassurer sur ce
                    point, et je le fis aussi-tôt, en lui apprenant dans quels termes son mari
                    m'avoit parlé d'une solitude qu'il avoit trouvée fort ennuyeuse, et de la
                    disposition où il étoit de céder l'objet de sa tendresse au premier venu. Ainsi,
                    madame, ajoutai-je, je ne vois ni violence extraordinaire dans le cours de cette
                    passion, ni sujet d'alarme pour l'avenir. C'est fantaisie plus qu'amour; goût de
                    nouveauté, ou plutôt pure chaleur d'une imagination libertine, soutenue quelque
                    tems par la singularité de l'aventure. Si les visites n'ont pas cessé, elles
                    sont devenues assez rares; et je parirois qu'on cherche l'occasion de se
                    décharger honnêtement du fardeau. La comtesse m'avoit écouté avec une attention
                    surprenante. J' avois cru lui rendre un service des plus simples, en la
                    guérissant d'une vaine inquiétude, et je craignois même de m'être expliqué trop
                    durement sur le caractère de son mari: mais, sans y penser, je l'avois jetée
                    dans un transport de joie, dont elle ne put contenir l'excès. L' idée de n'avoir
                    rien à combattre dans le coeur du comte, et de pouvoir se flatter quen'ayant pas
                    eu d'amour pour sa rivale, il n'en avoit réellement que pour elle, fit succéder
                    à toutes ses peines un délicieux ravissement. Elle ne se possédoit pas. Tous ses
                    traits me parurent changés. Elle se leva un moment pour soulager son coeur, en
                    faisant quelques pas dans ma chambre. Elle se rapprocha de sa soeur; eh bien!
                    Lui dit-elle d'un air de triomphe, l'accuserez-vous encore de me tromper par de
                    fausses caresses, de ne pas m'aimer ou d'aimer quelque chose plus que moi?
                    Mademoiselle De me regardant d'un oeil où la pitié sembloit peinte, lui répondit
                    affectueusement qu'elle souhaitoit son bonheur par toute sorte de voies.
                    Puisse-t-il durer long-tems au même degré, ajouta-t-elle, et l'occasion ne pas
                    renaître bien-tôt, de changer d'idées et de langage! Alors se levant aussi, elle
                    l'avertit qu'il étoit tems de finir une visite qui pouvoit fatiguer un malade.
                    Je voulus répondre à cette obligeante attention. La tendre comtesse
                    m'interrompit. Pardonnez, me dit-elle d'un air empressé, quoiqu'un peu distrait;
                    nous allons vous laisser libre... mais auparavant... et sans achever, elle passa
                    brusquement dans mon anti-chambre. Mademoiselle De , surprise qu'elle nous eût
                    quittés, s'avança pour l'observer, et je suivis aussi-tôt. Nous la vîmes dans un
                    coin, à demi-baissée, poussantde la main quelque chose sous une armoire.
                    Mademoiselle De se glissa légèrement derriere elle, lui saisit le bras, et prit
                    ce qu'elle s'efforçoit de cacher. C'étoit la même bourse où le reste des
                    cinquante louis étoit rentré. Que faites-vous donc? Lui dit sa soeur; quelle est
                    votre idée? Ah! Laissez, laissez, répondit-elle d'une voix aussi passionnée que
                    ses yeux. Que cet or demeure ici, et qu'il appartienne au premier qui pourra l'y
                    découvrir. Je veux, chere soeur, je veux qu'il y ait quelqu'un d'heureux par ma
                    joie, dans un lieu où j'en ressens une si vive! Une imagination si singulière et
                    si touchante parut pénétrer Mademoiselle De jusqu'au fond du coeur. Elle se jeta
                    au cou de la comtesse; elle la tint serrée quelques momens dans ses bras. Chère
                    femme? Lui dit-elle avec un vrai transport; eh! D'où vous peut venir une idée
                    qui me ravit l'ame? Que j' en adore le sentiment! Que je vous trouve charmante,
                    et que mon frère est coupable! Moi qui les observois toutes deux, je me sentis
                    le coeur presqu'également touché de l'admirable bonté de l'une, et de cette vive
                    impression qu'elle faisoit sur l'autre. Nous demeurâmes tous trois dans une
                    extase d'admiration et de tendresse qui nous rendit un moment muet. Enfin,
                    Mademoiselle De en étant revenue la première, nous en fit sortir, sa soeuret
                    moi, par le tour badin qu'elle fit prendre à cette aventure: la comtesse est
                    riche, me dit-elle avec son divin sourire; mais les trésors du Pérou ne
                    suffiroient pas à sa grande ame, si chaque inconstance de son mari lui coûtoit
                    la même somme. Les deux dames me quitterent avec de grands témoignages de
                    reconnoissance, et tous les remercîmens que je croyois leur devoir moi-même pour
                    l'honneur et le plaisir qu'elles m'avoient fait. Elles m'accordèrent la
                    permission de me présenter chez elles, aussi-tôt que je reverrois le jour; ou
                    plutôt elles portèrent la bonté jusqu'à me le demander comme une faveur. Mes
                    réflexions, sur ces deux aimables soeurs, furent moins longues qu'on ne peut
                    l'attendre du vif intérêt avec lequel je les avois observées. Le caractère de la
                    comtesse ne demandoit pas d'étude. Ses charmantes qualités étoient aussi
                    manifestes, j'ose dire aussi faciles à compter, que les vices et les ridicules
                    du mari. Modeste, ingénue, tendre et complaisante, naturelle dans ses sentimens,
                    dans ses manières et dans son langage, elle étoit telle que toutes les femmes
                    devroient être, pour le bonheur des hommes sensés, telle que l'heureux
                    tempéramment de leurs humeurs, si bien déclaré par celui de leur teint, doit
                    faire juger qu' elles seroient presque toutes,si les passions d'autrui, plus
                    souvent que les leurs, ne troubloient cette douce sérénité, et ne corrompoient
                    malheureusement le plus bel ouvrage de la nature. Que le comte me sembloit à
                    plaindre, de sentir si peu le prix d'un tel bien! Et que tôt ou tard, son
                    indigne conduite m'en faisoit appréhender la corruption! Une si légere excursion
                    sur le caractère de la comtesse, fait peut-être supposer que je réservois mes
                    forces, pour approfondir celui de sa belle-soeur, dont les apparences plus fines
                    et plus composées, ne promettoient pas la même facilité à les pénétrer.
                    Cependant, cette méditation fut encore plus courte; on en sera moins surpris, si
                    j'avoue que je le fus beaucoup moi-même. à son arrivée, la noblesse de son port,
                    l'éclat de ses yeux, toute sa figure, et jusqu'au son de sa voix, m'avoient plus
                    frappé, que je ne l'avois jamais été de la vue d'aucune femme. Ensuite, son nom
                    m'ayant rappelé quelques bouffoneries du comte, au travers desquelles j'avois
                    reconnu que sa légèreté même ne l'empêchoit pas de la craindre et de la
                    respecter, peut-être avois je éprouvé aussi quelque chose de ce double
                    sentiment. Une vive curiosité, de la connoître mieux, avoit succédé. Dans une
                    visite de deux heures, elle n'avoit pas prononcé un mot qui me fût échappé, ni
                    fait un mouvement que je n'eusse suivi des yeux, et de bonne foi, tout m'avoit
                    paru aussi ravissant, dans ses discours et ses moindres actions, que dans sa
                    figure. Mais lorsqu'il fallut apprécier philosophiquement de si beaux dehors,
                    les peser dans ma balance ordinaire, ou m'en faire une nouvelle, pour des
                    jugemens si nouveaux pour moi, et sur des principes plus certains que je n'avois
                    encore pû m'en former; l'entreprise m'effraya. Je craignis l'illusion des sens
                    pour ma raison, et l'austérité de la raison pour mes sens. Tels furent, du
                    moins, les motifs par lesquels je me crus conduit, en prenant la résolution
                    d'attendre, non-seulement qu'un peu plus d' expérience eût donné plus de
                    certitude à mes principes, mais que le tems m'eût fait connoître assez
                    familièrement Mademoiselle De , pour juger mieux d'elle et de ses perfections.
                    Au fond, l'illusion, que je craignois de mes sens, étoit déjà commencée. Je
                    n'aurois pû m'y tromper, si mon attention s'étoit un peu tournée sur moi-même.
                    Une impatience, déjà très-vive, de me voir en état de sortir pour rendre ma
                    visite aux deux dames; une si forte admiration pour Mademoiselle De , qu'elle
                    alloit jusqu'à me faire craindre que son mérite réel ne répondit pas assez
                    pleinement à de si charmantes apparences, et que cette crainte, comme j'ai crule
                    reconnoître depuis, avoit la meilleure part aux prétextes qui rallentissoient
                    l'exercice de mon goût philosophique; c'étoient deux symptomes, auxquels je ne
                    me serois pas long-tems mépris, si j'eusse vu clair dans un autre sentiment, qui
                    s'élevoit dans mon sein, et dont je me défiois d'autant moins, que je ne l'avois
                    jamais éprouvé. Mon erreur, j'en fais l'aveu volontiers avant le tems de mes
                    vraies lumières, venoit de n'avoir pas encore conçu, que pour me rendre capable
                    de pénétrer dans le coeur d'autrui, mon étude et mes observations avoient du
                    commencer par le mien. La visite de mon médecin, que je ne voyois plus que le
                    soir, fut une diversion qui me fit passer tranquillement le reste du jour. Comme
                    l'éloignement de toute application faisoit encore partie de mon régime, il
                    m'apportoit des nouvelles, assaisonnées de beaucoup d'esprit et d'amitié; et je
                    me trouvois bien mieux de sa conversation que de ses remèdes: mais, dans la plus
                    grande liberté de notre entretien, je ne lui dis pas un mot de tant de nouveaux
                    objets dont j'étois rempli; autre symptome, trop obscur encore pour mes lumières
                    présentes. Le tems seul, je le répète, pouvoit m'apprendre que dans la naissance
                    des grandes passions, le coeur est aussi muet, qu'il aime à parler et qu'il
                    cherche à serépandre, lorsqu'il reconnoit ses sentimens et qu'il les avoue.
                    J'avois entretenu le docteur, des visites et de l'agréable humeur du marchand du
                    Havre, avant que de le connoître sous un autre titre; ensuite, une discrétion
                    volontaire et réfléchie m'avoit condamné au silence, depuis que le comte m'avoit
                    confié son nom et son avanture. Ici, je ne me demandai pas ce qui pouvoit m'ôter
                    la pensée de vanter, à mon ami, le plaisir que j'avois eu de passer une partie
                    du jour avec deux femmes charmantes; quoique pour mettre leur secret à couvert,
                    il parut suffire de lui cacher leur rang et leur nom. Le lendemain, après un
                    sommeil paisible, je reçus une lettre dont je crus reconnoître l'écriture. Elle
                    étoit de mon valet-de-chambre; et je me figurai, en l'ouvrant, qu'avant son
                    départ, que je supposois certain le même jour, il avoit voulu me le confirmer
                    par un mot d'avis. Je lus avec beaucoup de surprise, ces neuf ou dix lignes, du
                    style propre à cet ordre d'écrivains. " ayant eu l'honneur d'obtenir les bonnes
                    grâces de mademoiselle, et d'en recevoir des preuves indubitables dans l'absence
                    de m le comte, celle-ci étoit pour me prier de permettre qu'il eût l'honneur de
                    l'épouser, comme étant assez riche de l'honneur de son amiquié, avec la somme
                    d'argent qu'elle avoit, et la pratiquequ'elle espéroit de madame la comtesse,
                    sans compter les pierres de la forêt de L'Aigle, et les gages qu'il continueroit
                    d'avoir à mon service; moyennant quoi, ils alloient lever une boutique de modes,
                    et demeurer avec un profond respect tant que la vie, mes très-humbles, etc. " il
                    ajouta, après son nom et celui de la petite fille, " qu'ils étoient partis sans
                    avoir l'honneur de me mettre du secret, vu qu'ils n'avoient osé prendre tant de
                    liberté " . Rien n'étant plus éloigné de mon attente, que ce dénouement, je fus
                    indigné de la noire infidélité d'un valet, pour lequel j'avois eu de la
                    confiance, et je me déterminai sur le champ à le congédier. Quelques mois de
                    gages, qui lui étoient dus, lui furent portés à l'heure même, avec ses nipes, et
                    la défense de se présenter jamais devant moi. Le devoir, auquel je lui
                    reprochois de manquer, n'étoit pas celui de l'honneur, quoiqu'assez blessé, à la
                    première vue, par un mariage de l'espèce du sien. Je n'ignorois pas que dans sa
                    condition, ces assortimens étoient une bassesse commune. L'honneur, sur les
                    points de cette nature, n'est réellement qu'un contrat de société entre ce qu'on
                    nomme les honnêtes gens, c'est-à-dire entre cette partie de l'espèce humaine,
                    qui se ressemble par l'avantage de la naissance, par celui de l'éducation,et par
                    un certain nombre de principes convenus, sous le nom de bienséance ou
                    d'honnêteté morale; convention noble, dont toute la classe inférieure est comme
                    exceptée. Mais c'étoit la probité, ou, dans d'autres termes, l'honneur naturel,
                    et par conséquent le véritable honneur, que mon valet avoit honteusement violée,
                    en trahissant la confiance de son maître; et dans l'abjection de son état même,
                    comme dans les premiers ordres de la vie, je regardois cette lâcheté comme un
                    grand crime. Ainsi la considération de la comtesse n'eut aucune part à mon
                    ressentiment. Si ses alarmes pouvoient augmenter en apprenant que sa petite
                    rivale n'avoit pas quitté Paris, j'avois en main le remède; c'étoit de
                    l'informer promptement du motif qui retenoit ces dignes amans, et j'en pris la
                    résolution. Elle ne pouvoit appréhender que le comte, à son retour de
                    Versailles, conservât le moindre goût pour une fille qu'il trouveroit entre les
                    bras d'un valet. Dans ma lettre, que j'écrivis aussitôt, non-seulement je la
                    rassurois sur cette crainte, mais je l'excitois agréablement à ne pas faire
                    difficulté d'apprendre elle-même, au comte, la fâcheuse catastrophe de ses
                    amours. Elle pouvoit feindre, lui disois-je, d'en être informée par mon
                    valet-de-chambre et par la petite fille, qui comptoient déjà sur sa pratique.Je
                    lui conseillois aussi de déclarer naturellement, au comte, qu'elle étoit venue
                    chez moi avec Mademoiselle De , pour éclaircir un mystère qu'elles n'auroient pu
                    comprendre autrement; et je lui traçois un moyen fort simple, d'ajuster les
                    circonstances à cet aveu. En chargeant mon laquais de ma lettre, je lui demandai
                    ce qu'étoit devenue la vieille servante, dont je n'avois pas encore pris la
                    peine de m'informer. Il me dit qu'étant revenue le soir, et n'ayant trouvé
                    personne dans l'appartement, elle en étoit sortie fort effrayée..., sur-tout
                    après avoir su le départ de mon valet-de-chambre avec la petite fille; et
                    qu'elle n'avoit pas reparu depuis. Ma lettre parvint à la comtesse. Elle me
                    promit, par un billet de sa main, de concert, ajouta-t-elle, avec sa soeur, qui
                    prenoit la déclaration sur elle, de suivre fidèlement toutes mes idées. J'avois
                    eu soin d'y joindre mes vrais motifs; c'étoit l'appréhension que par d'autres
                    voies les recherches du comte ne lui fissent découvrir leur visite, et que de
                    nouveaux orages ne vînssent troubler la paix conjugale. Mais la comtesse et sa
                    soeur n'eurent pas la peine ou le plaisir de cette ouverture. Le comte ne
                    descendit pas chez elles en arrivant de Versailles. Il se fit conduire à quelque
                    distance de mon logement; et de-là, sa politique ordinaire lui fit renvoyer sa
                    chaiseet ses gens, pour faire le reste du chemin à pied, et venir rendre, avec
                    l'empressement d'une absence de deux jours, son premier hommage à sa fidelle
                    maîtresse. Il étoit environ cinq heures du soir. Mon laquais vint m'avertir
                    qu'il l'avoit vu traverser la cour, et que nos hôtes, qui occupoient le
                    rez-de-chaussée, l' avoient arrêté au passage, pour l'instruire apparemment de
                    l'évasion de sa nièce; car ce n'étoit plus un secret dans la maison, quoiqu'à la
                    réserve de mes gens, que ses ordres ou ses libéralités avoient rendus fort
                    discrets, on l'y crut encore oncle de cette fille, et marchand du Havre. Un
                    moment après, je l'entendis passer brusquement devant ma porte, entrer dans
                    l'appartement de sa fugitive, en sortir bientôt avec une violence qui fit
                    retentir la galerie, et frapper à la porte du mien, mais plus doucement, comme
                    sa fureur ne m'empêchoit pas de l'espérer de sa politesse. J'avois bien conçu
                    qu'il ne partiroit pas sans me voir. Mon laquais ouvrit. J'étois à lire dans mon
                    fauteuil. Il entra, d'un air assez composé: mais, après m'avoir salué fort
                    civilement, et fait signe à mon laquais de se retirer, il prit un visage plus
                    chagrin, pour me demander si je lui ferois voir quelque jour dans cette horrible
                    aventure, et comment j'avois souffert... un mouvement assez prompt,que je fis du
                    bras, pour prendre la lettre de mon valet-de-chambre, qui étoit demeurée sur ma
                    table, parut lui couper la voix. Je lui présentai la lettre, sans l'accompagner
                    d'un mot d'explication. Il la lut. Les infâmes! S'écria-t-il aux premières
                    lignes. Ensuite; la pratique de ma femme et de ma soeur... extrême impudence!
                    Ses gages! Reprit-il à la ligne suivante, en me regardant d'un oeil enflammé. Et
                    vous le garderez à votre service? Non; répondis-je froidement. Il ne reparoîtra
                    jamais devant moi. Jusqu'à l'apostille, tout sembla désespérer mon furieux. Il
                    se leva pour se promener à grands pas dans ma chambre, la lettre à la main,
                    jurant, se mordant les lèvres, maudissant les valets et les femmes. Je repris
                    mon livre, et je continuai ma lecture. Après cinq ou six minutes de cette
                    agitation, pendant lesquelles je crus remarquer, à la vérité, que sa fureur
                    s'étoit un peu rallentie, il revint paisiblement vers sa chaise. Marquis, me
                    dit-il; de grâce regardez-moi. Je le regardai. Quel air me trouvez-vous? Et sans
                    attendre la réponse qu'il me demandoit, il jeta un grand éclat de rire, avec
                    d'autres mouvemens de joie, qui ne me parurent pas contrefaits. Cet
                    épanouissement de rate dura presqu'autant que la chaleur de sa bile, et je ne
                    fus pas tenté de l'interrompre. Enfin,semblant faire des efforts pour se
                    contenir, il me demanda ce que je pensois de toute son aventure, et si depuis la
                    création je connoissois rien de si plaisant? Je me souvenois qu'il m'avoit déjà
                    fait cette question, mais sur des évènemens moins risibles; et je ne me sentois
                    pas la même répugnance à rire de sa légèreté, que de ses criminelles débauches.
                    Cette fin, lui dis-je un peu malicieusement, est en effet très-plaisante; et
                    loin de vous plaindre dans l'excès de votre affliction, j'ai douté qu'elle fût
                    sérieuse. Mon affliction? Interrompit-il, en recommençant à rire: que vous me
                    connoissez mal! Dites mon dépit, ou beaucoup de honte, si vous l'aimez mieux, de
                    se voir trompé par des coquines, pour lesquelles on fait tout, quoiqu'elles se
                    ressentent toujours du néant dont on les tire. Mais on est vangé d'avance,
                    ajouta-t-il, par l'adresse avec laquelle on les a trompées soi-même. Cette
                    conclusion me parut affreuse: cependant, ne le croyant pas aussi méchant que
                    léger, je ne pus l'attribuer qu'au dépit dont il faisoit l'aveu, et je me
                    contentai de lui dire, que la meilleure vengeance seroit de renoncer entièrement
                    à les voir; sur-tout lorsque le nombre des femmes aimables est incomparablement
                    plus grand, dans un meilleur ordre. Il me répondit d' un ton assezsérieux, qu'à
                    l'exception de l'amusement, qu'il trouvoit plus vif dans un genre que dans
                    l'autre, il convenoit qu'il étoit plus flatteur d'être aimé d'une honnête femme,
                    et qu'il avoit été tenté plusieurs fois de s'en tenir à la sienne. Mais,
                    ajouta-t-il, avec son air folâtre; il seroit trop ridicule aussi de se condamner
                    à n'en voir qu'une. En lui faisant grâce pour la fin de sa réponse, le
                    commencement me parut d'assez bonne foi, non-seulement pour me confirmer dans
                    l'opinion que j'avois de lui, mais pour me faire naître un dessein, dont je
                    résolus aussitôt de faire l'essai: ce fut de lui découvrir moi-même la visite
                    que j'avois reçue de sa femme et de sa soeur; moins dans la vue de leur épargner
                    cet embarras, que je ne croyois pas fort pénible pour Mademoiselle De , que dans
                    l'espérance d'ajouter quelque chose à la satisfaction de la comtesse, et par une
                    voie qui convenoit parfaitement à mon goût. J'étois sûr qu'avec les avis et les
                    explications que je leur avois donnés, il ne pouvoit arriver de mal-entendu, qui
                    les exposât au moindre chagrin. Pour moi, répliquai-je; je ne conçois, ni
                    difficulté ni ridicule à ne voir et n'aimer que sa femme, lorsqu'au bonheur d'en
                    être aimé tendrement, on joint, comme vous, celui d'ytrouver toutes les
                    perfections et tous les charmes que je crois avoir reconnus à la vôtre. Comment?
                    Interrompit-il: vous l'avez donc vue? Assurément, répondis-je. C'est ce que vous
                    avez dû comprendre, en lisant cette lettre, où vous avez remarqué vous-même
                    qu'on se promet sa pratique. Je vis hier madame la comtesse de ; c'est-à-dire,
                    le même jour que mon honnête valet a choisi, pour tromper votre confiance et la
                    mienne. Elle avoit déjà reçu toutes les informations qu'elle pouvoit désirer,
                    sur le fond de votre intrigue; et ce n'est pas le ressentiment ni la curiosité
                    qui m'ont paru l'amener: mais ayant appris par la même voie que j'étois logé
                    dans cette maison, et que vous m'aviez découvert votre nom et votre secret, elle
                    est venue avec toutes les inquiétudes de la tendresse, pour savoir de moi si
                    votre vie ou votre santé n'étoient menacées de rien. Vous vous figurez quelle
                    doit avoir été ma surprise, lorsqu'ayant paru avec mademoiselle votre soeur,
                    elles se sont fait connoître par leur nom. L'art avec lequel j'avois écarté
                    plusieurs circonstances, et que j'en avois su rapprocher d'autres, fit penser
                    fort naturellement, au comte, que les dames n'avoient reçu leurs informations
                    qu'après le départ des deux fugitifs, et qu'elles les avoient reçues d'eux. Le
                    motif de la pratique,ou de la protection, suffisoit pour lui faire trouver de la
                    vraisemblance dans cette idée; et ne pouvant être offensé ni surpris, que
                    l'inquiétude d'une femme et d'une soeur les eût alors amenées chez moi, il ne
                    marqua plus d'impatience que pour entendre ce qu'elles y avoient fait ou ce
                    qu'elles m'avoient dit. Il me le demanda vivement; et prévenant ma réponse:
                    avouez, me dit-il, que Mademoiselle De m'a peint d' étranges couleurs. Son
                    pinceau devoit être trempé dans le fiel. Je suis un abandonné, un monstre,
                    indigne du jour, le bourreau de sa chère belle-soeur. Mademoiselle De ,
                    répondis-je, est trop sage pour s'oublier dans ses termes. Elle vous reproche
                    des excès dont vous faites gloire: quand ses couleurs seroient aussi fortes que
                    vous le pensez, devroient-elles vous paroître étranges? Il me regarda d'un oeil
                    sérieux. Ho, ho! Marquis; il me semble que je suis assez loin de mon compte. Je
                    m'étois promis que l'un me vangeroit de l'autre, et je vous trouve déjà ligués
                    tous deux contre moi. Mais ma femme, ma femme! Madame la comtesse, en le
                    regardant d'un oeil plus grave à mon tour, pour fixer un moment sa tête légère,
                    est entrée chez moi d'un air si doux et si calme, que je ne l'aurois pas
                    soupçonnée d'être une des plus malheureuses femmes dumonde. Le ciel a paru
                    s'ouvrir pour moi, lorsque de ces deux beaux yeux, que vous connoissez mieux que
                    personne, elle m'a jeté quelques regards touchans, où j'ai découvert alors un
                    fond de tristesse et d'inquiétude. Ses charmes n'en souffroient pas. Au
                    contraire, une douce langueur... je sais, interrompit-il, je sais qu'elle est
                    très-aimable, et personne ne lui rend plus de justice que moi. Vous le savez,
                    répliquai-je sèchement; mais vous ne l'avez jamais senti. Cette froideur
                    m'irritoit; je cessai un moment de parler. Il n'ajouta rien. Je repris d'un ton
                    plus doux. Pendant nos premières explications, qui n'ont roulé que sur l'adresse
                    avec laquelle vous avez caché si long-tems cette intrigue, elle a soutenu les
                    mêmes apparences de fermeté. Mademoiselle De , qui paroît avoir pour elle toute
                    la tendresse que vous n'avez pas, m'a fait ensuite une très-vive explication de
                    leurs peines communes, sur-tout depuis qu'elles étoient informées du secret de
                    votre absence. Toutes les forces de votre comtesse n'ont pu résister à cette
                    peinture. Des sanglots, partis d'un coeur pénétré, des larmes dont l'abondance
                    et la rapidité m'ont surpris, des attitudes forcées, accompagnées d'un silence
                    encore plus triste et plus expressif, ont fait un spectacle si douloureux pour
                    votre soeuret pour moi, que l'ayant encore devant les yeux, je vous crois le
                    seul au monde qu'il n'eût pas attendri comme nous. Je m'arrêtai une seconde
                    fois. Il continuoit de me regarder d'un oeil sombre, mais plutôt surpris qu'ému;
                    et voyant que je ne me hâtois pas d'achever: elle est aussi trop sensible, me
                    dit-il négligemment; je lui en ai fait mille fois un reproche; sa santé peut en
                    souffrir. Trop sensible! Interrompis-je, avec quelqu'effort pour cacher ma juste
                    indignation; et c'est ce défaut, cette odieuse raison, qui vous endurcit contre
                    sa tendresse et contre ses larmes! Il parut embarrassé. Mais je ne le poussai
                    pas plus loin. Je voulois mettre cet étrange coeur à plus d' une épreuve. Dans
                    son excessive affliction, repris-je encore, je désespérois de pouvoir la
                    consoler. La fin même de votre aventure ne me paroissoit pas capable de calmer
                    un coeur, qui croyoit le vôtre au pouvoir d'une autre, et qui le jugeant
                    entraîné par ses désirs, ne gagnoit rien à le voir privé de l'indigne amusement
                    qu'il regrettoit. Cependant, j'ai pénétré tout d'un coup au fond de cette plaie.
                    Le tems n'étoit pas bien loin, où vous m'aviez parlé de votre aventure, avec
                    moins de passion que d'ennui. J'ai risqué, témérairement peut-être, de lui
                    garantir que vous n'aviez jamais eu d'amourpour votre maîtresse, et que vous ne
                    cherchiez qu'à vous en défaire avec bienséance. Devinez l' effet que cette
                    assurance a produit sur elle. Devinez donc, répétai-je avec une impatience
                    réelle. J'étois offensé de sa lenteur à répondre. Elle venoit de son embarras.
                    Après avoir un peu hésité, il me dit qu'apparemment sa femme, comptant sur le
                    retour d'un coeur désoeuvré, vouloit mettre à prix celui de ses bonnes grâces;
                    mais qu'elle y seroit trompée, si son espérance étoit de les lui faire acheter
                    trop cher. Cette réponse me parut brutale, quoiqu'elle pût n'être qu'un
                    badinage, ou l'évasion d'un coupable convaincu, qui se flatte encore d'en
                    imposer, par des affectations de fierté. Ma voix et mes yeux s'en échauffèrent.
                    Ingrat! Répliquai-je cette fois d'un air indigné, vous ne sentez pas votre
                    bonheur, et vous le méritez encore moins. Que n'avez-vous été témoin d'une
                    scène, que je ne représenterai jamais aussi vivement qu'elle s'est passée sous
                    mes yeux! J'aurois voulu voir jusqu'où vous êtes capable de pousser la dureté.
                    J'aurois appris à vous connoître parfaitement. Alors je lui racontai, dans la
                    vérité de la nature, comment les pleurs de sa femme s'étoient séchés tout d'un
                    coup, en m' entendant assurer que l'amour n'avoit pas eu de part à son
                    infidélité, et de quels transports de joie cette connoissanceavoit été suivie.
                    La peinture d'un spectacle, dont l'impression se renouveloit encore dans mon
                    coeur, ne fut guère moins touchante que la scène même; et mon propre sentiment
                    me rendit certain, de n'avoir fait rien perdre à celui d'autrui. Au fond, je
                    faisois une injustice au comte. Il n'étoit pas plus dur que méchant. Ce que
                    j'avois pris, pour froideur ou dureté, n'étoit qu'une vaine résistance à
                    l'émotion qu'il commençoit à sentir, et qui surmonta bientôt ses efforts. Comme
                    il ne cessoit pas de me regarder, une larme, avancée sous le bord de sa
                    paupière, mais qu'il s'efforçoit d' arrêter en ouvrant beaucoup les yeux,
                    m'apprit que son coeur étoit plus touché que je ne l'en aurois cru capable, et
                    que peut-être il ne le croyoit lui-même. Cette larme s'échappa. Il tourna la
                    tête pour me la dérober. Je feignis de ne l'avoir pas apperçue, et j'affectai
                    même de prendre son mouvement de tête pour une nouvelle dureté. Je lui saisis
                    les deux mains: ho, comte, lui dis-je, vous n'aurez pas la cruelle satisfaction
                    de fermer l'oreille à mon récit; vous m'entendrez malgré vous: et continuant,
                    tandis qu'il tenoit encore la tête tournée, j' ajoutai tout ce que je pus
                    imaginer de vif et d'attendrissant. Le moment de son humiliation approchoit.
                    Enfin, d'une voix comme étouffée par l' oppression de ses sentimens; grâce,
                    grâce!S' écria-t-il. Ma femme triomphe, et je ne me défends plus. Il me rendit
                    son visage, mais tendu vers moi d'un air suppliant, et les yeux fermés, avec un
                    effort visible pour retenir apparemment d'autres larmes, dont quelques-unes ne
                    laissoient pas de percer. J'adore ma femme! Continua-t-il du même ton. Ne le
                    sait-elle pas? Ne le voyez-vous pas assez vous-même? Ah! Laissez-moi libre... je
                    cours sur le champ... non, interrompis-je d'une voix ferme, en serrant ses
                    mains, qu'il tâchoit de dégager; vous ne m'échapperez pas, vous m'entendrez
                    jusqu'à la fin: et je me remis à raconter comment la comtesse, hors d'elle-même,
                    oubliant sa soeur, moi, le monde entier, étoit passée dans mon antichambre; quel
                    usage elle y avoit fait de sa bourse, et quelle réponse, quelle céleste réponse
                    elle avoit fait à sa soeur, lorsque se voyant saisie par le bras, elle n'avoit
                    pu nous déguiser son dessein. à peine eus-je le tems d'achever. Le comte aussi
                    pénétrant que sa soeur même, aussi capable, du moins pour quelques minutes, de
                    sentir toute la force et la noblesse d'un grand sentiment, fut si violemment
                    agité, par l'impétuosité des siens, qu'il me devint impossible de le retenir. Il
                    s'arracha de mes mains. Il se jeta sur la première chaise. La respiration
                    sembloit lui manquer. Je ne laissois pas d'entendre,par intervalles: ô comtesse!
                    ô femme divine! Ensuite, l'imagination toute remplie d'elle, ne me voyant plus,
                    ne s'entretenant qu'avec lui-même: oui, reprit-il, il faut que j'étouffe cette
                    chère femme dans mes bras, ou plutôt, que j'aille mourir de tendresse à ses
                    pieds; et là-dessus il se leva brusquement pour sortir. Mon intention,
                    assurément, n'étoit pas de l'arrêter. Cependant un peu de réflexion, sur
                    l'étonnement que sa première chaleur alloit causer aux deux dames, me fit
                    regretter qu'elles ne fussent pas prévenues, et je ne vis pas une extrême
                    difficulté à leur rendre ce service. Je m'avençai vers lui lorsqu'il
                    s'approchoit pour me dire apparemment quelques mots d'adieu. Vous me ravissez,
                    lui dis-je, et si sérieusement, que malgré l'ordre de mon docteur, qui me
                    condamne encore à quelques jours d'esclavage, je secoue demain le joug de la
                    médecine, pour aller féliciter vos dames, d'un plaisir que je partage du fond du
                    coeur avec elles. Mais votre secret ayant été fort bien gardé par mes gens, il
                    me semble à désirer, pour vous, qu'il soit toujours ignoré dans cette maison.
                    êtes-vous bien sûr que dans la chambre que vous occupiez il ne reste rien qui
                    puisse le faire découvrir? Nul papier; nulle trace de vous, ou de la petite
                    fille? Croyez-moi, ne vous en fiez qu'à vospropres yeux. Ce conseil étoit si
                    spécieux, que toute son impatience ne l'empêcha pas de le goûter. Il retourna
                    aussitôt dans l'appartement, pour en visiter toutes les parties; et je me hâtai
                    d'écrire deux mots à la comtesse, pour l'informer d'un évènement dont je
                    souhaitois qu'elle sût du moins le fond. Mon laquais, que je chargeai de ma
                    lettre, eut ordre de faire la plus grande diligence, et de prendre à son retour
                    une route détournée. Quelques minutes d'avance suffisoient, pour assurer le
                    succès de ma commission. Le comte, après sa recherche, reprit son empressement,
                    jusqu'à craindre de perdre un instant chez moi. Je l' entendis seulement à ma
                    porte, que je tenois ouverte, dans l'espérance de le retenir encore un moment.
                    Il n'entra point. Adieu, cher marquis, écria-t-il en passant à grands pas. On
                    vous attendra demain à dîner. Adieu bizarre mortel, adieu créature inexplicable,
                    répondis-je entre mes lèvres. Les suites de sa résolution parloient
                    d'elles-mêmes. Si je me représentois des transports de joie dans sa trop
                    indulgente comtesse, je ne prévoyois pas moins que ce seroit le bonheur d'un
                    jour, et que dès le lendemain, peut-être, elle retomberoit dans la tristesse et
                    les larmes. Quelle foidonner au repentir d'un volage, dont les sentimens et les
                    idées n'avoient pas un moment de consistance? Quelle explication même, à ce
                    contraste étonnant de tendresse de coeur et de dureté, d'oubli de sa femme et
                    d'ardeur pour la revoir, de goût pour la vraie noblesse et de retour continuel à
                    ses viles habitudes? Il ne falloit pas chercher mes lumières dans la religion ni
                    dans la morale, dont je ne lui connoissois aucun principe. J'en cherchai dans la
                    physique: son excessive légéreté, que je regardois comme la source du mal, me
                    parut venir de la délicatesse extrême de ses organes, qui les rendoit propres à
                    recevoir toutes sortes d'impressions, mais incapables de les soutenir long-tems;
                    d'où il arrivoit, suivant l'expression de sa soeur, que tout prenoit empire sur
                    lui, sans pouvoir le conserver. J'y joignois un sang trop exalté par la bonne
                    chère et par la mollesse d'une vie sensuelle, une trop grande abondance
                    d'esprits, qui, se précipitant dans des vaisseaux foibles avec des pulsations
                    inégales, troubloient l'ame par une variété de sensations tumultueuses, et ne
                    lui laissoient pas deux instans consécutifs de calme et de liberté, pour
                    s'occuper d'une même idée ou d'un même sentiment. Cette explication, qui me
                    sembla convenir au caractère du comte, m'a servi depuis pour lemême phénomène,
                    lorsque j'ai continué d'observer qu'il se renouvelle, chaque jour, dans les
                    jeunes gens d'une haute naissance ou d'une grosse fortune. La plupart naissent
                    aussi d'une complexion délicate, c'est-à-dire foible, parce qu'elle se ressent
                    du même désordre dans ceux auxquels ils doivent le jour; la plupart, entraînés
                    par le plaisir, ne s'en livrent pas moins à tous les avantages de leur sort, qui
                    leur forme un sang et des esprits d'une force disproportionnée à celle de leurs
                    organes: de-là cette inconsistance d'esprit et de coeur, qui produit des
                    ridicules et des vices. Au reste, on seroit tenté de croire le mal irrésistible,
                    quand on considère qu'il ne peut-être arrêté par la honte, qui le suit toujours:
                    et cette insensibilité des libertins, pour l'honneur, est sans doute un autre
                    effet de la même cause. Ils ne s'apperçoivent pas que leur rang ou leurs
                    richesses ne les sauvent pas du mépris public. Ont-ils jamais fait attention,
                    par exemple, que malgré les droits du nom et de la fortune, s'il est question
                    d'un office d'importance ou d'une commission grave, ce n'est pas sur eux que
                    tombe le choix du maître, ni le suffrage des honnêtes gens? La diligence de mon
                    laquais ayant dissipé mes craintes pour la comtesse, je me sentois ramené, par
                    des mouvemens mal éclaircis, à mon admirationpour Mademoiselle De , lorsqu'un
                    nouvel incident, le plus éloigné peut-être de toutes mes défiances, me jeta dans
                    des réflexions plus pressantes. Il me falloit un valet de chambre; et j'avois
                    déjà jeté les yeux sur mon laquais, à qui je devois cette espèce de récompense
                    pour ses bonnes qualités, autant que pour neuf ou dix années d'un fidèle
                    service. C'étoit lui, que les reliques de La Trappe avoient plus touché que tout
                    l'or de la forêt. Quoique cette fantaisie m'eût paru badine, je lui connoissois
                    un vrai fond de piété; et dans l'office que je lui destinois, j'étois persuadé
                    que la confiance d'un maître n'est jamais mieux établie, que sur des principes
                    de religion. à son retour, je lui déclarai mon choix. Il parut fort sensible à
                    cette faveur, à laquelle je joignis la commission de me chercher deux autres
                    laquais. Il sortit ensuite; et je le croyois occupé de ce soin. Un moment après,
                    je le vis rentrer d'un air consterné. Il s'approcha fort timidement. Monsieur,
                    me dit-il, je ne commencerai pas mon service par une infidélité, dont j'ai déjà
                    senti le remords. Vous l'apprendrez de moi-même; quand elle me devroit coûter ma
                    fortune, par la perte de vos bonnes grâces. Ma surprise ne pouvant être que fort
                    vive, jele pressai de parler. Il m'apprit que Mademoiselle De Créon et m le
                    prieur, son oncle, l' avoient engagé, lui et son prédécesseur, à leur rendre
                    compte de tout ce qui m'arriveroit à Paris; que ma maladie, dont ils étoient
                    informés par cette voie, leur avoit causé beaucoup de chagrin, et que m le
                    prieur n'avoit pas manqué d'écrire à chaque ordinaire avec le soin d'affranchir
                    ses lettres, pour être fidèlement instruit de l'état de ma santé. Il s'arrêta,
                    pour juger apparemment de mes dispositions par ma réponse. Je revins de l'alarme
                    qu'il m'avoit causée. Hé bien, le mal n'est pas grand, lui dis-je; je vous le
                    pardonne; et je dois même de la reconnoissance à l'amitié de m le prieur et de
                    Mademoiselle De Créon sa nièce. Ah! Monsieur, ce n'est pas tout. Sa nièce n'est
                    plus Mademoiselle De Créon: depuis plus d'un mois, c'est madame la baronne de ,
                    par son mariage avec le gentilhomme que vous connoissez, et dont elle tient ce
                    titre. Hé bien, repris-je en l'interrompant; je me réjouis de l'aventure. J'en
                    félicite madame la baronne et son oncle. Ah! Monsieur, ce n'est pas tout. Vous
                    saurez que m le baron n'a pas survécu deux heures à son mariage, et que madame
                    la baronne ne l'avoit épousé qu'à cette condition. à cette condition!
                    Interrompis-je encore. Que voulez-vousdire? Oui, monsieur. Quatre jours après
                    votre départ, ce malheureux gentilhomme fut pris d'une pleurésie, qui le
                    réduisit bientôt à l'extrêmité; et dans cet état, Mademoiselle De Créon, jugeant
                    qu'il n'en pouvoit revenir, consentit à l'épouser: il mourut presqu'aussitôt.
                    Elle a pris, depuis, le nom de madame la baronne. Je demandai, avec un peu plus
                    d'émotion, pourquoi cette nouvelle m'avoit été cachée, depuis ma convalescence?
                    On me répondit que c'étoit par l'ordre exprès de m le prieur. Je n'en devine pas
                    la raison, repris-je négligemment, et croyant le récit à sa fin, j'ouvris un des
                    livres que j'avois sur ma table, pour éviter des détails que je n'ai jamais
                    aimés avec mes valets. Ah! Monsieur, ce n'est pas tout. écoutez-moi, s'il vous
                    plaît. Depuis cette mort, m le prieur a rassemblé tout le bien de sa nièce, qui
                    n'est qu'en argent, et l'a fait remettre ici, par la voie des fermes, entre les
                    mains d'un banquier. Apparemment, répondis-je, pour le placer avec avantage, ou
                    pour en acheter quelque terre. Non, monsieur; c'est pour vous. Pour moi! L'air
                    de mon valet parut plus riant, après cette déclaration; comme si l'idée d'une
                    grosse somme, destinée pour son maître, l' eût autorisé à parler avec plus de
                    hardiesse. Oui, reprit-il. Depuis cette mort, m le prieur s'est imaginé que
                    sanièce étant devenue baronne, vous ne ferez pas difficulté de l'épouser. Elle
                    arrivera bientôt avec lui dans cette espérance, et tout son bien vous sera remis
                    à leur arrivée. Je ne puis désavouer que cette conclusion m'émût beaucoup. Je me
                    levai assez brusquement. Est-ce tout enfin? Dis-je à mon valet. Je souhaitois
                    d'être seul, pour réfléchir librement sur tant de bizarreries. Il reprit son air
                    timide. Oui, monsieur, c'est tout; mais je dois vous avertir aussi que m le
                    prieur nous a fait louer, dans cette maison, un appartement pour sa nièce et
                    pour lui; et qu'étant partis depuis trois jours, peut-être arriveront-ils ce
                    soir. Mon émotion devint extrême. Laissez-moi, dis-je à mon valet. J'oublie le
                    passé: mais quelles que soient mes résolutions, gardez-vous de faire un pas sans
                    mes ordres, si votre dessein est de demeurer plus long-tems à mon service. Je me
                    promenai quelques momens autour de ma table, dans une agitation si vive, qu'elle
                    me fit craindre le retour de ma fièvre. Toutes mes réflexions me portoient
                    d'abord à changer sur le champ de demeure. Cependant cette chaleur fit place à
                    des idées plus tranquilles. Outre l'embarras de ma situation, je considérai
                    bientôt que je ne pouvois, ni fuir, sans grossièreté, deux personnes auxquelles
                    je n'avoisaprès tout qu'un excès d'estime à reprocher pour moi, ni les craindre
                    sans foiblesse. Ainsi, je pris le parti de les attendre; assez sûr que les
                    offres du prieur ne changeroient rien à mes sentimens, et toujours libre de
                    m'éloigner, si ses persécutions me devenoient incommodes. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 5 </head>
                <p> Quelque trouble que la nécessité de revoir le prieur et sa nièce, d'entendre
                    apparemment leurs offres, m'eût causé dans le récit de leur confident, du moins
                    n'eus-je pas à craindre une guerre aussi voisine qu'elle auroit pu l'être.
                    L'appartement que le comte laissoit vide fut rempli presqu'aussitôt par un
                    étranger de fort bonne mine, qui ne dissimula point, en convenant de prix avec
                    l'hôte, qu'il sortoit de la bastille, ou d'injurieux soupçons éclaircis le même
                    jour, l'avoient fait retenir environ deux ans. La joie de se trouver libre et
                    justifié, après une si longue captivité, le faisoit parler ouvertement de son
                    aventure. Je l'appris d'abord de l'hôte même, qui, dans l'absence de mon unique
                    valet, occupé alors à me chercher d'autres domestiques, se crut obligé de
                    m'avertir qu'il me donnoit un nouveau voisin. Ensuite cet étranger, qui s'étoit
                    déjà fait connoître par son nom et par la qualité de gentilhomme hongrois,
                    apprenant aussi qu'il étoit logé près d'un malade, dont la santé demandoit
                    encore des attentions, souhaita civilement de me voir, pour me faire des excuses
                    de l'incommodité qu'il craignoit de me causer; et le même sentiment de civilité
                    ne me permit pas de refuser sa visite. Il entroit chez moi, lorsque mon docteur,
                    ou plutôt mon tendre ami, car l'état actuel de mes forces ne me le faisoit plus
                    voir que sous la seconde de ses deux qualités, arriva aussi pour me rendre ses
                    soins ordinaires, qui se réduisoient à quelques momens de conversation.
                    L'étranger ne fut pas moins ouvert avec nous qu'avec l'hôte. Après un compliment
                    fort civil, il nous dit que nous étions les premiers témoins de sa résurrection;
                    qu'il sortoit réellement du tombeau; et que si nous étions curieux de son
                    histoire, il alloit nous l'apprendre en deux mots. Il avoit l'honneur d'être
                    attaché à m le p de R retiré, comme nous ne pouvions l'ignorer, en Turquie, sous
                    la protection du grand-seigneur, qui lui donnoit pour retraite la ville de
                    Rodosto, sur le bord du canal de la mer Noire. Ce prince, à qui la France
                    continuoit de faire une pension considérable, en avoit confié l'administration à
                    l'abbé B, homme de mérite, mais infidèle ministre, dont la négligence ou les
                    dissipations avoient privé la petite cour de Rodosto d'un secours si nécessaire
                    à son entretien. Les reproches et les instances n'ayant pu remédier au désordre
                    par la voie des lettres, mon prince,continua l'étranger, prit la résolution d'en
                    faire ses plaintes au régent, et me fit partir pour cette commission. J'arrivai
                    ici avec des lettres que j'aurois pu présenter dès le premier jour: mais
                    espérant quelque chose de mes propres soins, je cherchai d'abord l'abbé B, avec
                    qui j'eus des explications tranquilles sur les intérêts du prince. Ses excuses
                    me satisfirent si peu, que je me vis forcé de délivrer à la fin mes lettres. Il
                    fut enlevé plus promptement que je ne m'y étois attendu, et conduit à la
                    bastille. Tout le monde a su sa malheureuse catastrophe, après une assez longue
                    prison, pendant laquelle je m'étois constamment employé à rétablir l'ordre dans
                    les affaires du prince. Il ne devoit pas me tomber dans l'esprit que je pusse
                    être soupçonné d'avoir servi à les déranger par mes intelligences avec l'abbé B.
                    Cependant sur quelques billets de moi, qui furent trouvés entre ses papiers, et
                    qui portant la date du tems où je m'étois efforcé d'éclaircir ses dispositions
                    par des voies paisibles, sembloient marquer entre nous une liaison qui ne
                    s'accordoit pas avec la conduite que j'avois tenue depuis: je fus arrêté lorsque
                    j'y pensois le moins, et traité avec la même rigueur. Mes justifications ont
                    trouvé peu de faveur. On n'a voulu se fier qu'au témoignage du prince mon
                    maître; et la distance des lieuxayant fait traîner les éclaircissemens en
                    longueur, j'ai langui dans une situation d'autant plus triste, que la mort
                    tragique de l'abbé B, de quelque manière qu'elle doive être expliquée, me
                    laissoit des craintes pour mon propre sort. Enfin la justice et la bonté de mon
                    prince ont prévalu sur les défiances dont je juge qu'on l'avoit rempli, et qui
                    n'ont pas peu contribué, sans doute, à la durée de mes chaînes. En me rendant
                    aujourd'hui la liberté, non-seulement on m'a déclaré que je la dois à sa
                    recommandation, mais on m'a remis, de sa part, de nouveaux ordres pour son
                    service. Cette facilité à s'ouvrir ne me fit pas juger plus désavantageusement
                    du gentilhomme hongrois. Quand elle n'auroit pas été pardonnable à sa joie, je
                    conçus qu'il se devoit des apologies, et qu' il ne pouvoit trop les publier.
                    J'ignorois absolument son avanture; et dans ma province, je n'avois su
                    qu'imparfaitement celle de l'abbé Brenner. Mais, personne ordinairement n'étant
                    mieux informé des nouvelles de Paris, que les médecins célèbres, le mien fit
                    connoître, par diverses questions adressées à l'étranger, qu'il avoit suivi
                    l'histoire du prince de R pendant son séjour en France, et que celle de l'abbé
                    ne lui étoit pas moins familière. Il lui parla même de quelques autres
                    gentilshommes,attachés alors à la suite du prince; et ces explications devinrent
                    le fondement d'une connoissance qu'ils se promirent de cultiver. Ensuite, le
                    hongrois étant retourné à son appartement, mon ami, titre cher par lequel je
                    veux désormais le désigner, prit soin de fermer ma porte, revint s'asseoir plus
                    proche de moi, et commença ce discours, que j'écoutai pendant près d'une heure,
                    sans être tenté de l'interrompre. Je n'ai pas voulu m'ouvrir tout d'un coup,
                    avec un homme que le seul hasard me fait rencontrer ici, et dont je ne connois
                    que le nom et la disgrâce. Mais vous comprendrez qu'ayant été médecin du prince
                    R jusqu'à son départ de France, et l'étant de la bastille depuis quatorze ou
                    quinze ans, je suis parfaitement informé de mille choses dont j'ai cru devoir
                    parler avec réserve. Comme je n'en puis avoir pour vous, un récit fort curieux
                    va vous instruire de divers événemens, ignorés jusqu' à présent du public. Je
                    n'entre point aujourd'hui dans ce qui concerne la personne même du prince, dont
                    la retraite précipitée demande encore, pour moi, des éclaircissemens que je
                    crois pouvoir tirer de notre hongrois. Mais vous allez savoir tout ce qui
                    regarde l'abbé Brenner, à la triste fin duquel tout le monde s'est intéressé,
                    sans avoir su combien d'autres droits, ses infortunes, ses talens
                    extraordinaires,et sur-tout l'excellence de son coeur, lui donnoient à cette
                    compassion. Il étoit né à Cronstat en Transylvanie, et de fort bonnes études
                    avoient cultivé, dès sa première jeunesse, un esprit naturellement propre aux
                    plus grands objets des connoissances humaines. Sa figure, dont l'agrément
                    répondoit à ses qualités intérieures, auroit secondé fort heureusement son
                    ambition, s'il en eût eu d'autre que de se distinguer par le savoir. Mais, avec
                    l'indifférence pour la fortune et la haine des affaires, qui sont comme
                    inséparables du vrai goût des lettres, il passa la première partie de sa vie
                    dans l'obscurité du cabinet, jusqu'au jour où le besoin d'un homme lettré, pour
                    composer quelques manifestes, le fit rechercher du prince R et des autres
                    seigneurs mécontens. Le prince, à qui l'on a reconnu ici du discernement pour le
                    mérite, fut surpris de trouver dans un homme livré à l'étude, des qualités
                    distinguées pour toutes les fonctions de la vie publique. L'expérience le
                    confirma dans le jugement qu'il en portoit. Non-seulement le manifeste de 1704,
                    qui produisit tant d'effet pour le soulevement de la nation hongroise, et tous
                    les écrits qui le suivirent, dans une guerre où la plume eut autant de part que
                    l'épée, furent l'ouvrage de l'abbé Brenner; mais, l'estime et la confiance du
                    prince s'étant communiquéesà tous les autres chefs du parti, il fut employé dans
                    les négociations avec l'archevêque de Colocza; et ce fut lui qui, l'année
                    suivante, lorsque l'Angleterre et la Hollande eurent offert leur médiation, fut
                    député à la cour de Vienne, pour y présenter les fameuses demandes, qui parurent
                    si choquantes aux ministres impériaux. Pendant tout le cours de ces furieuses
                    dissensions, il continua de servir les mécontens avec le même zèle, jusqu'à
                    l'année 1711, que la défection du comte Caroli, et le traité furtif de Zacmar
                    ayant réduit le prince à passer précipitamment en Pologne, il se vit abandonné
                    dans Hust, où d'autres espérances lui faisoient attendre une assemblée des chefs
                    du parti. Les nouvellistes publics, qui l'avoient suivi dans la plupart de ses
                    opérations, perdirent ici ses traces; et pendant quelques années, ses amis mêmes
                    ignorèrent ce qu'il étoit devenu. Ensuite, le prince ayant obtenu, de la
                    reconnoissance, autant que de la générosité de Louis XIV, un asile en France, et
                    cet honorable accueil auquel toutes les nations de l'Europe ont applaudi, on vit
                    reparoître l'abbé Brenner à sa suite. Ce nom seul étoit capable de réveiller la
                    curiosité. On apprit avec étonnement, qu'il sortoit de l'oratoire, où le père De
                    La Tour, supérieur général de cet ordre, racontoit ouvertement qu'ilétoit entré
                    par une voie fort étrange. Il étoit arrivé, à Nantes, dans un navire hollandois,
                    et s'y trouvant sans argent et sans connoissances, il avoit pris l'occasion
                    d'une thèse de philosophie, qui se soutenoit au collége de l' oratoire, pour s'y
                    faire connoître avec quelque éclat. Son esprit et son savoir avoient excité
                    l'admiration; sa figure et la douceur de ses manières avoient échauffé ce
                    sentiment, jusqu'à lui faire tout d'un coup autant d'amis qu'il avoit eu
                    d'auditeurs. Enfin le supérieur du collége, auquel il n'avoit pas déguisé son
                    nom, sa patrie, et ses embarras, s'étoit empressé de lui proposer pour ressource
                    l'habit de son ordre; et dans une conjoncture si pressante, l'offre avoit été
                    reçue comme une grande faveur. L'abbé Brenner avoit paru, pendant quelques mois,
                    fort satisfait de sa résolution. Mais ayant bientôt appris que son prince étoit
                    en France, il n'avoit pu résister au désir de le revoir; et cet illustre
                    proscrit, dont l'infortune n'avoit pas refroidi les généreux sentimens, s'étoit
                    empressé de lui tendre la main. Le père De La Tour ne donnoit pas d'autre
                    explication à l'inconstance de son novice. Cependant il ne faisoit pas ce récit
                    sans un air de réserve affecté, qui laissoit comprendre, ou qu'il étoit affligé
                    de la perte d'un si bon sujet, ou qu'il y avoit eu, dans cette aventure,
                    d'autres incidens que la prudence ne permettoit pas de révéler.Le prince,
                    continua mon ami, m'ayant déjà fait l'honneur de me choisir pour son médecin,
                    j'étois à Clagny, que le roi lui donnoit pour demeure, lorsque l'abbé Brenner y
                    parut pour la première fois. Les caresses, avec lesquelles il y fut reçu, me
                    firent juger combien il étoit cher à son ancien maître; et réellement tous les
                    françois, qui étoient admis à cette petite cour, lui trouvèrent du mérite. Je ne
                    me liai pas avec lui fort étroitement, parce qu'avec plus d'ardeur que vous ne
                    m'en voyez aujourd'hui pour la fortune, l' exercice de ma profession me laissoit
                    peu de loisir: mais j'appris à l'estimer, dans plusieurs occasions que j'eus de
                    le voir et de l'entendre. Quelques années se passèrent, sans autre révolution
                    dans les affaires du prince que celle qu'il y mit volontairement par son goût
                    pour la solitude de Grosbois, qui lui fit quitter Clagny. On sait qu'il se
                    réduisit quelque tems à mener la vie des camaldules, quoique mêlée, comme vous
                    l'entendrez dans la suite, d'un grand nombre de bizarreries et de foiblesses. à
                    la fin, fatigué peut-être de son propre choix, ou piqué de se voir moins
                    considéré du régent, que du grand monarque dont il avoit recherché la
                    protection, ou réveillé de sa pieuse léthargie par ce caractère actif et ces
                    talens militaires, qu'il avoit si long-tems exercés à la tête desarmées
                    hongroises, il se ménagea, par des intrigues secrètes, un autre asyle en
                    Turquie; sous prétexte d'y trouver, ou d'y faire naître plus facilement,
                    l'occasion de rétablir ses affaires en Hongrie. C'est, jusqu'à présent, tout ce
                    que j'ai pu conjecturer des motifs de son départ. En partant, il laissa ses
                    intérêts, c'est-à-dire, non-seulement ses rentes et sa pension en France, mais
                    l'administration de quelques terres qu'il avoit achetées en Pologne, entre les
                    mains de l'abbé Brenner, pour lequel sa confiance n'avoit fait qu'augmenter,
                    depuis qu'il l'avoit repris à son service. Avec si peu de part à la familiarité
                    de cet étranger, je cessai tout-à-fait de le voir, après avoir perdu l'avantage
                    de servir son maître. Il fut arrêté l'année suivante, et j'entendis raisonner
                    différemment sur cette nouvelle. On me demandoit des éclaircissemens, que mes
                    anciennes relations avec lui faisoient attendre de moi, plus que de personne; et
                    rien ne m'aidoit à les donner. Deux jours me suffirent, néanmoins, pour
                    découvrir qu'il étoit question de la pension du prince, et de quelques rentes
                    sur la ville, dont l'abbé Brenner étoit accusé d'avoir fait un infidèle usage.
                    L' idée qui me restoit de son caractère me fit prendre hautement parti pour son
                    innocence. Je soutins ce rôle pendant deux autres jours, avec beaucoup de
                    chaleur; et tous ses amis particuliers applaudissoient àmon zèle. Enfin, le
                    cinquième jour, je fus appelé à la bastille, où je n' avois alors aucun malade.
                    Le gouverneur, qui m'avoit fait appeler, me dit que l'abbé Brenner, son
                    prisonnier depuis quatre jours, se plaignoit de quelques infirmités, et
                    demandoit à me voir; qu'ayant ordre de le traiter doucement, il me permettoit de
                    le voir seul dans sa chambre; et qu' il souhaitoit uniquement d'être informé du
                    genre de sa maladie avant mon départ. Tout le monde sait qu'à la bastille, sous
                    le gouvernement de M De Launay, la civilité et la douceur ont toujours tempéré
                    les rigueurs de la justice. Je me rendis à la chambre de l'abbé, par des routes
                    qui me sont familières. Il parut extrêmement satisfait de la liberté qu'on lui
                    laissoit de me parler sans témoins; et m'embrassant, d'un air attendri, il
                    m'avoua que le besoin qu'il avoit de mon secours n'étoit pas pour sa santé, qui
                    lui causoit peu d'inquiétude, quand le danger de la perdre auroit été plus
                    pressant; mais qu'il imploroit la générosité de mon coeur, plus que les lumières
                    de mon art, pour soulager de mortels chagrins qui faisoient sa plus dangereuse
                    maladie. Il ajouta qu'il se reprochoit de n'avoir pas assez cultivé mon amitié,
                    quoique depuis notre première connoissance il en eût conçu beaucoup pour moi.
                    Dans sa situation, me dit-il encore, il n'avoit pas eu d'incertitude sur le
                    choixd'un confident, ou, si je l'aimois mieux, d'un médecin, pour les tourmens
                    de son ame: mon nom s'étoit présenté d'abord à sa mémoire. Il ne vouloit rien me
                    déguiser, non-seulement parce que la connoissance de tous ses maux m'étoit
                    nécessaire pour y chercher du remède, mais parce qu'il n'y avoit personne en
                    France, pour qui sa confiance pût être moins réservée. Avant que de s'engager
                    dans un récit aussi grave que ce prélude sembloit l'annoncer, mon ami se croyant
                    obligé d'établir la vraisemblance des détails, m'apprit qu'il avoit eu soin de
                    les écrire, en quittant le prisonnier, et qu'ensuite il s'étoit attaché à cette
                    méthode, pour les circonstances des autres événemens qui s'étoient passés sous
                    ses yeux même; ce qui lui formoit un petit volume, dont il me promettoit la
                    lecture. En effet, il me le communiqua dans la suite; et c'est d'aprés la copie
                    qu'il me permit d'en tirer, que je le donne au public avec son aveu. " l'abbé,
                    reprend-il en cet endroit, me supplia tendrement de l'écouter, de le plaindre,
                    et de juger par ses tristes ouvertures, du soulagement que j'étois capable
                    d'apporter à son infortune. Je lui promis toute mon attention et mes plus ardens
                    services. Il commença dans ces termes: " que mon sort étoit tranquille, et mon
                    coeurirréprochable, lorsqu'on vint m'arracher de ma solitude pour me présenter
                    au défenseur de nos libertés! Une vaine réputation d'esprit et de savoir m'a
                    coûté le repos de ma vie. Je me laissai persuader de quitter mon cabinet, pour
                    le soutien d'une cause, où je ne voyois pas d' autres droits à la maison
                    d'Autriche, que ceux de la violence; et les flatteries du parti que j'embrassai
                    achevèrent de m'y attacher. Il est inutile à mon histoire, de vous retracer
                    l'étonnant succès de mon premier manifeste. Nos chefs reconnurent qu'ils me
                    devoient une armée de quatre-vingt mille hommes, qui se forma presqu'aussitôt
                    sous leurs ordres. Aussi leur confiance pour moi fut-elle sans bornes. Ils
                    m'employèrent à toutes les entreprises qui demandoient de l'intelligence, du
                    secret, et de la vigueur. J'étois l'ame des conseils, et l'organe ou
                    l'instrument de toutes les résolutions politiques. Enfin, je crois avoir fait
                    autant par la voie de l'intrigue et de la persuasion, que les Ragotski, les
                    Forgatz, les Esthérasi, les Berchini et les Caroli par les armes. Avec
                    presqu'autant d'autorité qu'eux, dans les opérations de la guerre même, j'eus
                    souvent l'occasion de satisfaire des inclinations plus douces, qui me
                    rappeloient aux principes d'humanité que j'avois puisés dans mes études. En
                    1706, dans l'affaire d'Odenbourg, qu'un corpsde nos troupes faillit d'emporter
                    par escalade, nous ne demeurâmes maître que d'un fauxbourg fortifié, où nous
                    étant établit, nous fûmes exposés pendant vingt-quatre heures au canon de la
                    ville, et forcés enfin de recourir à la ruse pour nous dérober dans les
                    ténèbres. Mais au moment que nous nous en étions saisis, il avoit été difficile
                    d'arrêter la licence du soldat. Le comte Forgatz, que j'accompagnois dans cette
                    expédition, donna des ordres qui furent communiqués trop tard; et nous
                    trouvâmes, à notre arrivée, une véritable image des horreurs de la guerre. En
                    passant, avec ma suite, dans la principale rue, et m'efforçant de calmer des
                    fureurs qui duroient encore, je fus vivement frappé de la vue d'un vieillard,
                    qui d'une fenêtre, où je le découvris aisément, m' ayant pris pour un officier
                    général, me tendoit un bras, de l'air le plus douloureux, sans avoir la force
                    d'ouvrir la bouche, et de l'autre main se tenoit sur la poitrine un mouchoir
                    ensanglanté, dont il paroissoit couvrir quelque blessure. La compassion me fit
                    quitter sur le champ mon cheval; et ne voyant rien à redouter dans une place où
                    nous entrions en maîtres, je montai légèrement, avec la seule précaution de
                    m'armer d'un pistolet, et d'ordonner à deux hommes de me suivre. La chambre du
                    malheureux vieillard, à laquelle j'arrivaibientôt, m'offrit pour premier
                    spectacle, les débris de sa porte et de plusieurs coffres qui venoient d'être
                    forcés à coups de hache, un corps étendu, dont le sang couloit à grands flots,
                    quantité de meubles, brisés ou dispersés, enfin le vieillard lui-même se
                    traînant vers moi, et me demandant, d'une voix tremblante, des secours dont la
                    nécéssité se faisoit assez sentir. Je compris facilement qu'il avoit été pillé,
                    blessé en se défendant, et l' autre tué, sans doute, par des furieux qui
                    n'avoient rien respecté. L'un de mes deux hommes étoit mon chirurgien, à qui
                    j'ordonnai d'abord de prendre les soins pour lesquels je m'en étois fait suivre.
                    Il ne trouva qu'un cadavre dans l'homme étendu. Son assistance se réduisant au
                    vieillard, qu'il ne jugea pas mortellement blessé, il le mit promptement en état
                    de prendre une voix plus ferme, pour me rendre grâces de mon secours. J'allois
                    le quitter, en plaignant son infortune, et lui promettant de ne rien épargner
                    pour découvrir les coupables; mais il m'arrêta par de nouvelles supplications.
                    Toutes ses craintes, me dit-il fort tristement, n'étoient pas finies; et
                    baissant la tête pour n'être entendu que de moi, il me conjura de faire éloigner
                    un moment mes deux hommes. Je le satisfis. Lorsqu'il les eut vus sortir de sa
                    chambre, il trouva la force de selever du fauteuil où je l'avois fait asseoir,
                    et de marcher jusqu'à la porte d'une garderobe dont il tira la clé de sa poche;
                    et l' ayant ouverte, il me fit voir une petite fille de sept ou huit ans, pâle
                    et sans connoissance, entre les bras d'une vieille femme qui ne la soutenoit
                    qu'à demi, parce que les forces sembloient aussi lui manquer. Il parut fort
                    alarmé lui-même de les voir dans cet état. Voilà, me dit-il les larmes aux yeux,
                    pour qui je demande encore votre généreux secours. Le danger, dont nous sommes
                    sortis, peut recommencer. Ne nous abandonnez pas. Je vous intéresse, en qualité
                    de hongrois, à la conservation de Mademoiselle Tekely. Cet illustre nom me causa
                    d'autant plus d' étonnement, que je ne connoissois pas d'enfans aux deux comtes
                    Tekely, ni même aucun reste de leur sang, depuis que le comte Emeric, l'ancien
                    défenseur de notre cause, étoit passé en Turquie, et que le comte Jean son
                    frère, avoit été tué au service des impériaux. Mais les circonstances ne
                    permettant pas d'explications, je proposai au vieillard, après l'avoir assuré du
                    secret qu'il sembloit désirer, que mon chirurgien fût rappelé. Il y consentit,
                    sur-tout lorsque j'eus fait croître sa confiance, en lui apprenant que, malgré
                    des apparences assez militaires, telles que mes fonctions politiques dans le
                    parti de la liberté m'obligeoientquelquefois de les prendre, j'étois un simple
                    ecclésiastique, mais particulièrement considéré du prince Ragotsky, et de toute
                    son armée. La connoissance fut aisément rappelée à deux femmes qui ne l'avoient
                    perdue que par un excès de frayeur. Pendant qu'elles achevoient de se rétablir
                    dans la garderobe, je fis enlever le corps qui étoit dans la première chambre,
                    et nettoyer les traces du sang. Ma curiosité s'échauffant pour connoître une
                    jeune personne qui devoit être en effet chère et respectable à tous les
                    partisans de la liberté hongroise, dans quelque degré qu'elle pût appartenir aux
                    Tekely, j'étois résolu d'approfondir sa naissance, et le mystère de sa
                    situation. Je donnai ordre au gros de mes gens qui continuoient de m'attendre
                    dans la rue, de se rendre au quartier qu'on avoit marqué pour moi; et ne
                    retenant que ceux dont je m'étois fait accompagner, je fis entendre au vieillard
                    que je désirois des éclaircissemens. Hélas! Me dit-il, ils deviennent
                    nécessaires après mon malheur. Je regarde le hasard qui m'a procuré votre
                    secours, comme un miracle du ciel en faveur de Mademoiselle Tekely; et l'intérêt
                    que vous prenez à son sort, m'excite à vous informer de ce qui n'est connu dans
                    toute la Hongrie, que de ma femme que vous voyez auprès d'elle, et de moi qui ai
                    vieilli au service deson père. Mais auparavant, souffrez que je ne perde pas de
                    vue l'espérance que vous m'avez donnée de découvrir les brigands qui m'ont
                    dépouillé. Ils m'emportent quatre-vingt mille florins qui n'auroient pas été ma
                    plus grande perte, si j'avois conservé moins heureusement Mademoiselle Tekely,
                    mais qui redeviennent maintenant ce que j'ai de plus cher après elle, parce que
                    c'est tout ce qu'elle possède au monde. Ce langage ne faisant que redoubler ma
                    curiosité, je me fis donner aussitôt une plume pour écrire au comte Forgatz, à
                    qui je recommandai, dans les termes les plus pressans, d'employer toute la
                    diligence et la rigueur militaire, à faire découvrir les auteurs d'un vol qui
                    touchoit toute l'armée par l'honneur et par des considérations encore plus
                    puissantes. Je joignis, à mes instances, tous les indices qui pouvoient aider à
                    ses recherches; et l'homme que j' avois retenu avec mon chirurgien, fut employé
                    à porter ma lettre. Le vieillard, dont l'inquiétude parut moins calmée que
                    suspendue, me fit alors son récit. Il avoit servi trente ans de valet-de-chambre
                    au comte Jean Tekely, dans les différens états de sa fortune. Ce seigneur,
                    unique frère du fameux Emeric, n'avoit pas reçu du ciel, comme son aîné, cette
                    passion pour la liberté de sa patrie, cette soif de gloire et cette héroïque
                    ardeur pourles armes, qui ont donné naissance aux plus grands troubles de la
                    Hongrie. Il étoit né avec des inclinations si paisibles, que son frère qui ne
                    respiroit que la guerre, en prit droit de le traiter avec mépris, jusqu'à ne le
                    jamais voir sans l'injurier, et ne fournir presque rien à sa subsistance.
                    Ensuite, lorsqu'ayant pris hautement les armes, ses grands biens et ceux qu'il
                    avoit acquis par son mariage avec la veuve du prince de Transylvanie, ne purent
                    suffire pour l'entretien de ses troupes, il lui retrancha, sous ce prétexte, les
                    médiocres secours qu'il n'avoit encore osé lui refuser. L'indignation de se voir
                    si maltraité, révolta un coeur auquel il ne manquoit, de toutes les qualités
                    nobles, que le goût de la gloire militaire. Le comte Jean prit la résolution de
                    traiter avec la cour de Vienne; et pour ne laisser aucun doute de sa bonne foi,
                    il embrassa la religion catholique, en acceptant une pension qui lui fut
                    accordée par cette cour. Les hongrois qui ne faisoient pas entrer la religion
                    dans leur querelle, et qui voyoient indifféremment à leur tête des chefs
                    catholiques et protestans, ne lui firent pas un crime de cette double désertion.
                    Ils connoissoient la douceur de son caractère; ils l'aimoient; ils condamnoient
                    la dureté de son frère. On a remarqué que leur affection s'étoit d'autant mieux
                    soutenue pour lui, qu'ilsle jugeoient incapable de leur nuire, et qu'ils ne
                    voient, dans son changement, que l'effet d'une cruelle nécessité. Cependant, les
                    faveurs qu'il recevoit de la cour de Vienne ne répondant pas à la grandeur de
                    son nom, il se fit des amusemens solitaires, qui servirent moins à sa
                    réputation, qu'à la douceur de sa vie. Les beaux arts l'occupoient uniquement.
                    Après avoir fait de grands progrès dans la musique et la peinture, il se donna
                    le plaisir bizarre de voyager sous la qualité de peintre et de musicien. On
                    parloit, dans le même tems, du mariage d'une des deux princesses de Valaquie,
                    que le hospodar son père, Constantin Bessarabe, vouloit célébrer avec un éclat
                    digne de ses richesses. Le comte saisit cette occasion de faire briller ses deux
                    talens. Il parut à Tergowitz; il n'y prit pas d'autres titres. Les princesses
                    voulurent des portraits de sa main. La seconde lui inspira de l'amour; et portée
                    à la tendresse par la chaleur du sang grec, elle en prit pour lui. Cette passion
                    devint si vive, que sans égard pour la dignité de sa famille, sans respect pour
                    elle-même, et sans la moindre précaution pour l'avenir, la princesse consentit à
                    fuir avec son amant. étrange empire des sens, qui doit donner une extrême
                    défiance de ses forces, à la vertu comme à la raison!Le comte, charmé de ne
                    devoir qu'à l'amour, ce qu'il pouvoit espérer de sa naissance, et sur-tout de la
                    fortune actuelle de son frère qui venoit de se faire proclamer Waywode De
                    Transylvanie, se fit un triomphe de ne laisser dans Tergowitz, que sa réputation
                    de bon peintre et d'heureux amant. Mais en sortant des terres de Valaquie, il
                    prit un autre plaisir à se faire connoître de sa maîtresse, à laquelle il
                    n'avoit pas moins caché son nom qu'au public; et sans abuser plus long-tems
                    d'une tendresse si crédule, il lui proposa de l'épouser. Le valet-de-chambre,
                    seul domestique du comte dans son voyage et sa fuite, ne put ici se rappeler
                    sans émotion les transports dans lesquels cette ouverture avoit jeté la
                    princesse. Au premier moment, ils lui causèrent un évanouissement si long, qu'il
                    fit craindre pour sa vie. Ensuite, la joie lui rendant bientôt ses forces, mais
                    ne diminuant pas le trouble de sa raison, et lui faisant faire aussi facilement
                    le sacrifice de sa religion, qu'elle avoit fait celui de l'honneur, elle ne
                    balança point à se laisser conduire dans la première église catholique, où
                    l'abjuration de la foi grecque précéda la célébration du mariage. Le comte ne
                    lui dissimula pas qu'avec un grand nom et de la tendresse, il avoit peu d'autres
                    avantages à lui présenter. Mais dans cette double ivresse de l' amour et dela
                    joie, elle ne parla qu'avec mépris des richesses et de l'élévation. Il ne fut
                    pas moins facile au comte, de la faire consentir à tenir leur mariage caché,
                    dans la crainte d'irriter la cour de Vienne, qu'il n'avoit pas consultée. Mais
                    aucune formalité ne fut négligée pour la vérification des actes; et le vieux
                    valet fit ici des remercîmens au ciel d'avoir dérobé ces précieux actes, dont il
                    étoit aussi dépositaire, aux scélérats qui l'avoient pillé. Le comte et sa femme
                    menèrent d'abord à Vienne une vie obscure, passant aux yeux d'un petit nombre
                    d'amis qui les visitoient pour des amans libres, dont le bonheur leur causoit de
                    l'admiration. Le seul fruit de leur amour fut Mademoiselle Tekely, âgée
                    aujourd'hui de neuf ans. Mais la comtesse se lassa d'une tranquillité qui
                    sembloit la condamner pour toute sa vie, à l'humiliant état d' une maîtresse
                    reconnue. Ce sentiment augmenta beaucoup, lorsqu'après la paix de Carlowitz, et
                    l'évasion du comte Emeric, exclus de l'amnistie générale, tous les biens de la
                    maison de Tekely demeurèrent confisqués, sans que la cour de Vienne eût paru
                    penser à l'héritier qui vivoit sous sa protection. La comtesse avoit compris
                    qu'il y avoit des reproches à faire au comte. Quel droit pouvoit-il s'attribuer
                    aux attentions de la cour impériale, depuis si long-temsqu' il avoit embrassé
                    ses intérêts, sans avoir rien entrepris pour son service? D'ailleurs, il n'avoit
                    pas fait un pas pour solliciter la succession de son frère; et cette indolence,
                    qui venoit de l'habitude d'une vie paisible, étoit sans doute une tache plus
                    réelle dans son caractère, que son invincible aversion pour les armes, dont le
                    blâme ne pouvoit tomber que sur la nature. Enfin, la comtesse le pressa de
                    paroître à la cour, d'y faire éclater ses plaintes et ses sollicitations, de
                    publier même son mariage pour faire sentir ce qu'il devoit à sa femme, à sa
                    fille, à ses descendans, et le menaça de prendre tous ces soins sur elle-même,
                    si les difficultés l'effrayoient. Il se laissa persuader de faire quelques
                    démarches; mais elles eurent peu de succès; et ces apparences de refus qui
                    devoient lui servir d' éguillon, le replongèrent dans sa froideur. Vers le même
                    tems, une maladie ordinaire mit la comtesse au tombeau. Ses derniers momens
                    furent employés à de nouvelles instances, qui, dans cet état où les derniers
                    sentimens d'une femme adorée laissent des impressions si vives, produisirent un
                    effet surprenant. Le comte, désespéré de sa perte, ne trouva plus de consolation
                    qu'à suivre ses dernières volontés. On admira tout d'un coup le changement de
                    son caractère. Il se fit voir à la cour. Il y mit, dans lareprésentation de ses
                    droits, une chaleur que personne ne lui connoissoit. On en fut surpris, et
                    peut-être servit-elle à lui procurer plus de considération, mais elle ne lui fit
                    rien obtenir. On se gardoit bien de relever une maison qui ne pouvoit cesser
                    d'être redoutable, aussi long-tems que son frère, dont on savoit les intrigues à
                    la Porte, en France, et dans toutes les provinces de Hongrie, seroit en état de
                    rallumer des feux mal éteints. à peine la paix avoit-elle été conclue, qu'il
                    étoit né de nouvelles causes de guerre. La succession d'Espagne, entre les deux
                    plus puissantes maisons de l'Europe, excitoit une querelle qui ne pouvoit être
                    décidée que par les armes; et personne ne doutoit à Vienne, que la France ne
                    prît cette occasion pour susciter de nouveaux troubles en Hongrie. En effet,
                    l'année ne se passa point sans qu'on entendît parler d'assemblées et de
                    mouvemens dans les provinces de ce royaume qu'on croyoit les plus soumises. Le
                    comte, toujours pressé par le souvenir des dernières exhortations de sa femme,
                    comprit à la fin que, sans prendre part aux évènemens de la guerre, il n'avoit
                    rien à prétendre aux domaines de ses ancêtres. Le chagrin de se voir négligé de
                    la cour de Vienne, le fit balancer d'abord, si la meilleure voie, pour se
                    rétablir dans les droits de son nom, n'étoit pas de retourner en Hongrie, et
                    d'offrir ses servicesaux mécontens. Mais se voyant prévenu par le prince
                    Ragotsky, qui s'étoit échappé de sa prison de Neustat, et qu'ils choisirent pour
                    chef, sans penser même à rappeler le comte Emeric, auquel ils avoient tant
                    d'obligations, son dépit, plus que son penchant, le fixa dans le parti impérial.
                    Il demanda de l'emploi. On fut si content de sa résolution, qu'à la première
                    demande, il obtint un régiment. Je ne puis cacher, me dit ici le
                    valet-de-chambre, en s'interrompant lui-même, que dans cette révolution d'idées
                    et de goûts, qui sembloit en faire un nouvel homme, il entroit moins d'intérêt
                    ou d'ambition, que de philosophie sombre, qui le ramenoit sans cesse à l'image
                    de sa femme expirante, plutôt qu'à l'objet de ses dernières instances. Loin de
                    regarder le métier des armes, dans lequel il s'étoit engagé, comme une voie qui
                    pouvoit le conduire au but qu'on lui supposoit, il n'y voyoit que le terme de
                    ses peines, et le plus court de tous les chemins pour trouver la mort qu'il
                    cherchoit uniquement. C'étoit sa tristesse et l'ennui de vivre, qui causoient le
                    changement que nous avions admiré dans son caractère. Je n'en pus douter,
                    lorsqu'à son départ, nous chargeant ma femme et moi, du soin de sa fille, et
                    d'une cassette qui contenoit ses papiers, avec une grosse somme d'argent,il nous
                    dit qu'il ne nous reverroit plus; qu'à la première nouvelle de sa mort, il nous
                    ordonnoit de conduire sa fille en Hongrie, et de l'y faire élever dans un
                    couvent; que nous trouverions alors ses autres intentions dans les papiers de sa
                    caisse; que se croyant sûr de notre fidélité, il ne nous recommandoit que de
                    l'exactitude à suivre ses derniers ordres: et voyant nos larmes, qu'un si triste
                    langage excitoit, il nous défendit de répliquer. Il partit; et dès l'ouverture
                    de la première campagne, dans une action dont l'avantage demeura néanmoins aux
                    impériaux, vous savez qu'il fut tué d'un coup de fusil. Un devoir sacré, reprit
                    le vieux tuteur, nous fit aussitôt abandonner Vienne, pour exécuter l'inviolable
                    disposition du meilleur des maîtres. Ses papiers, qui contiennent d'autres
                    explications, nous laissant la liberté de choisir un couvent sûr et bien réglé,
                    notre choix est tombé sur celui qui est à deux pas de cette ville; par cet
                    unique motif, qu'étant nés, ma femme et moi, dans le canton, nous nous y sommes
                    promis des facilités que nous n'aurions pu trouver dans tout autre lieu. Les
                    ordres du comte ne nous obligeoient pas de faire élever sa fille sous un autre
                    nom; cependant ils nous recommandoient une sureté qui sembloit dépendre du
                    secret. Nous ne nous sommes ouverts, jusqu'aujourd'hui,qu' à la supérieure du
                    couvent, qui s'est crue fort honorée de notre choix, et de notre confiance. Elle
                    s'est fait une précieuse étude de l'éducation de Mademoiselle Tekely; et depuis
                    quatre ans, elle n'a laissé rien manquer à la culture de ses perfections
                    naturelles. Ma femme ne s'est pas éloignée d'elle; tandis que j'ai fait ici ma
                    demeure constante, pour veiller à sa sureté comme à ses besoins. Mais l'approche
                    de vos troupes ayant répandu l'alarme aux environs de cette ville, je me suis
                    hâté de la faire amener sous mes yeux; pour la défendre au péril de ma vie, ou
                    plutôt pour la garantir de tous les dangers, dans un lieu que ses nouvelles
                    fortifications sembloient mettre à couvert d'une attaque. Fatale prudence! C'est
                    sur ce faubourg que la tempête est tombée. J'ai prévu tous nos malheurs, en
                    apprenant, par les cris de mes voisins, que nos retranchemens étoient forcés.
                    Dans l'excès de ma consternation, mes premiers soins sont tombés sur ma chère
                    fille; pardonnez ce nom, qu'elle me permet elle-même! Je l'ai renfermée, avec ma
                    femme, dans ce cabinet, dont j'ai couvert la vue, et j'avois résolu de perdre
                    mille vies, pour en défendre l'entrée. Il ne m'est pas venu moins heureusement à
                    l'esprit, de séparer les papiers et l'argent du comte, dans l'espérance de
                    sauverdu moins un des deux trésors. J'ai pris sur moi les papiers; et le poids
                    de l'or m'a contraint de le laisser dans la caisse. Ensuite fortifiant ma porte,
                    de tout ce qui m'a paru propre à ce triste usage, je me suis tenu prêt à la
                    disputer jusqu'au dernier soupir, avec un valet que mes promesses ont disposé à
                    me seconder. Mais la foudre ne tombe pas plus rapidement, que les coups de cinq
                    ou six furieux, qui se sont ouvert le passage avec leurs haches. Ils ont fondu
                    avec la même impétuosité sur mon valet, qu'ils ont renversé sans vie, et sur
                    moi, qui n'ai pu me garantir d'une blessure. J'ai conçu que ma résistance seroit
                    vaine, pour arrêter leur pillage, et que le foible reste de mes forces devoit
                    être réservé pour la défense du cabinet. J'en attendois le moment, le dos tourné
                    vers la porte, en invoquant le secours du ciel, et tenant mon mouchoir sur ma
                    plaie, dans une situation qui ne pouvoit inquiéter mes brigands. Leur transport
                    de joie et d'admiration, en ouvrant la caisse, leur a fait perdre tout autre
                    idée. Ils n'ont pensé qu'à se dérober avec leur proie; et, grâces à la puissance
                    que j'invoquois, ils m'ont laissé le trésor pour lequel j'aurois tout sacrifié.
                    Cependant, le péril n'étant pas à sa fin, et chaque moment pouvant nous amener
                    d'autres ravisseurs, contre lesquels je n'avois plus même lafoible défense d'une
                    porte, je me suis placé à ma fenêtre, dans l'espérance de voir paroître quelque
                    officier, dont je pusse implorer la protection. Votre approche m'a rendu la vie.
                    Vous avez conçu l'extrêmité d'un désespoir, auquel la force manquoit pour
                    s'exprimer. Mademoiselle Tekely vous devra l'honneur; et moi les restes d'une
                    vieillesse, à laquelle je ne désire un peu de prolongation, que pour servir
                    cette chère élève. Rassurez-vous, lui dis-je affectueusement, et pour vous et
                    pour Mademoiselle Tekely, et pour les secrets par lesquels vous m'interessez si
                    vivement à son sort. Je juge, comme vous, que dans ce malheureux tems de guerre
                    ils doivent être gardés fidèlement. Le prince Ragotsky même, quoiqu'il touche de
                    si près aux Tekely par d'anciennes alliances et par le mariage de sa mère avec
                    le comte Emeric, ne sera informé de rien avant la fin de nos troubles. Il
                    m'honore de sa confiance et de quelque autorité; vous recevrez de moi les
                    services que vous pourrez attendre de lui dans des circonstances plus
                    tranquilles. Le silence, qui commençoit à régner autour de nous, m' assurant que
                    la discipline étoit rétablie, j'ajoutai que Mademoiselle Tekely n'en auroit pas
                    moins une garde pour la nuit, et les secours nécessaires pour suppléer à ses
                    pertes,si la caisse ne se retrouvoit pas; qu'ensuite les évènemens décideroient
                    du parti que nous prendrions pour elle, et que dans une conjoncture pressante,
                    qui m'obligeoit de joindre les généraux, j'allois lui laisser mon chirurgien. Ce
                    qui me faisoit abréger ma réponse, étoit le retour de l'homme que j'avois
                    dépêché au comte Forgatz. Je le voyois à la porte, où, n'osant interrompre mon
                    entretien, il attendoit la permission d'entrer; mais je lisois son impatience
                    dans ses yeux. En effet, il me dit que le conseil étoit assemblé, et qu'on m'y
                    demandoit sur le champ. Le comte avoit donné l'ordre que je désirois, et
                    paroissoit furieux que sous son commandement les troupes n'eussent pas été plus
                    retenues, dans une place que nous avions beaucoup d'intérêt à ménager. Il avoit
                    déjà fait pendre quelques soldats, qu'on avoit surpris au milieu de leurs
                    violences: mais il me faisoit dire que ceux dont je lui portois mes plaintes
                    n'ayant pas été reconnus, il ne pouvoit me répondre du succès de ses recherches.
                    Aussi furent-elles sans effet; et le lendemain ayant su qu'il nous étoit déserté
                    quelques hommes, je jugeai que la caisse étoit partie avec eux. Quelques mots de
                    consolation, que j'adressai à Mademoiselle Tekely de la porte de son cabinet,et
                    sa tremblante réponse, n'aidèrent pas à me faire connoître mieux ses
                    perfections. Je laissai ordre à mon chirurgien de ne pas la quitter. Mes autres
                    promesses ne furent exécutées qu'après le conseil, parce qu'elles ne purent
                    l'être plutôt. Les délibérations étoient pressantes. Un courier du prince venoit
                    d'informer le comte que l'armée, retenue par divers mouvemens des impériaux, ne
                    pouvoit marcher vers nous sans les avoir éclaircis. C'étoit néanmoins dans cet
                    espoir que non-seulement nous avions entrepris d'escalader Odenbourg, mais
                    qu'après avoir manqué notre projet, nous nous étions rabattus sur un des
                    faubourgs, et que nous en étant saisis plus heureusement, nous comptions d'y
                    attendre l'armée et l'artillerie nécessaire pour former réguliérement le siège
                    de la ville. Notre nombre, d'environ trois mille hommes, et supérieur du double
                    à la garnison, ne nous laissoit craindre aucune attaque; et notre position
                    favorisant beaucoup le dessein du siège, il parut fâcheux au comte Forgatz,
                    d'abandonner une si belle espérance. Ce motif, avec la facilité qu'il se
                    promettoit toujours à se replier vers l' armée, ou peut-être le chagrin d'avoir
                    vu son entreprise échouer, l'attachèrent fortement à la résolution de garder son
                    poste, et de tenir la ville resserrée jusqu'à l'arrivée du prince. Il renvoya le
                    courier avec cette réponse, qu'il donnapour le résultat du conseil, quoique la
                    plupart des officiers fussent opposés à son opinion. à la vérité, les plus
                    pressantes raisons qui devoient nous faire penser à la retraite, en perdant
                    l'espérance de voir approcher bientôt l'armée, ne s'étoient présentées à
                    personne. On se croyoit à couvert du côté de la ville par une hauteur qui nous
                    en cachoit la vue, et qui n'avoit pas été comprise dans les nouvelles
                    fortifications, parce qu'on n'avoit pas eu le tems d' en faire un ouvrage
                    régulier. Elle étoit séparée de la ville par un large fossé, et de nous par de
                    profondes coupures, qui, des deux côtés, sembloient en défendre également
                    l'approche, et la rendre inutile dans cet état, à quelque usage qu'elle fût
                    destinée pour l'avenir. D' ailleurs les assiégés ayant rompu leurs ponts en nous
                    abandonnant le faubourg, nous ne vîmes rien à redouter d'un poste fort nu, avec
                    lequel ils n'avoient pas plus de communication que nous. Cependant, ils
                    employèrent la nuit suivante à s'y loger, avec du canon; et l'activité de leur
                    travail, aidée du silence, nous en déroba le commencement et les progrès. Au
                    jour même, leurs vues n'étant pas remplies, ils continuèrent de travailler
                    jusqu'au soir, sans se trahir par les moindres apparences; et leur entreprise,
                    dont on fit honneur à M Quitz, ingénieur bavarois, leur réussit
                    merveilleusement.Olasmir, ce vieux tuteur de Mlle Tekely, que je n'ai pas encore
                    eu l'occasion de nommer, m'étoit venu voir le matin, dans la foiblesse même de
                    sa blessure. Ce qu'il avoit entendu, de mon chirurgien, avoit augmenté sa
                    confiance pour moi. Après m'avoir témoigné sa reconnoissance, et celle de son
                    élève, il m'avoit demandé mes intentions pour sa conduite; et je n'avois pas eu
                    de meilleur conseil à lui donner, que de reconduire Mademoiselle Tekely au
                    couvent, où je me chargeois de payer sa pension jusqu'à la fin de la guerre:
                    vous continuerez, lui avois-je dit, de vivre près d'elle; et dans quelque lieu
                    que les affaires me mènent, je n'attendrai pas que vous me fassiez souvenir de
                    ses besoins et des vôtres. Notre situation me paroissant aussi sure qu'au comte
                    Forgatz, je ne voyois pas plus de péril dans une maison du faubourg que dans le
                    couvent; mais j'avois pris la résolution de retourner le lendemain à l'armée, et
                    dans l'incertitude des évènemens, je voulois voir Mademoiselle Tekely dans un
                    lieu fixe, où ma correspondance fût établie avant mon départ. J'avois laissé
                    entre les mains du vieillard, une somme convenable à ses besoins; et dans le
                    cours de l'après-midi, j'avois dérobé quelques momens aux affaires, pour voir la
                    supérieure du couvent, avec laquelle j'avois pris des arrangemenspour la
                    pension. Elle m'avoit fort vanté l'attachement de Mademoiselle Tekely à la
                    religion: mais l'éloge d'un enfant, dans la bouche d'une religieuse, n'avoit pu
                    faire une grande impression sur moi. Le soir, j'appris d'Olasmir, que son élève
                    étoit rentrée au couvent. Ce fut une inquiétude de moins, lorsqu'une heure
                    après, le canon de la hauteur commençant à jouer furieusement sur notre
                    faubourg, nous fûmes bientôt forcés de penser à la retraite. Il n'y avoit pas
                    d'espérance d' emporter ce poste, ni de raison pour nous faire écraser dans le
                    nôtre. Nous profitâmes de l'obscurité pour nous retirer en fort bon ordre; et l'
                    ennemi, qui n'aspiroit qu'à nous éloigner, n'entreprit pas d'interrompre notre
                    marche. Je partis, avec des voeux pour Mademoiselle Tekely, dont l'asile n'étoit
                    pas plus à couvert du canon que le reste du faubourg. Ils furent exaucés en sa
                    faveur: mais j'appris: deux jours après, par une lettre qui me fut apportée au
                    camp de Wallitz, que son vieux tuteur, destiné à tout perdre pour elle, avoit
                    été frappé d'un boulet en rentrant dans sa maison, et qu'il avoit employé
                    quelques minutes de vie, qui lui étoient restées, à faire porter ses papiers au
                    couvent. La supérieure qu'il en avoit chargée, et qui me donnoit cette nouvelle,
                    me demandoit quel usage elle devoit faire d'une multituded'écrits qu' elle avoit
                    reçus. Je lui répondis qu'elle devoit les garder précieusement, et je confirmai
                    tous les engagemens que j'avois pris avec elle pour l'exactitude et la fidélité
                    de mes soins. Ainsi, dans un âge où l'on se connoît à peine, et d'un sexe qui
                    n'est capable de rien pour lui-même, Mademoiselle Tekely, dépouillée du peu de
                    bien qui lui étoit resté de son père, et privée du seul ami qu'elle connût dans
                    sa situation, pouvoit se compter au nombre de ces malheureux enfans à qui la
                    fortune ne promet que des rigueurs. J'observe les circonstances de son sort,
                    pour vous préparer d'avance au prodigieux attachement que vous me verrez prendre
                    pour elle. Peut-être croirez-vous lui devoir un autre nom; et je vous avoue qu'à
                    mes yeux mêmes, ce sentiment n'a jamais été bien éclairci. J'étois né sensible,
                    quoique l'habitude d'une vie fort appliquée m'eût rendu plus sérieux qu'on ne
                    l'est encore à l'âge de trente-quatre ans, qui étoit le mien. La seule
                    compassion, soutenue par le goût du mérite, animé peut-être par les charmes de
                    la jeunesse et de la beauté, a pu me faire sortir de ses propres bornes. Vous en
                    jugerez après m'avoir entendu: et quand vous me trouveriez des apparences de
                    foiblesse, je pense bien moins à les justifier, qu'à vous conduire, par la
                    connoissance des évènemens, à lapitié que je vous demande pour leurs tristes
                    suites. Mes plus anciens sentimens, tels que je vous les ai représentés,
                    n'eurent pas encore d'autre effet, que de me rendre fort attentif à l'exécution
                    de mes promesses. La mort d'Olasmir, qui privoit Mademoiselle Tekely d'un
                    gardien si vigilant, me fit naître la pensée d'avancer les informations que je
                    devois donner quelque jour au prince Ragotsky. Mais j'avois appris, en arrivant
                    à l'armée, qu'il venoit de recevoir avis de la mort du comte Emeric, dans son
                    exil de Nicomédie, et que par le testament de ce prince il étoit nommé son
                    héritier. Ce n'étoit pas le moment de lui faire connoître une héritière
                    naturelle, dont les droits détruisoient ouvertement les siens. D'ailleurs je
                    n'avois encore de preuve de la naissance de Mademoiselle Tekely, que le
                    témoignage d' un domestique; et je ne pouvois révéler, sans imprudence, qu'ils
                    étoient contenus dans quelques papiers, pour la sureté desquels je n'avois
                    aucune garantie. La succession étoit si loin d'être ouverte, que tous les biens
                    de cette illustre maison étant confisqués, il n'y avoit que la force des armes,
                    ou le rétablissement de l'ordre, par la paix, qui pût en faire espérer la
                    possession au prince substitué. Ainsi, les explications pouvoient être différées
                    sansdanger; et j'en voyois, au contraire, à les hâter trop. Mon unique soin fut
                    d'écrire à la supérieure du couvent, par une voie sûre, et de lui recommander
                    plus que jamais la conservation du dépôt. Je passe sur l'histoire de nos armes,
                    comme sur tout ce qui n'a pas un rapport plus nécessaire avec celle que je vous
                    ai fait attendre. La guerre fut encore prolongée long-tems, sans que la
                    médiation des puissances maritimes, que j'avois heureusement ménagée, fût
                    capable de rapprocher les prétentions des partis. Enfin, la mort imprévue de
                    l'empereur Joseph termina ces furieuses convulsions, mais par une voie fort
                    éloignée de nos espérances. Le prince Ragotsky avoit convoqué à Hust une
                    assemblée générale des confédérés, où je m'étois rendu par son ordre, pour y
                    préparer les esprits à ses propositions. J' étois dans la plus grande chaleur de
                    mes efforts, lorsqu'un bruit, devenu bientôt certain, nous apprit qu'au lieu de
                    nous joindre, comme je l' avois promis en son nom, il étoit passé brusquement en
                    Pologne avec une partie de nos chefs, abandonnant une cause à laquelle il nous
                    avoit tous sacrifiés. Mon ressentiment fut d'autant plus vif que j'étois joué
                    sous le voile de la confiance. Cependant on sut ensuite qu'il l'avoit été
                    lui-même par le comte Caroli, quis'étant lié secrètement avec le ministre de
                    Vienne, avoit formé une autre assemblée, dans laquelle il avoit fait approuver
                    un traité de pacification, qu'il n'avoit communiqué au prince qu'après l'avoir
                    signé. Son exemple avoit entraîné une grande partie des seigneurs et des
                    députés, quoique ces derniers ne fussent pas revêtus des pouvoirs de leurs
                    comtés; et le prince, perdant toute confiance pour ses anciens partisans,
                    s'étoit déterminé tout d'un coup à la fuite, avec la triste consolation d'avoir
                    chargé Caroli de reproches et d'injures, dans une déclaration qu'il avoit fait
                    publier à son départ. Ces informations, si je les avois reçues plutôt,
                    m'auroient peut-être empêché de l'accuser de mauvaise foi: mais elles ne le
                    purgeoient pas du reproche d'avoir quitté la Hongrie sans m'avoir fait avertir
                    de son dessein, comme il l'auroit pu sans danger pour lui-même, et par
                    conséquent de me livrer aux impériaux, qui ne me souhaitoient pas moins de mal
                    qu'à lui. Aussi me trouvai-je dans un embarras si sérieux, qu'ayant tout à
                    craindre pour ma liberté, et sans doute pour ma vie, je n'eus pas d'autre parti
                    à choisir pour mettre l'une et l'autre à couvert, que d'accepter le traité,
                    contre les mouvemens de mon coeur, qui me faisoit déplorer amèrement le malheur
                    dema patrie, et regretter l'inutilité de mes longs services. Ma fortune n' étoit
                    pas augmentée, depuis environ dix ans que j'avois suivi le prince avec un
                    attachement sans exemple, et sans autre vue, pour l'avenir, que de partager la
                    sienne dans une plus heureuse supposition. C'étoit l'espérance dont il m'avoit
                    constamment flatté; mais quand j'aurois cru sa situation plus avantageuse
                    qu'elle ne pouvoit l'être, l'indignation de me voir si mal traité m'auroit
                    empêché de prétendre à ses bienfaits. Les appointemens de mes offices m'ayant
                    été réguliérement payés des subsides qu'il recevoit de France et d'Espagne, ce
                    secours, joint au revenu d'un bien médiocre, dont je n'avois pas cessé de jouir
                    à Cronstat, avoit suffi tout à la fois, et pour ma dépense, et pour la pension
                    de Mademoiselle Tekely. Mes facilités ne pouvoient plus être les mêmes: cruelle
                    réflexion, et la première qui me vint à l'esprit dans ma disgrâce. Cependant
                    j'étois si résolu de remplir tous les engagemens d'Olasmir, auxquels j'avois
                    succédé par mes promesses, que je ne balançai pas un moment sur ma conduite.
                    L'emploi de mon revenu, me dis-je à moi-même, sera pour la pension, jusqu'au
                    tems où les droits de Mademoiselle Tekely pourront s'éclaircir; et jetrouverai
                    pour moi-même des ressources dans mes talens. Cette résolution m'ayant rendu
                    plus tranquille, je partis pour Odenbourg, où j'avois à prendre de nouveaux
                    arrangemens avec la supérieure, avant que de me rendre à Cronstat. Dans ma
                    route, j'appris que la pacification étoit confirmée par la reddition de Cassovie
                    aux impériaux, et que la fuite du prince Ragotsky ayant fait perdre toute
                    espérance de le ramener à la soumission, ses biens et ceux du comte Emeric
                    avoient été non-seulement confisqués par une nouvelle déclaration, mais déjà
                    saisis, et distribués à divers seigneurs, en récompense de leurs services.
                    Quelle espérance pour Mademoiselle Tekely, de faire jamais entendre et
                    reconnoître ses droits? N'importe, ajoutai-je, après une si triste réflexion, je
                    n'en serai pas plus froid à la servir: l'honneur et la vertu m'en font une loi.
                    à quelque sort que le ciel la destine un jour, il ne manquera rien à son
                    éducation; et mon bien sera vendu, si le revenu ne suffit pas. J'arrivai au
                    couvent dans ces dispositions: ainsi n'attribuez rien à l'admiration dont je fus
                    frappé lorsqu'elle parut avec la supérieure. à peine avois-je eu le tems de
                    distinguer ses traits, dans la triste occasion que j'avois eue de la voir.
                    Quatre ans, écoulés depuis, avoientachevé de les former. Je ne la reconnus pas:
                    mais je ne pus me défendre d'un étonnement plus vif que toutes mes expressions,
                    à la vue d'une jeune personne, qui joignoit dans sa physionomie toutes les
                    grâces à la noblesse, et qui n'avoit, de l'adversité, que ce regard un peu
                    sombre et cet air touchant, qui font reconnoître tout d'un coup les malheureux.
                    Tous les sentimens qu'elle croyoit me devoir, pour des soins qu'elle n'avoit pas
                    ignorés, la rendant bientôt familière avec moi, je ne fus pas moins charmé de
                    son langage et de la maturité de son esprit. Mon ami, dont le récit sembloit
                    s'échauffer, fut interrompu dans cet endroit par quelque bruit, qui se fit
                    entendre à la porte de mon antichambre. Mais, l'attribuant au retour de mon
                    valet, je le priai de n'y faire aucune attention, et de revenir à l'abbé
                    Brenner, ou plutôt à Mademoiselle Tekely, qui commençoit à m'intéresser
                    beaucoup. Il reprit, en continuant de mettre sa narration dans la bouche de
                    l'abbé. Après quelques explications générales sur l'état de sa fortune, dont
                    elle n'étoit pas moins informée que de mes services, elle fut la première à me
                    parler des papiers, dans lesquels Olasmir et sa femme lui avoient répété mille
                    foisque les dernières volontés de son père étoient renfermées. Elle ajouta
                    qu'avec les obligations qu'elle avoit à ma générosité, et le respect qu'elle
                    auroit toujours pour mes conseils, il ne lui étoit pas même tombé à l'esprit de
                    les ouvrir sans ma participation; mais que dans le regret de m'être incommode,
                    elle souhaitoit impatiemment qu' ils fussent ouverts, et qu'elle n'étoit pas
                    sans espoir d'y trouver, par les tendres soins d'un si bon père, quelque voie
                    tracée pour sa conduite, peut-être pour la réparation de ses pertes; trop
                    heureuse, si parmi les éclaircissemens qu'elle se promettoit, il s'offroit
                    quelque chose de favorable au plus ardent de ses voeux, qui étoit de faire
                    éclater pour moi toute sa reconnoissance. Je priai la supérieure d'apporter sur
                    le champ ces papiers, pour donner à Mademoiselle Tekely la satisfaction qu'elle
                    désiroit. La mienne étoit si vive à l'entendre, qu'à peine avois-je eu la
                    liberté d'esprit de répondre, par quelques mots, à tout ce qu'elle m'avoit dit
                    d'obligeant. Ce n'étoit plus seulement mon revenu et tout le fond de mon bien;
                    c'étoit ma vie même, que je me sentois disposé à sacrifier pour elle. Mon
                    agitation fut la même, pendant cinq ou six minutes que je demeurai seul avec
                    elle; et peut-être prit-elle pour gravité, un silence, causé par mon embarras.
                    Je ne vous préviens pas sur dessentimens, dont je vous ai déjà dit que je n'ai
                    jamais bien connu la nature. Vous me les verrez nourrir avec une constance,
                    exercer avec un plaisir, et pousser à des excès, qui m'ont toujours effrayé
                    moi-même. C'est vous en abandonner le jugement, que de vous les découvrir sans
                    excuse. Les papiers, que la supérieure m'apporta, étoient en assez grand nombre:
                    et fort mal enveloppés, quoique liés de plusieurs cordons, dont le noeud étoit
                    cacheté d'un double sceau; ce qui me fit souvenir que le tems avoit manqué au
                    malheureux dépositaire pour les mettre dans un meilleur ordre, après avoir été
                    obligé, la veille de sa mort, de les tenir cachés dans ses poches. L'adresse qui
                    sembloit tracée d'une main tremblante, me fit rappeler aussi qu'il l'avoit
                    écrite au dernier moment de sa vie. Elle étoit adressée à la supérieure du
                    couvent, mais avec deux lignes de la même main, qui portoient ordre de ne
                    remettre le paquet qu'à moi, si j'étois fidelle à mes promesses; mais de
                    l'envoyer au prince Ragotsky dans tout autre cas. Ce paquet étoit venu à la
                    supérieure, par les mains de Madame Olasmir, que son mari avoit eu le tems de
                    faire appeler, pour recevoir ses derniers soupirs. Je l'ouvris, par le droit que
                    j'en recevois des deux lignes qui portoient mon nom; mais je le présentai
                    aussitôt à Mademoiselle Tekely, qui ne le reçut que pour le presser long-tems de
                    ses lèvres, en le mouillant d'un ruisseau de larmes. Lorsqu'elle me l'eut remis,
                    la supérieure, craignant quelques suites d'un attendrissement qui duroit encore,
                    me proposa d'accepter un lit dans le quartier des chapelains du couvent, où
                    j'aurois toute la tranquillité dont j'avois besoin pour ma lecture. J'entrai
                    dans le sens de cette invitation; et trop satisfait de ne pas m'éloigner d'un
                    lieu où je voulois rapporter désormais tous mes soins, je pris prétexte de la
                    nuit qui s'approchoit, pour laisser à Mademoiselle Tekely la liberté de se
                    retirer. La supérieure me fit conduire au logement que je devois occuper. Toutes
                    les civilités que j'y reçus, furent autant d'importunités pour moi. Je ne
                    commençai à respirer qu'au moment où je me vis seul, avec les papiers de
                    Mademoiselle Tekely dans les mains. La confusion que j'avois cru d'abord y
                    trouver, disparut pour moi, lorsqu'un peu d' attention m'eut fait observer que
                    le faisceau étoit composé d'un grand nombre d'autres, dont chacun portoit son
                    titre. Les uns contenoient d' anciennes chartes et divers mémoires, qui
                    regardoient les biens et les droits des Tekely; d'autres, l'état des affaires du
                    comte Jean et ses espérances à la cour de Vienne; d'autres, les actes de son
                    mariage, et les témoignages qu'il avoit pris soin de recueillir pour éloigner
                    tous les doutes. Enfin mes regards tombèrent sur le testament, et sur une longue
                    instruction qui l'accompagnoit. La première de ces deux pièces contenoit les
                    dernières expressions de la tendresse d'un père, et la déclaration par laquelle
                    il instituoit sa fille héritière de toutes ses possessions et de tous ses
                    droits. Mais ne prévoyant que trop la ruine entière de sa maison et la perte
                    irréparable de ses biens, il s' efforçoit, dans l'instruction, d'ouvrir pour sa
                    fille toutes les voies qu'Olasmir devoit tenter lorsqu'elle seroit sortie de
                    l'enfance, ou qu'elle pourroit prendre d'elle-même dans un âge plus avancé. Des
                    deux situations, dans l'une desquelles la Hongrie devoit retomber, celle de
                    redevenir un état libre, ou celle de rester sous le joug de la maison
                    d'Autriche, il faisoit des voeux pour la première, comme la seule dont il pût
                    espérer le rétablissement de son frère et des prospérités pour sa fille; mais
                    sans oser, disoit-il, se promettre une si grande faveur de la clémence du ciel.
                    C'étoit néanmoins dans cette flatteuse supposition, qu'il vouloit qu'elle fût
                    élevée dans un couvent de Hongrie, pour y prendre les usages de la nation;
                    quoiqu'assez voisin de l'Autriche pour ne pas déplaireaux impériaux par le
                    choix. Il nommoit même Odenbourg; et je reconnus alors que le fidèle Olasmir,
                    par un excès de précaution, qui lui avoit fait craindre apparemment que tant de
                    ménagement pour nos ennemis ne me refroidît pour elle, m'avoit déguisé cet
                    ordre. Le comte lui recommandoit instamment le secret qu'il avoit long-tems
                    gardé; et l' ouverture qu'il n'avoit eue que pour la supérieure et pour moi,
                    ayant été forcée par les circonstances, je ne trouvai rien dans toute sa
                    conduite qui ne me laissât autant d'admiration pour sa prudence que pour sa
                    fidélité. Si le ciel favorisoit les défenseurs de la liberté hongroise, jusqu'à
                    permettre que l'ancien gouvernement fût rétabli, Olasmir devoit aussitôt
                    présenter son élève, soit au comte son oncle, dont le retour ne pouvoit être
                    incertain, soit après sa mort, au prince Ragotsky, qui ne pouvoit prendre moins
                    d'affection pour le sang des Tekely, depuis que la princesse sa mère avoit
                    épousé le comte Emeric. Dans une si douce perspective, tout rioit à
                    l'imagination du malheureux testateur, et le détail de ses espérances se
                    ressentoit de son extrême tendresse pour sa fille. Mais si les hongrois étoient
                    opprimés, il faisoit dépendre le retour de Mademoiselle Tekely à Vienne, des
                    conjonctures, et sur-tout de la composition que les chefs des mécontens
                    obtiendroientde la cour impériale. Cet article contenoit beaucoup
                    d'explications, dont les unes regardoient les amis qu'il faudroit employer dans
                    cette cour; et d' autres, les grâces qu'on y pourroit demander. Après quantité
                    d'alternatives, où les défiances et les craintes sembloient l'emporter sur
                    l'espérance; le comte, incertain, embarrassé dans ses raisonnemens et dans ses
                    propres désirs, se rappeloit comme de fort loin le hospodar de Valaquie son
                    beau-père, et mettoit en doute s'il y avoit quelque chose à tenter auprès de ce
                    prince, soit qu'il fût question d'une retraite pour Mlle Tekely, soit qu'on eût
                    besoin de cette protection à la cour de Vienne. Il concluoit qu'une ressource si
                    précaire et si douteuse devoit être remise à l'extrêmité; et quoiqu'à regret, il
                    conseilloit à sa fille, dans des termes qui peignoient l'amertume de son coeur,
                    de recourir à la générosité de quelques amis et de quelques parens éloignés
                    qu'il nommoit, plutôt que de s'exposer à d'injurieux rebuts, dans une petite
                    cour à demi-turque, où la légitimité de sa naissance trouveroit beaucoup
                    d'obstacles à surmonter. J'en jugeai tout autrement; et m' attachant au
                    contraire à cette idée, qui me parut la plus favorable à Mademoiselle Tekely
                    dans sa situation, j'abandonnai tout ce qui me sembla moins plausible. Les
                    difficultés présentes étoient invinciblesdu côté de Vienne: quelle ressource
                    plus honorable et plus naturelle que dans la protection de son grand-père?
                    J'avois, du hospodar et de sa petite cour, une opinion plus juste que le comte
                    Jean, qui devant se reprocher d' avoir offensé mortellement son beau-père, et de
                    n'avoir jamais fait un pas pour se réconcilier avec lui, se le figuroit
                    apparemment aussi furieux, et plus difficile à ramener qu'au premier jour. Outre
                    la longueur du tems, qui calme les plus vives animosités, et le nom de
                    l'offenseur, que je ne pouvois croire aussi peu connu du prince de Valaquie,
                    qu'Olasmir avoit voulu me le persuader, mais qui, dans cette supposition même,
                    pouvoit l'adoucir, lorsqu'il viendroit à l'apprendre, le voisinage où j'étois né
                    de Tergowitz, séjour ordinaire de ce prince, m'avoit fait connoître son
                    caractère. On ne l'accusoit que d'une excessive avidité pour l'argent, qui
                    l'avoit fait changer vingt fois d'intérêts, dans les démêlés de ses voisins, et
                    lui faisoit vendre ses services à ceux qui les payoient le plus libéralement. Il
                    étoit d' ailleurs d'un naturel doux, ami du plaisir dans sa vieillesse, faisant
                    même un honorable usage des trésors qu'il avoit la réputation d'avoir amassés,
                    et sur-tout passionné pour la bonne chère, quoique fort attaché au rite grec, la
                    religion de son pays et de son enfance. Il meparut impossible qu'il fût endurci
                    contre les sentimens de la nature. Enfin, dans mon zèle pour Mademoiselle
                    Tekely, que j'aurois déjà souhaité de voir sur un trône, je ne pensai plus qu'à
                    vérifier les preuves de sa naissance; et je passai sur toutes les autres pièces,
                    pour ne m'arrêter qu'à celles qui regardoient le mariage de son père. Elles me
                    satisfirent si pleinement, qu'après avoir employé la nuit à cette étude, je
                    retournai au couvent plein d'impatience, et je fis à Mademoiselle Tekely
                    l'ouverture de toutes mes vues. C'étoit de me rendre à Tergowitz; d'y faire, par
                    un heureux éclaircissement, la paix de son père, dont elle devoit recueillir
                    tous les fruits; d'apprendre ensuite au prince grec qu'il restoit une fille du
                    mariage de la sienne, une fille digne de lui, et qui feroit l'honneur de sa
                    cour; de venir la prendre, suivant le succès, que je croyois infaillible; de la
                    conduire dans le sein de son grand-père, et de l'y mettre à couvert de toutes
                    sortes de peines et de révolutions, sans avoir rien hasardé pour son honneur ni
                    pour son repos. Je m'attendois que ces offres, soutenues par l'air de joie et de
                    confiance avec lequel je les avois prononcées, entraîneroient tout d'un coup son
                    consentement. Elle m'avoit écouté sansémotion: elle me demanda de même si
                    c'étoit un ordre que j'eusse trouvé dans les écrits de son père. Je lui
                    rapportai de bonne foi ce que j'y avois trouvé, et comment j'avois conclu qu'à
                    son âge, après la mort des deux comtes et la confiscation de leurs biens,
                    c'est-à-dire, après la ruine de son illustre maison, elle n'avoit pas de parti
                    plus avantageux et plus honnête à choisir. Elle souhaita de lire l'instruction.
                    Je lui fis moi-même cette lecture, en joignant à chaque article des réflexions
                    capables de lui faire sentir qu'elle n'avoit de vraie ressource que dans le
                    dernier. Les objections mêmes de son père, ajoutai-je, n'avoient eu de force que
                    pour lui, qui doutoit avec raison s'il trouveroit le prince de Valaquie disposé
                    à lui pardonner: mais elles disparoissoient entièrement pour une jeune personne,
                    qui n'étoit pas responsable de l'erreur et de la conduite des auteurs de sa
                    naissance, et d'ailleurs à qui je ne proposois cette voie qu'en offrant de
                    pressentir les dispositions de son grand-père. Des larmes amères furent la seule
                    réponse de Mademoiselle De Tekely. J'en fus beaucoup moins touché que surpris,
                    et je lui demandai ce que mon discours avoit d'affligeant. Elle continua de
                    pleurer sans ouvrir la bouche. Enfin la supérieure, que nous avions admise à
                    notre entretien, répondit pour elle, qu'avec une extrêmedélicatesse de religion,
                    Mademoiselle Tekely ne pouvoit goûter une ouverture qui devoit la faire entrer
                    dans une famille schismatique; et bientôt un peu plus d'explication me fit
                    comprendre que depuis tant d'années, on ne s'étoit attaché qu'à la remplir d'une
                    vive horreur pour le schisme et l'hérésie. Je ne pus désapprouver ce soin dans
                    un couvent de Hongrie. La variété des sectes, qui se trouvent établies dans
                    cette contrée et dans les pays voisins, y rend le zèle des catholiques fort
                    ardent; et Mademoiselle Tekely, née d'un père et d'une mère, qui n'avoient
                    embrassé la religion romaine que par des motifs suspects, avoit paru demander
                    des précautions extraordinaires, pour l'affermir dans ses principes de foi. Je
                    jugeois aussi que la supérieure avoit fait tourner particulièrement l'aversion
                    de son élève contre les schismatiques grecs, de la part desquels sa qualité de
                    petite-fille du hospodar pouvoit faire craindre les plus grands dangers.
                    Cependant il me paroissoit étrange qu'à son âge, non-seulement l'idée d'une
                    meilleure fortune ne fît pas plus d' impression sur elle, mais que la nature
                    parlât si peu, dans son coeur, en faveur de ses plus proches, ou plutôt de ses
                    uniques parens. Je lui fis, sur ces deux points, toutes les représentations que
                    je crus propres à la fléchir. Elle n'y répondit que parun redoublement de
                    larmes, et des plaintes sur son sort, qui se changèrent même en refus ouvert,
                    lorsque la supérieure lui fit observer que le comte son père nommoit la famille
                    du hospodar une cour à demi-turque. Je commençois à croire sa répugnance
                    invincible, ou du moins je n'attendois plus rien que du tems, et j'admirois la
                    force de l'éducation dans un âge si tendre, autant que le zèle de la religion
                    dans la supérieure: mais quelques mots hasardés, dont je n'espérois plus
                    d'effet, m'apprirent qu'il n'y a pas d'extrêmité dont le coeur ne puisse être
                    ramené dans un instant, par des espérances aussi fortes que ses craintes.
                    J'avois cru, dis-je à Mademoiselle Tekely, qu'outre l'avantage d'une situation
                    fixe, vous auriez trouvé dans les principes mêmes de la religion, un puissant
                    motif pour vous réunir à votre famille: loin de craindre la séduction, avec une
                    foi si vive, ne pouvez-vous pas espérer de convertir votre grand-père et tous
                    ses enfans, qui sont vos oncles? Ah! Madame, s'écria la charmante fille, en se
                    tournant vers la vieille supérieure, les convertir tous! Mon sang y seroit bien
                    employé. J'insistai fort vivement sur l'honneur et le mérite de cette
                    entreprise, et je promis de la seconder par tous mes efforts. La
                    supérieure,prévenue fort avantageusement pour moi, par ce qu' elle connoissoit
                    de mes sentimens et de ma conduite, et peut-être assez raisonnable aussi pour
                    sentir les vrais intérêts de sa chère élève, parut voir ma proposition d'un oeil
                    tout différent sous ce jour. Elle reconnut, qu'assistée de mes conseils,
                    fortifiée quelquefois par ma présence, et secondée dans ses vertueux efforts
                    pour la conversion du prince son grand-père, Mademoiselle Tekely devoit espérer
                    beaucoup de la protection du ciel. Cette pieuse décision, que je n'aurois pas
                    voulu garantir, calma ses scrupules. Le reste du jour fut employé, de concert, à
                    raisonner sur ma négociation en Valaquie. J'aurois moins pesé sur ces
                    circonstances, si l'honneur de Mademoiselle Tekely et le mien dépendoient de la
                    connoissance de son caractère, à laquelle on ne parviendroit jamais, par celle
                    de nos aventures communes, sans remonter à leur première origine. Avec un fond
                    admirable de bon naturel, avec des inclinations douces, et toutes les qualités
                    du coeur et de l'esprit, qui font les plus puissans charmes de son sexe, elle
                    avoit l'imagination si facile à prévenir, que se remplissant tout d'un coup de
                    ce qui se présentoit sous des apparences capables de la persuader ou de
                    l'émouvoir, il n'y avoit qu'une impression plus forte, qui pût affoiblir ses
                    préventionssubites, et la faire renoncer à ses premières idées ou ses premiers
                    sentimens. Mais une nouvelle image, qui se présentoit sous des couleurs plus
                    vraies ou plus spécieuses, prenoit aussitôt l'ascendant qu'elle faisoit perdre à
                    l'autre, et la détruisoit jusqu'à la faire oublier. Ce foible, si c' en étoit un
                    dans Mademoiselle Tekely, avec l'explication que je lui donnai lorsque je l'eus
                    découvert, a causé long-tems d'étranges inégalités dans sa vie et dans la
                    mienne. Je n'en attribuai les effets, dans ses premiers tems, qu'à la
                    singularité de son éducation, où la science du monde, et les leçons qui forment
                    le coeur, ne pouvoient avoir eu la même part que les principes de religion; et
                    je m'attachai de plus en plus au parti de la rendre promptement à sa famille.
                    Les difficultés que j'appréhendois à la cour de Valaquie, ne regardant que la
                    vérification du mariage, je pris la résolution de passer d'abord dans les lieux
                    dont chaque certificat portoit la date, pour y faire confirmer toutes mes
                    preuves. La fidélité que je reconnus dans les moindres circonstances, me fit
                    admirer les soins que le comte y avoit apportés. Mais j'aurois pu m'épargner une
                    recherche pénible. Après l'avoir achevée, m'étant rendu à Buccarest, où j'avois
                    appris que le hospodar étoit alors, je fus agréablementsurpris, dans la première
                    audience qu'il me fit l'honneur de m'accorder, et lorsqu'il me vit chercher des
                    détours pour disposer son coeur à mes ouvertures, d'être interrompu d'un air
                    fort humain. Il n'ignoroit ni le mariage ni la mort de sa fille, ni le nom et la
                    naissance de son ravisseur. Il avoit fait suivre les deux amans après leur
                    évasion, et ceux qu'il avoit dépêchés avec ses ordres étoient tombés sur leurs
                    traces dans la première ville de Hongrie où leur mariage avoit été célébré.
                    Cette connoissance, me dit-il, et le nom du comte auroient calmé sa fureur, s'il
                    n'eût appris, par la même voie, que la comtesse avoit sacrifié à l'amour la
                    religion de ses ancêtres. Il avoit pris le parti de l'abandonner entièrement.
                    L'oubli d'elle-même et de sa famille, dans lequel elle avoit passé toute sa vie,
                    n'avoit pu servir à réveiller la tendresse paternelle. Cependant, il l'avoit
                    poussée jusqu'à faire prendre à Vienne des informations sur son sort. Il avoit
                    su qu' elle étoit devenue mère d'une fille. Il avoit ensuite appris sa mort et
                    celle de son mari, qui l'avoit suivie de près. Un vif intérêt, pour sa
                    petite-fille, l'avoit fait penser aussitôt à se charger de son éducation. Il
                    s'étoit hâté de la faire chercher: elle avoit disparu. Il l'avoit fait demander
                    à la cour de Vienne, qui n'avoit pas été plus heureuse à découvrir ses traces,
                    ou qui n'avoitpas ordonné de sérieuses recherches. Si c'étoit en sa faveur que
                    je croyois avoir besoin d'art pour le toucher, je connoissois peu ses sentimens.
                    Il s'empressoit de me les apprendre, pour m'épargner des sollicitations dont il
                    croyoit deviner l'objet. Je ne pouvois lui rien apporter de plus agréable, que
                    des nouvelles de sa petite-fille. Les précautions devenant inutiles après ce
                    tendre éclaircissement, je lui confessai que j'étois chargé, par Mademoiselle
                    Tekely, de venir lui demander pour elle sa protection et son amitié; et pour lui
                    donner de la confiance à mon récit, je me fis connoître par mon nom, que mes
                    longs services, dans un parti qu'il avoit favorisé, lui firent aisément
                    rappeler. Alors je ne lui déguisai ni la situation de sa petite-fille, ni
                    l'occasion qui me l'avoit fait connoître, ni les soins que je n'avois pas cessé
                    de lui rendre; et quoiqu'il m'eût déclaré si vivement que sa tendresse n'avoit
                    pas besoin d'être échauffée, je lui fis un portrait de Mademoiselle Tekely, que
                    je crus capable de la redoubler. J'y ajoutai, qu'en se livrant à l'autorité
                    paternelle, elle ne lui demandoit que la liberté de religion, pour laquelle je
                    désirois sa parole. Il ne balança point à me la donner. Il ajouta même que sur
                    ce point, il étoit ennemi de la contrainte. Cependant j'avois déjà remarqué que
                    l'éducation du couvent lui déplaisoit.Il avoit pris un visage moins ouvert, en
                    me l'entendant vanter; et lorsque j' eus achevé, ses réflexions tombèrent sur le
                    malheur que sa petite-fille avoit eu, d'être dérobée à ses soins dans son
                    enfance. Ensuite, n'en redevenant que plus empressé à la désirer, il me dit que
                    dès le jour suivant, il feroit partir quelques personnes de confiance, pour se
                    la faire amener à Tergowitz, où il devoit retourner dans peu de jours. J'eus
                    peine à lui faire entendre que je devois être de ce voyage, et qu'elle ne se
                    détermineroit pas à l'entreprendre sans m'avoir revu. Il sembloit appréhender,
                    non-seulement qu'elle ne lui fût enlevée par quelque nouvel évènement, mais
                    qu'elle ne demeurât un moment de plus dans sa religieuse retraite, ou dans une
                    autre main que la sienne. Mes représentations néanmoins le firent consentir à
                    mettre sous mes ordres une gouvernante et deux officiers, avec quelques
                    domestiques qu'il destinoit au voyage. Il me força généreusement d'accepter une
                    somme fort supérieure à la pension que j'avois payée depuis six ans; et
                    n'ignorant pas que j'étois né à Cronstat, d'un sang noble, il m'offrit à son
                    service des emplois qui ne m'éloigneroient pas beaucoup de ma patrie. C'étoit me
                    flatter autant, dans la résolution où j'étois de ne pas perdre de vue
                    Mademoiselle Tekely, quedans l'embarras où le prince Ragotsky me laissoit pour
                    ma fortune. Mais ne s'étant pas expliqué mieux sur ses offres, et ma profession,
                    quoiqu'assez mal exercée, ne me permettant point d'accepter toute sorte
                    d'emplois dans une cour schismatique, je le priai de suspendre ses généreuses
                    intentions jusqu'à mon retour, pour me laisser le tems de les mériter par un
                    nouveau zèle. J'avois mes délicatesses de religion, comme sa petite-fille. Sans
                    être engagé plus loin que le premier des ordres ecclésiastiques, je
                    reconnoissois des loix, dont la guerre même ne m'avoit jamais fait écarter. Deux
                    voitures qui furent prêtes pour le lendemain, nous conduisirent au travers de la
                    Hongrie, jusqu'aux portes d'Odenbourg. J'avois eu le tems, dans une si longue
                    route, de réfléchir sur les dispositions du prince de Valaquie, et je n'avois pu
                    me déguiser que dans le moment de froideur dont je m'étois apperçu, c' étoit
                    l'éducation romaine de Mademoiselle De Tekely, qui m'avoit paru le chagriner;
                    mauvais augure pour cette conversion, qu'elle se promettoit, et pour la
                    tranquillité qu'elle désiroit du moins dans ses principes. Mon inquiétude avoit
                    été si sérieuse sur ce dernier point, que j'avois balancé si je devois achever
                    mon entreprise. Mais, outre la médiocrité de mon revenu, qui ne pouvoit
                    mepermettre de fournir long-tems à son entretien dans un couvent, je m'étois
                    fortifié, contre mes scrupules, par l'exemple de la plupart des grandes maisons
                    d'Allemagne, où la différence des opinions religieuses est admise, et n'empêche
                    pas l'union entre les personnes du même sang. D'un autre côté, j'avois été
                    défendu contre la tentation de recourir pour elle au ministère de Vienne, par le
                    souvenir de la princesse Julienne, soeur du prince Ragotsky, qui s'étoit vue
                    renfermée pour toute sa vie dans un monastère, d'où elle n'étoit sortie que par
                    l'heureuse hardiesse du comte d'Apremont qui l' avoit enlevée. La princesse
                    Hélène, leur mère, n'avoit-elle pas été resserrée aussi dans une prison, après
                    la reddition de Mongatz? Et quelle autre grâce avoit-elle obtenue à Vienne, que
                    la liberté de se réfugier chez les turcs, avec son second mari? Pouvois-je
                    espérer plus de faveur pour la nièce de ces deux illustres et malheureux
                    fugitifs? Aurois-je pensé à faire valoir son innocence, lorsque dans ma route
                    même, j' apprenois que les deux jeunes Ragotsky, malgré les plaintes de toute la
                    maison de Hesse, à laquelle ils appartenoient de si près par leur mère, étoient
                    presqu'à la mendicité dans Vienne, élevés par des mains viles, en un mot,
                    traités avec tant de rigueur, qu'on avoit délibéré au conseil, si, pour
                    éteindreà jamais une odieuse race, on ne leur ôteroit pas la qualité d'homme,
                    par une opération violente? Ceux de qui je tenois cette barbare proposition,
                    m'avoient assuré qu'ayant entraîné toutes les voix, elle auroit été suivie de
                    l'exécution, si l'empereur Charles Vi n'eût fait prendre l'avis de quelques
                    prélats, qui la condamnèrent. Enfin, aurois-je imploré, pour Mademoiselle
                    Tekely, le secours des amis de son père, tandis que les uns avoient trahi
                    l'amitié pour obtenir ses dépouilles, et que les autres gémissoient dans les
                    fers, ou dans un abaissement dont ils désespèrent encore de se relever? Des
                    considérations si puissantes m'attachèrent plus que jamais à mon premier
                    sentiment. Ce n'est que pour la satisfaction de mon coeur que je prends plaisir
                    à les rappeler; car après les évènemens mêmes, s'il a connu le regret et la
                    douleur, il n'a pas été troublé par le moindre repentir: et dans nos plus
                    grandes adversités, Mademoiselle Tekely, avec plus de douceur et de patience à
                    les souffrir, que de modération pour les éviter, a toujours rejeté nos malheurs
                    communs sur elle-même. Le traité de pacification, qui venoit de rassembler les
                    états à Presbourg, pour le couronnement de l'empereur, et la politique avec
                    laquelle ce prince avoit promis d'assister à la diète,et d'y satisfaire les
                    désirs de la nation avant que de prendre la couronne, donnoient aux hongrois des
                    espérances que la suite de son règne a démenties: mais après tant de troubles,
                    elles avoient eu la force d'y faire régner une apparence de joie et de liberté,
                    qui rendoit les passages fort libres. En arrivant sans obstacle, je retrouvai
                    Mademoiselle Tekely dans la même ferveur de zèle, où je l' avois laissée, pour
                    la conversion de la cour de Valaquie; et la supérieure, dans un entretien
                    particulier que j'eus avec elle, m'avoua qu'elle la croyoit à l'épreuve de tous
                    les efforts qu'on pourroit tenter pour ébranler sa propre religion. Les
                    apparences m'en avoient persuadé moi-même. En effet ce n'étoit pas cette crainte
                    qui devoit nous alarmer pour elle: mais je ne connoissois pas encore la source
                    des vrais dangers; et je me serois étonné dans la suite, que la supérieure, à
                    qui je ne puis refuser de l'esprit et de la piété, ne m'eût pas mieux informé du
                    caractère de son élève, si je n'avois cru que dans la vie tranquille d'un
                    couvent, elle n'avoit jamais eu l'occasion de l' approfondir. Les adieux de
                    Mademoiselle Tekely, quoique fort tendres, en quittant une maison respectable,
                    qu'elle pouvoit regarder comme son berceau, furent affermis par le grand motif
                    qui l'animoit, et par la joie même qu'elle commençoità ressentir de se voir
                    enfin reçue dans sa famille, elle, à qui ses plus anciens souvenirs ne
                    rappeloient la figure de personne qui la touchât par le sang. Les ordres du
                    prince étoient que notre retour se fît par Debrezin, Clausembourg, et la
                    Transylvanie, non-seulement pour la facilité des chemins, mais parce que notre
                    terme devant être Tergowitz, où sa résidence étoit fixée, nous n'avions pas de
                    route plus naturelle. Je me réjouis beaucoup de l'occasion que j'avois
                    nécessairement de passer par Cronstat. L'officier valaque, qui nous déclara
                    l'intention de son maître, ajouta qu'il avoit ordre aussi de placer Mademoiselle
                    Tekely dans sa voiture, avec la gouvernante et une femme de chambre. Outre le
                    prétexte de mille soins, dont il ne devoit se reposer sur personne, il me dit
                    que le principal objet de sa commission étoit de l'entretenir de sa famille, et
                    de la former aux usages d'une cour qu'elle connoissoit si peu. Je n'opposai rien
                    à cette disposition. Madame Olasmir souffrit beaucoup de se voir séparer de sa
                    chère élève. Nous fûmes placés ensemble dans la seconde voiture. Chaque jour on
                    se rejoignoit à certaines heures; mais dès le lendemain du départ, j'observai
                    que l'officier et la gouvernante affectoient de nous ôter toute occasion
                    d'entretenir particulièrement Mlle Tekely. Ils ne s'en éloignoient pas un
                    instant.à table, leur place étoit constamment à ses côtés. La gouvernante se
                    faisoit dresser un lit dans la même chambre. Une autre femme et le second
                    officier, qui partageoient ma voiture avec Madame Olasmir, sembloient avoir
                    ordre aussi de nous obséder sans cesse, et nous rendoient presque les mêmes
                    soins que Mademoiselle Tekely recevoit de ses trois gardes. Elle me fit bientôt
                    lire, dans ses regards, qu'elle étoit fort affligée de cette contrainte; mais
                    tout se passoit avec tant de douceur et de politesse, que de ma part, les
                    plaintes auroient été de mauvaise grâce; et de la sienne, elle étoit retenue,
                    sans doute, par le respect qu'elle ne pouvoit refuser aux ordres de son
                    grand-père. Je n' appris le mystère de cette conduite que deux mois après, et
                    dans un tems où des incidens beaucoup plus tristes commencèrent la scène de mes
                    vrais malheurs. Mais pour vous faire sortir ici de l'obscurité où je vous
                    retiens, l'officier chargé des ordres du prince, étoit un prêtre de l' église
                    grecque, dont la commission étoit moins d'apprendre les usages de sa cour à
                    Mademoiselle Tekely, que de la disposer insensiblement à prendre du goût pour sa
                    religion, et par conséquent d'éloigner tout ce qui pouvoit la fortifier dans la
                    sienne. Il s'y prit avec toute l' adresse qui fait le caractère de sa nation.
                    MademoiselleTekely ne fut d'abord effrayée ni de son dessein, qu'elle ne put
                    pénétrer, ni de la curiosité qu'il marqua de connoître ses principes, qu'elle
                    fit gloire d'exposer suivant ses lumières. C'étoit une méthode artificieuse
                    qu'il avoit imaginée pour les combattre sans affectation. Cependant, lorsqu'au
                    lieu de le convertir, comme elle avoit osé l'espérer dans la simplicité de son
                    coeur, elle s'apperçut qu'il entreprenoit au contraire de lui faire goûter ses
                    opinions, et que cette persécution ne finissoit pas, une vive tristesse la
                    saisit. Ce courage, dont elle s'étoit flattée pour la conversion d'autrui,
                    l'abandonna tout d'un coup. Son imagination frappée d'un excès à l'autre, ne lui
                    fit plus voir que des précipices autour d'elle. Le trouble de ses idées étoit si
                    visible, que n'en pouvant deviner la cause, je crus ne devoir l'attribuer qu'à
                    l'ennui d'une compagnie étrangère, ou peut-être à l'impression que la variété
                    des objets faisoit sur elle, en sortant pour la première fois de sa solitude.
                    J'étois sûr de sa confiance pour moi: dans une situation qui m'assujettissoit
                    comme elle aux ordres qu'on m'avoit déclarés, j'imaginai, pour la consoler, de
                    me faire honneur des offres de son grand-père, dont je ne l'avois pas encore
                    informée, et de protester publiquement que j'étois résolu de les accepter. Ce
                    discours, qui lui donnoitl'espérance de me voir constamment à Tergowitz; et de
                    n'y être pas sans secours ou sans consolation, parut la rendre plus calme. Mais
                    je n'entrevis pas moins qu'il lui restoit beaucoup de tristesse. Je vous ai déjà
                    fait un aveu que vous aurez mille occasions de vous rappeler; j' étois si
                    sensible à ses moindres peines, sans chercher d'autre cause de ce sentiment, que
                    son infortune, sa jeunesse, et l'engagement où je m' étois mis de la servir, que
                    j'aurois tout entrepris pour la rendre heureuse. Nous traversâmes cette partie
                    de la Transylvanie qui mène à Cronstat. Il étoit fort naturel qu'après une
                    absence d'onze ou douze ans, j'eusse un vif empressement de revoir ma patrie et
                    ma famille. Mon dessein avoit été de m'y arrêter, et d'arranger mes affaires
                    avant que de me rendre à Tergowitz, qui n'en est éloigné que d'une grande
                    journée. Cependant le chagrin de Mademoiselle Tekely me semblant croître de jour
                    en jour, j'aimai mieux renoncer au plaisir de voir mes plus chers parens, que de
                    la quitter en arrivant à Cronstat; et je traversai la ville de ma naissance, où
                    je n'aurois pu m'arrêter alors qu'avec une sorte d'éclat, que le prince avoit
                    recommandé d'éviter, sans être tenté d'y paroître un instant. L'ordre de la
                    marche nous fit passer la nuit au pied d'une haute partie du mont-Carpat,dans un
                    fort qui termine proprement la Transylvanie, et d'où il ne nous restoit, pour
                    descendre en Valaquie, qu'à traverser la même chaîne de montagnes, nommée par
                    les turcs demir-capi, c'est-à-dire, porte de fer. Ce n'est pas inutilement que
                    je m'arrête à cette observation. Le matin du jour suivant, étant montés au
                    sommet, nous apperçûmes, à peu de distance du chemin, un hermitage célèbre dans
                    toutes les relations du pays, situé entre deux rochers, les plus escarpés de la
                    montagne, et depuis douze ou quinze ans la retraite d'un hermite catholique, qui
                    s'approcha des voitures pour nous demander l'aumône. On nous avoit préparés à
                    cette rencontre dans l'hôtellerie du fort. Mademoiselle Tekely, paroissant
                    touchée d'une pitié fort vive, souhaita d'entretenir un moment le solitaire. On
                    ne put lui refuser cette satisfaction. Elle descendit et ses gardes avec elle.
                    Ma voiture qui suivoit la sienne, s'étant arrêtée au même lieu, l'attention que
                    j'avois à l'observer me fit découvrir entre ses doigts un petit papier roulé,
                    qu'elle eut l'adresse, en joignant quelques gestes aux questions qu'elle faisoit
                    à l'hermite, de faire passer dans une de ses mains. Je ne sus ce que je devois
                    penser d'une liberté qui ne fut apperçue que de moi, et je me promis de
                    l'approfondir à mon retour à Cronstat. Ma seule conjecturefut qu'ayant entendu
                    relever, par de grands éloges, la sainteté de ce solitaire, elle s'étoit
                    recommandée à ses prières. Mais je ne pus deviner comment elle avoit trouvé le
                    moyen d'écrire sans être vue de ses gardes, dont la vigilance ne s'étoit pas
                    relâchée; et je pénétrai encore moins d'où elle avoit pu tirer des secours pour
                    faire sa lettre ou son billet. En arrivant pour dîner à Rouca, première ville de
                    Valaquie, je compris plus aisément pourquoi l'officier qui m' accompagnoit dans
                    ma voiture, prit la poste, après m'avoir dit que nous nous reverrions le soir à
                    Tergowitz. Il alloit sans doute informer le prince, avant notre arrivée, des
                    observations de son collègue et des siennes. Je m'étois conduit avec une
                    réserve, qui ne m'en laissoit rien redouter pour moi; et comptant sur la parole
                    du hospodar, je n'avois pas plus d'inquiétude pour le principal intérêt de sa
                    petite-fille, qui étoit la liberté de religion. Sa tristesse m'affligeoit; mais
                    continuant de l'attribuer aux mêmes causes, j'étois persuadé qu'elle se
                    dissiperoit bientôt dans les embrassemens et les tendresses de sa famille. La
                    nuit nous surprit à quelque distance de la ville. Nous rencontrâmes
                    presqu'aussitôt un grand carrosse fermé, qu'on me fit connoître pour une des
                    voitures du prince, avec peu de suite, que l'obscurité m' empêchamême
                    d'appercevoir. Deux femmes, que je distinguai mieux, en sortirent pour
                    s'approcher de celui où étoit Mademoiselle Telely, la prirent entre leurs bras,
                    et l'ayant transportée fort légérement dans leur propre voiture, s'éloignèrent
                    avec elle. Quelque mouvement, qui se fit encore dans mon anti-chambre,
                    interrompit pour la seconde fois mon ami. Nous avions même entendu le son d'une
                    voix; et vraisemblablement celui qui parloit ne devoit pas être seul. Mais
                    jugeant que Fabrony, c'étoit le nom de mon valet de chambre, pouvoit être revenu
                    avec les nouveaux laquais qu'il avoit ordre de me chercher, mes idées n'allèrent
                    pas plus loin, et j'exhortai mon cher docteur à continuer son récit. Il ne fit
                    que revenir à ses derniers mots, ou plutôt à ceux de son abbé. Je n'ignorois pas
                    une partie des usages grecs, qui, sans être aussi sévères que ceux des turcs,
                    assujetissent les femmes à se montrer peu, sur-tout les femmes des grands; mais
                    cette loi ne regardant que les étrangers, je demeurai fort surpris de me voir
                    traité avec la même rigueur. Cette séparation avoit l'air d'un enlévement.
                    Madame Olasmir, qui, pendant la route, avoit gémi de se voir privée de toute
                    communicationfamilière avec sa chère maîtresse, et qui ne s'en étoit consolée
                    que par l' espérance où je l'avois soutenue de reprendre en arrivant son rang
                    auprès d'elle, ne put la voir disparoître avec cette précipitation sans verser
                    beaucoup de larmes. Je demandai enfin à l'officier, ou plutôt au prêtre, qui
                    nous étoit demeuré, pourquoi Mademoiselle Tekely nous quittoit. Ma question
                    parut l'étonner, comme s'il eût admiré ma curiosité pour les ordres de son
                    maître. Cependant il me répondit civilement qu'elle seroit dans une heure entre
                    les bras de sa famille, et qu'il alloit prendre soin de nous, suivant les ordres
                    du prince, qui ne devoit être que le lendemain à Tergowitz. Il ne pouvoit rien
                    me tomber de fâcheux dans l'esprit, ni pour elle, ni pour nous, et je n'eus de
                    peine qu' à rassurer Madame Olasmir. Nous fûmes conduits au vieux palais, que le
                    prince avoit fait rebâtir dans la ville. Le même officier nous y apprit sans
                    affectation, que toute la famille souveraine, c'est-à-dire, le prince, avec la
                    princesse sa seconde femme, son gendre et ses deux fils, étoient au château de
                    Mochonon, à quelques lieues de Tergowitz, et que, dans l'impatience de voir sa
                    petite-fille, il avoit envoyé au-devant d' elle pour se la faire amener. Madame
                    Olasmir fut remise entre les mains de quelques femmes, qui la traitèrent avec
                    beaucoupde respect; et je ne reçus pas moins de civilités du même officier et de
                    quelques autres, dont j'eus la compagnie à souper. Mes défiances, si je puis
                    donner ce nom à quelques mouvemens de surprise, s'évanouirent entièrement; et le
                    lendemain j'inspirai la même tranquillité à Madame Olasmir. L'arrivée du prince
                    nous y confirma, quoiqu'il eût laissé toute sa famille à Mochonon. En descendant
                    au palais; il fit d'abord appeler Madame Olasmir, dont on ne lui avoit pas caché
                    les inquiétudes. Il loua ses longs services. Il parla de reconnoissance; et pour
                    la prouver par des témoignages réels, il lui donna sur le champ une somme
                    considérable, accompagnée d'un logement au palais, et d'une pension pour sa vie
                    entière. à la liberté qu' elle prit de lui demander quand elle reverroit sa
                    maîtresse, et quel office elle auroit près d'elle, il répondit qu'elle la
                    reverroit lorsqu' elle viendroit habiter Tergowitz, et qu'alors elle seroit tout
                    ce qu'elle voudroit être à son service. Madame Olasmir eut le tems de m'informer
                    de sa joie avant que le prince m'eût fait appeler moi-même. Je n'en ressentis
                    pas moins, de voir les effets répondre à mes espérances. On vint m'avertir que
                    j'étois demandé. Je passai dans le cabinet du prince, que je ne trouvai pas
                    seul.Il avoit autour de lui deux évêques grecs, que leur habillement me fit
                    reconnoître, et quelques prêtres du même rite, entre lesquels je reconnus
                    facilement l'officier qui nous avoit amenés, quoique revêtu aussi de l'habit
                    ecclésiastique. Mes yeux se désillèrent alors. Après quelques éloges flatteurs
                    sur ma naissance et sur mon mérite, dans lesquels ma générosité pour
                    Mademoiselle Tekely, et mon dernier service ne furent pas oubliés, le prince me
                    dit que dans son estime et sa reconnoissance, il avoit une extrême passion de
                    m'attacher constamment à lui; mais que ne pouvant se satisfaire, si je
                    n'embrassois la religion grecque, il m'offroit deux avantages capables de m'y
                    déterminer, l'évêché de Buccorest, et l'emploi de son premier ministre: qu'il
                    falloit m'expliquer à l'heure même, et que les prélats que je voyois devant lui,
                    n'attendoient que mon consentement pour passer avec moi dans sa chapelle, et me
                    donner l'ordination. Le ciel m'est témoin que ces deux offres me touchèrent peu,
                    à la condition dont on les faisoit dépendre: non que je fusse au degré de zèle,
                    que je connoissois à Mademoiselle Tekely; mais croyant ma seule religion bonne,
                    je ne voyois rien d'humain qui fût capable de me la faire abandonner pour une
                    autre. Aussi n'apportai-je pas d'autre excuse au prince; et le ton dont jelui
                    fis mes remercîmens fut si froid, qu'il sentit l'inutilité des instances. Ses
                    évêques et ses prêtres semblèrent entreprendre de me persuader ou de me
                    convaincre, par quelques raisonnemens, que leur ignorance me rendit faciles à
                    détruire. Mais je crus alors mes projets de fortune absolument renversés à la
                    cour de Valaquie. Cependant le prince fit signe à ses prêtres de se retirer; et
                    lorsqu'il me vit seul avec lui, il me tint à-peu-près ce discours. Votre refus
                    me surprend, sans diminuer mon affection pour vous: je vous suppose une foi bien
                    vive, pour résister à mes offres, avec si peu de préparation. Mais l'attachement
                    que vous avez pour votre religion, je l'ai pour la mienne; et quand la
                    conviction est égale, la différence ou l'inégalité des motifs, ne change rien à
                    la vérité du sentiment. Vous ne devez pas être surpris que je sois grec, comme
                    vous êtes romain, ni par conséquent que je désire pour tout ce qui m'est cher,
                    un bien dont je remercie le ciel de jouir moi-même. C'est à ma petite-fille que
                    je veux vous ramener par ce discours. Songez combien il seroit fâcheux pour moi,
                    de lui voir d'autres principes que les miens, dans le sein de ma famille. Elle
                    sera libre, je vous l'ai promis; et ma parole n'étoit pas nécessaire pour l'en
                    assurer. Mais je ne vous dissimule pas que saconstance sera long-tems éprouvée.
                    Vous l'avez fait élever dans un couvent catholique; je veux qu' elle soit
                    instruite aussi dans un couvent grec. Elle y sera renfermée dès aujourd'hui par
                    mes ordres, pour y recevoir avec les instructions, des respects et des caresses
                    fort éloignées de toute contrainte. Je la vis hier un moment que le chagrin de
                    son éducation m'empêcha de prolonger. Elle me parut charmante, quoique triste et
                    sombre. Je l'informai tendrement de mes intentions, et je l'ai fait partir ce
                    matin pour le lieu de sa retraite, où je prendrai soin que rien ne manque à la
                    douceur de sa vie. Si, contre mes espérances, elle demeure ferme un ou deux ans
                    dans ses premières opinions, j'oublie qu'elles sont contraires aux miennes, et
                    je la rappelle à tous les droits de sa mère, avec cette seule différence, qu'au
                    lieu de la marier avec un prince grec, à qui je l'ai déjà destinée, je lui
                    donnerai un mari de sa religion, qu'elle ne peut espérer de la même richesse et
                    du même rang: mais, dans une meilleure supposition, vous ne serez pas surpris
                    que je regarde son changement comme le plus grand bonheur que je puisse désirer
                    pour moi-même et pour elle. J'ai cru devoir l'explication de ma conduite,
                    non-seulement aux services que vous m'avez rendus,mais à l'honneur de mon
                    caractère, que je crois justifié par cet éclaircissement. Je voulus répondre; et
                    dans l'extrême intérêt dont je me sentois le coeur pénétré pour la situation de
                    Mademoiselle Tekely, loin d'approuver ce que je venois d'entendre, j'en aurois
                    fait des plaintes amères. J'aurois réclamé le vrai sens de la parole que j'avois
                    reçue. Ce que j'avois nommé liberté de religion ne pouvoit être une clôture
                    forcée dans un couvent grec, ni même un long cours d'instructions qu'on ne
                    désiroit pas, et qu'on n'écouteroit jamais volontairement. Mais le prince voyant
                    quelque chaleur dans mes yeux, se hâta de m'interrompre, et me demanda mon
                    attention jusqu'à la fin. Vous qui m'étonnez, reprit-il d'un air affectueux, par
                    le refus de deux offres que j'ai crues capables de tenter l'ambition d'un homme
                    sans fortune, vous n'en méritez que mieux l'estime que j'ai pour vous. Ne soyez
                    pas mon évêque si votre religion s'y oppose, ni mon ministre, puisqu'avec le
                    même obstacle je ne puis vous employer ouvertement sous ce titre, sans risquer
                    de déplaire à la Porte et de choquer mes sujets: mais acceptez l'établissement,
                    que je vous aurois offert dans votre premier voyage, si vous ne m'aviez remis à
                    votre retour. C'est le même office que vous exerciez auprès du prince
                    Ragotsky,avec les mêmes appointemens et la même part à ma confiance. Vous serez,
                    comme vous l'avez été de ce prince, mon confident et mon négociateur. Vous serez
                    témoin, par conséquent, de la conduite que je tiendrai avec ma petite-fille, car
                    vous m'avez laissé voir quelques doutes de mes intentions; et pour les dissiper
                    tout-à-fait, je commencerai par vous charger de la négociation de son mariage,
                    avec l'un ou l'autre des maris que je lui destine dans mes deux suppositions. Ce
                    langage étoit si net, qu'à moins de lui supposer avec moi la duplicité dont on
                    l'accusoit dans ses affaires politiques, ce qui me parut sans vraisemblance,
                    lorsque l'objet de son offre étoit de me les confier, il ne put me rester la
                    moindre défiance de sa bonne foi. Je lui promis mon attachement aux conditions
                    qu'il s'imposoit comme à moi. J'y trouvois non-seulement une ressource honorable
                    et sans reproche, dans mes propres embarras, mais toute la sureté que je pouvois
                    désirer pour la religion de Mademoiselle Tekely, dont je ne devois pas craindre
                    que la constance fût ébranlée par quelques épreuves; et je me flattai d'ailleurs
                    d'en faire abréger le tems par mes sollicitations. Quel autre moyen de résister
                    à l'autorité d'un père et d'un souverain? Mes espérances ont été détruites; mais
                    je n'aijamais cessé de les regretter: je juge encore qu'elles étoient sages,
                    chrétiennes, les seules capables d'éloigner tous les malheurs de Mademoiselle
                    Tekely et les miens; peut-être la ruine du prince et de sa maison entière, par
                    le soin que mon nouvel office m'auroit fait apporter à la prévenir. Nos
                    engagemens ne demandant pas d'autre forme, je ne souhaitai, pour entrer en
                    fonction, que la liberté d'aller passer quelques mois à Cronstat, où ma présence
                    étoit nécessaire, après un si long oubli de ma famille et de mes affaires
                    domestiques. Le prince, qui n'ignoroit pas la médiocrité de mon bien, me proposa
                    de le vendre, pour faire d'autres acquisitions dans ses états, que je devois
                    regarder comme une nouvelle patrie. Je m'éloignai d'autant moins de cette idée,
                    que je trouvois dans mon ancienne aversion pour les autrichiens, un puissant
                    motif pour abandonner la malheureuse Transylvanie, où leur joug recommençoit à
                    s'appésantir. Le même entretien, qui se ressentoit déjà de l'intérêt que je
                    devois prendre aux affaires du prince, nous ayant conduits aux prétentions de
                    Mademoiselle Tekely sur les biens du comte son oncle, nous agitâmes long-tems
                    cette importante question. Mais les circonstances promettoient si peu, que
                    remettant après la détermination de sa petite-filleune entreprise dont les
                    difficultés se faisoient sentir, le prince ne s'attacha qu'aux ouvertures que je
                    lui donnai sur la succession du comte en Turquie. Je savois que malgré le
                    testament qui l'abandonnoit aux Ragotzky, elle étoit encore ouverte, par des
                    obstacles dont je n'avois pas été si bien informé. J'avois appris seulement, de
                    M Papay, ancien chancelier du comte, et transylvain comme moi, qu'ayant été
                    envoyé par le prince Ragotzky pour la recueillir, il étoit revenu sans succès.
                    Pourquoi négliger les droits de Mademoiselle Tekely, auxquels il ne falloit pas
                    craindre d'objections, dans un pays où les confiscations autrichiennes ne
                    pouvoient s' étendre, et que son oncle n'auroit pas transportés à des étrangers,
                    s'il n'eût ignoré l'existence de sa nièce? Les trésors qu'il avoit emportés dans
                    sa fuite, et ceux qu'il avoit eu le tems d'amasser, des libéralités du
                    grand-seigneur, passoient pour immenses. J'y aurois pensé plutôt, dis-je à mon
                    nouveau maître, si depuis que j'ai renoncé à toute liaison avec le prince
                    Ragotzky, le pouvoir et les intelligences ne m' avoient manqué, pour rendre cet
                    important service à Mademoiselle Tekely. J'eus l'occasion de reconnoître que la
                    renommée ne faisoit pas d' injustice au prince de Valaquie, en l'accusant
                    d'aimer les richesses. Il prit feu si vivement sur mon récit, que mechargeant
                    aussitôt d'aller recueillir cette succession au nom de sa petite-fille, il parut
                    craindre quelque danger du moindre délai. S'il ne put disconvenir que mes
                    propres affaires me demandoient nécessairement à Cronstat, il me fit promettre
                    d'abréger le tems, et de prendre le chemin de Constantinople aussitôt qu'elles
                    seroient terminées. Les actes et les preuves du mariage de sa fille me furent
                    remis. Il y joignit un témoignage de sa main, avec plusieurs lettres, pour ceux
                    à qui l'exécution du testament pouvoit avoir été confiée, et pour quelques
                    seigneurs turcs de ses amis, dont il supposa que la protection me seroit utile
                    ou nécessaire. Je me hâtai de partir, vivement pressé moi-même par la double
                    impatience de servir Mlle Tekely, et d'exécuter les premiers ordres d'un maître,
                    auquel je me croyois attaché pour le reste de ses jours ou des miens. Je
                    remarquai en partant que Madame Olasmir, rassurée par le discours ambigu du
                    prince, attendoit tranquillement le retour de sa maîtresse à Tergowitz; et
                    j'aimai mieux la laisser dans cette fausse confiance, que de troubler son repos
                    par d'inutiles informations. Les difficultés de la montagne m' ayant inspiré la
                    résolution de faire le voyage de Cronstat à cheval, je partis le jour suivant,
                    accompagnéd' un seul valet, reste d'une suite plus nombreuse, que j'avois
                    congédiée après la guerre. Cet homme, dévoué à mon service, et naturellement
                    fort adroit, avoit eu l'occasion d' apprendre de quelques domestiques du prince,
                    le nom du couvent où Mademoiselle Tekely étoit renfermée, et ne l'avoit pas
                    manquée; non apparemment que le prince en fît mystère, puisque les gens de cet
                    ordre ne l'ignoroient pas; mais je n'avois pas cru lui devoir marquer de
                    curiosité pour une connoissance qu'il ne m'avoit pas donnée lui-même, et qui ne
                    pouvoit me conduire à rien. Mes inquiétudes ne regardoient pas la personne de
                    Mademoiselle Tekely, ni les agrémens ou la sureté de sa retraite. Je croyois
                    n'avoir des voeux à faire que pour sa constance, et qu'à me reposer de
                    l'évènement sur l'assistance du ciel. Aussi n'attachai-je pas beaucoup de prix à
                    la confidence de mon valet. Ma seule réflexion fut que Madame Olasmir ne
                    pourroit ignorer bien long-tems ce qu'on ne cherchoit pas mieux à cacher, et ce
                    que le prince n'avoit pu lui déguiser, au premier moment que pour ménager sa
                    tendresse et son âge. En traversant la montagne, je n'oubliai pas que je m'étois
                    proposé de revoir l'hermite: et quand cette idée ne m'eût pas été présente, la
                    vue de sa petite cabane, et ses demandes quime furent adressées comme à tous les
                    passans, me l'auroient fait rappeler. Je voulois approfondir le secret de
                    Mademoiselle Tekely. Mais jugeant qu'il y falloit apporter quelque préparation,
                    je pris le parti de m'arrêter. Je descendis de mon cheval, dont je laissai la
                    bride à mon valet, et je m'approchai du solitaire. Il ne me reconnut pas. Je
                    n'avois pas quitté ma voiture à notre passage, et je m'étois contenté d'allonger
                    le bras pour lui faire mon aumône. Quelques mots d'admiration sur son étrange
                    demeure, et sur le courage qui l'y retenoit, le disposèrent à m'en accorder
                    l'entrée. Je fis quelque pas, entre deux rochers, qui lui servoient de défense
                    contre l'impétuosité des vents. C'étoit un édifice de bois, composé d'ais fort
                    grossiers, qui formoient deux petites chambres, sans autre ouverture dans la
                    première que la porte, et celle d'une cheminée de terre, par où l'on y recevoit
                    quelques rayons d'un faux jour. Je promis qu'avec un grand feu, dans une
                    montagne où le bois abonde, on y pouvoit être à couvert du plus grand froid,
                    comme on devoit l'être de l'humidité par la nature du fond, qui me parut un
                    rocher fort dur. La seconde chambre, que je ne vis pas d'abord, étoit fermée
                    d'une porte plus épaisse et d'une forte serrure. Je n'avois rien découvert aux
                    environs qui m'eût offert la moindreapparence de culture. Ainsi cette petite
                    habitation, située au sommet d'une montagne, me parut un des plus tristes lieux
                    du monde. Cependant elle m'occupoit moins que le désir de quelque ouverture qui
                    pût amener l'hermite à mes vues, lorsque le hasard me servit heureusement.
                    J'apperçus dans un coin fort obscur, sur une mauvaise table, qui faisoit, avec
                    un banc, la plus riche partie des meubles de l'hermitage, un papier, que sa
                    forme et sa grandeur me firent soupçonner d'être le billet de Mademoiselle
                    Tekely. Je me tins à cette idée. Après quelques observations sur ce qu'on me
                    faisoit voir, et sur la haine du monde, que cette affreuse retraite devoit faire
                    supposer dans celui qui l'habitoit; il me semble néanmoins, dis-je au solitaire,
                    que vous n'êtes pas ici sans commerce ou sans occupation. Je vois une lettre que
                    vous écrivez ou que vous avez reçue. Il me répondit naturellement, que cette
                    lettre faisoit sa surprise et son embarras depuis trois jours; qu'il l' avoit
                    reçue d'une jeune personne qui traversoit la montagne, et qui paroissoit fort
                    respectée de ceux qui la conduisoient; qu'elle ne contenoit rien
                    d'extraordinaire, mais que l'air mystérieux avec lequel elle avoit été glissée
                    dans sa main, et quelques expressions tragiques, qui ne s' accordoient pas avec
                    les apparences tranquilles qu'il avoit remarquéesà la jeune dame et dans son
                    cortège, lui sembloient inexplicables. Elle ne vous apprendra rien, ajouta-t-il,
                    dont vous puissiez abuser. Ainsi rien ne vous empêche de la lire; comme j'ai
                    fait mille fois sans y rien comprendre. Il la prit et me la donna. Le papier me
                    parut un feuillet déchiré de quelque livre. L'encre n'étoit pas de la couleur
                    ordinaire; elle étoit d'un rouge vermeil, un peu terni seulement par la pression
                    des plis. L'écriture paroissoit d'une main tremblante, ou gênée dans sa
                    position, et ne consistoit qu'en cinq ou six lignes. Les voici; elles n'ont pu
                    sortir de ma mémoire: " vous êtes un serviteur du ciel, et votre religion est la
                    mienne. Priez pour une malheureuse fille, tombée entre les griffes des lions.
                    Priez ardemment, car le danger est terrible. Vous jugerez de ma situation par le
                    caractère de ce billet, qui est de mon propre sang. Le poinçon dont je me suis
                    piquée, m'a servi de plume. " cette lecture, et la vue du sang de Mademoiselle
                    Tekely, me causèrent une émotion si vive, qu'après avoir relu son billet avec
                    une tendre admiration, mon premier mouvement fut de le porter à mes lèvres, et
                    de l'en presser quelques momens. Je ne m'étois pas trompé dans mon jugement, en
                    le voyant passer entre les mainsde l'hermite, et je compris aisément qu'après
                    avoir entendu vanter sa sainteté dans l'hôtellerie du fort; désirant le secours
                    de ses prières avec la ferveur qu'elle emportoit de son couvent d'Odenbourg, et
                    n'ayant aucune facilité pour écrire, elle avoit pu se tirer du sang avec son
                    poinçon. Mais quelles étoient ces griffes, c'est-à-dire, cette violence dont
                    elle faisoit des plaintes? J'avois remarqué, jusqu'à Tergowitz, de la tristesse
                    sur son visage, et je ne l'avois attribuée qu'à l'ennuyeux ordre de notre route.
                    Le faux officier, que j'avois reconnu pour un prêtre, avoit-il pu violer sitôt
                    la parole que j'avois reçue de son prince? Et s'il s' étoit emporté à quelques
                    avis, ou quelques menaces, capables d'effrayer une fille de cet âge, pourquoi ne
                    m'en avoit-elle rien témoigné, dans les occasions qu'elle avoit du moins de me
                    voir deux ou trois fois le jour? La connoissance de son caractère me manquoit
                    encore, pour expliquer toutes ces obscurités; et m'arrêtant à sa lettre même,
                    qui me fit juger ses peines réelles, et fort augmentées depuis qu'elle s'étoit
                    vue renfermer dans un couvent grec, je commençai sérieusement à la plaindre. Ce
                    fut néanmoins par le seul sentiment, qui me rendoit déjà son bonheur plus cher
                    que le mien; car après les dernières explications duprince, je ne me persuaderai
                    jamais qu'il se proposât de la contraindre. Mais les circonstances n'ayant rien
                    qui parût demander le secret, j'entrai dans ses vues, par la prière que je fis à
                    l'hermite de la recommander au secours du ciel; et pour arrêter l'étonnement que
                    mon silence et mes agitations pouvoient lui causer, non-seulement je lui
                    confessai que je connoissois la jeune personne dont il m'avoit fait lire le
                    billet, mais je l'informai de sa naissance, de son nom, du sujet de ses chagrins
                    et de sa retraite même, que je venois d'apprendre de mon valet. Vous voyez,
                    ajoutai-je, que vos pieuses supplications ne peuvent être mieux employées; et
                    mes aumônes, qui seront fréquentes, vous exciteront à leur donner toute la
                    ferveur que Mademoiselle Tekely vous demande. Il avoit prêté l'oreille avec une
                    attention si vive, que j'en avois remarqué du changement dans sa physionomie.
                    Lorsque j'eus achevé de parler: Mademoiselle Tekely! Me dit-il d'un ton plus
                    ardent, et d'un air moins réservé qu'il ne l'avoit eu jusqu'alors avec moi, une
                    fille du comte Jean! Une nièce du comte Emeric! Oui, répondis-je simplement, et
                    digne de sa naissance par toutes les qualités qui font l'honneur de son sexe.
                    J'étois peu frappé de la surprise que lui causoit une héritière de ce nom,
                    ignorée encorede toute la Hongrie. Il reprit son air humble et modeste pour me
                    demander s'il ne pouvoit me connoître mieux. Je ne fis aucune difficulté de lui
                    apprendre qui j'étois, et l'étroite relation que j'avois avec Mademoiselle
                    Tekely. Cependant, lui dis-je, vous ne pourrez faire aucun usage de cette
                    connoissance pour les aumônes que je vous promets, parce qu'à la suite de
                    quelques semaines que je vais passer à Cronstat, je suis prêt à m'éloigner pour
                    long-tems; mais je veux d' avance que vos prières soient récompensées. Je lui
                    fis une aumône assez forte, qu'il reçut avec toute la modestie de son état, et
                    je le quittai pour continuer ma route. J'emportois la lettre de Mademoiselle
                    Tekely; mais il me pria si vivement de la lui laisser, que n'ayant aucun droit
                    sur ce qui lui venoit d'elle, je ne pus la refuser à ses instances. Il ne me
                    resta de cet entretien que de nouveaux sentimens de zèle, et d'une tendre pitié
                    pour le malheureux objet de mes soins et de mon attachement. Je croyois
                    entrevoir néanmoins qu'il entroit dans son inquiétude un peu trop de prévention
                    contre tout ce qui choquoit les premières idées de son enfance. Ses frayeurs me
                    paroissoient excessives, et je ne pouvois me figurer que ni le prêtre grec, ni
                    le prince, eussent pris d'autres voies que celle de la douceur pourlui proposer
                    un changement de religion. Mes affaires furent moins longues à Cronstat que je
                    ne l'avois appréhendé. Quinze jours m'auroient suffi, et je n'y aurois pas été
                    plus long-tems si l'amitié ne m'eût arrêté quelques jours de plus, pour les
                    passer avec un de mes anciens amis, qui ne fut pas moins surpris de m'y
                    retrouver, que moi d'apprendre qu'il y étoit arrivé. C'étoit M Jeffreys, envoyé
                    d'Angleterre à la cour de Suède. Il se rendoit à Bender, auprès du roi Charles,
                    que le malheureux succès de ses armes avoit forcé de s'y retirer. J'avois formé
                    la plus intime liaison avec ce ministre, pendant qu'il étoit chargé par sa cour
                    de la médiation des puissances maritimes, que j'avois négociée en faveur des
                    partisans de la liberté hongroise; et quoique cette entreprise eût mal réussi,
                    elle m'avoit fait acquérir l'estime de tous ceux qui s'y étoient employés. M
                    Jeffreys n'avoit pas cessé de me témoigner la sienne et s'étoit même entremis à
                    ma recommandation pour faire agréer au roi de Suède les services d'un ministre
                    luthérien, de mes plus proches parens, à qui le malheur de son éducation avoit
                    fait souhaiter de s'établir dans un état protestant. Ainsi, lui devant de
                    l'amitié et de la reconnoissance à plusieurs titres, je le retins quelques jours
                    à Cronstat avec son épouse, qui s'étoit déterminée à l'accompagner dans
                    sonvoyage, et je leur donnai, en nous séparant, l'espérance de me revoir bientôt
                    à Constantinople, où M Jeffreys me dit que les affaires de la compagnie angloise
                    de Turquie, dans laquelle il étoit engagé, pourroient le conduire de Bender.
                    Peut-être la curiosité de voir le héros du nord, qu'on représentoit aussi grand
                    dans ses disgraces, que dans le plein éclat de ses plus brillantes prospérités,
                    m'auroit-elle fait partir avec Monsieur et Madame Jeffreys par la route de
                    Bender, d'autant plus que le prince de Valaquie m' ayant déjà remis toutes les
                    preuves du droit que j'avois à réclamer, rien ne me rappeloit nécessairement à
                    Tergowitz: mais depuis que j'avois lu le billet de Mademoiselle Tekely, j'étois
                    trop occupé de ses peines pour m'éloigner d'elle sans avoir tenté quelque chose
                    pour sa consolation, ou du moins sans avoir appris de Madame Olasmir ce qu'elle
                    en avoit pu découvrir dans mon absence. Je pensois donc à retourner sur mes
                    traces, lorsque mon départ fut précipité par l'avis le plus étrange et le plus
                    éloigné de toutes mes idées. Un courier m'apporte une lettre du prince, qui
                    m'apprend l'évasion de sa petite-fille, et qui me presse de me rendre à
                    Tergowitz pour délibérer avec lui sur ce triste événement. Cette nouvelle étant
                    déjà publique à sa cour, quelques mots échappés au courier me firent juger
                    queles premières défiances étoient tombées sur moi, et qu'on ne m'avoit écrit
                    que pour les éclaircir, en s'assurant si j'avois quitté Cronstat. Je pardonnai
                    ce soupçon au chagrin d'un père; et le mien n'étant pas moins vif, j'avoue qu'au
                    premier moment je regardai l'entreprise de Mademoiselle Tekely comme le plus
                    grand malheur où ses peines, bien ou mal fondées, eussent pu la faire tomber.
                    Dans quelle protection, et de quel côté lui supposer des ressources? Le
                    transport d'une mortelle inquiétude me fit oublier toute crainte de lui
                    déplaire, jusqu'à répondre aussi-tôt au prince que je ne pouvois soupçonner que
                    Madame Olasmir de l'avoir aidée dans sa fuite, et que sans doute il falloit
                    chercher leurs traces du côté de la Hongrie. C'étoit néanmoins la servir sans le
                    vouloir, en faisant évanouir les soupçons qui me regardoient moi-même, et qui
                    m'auroient pu faire observer plus long-tems. La nuit approchoit, j'étois sans
                    voiture, et je ne pouvois partir à cheval que le jour suivant. Je renvoyai le
                    courier avec ma réponse, et la promesse d'être le lendemain au soir à Tergoxitz.
                    En effet, après avoir employé toute la nuit à recueillir mon argent, je partis à
                    la pointe du jour; et j'aurois regretté fort amèrement quelques heures données à
                    ce dernier soin de ma fortune, si l'entier oubli de mes intérêts avoitpu sauver
                    Mademoiselle Tekely de tous les malheurs que je redoutois pour elle. Ma
                    diligence me fit arriver en moins de trois heures au sommet de la montagne. Il
                    en étoit huit. J'approchois de l'hermitage, où j'avois dessein de m'arrêter un
                    moment, pour exciter le pieux hermite à redoubler ses prières. Le retentissement
                    des rochers me fit entendre, à quelque distance, un bruit sourd qui s'évanouit
                    presque aussi-tôt. J'étois encore dans l'épaisseur des bois. Je portois dans ma
                    valise une somme considérable en or. Un mouvement naturel de frayeur, que ce
                    passage désert inspire toujours, et le souvenir réel de mille aventures célèbres
                    dans le pays, me firent interrompre ma marche. Je m' arrêtai dans un lieu
                    couvert; et faisant quitter son cheval à mon valet, je lui donnai ordre de
                    s'avancer lentement du côté d'où le bruit nous étoit venu: il nous sembloit même
                    qu'il recommençoit par intervalles, et qu'il ne pouvoit être éloigné. C'étoit
                    celui de plusieurs personnes à pied, qui cessoient quelquefois de marcher, et
                    qui laissoient échapper quelques paroles, mais d'une voix basse et contrainte.
                    Je contraignis encore plus la mienne pour recommander beaucoup de prudence à mon
                    valet. Il fut une demi-heure à reparoître, et mes alarmes devenoient fort vives
                    pour lui. Enfin jele vis revenir à moi sans précaution. Son retour dissipa mes
                    frayeurs, mais son récit ne put me causer que beaucoup d' étonnement. Il s'étoit
                    avancé par degrés jusqu'à la sortie du bois, à l'endroit où l'on commençoit à
                    découvrir l'hermitage, parce qu'en suivant toujours le bruit, il avoit jugé
                    qu'il se portoit vers ce lieu. Cependant, étant demeuré caché sous les derniers
                    arbres, à trois ou quatre cens pas du spectacle qui s'étoit bientôt offert à
                    lui, il n'avoit pu distinguer qu'imparfaitement les objets. La première figure
                    qui s'étoit présentée à ses yeux avoit été celle d'un homme vêtu de rouge,
                    galonné en or, la tête couverte d'un bonnet militaire, à la manière hongroise,
                    armé d'un grand sabre et d'un mousquet. Cet homme avoit traversé l'espace de
                    terrein nud, et s'étoit rendu à l'hermitage, qu'il avoit ouvert d'une clé.
                    Quelques minutes après, l'hermite en étoit sorti, sans que l'homme rouge eût
                    reparu. L'hermite avoit pris le chemin par lequel l'homme rouge étoit arrivé à
                    l'hermitage. Il étoit entré dans la même partie du bois, d'où l'autre étoit
                    sorti; et presqu' aussitôt il s'étoit fait revoir, avec deux hommes vêtus de
                    noir, chargés de quelques paquets, et deux femmes, que la lenteur de leur
                    marche, et le besoin qu'elles avoient d'êtresoutenues, devoient faire croire
                    extrêmement fatiguées. Tous s'étoient rendus à l'hermitage; et pendant un
                    demi-quart d'heure, que mon valet avoit encore passé à les observer, il n'avoit
                    vu paroître à la porte que le seul hermite, qui s'en étoit même éloigné de
                    quelques pas, pour jeter les yeux autour de lui, comme s'il eût attendu
                    quelqu'un de plus, ou cherché à découvrir si tout étoit tranquille dans sa
                    solitude. J'avoue que tant de bizarres images me firent naître d'étranges
                    soupçons; et les plus avantageux pour l'hermite ne furent pas favorables à ses
                    moeurs. Mais, dans la nécessité de continuer ma route, j'écartai un reste de
                    frayeur, en considérant qu'on ne me parloit que d'un homme armé, qui n'en
                    attaqueroit pas deux, auxquels il devoit aussi supposer des armes, et d'ailleurs
                    la facilité de s' éloigner avec toute la vîtesse de leurs chevaux. Le seul
                    changement que je fis à mon projet, fut de traverser le premier un lieu si
                    suspect, sans dire un mot à l'hermite, dont les prières ne me sembloient plus
                    valoir ce qu'elles m'avoient déjà coûté. Je me remis en chemin dans cette
                    résolution, et peu s'en fallut qu'elle ne fût exécutée trop fidèlement. Mais
                    l'hermite, averti par le bruit de mes deux chevaux, fut plutôt sur le chemin que
                    je nepus arriver à l'endroit où je le vis arrêté. Il n'avoit pensé, comme il me
                    le dit ensuite, qu'à déguiser mieux son secret, en venant demander, suivant son
                    usage, l'aumône à deux voyageurs qu'il voyoit passer. Lorsqu'il crut me
                    reconnoître, l'étonnement et la joie le rendirent immobile. Il tendit
                    affectueusement les bras, sans venir à ma rencontre; et quoique j'eusse déjà
                    pris le galop, pour passer tête baissée devant sa demeure, et devant lui-même,
                    je ne pus résister à la curiosité de lui parler un moment dans une posture si
                    peu redoutable. J'arrêtai ma course. Il prévint mes questions par des
                    exclamations fort tendres. Ah monsieur! Quelle charmante surprise! Quelles
                    bénédictions du ciel! à l'heure même, j'allois dépêcher un exprès à Constate.
                    Hâtez-vous, suivez-moi. Non, vous ne devinerez jamais qui vous attend ici. Cet
                    air de tendresse, et ce ton naïf, ne pouvant me laisser de crainte ou de
                    défiance, je le pressai de s'expliquer mieux. Il prit une de mes rênes, pour
                    m'éloigner à dix pas de mon valet; et m'ayant prié de baisser la tête pour
                    l'entendre, dois-je ouvrir la bouche, me dit-il, devant tout autre que vous?
                    Vous le pouvez, répondis-je, devant ce valet, dont je vous réponds comme de moi.
                    Hé bien, reprit-il plus librement, apprenez queMademoiselle Tekely et Madame
                    Olasmir sont depuis une heure dans cette cabane. Il est certain que dans une
                    agitation, telle que je n'en ai jamais éprouvée, je ne laissai pas de conserver
                    assez de présence d'esprit pour douter d'un évènement si peu vraisemblable, et
                    pour me demander même si la prudence me permettoit de me livrer à des apparences
                    de bonne foi, qui pouvoient couvrir quelque horrible perfidie. Mais le souvenir
                    présent des observations de mon valet, sur-tout des deux femmes qu'il avoit vues
                    conduire dans l'hermitage, l'emporta sur des idées trop timides; et je n'écoutai
                    que le premier mouvement par lequel je me sentis entraîné dans un lieu, où l'on
                    m'assuroit que j'allois revoir Mademoiselle Tekely. Je ne fus pas plus épouvanté
                    par le conseil, que l'hermite me donna, de faire tenir mes chevaux à l'écart
                    sous quelques arbres, qui pouvoient les dérober à la vue des passans, dans la
                    crainte d'attirer trop leur attention sur l'hermitage. Ainsi le soin de ma vie
                    et celui de mon argent, furent également oubliés. Je suivis l'hermite sans
                    précaution, troublé par une confusion d'idées et de sentimens, qui me rendirent
                    muet jusqu'à sa cabane. La première porte en avoit été fermée, lorsqu'il en
                    étoit sorti; et ce ne fut qu'après avoirentendu sa voix, qu'on se hâta de
                    l'ouvrir. Je vis, dans la chambre que je connoissois déjà, un homme vêtu de
                    noir, tel que mon valet m'en avoit représenté deux. Mais l'hermite, ayant fermé
                    la porte sur nous, en ouvrit une autre; et l'obscurité, où nous nous trouvions,
                    fut aussitôt dissipée par la lumière d'une chandelle, dont la seconde chambre
                    étoit éclairée. Il y entra le premier, pour diminuer, me dit-il, par un mot de
                    préparation, la surprise où Mademoiselle Tekely alloit être de me voir paroître,
                    suivant tous ses voeux, mais assurément contre son attente. Je la vis moi-même,
                    dans cet intervalle, assise sur quelques paquets, la tête appuyée sur le sein de
                    Madame Olasmir, que je découvris aussi, et qui la soutenoit d'un bras dans cette
                    posture. Un autre homme en noir leur tenoit compagnie, sans qu'elles me
                    parussent effrayées de leur situation. La figure des deux hommes, et la forme,
                    autant que la couleur de leurs habits, me les fit reconnoître alors pour des
                    gens d'église. Il ne manquoit, à la description de mon valet, que l'homme vêtu
                    de rouge, et je fus surpris de n'en voir aucune trace. Ici, nous fûmes
                    interrompus une troisième fois; et me sentant attaché par le plus vif intérêt,je
                    craignis si fort qu'il ne prît envie à mes gens d'ouvrir et d' entrer, que je me
                    levai avec impatience, pour fermer intérieurement ma porte. Ensuite je rendis
                    toute mon attention au docteur qui continua de faire parler son abbé
                    transilvain. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 6 </head>
                <p> Mon nom, qu'on parut entendre avec plus de joie que d'étonnement, ayant fait
                    quitter leur posture aux deux dames, je compris qu'elles étoient informées de
                    mon approche, et j'entrai sans attendre le retour de l'hermite. Mademoiselle
                    Tekely se précipita au-devant de moi, et prit une de mes mains qu'elle serra
                    dans les siennes. Ce petit transport, que j'attribuai à la vive impression des
                    circonstances, et les mouvemens dont j'étois agité, n'en rendirent pas mes
                    caresses plus familières. Je lui fis reprendre le siège où je l'avois vue.
                    L'hermite, en homme d' expérience, jugea qu'une scène si singulière demandoit
                    pour moi de prompts éclaircissemens, et n'attendit pas mes questions. Je ne puis
                    vous informer trop tôt, me dit-il, d'une aventure dont la hardiesse, de la part
                    de Mademoiselle Tekely et de la mienne, et le succès, heureusement conduit par
                    le ciel, ne peuvent manquer de vous causer beaucoup d'admiration; et quelque
                    parti qu'elle vous fasse prendre, vous allez sentir qu'il faut de la diligence
                    pour en assurer le fruit. Mais vous ne m'entendrez qu'imparfaitement si je ne
                    commence par vous apprendre qui je suis, et non-seulement la forcedes motifs qui
                    m'attachent à tout ce qui porte le nom de Tekely, mais d'où me viennent les
                    facilités que j'ai trouvées tout d'un coup pour mon entreprise. Il me pria de me
                    rappeler la vive surprise qu'il n'avoit pu contenir lorsqu'il m'avoit entendu
                    parler d'une fille du comte Jean, et d'une nièce du comte Emeric. Je n'y
                    trouverois rien d'excessif, en apprenant qu'il se nommoit Keteser, et que les
                    vingt premières années de sa vie s'étoient passées au château de Kus, siège de
                    cette noble maison. Quoique catholique, il y avoit été page. Ensuite, s'étant
                    dévoué à servir le comte Emeric, lorsqu'après la mort de son père il avoit été
                    forcé de s'évader la nuit du château de Kus, où les autrichiens l'avoient
                    assiégé, il l'avoit suivi en Transylvanie, et de-là dans tout le cours de ses
                    guerres, jusqu'à la fameuse journée d'Olasch, où, combattant à la tête de
                    quelques troupes hongroises, dont le comte lui avoit confié le commandement dans
                    l'armée turque, il étoit resté à demi-mort sur le champ de bataille. Là, ne
                    pouvant attendre de secours d'aucune puissance humaine, il avoit levé les yeux
                    au ciel, qu'il se reprochoit d'avoir mal servi depuis son enfance, et les
                    engagemens mêmes qu'il avoit au service des infidèles lui semblant un crime
                    contre la religion dans laquelle il étoit né, il avoit cru nele pouvoir expier
                    qu'en vouant à la pénitence un reste de vie qu'il désespéroit de conserver plus
                    long-tems. Cependant d'heureux secours l'ayant dérobé à la mort, l'exécution de
                    cette promesse avoit été retardée par son inclination pour les armes, et par son
                    attachement pour le comte. Mais un autre évènement, où la voix du ciel s'étoit
                    fait entendre avec plus d'énergie, avoit enfin surmonté ses résistances. La
                    comtesse de Kedasty, soeur du comte, fugitive depuis son aventure de Cassovie,
                    où deux femmes de soldats, qu'elle employoit à faire passer les déserteurs
                    autrichiens dans le parti de son frère, l'avoient mise, par leur trahison, dans
                    la nécessité de s'évader, et s'étoient rendues les accusatrices d'un grand
                    nombre de hongrois, dont le supplice donna naissance aux fameux tribunaux
                    d'Eperies et de Debrezin, étoit passée en Transylvanie lorsque les états de
                    cette principauté avoient reconnu son frère pour leur souverain, et s'y étoit
                    soutenue quelque tems dans le rang de sa naissance. Cette fortune ayant peu
                    duré, et celle du comte commençant à décliner, il étoit question de tirer sa
                    soeur d'un pays où son parti ne dominoit plus. Keteser fut chargé de cette
                    commission, avec soixante cavaliers déterminés, qui devoient passer par la
                    Valaquie, et se rendre, suivant leurs intelligences, au pied du mont Carpat,
                    pour y prendrela comtesse. Les impériaux n'y ayant pas encore de poste, ce
                    passage étoit ouvert, et paroissoit peu suspect, au travers d'une si rude
                    montagne. Mais Keteser fut observé ou trahi. Pendant qu'il s'avançoit sans
                    obstacle vers la plaine de Cronstat, un corps de six cens impériaux s'étoit
                    saisi de la seule route par laquelle on y pouvoit descendre, et fondit de divers
                    côtés sur sa troupe. Il se défendit avec une si furieuse obstination, qu'il y
                    perdit jusqu'au dernier de ses gens; et lui-même, couvert de blessures, à pied
                    par la mort de son cheval, n' avoit dû la vie qu'au bonheur qu'il avoit eu de se
                    glisser dans les bois par un sentier fort étroit, qui l'avoit sauvé. Dans ce
                    triste état, après quelques heures d'une marche incertaine, il s'étoit trouvé à
                    la vue de l'hermitage, habité alors par un autre hermite, dont il avoit reçu
                    tous les bons offices de la charité. Alors le danger présent de ses blessures,
                    celui dont il venoit d'échapper par un miracle sensible, le souvenir d'un voeu
                    long-tems négligé, le chagrin même de sa disgrace, et d'avoir si mal rempli
                    l'attente du comte, toutes ces considérations, fortifiées, nous dit-il, par
                    l'occasion, dans l'exemple qu'il avoit devant les yeux, et qui n'étoit pas sans
                    quelque ressemblance avec sa propre aventure, l'avoient déterminé tout d'un coup
                    à ne pas quitter la solitude où la main du ciel l'avoit conduit.Il avoit changé
                    l'habit militaire pour le sac d'hermite: mais sentant l'importance de ne laisser
                    jamais affoiblir les motifs qui l'avoient jeté dans l'humiliation de la
                    pénitence, il avoit gardé, dans un coin de sa retraite, son habit, ses armes, et
                    tout ce qui pouvoit retracer à sa mémoire le frivole usage qu'il avoit fait des
                    plus belles années de sa vie: heureuse inspiration, qui l'avoit mis en état de
                    rendre, à Mademoiselle Tekely, un service qu'il n'auroit pu tenter sous le froc
                    d'hermite. Peu de mois aprés sa conversion, ajouta-t-il, il s'étoit trouvé seul
                    possesseur de l'hermitage, par la mort de son collègue. Avec un modèle de toutes
                    les vertus, ce saint homme lui avoit laissé, pour héritages, la connoissance et
                    l'amitié des deux honorables ecclésiastiques que j'avois devant les yeux, l'un
                    établi à Rouca, l'autre à Crisolitz, bourg voisin de Tergowitz, tous deux
                    attachés depuis long-temps au service spirituel d'un reste de catholiques,
                    soufferts jusqu'alors dans la Valachie; et c' étoit à leur généreux zèle, que
                    Mademoiselle Tekely devoit les secours, qui l'avoient heureusement dérobée aux
                    séductions des grecs. J'écoutois avec toute mon attention, sans porter de
                    jugement sur une entreprise que j'ignorois encore, et dans l'appréhension
                    seulement que les traces de l'aventure n'eussent pasété déguisées assez
                    soigneusement pour nous garantir, dans cette solitude même, de la poursuite des
                    gardes du prince, dont je craignois à tous momens l'arrivée. Cependant le nom de
                    Keteser étoit propre à me rassurer. Il étoit célèbre dans toute la Hongrie, par
                    la bravoure extraordinaire de celui qui l'avoit porté, et qu'on avoit cru tué
                    dans la montagne avec tous ses gens. J'admirai le pouvoir de la religion sur un
                    homme de ce caractère, et le ton simple et modeste, dont il nous avoit retracé
                    son ancienne gloire. Il reprit. à présent, monsieur, vous devez juger de ce que
                    je ressentis, il y a trois semaines, lorsqu'ayant appris de vous par qui mes
                    services étoient demandés, l' intérêt du ciel se joignit, dans mon coeur, à mon
                    immortel attachement pour le nom de Tekely. Vous ne vous fîtes pas assez
                    connoître, pour m' inspirer toute la confiance que j'aurois prise aussi-tôt pour
                    vous: mais n'étant ici qu'à cinq lieues du couvent grec dont vous m'aviez dit le
                    nom, je résolus sur le champ d'y pénétrer, d'y voir la nièce de mon cher maître,
                    et de savoir d'elle-même ce que je devois entreprendre pour elle. La force, s'il
                    en eût été besoin, m'en auroit ouvert l'accès, par l'assistance de quelques
                    anciens soldats catholiques, établis dans les bourgs voisins de cette montagne,
                    qui sans me connoître autrement qu'àtitre de vieux soldat comme eux, visitent
                    quelquefois ma retraite, et me portent un respect dont je ne suis redevable
                    qu'au genre de vie que j'ai embrassé. Mais j'avois d'autres moyens à tenter.
                    L'habit, que j'ai conservé, m'en offroit plusieurs; et je m'arrêtai d'abord au
                    plus simple, qui fut de me présenter à la porte du couvent, sous la qualité
                    d'officier du prince, chargé de voir en son nom Mademoiselle Tekely. Je fus
                    introduit sans défiance. Deux mots me firent connoître d' elle; et lorsque dans
                    nos explications elle m'eut appris quels liens vous attachent à ses intérêts, je
                    regrettai fort amérement de n'avoir pas eu plus d'ouverture pour vous. Rien ne
                    me parut l'affliger tant que votre voyage, et la longue absence à laquelle vous
                    m'aviez dit que vous étiez obligé. Il m'abandonne, s'écria-t-elle, lui qui m'a
                    jetée dans le précipice où je suis! On m'a ravi Madame Olasmir. On m'a livrée à
                    toutes les ruses de l'enfer! Je suis perdue sans ressource. Son désespoir me
                    parut si vif, qu'après avoir achevé de m'éclaircir sur sa situation, dont je
                    reconnus en effet le danger, par les artifices employés pour la séduire, je lui
                    déclarai que j'étois venu dans l'intention de la servir; et qu'avec le motif de
                    la religion, j'avois celui d'un inviolable dévouementpour tout ce qui me
                    représentoit son père ou son oncle. Cette déclaration, accompagnée de quelque
                    détail sur les aventures de ma vie, ranima tout d'un coup son courage. Elle ne
                    parla plus que de quitter sa prison. Elle auroit été capable, ajouta l'hermite,
                    en la regardant avec un sourire, de partir à l'heure même, si la difficulté de
                    sortir du couvent ne l'eût arrêtée; et son plan me fit juger qu'elle s'étoit
                    occupée plus d'une fois des mêmes idées. Elle vouloit, me dit-elle, se retirer
                    dans quelque lieu sûr, faire avertir Madame Olasmir de la rejoindre, attendre
                    votre retour avec elle, et vous prier de la reconduire, pour le reste de sa vie,
                    dans son cher asile d'Odenbourg. En vain lui représentai-je qu'une si grande
                    résolution demandoit des préparatifs et de la prudence. Elle ne me laissa que le
                    temps de voir Madame Olasmir, pour concerter avec elle les moyens et le jour de
                    sa fuite. Je lui promis volontiers de me rendre, dès le même jour, à Tergowitz.
                    Madame Olasmir, que je vis avec plus de liberté, ne me parut pas moins
                    tremblante; mais lorsqu'elle se crut sûre de mon zèle, elle ne marqua pas moins
                    d'empressement pour quitter la cour de Valaquie. Elle n'étoit informée que
                    depuis deux jours, de la situation de Mademoiselle Tekely; et ses alarmesétoient
                    d'autant plus vives, qu'en lui donnant cette connoissance, on s'étoit flatté de
                    pouvoir la faire servir elle-même à séduire son élève. On lui avoit offert à
                    cette condition, non-seulement de la conduire auprès d'elle, mais de l'établir
                    avantageusement, par un mariage au-dessus de ses espérances; et le prince, en
                    lui faisant cette proposition, avoit exigé, pour assurance de sa bonne-foi,
                    qu'elle commençât par l'abjuration et le mariage. Il avoit accordé quinze jours
                    à ses réflexions, et l'avoit quittée sans attendre sa réponse. Son inquiétude
                    n'étoit pas pour elle-même: mais jugeant, par cette artificieuse méthode, de
                    l'adresse avec laquelle son élève seroit attaquée, elle trembloit pour une jeune
                    personne qui se trouvoit engagée dans une si dangereuse guerre; et le parti de
                    fuir, si la fuite étoit possible avec elle, lui sembloit aussi le seul qu'elles
                    dussent tenter l'une et l' autre. Les craintes de Mademoiselle Tekely, si
                    réellement justifiées par ce que je venois d'entendre, ne me permirent plus de
                    balancer sur le service qu'elle m'avoit demandé. Cependant la défiance que j'ai
                    toujours eue de mes propres lumières, autant que la nécessité d'employer quelque
                    secours pour la délivrer, me fit prendre le conseil de mes deux amis. J'eus
                    besoin de plusieurs jours pour les assembler. Leur avis nefut pas différent du
                    mien. Ils conclurent même que le temps étoit précieux, et que ne pouvant me
                    dispenser de retourner au couvent, où ma seconde visite seroit peut-être assez
                    remarquée pour faire approfondir mes prétextes, il ne falloit pas nous exposer à
                    des obstacles, que le délai rendroit invincibles. Toutes nos mesures furent
                    prises avec sagesse. Les temps et les lieux furent réglés. Mes deux vertueux
                    amis promirent de se rendre à quelque distance du couvent, pour y recevoir Mlle
                    Tekely, que je ne voulois confier qu'à des mains si sûres. De quatre hommes
                    éprouvés, que je disposai à me servir, deux furent destinés à m'accompagner; les
                    deux autres, à partir de Tergowitz avec Madame Olasmir dans le cours de la même
                    nuit. Le fond de mes vues, après la délivrance de Mademoiselle Tekely, que je
                    regardois comme une entreprise aisée, étoit de réunir les deux dames avant le
                    jour au pié des montagnes, d'y congédier hommes et chevaux, pour ne laisser à
                    nos confidens mêmes aucune connoissance de notre route; de conduire, par divers
                    détours, qui me sont devenus familiers, les dames et mes deux amis jusqu'à ma
                    demeure, asyle plus sûr, à mon avis, qu'un grand nombre d'autres qui m'étoient
                    offerts; et d'y reprendre l'habit de ma profession, pour vous porter moi-même en
                    Transylvanie, où je paroisquelquefois sous cette marque, des informations sur
                    lesquelles j'aurois pris vos ordres. Il ne me restoit qu'à convenir, avec les
                    deux dames, des moyens de leur évasion; et n'y voyant pas plus de difficulté que
                    d'incertitude, j'en avois déjà fixé le jour à mes confidens. Grâces à vos
                    libéralités, qui m'avoient mis en état de fournir à la dépense des courses, je
                    revis bientôt Madame Olasmir à Tergowitz. L'unique embarras que je lui laissai,
                    pour répondre à mes mesures, fut de se rendre, le soir du jour convenu, dans une
                    rue peu éloignée de son logement, où mes deux hommes devoient la prendre, et de
                    se laisser conduire avec aussi peu d'inquiétude que de bruit. De-là, m'étant
                    rendu au couvent, je n'y remarquai aucune apparence de soupçon, qui diminuât la
                    liberté de ma visite, ou qui dût me faire changer mes arrangemens. Mademoiselle
                    Tekely, disposée à tout entreprendre, n'avoit eu que son impatience à modérer;
                    et lorsqu'elle eut entendu mon plan, elle fut la première à me désigner les
                    lieux par lesquels son évasion lui sembloit facile. Elle m'indiqua des routes
                    qu'elle avoit étudiées, et que j'ignorois, quoique je ne l'eusse pas revue sans
                    les avoir observées. Enfin, l'heure de l'exécution étant arrivée, c'est-à-dire,
                    avant-hier à minuit, loin d'être arrêtée par la frayeur, ou retardéepar
                    l'obstacle des passages, elle étoit au rendez-vous avant moi, et je fus étonné,
                    en y arrivant, de la trouver assise sur le haut du mur, où je n'eus qu'à lui
                    tendre les bras pour la recevoir. Elle avoit eu le courage et l'adresse d'y
                    monter, sans autre secours que ses petites mains, après avoir jeté, par-dessus,
                    deux ou trois paquets de choses nécessaires à son usage, qu'elle avoit eu la
                    précaution et la force d'apporter. Les sages amis, que vous voyez, étoient à
                    vingt pas de moi, tous deux à cheval, tandis qu'étant descendu avec mes deux
                    hommes d'escorte, nous avions laissé nos montures un peu plus loin, pour ne pas
                    nous trahir par une marche trop bruyante. Je fis prendre les paquets de
                    Mademoiselle Tekely à l'un de mes deux seconds, et je lui donnai le bras avec
                    l'autre. Le silence de la nuit ne fut pas interrompu par nos discours. Chacun
                    sembloit plein de la dangereuse commission dont il étoit occupé. Mademoiselle
                    Tekely se laissa placer derrière un de mes amis, avec une confiance pour eux et
                    pour moi, qui ne pouvoit venir que de la force de ses motifs. Je fis prendre le
                    devant à celui de ses deux conducteurs qui demeuroit. L'autre, chargé de son
                    précieux fardeau, suivoit à cent pas. Je marchois vingt pas après, et mes deux
                    militaires faisoient l'arrière-garde.Je connoissois si bien ces deux hommes,
                    qu'avec ce que je pouvois mettre pour les seconder, toute la garde du prince ne
                    m'eût pas fait perdre un pas de terrein, sans avoir vu Mademoiselle Tekely en
                    sûreté. Nous arrivâmes heureusement, dans cet ordre, au lieu dont j'étois
                    convenu avec les guides de Madame Olasmir. Ils y étoient avec elle, à cheval
                    encore, mais tranquilles, après une marche de six heures, dans laquelle ils
                    n'avoient pas fait moins de neuf lieues. La joie du succès me fit perdre un
                    moment de vue Mademoiselle Tekely, pour ne penser qu'à suivre le plan que je
                    m'étois proposé. Après avoir aidé Madame Olasmir à descendre, et l'avoir priée
                    de prendre un moment de repos avec son élève et mes deux amis, je m'éloignai de
                    quelques pas, pour renouveler mes derniers ordres aux quatre hommes, en les
                    renvoyant avec les chevaux. C'étoit de se séparer dans leur retour, et de
                    prendre différentes routes, pour rendre leurs traces moins aisées à découvrir.
                    Mais quoique je leur eusse laissé croire, et que les circonstances fussent
                    propres à leur persuader, que le terme des deux dames ne pouvoit être fort loin
                    du lieu où nous étions descendus, j'avois fait réflexion, dans la marche, que
                    j'aurois ici besoin d'un cheval, pour vousaller joindre plus promptement à
                    Cronstat. Cette idée me fit ordonner au plus prudent de mes hommes, de prendre
                    aujourd'hui, avec un cheval de main, la grande route de Transylvanie par Rouca,
                    et d'être à ma porte avant le milieu du jour. Les prétextes ne m'ont pas
                    manqués, pour lui faire entendre que je serois retourné ce matin chez moi, après
                    avoir achevé de servir les deux dames, et que j'attendois d'autres services de
                    lui pour moi-même. Ainsi vous ne serez pas surpris de le voir arriver dans
                    quelques heures. Je paroîtrai seul, pour le remercier de son zèle, que votre
                    arrivée rend inutile; et vous serez libres tous de vous dérober à lui, en
                    demeurant renfermés dans cette seconde chambre. Entre mes précautions, je
                    n'avois pas oublié qu'il nous resteroit trois lieues à faire dans la forêt, et
                    que les deux dames, mal exercées à marcher, ne pourroient se rendre ici avant la
                    fin de la nuit. J'avois fait prendre, à mes deux amis, leurs manteaux et
                    quelques provisions de vivres. Mon dessein étoit de faire passer le reste de la
                    nuit aux dames, dans le même lieu où je les avois fait descendre, et de les
                    mettre en chemin au jour, par des bois à la vérité fort épais, mais dont la
                    lenteur de notre marche leur auroit fait une promenade, sur-tout avec lessecours
                    que trois hommes pouvoient leur prêter. Cet endroit d'une montagne, dont j'ai eu
                    le temps de connoître toutes les parties, depuis si long-temps que je l'habite,
                    est adoucie par des pentes successives, et même ouvertes par des sentiers, où,
                    sans pouvoir passer à cheval, on avance assez facilement à pié, sur un gazon
                    dont l'hiver ne flétrit pas la verdure. C'étoit l'agrément, autant que la sûreté
                    du chemin, qui m'avoit déterminé pour cette route; et je n'avois pas douté que
                    dans l'espace d'un jour, deux femmes, des plus délicates, n'en surmontassent
                    aisément la fatigue. Les rochers, dont cette cabane est environnée, n'ayant pas
                    d'ailleurs une grande étendue du même côté, je comptois qu'en les traversant
                    vers la fin du jour, par un sentier que j'y ai creusé de mes propres mains, nous
                    serions ici rendus au commencement de la nuit, pour y entrer à la faveur des
                    ténèbres, dont je pensois à couvrir notre arrivée. Mais lorsqu'ayant vu partir
                    les quatre hommes, je me rapprochois des dames, sans autre embarras que celui de
                    leur procurer jusqu'au jour une situation commode, ma surprise fut extrême
                    d'entendre quelques gémissemens sourds, que la contrainte même qu'on se faisoit
                    pour les retenir, rendoit plus touchans et plus douloureux. C'étoit Madame
                    Olasmir, dont l'inquiétude sesoulageoit par des soupirs et des pleurs; mais le
                    cruel accident, qui les causoit, me jeta moi-même dans une mortelle alarme. Je
                    vis, à la clarté de quelques foibles rayons de la lune, Mademoiselle Tekely
                    étendue sur un de nos manteaux, sans connoissance et sans mouvement. Mes amis,
                    qui s'employoient inutilement à lui faire rappeler ses forces, paroissoient
                    douter si le peu de chaleur, qu'elle conservoit encore, étoit un reste de vie.
                    Ils m'apprirent, en deux mots, qu'elle étoit tombée dans cet état presqu' au
                    moment que je m'étois éloigné, après quelques explications qui sembloient
                    propres, au contraire, à soutenir son courage. Elle s'étoit fait assurer que les
                    dangers de sa fuite étoient passés; elle en avoit marqué la plus vive joie:
                    ensuite apprenant qu'elle étoit dans la même forêt qu'elle se souvenoit d'avoir
                    traversée, et qu'elle y devoit passer la nuit, son imagination délivrée du grand
                    objet, dont elle avoit été si long-temps remplie, avoit paru frappée tout d'un
                    coup de l'horreur du lieu, redoublée peut-être par mon éloignement, dont elle
                    n'avoit pas compris la cause, et par l'idée de se trouver seule entre deux
                    inconnus, dans un désert dont elle ne connoissoit que la plus rude partie. Elle
                    avoit tremblé quelque momens de tous ses membres, en invoquant le secours du
                    ciel. Elle avoitfermé l'oreille aux représentations de mes deux amis, qui
                    s'étoient efforcés de la rassurer. Elle avoit fait des plaintes touchantes sur
                    le malheur de son sort. Enfin, s'étant jetée dans les bras de Madame Olasmir,
                    elle y étoit demeurée sans force, et dans l'état où je la voyois. Ce n'étoit
                    heureusement qu'un épuisement d'esprits, causé par les agitations de son
                    entreprise, et par la frayeur qui avoit succédé tout d'un coup à de si longs
                    efforts de courage. Mais ayant duré le reste de la nuit presqu'entier, il nous
                    mit hier, pendant la plus grande partie du jour, dans l'impuissance de faire un
                    pas vers cette retraite. En rendant la connoissance à Mademoiselle Tekely, nos
                    secours n'avoient pas tout-à-fait dissipé l'impression de ses craintes. Il
                    fallut prendre toutes sortes de voies pour les combattre, et lui rappeler les
                    grands motifs d'une résolution supérieure à la foiblesse ordinaire de son sexe.
                    Insensiblement ces idées reprirent toute leur force, secondées sur-tout par
                    l'espérance de n'être pas long-temps ici sans vous voir. Nous fîmes une partie
                    du chemin, hier après-midi. L'obscurité des ténèbres pouvant ramener les mêmes
                    sujets d'alarme, je ne voulus pas qu'elle pût nous surprendre, et je jugeai à
                    propos de nous arrêter avant la fin du jour, pour familiariser les yeux de
                    Mademoiselle Tekelyavec le lieu où je la fis consentir à passer la nuit. Des
                    secours, préparés plus à loisir que ceux du jour précédent, avec un bon feu, que
                    j'ai pris soin d'allumer dans le creux d'un roc, ont du moins rendu son sommeil
                    tranquille. Ce matin, nous avons marché fort légèrement jusqu'à la sortie du
                    bois, d'où je suis venu reconnoître seul l'état de ma solitude, et déposer
                    l'habit militaire, pour retourner au-devant des dames, avec celui de ma
                    profession. Le bruit de vos deux chevaux m'a fait sortir avec la vivacité que
                    vous avez pu remarquer, dans l'opinion que c' étoit mon homme avec les siens.
                    Mais votre heureuse arrivée comblant tous nos voeux, il ne me reste qu'à le
                    renvoyer sur ses pas, ou qu'à vous présenter ses services, dont je vous réponds
                    comme des miens. Ce récit du brave hermite avoit donné le temps, à Mademoiselle
                    Tekely, de se remettre, tout-à-la-fois, et de la fatigue de son voyage et de la
                    surprise qu'elle avoit eue de me voir. Elle me regarda d'un oeil incertain, qui
                    sembloit attendre le jugement que j'allois porter de sa résolution. Ce n'étoit
                    pas le moment d'examiner, si le plus sage parti, pour elle, eût été d'attendre
                    l'exécution de la parole du prince, et de se contenir dans les bornes de
                    l'obéissance et de la modestie. Elle avoit ignoré les intentions deson
                    grand-père, et cette seule raison me paroissoit une excuse. Les circonstances
                    étoient pressantes. On avoit compté sur mes conseils, ou plutôt sur mes
                    décisions absolues, dont les deux dames faisoient dépendre leur destinée; et
                    dans la précipitation avec laquelle les résolutions s'étoient prises, leur plus
                    grand malheur auroit été que, n'étant pas informé de l'évasion de Mademoiselle
                    Tekely par le prince, je fusse parti moi-même, après Monsieur et Madame
                    Jeffreys, comme j'en avois eu la tentation, pour les joindre sur la route de
                    Bender, et me rendre à Constantinople par cette voie. Que seroient-elles
                    devenues l'une et l'autre, sous la protection du généreux Keteser, dans
                    l'hermitage du mont-Carpat? Mais le ciel sembloit avoir conduit les événemens;
                    et cette réflexion, jointe à l'aveugle penchant qui me portoit à servir
                    Mademoiselle Tekely, me fit aussi-tôt fermer les yeux sur mes intérêts, dont le
                    sacrifice étoit déjà fait aux siens. Tous mes liens à la cour de Valachie,
                    furent oubliés. Je considérai que les poursuites du prince ayant dû tourner vers
                    la Hongrie, suivant mes propres conseils, qu'il avoit dû croire d'autant plus
                    sincères, que j'avois peu ménagé la pauvre Olasmir, ce n'étoit pas sur le chemin
                    d'Odenbourg, qu'il falloit mener sa petite-fille,ni dans le couvent de cette
                    ville, qu'elle devoit espérer de se voir libre. Il auroit été capable de la
                    réclamer à la cour de Vienne, qui n'auroit pas manqué de raisons pour lui rendre
                    une héritière, dont elle auroit redouté les droits. La conduire dans un autre
                    couvent catholique; quel moyen? Et dans quelle vue? Tout ce que j'avois
                    recueilli de mon bien ne montoit pas à quarante mille florins, qui ne pouvoient
                    faire un établissement honnête et durable pour deux femmes et pour moi; et quand
                    le partage de cette somme nous auroit suffi, l'honneur, et mon tendre
                    attachement pour l'héritière d'un sang illustre, digne elle-même des adorations
                    de tous ceux qui la connoîtroient un jour, me permettoient-ils d'ensévelir tant
                    de charmes et de vertus dans un cloître? Entre ces réflexions, qui se
                    succédoient rapidement, il me tomba dans l'esprit de la conduire au prince
                    Ragotzky, que mille raisons devoient porter à la secourir; mais outre le peu de
                    fond que j'avois appris à faire sur ce prince fugitif, on ne lui connoissoit pas
                    encore de retraite et de fortune assurées. Ce fut néanmoins par cette idée
                    passagère, que je fus ramené à des ouvertures plus naturelles. L'embarras du
                    prince Ragotzky, que je supposois toujours en Pologne, et dont la situation n'y
                    devoit pas être aisée, me fit rappeler le testament du comteEmeric. Le prince
                    pouvoit être réduit, comme son beau-père, à chercher une retraite en Turquie.
                    Quelques raisons qu'on pût apporter, pour lui refuser une succession à laquelle
                    il avoit été nommé, il y avoit beaucoup d'apparence qu'il feroit évanouir les
                    obstacles en la demandant lui-même; et que les droits de Mademoiselle Tekely,
                    aussi peu connus que son existence, en deviendroient beaucoup plus difficiles à
                    faire valoir. Sa fuite devoit-elle me faire abandonner un si grand objet? D'un
                    autre côté, car les idées naissent les unes des autres, qui savoit si le prince
                    de Valaquie, dont on connoissoit l'avidité pour l'or et l'argent, négligeroit
                    les prétentions de sa petite-fille lorsqu'elle seroit échappée de ses mains, et
                    n'employeroit pas son crédit à la Porte, pour se mettre en possession d'un
                    héritage, dont il seroit regardé comme le protecteur et le gardien naturel?
                    Seconde réflexion, qui me frappa vivement. Quel remède à deux craintes si
                    pressantes? C'étoit non-seulement de hâter mes demandes au nom de Mademoiselle
                    Tekely, mais de la faire paroître elle-même, pour en assurer le succès par sa
                    présence. Un voyage en Turquie, sous ma conduite, n'étoit pas plus impossible
                    que tout autre course, à laquelle il falloit se déterminer pour l'éloigner de la
                    Valaquie et le souvenir de Madame Jeffreys, qui l'entreprenoitavec son mari, se
                    présentant pour appuyer mon idée, je la goûtai presqu'aussitôt qu'elle fut
                    conçue, avec ce motif de plus pour m'y attacher, que nous pouvions joindre
                    facilement le ministre anglois, et trouver, dans la compagnie de sa femme, le
                    plus honnête de tous les voiles pour l'âge et le sexe de Mademoiselle Tekely. Je
                    demeurai si content de cette conclusion, qui mettoit tout-à-la-fois, sa
                    personne, son honneur et ses espérances de fortune à couvert, qu'après avoir
                    remercié l'hermite et ses deux amis de ce qu'ils avoient entrepris pour elle, je
                    ne pensai qu'à la rassurer par mes consolations et par l'ouverture même de mes
                    vues. Elle consentit, sans objection, à tout ce qui pouvoit l'éloigner, et me
                    mettre dans la nécessité de ne pas m'écarter d'elle. J'avois eu d'autant moins
                    de répugnance à m'expliquer devant ses libérateurs, qu'avec la confiance que je
                    leur devois après un service de cette nature, je sentois combien leur assistance
                    m'étoit nécessaire pour achever leur ouvrage. Le généreux Keteser, qui ne le
                    comprit pas moins, n'attendit pas mes sollicitations. Sa fécondité, pour les
                    expédiens, qui se ressentoient de son ancienne profession, lui présentant tout
                    d'un coup le parti qu'on pouvoit tirer des circonstances, il me dit que je
                    devois être sansinquiétude pour sortir des états du prince, de quelque côté que
                    je pensasse à prendre ma route; que pour me rendre à Bender, avec les deux
                    dames, il me conseilloit d'éviter les chemins de terre, où je ne trouverois
                    aucune sorte de commodités, si je ne les y portois, et de descendre plutôt
                    jusqu' à Ismaéli par le Danube, sur lequel je pouvois toujours trouver quelque
                    bâtiment hongrois prêt à partir; qu'il n'avoit pas oublié la malheureuse route
                    par laquelle il avoit pénétré dans la Valachie; et qu'il me garantissoit de nous
                    rendre à Belgrade en trente heures; que l' essai, qu'il avoit vu faire aux deux
                    dames, semblant promettre que la selle d'un cheval et la marche de quelques
                    nuits un peu froides ne les rebuteroient pas, il ne falloit pas penser à
                    d'autres voitures, qu'il ne pouvoit nous faire trouver sans beaucoup de peine et
                    de péril, ni chercher plus loin une occasion que d'heureux incidens nous
                    offroient; que mes deux chevaux, avec ceux qui lui devoient arriver, suffiroient
                    pour six que nous serions, c'est-à-dire, pour moi et pour mon valet, qui
                    prendrions les dames en croupe, et pour son compagnon et lui, qui nous
                    composeroient une escorte sur laquelle nous pouvions nous reposer. Avec tout
                    autre qu'un Keteser, peut-être aurois-je été plus timide: mais les promessesd'un
                    si brave homme, sur-tout dans une conjoncture où je n'avois pas de choix plus
                    sage, m'inspirèrent une partie de l'intrépidité que j'avois vu briller dans ses
                    yeux pendant son discours. Je demandai à Mademoiselle Tekely si cette longue
                    marche n'excéderoit pas ses forces. Loin d'en paroître effrayée, elle avoit été
                    comme ranimée par les assurances de son guide, ou par les résolutions que
                    j'avois prises en sa faveur. Son consentement fut prononcé d'un air si ferme, et
                    dans des termes si vifs, que l'hermite et ses amis, étonnés de son courage,
                    après l'avoir vue dans un état si différent la nuit précédente, marquèrent
                    beaucoup d'admiration pour ce changement: et ce fut la première occasion que
                    j'eus d'observer ce caractère extraordinaire, sur lequel je vous ai prévenu,
                    qui, suivant le degré de chaleur ou de refroidissement que son sang et ses
                    esprits recevoient de son imagination, pouvoit la faire passer, dans un instant,
                    du calme le plus profond ou des mouvemens les plus vifs, aux dispositions les
                    plus opposées. Les offres de Keteser étant acceptées, mon valet, qu'il appela
                    librement sur mon témoignage, reçut ordre de recueillir, aux environs de notre
                    cabane, tout ce qu'il trouveroit propre à nourrir mes chevaux jusqu'au soir.
                    Ceux quel'hermite attendoit parurent enfin, et leur guide eut le même ordre:
                    mais ce fut après avoir consenti joyeusement à la nouvelle commission qu'on lui
                    destinoit, et pour laquelle il donna lui-même de prudens conseils. Cet homme
                    étoit un vieux militaire, que la ressemblance des inclinations avoit lié fort
                    étroitement avec Keteser; et la probité, fondée sur un même attachement à la
                    religion, ne les unissoit pas moins que leurs anciens goûts de guerre. Le reste
                    du jour fut employé aux préparatifs de notre départ. Les deux amis de l'hermite
                    eurent la générosité, malgré mes instances, de ne vouloir accepter aucune marque
                    de ma sensibilité, pour un service dans lequel ils n'avoient eu, me dirent-ils,
                    que la religion pour objet. Ils s'en retournèrent à pié vers le soir, en
                    comblant Mademoiselle Tekely de leurs bénédictions. à l' arrivée de la nuit,
                    Keteser reprit l'habit rouge, avec ses armes. Sa contenance guerrière, sous
                    cette forme, me fit admirer combien la physionomie peut être changée par de purs
                    dehors. Le petit équipage des dames et le mien furent partagés sur la croupe des
                    quatre chevaux. Je montai celui qui m'avoit apporté de Cronstat, et je reçus
                    derrière moi Mademoiselle Tekely, enveloppée d'un des deux manteaux.Madame
                    Olasmir, couverte de l'autre, fut placée derrière mon valet. Le brave Keteser
                    ferma sa cabane, en nous recommandant, avec une piété noble, à la toute
                    puissante protection du grand maître qu'il servoit; et de l'air dont il avoit si
                    long-temps commandé les troupes hongroises, faisant partir son compagnon pour
                    nous précéder; il monta le dernier à cheval, avec une légèreté qui me surprit à
                    son âge. Je ne vous nommerai pas les lieux par lesquels nous fûmes conduits en
                    sortant de la montagne, la plûpart déserts, ou dérobés à nos yeux par
                    l'obscurité. Cependant je reconnus bientôt, et Keteser m'avoua, qu'il n'avoit
                    parlé de continuelles ténèbres, que pour mettre le courage de Mademoiselle
                    Tekely à l'épreuve. Il ne nous fit prendre le temps de la nuit, que dans les
                    cantons peuplés, qui pouvoient nous exposer à des observations dangereuses; et
                    la plus grande partie du pays, qu'il avoit entrepris de nous faire traverser
                    pour nous rendre à la rive du Danube, n'offrant qu'un petit nombre de villages
                    dispersés, entre de grands pâturages d'où sortent les plus beaux chevaux
                    valaques, il jugea que nous n'avions rien à redouter dans une route, où nulle
                    raison ne pouvoit porter le prince de Valachie à faire chercher sa petite-fille.
                    Aussi n'y rencontrâmes-nous rien qui pût nous causerla moindre alarme. Deux
                    nuits, passées à cheval, en faisant un assez long circuit pour éviter Tergowitz
                    et Buccarest, furent les seules incommodités de cette nature, et nous semblèrent
                    assez réparées par tous les secours que nous trouvâmes ensuite dans l'humanité
                    des habitans. En traversant les haras, Keteser nous faisoit descendre librement
                    au premier besoin, et se donnoit pour un officier du prince, que ses affaires
                    menoient à Nicopoli avec sa femme et sa fille. En effet, il avoit changé d'idée,
                    et c'étoit dans cette ancienne capitale de Bulgarie, qu'il se proposoit de nous
                    conduire, plutôt qu'à Belgrade, parce qu'elle nous avançoit vers notre terme. Il
                    la connoissoit si parfaitement, depuis la fameuse bataille de 1693, livrée sous
                    ses murs, dans laquelle il s'étoit signalé, qu'en approchant du Danube, il me
                    donna des instructions, non-seulement pour notre navigation sur le fleuve, mais
                    pour les commodités que nous pourrions trouver dans la ville, si l'envie nous
                    prenoit d'y passer. Ces lumières, que je reçus avec joie, ne me parurent qu'une
                    anticipation sur l'expérience que nous en allions faire avec lui; car j' avois
                    déja pris une résolution, que je jugeois convenable aux intérêts de Mademoiselle
                    Tekely, et qui me sembloit d'ailleurs l'unique moyen que notre situation me
                    laissât, dereconnoître toutes les obligations que j'avois, pour elle et pour
                    moi, à l'officieux et brave hermite. Quelque opinion que j'eusse de sa vertu, et
                    des grands motifs qui l'avoient jeté dans son hermitage, j'étois persuadé que le
                    désespoir de sa défaite, et l'embarras de sa situation, n'avoient pas eu moins
                    de part à son choix que la piété; et sans offenser son caractère, je croyois
                    pouvoir douter si sa résolution s'étoit assez soutenue, pour n'avoir jamais fait
                    place au regret, ou du moins à l'ennui, dans une si longue solitude. Ces
                    réflexions m'avoient fait naître l'idée de l'attacher à la fortune de
                    Mademoiselle Tekely, sous quelque titre honorable qu'il pouvoit prendre auprès
                    d'elle; assez sûr, si la succession du comte Emeric ne répondoit pas à nos
                    espérances, de retrouver son désert, ou toute autre solitude, qui ne pouvoit
                    être pire que la sienne, et fort heureux, au contraire, si le sort de
                    Mademoiselle Tekely changeoit par un héritage considérable, de pouvoir se
                    rétablir dans le commerce des hommes en satisfaisant son inclination pour un
                    sang qu'il paroissoit adorer. Mais je remettois cette proposition à la fin de
                    ses services; lorsqu'en ayant recueilli les fruits dans toute leur plénitude, il
                    seroit question pour nous de remercîmens. Nous arrivâmes au bord du fleuve, dans
                    un bourg qui forme une sorte de port, opposé àla ville. Il s'y trouve, comme
                    notre guide nous l'avoit annoncé, des pontons volans, qui passent
                    continuellement d'une rive à l'autre, et quantité de ces grandes barques, qui
                    sont en usage, sur le Danube, pour les communications ordinaires du commerce, ou
                    pour la simple commodité des voyageurs. Nous descendîmes, sous cette qualité,
                    dans une hôtellerie du bourg. La curiosité de Mademoiselle Tekely ne fut pas
                    plus vive que la mienne, pour Nicopoli; et le seul motif, qui pût nous y
                    conduire, étant de nous procurer, pour la suite de notre voyage, des secours que
                    nous pouvions espérer dans le bourg même, mon unique soin fut d'y faire nos
                    petites provisions. Comme les vues que j'avois sur Keteser, devoient me donner
                    la même attention pour ses besoins, je pris cette occasion pour lui faire une
                    ouverture dont le succès ne me paroissoit pas incertain: sa réponse me jeta dans
                    le plus vif étonnement. Il me dit, en me faisant lire dans ses yeux toute la
                    sincérité de son coeur, que loin d'aspirer à la fin de sa retraite et de la
                    pénible vie qu'il avoit embrassée, il ne s'affligeoit que de son âge, qui ne lui
                    promettoit pas une aussi longue durée qu'il devoit la souhaiter pour sa
                    pénitence, et qu'il ne changeroit pas son désert pour un palais, ni son sort
                    pour celui du plusgrand roi; que dans son renoncement néanmoins à tous les
                    plaisirs terrestres, il avoit trouvé une satisfaction inexprimable à servir
                    Mademoiselle Tekely, ce précieux reste de ses chers maîtres, sur-tout dans une
                    entreprise de religion, qui lui faisoit espérer l'indulgence du ciel pour ce qui
                    pouvoit être entré de foible et d'humain dans ses autres motifs: mais qu'après
                    nous avoir vus embarqués sur le Danube, bénissant la providence de l'avoir fait
                    servir d'instrument à notre fuite, qu'il jugeoit indispensable pour Mademoiselle
                    Tekely, il n'auroit plus d'autre empressement qu'à retourner dans son hermitage,
                    qu'il renouveloit le voeu de n'abandonner jamais, et dans lequel il ne cesseroit
                    pas de prier pour une jeune personne, dont le bonheur étoit la seule pensée qui
                    pût le toucher au monde. En vain combattis-je son étrange espèce de vertu, par
                    tous les raisonnemens qui pouvoient le ramener à des idées de religion moins
                    farouches. Les instances de Mademoiselle Tekely, qui ne désiroit pas moins que
                    moi, de l'engager à nous suivre, ne firent pas sur lui plus d'impression. Il
                    continua, jusqu'au dernier moment, de nous servir avec le même zèle; et ce fut
                    par son intelligence et ses soins, que nous trouvâmes, dès le même jour, une
                    barque de voyage, avec tout ce qui manquoit à notre équipage, ou quipouvoit
                    rendre notre navigation commode. Mais je ne pus même lui faire accepter une
                    somme médiocre, que je ne lui proposai néanmoins qu'à pur titre de remboursement
                    pour ses dépenses, dans les services qu'il avoit rendus à Mademoiselle Tekely.
                    Il me répondit que l' aumône abondante, qu'il avoit reçue de moi sur sa
                    montagne, lorsque j'étois en chemin pour Cronstat, avoit suffi à ces petits
                    frais; et qu' étant accoutumé à ne recevoir des voyageurs que les libéralités
                    communes, il n'auroit pas violé son usage avec moi, si, dès ce moment, les
                    lumières qu'il avoit tirées de notre entretien ne l'eussent fait penser à servir
                    Mademoiselle Tekely. Son homme d'escorte, affectant de l' imiter, voulut aussi
                    refuser une honnête récompense, que je devois à ses fidèles empressemens. Mais
                    il le força lui-même de recevoir, sinon toute la somme que je lui destinois, du
                    moins une petite partie, qu'il crut convenable à ses services. J'y joignis,
                    malgré l'un et l'autre, l' argent de mes deux chevaux, que j'avois vendus à
                    l'hôte du bourg, et dont je lui laissai ordre, en fermant l'oreille à leurs
                    protestations, de leur remettre le prix. Si vous demandez quelles informations
                    j'ai eues dans la suite, sur le sort du noble et sincère pénitent, les réponses
                    de Cronstat, à mes lettres de Paris, m'ont appris depuis trois ou quatre mois
                    sonheureuse mort, dans l'exercice constant de sa pénitence et de ses vertus. En
                    descendant le Danube, je me trouvai libre, pour la première fois, avec
                    Mademoiselle Tekely. Dans cette suite d'événemens précipités, auxquels j'avois
                    eu presqu'autant de part qu'elle-même, il y en avoit plusieurs qui m'avoient
                    fait désirer cette situation, pour connoître un peu mieux le fond de son
                    caractère. Je voyois toute la délicatesse du rôle que j'avois à soutenir. Si je
                    n'avois pas eu Madame Olasmir pour témoin de ma conduite, et la certitude de me
                    voir bientôt soumis à des observations encore plus respectables, dans la
                    compagnie de Madame Jeffreys, il est constant que malgré des noeuds, tels que me
                    les avoient fait former, la compassion dans leur origine, ensuite le respect
                    pour un grand nom, l'attendrissement causé par le récit d'Olasmir, l'habitude de
                    plusieurs années de services et de soins, et peut-être autant que tout le reste
                    ensemble, le reproche, dont je ne me croyois pas exempt, d'avoir trop légèrement
                    exposé la religion de Mademoiselle Tekely aux séductions de son grand-père;
                    malgré ces noeuds, dis-je, et la force de tant d'intérêts qui me lioient à son
                    sort, j'aurois préféré tout autre choix à celui d'accompagner, dans un long
                    voyage, une fille de quatorze ou quinze ans,dont je ne connoissois proprement
                    que les agrémens extérieurs, ou dont je n'avois connu du moins le coeur et
                    l'esprit que par des effets, sur lesquels je n'osois encore prononcer.
                    J'ajouterai même, que je n'avois pas attendu si tard à sentir, pour elle,
                    l'admiration commune de mon sexe, pour les charmes de la jeunesse et de la
                    beauté, et qu'il s'y étoit peut-être joint des sentimens plus intimes, nés aussi
                    facilement du premier engagement que j'avois pris à la secourir, et des petits
                    efforts que j'avois déjà faits dans cette vue. On s'attache fortement par ses
                    services et ses bienfaits. Mais il n'est pas moins certain que l'étude ayant été
                    long-temps ma seule occupation, et les affaires ayant succédé sans intervalle,
                    je m'étois toujours tenu fort éloigné de ces mollesses de coeur qu'on honore du
                    nom de passions tendres, et contre lesquelles j'étois également défendu par mon
                    caractère ecclésiastique, par la philosophie, et par le grave exercice de la
                    politique. Ainsi la seule raison qui m'eût fait craindre de voyager avec
                    Mademoiselle Tekely, étoit un scrupule de décence, qui m'avoit paru levé par la
                    supposition d'une compagnie de son sexe. D'ailleurs ces ménagemens pouvoient
                    être moins nécessaires en Turquie qu'en Europe; et déjà les deux rives du fleuve
                    étoient ottomanes.Cependant il ne me sembloit pas d'une légère importance
                    d'approfondir les inclinations et l'humeur d'une jeune personne, dont
                    j'entreprenois de gouverner, non-seulement la fortune, mais la vie et la
                    conduite, et dont par conséquent les bonnes ou les mauvaises qualités me
                    devoient servir à me gouverner moi-même, dans l'usage de sa confiance, autant
                    que dans la familiarité où j'allois vivre avec elle. Je jugeai qu'une paisible
                    navigation ne pouvant faire naître d'incidens considérables, qui me donnassent
                    l'occasion de l'étudier, l'unique moyen présent de pénétrer dans son coeur étoit
                    de l'amener insensiblement à me l'ouvrir d'elle-même. Il étoit fort naturel de
                    lui demander l'histoire de ses peines, dans le voyage d'Odenbourg à Tergowitz,
                    au château de Monchonon, dans le couvent grec, et dans la nuit de sa fuite. Elle
                    ne marqua que de la joie et de l'empressement à satisfaire ma curiosité; et pour
                    la connoissance que je désirois, je n'eus pas besoin d'autres lumières, ou
                    d'autre étude, après l'avoir entendue. Son récit fut commencé d'un air calme:
                    mais s'animant par degrés, à mesure que les circonstances se renouveloient dans
                    sa mémoire, et leur impression dans son coeur, elle me fit une peinture si
                    touchante, des tristes situations qui n'avoient cessé pour elle qu'au moment de
                    monarrivée à l'hermitage, que plus d'une fois j'eus besoin de tourner la tête,
                    ou de passer la main sur mon front, pour arrêter le témoignage forcé de mon
                    attendrissement et de ma pitié. Tout se représentoit dans ses yeux, et tout
                    sembloit se passer aux miens, dans les vives images de sa consternation et de sa
                    douleur. Lorsqu'après m'avoir appris avec quelle fausse gravité le prélat grec,
                    qu' elle prenoit encore pour un officier de son grand-père, avoit commencé ses
                    instructions dans la voiture, avec quel orgueil il avoit rejeté ses réponses, en
                    la traitant de petite fille, dont on n'attendoit que de la docilité, avec quelle
                    opiniâtreté cruelle cette persécution renaissoit sans cesse, malgré ses plaintes
                    et ses larmes, avec quelle jalouse rigueur cet homme et la vieille gouvernante
                    lui ravissoient toute occasion d' entretenir Madame Olasmir et moi, et
                    l'observoient nuit et jour, sous le prétexte cent fois répété de la volonté du
                    prince; lorsqu'après tous ces récits, me représentant son inquiétude et ses
                    frayeurs, qui lui permettoient à peine de lever les yeux et d'ouvrir la bouche
                    au tems du repas, elle vint à me raconter comment n'ayant pu m'écrire, ni se
                    flatter de me remettre un billet, quand elle auroit pu confier ses peines au
                    papier, il lui étoit tombé à l'esprit, dans l'hôtellerie du fort, de les
                    apprendre du moins àl' hermite, et de quels moyens elle s'étoit servi pour lui
                    demander le secours de ses prières, j'avoue que la sanglante description qu'elle
                    en fit, me pénétra jusqu'au fond du coeur. Je fus tenté, plusieurs fois, de
                    l'interrompre, pour me soulager du frémissement que j'éprouvois à l'entendre.
                    Elle avoit appris que c'étoit la dernière journée de sa route; plus d'espérance,
                    par conséquent, aux secours humains. Elle ne me dissimula pas même qu'en me
                    voyant une contenance si tranquille, elle n'avoit pu se défendre de quelques
                    doutes, sur mon intelligence avec son grand-père; et bientôt ils avoient été
                    fortifiés par des vraisemblances beaucoup plus puissantes. L'assistance du ciel
                    étant sa seule ressource, elle avoit conçu qu'elle pouvoit l' obtenir par les
                    prières du saint hermite; mais comment les demander, lorsqu'on ne la perdoit pas
                    un instant de vue? Cependant elle avoit entendu qu'on rencontroit ordinairement
                    le saint homme sur la route: étoit-il donc impossible de lui laisser quelques
                    lignes? La difficulté n'étoit que de les écrire. Le jour même du départ, sans
                    être sortie du lit, elle avoit pris, dans sa poche, un livre de prières, dont on
                    n'avoit encore osé la priver, et le premier feuillet blanc avoit été déchiré. Un
                    poinçon des plus aigus, qu'elle avoit dans son étui, s'étoit présenté pour
                    servirde plume; mais les simples traits n'en paroissant pas lisibles sur le
                    papier, elle avoit imaginé d'employer la même pointe à se tirer du sang d'une
                    jambe, pour lui tenir lieu d'encre. Elle se l'étoit enfoncée au hasard. Quelques
                    gouttes de sang, que la plaie avoit rendues, n' ayant pas suffi pour son
                    dessein, elle s'étoit souvenue qu'il coule avec plus d'abondance dans les
                    veines; et pour n'en pas manquer, elle avoit choisi le plus apparent de ces
                    canaux bleus, qu'elle n'avoit pas eu d'embarras à distinguer dans une peau d'une
                    extrême blancheur, et qu'elle avoit percé avec le même courage. C'étoit de cette
                    précieuse liqueur, que les cinq ou six lignes du billet avoient été composées,
                    et j' avois reconnu effectivement, à la plénitude des lettres, qu'elle n'avoit
                    pas été fort épargnée. Elle n'avoit cessé de couler, qu'après avoir fourni
                    l'abondance qu'on desiroit; et l'expédient, pour l'arrêter, n'avoit été qu'un
                    simple mouchoir, dont on s'étoit hâté de bander la plaie. Aussi, m'avoua-t-on,
                    que malgré quelques onguens, qu'on y avoit appliqués depuis près de trois
                    semaines, elle étoit encore ouverte. Les prières de l'hermite, que Mademoiselle
                    Tekely s'étoit procurées à ce prix, n'avoient pas empêché que le soir elle n'eût
                    été séparée de Madame Olasmir et de moi, par une espèced' enlèvement imprévu,
                    qui n'avoit pu manquer de redoubler ses alarmes; et les soupçons avoient
                    recommencé contre ma bonne-foi. Cependant les dames, qui l'avoient prises dans
                    leur voiture, s'étoient efforcées d'arrêter les gémissemens et les larmes
                    qu'elle n'avoit pu retenir. Elles l'avoient traitée avec un respect infini; et
                    la préparant par de flatteuses peintures aux embrassemens de son grand-père et
                    de sa famille, elles étoient parvenues à lui faire renaître des espérances, qui
                    l'avoient accompagnée jusqu'à Monchonon. Mais l'accueil qu'elle y avoit reçu de
                    ceux dont on lui promettoit la tendresse, n'avoit pu lui déguiser qu'un instant
                    la plus noire trahison. Elle convenoit que le prince avoit marqué de l'émotion
                    en la voyant, et qu'il l'avoit reçue dans ses bras avec quelques apparences
                    d'affection. Il étoit seul, lorsqu'elle avoit paru devant lui, dans une chambre
                    fort éclairée. Il avoit fait quelques pas vers elle; et lui prenant les deux
                    mains, il l'avoit considérée quelques momens dans cette situation. Ensuite, il
                    avoit dit qu'il la trouvoit fort aimable, quoiqu'elle dût avouer, ajouta-t-elle,
                    que son trouble, dont elle s'appercevoit elle-même, et qui la rendoit muette,
                    lui donnoit fort peu de droit à cette flatterie; et se baissant aussitôt pour
                    l'embrasser, il l'avoit serrée assez long-temps dans ses bras. Cependant à
                    peines' étoit-il relevé, que changeant d'air et de ton, il lui avoit déclaré que
                    pour être aimée de lui, et mériter le nom de sa fille, il falloit embrasser sa
                    religion. Que dis-je pour être aimée! Avoit-il repris après un peu de silence;
                    j'entends, pour ne pas être l'objet de ma haine et de mon indignation. Il avoit
                    fait signe alors, aux deux dames, de la conduire dans un autre appartement. Tel
                    avoit été l'accueil du prince, car elle affectoit toujours de ne pas joindre le
                    nom de la nature à ce titre; et la dureté de sa voix, en prononçant cette
                    affreuse déclaration, faisoit trop connoître que dans ses embrassemens mêmes, il
                    n'avoit pas eu le coeur plus tendre. Elle étoit sortie tremblante, mais résolue
                    au martyre, qu'elle n'avoit pu croire éloigné pour elle, après des menaces si
                    semblables à celles qu'elle avoit lues des anciens tyrans. Dans l' appartement
                    voisin, où les deux dames l'avoient fait entrer, elle avoit trouvé une compagnie
                    nombreuse, qui paroissoit assemblée pour l' attendre. C'étoit la princesse,
                    seconde femme du prince, et les enfans de ses deux mariages, qui l'avoient reçue
                    à la vérité, avec des visages plus ouverts, et des caresses moins réservées.
                    Mais le fond de leurs discours avoit été la religion, et des présages, tirés de
                    sa jeunesse et de sa douceur, qu'elle ne résisteroit pas aux instructionsqu'on
                    lui préparoit, ni sur-tout à la volonté du prince, secondée des voeux de toute
                    la famille. Ce langage et ces caresses, qu'elle n'avoit pris que pour une
                    tyrannie plus douce, n'avoient pu lui faire naître d'autres sentimens, que ceux
                    qu'elle avoit conçus de la déclaration du prince. Le souper, l'entretien du
                    soir, et toute la nuit suivante, s'en étoient si vivement ressentis, qu'elle
                    s'étoit crue plusieurs fois au moment d'être étouffée, par un serrement de
                    coeur, dont elle n'avoit pas fait la moindre plainte. Elle se félicitoit, au
                    contraire, d'un accident qu'elle regardoit comme la fin de ses maux. Elle
                    souhaitoit qu'il pût faire l'office des bourreaux du prince. Le lendemain, dans
                    ce triste état, qui n'avoit pu lui permettre de fermer les yeux; les deux dames
                    étoient venues l' avertir, par l'ordre du prince, de se tenir prête à partir
                    avec elles, sans lui faire connoître autrement à quel sort elle étoit condamnée.
                    Elle avoit obéi sans réplique, en faisant au ciel l'offre de son sang, et le
                    sacrifice de sa vie. On l'avoit fait arriver, après cinq ou six heures de
                    marche, dans une grande maison, qu'elle avoit aisément reconnue pour un couvent
                    grec, aux discours que ses guides lui avoient tenu en la quittant. Mais cette
                    connoissance n'avoit pas été la plus cruelle partie de leur adieu. C'étoit dans
                    ce lieu, lui avoient-ellesdit, qu'elle alloit recevoir des lumières qui la
                    feroient adorer du prince, et qu'elle apprendroit la différence des couvens de
                    Valachie et de celui d' Odenbourg. Elle y seroit traitée avec la distinction
                    convenable; et le prince ne doutoit pas, qu'à l'exemple de M Brenner, qui devoit
                    embrasser la foi grecque ce jour même, elle n'eût toute la soumission qu'il lui
                    demandoit pour ses volontés. Mademoiselle Tekely ne put retenir ici des larmes,
                    que le souvenir du tourment, auquel cette ruse, ou du moins cette fausse
                    déclaration, l'avoit livrée pendant plusieurs jours, avoit encore la force de
                    lui arracher. L'éducation d'Odenbourg avoit imprimé des traces si profondes de
                    religion et de vérité, dans cette imagination vive, que regardant, comme son
                    plus grand malheur, la perversion d'un homme auquel sa reconnoissance lui
                    persuadoit qu'elle avoit les dernières obligations, elle avoit demandé au ciel,
                    pour unique grâce, de terminer tout d'un coup sa vie, dont elle ne se croyoit
                    plus capable de supporter les douleurs. Mais, sa foi n'en recevant aucune
                    altération, elle ne s'en étoit pas moins préparée à soutenir les assauts qu'on
                    lui avoit annoncés. Ils avoient été tels qu'on peut se les figurer, de la part
                    d'une troupe de femmes, aussi rusées qu'on connoît les grecques, etpoussées par
                    le double motif, de plaire à leur prince et de faire entrer une jeune fille de
                    ce rang dans leurs principes. Cependant elle avoit eu peu de peine à se défendre
                    de leurs attaques. Elle les avoit bravées. Son mortel chagrin avoit été de ne
                    pouvoir se faire écouter dans ses réponses, comme il étoit arrivé pendant le
                    voyage d'Odenbourg à Tergowitz; et comme il arrivera toujours dans les disputes
                    de religion, où chacun, rempli de ses préjugés, n'a d'attention que pour ses
                    propres argumens, et n'entend ou ne sent jamais les objections de son
                    adversaire. Ainsi Mademoiselle Tekely avoit beaucoup rabattu de l'espoir dont
                    elle s'étoit flattée, de convertir tous les grecs. Mais les épreuves n'ayant
                    servi réellement qu'à la confirmer dans sa propre foi, je revins à douter,
                    pendant ce récit, si le plus sage parti pour elle n'eût pas été d' attendre la
                    fin de sa retraite avec la même constance. J'étois toujours persuadé, par les
                    explications du prince, qu'aussitôt qu'il auroit désespéré de la vaincre, elle
                    en seroit sortie libre, pour entrer dans tous les droits de sa naissance; au
                    lieu que sa fuite ne me paroissoit bien justifiée que par l'ignorance où elle
                    étoit des intentions de son grand-père, dont elle avoit pris trop puérilement la
                    rigueur affectée, ouplutôt les adroites insinuations, pour de vraies et
                    tyranniques menaces. Au reste, cette violence, qu'elle nommoit son enfer, ne lui
                    avoit pas paru plus terrible que la mort même, et sa santé n'en avoit souffert
                    que jusqu'au moment où la visite de Keteser avoit ranimé tout son courage. Alors
                    voyant la protection du ciel déclarée en sa faveur; apprenant qu'elle avoit été
                    trompée par des fables injurieuses pour moi, et qu'elle n'avoit pas moins à
                    craindre de l'imposture que de la contrainte; que non-seulement je n'avois pas
                    abandonné ma religion, et n'étois pas entré dans les vues du prince, mais que je
                    les condamnois; que j'en étois affligé pour elle, et que je m'en étois ouvert à
                    l'hermite; informée aussi que j'étois prêt à m'éloigner pour long-temps, avec le
                    regret de la laisser dans ce triste état, et de ne pouvoir l'en délivrer;
                    craignant pour elle et pour moi les incertitudes de l'avenir, se voyant offrir
                    des secours inespérés, par un saint homme dévoué au sang dont elle sortoit, elle
                    avoit cru entendre la voix du ciel dans ses offres; et de toutes les
                    possibilités qu'elle avoit parcourues avec lui, une prompte fuite, dans l'espoir
                    de me rejoindre aussi-tôt, d'obtenir ma généreuse pitié, et de m'engager, s'il
                    étoit possible, à la reconduire et l'ensévelir pour jamais dans son cher
                    couventd'Odenbourg, leur avoit paru le seul expédient dont le succès fût
                    certain. Elle crut ma curiosité satisfaite sur tout ce que je n'avois pu savoir
                    de l'hermite, et je la voyois impatiente de savoir elle-même ce que je pensois
                    de sa résolution, sur laquelle je n'avois pas encore eu l'occasion de
                    m'expliquer. Mais je souhaitois auparavant de l'entendre aussi, sur l' aventure
                    de la forêt, dont j'avois été frappé dans le récit de l'hermite, et je la priai
                    de ne pas oublier cette circonstance. Ma question parut lui causer de
                    l'embarras. Vous parlez, me dit-elle, avec la même naïveté, de l'accident qui me
                    fit perdre la connoissance, et dont j'eus beaucoup de peine à me rétablir dans
                    une nuit si fâcheuse. En vérité, j'ignore moi-même d'où purent venir ce
                    tremblement et cette foiblesse, après avoir soutenu avec assez de courage les
                    difficultés de mon évasion, et la fatigue d'une marche de deux heures: mais je
                    me souviens que le saint hermite, s'étant éloigné, sans m'en avoir avertie, et
                    me trouvant seule, avec Madame Olasmir, entre les mains de deux hommes, que je
                    n' avois jamais vus, quoiqu'il m'eût répondu d'eux comme de lui-même,
                    l'obscurité de la nuit jointe à cette idée, et l'opinion que j'avois conçue de
                    ce désert en passant sur la montagne, me causèrent un petit frémissement.Ensuite
                    Madame Olasmir, à qui la même pensée étoit peut-être venue, me dit à l'oreille:
                    ah! Ma fille, où sommes-nous? Recommandons-nous au ciel; c'est peut-être notre
                    dernière heure. Ces deux mots, et le ton dont elle les prononça, me firent
                    tomber apparemment dans l'état qu'on vous a représenté. Je m'attendois à cette
                    explication. Elle s' accordoit avec l'idée que je commençois à me former, du
                    caractère de Mademoiselle Tekely. Mais suspendant mes réflexions, je prêtai
                    l'oreille à celles de la gouvernante, qui ne pouvoit, me dit-elle, se rappeler
                    sans frémir toutes les horreurs de cette terrible nuit. Elle ajouta que malgré
                    la confiance qu'elle avoit cru devoir au saint solitaire, elle avoit eu besoin
                    d'un motif aussi puissant que celui de rejoindre sa chère fille, et de se mettre
                    elle-même à couvert du danger dont sa religion étoit menacée, pour s'abandonner,
                    pendant la nuit, à la conduite d'un inconnu; et qu'en quittant Tergowitz, elle
                    avoit invoqué tous les saints du ciel, comme elle espéroit de le faire quelque
                    jour à la dernière heure de sa vie. Quoique Madame Olasmir eût environ soixante
                    ans, je trouvai ses craintes beaucoup moins surprenantes, que l'intrépidité avec
                    laquelle sa chère éleve avoit quitté sa prison, dans les mêmes
                    circonstances.Nous étions occupés de cet entretien, lorsqu'un coup de vent, tel
                    qu'il s'en éléve quelquefois sur les grands fleuves, renversa notre petite
                    voile, et mit la barque sur le côté. J'observai facilement qu'il n'y avoit nul
                    danger: mais les yeux de Mademoiselle Tekely, peu versés à ce spectacle, lui
                    firent voir la mort sous mille faces. Sa terreur fut si réelle, qu' elle tomba
                    presqu'évanouie entre les bras de sa gouvernante; et le vent ayant continué
                    quelques heures avec la même impétuosité, tous mes discours, pour la rassurer,
                    furent à peine écoutés. Ensuite, lorsque la durée de la tempête l'eut comme
                    familiarisée avec la supposition du danger, un autre incident mit son
                    imagination à d'autres épreuves. Nous vîmes, au milieu du courant, une
                    très-foible nacelle, conduite par un seul homme, qui luttoit courageusement
                    contre les flots, mais qui nous faisoit des signes d'un bras, tandis qu'il
                    ramoit de l'autre, et qui sembloit implorer notre assistance. La situation de ce
                    malheureux fit oublier, à Mlle Tekely, ses craintes pour elle-même. Elle comprit
                    qu'il alloit périr. Elle me demanda, les mains jointes qu'il fût secouru; et ses
                    agitations furent si vives, que je l'aurois crue capable de se jeter dans le
                    fleuve, pour soutenir la nacelle, qui sembloit prête à s'y enfoncer, si,
                    comptant sur la force de notre barque, je n'eusse engagé nos matelots,par la
                    promesse d'une récompense, à sauver la vie de cet inconnu. Ils gouvernèrent vers
                    lui, au travers des vagues, qui cessèrent alors d'effrayer Mademoiselle Tekely;
                    et dans un instant, ils le prirent à bord. Cet homme, épuisé de force par un
                    long travail, ne fut pas plutôt échappé au danger, qu'il tomba sans
                    connoissance. D'un autre côté, sa nacelle, déchargée du seul poids qui la
                    défendoit contre les flots, fut aussitôt renversée, et disparut dans le fleuve.
                    Tant d'objets de frayeur ou de pitié firent une merveilleuse impression sur
                    Mademoiselle Tekely. Toute attention avoit cessé pour la tempête. Tantôt elle
                    secouroit le malheureux étranger de ses propres mains. Tantôt elle baissoit la
                    tête avec admiration vers l'eau du fleuve, pour chercher, des yeux, le petit
                    bâtiment qu'elle avoit vu disparoître. On n'entendoit plus sortir un mot de sa
                    bouche. Enfin, lorsque le vent fut tombé, je demandai à cet homme, qui s'étoit
                    bien rétabli, et qui marquoit beaucoup de reconnoissance pour notre secours, par
                    quelle aventure il avoit vu la mort de si près. Il me dit que si nous voulions
                    l'entendre, il avoit des choses fort extraordinaires à nous raconter. Nous nous
                    assîmes autour de lui, Mlle Tekely, pleine encore de tout ce qu'elle avoit vu,
                    et toujours dans le même silence, parut la plus empressée à l'écouter.Il étoit
                    né en Autriche. La soif des richesses l'ayant attaché au commerce, il avoit pris
                    part à l'entreprise de quelques marchands de Vienne, qui, par d'heureuses
                    intrigues, avoient fait passer, dans les équipages d'un envoyé turc, quantité de
                    marchandises précieuses jusqu'à l'embouchure du Danube, pour les transporter
                    de-là dans divers ports de la mer Noire, où ils s' étoient ménagé des
                    correspondances. Il avoit été nommé par sa compagnie pour les suivre, et fréter
                    à l'entrée de cette mer un petit vaisseau, qui devoit lui servir dans ces
                    différentes courses. Sa commission ne trouva pas d'obstacles: mais au lieu de
                    prendre des matelots du pays, comme il l'avoit résolu, la difficulté d'en
                    rassembler le nombre qu'il désiroit, lui fit accepter les services d'une troupe
                    de circassiens, échoués depuis quelques jours sur la côte, qui cherchoient de
                    l'occupation. Il n'avoit amené que cinq allemands, dont l'un devoit être son
                    pilote, et les autres servir aux différentes fonctions de son commerce. à peine
                    eut-il mis à la voile, que les circassiens, au nombre de quinze, s' emparèrent
                    du gouvernail, l'enfermèrent à fond de calle, lui et ses cinq hommes, et se
                    rendirent maîtres de toutes ses marchandises, comme ils l'étoient déjà du
                    vaisseau. Quelques jours après, ils le débarquèrent sur une côte déserte avec
                    quatre de sesgens, retenant à leur service son pilote, dont ils avoient senti la
                    nécessité pour leur navigation; et pour comble de barbarie, ils firent valoir,
                    en le mettant à terre, la grâce qu'ils lui faisoient de ne le pas égorger.
                    Tandis qu'il se livroit au désespoir, vingt hommes, que leurs armes et leurs
                    habits lui firent connoître pour des tartares, ayant débarqué d'une rivière
                    qu'il n'avoit pas encore apperçue, s'avancèrent au travers des bois, et se
                    saisirent de lui. Il fut transporté avec ses compagnons dans une ville voisine,
                    qu'ils entendirent nommer Caffa. C'étoit en effet la ville de ce nom, capitale
                    de la Tartarie Crimée. La guerre venoit de s'allumer entre l'Allemagne et la
                    Turquie, dont ces tartares embrassent ordinairement les intérêts. On jeta
                    d'abord les cinq allemands dans une étroite prison. Ensuite l'autrichien ayant
                    été reconnu pour négociant, on lui promit un sort plus doux, s'il vouloit rendre
                    ses connoissances utiles au gouverneur. Il accepta cette offre. On lui donna
                    l'intendance de quelques voitures, chargées de grosses étoffes, de couvertures,
                    et d'autres marchandises, convenables au pays, avec lesquelles il fut conduit
                    dans plusieurs hordes, où il se défit de toute sa provision avec beaucoup
                    d'avantage. Ce service lui procura des caresses et de la considération. Le
                    gouverneur deCaffa lui promit la liberté, s'il continuoit avec le même zèle.
                    Pendant deux ans, il ne cessa point de faire d' autres voyages, qui n'eurent pas
                    moins de succès. L'utilité que le gouverneur en tiroit lui faisoit oublier sa
                    promesse; lorsqu'on vit arriver au port de Caffa un bâtiment moscovite, commandé
                    par le marchand même auquel appartenoit la cargaison. Cet honnête négociant
                    conçut de l'amitié pour l'autrichien, et de la compassion pour son sort. Il lui
                    promit de l'emmener à son départ. Une si douce espérance lui fit prendre toutes
                    sortes de précautions pour se rendre secrètement à bord. Mais son bienfaicteur
                    ne s'étoit pas souvenu qu'il avoit quelques tartares entre ses matelots.
                    L'autrichien fut découvert par leur trahison, ramené dans la ville, et jeté dans
                    un noir cachot, où il passa deux mois chargé de fers, avec la mort incessamment
                    devant les yeux. Enfin le gouverneur se contenta de le bannir à plusieurs
                    journées de Caffa, pour y garder les troupeaux. Il demeura oublié, pendant six
                    ans, dans ce triste office, sans autre espérance pour l'avenir. Il avoit trouvé,
                    dans le même lieu, quelques géorgiens, enlevés par les tartares, qui les y
                    avoient relégués comme lui. La ressemblance de leur infortune ayant servi à les
                    lier mutuellement, il prit le parti d'ouvrir son coeur au plusintrépide de ces
                    étrangers. Après lui avoir représenté toute l'horreur de leur situation, il lui
                    demanda s'il ne valoit pas mieux exposer leur vie pour se procurer la liberté,
                    que de languir dans une misère perpétuelle. Le géorgien reçut avidement cette
                    ouverture, et lui promit d'engager dix de leurs compagnons à les accompagner
                    dans leur fuite. La nuit fut réglée pour leur départ. Ils avoient eu soin de
                    prendre à leurs maîtres quelques fusils qui faisoient leur unique charge, avec
                    une petite provision de vivres pour leur première réfection. Après avoir marché
                    toute la nuit au hasard, ils se trouvèrent à la pointe du jour dans le canton de
                    Bascia Seraï, où ils reprirent des forces avec leurs vivres. Cependant ils se
                    remirent en marche aussitôt, dans la crainte d'être arrêtés ou trahis par
                    quelques tartares, dont ils avoient su le nom du pays, et continuèrent de
                    marcher jusqu'à la fin du jour, dans la vue de tromper les observations de ceux
                    qui pouvoient les poursuivre: mais n'ayant pas trouvé d'eau, quoiqu'ils eussent
                    fait plusieurs détours dans cette espérance, ils se sentirent si fatigués la
                    seconde nuit, que ne pouvant avancer plus loin, ils arrachèrent l'écorce de
                    plusieurs arbres, pour en tirer un foible rafraîchissement en collant leur
                    bouche contre le tronc. Le troisième jour, ils rencontrèrent un vieux tartarequi
                    étoit en chemin, pour se rendre, leur dit-il, à Kabeck. Ils le lièrent, et le
                    forcèrent de leur servir de guide vers les terres moscovites. Après un autre
                    jour de marche, dans la plus excessive chaleur, ils arrivèrent à la vue d'une
                    horde, où se défiant que le dessein de leur guide étoit de les faire arrêter,
                    ils renoncèrent à suivre ses informations, mais ils ne le forcèrent pas moins de
                    les accompagner. Leur espérance étoit qu'ayant le même intérêt qu'eux à ne pas
                    manquer de nourriture, il serviroit du moins à leur faire connoître les lieux,
                    dans lesquels ils pouvoient en espérer. Mais ce malheureux vieillard, épuisé de
                    faim et de fatigue, expira le même jour au soir. Le quatrième jour, ils
                    arrivèrent au bord d' une rivière, qui coupoit leur route. Comme ils avoient cru
                    devoir prendre au nord, pour gagner la première province de Moscovie, ils
                    passèrent à la nâge: mais le lendemain, ils découvrirent devant eux des
                    montagnes, dont la hauteur les remplit d'effroi. Cette vue leur fit craindre de
                    s' être fort éloignés du chemin qu'ils s'étoient proposé. Ils prirent la
                    résolution de tourner à l'ouest. Leur courage sembloit les rendre insensibles à
                    la faim; car depuis trois jours ils n'avoient vécu que de racines, et de
                    quelques oiseaux qu'ils avoient tués ou surpris: mais ils ne purent l'être à la
                    crainte, lorsque rencontrantdix-huit ou vingt tartares à cheval, ils leur virent
                    tourner contr'eux leurs arcs et leurs flèches. Cependant ils ne balancèrent
                    point à faire feu sur ces barbares, et de la première décharge ils en tuèrent
                    six. La chûte des morts parut effrayer les autres, et leur fit prendre du moins
                    le parti de se retirer. Un de leurs chevaux, qui tomba aussi, et qu'ils
                    abandonnèrent, fit, aux malheureux fugitifs, un délicieux festin, dont ils ne
                    manquèrent pas d'emporter les restes. Trois jours après, ils entrèrent dans un
                    pays fort uni, que la facilité de la marche, plus qu'aucune vue délibérée, leur
                    fit suivre jusqu'au soir; et lorsqu'ils pensoient à s' arrêter, pour prendre un
                    peu de repos, ils entendirent, avec une joie extrême, le bruit des vagues de la
                    mer. Mais, après s'être livrés toute la nuit aux plus douces espérances, ils
                    reconnurent le lendemain au matin qu'ils étoient poursuivis par un grand nombre
                    de gens à cheval. Cette vue leur fit perdre courage. Ils ne doutèrent pas que ce
                    ne fût la troupe de tartares, dont ils avoient tué une partie, qui, s'étant
                    fortifiée de plusieurs autres, ne les eût suivis pendant trois jours, pour tirer
                    vengeance de cet outrage. La plupart des géorgiens, ne consultant que leur
                    crainte, se jetèrent aussitôt dans les bois. L'autrichien et les autres se
                    flattèrent que l'attention de leurs ennemis tourneroitsur le plus grand nombre,
                    et qu'ils en auroient plus de facilité à s'échapper. Mais ils se virent serrés
                    de si près, qu'il ne leur resta pour ressource qu'un petit bois, dans lequel ils
                    ne furent pas plutôt entrés, qu'ils entendirent siffler autour d'eux une grêle
                    de balles. Un péril si pressant les força de se disperser. L'autrichien avoit
                    conservé assez de présence d'esprit, pour observer que ceux qui le poursuivoient
                    n' étoient pas armés ni vêtus à la tartare. Lorsqu'il se trouva seul, il fit
                    réflexion que s'ils le découvroient dans le bois, ils ne manqueroient pas de le
                    tuer d'un coup de fusil; au lieu qu'en se livrant de bonne grâce, il pouvoit
                    espérer un traitement moins cruel. Dans cette vue, il sortit du bois. Le
                    commandant ennemi, qui étoit un officier de la garnison d'Asoph, l'apperçut; et
                    jugeant qu'il pouvoit être soutenu de tous ses compagnons, cria d'assez loin:
                    braves soldats, je vous apporte la grâce du gouverneur; si vous vous rendez
                    volontairement, votre désertion vous est pardonnée. L'autrichien répondit, qu'il
                    étoit un malheureux marchand, qu'ayant été prisonnier huit ou neuf ans dans la
                    Tartarie, le désespoir l'avoit porté à s'échapper avec onze de ses compagnons,
                    qui l'avoient abandonné. Le commandant, s'étant approché, lui promit la vie,
                    mais n'en donna pas moins ordre à sesgens de pénétrer dans le bois, et de lui
                    amener le reste, mort ou vif. Il fut obéi. Tous les prisonniers, parmi lesquels
                    l'autrichien s'étoit vainement flatté de n'être pas confondu, furent conduits
                    dans la petite ville d'Asoph, et jetés dans un cachot, les fers aux piés et aux
                    mains, comme des brigands, au témoignage desquels on ne devoit aucune foi. Ils
                    surent que l' officier qui les avoit pris étoit le gouverneur même, qui s'étoit
                    mis à la poursuite de vingt déserteurs, et que le chagrin d'avoir manqué ceux
                    qu'il cherchoit, autant que le désir de réparer cette perte, lui faisoit
                    destiner ses douze captifs à les remplacer. En effet, après quelques jours de
                    repos dans leur prison, on leur offrit la vie et la liberté, à condition de
                    porter les armes au service de la couronne de Moscovie. Ils acceptèrent une
                    offre, qui leur parut préférable à leur misérable condition. Mais cette violence
                    rapporta peu de fruit au gouverneur. à peine furent-ils libres, qu'ayant lié
                    connoissance avec divers habitans, la plûpart mal satisfaits du gouvernement,
                    depuis que la guerre leur ôtoit toute espèce de commerce avec la Turquie, et
                    réduits à vivre des productions de leurs mauvaises terres, l'autrichien, qui
                    remarqua le chagrin d' un des principaux marchands, lui proposa unautre moyen de
                    s'enrichir. C'étoit d'employer un petit navire oisif, qu'il avoit à l'embouchure
                    du Don, pour faire des courses dans la mer Noire. Il offrit de lui former, avec
                    ses onze compagnons, un corps peu nombreux, mais d'une résolution à toute
                    épreuve, qui ne lui laisseroit pas d'autre peine, que celle de veiller sur les
                    trésors qu'ils amasseroient ensemble. Ce projet n'avoit de difficulté que pour
                    les douze aventuriers mêmes, auxquels il falloit procurer les moyens de quitter
                    la ville; c'est-à-dire, de se dérober par une désertion réelle. Mais le
                    gouverneur n'ayant aucun vaisseau, l'autrichien avoit compris qu'il n'étoit
                    question pour lui et ses compagnons, que de se rendre au navire, lorsqu'il
                    seroit prêt à mettre à la voile, sans aucune crainte d'être poursuivis en mer.
                    Le marchand, et quelques associés dont il s'assura, se laissèrent aisément
                    prendre à l'amorce du gain. Ils promirent, non-seulement d'armer secrètement
                    leur navire, qui n'étoit pas déjà sans quelques petites pièces de canon, mais de
                    rendre la fuite facile aux douze étrangers. Leur crainte ne put être pour le
                    retour, parce qu'ils prirent aussi la résolution d'emmener leurs familles, dans
                    l'idée de se procurer un autre établissement, après avoir renoncé si
                    solennellement à leur patrie. Une si téméraire entreprise eut tout le succèsqu'
                    ils avoient espéré. Le navire fut armé secrettement et par degrés. Les douze
                    étrangers trompèrent la vigilance des gardes, et surmontèrent l'obstacle des
                    remparts. C' est ici que la narration de l'autrichien devient aussi singulière
                    qu'il nous l'avoit annoncée, et mérite d'être rapportée dans ses termes. Nous
                    sortîmes, continua-t-il, de l'embouchure du Don, sans être déterminés sur notre
                    route, et poussés par le désir vague de chercher les occasions de nous enrichir.
                    Elles pouvoient s'offrir à chaque moment, puisque nous étions résolus de nous
                    avancer jusqu'au détroit du Bosphore, et d'attaquer tout ce qui n'auroit pas sur
                    nous d'autre avantage que celui du nombre. Les femmes et les filles des
                    marchands d'Asoph, qui ne nous entendoient plus parler que de combats et de
                    guerre, étoient dans une continuelle alarme. Je ne vis rien de plus propre à les
                    rassurer, que de leur faire prendre des habits d'hommes, qui ne pouvoient les
                    exposer qu'à la moitié du péril. à peine l'avoient-elles porté deux heures, que
                    nous découvrîmes un vaisseau, dont nous ne reconnûmes pas tout d'un coup le
                    pavillon. Il nous parut même que dans la difficulté de distinguer qui nous
                    étions, il en avoit changé plusieurs fois dans un espace fort court; et nos
                    matelots d'Asoph, qui connoissoient mieux que moi toutesles ruses de cette mer,
                    nous assurèrent à la fin que c'étoit un vaisseau turc. Il nous exhortèrent aussi
                    à prévenir ces barbares, si nous voulions nous mettre en état de ne les pas
                    craindre. En effet, leur voyant tourner vers nous leurs voiles, nous nous
                    hâtâmes de leur faire face; et le vent nous favorisant plus qu'eux, nous leur
                    épargnâmes la plus grande partie du chemin. Ils sentirent toute la vigueur de
                    notre approche, et nous les vîmes tout d'un coup changer de route, comme s'ils
                    eussent voulu nous faire connoître qu'ils cherchoient à nous éviter. Mais nous
                    étions déjà remplis du feu, qui s'allume à l'approche du combat. Nos géorgiens,
                    animés par l'espérance de la fortune, secouoient leurs sabres, et ne respiroient
                    que le moment de l'abordage. Je me disposois à les seconder; et pour aguerrir
                    les dames, je les plaçai sur le tillac, à l'abri de la mousqueterie, par le soin
                    que j'eus de leur former un rempart de tout ce qui pouvoit les défendre. Nous
                    joignîmes l' ennemi. Ils nous reçurent intrépidement; mais ils étoient sans
                    doute exercés à la ruse qu'ils méditoient; car il est impossible que sans des
                    préparations extraordinaires, elle eût pu leur réussir avec tant de bonheur. Mes
                    lectures et les lumières d'autrui, m'avoient toujours fait regarder l'artillerie
                    comme inutile sur mer, dans l'occasion où l'on peut envenir brusquement à
                    l'abordage. Les turcs, qui étoient aussi des corsaires, s'étant laissés
                    accrocher sans avoir lâché non plus leur bordée, nous fûmes aussitôt sur leur
                    pont. Mais au lieu de nous y faire tête, ils passèrent sur notre vaisseau, avec
                    une vîtesse qui surpassoit beaucoup la nôtre; et tandis que cette surprise nous
                    faisoit prendre leur mouvement pour une fuite, ils retirèrent les grapins qui
                    tenoient leur bâtiment joint au nôtre, et s'éloignèrent de nous dans un instant.
                    Je fus confondu de ce spectacle, et je le regardois avec admiration. Ce qui
                    restoit de gens sur leur bord ne paroissant pas capable de nous arrêter, je
                    cherchois quelque moyen de repasser sur le nôtre. La honte et la rage m'auroient
                    rendu capables de toutes sortes d'excès, dans ce furieux moment; mais elle ne
                    pouvoit se tourner que contre moi-même. Nos ennemis, trouvant peu de résistance
                    dans les marchands et les femmes, que nous avions laissés à bord, les traitoient
                    déjà en vainqueurs, et forçoient nos matelots de prendre tout l'avantage du vent
                    pour s'éloigner. Mais, ce qui dut exciter encore plus nos transports, ne doutant
                    point que notre petite artillerie ne fût prête à tirer, ils y mirent eux-mêmes
                    le feu; et proches, comme nous l'étions encore, ce ne put être que par un
                    miracle signalé, qu'ils manquèrent de nous couler à fond. Cependant, leurexemple
                    nous ayant fait prendre le seul parti qui nous fût ouvert, nous pressions la
                    manoeuvre, pour nous efforcer de les suivre; et quoiqu' ils fussent le double de
                    notre nombre, nous leur eussions fait payer leur trahison bien cher, s'il nous
                    eût été possible de les rejoindre. Mais leur vaisseau étoit une vraie retraite
                    de brigands, où régnoit le désordre et la misère. Leurs voiles étoient en
                    pièces, et tout le reste y répondoit au caractère des maîtres. Quel fut mon
                    désespoir, d'avoir fait un si malheureux essai! Je dois avouer que parmi les
                    femmes d'Asoph, je m'étois laissé prendre aux charmes d'une jeune moscovite, qui
                    n'avoit pas eu moins de part que l'amour de la liberté, aux projets que j' avois
                    inspirés à son père. Cependant les turcs ne purent prendre assez d'avance, pour
                    échapper absolument à notre vue. Ils avoient jugé que nous ne cesserions pas de
                    les suivre. Au lieu de gagner leur propre côte, ils se livrèrent à l'impétuosité
                    du vent, qui les portoit vers la Tartarie. Tous nos efforts n'ayant pu les
                    empêcher d'y arriver avant nous, ils eurent le tems de prévenir les tartares
                    voisins sur notre arrivée, et d' en assembler un assez grand nombre pour se
                    mettre en état de nous braver. De quoi d'ailleurs étions-nous capables, avec
                    aussi peu de munitions que nous en avions trouvésur leur bord? La côte, où nous
                    arrivions, étoit sans défense, et la descente y étoit facile: mais deux ou trois
                    cens hommes que nous apperçûmes sur le rivage, et notre canon même, qu'ils y
                    avoient disposé, pour s'en servir contre nous, ne nous permettoit pas
                    d'approcher sans une imprudence aveugle. Comme la plus sensible de mes pertes
                    étoit celle des dames, ou plutôt, de celle qui m'avoit touché, je proposai à mes
                    onze compagnons le plus étrange parti que jamais le désespoir ait inspiré. Après
                    en avoir été d'abord effrayés, ils l' approuvèrent aussitôt qu'ils en eurent
                    conçu la vraisemblance. Ce fut d'enclouer tout le canon, de rassembler, sous le
                    pont, toute la poudre dont le vaisseau turc n'étoit pas mal pourvu, et d'y
                    placer un de nos hommes, la mèche à la main; ensuite, de députer aux turcs, dans
                    leur chaloupe, quatre d'entre nous, avec toutes nos armes, qui n'étoient que des
                    sabres et des pistolets, pour les prier de nous recevoir dans leur troupe, avec
                    promesse d'y servir fidellement. L'offre volontaire de nos armes étoit une
                    preuve de bonne foi, qui devoit les persuader; et dans cette supposition, je ne
                    doutois pas qu'ils ne revinssent avec empressement sur leur bord, où
                    j'achèverois l'exécution de mon dessein. S'ils n'y venoient pas, nous avions du
                    moins l'espoir d'être admis en effet parmi eux,et c'étoit une ressource pour ma
                    passion, comme pour notre fortune, qui ne pouvoit être plus désespérée que dans
                    notre situation présente. Le succès répondit à toutes mes vues. Notre nombre
                    étant connu des corsaires, ils ne pouvoient être trompés au compte de nos armes;
                    et sûrs de n'avoir laissé que leur artillerie sur leur bord, ils n'eurent pas
                    plus de défiance de cette part, en voyant sur le tillac à peu-près ce que nous y
                    devions être d'hommes, avec quelques matelots qu'ils y avoient laissés.
                    Non-seulement nos offres de service furent acceptées, de quelque manière qu'ils
                    se proposassent de nous employer; mais ayant reçu nos armes, ils ne pensèrent
                    qu'à se rapprocher de nous, pour nous recevoir nous-mêmes, et nous faire leurs
                    conditions. L'immobilité, dans laquelle nous demeurâmes à leur approche,
                    augmenta leur confiance. La plupart s'empressèrent de nous joindre, avec leur
                    chef même, qui leur avoit déjà donné l'ordre de transporter leur artillerie sur
                    le vaisseau qu'ils nous avoient enlevé. Lorsqu'ils furent passés avec nous, et
                    que j'eus reconnu leur chef, je le suppliai tranquillement de m'écouter. Vous
                    voyez, lui dis-je, en lui faisant découvrir, par l'écoutille, l'homme qui tenoit
                    sur l'ouverture d'un barril de poudre sa mèche allumée, vous voyez quelle est
                    notre résolution. Tout saute à l'instant,si notre vaisseau ne nous est rendu,
                    avec tout ce qu'il contient. J'entends que vous en fassiez sortir le reste de
                    vos gens, et qu'il n'y reste que nos matelots, nos amis et nos armes, que nous y
                    avons envoyées. Nous y rentrerons, sans vous causer d'autre peine; et si l'envie
                    vous reprend alors de nous attaquer, nous sommes capables de nous défendre. Ici,
                    c'est ruse pour ruse; seul combat qui convienne entre corsaires. Mais si je vous
                    vois remuer l'oeil ou la main, pour vous soulever, votre perte est jurée avec la
                    nôtre. Le fier turc, qui n'avoit pas trouvé, dans notre vaisseau, tout le butin
                    qu'il y espéroit, ne jugea pas à propos de risquer l'effet de cette furieuse
                    menace, pour une proie si médiocre. Il donna les ordres que je désirois, et
                    quelques minutes suffirent pour l'exécution. J'exigeai que lui et tous ses gens
                    se retirassent aussi loin de nous que la longueur du vaisseau le permettoit,
                    pour nous laisser partir librement jusqu'au dernier. Tout se fit avec une
                    tranquillité d'autant plus surprénante, que lui seul savoit le secret de ses
                    ordres, et que tout son monde sembloit obéir avec autant de chagrin que
                    d'étonnement. Mais lorsque mon homme fut sorti de l'écoutille, sa mèche à la
                    main, et se fut jeté dans la chaloupe avec moi, j'entendis le turc, qui crioit
                    de courir aux sabords; et ne doutant pas que sonintention ne fût de nous lâcher
                    sa bordée, je me réjouis beaucoup des transports auxquels il dut se livrer, en
                    reconnoissant dans quel état j'avois laissé son canon. Il tourna presqu'aussitôt
                    la proue, pour se retirer. Je m'attendois, pour le plus doux fruit de mon
                    triomphe, non-seulement à recevoir les félicitations du marchand moscovite, mais
                    à le trouver dans la disposition de me témoigner sa reconnoissance, en
                    m'accordant celle de ses filles que j'aimois. Ma douleur et mon ressentiment
                    furent extrêmes, lorsqu'il répondit à ma demande, que dans ses craintes pour
                    cette jeune personne, qui pouvoit être exposée aux insultes des corsaires turcs,
                    il l'avoit promise, en les voyant entrer dans notre vaisseau, à l'un des
                    moscovites que nous avions amenés d'Asoph avec lui, dans la vue, ajouta-t-il, de
                    le mettre en droit de la faire passer pour sa femme. Si cette excuse pouvoit le
                    justifier, elle ne calma point mes transports. Cependant j'eus la force de les
                    déguiser; et comptant sur l'affection de sa fille, je lui proposai, dès le même
                    jour, de prendre la première occasion pour fuir avec moi. Mon dessein, dans la
                    résolution que j'avois inspirée à son père d'embrasser la piraterie, n'avoit eu
                    pour véritable objet que de m'assurer la liberté; et quoique j'eusse profité
                    volontiers de l'occasion d'amasser du bien, jen'étois pas assez pauvre, à
                    Vienne, pour y devoir craindre la misère avec une femme que j'aimois. Notre
                    fuite fut déterminée, pour la première fois qu'on approcheroit de quelque terre,
                    où nous pourrions nous promettre d'aborder pendant la nuit; et nous proposant de
                    partir dans la chaloupe, tous mes soins furent employés pendant quelques jours à
                    la disposer d'une manière si commode, que du moindre effort elle pouvoit être
                    mise en mer. Une petite provision de vivres, dont je me pourvus secrètement, fut
                    d'ailleurs la seule précaution qu'il nous fut permis de prendre. Enfin, le
                    moment de notre départ arriva, et nous nous abandonnâmes avec aussi peu de
                    réflexion que de crainte, à la protection de l'amour: mais nous n' avions pas
                    fait le même traité avec la fortune, qui nous réservoit ses plus affreuses
                    rigueurs. La côte, où nous avions jeté l'ancre, derrière un rocher, n'étoit pas
                    à cinq cens pas de nous. Rien ne paroissoit capable de nous la faire manquer, et
                    je me flattois d'obtenir un bon accueil des habitans d'une petite ville voisine,
                    en les avertissant de se tenir sur leurs gardes contre le dessein de mes
                    compagnons, qui étoit d' enlever toutes les barques qu'ils verroient sortir de
                    la rivière. Mais à peine eûmes-nous quitté l'abri du rocher, qu'un furieux vent
                    de terre,contre lequel toutes mes forces ne purent lutter long-tems, nous jeta
                    bien loin en mer. Nous en fûmes quittes, néanmoins, pendant cette nuit, pour le
                    danger d'être à tous momens submergés dans les flots, et pour l'incommodité d'en
                    être continuellement couverts. Le matin, notre foiblesse nous ayant obligés de
                    recourir à nos alimens pour nous soutenir, ils furent peu ménagés, dans l'idée
                    où nous étions encore que la terre ne pouvoit nous échapper pendant le jour. Le
                    calme étant revenu, je recommençai à faire usage des rames. Mais, ne découvrant
                    plus aucune apparence de côte, je ne pus avancer qu'au hasard, et peut-être vers
                    des points qui m'en éloignoient. Dispensez-moi de m'étendre sur les horreurs de
                    ma situation. Je n'y ai d'abord été sensible que pour ma compagne; et pendant
                    deux jours, le ciel m'est témoin que tous les voeux de mon coeur, toutes mes
                    attentions et tous mes soins, n'ont pas eu d'autre objet qu'elle. épuisé enfin
                    de tant d'efforts, et désespéré de n' être capable de rien pour elle et pour
                    moi, j'ai cessé de lui parler. Cette malheureuse fille, cédant sans doute à la
                    rigueur de son sort, s' est servie du peu de forces qui lui restoient, pour se
                    précipiter dans les flots. En vain ce spectacle m'a-t-il fait recueillir toutes
                    les miennes, et suivre son corps, que j'aivu flotter long-tems devant moi, un
                    coup de vent l'a fait disparoître, et m'a poussé, mais hélas! Trop tard pour
                    elle, à la vue d'un vaisseau que j'ai bientôt reconnu pour le corsaire turc, que
                    nous avions combattu. La nécessité ne me laissoit pas d'autre parti que
                    d'implorer son secours, au risque de n'y trouver qu'une vengeance cruelle, si
                    j'avois le malheur d'être reconnu à mon tour. Le même vent m'en ayant fait
                    approcher, un reste d'humanité a touché les corsaires en ma faveur. Ils ont
                    amené leurs voiles pour m' attendre; et dans le triste état où j'étois, ils
                    m'ont si peu reconnu, qu'après avoir entendu de moi ce que mon imagination m'a
                    fourni de plus propre à détourner leurs soupçons, ils m'ont accordé leur
                    assistance en qualité d'allemand, qui cherchoit à retourner dans sa patrie.
                    Ensuite ayant appris d'eux, que nous étions à l'embouchure du Danube, dans
                    laquelle ils vouloient entrer eux-mêmes, pour des besoins que j'ai cru
                    comprendre, je ne leur ai pas demandé d'autre grâce que des vivres, pour
                    continuer ma navigation sur le fleuve, où la triste expérience que je venois
                    d'acquérir me faisoit espérer une route plus heureuse jusqu'au premier port
                    autrichien. Mais vous avez vu le nouveau danger dont je dois la délivrance à vos
                    généreux secours. L'unique faveur que je vous demande à présentest de me faire
                    débarquer dans quelque lieu de commerce, où je puisse attendre de la charité
                    d'autrui, les moyens de retourner à Vienne, dont je me suis vainement flatté de
                    n'avoir obligation qu'à moi-même. Ce qu'il désiroit, avec tant de modestie,
                    étoit un tribut de religion et d'humanité, que je ne pouvois refuser à son
                    infortune. Il fut satisfait avant la fin du jour, et plus avantageusement qu'il
                    ne l'espéroit, par la rencontre d'une barque turque, qui remontoit à Belgrade,
                    et dont le patron consentit à le recevoir. Un petit présent, pour les besoins de
                    sa route, le mit en état de ne pas rentrer dans sa patrie avec l'humiliante
                    livrée de la misère, que je n'étois pas surpris de lui voir porter, après des
                    aventures si ruineuses pour sa fortune. Il m'offrit affectueusement ses
                    services. Rien ne pouvoit me les faire désirer: mais jugeant bien de son
                    naturel, et d'un coeur exercé par tant d'épreuves, je pris son adresse à Vienne,
                    pour des occasions que l'avenir pouvoit amener. Vous les verrez naître, et la
                    connoissance de son sort devenir nécessaire à celle du mien. Mademoiselle Tekely
                    n'avoit pas ouvert la bouche, pendant le récit du malheureux aventurier. Son
                    silence ne fut pas moins profond, jusqu'au moment où les turcs le prirent dans
                    leurbarque. Elle paroissoit remplie de réflexions, ou de sentimens, que tout ce
                    qu'elle venoit d'entendre, et ce qui s'étoit passé devant ses yeux, avoit fait
                    naître dans une ame si simple. J'avois même remarqué qu'à chaque circonstance
                    effrayante du discours de l'autrichien, elle s'étoit avancée plus proche de moi,
                    avec un mouvement qui ressembloit à la crainte; comme j'avois cru voir, au
                    contraire, que dans les circonstances douces et touchantes, elle avoit penché la
                    tête vers lui d'un air de compassion, semblant entrer dans ses peines, et
                    s'abandonner à l'intérêt de la tendresse ou de la pitié. Je fus charmé qu'au
                    premier pas qu'elle faisoit dans le monde, elle eût un exemple des misères
                    humaines et du jeu des passions, dans un tableau si naturel et si varié. Les
                    incidens, qui nous avoient occupés durant quelques heures, ne m'avoient pas fait
                    perdre le fil des raisonnemens qui les avoient précédés. Je rapprochai ces
                    dernières observations des premières, et les comparant toutes ensemble, je ne
                    désirai plus d'autres éclaircissemens pour la connoissance de son caractère.
                    Elle avoit reçu de la nature, avec l'ardente imagination que je lui avois déjà
                    reconnue, une ame élevée, un coeur sensible, et les plus vertueuses
                    inclinations: mais l'exercice de ces grandes qualités dépendoit du repos
                    extérieur deses sens; et c' étoit l'effet de la longue éducation qu'elle avoit
                    reçue dans un cloître. Tout ce qu'elle concevoit, tout ce qu'elle désiroit, dans
                    une situation tranquille, étoit digne du fond naturel; c'est-à-dire, juste et
                    bien ordonné, suivant la mesure de ses lumières, noble, généreux, animé par la
                    vertu; et sa vive imagination, échauffée alors de ce qui se présentoit sous un
                    si beau jour, ne lui fournissoit que trop de courage, pour mépriser les
                    difficultés ou pour entreprendre de les surmonter. étoit-elle au moment de
                    l'épreuve? Ce courage imaginaire, et peut-être la vue des motifs qui l'avoient
                    excité, sembloient l'abandonner tout d'un coup. La jeunesse et la beauté
                    supposant toujours beaucoup de délicatesse dans les organes, ceux de
                    Mademoiselle Tekely, qui n'avoient jamais été fort émus dans un couvent, étoient
                    altérés par les moindres impressions du dehors; et ce trouble de ses sens,
                    passant dans son ame par mille sensations confuses, obscurcissoit ses idées,
                    jusqu'à faire disparoître tous ses principes de force, et toutes ses
                    résolutions. L'imagination même, qui l'avoit si bien servie pour les établir,
                    devenoit alors leur plus mortelle ennemie, par des terreurs qu'elle excelloit à
                    grossir, et que ni la raison étonnée, ni la générosité tremblante, n' étoient
                    plus capables de dissiper. En un mot, les idéeset les sentimens de Mademoiselle
                    Tekely, pour être dignes de l'excellence de son esprit et de son coeur, devoient
                    venir de son propre fond, sans qu'il s'y mêlât rien d'étranger. Une retraite
                    prolongée depuis l'enfance ayant produit sur elle cet étrange effet, son bonheur
                    auroit été de n'y jamais entrer, ou de n'en jamais sortir. Dans le premier cas,
                    elle auroit appris, par l'expérience du monde, à faire un meilleur usage de
                    toutes ses perfections naturelles; et dans l'autre, elle n'auroit jamais eu
                    d'usage à faire de celles que la vie du couvent avoit réellement affoiblies,
                    mais que la même raison pouvoit lui rendre inutiles. J'avois deux fruits
                    importans à tirer de cette découverte; l'un, qui touchoit, comme je venois de
                    l'observer, mon repos et mon bonneur, dans le soin, dont je m'étois chargé d'une
                    fille de son âge; l'autre, de faire servir mes lumières à réparer les mauvais
                    effets de son éducation, en la familiarisant par dégrés avec les objets qui lui
                    étoient étrangers, pour l'accoutumer aux impressions qu'elle en recevoit, et la
                    ramener aux règles communes, dans ses jugemens et dans sa conduite. Je
                    l'espérois d'autant plus, que depuis qu'elle étoit sous mes yeux, sa seule
                    confiance pour moi me sembloit déjà capable de la fortifier. Les occasions ne
                    pouvoient lui manquer pours'instruire, et notre voyage alloit être une école, où
                    chaque jour pourroit lui fournir quelques nouvelles leçons. Mais il me parut que
                    la plus pressante regardoit ses idées de religion, dont je ne remarquois pas que
                    l'ardeur fût refroidie. Quoique tôt ou tard je m'attendisse à l'effet ordinaire
                    de l'âge et des passions, pour diminuer ce zèle excessif, qui l'animoit autant
                    contre l'hérésie qu'en faveur de ses propres principes, je considérai que dans
                    le commerce intime où je l'allois mettre avec Madame Jeffreys, femme d'esprit et
                    d'honneur, mais protestante, elle avoit besoin d'être modérée par quelques avis,
                    qui lui servissent de frein. Je me proposois d'ailleurs d'engager cette dame,
                    dont je connoissois la politesse et la bonté, à ne lui parler jamais de
                    religion. Elle m'écouta plus patiemment que je n'avois osé l'espérer. Je lui fis
                    comprendre qu'avec les loix de la charité chrétienne, qui nous oblige de
                    souhaiter à notre prochain le don précieux de la foi que nous croyons posséder
                    nous-mêmes, la société a les siennes, qui n'appartiennent pas moins à la
                    charité, et qui nous font un devoir de ne pas troubler l'ordre établi; qu'au
                    point de persuasion où chaque secte est depuis long-temps en faveur de ses
                    propres dogmes, l'affaire de la religion paroît décidée pour toutes les
                    communionsqui partagent le monde chrétien, ou du moins que le jugement de ce qui
                    doit rester d'obscur à des yeux sensés, dans une si grande opposition de
                    sentimens, est remis au grand et dernier tribunal, où chacun se croit en droit
                    d'appeler; qu'à l'exception des ministres ecclésiastiques, dont le devoir
                    reconnu est de veiller sur la doctrine de leur église, et de joindre, à
                    l'instruction, la garde et la défense de leurs principes, celui des simples
                    fidèles est de se contenir dans les bornes de la vérité, lorsqu'ils s'y croient
                    parvenus, avec les voeux que la charité demande, pour faire tomber du ciel les
                    mêmes lumières sur leur prochain; et qu'une femme, sur-tout, dispensée par son
                    sexe des pénibles occupations de l'étude, n'a rien de plus sage et de plus
                    heureux à faire, après avoir apporté toute sa prudence à choisir des guides, que
                    de se soumettre avec autant de respect que de confiance à leur conduite. Ce ne
                    fut pas néanmoins sans quelques vives objections, que Mademoiselle Tekely se
                    rendit à des conseils, où je n'avois pu me garantir tout-à-fait de blesser
                    l'idée qu'elle avoit de son éducation, et du saint asile qu'elle avoit habité
                    trop long-tems. Elle s'étendit avec tant de feu sur le savoir de l'abbesse, et
                    de plusieurs autres religieuses du même couvent, qu'à la fin je fus obligéde lui
                    répondre qu'en leur supposant toutes les connoissances qu'elle leur attribuoit,
                    il falloit attendre qu'elle eût le même âge, pour juger, comme elles, de
                    l'obligation qu'elles sembloient lui avoir imposée de faire la guerre à
                    l'hérésie. Cette réponse, et la nécessité absolue, que je lui fis sentir, de se
                    modérer dans la nouvelle carrière où nous entrions, c' est-à-dire, entre les
                    ennemis déclarés de notre foi, turcs, protestans, grecs, qui n'en seroient pas
                    moins empressés à nous servir, lorsque nous aurions de l'indulgence pour leurs
                    erreurs, mais dont nous aurions à craindre la haine et les plus mauvais offices,
                    s'ils nous entendoient parler sans ménagement de leurs opinions et de leurs
                    pratiques religieuses, la mirent enfin dans la disposition que je désirois. Elle
                    me promit de se faire violence, sur tout ce qui ne blesseroit que ses oreilles
                    ou ses yeux, de se taire même, quand sa conscience, me dit-elle, ne l'obligeroit
                    pas de parler; et nous réduisîmes ce devoir, pour elle et pour moi, aux
                    occasions où notre propre religion seroit attaquée. En effet, elle se contint
                    avec une extrême fidélité dans ces bornes. Je lui avois fait une peinture de
                    Madame Jeffreys, qui ne pouvoit lui laisser d' alarmes pour l'étroite liaison
                    dans laquelle je l'avois disposée à vivre avec elle.Jamais je n'ai ressenti tant
                    de chagrin d'être interrompu, qu'en entendant frapper ici à ma porte, que
                    j'avois soigneusement fermée. Mon impatience en fut si vive, que le docteur
                    s'étant arrêté, je me levai brusquement, et je courus vers la porte, non dans le
                    dessein de l'ouvrir, mais pour ordonner d'une voix forte que personne n'eût la
                    hardiesse de se faire entendre si près de moi. Pardon, monsieur, me répondit mon
                    valet, dont je reconnus facilement la voix; c'étoit pour vous annoncer m le
                    prieur, qui demande à vous voir, et qui est depuis un quart d'heure dans votre
                    antichambre. M le prieur! Dis-je en moi-même, avec quelques émotions. Cependant,
                    je criai avec la même chaleur: dites à m le prieur que je suis retenu par des
                    affaires pressantes, et qu'étant logé dans la maison, il m'obligera de remettre
                    sa visite à demain. J'entendis que recevant humblement mon excuse, il accusoit
                    Salomé de s'être trop hâté de frapper, et qu'il se retiroit, après l'avoir
                    chargé de me faire les complimens de sa nièce, et les siens. Lorsque je le crus
                    sorti, je ne résistai point à la curiosité d'apprendre les circonstances de son
                    arrivée, et quelles avoient été ses premières explications. J' ouvris. Mon valet
                    me dit qu'il n'avoit pas été peu surpris, à son retour, de le trouver seul et
                    tranquillement assis dans monantichambre; mais qu'il l'avoit été beaucoup plus,
                    en rentrant dans la maison, de voir notre cour remplie de ballots, et d'une
                    grande charrette qui les avoit apportés; et plus loin une vieille chaise, dont
                    on dételoit quatre chevaux: qu'ayant fort bien deviné que m le prieur et sa
                    nièce étoient arrivés dans la seconde de ces deux voitures, il n'avoit eu
                    d'embarras que sur la première; que le charretier, auquel il s'étoit adressé,
                    lui avoit appris que c'étoit l'équipage de madame la baronne de..., et s'étoit
                    plaint fort amèrement des peines qu'il avoit essuyées à la barrière du cours.
                    Les deux voitures qui s'étoient toujours suivies de fort près, avoient été
                    arrêtées, suivant l'usage, par les gardes de cette barrière, avec la déclaration
                    ordinaire de l'ordre du roi. M le prieur, n'étant jamais venu à Paris, avoit eu
                    peine à comprendre qu'il y eût un ordre du roi, qui pût regarder sa nièce ou
                    lui, et s'étoit imaginé qu'il avoit affaire à quelques-uns de ces effrontés
                    filoux, dont on raconte tant de jolies fables en province. Il avoit répondu, en
                    homme supérieur aux petites ruses, que madame la baronne n'avoit point encore eu
                    l'honneur de paroître à la cour, et qu'il étoit impossible que sa majesté fut
                    sitôt instruite de son arrivée. On avoit fait peu d'attention à sa réponse, et
                    les gardes s'étoient disposés à fouiller ses deuxvoitures. Alors, s'étant cru
                    fort en danger, il avoit éclaté en menaces, dont le bruit avoit attiré une foule
                    de passans; et les plus civils, reconnoissant son erreur, avoient pris la peine
                    de l'informer des usages. Mais, ici, sa colère avoit pris un autre cours. S'il
                    n'avoit pas refusé de croire qu'il y avoit des droits de visite établis à la
                    barrière, il avoit jugé qu'ils ne pouvoient regarder que les gens du commun, et
                    qu'une personne du rang de sa nièce en devoit être exceptée. Il aoit demandé
                    plusieurs fois si l'on ne connoissoit pas madame la baronne de..., et depuis
                    quel tems on avoit si peu d'égards, à Paris, pour les femmes de qualité.
                    Cependant, un des passans l'ayant averti que s'il avoit quelque chose de sujet à
                    l'ordonnance, le seul parti sage étoit de le déclarer, et de satisfaire aux
                    droits; il revint d'autant plus aisément à la modération, qu'avec le bagage de
                    sa nièce les voitures contenoient quantité de marchandises, tirées de ses
                    magasins, qu'il se promettoit de vendre avantageusement à Paris. Les gardes,
                    fort irrités de sa résistance et de son langage, ne lui firent aucune grâce. Ils
                    visitèrent jusqu'au moindre sac, et les droits d'entrée furent exigés avec la
                    dernière rigueur. Dans l'excès de son chagrin, m le prieur les menaça de
                    l'indignation d'une infinité de grands seigneurs, auxquels madamela baronne,
                    dont il avoit l'honneur d'être le plus proche parent, appartenoit à la cour, et
                    particulièrement de tout le crédit de m le marquis de..., fils de m le comte
                    de..., lieutenant-général des armées du roi, et riche de cinquante mille livres
                    de rente, qu'elle venoit épouser. Je demandai, à mon valet, s'il savoit quel
                    rôle madame la baronne avoit joué dans cette aventure? Il me dit qu'il avoit
                    fait la même question au charretier, et que cet homme l'avoit assuré, en parlant
                    d'elle avec beaucoup de respect, que sans prendre part au différend, elle avoit
                    exhorté plusieurs fois son oncle à payer le double, pour sortir plus promptement
                    d'embarras. Je trouvai, dans les sentimens que je lui avois promis assez de
                    reconnoissance et d'estime, pour me réjouir que le ridicule de cette scène ne
                    tombât du moins que sur m le prieur. Salomé, apprenant aussi qu'après avoir pris
                    des informations sur ma santé, et su de notre hôte, que je gardois encore la
                    chambre, ils s'étoient fait conduire à leur logement, s'étoit hâté de monter,
                    pour m'avertir de leur arrivée. Il avoit été surpris de trouver, dans mon
                    antichambre, m le prieur, que l'empressement de me voir avoit déjà fait
                    descendre du second étage, où il se trouvoit logé, mais qui, n'ayant découvert
                    aucun de mes gens, avoit d'autant moins osépénétrer jusqu'à moi, qu'il savoit de
                    l'hôte que j'étois en compagnie. Il ne s'étoit expliqué de rien. Cependant,
                    outre le désir de s'assurer de ma santé, par ses yeux, un motif pressant l'avoit
                    porté à descendre. Le valet de chambre, que j'avois congédié, avoit attendu le
                    moment de son arrivée, pour monter chez lui, et l'informer, non-seulement du
                    malheur qu'il avoit eu de me déplaire, mais de l' espérance qui lui restoit de
                    faire sa paix avec moi par son entremise; ou, si j'étois inflexible, de celle du
                    moins, dont il se flattoit, d' être reçu au service de madame la baronne, qui,
                    sans doute, alloit prendre quelques gens d'un autre air que ses deux cochers et
                    sa servante, seuls domestiques qu'elle avoit amenés. Il étoit question, avoit
                    ajouté m le prieur, de savoir de moi si j'étois bien résolu de ne pas reprendre
                    cet homme, dont il croyoit que l'offense pouvoit être pardonnée à la foiblesse
                    du coeur; ou si, dans cette supposition, je serois fâché qu'il le prît lui-même,
                    du moins pendant quelques jours, parce que connoissant peu Paris, il avoit
                    besoin d'un guide fidèle, et que diverses raisons lui donnoient de la confiance
                    pour lui. Salomé rougit, en achevant; et je fus très-satisfait de le trouver
                    capable, tout à la fois, de ne rien changer à sa commission, et de sentir le
                    remords que ces derniers mots avoient dûréveiller. Ma réponse fut décidée sur le
                    champ. J'étois dans la résolution absolue de ne pas reprendre mon valet, qui se
                    nommoit Parisien: mais je ne voyois aucune raison de lui nuire; et peu
                    m'importoit par qui m le prieur et sa nièce souhaitoient d'être servis. Je pris
                    cette occasion, pour faire une politesse à madame la baronne, de qui je n'avois
                    à faire aucune plainte, qui m'obligeât de lui refuser les égards dûs à son sexe.
                    Salomé reçut ordre à l'instant de monter chez elle, pour lui témoigner combien
                    j'avois de regret que ma situation ne me permît pas d'y monter moi-même, et pour
                    l'assurer que le lendemain, devant voir le jour pour la première fois, je me
                    ferois un devoir de ne pas sortir de la maison sans avoir eu l'honneur de
                    prendre ses ordres. Je fis dire en même-tems au prieur, qu'il étoit libre
                    d'employer l'homme que j'avois congédié, et que je n'avois pas d'autre reproche
                    à lui faire, que celui dont j'apprenois qu'il faisoit l'aveu lui-même. Quelque
                    empressement que j'eusse à rendre toute mon attention au docteur, je ne pus me
                    dispenser de lui donner deux mots d'explication sur un incident qui pouvoit
                    l'avoir surpris, et dont je jugeois d' ailleurs que les circonstances actuelles,
                    ou la seule confiance de l'amitié, m'engageroient tôt ou tard à lui découvrir le
                    fond. Ce que vousvenez d'entendre, lui dis-je, et sur-tout le langage indiscret
                    d'un honnête curé de village, qui m'amène sa nièce, dans l'idée que je suis prêt
                    à l'épouser, doit vous avoir causé de l'étonnement. Vous en aurez beaucoup plus,
                    si je vous assure, comme je le fais avec vérité, que je n'ai connu l'oncle et la
                    nièce que deux jours avant mon arrivée à Paris, où vous savez que je suis depuis
                    plus de six semaines, et que dans toute ma vie je ne les ai vus que cette fois.
                    J'ignore sur quelles visions ils fondent leurs espérances: mais je ne sais que
                    depuis une heure, et leur départ pour Paris, et le choix qu'ils ont fait de
                    cette maison pour leur demeure. Peut-être votre secours ne me sera-t-il pas
                    inutile, dans l'embarras où je suis; car je n'ai que leur folie à leur
                    reprocher, et je voudrois me défaire honnêtement d'eux. Mais reprenez, s'il vous
                    plaît, votre récit, dont je suis beaucoup plus occupé, que de cette comique
                    aventure. Comique? Me répondit le docteur, en branlant la tête; elle me paroît
                    plus sérieuse qu'à vous, et je crains qu'elle ne menace votre repos. Comment
                    donc? Lui dis-je. Oui, répliqua-t-il, ces intrigues sont fréquentes à Paris: et
                    je nommerois cent mariages, qui n'ont coûté à la partie pauvre que beaucoup
                    d'adresse et d'effronterie. Je le sais, repris-je; mais le cas est différent.La
                    nièce est plus riche, pour une bourgeoise de province, que je ne le suis pour un
                    homme de quelque distinction. Le cher docteur insista: d'autres, me dit-il,
                    n'ont en vue que la naissance et les titres. Souvent même, cette passion est
                    plus vive que celle des richesses; et, sur-tout parmi les femmes, vous trouverez
                    plus d'avidité pour la grandeur que pour l'opulence. Tous les jours, nous voyons
                    acheter la qualité de marquise ou de comtesse, par le sacrifice d'une grande
                    fortune; et peut-être auroit-on peine à nommer une femme titrée, qui ait été
                    capable de sacrifier son nom et son rang, aux trésors d'un financier. Là-dessus,
                    il me fit l'histoire d'un mariage récent, où l'industrie d'une femme très-riche
                    l'avoit emporté sur toutes les répugnances d'un homme du plus grand nom, que
                    l'honneur avoit soutenu long-tems, quoique pauvre; mais qui, s'étant laissé
                    vaincre enfin par l'amorce des richesses, n'avoit consenti à l'épouser, qu' à
                    condition de ne jamais passer la nuit avec elle, pour n'avoir pas à se reprocher
                    l'insertion d'un sang vil dans la noble masse du sien. La plupart des faits
                    avoient tant de ressemblance avec ce qui m'étoit arrivé, que j'aurois soupçonné
                    le docteur de quelque allusion fine aux évènemens de mon voyage, s'il ne m'eût
                    nommé les masques, ou si j'eusse moins connu sa bonne foi. Je lui demandaice
                    qu'il pensoit donc de ma situation, et si j'avois un autre parti à prendre que
                    d'abandonner mon logement? Fort bien, me dit-il, avant l'arrivée des prétendans:
                    mais depuis une heure qu'ils sont ici, je suis persuadé qu'il est déjà trop
                    tard. Il faut les voir, au contraire, sans froideur et sans affectation, éviter
                    uniquement de les voir sans témoins, et vous faire accompagner, sur-tout dans
                    vos premières visites, de quelques amis, devant lesquels vous tiendrez
                    ouvertement le langage le plus éloigné de leurs espérances. Parlez d'obtenir un
                    régiment, de revoir bientôt une maîtresse que vous adorez, ou de tout ce qui
                    s'accorde le moins avec leurs idées de mariage; et dans quelques jours, lorsque
                    vous croirez en avoir assez dit, quittez votre logement d'un air aussi libre.
                    Quoique ce conseil me parût plus sage que nécessaire, je promis au docteur de le
                    suivre, et je lui fis promettre, à son tour, d'être, pour le jour suivant, un
                    des témoins de ma première visite. Il m'étoit aisé de faire avertir un ou deux
                    anciens amis, que je n'avois pas encore vus, et qui ne manqueroient pas
                    d'empressement pour me voir. J'en donnai l'ordre aussitôt. Mais trouvant cette
                    interruption trop longue, pour la curiosité qui me rapeloit aux aventures de
                    Mademoiselle Tekely, je pressai si vivement le docteurd'y revenir, qu'il eut
                    cette complaisance, en continuant toujours de faire parler l'abbé Brenner. Nous
                    arrivâmes, le dixième jour, à la vue d'Ismaéli, ville assez nouvelle, bâtie par
                    un seigneur turc de même nom, et peuplée de moldaves et de valaques, qui paient
                    leur tribut directement à la porte. Ainsi, le chemin qui nous restoit par terre
                    étoit proprement de la domination ottomane, et ne me laissa plus d' inquiétude
                    que pour traverser vingt-cinq lieues d'un pays désert, où commence la Tartarie
                    d'Asserman. Il fallut reprendre des chevaux, qui ne me coutèrent presque rien à
                    l'entrée de cette vaste plaine, où les tartares en nourrissent un grand nombre.
                    Un chariot à l'usage du pays, qu' ils étoient exercés à traîner, et qui nous
                    tint lieu d'hôtellerie la nuit suivante, nous porta commodément en deux jours, à
                    Cauchan, petite ville ouverte, de la dépendance du Kham. Il y faisoit sa
                    demeure, depuis que le roi de Suède étoit arrivé sur les bords du Niepster; mais
                    le passage n'en eut pas plus de difficulté pour nous; et dans toute cette route,
                    nous fûmes traités avec autant de douceur, et d'attention pour nos besoins,
                    qu'on en trouve dans les parties les plus civilisées de l'Europe. Le lendemain,
                    nous nous rendîmes de bonne heure à Bender, qui n' est qu'à trois petites lieues
                    de Cauchan.Le ministre d'Angleterre y étoit arrivé depuis plusieurs jours; mais
                    au lieu de se loger dans la ville, où le bacha lui avoit offert une maison
                    commode, il avoit accepté les offres de Monsieur Fabrice, envoyé de la cour de
                    Holstein, à la suite de sa majesté suédoise, qui s'étoit accommodé avec lui
                    d'une partie de maison, ou plutôt d'une des deux grandes maisons contigues,
                    qu'il avoit louées dans un faubourg nommé Lipka Mahane, pour être moins éloigné
                    du camp suédois. Je craignis d'abord que cet arrangement ne fût nuisible au
                    dessein dans lequel j'étois venu, de confier Mademoiselle Tekely à Monsieur et
                    Madame Jeffreys, et de prendre moi-même, s'il étoit possible, un appartement
                    dans leur hôtel. Je m'arrêtai quelques heures à Bender, pour les informer de mon
                    arrivée, et d'une espérance à laquelle je n'aurois pu renoncer sans chagrin.
                    Leur réponse me combla de joie. Ils pouvoient loger Mademoiselle Tekely, moi, et
                    tout ce que nous avions de gens avec nous. Leur maison communiquant par une
                    porte intérieure à celle de l'envoyé de Holstein, ils m'assuroient que nous
                    serions maîtres de l'une et de l'autre; et pour nous ôter toute incertitude, M
                    Jeffreys vint nous prendre lui-même à Bender. Nous partîmes, avec lui, pour
                    Lipka Mahane. En présentant Mademoiselle Tekely à son épouse, jelui fis nos
                    confidences. Elles furent reçues avec un vif intérêt, et les plus tendres
                    protestations de zèle et d'amitié. Ainsi, dès le premier jour, ma jeune compagne
                    se trouva dans une société agréable et sûre, qui me laissa quelque tems de
                    liberté, pour reconnoître ce qui se passoit au camp suédois. Les circonstances,
                    qui sembloient tranquilles à notre arrivée, changèrent de face dès le jour
                    suivant. On sait que la porte, commençant à se lasser, de la protection qu'elle
                    avoit accordée au roi de Suède, faisoit presser vivement ce prince de quitter
                    les terres ottomanes, et qu'après s'en être long-tems défendu, sous divers
                    prétextes, il s'étoit réduit à lui demander un secours d'argent, nécessaire à
                    ses besoins. Le grand-seigneur, avoit consenti à lui faire toucher douze cens
                    bourses: mais le khan et le bacha de Bender s'étant trop hâtés de lui livrer
                    cette somme, il avoit fait naître d'autres difficultés, auxquelles on ne
                    répondoit plus que par des menaces; et ce héros, supérieur à l'humiliation de sa
                    fortune, affectoit de les braver. Malheureusement, avec une puissance plus
                    réelle les turcs avoient la même fierté. Ils s'indignèrent de son obstination;
                    et sur un ordre venu d'Andrinople, où le grand-seigneur étoit alors, ils se
                    disposèrent à l'attaquer dans son camp de Warnitza. Cette guerre étrange,
                    poussée de leur partavec un mêlange de respect et de fureur, et de celle des
                    suédois avec une valeur incroyable pour leur nombre, dura plusieurs jours, et
                    finit par la prise du monarque, qui fut moins vaincu, qu'accablé par la ruse et
                    la force. De la tente du bacha, dans laquelle on le mena d'abord, il fut conduit
                    le soir à Bender, par une douzaine d'officiers turcs, sur un cheval richement
                    caparaçonné. Nous aurions pu le voir et le saluer à son passage: mais un juste
                    sentiment de douleur et de respect nous empêcha de paroître; d'autant plus que
                    la nuit étant obscure, nous aurions eu besoin, pour nous présenter de faire
                    allumer quelques flambeaux. Nos domestiques, qui eurent la curiosité de le
                    suivre, pour le voir descendre au palais du bacha, remarquèrent qu'il avoit le
                    dessus du nez et le coin de l'oreille un peu effleurés d'un coup de feu, un
                    sourcil brûlé, la pointe de son bonnet fendue d'un coup de sabre, une légére
                    blessure à la main gauche, enfin son habit ensanglanté,et déchiré en plusieurs
                    endroits. Il fut logé dans le plus bel appartement du palais. Nous sûmes le
                    lendemain, de M Fabrice, qu'il fit appeler de grand matin, et qu'il honoroit
                    d'une estime distinguée, qu'en entrant dans la chambre où il avoit passé la
                    nuit, il s'étoit jeté sur un sopha; que pressé d'une soif fort ardente, il avoit
                    demandé de l'eau; qu'on avoit couvert, pour lui une petite table de mêts turcs,
                    auxquels il n'avoit pas touché; et qu'après avoir satisfait sa soif, il s'étoit
                    endormi; qu'un officier du bacha, étant entré pour le conduire à son lit,
                    n'avoit osé l'éveiller, mais l'avoit couvert, sur le sopha, d'une pièce de
                    satin, à laquelle étoit attaché un drap blanc par-dessus, à la manière des
                    turcs, et qu'il avoit veillé près de lui, à la lumière de quelques bougies, pour
                    se tenir prêt à le servir; enfin, que le roi s'étant réveillé à trois heures du
                    matin, n' avoit pas voulu changer de place, avoit ôté de sa tête un bonnet de
                    nuit que l'officier turc lui avoit mis pendant qu'il dormoit, et n'avoit marqué
                    de curiosité que pour la situation de ses amis les plus familiers, tels que
                    Messieurs Grothusen, Ribbing, Mullern et Fief, que le bacha prit aussitôt soin
                    de faire chercher, et de rassembler autour de lui. M Fabrice ayant représenté au
                    bacha qu'il étoit honteux de laisser le roi sans épée, et l'ayant prié de lui
                    faire rendre la sienne: vousme croyez donc fou, pour me faire cette demande,
                    répondit-il avec précipitation; le combat recommenceroit bientôt. Cependant il
                    la lui fit rendre un moment après. M Fabrice nous apprit aussi que sa majesté
                    devoit être conduite vers Andrinople, et que son départ ne seroit pas long-tems
                    différé. Je demandai alors à M Jeffreys ce qu'il alloit devenir, et par quelle
                    route il me conseilloit de me rendre à Constantinople. Il me dit que ses ordres
                    portoient de suivre la personne du roi, et de résider auprès de sa majesté
                    jusqu'à son retour en Suède; mais que, pour le suivre, il attendroit que le
                    séjour de ce prince fût fixé par la cour ottomane; et qu' ensuite, après avoir
                    passé quelques jours auprès de lui, il se proposoit de faire, avec sa
                    permission, le voyage de Constantinople, où il m' offroit volontiers de me
                    conduire. J'acceptai son offre. Il employa tous ses soins, comme M Fabrice, à
                    racheter de sa bourse quantité de prisonniers suédois, dont ils firent à leur
                    maître une suite d'environ soixante; et deux jours après, ils montèrent à
                    cheval, pour accompagner sa majesté pendant le premier jour de sa route. M
                    Jeffreys me proposa d'y monter aussi, et je cédai à l'envie d'être témoin du
                    spectacle. On avoit préparé, pour le roi, un chariot couvert de drap rouge, dans
                    lequel il ne fut pasplutôt monté, qu'il s'y coucha de son long. M Grothusen y
                    entra, pour lui tenir compagnie, et s'assit à ses piés. Il y avoit un autre
                    chariot pour Mrs Mullern et Fief. Environ cinquante officiers, dont les
                    principaux étoient les généraux Daldorf et Hordh, le maréchal Du Bens, le comte
                    Bielke, Mrs Possen, Ribbing et Rosen, suivoient les voitures à cheval, mais sans
                    épées et sans autres armes. Le bacha, avec sa cour et les instrumens de la
                    musique turque, précédoit ce lugubre cortège. M Fabrice, et M Jeffreys, dont je
                    ne m'éloignois pas, étoient à cheval, à quelque distance de la portière, d'où sa
                    majesté, levant la tête, apperçut M Fabrice, et lui fit signe de s'approcher.
                    Elle ne cessa point de lui parler, jusqu'à sa première station, qui devoit être
                    à Cauchan, capitale du Budgiak, où j'avois passé en venant d'Ismaéli. Nous fûmes
                    obligés d'aller presque sans cesse au galop, pour suivre le train du chariot
                    jusqu'à Cauchan. On y avoit disposé une maison, pour le logement du roi, et
                    d'autres pour nous, chez des tartares, des moldaves et des juifs, qui sont les
                    seuls habitans de cette ville. Le soir, on servit au roi un souper à la turque,
                    sur une petite table, d'un pié de hauteur, placée sur le sopha même où il étoit
                    assis. Les mêts furent en grand nombre. C'étoient différentes sortes de rôti, du
                    mouton bouilli, coupé en morceaux,une poule au riz, quantité d'assiettes,
                    chargées de miel, de laitage, et divers autres plats à l'usage du pays. Le roi
                    se mit au lit de bonne heure, et partit le lendemain comme le jour précédent.
                    Mrs Fabrice et Jeffreys prirent congé de lui. Il leur recommanda instamment les
                    prisonniers; et les saluant d'un air de bonté, il ajouta qu'il se promettoit de
                    les revoir promptement. Nous retournâmes à Lipka Mahane, où nous apprîmes
                    bientôt qu'il avoit été conduit à Demotica. Les deux envoyés ne furent occupés,
                    pendant plusieurs jours, qu'à racheter des suédois. M Fabrice, ayant pressé le
                    bacha de les faire délivrer tous, reçut d'abord pour réponse que rien n'étoit
                    moins facile, parce qu'on avoit promis aux janissaires que tous leurs
                    prisonniers seroient leurs esclaves, et qu'il étoit dangereux de rompre sitôt
                    cette promesse. Cependant on convint que le bacha feroit publier, dans Bender et
                    dans les lieux voisins, ordres sous peine de mort, à tous ceux qui s'étoient
                    saisis de quelques suédois, de les conduire, entre la ville et Warnitza, dans
                    une tente qui seroit dressée au milieu de la plaine, pour y recevoir une juste
                    récompense. La tente fut dressée et les jours marqués. M Fabrice et M Jeffreys
                    s'y rendirent avec leurs secrétaires et deux commissaires turcs. Ils prirent
                    placeauprès d'une grande table, sur laquelle ils étalèrent plusieurs milliers de
                    ducats. Tout se passa sans confusion. La plaine s'étant bientôt couverte de
                    turcs et de tartares, qui se présentoient avec leurs captifs, on les fit entrer
                    l'un après l'autre; et les envoyés comptoient à chacun douze, quinze ou vingt
                    ducats, suivant le nombre ou la qualité des prisonniers. Ils joignoient à chaque
                    somme une quittance en langue turque, signée de leurs noms. Cette méthode,
                    employée pendant quelques jours, rendit libres tous les suédois connus, à
                    l'exception de quinze, dont on étoit sûr que douze avoient été tués à l'attaque;
                    de sorte qu'on ne perdit que deux gentilshommes de la cour, messieurs Palemberg
                    et Clysendorf, et un valet de chambre de M Grothusen; soit qu'ils eussent eu le
                    malheur d'être ensévelis dans les flammes, ou conduits peut-être au fond de la
                    Tartarie. Les prisonniers délivrés obtinrent du bacha une petite paie
                    journalière pour leur subsistance; pendant que la générosité des deux envoyés
                    leur fit tenir une table ouverte, où les principaux étoient noblement invités.
                    Ils restèrent sous la conduite du général Sparre, et de quelques autres
                    officiers de distinction, à la réserve d'un petit nombre, qui retournèrent dans
                    leur pays sans la permission du roi. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 7 </head>
                <p> Les affaires, qui retenoient M Jeffreys à Bender, étant heureusement terminées,
                    nous découvrîmes, en prenant congé du kan et du bacha, qu'ils avoient eu des
                    avis secrets de leur déposition, à laquelle ils s'étoient bien attendus, depuis
                    qu'ils avoient livré les douze cens bourses contre l'ordre du sultan; et malgré
                    leur résignation musulmane aux décrets du ciel, ils prenoient adroitement
                    diverses mesures, pour mettre à couvert leurs plus précieux effets. Nous nous
                    mîmes en chemin au milieu de février, et nous nous rendîmes en sept jours à
                    Demotica, petite ville, fort bien bâtie, qui n'est pas à plus de six lieues
                    d'Andrinople. Le roi étoit logé dans la plus grande et la plus belle maison. M
                    Jeffreys passa quelques semaines à lui faire assidument sa cour, et sut de
                    lui-même qu'il croyoit avoir beaucoup d'obligation aux françois. Non-seulement
                    leur ambassadeur s'étoit efforcé de le servir, par toutes sortes de bons offices
                    à la porte; mais il avoit offert un vaisseau pour le reconduire en Suède.
                    C'étoit m le mis Desalleurs, qui avoit succédé, dansl'ambassade, à M De F..., et
                    dont la prudence faisoit oublier les égaremens de son prédécesseur. Ses
                    représentations avoient procuré au roi l'honorable traitement qu'il recevoit
                    dans sa nouvelle retraite, et contribuèrent beaucoup sans doute au châtiment de
                    ses ennemis. On nommoit quelques autres françois, qui n'avoient pas fait
                    difficulté d'exposer leur vie, pour faire passer jusqu'au grand-seigneur des
                    éclaircissemens secrets sur ce qui s'étoit passé au camp de Bender. Peu de jours
                    après, on fut informé, à Demotica, que le kan avoit été arrêté, et conduit à
                    bord d'un bâtiment de Gallipoli, qui devoit le transporter dans l'île de Rhodes,
                    y prendre son frère, qui s'y trouvoit relégué depuis quelques années, et le
                    ramener à la tête des tartares; que le bacha de Bender étoit banni à Synope, le
                    chiaoux bachi étranglé, et le muphty déposé. Cette révolution étonna d'autant
                    plus le visir, qu'il en ignoroit la source. Cependant l'orage semblant passé,
                    sans avoir fondu sur lui, il crut sa tête à couvert; et loin de se défier de
                    l'avenir, il ne pensa qu'à mortifier le roi de Suède, sur lequel il faisoit
                    tomber du moins quelques aveugles soupçons. Ce prince fut transféré, par son
                    ordre, à Demirtache, château situé à demi-lieue d'Andrinople, dans lequel il fut
                    resserré plus étroitement.à son départ, M Jeffreys, qui n'avoit plus la liberté
                    de le voir, lui fit demander la permission d'aller passer quelques jours à
                    Constantinople, et l'obtint sans peine. Nous y arrivâmes le lendemain. Quatre
                    jours après, l'ambassadeur d'Angleterre, chez lequel M Jeffreys fut logé, et
                    dont il me procura la protection, nous lut une lettre d'Andrinople, par laquelle
                    on lui donnoit avis que le grand-visir, ayant fait dresser sa tente à la vue de
                    Demirtache, avoit envoyé prier le roi, par le marquis Desalleurs, de venir
                    conférer avec lui sur des sujets d'importance: que Charles, sentant un dessein
                    formé de l'humilier, avoit feint une indisposition, pour sauver sa dignité sans
                    irriter l'orgueil de son ennemi, et s'étoit fait représenter par M Mullern, son
                    chancelier, pour lequel il avoit fait dire au visir qu'il pouvoit prendre toute
                    la confiance qu'il auroit eue pour lui-même; qu'en même-tems il avoit prié M
                    Desalleurs de se charger aussi de ses pleins pouvoirs, et d'entendre, avec son
                    chancelier, ce qu'on avoit de si grave à lui dire; que le ministre ottoman,
                    déconcerté par cette conduite, avoit porté la main à sa barbe, et paru quelque
                    tems incertain; qu'enfin, il avoit répondu brusquement aux deux
                    plénipotentiaires: je vous ferai appeler tous deux, lorsque mes affaires me le
                    permettront; et quesur le champ il avoit repris le chemin d'Andrinople. On a
                    soupçonné M Desalleurs, d'avoir trouvé, par des voies secrètes, le moyen
                    d'instruire encore le grand-seigneur de cette scène. D'autres prétendoient que
                    depuis long-tems, son favori lui avoit rendu ce visir suspect. Quelqu'idée qu'on
                    en doive prendre, avant la fin de cette semaine il fut étranglé par un ordre du
                    sultan, et son corps demeura, pendant trois jours, exposé devant la porte du
                    sérail. Ensuite le roi fut renvoyé à Demotica, sous prétexte que l'air de
                    Demirtache paroissoit nuisible à sa santé. Cette occasion fut la dernière que
                    j'eus en Turquie, d'être informé des affaires et de la situation de ce prince.
                    D'ailleurs les tristes événemens, qui succédèrent pour moi, commençoient à
                    m'attacher par une autre espèce d'intérêt. Huit jours, que j'avois déjà passés à
                    Constantinople, n' avoient pas été mal employés pour le principal dessein qui
                    m'y amenoit. J'avois lié connoissance, en arrivant, avec plusieurs officiers du
                    feu comte, ou prince de Tekely, établis dans cette ville depuis la mort de leur
                    maître, particuliérement avec M Seleutzy, son maître-d' hôtel. Ils avoient
                    amassé quelque chose à son service, dans l'administration qu'ils avoient eue
                    d'un thaïm fort abondant, qu'ilrecevoit de la porte, sur-tout lorsqu'après la
                    mort de la princesse, qui aimoit à vivre noblement, mais qui veilloit d'assez
                    près à ses affaires, la dépense et l' attention du prince avoient été fort
                    diminuées par ses longues maladies. Ensuite la porte leur ayant laissé, pour
                    subsister, une petite partie du thaïm de leur maître, ils avoient pris le parti
                    de se fixer dans la capitale d'un pays, auquel ils étoient habitués par un long
                    séjour, et dans lequel, sans les enrichir, on les traitoit assez généreusement
                    pour leur rendre la vie douce. Ils avoient quitté le quartier de Cassumpara, où
                    le prince, avant son exil, habitoit une fort belle maison, que la porte lui
                    donnoit, et dont la possession lui fut conservée jusqu'à sa mort. L' ordre leur
                    étant venu d'en rendre les clefs, ils s'étoient logés dans le faubourg de Pera,
                    séjour ordinaire des ambassadeurs chrétiens, assez près de Milord Paget, chargé
                    alors de l'ambassade d'Angleterre, auquel le chevalier Sutton avoit succédé. Ils
                    applaudirent au motif de mon voyage, d'autant plus que les plus précieux meubles
                    du prince, son argenterie, les diamans et les bijoux de la princesse ayant été
                    déposés au palais de France, ils avoient, par des billets particuliers du
                    prince, des prétentions à quelque partie de ce dépôt. Leur joie fut extrême,
                    sur-toutcelle de Madame De Seleutzy, en apprenant que j'accompagnois la plus
                    proche héritière de l'illustre sang de Tekely, avec des lettres du prince
                    Bessarabe, qui rendoient témoignage de sa naissance, et de tous ses droits. Elle
                    me pressa de la loger chez elle, et de la confier à ses soins. J'y consentis,
                    pour le temps où M Jeffreys quitteroit Constantinople; mais l'ambassadeur
                    d'Angleterre l'ayant retenue avec Madame Jeffreys, je ne pouvois souhaiter pour
                    elle une demeure plus honnête et plus sûre. Ces fidèles officiers, pour qui le
                    nom de leur maître étoit sacré, et qui ne pouvoient le prononcer sans quelques
                    soupirs, me racontèrent les circonstances de sa disgrace. Il avoit été traité
                    avec la plus haute distinction par le grand-seigneur, depuis que son attachement
                    pour la France l'ayant fait exclure du traité de Carlowitz, il s'étoit vu dans
                    la nécessité de chercher une retraite en Turquie. Ensuite, lorsque la guerre
                    s'étoit rallumée entre la France et l'empire, son ancienne inclination, ou
                    l'ennui de son oisiveté, l'avoit fait penser à la renouveler en Hongrie; seule
                    voie d'ailleurs, par laquelle il pût espérer de s'y remettre en possession de
                    tout ce qu'il y avoit perdu. M De F..., alors ambassadeur de France à la porte,
                    échauffa cette disposition. Comme il étoit question de la faireagréer aux turcs,
                    il dressa lui-même un long mémoire, dans lequel il exposoit les favorables
                    dispositions des hongrois, avec les secours que la France devoit leur fournir,
                    et le prince se chargea de le présenter de sa propre main au sultan, qui étoit
                    alors dans son palais d'Andrinople. Depuis quelque tems, observa l'officier qui
                    me faisoit ce récit, on ne s'étoit que trop apperçu que l' ambassadeur françois
                    avoit déjà l'esprit altéré; et des mémoires, ou des conseils, qui venoient de
                    cette part, devoient être suspects pour le prince. Cependant le voyage
                    d'Andrinople fut conclu, avec ce caractère particulier d'imprudence, que, malgré
                    les usages connus, la permission n'en fut pas même demandée au visir.
                    L'ambassadeur s'oublia, jusqu'à tenir compagnie au prince pendant une partie de
                    la route, et lui donna son propre interprète, pour l'achever. En approchant
                    d'Andrinople, le prince fit prendre le devant à l'interprète, pour instruire
                    enfin le visir de son arrivée. Ce ministre, étonné qu'il eût entrepris le voyage
                    sans sa participation, lui dépêcha sur le champ un officier de la porte, pour
                    lui faire demander quelles étoient ses vues. Sa réponse fut qu'il avoit à
                    proposer au grand-seigneur, quelque chose d'important et de fort avantageux pour
                    l'empire. L'officier lui déclara qu'il ne lui seroit pas permis de voirsa
                    hautesse, si le visir n'étoit informé de ses motifs. Alors l'interprète,
                    appréhendant de déplaire à l'ambassadeur, si l'entreprise manquoit par un excès
                    de réserve, en fit l'ouverture à l'officier, qui n'en conseilla pas moins au
                    prince de retourner sur ses pas. Il l'avertit même, en ami, qu'un voyage
                    entrepris sans permission ne pouvoit avoir d'heureux effets. Le prince, ne se
                    rebutant de rien, continua sa marche jusqu'à une lieue et demie d'Andrinople. Il
                    y reçut un autre courier de la part du visir, qui lui conseilloit positivement
                    de s'en retourner, s'il ne vouloit essuyer quelque disgrace. Cette menace même
                    ne put l'arrêter. Il s'avança jusqu'aux portes de la ville. Mais il y trouva des
                    ordres du grand-seigneur, et quelques officiers des janissaires de la garde,
                    pour les faire exécuter. Ils portoient que le prince de Tekely seroit reconduit
                    à Constantinople, et qu' on l'y feroit embarquer sur le champ pour Nicomédie.
                    L'exécution fut si rigoureuse, qu'il n'eut pas même la liberté de passer par sa
                    maison de Cassumpara, quoiqu'elle ne fût pas éloignée du lieu de l'embarquement.
                    On lui permit seulement d'envoyer, à la princesse son épouse, la triste nouvelle
                    de son exil, qu'elle alla partager avec lui. Après y avoir vécu quelques années
                    dans la tristesse, sans pouvoir fléchir la porte, et n'ayantpour consolation que
                    le souvenir de leur ancienne grandeur, ils obtinrent la liberté d'habiter une
                    petite maison de campagne, nommée, en langue turque, champ des fleurs, où la
                    chasse et la bonne chère leur firent des amusemens plus vifs. Leur maison y
                    étoit fort simple. Elle n'étoit composée que de longs arbres, couchés en quarré,
                    les uns sur les autres. Des planches, telles que la scie les avoit rendues,
                    c'est-à-dire peu polies, en formoient le plancher et le toit. Le prince avoit
                    fait construire, dans un coin de la grande salle, une petite clôture d'ais assez
                    propres, qui renfermoit son lit, avec une table et quelques chaises. Les
                    officiers, qui consistoient dans un chancelier, deux conseillers privés, un
                    secrétaire, un maître-d' hôtel et un écuyer, habitoient, avec les domestiques
                    inférieurs, une ferme contigue, accompagnée de plusieurs hutes. Tel fut, jusqu'à
                    sa mort, le palais du plus riche et du plus noble seigneur de Hongrie, qui avoit
                    rempli toute l'Europe du bruit de son nom, et fait trembler tant de fois la cour
                    de Vienne. La princesse ne résista qu'environ deux ans à la rigueur de son sort.
                    Cette héroïne, aussi célèbre par son courage militaire, que par sa fermeté dans
                    les infortunes, avoit persisté dans la religion catholique au milieu d' une
                    maison luthérienne. Ellepensoit à faire le voyage de Jérusalem; et dans la vue
                    d'y signaler sa piété, elle avoit mis en réserve quatre mille ducats, avec une
                    partie des diamans que le prince Ragotsky, son premier mari, lui avoit laissés,
                    mais dont elle avoit sacrifié le plus grand nombre aux besoins du second. Cet or
                    et ce reste de bijoux avoient été mis en dépôt, dans une petite cassette, dont
                    elle avoit la clé, entre les mains de son directeur de Pera, avec ordre, si la
                    mort prévenoit son voyage, de les garder pour prix des prières qu'il feroit pour
                    elle. Elle avoit caché cette disposition au prince, qui étoit luthérien. Un seul
                    domestique, de la même religion qu'elle, en avoit eu connoissance, parce qu'il
                    lui servoit de messager pour faire venir de temps en temps le directeur, qui lui
                    célébroit la messe, et qui lui administroit la communion dans le lieu de son
                    exil. Mais ayant été saisie tout d'un coup d'une fièvre violente, et d'un
                    transport au cerveau, qui firent désespérer de sa vie, ce perfide confident
                    parla du dépôt, qu'il avoit porté lui-même à Pera. Il y fut envoyé sur le champ
                    par le prince, pour demander la cassette au nom de la princesse, sous prétexte
                    qu'elle y vouloit ajouter d'autres richesses. On fit dire en même-tems au
                    directeur, qu'étant indisposée, elle souhaitoit de le voir dans deux ou trois
                    jours. Lesuccès fut tel qu'on l'avoit espéré. La cassette revint le jour même au
                    champ des fleurs, et la princesse mourut le soir. Quelques jours après, le
                    directeur arriva, et fut très-surpris de la touver enterrée, à la réserve
                    néanmoins de son coeur, qu'elle avoit légué aux jésuites de Constantinople, et
                    qui fut porté à leur église. Le directeur demanda la cassette, sur laquelle il
                    se flatta que son nom seroit écrit, et ne dissimula pas qu'elle étoit destinée,
                    par l'ordre de la princesse, à faire prier pour elle. Le prince la refusa, et
                    répondit que la princesse avoit amassé de quoi faire le voyage de la Jérusalem
                    terrestre, mais qu'elle n'avoit pas besoin d'argent pour celui de la Jérusalem
                    céleste. Il ne laissa pas d'être extrêmement sensible à sa mort, et lui fit
                    faire de magnifiques funérailles. En peu de jours, on vit sa barbe blanchir,
                    soit par un effet de cette perte, ou par le chagrin continuel de sa disgrace.
                    D'ailleurs la goutte, qui le tourmentoit pendant la plus grande partie de
                    l'année, lui rendoit la vie fort ennuyeuse. Il continua néanmoins plusieurs
                    années de se soutenir dans cet état, implorant, par ses officiers ou par ses
                    lettres, la compassion des princes chrétiens, sur-tout celle de la France, pour
                    obtenir un asile plus convenable à ses infirmités, et plus conforme à son goût.
                    Les jésuites,à qui le souvenir de la princesse inspiroit de l'affection pour
                    lui, entreprirent sa conversion. Il les écouta, persuadé que la froideur qu'il
                    trouvoit en France, pour ses sollicitations, venoit de son attachement au
                    luthéranisme. On publia même, dans les gazettes de Vienne, qu'il avoit pris la
                    résolution de l' abjurer. Mais, étant tombé malade dans le même-tems, loin
                    d'embrasser la foi catholique, il révoqua, par un acte solemnel, tous les
                    engagemens qu'il avoit pris avec les jésuites, et donna ordre que sa déclaration
                    fût répandue dans toutes les sociétés protestantes. On me la fit voir, signée de
                    sa main. Il y confessoit que sur l'espérance d'une pension, avec laquelle il
                    comptoit de passer tranquillement le reste de ses jours en France, ou dans
                    quelque ville d'Italie, il avoit consenti à l'abjuration qu'on lui proposoit;
                    mais que voyant les conditions mal observées, il vouloit mourir tel qu'il avoit
                    vécu. Il mourut en effet dans ces sentimens, et fut enterré, avec peu de
                    cérémonie, sous un arbre qu'il prenoit plaisir à cultiver. Il avoit nommé pour
                    héritier de ses biens, et de toutes ses prétentions en Hongrie, le prince
                    Ragotzky, qu'il croyoit alors son plus proche parent; c'étoit donner ce qui ne
                    lui appartenoit plus, puisque tous ses biens avoient été confisqués par lacour
                    de Vienne. Mais ses officiers, jugeant que ses meubles, son argenterie et ses
                    bijoux, étoient renfermés dans sa dernière disposition, les avoit remis au
                    palais de France, avec la réserve néanmoins de leurs droits, qu'ils avoient fait
                    connoître à l'ambassadeur. Ce ministre avoit cru trouver moins de clarté, dans
                    un testament, où la partie du mobiliaire n'étoit pas spécifiée; et les legs
                    particuliers du prince formant une autre difficulté, il en avoit suspendu la
                    décision, pour attendre apparemment les ordres de sa cour. Le malheur, qu'il eut
                    bientôt, de perdre entiérement la raison, avoit retardé les éclaircissemens.
                    J'appris même que le prince Ragotzky, informé de la mort de son beau-père, avoit
                    envoyé à Constantinople, un agent chargé de ses pouvoirs, auquel on avoit remis
                    le testament; mais on avoit refusé cette partie de la succession. Enfin, M
                    Desalleurs ayant succédé à M De F..., les légataires particuliers sollicitoient
                    la conclusion de cette affaire, qui ne paroissoit plus différée que par les
                    mouvemens qu'il se donnoit en faveur du roi de Suède. Tout ce qu'on me racontoit
                    me parut si favorable aux espérances de ma pupille, que je remerciai la fortune
                    de m'avoir fait arriver dans ces circonstances. M et Madame Seleutzy, auxquels
                    je ne déguisai pas le sujet de mon voyage,ne doutèrent pas plus que moi du
                    succès. En effet M Desalleurs étant revenu peu de jours après, je le vis avec
                    d'autant plus de confiance et de satisfaction, que j'en avois été
                    particuliérement connu en Hongrie, lorsqu'il y étoit venu commander les troupes
                    françoises à la place de M De F..., qui portoit alors le nom de marquis de
                    Loras, et qu'il remplaçoit aussi dans l'ambassade de Constantinople. Aussi
                    n'eus-je pas de peine, avec les preuves dont j'étois muni, à lui faire
                    reconnoître des droits aussi clairs que ceux d'Alexiowna Tekely. Il se fit
                    représenter tous les effets, qui étoient encore dans sa chancellerie, une copie
                    du testament, qu'on avoit gardée, les billets des officiers, et quelques actes
                    postérieurs, par lesquels il paroissoit qu'à la recherche de M De F..., on avoit
                    vérifié que les diamans de la princesse lui étoient venus du prince Ragotzky,
                    son premier mari, ancien vayvode de Transylvanie. Les billets furent payés, sur
                    l'argent qui se trouva dans la caisse du feu prince. Ce qui restoit de la somme,
                    avec l'argenterie et tous les meubles, me furent délivrés sur ma reconnoissance,
                    et sur la copie, qu'on exigea, des preuves qui constatoient la naissance et les
                    droits de Mademoiselle Tekely. Les diamans furent déclarés appartenir au prince
                    Ragotzky, et remis à la chancellerie,pour être envoyés à ce prince lorsqu'on
                    seroit informé de sa retraite. Cette décision me parut fort sage, quoiqu'elle ne
                    répondît pas tout-à-fait à mes espérances. L'argenterie et les meubles, que je
                    convertis aussi-tôt en espèces, ne produisirent qu'environ quatre mille ducats,
                    qui joints à deux mille, de l'argent du prince, en faisoient six, seul reste de
                    tant de trésors auxiliaires, qui lui étoient passés par les mains, et de
                    l'immense fortune qu'il avoit reçue de ses ancêtres. Je témoignai quelque
                    étonnement, à M Seleutzy, du repos dans lequel on avoit laissé pendant plusieurs
                    années l'argent de la caisse, tandis qu'il auroit été facile de l' employer au
                    commerce, et de le multiplier par des voies sûres. Il me dit que la malheureuse
                    aventure de M De F... avoit mis assez long-tems le palais de France dans la
                    dernière confusion, et qu'au lieu d'être surpris que les fonds du prince
                    n'eussent pas augmenté, on devoit admirer la fidélité de la chancellerie
                    françoise, où l'argent et les effets avoient été conservés sans diminution. Il
                    en prit occasion de m'apprendre qu' elle avoit été cette fameuse indisposition
                    de M De F..., à laquelle on a donné le nom de folie. Cet ambassadeur avoit fait
                    préparer une fête pour quelques dames de France et de Hollande,dans un village
                    voisin de Pera. On s'y rendit à neuf ou dix heures du matin, les dames dans
                    leurs voitures, et m l'ambassadeur à cheval, avec la plupart des hommes. Il
                    faisoit fort chaud: mais, à l'aide des rafraîchissemens, on fit bonne chère, et
                    la danse y succéda. En retournant comme l'on étoit venu, M De F... vit, ou crut
                    voir un serpent qui traversoit le chemin, devant les pieds du cheval d'un
                    gentilhomme françois, nommé de Marigny, qu'il favorisoit beaucoup, et qui étoit
                    à sa gauche. Il lui dit: prenez garde que votre cheval ne marche sur ce serpent.
                    Marigny ayant répondu qu'il n'y en avoit aucun, sa réponse déplut à
                    l'ambassadeur, qui la regarda comme un démenti; et dans cette fausse idée, il
                    lui donna un coup de fouet sur les épaules. Est-ce ainsi, s'écria le
                    gentilhomme, qu'on traite un homme de condition? Oui, répliqua M De F... quand
                    il parle comme vous faites. Cette contestation, qui devint beaucoup plus vive,
                    ne fut pas interprêtée à l'avantage de l'ambassadeur; et le reste de la
                    compagnie lui croyant la tête échauffée par l'excessive chaleur, on fit signe à
                    Marigny de ne le pas contredire plus long-tems. Mais sa colère ne fit
                    qu'augmenter en rentrant dans son palais. Il ne dormit pas de toute la nuit
                    suivante. Ses discours et ses actions sembloient marquer le plus violent
                    délire.Il devint si furieux, qu'on fut obligé de le lier. Sa fureur parut encore
                    plus vive, lorsqu'on éloigna de lui une jeune arménienne, qu'il appeloit <hi rend="italic"> figlia d'anima </hi> , sa fille d'ame, nom qu'on donne dans
                    le pays aux personnes adoptées de ce sexe, mais que tout le monde croyoit sa
                    fille, et qu'il aimoit jusqu'à ne pas faire un pas sans la tenir par la main. On
                    n'eut pas d'autre vue, en l'éloignant, que de la mettre à couvert des violences
                    qu'on craignoit pour elle-même. Ce désordre ne put demeurer secret. Il alla si
                    loin, que les officiers de l'ambassade prirent enfin le parti d' envoyer en
                    France une attestation de la folie de leur chef, signée des principaux marchands
                    de la nation. M De F... fut rappelé, et M Desalleurs nommé pour lui succéder.
                    Après avoir heureusement satisfait aux devoirs de l'amitié, mon séjour pouvoit
                    être agréable en Turquie, avec la protection de deux ministres aussi respectés
                    que ceux de France et d'Angleterre. Je fus pressé même, par l'un et par l'autre,
                    de prendre quelque attachement pour eux, à des conditions qui m'auroient épargné
                    l'embarras de chercher plus loin d'autres établissemens. Mais je ne croyois pas
                    mes engagemens remplis à l'égard d'Alexiowna. Il restoit à lui procurer la
                    retraite qu'elle désiroitdans un état catholique, sans éclat, disoit-elle,
                    inconnue même s'il étoit possible, mais capable d'assurer la tranquillité d'une
                    jeune personne, qui n'aspiroit pas à d' autre bonheur. Madame Jeffreys, qui
                    l'aimoit passionnément, et pour laquelle son affection étoit égale, auroit pu la
                    déterminer à la suivre en Angleterre, si l'obstacle de la religion ne s'y étoit
                    opposé. La dissipation de notre voyage n'avoit pas affoibli cette puissante
                    raison dans le coeur de ma pupille. M Desalleurs, à qui je n'avois pu déguiser
                    ses aventures, en lui apprenant sa naissance, m'avoit déjà conseillé de ne pas
                    chercher pour elle d'autre asile que la France, où il m'assuroit qu'avec la
                    religion, elle trouveroit toutes les douceurs de la vie. Son penchant ne l'en
                    éloignoit pas. Elle recommençoit même à cultiver la langue françoise, dont nous
                    avions fait peu d'usage depuis que nous avions quitté la Hongrie. Ensuite,
                    lorsque le retour de Monsieur et de Madame Jeffreys, à Demotica, m'eut fait
                    prendre la résolution d'accepter l' offre de Madame Seleutzy pour son logement,
                    elle eut l'occasion de voir familiérement quelques dames françoises; et je
                    reconnus, à la satisfaction qu'elle en ressentoit, que son goût étoit déterminé
                    pour cette nation. Nous ne vîmes pas, sans un vif regret, ledépart de Monsieur
                    et de Madame Jeffreys, à qui nous avions des obligations si singulières, et dans
                    quelque lieu que nos résolutions pussent nous conduire, nous leur promîmes une
                    immortelle reconnoissance. Alexiowna, qui prit aussitôt un logement chez Madame
                    Seleutzy, me permit enfin de demander à M Desalleurs la liberté de nous
                    embarquer sur le premier vaisseau qui partiroit pour la France. Nous passâmes
                    plus d'un mois dans cette attente, avec tous les agrémens qu'il s'efforçoit de
                    nous procurer, et rien ne manquoit d'ailleurs à notre amusement chez Madame
                    Seleutzy. Un jour que la curiosité m'avoit conduit à Constantinople, avec
                    quelques françois et leur interprète, nous vîmes passer deux chariots, escortés
                    d'une troupe de janissaires; et nous apprîmes, par les informations de
                    l'interprête, qu'on y amenoit prisonnier le prince Constantin Bessarabe,
                    hospodar de Valachie, avec sa femme, ses deux fils, son gendre, et son
                    trésorier, que le grand-seigneur avoit fait enlever dans le château même de
                    Tergowitz. Cette nouvelle me frappa si vivement, malgré la dureté du hospodar
                    pour Alexiowna, que ne doutant pas de l'intérêt qu'une fille si sensible alloit
                    prendre à l'infortune de sa famille, je me hâtai de retourner à Pera, pour
                    l'eninformer. Mais j'admirai la force de la religion, pour endurcir jusqu'au
                    coeur des femmes, contre les sentimens de la nature. Ma pupille, se contentant
                    de lever les yeux au ciel, me dit fort tranquillement qu'elle déploroit moins la
                    disgrace de son grand père, que son obstination dans l'erreur. Je ne lui
                    reprochai pas une froideur dont je connoissois la source. On fut informé, le
                    jour suivant, que le hospodar étoit étroitement renfermé dans un appartement de
                    la seconde cour du sérail, sous la garde du bostangi-bachi, à qui sa hautesse
                    avoit ordonné de faire rendre un compte sévère à ces malheureux captifs, de
                    l'argent, des bijoux, et des autres richesses, qu'ils pouvoient avoir cachés, en
                    un mot des grands biens que le hospodar avoit la réputation d'avoir amassés,
                    pendant plus de vingt-cinq ans qu'il avoit possédé la Valachie. Elle venoit de
                    le déposer, sur des accusations qui lui avoient rendu sa fidélité suspecte; et
                    Cantacuzene, autre grec d'un nom fort illustre, avoit obtenu sa place. Avec
                    quelque apparence de froideur que ma pupille m'eût entendu, j'observai bientôt
                    qu'elle étoit moins insensible au malheur de ses plus proches parens, qu'elle ne
                    l' avoit affecté. Elle marquoit une ardente curiosité pour les suites de cette
                    résolution; elle me demandoit souventce que j'en avois appris, et si je prenois
                    soin de m'en informer. L'occasion d'un vaisseau s'étant présentée pour mon
                    départ, je lui demandai moi-même s'il lui paroissoit que nous dussions quitter
                    le pays, sans être éclaircis du sort de tant de personnes chères. Elle m'avoua
                    qu'elle avoit pensé à me faire la même question; et nous accordant tous deux sur
                    ce point nous prîmes la résolution d'attendre. Je n'étois pas mieux informé
                    qu'elle de ce qui se passoit au serrail. Les secrets d'état sont impénétrables à
                    la porte. Mais étant mieux que jamais au palais de France et d'Angleterre, je
                    priai les deux ambassadeurs, qui jouissoient tous deux d'une haute
                    considération, et qui vivoient dans la meilleure intelligence depuis la dernière
                    paix, d'employer les ressorts de leur crédit pour nous procurer quelques
                    lumières. M Desalleurs n'avoit pas attendu mes sollicitations. Il me dit que par
                    amitié pour ma pupille, dont il respectoit le sang et le mérite, plus que par
                    considération pour la personne du hospodar, qu'on n' avoit jamais pu faire
                    entrer de bonne-foi dans les intérêts d'aucun parti, et d'ailleurs sans ordre de
                    sa cour, quoiqu'il sût par les dernières lettres de France, qu'on y étoit
                    informé de la déposition et de l'enlèvement de ce prince, il avoit déjà parlé de
                    lui au selictar, son amiparticulier, et favori déclaré de sa hautesse; que sans
                    s'expliquer sur le fond des affaires, ce seigneur n'avoit pas fait difficulté de
                    lui déclarer que les accusations étoient d'une nature à faire désespérer de la
                    vie du prince; qu'il avoit promis néanmoins de le recommander au bostangi-bachi,
                    et de le faire traiter doucement dans sa prison; que de jour en jour on
                    attendoit l'arrivée du grand-seigneur, et qu'il ne doutoit pas qu'à son retour,
                    le sort du hospodar ne fût décidé au premier divan. C'étoit m'apprendre toute la
                    grandeur du mal, sans m'offrir aucun remède. Mais l'ambassadeur ayant ajouté que
                    le prince de Valaquie avoit demandé la permission de voir quelque prêtre grec,
                    et qu'elle lui avoit été refusée, je formai, sur cette circonstance, un projet
                    dont l'exécution me parut possible. J'avois lié connoissance avec un célèbre
                    vertabiet, (c' est le nom qu'on donne, en Turquie, aux docteurs de la communion
                    grecque), que les jésuites avoient converti dans la plus grande chaleur de leurs
                    démêlés avec cette église, et qui pour les garantir de la persécution qu'elle
                    leur avoit attirée des turcs mêmes, à qui les distinctions déplaisent entre les
                    églises chrétiennes, gardoit encore les apparences, et remettoit, avec leur
                    consentement, à faire éclater sa nouvelle foi dans un tems pluscalme. Il étoit
                    homme d'esprit, et quelques jésuites de Pera m'avoient répondu de ses principes.
                    Il me sembla qu' avec le crédit de M Desalleurs on pouvoit obtenir, par le
                    selictar, une faveur aussi simple que celle de laisser voir ce prêtre au prince
                    de Valaquie; et que s'insinuant dans sa confiance, sous le nom de prêtre grec,
                    non-seulement il sauroit de lui ce que nous avions à faire pour le servir, mais
                    il pourroit travailler à sa conversion, et servir Alexiowna presque autant que
                    lui, en l'amenant à notre religion par son exemple. M Desalleurs, à qui je
                    communiquai ce plan, jugea qu'il pouvoit être tenté, et me promit de revoir le
                    selictar. Je ne m'ouvris pas à ma pupille, avant que d'avoir préparé toutes mes
                    machines. Mon principal soin fut de disposer le vertabiet à son opération. Je
                    lui trouvai tout le zèle que je m'en étois promis. Peu de jours après, je fus
                    certain du même succès, du côté du selictar, qui n'avoit vu, dans la
                    satisfaction qu' on vouloit donner au prince, qu'un innocent témoignage de
                    compassion pour son malheur. Les turcs sont humains. Il exigea seulement, pour
                    satisfaire le bostangi-bachi, et ne rien changer au premier refus, que le
                    vertabiet fût d'abord introduit en habit de juif arménien, et que si ces
                    visitesétoient répétées, elles se fissent toujours sous différentes sortes de
                    déguisemens. Alexiowna fut alors informée de mes vues. Ses affectations de
                    fermeté ne résistèrent pas à l'espoir qu'elle conçut de la conversion de sa
                    famille. Elle soulagea son coeur par une abondance de larmes; et dans l'ardeur
                    de ses sentimens, elle protesta que son sang ne lui coûteroit rien à répandre,
                    pour obtenir du ciel une si précieuse faveur. La vie de son grand-père, dont
                    elle apprit alors le danger, ne parut entrer pour rien dans ses désirs et ses
                    craintes. Elle voulut voir le vertabiet avant qu'il partît; et ce fut pour
                    fortifier son courage, pour se faire exposer les raisonnemens qu'il devoit
                    employer, pour suggérer des idées et lui dicter des expressions. Il se rendit à
                    la première cour du sérail, où tout le monde a la liberté d'entrer; et des
                    signes convenus le firent admettre dans la seconde. Je l'avois accompagné
                    jusqu'à la première, et j'y attendis impatiemment qu'il reparût. Mon motif,
                    comme celui de l'ambassadeur, n'étoit que de satisfaire Alexiowna. Je dois
                    avouer que j'espérois peu, du zèle d'autrui, pour la conversion du prince, après
                    l'épreuve que j'avois faite inutilement du mien; et je me flattois encore moins,
                    s'il étoit coupable, de pouvoir le sauver par nos services.Cependant le ciel
                    accorda du moins la première de ces deux grâces, aux innocentes supplications de
                    sa petite-fille. Le vertabiet me rejoignit deux heures après, et me jeta dans la
                    plus agréable surprise, en m'apprenant qu'il avoit triomphé de toutes les
                    résistances du hospodar et de ses deux fils, par des raisonnemens fort simples,
                    ajouta-t-il, les mêmes auxquels il devoit sa propre conversion. Le tems et le
                    lieu ne me permettoient pas de lui demander quels ils pouvoient être: mais
                    lorsqu'il m'eut dit en deux mots qu'il avoit commencé par leur faire envisager
                    la mort, qui ne pouvoit être éloignée pour eux, suivant le témoignage du
                    selictar, je doutai s'il n'avoit pas pris l' effet de la crainte pour celui de
                    la conviction; et je ne pus être délivré de ce doute que par le merveilleux
                    spectacle dont je fus témoin quelques jours après. L'impatience d'apprendre
                    cette heureuse nouvelle à ma pupille, me fit précipiter mon retour, et laisser
                    derrière moi le vertabiet dans la joie de son triomphe. Elle lui coûta la
                    liberté. Les capigis de la garde, dont la première cour du sérail est toujours
                    remplie, nous avoient vus paroître sans étonnement dans un lieu dont l'entrée
                    n'est interdite à personne, et n'avoient pas été plus surpris de m'y voir
                    promener pendant deux heures. Ils avoient suivi des yeux le vertabiet sous son
                    habitjuif, lorsqu'il étoit entré dans la seconde cour, dont l'accès, quoique
                    libre aussi, du moins pour les gens de pied, demande plus de précaution; et
                    jugeant qu'il y étoit appelé pour quelque service ordinaire aux juifs, ils
                    n'avoient conçu aucun soupçon. Mais lorsqu'ils l'en avoient vu sortir d'un air
                    et d'un pas précipité, me cherchant des yeux, et courant vers moi, ils avoient
                    prêté l'oreille à quelques mots échappés à sa joie, entre lesquels le nom du
                    hospodar s'étoit fait entendre. Ensuite, me voyant partir moi-même assez
                    brusquement, et le laisser même dans leur cour, parce qu'il étoit tard, et que
                    le chemin de son quartier n'étoit pas celui du mien, tant de mouvemens
                    extraordinaires, auxquels la prudence avoit peut-être eu moins de part que notre
                    confiance à la protection du selictar et du bostangi-bachi, leur causèrent de
                    l'inquiétude, et les portèrent à saisir le juif supposé, qu'ils renfermèrent
                    dans une prison de la même cour. Nous ne fûmes informés que le lendemain de son
                    aventure. Les transports d'Alexiowna ne peuvent être représentés, en apprenant
                    que non-seulement son grand-père, mais à son exemple, ses deux fils, qui étoient
                    encore prisonniers dans le même appartement, se rendoient aux lumières de la
                    vérité, et s'étoient engagés à suivre la foi romaine. Le vertabiet ne m'ayant
                    guère donné d' autreexplication, elle brûloit de savoir s'il les avoit informés
                    qu'elle étoit si proche d'eux, qu'elle ressentoit toutes leurs peines, et
                    qu'elle ne s'occupoit que du soin de les servir. Son coeur, tranquille du côté
                    de la religion, se r'ouvroit aux plus tendres sentimens de la nature. Je
                    remarquai même que la religion les fortifioit, après avoir été capable de les
                    affoiblir; et je revins de l'opinion où j'avois d' abord été, qu'elle doit
                    toujours être en guerre avec eux. L'inquiétude de ma pupille, pour la vie de
                    ceux qui lui redevenoient si chers, parut augmenter dans la même proportion.
                    Elle me demanda si ce généreux selictar, qui s'étoit rendu aux simples
                    recommandations de l'ambassadeur de France, ne pouvoit pas se laisser toucher
                    pour d'autres services, être attendri par des larmes, ou gagné par des présens?
                    Elle y vouloit employer toute sa fortune: elle parloit de le voir elle-même, et
                    de lui demander grâce à genoux, en lui présentant ses six mille ducats. Il y
                    avoit si peu d'apparence à cet espoir, que nous ne pûmes nous y arrêter
                    long-tems; et l'ambassadeur que je vis le même soir, pour lui rendre compte de
                    l'effet de sa protection, en jugea de même. Il me dit que dans une affaire de
                    cette nature, le crédit du selictar ne pourroit servir qu'à calmer l'esprit du
                    grand-seigneur, et que nous devions compter sur ce bon office,pour lequel ses
                    propres sollicitations suffisoient. Le vertabiet ne laissa pas de reparoître
                    chez M Seleutzy, dès le lendemain matin, c'est-à-dire avant que nous eussions eu
                    le moindre soupçon de sa disgrace. Ma première course m'ayant conduit chez elle,
                    je trouvai Mademoiselle Tekely dans la double joie de la conversion de sa
                    famille, et de la délivrance du prêtre grec, qui venoit de lui apprendre un
                    évènement que j'ignorois. Il avoit passé la nuit sous une garde; mais ayant
                    demandé lui-même d'être présenté au bostangi-bachi, et s'étant fait reconnoître
                    avec assez d'adresse pour ne commettre personne, il avoit obtenu sur le champ la
                    liberté. Cependant on y avoit joint la plus sévère défense de retourner dans le
                    même lieu; et cette rigueur, qui sembloit marquer que le seigneur turc se
                    repentoit de son indulgence, tempéroit beaucoup la joie de Mademoiselle Tekely.
                    Je continuai de remarquer, dans l'expression de ses sentimens, que c'étoit la
                    tendresse naturelle qui commençoit à les échauffer; comme s'il s'étoit fait
                    quelque révolution dans son coeur, depuis que l'obstacle de la religion ne le
                    tenoit plus en bride. Elle se fit raconter par quel art, ou plutôt par quelle
                    faveur du ciel le prêtre, dans l'espace de deux ou trois heures, étoit parvenuà
                    convaincre ou persuader son grand-père et ses deux oncles; car la princesse
                    n'étant pas dans la même prison, ou peut-être ayant déjà trouvé grâce, et le
                    gendre avec le trésorier ayant été séparé aussi, c'étoit sur le prince et ses
                    deux fils, auxquels on laissoit encore la consolation d'être ensemble, que la
                    bénédiction céleste étoit tombée. Je n'entrerai point dans les raisonnemens que
                    le vertabiet avoit employés. Le plus puissant, nous dit-il, ou du moins celui
                    qui l'avoit rendu vainqueur, après en avoir lui-même éprouvé la force, avoit été
                    que les deux églises s'accordant sur la plus grande partie des dogmes, il étoit
                    étrange que les grecs ne sentissent point que l'unité sous un même chef est
                    non-seulement un des plus essentiels, mais celui peut-être qui se trouve le plus
                    clairement recommandé dans les évangiles et dans les écrits apostoliques. Cette
                    idée, présentée dans un tems où le prince n'ignoroit pas que sa vie ne dépendoit
                    que d'un fil, s'étoit rendue maîtresse de sa raison, et son exemple avoit
                    entraîné ses fils. Il se souvenoit d'ailleurs que le jour où son espérance avoit
                    été de me séduire par la grandeur de ses offres, j'avois dit à ses docteurs de
                    Valaquie, après avoir confondu leur mauvais raisonnemens, que je n'étois pas
                    surpris de leur voir faire une si foible défense, et que l'ignorance, qui
                    régnoit dans leur égliseavec la division et le désordre, témoignoit assez que
                    l'esprit du ciel n'y souffloit plus sa lumière et sa paix. Le prince avoua, sans
                    me nommer, que cette raillerie d'un ecclésiastique romain, à laquelle je me
                    reconnus, lui étoit restée dans la mémoire, et lui avoit fait naître des doutes
                    qu'il n'avoit pu surmonter. Il manquoit aux charmes de ce récit, pour sa
                    petite-fille, que le vertabiet eût parlé d'elle, et qu'il eût appris aux trois
                    prisonniers, non-seulement qu'elle étoit à Constantinople, qu'il ne les avoit
                    vus qu'à sa prière, et que par conséquent ils lui devoient leur conversion, mais
                    qu'elle prenoit la plus sensible part à leur sort, et que loin de les fuir à
                    présent, elle n'avoit rien de plus cher qu'eux, elle souhaitoit d'être avec eux
                    dans les chaînes, elle étoit prête à donner sa vie pour les délivrer. Le
                    vertabiet, que nous n'avions pas chargé de cette ouverture, dans le juste doute
                    du succès de sa mission, s'excusa de son silence par la crainte qu'il avoit eue
                    de nous exposer à de fâcheuses recherches. C'étoit néanmoins le plus sensible
                    des tourmens de Mademoiselle Tekely. Elle venoit à moi, les larmes aux yeux.
                    N'est-il pas cruel, me disoit-elle, qu'au moment où je sens pour eux une
                    tendresse que j'ai redoutée, et dont je me suis défendue, tandis que la religion
                    la condamnoit,je ne puisse leur être utile à rien dans leur infortune, et qu'ils
                    ignorent jusqu'aux voeux que je fais pour leur liberté? Je ne m'expliquai, ni
                    sur ces sentimens qu'elle avoit crus condamnés par la religion, ni sur la
                    situation des trois princes, dont elle ne savoit pas tout le danger, tel du
                    moins que l'ambassadeur de France me l'avoit déclaré le matin, sur l'aveu du
                    selictar, qu'il avoit vu dès la pointe du jour. Cependant, tandis qu'elle ne
                    craignoit que pour leur liberté, il étoit question de leur tête, et le dernier
                    ordre du grand-seigneur étoit de les transférer dans une plus étroite prison, ce
                    qui devoit être exécuté le soir même. On ne doutoit pas que leur sentence ne
                    suivît de près. Je ne parlai que de ce dangereux changement. Le vertabiet, qui
                    connoissoit trop les usages du pays pour ne pas m'entendre, ajouta plus
                    nettement que s'ils étoient transférés, il falloit désespérer de leur vie. Mais
                    voyant Mademoiselle Tekely fondre en larmes, il baissa la voix, pour nous dire
                    qu'il restoit une espérance, douteuse à la vérité, mais la seule à laquelle on
                    pût s'arrêter, et qui dépendoit de deux baltagis qui servoient les princes, dans
                    l'appartement dont on leur avoit fait jusqu'alors une prison: que ces deux
                    hommes lui avoient paru d'autant moins incorruptibles, qu'avec un léger présent
                    il les avoit engagés à souffrir que sa conférence avec lesprinces fût prolongée
                    fort au-delà de ce que le bostangi-bachi avoit accordé, et qu'il y avoit quelque
                    apparence qu'une somme assez grosse pour assurer leur fortune, les détermineroit
                    à faciliter l'évasion de leurs prisonniers, par des voies qu'ils inventeroient
                    eux-mêmes; mais qu' il n'y avoit pas un moment à perdre, si la translation
                    devoit se faire le soir. La vraisemblance de cette ressource avoit séché les
                    pleurs de Mademoiselle Tekely, à mesure que le vertabiet s'étoit expliqué. Oui,
                    me dit-elle avec transport, tout ce qui me vient du prince mon oncle est aux
                    baltagis: et se tournant vers le prêtre, j'ai la somme ici, je vous l'abandonne.
                    Elle se levoit pour l'apporter. Mais, sans condamner un si noble usage de
                    l'unique bien qu'elle possédoit, et très-convaincu d'ailleurs que le prince son
                    grand-père, dont personne ne disoit encore que les richesses fussent passées
                    entre les mains du sultan, la rembourseroit avec usure, si notre entreprise
                    étoit suivie du succès, je ne laissai pas de l'arrêter. Commençons, lui dis-je,
                    par nous assurer des baltagis; et m'adressant à l'officieux vertabiet, si vous
                    n'en saviez pas déjà le moyen, repris-je, j'y vois beaucoup de difficultés,
                    lorsque l'accès du sérail vous est interdit. Il me confessa qu'il ne les sentoit
                    pas moins; mais elles sont invincibles, me dit-il en nous quittant,si vous ne me
                    revoyez pas, dans une heure ou deux, avec d'heureuses nouvelles. Il revint avant
                    midi, et son visage nous annonça de la joie. La prudence avoit conduit toutes
                    ses démarches. Il s'étoit gardé de se faire voir au sérail. Un juif de sa
                    connoissance, à qui ce vaste palais étoit familier, lui avoit paru propre à
                    mener l'intrigue. Il s'en étoit assuré, par la promesse d'une part considérable
                    au prix du service. Ainsi, sans se commettre lui-même et sans nous avoir nommés,
                    il avoit fort heureusement réussi dans toute l'étendue de son plan. Les deux
                    baltagis avoient prêté l'oreille à la première offre, et n'avoient contesté que
                    sur la somme. C'étoient ce qu'on appelle en Turquie des enfans de tribut, pour
                    lesquels la fortune et la liberté ont toujours de grands attraits, malgré la vie
                    douce qu'ils mènent au sérail, et qui s'étoient flattés tout d'un coup de
                    pouvoir retourner dans le lieu de leur naissance, ou se faire une nouvelle
                    patrie, avec un fond d'établissement. Mais au lieu de deux mille sequins, qu'on
                    leur avoit offerts pour chacun, ils en avoient voulu quatre. Le vertabiet étoit
                    convenu de mille pour les services du juif. C'étoit déjà neuf mille sequins,
                    pour lesquels il n'avoit pas fait difficulté de s'engager; et la reconnoissance
                    nous obligeant de récompenser aussi son zèle, quoiqu'il ne parût pas l'exiger,
                    jeconçus qu'il nous en coûteroit dix mille sequins, qui font à peu-près la même
                    somme en ducats. à ce prix, on nous promettoit que dans la première obscurité du
                    soir, les trois princes nous seroient livrés sur le bord du détroit, sans que
                    les deux baltagis se fussent ouverts sur les moyens qu'ils se contentoient de
                    garantir. Quoiqu'une si grosse somme dût absorber presqu'entièrement la fortune
                    de Mademoiselle Tekely et la mienne, le ciel m'est témoin que mes premières
                    réflexions ne tombèrent pas sur mon intérêt. Je fus frappé seulement du hasard
                    qu'il y avoit à remettre notre argent, sans la moindre sureté, entre les mains
                    d'un grec que nous connoissions si peu, pour passer entre celles d'un juif et de
                    deux esclaves turcs, que nous connoissions encore moins. Madame Seleutzy, que je
                    consultai, me répondit du grec, depuis long-tems son ami. Alors, je lui demandai
                    à lui-même s'il croyoit sa confiance bien fondée pour le juif et surtout pour
                    les deux baltagis? Il me dit que dans toutes sortes d'affaires la fidélité des
                    juifs de Constantinople étoit si bien établie, qu'il n'avoit aucune défiance du
                    sien, après se l'être attaché par un gain honnête; qu'à l'égard des baltagis,
                    ames vénales qui lui étoient plus suspectes, son juif même, ne s'en défiant pas
                    moins que lui, n'avoit pas trouvé d'autre expédient pour s'enassurer, qu'un reçu
                    signé de leur main, qui les contiendroit du moins par la crainte; qu'ils avoient
                    promis de le tenir prêt, pour l'instant auquel il devoit leur porter celui d'un
                    marchand arménien de leur connoissance, chez lequel ils demandoient que la somme
                    fût déposée, sans explications et sans autre formalité que cet acte si simple.
                    Dans tout autre conjoncture, de si légères précautions n'auroient pas suffi,
                    sans doute, pour me faire oublier les règles ordinaires de la prudence: mais
                    deux loix plus fortes, la présence et l'extrémité du mal ne laissoient plus à
                    choisir d'autre parti. Mademoiselle Tekely, effrayée d'abord d' une somme
                    qu'elle ne pouvoit fournir, avoit tourné aussitôt les yeux vers moi, quoique
                    sans les lever sur les miens; comme si dans l'amertume de son coeur, elle eût
                    imploré le secours de mon amitié, par un silence plus expressif que ses prières,
                    qui n'auroient pas eu la force de sortir de sa bouche pour le demander. Mais
                    lorsqu'après avoir entendu mes questions et les réponses du grec, elle me vit,
                    pour toute réplique, quitter ma chaise, et lui faire signe d'ouvrir un tiroir,
                    dans lequel étoit son argent et le mien, en lui disant qu'il n'étoit plus tems
                    de rien ménager; la présence de Madame Seleutzy et du prêtre ne put l'empêcher
                    de saisir une de mes mains, et de répondre, ensanglottant, que j'étois son
                    sauveur après Dieu. Je comptai la somme, et je la livrai au grec, qui nous
                    quitta aussitôt, pour mettre à profit tous les momens. Je partis aussi; car
                    j'avois à prendre d'autres soins, qui n'étoient pas moins pressans que les
                    siens. L'entreprise de dérober les trois princes à leurs ennemis supposoit qu'en
                    sortant de leur prison, ils pussent quitter, non-seulement la ville de
                    Constantinople, mais tous les pays de la domination du grand-seigneur, où nulle
                    puissance humaine n'auroit pu les mettre à couvert de ses recherches. M'ouvrir
                    aux ambassadeurs chrétiens, pour leur demander leur assistance, c'étoit les
                    commettre eux-mêmes, et peut-être les choquer par une coupable indiscrétion. La
                    mer étant la seule voie à laquelle on pût penser, il falloit trouver quelque
                    vaisseau prêt à faire voile, ou du moins s'assurer d'une barque à toute sorte de
                    prix. C'étoit l'importante affaire dont je demeurois chargé; et l'on seroit
                    étonné qu'avec si peu de connoissance de la langue et du pays, j'eusse pris ce
                    soin sur moi, si je n'ajoutois que M et Madame Seleutzy m'avoient donné pour
                    guide et pour interprète un des anciens domestiques du comte de Tekely, instruit
                    par un long usage, et capable de faire à ma place ce que j'allois
                    entreprendre,si ma résolution n'eût été sur un point si délicat, de ne m'en
                    rapporter qu'à moi-même. La facilité que j'eus à découvrir une saïque georgiene,
                    qui devoit partir à l'approche de la nuit pour retourner à Tiflis, me parut du
                    plus heureux augure. Rien n'étoit plus convenable au projet des baltagis; et le
                    vertabiet n'ayant pas douté qu'ils ne se promissent de faire évader les princes
                    par la porte de la marine, au-dessous de laquelle ce navire étoit à l'ancre, je
                    remerciai la fortune d'avoir tout ordonné si favorablement pour nos espérances.
                    Il importoit peu dans quel lieu du monde les trois princes pussent aborder,
                    lorsqu'ils seroient éloignés en mer; et la Georgie, qui touche à la Perse, dont
                    elle dépend, étoit elle-même un asile assez sûr, d'où leur embarras ne seroit
                    pas grand à s'aller mettre sous la protection du sophy, ou, s'ils l'aimoient
                    mieux, à traverser la mer Noire, pour se rendre en Moscovie, et de-là dans
                    quelque état catholique. Je convins de prix avec le patron géorgien, pour trois
                    grecs qui vouloient faire le voyage de Tiflis; et n'oubliant rien de ce qui
                    pouvoit écarter ses soupçons, je fis transporter à bord quelques malles qui
                    sembloient contenir leur bagage. Je revins fort satisfait de tous mes
                    arrangemens. Notre habile vertabiet ne le fut pas moins des siens; et
                    reparoissant aussi à l'heure marquée, ilnous en rendit un compte si favorable,
                    qu'il ne nous resta presqu'aucun doute du succès. Mademoiselle Tekely, livrée à
                    la joie, ne faisant pas même entrer le risque de sa fortune dans les craintes
                    qui se mêloient encore à ses espérances, et disposée à ne pas ménager sa propre
                    vie, pour la moindre utilité qu'elle auroit cru voir à l'exposer, souhaitoit
                    d'être avec nous sur le quai, dans l'évasion du soir, d'y recevoir elle-même son
                    grand-père et ses oncles, pour les embrasser et les combler de bénédictions, de
                    les suivre même dans leur fuite, et d'en partager tous les périls avec eux. Mais
                    je lui représentai qu'elle n'avoit plus de secours à leur offrir qui pussent
                    leur être utiles, et qu'une femme, au contraire, ne pouvant causer que de
                    l'embarras dans un moment de cette importance, elle devoit se réduire à nous
                    aider de ses voeux. Enfin, l'approche du soir m'avertit qu'il étoit tems de me
                    rendre au bord du détroit. Je pris une partie de l'argent qui nous restoit, dans
                    la crainte que ce secours ne fût nécessaire aux princes, en sortant de leur
                    prison, ou pour toute autre entreprise qui pourroit faciliter leur fuite. Le
                    vertabiet, le juif, l'homme de M Seleutzy, se tenant prêt à m' accompagner, nous
                    partîmes au milieu des prières et des larmes de Mademoiselle Tekely, et nous
                    nous rendîmes sans obstaclesur le quai du grand sérail, un peu au-dessus de la
                    porte de la marine. Un reste de jour, qui permettoit d'observer la forme et la
                    situation des lieux, me fit juger, comme au vertabiet, que cette porte étoit
                    effectivement, sinon l'unique passage, du moins le plus favorable pour l'évasion
                    des princes, sous la conduite des deux baltagis, qui devant connoître toutes les
                    sorties des grands jardins du sérail, dont elle est l'entrée par le détroit,
                    pouvoient les conduire apparemment jusqu'à nous dans l'obscurité; et nous
                    devions supposer qu'ils avoient pris de justes mesures pour l' ouvrir. Notre
                    principale attention fut de ne pas nous en approcher trop, avant les ténèbres.
                    Mais lorsque la nuit nous eut mis à couvert des observations, le juif, nous
                    laissant à quelques pas de lui, pour veiller sur tout ce qui pouvoit arriver
                    d'un autre côté, s'avança jusqu'à la porte, et prêta long-tems l'oreille. Une
                    heure, qu'il y passa presqu'entière, ne lui fit pas entendre le moindre bruit.
                    Il revint à nous, et loin de nous déguiser son inquiétude, il fut le premier qui
                    nous parla de malheur ou de trahison. Je n'avois pas été si long-tems, sans
                    concevoir les mêmes idées; mais ses doutes, lorsque toute ma confiance étoit
                    dans le vertabiet et lui, me glacèrent aussitôt le sang. Eh que faire! Lui
                    dis-je, avec une mortelle frayeur. Il se rendit maître dela sienne. Demeurez
                    tous trois ici, répondit-il d'un ton ferme, ayez l'oeil ouvert autour de vous,
                    et ne désespérons encore de rien. S'ils paroissent, vous ne perdrez pas un
                    moment pour les conduire au vaisseau, et vous retournerez droit à Pera. Moi, je
                    vais à la première cour du sérail. S'il est arrivé quelque chose de sinistre,
                    j'en serai bientot instruit par les discours ou par le seul mouvement des
                    capigis de la garde. Il partit, en ajoutant qu'il étoit à nous en moins d'un
                    quart-d' heure. Mademoiselle Tekely même n'auroit pas souffert plus mortellement
                    que moi, dans ce cruel intervalle. J'allai vingt fois à la porte. J'attachai
                    dessus la joue, l'oreille, et je la pressai de l'une et de l'autre, comme si
                    j'en avois pu tirer, par mes efforts, l'heureux son que j' attendois. Il n'en
                    vint aucun du côté des jardins; mais je n'entendis que trop clairement la marche
                    du juif, qui revenoit avec une vîtesse extraordinaire, et qui ne fut pas plutôt
                    à nous, que d'une voix lamentable, quoiqu'à demi-étouffée par la rapidité de sa
                    course et par ses terreurs, il nous dit: fuyez, mes amis! Fuyons tous, et
                    dispersons-nous par divers chemins! Tout est perdu; et nous le sommes
                    nous-mêmes, si le moindre indice nous trahit. La première impression de ce
                    funeste langage me portoit à fuir; et je ne sais même si jene fis pas quelques
                    sauts vers la rive, pour me jeter au hasard dans la première barque, qui
                    m'auroit voulu porter sur l'autre bord du détroit. Mais, rappelant mes esprits,
                    je me rapprochai de mes compagnons, qui, sans être moins tremblans, concertoient
                    ensemble quel chemin ils devoient prendre, et je conjurai le juif de
                    m'apprendre, du moins en deux mots notre infortune. Il mit peu d'ordre dans son
                    récit. Fuyons, me dit-il encore: j'ai trouvé toute la garde en alarme. Le sultan
                    est arrivé d'Andrinople à la fin du jour. Peut-être les malheureux baltagis
                    ont-ils trop précipité leur entreprise. Mais ils ont été surpris dans
                    l'exécution. L'un a reçu la mort sur le champ, et son corps est étendu dans la
                    place du sérail; l'autre a trouvé le moyen de se dérober. Les trois princes,
                    après quelques vains efforts, pour se faire tuer sans doute en se défendant, ont
                    été saisis, et jetés dans le plus noir cachot du sérail. On attribue leur
                    désastre à quelques bostangis, qui les ont vus sortir de l'édifice, et prendre
                    leur chemin vers cette porte, ce qui m'a fait revenir à perte d'haleine, pour
                    vous avertir du péril où vous êtes, si les recherches s' étendent
                    malheureusement jusqu'ici. Ce terrible avis ne permettant pas de longues
                    délibérations, le premier expédient qui s'offritpour notre fuite, fut celui que
                    chacun de nous embrassa. Encore n'en eûmes-nous obligation qu'au juif, qui
                    l'avoit médité dans sa course: c'étoit de nous diviser, comme il nous y avoit
                    d'abord exhortés, et de descendre en divers endroits jusqu'au bord de l'eau,
                    dont le mur est assez loin; de nous y mêler dans les pelotons de gens de mer,
                    que la lumière de plusieurs fanaux, qui venoient d'être allumés, nous faisoit
                    appercevoir dans l'éloignement; de chercher chacun notre barque de passage, et
                    de retourner ainsi séparément à nos demeures. S'il arrivoit qu'on se rencontrât,
                    on devoit feindre de ne se pas connoître. Cependant, après nous être éloignés de
                    quelques pas, l'homme de M Seleutzy, craignant qu'on ne lui fît un reproche de
                    m'avoir abandonné dans des lieux que je connoissois si peu, reprit le parti de
                    se joindre à moi; et m'ayant recommandé seulement de le suivre à quelque
                    distance, il trouva bientôt la facilité qu'il cherchoit pour notre passage. Aux
                    hôtels de France et d' Angleterre, où j'affectai de me faire voir en descendant
                    à Pera, on savoit déjà toutes les circonstances de l'évènement; et les deux
                    ambassadeurs venoient d'envoyer cette triste nouvelle chez M Seleutzy. Je m'y
                    rendis aussitôt, et j'y trouvai, jusques dans les domestiques, toutes les
                    marques d'uneprofonde consternation. Quoiqu'ils eussent ignoré le fond de notre
                    complot, les alarmes de Mademoiselle Tekely, ouvertement partagées entre les
                    princes et moi, s'étoient communiquées à toute la maison. Mon retour fit jeter
                    un cri de joie à ceux que je rencontrai les premiers. Ils me dirent, qu'ils
                    avoient cru ma perte aussi certaine que celle des princes; que Mademoiselle
                    Tekely n'en parloit que dans ces termes; que depuis l'information des
                    ambassadeurs, elle se livroit au désespoir, et que j'allois lui rendre la vie,
                    qu'on l' avoit cru en danger de perdre par un si mortel évanouissement, qu'il ne
                    lui étoit resté d'abord ni mouvement ni chaleur. J'entrai dans l' appartement.
                    La certitude de mon arrivée, qui n'avoit pu précéder que d'un instant ma
                    présence, avoit déjà produit son effet; c'est-à-dire, que si les frayeurs d'une
                    ardente imagination avoit affecté Mademoiselle Tekely jusqu'à faire craindre
                    pour sa vie, la joie eut la même force pour lui rendre tout d'un coup le courage
                    qu'elle avoit perdu. Ces variétés n'ayant plus rien de nouveau pour moi, je ne
                    pensai qu'à la soutenir dans la situation où je la voyois rentrer. Après l'avoir
                    assurée que suivant toutes les apparences, il n'y avoit rien à craindre pour le
                    secret de notre entreprise, et que nous n'avions à déplorer que son inutilité,
                    je lui fis un récit peudifférent de ce qu'elle avoit appris par les messagers
                    des ambassadeurs; et j'y joignis seulement quelques réflexions favorables, pour
                    détourner ses idées du sort que je ne redoutois que trop pour les princes. Mon
                    projet, tel que je l'avois formé pendant mon retour, étoit de lui cacher tout ce
                    qui pouvoit leur arriver de plus fâcheux que leur nouvelle prison, et de la
                    disposer insensiblement à quitter la Turquie, où nous devions perdre toute
                    espérance de les secourir. Notre argent ne me paroissoit pas perdu entre les
                    mains de l'arménien. Dès le jour suivant, il devoit sans doute nous être rendu;
                    et toutes mes vues se seroient alors tournées à précipiter notre départ. Je me
                    promettois d'autant plus de succès pour ce plan, que le port étoit rempli de
                    vaisseaux chrétiens. Mais le ciel destinoit la vertu de Mademoiselle Tekely à
                    d'autres épreuves. On nous annonça l'arrivée du vertabiet et du juif; et ne
                    pouvant soupçonner qu'ils eussent acquis d'autres lumières que celles que
                    j'avois apportées, il ne me tomba pas dans l'esprit de les prévenir, sur les
                    ménagemens que je m'étois proposés. Ils furent admis, avec une vive satisfaction
                    de les revoir. Le juif, plein apparemment des tristes informations qu'il nous
                    apportoit, fit usage du silence où l'envie d'apprendre les circonstances de leur
                    retour noustint un moment, pour nous déclarer, sans la moindre préparation, que
                    l'ordre fatal étoit porté, et que le lendemain au matin, les trois princes
                    devoient avoir la tête tranchée à la vue du grand-seigneur, sur la petite place
                    du kiosque impérial, qui donne sur le détroit. Ce ne fut point par des cris, ou
                    par des larmes, que la terreur de Mademoiselle Tekely s'exprima. Elle étoit
                    assise près de Madame Seleutzy: elle se pancha aussitôt jusqu'aux genoux de
                    cette dame, le visage entre ses propres bras, qu'elle allongeoit de toute sa
                    force, et qui se rapprochèrent sous son front pour se joindre et se serrer, avec
                    une vivacité d'action qui ne peut être représentée. Je ne pénétrai pas aisément
                    ce qui se passoit alors dans son ame: mais je la laissai dans cette posture, en
                    recommandant à Madame Seleutzy de ne pas la quitter un moment, et d' employer
                    toute sa tendresse à la consoler. Un signe obligea le juif de me suivre dans une
                    chambre voisine. Horrible imprudence! Lui dis-je: quoi? Vous n'avez pas conçu
                    qu'une jeune fille demandoit d'être plus ménagée? Ses excuses furent prises de
                    sa propre consternation, et du désespoir qu'il ressentoit de n'avoir pas été
                    plus heureux à nous servir. Loin de fuir, comme il m'en avoit pressé, il étoit
                    retourné, me dit-il, à la première cour du sérail, ensuite à la ville; il avoit
                    méprisé le danger dansla seule vue de nous secourir par de nouvelles
                    informations. Tout ce qu'il avoit appris, observé, vérifié, ne portant qu'une
                    cruelle confirmation de nos malheurs, qui le touchoient autant que le sien, il
                    étoit venu, dans un si funeste oubli de sa propre sureté, qu'il n'étoit pas
                    surprenant qu'il eût si peu ménagé la douleur d'autrui. Votre récompense n'en
                    est pas moins assurée, répliquai-je; mais pensez demain à tirer nos huit mille
                    sequins des mains du marchand; les délais peuvent nous exposer... hélas!
                    Interrompit-il; vous ne m'avez donc pas entendu! C'est chez le marchand que j'ai
                    passé dans la ville; juste attention que j'ai cru devoir dès aujourd'hui à cette
                    partie de vos intérêts. Il étoit trop tard; celui des deux baltagis, qui s'est
                    sauvé par la fuite, a trouvé des voies pour sortir aussitôt du sérail. Il s'est
                    rendu droit chez l'arménien, qui le connoissant, lui et son associé, n'a pu
                    faire difficulté de lui compter, sur un écrit de sa main, comme nous en étions
                    convenus, une somme qu'il n'avoit reçue que pour eux. Voici le billet, ajouta le
                    juif en me le remettant; triste fruit de vos huit mille sequins! J'étois dans un
                    trouble, ou dans une chaleur d'intérêt, qui ne pouvoit me laisser beaucoup de
                    sensibilité pour cette perte. Allez, dis-je au juif, et n'en comptez pas moins
                    sur les mille qui vousont été promis. Je n'y mets qu'une condition; vous nous
                    servirez jusqu'à la fin: et le seul service que je vous demande est de nous
                    chercher, à l'heure même, et pour cette nuit s'il est possible, un vaisseau
                    chrétien qui soit prêt à lever l'ancre. Vous me trouverez ici dans quelques
                    heures. Je n'en sortirai que pour y faire apporter mes malles, pour faire mes
                    adieux aux ambassadeurs de France et d'Angleterre. Cette idée m' étoit venue
                    depuis que j'avois quitté Mademoiselle Tekely, dans le seul dessein de soulager
                    son coeur et son imagination, en l'éloignant de Constantinople avant le moment
                    fatal. Je rentrai, pour lui communiquer mon projet; et je ne doutois pas que
                    dans sa douleur même, elle n'en sentît la sagesse et la bienséance. Quel fut mon
                    étonnement de la trouver, non dans les amers sentimens, ni dans la posture
                    violente où je l' avois laissée, mais tranquille, ou du moins fort composée, et
                    modestement à genoux entre Madame Seleutzy et le vertabiet qu'elle avoit prié de
                    s'y mettre avec elle, récitant, d'une voix affectueuse et touchante, les petites
                    prières qu'elle avoit apprises au couvent. à la vérité, deux ruisseaux de larmes
                    couloient sur ses joues; mais lorsque ses yeux se furent tournés vers moi, j'y
                    remarquai plus d'attendrissement que d' affliction. Elle interrompit ses
                    dévotions pour medire: venez, monsieur, venez prier le ciel avec nous, et lui
                    demander la perfection de son ouvrage. à quoi pensois-je de m'affliger? N'est-ce
                    pas la couronne du martyre, qu'il offre à mon grand-père et à mes oncles! Divine
                    fortune! ô que je serois heureuse, de pouvoir la partager avec eux! J'eus la
                    complaisance de faire ce qu'elle désiroit, et ses oraisons recommencèrent avec
                    la même ferveur. Le vertabiet, à qui je témoignai combien j'étois satisfait de
                    ce changement, me dit, qu'en s'efforçant de la consoler, il avoit eu le bonheur
                    de tomber sur cette idée; qu'il en admiroit l'effet; et qu'au reste elle n'étoit
                    pas sans vraisemblance, parce qu'un chrétien condamné par la justice turque,
                    pouvant s'assurer la vie s'il embrasse l'alcoran, a droit à l'honneur du martyre
                    lorsqu'il préfère la mort à cette condition. Ainsi, de ses mortelles alarmes
                    pour la vie des princes, Mademoiselle Tekely étoit passée tout d'un coup à
                    craindre qu'il ne leur prît envie de la conserver. Après de longues et ferventes
                    supplications, je l'informai de la résolution où j'étois de lui faire quitter
                    Constantinople avant la fin de la nuit, et des ordres que j'avois déjà donnés
                    pour notre départ. Ma surprise redoubla, de lui voir rejeter cette proposition
                    par un refus aussi froid que s'il eût été long-tems médité. Son
                    imagination,remplie de l'objet le plus propre à l' échauffer, s'étoit montée,
                    pendant sa prière, à toute la grandeur du dessein qu'elle avoit déjà conçu.
                    Partir! Répondit-elle; fuir un spectacle qui va faire l'admiration et la joie du
                    ciel! Non, non, j'y veux assister. Je veux applaudir à leur constance,
                    recueillir leur sang, s'il est possible, baiser mille fois le lieu sacré où je
                    l'aurai vu couler, et mourir dans mon transport. Quelle digue opposer à cette
                    pieuse frénésie? J'espérai qu'elle pourroit se refroidir avant l'exécution,
                    sur-tout après les fatigues d'une nuit, dont elle vouloit passer le reste en
                    prières. Mais quoiqu'en effet elle n'eût pas pris un instant de repos, ce qui
                    nous obligea tous de veiller près d'elle à son exemple, elle se retrouva le
                    matin dans la même ardeur; et les représentations du vertabiet n'ayant pas eu
                    plus de force que les miennes pour la faire changer de résolution, il fallut
                    céder à toutes ses volontés. Cependant l'espérance de la vaincre m'avoit fait
                    prendre quelques momens, pour aller remercier les deux ambassadeurs, en son nom
                    comme au mien, de leurs bons offices et de leur protection. Ils prenoient tous
                    deux une part sensible à son infortune, et le récit de ses dispositions leur
                    causa beaucoup d'étonnement. J'appris d'eux que la princesse de Valaquie n'étoit
                    pas comprisedans l'ordre de mort, et qu'elle devoit être rendue à sa famille,
                    qui étoit, comme celle du prince Bessarabe, originaire de la Morée. M Desalleurs
                    me demanda quel pays j'avois choisi pour asile, et si je ne suivrois pas le
                    conseil qu'il m'avoit donné, d'aller chercher un établissement dans sa nation,
                    où non-seulement la douceur du climat, celle des usages, et ses recommandations,
                    qu'il m'offroit, me devoient faire espérer une vie tranquille, mais où le séjour
                    du prince Ragotsky, dans la petite cour qu'il s'y étoit formée, promettoit, à
                    Mademoiselle Tekely, des avantages qui sembloient fort éloignés pour elle, du
                    côté de l'Allemagne et de la Hongrie. M Desalleurs ignoroit les justes chagrins
                    que j'avois emportés de Hongrie, pour unique fruit des services que j'avois
                    rendus à ce prince: je n'eus pas d'empressement à l'en informer; et lui rendant
                    grâces de ses offres, je répondis à ces deux questions, que loin d'avoir un
                    choix à faire pour l'avenir, nous ne savions pas même sur quel vaisseau nous
                    étions prêts à nous embarquer. Un cruel pressentiment des embarras où
                    l'altération de notre fortune devoit nous jeter, commençoit à me causer d'autres
                    inquiétudes. Je ne voulois pas que nos résolutions fussent éclairées; et loin
                    d'accepter ses recommandations, je le suppliai de garder un inviolable secret
                    sur le nom de MademoiselleTekely, et sur nos malheureuses aventures. En
                    retournant chez Madame Seleutzy, je trouvai à quelques pas de sa porte, mon
                    honnête juif, qui revenoit assuré, pour le lendemain, de notre passage en Europe
                    sur un navire hollandois. Mais dans les incertitudes où j'étois, quelle
                    apparence de pouvoir m'arrêter à des vues fixes? Je ne laissai pas de donner des
                    ordres pour la préparation de notre bagage; et n'oubliant pas la récompense que
                    nous devions au zèle du juif, malgré le mauvais état de nos affaires, je lui
                    comptai ses mille sequins. à sept heures du matin, l'insomnie, les agitations
                    qui l'avoient causée, n'ayant rien fait perdre à Mademoiselle Tekely de sa
                    constance, ni produit le moindre changement dans ses résolutions, j'entendis
                    qu'elle m'ôtoit la dernière ressource que je m'étois réservée pour la retenir,
                    qui étoit de la tromper sur l'heure, et de ne l'avertir qu'après l'exécution.
                    Soit qu' elle se défiât de ma ruse, ou que le juif eût nommé le tems dans sa
                    première information, à peine sept heures furent sonnées, qu'elle parla de
                    partir. L'exécution étoit ordonnée pour huit. Elle pria M Seleutzy de lui prêter
                    sa voiture de campagne, qu'elle jugea plus commode que tout autre, pour s'y
                    dérober à la vue des spectateurs, elle et Madame Olasmir, avec le vertabiet,
                    qu'elle avoitfait consentir à l'accompagner; car elle n'espéroit pas qu'après
                    mes objections et mes instances, je fusse disposé à la suivre aussi. Cependant
                    lorsqu'ayant perdu toute espérance de l'arrêter, je lui dis qu'elle ne partiroit
                    pas sans moi, et que je n'étois pas capable de la quitter un instant, elle parut
                    fort sensible à ma complaisance. M et Madame Seleutzy n'étoient pas moins
                    résolus de se prêter à tous ses désirs, autant pour servir à sa consolation, que
                    par respect pour la nièce de leur ancien maître. Ainsi nous partîmes au nombre
                    de six, suivis de quelques domestiques à pié. La voiture étoit une espèce de
                    chariot long, proprement couvert de l'invention de M De Ferriol, dont le nom lui
                    étoit demeuré, parmi ceux qui s'en étoient fait faire un sur le modèle du sien.
                    La difficulté ne fut pas grande à traverser le canal, sur un des pontons qui s'y
                    trouvent en grand nombre; mais nous en eûmes beaucoup à percer la foule, dont le
                    quai étoit déjà couvert. Quoique l'appareil de l'exécution n'eût rien
                    d'extraordinaire, il suffisoit que le grand-seigneur y dût assister, pour avoir
                    attiré de toutes les parties de la ville, une multitude innombrable de
                    spectateurs. Nous fûmes long-tems à pénétrer jusqu'à la place du kiosque, et je
                    me flattois que cette lenteur pourroit épargner à MademoiselleTekely une
                    horrible scène, dont je n'étois pas encore persuadé qu'elle pût soutenir la vue.
                    Il n'étoit pas sorti un mot de sa bouche, depuis qu'elle étoit dans la voiture.
                    La tête penchée, les yeux fermés, elle paroissoit comme ensévelie dans ses
                    méditations et dans ses prières. Enfin nous arrivâmes au bord de la place; et le
                    cercle, formé par une file de janissaires, ne nous permit pas d'avancer plus
                    loin. La présence du sultan, qui parut bientôt, mais que je distinguai peu, au
                    travers d'une jalousie qui le couvroit, faisoit régner un profond silence dans
                    une si nombreuse assemblée. Un voyageur françois, nommé la Motraye, que j'avois
                    vu à l'hôtel de France, et qui se trouvoit à quelques pas dans la foule,
                    reconnut notre voiture franque, et s'en approcha pour nous saluer: mais
                    l'occasion me faisant trouver ses complimens importuns, je le suppliai de les
                    remettre à des circonstances mieux choisies. Il s'éloigna mécontent; et si
                    quelque jour il publie l'histoire de ses voyages, je ne doute pas que mon
                    incivilité ne m'attire ses reproches.Dans le même instant je vis paroître les
                    malheureuses victimes, au nombre de cinq, que je reconnus facilement pour le
                    prince Bessarabe, ses deux fils, son gendre et son maître d'hôtel. Ils
                    arrivèrent au milieu de leurs gardes, sans autre bruit qu'un frémissement sourd
                    de la multitude, dont Mademoiselle Tekely ne fut pas assez frappée, pour lever
                    les yeux et pour changer d' attitude. Je fis signe aux autres de ne s'échapper à
                    rien qui pût la faire sortir de cet état, me flattant encore de pouvoir lui
                    dérober le spectacle, et commençant même à croire que son immobilité pouvoit
                    être un assoupissement, causé par vingt-quatre heures de veille. Jamais
                    exécution ne fut plus prompte. Le chef de la garde fit mettre les cinq grecs à
                    genoux, à peu de distance l'un de l'autre, leur fit ôter le bonnet de leur
                    nation, et, de la main, fit signe à l'exécuteur de commencer son office. La tête
                    du maître-d' hôtel fut abattue d'un seul coup de sabre; ensuite celle du gendre,
                    et celle du prince aîné. Le silence de l'assemblée en étoit devenu plus profond;
                    et les trois têtes n' avoient fait aucun bruit, en tombant sur un sable fort
                    épais. Mais l'exécuteur levant son sabre, pour trancher celle du second fils,
                    qui n' étoit âgé que de seize ans, ce jeune prince, saisi de frayeur, demandala
                    vie, et leva la voix pour offrir de se faire musulman. La distance où nous
                    étions, n'empêcha point chaque mot de parvenir jusqu'à nous. Mademoiselle Tekely
                    l'entend, lève la tête et les yeux, voit trois corps étendus sans vie, reconnoît
                    son grand-père et son plus jeune oncle, à genoux, tête nue, quel spectacle! Mais
                    l'un renonce à sa foi: lequel des deux? Elle n'avoit pu le distinguer: auquel
                    adresser sa voix? Sur lequel faire tomber ses reproches, ses voeux, ses
                    exhortations, ses menaces ou ses cris? Elle se lève; elle étend les bras vers
                    eux; elle veut crier, pour attirer du moins leurs regards; la force lui manque.
                    Je la soutiens dans mes bras, aussi muet qu'elle. Dans ce trouble de ses sens et
                    des miens, elle s'agite, elle m'échappe, et nous retombons tous deux assis dans
                    nos places. Cependant, le même silence permettoit d'entendre le prince
                    Bessarabe, qui reprochoit à son fils sa malheureuse désertion, dans les termes
                    les plus tendres, et qui lui demandoit quel étoit donc l'avantage d'acheter, au
                    prix des biens éternels, quelques années d'une malheureuse vie sur la terre?
                    Mourir mille fois, mon fils! Ajouta l'héroïque vieillard, plutôt que de renoncer
                    aux célestes vérités que tu portes dans le coeur. Alors sans un mot de réponse à
                    son père, le jeuneprince se tournant vers son boureau, lui dit d'un ton ferme:
                    oui, je veux mourir chrétien; frappe. Il tendoit la tête; un coup de sabre
                    l'abattit aussitôt. Le père, transporté de joie, se hâta de présenter la sienne,
                    que je vis sauter aussi d'un grand coup. Cette catastrophe d'une tragédie sans
                    exemple, et la violence de mes propres mouvemens, où j'avoue que je n'avois pas
                    senti l'horreur et la pitié assez adoucis par ma religieuse admiration, avoient
                    dérobé quelques momens de mon attention et de mes soins à Mademoiselle Tekely.
                    Je m'étois borné à lui prendre les deux mains pour la contenir, sans avoir pu
                    remarquer quelle impression ces dernières circonstances, les seules qu'elle
                    avoit vues, faisoient sur elle. Où trouver assez de force et de liberté d'esprit
                    pour ce partage? Mais, en revenant à moi, ou plutôt à elle, j'en jugeai par leur
                    effet. Elle avoit la tête et la moitié du corps renversés sur les genoux de
                    Madame Olasmir, qui étoit placée derrière elle. La mort ne l'eût pas rendue plus
                    pâle, ni plus immobile. C'étoit depuis un instant, c'est-à-dire, lorsqu'elle
                    avoit vu voler la tête de son grand-père, qu'elle étoit tombée, dans cet état;
                    et Madame Seleutzy, ni Madame Olasmir même, toutes deux attachées au triste
                    spectacle, ne s'étoient pas encore apperçues du besoin qu'elle avoit de notre
                    secours. La fermetéde son coeur, m'a-t-elle confessé dans la suite, quoique
                    j'entende toujours ici la chaleur de son imagination, s'étoit soutenue, par de
                    violens efforts, jusqu'au moment où son oncle avoit chancelé dans sa foi;
                    ensuite l'ardeur de ses voeux pour lui, et le bonheur de les voir aussitôt
                    exaucés, avoient redoublé sa force, pour le voir tomber sous le coup mortel.
                    Mais elle ne pouvoit expliquer pourquoi le sang de son grand-père, au moment
                    qu'elle l'avoit vu couler, avoit jeté un froid mortel dans le sien. En vain
                    s'étoit-elle fortifiée par l'idée de son bonheur et de sa gloire, elle qui
                    devenoit fille et nièce des martyrs. Ses esprits l'avoient abandonnée. Elle
                    étoit tombée sans connoissance. Son ame, ajoutoit-elle en souriant, avoit
                    cherché sans doute à prendre la route du ciel à leur suite. Tous les élixirs,
                    dont les deux dames étoient bien pourvues, ne servant point à lui rendre la
                    moindre apparence de sentiment, et la difficulté de percer la foule, me faisant
                    craindre sérieusement pour sa vie, je pris un parti, dont je fus d'autant plus
                    satisfait, que j'aurois dû l'embrasser en quittant Pera, s'il m'étoit venu
                    plutôt à l'esprit. Ce fut de faire avancer notre voiture vers la partie du canal
                    où les vaisseaux étrangers sont à l'ancre, et de nous rendre droit à bord du
                    navire hollandois, sur lequel j'étois toujoursrésolu de nous embarquer. M et
                    Madame Seleutzy combattirent inutilement mon dessein. Le grand air et le
                    mouvement rendirent enfin quelques signes de vie à Mademoiselle Tekely: mais
                    comme l'épuisement de ses forces n'étoit pas moins venu de sa longue veille, que
                    de ses violentes agitations, elle fut encore très-long-tems sans ouvrir les yeux
                    et sans nous répondre. Mon inquiétude n'auroit pas cessé, si sa respiration,
                    devenue libre et paisible, ne m'eût fait connoître que son évanouissement
                    s'étoit terminé par un doux sommeil. Le capitaine hollandois ayant déjà fait
                    préparer pour elle une chambre assez commode, je pris les soins nécessaires pour
                    notre départ, pendant que nos fidèles amis veilloient autour d'elle avec Madame
                    Olasmir. L'heure de mettre à la voile étant arrivée, je les avertis qu'il étoit
                    tems de rentrer dans la barque qui les attendoit: mais je les trouvai résolus de
                    ne pas quitter la nièce de leur cher maître, sans être plus sûrs de son
                    rétablissement; et cette généreuse disposition leur fit faire quelques lieues de
                    mer avec nous. Ils n'avoient pas attendu si tard à me demander quelles étoient
                    nos vues pour l'avenir, et je n'avois pu leur faire que des réponses incertaines
                    pour moi-même, parce qu'elles portoient sur des suppositions fort douteuses.
                    Mais, si près de notreséparation, et dans le dessein où ils étoient de retourner
                    tôt ou tard en Hongrie, ils me pressèrent de leur apprendre du moins, dans quel
                    lieu du monde ils pourroient être informés de nos résolutions. Je ne pus leur en
                    nommer d'autre, que la maison de ma soeur, à Cronstat. En effet, ne m'étant
                    déterminé à prendre la route de mer, que pour éviter les difficultés de celle de
                    terre, qui m'épouvantoient avec deux femmes, sur-tout depuis qu'une lettre de M
                    Jeffreys m'avoit appris qu'il avoit ordre de suivre le roi de Suède à Stockolm,
                    mon projet n'en étoit pas moins de nous rapprocher de la Hongrie, par des voies
                    plus longues sans doute, mais plus commodes et plus sûres, telles que la
                    communication des états chrétiens pourroit les offrir. Le hasard, qui nous avoit
                    fait tomber sur un vaisseau hollandois, ne me paroissoit pas même ce qu'il y
                    avoit de plus contraire à mon plan. S'il allongeoit encore notre voyage, il nous
                    épargnoit du moins les grandes routes de terre. Je comptois déjà de remonter à
                    Mayence par le Rhin, et d'aller prendre le Danube à Donavert. à l'égard de ma
                    compagne, mes résolutions étoient bien moins éclaircies: une seule étoit
                    certaine; celle de lui sacrifier tout. La perte de ma fortune ne me touchoit,
                    que par le rapport qu'elle avoit à son bonheur ou sa sureté. Je ne mettois plus
                    de distinction entre ses fonds et lesmiens. Ce qui me restoit d'argent sembloit
                    suffire pour la garantir, jusqu'en Hongrie, de toutes sortes d' incommodités et
                    de besoins; je remettois alors à m'occuper de moi-même. Mais quelles étoient
                    donc mes vues pour elle? Car les débris de mon patrimoine ne pouvoient m'aider
                    long-tems à la soutenir: je me proposois continuellement, au risque des plus
                    fâcheux succès, de ma liberté, de mon sang peut-être, de faire retentir en sa
                    faveur, mes cris à la cour de Vienne; et pour dernière ressource, de recourir au
                    seigneur hongrois que le comte son père avoit nommé dans les instructions
                    d'Olasmir. Que sais-je? Je me sentois le courage de la présenter publiquement à
                    l' assemblée générale des états. Il me sembloit impossible que dans toute la
                    Hongrie, il y eût un coeur, où le nom et le sang de Tekely, décoré par les
                    grâces de la jeunesse et de la beauté, n'eussent pas droit de commander le
                    respect, et d'imposer le tribut de la plus généreuse affection. Toutes mes
                    précautions étoient prises, et mes soins finis, jusqu'à celui de récompenser le
                    vertabiet par des libéralités assez nobles, moi qui devois me trouver bientôt
                    dans la triste nécessité de recourir à celles d'autrui; lorsque m'étant
                    rapproché de Mademoiselle Tekely, j'observai que le profond sommeil, dont elle
                    n'étoit pas sortie depuis quelques heures, commençoit fortnaturellement à se
                    dissiper. Elle ouvrit les yeux sans violence, et sans aucune marque de trouble.
                    Ses premiers regards, qui tombèrent sur moi, me parurent moins tristes, que
                    vagues et distraits; comme si les traces de ce qu'elle avoit vu ne s'étoient pas
                    représentées nettement, et qu'elle les eût cherchées dans sa mémoire. En sortant
                    de cette courte rêverie, elle leva les yeux et les bras, avec un mouvement
                    passionné: grandes ames, s'écria-t-elle, que votre sort est digne d' envie!
                    Saints martyrs! Soyez mes protecteurs dans le sein de Dieu. Elle retomba
                    quelques momens dans une méditation, que je priai nos amis de ne pas troubler.
                    Je voulois voir, au contraire, quel cours prendroient ses idées et ses
                    sentimens; et rien ne m'avoit jamais fait juger plus avantageusement de ses
                    principes, que l'air de tranquillité avec lequel je la vis continuer de soutenir
                    la présence de tant d'images tragiques, dont je ne pouvois douter qu'elle ne fût
                    occupée. Ensuite, revenant à elle, et considérant sa chambre et son lit, qu'elle
                    ne reconnoissoit pas, elle me demanda avec beaucoup de douceur où étoit Madame
                    Seleutzy, et si nous étions chez elle? Cette dame, qu'elle n'avoit pas encore
                    apperçue, prit l'occasion, pour tenter encore une fois de nous retenir. Elle
                    prévint ma réponse: loin d'être chez elle, nous commencions, lui dit-elle, à
                    nous en éloigner; mais il n'étoit pas trop tard pour retourner à Constantinople;
                    et malgré la déférence qu'elle avoit pour mes lumières, elle ne pouvoit
                    approuver un départ si brusque. L'explication suivit. Outre l'aimable habitude
                    qui portoit Mademoiselle Tekely à ne se conduire que par mes conseils, elle
                    conçut ici, mieux que le jour précédent, que notre départ, dans les
                    circonstances, étoit un important service que je lui avois rendu. Ainsi,
                    rejetant, tout ce qui ne s'accordoit pas avec mes mesures, elle priva Madame
                    Seleutzy de la petite satisfaction qu'elle avoit pu se promettre à l'emporter
                    sur moi, par des instances auxquelles je l'avois vue fâchée que je ne me fusse
                    pas rendu moi-même. La vérité m'oblige de dire que croyant peut-être
                    Mademoiselle Tekely beaucoup plus riche, ou par simple affection pour elle, ses
                    désirs auroient été de la suivre, et de rentrer en Hongrie avec elle, comme elle
                    en étoit sortie avec le comte son oncle. Mais cette espérance, que j'avois
                    flattée d'abord, ne convenant plus à l'état de nos affaires, j'éloignai tout ce
                    qui pouvoit l'y rappeler. Elle nous quitta les larmes aux yeux, en faisant des
                    voeux pour le bonheur de revoir bientôt une jeune personne, qu'elle nommoit déjà
                    sa chèremaîtresse, et dont elle avoit admiré toutes les vertus. Nous nous
                    retrouvâmes dans le secret que nous désirions, pour les vues qui nous avoient
                    menés en Turquie, et pour celles qui nous reconduisoient en Europe. J'avois
                    recommandé fort soigneusement, au juif, de ne pas faire connoître Mademoiselle
                    Tekely, à bord, par son nom, qu'on n'avoit pu lui déguiser à lui-même dans les
                    services qu'il nous avoit rendus à Constantinople, mais qui n'y avoit été connu
                    que de nos amis, et qu'elle étoit résolue de ne prendre qu'en Hongrie,
                    lorsqu'elle y verroit quelque apparence au rétablissement de sa fortune. Elle ne
                    l'avoit porté proprement qu'en Valaquie, pendant qu'elle y étoit sous l'autorité
                    de sa famille; car dans notre fuite, en ayant pris un, qui n'étoit pas même
                    celui qu'elle avoit porté au couvent d'Odenbourg, rien ne l'avoit obligée de le
                    quitter en Turquie, où la prudence, au contraire, avoit demandé qu'elle ne fût
                    connue que de ceux qui pouvoient la servir, et auxquels nos papiers auroient
                    suffi pour établir la certitude de sa naissance et de ses droits. Dans notre
                    nouvelle course, sur-tout après les derniers évènemens, il me parut nécessaire
                    de lui en faire prendre un nouveau, étranger même à notre patrie, pour assurer
                    mieux notre sureté et notre repos, en coupantainsi le fil de nos aventures, par
                    lequel on auroit pu nous suivre comme à la trace. Le nom que je lui fis prendre
                    fut Mademoiselle D..., qu'elle n'a pas cessé de porter jusqu'à présent, mais qui
                    ne m'empêchera pas d'employer toujours ici celui de sa naissance. Pour moi,
                    n'ayant eu qu'une courte célébrité, qui ne devoit pas me faire craindre d'être
                    reconnu hors de la Hongrie par le mien, je n'en pris pas d'autre. La santé de
                    Mademoiselle Tekely, quoique défendue par l'ardeur de l'âge et par un
                    tempéramment fort vif, n'avoit pas si bien résisté à ses violentes agitations,
                    qu'il ne lui restât beaucoup de foiblesse. Elle eut une peine extrême à se
                    remettre de son dernier accident; et l'air de la mer lui convenant peu, notre
                    navigation fut pour elle une nouvelle leçon de constance. J'admirois de jour en
                    jour ses progrès dans l'exercice de cette vertu. Elle l'avoit portée dans ses
                    adieux à Madame Seleutzy, jusqu'à ne pas dire un mot de la scène que nous avions
                    encore devant les yeux. Avec moi, son coeur fut moins réservé. Sans cesser de
                    rendre grâces au ciel des bénédictions qu'il avoit versées sur son grand-père et
                    ses oncles, qu'elle qualifioit toujours de martyrs, elle s'abandonnoit
                    quelquefois à des réflexions fort amères sur leur sort et sur le sien. à la
                    vérité, c'étoit pour revenir par degrés à lapatience, à la résignation, et pour
                    finir même par la joie. Loin de lui faire un reproche de ses inégalités, je les
                    regardois comme une preuve que le fanatisme n'avoit aucune part à ses sentimens,
                    et que s'ils étoient souvent trop exaltés par la chaleur de son imagination,
                    elle n'en étoit pas moins capable, quand ce feu venoit à se refroidir, d'une
                    manière de penser juste et modérée. Je ne lui reprochois pas non plus de donner
                    la qualité de martyrs aux trois princes, quoique cette anticipation sur les
                    droits de Rome me parût fort hasardée, et que la vérité de leur conversion, dont
                    nous n'avions pas d'autre garant que la bonne foi du vertabiet, me laissât des
                    doutes. Il me sembloit suffire qu'ils eussent scellé de leur sang la foi du
                    christianisme. Je ne pouvois en douter sur le témoignage de mes yeux; et si
                    c'étoit une erreur, je me serois cru bien plus coupable, de priver mon innocente
                    compagne de la seule consolation qui l'avoit fortifiée dans une si rude épreuve.
                    Mais il s'en préparoit d'autres, pour elle et pour moi. Notre capitaine ne nous
                    connoissoit qu'à titre de passagers. Cependant quelques légères apparences,
                    auxquelles nous ne renoncions pas encore, lui faisant juger que nous n'étions
                    pas des passagers du commun, il ne put voir mon assiduité continuelle auprès de
                    Mademoiselle Tekely et la familiarité de mes soins,sans former divers soupçons,
                    qu'il fut curieux d'approfondir. Il se figura que si des amans contraints ou
                    persécutés, abandonnent quelquefois l'Europe pour se réfugier en Turquie, il
                    n'étoit pas impossible que de la Turquie d'autres prissent aussi le parti de
                    venir en Europe, pour se garantir de la contrainte ou de la persécution. Je ne
                    désavoue pas qu'ayant pris un attachement inexprimable pour Mademoiselle Tekely,
                    il ne m'échappât quelques-unes de ces caresses tendres, qu'un père se permet
                    avec sa fille. Elles avoient été remarquées du capitaine, dont nous recevions
                    quelquefois la visite. Il conclut qu'une jeune personne, sur laquelle un homme,
                    qui ne s'attribuoit avec elle aucune liaison de parenté, avoit tant d'empire et
                    des droits si libres, ne pouvoit être que sa maîtresse, à quelque degré que leur
                    intelligence fût parvenue; ses visites en devinrent plus fréquentes, et ses
                    observations plus attentives. L'habitude de le voir éloignant mes défiances, je
                    ne changeai rien à ma conduite, et le ciel sait quelle étoit encore l'innocence
                    de mes sentimens. Enfin l'indiscret observateur, croyant ses soupçons bien
                    confirmés, abusa de la familiarité dans laquelle je vivois avec lui, pour me
                    dire un jour en souriant, qu'il avoit pénétré mon secret, et qu'il applaudissoit
                    à mon goût.Quelques autres complimens achevèrent de me faire entendre sa pensée.
                    Ma surprise fut si vive, que le souvenir que j'en conserve me répond encore de
                    la simplicité de mon coeur. Mais ne trouvant rien dans mes plus tendres
                    dispositions, dont je ne fusse prêt à faire l'aveu, je ne m'offensai pas d'un
                    langage fort nouveau pour moi; et ma seule alarme fut pour l'honneur de
                    Mademoiselle Tekely, dont cet incident me fit juger qu'on n'avoit pas dû se
                    former une haute idée sur notre vaisseau. Dans un premier mouvement, que
                    l'estime et l'amitié peuvent rendre impétueux sans colère, il ne me tomba rien
                    dans l'esprit de plus propre à détruire une fausse et ridicule imagination, que
                    d' avouer naturellement au capitaine, que j'étois ecclésiastique, engagé par les
                    plus grands motifs à servir de tout mon zèle l'aimable personne avec laquelle il
                    m'attribuoit d'autres liaisons; supérieur par conséquent aux foiblesses
                    ordinaires de la nature et que je n'avois jamais attendu d'elle, qu'une honnête
                    et vertueuse reconnoissance. C'étoit une autre simplicité, de m'imaginer que
                    cette recherche d'expressions pût changer les idées d'un homme de mer. Fort
                    bien, reprit-il avec un sourire encore plus malin; j'avois deviné assez juste,
                    que l'amour avoit beaucoup de part à votre voyage; mais je vois bien mieux à
                    présentpourquoi vous choisissez votre retraite en Hollande, où vous serez libre
                    de satisfaire votre tendresse, et de vous marier même, en dépit du caractère. Il
                    ajouta plus sérieusement, que sa religion lui faisant regarder le célibat des
                    ecclésiastiques romains comme un état violent, il m'offroit volontiers ses
                    services, pour me faire secouer le joug. Ces offres furent accompagnées de
                    l'explication des moyens. En vain, mes protestations l'interrompoient à chaque
                    mot; il ne les prit plus que pour les déguisemens d'un homme timide, qui vouloit
                    garder des ménagemens jusqu'au terme. Je désespérai de le persuader; mais je
                    résolus du moins de retrancher aussitôt la cause de ses téméraires suppositions,
                    en mettant plus de réserve dans mes manières et dans les soins que j'apportois à
                    la santé de Mademoiselle Tekely. Je m'étois fait insensiblement une douce
                    habitude de lui prendre et de lui baiser les mains; j'y renonçai tout d' un
                    coup. Les noms de tendresse furent supprimés. J'évitai de me placer près d'elle;
                    je m'interdis jusqu'au plaisir de la regarder, auquel je m'étois toujours
                    abandonné sans scrupule. Je n'avois jamais cherché dans ses yeux, qui s'étoient
                    accoutumés aussi à souffrir les miens, que des assurances de sa santé, ou de la
                    tranquillité de son ame.Ce rôle me coûta peu le premier jour. Cependant il me
                    falloit veiller sur moi-même, pour m'assujettir aux loix que je m'étois
                    imposées. Mes mouvemens avoient pris un cours, qui ne pouvoit être interrompu
                    sans un peu d' attention. Ce fut ma première idée, en m'appercevant que mes yeux
                    et mes mains sortoient quelquefois d'eux-mêmes du repos où je voulois les tenir.
                    Je les y faisois rentrer aussitôt; mais je concevois qu'indépendamment de
                    l'habitude, il y avoit aussi quelque chose de peu naturel, et peut-être
                    d'incivil, à m'entretenir, par exemple, avec Mademoiselle Tekely, à l'entendre,
                    à recevoir ses questions ou lui faire les miennes, sans jeter presqu'un regard
                    sur elle, et ne cherchant pas d'autre raison du chagrin que j'en souffrois, mon
                    impatience tomboit sur le capitaine, dont les malignes imputations m'obligeoient
                    à cette contrainte. Le lendemain et les jours suivans, ma peine augmenta,
                    jusqu'à me paroître insupportable; et ce qui n'étoit pas moins cruel, le
                    capitaine, soit par simple affection pour nous, ou par obstination à pénétrer
                    nos secrets, ne nous quittoit plus du matin au soir. Je ne sais quelle auroit
                    été la fin d'une violence, qui commençoit à me le rendre fort odieux, sans me
                    faire encore porter mes réflexions plus loin; lorsqu'un léger incident vint
                    lever pour moi, tous les voiles qui m'avoientdérobé si long-tems d'autres
                    connoissances de mon propre coeur. Mlle Tekely, surprise du changement qu'elle
                    remarquoit depuis quelques jours dans mon humeur et dans ma conduite, et
                    contrainte elle-même par la présence continuelle du capitaine, qui m'attendoit
                    le matin pour entrer avec moi dans sa chambre, et qui n'en sortoit qu'avec moi
                    le soir, ne put résister à l'intérêt que sa vive et noble reconnoissance lui
                    faisoit prendre à mes moindres peines. Un jour que le capitaine ennuyoit Madame
                    Olasmir par quelque récit, elle saisit un instant où mes yeux s'étoient échappés
                    sur elle, pour me faire signe de m'approcher de son lit, qu'elle quittoit peu
                    dans le triste état de sa santé. Quel moyen de me refuser à ses ordres? Je
                    m'approche. Elle prend ma main, que son innocente inquiétude lui fit serrer dans
                    la sienne; et me regardant d'un air empressé, elle me demande d'une voix basse
                    ce que j'avois donc, depuis plusieurs jours que je lui paroissois tout changé?
                    Expliquerai-je jamais ce que j' éprouvai dans cet étrange moment! Il est sûr du
                    moins que je ne l'aurois pu faire alors. Je n'avois aucune idée des foiblesses
                    du coeur. Toutes mes expériences me sembloient bornées à l'amitié. Si je la
                    connoissois tendre, ardente, inquiète, et même jalouse, comme je l'avois
                    quelquefois ressenti dans le cours de nosvoyages; ennemie sur-tout de ce qui la
                    gêne, comme les observations et la tyrannique assiduité du capitaine hollandois
                    me le faisoient reconnoître; j'ignorois qu'il y eût des sentimens capables de
                    pénétrer l'ame, de troubler le sang, d'agiter tous les esprits, et de mêler à ce
                    trouble, une incroyable douceur qui le redoubloit jusqu'au transport. Tel fut
                    néanmoins l'effet, que le regard et les quatre mots de Mademoiselle Tekely
                    produisirent sur moi. Une révolution si subite m'ôta d'abord le pouvoir de lui
                    répondre: mais par une autre espèce de charme, mes yeux s'attachant sur les
                    siens, y demeurèrent fixés, avec toute l'ardeur, ou plutôt l'avidité de la soif
                    ou de la faim, comme sur deux sources inépuisables d'un bonheur et d'une joie
                    dont ils demandoient à se rassasier. Ravissant transport! C'étoit le nectar des
                    dieux, qu'ils y puisoient délicieusement dans sa plénitude. Avec quelle usure se
                    payèrent-ils dans un instant, des privations et des pertes auxquelles ils
                    avoient été condamnés pendant plusieurs jours! Cependant, un mouvement curieux
                    du capitaine m'ayant fait sortir de cette ivresse: il est vrai, dis-je à ma
                    chère malade, que je ne suis pas tranquille depuis plusieurs jours; mais
                    l'intérêt que vous y prenez, va dissiper ce petit nuage; et je vous promets plus
                    d'éclaircissement, lorsque je pourrai vous voir sans témoin. Revenez donc seul,
                    répliqua-t-elle impatiemment. Je m'éloignai d'elle, d'un air assez sérieux pour
                    en imposer au capitaine, qui continuoit de nous observer. Mais j'emportois, dans
                    mes veines, un feu que je n'y avois jamais senti. Mille idées, aussi nouvelles
                    pour moi que mes nouveaux sentimens, m'assiégèrent l' esprit et l'imagination.
                    L'apparence de réserve où je rentrai aussitôt, un livre, que je pris pour
                    contenance, et l'affectation d'y baisser les yeux, sans les lever une fois sur
                    Mademoiselle Tekely, ne me firent pas cesser de la voir, et dans cette même
                    attitude, où d'un seul regard elle avoit fait sur moi des impressions si
                    surprenantes. Je la contemplois avec une attention capable de graver à jamais
                    dans mon coeur l'image qui m'en étoit restée. Je sentois qu'elle m'étoit plus
                    chère que jamais: cependant je n'éprouvois plus ce trouble et ces étonnans
                    transports qui m'avoient mis comme hors de moi-même. Ils sembloient changés dans
                    une langueur, qui m'attachoit encore plus à cette méditation passionnée, mais
                    qui tenoit moins de la joie que de la tristesse. C'étoit, comme je l'ai reconnu
                    depuis, le pressentiment des longs combats, dont j'étois menacé par la raison et
                    l'honneur. Ces deux sévères censeurs ne se faisoient pas encore entendre
                    ouvertement; et plusieurs fois même, sans les appeler au conseil, mais alarmé
                    d'un bruit sourd qui m'annonçoit leur approche, je crus entrevoir quelque
                    apparence de pouvoir composer avec eux. Au travers de mille désirs ténébreux,
                    auxquels je n'avois pas la hardiesse de m'arrêter, je parvins à me souvenir des
                    offres du capitaine, et de la facilité qu'il m'avoit fait concevoir à les mettre
                    en exécution. J'avoue qu'au retour de cette idée, mon coeur, quoique si mal
                    éclairci de ses nouveaux sentimens, la vit reparoître avec complaisance, et s'en
                    entretint avec une satisfaction si vive, qu'elle y fit renaître des mouvemens
                    fort tumultueux. Quoi! Toute espérance ne seroit pas interdite! Il seroit
                    possible... mais l'heure de nous retirer étant arrivée, je sortis avec le
                    capitaine; et quelques mauvaises plaisanteries, par lesquelles il tenta de
                    m'arrêter, ne m'empêchèrent pas d'aller promener mes rêveries sur les ponts,
                    dans la vue de retourner seul chez Mademoiselle Tekely. La fraîcheur de l'air
                    m'ayant un peu refroidi le sang, je revins bientôt de l'aveugle passion, qui
                    m'auroit peut-être emporté fort loin au premier moment, si, me trouvant en
                    Hollande avec ma compagne, j'eusse obtenu d'elle une faveur déclarée pour mes
                    sentimens. Mais quoique le capitaine n'eût pas achevé de s'expliquersur ce
                    point, il m'étoit aisé de concevoir que c'étoit du sacrifice de notre religion
                    qu'il faisoit dépendre ses secours: et dans cette supposition, comme dans toute
                    autre, étoit-ce de ma compagne qu'il falloit l'attendre? Moi-même, avec un peu
                    de réflexion sur mes principes de foi, qui, sans être de la même élévation que
                    les siens, n'avoient jamais varié depuis mon enfance, aurois-je été capable d'y
                    renoncer, par d'autres motifs que ceux d'une nouvelle conviction? Ma confusion
                    fut si profonde, de m'être arrêté quelques momens à cette pensée, qu'elle eut la
                    force de me rappeler tout d'un coup aux plus étroites loix du devoir. Le trait
                    ne m'en resta pas moins dans le coeur: mais qu'importoit la nature de mes
                    sentimens, lorsque je prenois de bonne fois la résolution de les tenir
                    rigoureusement en bride? Et l'amour est-il un crime, quand il est réduit par le
                    frein de la religion et de l'honneur, aux bornes de l'honnête et simple amitié.
                    Ce récit, animé par le feu d'une éloquence vive et naturelle, m'attachoit si
                    puissamment, qu'il me tenoit comme suspendu aux lèvres de mon historien. Je
                    l'écoutois, avec une chaleur d' intérêt et d'attention, qui me rendoit immobile.
                    Mais s'interrompant ici lui-même, il me demanda si je n'entendois pas depuis un
                    moment, dansmon anti-chambre, la voix d'une femme? Je n'entends, lui dis-je, et
                    je ne veux entendre que vous. Non, le monde entier n'a jamais rien eu de
                    comparable à votre Demoiselle Tekely. Ce coeur, ce tour d'esprit et
                    d'imagination, m'enchantent. Je l'adore en idée, dans quelque pays qu' elle ait
                    trouvé l'établissement qu'elle mérite, et je brûle de l'y voir parvenir: de
                    grâce, continuez. Elle n'est pas loin, me répondit le docteur; et je vous
                    promets le plaisir de la voir, si l'estime vous y porte, comme elle m'a porté,
                    depuis que je la connois, à lui rendre mes ardens servicew que je la connois, à
                    lui rendre mes ardens services. Mais, encore une fois, je suis sûr d'avoir
                    entendu la voix d'une femme dans votre anti-chambre. Ne seroit-ce pas votre
                    baronne? N'importe; continuez, répliquai-je, je n'attends personne ici. La
                    baronne n'y sauroit descendre honnêtement, après la réponse que j'ai fait faire
                    à son oncle; et je ne connois pas d'autre femme, qui puisse venir m'interrompre
                    à cette heure. C'est apparemment quelque femme de cet hôtel, qui prête la main à
                    mon valet. En vérité, cher docteur, vos interruptions me chagrinent. Vous me
                    donnerez une aversion mortelle pour la baronne, à laquelle je ne refuse pas de
                    la reconnoissance et de l'amitié, si vous la croyez capable de venir se jeter à
                    ma tête, comme elle feroit, sans doute, en descendant ici malgré moi, etcomme
                    elle n'a peut-être que trop fait, ajoutai-je avec un peu d'humeur, en venant se
                    loger avec moi. Continuez donc. Revenons à notre adorable Tekely. Aime-t-elle
                    son abbé? C' est de lui-même, me dit le docteur, que vous apprendrez leurs
                    sentimens. Je continue dans ses termes, comme j'ai fait jusqu'ici. Imaginez-vous
                    qu'au lieu de parler à moi, c'est à vous qu'il parle encore. Je me crus si bien
                    affermi dans la double résolution de vaincre et de cacher ma foiblesse, qu'en
                    retournant chez les dames, je pensai que pour la déguiser mieux, je devois
                    reprendre avec Mademoiselle Tekely, dans l'absence du capitaine, les mêmes
                    familiarités que son amitié m'avoit toujours permises, et qui n'étoient pas
                    moins justifiées par la présence de Madame Olasmir, que par une longue habitude
                    d'innocente et juste affection. Peut-être, comme je ne puis dissimuler que je
                    l'ai pensé depuis, n' étoit-ce qu'une illusion de mon foible coeur, qui vouloit
                    sauver quelque chose du nauffrage de ses espérances, et disputer à la religion
                    et à l'honneur quelque partie du terrein dont ils se remettoient en possession.
                    Mais, j'entrai du moins avec ce projet. Je m'approchai de Mademoiselle Tekely,
                    qui m'attendoit, avec sa gouvernante auprèsd' elle. Leur chambre étoit éclairée
                    d'un flambeau: l'obscurité m'auroit mieux servi. Je ne pus la revoir,
                    non-seulement avec tous les charmes dont j'avois ressenti le pouvoir, mais avec
                    un air d'empressement pour me parler et m' entendre, sans une sorte de confusion
                    ou de respect, qui me lia la langue et tous les sens. Au lieu de m'asseoir près
                    d'elle, de prendre une de ses mains, et de la baiser deux ou trois fois, comme
                    j'aurois fait dans mes tems d'innocence, je me tins debout devant son lit; et
                    trouvant à peine assez de hardiesse pour la regarder, j'attendis qu'elle me
                    demandât les explications qu'elle désiroit. Mon premier dessein avoit même été
                    de les adoucir, par des termes moins ouverts que ceux du capitaine, dont j'avois
                    été choqué moi-même: mais je sentis que ce déguisement auroit augmenté mon
                    embarras; et ne ménageant pas plus la délicatesse de Mademoiselle Tekely qu'il
                    n'avoit fait la mienne, je lui racontai, sans le moindre voile, que j'avois été
                    blessé de l'injurieuse opinion de cet homme, qui nous prenoit pour des amans
                    fugitifs, et qui nous offroit grossièrement de nous faire marier en Hollande.
                    Quelle affreuse idée! S'écria-t-elle aussitôt; je ne veux plus qu'il paroisse
                    devant moi. Je me sentis comme soulagé par l'effort que j'avois fait; et m'étant
                    alors assis, je me retrouvaicapable de raisonner assez juste sur notre
                    situation. Non, lui dis-je; il ne faut pas nous en faire un ennemi: son
                    ressentiment pourroit être dangereux, avec l'autorité qu'il exerce à bord. Nous
                    touchons aux caps d'Espagne. Si je n'étois effrayé de la longueur du chemin de
                    terre, je serois d'avis de descendre au premier port, et votre santé nous offre
                    un prétexte: mais nous aurions ensuite toute l'Espagne et tout la France à
                    traverser. Il nous reste, au plus, douze ou quinze jours de navigation jusqu'à
                    Rotterdam; après quoi nous le quitterons, pour ne le revoir jamais. Achevons le
                    voyage avec lui; et qu'il ne sache pas même que ses idées nous offensent. Elle
                    goûta ce conseil. Nous n'en continuâmes pas moins de peser les difficultés de la
                    route de terre, et de regretter que notre propre intérêt ne nous permît pas de
                    descendre dans quelque port catholique. J'observai, en me retirant, la même
                    réserve avec laquelle j'étois entré. Mademoiselle Tekely n'avoit pas témoigné
                    qu'elle s'en fût apperçue. Elle avoit cru, sans doute, en trouver la cause dans
                    mon récit. Elle s'étoit rappelé apparemment, les manières tendres, qui pouvoient
                    avoir donné, de sa part et de la mienne, quelque fondement aux soupçons du
                    capitaine; elle s'étoit infailliblement reproché des libertés, qu'il avoit
                    interprétées si mal; et cetteidée lui avoit fait prendre la résolution de se
                    contenir dans des bornes plus sévères. Ainsi, je me vis privé tout d'un coup de
                    mille douceurs, dont je ne commençois à sentir le charme, que lorsqu'elles
                    m'étoient arrachées. Ce ne fut pas néanmoins dans ce premier trouble, que mon
                    coeur les regretta. Au contraire, les réflexions dont ma visite avoit été
                    précédée, et l'embarras qui l'avoit accompagnée, servirent, quelques momens, à
                    me soutenir contre ma foiblesse. J'avois quitté Mademoiselle Tekely, sans lui
                    dire un mot de tendresse, ou d'attention pour sa santé; et j'allai jusqu'à me
                    persuader que c'étoit le fruit des résolutions dans lesquelles j'étois retourné
                    chez elle. Mais que je connoissois peu la nature des sentimens dont j'étois la
                    proie! Ils croissoient par cette espèce de résistance; et je ne fus que trop
                    bien instruit les jours suivans, lorsqu'à la distance, et dans la contrainte,
                    dont je me fis une loi plus étroite que jamais, j'éprouvai des agitations et des
                    révoltes de coeur, dont il me fut impossible de méconnoître la cause. Cependant,
                    la fin de cette violence étoit si proche, que je n'eus guères le tems de
                    réfléchir sur mes dispositions, ni de chercher en moi-même, du courage pour les
                    combattre, et de la force d'esprit pour les vaincre. En arrivant à la vue des
                    côtes de France, le capitaine déclaraqu' il étoit dans l'intention de relâcher à
                    Nantes. Cette nouvelle pénétra Mademoiselle Tekely de joie; et dès le premier
                    instant, elle déclara aussi que notre dessein étoit de descendre en France. Mon
                    consentement ne pouvoit lui paroître douteux, après le regret que j'avois marqué
                    de ne pouvoir descendre en Espagne; et dans ses idées, qu'elle ne tarda point à
                    m'expliquer, il ne devoit pas nous être difficile de passer de Nantes en
                    Hollande, si je persistois, ajouta-t-elle, en me regardant, à préférer cette
                    route. J'approuvai tous ses désirs; car depuis la révolution de mes sentimens,
                    la balance de l'autorité sembloit changée entr'elle et moi. Je ne décidois plus
                    de rien, qu'après l'avoir consultée. Je trouvois une douceur extrême à lui
                    demander ses ordres, à les entendre sortir de sa bouche, à les suivre avec la
                    docilité d'un enfant, et souvent les yeux baissés, plein de la tendre
                    satisfaction que je prenois à lui obéir; seul reste, à la vérité, des autres
                    plaisirs que je continuois de m'interdire avec la même rigueur. Je n'osois
                    penser qu'elle remarquât cette nouvelle conduite, et bien moins encore qu'elle
                    fût flattée d'avoir acquis un nouveau pouvoir: cependant, il me sembloit
                    quelquefois, qu'elle n'avoit pas les yeux fermés sur les mouvemens qu'il me
                    faisoit faire, et qu'elle trouvoit de la douceur elle-même à l'exercer. Elle
                    avoit besoin,plus souvent, des petits services que je pouvois lui rendre. Elle
                    entroit plus librement dans une suite de soins, dont elle ne s'étoit jamais
                    occupée; notre navigation, nos affaires, notre dépense, le tems qu'il faisoit:
                    elle avoit toujours quelque chose à me dire; et l'ardeur du moins, ou la
                    profonde soumission qu'elle me voyoit à prévenir ou à suivre toutes ses
                    volontés, lui faisoient connoître un véritable empire, dont il étoit impossible
                    qu'elle ne fût pas touchée. Sa déclaration ne surprit pas peu le capitaine, qui
                    n'étoit pas revenu de son premier jugement, et qui ne pouvoit regarder la
                    France, comme un lieu propre aux mariages furtifs. Il dut prendre une meilleure
                    idée de ceux qu'il avoit noircis par ces soupçons, et misérablement ennuyés par
                    son entretien. Nous lui fîmes nos adieux au port de Nantes, après l'avoir
                    libéralement payé; et nous le crûmes moins affligé de nous perdre, que satisfait
                    de joindre à ses fonds le prix de notre passage, et celui de quelques
                    marchandises dont il étoit chargé pour Nantes, qui faisoient partie de son
                    commerce. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LIVRE 8 </head>
                <p> On comprend que Mademoiselle Tekely n'avoit pas eu d'autre vue, que de se
                    délivrer d'un observateur, aussi malin qu'incommode. Mais l' état de sa santé
                    l'obligeoit encore plus de quitter la mer. à peine fûmes-nous établis dans une
                    hôtellerie de Nantes, qu'elle y fut saisie d' une maladie fort dangereuse. Les
                    médecins, que j'assemblai en grand nombre, l'attribuèrent à l'élément dont elle
                    sortoit. Ils prétendirent que n'ayant pas ressenti la plus ordinaire des
                    incommodités de la navigation, le mauvais état de sa santé, dans une si longue
                    course, n'avoit pu venir que de cette cause même; c'est-à-dire, que ses humeurs
                    assez agitées pour sortir de leur ordre naturel, et trop peu pour s'évacuer par
                    les voies communes, avoient reflué dans la masse du sang, où leur violente
                    fermentation n'avoit pas manqué de jeter un si grand désordre, qu'il auroit pu
                    devenir mortel, si notre voyage eût été plus long; qu'il ne falloit pas perdre
                    un moment pour attaquer le mal dans sa source; et sur ces principes, ils
                    conclurent la nécessité des saignées et des purgations.Je ne les accuse pas
                    d'avoir manqué de lumières, puisque Mademoiselle Tekely dut la vie à leur
                    méthode: mais, en peu de jours, ils la réduisirent à l'extrémité de la foiblesse
                    et de la langueur. Je la voyois périr par degrés. Elle n'avoit, pour soutien,
                    que mes soins et ceux de sa gouvernante; ou plutôt elle n'avoit que les miens;
                    car cette vieille dame, atteinte elle-même de plusieurs infirmités qui
                    demandoient ceux d'autrui, ne pouvoit toujours exercer son zèle auprès de sa
                    chère élève. Deux femmes, payées pour la servir, ne me sembloient s'y porter
                    qu'avec la négligence du sentiment mercenaire. C'étoit moi, le plus souvent, qui
                    veillois près d'elle, et qui lui rendois tous les services que la bienséance
                    n'interdisoit pas à mon sexe. Une mère tendre, un mari passionné, n'auroient pas
                    porté le zèle plus loin. Dans sa langueur même, elle y paroissoit sensible; et
                    sa seule crainte étoit de voir succomber mes forces à la fatigue continuelle du
                    mouvement et de l'insomnie. Vous ne vous ménagez pas assez, me disoit-elle
                    quelquefois. Que deviendrois-je, si la santé vous manquoit aussi! Son attention
                    et sa reconnoissance suffisoient pour me soutenir. Un regard d'inquiétude ou
                    d'affection me tenoit lieu de sommeil et de nourriture: et dans l'état où jela
                    voyois, foible et extenuée, je ne devois plus me défier des trahisons de mon
                    coeur. La plus sévère vertu n'auroit pu condamner mes empressemens, ni leur
                    chercher d'autre cause que la force d'une pure et fidelle amitié. Six mois de
                    cette horrible situation laissèrent Mademoiselle Tekely comme dévorée par de si
                    longues douleurs, et peut-être encore plus par la violente qualité des remèdes;
                    elle étoit dans un épuisement, qui me fit craindre presqu'autant pour sa vie,
                    que le mal même dont on l'avoit délivrée. Les médecins en jugèrent mieux. Ils
                    lui conseillèrent de se faire transporter à la campagne, qui est charmante dans
                    cette partie de la Bretagne. Un air pur leur parut capable de dissiper
                    promptement tous les restes d'une maladie, qu'ils n'avoient attribuée qu'à la
                    mer. Je fis chercher aussitôt, dans les villages voisins, une petit maison,
                    qu'elle pût habiter avec Madame Olasmir, mais sans moi. Pour un séjour de
                    quelque durée, dans une nation aussi policée que les françois, je conçus que
                    j'avois d'autres ménagemens à garder qu'en Turquie; et la violence, que j'eus à
                    me faire, ne m'empêcha point de prendre un parti, que je crus indispensable pour
                    elle et pour moi. Quoi! Vous vous séparez de nous? Me dit-elleavec un extrême
                    étonnement, lorsque je lui fis cette ouverture. Ma vie est à vous, lui
                    répondis-je; je ne respire que pour vous servir, et pour chercher à vous rendre
                    heureuse: quel doute formez-vous de mes sentimens! Ce transport, qui m'étoit
                    échappé sur une plainte si tendre, et qui me prenoit toujours à la moindre
                    marque de son estime ou de son affection, mais que je réprimois plus
                    heureusement, parut la calmer. Je ne me le reprochai pas dans les circonstances,
                    et je lui fis un détail de mes motifs, qui les lui fit approuver; avec la
                    condition néanmoins, que je ne laisserois pas passer un jour sans la voir.
                    Quelle plus précieuse grâce aurois-je pu demander, si j'avois eu plus
                    d'indulgence pour mes désirs! Nous fûmes servis comme on m'en avoit donné
                    l'espérance, dans une ville où l'humanité règne pour les étrangers. On
                    m'indiqua, dès le même jour, une grande et belle ferme, dans la plus charmante
                    situation du monde, à moins d'une lieue de la ville, où non-seulement on
                    consentoit à loger Mademoiselle Tekely et sa gouvernante, mais on leur offroit,
                    à prix médiocre, une table honnête, et toutes les commodités qu'elles pouvoient
                    désirer, avec la compagnie d'une jeune fille du fermier, qui s'empresseroit de
                    les amuser dans leur solitude, etdont on vantoit la douceur et la bonté. Tant
                    d'avantages ne permettoient pas de balancer sur le choix; et Mademoiselle
                    Tekely, que le motif de notre séparation avoit satisfaite, fut la première à
                    s'en réjouir, dans l'espoir, me dit-elle, que vivant sous les yeux d'une société
                    d'honnêtes gens, dont sa conduite seroit éclairée, j'aurois la liberté de la
                    voir plus souvent. Elle y fut menée par un de ses médecins, qui ne cessoit point
                    encore de s'employer à son rétablissement; et je ne l'accompagnai, que pour en
                    apprendre le chemin. Sa voiture fut chargée, par mes ordres ou mes propres
                    soins, de tout ce qui sert à l'amusement comme à la santé, sur-tout de livres
                    qu'elle aimoit passionnément, et dont nous n'avions jamais été sans un grand
                    nombre. Les qualités de ses hôtes répondoient à l'opinion qu'on nous en avoit
                    donnée: gens simples, mais civils et d'excellent naturel, avec une fille
                    aimable, à laquelle je remarquai tout d'un coup qu'il ne manquoit que les
                    avantages dépendans de la fortune, une naissance plus relevée, et des principes
                    d'éducation plus recherchés. Les mouvemens de mon coeur étoient si peu subjugués
                    par le triste état de Mademoiselle Tekely, et l'image même de la mort, que
                    j'avois vue si long-tems sur son visage, l' avoit si peuchangée à mes yeux, que
                    dans l'admiration de mes propres sentimens, je commençai à douter si mes
                    alarmes, depuis l'aventure du vaisseau, n'étoient pas de vaines lueurs, qui
                    devoient leur naissance à l'éloignement où j'avois toujours vécu des passions
                    tendres et du goût vulgaire des plaisirs. Ne prenois-je pas la sensibilité d'un
                    coeur paternel, pour une révolte de mes sens! Et ce que je regardois, dans mes
                    scrupules, comme une atteinte à la religion et à l'honneur, n'étoit-il pas le
                    plus juste effet d'une tendresse et d'une fidélité que je ne pouvois porter trop
                    loin, pour une illustre et malheureuse fille, dont la providence m'avoit confié
                    la jeunesse et la vertu? C'étoit en revenant de la ferme, où le médecin m'avoit
                    quitté pour visiter un malade, que je me livrois à cette folle imagination: et
                    tout d'un coup elle prit tant d'ascendant sur moi, que je fus tenté de retourner
                    sur mes pas pour réparer, par mille caresses, les affectations de réserve avec
                    lesquelles j'avois quitté Mademoiselle Tekely. Déjà je regrettois vivement tous
                    les plaisirs que je m'étois refusés. Mais une mortifiante réflexion vint modérer
                    ce transport. L'innocente cause de tant de trouble et d'agitations a-t-elle les
                    yeux tout-à-fait fermés sur ma conduite, ou plutôt sur mon délire? Cet ange, que
                    je vois si propre à faire mes plaisirs oumes peines, et que je veux faire servir
                    à la satisfaction de mon coeur, cette aimable et vertueuse pupille, à qui je
                    dois mon respect aux mêmes titres que ma tendresse, n'a-t-elle pas reconnu
                    elle-même le danger, ou du moins l'imprudence, des libertés qu'elle s'est
                    long-tems permises à mon exemple? Et puis-je expliquer différemment cette
                    retenue sévère, dont elle a paru se faire une loi, depuis que le capitaine
                    hollandois a si mal jugé des apparences? Que dira-t-elle, de me voir retomber
                    dans une habitude, qu'elle n'a pu condamner par les motifs que je suppose, sans
                    juger que j'avois eu les mêmes raisons pour la rompre? D' ailleurs ce qu'un
                    hollandois, un homme de mer, a pris pour le fondement d'un injurieux soupçon,
                    sera-t-il plus innocent aux yeux des françois, qui passent pour de si bons juges
                    de l'honnêteté et de la décence? Quelle opinion vais-je donner de Mademoiselle
                    Tekely et de moi, dans un pays, où, sans connoissance, comme nous sommes,
                    l'estime est notre seul droit aux faveurs que nous y recevons? Après ces
                    raisonnemens, il ne put me rester que la honte de m'être laissé séduire encore
                    une fois par une trompeuse illusion. Mais elle excita du moins mon courage, pour
                    me tenir plus en garde que jamais contre la surprise de mes sens.Les visites,
                    que je rendis chaque jour à Mademoiselle Tekely, se ressentirent de cette
                    nouvelle résolution; et les soins, que je continuai de donner à sa santé, furent
                    aussi mesurés qu'ils l'avoient été pendant sa maladie. Je me traitai même avec
                    si peu d'indulgence, que pour m'armer mieux contre moi-même, je me fis
                    connoître, du fermier et de toute sa maison, pour un ecclésiastique, attaché à
                    leur pensionnaire par des engagemens de religion et d'honneur. Leur respect pour
                    moi devint égal à la tendresse qu' ils avoient déjà conçue pour elle. Dès les
                    premiers jours, la douceur de ses manières, et sa physionomie, plus intéressante
                    que jamais dans la langueur de ses forces, avoient inspiré à ces bonnes gens une
                    vive affection. Ensuite, lorsque sa santé revint par degrés, et qu'ils
                    commencèrent à voir renaître toutes les grâces naturelles de sa figure, ils en
                    devinrent comme idolâtres. La fille avoit pris, pour elle, un attachement
                    presqu'aussi vif que le mien. Elle m'avoit succédé, non-seulement dans le doux
                    emploi de la servir, mais dans les caresses et les autres témoignages des plus
                    tendres sentimens. Elle n'auroit pas souffert sans chagrin, que tout autre
                    qu'elle, lui rendît le moindre office. J'étois ordinairement charmé de ce zèle,
                    et j'aurois souhaité d'obtenir pour Mademoiselle Tekelyles adorations de tout
                    l'univers. Mais lorsque je la voyois touchée des soins empressés de sa petite
                    compagne, et le témoigner ouvertement, avec la bonté de son charmant naturel, je
                    me sentois pénétré d'une amère tristesse, qui n'alloit peut-être pas sans les
                    mouvemens rongeurs de la jalousie. Ils n'approchoient pas de ceux qu'un autre
                    incident me fit éprouver. Mademoiselle Tekely recommençoit à lire; et
                    l'excellence de son esprit lui faisoit tirer plus que de l' amusement de ses
                    lectures. Un jour que je la trouvai dans cette occupation; je suis tombée, me
                    dit-elle, sur un trait d'histoire qui m'a surprise, et qui me faisoit penser, il
                    y a quelques instans, au capitaine hollandois. Voyez s'il avoit bonne grâce, de
                    vous proposer un changement de religion pour le dessein qu'il vous supposoit.
                    Ces religionnairs, ajouta-t-elle indifféremment, sont si mal instruits de nos
                    loix et de nos usages, ou les interprètent si malignement! Elle me présenta son
                    livre ouvert, dans un endroit qu'elle avoit marqué. J'y lus l'histoire de
                    Casimir De Pologne, appelé de l'état ecclésiastique à la couronne, et relevé du
                    même engagement que le mien, pour épouser Mademoiselle De Nevers. Quel fut mon
                    trouble pendant cette lecture, et combien de fois fus-je tenté de lever les
                    yeux,pour chercher dans ceux de Mademoiselle Tekely, et le motif de son
                    observation, et ce qu'elle inféroit d'un exemple, dont je pouvois croire qu'elle
                    avoit déjà mesuré toute l'étendue? Cependant l'excès même de mon embarras servit
                    à me soulager, en me faisant tenir constamment la vue fixée sur la page, et
                    feindre de lire plus long-tems, pour donner quelques momens à mes timides
                    réflexions. Mais rien ne s'offrant pour les guider ou les éclaircir, et ne
                    pouvant plus suspendre ma réponse, je me jetai dans une vague explication des
                    motifs, qui pouvoient déterminer le saint siège à se relâcher sur les loix
                    ecclésiastiques. J'ajoutai que ces insignes dispenses étoient ordinairement
                    payées à grand prix, ou par des avantages signalés pour l'église: qu'elles
                    s'accordoient quelquefois à la pauvreté, mais jamais sans des causes fort
                    graves: en un mot, que les grandes faveurs de Rome étoient pour l'extrême
                    richesse, ou pour l'extrême indigence, qui devenoit quelquefois un titre pour
                    les obtenir. Mademoiselle Tekely ne répliqua point. Mes yeux, qui se levèrent
                    alors sur elle, trouvèrent les siens baissés. J'en devins, si non plus fort
                    contre les mouvemens qui s'étoient élevés dans mon coeur, du moins plus hardi,
                    pour continuer de l'entretenir du même sujet. Mais bientôt,entraîné secrètement
                    par la charmante idée qu'il m'avoit offerte, et me flattant par degrés, jusqu'à
                    n'y trouver d'obstacle que dans l'incertitude et l'éloignement de l'avenir, qui
                    me ravissoient des espérances que j'aurois pu concevoir dans une fortune mieux
                    assurée, je tombai, sans le vouloir, sur le triste état de nos affaires, que
                    cette réflexion me fit douloureusement sentir. Peut-être Mademoiselle Tekely ne
                    remarqua-t-elle pas la liaison des regrets qui m'échappèrent, avec le discours
                    qui les avoit précédés; ou peut-être la remarqua-t-elle, et l'étonnement qu'elle
                    témoigna ne fut-il qu'un voile pour d'autres chagrins, dont je n'osois désirer
                    des preuves plus claires; mais apprenant, par le compte que je lui rendis de nos
                    fonds, qu'il ne nous restoit guères plus de mille ducats, elle parut
                    presqu'aussi troublée de cette information, que je l'étois encore de tous les
                    sentimens dont j'étois rempli. Quoi! Me dit-elle, nous sommes si bas! Et votre
                    argent n'a pas été plus épargné que le mien! Hélas! C'est moi seule qui vous
                    ruine; et ma vie, quand je la perdrois pour vous, ne répareroit pas le tort que
                    je vous ai fait. Ce langage, et ses yeux, que je vis mouillés de pleurs, me
                    faisant connoître combien elle étoit touchée, je me repentis amèrement d'avoir
                    fait prendre ce cours à ses idées: cependant,comme il falloit achever de
                    l'éclaircir sur un point dont je lui parlois pour la première fois, je me hâtai
                    de lui expliquer comment nos ducats étoient demeurés derrière nous. Mais
                    cherchant ensuite à la rassurer contre toutes sortes de craintes, je lui dis
                    qu'il n'y avoit rien de changé dans nos projets; qu'avec la petite somme qui
                    nous restoit, non-seulement nous achèverions commodément notre voyage, mais nous
                    aurions tout le tems d'attendre quelque chose de la fortune en Hongrie;
                    qu'attachant la mienne à son bonheur, je ne pouvois regretter ce que j'employois
                    à la servir; que je prévoyois un heureux jour, où la justice qu'elle obtiendroit
                    de la cour de Vienne la rendroit assez riche pour elle et pour moi, et qu'elle
                    ne devoit s'occuper que du rétablissement de sa santé, pour se mettre en état de
                    partir. Elle prit une contenance plus tranquille, qui me fit juger son
                    imagination remplie de cet agréable sort que je lui avois présenté dans
                    l'avenir. Les jours suivans se passèrent dans le même calme. Toutes ses idées
                    paroissoient se rapporter à notr départ. Je ne lui trouvois plus même ces
                    délicatesses et ces alarmes de religion, où je l'avois vue retomber quelquefois
                    pendant sa maladie, en songeant que son passage, dans les pays protestans, et
                    son retour dans notrepatrie, devoient exposer sa foi à de fâcheux spectacles et
                    peut-être à de nouvelles épreuves. Soit qu'une pratique paisible du culte
                    romain, dans un pays aussi catholique que la France, lui fît oublier qu'elle
                    n'avoit pas toujours été si libre, ou qu'en reprenant ses forces elle se fût
                    rappelé les conseils que je lui avois fait goûter dans un autre tems, je croyois
                    la voir plus aguerrie contre la différence des opinions religieuses, et beaucoup
                    moins vive dans les craintes ou les ferveurs de son zèle. Ce changement, dont je
                    me réjouissois pour le repos de sa vie et de la mienne, pouvoit être attribué
                    aussi à ses fréquentes lectures, qui lui apprenoient à juger mieux des choses
                    humaines, et dont j'observois d'ailleurs les effets sur d'autres points, pour
                    avancer la maturité de sa raison. J'avois ces idées de la tranquillité de son
                    coeur, à laquelle je n'aurois osé comparer celle du mien, lorsqu'un jour,
                    arrivant à l'heure que je prenois ordinairement pour mes visites, j'appris d'un
                    des domestiques de la ferme, que Madame Olasmir étoit morte depuis moins d'une
                    heure, et d'une maladie si subite, qu'à peine avoit-elle eu le tems et la force
                    de faire ses derniers adieux à sa chère élève. Je demandai aussitôt où je
                    trouverois Mademoiselle Tekely, et comment elle avoit soutenu i 577 ce triste
                    accident? On ne répondit qu'à la première de mes deux questions: elle s'étoit
                    retirée, me dit-on, avec Hélene, fille du fermier, dans une chambre dont elle
                    n'étoit pas encore sortie. J'y volai. La porte, à laquelle je frappai en me
                    nommant, n'en fut pas plutôt ouverte. J'entendis la voix d'Hélene, qui me prioit
                    d'attendre un moment. Je me fis une violence extrême, pendant cinq ou six
                    minutes. Mes alarmes pour Mademoiselle Tekely me la représentoient dans la plus
                    vive amertume de la douleur, peut-être sans connoissance, et recevant des
                    secours que sa compagne vouloit dérober à la vue d'un homme, mais dont je
                    craignois qu' elle ne fût pas aussi capable que moi, qui m'étois exercé si
                    long-tems à prendre soin de cette chère malade. Ouvrez; ouvrez donc, répétois-je
                    à tout instant. Oui, oui, me répondoit-on d'une voix assez empressée; et l'on
                    n'ouvroit pas. Hélene accourut enfin, m'ouvrit, avec quelques mots d'excuse. Je
                    ne les écoutai pas; et mes yeux, sans s'arrêter sur elle, se portèrent aussitôt
                    sur le visage de Mademoiselle Tekely, qui étoit debout vis-à-vis de moi. Toute
                    la pénétration du plus ardent intérêt ne m'y fit pas découvrir d'autre apparence
                    que celle d'une extrême agitation, qui pouvoit venir de la douleur de sa perte,
                    mais qui ne marquoit aucune altérationdans sa santé. Mes inquiétudes se
                    changèrent seulement en surprise, lorsqu'un second coup d'oeil m'eut fait
                    observer qu'au lieu de ses habits ordinaires, elle étoit vêtue et coëffée comme
                    Hélene, proprement, mais en simple fille d'honnête fermier, et qu'au milieu de
                    ses peines elle paroissoit se plaire dans cette parure. Elle ne me laissa pas le
                    tems d'ouvrir la bouche, pour en marquer mon étonnement. Je vous désirois
                    impatiemment, me dit-elle; et je n'ai tardé à vous faire ouvrir, que pour
                    achever de prendre ces habits, avec le secours d'Hélene. à présent, vous aurez
                    la complaisance de m'entendre, et de ne pas m'interrompre. Elle avertit Hélene
                    de nous laisser seuls. Elle s'assit; elle me pria de m'asseoir aussi; et d'un
                    ton plus composé qu'elle ne l'avoit jamais pris avec moi, elle me tint ce
                    discours, dont j'avoue que le souvenir ineffaçable a toujours fait mon tourment.
                    Vous savez la mort de ma pauvre Olasmir. Après la perte de sa santé, que vous
                    avez vue dépérir depuis long-tems, sa vie étoit le dernier sacrifice qui lui
                    restoit à faire pour moi. Son mari lui en avoit donné l'exemple. Grand dieu! Qui
                    connois tout ce que je dois à ces deux vertueuses et fidelles créatures,
                    charge-toi de la reconnoissance d'une fille infortunée, qui n'a que les voeux de
                    l'indigence à leur rendre, pour de si constanset si généreux services. Que
                    l'éternelle mesure de leur récompense soit ton pouvoir infini et ta suprême
                    bonté! Vous savez la mort de cette chère femme, mais vous ne savez pas qu'en
                    mourant, elle m'a rendu, sans y penser, un dernier service, le plus précieux que
                    je pusse attendre de son affection. Lorsque je la croyois expirante, et que sa
                    voix commençoit à s'éteindre en implorant le secours du ciel, mes embrassemens
                    l'ont ranimée. Elle a retrouvé la force de me dire, avec un reste d'haleine
                    entre-coupée, qu'elle est parvenue à rassembler; ah! Ma fille, ce n'est pas mon
                    sort qu'il faut pleurer, réservez vos larmes pour le vôtre. Dans quel état je
                    vous laisse! L'avenir ne m'épouvante que pour vous. Que n'êtes-vous née d'un
                    paysan, comme Hélene! Votre vie seroit heureuse: et que vous importeroit, ma
                    fille, en arrivant au terme où je touche, de l'avoir passée dans une cabane ou
                    sur un trône? Un effort sensible pour finir ces derniers mots, qui sortoient à
                    peine de ses lèvres, a fait passer son ame dans le sein de Dieu. Croirez-vous
                    qu'au lieu de redoubler mes pleurs, ce discours les a sechés tout d'un coup. Je
                    suis demeurée comme immobile, et réellement insensible au triste spectacle que
                    j'avois devant les yeux. On a tiré les rideaux du lit, pour me le dérober
                    aussitôt. Ce soin étoit superflu. Je n'appercevois plus rienautour de moi. La
                    vérité de ce que je venois d'entendre, agissant intérieurement sur mon ame, m'a
                    pénétrée d'une si vive lumière, que pendant quelques momens je me suis crue
                    seule au monde. J'ai considéré que la porte de l'éternité venoit de s'ouvrir
                    pour ma fidelle Olasmir; qu'elle ne l'avoit pas fermée après elle; qu'il ne me
                    falloit qu'un pas pour y passer à sa suite; qu'au fond il importoit peu, comme
                    elle me l'avoit dit, de quelle demeure, de quelle condition, je partirois tôt ou
                    tard pour faire un si court chemin; que les biens de la fortune ne servoient
                    qu'à le rendre plus difficile, sans être capables de l'allonger; que pour un
                    passage de cette importance, la raison apprenoit, au contraire, que les embarras
                    et les obstacles ne pouvoient être trop écartés: et d'ailleurs, me suis-je dit
                    avec la même clarté de conviction et de sentiment, ce que j'appelle des biens en
                    mérite-t-il le nom pour moi, lorsque ma naissance et mes droits à la fortune me
                    préparent une vie si malheureuse, que mon amie expirante en emporte de l'effroi!
                    Sur quoi même sont fondées mes espérances? Sur la générosité d'autrui, sur le
                    reste d'un argent qui ne m'appartient pas, car je sais l'usage que j'ai fait du
                    mien. Hé quoi! Ce n'est pas assez qu'avec sa patrie, sa famille, et le repos de
                    sa vie, le plus généreux des hommes ait sacrifié pour moi les trois quarts de ce
                    qu'il possédoit? Je ne lui laisserai rien? J'achèveraisa ruine! Je souffrirai
                    qu'il périsse pour me relever, sur le fondement incertain, et peut-être
                    chimérique, d'un rétablissement de mes droits, dont ses plus favorables
                    préventions ne l' empêchent pas de douter lui-même. Il m'est impossible de
                    représenter l'effet que cette idée a produit sur moi. Elle ne m'étoit pas
                    nouvelle, mais l'impression n'en avoit jamais été si vive. Je n'y ai pu
                    résister; et si mes expressions ne l'ont pas affoiblie, vous ne serez pas
                    surpris des résolutions qu'elles m'ont fait prendre à l'heure même. Le père
                    d'Hélene étoit à deux pas de moi dans la chambre inquiet de mon silence, et me
                    regardant avec la tendresse dont vous avez remarqué vous-même que ce bon
                    vieillard est rempli pour moi. Je me suis levée, pour m' avancer vers lui. Je
                    l'ai salué avec respect, et comme je le fais toujours, et je lui ai demandé s'il
                    m'aimoit assez pour me recevoir dans sa famille. Ce que je désire de vous, ai-je
                    ajouté de l'air humble que j'ai cru convenable à ma prière, n'est que l'habit
                    commun du hameau, la nourriture et le second rang dans votre affection après
                    votre Hélène. Je passe le reste de mes jours avec vous, si vous m'accordez cette
                    faveur, et je vous honorerai toute ma vie comme un père. Dans sa première
                    surprise, l'honnête vieillard a paru douter si je lui parlois sérieusement. Mais
                    lorsque j'en ai pris le ciel à témoin, il n'a pucontenir son transport. Il m'a
                    demandé la permission de m'embrasser, et m'a serrée dans ses bras. Sa joie ne
                    s'est d'abord exprimée que par des larmes; ensuite il m'a nommée plusieurs fois
                    sa chère, sa seconde, sa première fille, tout ce que je voudrois être, m'a-t-il
                    dit, car il étoit sûr qu'Hélene ne seroit pas jalouse du rang; et l'une et
                    l'autre nous n' appercevrions jamais de différence dans son affection. Hé bien,
                    ai-je interrompu, vous n'en appercevrez pas non plus dans notre tendresse et
                    notre respect pour vous: j'accepte votre promesse, et je m'engage avec vous pour
                    la mienne. Aussitôt j'ai fait signe à ma soeur de me suivre. Nous sommes passées
                    dans cette chambre. Hélene sembloit suspendue à mes yeux, et cherchoit des
                    termes pour me marquer son étonnement. Je l'ai priée de s'épargner les
                    questions. J'étois pressée d'autres soins. Commençons, ma soeur, lui ai-je dit,
                    par jeter au feu divers papiers, qui ne peuvent m'être utiles à rien; et sur le
                    champ j'ai brûlé toutes les preuves de ma naissance, avec les attestations et
                    les lettres, sans autre regret, je vous assure, que la peine que je vous ai
                    donnée de les recueillir. Il ne me tardoit pas moins de prendre l'habit, sous
                    lequel vous me voyez. Hélène m'a forcée d'accepter le plus beau des siens;
                    recherche assez vaine, dans l'état de simplicité que j'embrasse: mais je
                    sauraim'y réduire par dégrés, et pour la première fois j'ai cru devoir cette
                    complaisance à ma chère soeur. D'ailleurs ce jour, si j'en pouvois détacher la
                    perte de ma fidelle Olasmir, n'est-il pas le plus agréable de ma vie, un vrai
                    jour de fête, quoiqu'empoisonné par la plus vive douleur; et dans mon deuil
                    même, ne doit-il pas être célébré? C'est de cet oeil, que je vous supplie,
                    monsieur, de le regarder pour moi. Voilà ce que j'avois de plus important à vous
                    dire. Le reste ne demande pas d'explication; vous êtes libre de tous les
                    engagemens que votre généreuse amitié vous a fait prendre, pour la conduite de
                    ma jeunesse, à laquelle il ne manquera rien dans cette honnête maison, et pour
                    le rétablissement de ma fortune, auquel je renonce volontairement, sans craindre
                    de le regretter jamais. Comme vous n'aurez plus de partage à faire entre vos
                    nécessités et les miennes, la petite somme qui vous reste servira peut-être à
                    réparer le tort que je vous ai fait, à vous ouvrir quelque heureuse voie, qui ne
                    peut tarder long-tems pour un homme de votre mérite, et que je m'efforcerai de
                    hâter par tous les voeux de mon coeur. Par mes voeux? ... si loin de vous
                    servir, devois-je ajouter, ils ne vous deviennent pas funestes: car je le vois
                    trop, tel est la singularité de mon sort et de celui de tous mes proches?
                    Est-elle donc attachée au sang dont jesuis sortie? Avec un grand nom et de
                    l'opulence, non-seulement nous sommes tous parvenus aux deux excès les plus
                    opposés; à la dépendance du secours d'autrui, et presqu'à l'extrêmité de
                    l'abjection et de la misère; mais nous avons eu le malheur encore plus cruel,
                    d'entraîner dans les mêmes abîmes ceux que notre infortune a touchés; ceux,
                    hélas! Qui nous ont tendus la main pour nous relever ou nous soutenir! Malgré
                    l'air de fermeté, de joie même et de liberté d' esprit, dont Mlle Tekely s'étoit
                    comme armée pour cet étrange discours, et qu'elle avoit su garder jusqu'à la
                    conclusion, quelques larmes, forçant le passage, se firent appercevoir ici sur
                    ses joues. Elle se hâta de les essuyer; peut-être crut-elle me les avoir
                    dérobées. Cette dernière réflexion, qui les lui avoit arrachées, n'ayant pas été
                    plus volontaire, elle auroit voulu pouvoir en détourner mon attention, et nous
                    ramener tous deux, elle aux apparences de contentement qu'elle avoit soutenues
                    jusqu'alors, moi, sans doute, aux applaudissemens qu'elle désiroit pour ses
                    résolutions. J'en jugeai par un sourire contraint et par quelques mouvemens
                    inquiets, avec lesquels elle parut attendre ma réponse. J'avois observé
                    fidellement le silence qu'elle m'avoit imposé. Il m'avoit même assez peu coûté,
                    pendant la première partie de son récit. La viveet juste amitié que je lui
                    connoissois pour une femme qui lui avoit tenu lieu de mère, m'ayant fait
                    craindre quelqu'effet extraordinaire d'une perte si subite, j'avois été
                    satisfait, plutôt qu'alarmé, du cours que sa douleur avoit pris; et de tous les
                    excès auxquels je l'avois crue capable de s'emporter, le mépris de la fortune et
                    la préférence d'une vie obscure m'avoient semblé les moins dangereux. C'étoit
                    une évaporation passagère; je n'en avois pu souhaiter de plus douce; et ne
                    croyant pas en devoir appréhender la durée, cette idée n'avoit fait que
                    m'attendrir, lorsqu'elle m'avoit parlé de la vanité du monde en philosophe, et
                    de mes services en coeur sensible; ensuite, dans la demande qu'elle avoit faite
                    au fermier, la naïveté du tableau m'avoit enchanté. Je n'avois pu me défendre
                    alors de la regarder avec complaisance, et je l'avois trouvée plus charmante que
                    jamais sous sa nouvelle forme. Mais dans quel état, grand dieu! M' avoit-elle
                    précipité tout d'un coup! Premièrement, le feu, dont elle avoit aussitôt parlé
                    pour ses papiers, m'avoit fait frémir; et la brusque exécution de ce malheureux
                    projet avoit rendu mon émotion si vive, que j'avois eu besoin du dernier effort,
                    pour ne la pas faire éclater par un cri. C'étoit sa seule ressource et le fond
                    de toutes ses espérances, qu'elle avoit détruits en un instant. Peut-être
                    monpropre intérêt entra-t-il aussi dans l'excès de mon trouble. Mes yeux se
                    tournèrent, avec le plus amer sentiment, vers la cheminée, où je voyois encore
                    voltiger quelques atomes des précieux écrits, dont l'anéantissement me faisoit
                    saigner le coeur. Une consternation si profonde ne pouvoit être augmentée que
                    par un coup plus terrible encore: et je l'avois aussitôt reçu de Mademoiselle
                    Tekely, dans la fin de son discours, où j'avois cru voir, au travers d'une
                    modération affectée, que si la mort de Madame Olasmir avoit déterminé ses
                    nouvelles résolutions, elles avoient pris leur origine dans l'explication que
                    j'avois eue avec elle sur l'état de nos affaires, et sur la petite somme qui
                    nous restoit. Soit qu'une ame aussi délicate que la sienne eût trouvé dans cet
                    avis un air de plainte, ou qu'ayant réfléchi plus qu'elle n'eût encore fait sur
                    notre étroite situation, elle eût eu, pour elle-même, l'injustice et la rigueur
                    de se reprocher l'épuisement de mes fonds après les siens; il m'avoit paru que
                    ses regrets, ses conseils, ses voeux sur ce point, et sur-tout la douloureuse
                    réflexion qui leur avoit succédé, ne pouvoient venir que de l' une ou l'autre de
                    ces deux causes; cruelle supposition, qui m'avoit pénétré l'ame! Soupçon
                    d'autant plus insupportable, qu'il étoit plus opposé à la vérité de tous mes
                    sentimens!J' étois dans cette double agitation, lorsque son silence m'avoit fait
                    comprendre qu'elle attendoit mon jugement sur tout ce que j'avois entendu.
                    J'ignore ce que le mouvement naturel de mon coeur m'auroit pu dicter, mais, plus
                    je me sentis troublé, plus je crus devoir apporter de prudence à ma réponse. La
                    destruction des papiers, ou de ceux du moins qui portoient la confirmation du
                    mariage de son père par l'aveu du hospodar, étoit un malheur irréparable. Le
                    reste n'étoit pas sans remède. Je ne doutois pas, moi qui la connoissois si
                    bien, que toute cette scène ne fût l'ouvrage de son imagination, que je m'étois
                    trop hâté de croire réduite, par une langueur qui ne l'avoit pas quittée sur
                    mer, par sa maladie, et par l'expérience ou les réflexions d'un âge plus mûr. De
                    puissantes circonstances l' avoient échauffée; d'autres auroient le pouvoir de
                    la refroidir, et mes conseils reprendroient leur ascendant ordinaire sur une
                    raison fort éclairée, pour laquelle je n'avois que ces tempêtes à redouter.
                    Ainsi, loin de condamner son emportement, je pris le parti de flatter des
                    résolutions dont je ne pouvois arrêter que les suites. Je louai la
                    reconnoissance et l'affection, qui la rendoient si sensible à la perte de sa
                    gouvernante, le mépris qu'elle faisoit des biens du monde, son goût pour la vie
                    champêtre, et j'évitai de toucher au malheureux article despapiers. à l'égard de
                    moi, je la remerciai vivement de l'intérêt qu'elle prenoit à mon sort, et je la
                    priai d'être sans inquiétude pour un homme que la fortune touchoit aussi peu
                    qu'elle. Vous savez, lui dis-je, que j'attache mon bonheur au vôtre; et nos
                    idées s'accordant si bien sur ce qui mérite le nom de bonheur, j'aurai peu
                    d'embarras pour le mien, lorsque je verrai le vôtre bien établi. Elle parut si
                    satisfaite de ma réponse, qu'après avoir répété qu'elle me supplioit néanmoins
                    d'employer inutilement pour moi ce qui me restoit d'argent, elle ne pensa qu'à
                    mettre de la décence dans les derniers devoirs qu'elle vouloit rendre elle-même
                    à Madame Olasmir. Il ne vous en coûtera rien, me dit-elle; je ferai vendre ses
                    robes et les miennes, dont je n'ai plus d'autre usage à faire, et qui vous
                    rembourseront de vos frais. Je ne combattis pas même cette idée; et lui
                    remettant de quoi fournir à la dépense des funérailles, je demandai seulement
                    qu'elle me laissât le soin de faire vendre les robes. Mon dessein, comme on se
                    l'imagine aisément, étoit de les sauver au contraire, et de les lui conserver,
                    pour un autre tems, que je ne croyois pas éloigné. Hélene fut rappelée. Les noms
                    de chère compagne et de soeur furent prodigués, avec aussi peu d'affectation que
                    si la tendresse de la natureles eût dictés. Je fus témoin, pendant quelques
                    heures, de l'aimable empressement de Mademoiselle Tekely, à partager quantité de
                    petits offices domestiques avec Hélene. Le fermier jugeant, par mon silence, que
                    j'approuvois cette bizarre métamorphose, sembloit pénétré de joie, et ne se
                    remuoit que pour arrêter sa seconde fille, lorsqu'il la voyoit descendre à des
                    soins trop vils, ou trop fatigans. Moi-même, confondu de ce spectacle, et muet
                    d'étonnement, je me demandois quel étoit donc l'avantage des grandes
                    distinctions de la vie, puisqu'un caprice d'imagination suffisoit pour faire
                    trouver autant de plaisir réel dans une condition si simple? D'un autre côté,
                    une illusion plus puissante encore me faisoit sentir que je leur aurois préféré
                    mille fois, et pendant un siècle entier, la douceur de contempler Mademoiselle
                    Tekely dans son exercice. Chaque pas, chaque mouvement que je lui voyois faire,
                    renouveloit dans mon coeur toutes les fatales impressions que j'y voulois
                    effacer. Le dessein où je la vis obstinée d'assister à l'enterrement de sa
                    gouvernante, en deuil de campagne, c' est-à-dire, sous un habit encore plus
                    éloigné des usages de la ville, me fit prendre le parti de me dérober à cette
                    cérémonie. Je lui en fis goûter la raison, qui fut la crainte de faire éclater
                    par ma présence une singularité qu'ellene cherchoit pas à rendre publique, et
                    d'attirer trop d'attention sur nous, dans un pays où nous souhaitions d'être
                    inconnus. Ainsi je pris le chemin de Nantes, dans la résolution de ne pas
                    reparoître à la ferme, tout le jour suivant, où je supposai que la compagnie
                    seroit nombreuse. J'emportois aussi l'espérance de trouver, à mon retour,
                    Mademoiselle Tekely moins ferme dans ses idées de vie champêtre, dont je ne
                    pouvois me persuader que le goût lui durât plus long-tems que les injustes
                    chagrins auxquels je l'attribuois. On a vu que c'étoit dans cette seule
                    confiance, que je m'étois dispensé de les combattre. Cependant, les réflexions
                    qui m'assiégèrent, en marchant à pié dans une route où je me souvenois d'en
                    avoir fait de fort sages, me conduisirent par divers degrés à des conclusions
                    opposées. Elles retombèrent sur les motifs, qui pouvoient l'avoir jetée si
                    brusquement dans son étonnante résolution. La seule ardeur de son imagination
                    les expliquoit-elle assez? Qu'avoit-elle vu, dans la mort de Madame Olasmir,
                    qu'un évènement auquel nous nous attendions de jour en jour? Et les dernières
                    expressions de cette fidelle amie, ne pouvant passer que pour un délire de
                    tendresse, dans le coeur d'une femme expirante, portoient-elles d'autres
                    lumières surnotre avenir, que celles qui nous étoient déjà trop présentes, et
                    dont nous nous étions mille fois entretenus dans notre inquiétude commune?
                    L'épuisement de nos fonds ne devoit pas être un incident plus étrange pour
                    Mademoiselle Tekely; elle ne pouvoit avoir oublié l'extrême diminution qu'ils
                    avoient reçue à Constantinople, ni se figurer que notre voyage de mer, sa
                    maladie, pour laquelle je n'avois rien ménagé, et les infirmités de sa
                    gouvernante qui demandoient de continuels secours, ne m'eussent pas obligé à de
                    très-grands frais. D'un autre côté, en l'informant de notre situation réelle, je
                    n'en avois pas marqué plus d'embarras pour l'exécution de nos grandes vues; et
                    l'argent qui me restoit entre les mains pouvoit suffire effectivement à les
                    remplir. Enfin, devois-je penser qu'elle eût trouvé l'air de plainte au compte
                    qu'il m'étoit échappé de lui rendre, ou dans d'autres termes, qu'elle me jugeât
                    capable de regretter ce que j'employois à son service, elle qui me voyoit occupé
                    depuis si long-tems, et sans le moindre partage, de sa fortune, de sa santé, et
                    du bonheur de sa vie? Ah! J'avois trop bien appris à juger moi-même de ses
                    sentimens et de ses principes. Si je ne lisois pas tout ce qui se passoit dans
                    son coeur, j'en connoissois si parfaitement le fond, que j'aurois engagé mille
                    vies pour la justice et lagénérosité de tout ce qui prenoit naissance dans une
                    source si noble et si pure. Non, pris-je plaisir à répéter en moi-même, je ne me
                    persuaderai jamais que les yeux manquent à cette divine fille, pour reconnoître
                    le désintéressement de mon zèle et l'excès de mon attachement. Mais d'où vient
                    donc ce caprice, qui lui fait oublier tout d'un coup ce qu'elle est née, ce
                    qu'elle doit à son nom, à l'honneur de ses ancêtres, à mille charmes et mille
                    vertus qu'elle possède, oserai-je dire à mes longs services? Pour vouloir
                    s'ensévelir dans une condition obscure, et la préférer à tant d'avantages
                    qu'elle peut espérer de sa naissance et de sa jeunesse? Ici, j'en fais l'humble
                    aveu, mon coeur, que je n'avois pas cessé de tenir en bride, et que je croyois
                    soumis par mon respect pour elle autant que par la considération de mon état,
                    jusqu'à ne plus demander la vigilance de ma raison, me fit sentir plus
                    impétueusement que jamais, le besoin qu'il avoit d'être réprimé. Un accent
                    tendre, dont j'avois été frappé dans sa voix, lorsqu'elle étoit arrivée à ce
                    qu'elle avoit nommé mes sacrifices; le reproche de ma ruine, qu'elle s'étoit
                    fait d'un air pénétré; le même attendrissement, chaque fois qu'elle avoit parlé
                    de ma mauvaise fortune, et si vif, à la fin de son discours, qu'elle n'avoit pu
                    retenir quelques larmes; toutes ces idées merenaissant dans l'esprit, s'y
                    fortifiant à mesure que je croyois trouver moins de vraisemblance dans les
                    explications que je rejetois, et s'y joignant d'elles-mêmes à l'observation sur
                    Casimir De Pologne, qui n'en étoit pas sortie, me rejetèrent tout d'un coup dans
                    un transport, dont non-seulement ma raison et ma vertu, mais la vigueur même de
                    ma constitution, ne put arrêter ni soutenir les effets. Je me sentis tremblant.
                    Mes jambes me refusèrent leur office pour marcher. Je m' assis sur le premier
                    gazon. Là, dans un trouble qui ne peut être représenté, les deux coudes appuyés
                    sur mes genoux, le front sur mes deux mains, je m'abandonnai pendant quelques
                    momens à des agitations de coeur et d'esprit si confuses, qu'il ne m'en est pas
                    resté le plus léger souvenir. Des soupirs, quelques exclamations interrompues,
                    mal articulées, c'est tout ce que je retrouve dans ma mémoire: chère fille!
                    Adorable enfant! Vous... ce coeur... ah! Le mien... mais comment... un autre
                    effet, et bien plus nouveau pour moi, dont je ne m'apperçus qu'en sortant de
                    cette violente crise, fut de me trouver les joues inondées de larmes, qui
                    couloient jusqu'à mes lèvres, et que je distinguai par leur amertume. Cependant
                    je me dois le témoignage, qu'au premier instant où ces impétueuses
                    vapeurscommencèrent à se dissiper, ma raison, reprenant toute la force qu'elle
                    avoit tirée de mes combats, revint d'elle-même à ses principes, et fut capable
                    aussitôt d'imposer silence à tous mes sens. Charmes qui n'êtes pas faits pour
                    moi! M'écriai-je avec un reste d'attendrissement, mêlé de confusion; délicieuse,
                    mais perfide ivresse! Laissez-moi l'innocence que j'aime et la paix que je
                    désire. Je me levai brusquement, pour secouer promptement les étincelles du feu
                    que j' avois senti prêt à me consumer. Loin de revenir aux dangereuses images
                    qui l'avoient si vivement rallumé, je m'efforçai de les écarter par les
                    puissantes réflexions qui m'avoient déjà servi dans le même lieu. Toutes les
                    grandes règles du devoir furent rappelées de bonne foi. C'étoit à servir
                    Mademoiselle Tekely, comme la religion et l'honneur m'y avoient consacré, que
                    mes sentimens, quels qu'ils fussent, devoient se satisfaire et s'exercer. Toute
                    autre voie m'étoit interdite. Qu'importe, ajoutai-je avec un renouvellement de
                    force, d'où viennent ses résolutions? Il est question de l'en détacher, si
                    bientôt son propre dégoût ne la guérit pas d'un caprice qui m'étonne; ou de les
                    faire servir, s'il est possible, à réparer plus facilement tout le mal qu'elle
                    s'est fait en brûlant les preuves de sa naissance. Cette dernière idée m'étoit
                    déjà venue à la ferme; je m'y attachai particulièrement, etj'achevai de lui
                    donner de la vraisemblance, dans un plan dont je demeurai fort satisfait. Rien
                    ne manquant à la sureté, ni même aux loix essentielles de la décence, dans la
                    maison du fermier, il me sembla que sans aucun risque j'y pouvois laisser
                    Mademoiselle Tekely sous la garde de cet honnête vieillard, pendant que je
                    ferois le voyage de Hongrie, pour recommencer une levée de certificats et
                    d'attestations, dans les lieux où j'avois recueilli les premiers. C'étoit un
                    préliminaire indispensable, après lequel je ne voyois guères plus de difficultés
                    dans notre situation, qu'il n'y en avoit eu jusqu'alors; sur-tout me croyant
                    toujours certain de ramener ma pupille à la raison, lorsque je l'entreprendrois
                    sérieusement. Un voyage, que je ferois seul, alloit m' épargner de la dépense,
                    du tems, l'embarras de promener une jeune fille par des routes dont je lui
                    sauverois la longueur, et me délivrer de tous les combats, qu'un coeur droit,
                    mais foible, me faisoit prévoir encore. Dans ma course, mon dessein étoit de
                    passer par Vienne, pour y pressentir les facilités ou les obstacles que nous
                    trouverions à nous y faire écouter; de prendre aussi par Cronstat, pour y faire
                    quelque argent du reste de ma fortune, et pour engager ma soeur à m'accompagner
                    dans mon retour en France. Cette soeur étoit la prudence même. Je luiconnoissois
                    les mêmes sentimens que les miens, pour nos Tekely. Elle pouvoit remplacer
                    avantageusement Madame Olasmir; et je ne désespérois pas de l'y faire consentir.
                    Enfin, revenant avec elle en moins de trois mois, qui me paroissoient suffire
                    pour toutes ces vues, je trouverois ma noble paysanne, ou guérie de son caprice,
                    et prête à me suivre, ou peu capable du moins, comme je me le figurois, de
                    résister à mes pressantes instances, lorsque pour relever son courage et
                    dissiper son innocente folie, je lui présenterois une gouvernante fort
                    supérieure à la première, des fonds augmentés, de nouvelles voies ouvertes du
                    côté de Vienne, et des espérances de rétablissement plus plausibles que jamais.
                    Ce systême, dont je m'applaudis beaucoup, me donnoit un second avantage, que je
                    n'aurois pas cru nécessaire s'il s'étoit moins accordé avec son principal
                    intérêt, mais dont l'idée me charma dès qu'elle se fut offerte: c'étoit de
                    pouvoir laisser, à Nantes, la plus grande partie de l'argent qui me restoit,
                    pour les besoins qui lui pouvoient survenir. Quelque opinion que j'eusse des
                    dispositions du fermier, j'aurois regretté trop amèrement de devoir à sa seule
                    générosité, pendant trois mois, la subsistance et l'habillement de ma chère
                    pupille. Il me restoit environ douze mille livres de France.Un calcul aisé me
                    persuada que quatre étoient plus que suffisantes, pour les frais de mon voyage,
                    et pour les services que je voulois rendre à Mademoiselle Tekely dans ma route.
                    Je résolus de placer huit cens pistolles, dans des mains assez fidelles,
                    non-seulement pour la sureté du fonds, mais pour en payer chaque mois, l'intérêt
                    au bon fermier, que je voulois mettre seul dans ma confidence. Cet arrangement
                    répondoit si bien à toutes les circonstances de notre situation, qu'après
                    l'avoir achevé, la joie me fit redoubler ma marche, pour ne pas remettre au
                    lendemain ce qui pouvoit être commencé le jour même. Cependant je fus un peu
                    arrêté par le choix du banquier, auquel je voulois confier mon argent. Dans un
                    assez long séjour, j'avois fait peu de connoissances à Nantes. Tous mes soins
                    s'étant rapportés à Mademoiselle Tekely, je n'avois guère étendu mes liaisons
                    au-delà des médecins qui l'avoient vue pendant le cours de sa maladie. à la
                    vérité, un bizarre incident m'avoit procuré, depuis quinze jours, des ouvertures
                    dont j'aurois pu tirer plus d'avantages, si j'avois recherché de l' estime et de
                    la considération, dans un pays où je n'étois recommandé que par ma qualité
                    d'étranger. Je revenois de la ferme dansl'après-midi, lorsqu'en passant devant
                    le collége de l'oratoire, une affiche m'avoit averti qu'il s'y faisoit des
                    exercices publics, dans l'école de philosophie. Mon ancienne passion pour les
                    sciences, plus qu'aucune envie de sortir de mon obscurité, m'avoit fait entrer
                    dans l'assemblée. J' avois demandé modestement la permission de proposer mes
                    doutes sur la vérité des thèses; quelques foibles talens m'avoient assez bien
                    servi pour m'attirer des éloges, dont j'avois cru néanmoins ne devoir une
                    partie, qu'à la politesse de mes auditeurs. L'admiration ne s'étoit pas bornée à
                    ces applaudissemens. On m'avoit traité avec la plus haute distinction, et les
                    pères s'étoient empressés de m'offrir leurs services et leur amitié. Je leur
                    avois promis de les voir souvent, sans autre motif que notre goût commun pour
                    les lettres, et la certitude de trouver une ressource contre l'ennui, dans le
                    commerce de plusieurs honnêtes gens dont je respectois la profession et le
                    mérite. En effet, il s'étoit passé peu de jours, où je ne leur eusse donné tout
                    le tems que mes principes de bienséance me faisoient retrancher assez
                    courageusement à des visites plus chères, et j'étois déjà lié si
                    particulièrement avec le supérieur, que j'aurois pu tout attendre de son zèle.
                    Mais, le service dont j' avois besoin avoit si peu de rapport à son état, qu'il
                    ne s'étoit pas d'abordoffert entre ceux auxquels je pouvois m'adresser; et
                    lorsque mes réflexions tombèrent sur lui, je crus n'avoir à lui demander que son
                    conseil, pour m'ouvrir les voies dans une ville dont il devoit connoître tous
                    les habitans. Je le vis, en arrivant, et ses bons offices passèrent mes
                    espérances. Après avoir entendu ce que je pouvois lui communiquer sans pousser
                    trop loin la confiance, il me prit la main, et me conduisit chez un des riches
                    négocians de Nantes, auquel il recommanda mes intérêts comme ceux de sa propre
                    maison. Ensuite quelques mots d'explication, qu'ils eurent entr'eux, achevèrent
                    de le disposer si favorablement, qu'aussitôt qu'il eut appris mes intentions de
                    moi-même, il m'offrit beaucoup plus que je n'avois pensé à lui demander. S'il
                    n'étoit question, me dit-il, que de faire valoir mon argent pendant quelques
                    mois, il me répondoit d'un fruit plus considérable que l'intérêt ordinaire, par
                    les simples voies de son commerce; et la seule bourse de Nantes étoit un champ
                    si fertile, que chaque jour ou chaque semaine, il m'en promettoit une abondante
                    moisson. Ainsi, ma somme seroit un dépôt entre ses mains, avec la commission
                    d'en tirer parti, pour laquelle il ne prétendoit que la satisfaction de
                    m'obliger. Tout étoit généreux dans cette offre: cependant comme il s'engageoit
                    aussi àpayer les termes que je voulois fixer au fermier, ce paîment certain, sur
                    des profits qui ne l'étoient pas, me laissoit quelque scrupule. Mais le père me
                    fit faire attention que le fond garantissant toujours les avances ou les pertes,
                    je devois être sans inquiétude. En effet, je compris, et le succès m'apprit
                    mieux encore, qu'avec un dépositaire aussi sûr que je pouvois croire le mien,
                    lorsqu'il me venoit d'une si bonne main, le commerce a peu de méthodes plus
                    avantageuses et plus innocentes, pour les particuliers de toutes sortes de
                    conditions, qui veulent augmenter leur bien sans éclat. Mes confidences et les
                    entretiens du supérieur n'ayant rien contenu jusqu'alors, qui pût me faire
                    imaginer ce qu'il se proposoit par ce zèle à m'obliger, et sur-tout par un
                    service si réel et si désintéressé, ma reconnoissance, quoiqu'extrême,
                    c'est-à-dire égale à l'importance de mes propres vues, s'exprima dans les termes
                    communs. Je ne le quittai pas sans lui promettre de le revoir avant mon départ:
                    mais le jour suivant fut employé, soit à régler mes affaires avec le négociant,
                    soit d'avance aux préparatifs de mon voyage. Le médecin, qui nous avoit conduits
                    à la ferme, fut d'ailleurs le seul que j'informai de la nécessité où j'étois de
                    quitter Nantes pour deux ou trois mois. Je le chargeai de veiller à la santé
                    deMademoiselle Tekely, qu'il n'avoit pas cessé de voir quelquefois dans sa
                    retraite; et pour diminuer la surprise que sa métamorphose pouvoit lui causer,
                    je lui annonçai ce déguisement, et je feignis qu'il s'étoit fait de concert avec
                    moi, dans la seule vue de mettre une jeune personne à couvert de toutes sortes
                    d'indiscrétions, pendant mon absence. Il me demanda pourquoi sa préférence
                    n'avoit pas été pour un couvent, et cette question m'embarrassa. Je fus réduit à
                    répondre, qu'elle jugeoit l'air de la campagne plus nécessaire que jamais à sa
                    santé, et je lui recommandai même de la laisser dans ses idées. Ce frein me
                    parut suffire, pour un homme dont j'avois eu le tems de connoître la prudence;
                    et je me flattai qu'en prévenant aussi ma pupille sur l'inutilité de faire
                    éclater ses résolutions, elle continueroit de vivre dans une tranquille
                    obscurité jusqu'à mon retour. Ce jour, le seul que j'eusse passé sans l'avoir
                    vue depuis notre départ de Valaquie, m'avoit aussi paru le plus long; et le
                    lendemain, en retournant à la ferme, toutes les idées que j'avois de mon devoir
                    ne m' empêchèrent pas de considérer, avec le plus amer sentiment, à quelles
                    inquiétudes et quels ennuis mon absence de trois mois alloit me livrer: si je me
                    croyois assez fort, pour m'assujetir éternellement aux loix que je m'étois
                    imposées, je sentois que pour en adoucirla rigueur, il auroit fallu vivre sous
                    les yeux de ma chère pupille, la voir et l'entendre, ou du moins n'être jamais
                    privé trop long-tems de cette innocente consolation, dont je m'étois fait une si
                    douce habitude. J'examinai même si la plus rigoureuse vertu pouvoit être blessée
                    par le sentiment d' un plaisir si pur, et s'il ne lui étoit pas permis de le
                    regarder plutôt comme une espèce de soulagement ou de récompense. Quelle seroit
                    donc l' erreur de cette supposition, si l'on mettoit à part le danger, contre
                    lequel je me croyois assez défendu par mes continuelles réflexions et par mon
                    seul goût pour le devoir? Cette méditation, qui dura pendant toute ma marche, et
                    que je prenois plaisir à prolonger, m'avoit fait prendre, au travers de quelques
                    champs fermés de haies, un sentier dont je savois les détours. En approchant de
                    la ferme par cette route, ma rêverie fut interrompue par les caresses d'un assez
                    beau chien, que j'avois amené du levant, et que j'avois laissé en garde au
                    fermier. Je fus moins surpris de le trouver seul, et comme perdu, que de lui
                    voir au cou un noeud de ruban, avec un reste de lesse traînante, qu'il avoit
                    rompue apparemment pour s'échapper. Après quelques sauts autour de moi, il
                    retournoit sur ses traces, courant de toute sa force, comme ces animaux font
                    dans leur joie; et sautantensuite, près d'un passage qui donnoit dans un autre
                    champ, il tourna la tête pour me regarder, d'un air qui sembloit m'indiquer le
                    chemin; il s'élança devant lui et disparut, sans pouvoir être rappelé par ma
                    voix. Toutes ces apparences me firent juger que Mademoiselle Tekely étoit à se
                    promener dans quelqu'un des champs voisins, et je pris la route que mon chien
                    m'avoit tracée par sa fuite. à peine eus-je passé la première haie, que ma vue
                    parut causer beaucoup de frayeur à douze ou quinze brebis, qui paissoient
                    tranquillement avec leurs agneaux. Je n'en traversois pas moins le champ,
                    lorsque j'apperçus, au coin d'une haie, la tête d'une fille, que je reconnus
                    facilement pour Hélene. Le bruit de ma marche, les mouvemens de mon chien, et la
                    frayeur du petit troupeau, lui faisant assez connoître qu'il étoit entré
                    quelqu'un dans le champ, elle avançoit la tête à demi, pour découvrir qui
                    j'étois. Mais aussitôt qu'elle s'en crut sûre, elle vint à moi d' un air de
                    mécontentement affecté; le beau plaisir, me dit-elle, d'effaroucher nos agneaux!
                    étoit-ce de ce côté qu'il falloit venir? Un doux sourire, dont cette plainte fut
                    accompagnée, son habillement, qui me parut extraordinaire, et sur-tout une
                    petite houlette que je lui vis à la main, me firent deviner une partie de la
                    vérité. Passez,passez, continua-t-elle; vous trouverez, de l'autre côté de cette
                    haie, la bergère Ednor, à laquelle je vous avertis de ne plus donner d'autre
                    nom, si vous ne voulez pas lui déplaire: nous vous attendions par le chemin de
                    la ferme. Hélene s'appuyant sur sa houlette, me quitta pour aller rassembler le
                    petit troupeau. Je passai. Mademoiselle Tekely étoit à peu de distance, assise
                    sur un gazon fort frais, entre un bel agneau, qui paissoit près d'elle, et mon
                    chien, dont elle avoit renoué la lesse; une houlette sur les genoux; un chapeau
                    de paille à son côté, avec un petit panier de jonc, dans lequel je vis du pain
                    et quelques fruits, un livre et des ouvrages de main commencés. Son ajustement
                    étoit de la même forme que celui d'Hélene, c'est-à-dire plus simple encore
                    qu'Hélene ne le portoit ordinairement dans la maison de son père, mais se
                    sentant néanmoins d'un goût d'élégance et de propreté, que dans cet abaissement
                    même, Mademoiselle Tekely n'avoit pu perdre. Sa taille, sous un corset d'étoffe
                    légère, en étoit plus fine et plus libre. Sa tête, sans coeffure et sans voile,
                    laissoit voir à découvert tout ce que la nature y avoit répandu d'agrémens. Avec
                    l'azur qui serpentoit sur les temples, c'étoit de grosses tresses des plus beaux
                    cheveux du monde, relevées sans art, et formant, de plusieurs tours, une sorte
                    de casque,au sommet duquel leurs queues rassemblées d'elles-mêmes en boucles,
                    composoient naturellement un charmant panache. Elle auroit été plus
                    majestueusement sur un trône; mais toutes les recherches de la grandeur et du
                    luxe n'auroient pu la rendre plus aimable. L'émotion de mon coeur ne me surprit
                    pas. J'en avois ressenti d'aussi vives; et le courage avec lequel je me voyois
                    prêt à m'éloigner, semblant me répondre assez de la fermeté de mes principes,
                    peut-être venois-je dans l'intention secrète d'avoir pour moi-même un peu
                    d'indulgence avant mon départ. Cette disposition devoit me donner du goût pour
                    la joie; cependant (en moins de dix pas qui restoient à faire jusqu'à ma
                    pupille), une noire et pesante vapeur m' obscurcit sensiblement l'imagination.
                    Charmes qui me ravissez, dis-je en moi-même, avec quelques soupirs étouffés;
                    mais affreux état pour l' unique héritière d'un si grand nom! Je m'approchai
                    d'elle, d'un air sombre, et dans un silence, qui dut lui promettre moins
                    d'applaudissemens pour son nouveau caprice, que de plaintes et d'amers
                    reproches. Elle feignit sans doute de ne le pas remarquer, car son accueil n'en
                    fut pas plus froid, ni son maintien moins ouvert. Elle fut la première à parler,
                    pour me reprocher gaiement, comme Hélene, d'avoir mal pris mon cheminet d'être
                    venu jeter la frayeur parmi leurs agneaux. Asseyez-vous près de moi, me dit-elle
                    du même ton; je veux vous communiquer le plan de notre vie pastorale, et vous
                    apprendre la scène que je vous préparois aujourd'hui. Je m'assis, la tête
                    baissée, sans avoir ouvert la bouche. Elle se mit à me raconter, qu'après avoir
                    rendu les derniers devoirs à sa fidelle Olasmir, et donné à son sort des larmes
                    d'envie plutôt que d'affliction, elle étoit retournée à la ferme pour y faire
                    son office; mais que son père n'avoit pas voulu souffrir qu'elle mît la main aux
                    rudes ouvrages de la maison, et s'étoit servi de son autorité pour la retenir,
                    en lui laissant néanmoins le choix d'une occupation moins pénible: qu'alors elle
                    s'étoit souvenue qu'au couvent d'Odenbourg il y avoit quelques bestiaux, dont
                    les religieuses prenoient soin; qu'elle avoit demandé cet office dans la ferme,
                    et que son père y avoit consenti, mais l'avoit bornée au soin de la laiterie,
                    des poulets et des agneaux; administration peu laborieuse, comme j'en devois
                    juger, sur-tout lorsqu'il exigeoit qu'elle fût partagée avec Hélene. Aussi
                    s'étoit-elle récriée, en représentant qu'elle craignoit de n'être pas assez
                    utile à la ferme. Cependant son père avoit pris la peine de lui faire concevoir
                    que ces trois articles faisoient une partie considérable de l'économie
                    champêtre,et qu'il tiroit de sa basse-cour presqu'autant que de ses terres. Elle
                    s'étoit rendue à cette raison. Aussitôt, continua-t-elle avec le même
                    enjouement, j'ai voulu connoître l'objet de nos soins et l'étendue de notre
                    petit empire. " j'ai proposé à ma soeur, d'aller ensemble à la basse-cour, vous
                    ne serez pas effrayé des termes. Dans la bergerie, sur plus de trois cens
                    moutons, nous n'avons trouvé que seize brebis avec leurs agneaux. Plus loin,
                    nous avons compté vingt vaches, dont quelques-unes ont mis bas nouvellement. La
                    servante, qui les trait, nous assure qu'elles sont toutes laitières, et qu'avec
                    le lait nécessaire à la maison, elles fournissent, chaque semaine, quatre-vingt
                    livres d'excellent beurre. Je ne puis vous dire au juste, le nombre de nos
                    poulets; mais j'en ai compté plus de trois cens de différens âges, dont les plus
                    jeunes demandent encore de grands soins. " après avoir fait ce compte, et
                    caressé nos agneaux, j'ai pris ma soeur à l'écart, pour convenir avec elle de
                    l'emploi du jour et de l'ordre de notre travail. Nous avons réglé d'abord que
                    notre lever sera, tous les jours d'été, à six heures; à sept en hiver; que nos
                    premiers soins seront pour notre petite légion de volaille; les seconds pour nos
                    agneaux, qui prendront la plus grande partie du jour; et les soins du soir,pour
                    la laiterie. Une si grande partie du jour à nos agneaux! Vous me demandez
                    pourquoi? Parce que nous sommes résolues, monsieur, de n'en confier la garde
                    qu'à nous; et vous voyez que nous commençons dès aujourd'hui. Nous savons du
                    berger même, qu'ils perdent beaucoup à paître avec le troupeau, et que si nous
                    les voulons sains et nets, il faut les mener à part avec leurs mères. Les mener!
                    Mener de tendres agneaux! Ah, monsieur! C'est le triomphe de la vie champêtre.
                    N'ai-je pas lu mille fois que nos premiers pères étoient des bergers? La poésie,
                    la fable, que dis-je? L'histoire sainte et profane nous offrent-elles des idées
                    plus pures, des images plus charmantes que celles de l'état pastoral? Cette
                    espèce d'enthousiasme, et tous ces détails rustiques, qui s'étendoient déjà
                    jusqu'aux termes, me firent lever la vue, pour la regarder avec étonnement. Elle
                    sourit, et continua: nos seconds arrangemens sont tombés sur l'habit qui
                    convenoit à nos exercices. J'ai jugé qu'il devoit être aussi simple qu'eux, le
                    même que celui de toutes les jeunes filles du canton, qui sont occupées des
                    mêmes soins. Un habit pastoral m'auroit plu, tel que je l'ai vu dans plusieurs
                    peintures: mais je ne suis pas en Arcadie; je ne veux pas être distinguée par
                    des singularités qui puissent m' attirer les regards, laseule distinction que je
                    ne crains pas, est celle d'une extrême propreté. Ma soeur a le même goût, et
                    notre exemple pourra l'inspirer à nos compagnes. Si les jours de fête demandent
                    plus de recherche dans notre parure, nous n'y avons pas renoncé. Mon père, qui
                    est la bonté même, apprenant que nous voulions mener nos agneaux, a pris soin de
                    m'avertir que le soleil est brûlant dans cette plaine. Mon inquiétude n'est pas
                    pour mon teint, qui ne m'en a jamais causé, mais pour les restes de ma maladie
                    dont je me ressens encore. D'un peu de paille, que j'ai tressée sur le champ, je
                    suis parvenue à faire, pour ma soeur et pour moi, deux chapeaux, qui vont nous
                    faire braver toutes les saisons. J'ai voulu cette houlette, parce qu'il faut
                    qu'une bergère en ait une. Il falloit un chien, et mon père m'en a promis un:
                    mais je me suis fait suivre aujourd'hui du vôtre, que j'ai paré d'un ruban, à
                    l'honneur du maître, et que j'ai nommé Lyciscas pour ce jour, sans autre raison
                    que d'avoir lu Lyciscas dans une églogue. Mon dieu! J'oubliois que j'ai pris
                    moi-même un nom de bergerie. Comment en porter un autre? C'est Ednor; il est
                    fort commun parmi les bergères de notre Hongrie. M'entendez-vous, monsieur, je
                    m'appelle Ednor, et je ne veux plus qu'on me nomme autrement. à présent,
                    monsieur, convenez que dans le tranquille etcharmant état que j'ai choisi, je
                    vais être la plus heureuse fille du monde! Elle s'arrêta pour attendre
                    apparemment mes félicitations, qu'elle croyoit dues à son récit. Mais une
                    douloureuse variété de sentimens, dont je me sentois le coeur oppressé, ne me
                    donnoit pas beaucoup d'empressement à répondre. Ma bouche ne put s'ouvrir, ni
                    pour applaudir, ni pour condamner. Quelque jugement qu'elle portât de mon
                    silence, elle feignit encore de n'y faire aucune attention; et reprenant du même
                    air: ne vous ai-je pas promis de vous apprendre aussi la petite scène que nous
                    avions méditée? Que je suis fâchée de l'idée qui vous est venue, de prendre un
                    chemin par lequel nous vous attendions si peu! Et peut-être en aurez-vous du
                    regret vous-même. Elle revint au petit conseil qu'elle avoit tenu la veille avec
                    Hélène, sur l'ordre de leurs occupations. Parmi leurs projets, elles avoient
                    fait entrer celui de commencer leur vie pastorale dès le lendemain, pour me
                    surprendre agréablement, me dit-elle, après une absence de deux jours, par le
                    changement imprévu que je trouverois dans leur situation. C'étoit un essai
                    qu'elles avoient voulu faire de leur plan, et tout-à-la-fois un amusement pour
                    elle et pour moi. L'ordre étoit donné à la ferme, dans la supposition quej'y
                    arriverois directement, de me dire qu'elles étoient à se promener dans le champ
                    où je les avois trouvées. N'ayant pas douté que je ne m'y rendisse aussitôt,
                    elles avoient fait passer leur troupeau derrière la haie, et s'étoient venues
                    cacher de l'autre côté, dans le lieu où nous étions, pour me voir venir du côté
                    dont elles m'attendoient. Leur dessein, lorsqu'elles m'auroient vu paroître,
                    étoit de repasser dans le champ voisin, de s'y mettre à la tête du troupeau, la
                    houlette en main, le chapeau sur le front, de se tenir prêtes à me recevoir, et
                    de commencer, à mon arrivée, un petit dialogue, qu'elles avoient concerté
                    entr'elles, sur le bonheur de leur état. Il devoit finir par l'offre qu'elles me
                    feroient d'une houlette, si j'étois tenté de partager ces innocentes douceurs
                    avec elles. Pendant qu'elles se seroient flattées de remplir ainsi mon
                    attention, une servante, qui m'auroit suivi de la ferme avec un bassin de leur
                    meilleure crême, auroit étendu, sur un gazon frais, la plus fine et la plus
                    blanche des nappes de la maison, y auroit servi en bon ordre sa crême, le pain
                    et les fruits, que je voyois au fond du panier; et les deux bergères me faisant
                    alors tourner les yeux sur ce petit appareil, en auroient marqué de la surprise;
                    elles l'auroient attribué à quelque fée bienfaisante, elles m'auroient invité à
                    m'asseoir entr'elles, etm'auroient fait joindre le plaisir d'un festin du siécle
                    d'or, à celui de voir bondir leurs agneaux. Voilà, me dirent-elles toutes deux
                    ensemble, en mêlant leurs voix comme de concert, ce que vous nous faites perdre,
                    et ce que vous avez perdu vous-même. Mais si cette idée leur étoit commune,
                    Mademoiselle Tekely la poussa plus loin. Toute la gaieté qu'elle avoit mise dans
                    son récit n'ayant pas diminué mon oppression, je ne sortois pas de ma pesanteur.
                    Elle parut s'en appercevoir enfin. Quoi? Me dit-elle plus gaiment encore; pas un
                    mot? Nous ne serons pas honorées d'une réponse? Ce qui fait nos délices, n'a
                    peut-être servi qu'à vous ennuyer. Cependant, je voudrois savoir comment vous
                    auriez reçu l'offre d'une houlette, et ce que vous pensez du genre de vie que
                    nous embrassons. Je vous demande, ajouta-t-elle d' un ton plus grave, la
                    sincérité que j'aurois pour vous, si vous me faisiez la même question sur un
                    point que vous eussiez fort à coeur. Un langage si sérieux eut non-seulement la
                    force de me réveiller, mais celle de me rappeler à l'esprit l'importante
                    entreprise dont j'avois déjà commencé l'exécution et tous les motifs d'une
                    visite qui devoit être vraisemblablement la dernière avant mon départ. On me
                    donnoit l'occasion de les expliquer, celle de faire ou d'annoncermes adieux, et
                    tout-à-la-fois, de déclarer, dans la réponse qu'on me demandoit, mon sentiment
                    sur ce qui s'étoit passé depuis trois jours. J'eus besoin de me composer un
                    moment. Hélene venoit de nous rejoindre; mais il m'étoit si facile de passer
                    légèrement sur ce qu'elle devoit ignorer, que sa présence ne m'arrêta point.
                    Vous m'avez surpris sans doute, dis-je à Mademoiselle Tekely en la regardant
                    d'un oeil tranquille, par un spectacle si peu prévu; et je regrette en effet que
                    la route, où je me suis engagé sans réflexion, m'ait fait perdre le plus doux
                    amusement du monde. Vous me demandez ce que j'en pense: vous voyez que j'en juge
                    comme vous, et que je le trouve charmant. Oui, monsieur, interrompit-elle
                    vivement; il l'est à mes yeux. Je le vois, repris-je, vous y prenez tant de
                    goût, que je vous défierois de faire le rôle de bergère avec plus de grâce et de
                    vérité, quand vous en auriez embrassé l'état par une résolution sérieuse. Oh!
                    Très-sérieuse, interrompit-elle encore; je vous en réponds, monsieur; et vous
                    avez dû juger qu'en jetant au feu... elle s'arrêta, contenue apparemment par la
                    présence d'Hélene. Sérieuse, mademoiselle, pour le tems qu'elle doit durer.
                    Autrement, elle ne seroit ni raisonnable, ni digne de vous. Je ne la condamne
                    point pour un tems. Il y a peu d'asiles au monde, oùvous puissiez être avec plus
                    de sureté que dans cette ferme et sous cet habit; j'ajoute, si vous voulez, avec
                    plus d'agrément, puisque votre goût est aujourd'hui pour la vie champêtre. Vous
                    serez tranquille, adorée d'Hélene, chérie de son père, qui ne refusera rien à
                    vos désirs; et j'emporterai la satisfaction de n'avoir rien à redouter pour vous
                    dans mon absence. Dans votre absence, monsieur! Vous partez donc? Oui,
                    mademoiselle, demain ou le jour d'après. Je crus voir d'abord quelque trouble
                    dans ses yeux; mais, avec une plus vive attention, je n'y démêlai que de la
                    surprise. Vous partez! ... hé bien, monsieur, puisse la fortune accompagner tous
                    vos pas, et réparer pleinement le tort que je vous ai fait! Malheureuse, hélas!
                    Je n'ai que des sentimens à vous offrir. Je donnerois mille vies, n'en doutez
                    pas, pour satisfaire à tant d'obligations. Mais vous aurez tous mes voeux! C'est
                    le seul bien qui me reste. Un céleste accent d'intime regret et de sensibilité
                    pressante, avec lequel ces derniers mots furent prononcés, me pénétra jusqu'au
                    fond de l'ame. Je pars, il le faut, repris-je d'un ton moins ferme; j'accepte
                    vos voeux, mais c'est en priantle ciel de ne les exaucer que pour vous. Pourquoi
                    les faites-vous tomber sur moi? Mes services n'ont-ils pas été payé d'avance,
                    par le prix que vous y avez attaché? Je suis en arrière à ce compte! Je vais
                    m'acquitter, s'il est possible, par un zèle qui ne peut augmenter, mais dont je
                    vous promets d'éternels efforts. Vos destins languissent: c'est pour leur
                    succès, mademoiselle, que je demande vos voeux; pendant que j'irai sonder toutes
                    les voies, r'ouvrir celles que vous vous êtes fermées, et vous préparer un sort
                    auquel il ne vous est pas permis de renoncer. Elle m'écoutoit d'un air agité.
                    Ses yeux néanmoins s'attachèrent deux ou trois fois sur les miens. Il sembloit
                    qu'elle fût impatiente, non de me voir finir ou de m' interrompre, mais d'avoir
                    tout entendu, pour en exprimer son étonnement. Lorsque j'eus fini, elle se
                    tourna pleinement vers moi, en joignant affectueusement les mains, et les
                    pressant l'une contre l'autre: quoi? Me dit-elle, d'une voix entre-coupée, avec
                    un regard timide, et quelque peine à trouver ses expressions, ce n'est pas pour
                    vous-pour votre fortune- dont j'ai la ruine à me reprocher-que votre départ est
                    résolu-que vous allez employer-ce que votre aveugle générosité n'a pas achevé de
                    vous ravir-vous jeter dans un nouvel abîme! Je crus devoir l'interrompre,
                    autantpour la soulager, que pour arrêter des ouvertures plus claires devant
                    Hélene. D'ailleurs, mon propre transport ne pouvoit être muet plus long-tems.
                    Pour moi et pour ma fortune! Juste ciel! Quelle idée vous faisiez-vous des liens
                    qui m'attachent à votre service? De grâce, n' ajoutez pas un mot. Vous serez
                    heureuse, mademoiselle; ou je périrai. Elle tourna la tête, sans répliquer, en
                    se couvrant le front d'une de ses mains, pour me cacher un ruisseau de pleurs,
                    que ce soin n'empêcha pas de se précipiter le long de ses joues. Hélene, sans
                    être mieux informée que par les discours qu'elle venoit d'entendre, mais
                    sensible aux plus légers des déplaisirs de sa chère Ednor, se mit à pleurer
                    aussi. Le feu qui circuloit dans mes veines, suffisoit sans doute pour me
                    garantir de la même foiblesse; il avoit tari la source des larmes: mais dirai-je
                    qu' au contraire, je pris un délicieux plaisir à voir couler celles de
                    Mademoiselle Tekely, quelque résistance que je fisse encore à de flatteuses
                    idées dont je n'osois souhaiter l'éclaircissement. La rosée d'une belle nuit ne
                    répand pas une plus douce fraîcheur, dans un champ brûlé par l'excessive ardeur
                    du soleil. Si la violence d'une impérieuse passion triomphoit souvent de tous
                    mes combats, je devois être bien loin de l' oubli réel de mon devoir,puisque je
                    m'y sentis rappelé par le plaisir même que je venois d'éprouver. Je me levai
                    beaucoup plus léger que je ne m'étois assis; et ne prévoyant que de nouvelles
                    peines à prolonger mes adieux, je déclarai d'un air assez ferme, à Mademoiselle
                    Tekely, que je prenois congé d'elle, pour ne la revoir qu'après mon voyage. Elle
                    avoit eu le tems d'essuyer ses pleurs, et de rendre sa contenance tranquille.
                    Partez-donc, me dit-elle affectueusement, puisque vous vous obstinez à vouloir
                    périr pour moi. Je crains bien que votre voyage n' aboutisse à faire deux
                    malheureux, au lieu d'un. Mais si vous y êtes résolu, vous me donnerez du moins
                    de vos nouvelles. Je me réduisis à lui répondre, que mes mesures étoient déjà
                    prises pour lui rendre souvent ce devoir, et pour lui faire tenir surement mes
                    lettres. En prenant mon chemin pour la ferme, où j'avois besoin d'un moment
                    d'explication avec le père d'Hélene, j'eus le courage de ne pas tourner une
                    seule fois la tête, pour considérer ce que je laissois derrière moi. Que mon
                    coeur en voulut de mal à ma raison! Je surpris beaucoup le bon fermier, par la
                    nouvelle de mon départ: mais loin d'en être affligé, il ne put me déguiser la
                    satisfaction qu'il ressentoit de voir les résolutions de Mlle Tekely comme
                    scellées par la mienne. Peut-être avoit-il douté jusqu'alors qu'elles fussent
                    sérieuses ou qu'ellespussent durer. Mon éloignement lui parut une confirmation
                    si pleine et si décisive, que s'enflant d'une sorte d'orgueil, à peine voulut-il
                    m'écouter, lorsque je lui proposai de prendre mes billets, pour aller recevoir,
                    chaque mois, la somme dont j'étois convenu avec le négociant. L'intérêt, me
                    dit-il fort noblement, peut-il entrer dans le coeur d'un père? Cependant,
                    lorsque je lui fis concevoir qu'il pouvoit naître, à Mademoiselle Tekely, des
                    besoins qu'elle n'avoueroit pas, mais sur lesquels il devoit veiller pour les
                    découvrir; et que peut-être ne trouveroit-il pas toujours, dans sa propre
                    bourse, le pouvoir d'y remédier, il parut se rendre à cette raison, et mes
                    billets furent acceptés. Je le laissai dans un extrême contentement, sans être
                    tenté d'approfondir quel jugement il portoit d'une suite de résolutions, qu'il
                    ne devoit pas attribuer au désordre de notre fortune, lorsqu'il se voyoit
                    assigner si libéralement une pension fort supérieure aux frais dont il demeuroit
                    chargé. Si le trouble de mes sentimens avoit été suspendu par cette courte
                    interruption, il redevint si pressant, à chaque pas que je fis pour m'éloigner
                    de la ferme, que les seules armes, auxquelles j'imaginai de recourir contre ma
                    propre foiblesse, furent de donner toute la vîtesse possible à ma marche, et
                    d'arrêter, par un étourdissementmachinal, le progrès de mille objections
                    séduisantes, que mon coeur formoit sourdement contre mon départ. Jamais la
                    comparaison du cerf blessé, qui porte, en courant, le trait dont il veut se
                    délivrer par sa fuite, ne convint mieux qu'aux tristes efforts de ma raison,
                    pour secouer le joug de mes sens. J'étois hors d'haleine, en arrivant aux portes
                    de Nantes; et je n'avois gagné, que de joindre une extrême fatigue de corps aux
                    cruelles agitations d'une ame, que cette lassitude abattoit elle-même, et
                    rendoit encore moins capable de défense. Je vis le moment où ne sentant plus que
                    la douleur de laisser Mademoiselle Tekely dans une situation indigne d'elle, et
                    peut-être le mortel tourment de m'éloigner d'elle pour trois mois, je fus prêt
                    de renoncer au dessein de faire le même jour, à l'oratoire, mes adieux comme je
                    me l'étois proposé; changement qui renfermoit sans doute celui de toutes mes
                    autres vues, et qui m'auroit infailliblement conduit à l'oubli de mes plus sages
                    principes. Les secours du ciel me sauvèrent encore une fois de cette honte, par
                    une révolution, à la vérité, qui va surprendre, mais qui supposoit, du moins, un
                    ferme attachement à ces grandes loix de religion et d'honneur, qui m'étoient
                    présentes, et pour lesquelles, je dois avouer que la source demes vrais malheurs
                    est de n'avoir pas toujours conservé le même respect. Les réflexions, qui
                    m'avoient soutenu jusqu'alors, reprirent donc leur empire, et m'attachèrent plus
                    que jamais à mon premier plan. Je fus droit à l'oratoire. On y parut surpris de
                    me voir. Comme la nuit s'approchoit, et que dans ma dernière visite j'avois
                    annoncé mon départ au supérieur, il ne me dissimula point que n' ayant reçu de
                    moi aucunes marques de souvenir pendant tout le jour, il m'avoit soupçonné
                    d'être déjà loin de Nantes, et qu'il auroit eu quelque chagrin que je fusse
                    parti sans l'avoir revu. Il avoit, continua-t-il, une confidence importante à me
                    faire. Il l'avoit remise au dernier moment, parce qu'elle ne demandoit pas des
                    explications bien longues, et qu'elle devoit dépendre de la certitude de mon
                    voyage de Vienne, sur lequel il avoit cru me voir de l'irrésolution. Mais vous
                    partez donc, ajouta-t-il, et vous m'apprendrez si l'Autriche est un des lieux où
                    vos affaires vous appellent. Oui, lui dis-je. Disposez de mes services à Vienne,
                    pour tout ce qui n'excédera pas mes forces. Il me répondit qu'il les
                    connoissoit; et sans m'apprendre d'où lui venoient ses lumières, il me supplia
                    de changer toute l'amitié que j'avoispour lui en zèle pour l'honneur de son
                    ordre, qui lui étoit plus cher que lui-même; ses explications furent aussi
                    courtes qu'il me l'avoit dit. Il étoit question d'un établissement de l'oratoire
                    en Allemagne. L'archiduchesse, tante de l'empereur, avoit formé ce projet depuis
                    quelques années, et l'avoit poussé d'abord avec beaucoup de chaleur. Dom Bernard
                    Pez, célèbre bénédictin allemand, avoit été chargé de ses ordres. Il étoit venu
                    en France pour en faire la proposition au supérieur général, qui l'avoit reçue
                    avec autant de joie que de respect; et la cour ne s'y étoit pas opposée. Mais
                    les obstacles étoient venus du conseil de Vienne. Au lieu de faire passer en
                    Allemagne une colonie de religieux françois, comme la cour de France et le
                    supérieur l'avoient entendu, le conseil de Vienne avoit demandé qu'on reçût, à
                    l'institut de l'oratoire, quelques jeunes allemands, pour y prendre les usages
                    et l'esprit de l'ordre, et qu'après les épreuves ordinaires ils revinssent
                    l'établir dans leur patrie, sans aucune autre intervention des étrangers. Le
                    supérieur général n'avoit pas goûté cette nouvelle méthode. L'archiduchesse,
                    entraînée par les raisons d'une spécieuse politique, s'étoit refroidie pour ce
                    qu'elle avoit désiré le plus ardemment. Un projet, dont il devoit revenir tant
                    de gloire au ciel et tant d'avantages à l'église, sembloit tombé dansl'oubli.
                    Cependant ce n'étoit pas de la part de l' ordre, où l'on n'avoit pensé, au
                    contraire, qu'à chercher d'heureux expédiens, pour surmonter les difficultés. On
                    s'étoit attaché à celui de faire apprendre la langue allemande à quelques
                    habiles gens, déjà choisis pour la pieuse expédition; dans l'espoir que cette
                    connoissance leur serviroit à lever du moins une des plus graves objections du
                    conseil de Vienne. Leur étude, animée par le zèle de la religion, avoit eu de
                    prompts succès. Il ne s'agissoit plus que de réveiller le projet de
                    l'archiduchesse, en le lui présentant sous ce nouveau jour; et dans le voyage
                    que j'allois faire, j'étois supplié de me charger d'une entreprise, à laquelle
                    personne n'étoit plus propre que moi. Cette proposition, quoique si peu
                    préparée, ne trouva rien dans mes inclinations, ni dans mes vues actuelles, qui
                    fût capable de m'en inspirer de l' éloignement. Outre le plaisir d'obliger
                    d'honnêtes gens, pour lesquels je n'avois pris que de l'estime et de l'amitié
                    dans une longue familiarité, je considérai d'abord que tout ce qui pouvoit
                    m'approcher de la famille impériale, étoit fort avantageux pour le principal
                    objet qui devoit me conduire à Vienne, et que particulièrement auprès de
                    l'archiduchesse, dont on savoit l'ascendant sur l'empereur son neveu, un crédit,
                    telque je pouvois l'espérer de ma négociation, m'ouvroit la plus belle porte du
                    monde en faveur de Mademoiselle Tekely. Ma réponse ne pouvoit être incertaine
                    après cette réflexion. Cependant plus je trouvois d'avantages dans la commission
                    qu'on m'offroit, plus il étoit important de n'y laisser rien manquer à la
                    prudence. Je ne m'étois pas assez ouvert au supérieur sur le fond de mes
                    affaires, pour m'imaginer qu'il me connût autrement que de nom, et sur-tout,
                    qu'il fût bien informé de toutes les raisons que j'avois de me croire fort
                    odieux à la cour de Vienne. étois-je aussi propre qu'il le pensoit à son
                    entreprise? D'ailleurs qu'étoit-il lui-même, pour me charger d'un ministère si
                    grave? Et de quel poids pouvoient être, à Vienne, le nom et l'autorité d'un
                    supérieur particulier? Je lui fis sentir civilement mes deux scrupules. Un
                    agréable sourire me fit connoître qu'il s'y étoit attendu, et qu'ils lui
                    causoient peu d'embarras. Il me pria de lui pardonner plusieurs aveux, qu'il
                    croyoit nécessaires, me dit-il, pour se faire entendre. Dès les premiers jours
                    de notre liaison, l'idée qu'il avoit prise de mes talens, mon nom et mes
                    aventures de Hongrie, qui ne lui étoient pas inconnues, ma profession déjà
                    décidée pour l'église, enfin quelques marques de dégoût qui m'étoient échappées
                    pour le monde,lui avoient fait désirer, et concevoir en même-tems l'espérance,
                    de me voir penser à la retraite. Il avoit regardé le hasard qui m'avoit fait
                    aborder à Nantes, et connoître familièrement son ordre, comme une heureuse
                    disposition du ciel, qui m'y appeloit à son service; et si je lui permettois un
                    peu de partialité pour un corps, auquel son bonheur étoit d'appartenir, il ne
                    croyoit pas effectivement qu'il y eût d'asile plus convenable, pour un homme
                    d'esprit, qui joint au désir de se sanctifier, de la politesse, de l'expérience
                    du monde, et du goût pour les sciences. Ses observations sur mon caractère, dans
                    lequel il avoit cru découvrir un fond de mélancolie, qui m'éloignoit de la
                    dissipation, la constance de mon amitié pour lui et celle de mes visites,
                    l'avoient confirmé dans ses idées. Il me confessoit qu'il les avoit communiquées
                    au p De La Tour, son général, et qu'au motif ordinaire, de faire une conquête au
                    ciel, il avoit ajouté, dans ses lettres, celui d'avancer le grand ouvrage de
                    l'établissement d'Allemagne, par une voie qui sembloit concilier les désirs des
                    deux nations. Le p De La Tour avoit saisi vivement cette ouverture; il avoit
                    ordonné des prières, dans toutes les maisons de l'ordre, pour obtenir la
                    bénédiction du ciel sur une entreprise formée pour sa gloire; et pendant
                    plusieurs mois les espérances ne s'étoit pas rallenties. Mais le tems ayantfait
                    voir qu'on s'étoit flatté trop légérement, et que par quelques raisons que
                    j'eusse été retenu à Nantes, je n'avois d' impatience que pour reprendre le
                    cours naturel de mes affaires, on s'étoit réduit, sur quelque dessein que
                    j'avois marqué de faire bientôt le voyage de Vienne, à me demander mes bons
                    offices dans cette cour. Je pardonnerois encore, si, perdant l'espoir de
                    m'employer comme enfant de l' ordre, le p De La Tour avoit cru devoir, à la
                    prudence, l'éclaircissement d'un doute, qui lui avoit fait craindre de me
                    confier de si grands intérêts sous un autre titre. Comme il ne pouvoit ignorer
                    le rôle que j'avois fait dans un parti opposé à la maison d'Autriche, il avoit
                    appréhendé qu'on n'en conservât assez de ressentiment à Vienne, pour en écouter
                    moins favorablement ce qui seroit proposé par mon entremise. Un ministre de la
                    cour impériale à Paris, qu'il avoit trouvé l'occasion de consulter sur l'opinion
                    que les allemands avoient de moi, l'avoit rassuré. J'étois dans une si haute
                    estime à cette cour, qu'on y avoit rétracté l'ancienne rigueur qui m'avoit fait
                    excepter de l'amnistie; et qu'on y étoit surpris que depuis plusieurs années je
                    ne fusse pas rentré dans ma patrie, pour y recueillir les fruits de cette
                    faveur. Ainsi, conclut le zélé supérieur, de votre côté comme dunôtre, je ne
                    connois rien qui s'oppose au service que nous attendons de votre amitié. En
                    achevant cette étrange explication, il tira d'un porte-feuille plusieurs lettres
                    de son général, dont il me fit la lecture: la dernière étoit accompagnée d'une
                    longue instruction, qu'il n'avoit reçue, me dit-il, que depuis deux jours, et
                    qui contenoit, avec le détail de la commission, des pouvoirs bien exprimés,
                    auxquels il ne lui manquoit que mon consentement, pour les remplir de mon nom.
                    étrange, ai-je dit: si ce terme exprime assez tout ce que je trouvois de
                    surprenant dans ce que je venois d'n je venois d'entendre, il ne répond pas à
                    l'impression subite qu'un des articles de l'éclaircissement du bon supérieur
                    produisit sur moi. Elle fut si tumultueuse et si vive, que si je n'eusse été
                    soulagé par quelques momens de respiration, qu'il m'avoit laissés pendant sa
                    lecture, je n'aurois pas eu la tête assez libre, pour lui faire sur le champ la
                    réponse à laquelle il s'attendoit. Il me resta même tant d'incertitude et
                    d'embarras après son discours, que je pris le seul parti qui convenoit à ma
                    situation; ce fut de lui dire, qu'une affaire de cette importance me paroissant
                    demander plus de délibération qu'il ne me sembloit se l'imaginer, je retarderois
                    volontiers mon départ d'un oudeux jours, et que nous nous reverrions le
                    lendemain. On croiroit pouvoir attribuer le désordre, où m'avoit jeté cet
                    entretien, à la joie que je devois ressentir, en apprenant que j'étois dans
                    quelque estime à la cour de Vienne, et que j'avois la liberté de rentrer dans ma
                    patrie. Mais, quoique je n'eusse pas le coeur fermé pour un sentiment si naturel
                    et si juste, il n'eut pas alors la moindre part à mon agitation. Une cause plus
                    profonde, et d'abord obscure pour moi-même, mais que je ne fus pas long-tems à
                    reconnoître par ses effets, agissoit avec une égale puissance sur mon esprit et
                    sur tous mes sens: c'étoit l'espérance d'accorder les intérêts de Mademoiselle
                    Tekely, ma propre fortune, la religion et l'honneur, avec mon séjour à Nantes;
                    en termes plus clairs, de remplir toutes mes obligations et de pousser
                    efficacement les affaires de Mademoiselle Tekely et les miennes, sans m'éloigner
                    d'elle. Ce dernier motif se déguisoit à mes yeux, et mon trouble ne venoit sans
                    doute que de la trahison d'un coeur foible, dont je m'efforçois de les
                    détourner. L'illusion, de quelques mouvemens inquiets qu'elle fût accompagnée,
                    se soutint lorsque j'eus quitté le supérieur. Mes réflexions ne s'attachèrent
                    qu'aux avantages que je pouvois trouver, dans un parti qui ne s'étoit jamais
                    présenté à mon imagination, celui d'entrerdans un corps où l'on me faisoit
                    l'honneur de me désirer, où je serois plus utile à Mademoiselle Tekely, que dans
                    tout autre état, et que sous toute autre forme, par le poids que mes
                    sollicitations recevroient à Vienne, de l'importante commission dont j'y serois
                    revêtu, et sur-tout de l'habit religieux, pour lequel on sait que la
                    considération est portée fort loin dans cette cour; un corps, d'où je
                    m'ouvrirois peut-être, à moi-même, des voies d'élévation dans l'église ou dans
                    l'état; enfin, où je serois du moins sûr de mener une vie douce et tranquille,
                    et d' éteindre ou de purifier, par l'exercice constant de l'étude et de la
                    piété, une passion rebelle, qui mettoit continuellement ma religion et mon
                    honneur en danger. Ainsi, cette malheureuse passion ne m'aveugla point encore
                    assez, pour me dérober entièrement la nécessité de triompher d' elle: mais, sous
                    tous ces voiles, qui l'avoient transformée successivement en zèle pour le
                    service de Mademoiselle Tekely, en projets d' ambition pour moi, en goût d'étude
                    et de vie tranquille, en sentiment même de religion et d'honneur, ses plus
                    irréconciliables ennemis, elle parvint à son but, qui étoit de se nourrir de la
                    présence ou du voisinage de son objet, et de se fortifier plus que jamais par la
                    fatale surprise qu'elle fit à ma raison.La nuit n'ayant rien changé à mes
                    dispositions, je retournai le matin à l'oratoire, avec tout l'empressement
                    qu'elles me donnoient pour le nouveau plan dont j'étois rempli. Le supérieur les
                    apprit avec des transports de joie, et me dit que connoissant les désirs et les
                    intentions de son général, il attendroit moins ses ordres que les miens, pour
                    commencer l'exécution de mon dessein. Je ne pris que le tems nécessaire à
                    quelques arrangemens, que j'avois fait entrer dans mes vues. J'avois considéré
                    que les actes, qui concernoient le mariage du comte Jean Tekely, pouvant être
                    levés par tous ceux que j'y voudrois employer, rien ne m'obligeoit d'en remettre
                    le soin à d'autres tems, et qu'il étoit même à craindre que le délai ne rendît
                    cette recherche plus difficile. J'en chargeai ma soeur, dont je connoissois la
                    discrétion, par une lettre, où je lui marquois le nom des lieux, et les
                    personnes auxquelles je m'étois moi-même adressé, dans mon premier voyage en
                    Transylvanie. Je la préparois à l'honneur que je lui destinois un jour, de
                    servir de compagnie à Mlle Tekely, lorsqu'elle paroîtroit à la cour de Vienne.
                    Je la priois de garder soigneusement, jusqu'alors, les actes qu'elle devoit
                    recueillir; et quoique le nouveau genre de vie, que j'allois embrasser, pût me
                    faire différer àconvertir en argent ce qui me restoit de bien, je la pressois
                    d'en chercher l'occasion, et je lui en donnois le pouvoir, dans la vue, dont je
                    me réservois le secret, d'avoir cette somme prête, en partant pour l'Allemagne,
                    pour y présenter Mademoiselle Tekely dans un état digne de son nom et de ses
                    droits. Une autre pièce, qu'elle avoit jetée au feu avec toutes les autres, et
                    dont la perte devoit être réparée, étoit le certificat particulier de sa
                    naissance. Il ne pouvoit me venir que de sa paroisse de Vienne. Je n'avois
                    aucune relation familière dans cette ville, car de cent hongrois, mes anciens
                    amis, ceux qui s'étoient rendus à la cour impériale ne pouvoient être fort
                    attachés au nom de Tekely; et ceux, qui l'étoient encore, éprouvoient les
                    rigueurs de l'exil; ou menoient une vie obscure dans leurs terres. Je me serois
                    vu forcé d'attendre jusqu'à mon arrivée à Vienne, pour lever moi-même un acte de
                    cette importance, si je ne m'étois heureusement souvenu du marchand viennois,
                    que j'avois sauvé des flots du Danube, en me rendant à Bender. Cet homme m'étoit
                    redevable de la vie; motif de reconnoissance, qui remue, dit-on, jusqu'aux
                    animaux féroces. Je mis la sienne à l'épreuve, en lui écrivant sous les
                    indications qu'il m'avoit laissées; et j'ajoutai naturellement à la prière que
                    je luifaisois pour Mademoiselle Tekely, que s'il conservoit un peu d'amitié pour
                    elle et pour moi, une occasion, qui n'étoit pas éloignée, nous en faisoit
                    espérer d'autres effets. </p>
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