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                <title ref="bgrf:83.40 wikidata:Q122945076 MiMoText-ID:Q1059"> Ma Conversion ou le Libertin de qualité:
                    MiMoText edition </title>
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                    <title> Le Libertin de qualité, ou Ma Conversion. (1783) Nouvelle édition </title>
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                    <date>2020</date>
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                    <title> Ma Conversion ou le Libertin de qualité </title>
                    <author> Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau </author>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> unknown </publisher>
                    <date>1801</date>
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                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1783</date>
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                <head> Le Libertin de qualité, ou Ma Conversion. (1783) Nouvelle édition </head>
                <p> Honoré Gabriel Riqueti de Mirabeau </p>
                <p> Paris, 1801 </p>
            </div>
            <div type="liminal">
                <head>
                    <hi rend="italic"> TABLE DES MATIÈRES </hi>
                </head>
                <p> (ne fait pas partie de l'ouvrage original) </p>
                <p> Tome 1 </p>
                <p> Le Libertin de qualité </p>
                <p> Tome 2 </p>
                <p> Monsieur Satan </p>
                <p> Le Libertin de qualité, suite </p>
            </div>
        </front>
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            <div type="chapter">
                <head> ***LE LIBERTIN </head>
                <p> DE QUALITÉ.** </p>
                <p> Jusqu'ici, mon ami, j'ai été un vaurien ; j'ai couru les beautés, j'ai fait le
                    difficile : à présent la vertu rentre dans mon cœur ; je ne veux plus foutre que
                    pour de l'argent ; je vais m'afficher étalon juré des femmes sur le retour, et
                    je leur apprendrai à jouer du cul à tant par mois. </p>
                <p> Il me semble déjà voir une dondon, qui n'a plus que six mois à passer pour
                    quarantaine, m'offrir la molle épaisseur d'une ample fressure. Elle est fraîche
                    encore dans sa courte grosseur ; ses tetons rougissans d'une substance trop
                    abondante, sont d'accord avec ses petits yeux pour exprimer toute autre chose
                    que la pudeur ; elle me patine la main : car la financière, comme son mari,
                    patine tout et toujours ; je rougis : ah voyez comme cela me va, comme mes yeux
                    s'animent, comme mon pucelage m'étouffe ; car vous noterez que j'ai mon
                    pucelage, et que je cherche à me faire élever. On m'offre plus que je ne veux ;
                    les agaceries sont de vraies orgies... Foin, je ne bande point... Je deviens
                    triste, mes malheurs me tourmentent ; des créanciers avides... Pendant ce
                    temps-là, ma main erre ; elle s'anime : quelle légèreté comme la cadence est
                    brillante ma voix exprime l'adage, mon archet est l'organe d'un <hi rend="italic"> presto </hi> vigoureux et soutenu. Ah mon ami, voyez le cul
                    de ma dondon, comme il bondit... Sa poitrine siffle, son gosier se serre, son
                    c... décharge, elle est en fureur, elle veut m'entraîner... Là, là, tout doux...
                    La douleur me ressaisit... On me fait des offres : hélas comment se résoudre à
                    accepter d'une femme à qui on voudrait témoigner le sentiment le plus pur On
                    redouble ; je pleure : l'or paraît... L'or ... Sacredieu je bande et je la fous. </p>
                <p> Mais ma chaste dondon en paie plus d'un ; aussi bientôt après ma facile
                    victoire, je me fais présenter chez madame <hi rend="italic"> Honesta </hi>
                    (famille presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l'honnêteté ; tout prêche
                    l'abstinence, jusqu'à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a
                    cependant aucun de ces détails qu'inspirent la tendresse. Mais elle a des yeux,
                    de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si toute l'habitude du
                    corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, quoiqu'une gaze qui
                    s'est dérangée m'ait permis d'entrevoir dans le lointain ; ses bras sont un peu
                    longs, mais ils sont flexibles : on pourrait souhaiter une jambe plus régulière
                    ; telle qu'elle est, un joli pied la termine. Nous avons les <hi rend="italic">
                        grands airs </hi> , des <hi rend="italic"> nerfs </hi> , des <hi rend="italic"> migraines </hi> , un mari que l'on ne voit qu'à table, des
                    gens discrets, de l'esprit bizarre, capricieux, mais vif ; mais quelquefois ne
                    ressemblant qu'à soi... Pardieu allez-vous me dire que celle-là ne vous paiera
                    pas ?... Ô que si parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de
                    générosité, parce qu'elle veut primer. </p>
                <p> D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit, des
                    pointes, des calembours ; que madame a raison, que tout chez elle est au mieux
                    possible... Irai-je à sa toilette ? Pourquoi non ?... Je placerai une mouche ;
                    je donnerai à cette boucle tout le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau
                    arrive... Bon dieu les grâces l'ont inventé ; le dieu du goût lui-même en a
                    placé les fleurs, et tous les zéphirs jouent dans les plumes qui le couvrent.
                    Comme cette gaze <hi rend="italic"> Prune-de-Monsieur </hi> coupe avec ce <hi rend="italic"> vert anglais </hi> ... Mais, qui l'a envoyé ?... Vous sentez
                    que je suis le coupable ; et pourquoi un coupable ne rougit-il pas ?... Je suis
                    trahi, déconcerté, boudé... Victoire, que son emploi de femme-de-chambre,
                    quelques baisers des plus vifs et un louis, ont mise dans mes intérêts, le
                    plaide en mon absence... Ah madame, si vous saviez ce que l'on me dit de vous
                    ... Combien ce monsieur est aimable Il vaut bien mieux que votre chevalier, et
                    je suis sûre qu'il ne vous coûterait qu'une misère... Il n'est pas joueur, je le
                    sais par son laquais ; c'est un cœur tout neuf. --- Mais, crois-tu que je sois
                    assez aimable pour... --- Ah dieu madame, comme ce chapeau est tourné Vous voilà
                    à l'âge de vingt ans. --- Tais-toi, folle, sais-tu que j'en ai trente et passés
                    ?... (Pardieu, oui, <hi rend="italic"> passés </hi> , et il y a dix ans que cela
                    est public)... Je reviens l'après-midi ; on est seule : pourquoi ne le serait-on
                    pas ? Je demande pardon en offensant davantage ; on s'attendrit, je me passionne
                    ; on se... (foutre, attendez donc... Cette femme-là est d'une précipitation à me
                    faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez bien que mon laquais n'est
                    pas assez bête pour ne pas me faire avertir que le ministre (ah pardieu tout au
                    moins) m'attend. Je jette un coup-d'œil assassin ; j'embrasse cette main qui
                    tremble dans la mienne... Je me relève et je pars. </p>
                <p> Pendant ce temps-là je fais connaissance avec une de ces femmes qui, blasées sur
                    tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des
                    avances, parce que son honneur, sa réputation, la bienséance... Tout cela est
                    aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes bientôt arrangés ; elle me paie ; car je
                    ne veux sacredieu pas décharger... Mon infante le sait ; les tracasseries
                    viennent. Ah doux argent je sens que ton auguste présence ... Enfin on se
                    détermine ; il y a déjà quinze mortels jours qu'on languit. Je fais entendre,
                    modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des obligations d'un
                    genre... N'est-ce que cela ?... On me paie au double ; et dès-lors je suis
                    quitte avec ma messaline : je vole dans les bras qui m'ont comblé de bienfaits
                    nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais la satisfaction de prouver
                    que je ne suis pas ingrat. </p>
                <p> Las que voulez-vous ? Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus ; les
                    honoraires se ralentissent, et je dors. --- Comment, tu dors ? --- Oui, la nuit,
                    et qui plus est le matin... Ce matin chéri qui anime l'espérance, qui éclaire
                    les combats amoureux. On se plaint ; je me fâche ; on parle de procédés,
                    d'ingratitude, et je démontre que l'on a tort, car je m'en vais. </p>
                <p> Dieu Plutus inspirez-moi ... Un dieu m'apparaît ; mais il n'est point chargé de
                    ses attributs heureux : c'est le dieu du conseil, le diligent Mercure ; il me
                    console, et m'envoie chez monsieur Doucet. Vous ne le connaissez sûrement pas :
                    or, écoutez. </p>
                <p> Une taille qu'une soutanne et un manteau long font paraître dégagée ; un visage
                    qui rassemble la maturité de l'âge, l'embonpoint et la fraîcheur, des yeux de
                    lynx, une perruque adonisée, l' <hi rend="italic"> esprit </hi> en a tracé la
                    coupe ; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l'éclat de la béatitude ;
                    il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles dents...
                    Tel est le directeur à la mode : troupeaux de dévotes abondent, les
                    consultations ne tarissent pas. </p>
                <p> Mais il existe des privilégiés, de ces femmes ensevelies dans un parfait
                    quiétisme de conscience, et dont la charnière n'en est que plus mobile. Le père
                    en dieu cache sous un maintien hypocrite une âme ardente, et de très-belles
                    qualités occultes... Vous vous doutez bien que c'est, à ces femmes qu'il faut
                    parvenir. Je m'insinue donc dans la confiance du bonhomme, je lui découvre que
                    je suis presque aussi tartuffe que lui : il m'éprouve ; et quand toutes ses
                    sûretés sont prises, il m'introduit chez madame ***. </p>
                <p> C'est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste, que tout
                    est commode, recherché sans affectation... Mais quoi un jeune homme chez une
                    femme de la plus haute vertu ... et justement ; c'est afin de ne pas perdre la
                    mienne ; car vous noterez que je dois en avoir au moins autant que d'impudence.
                    Mes visites s'accumulent, la familiarité s'en mêle, et voici une des
                    conversations que nous aurons, j'en suis sûr. </p>
                <p> À la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai placé tout
                    auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas pour
                    lui). À la sortie d'un sermon duquel elle m'a ramené, je commencerai par la
                    critique de toutes les femmes rassemblées autour de nous. Notez que les
                    questions viennent de ma Béate. --- Comment avez-vous trouvé madame une telle ?
                    --- Ah bon dieu elle avait un pied de rouge. --- Pourtant elle est jolie. ---
                    Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait pas ; mais le rouge...
                    Cependant je lui pardonne ; elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs
                    (croyez-vous qu'à ces mots elles n'augmenteront pas ?) : Par exemple, la
                    comtesse n'était pas habillée duement. --- Du dernier ridicule, elle montre une
                    gorge --- Et quelle gorge Je ne connais qu'une femme qui eût le droit d'étaler
                    de pareilles nudités. Au moins nous verrions des beautés (remarquez ce
                    coup-d'œil sur un mouchoir dont les plis laissaient passage à ma vue... Un autre
                    coup-d'œil me punit, et je deviens timide, décontenancé.) Que pensez-vous du
                    sermon ? --- Moi, je vous l'avouerai, j'ai été distrait, inattentif. ---
                    Cependant, la morale était excellente. --- J'en conviens ; mais présenté d'une
                    manière si froide ; une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
                    effet ne font pas sur moi vos exhortations Je me sens plus animé, plus fort,
                    plus courageux... Hélas vous me faites aimer la vertu, parce que je vous aime...
                    (Ah mon cher ami, voyez-moi tremblante, interdite ; la pâleur couvre mon
                    visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde, plus j'exagère ma faute,
                    afin de ne pas être coupable à demi)... Ma dévote se remet plus promptement ;
                    cependant, elle encore émue, elle me propose de lire, et c'est un traité de
                    l'amour de Dieu. Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
                    heureux. </p>
                <p> Mais, l'argent, l'argent : --- Foutre un moment ; laissez-nous décharger...
                    Quelle jouissance qu'une dévote Que de charmans riens Comme cela vous retourne
                    Quel moelleux Quels soupirs ... Ah ma bonne Sainte-Vierge ... Ah mon doux Jésus
                    ... Ami, sens-tu cela comme moi ... </p>
                <p> Mais, l'argent Ah me croyez-vous assez bête pour aller faire un marché ?...
                    Nenni..., quelque sot... </p>
                <p> Je revois mon caffard, je lui raconte le tout ; il est discret ; il perdroit
                    trop à ne pas l'être, et c'est lui qui va me servir, bien entendu qu'il aura son
                    droit de commission. </p>
                <p> Depuis trois jours, ma dévote en abstinence, n'a eu pour ressource que son
                    godemiché. Le père en dieu arrive ; --- Hélas ce pauvre jeune homme il est
                    encore retombé dans le vice des femmes perdues l'entraînent : (Quel coup de
                    poignard ) --- Ah mon père quel dommage il a un bon fond --- Madame ce n'est pas
                    sa faute, il y a même en lui une espèce de vertu ; car il est franc. « Monsieur,
                    m'a-t-il dit, j'ai des dettes d'honneur, ma conscience me tourmente ; je vais me
                    perdre peut-être, je serai la victime de mon devoir... Hélas ce qui me perce
                    l'âme, c'est de quitter madame ***. (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme est
                    adorable, elle possède mon cœur... N'importe, il faut la fuir... Étoile
                    malheureuse déplorable destin » Voilà, madame, ce qu'il m'a dit les larmes aux
                    yeux. --- On me plaint ; on parle d'autre chose, on revient... Mais à quoi
                    montent ses dettes ? --- Trois cents louis... Et vous croyez qu'une femme qui
                    connaît mes caresses et mes reins, qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas
                    un butor, qui aime sur-tout les variantes, ne me les enverra pas le lendemain. </p>
                <p> Je vous vois d'ici faire le moraliste ; <hi rend="italic"> mais cela est odieux
                        ; l'amour pur et généreux, vous êtes un fripon </hi> ... Foutre, vous
                    badinez ; vous gâteriez le métier ; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre
                    ; elle est encore bien ; mais je suis mieux : elle met de son côté du
                    tempéramment et de l'argent, moi de la vigueur et du secret,... Ne voilà-t-il
                    pas compensation ? </p>
                <p> D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte ? je lui fais l'honneur de l'afficher.
                    Elle quitte sa dévotion ; je la rends à la société, à elle-même ; elle change
                    d'état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change que de robe et de coëffure. </p>
                <p> Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins. --- Mais il valait bien mieux
                    la laisser dans son obscurité : vous allez la perdre, on vous l'enlèvera. ---
                    J'ai d'autres projets peut-être ; son argent est consommé, ses diamans sont
                    vendus, mon caprice est passé... Vous verrez cependant que pour me faire
                    enrager, elle s'avisera d'être fidelle, il faut que je prenne la peine d'avoir
                    des torts avec elle. --- Vous en aurez bientôt. --- Non ; car voici ma
                    conclusion. --- « Madame, je ne rappellerai pas vos bontés, elles me sont
                    chères, et mon cœur aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m'eut
                    pas fait contracter ; mais plaignez-moi ; c'est ma reconnaissance qui me coûtera
                    la vie ; c'est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois
                    de cesser des visites qui vous compromettraient : hélas je sais trop qu'en
                    prononçant cette séparation funeste je dicte mon arrêt. » --- Puissances du ciel
                    combien vous êtes attestées --- À force de singeries, je commence à m'attendrir
                    ; ma dulcinée verse tour-à-tour les larmes de la douleur et celle du plaisir :
                    ma fuite est combinée par des points d'arrêts sur tous les sophas des
                    appartemens, et c'est à sa dernière extase que je me sauve. </p>
                <p> Parbleu, voilà bien des façons. --- Pauvre sot tu ne vois donc pas que cette
                    femme fait ma réputation pour l'éternité ; je n'ai plus besoin de me vanter, je
                    n'ai qu'à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des oiseaux de ces bois.
                    D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tête, elle est amie intime de la présidente de
                    ***, et depuis longtemps je lorgne cette riche veuve ; elle ne manquera pas
                    d'être la confidente de ma délaissée, et me croyez-vous assez novice pour
                    n'avoir pas persuadé à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore ; à
                    l'autre, que je ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux. </p>
                <p> Tout réussit à mon gré ;... mais il faut que je les brouille ;... allons,
                    discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux inséparables
                    ne se voient plus ; la présidente exige que j'embrasse son ressentiment : je me
                    fais valoir ; je deviens exigeant à mon tour. Que ne peut le désir de la
                    vengeance on se livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie. </p>
                <p> La présidente a trente-cinq ans, et n'en paraît pas plus de vingt-huit ; elle
                    est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le
                    jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les femmes, de la gentillesse
                    avec les hommes, beaucoup de retenue dans le public, un ton de femme de qualité,
                    et les dehors imposans. </p>
                <p> Dans le particulier ; je n'ai guère connu de tempérament plus vif, plus soutenu
                    et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce qu'elles sont
                    franches, et vingt fois j'ai été tenté de l'aimer. Au reste, elle n'est pas sans
                    défauts, elle a une profonde vénération pour elle-même ; ses décisions sont des
                    oracles, ses préceptes des lois : je n'ai rien vu de si impérieux. Il est vrai
                    qu'elle y joint l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne
                    suivant que la sienne. </p>
                <p> Sa société qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint du jour ;
                    elle a de la confiance en moi : rien n'est bien si je ne l'ai conseillé. Nous
                    passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais qu'elle veut être la confidente
                    de mes affaires. Un jour j'arrive chez elle. Mon œil est agité. --- Mais
                    qu'as-tu donc, mon ami ? Tu es bien sombre. Quoi dis-je (en m'efforçant de
                    sourire) pourrais-je apporter chez vous de l'humeur ? --- On me persécute, je
                    m'obstine à me taire, j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le
                    souper ne saurait détruire : on me propose une partie, je la refuse, et je sors
                    à minuit en m'échappant. </p>
                <p> Voilà qui est bien simple, direz-vous ; qui n'en ferait autant ?... Je vous la
                    donne en dix : écoutez seulement. </p>
                <p> Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n'a pas eu
                    l'esprit de foutre la femme de chambre pour éviter l'ennui ? Or, ce jour-là, il
                    est presqu'aussi triste que moi, sa charmante le presse autant que la mienne ;
                    et comme il est d'un naturel confiant, il avoue que <hi rend="italic"> la nuit
                        dernière j'ai soupé chez la Duchesse une telle, que l'on m'a fait, malgré
                        moi, tailler un pharaon ; </hi> que le jeu était diabolique, que j'ai perdu
                    énormément, et qu'étant peu riche, je suis étrangement incommodé ; mais, ce qui
                    me tourmente, c'est d'avoir été obligé de mettre en gage le diamant que m'a
                    donné la présidente. Hélas cette bague précieuse n'a pas même été suffisante
                    avec tous mes bijoux pour dégager ma parole, et je suis sans un sou. </p>
                <p> Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presqu'aussi coquin que moi :
                    on l'a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame la
                    Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire de son armoire quarante
                    écus, qui composent sa petite fortune et sont le fruit de mes dons. Le scélérat
                    les empoche ; mais il y a bien un autre manège. </p>
                <p> J'ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre, des ailées,
                    des venues : c'est que l'on a conté tout cela à madame ; que madame a fait
                    répéter le tout à mon bandit, et que sur le champ elle lui a remis cinq cents
                    louis. --- Douze mille francs ? --- En or, vous dis-je, pour aller tout dégager
                    et fournir mon supplément..., Quand je sors, je retrouve mon fourbe dans mon
                    carosse, et nous portons le magot en triomphe chez moi. --- Comment, tout cela
                    n'était pas vrai ? --- Mais d'où diable-viens-tu donc ? C'est incroyable : tu ne
                    te formes point ; mais éguises donc ton intelligence. </p>
                <p> Le lendemain à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la présidente ;
                    une joie douce brille dans ses yeux ; j'ai son diamant au doigt... je veux la
                    faire parler ; (car vous noterez que sous peine de la vie, mon laquais ne doit
                    m'avoir rien avoué), elle me fait un mensonge avec toute l'adresse, toute la
                    noblesse de la générosité ; mais elle voit bien à la vivacité de mes caresses
                    que la reconnaissance les enflamme ; et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis
                    de mes transports, je parle de bienfaits ; on m'impose silence, en me disant que
                    si l'on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j'en ôterais tout
                    l'agrément. Dieu. Comme ma voix est touchante Placé vis-à-vis d'elle, mon œil de
                    feu la parcourt et l'épie : je paraphrase, je compose ; ce n'est plus un sermon,
                    c'est un Rousseau que je lui débite... </p>
                <p> Comment, monstre, tant d'amour et de générosité ne te touche pas Si fait,
                    pardieu, et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en débarrasser),
                    je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend la femme la plus
                    heureuse de Paris. D'amans que nous étions, nous devenons amis, et je vole, non
                    pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles bourses. </p>
                <p> Dégoûté de l'amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote et de la
                    présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange me conduisit chez
                    madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties fines, rue Ticquetonne),
                    je lui annonce que je suis vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse ;
                    elle me présente sa liste, parcourons-là : </p>
                <p> 1°. Madame la baronne de Conbaille... Foutre, voilà un beau nom. Qu'est-ce que
                    cette femme là ? --- C'est une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser
                    cinquante à soixante mille francs qu'elle amassait depuis dix ans. --- En
                    reste-t-il encore beaucoup ? --- Non. --- Passons : pourquoi cette bougresse-là
                    s'avise-t-elle de prendre un nom de cour ? </p>
                <p> 2°. Madame de Culsouple. --- Combien donne-t-elle ? --- Vingt louis par séance.
                    --- Paie-t-elle d'avance ? --- Jamais, et puis ce n'est pas votre affaire : elle
                    est trop large. </p>
                <p> 3°. Madame de Fortendiable. --- Tenez, voilà ce qu'il vous faut. C'est une
                    Américaine, riche comme Crésus ; et si vous la contentez, il n'y a rien qu'elle
                    ne fasse pour vous. --- Eh bien tu me présenteras. --- Demain, si vous voulez.
                    --- Ici ? --- Dans son hôtel même. --- Ce nom-là a quelque chose d'infernal qui
                    me divertit. --- Je rends la liste, quand, d'un air de mystère, la bonne
                    Saint-Just m'adresse cette exhortation : « Mon cher ami, vous avez beaucoup vu
                    de jeunesse : qu'y avez vous gagné ? la vérole. Pourquoi ne pas écouter les
                    conseils de la sagesse ? J'ai dans ma main une vraie fortune, une vieille. ---
                    Le diable te foute. --- Eh que votre souhait s'accomplisse encore mieux vaut lui
                    que rien ; mais il ne s'agit pas de cela, je vous parle d'un trésor : fiez-vous
                    à moi, et nous la plumerons. --- Allons, je le veux bien, je m'en rapporte à ta
                    prudence. » </p>
                <p> En attendant, je me rends le lendemain à sept heures du soir, chez une
                    américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup d'or placé sans
                    goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures ; enfin, un goût de
                    mariné que je n'ai sacredieu que trop reconnu dans mainte occasion. </p>
                <p> Ce qui me tourmentait, était d'entendre dans un cabinet voisin, une voix
                    d'homme, dont les gros éclats me mettaient en souci : enfin, la porte s'ouvre,
                    qui serait-ce ? Ma déesse... Mais foutre, quelle femme </p>
                <p> Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces ; des cheveux noirs et crépus
                    ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux
                    ardens, sa bouche est vaste ; une espèce de moustache s'élève contre un nez
                    barbouillé de tabac d'Espagne ; ses bras, ses pieds, tout cela est d'une forme
                    hommasse, et c'est sa voix que je prenais pour celle du mari. </p>
                <p> Foutre, dit-elle, à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant ? Il est tout
                    jeune ; mais qu'il est petit N'importe, petit homme, belle queue... Pour faire
                    connaissance, elle m'embrasse à m'étouffer... Sacredieu, il est timide. --- Oh
                    c'est un garçon tout neuf. --- Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet ?
                    --- Madame, lui dis-je, le respect (j'étais abasourdi,) --- Et tu te fous de moi
                    avec ton respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon fouteur, nous
                    soupons et couchons ensemble. </p>
                <p> Nous restons seuls, ma belle se plonge sur un sopha ; sans m'amuser à la
                    bagatelle, je saute dessus, dans un tour de main, la voilà au pillage. Je trouve
                    une gorge d'un rouge brun, mais dure comme marbre, un corps superbe, une motte
                    en dôme, et la plus belle perruque... Pendant la visite, ma belle soupirait
                    comme on beugle, semblable à la cavale en furie, son cul battait l'appel et son
                    c... la chamade... Sacredieu, une sainte fureur me transporte, je la saisis d'un
                    bras vigoureux, je la fixe un moment, je me précipite... Ô prodige... ma
                    bougresse est étroite... En deux coups de reins, j'enfonce jusqu'aux
                    couillons... Je la mords... Elle me déchire... Le sang coule... Tantôt dessus,
                    tantôt dessous, le sopha crie, se brise, tombe... La bête est à bas ; mais je
                    reste en selle ; je la presse à coups redoublés... Vas, mon ami... vas...
                    foutre... Ah ... ah ... vas fort... ah bougre... Ah que ta fais bien ça... ah ah
                    ah ... Sacredieu, ne m'abandonnes pas... Ho, ho, ho... encore... encore... V'là
                    que ça vient... À moi, à moi..., enfonce, enfonce... Sacré bougresse son
                    jeanfoutre de cul qui va comme la grêle m'a fait déconner... je cours après...
                    Mon v... brûle... je la rattrape par le chignon (ce n'est pas celui du cou) je
                    rentre en vainqueur... Ah dit-elle... je me meurs... foutu gueuse ... (je grince
                    les dents.)... Si tu ne me laisses pas décharger, je t'étrangle. Enfin,
                    haletante, ses yeux s'amolissent ; elle demande grâce... Non, foutre... point de
                    quartier... Je pique des deux... ventre à terre... Mes couilles en fureur font
                    feu ; elle se pâme... Je m'en fous, je ne la quitte que quand nous déchargeons
                    le foutre et le sang ensemble... </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> À moi à moi enfonce, enfonce. </hi>
                </p>
                <p> Il est temps, je crois, de remettre sa culotte. Un peu rendus à nous mêmes, ma
                    Housarde me félicite en se congratulant ; elle vas faire bidet, et moi je relève
                    le sopha du mieux que je puis. Que fais-tu là, me dit-elle, en rentrant ? Mon
                    ami, mes gens sont accoutumés à cela, et j'ai un valet-de-chambre tapissier qui
                    fait la revue tous les matins. Vous pensez bien que nous ne parlons pas
                    sentiment. Est-ce qu'elle s'embarrasse de ces foutaises-là ? Nous voyons sa
                    maison, son magasin, qui est de l'or en barre ; les trésors des trois parties du
                    monde s'y rassemblent... Enfin, nous arrivons dans un cabinet ; elle ouvre un
                    coffre... Tiens, me dit-elle, prends ce porte-feuille... (je fais des façons)...
                    Allons, foutre, quand on bande comme toi, on a le moyen d'acquitter ces
                    bagatelles... Je le mets dans ma poche, non sans avoir remarqué qu'il contient
                    pour cinq cents louis de bonnes lettres de changes... Voilà ce qui s'appelle des
                    douceurs. </p>
                <p> Nous soupons : ma foi, j'en avais besoin. C'est elle qui me sert des morilles,
                    des truffes au coulis de jambon, des champignons à la Marseillaise ; au dessert,
                    les pastilles les plus échauffantes, sans oublier les liqueurs de madame <hi rend="italic"> Anfou </hi> ... De la table nous nous élançons au lit ; et de
                    la vie, je crois, on n'a vu pareille scène. </p>
                <p> Rendez-vous pris au surlendemain, j'arrive... Madame est malade. Hélas et c'est
                    tout simple, elle avait excessivement chaud ; quelque chose que j'aie dit, elle
                    a voulu que j'ouvrisse la fenêtre au mois de janvier. --- Une fluxion de
                    poitrine l'enterre en trois jours... Ô douleur ... Je vais lui dire un <hi rend="italic"> De profondis </hi> chez la Saint-Just. </p>
                <p> Après avoir essuyé ses larmes et ses doléances (car elle me proteste que ma
                    princesse était une de ses meilleures pratiques), je l'assure que très-touché de
                    cet accident funeste, j'ai fait des réflexions, et qu'ayant toujours honoré la
                    vieillesse, je viens lui demander ses bons offices, pour me consacrer au service
                    de la douairière dont elle m'a parlé. Nous prenons jour, et j'obtiens sous
                    huitaine l'avantage d'être introduit chez madame <hi rend="italic"> In æternum
                    </hi> . On m'avait prévenu qu'elle était fort riche, ensorte que la grandeur de
                    l'hôtel, la beauté des livrées et des ameublemens ne me firent pas d'effet, au
                    contraire, j'en dévorais d'avance la substance... Eh sacredieu la Fée ne
                    devait-elle pas s'alimenter de la mienne ? </p>
                <p> Le tête-à-tête était ménagé, l'on m'attendait, j'avais relevé mes appas ; à
                    force de vouloir réparer les siens, ma vieille était encore à sa toilette ;
                    asile impénétrable, je suis introduit, en attendant, dans un boudoir lilas et
                    blanc : des panneaux placés avec art réfléchissaient en mille manières tous les
                    objets, et des amours dont les torches enflammées éclairaient ce lieu charmant.
                    Un sopha large et bas exprimait l'espérance par les coussins vert anglais dont
                    il était couvert ; la vue se perdait dans des lointains formés par les grâces,
                    et n'était arrêtée que par des peintures lascives que mille attitudes variées
                    rendaient plus intéressantes ; des parfums doux faisaient respirer à longs
                    traits la volupté ; déjà mon imagination s'échauffe, mon cœur palpite, il désire
                    ; le feu qui coule dans mes veines rend mes sens plus actifs... La porte
                    s'ouvre, une jeune personne s'offre à mes yeux ; un négligé modeste, une
                    simplicité naïve, des charmes qui n'attendent pour éclore que les hommages de
                    l'amour, des détails délicieux... Telle se montre la jolie mère de ma
                    douairière, la belle Julie ; elle m'offre les excuses de sa tante, qu'une
                    affaire arrête, et me prie d'agréer qu'elle me tienne compagnie. Je réponds à ce
                    compliment par les politesses d'usage, et nous nous asseyons sur des fauteuils
                    dans un coin de la chambre ; Julie s'éloignait du sopha (hélas qu'il était bien
                    plus à craindre pour moi ) ; mes yeux erraient sur elle : je sentais toute la
                    timidité d'un amour naissant, tous les combats de ma raison contre mon cœur ; le
                    feu de mes regards en imposait à Julie, notre conversation languissait en
                    apparence, mais déjà nos âmes s'entendaient. </p>
                <p> Mademoiselle fait sûrement le bonheur de sa tante, puisqu'elle est sa compagne ?
                    --- Monsieur, ma tante a de l'amitié pour moi. --- La foule qui abonde chez elle
                    a sans doute de quoi vous plaire, et vos plaisirs. --- (Julie soupire),... Mille
                    adorateurs... (le feu me monte au visage). --- Ah monsieur, combien de ces
                    adorateurs méritent d'être évalués ce qu'ils sont en effet --- Quoi vous n'en
                    auriez pas trouvé dont l'hommage eût su vous intéresser. (Elle se trouble).
                    Pardon... bon dieu ... j'allais commettre une indiscrétion... Mais,
                    mademoiselle, me condamnerez-vous de le désirer ?... Nous entendons du bruit ;
                    un regard assez expressif est toute la réponse de Julie. </p>
                <p> La tante avait fini sa toilette ; elle s'avance... Peignez-vous, mon ami, un
                    vilain enfant de quelques soixante ans. Sa figure est un ovale renversé, une
                    perruque artistement mêlée avec un reste de cheveux reteints en noir, en ombrage
                    la pointe, des yeux rouges et qui louchent pour se donner un regard en coulisse,
                    une bouche énorme, mais que Bourdet a fort bien meublée ; du blanc, du rouge, du
                    vermillon, du bleu, du noir, arrangés avec un art, une symétrie que des yeux
                    connaisseurs et un odorat exercé peuvent seuls découvrir. </p>
                <p> Une robe à l'anglaise puce et blanc se rattache par des nœuds de gaze, d'où
                    s'échappent des <hi rend="italic"> coulans de perles </hi> , qui, retombant en
                    ondes, se terminent par des glands d'un goût exquis ; un <hi rend="italic">
                        couti </hi> couvre la place où pouvait être une gorge il y a quarante ans :
                    voilà ce que je démêlai au premier coup-d'œil... Heureux, si je n'en eusse vu ni
                    senti davantage </p>
                <p> Mon dieu, mon cher cœur, me dit-elle en minaudant, et se laissant aller sur le
                    sopha où elle m'entraîne ; je suis désolée de vous avoir laissé ennuyer avec une
                    petite fille, (Julie s'était éclipsée), c'est ma nièce, et cela connaît si peu
                    le monde. --- Comment, madame, votre nièce ? mais on ne le croirait pas à l'âge
                    dont elle paraît. --- Cela est vrai ; mais sa mère est infiniment mon aînée...
                    Puis saisissant une de mes mains... La Saint-Just, mon cher, m'a parlé de vous ;
                    mais d'une manière extraordinaire ; elle raconte des choses... oh pour cela,
                    incroyables. --- Ces sortes de femmes nous vantent quelquefois ; mais si je lui
                    eus jamais une obligation, c'est de m'avoir mis à portée de vous offrir mes
                    hommages. --- Tiens, mon cœur, bannissons la cérémonie, ton air me prévient, tu
                    es joli, sois sage, et sûrement tu ne t'en repentiras pas. Il est temps de
                    passer dans mon salon, j'ai du monde, tu souperas... Une révérence est ma
                    réponse, un baiser me ferme la bouche... (Ah sacredieu, c'est du vernis tout
                    pur.) Ne joue pas, continua-t-elle, cause avec ma nièce, tu sembleras être son
                    amant... (Ah charmante vieille l'aurore de l'amour vient me luire Que je
                    t'embrasse de bon cœur ... mais foutre <hi rend="italic"> la peinture </hi> ) et
                    nous nous rejoindrons quand ces importuns seront bannis. </p>
                <p> Mon supplice est donc retardé... Nous entrons au salon ; nombreuse compagnie s'y
                    rassemble, et pendant que Julie et sa tante arrangent les parties, moi je
                    réfléchis. </p>
                <p> Amour amour tu viens donc encore me décevoir, m'égarer, me percer dieu cruel
                    n'ai-je donc pas été assez long-temps ta victime ? Veux-tu te venger ? Quel rôle
                    vas-tu m'imposer ? Objet du caprice d'une hideuse vieille, la beauté, les graces
                    feront mon tourment Hélas ... enfant trop aimable si j'ai jamais su conquérir
                    des cœurs, en soumettre à ton empire ; si j'ai fait fumer sur tes autels un
                    encens qui te fut agréable Ah protèges-moi je suis exaucé ; une ardeur nouvelle
                    m'embrâse ; Julie, la belle Julie recevra mon cœur, mes transports, et sa tante
                    abusée n'aura de moi qu'un tribut chèrement acheté. </p>
                <p> Le jeu fait régner le silence ; tout le monde est occupé. Julie, au bout du
                    salon, tient un ouvrage par convenance, et je suis auprès d'elle ; elle est
                    inquiète ; je suis timide. --- Quoi me dit-elle, on vous a déjà assigné votre
                    personnage. --- Ah mademoiselle, si vous daignez lire dans mon cœur, vous verrez
                    combien il m'est cher. Je l'avoue, monsieur, quelqu'accoutumée que je sois à ces
                    propos ou au motif qui les fait tenir, j'aurais plus de peine à les supporter de
                    vous que de tout autre. --- Vous me les défendez donc, mademoiselle ?... Ah je
                    ne le vois que trop, vous me confondez dans la foule des lâches que voire tante
                    entretient à ces gages ; vous me croyez revêtu d'un masque trompeur, je l'ai
                    bien mérité ... N'importe, il faut vous délivrer d'un objet qui vous déplaît ;
                    peut-être vous ferai-je m'estimer... Ah belle Julie vous saurez un jour que je
                    ne me suis exposé à votre haine... mais vous ne voudrez pas m'entendre ; vous
                    m'abhorrez, vous me méprisez... (je me lève). Mon dieu monsieur, me dit-elle
                    toute effrayée, qu'allez-vous faire ? Je serais perdue, ma tante m'accuserait...
                    Que sais-je ?... Peut-être de l'avoir trahie... Non, non, elle aurait tort, vous
                    la servez trop bien... Vous, la servir ... Julie dieu quelle idée Et pour votre
                    amant ... (Julie se trouble et fait un effort pour sourire)... Mon amant, y
                    pensez-vous ? Vous êtes cependant arrivé sous des auspices... Je vous entends,
                    mademoiselle,... et si ce moyen eût été le seul pour parvenir auprès de vous, me
                    trouveriez-vous si condamnable ? Depuis six mois je vous adore, (vous vous
                    doutez, mon cher ami, que je n'en savais pas un mot), je suis par tout vos pas,
                    je brûle en secret, je m'informe, on m'instruit de l'humeur de votre argus, et
                    je suîs obligé de couvrir du voile le plus déshonnête le sentiment le plus pur
                    qui fût jamais. (La pauvre petite comme elle est oppressée comme son sein
                    s'élève quel sein, grand dieu ... Chienne de vieille, il faudra donc que je te
                    donne ce profit-là) Vous ne répondez pas... De grace, Julie, nous n'avons qu'un
                    moment, décidez de mon sort. Pourquoi me rendre la double victime de votre
                    rigueur et des faveurs de votre tante ? (Ce mot <hi rend="italic"> faveurs </hi>
                    fut prononcé d'un ton si triste qu'il était persuasif ; la petite en sourit). Eh
                    bien, je vous crois, me dit-elle, pourquoi me tromperiez-vous ?... Je suis déjà
                    si malheureuse Hélas il ne tient qu'à vous de me la rendre bien davantage... Je
                    ne vous détaillerai pas le reste d'une conversation gênée par les observateurs ;
                    mais pour tout dire, en un mot, nous convînmes que je serais l'amant de la
                    tante, et que nous saisirions tous les momens favorables pour nous voir, en
                    affectant la petite et moi beaucoup d'indifférence l'un pour l'autre. </p>
                <p> On soupe. Après souper je fais un brelant avec ma chère tante ; tout le monde
                    défile. Julie, dès minuit, s'était retirée ; je reste seul. C'est alors que la
                    vieille par ses tendres caresses me montre toute la rigueur de mon sort ;
                    cependant j'y réponds en grimaçant ; elle sort pour se rendre à sa chambre à
                    coucher, et moi pour faire ma toilette de nuit. Enfin, l'heure du berger,
                    l'heure fatale sonne ; une femme de chambre m'appelle, j'arrive, cherchant
                    partout ce que tu sais, et ne trouvant rien. --- Rien ? --- Rien, ou le diable
                    m'emporte : devines où il était allé se nicher. À côté d'une grosse bourse bien
                    remplie, placée entre deux bougies sur la table de nuit de madame ; je le repris
                    en passant. Ma déesse était en cornette... Sacredieu, qu'elle avait d'appas Son
                    lit à la turque, de damas jonquille, semblait assorti à son teint (car celui du
                    jour était répandu sur dix mouchoirs qui invoquaient la blanchisseuse) ; un
                    sourire qu'elle grimace, me fait apercevoir qu'elle ne mord point. Enfin je
                    grimpe sur l'autel. --- Bandais-tu ? Hélas il fallait bien bander de misère, ou
                    renoncer à Julie, et à cette bourse devenue nécessaire, car le maudit brelan
                    m'avait arraché les derniers louis qui fussent en ma possession. </p>
                <p> Que parlai-je de possession ?... J'en ai sacredieu bien une autre. Regarde, mon
                    cher ami, c'est pour toi que je n'abaisse pas la toile. </p>
                <p> Je parcours des mains et des pieds les vieux charmes de ma dulcinée... de la
                    gorge... je lui en prêterais au besoin... Des bras longs et décharnés, des
                    cuisses grêles et desséchées, une motte abattue, un c.. flétri, et dont l'ambre
                    qui le parfume, à peine affaiblit l'odeur naturelle... Enfin, n'importe, je
                    bande ; je ferme les yeux, j'arpente ma haridelle, et j'enfourne. Ses deux
                    jambes sont passées par-dessus mes épaules, d'un bras vigoureux, je la chausse
                    sur mon v... Une bosse d'une grandeur honnête que je viens de découvrir me sert
                    de point d'appui pour l'autre main. Son cou tendu m'allonge un déplaisant
                    visage, qui, gueule béante, m'offre une langue apesantie, que j'évite par une
                    forte contraction de tous les muscles de ma tête. Enfin, je prends le galop...
                    Ma vieille sue dans son harnois ; sa charnière enrouillée s'électrise, et me
                    rend presque coup pour coup ; ses bras perdent de leur raideur, ses yeux se
                    tournent, elle les ferme à demi, et réellement ils deviennent insupportables...
                    Sacredieu, j'enrage, cela ne vient pas ; je la secoue... et tout-à-coup la
                    bougresse m'échappe... Foutre, la fureur me prend, je m'échauffe ; le talon
                    tendu contre une colonne, je la presse, je l'enlève ; la voilà qui marche... Ah
                    mon ami mon petit ah mon cher cœur ... je me meurs... Ah je n'y comptais plus...
                    Il y a si long-temps... ah ah ah ... je dé... dé... charge... mon cher ami, je
                    décharge... Le diable m'emporte, ses convulsions me tiennent cinq minutes dans
                    l'illusion ; la vieille coquine avait une jouissance comme à trente ans ; elle
                    fut longtemps à se remettre ; elle était épuisée dans toute la force du terme.
                    Moi j'étais en eau... Mais voici bien une autre histoire. En m'essuyant, je
                    trouve une double perruque ; c'était celle de ma ribaude, qui, n'étant que
                    collée, se joignit à la mienne par esprit de sympathie. Le désordre de la bonne
                    dame était risible, son bonnet et la toison qui lui tenait lieu de chevelure,
                    tout était au diable ;... elle avait l'air honteuse. --- Tiens, ma bonne, lui
                    dis-je, entre nous point de façons ; je t'aime mieux naturellement, et, pour
                    preuve de cela, je veux te recommencer. À ces mots, je la ressaute, et j'amène
                    l'aventure à bien. Pour cette fois, elle n'avait point de dents, dieu merci, car
                    j'eusse été dévoré. </p>
                <p> Après cette seconde reprise, elle sonne. Mademoiselle Macao, qui nous servait
                    d'eunuque noir, lui arrange ses affaires. Tandis que je me r'habille, la bonne
                    vieille ne tarissait pas sur mes éloges... Deux fois, ma chère... Deux fois. Oh
                    ce petit ange là est un prodige ; les autres me faisaient bien venir l'eau à la
                    bouche ; mais lui... Mets la main là, j'en suis pleine. </p>
                <p> Il était quatre heures du matin, je m'approche pour prendre congé, la vieille,
                    en m'embrassant (foutre ce n'était pas là le plaisant de l'histoire), m'offre
                    deux bourses au lieu d'une, et m'accuse qu'elles contiennent deux cents louis ;
                    tandis qu'elle n'en donne ordinairement que cent. --- Non, madame, lui dis-je
                    avec générosité, si j'ai été plus heureux qu'un autre, je n'aspire point à une
                    récompense double, j'accepte le témoignage ordinaire de vos bontés, mais je ne
                    veux m'ôter ni la possibilité de revenir plus souvent, ni à vous celle de
                    contenter un goût qui paraît vous satisfaire. --- Ma foi, je l'aurais prise au
                    mot. --- Nigaud qui ne sait pas que voilà comme on ruine ces bougresses-là... à
                    la preuve... transportée, elle tire de son doigt un beau brillant (je l'ai
                    pardieu vendu deux mille écus), et le met au mien ; alors je me retire avec une
                    permission indéfinie pour toutes les heures du jour et de la nuit, et la
                    consigne de paraître amoureux de Julie, afin de cacher notre intrigue. Je fais
                    le difficile ; mais la sublime tante me démontre si bien cette nécessité, que je
                    me rends pour l'amour d'elle. </p>
                <p> Revenu chez moi, dois-je y trouver du repos ? Non, Julie... Julie ton image me
                    trouble ; je te vois : hélas dans cet instant, en proie à des désirs inconnus
                    jusqu'alors, tu m'accuses et tu gémis ; moi-même je soupire... Vile soif de l'or
                    À quelle horrible divinité me forces-tu de sacrifier tant de sang ?... Bien plus
                    encore c'est la substance la plus pure qui s'épanchera sans fruit sur cet autel
                    odieux... Mais ne suis-je pas dédommagé ? où trouverai-je un enfant plus jolie ?
                    Julie que l'amour me peigne dans tes rêves, et que l'attrait d'un songe te
                    prépare au charme de la réalité ... Allons, ma valeur, à mon secours,
                    qu'êtes-vous devenue ?... De l'or, morbleu, de l'or ; c'est le nerf de la guerre
                    : front par tout ; que les feux de l'amour embrasent mon courage, me rendent
                    cette vigueur première qui fit tomber sous le couteau sanglant tant de vierges
                    dans Israël... Et toi, Priape, le patron des fouteurs je t'invoque ; qu'une
                    ivresse lubrique me saisisse auprès de ma vieille, je t'offre le sacrifice de
                    toutes ses perfections... Qu'elle crève en foutant... c'est un holocauste digne
                    de toi. </p>
                <p> On s'imagine bien que la matinée ne se passa pas sans que je me rende chez ma
                    bonne. On m'introduit au petit jour. Le fidèle Macao me donne des conseils pour
                    plaire à madame, et je lui sacrifie une parcelle de mon or pour en gagner un
                    monceau. Ma vieille me reçoit avec toutes les grâces possibles... mais, ô
                    surprises ... avez-vous jamais vu une pomme que l'on place sur le récipient
                    d'une machine pneumatique Chaque coup de piston semble lui rendre sa fraîcheur ;
                    sa peau ridée devient lisse, et les rayons du jour qui s'y réfléchissent y
                    donnent un vermeil qu'elle avait perdu. Voilà l'état de ma vieille ; ses yeux
                    sont dérougis, elle semble soufflée, et si elle avait des cheveux, de la gorge
                    et des dents, elle serait foutable... ma main batifole, un sourire enfantin la
                    ranime... Quand elle me chasse très-sérieusement pour mettre ordre à ses
                    affaires. </p>
                <p> Mademoiselle Macao est gouvernante en chef de ma Julie ; son nom, d'heureux
                    présage, n'est point démenti par son caractère ; cette fille qui, dans sa
                    jeunesse, a fréquenté les seigneurs dans les lieux où tout est égal, est
                    compatissante pour l'innocence ; elle a meme fourni à Julie les élémens d'un jeu
                    de mains, badinage renouvelé des Grecs et très-utile même aux françaises. </p>
                <p> Sommes tout, je lui fais comprendre que Julie est appelée à changer d'état, et
                    je lui prouve par un argument irrésistible que je suis tombé de là-haut tout
                    exprès pour opérer cette grande œuvre : elle devient donc ma confidente, et
                    j'entre chez Julie que je trouve à sa toilette. </p>
                <p> Ma foi, je ne sais ; mais la timidité me reprend... Qu'elle est belle, mon
                    ami... De grands cheveux, blonde cendrée, des yeux noirs et bien fendus, des
                    traits que j'aimerais moins s'ils étaient plus réguliers... Nous restons seuls ;
                    et, pour débuter, je me prosterne et j'embrasse l'idole. Foutre, quelle timidité
                    --- Sûrement, en voilà le preuve... Quand j'ai bien peur, je me jette à corps
                    perdu au milieu du danger. --- Mais Julie doit se fâcher ? --- Oui, si elle en
                    avait le temps... Et puis Julie est franche, sa pudeur répugne sans doute à mes
                    caresses ; mais elle est bien aise de les recevoir. Enfin, après quelques
                    petites façons, je reste en possession de ma place à ses genoux, et de tous les
                    petits larcins que me fournit le désordre d'une toilette, et les dérangemens
                    d'un peignoir qui voile seul ses hémisphères enchanteurs, sur lesquels je n'ose
                    encore voyager que des yeux. </p>
                <p> Nos jours coulent ainsi pendant quelque temps dans la paix. J'avance en grade
                    auprès de Julie. La tante me comble de bienfaits : cela veut dire que je les
                    mérite. Enfin, je me rends un samedi saint pour dîner. Ma chère tante m'annonce
                    qu'elle est forcée de sortir, et qu'elle ne reviendra qu'à huit heures et demie
                    ; qu'une assemblée de charité, un sermon, une quête et toute la simagrée sont
                    pour elle d'une obligation indispensable (car, par contenance, la bonne dame
                    place l'arche dans le temple de Dagon.) Je peste ; je me fâche. On se flatte
                    d'un jour de bonheur. On est cruellement abusé. --- La bonne me console avec
                    attendrissement... Eh bien mon petit, ne te fâches pas, je m'arrangerai pour
                    souper avec toi, et puis... einh ?... Dis donc, petit fripon ?... Mais je ne
                    veux pas que tu sortes. Julie restera avec toi, et vous ferez de la musique...
                    Mademoiselle, j'espère que vous ne laisserez pas ennuyer Monsieur (et l'embarras
                    et la rougeur) ; moi, je fronce Je sourcil, j'ai des affaires... Bref,
                    mademoiselle Macao est chargée très-expressément de m'enfermer : la vieille
                    part, et nous restons seuls, Julie et moi, dans le joli boudoir. </p>
                <p> Puissance du ciel vous dont émane ce feu céleste qui nous élève au-dessus des
                    mortels, vous vîtes mon bonheur ... Curieux, indiscret ami tu veux donc aussi
                    pénétrer les mystères de Paphos ?... Eh bien lis, dévores et branle-toi. </p>
                <p> Tout favorisait mes feux ; la beauté du jour, dont les rayons amollis par une
                    gaze diaphane, attendrissait pour nous les objets, le printemps, son influence,
                    l'innocence de Julie, mon expérience qui l'échauffe pour la détruire, des
                    tableaux lascifs que je lui applique d'une manière plus lascive encore ; des
                    vœux prononcés à ses pieds, reçus par sa tendresse... Les désirs nous animent
                    l'un et l'autre ; un tact assuré, et qui ne me trompa jamais, redouble ma
                    hardiesse ; déjà la bouche de Julie est en proie à ma bouche qui la presse ; son
                    sein trop soulevé s'irrite contre les rubans qui le retiennent... Nœuds odieux
                    disparaissez... Des larmes coulent de ses yeux, je les sèche, par mes baisers,
                    son haleine s'embrâse, le feu de nos cœurs s'exhale et se répand dans nos
                    poitrines brûlantes ; nos âmes se confondent... J'entreprends davantage, les
                    bras de Julie ne semblent me repousser que pour m'attirer mieux ; déjà elle ne
                    se défend plus, son œil se ferme à demi, sa paupière vacillante se fixe à
                    peine... Que de trésors je découvre et parcours ... Arrête ... téméraire s'écrie
                    la tendre Julie... Cher amant ... dieu... je... je meurs... Et la parole expire
                    sur ses lèvres de roses. L'heure sonne à son Cythère, l'amour a secoué son
                    flambeau dans les airs ; je vole sur ses ailes, je combats, les deux
                    s'ouvrent... j'ai vaincu... Ô Vénus couvre nous de la ceinture des Grâces. </p>
                <p> Peindrai-je ces extases voluptueuses où l'âme semble jouir du repos, alors même
                    qu'elle se répand davantage au dehors ?... Non, non, de telles délices ne
                    s'expriment pas. </p>
                <p> Loin de nous les reproches, Julie ne m'en fera pas ; elle me voulait pour
                    maître, elle désirait le bonheur, elle renaît pour le goûter encore... Mais,
                    quel prodige notre sopha s'anime Une multitude de mouvemens combinés avec art
                    fait éclore pour la sensible Julie mille émotions plus vives, s'il est possible
                    : enfin, épuisés de plaisirs, de caresses, nous nous arrêtons... (Et j'arrête
                    aussi le diable, de ressort qui m'avait prêté son secours d'une manière si peu
                    attendue.) Je ne connaissais pas le sopha, et Julie met tous ses plaisirs sur
                    mon compte... Je me garde bien de la désabuser. </p>
                <p> Je ne reste pas plus long-temps ; ma toilette est diablement dérangée ;
                    d'ailleurs ma vieille aurait une sotte offrande. --- Sans répéter des détails
                    monotones, notre commerce dura trois mois : Julie m'aime constamment ; la tête
                    tourna à la tante au point de déranger ses affaires pour moi. Une assemblée de
                    famille la fit interdire et mettre dans un couvent. On arrache Julie à ma
                    tendresse, et comme on soupçonna qu'elle avait pu prendre certaines leçons chez
                    sa tante, il y eut des explications dont le parlement se serait mêlé sans une
                    protectrice que je trouvai dans la parenté même. Madame la marquise de
                    Vit-au-Conas, placée à la cour, accommoda toute l'affaire. C'est de mes
                    arrangemens avec elle qu'il me faut vous parler. </p>
                <p> Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense. J'eus le bonheur d'intéresser
                    madame Vit-au-Conas ; elle me demanda les détails de mon affaire ; je lui
                    peignis mon aventure avec bonne foi, elle était femme, pouvait-elle être bien
                    sévère pour un crime, qui, dans le fond, n'était qu'un hommage à la beauté ?
                    Elle aimait le plaisir, mon double emploi lui parut être une preuve de solidité
                    précieuse ; mon dieu, me dit-elle, il y avait de quoi vous tuer ; la modestie
                    eût été hors de saison. Je répondis tout bonnement que ma santé, loin d'être
                    affaiblie, exigeait un service au moins aussi fort ; ses yeux s'ouvrirent, les
                    miens s'égarèrent, nous nous remontrâmes ; elle n'était pas novice : je lui
                    avais des obligations qu'il m'était doux d'acquitter ; c'est dire assez que nous
                    nous entendîmes. </p>
                <p> Son service la retenait souvent à Versailles ; le mien, qui commençait à cette
                    époque, me rendait assidu : à la cour on est si désœuvré Le mari de la marquise
                    était à son régiment ; il lui laissait du vide. Je m'offris à le remplir. </p>
                <p> Les premiers jours de notre connaissance, j'allai passer chez elle quelques
                    momens pour attendre le coucher du roi. Parmi les hommes qui composaient le
                    cercle de la marquise, je remarquai un grand chevalier de Malte, fort maigre,
                    fort pâle, mais qui se donnait des airs de privauté ; le ton maussade de la
                    marquise me convainquit que c'était mon devancier, et qu'il allait être
                    congédié. Pour aider à le pousser dehors, je l'attaquai, je le persifflai, il se
                    défendit mal, je sortis, il me suivit. Après le coucher, il me pria de gagner
                    avec lui la pièce des Suisses, m'assurant qu'il avait quelque chose à me
                    confier. La nuit était belle, nous nous promenâmes ; arrivés dans un lieu assez
                    solitaire, il mit brusquement l'épée à la main ; je la saisis, je l'enlève et la
                    jette à vingt pas, du plus grand sang-froid du monde : mon homme, tout étonné,
                    se fâche, et je n'en ris que davantage. Enfin, je lui dis : « Mon cher
                    chevalier, je crois entrevoir vos motifs ; vous êtes bien avec la marquise, elle
                    vous rejette, vous pensez que je suis votre successeur, et vous n'avez pas tort
                    ; vous voulez vous couper la gorge avec moi, et je suis bien sensible à cette
                    marque de votre amitié ; mais je vous dirai franchement que je ne me battrai
                    qu'après avoir vu si elle en vaut la peine ; ma réputation est faite ; on ne me
                    soupçonnera pas, nous prendrons, vous le temps de la réflexion, moi celui de
                    coucher avec elle ; ensuite, si le cœur vous en dit, nous nous amuserons... » Je
                    cours ramasser son épée, je la lui présente, je lui souhaite le bonsoir, et je
                    m'en vais me coucher. </p>
                <p> Le chevalier vint chez moi le lendemain, il convint de ses torts, nous nous
                    embrassâmes, et je me rendis chez la marquise, qui, déjà instruite du fond de
                    l'aventure, ne m'en fit pas plus mauvaise mine, parce qu'elle ignorait les
                    détails. </p>
                <p> Enfin, les jours s'accumulaient, la marquise jouait la coquette, semblait
                    vouloir irriter mes désirs, et me donner un véritable amour. Nous étions dans la
                    saison des petits voyages ; nous ne nous voyons que des momens et ces momens
                    étaient perdus pour mes projets. Tout cela m'ennuya ; j'étais oisif, je la
                    pressai ; j'obtins un rendez-vous pour le lendemain, et quelques gestes
                    très-significatifs de part et d'autre m'annoncèrent qu'il serait tout ce que je
                    voulais qu'il fût. Je me rends à l'heure marquée ; le roi était à la chasse ;
                    tout le monde dehors ; le château semblait un désert. Mais l'appartement de la
                    marquise n'était-il pas assez peuplé ? Nous étions deux : les désirs accouraient
                    en foule, ils appelaient les plaisirs... Ma foi, je ne sais pas où l'on aurait
                    pu trouver meilleure compagnie. </p>
                <p> Les feux du midi embrâsaient l'atmosphère. Un jour à demi étouffé régnait dans
                    le boudoir : on y respirait la fraîcheur, les parfums et la volupté.
                    Représentez-vous sur une pile de carreaux une grande femme bien taillée, encore
                    mieux découplée, quelques rubans galamment noués sont le seul lien qui retienne
                    la gaze légère qui la voile : sa gorge est belle, sa figure assez commune ; mais
                    ses yeux disent ce qu'ils veulent ; d'assez belles dents, des cheveux d'un noir
                    admirable, tout m'invitait : les préliminaires commencèrent ; les ménagemens
                    auraient ennuyé. Je détourne sur elle et sur moi des voiles importuns. En deux
                    tours de mains j'arrange la marquise ; je me précipite... Dieux ... <hi rend="italic"> Le flot qui m'apporta </hi>
                    <hi rend="italic"> recule </hi>
                    <hi rend="italic"> épouvanté </hi> . Eh qu'as-tu donc ? --- Ce que j'ai... Le
                    diable peut-être... Je me signe, et je crois que M. Satan s'est venu planter là
                    en propre personne. Mais encore... est-ce une illusion ? Foutre, tu n'as qu'as
                    juger... Un braquemart de huit pouces levait su crête altière et défendait les
                    approches. Le coquin avait pensé m'éventrer. La marquise, nullement déconcertée,
                    riait aux larmes. Enfin je me rassure, j'examine, puis, adressant la parole au
                    papelard : Hélas lui dis-je, j'étais venu dans l'intention de le mettre à
                    monsieur votre frère ; mais, beau sire, à tout seigneur tout honneur... Alors je
                    me retourne, et je lui présente bien humblement ce que Berlin révère, et que
                    l'Italien encense. --- Sacredieu, de ma vie je ne l'ai échappé si belle. La
                    marquise m'attire à elle... Einh ?... Oui, pardieu, je l'étais, et tout vivant. </p>
                <p> Cependant mon étonnement cesse, et après avoir rendu ce tribut d'admiration, je
                    plaçai Vit-au-Conas de la manière qui nous convenait à tous deux. La marquise
                    était vive sans être tendre ; un tempérament ardent lui commandait, l'entraînait
                    elle croyait aimer l'objet qu'elle tenait dans ses bras, et les sensations
                    effacées, les désirs satisfaits, son cœur s'épuisait. Dix années de cour forment
                    bien une femme ; elle était intrigante, adroite, dissimulée ; elle avait enfin
                    le caractère de son état. Aussi jouissait-elle d'une considération que la
                    crainte de son esprit malin et médisant lui avait attirée. Au reste, levant
                    effrontément le masque sur le chapitre des mœurs, elle m'afficha avec une
                    impudence qui m'eût fait rougir, si l'on rougissait encore. J'affectais de la
                    discrétion, de la retenue. « Allons, me disait-elle... Mais tu es un enfant :
                    tout cela est reçu, mon ami. Dans les commencemens que j'habitais ce pays-ci,
                    tout me révoltait. Je sortais du couvent, j'étais jeune, assez jolie ; j'avais
                    de la pudeur, d'un gauche inconcevable. Les femmes m'ont formée ; les hommes
                    m'en ont trouvé mieux ; j'ai gagné de tous côtés. » </p>
                <p> Je vivais chez elle comme chez moi ; nous couchions ensemble, et comme elle me
                    trouvait vigoureux, elle s'en tenait là. Mais l'argent ne venait point ; car
                    comment tirer de l'argent d'une femme de cour encore jeune et jolie ?... Le
                    diable y pourvut. Un jour que dans le délire des sens, nous avions fait, ma foi,
                    toutes les folies que le bon Arétin a dépeintes dans son livre si religieux, la
                    marquise ne prend-elle pas subitement de l'amour pour mon postérieur ? Ma
                    plaisanterie et le compliment que j'avais fait à son monsieur fortifient cette
                    idée. À toute force elle en veut venir à l'exécution... As-tu jamais vu, mon
                    ami, un perroquet défendre sa queue contre un chat futé et malin ?... Me voilà,
                    je fais le saut de carpe, des courbettes, des pétarades... La diablesse ne perd
                    pas la carte... Je le sens... Ahi, ahi. --- Mais, madame, c'est un pucelage, foi
                    de chrétien. --- Eh bien je le paierai cent louis. --- Oh non, de par tous les
                    diables, deux cents. --- Eh foutre, me voilà... (j'en meurs de honte) me voilà
                    enfilé. </p>
                <p> Après ce bel exploit, la marquise m'apostrophe... <hi rend="italic"> Rodrigue,
                        qui l'eût cru </hi> Et moi en portant la main au pauvre blessé, et faisant
                    piteuse grimace... <hi rend="italic"> Chimène, qui l'eût dit ?... </hi> Ses
                    baisers, ses caresses, ses folies, le triomphe qu'elle se flattait d'avoir
                    remporté, lui donnaient une gaieté à laquelle je ne pus résister... Tiens, lui
                    dis-je, mauvaise, tu m'as diablement fait du mal, mais je te pardonne : nous
                    scellâmes la réconciliation de manière à ne pas laisser le plus petit coin en
                    rancune. </p>
                <p> Le bon roi Dagobert avait bien raison, il n'y a si bonne compagnie qu'il ne
                    faille quitter ; mon intrigue avec la Vit-au-Conas durait depuis six mortelles
                    semaines ; d'ailleurs j'avais profité de son hétéroclite ; je lui coûtais des
                    monceaux d'or. « Mon cher, me dit-elle un jour, je crois que nous ne nous aimons
                    plus. Tu me parais toujours aimable, je veux te conserver comme connaissance
                    intime ; mais prévenons le dégoût : tu ne saurais manquer de femmes ; tu es
                    jeune, je ne veux pas te faire perdre un temps précieux, et je prétends te
                    guider. Tiens, je te le dis avec franchise, les femmes de cour, à commencer par
                    moi, sont dangereuses au-delà de l'expression, rien ne leur manque pour plaire ;
                    et les hommes trouvent en nous la société de la bonne compagnie, et tous les
                    vices de la mauvaise : vices qui, communiqués et rendus, font entre les deux
                    sexes une circulation, dont les effets variés à l'infini, ont presque toujours
                    pour base, pour motif et pour but, la perfidie. </p>
                <p> » Nous sommes coquettes par ton, vicieuses par caractère, le plaisir a pour nous
                    de l'attrait ; mais nous jouissons par habitude. Un amant nouveau est sûr de
                    nous plaire ; cela est au point, qu'il m'arrive tous les hivers de recevoir mon
                    mari avec une joie incroyable, de lui prodiguer pendant vingt-quatre heures les
                    caresses de la passion : l'illusion cesse, le bandeau tombe, je la reconnais, je
                    me reconnais moi-même, et nous nous quittons. </p>
                <p> » Le sentiment est regardé parmi nous comme une chimère, nous en parlons avec
                    emphase, avec esprit, rafinement même, précisément parce qu'il ne nous a jamais
                    touché. Tu dois réussir ici par ta complaisance, ta vigueur, et surtout ta
                    conscience dans l'art de la volupté. Je connais vingt femmes qui se ruineront
                    pour toi ; tu leur créeras un tempérament, ou tu ranimeras ce qui leur en reste. </p>
                <p> » Mais, mon ami, prends garde à certains désagrémens : moins honnêtes que les
                    filles, nous donnons sans délicatesse ce que l'on nous a communiqué sans
                    scrupule, et souvent nous ne valons pas le repentir que nous causons. Pour
                    éviter ces précipices, que <hi rend="italic"> les fleurs </hi> qui les couvrent
                    rendent plus dangereux, abandonne la timidité, la délicatesse, elles le
                    perdraient, et l'on n'y donnerait ici que des noms ridicules, </p>
                <p> » La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, les qualités se dénaturent, les
                    vertus sont chargées des couleurs du vice ; mais la mode, les grâces
                    embellissent tout, on ne prise l'esprit que par le jargon qui l'accompagne : en
                    un mot, c'est de nous que dépend la fortune, et nous sommes aussi aveugles
                    qu'elle, parce que souvent un sot ouvre la nuit un avis important. </p>
                <p> » Prends donc un extérieur hardi, impertinent, même dans le tête-à-tête, brusque
                    les aventures, tu ne serais téméraire que dans le cas de faiblesse, et le seul
                    manque de respect que nous ne pardonnions pas, c'est une faute d'orthographe.
                    Mais en public change de ton, fais ta cour assiduement, prodigue les soins et
                    les éloges ; ce n'est pas de la discrétion que l'on te demande. Nous ne
                    craignons, mon ami, la révélation des mystères que lorsqu'ils ne sont pas à
                    notre avantage... » La marquise s'arrêta. Son sopha n'était pas loin, nous nous
                    fîmes des adieux très-circonstanciés, et j'obtins, en le quittant, la permission
                    de renouveler de temps en temps connaissance... sauf à être encore empalé. </p>
                <p> Me voilà donc libre ; je m'introduis dans les différentes sociétés de la cour ;
                    je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et perçant. Du plus au
                    moins, je fis mainte application des peintures de la marquise. La saison des
                    bals arrive, j'aime la danse à la fureur, mais n'étant point talon rouge, elle
                    m'était interdite chez les hautes puissances ; l'observation m'offrit des
                    dédommagemens. J'avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse, qui
                    joint à tout plein d'esprit le meilleur ton, et le cœur le plus sensible. Je la
                    jugeai faite pour inspirer un attachement durable ; mais trop sage pour
                    s'afficher ainsi. À son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer ... Eh que
                    dirait l'amour ? Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives, ou pour
                    les ficher sur un seul cœur, comme des épingles sur la pelotte de sa toilette ?
                    Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on ne pouvait allier plus de générosité,
                    de talens et d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes
                    ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte
                    pouvait y ajouter du prix. --- Mais qui est-ce donc ? --- Oh vous en demandez
                    trop, allez sur le grand théâtre, quand on jouera la <hi rend="italic">
                        Gouvernante </hi> , vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend
                    cher, et qui lui mérite tous les applaudissemens. </p>
                <p> Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur les
                    danseurs. --- Eh bon dieu quelle est cette petite personne, si folle, si
                    extravagante ? Elle est toute ébouriffée, son panier penche d'un côté, tout son
                    ajustement est en désordre... Je ne l'en trouve, ma foi, que plus jolie ; tous
                    ses traits sont animés, ses gestes sont violens ; tout pétille en elle. ---
                    C'est la duchesse de ***, me répond le comte de Rhédon ; vous ne la connaissez
                    pas ? Je vous présenterai ; elle aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain
                    je somme le comte de sa parole, et nous partons. </p>
                <p> À six heures du soir la duchesse était en peignoir ; de grands cheveux
                    s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte,
                    me faire la révérence, me proposer vingt questions, et me prendre pour répéter
                    le pas de deux de Roland, ne fut l'affaire que d'un instant. Je fus froid les
                    premiers pas, une passe très-lascive qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit,
                    m'échauffa, me fit... (Ah mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on
                    bande). Le comte applaudit à tout rompre ? elle s'écrie que je danse comme
                    Vestris, que j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir le
                    répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures ; puis mon lutin
                    sonne les femmes. Le comte se sauve, je demeure ; elle se coîffe à faire mourir
                    de rire ; me demande mon avis ; je touche à l'ajustement, et je lui donne un
                    petit air grenadier qu'elle trouve unique... Elle s'habille, sort ; je lui donne
                    la main, et je me retire. </p>
                <p> Parbleu, dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être méchante ; je me
                    couche ; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en
                    rafollant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin ; elle sortait du
                    bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête : on
                    apporte du chocolat ; je suis barbouillé du haut en bas ; elle saute à son
                    clavecin : sa jolie menotte a toute la vélocité possible ; elle a du goût, un
                    filet de voix, des sons charmans ; mais pour de l'âme... serviteur. Je vois
                    cependant qu'elle est susceptible. Nous prenons un duo ; je la presse ; je
                    l'attendris malgré elle ; elle perd la tête, son cœur se serre ; j'en arrache un
                    soupir ; la voix meurt, la main s'arrête ; le sein palpite ; mon œil enflammé
                    saisit tous ses mouvemens... Zeste tout au diable ; elle plante là le clavecin,
                    me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur son
                    sopha, et se relève par un grand éclat de rire. </p>
                <p> Heureusement pour moi, Gardel arrive, nous dansons ; je remarque cependant avec
                    plaisir qu'elle prend de l'intérêt ; elle me loue avec affectation. Gardel n'a
                    garde de la contredire ; avant que je sorte elle me demande excuse, implore son
                    pardon, me prie de lui imposer sa pénitence ; vois donc ici, bourreau, cette
                    petite mine hypocrite ; je saisis une main que je couvre de baisers ; l'autre me
                    donne un soufflet qu'un baiser des plus hardi répare à l'instant. </p>
                <p> Le lendemain j'y vole sur l'aile des désirs ; elle m'avait demandé quelques
                    ariettes nouvelles, je les lui portais ; elle était au lit, une femme de chambre
                    ouvre son rideau, je parais ; un fauteuil placé à côté d'elle me tendait les
                    bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une console qui me tient de niveau. </p>
                <p> Où es-tu divin Carache ? prête-moi tes crayons pour esquisser cet enfant ... </p>
                <p> Un bonnet à la paysanne couvrait sa tête à moitié ; ses traits n'ont aucune
                    proportion ; ce sont des yeux noirs superbes ; la plus jolie bouche, un nez
                    retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement ; deux ou trois
                    petits signes noirs comme geai assassinent leur monde sans rémission ; son teint
                    est moins très-blanc qu'animé ; mais le carmin le plus pur n'égale pas le
                    vermeil de ses joues et de ses lèvres. </p>
                <p> Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui montre ma musique,
                    elle me prie de chanter... Je déployais la légèreté de ma voix, quand
                    tout-à-coup un drap soulevé me découvre un sein de lys et de rose... <hi rend="italic"> Et la cadence chevrotte </hi> .... Je continue ; tantôt c'est
                    un bras arrondi par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un
                    pied charmant, qui tour à tour se promènent sur le lit, et frappent tous mes
                    sens... Je tremble, je ne sais plus ce que je chante... Allons donc, me dit la
                    duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence,
                    et le manège d'aller son train, mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et
                    s'irritent ; je palpite ; mon visage s'inonde de sueur ; la méchante, qui
                    m'observe, sourit, et cependant soupire... Un dernier bond la découvre toute
                    entière... Sacredieu, mes yeux font feu ; je jette la musique, je fais sauter
                    des boutons qui me gênent, je m'élance dans ses bras ; je crie, je mords, elle
                    me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre assauts redoublés. </p>
                <p> La duchesse était évanouie ; cela commença à m'inquiéter ; j'employai un
                    spécifique qui né m'a jamais manqué ; j'ai la langue d'une volubilité incroyable
                    ; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine un joli globe ; un
                    trémoussement presque subit me rassure sur son état... Dieu ô Dieu me dit-elle
                    en me sautant au cou : cher ami, tu l'as trouvé. --- Eh quoi ? lui dis-je tout
                    étonné. --- Hélas un tempérament que l'on m'avait persuadé que je n'avais pas...
                    Et baisers d'entrer en jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le
                    plancher. Enfin, nous nous trouvâmes, comme le dit le Précieux ridicule, <hi rend="italic"> l'un vis-à-vis </hi> de l'autre ; <hi rend="italic"> et je
                        vous jure que ma </hi> petite duchesse n'était point de ces prudes qui
                    craignent un homme absolument nud. Elle avait des doutes, il fallut bien les
                    éclaircir. Chaque situation nouvelle me découvrit de nouveaux charmes. C'est
                    bien le corps le mieux fait charnue, sans être grasse, svelte, sans maigreur,
                    une souplesse de reins qui ne demandait que de l'usage... Eh parbleu, je lui en
                    donnai de toutes les façons. </p>
                <p> J'aime bien foutre ; mais comme le bon dieu n'a pas voulu que nous trouvassions
                    le mouvement perpétuel, il faut s'arrêter enfin, car ce <hi rend="italic"> jeu
                        lasse plus qu'il n'ennuie </hi> . Or ma duchesse n'avait qu'un jargon,
                    toujours le même ; et comme j'avais ralenti son feu, ce n'était plus qu'un petit
                    être fort plat, fort monotone. Que j'aime à voir sortir d'une belle bouche ces
                    riens que rend si précieux une femme enivrée de volupté. Qu'un mot placé à
                    propos sait bien relever le prix d'une caresse, et la rendre plus touchante Ôtez
                    les préludes de la jouissance, et les paroles magiques, qui, faisant sortir de
                    l'extase, aident si souvent à s'y replonger... <hi rend="italic"> L'ennui baille
                        avec nous sur le sein de nos belles : </hi> l'amour fuit, l'essaim des
                    plaisirs s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se réveiller. </p>
                <p> Voilà les dégradations que j'éprouvai chez la duchesse pendant quinze jours :
                    nos commencemens furent trop vifs, et la satiété amena le dégoût. J'en étais là,
                    quand un soir, en entrant chez moi, on me rendit un écrin et ce petit billet... </p>
                <p> « Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé ; mais j'ai,
                    monsieur, de la reconnaissance de de vos soins : je vous prie de conserver cet
                    écrin, il vous représentera l'image d'une femme qui parut vous être chère, et
                    qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus long-temps votre bonheur. » </p>
                <p> Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet : la duchesse était
                    incapable de l'avoir dicté. J'y répondis. --- « Vos bienfaits, madame, ont droit
                    de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier ce que je vaux. J'ai mis dans
                    notre liaison des procédés dont l'énergie paraissait vous plaire ; je n'ai ni
                    dépit, ni colère. C'est bien assez pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe,
                    sans aspirer à ceux de la retraite : depuis huit jours j'attendais vos ordres,
                    et la preuve de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait
                    sera pour moi le gage de l'estime que vous accordez à <hi rend="italic"> mes
                        talens </hi> . Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace, vous en
                    porter de <hi rend="italic"> plus heureux </hi> Vous m'aurez tous deux une
                    obligation bien douce, celle de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le
                    prix. » </p>
                <p> Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu de jours ;
                    elle l'a remplacé par <hi rend="italic"> un prince, </hi> et réellement, quant
                    au moral, ils se convenaient ; pour le physique, elle eut ses laquais, c'est le
                    pain quotidien d'une duchesse. </p>
                <p> Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort beaux diamans et le
                    portrait de la duchesse en baigneuse : il était frappant ; je l'approchai
                    machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse ? Je sacrifiai encore une
                    fois à ce joli automate, et mon caprice s'écoula avec la libation que je venais
                    de répandre en son honneur. </p>
                <p> Je me rendis chez la Vit-au-Conas : elle était en possession de mes jours de
                    congé ; d'ailleurs nous avions contracté une amitié commode. Ô que cette
                    femme-là gagne à être approfondie Réellement, à la manière dont elle me reçut
                    (la réception dura deux grandes heures), je crus qu'elle ne me reconnaissait
                    pas. Quand elle fut en état d'écouter, je lui racontai mon aventure ; le comte
                    de Rhédon lui avait dit quelque chose ; la catastrophe lui plut, l'égaya, et
                    nous en étions sur la chronique scandaleuse, quand on annonça madame de
                    Sombreval, et une autre femme chez qui j'avais négligé de me faire présenter,
                    quoiqu'elle fût d'un rang à ne pas être oubliée ; Elle m'en fit la guerre avec
                    chaleur ; j'y répondis avec intérêt, et je demandai pour la forme une permission
                    de faire ma cour, qui était toute accordée. </p>
                <p> La visite finie, ma chère Vit-au-Conas me dit : Mon ami, je vais te perdre
                    encore : voilà un dévolu jeté sur toi. Pour celui-là c'est une trouvaille :
                    conduis-toi bien... Pousses-la, pousses... Ah madame, vous savez comme je le
                    pousse ; témoin... (vous sentez le geste que je fis). Elle me prit au mot, et le
                    témoin fut en confrontation. Nous nous quittâmes ; ma chère marquise me souhaita
                    bonne chance, et je courus me préparer à la ménager. </p>
                <p> Doré comme un calice, pimpé, cardé, musqué, je me rends chez madame <hi rend="italic"> . Le cercle était nombreux ; après les premiers complimens,
                        une minute d'examen me mit au fait de l'assemblée : huit ou dix freluquets
                        pirouettaient sur des talons rouges : vils adulateurs de la maîtresse de la
                        maison, dont ils briguaient un regard, ils honoraient de leurs airs penchés,
                        de quelques fades polissonneries et de ricannemens pitoyables, une douzaine
                        de femmes, hardies dans leur maintien, impudentes dans leurs propos, et, à
                        ce que j'appris, dans leur conduite. Mon instituteur était un </hi>
                    monseigneur,* à qui un bon évêché et deux abbayes, affermées cent mille francs,
                    donnaient le privilége de prêcher la vertu chez les filles de la capitale, ou
                    chez les titrées de la cour, ce qui revient au même. </p>
                <p> Voyez-vous, me disait-il, cette grosse baronne ; son visage est enluminé, ses
                    gros yeux ronds sont surmontés d'un sourcil noir, épais, dur... Tu dieu c'est
                    une maîtresse femme. Cochers, laquais, elle met tout sur les dents. Sans être
                    mauvaise maîtresse, elle en change souvent ; mais elle leur fait un sort. La
                    semaine dernière elle en a placé deux aux Invalides ; elle prenait aussi son
                    mari quand elle ne trouvait personne ; elle a rendu le pauvre diable ; il est
                    fourbu : et, au moment où je parle, il est aux incurables. --- Quelle est cette
                    grande blonde fade ? --- Quoi vous ne connaissez pas la comtesse de Minandon ?
                    --- Non, mais elle tourmente cruellement son éventail. --- Bon, c'est qu'elle
                    joue la mijaurée, mais foutre (notez bien que c'est monseigneur qui sacre), bien
                    fou qui s'y fiera ; elle m'a donné, il y a six mois, une chaudepisse... le v..
                    m'en cuit encore. --- Voilà ce que c'est, monseigneur, que de <hi rend="italic">
                        sortir de son diocèse </hi> , (Condom)... Quelle est celle qui lui parle à
                    l'oreille ? --- La Saute-au-Corps, c'est l'auberge des gardes du roi. --- Elle
                    deviendra gargotte ; et gare la vérole. --- J'allais en savoir davantage, quand
                    quelqu'un, adressant la parole à monseigneur, et la conversation devenant
                    générale, notre <hi rend="italic"> a parte </hi> finit. </p>
                <p> Un de ces jolis individus, qui, avec un minois de poupée, une voix grêle et un
                    ton clapissant, jugent, décident et retranchent, tenait le dez ; on en était aux
                    spectacles. Des auteurs furent sifflés, bernés, ou loués d'une manière qui, je
                    vous assure, devait peu leur importer. </p>
                <p> Enfin, l'on en vient à la musique. Madame de <hi rend="italic"> m'apostrophe...
                        Monsieur, ceci est de votre ressort ; je sais combien vous êtes amateur. ---
                        Moi, madame, je ne suis point musicien, mon seul mérite est </hi> de bien
                    écouter <hi rend="italic"> . --- Parbleu, mon cher, reprend le marquis de
                        Fier-en-Fat, en ce cas-là écoutez-moi, et vous vous rendrez à mon avis...
                    </hi> Moi <hi rend="italic"> , je suis fait pour la musique ; j'ai un tact à
                    </hi> moi <hi rend="italic"> , qui ne me trompe jamais, et il y aurait de la
                        fatuité de tirer vanité d'un bienfait de la bonne nature. Qui diable s'est
                        jamais vanté de ses oreilles ? (J'observerai qu'en cela le marquis était
                        modeste)... Or, je n'aime point ce Gluck ; il n'y a pas le mot pour rire
                        dans sa musique, pas un pauvre petit air qui aide à sabler gaiement son vin
                        de Champagne. Il faut décomposer cet homme-là pour y trouver deux ou trois
                        phrases qui fassent un rondeau. Votre Piccini n'entend point l'harmonie, et
                        sans l'air de ballet que danse Guimard, j'aurais sifflé son Roland de fond
                        en comble. --- Monsieur n'aime point l'ouverture d'Iphigénie ? Eh non, mon
                        cher, non, cela fait venir la chair de poule. Parlez-moi de celle du
                        Déserteur ; voilà ce qu'on appelle une ouverture : cela se chante tout
                        couramment comme un </hi> Pont-Neuf <hi rend="italic"> , Le Floquet vous
                        fait joliment un opéra, je le soutiens contre vent et marée ; et pardieu, je
                        ne conçois pas comment ce parterre s'est avisé de le siffler, tandis que
                        j'applaudis du geste et de la voix ; ses basses font toujours un
                        second-dessus : il est vrai que le violon dit la même chose ; mais cela
                        renforce l'harmonie... Ces animaux de danseurs prétendent que l'on ne
                        saurait danser ses airs de ballets, moi je les décide sautillant au dernier
                        point. --- Ils voudraient peut-être du lourré, du voluptueux. --- Oui, de
                        l'ennuyeux... Ma passion à moi c'est l' </hi> allegro <hi rend="italic"> .
                        --- Monsieur le marquis, on s'y lasse bien vite. --- Un sourire de madame de
                    </hi> , et un peu d'embarras chez le marquis, me démontrèrent qu'il pouvait bien
                    en être à se reposer. L'arrangement des parties finit la conversation. Je me
                    retirai avant souper ; mais madame de *** trouva un moment pour me
                    donnerrendez-vouslelendemain à sa toilette. </p>
                <p> J'ai oublié de vous tracer sa figure. Madame de *** a trente-huit ans, elle ne
                    s'en cache pas, assez blanche, elle a la peau d'une finesse et d'une égalité
                    singulière ; l'ovale que forme son visage serait plus arrondi si elle avait plus
                    d'embonpoint ; des yeux assez beaux disent, sans minauderie ce qu'elle veut
                    exprimer ; sa bouche est bien, elle est grande ; mais sa taille trop longue
                    n'est pas assez marquée ; sa poitrine est trop serrée, sa gorge est petite,
                    placée en femme de condition, c'est-à-dire un peu bas, mais ferme, et surtout
                    d'un susceptiblé qui la fait tressaillir ; le bras et la main sont trop maigres,
                    la jambe bien, le pied charmant. Son discours en public est concis, serré et à
                    prétention... Le roi lui a dit cela... Cette nouvelle vient de mesdames... les
                    ministres sont ses amis. Elle leur donne quelquefois des leçons et toujours des
                    conseils. Racontez-vous une affaire ? elle en développe les ressorts secrets. Un
                    mariage se fait-il ? c'est elle qui a présenté l'épousée, qui protège le jeune
                    marié ; elle sait tout, pénètre tout, a tout vu, tout deviné ; elle met en avant
                    sa faveur, offre sa protection, a des audiences, un secrétaire, des bureaux, un
                    taxateur, un trésorier et des gens d'affaires. </p>
                <p> Parbleu, tu feras fortune avec cette femelle-là. --- Tu attends des grâces,
                    bientôt tu les distribueras. --- Je gage que tu vas me demander <hi rend="italic"> l'honneur de ma protection </hi> ... À genoux, sacredieu, et
                    dépêchons-nous. Je vais prendre possession de mon emploi, et je t'offre ma
                    survivance... </p>
                <p> J'arrive chez madame de ***, on me reçoit comme un homme attendu ; la toilette
                    se passe en galanteries de ma part, en défenses de la sienne ; je fais tourner
                    la tête aux femmes-de-chambre à force de contrôler : elles finissent par rire,
                    et leur maîtresse déride sa gravité. </p>
                <p> Enfin nous restons seuls... Foutre, du cœur, je crois que la timidité me
                    gagne... Un sopha reçoit madame de <hi rend="italic"> ; je m'y place à ses
                        pieds. (J'ai un grands fond de tendresse pour les sophas). En vérité, me dit
                        elle, je fais une démarche bien extraordinaire. --- Moi, je ne vois rien de
                        si naturel. --- Je me croyais à l'abri de certaines faiblesses ; et le rang
                        que je tiens... --- En vérité, madame, il est très-favorable à certains
                        arrangemens. Mais, qu'imaginerait-on ? --- Que je vous adore, et que je suis
                        assez heureux pour ne pas vous déplaire. --- J'ai des vues sur vous, mon
                        cher ami. --- Mon bonheur sera de les remplir. --- Vous avez de l'esprit, du
                        feu. --- Ah madame, peut on en manquer auprès de vous ? Vous électrisez la
                        nature... (Elle s'électrise, pardieu, son front se colore, ses yeux
                        brillent, sa main tremble... Amour ... Amour Viens donc petit bougre.) ---
                        Vous avez là un joli habit. --- Cette couleur m'a paru vous plaire ; je la
                        porterai longtemps. --- Bon dieu voilà des rubans d'une nouveauté (et
                        l'échelle se dénoue). --- Que faites-vous ? que faites-vous donc ? Que
                        diront mes femmes ? --- Ah madame, nous perdons un temps... un temps qui
                        pourrait être mieux employé. --- Bon dieu si l'on entrait. --- Tant pis pour
                        les curieux. (Et mains de trotter, et bouche de s'appuyer sur un sein qui
                        bondit sous les coups de langue). --- Ah ... ah ... dit-elle, en changeant
                        de note, petit démon, tu m'as vaincue... Les grands mots sont lâchés, mon
                        pégase débridé, la ville rendue, et ma charmante foutue ; mais c'est au
                        second coup que je l'attends. Je presse, je pousse, je lime ; elle est,
                        sacredieu, tortillée autour de moi comme un serpent : il n'y a pas une ligne
                        de perdue... Ah ... ah... mon ami, le... ah ... le duc ne le fait pas mieux
                        que toi... Le prince m'aurait ratée là... L'ambassadeur ne m'a jamais tant
                        fait décharger... (Je crus, ou le diable m'emporte, qu'elle allait me passer
                        toute la cour en revue). --- Quand nous nous fûmes bien convaincus que nous
                        n'avions plus rien à nous faire, nous renouâmes conversation. Madame de
                    </hi> abandonna cet air de dignité que je lui avais toujours vu. J'étais amant
                    heureux ; elle m'en accorde toutes les prérogatives. </p>
                <p> Comme je ne pouvais mieux faire ma cour qu'en l'entretenant de son crédit, je
                    sus l'en faire parler ; j'avais d'ailleurs mon intérêt à pénétrer ses secrets,
                    ses ruses, son manège ; je ne perdais point de vue mon objet principal, mon cher
                    argent ... Mes connaissances devaient guider les manœuvres qui pouvaient m'en
                    faire tirer parti. Le premier moment d'une jouissance, que je sais, à mon gré,
                    rendre impérieuse et brillante, avait étourdi mon adorable. Mais les femmes
                    dévorées d'ambition sont insensibles au plaisir ; la vanité, l'intrigue
                    absorbent toutes leurs facultés. Sans cesse livrée à l'envie, à la haine, les
                    poisons de l'une, les poignards de l'autre, écartent les amours. Je ne devais
                    donc m'attendre qu'à une jouissance froide, inanimée ; je ne pouvais me flatter
                    de la captiver par les sens, mais par ses propos ; je lui reconnus de la
                    suffisance, beaucoup d'estime d'elle-même, une vanité sans bornes, par
                    conséquent une imagination resserrée, point de vue, ou elles étaient courtes,
                    aucun plan fixe... Dès lors le mien fut formé de l'assujettir, de la maîtriser
                    de m'en servir pour ma fortune, ou de la planter là, si elle n'était bonne à
                    rien. </p>
                <p> Quinze jours d'habitude me suffirent pour réussir ; je sus faire goûter à madame
                    de *** mes projets ; elle adopta mes idées, en croyant ne suivre que les siennes
                    ; son secret fut dans mes mains sans que je la laissasse disposer du mien. Ce
                    n'était pas tout, elle faisait des affaires, il fallait m'en rendre maître... Je
                    n'avais qu'à vouloir... tout me fut remis. Dès lors, je devins l'arbitre des
                    traités ; je corrigeai le tarif (non pas, comme vous pensez bien, pour le
                    diminuer), mes honoraires ne furent point oubliés, et ma patrone partageait en
                    outre avec moi ce que ma conscience assez commode m'engageait à lui restituer. </p>
                <p> Trop sage pour me mettre au grand jour, j'avais prévu que tout cela finirait mal
                    ; que madame de *** porterait la peine de ses exactions ; je ne voulus donc
                    aucune place. Faire et ne point paraître, c'est l'adresse des gens habiles.
                    Avant de vous conter la catastrophe, je vous dois deux ou trois aventures dignes
                    d'être distinguées de la foule qui s'est passée sous mes yeux. </p>
                <p> L'abbé Ricaneau, connu de toute la terre, postulait depuis long-temps un
                    bénéfice. Le sien était cependant bon ; mais le cher abbé, doué de vertu
                    prolifique, faisait régulièrement quatre enfans tous les ans, et par principe de
                    conscience, il payait les mois de nourrice avant d'enrichir la collection des
                    enfans-trouvés. --- On lui indiqua notre bureau, il vint me voir, la demande me
                    parut simple, ses motifs excellens ; je lui demandai un mémoire bien
                    circonstancié ; le lendemain il me l'apporta, et me tortilla un compliment pour
                    m'offrir une bourse dont la maigre apparence fronça mon sourcil. --- Ceci,
                    monsieur, lui dis-je, en la pesant, est pour les menus frais... Étrennes de
                    portier, de valet de chambre, de macquereau, de secrétaire. L'abbé tremblant
                    n'osa me contredire... J'examinai le mémoire ; j'y trouvai des difficultés... Il
                    me pria d'appuyer, de porter des paroles. En ce cas-là, l'abbé, vous prenez le
                    bon parti ; vous voulez une abbaye de douze mille livres de rente... Vous êtes
                    de mes amis... mille louis, elle est à vous. --- Il se récrie. --- Comment,
                    monsieur, mais c'est à rien. J'en suis fâché, je ne puis rien faire pour vous ;
                    vous me rompez bras et jambes... (Je sonne)... Le ministre ne m'a-t-il pas
                    demandé ? La réponse est connue... Je prends mon chapeau ; l'abbé me talonne ;
                    je le mène mal ; il se fâche ; je parle plus haut que lui, et je le menace
                    d'informer le teneur de feuille de sa conduite... Je marmote <hi rend="italic">
                        lettres de cachet </hi> ... Il se sauve ; il court encore, et je garde la
                    bourse, ou je trouvai cent misérables louis que le faquin imaginait devoir payer
                    une femme comme madame de ***. </p>
                <p> Quelques temps après, on m'annonce une très-jolie femme ; mes yeux se dérident ;
                    elle demandait pour son mari une lieutenance de roi achetée par vingt ans de
                    service et de blessures. Vous croyez que la générosité va me parler ?...
                    Parbleu, vous ne vous trompez pas ; je débute par tous les signes qui pouvaient
                    mieux lui marquer ma bienveillance. Elle fut d'abord timide ; elle s'apprivoisa,
                    nous nous apprivoisâmes, et devînmes si familiers en moins d'une heure, que nous
                    ne fîmes plus qu'une même chair. --- Comment, tu l'as foutue ? Non... je l'ai
                    envoyée à quelqu'autre... Sacredieu, ne seras-tu jamais qu'un sot ?... C'est une
                    des jolies remueuses que j'aie trouvée dans ma vie... Pour une provinciale,
                    cette femme-là avait un vrai talent. --- Au moins tu as fait son affaire sans
                    lui demander de l'argent. --- Oh cela, c'était juste, et nous convînmes
                    seulement qu'elle écrirait à son mari de déposer dix mille livres chez un
                    notaire, qui les remettrait à vue du brevet. Pour elle, je lui offris une boîte
                    d'or, dont un faquin, qui voulait avoir des lettres de noblesse, m'avait fait
                    présent le matin : elle valait vingt-cinq louis. Vous voyez que je suis
                    généreux... C'était plus que l'intérêt de son argent. </p>
                <p> Nos affaires allaient bien. Sous mon heureuse main le cuivre devenait or ;
                    madame de *** m'adorait, elle couchait avec l'univers ; mais j'étais le favori,
                    car j'avais la bourse. Cependant je sentais quelquefois des soulèvemens de
                    conscience, elle m'en guérissait bien vite : cela aurait pu tirer à conséquence
                    pour sa cuisine. Je m'appliquai seulement à la mettre en avant, à ne jamais
                    paraître, afin de me laver les mains sur tous les événemens. </p>
                <p> Bien m'en prit... Voici le fait. Une femme jeune, riche, avait un amant. ---
                    Beau début Eh quelle est la sotte qui n'en a qu'un ? --- Un mari jaloux. ---
                    Allons donc, quel conte ? --- Foi d'homme d'honneur. Ces originaux-là sont
                    rares, mais il y en a encore quelques-uns pour la conservation de l'espèce. Le
                    susdit animal trouvait mauvais que sa femme couchât avec un représentant. Comme
                    elle ne pouvait le supposer que fou, elle prit le sage parti de le faire
                    enfermer ; elle vint me le proposer, et sur-tout d'éviter quelques petites
                    formalités embarrassantes, qui auraient pu retarder, même déranger un projet
                    aussi bien vu. Madame de *** la loue infiniment, d'autant plus qu'elle faisait
                    bien les choses ; elle assurait à son mari six cents francs de pension et
                    l'habillait très-proprement. </p>
                <p> Je lui demandai quelques petites attestations faites par ces mains habiles, qui
                    ne rougissent pas plus que le papier qu'elles emploient, et nous fixâmes tous
                    les frais à dix mille écus ; assurément c'était à grand marché. Enfin, huit
                    jours après, mon vilain fut enlevé sans bruit, coffré et écroué par ordre du
                    gouvernement. Sa femme pleura, réclama, fit le diable à quatre (mais de loin).
                    Je lui rendis le service de lui faire imposer silence, et elle n'eut pas de
                    peine à le garder. </p>
                <p> Qui diable n'aurait pas cru cette affaire finie Ce vieux coquin devait crever,
                    au moins devenir fou ; il avait le diable au corps, il n'en fit rien. Certain
                    magistrat (M. L. N., lieutenant-général de police) fut visiter la prison ; je ne
                    l'avais pas mis du complot. Cet homme-là est du vieux temps, il s'avise d'être
                    vertueux, d'avoir dans le cœur cette humanité que les autres n'ont qu'à la
                    bouche : il compâtit aux souffrances du coupable, mais il donnerait sa vie pour
                    sauver celle d'un innocent. Il instruisit le ministre : celui-ci, dans un moment
                    d'indignation, peut-être de crainte, nomma madame de ***, cria à la tromperie
                    (pourquoi ne l'aurait-il pas fait ? je criais bien moi ). Elle fut sacrifiée,
                    perdit sa place, et courut ensevelir dans ses terres sa honte et nos amours. </p>
                <p> Vous croyez peut-être, mon cher, que je vais me pendre ?... Nenni, je vais
                    compter mon argent... Vingt mille écus en espèces sonnantes, des diamans, des
                    bijoux... Ma foi, je suis fâché du sort de cette pauvre femme ; elle m'aurait
                    valu beaucoup... Payerai-je mes dettes ?... Fi donc, cela porte malheur :
                    d'ailleurs, ces coquins d'usuriers s'imaginent-ils que je leur donnerai mon
                    sang, ma plus pure substance à dévorer ?... Qu'ils attendent mon mariage ou mon
                    testament... Pardieu ces tristes idées ont abattu mon courage... Allons, allons,
                    volons au Potosi, cherchons quelque mine nouvelle, et que l'or couronne mes
                    ardeurs </p>
                <p> Une fête d'apparat avait réuni la cour et la ville : mes yeux errans sur
                    l'assemblée cherchaient un objet qui les fixât : ils furent distraits quelques
                    instans par des figures friponnes et agaçantes... Ô Satan <hi rend="italic">
                        vade retro </hi> ... Déjà je sentais mon cœur s'épanouir et ma bourse se
                    vider... Enfin arrive avec bruit madame de Cul-Gratulos, son état l'oblige
                    d'assister au spectacle ; sans cela elle est trop régulière pour chercher le
                    plaisir en public. Placé dans une loge où elle entrait, je fus assez heureux
                    pour que mes prévenances ne restassent pas sans effet. Ce n'est pas que sa
                    figure me tentât... Représentez-vous, mon ami, une tête, un cou, un corps et un
                    cul tout d'une pièce ; faites de tout cela un paquet mal fagotté ; ajoutez-y des
                    bras grossiers et de couleur bleu-pourprin ; attachez-y de grosses cuisses, de
                    vilaines jambes ; percez à son visage des trous bizarrement placés pour faire
                    des yeux ; mais dont l'un immense annonce pour ailleurs la grande mesure ;
                    barbouillez cela de rouge et de tabac ; coîffez-le d'une perruque ébouriffée, et
                    puis par là-dessus des plumes, de la gaze, du ruban, des diamans... Voilà la
                    comtesse physique. --- Et la comtesse moral ? --- Foutre, ne parlons pas si
                    haut... Savez-vous bien que c'est une grande dame ; elle est haute comme le
                    temps (quoiqu'elle ne soit pas si ancienne), ses valets sont aussi
                    ventre-à-terre devant elle, qu'elle-même devant les puissances ; elle <hi rend="italic"> monseigneurise </hi> son carrosse, ses chevaux, son mari, son
                    père, son grand-père même ; mais elle ne remonte pas plus haut ; car elle craint
                    les chutes : au reste, méchante, hargneuse, impudente avec effronterie ;
                    opiniâtre avec emportement et toujours avec bêtise ; dévote avec ostentation...
                    Chacun de ses valets met à la quête un écu qu'elle leur distribue ; pour elle,
                    l'or brille toujours dans son offrande hypocrite... </p>
                <p> Mais, que veux-tu faire d'un pareil monstre ? --- Ce que j'en veux faire ?
                    Parbleu, belle demande La piller, la gruger, et me foutre d'elle tout en la
                    foutant. </p>
                <p> Le spectacle finit tard ; elle m'invita à souper du ton dont on donne un ordre.
                    J'étais au fait, je m'humiliai, je me confondis : sans lui offrir ma main, je
                    lui fis faire place à la sortie ; je la vis entrer dans sa chaise qu'escortaient
                    quatre valets, chapeau bas, et je me rendis chez elle. </p>
                <p> L'assemblée était cérémonieuse, par conséquent fort triste ; le souper fut d'un
                    compassé assommant : on y mangea peu ; on y parla moins ; le lever, la chasse,
                    le coucher, quelques nouvelles rabattues, débitées d'une voix traînante... Des
                    hommages à madame, terminèrent la séance ; mais non pas pour moi. Comme tout
                    chez la comtesse se fait dans l'ordre, un valet-de-chambre m'avait prévenu que
                    mademoiselle Branlinos avait à me parler, avant que je sortisse, (ne vous
                    étonnez pas de ce nom, c'est la première femme de la comtesse.) </p>
                <p> Après avoir fait mon compliment à celle-ci, je me rendis chez la susdite, qui,
                    sans détour, m'annonça que j'étais destiné pour cette nuit aux plaisirs de
                    Madame, et qu'elle avait reçu ordre de me préparer. --- Pardieu, lui dis-je, ma
                    charmante, je ne m'attendais pas à tant d'honneur ; mais soit fait comme vous le
                    voulez. --- Nous entrons dans un cabinet de bain, où j'en trouve un tout prêt.
                    Branlinos ferme la porte sur nous et m'aide à me déshabiller... J'hésitais à me
                    mettre absolument nu devant cette fille très-jolie, et qui n'avait pas plus de
                    vingt ans, quand elle me dit :... Eh monsieur, dépêchons-nous, il faut que je
                    vous prépare. --- Ah foutre, mademoiselle, et moi que je vous essaye... Je la
                    campe sur le lit de bain, et je la fous... Le jeu ne lui déplut pas ; il
                    m'amusait assez... Il fallut cependant songer à la préparation... Branlinos
                    entra dans le même bain que moi, en me disant que je l'avais souillée, et
                    m'avertissant qu'elle couchait en tiers avec nous... Ce procédé me parut nouveau
                    ; mais la diablesse garde le <hi rend="italic"> tacet </hi> en étouffant de
                    rire. --- Enfin, bien lavés, bien essuyés, bien parfumés tous deux, elle se
                    sauva de crainte de nouvelle pollution, et cinq minutes après vint me prendre. </p>
                <p> J'arrive dans la chambre à coucher ; la comtesse était déjà au lit ; elle me
                    tend une main que je baise avec autant d'ardeur que si elle eût été jolie. Je me
                    place d'un côté, Branlinos de l'autre. La comtesse était plus humanisée ; mais
                    le <hi rend="italic"> décorum </hi> subsistait toujours... À la preuve. --- Mon
                    cœur, dit-elle à Branlinos, voyez s'il bande. --- (La petite me touche... et
                    sacredieu, je dresse au même instant)... Ah madame, comme un ange, s'écrie
                    Branlinos... Alors Cul-Gratulos fait demi tour à droite et me présente...
                    Devinez. --- Quoi donc. --- Sacredieu, que tu est bête --- Ma foi, je ne sais
                    pas. --- Son cul. --- Son cul ? --- Oui, foutre, son cul... Amas énorme de
                    chairs mollasse et tombantes... Je débande net... Branlinos qui s'en douta,
                    d'une main me prête son secours, de l'autre entr'ouvre le gouffre ; je m'y jette
                    en grinçant les dents... Et j'étais au milieu que je ne m'en doutais pas
                    encore... <hi rend="italic"> Ô attitudo </hi> ... Branlinos s'était remise à son
                    poste ; sa main agile branlait madame à toute étreinte, pendant que je la limais
                    à suer dans mon harnois... Le moment de la décharge approche... Avez-vous jamais
                    été réveillé par le grondement d'une porte mal graissée sur ses gonds rouillés
                    ?... Voilà la passion de ma belle, et les douceurs qu'elle me débitait...
                    Cependant, quand cela fut fini et qu'elle fut retournée, elle me fit la grâce de
                    m'embrasser... Pouah ... Ma foi, j'aimais mieux l'autre. Encore était-il parfumé
                    ; mais la bouche avait usurpé son goût. </p>
                <p> Après un moment de conversation, il fallut recommencer ; même cérémonie : sa
                    façon à elle est uniforme, et le diable m'emporte, depuis le baiser, je ne la
                    trouvais plus si ridicule. Mais voici bien une autre histoire ; elle me place
                    entre elle et Branlinos ; me tourne, tout comme à Berlin, admire ma chûte de
                    reins... Je crus être au second tome de la Vit-au-Conas... Non, j'en fus quitte
                    pour la peur... Tout-à-coup, par inspiration... mon chat, me dit-elle, veux-tu
                    foutre Branlinos ?... Pardieu, je tope à la proposition... Mais je sens que l'on
                    me farfouille... Sacredieu, la bougresse me donnait le postillon : son gros
                    vilain doigt me sondait d'importance. C'était pour me faire avaler la pillule
                    qu'elle me laissait foutre la petite ; et, dans le fait, cela ne nuisait pas.
                    --- Cul-Gratulos ne se lassa que quand je fus rendu de fatigue : le jour
                    paraissait ; je lui laissai prendre du repos, en me retirant. Le secret me fut
                    recommandé de la manière la plus forte, et je l'ai bien gardé. </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Sacré dieu, la bougresse me donnait le postillon. </hi>
                </p>
                <p> Les jours suivans furent marqués par les mêmes aventures. L'or me dédommageait,
                    car elle en répandait à foison. Branlinos soutenait mon courage et me faisait
                    bander. Au reste, la comtesse n'en était pas moins dévote, ni moins
                    impertinente, même vis-à-vis de moi. </p>
                <p> Mon quartier fini, elle partit pour les eaux de Barèges, en me comblant de
                    présens, mais avec cet air qui en ôte tout le mérite ; je reviens à Paris. </p>
                <p> Rendu dans cette Babylone, qui ne renferme plus de corruption qu'ailleurs, que
                    parce qu'il a plus de monde (car les vices plus rassemblés en produisent de
                    nouveaux), pendant huit jours je fatiguais chevaux et valets à faire inscrire
                    mon nom chez toutes les coquettes et les coquines de Paris. Quinze jours se
                    passèrent sans aventures curieuses. L'ennui me gagnait ; je jouai, je perdis, et
                    dès-lors j'abandonnai ce moyen de conservation qui m'aurait dévoré mon or. Pour
                    le conserver, il n'y avait qu'un moyen, la fuite. C'était un parti violent, et
                    je balançais. </p>
                <p> Déjà le soleil dorait les moissons, les grâces se retiraient aux bocages ;
                    toutes les femmes volaient à la campagne, les unes par désœuvrement, d'autres
                    par habitude ; celles-ci pour opérer une révolution. De si grands exemples me
                    déterminèrent ; quelques légères excursions préparèrent ma retraite ; je
                    voltigeai ; mais souvent bien différent de l'abeille industrieuse ; je ne pompai
                    que des sucs soporifiques ; encore l'ennui me fit-il bâiller sans m'endormir. </p>
                <p> Vous connaissez comme moi ces palais enchantés que la Seine voit sur ses bords
                    dans sa course tranquille... Hélas un art cruel nous y poursuit encore, il
                    étouffe la nature en croyant l'embellir. L'ennuyeuse symétrie a dessiné ses
                    parterres émaillés de sables stériles, et ses tristes gazons dépouillés de leur
                    verdure... Des murailles de charmille ne permettent point aux zéphirs de
                    caresser le sein de Flore, la rose se flétrit sans honneur dans ces vases qui la
                    gênent, pour la rassembler en bouquets. De longues allées ne semblent m'offrir
                    un point de vue délicieux, que pour l'isoler et le rendre monotone. --- J'entre
                    dans un bosquet, des arbustes fatigués y prêtent à regret leur ombrage ; des
                    entraves de fer asservissent leurs branches courbées ; le chèvre-feuille n'y
                    rampe point parmi le feuillage ; la tulipe y est sans couleur ; la violette sans
                    parfums... Je me sauve dans un bois... Eh quoi --- Toujours de l'industrie,
                    jamais de surprise... La main de l'architecte a décoré ces salles tristement
                    superbes ; la règle impérieuse a tracé leurs contours ; la serpe, la faulx ont
                    mutilé les driades gémissantes pour arrondir ces colonnes ou former des
                    amphithéâtres. --- J'entends le bruissement des eaux... Hélas la Nayade en
                    pleurs n'y roule point ses flots argentés ; mille canaux emprisonnent son onde ;
                    des formes bizarres, des bouches d'airain l'élancent dans les airs ; elle
                    retombe brisée dans ces bassins où elle se perd sans pouvoir arroser le bocage
                    qui la désire... Ô hommes votre despotisme réduira donc tout à l'esclavage ...
                    J'erre dans les détours d'un labyrinthe compassé ; la fauvette légère, le pinçon
                    joyeux n'y trouvent point d'asile pour leurs amours. Philomèle seule y fait
                    quelquefois entendre les sons de sa douleur ; et la nuit, quand Phœbé fait
                    régner le calme et le silence, le triste coucou présage au maître de ces lieux
                    ses hautes destinées. </p>
                <p> Que je suis loin, grand dieu de cette douce mélancolie, où l'âme attendrie perd
                    le sentiment douloureux de ses peines où des larmes involontaires, mais
                    précieuses, dégonflent la poitrine oppressée et rafraîchissent la paupière ...
                    Je suis sombre : mes pensées tumultueuses s'agitent, se choquent, se confondent
                    ; je reviens à pas lents, l'air rêveur, la tête penchée... Je rentre dans un
                    sallon brillant d'or et de glaces, elles me retracent vingt personnes qui fixent
                    un tapis vert... Ô source nouvelle d'ennui, de consomption ... Je reviens à la
                    ville ; toute la vitesse de mes chevaux ne me sert pas à mon gré ; je suis à
                    peine arrivé, que je voudrais être ailleurs ; je cherche avec ardeur des objets
                    nouveaux... Ah il n'en est point qui puissent guérir un cœur blasé sur tout. </p>
                <p> Essayons du moins de le distraire. Fuyons, fuyons la perfidie des cours, le
                    tumulte des villes. Cherchons une retraite... Je l'ai trouvée ; j'y vole sur les
                    ailes de l'espérance et du désir. </p>
                <p> Au milieu de ces riches contrées que la Marne indocile fertilise dans son cours,
                    s'élèvent des murs bâtis par nos aïeux ; leur superbe apparence semble annoncer
                    la demeure des rois... Non, c'est le séjour tranquille des réponses chéries du
                    dieu de paix... C'est l'abbaye de *** ; la tante d'un de mes amis en est
                    abbesse. Je suis annoncé par lui comme un homme aimable. Je suis désiré ;
                    j'arrive... Le bruit d'une voiture qui vient au galop, plus encore celui des
                    valets, qui croient honorer leur maître par leur tapage, avaient fait événement.
                    Tout dans le couvent se met sous les armes ; la discrète se prépare à exercer sa
                    langue... Un homme de cour Qu'il va m'en conter de belles ... La nonnette jolie
                    rattache sa guimpe légère avec art, avec coquetterie... Toutes veulent plaire ;
                    toutes volent au parloir. Madame la dépositaire est députée pour me faire les
                    honneurs : un compliment agréable et bénin me montre que l'on est prévenu en ma
                    faveur. </p>
                <p> Enfin, madame l'abbesse arrive à la grille, et l'essaim disparaît par discrétion
                    et par respect. --- Sacredieu, la charmante figure ... lis son portrait, lis et
                    meurs d'envie. </p>
                <p> Elle achève à peine son cinquième lustre ; la fleur de la santé s'unit sur son
                    visage à celle de la jeunesse. Un teint brillant, des yeux les plus beaux du
                    monde et noirs comme geai ; la bouche mignonne et bordée de roses, des dents
                    d'ivoire qu'un sourire enchanteur laisse admirer... Au reste, un genre de
                    coquetterie inconnu dans le monde, réservée pour le cloître. Sa robe, tissue
                    d'une gaze diaphane, se drappe en longs replis ; une ceinture dorée semble moins
                    faite pour marquer sa dignité, que pour faire valoir une taille divine. La
                    batiste la plus blanche forme son bandeau ; sa guimpe se replie pour dessiner
                    des tempes et arrondir davantage un ovale délicieusement tracé ; elle s'échappe
                    ensuite et voltige au gré des zéphirs ; mille amours nichés çà et là rentrent,
                    sortent, ébouriffent tout, et tout n'en va que mieux. </p>
                <p> Est-ce que tu t'aviserais de faire le second tome d'Abailard ? --- Ma foi, je
                    n'en sais rien... Mais dussai-je chanter clair, je foutrai ma charmante abbesse,
                    ou nous verrons pourquoi. --- Les complimens furent ce qu'ils devaient être,
                    joliment tournés de la part de la nonne et galamment de la mienne. La
                    connaissance fut bientôt faite ; j'apportais des nouvelles, et l'abbesse était
                    trop instruite pour ne pas s'apercevoir que mon âme était dans mes yeux... Mais
                    elle n'était sacredieu pas morte autre part, et je bandais à crier... Sublime
                    effet de la vertu Vierges immaculées les corpuscules saints qui s'exhalent de
                    vos blancs tetons ont agité, pénétré tous mes sens... Puissé-je rassembler toute
                    la vigueur d'un carme dans ses premières années, et retracer à vos c...
                    profendus la valeur et les assauts du père Tapedru </p>
                <p> Je ne parlerai pas des fêtes qui me furent données, des concerts où je tins ma
                    partie. Ma voix mâle et sonore, mes accens prononcés se mêlèrent à ceux de ces
                    filles timides... Tel un satyre effronté, se glissant au milieu des nymphes,
                    commence par les étonner, en vain elles veulent fuir ; un attrait puissant
                    retient leurs pas ; s'ils deviennent plus chancelans, c'est l'ouvrage du
                    désir... et les cris que les belles poussent ensuite ne sont pas d'effroi. </p>
                <p> Ô mon ami la jolie chose que d'être au milieu d'un sérail où vingt nonnettes se
                    disputent le prix de la beauté Leurs yeux, moins agaçans que ceux de nos femmes,
                    respirent une tendre langueur. Plusieurs même, innocentes encore, éprouvent des
                    mouvemens jusqu'alors inconnus... Dieu quelle expression touchante ... Foutons,
                    foutons... Ô mon v.. déploie tes ressorts de fer que tout cède à ton impulsion
                    puissante ... Evoë Amour ... Evoë Priape </p>
                <p> Je me couchai roulant à part ces vastes projets. La moire tapissait ma chambre,
                    le goût l'avait assortie ; la simplicité, la propreté scrupuleuse y régnaient,
                    et la mollesse y reposait sur le duvet le plus fin. Je ne dormis point ; j'étais
                    enchanté, enivré... Une légère indisposition, peut-être de commande, retint le
                    lendemain madame l'abbesse au lit. J'eus permission d'aller lui faire ma cour
                    dans son appartement. Que devins-je ô ciel, que devins-je Elle était belle comme
                    un ange, et de la beauté la plus touchante... J'oubliai jusqu'au motif qui
                    m'amenait ; elle me tendit la main, en s'informant de ma santé ; je baisai cette
                    main avec un feu, une ardeur... L'abbesse soupira... Un soupir fut ma réponse...
                    Nous étions seuls ; ses yeux à demi-clos, ses longues paupières abattues, le
                    gonflement, la palpitation d'un sein d'albâtre que couvrait encore un voile
                    opportun, tout semblait m'enhardir... Hélas j'étais timide. Julie Julie ainsi
                    jaillirent les premiers transports de nos feux... Je me jetai à ses genoux ; mes
                    lèvres brûlantes couvrirent cette main que je n'avais pas quittée, que l'on ne
                    s'était pas efforcé de m'arracher... Dieu elle se pâme... elle se meurt... Le
                    premier mouvement m'emporte... je m'écrie... Ses femmes arrivent... Des sels,
                    des eaux, des senteurs... tout est sous mes mains. --- Ce sont les vapeurs de
                    Madame, s'écrie une assistante. --- Ah foutue bête, me dis-je à moi-même... Mais
                    foutre, ce n'est pas son dernier accès. --- Au bout d'un demi-quart d'heure elle
                    revient à elle ; elle est pâle... mais c'est de la pâleur des amans ; quelques
                    larmes ont mouillé ses beaux yeux... Qu'ils sont touchans ils semblent
                    implorer... Nous redevenons libres... Hélas dit-elle, je suis bien malheureuse :
                    ces spasmes violens m'anéantissent... et l'on ne peut en deviner la cause. Vois
                    la rougeur qui colore ses joues ; son pouls est plus animé ; mon cœur bat ; je
                    m'approche davantage... Quelques coussins dérangés m'offrent un prétexte ; j'ose
                    avancer ma main pour la replacer, pour la soutenir... Un mouvement me livre sa
                    gorge... C'est celle de Polignac. L'ivresse me saisit ; je presse sa bouche de
                    ma bouche amoureuse ; ma langue lui fait éprouver des tressaillemens voluptueux
                    ; j'avance vers le sanctuaire ; un doigt y pénètre... Il tremble, et ce
                    tremblement l'émeut davantage... C'en est fait... Je l'ai remplacé... Dieu dieu
                    Quelle jouissance ... Ô mon sauveur, dit-elle, ah ... ah ... Ô bonheur ... Je
                    puis mourir... Mon doux Jésus ... Ah cher ami je meurs... Les sensations étaient
                    trop vives, trop multipliées, trop nouvelles... Mon âme ne pouvait y suffire, je
                    m'évanouis très-sérieusement... Mon abbesse effrayée sonna sans doute sa
                    confidente ; je me retrouvai dans leurs bras ; les baisers de ma charmante
                    abbesse me rappelèrent à la vie ; mais en même temps ils me remirent dans un
                    état si ferme, que la discrète jugea prudemment que je n'avais plus besoin de sa
                    présence. Nous nous réitérâmes plus d'une fois l'abbesse et moi des sermens de
                    nous aimer toujours, et toujours la conviction suivait de près. </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Je puis mourir, mon doux Jésus ... je me meurs </hi>
                </p>
                <p> Les coulis, les restaurans les plus actifs me furent prodigués. Je passai la
                    journée comme la matinée, et la nuit fut aussi heureuse. Les jours suivans, des
                    amusemens sans nombre me furent préparés : la chasse, la pêche, mille et mille
                    jeux... Tant de plaisirs m'attachaient encore à mon abbesse ; elle était
                    voluptueuse, mais sans art, sans raffinement ; mes conseils lui plaisaient ; mes
                    leçons l'enflammaient ; elle y gagnait beaucoup, et je n'y perdais pas. Son beau
                    corps svelte et flexible ; ses membres délicats s'enlaçaient, se pliaient sur
                    les miens, et ce n'était que dans mes bras qu'elle goûtait le repos... De bonne
                    foi, je lui aurais gardé fidélité ; mais l'humanité s'y opposait. De jeunes
                    cœurs soupiraient en secret pour moi : fallait-il les laisser se consumer, se
                    flétrir ?... Non, je suis trop compatissant. Mon commerce avec l'abbesse s'était
                    réglé ; je lui donnais les nuits, et j'employais mes jours ailleurs. Dortoirs,
                    cellules, tout m'était ouvert, et j'en profitai. S'il m'en souvient, la première
                    que j'ai foutue fut une discrète. --- Une discrète ? tu badines. --- Non,
                    pardieu ; c'était notre confidente ; fille mûre de quinze à cinquante-cinq
                    ans... Voici le fait : elle s'était chargée de mes déjeûners. Un jour qu'emporté
                    par la chasse, j'avais manqué mon heure ordinaire, je revins au moment où la
                    bonne mère Saint-François ne m'attendait plus... J'entre sans bruit ; elle était
                    étendue dans un grand fauteuil, le dos tourné vers la porte, et troussée
                    jusqu'au nombril, les cuisses écartées, et remuait de toute sa force... Devines.
                    --- Quelle demande Un godemiché. --- Tout juste... Je ferme la porte avec
                    précipitation ; elle n'a que le temps de baisser ses cottes, et laisse le fer
                    dans la plaie... Rouge comme un chérubin, elle se lève, fait deux pas, serre les
                    cuisses, et moi, que le diable inspire, je la prends par-dessous les bras si
                    lestement que Priape quitte prise et tombe au milieu de la chambre. Ah ma mère
                    en Dieu, n'êtes-vous pas blessée ?... Peste, dis-je en ramassant le poupon,
                    voilà une rude fausse-couche... Et foutre, ma bonne, ne vous étonnez pas, j'ai
                    tout vu ; je vous ai fait rater, il faut que je vous achève. --- Je la campe sur
                    son lit, et je lui fais deux fois la douce affaire : c'était autant qu'il lui
                    restait de dents. Le bon dieu vous le rende, me dit-elle avec attendrissement.
                    Je ris et j'aperçois au fond de sa bouche un petit chicot ; je me rappelle la
                    vieille histoire ; une noble émulation m'enflamme, d'ailleurs j'avais besoin
                    d'elle ; elle était maîtresse des novices... J'arrachai le chicot ; mais il
                    tenait diablement fort ; je crois n'avoir eu de ma vie autant de peine. </p>
                <p> Passons sous silence quelques aventures communes ; je baisai la sœur Saint-Jean
                    porte-Lapine, sœur Magdelon, mère Saint-Bonaventure, <hi rend="italic"> et
                        cætera. </hi> Le dortoir, le jardin, la dépense et l'apothicairerie, furent
                    tour-à-tour mes théâtres ; mais parlons des novices. </p>
                <p> Elles étaient cinq, et parmi elles, sœur Agathe, sœur Rose et sœur Agnès se
                    faisaient distinguer. C'étaient les plus jolies enfans du monde. Les deux
                    premières, éveillées, petites commères, s'aimaient à la fureur et se caressaient
                    de même, faute de mieux. Sœur Agnès était amoureuse de moi, ne disait rien et
                    pleurait d'autant. Un jour de grande récréation, je trouve le moyen de la
                    chambrer. --- Qu'avez vous belle Agnès ? --- Hélas je n'en sais rien. --- Depuis
                    huit jours vous êtes toute changée, vous que l'on voyait sans cesse rire,
                    folâtrer ; vous rêvez. --- Hélas --- Vous soupirez... Agnès Agnès vous n'avez
                    point de confiance en moi... moi qui vous aime tant. --- (Ses joues se
                    colorent). Vous m'aimez Ô, mon dieu si cela était --- Agnès, serait-ce vous
                    offenser ? Hélas ce n'est pas ma faute ; vous êtes si aimable. (Je prends sa
                    main.) --- Oh laissez-moi... Sainte Vierge. (Elle se lève.) --- Ma sœur, je le
                    vois, vous avez peur de moi ; je vous suis odieux. Eh bien je me retire. ---
                    Comment tu t'en vas ? --- Foutu bête ... La pauvre enfant elle est à moi ; je
                    n'aurais pas le temps de la pousser à bout ; à la première séance, elle est dans
                    mon sac. </p>
                <p> La maîtresse des novices me fournit quelques jours après une bonne occasion,
                    (vous savez qu'elle est de mes amies). On devait chanter un motet au chœur ; le
                    maître de musique n'était pas venu ; elle me confie Agnès pour la faire répéter,
                    et sortit en tirant la porte sur nous. --- Eh bien ma belle Agnès, êtes-vous
                    toujours aussi cruelle ? (Elle baisse les yeux)... Que je suis malheureux vous
                    me détestez Oh le bon dieu le sait, (et ses mains s'élèvent vers le ciel.) ---
                    Agnès, vous m'avez fait répandre bien des larmes. --- Et moi ... Ah comme j'ai
                    pleuré, (et ses pleurs coulent encore). --- Si vous vouliez, hélas nous nous
                    consolerions... Ou, sans cela, il faut que je meure. Ô mon Jésus vous mourir ...
                    Non, non, ce sera moi. --- Vous, Agnès vous que j'aime plus que ma vie ; (je la
                    saisis, je l'attire sur mes genoux... Vois, ah vois donc son col collé contre
                    moi, sa tête penchée sur mon visage, ses beaux yeux bleus pleins de larmes ).
                    Agnès, mon seul amour ... ah dis-moi que tu m'aimes. --- Méchant vous en doutez
                    ?... Sa bouche me caresse : l'innocent ne connaît aucun mal aux élans de mon
                    cœur... Son heure est arrivée ; je la couvre de baisers ; je fais passer dans
                    son sein l'ardeur qui me dévore ; je l'énivre de caresses et d'amour ; j'écarte
                    tous les voiles ; que de trésors me sont livrés ... La pudeur ne gémit point...
                    Elle ne se connaît plus... Rapide comme l'éclair, je déchire la nue... et le cri
                    qu'Agnès laisse échapper, est le signe de ma victoire. </p>
                <p> FIN DE TOME PREMIER. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head>
                    <hi rend="italic"> MONSIEUR SATAN </hi>
                </head>
                <p> Monsieur Satan, </p>
                <p> Vous avez instruit mon adolescence ; c'est à vous que je dois quantité de tours
                    de passe-passe qui m'ont servi dans mes premières années ; vous savez si j'ai
                    suivi vos leçons, si j'en ai sué nuit et jour pour agrandir votre empire et vous
                    fournir des sujets nouveaux. </p>
                <p> Mais, monsieur Satan, tout est bien changé dans ce pays, vous devenez vieux ;
                    vous restez chez vous ; les moines même ne peuvent en arracher, vos diablereaux,
                    pauvres hères, n'en savent pas autant que nos apprentis maquereaux ; ils ne vous
                    rapportent que des récits infidèles, parce que nos femmes les attrapent et les
                    bernent. </p>
                <p> Je trouve donc une occasion de m'acquitter envers vous ; Je vous offre mon
                    livre. Vous y lirez la Gazette de la cour, les Nouvelles à la main des filles,
                    des financières et des dévotes. Vous serez instruit de quelques tours de bissac,
                    où tout fin diable que vous êtes, vous auriez eu un pied de nez ; mais que votre
                    chaste épouse n'y fourre pas le sien, car aussitôt cornes de licornes
                    s'appliqueraient sur votre front séraphique. Défiez-vous surtout de ces grandes
                    manches à gros vit, et ne laissez pas aller votre femme en confiance, sans une
                    ceinture. Cependant, que la jalousie ne trouble pas votre repos ; car,
                    croyez-vous, monsieur Satan, si elle le veut, cocu, serez, et quand vous la
                    metteriez en poche, si fouterait-elle par la boutonnière. </p>
                <p> Puissent les tableaux que j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux ranimer un peu
                    votre antique paillardise Puisse cette lecture faire branler tout l'univers
                    Daignez recevoir ces vœux comme un témoignage du profond respect avec lequel je
                    suis, </p>
                <p> Monsieur Satan, </p>
                <p> De Votre Altesse diabolique, </p>
                <p> Le très-humble, très-obéissant </p>
                <p> et très-dévoué serviteur, </p>
                <p> CON-DESIROS. </p>
                <p> *** </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> ***LE LIBERTIN </head>
                <p> DE QUALITÉ.** </p>
                <p> Sœur Agathe et sœur Rose appellent mes hommages. La plus âgée n'a pas ses
                    dix-huit ans ; la première vive, pétulente, est un petit démon ; elle a de
                    l'esprit comme un lutin, de jolies réparties, une adresse incroyable. Rose est
                    plus douce, plus tendre, mais gaie. Ces deux enfans sont liés par une étroite
                    sympathie, et plus encore par le tempérament ; l'abbesse, dont elles sont les
                    bijoux, m'a confié qu'elles s'en donnaient avec excès, et qu'elle-même les avait
                    reçues plus d'une fois dans son lit, pour, du moins, tromper ses desirs. J'étais
                    libre avec elles ; je leur montrais à danser, et nous faisions mille folies.
                    Parbleu, mes sœurs, leur dis-je un jour, vous devriez bien m'apprendre ce jeu
                    que vous jouiez hier ensemble. --- Quel jeu ? répond Agathe pendant que Rose
                    rougit. --- Ma foi, si je le savais bien, je ne vous le demanderais pas. ---
                    Bon, Rose, il veut <hi rend="italic"> cachecache </hi> ... (Et la friponne
                    d'éclater de rire...) --- <hi rend="italic"> Cachecache </hi> ... Ah vous
                    mentez, espiègle, il n'y avait rien de caché, je l'ai bien vu. --- Quoi vous
                    l'avez vu, dit Rose... Agathe, nous sommes perdues (la petite pleure et sa
                    compagne est déconcertée). --- Eh mon cœur, ne pleurez pas... Rose, vous êtes un
                    enfant ; je n'en dirai, ma foi, mot à personne... (Cela les tranquillisa un peu
                    : <hi rend="italic"> au cloître comme ailleurs, péché caché n'est rien </hi> .)
                    --- Mais comment l'avez-vous vu, reprend Agathe plus timidement ? --- Je vous
                    trompais, je ne l'ai pas vu, mais mon génie me l'a dit. --- Un génie --- Un
                    génie, répète Rose. --- Oui, un génie qui me visite tous les jours... (Et mes
                    folles de rire à gorge déployée.) Par dieu, petites incrédules, je vous le ferai
                    voir... mais à condition que vous m'apprendrez votre jeu, et que vous écouterez
                    ce qu'il vous dira. --- Comment, il parle --- Sans doute, mais c'est par signes,
                    et je vous les expliquerai. --- Ah voyons. --- Voyons, dit Rose. ---
                    Doucement... diable, comme vous y allez ... Attendez donc que je l'appelle... Si
                    vous vouliez toujours me montrer votre jeu ?... (J'avais sacredieu mes raisons ;
                    jamais mon génie ne fut si bête ; j'avais beau le talonner, ce bougre-là
                    n'arrivait point... Pardon, pardon, le voilà qui vient.) Écoutez : que la plus
                    incrédule passe dans ce coin là, et, quand elle l'aura vu, qu'elle le tienne
                    bien, de peur qu'il ne s'en aille, car il est un peu farouche... (Ainsi fut
                    fait, je tire <hi rend="italic"> monseigneur ; </hi> ma folle d'Agathe saute
                    dessus.) --- Ah Rose, vient donc vîte, je le tiens... (Nous nous approchons au
                    jour.) Oh le drôle de génie, comme il est fait ; mais il n'a point de nez (Rose
                    le prend.) --- Ah comme il est chaud --- C'est qu'il est venu fort vîte. --- Eh
                    mais, dit Agathe, il tient... (Et la petite bougresse le tire à le démancher.)
                    Sacredieu, mesdemoiselles, un moment donc ; vous ne voyez pas que c'est un
                    escargot ? il est dans sa coquille. --- C'est vrai, c'est vrai, dit Rose, voilà
                    le bourlet. (Elle saisit les voisines qui, ramassées en dessous, étaient dures
                    comme la pierre.) (Agathe y porte la main, et revient au personnage.) --- Un
                    escargot je n'en ai jamais vu comme çà. --- C'est qu'il est de la Chine. ---
                    Montre-t-il ses cornes ? --- Eh non, ils n'en ont point dans ce pays-là ; mais
                    ce sont eux qui les apportent aux maris... Ah çà, il est pressé. (Je mourrais de
                    peur que le génie ne s'émancipât dans leurs mains.) Votre jeu, mesdemoiselles ?
                    --- Oh il faut qu'il parle. --- Allons, je le veux bien. Il faut convenir que je
                    suis trop complaisant. Mais je vous avertis que c'est à chacune en particulier
                    qu'il faut vous laisser faire des signes, sans dire mot, ou bien serviteur, plus
                    d'esprit ; et s'il se fâche, il ne reviendra plus. Allons, Agathe, à vous ; mais
                    surtout motus. (Je la prends, je la jette sur le lit.) --- Ah dit-elle, je ne
                    vois plus l'esprit. --- Soyez tranquille, il ne s'en ira que si vous n'êtes pas
                    sage... </p>
                <p>
                    <hi rend="italic"> Son sein ferme et poli lui servi de trône ? </hi>
                </p>
                <p> Je la trousse ; tu te doute du reste, et du langage de l'esprit. La petite fut
                    courageuse et ne dit pas un mot... Mais, ami, peins-toi Rose tournant de tous
                    côtés, examinant, pâlissant, rougissant, trépignant. --- Agathe parle-t-il ? ---
                    Ah oui... Ah mon dieu ... Ah comme il parle le joli esprit ... Mon dieu ...
                    Ro...se... je n'en puis plus... --- Agathe Agathe qu'est-ce qu'il te dit donc ?
                    --- Elle avait, pardieu, autre chose à faire que de répondre. Ma foi, la petite
                    diablesse se remuait si vivement, et me serrait si ferme, que j'allais
                    recommencer, quand, tout-à-coup, Rose, ennuyée, me lire par mon habit, et
                    l'esprit sort tout en sueur, tout échauffé du carnage... Je n'ai que le temps
                    d'étendre Agathe sur un fauteuil, et je travaille sa compagne. Celle-ci était
                    moins vive, mais pétrie par la volupté. Elle avait surtout cette qualité si
                    précieuse que j'avais déjà trouvé à quelques femmes, et toujours avec un nouveau
                    ravissement : le sanctuaire se refermait après le sacrifice, et pressait sans
                    laisser le temps de débander... Mais voyez combien l'esprit avait donné de
                    réflexions à Agathe ; elle ne me faisait plus de questions. Les deux amies,
                    penchées l'une sur l'autre, étaient dans une extase dont rien ne pouvait les
                    tirer. Pour moi, je jouissais de leur trouble ingénu, et je le partageais...
                    Nous ne parlâmes plus du jeu ; elles reconnaissent ma tromperie sans m'en savoir
                    mauvais gré ; et l'esprit, de temps en temps, leur donna de nouvelles leçons. </p>
                <p> J'étais au comble du bonheur, à un peu de fatigue près ; mais le diable, qui
                    veille toujours, s'était fourré dans la tête de me débusquer d'un si bon gîte.
                    L'habitude amène la sécurité, la sécurité endort ; on ne se précautionne plus,
                    et l'on devient soi-même l'artisan de son malheur : d'ailleurs une pomme pour
                    trois déesses les fit battre, un homme pour vingt religieuses... il y a de quoi,
                    j'imagine, les faire étrangler. </p>
                <p> Vous ne connaissez pas, mon ami, les républiques femelles, dont l'abbesse est
                    comme le doge. La plupart des filles qui les composent ont été enrôlées malgré
                    elles dans la milice céleste ; on les a faites épouses d'un être immatériel, et
                    les charmes de la contemplation ne détruisent pas la <hi rend="italic">
                        corporalité </hi> . Il en résulte dans la jeunesse une révolte des esprits
                    charnels, un conflit de juridiction entre les sens et la raison, entre le
                    créateur et la créature, où souvent la faiblesse humaine est obligée, comme
                    Pilate, de <hi rend="italic"> s'en laver les mains </hi> . Tout cela ne fait que
                    tromper les passions, irriter les désirs, les allumer davantage. De là, les
                    nerfs, les spasmes, etc, etc. Dans la vieillesse, on est pigrièche, colère,
                    âpre, grondeuse. De là encore, les inspirations, les apparitions et toutes les
                    folies que les uns ont brûlés, les autres canonisés. Cela n'est point de mon
                    grave sujet. </p>
                <p> On ne peut pas toujours prier, il faut médire, prendre son prochain par les
                    pieds et par la tête : le tout pour son bien et la plus grande gloire de Dieu.
                    Les confessions sont surtout un grand objet. S'ils sont deux, le bercail est
                    partagé, et chaque parti hait cordialement son adversaire ; s'il n'y en a qu'un,
                    jalousies, rivalités, fureurs. --- Quoi pour un vieux moine ? --- Oui, pour un
                    vieux moine ; car, avec sa figure de singe, toujours est-il du bois dont on les
                    fait ; on se mange, on se dévore, on s'empoisonnerait pour lui... Enfin, mon
                    cher, dans ces séjours de paix et d'innocence, on goûte en paradis les douceurs
                    de l'enfer. </p>
                <p> Que serait-ce donc si je peignais les amours des jardiniers ?... Les ruses pour
                    faire entrer des amans ? Les horreurs du despotisme que les vieilles discrètes
                    exercent sur les pauvres enfans qu'on leur a livrés ? Que serait-ce si, te
                    racontant mille scènes dignes de l'Arétin, je t'effrayais de la corruption que
                    ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment où on les marie, dans ces lieux
                    consacrés à la vertu et prostitués aux vices ? </p>
                <p> Eh que serais-ce encore, si je te traçais les scènes du désespoir qui se passent
                    dans le secret et le silence ? Les brigues, les trahisons et les complots, tout
                    ce que doit nécessairement enfanter la contrainte, la servitude et la barbarie
                    ?... Non, tu m'accuserais d'humeur... À la vérité, j'eus quelque sujet d'en
                    prendre. </p>
                <p> Déjà l'on murmurait, le conseil des discrètes s'était assemblé ; on glosait sur
                    l'abbesse, qui, trop absolue peut-être, voulait que l'on respectât ses goûts et
                    ses plaisirs. Les révérendes mères, sans cesse aux écoutes, gênaient les miens.
                    Toute la jeunesse, rigoureusement observée, n'osait plus se livrer à mes
                    empressemens : je m'aperçus que ces vieilles bougresses me regardaient comme le
                    bouc émissaire. Le père en Dieu conduisait tout, mais sourdement depuis que
                    j'avais menacé sa révérence de la faire rouer de coups par mes valets, sauf à le
                    guérir par six mois de séminaire ; des lettres anonymes, péché mignon des
                    prêtres, se répandirent. L'abbesse faisait tête à l'orage ; je lui devenais plus
                    cher par la crainte de me perdre... Hélas le coup était porté. On avait fait
                    passer des plaintes à <hi rend="italic"> monseigneur : </hi> il était bête,
                    portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure, et cachait sous un
                    maintien double et caffard, une âme ecclésiastique et traîtresse ; sa réponse
                    fut tonnante ; il annonçait sa venue pour <hi rend="italic"> remettre l'ordre
                        dans une maison où L'esprit de Bélial s'était introduit... </hi> Je voulais
                    l'attendre, ma chère abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je partis
                    chargé d'or et de sucre. </p>
                <p> Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens ; ils s'étaient arrangés avec
                    les tourrières, et je leur trouvai un embonpoint édifiant ; je tournai mes
                    regards vers les clochers où je laissais bien des yeux en pleurs. Ils se
                    perdirent dans les airs ainsi que mes regrets. </p>
                <p> Je ne fis que passer à Paris, pour déposer tous les présens dont j'étais comblé,
                    et repartis pour la Picardie, afin d'achever en province la belle saison.
                    N'attendez pas, mon ami, que j'aille dans quelque ville ; non, je les ai
                    fréquentées autrefois ; et ma curiosité est rassasiée ; j'y ai trouvé les mêmes
                    vices que dans la capitale, avec cette différence qu'ils sont plus ridicules et
                    moins aimables. Là, c'est un conseiller d'élection, si vous voulez, qui joue la
                    gravité d'un chancelier ; les honneurs du pavé lui sont dus. Dans le cercle on
                    ambitionne de faire sa partie ; il sourit aux femmes, dédaigne les hommes,
                    ricane, tranche, décide... Il veut être fat, il n'est qu'un sot. </p>
                <p> Ici, monsieur le receveur du grenier à sel, ou quelque seigneur de l'intendance
                    fait le petit fermier-général, appelle tout le monde <hi rend="italic"> mon ami,
                    </hi> vante son cuisinier, fait grosse chère, rit aux éclats, patine ses
                    voisines, débite des nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection
                    auprès des valets-de-chambre d'un ministre qu'il appelle secrétaire. </p>
                <p> On y voit, tout comme à Paris, la femme d'un marchand mettre en diamans sur sa
                    tête des fonds presqu'aussi forts que ceux qu'il a dans le commerce ; étaler un
                    pied de rouge, porter des plumes, des chapeaux, dire <hi rend="italic"> piseons
                    </hi> et grasséyer. </p>
                <p> On y voit des précieuses, des dévotes, des femmes à prétentions, et tout cela
                    putains comme chez nous. On y voit enfin tout ce que je me suis lassé d'y voir,
                    et qui ne me paierait pas de mon ennui... Je vais donc dans des lieux champêtres
                    prendre la nature sur le fait, dévaliser quelque château, et démanteler quelque
                    dame de paroisse à croupe large et rebondie. </p>
                <p> Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand état ; il a une
                    chasse superbe, de beaux droits ; sa maison est ancienne ; il en a soutenu
                    l'éclat au service avec honneur ; sa femme a été belle, il y paraît encore...
                    Mais pour ce couple-là, c'est Philémon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit
                    dévote : non, la plaisanterie l'amuse ; elle recevra des vers galans, parce
                    qu'elle sait y répondre ; une gaieté douce qui fait son caractère, la rend l'âme
                    des sociétés ; elle y inspire le sentiment et le respect... Voilà, sur mon
                    honneur, un portrait vrai, et vous savez que je suis un peu panégyriste ; elle
                    est trop modeste pour me lire ; mais du moins son mari lui rendra témoignage que
                    j'ai trouvé à Villers, ce que j'ai cherché vainement dans beaucoup d'endroits :
                    la réunion des talens et des vertus. </p>
                <p> La société qui se rassemble au château me fournit bientôt des occasions de m'en
                    écarter ; je voltigeai ; et tout en courant, je pensai jouer malgré moi, un rôle
                    dans une scène très-singulière, qui, me faisant croire aux jaloux et les
                    craindre, ne me raménera qu'un peu plutôt au séjour des maris commodes. Pour la
                    rareté du fait, je veux te conter cette aventure. </p>
                <p> Monsieur et madame d'Obricourt vivaient très-bien ensemble ; aucun soupçon ne
                    troublait l'esprit du mari. Cependant madame avait une intrigue, jouait
                    monsieur, et qui plus est, se moquait de lui avec son amant. Une imprudence
                    détruisit la sécurité de l'époux : tout le monde était à la chasse, et j'étais
                    resté seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir pour écrire,
                    je prends un livre et l'attends au salon. Tout-à-coup elle sort une lettre à la
                    main ; son mari, revenu sur ses pas, je ne sais pourquoi, entre en même temps.
                    --- Ah monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous ? vous êtes pâle à faire peur... Il
                    détourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame cette glace me
                    réfléchissait en entier, et le mari voit très-distinctement qu'elle me glisse
                    une lettre que je cache de mon mieux. La jalousie lui monte au cerveau... Il
                    avait son fusil à la main ; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux ;
                        <hi rend="italic"> la lettre, ou tu es mort </hi> . --- Vous êtes fou, lui
                    dis-je, et quand même j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait seule
                    vous la donner ; car cet écrit ne vous est pas destiné, et vous devriez vous
                    épargner de le voir. --- Point de conseils ; la lettre, ou trois balles dans le
                    corps... Je n'avais rien mis dans celui de la dame ; je ne crus pas devoir
                    attendre les représailles du mari... Je me lève, je lui présente la lettre, et
                    je pousse la femme dans son cabinet ; car elle avait l'imprudence de ne pas
                    bouger. </p>
                <p> La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il se reconnut de la
                    manière la plus claire, chevalier du Croissant. C'était un homme très-violent
                    avec les dehors les plus flegmatiques. Il prit sur-le-champs son parti, et me
                    demande le secret. Les chasseurs arrivèrent ; on ne s'aperçut de rien ; il donna
                    à sa femme tous les noms d'amitié qu'il lui prodiguait dans la conversation...
                    Je ne revenais pas de mon étonnement. </p>
                <p> Cependant je n'ai jamais aimé les colères froides, et vous allez voir que
                    j'avais raison de craindre. Partout où monsieur rencontrait madame seule, les
                    chaises, les fauteuils, lui servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans
                    le salon <hi rend="italic"> Mon cœur, m'amour, </hi>
                    <hi rend="italic"> mon ange... </hi> Comme sa digne moitié ne s'accommodait
                    nullement de ce jeu là, qu'elle n'était point bornée, et qu'elle ne manquait pas
                    d'esprit, elle nous fit cacher un beau matin dans sa chambre à coucher, trois
                    femmes de ses amies et moi troisième homme. Monsieur arriva, la battit comme
                    plâtre... À ses cris nous sortîmes ; et comme les femmes se soutiennent, je vous
                    laisse à penser si la scène fut complète. --- Sur-le-champ l'on monte en
                    carrosse, et l'on conduit madame chez la mère de son mari. Cette mère, vieille
                    janséniste, avait un faible infini pour sa belle fille, et fort peu d'amitié
                    pour monsieur son fils, qui n'avait pas l'honneur de penser comme elle. </p>
                <p> C'était sur cette connaissance que la petite diablesse avait formé son plan. ---
                    Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre vos bras. Depuis un an je souffre
                    le martyre avec mon mari ; il faut vous l'avouer ; je suis ce qu'il appelle <hi rend="italic"> janséniste, </hi> il me maltraite continuellement ; enfin, il
                    a saisi une lettre que j'écrivais à un saint ecclésiastique qui m'entretient
                    dans mes bons sentimens. Comme je parle à cœur ouvert à mon directeur, les
                    plaintes que je faisais ont irrité mon mari ; il a porté l'audace jusqu'à
                    m'accuser d'un commerce criminel. Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de
                    coups en particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu'à m'embrasser en public. Ces
                    trois dames en sont témoins ; trois hommes d'honneur le sont de même ; si vous
                    ne me sauvez pas, je suis perdue ; je n'ai plus qu'à me livrer à mon
                    désespoir... (Les larmes coulent, et arrosent le récit que les dames
                    confirment.) --- Ah le coquin, l'infâme, répond la belle-mère... Ma fille,
                    restez chez moi : je me charge de votre affaire, et si le malheureux est assez
                    hardi... il suffit. --- Ce n'était pas tout. Il fallait retirer la lettre des
                    mains du mari, elle faisait preuve très-convaincante. La jeune femme le persuade
                    à sa belle-mère, qui mande à son fils de la lui envoyer par le même exprès qui
                    lui porte son ordre, ou qu'il sera déshérité dans les vingt-quatre heures... Il
                    connaissait sa mère ; il en attendait quarante mille livres de rente ; il fallut
                    obéir ; mais il accompagna le texte d'une glose fulminante... Vaine précaution
                    la vieille crut faire la plus belle action du monde de remettre le tout à sa
                    belle-fille. (Comment se méfier d'une janséniste ) Celle-ci voulut lire ; on lui
                    imposa silence. --- Eh bien ma bonne maman, jetons tout cela au feu. --- Quoi ma
                    fille, anéantir ces sottises Vous avez trop d'égards pour ce drôle-là. ---
                    Maman, il est votre fils, il est mon mari, et je l'aime toujours. D'Obricourt,
                    furieux, invoqua mon témoignage ; moi, je dis que je ne savais rien ; que
                    j'avais bien eu une lettre, mais ignorant ce qu'elle contenait... Ce ne fut pas
                    tout ; il y eut séparation, et la mère qui vient de mourir, assure vingt mille
                    livres de rentes à sa belle-fille indépendantes de monsieur son époux. </p>
                <p> Lassé de fesser des lièvres et de tuer des lapins, plus encore du ton des
                    campagnards, je m'enfuis sur les bords de la Somme. Là, un antique château bien
                    noir, bien triste, bien vilain, atteste que depuis l'an treize-cent, il est le
                    logis des hiboux et des chouettes du canton. Le vieux baron qui l'habite ne
                    déroge point à si bonne compagnie ; son humeur est revêche, sa figure hideuse,
                    son corps usé... Pour de l'esprit, son arbre généalogique l'a dispensé d'en
                    avoir. Grand liseur de gazettes, grand <hi rend="italic"> politiqueur, </hi> se
                    faisant <hi rend="italic"> monseigneuriser </hi> par ses valets, par un curé,
                    qui, ainsi que lui, sait, pour toute érudition, marquer un cent de piquet ;
                    mangeant peu, dormant moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que
                    trois mots de latin avaient <hi rend="italic"> baronisée </hi> . </p>
                <p> La baronne, comme dit la chanson, <hi rend="italic"> voudrait bien qu'on la
                        ramone </hi> . Le baron qui ne le peut, dit qu'il ne le veut ; et c'est pour
                    cette bonne œuvre que j'arrive céans. Je veux bien t'avouer encore <hi rend="italic"> à toi de mes secrets le grand dépositaire </hi> , que l'on
                    m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais beaucoup ; et que l'espérance
                    d'en palper quelque portion, me fait braver ennui, dégoûts, tempêtes. </p>
                <p> Le baron me reçoit mal, et j'agis comme si je le trouvais bien. Sa femme joue la
                    dignité, fait la précieuse, et tant soit peu l'ours ; mais le mari qui
                    m'observait, me traita bientôt mieux. Je lui apportais vingt recueils de
                    nouvelles ; pendant qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle. </p>
                <p> Une brune piquante, un teint coloré, de jolis yeux bien noirs où le foutre
                    pétille ; la bouche très-fraîche, des dents que le pain de seigle rend fort
                    blanches ; ni grande ni petite ; la taille ramassée en jument poulinière de
                    l'avant-main ; un peu tétonnière ; mais cela est dur, blanc et bien tourné ; la
                    croupe normande ; point trop de boyau ; le montoir facile ; la jambe fine comme
                    une biche, et le sabot charmant. Tous ces appas-là n'ont pas vingt ans ; en
                    conséquence cela est très-foutable. Au reste, ridicule dans sa parure, gauche
                    dans son maintien, guindée dans ses propos ; mais ses regards promettent du
                    dédommagement ; et elle prouve dans le tête-à-tête qu'elle n'est sotte que par
                    contrainte. </p>
                <p> À dîner, je fais tomber la conversation sur les femmes ; le baron en médit ; je
                    renchéris, j'abonde dans son sens, il en est si transporté qu'il veut m'énivrer
                    par reconnaissance. Un coup-d'œil avait mis la femme au fait ; (quand il s'agit
                    d'attrapper un mari, aucune n'est novice), elle fait mine d'être piquée, et sort
                    au dessert. Alors, le baron me conte ses chagrins, m'apprend qu'il s'est
                    mésallié, déplore sa faiblesse, etc. J'applaudis ; je lui promets défaire
                    entendre raison à sa femme. (C'était foutre bien mon projet.) Dès lors, il me
                    laissa pleine et entière liberté ; j'avais annoncé mon départ pour le lendemain
                    ; il me demande en grâce une quinzaine, et me promit compagnie. --- Allons donc,
                    mon cher baron, la vôtre me suffit ; qui diable nous amenerez-vous ? Des
                    gentillâtres ou des bégueules. Vous êtes pardieu le seul galant homme que j'aie
                    trouvé dans ces cantons. --- En vérité, dit-il, en s'adressant au curé, il me
                    raccommoderait avec la jeunesse ; jamais à cet âge on n'eut tant de raison. </p>
                <p> Le même jour, je tiens compagnie à la baronne, dans une promenade. Son mari ne
                    put pas être en tiers à cause d'un catarrhe, et il fut presque obligé de se
                    fâcher, pour me forcer à lui aller préparer des cornes. Je ne perdis pas de
                    temps. Après quelques propos vagues, j'en vins à ma déclaration. </p>
                <p> Ce ne sera pas vous offenser, ma belle dame, que de vous plaindre. Ma conduite,
                    depuis que je suis chez vous, a dû vous faire comprendre que je ne suis pas venu
                    sans dessein. Ce dessein est de vous plaire ; je vous aime, je désire que vous
                    m'aimiez. Si je vous conviens, arrangeons-nous. Vengez-vous du maroufle qui vous
                    tyrannise ; je vous offre des consolations, des secours, des plaisirs ; un cœur
                    dont les sentimens seront prouvés avec force... Votre réponse, belle baronne,
                    décidera de mon sort. L'état où vous gémissez doit vous ôter une indécision, qui
                    nous nuirait à tous deux. Si je suis assez malheureux pour vous déplaire, je
                    pars... </p>
                <p> Mais que diable on ne brusque pas ainsi une femme de qualité. --- Sans doute :
                    je filerai le parfait amour Seras-tu donc éternellement incorrigible ?... Elle
                    est bien moins bête que toi ; car après quelques petites façons préliminaires,
                    elle accepte la proposition ; et nous scellons le tout d'un baiser. Ensuite elle
                    prend ses arrangemens pour venir coucher avec moi ; ce qui lui était beaucoup
                    plus facile que de me recevoir. </p>
                <p> As-tu jamais eu quelques jouissances de campagne ?... C'est une bête à dormir
                    dessus. Cela n'a ni charnière, ni mouvement. Cela ne sait pas placer un petit
                    foutre à propos... Pour ces mots consacrés à l'amour, <hi rend="italic"> ce sont
                        pour ces beautés grands termes de chimie ; </hi> mais en revanche cela
                    décharge... Ah sacredieu j'étais confit, et par là-dessus, pas un sacré bidet...
                    Je me donnais au diable... Excusez, c'est que le curé l'avait défendu. --- Mais,
                    madame, si ce bougre là en avait autant dans la bouche, croyez-vous qu'il ne la
                    laverait pas ? Ah dit-elle, cela expose à la tentation. (Le scrupule était bon
                    là.) Eh morbleu, lave toujours, et si je trouve l'ennemi, je lui fais sauter la
                    cervelle. </p>
                <p> Je la reprends dans mes serres ; en une heure de temps, je la mis en eau.
                    Levrette, brouette, Américaine, Hollandaise... Pardieu je t'assure qu'elle vit
                    du pays. L'heureux naturel À deux heures de là, elle me grimpait déjà sur le
                    corps toute seule. Enfin, nous nous séparâmes avec promesse de nous rejoindre le
                    soir sans préjudice de la journée, et en convenant de nos rôles. </p>
                <p> Le baron rentra dans une sécurité parfaite, que mon ton avec sa femme sut
                    entretenir ; elle jouit des momens les plus doux, et me donna de l'or bien plus
                    que je n'en devais attendre d'une femme de province. --- Mais, comment
                    pouvait-elle l'avoir ? --- Comment ? la chose est simple. Les maris de campagne
                    ne mettent pas leurs femmes en pension. Celui-ci d'ailleurs était jaloux et
                    brutal, mais amoureux ; madame avait, ainsi que lui, la clef du coffre-fort. La
                    petite rusée ouvrit trois ou quatre sacs d'or, afin qu'il ne pût s'apercevoir
                    d'aucune diminution, et me remit deux cents louis que je voulus bien accepter
                    pour les frais du voyage. Mon bail expiré, je me retirai très-bien avec le baron
                    que je laissai cocu et content, et mieux avec sa femme qui répandit de grosses
                    larmes ; mais l'ordre du destin m'arrachait de ses bras, et je partis. </p>
                <p> Ma dernière excursion champêtre fut à Salency, où je me trouvai le jour même de
                    la fête de la Rosière ; la simplicité touchante de ce spectacle fait pour la
                    candeur et l'innocence, porte jusque dans l'âme de nous autres libertins un
                    attendrissement auquel on ne résiste pas... Sublime effet des sages réflexions,
                    des révolutions salutaires qu'il m'inspira ... Je n'eus pas plutôt vu celle qui
                    venait de remporter la rose, qu'il me prit envie de l'effeuiller. --- Cette
                    paysanne avait seize ans, était naïve, sensible et jolie. Je connus avec elle le
                    prix de l'amour ; c'était pour moi-même qu'elle m'aimait, (car je n'aurais pas
                    voulu acheter ses faveurs,) et je goûtais pour la première fois peut-être un
                    plaisir si doux... il y avait si long-temps que je n'avais rien fait pour mon
                    cœur </p>
                <p> Ah te voilà sur les bords du Lignon --- Tu crains des bergeries, et que je ne te
                    fasse bailler en m'affadissant le cœur... Bourreau ne puis-je donc pas me
                    délasser un moment dans les bras de l'innocence ?... Qu'elle est jolie, cette
                    enfant Son teint hâlé, mais tout en feu quand je l'approche, ses yeux que je la
                    force à lever sur moi sont si touchans ... Sa bouche sans artifice, reçoit et
                    rend le baiser avec cette ardeur ingénue que je sais réchauffer encore. Elle n'a
                    que l'éloquence de la nature ; mais combien elle est vive, lorsqu'elle n'est pas
                    corrompue ... Nous parlons peu, nous agissons davantage. Mets ta main dans ce
                    corset. Eh bien, as-tu trouvé beaucoup de gorges pareilles ? Comme cela est
                    séparé, blanc, ferme, élastique Veux-tu que je te découvre son corps d'albâtre ?
                    Celui-là n'est pas estropié par des baleines ou des tailles à l'anglaise...
                    Voilà les vraies proportions de la Vénus de Médicis. Comme ces contours sont
                    gracieux, amollis à l'œil Quelle fraîcheur de carnation quel coloris pur ...
                    Bandes-tu ? Quelle jouissance ?... Son premier cri fut : <hi rend="italic"> Ah
                        que ça fait mal... </hi> le second : <hi rend="italic"> Ah que ça fait
                        plaisir... </hi> Et le plus joli petit cul de remuer ; avantage
                    inappréciable de l'éducation villageoise, elle n'est ni épuisée, ni énervée. Son
                    rein vigoureux craque sous moi : bientôt elle me rend secousse pour secousse :
                    elle ne bat pas les flancs pour s'évanouir ; mais quand elle décharge, chaque
                    fibre est ému, son spasme même est animé. Déjà ses caresses prennent plus
                    d'énergie ; elle ose appuyer sur ma langue une langue plus agile... Tous les
                    lieux sont pour nous le sanctuaire de l'amour, la plaine au coucher du soleil,
                    le bocage au midi, au matin la prairie ; sans se masquer d'une feinte pudeur,
                    elle laisse parler ses désirs ; elle sait qu'ils sont innocens, et que je
                    partage son plaisir à les satisfaire. </p>
                <p> Ma Nanette, lui disais-je un jour, l'ambition de la rose était donc bien forte
                    en toi pour te faire craindre l'amour et ses caresses. --- Bon, me
                    répondit-elle, si j'ai été sage, c'est que je n'y pensais pas ; j'étais
                    tranquille ; tous nos garçons ne me donnaient aucune émotion. --- Mais Nanette,
                    ton cœur ? --- Ah c'est vous qui lui avez appris à parler. --- (Je l'embrasse.)
                    Tu m'aurais donc sacrifié ta gloire ? --- Mais, dame, est-ce que vous ne valez
                    donc pas mieux qu'une rose ?... Et puis je ne l'aurais pas perdue pour ça. ---
                    Comment, comment, petite rusée --- Bah, bah, quand on est un peu jolie, et qu'on
                    est des notables, ils n'y regardent pas de si près. Eh bien qu'en dis-tu ?
                    L'aréopage paysan vaut-il mieux que celui d'Athènes ?... Tenez, ma cousine
                    Nicole... Oh comme elle aimait Michaut ... ils étaient tous deux comme de la
                    braise ; ils allaient comme nous dans le bois, et ma cousine me disait qu'il lui
                    faisait tant de plaisir ... (Elle rougit la friponne.) --- Eh bien --- Eh bien
                    elle a eu la rose l'année dernière, à tout cela il n'y avait qu'à se bien
                    cacher. Quand on ne sait rien, on ne peut pas vous accuser. --- Mais toi, tu le
                    savais ? --- Oh moi, j'aime trop ma cousine ; et puis elle m'avait promis de me
                    tout dire, quand j'aurais la rose... </p>
                <p> Accourez tous, enthousiastes Voilà donc ces établissemens de vertus ces
                    conservateurs de pucelages Bon Saint-Médard mon pauvre bougre, quand votre
                    révérence proposa cette rose, elle radota, ou le diable m'enlève. --- Quoi de
                    simples paysannes, à quinze ans, savent déjà tromper ... Sexe enchanteur vous
                    êtes partout le même ; et si le serpent n'eût tenté Eve, elle lui eût
                    d'elle-même proposé la douce affaire. </p>
                <p> Quelles haines dans ces séjours champêtres, où devrait habiter la paix ? Quoi
                    les mères instruisent leurs filles à la délation, à la médisance, à la calomnie
                    Bel apprentissage de vertus Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut
                    qu'elle sache qu'il y a du mal à se laisser baiser par les garçons... Et
                    l'innocence Croit-on qu'une femme oublie en grandissant que telle lui a fait
                    manquer la rose, peut-être injustement Les parens n'embrasseront-ils pas la
                    querelle de leurs enfans ? Les juges ... Vous avez vu comme ils sont impartiaux
                    : et puis, qui vous dira que le lendemain de son triomphe, la rosière, pour
                    éviter l'orgueil, ne s'humilie pas sous un robuste villageois ?... Nannette et
                    moi ferons-nous un phénomène ? La belle institution qui contient les filles
                    jusqu'à seize ou dix-huit ans ... comme si l'on ne foulait qu'à cet âge ... Pour
                    moi, n'en déplaise aux amateurs et aux sots imitateurs qui pullulent chaque
                    jours, je séduirai à Salency autant de paysannes qu'ailleurs. </p>
                <p> Il fallut quitter ce joli séjour ; je reviens à Villers, et bientôt après à
                    Paris... Pardieu, l'air qu'on y respire a une salubre influence. Je repris à la
                    porte toute ma scélératesse. </p>
                <p> Que diable on se rouille à la campagne : on y parle mœurs, vertu, honnêteté,
                    honneur. On y trouve jusqu'à des femmes estimables : ces gens-là m'auraient
                    gâté... Ah vive le grand théâtre ; je ne me sens pas de joie. Que de dupes je
                    vais faire encore Que de foutre va couler... Mais quelles seront mes victimes
                    ?... Pardieu, je veux faire un acte de justice : il faut que je dépouille nos
                    sœurs de l'Opéra... Bien dit, j'aurai du plaisir et de l'argent... et puis c'est
                    représailles : c'est bonne guerre : pillons qui nous vole, et foutons qui nous
                    fout. </p>
                <p> Plein de cette ardeur généreuse, je vole à l'Opéra ; trois mois font bien du
                    changement, et j'avais besoin de me remettre au fait ; je grimpe au marché aux
                    chevaux... Toutes les Nymphes m'environnent, me baisent, me déchirent,
                    m'étouffent ; je riposte à droite, à gauche ; je prends des culs, des tetons.
                    --- D'où diable viens-tu ? --- De la lune. --- Non, c'est de Mercure. --- On l'a
                    dit mort, mangé des loups, châtré ou converti, ce qui revient au même. --- Pour
                    converti, j'en conviens... (Je me dégage un peu pour accoster une charmante
                    danseuse.)... Bonjour, Mimi. --- Non, je suis fâchée. --- Tiens, faisons la paix
                    ; je veux te donner mon pucelage. --- Non, j'aime mon entreteneur. --- Eh ...
                    foutre, tu te moques de moi ; affaire de style, cela s'entend ; me prends-tu
                    pour un recru ? --- Je suis fidèle. --- Qui diable te parle d'infidélité ?... Ah
                    ça, nous couchons demain ensemble ? --- (Elle rit.) Mais s'il le sait ? --- Tu
                    es donc devenue bien bête. --- Il est vieux et jaloux. --- Deux raisons pour
                    l'attraper. --- C'est un grand seigneur. --- Pardieu, il n'en sera que plus
                    sot... Écoutes, le tour du cadran si tu veux, où je le donne à Rosette. --- La
                    raison était déterminante ; elle accepte ; moi je fus souper chez un financier
                    qui rassemblait vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze
                    filles qui l'augmentaient. </p>
                <p> *Ma divinité était furieuse </p>
                <p> elle me mordait doucement les lèvres.* </p>
                <p> Peste de l'animal : quoi, te voilà encore retombé ... C'est une horreur, tu
                    m'avais tant promis de renoncer à ces créatures ? --- Eh bien je te tiens parole
                    ; je n'y vais qu'à mauvaise intention. N'est-ce pas y renoncer ? je veux gagner
                    de l'argent, et pressurer la sangsue. --- Mais le métier est malhonnête.
                    Apprenez, Monsieur le bougre, qu'il n'y a pas de sot métier quand il nourrit son
                    maître, et que de grands noms dans la France ne tirent leur illustration ou leur
                    fortune que du cul d'une putain... Eh ces drôlesses-là ne nous doivent-elles pas
                    tout ? Qui les forme dans le grand art de la coquinerie, de la perfidie, des
                    noirceurs, si ce n'est nous autres gens de cour. --- Nous débauchons une fille ;
                    l'attrait du plaisir, la coquetterie, la vanité, nous intéressons tout, nous
                    l'enlevons de chez ses parens ; le père veut le trouver mauvais ; c'est un
                    coquin qu'il faudrait enfermer à Bicêtre. Mais non, une sage institution sait
                    arracher ces tendres plaintes à la tyrannie paternelle ; on la fait recevoir à
                    l' <hi rend="italic"> Académie de Musique ; </hi> alors elle peut librement
                    lever une tête effrontée, faire marcher le vice et la bassesse sous les couleurs
                    du luxe et les livrées de l'opulence. Son cœur est neuf encore. Quelle
                    jouissance il nous offre Le corrompre est un de nos jeux les plus doux : pourvu
                    de tous les talens de l'homme aimable, il faut bien en faire usage. Quel diable
                    de parti voudrais-tu tirer dans un souper d'une mijaurée qui s'avise d'avoir de
                    la pudeur ? Que tous les raffinemens de la débauche viennent investir sa jeune
                    âme, qu'elle soit ivresse, crapuleuse ; que les plus sales propos assaisonnent
                    les actions les plus débordées... Voilà un sujet cela. On applaudit l'écolière ;
                    tout le monde la court, se l'enlève, se l'arrache, et l'on élève le maître aux
                    nues. </p>
                <p> Mais ce n'est encore là que l'écorce ; l'effervescence des sens, des liqueurs
                    traîtresses peuvent en faire autant des autres ; et si elle n'avait pas cet
                    avantage, elle ne serait pas distinguée. Mon éducation manquée ne mériterait pas
                    d'éloges. Je veux donc corroder tous les germes de vertu qui pourraient s'élever
                    encore, détruire les principes de la sensibilité, ajouter, s'il est possible, à
                    la vileté du sang dont elle est sortie ; qu'elle devienne arabe, corsaire, sans
                    pitié, que son cœur soit plus avide encore que ses mains ; qu'insensible à
                    l'amour, mais pétrie de caprices, elle ne connaisse de la jouissance que des
                    désirs effrénés, des plaisirs brutaux ; que tous ses goûts portent l'empreinte
                    de son caractère ; que le mortel le plus indigne soit toujours le préféré.
                    Jamais elle ne saura ce qu'est la connaissance, syrène dangereuse, elle
                    n'enchantera que pour dévorer ; mais je veux aussi que la dissimulation
                    profonde, naturelle à son sexe, exaltée par mes soins, soit le voile de tant de
                    perfections ; qu'aux charmes d'une figure décevante, elle joigne l'extérieur le
                    plus attrayant ; que ses talens aggrandissent les blessures que ses yeux auront
                    faites. Je veux enfoncer dans son âme toute la scélératesse de la mienne ; je
                    veux qu'elle sache abuser jusques dans ces momens où l'on est sans défense ; je
                    veux enfin la rendre une femme de cour pour le fond, en lui conseillant
                    seulement plus de décence en public. Alors elle pourra voler de ses propres
                    aîles, arracher des fils de famille à la tendresse de leurs pères, aux
                    embrassemens de leurs mères éplorées ; leur inspirer des forfaits, mais avec
                    assez d'astuce pour n'y jamais tremper ; elle sera en état de réduire à
                    l'indigence ce négociant que son commerce, sa probité, ses richesses avaient
                    rendus recommandables ; cet époux qui lui sacrifie la substance la plus pure de
                    sa femme, de ses enfans ; elle causera des ruines, des deuils, des supplices,
                    peut-être... Et nous en rirons ensemble ; nous partagerons les dépouilles, en
                    insultant aux dupes prises dans nos filets... Mais voilà trop de comptes que
                    j'ai la bonté de te rendre. </p>
                <p> Je croyais coucher avec Mimi, une partie a dérangé la nôtre ; elle était de
                    femmes (car la bougresse est à deux mains). Pour me dédommager un peu, elle me
                    rendit témoin de la célébration des mystères de la grande déesse. </p>
                <p> Imaginez-vous un salon décoré, bien éclairé, les portes fermées ; trente femmes
                    (parmi lesquelles je pourrais vous en citer du plus grand), jeunes ou vieilles
                    se mettent nues comme la main. Le premier coup-d'œil fut charmant. Que de
                    trésors se développèrent à mes yeux l'une grasse, potelée, offre à mes regards
                    avides une gorge éblouissante ; l'autre dans une attitude molle, couverte de ses
                    blonds cheveux, ressemble à la Vénus du Titien. Une troisième, svelte et légère,
                    paraît une nymphe dans son gentil corsage... Mais que devins-je au signal donné
                    ? Chacun empoigne sa chacune : le premier temps de l'exercice est un branlement
                    général, (foutre, je me branlais aussi, et ce ne devait, sacredieu, pas être la
                    dernière fois.) Tout-à-coup la scène s'échauffe ; la volupté se reproduit sous
                    mille formes différentes ; le bruit des baisers, le murmure des soupirs, les
                    sons entrecoupés se font entendre... Déjà les sophas gémissent ; de tendres
                    pleurs coulent, le tremblement les saisit ; elles s'évanouissent, elles nagent
                    dans des torrens de sensations. </p>
                <p> Quel tableau Comment te peindre trente femmes qui déchargent ... Je manquai
                    enfoncer la fenêtre qui me couvrait, et sauter dans la salle... Tout-à-coup
                    elles renaissent... Que vois-je ... Sont-ce des satyres ?... Non, non, j'y suis
                    : je reconnais ma chère Vit-au-Conas, à son bracquemart. Trois autres montées
                    comme elles se précipitent sur nos jeunes tendrons ; elles passent tout le
                    sérail à la ronde : --- <hi rend="italic"> Viande </hi>
                    <hi rend="italic"> creuse, foutre Mesdames, viande creuse, leur criai-je, ces
                        engins là sont mous, ou le diable m'emporte... </hi> Personne ne m'entendit
                    que cette pauvre veuve <hi rend="italic"> Poignet </hi> , qui vint encore à mon
                    secours. </p>
                <p> La ronde achevée, l'orgie commence : des flots de vins de Champagne coulent
                    bientôt. L'ivresse s'en mêle ; mes tribades deviennent de vraies bacchantes.
                    Vois ces deux couchées l'une sur l'autre, en sens inverse, et se gamahuchant
                    toutes deux ; vois ce groupe plié en mille postures différentes ; plus loin,
                    Vit-au-Conas occupe seule six de ses compagnes ; elle est étendue sur un sopha à
                    jour ; elle tient la langue dans le c.. de la première, qui, suspendue au-dessus
                    de sa tête inonde son visage de foutre, et se baisse pour lui branler la gorge ;
                    ses mains branlent à droite et à gauche ; une quatrième à cheval sur elle est
                    enfilée par son braquemard ; une cinquième à genoux, la tête entre ses jambes,
                    la gamahuche de toute sa force ; la sixième enfin lui enfonce dans le cul un
                    petit godemiché qu'un ressort fait décharger... Tout-à-coup les cris, les
                    imprécations, la fureur s'élèvent du sein de leurs plaisirs ; leurs traits
                    s'altèrent ; elles ne se connaissent plus ; elles se frappent l'une l'autre ;
                    leurs seins sont meurtris, livides, pantelans ; leur chevelure jonche la
                    terre... Eh bien leurs forces ne répondent pas à leur rage ; elles tombent
                    épuisées sur les tapis qu'elles souillent de sang, de vin et d'alimens...
                    Éperdu, rempli d'horreur, je me sauve de ce bordel infernal, en jurant bien de
                    n'y remettre les pieds de ma vie. </p>
                <p> Obligé de me coucher seul sur cette dégoûtante scène, les songes me la
                    retracèrent... Ma foi, ce n'était qu'une horreur de plus ; au bout du compte,
                    les actrices, étaient des femmes de cour, de quoi diable pouvais-je m'étonner ?
                    Je pris donc le parti d'en rire en me réveillant, et d'en faire quelques gorges
                    chaudes par charité chrétienne. Je fus le soir chez Mimi, j'arrive à onze
                    heures, comme un homme qui devait être attendu ; je la trouve couchée, je me
                    déshabille, je lui vois un peu d'embarras, mes caresses la dissipent, et cette
                    laïs, franche du moins, et faisant son métier de bonne grâce, me procure une
                    jouissance très-vive, très-agréable et très-variée. Sais-tu bien que c'est du
                    fruit nouveau ? Comment diable il y a un an que je suis au régime. Je n'eus
                    guère que le temps de courir mes deux postes, et, foi de fouteur, elle n'eut pas
                    même besoin d'employer main forte, le couvent m'avait remonté. De temps en temps
                    j'étais interrompu par des frémissemens contre les parois de l'alcove. --- Mais,
                    foutre, ton chat est enfermé. --- Eh non. --- Pardieu, je te dis que si ; je
                    l'entends qui gratte. Eh bien qu'il y reste. --- Soit. --- Nous n'eûmes en
                    vérité, que le temps de nous ennuyer. Sur les huit heures je me levai pour
                    laisser dormir mon adorable ; j'étais dans son cabinet de toilette, bientôt
                    j'entends rire à gorge déployée, j'y cours, et je trouve le chevalier de <hi rend="italic"> ; le beau, beau de la cour, comme Saint-Roch, en simple
                        chemise, l'air piteux, gelé et morfondu. Ah me dit-il, en m'embrassant, mon
                        ami, je suis mort. --- Quoi donc --- J'ai eu diablement froid ; mais tiens,
                        j'en tremble encore ; j'ai mesuré cent fois, cette infernale nuit, la
                        hauteur des fenêtres... Mimi me donne rendez-vous hier ; j'étais couché avec
                        elle depuis une demie heure ; nous entendons du bruit... Ah dit-elle, c'est
                        mon entreteneur : je suis perdue, au nom de dieu, chevalier, sauve-toi. Je
                        me jette à bas du lit, je ramasse mes habits, et je me fourre dans une
                        petite armoire au bas de l'alcove. --- (Foutre, voilà mon chat, écoutons).
                        --- Les complimens commençaient à devenir longs, comment sortir ? J'étais
                        nud, sans armes ; elle me l'avait dit vieux ; mais ses valets...
                        Miséricorde, je l'entends qui se couche... Au moins pendant qu'il dormira...
                        Point ; le sapajou avait je crois mangé dix livres de </hi> diabolino ; <hi rend="italic"> il l'a foutue douze fois. --- Allons donc : cela n'est pas
                        possible... Eh mordieu, c'est tout ce que je pourrais faire. --- Douze fois,
                        te dis-je, foutre, je les ai bien comptées peut-être. Encore le vieux coquin
                        criait-il </hi> au chat*, et voulait-il venir me visiter : juge de ma
                    situation. Tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, grelotant ; une maudite
                    cloison qui rendait tous mes mouvemens... Enfin, il part ; je sors, et
                    mademoiselle se fout de moi, ritauxéclats. --- Ma foi, lui dis-je en éclattant
                    de rire, elle n'a pas tort ; mais tiens, chevalier, quand on a peur, on n'y voit
                    pas bien, tu nous fais là des contes, et je parie que tu as rêvé tout ce fatras.
                    --- Il se dépite, il jure, il écume, etmefaitmille détails. Je crois même,
                    ajoute-t-il, qu'il l'a foutue en cul. Oh pour le coup halte-là, chevalier, je ne
                    suis pas bougre. --- Eh qui parle de toi ? --- Toi. --- Moi ? --- Sans doute, et
                    tu racontes mon histoire. --- Par le sang, parlamort,par... mais il n'acheva
                    pas, car il avait l'âme trop bonne. Mimi avait oublié mon rendez-vous, et la
                    peur ou le diable de la malice lui avait fait pousser jusqu'au bout toute cette
                    aventure. </p>
                <p> Notre liaison allait son train ; mais il me fallait autre chose que des coups de
                    cul. La petite était fort bien en diamans, en équipages, en argenterie, mille
                    écus par mois, sans les cadeaux. Elle était à la <hi rend="italic"> grande
                        pension ; </hi> et puis le casuel et le travail des mains ; car cette
                    fille-là fuit l'oisiveté, de peur des tentations. Bon an, mal an, si cela dure,
                    cela fait cinquante mille francs... Et moi, je n'aurais rien La société serait
                    léonine. --- <hi rend="italic"> Primo, </hi> à quoi bon ces diamans-là ; ce
                    n'est plus la mode. --- Les emprunter pour les vendre ?... Non, cela n'est pas
                    neuf. Il y a un comte en l'air qui a ce vilain tour sur la conscience... Les
                    empocher et nier la dette ? Tel marquis que je nommerais bien m'accuserait de le
                    copier... On a bougrement de peine aujourd'hui à être un coquin original.
                    Messieurs les gens de qualité ont épuisé les modèles. Soyons donc <hi rend="italic"> honnête homme </hi> . Faisons-lui tenir maison ; qu'elle
                    paraisse donner tous les soupers : pendant que j'inviterai, que je ferai tous
                    les honneurs, elle paiera, les diamans, l'argenterie, tout y passera, et quand
                    elle n'aura plus rien... Oh pardieu, je suis trop scrupuleux pour vivre sur ses
                    crochets. </p>
                <p> Ce plan pris, nous marchons : la cour et la ville abondent à la petite maison
                    qui devient la <hi rend="italic"> nôtre </hi> : il n'est bruit que de nos
                    soupers, les plus jolies filles s'y rassemblent ; que de couples bizarrement
                    appareillés Là, c'est un commandeur de Malte, qui n'a rapporté de ses caravanes
                    que les vices et la mollesse de l'Asie ; qui joint à la débauche outrée, le
                    scandale d'un religieux, à la licence d'un militaire, au débordement de la cour.
                    Il a soixante ans passés et n'aime que les enfans ; le duvet même d'une motte
                    rebondie, qui commence à fleurir, le choque. </p>
                <p> Que prétend-il ? forcer des obstacles imaginaires ?... Débile athlète ; en vain
                    les fouets travaillent ses fesses décharnées, il n'aboutit qu'à pleurer
                    tristement à la porte du sanctuaire que sa main tremblante a fatigué. </p>
                <p> Près de lui, voyez cet abbé... Quoi vous rougissez pour lui ? Il a l'intérieur
                    d'un infâme, l'extérieur d'un saccrépan, mais il est rampant comme un valet ; il
                    porte le vit d'un mulet ; il sera mîtré : pour crossé, vingt fois il le fut dans
                    sa vie. Voyez les bubons qui couvrent son front, son nez tacheté de rubis...
                    Fruit de la guerre s'écrie-t-il en embrassant <hi rend="italic"> Martin </hi> ,
                    qui sait si bien que souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise. </p>
                <p> Eh bien eh bien Turcaret qui devient tendre... Eh foutre, un instant, attendez
                    donc qu'on éteigne les bougies... Le jeanfoutre allait monter sur Quincy ; il
                    vient de lui mettre dans la main. --- Fi donc. Que diable tu as toujours peur.
                    Écoute... C'est tout le produit d'une confiscation de tabac d'Espagne. Je
                    suppose, me dit Milord B***, qui est à côté de moi, madame Rosette prêter son
                    tripe à moi pour cent guinées. --- Milord, vous parlez d'or, mais, sacredieu,
                    prenez-y garde, je crains qu'il ne soit farci. </p>
                <p> Ah million de <hi rend="italic"> Devil </hi> , laisse-moi donc rire... Un
                    provincial qui assure Colombe de son très-profond respect ; elle tient son
                    sérieux à ravir... Mais la bougresse fait les yeux mourans. Foutre, je le crois
                    bien, d'Orbigny la branle pendant ce temps-là. </p>
                <p> Écoutes, Hortense, dit le comte qui va à Rome, (il est un peu saoul pour son
                    voyage) tu m'as donné la chaude-pisse ; c'est en règle... Non, je ne m'en plains
                    pas, c'est le bonbon du métier ; mais, foutre, tu l'as donnée à mes laquais ;
                    ces bougres-là me font des représentations, et cela me ruine. --- Elle joue la
                    désolée, lui donne un démenti ; il était près d'elle : ma foi il lui arrache un
                    chauffoir qui portait les livrées du printemps... Pouah nous nous sauvons, et
                    ils se raccommodent. </p>
                <p> Mimi donna des bals ; on joua ; les chevalier d'industries abondèrent ; on ruina
                    de jeunes gens et de vieux enfans. Mimi ne fut pas heureuse ; enfin, en deux
                    mois nous mangeâmes bijoux, vaisselles, diamans, argent, meubles, jusqu'aux
                    chevaux, quoiqu'ils fussent bien maigres. </p>
                <p> Sur ces entrefaites, un maître boucher demanda à l'entretenir ; ce gaillard-là
                    était fait aux bêtes à cornes ; je ne voulus pas nuire à ma charmante ; je me
                    retirai pour m'attacher à Violette. </p>
                <p> Tu connais cette jolie petite, elle est faite comme un ange, pétrie de la main
                    des Grâces, le plus beau teint, la peau la plus fine, la gorge ravissante. À
                    toutes ces perfections, elle joint le talent de tromper un entreteneur mieux que
                    personne qui vive ; un gentil jargon, un air enfantin... Fiez-vous-y. </p>
                <p> Cette bougresse-là s'était laissé <hi rend="italic"> encaser </hi> l'été dernier
                    ; je lui fis comprendre que son Léandre n'ayant pour toute fortune que <hi rend="italic"> du gazon, </hi> (encore était-il monté en herbe) le produit
                    ne valait pas le diable. Ils se quittèrent mal, comme c'est l'usage ; un
                    financier la prit, la rhabilla, la meubla. Pour le pansement, il n'y entendait
                    rien. Que diable il fallait bien que quelqu'un s'en chargeât, et ce quelqu'un là
                    fut moi. Le Monsieur était asthmatique et goutteux ; il avait les doigts à <hi rend="italic"> nodus </hi> et crochus ; c'est l'étiquette : au reste,
                    magnifique seigneur, laid comme un diable, mais parlant d'or. --- Chaque visite
                    annonçait un présent. Ma foi dans peu nous devînmes opulens. Ma déesse voulait
                    un carosse : je ne fus point de cet avis (il aurait fallu mettre à bas le mien),
                    mais nous ne nous refusions aucunes des petites commodités du luxe, le tout aux
                    dépens du vilain. J'étais très-féal commensal du manège. De crainte d'accident,
                    je conviens avec Violette qu'elle me présenterait comme son frère, selon
                    l'usage. Un jour donc que notre Crésus avait dîné chez elle, j'entre en frac,
                    veste et culotte blanche, bien retapé, et avec un air décontenancé comme un
                    laquais qui cherche condition. --- Ah bonjour, mon ami. --- J'ai l'honneur
                    d'être, M... le vôtre. --- Que fais-tu ? --- (Je crus que le bougre allait me
                    demander où j'avais porté la livrée). Monsieur, je suis tapissier, pour vous
                    servir. --- Sais-tu bien lire et écrire ? --- Oh Monsieur, j'ai été trois ans à
                    l'école, et, sans me flatter... --- J'ai des bontés pour ta sœur ; sois sage, et
                    j'en aurai pour toi... --- (Il me met deux louis dans la main). Il est
                    réellement joli, ma reine ; il a tes yeux... Çà n'est pas dégourdi. --- Oh pour
                    cela, non, dit-elle, il est d'un neuf à m'impatienter. --- As-tu une maîtresse
                    ?... (Vois comme je branle la jambe en tournant mon chapeau et rougissant).
                    Monsieur, vous avez bien de la bonté : j'aimerais bien la fille à notre maître ;
                    mais c'est qu'il y a un vieux singe qui lui donne dans les yeux parce qu'il a
                    des écus. --- Il est donc bien vieux. --- Ah Monsieur, presque autant que vous.
                    --- Hou, dit-il, en grondant, ton frère n'est qu'un sot... C'est bon, c'est bon
                    ; adieu... Je me retire, et foutre, au bout de trois jours mon nom était inscrit
                    sur le livre de vie des femmes. </p>
                <p> Violette se donnait cependant au diable, son Monsieur l'ennuyait horriblement ;
                    je cherchais à la dédommager les nuits, car Monsieur ne découchait jamais à
                    cause de sa chaste épouse, bonne diablesse d'ailleurs, mais qui le rossait tant
                    soit peu. Deux manières de fouteries divertissait surtout ma princesse, et comme
                    j'en suis l'inventeur, je veux te les détailler. </p>
                <p> Après les deux premiers coups, car il faut que l'on soit bien en train,
                    saisissez votre belle à travers le corps : couchez-là sur vous en diagonale,
                    très-peu inclinée ; vous passerez votre bras gauche dans le vide que sa position
                    produira nécessairement, et la main repliée viendra branler le teton gauche ;
                    elle sera foutue en levrette, cela est clair ; mais sa tête penchée sur la vôtre
                    vous donnera moyen de lui tenir langue en bouche, et la main droite s'appuiera
                    sur le clitoris... Imagines-toi tout cela qui part à-la-fois ; le mouvement
                    parallèle des deux charnières, celui des deux poignets, la langue qui trotte,
                    les dents qui mordent... Les femmes les plus froides partent : c'est un fait ;
                    juge d'une jeune Salamandre... Je puis dire sans vanité que peu de putains sont
                    manégées comme Violette, et qu'elle a fait honneur à mon invention. </p>
                <p> Et je ne passerais pas à la postérité ... Ingrats mortels vous accordez à des
                    bavards qui vous ennuient, des prix, des lauriers immortels... Et moi, rien ? Un
                    plat faiseur de panégyriques, un fastidieux dissertateur se place dans un
                    fauteuil... Ah pardieu, si ce n'est que cela, je le laisse entre ses bras pour
                    me jetter dans ceux de Violette... Mais, à la honte de la France, il n'y a point
                    de prix pour ceux qui foutent le mieux. Partisans de la population
                    bande-à-l'aise économistes est-ce un foutu calcul de morts ou de naissances qui
                    donnera des enfans à l'état ? Tous vos abbés, ennuyeux raisonneurs et qui
                    manquent de couilles, ont des pensions, tandis que j'use mon v.. sans fruit et
                    sans honneur. J'ai vu la guerre au pain dans ma triste patrie ; j'ai vu, (chose
                    incroyable ) six mille soldats réduire cinquante paysans armés de sacs à farine.
                    Qui avait ameuté tous ces gens-là ? Qui avait fait descendre des <hi rend="italic"> montagnes du Ford ces nouveaux sicambres ?... </hi> Vos
                    livres, vos foutus livres. Eh mordieu si au lieu d'un maître d'école on eût mis
                    dans chaque village un juré en fouterie, les paysans, grimpés sur leurs bêtes,
                    n'auraient point pensé à venir manger les petits pains de la capitale...
                    Autrefois Apollon touchait sa lyre avec un v.. Hélas il ne bande plus, sa main
                    l'a remplacé ... Eh que me foutent à moi cent volumes de fadaises académiques,
                    magnifiquement reliés en veau, comme leurs auteurs, enterrés dans une poussière
                    froide et soporifique ? Mon livre est un c.., je le feuillette de mille
                    manières, et le résultat de mes problêmes est aussi gai que glorieux... Je
                    propose donc une académie, moi qui ne respire que la gloire de ma patrie. ---
                    Chaque récipiendaire doit être inventeur d'une posture au moins ; je fonde dix
                    places ecclésiastiques en faveur d'un beau cardinal et des prélats amateurs, le
                    bas clergé et les moines seront reçus comme associés libertins ; chaque année il
                    y aura un prix accordé à la plus belle manière de foutre, et une médaille d'or
                    pour celui qui l'aura le mieux employée ; les juges seront une duchesse, une
                    intendante, une fille d'opéra, toutes trois putains, comme il est ordinaire et
                    convenable. Les modèles ne manqueront pas... Alors on verra fleurir le priapisme
                    qui vaut bien le déisme. Le secrétaire ne s'avisera pas d'être impuissant, et
                    l'on fera des contes physiques au lieu de contes moraux... Mais, foutre,
                    revenons à nos moutons, il y a de l'analogie, c'est toujours un animal à toison. </p>
                <p> Violette a les plus beaux cheveux de la terre, et a la manie de se les faire
                    foutre. --- Foutre en cheveux ? --- Oui, mon doux bougre, cela vous étonne ?
                    même en aisselles, en yeux, en oreilles... Pour en tetons, elle a beau faire, sa
                    gorge est trop dure et trop séparée ; c'est bon pour <hi rend="italic"> Aimé
                    </hi> . Mais la perle, la voici. La petite Messaline s'étendait tout de son
                    long, les jambes bien ouvertes ; et moi mettant les pieds où je devais avoir la
                    tête, je la foutais en bouche, puis la tête entre ses cuisses, je la gamahuchais
                    d'importance ; pardieu tu rirais si tu pouvais être témoin de cette scène ; ce
                    mouvement double de tête et de cul est impayable. </p>
                <p> Cependant, M. Duret fournissait aux appointemens, et je mangeais d'autant. Nos
                    sociétés de débauche, dont il n'était pas, m'amusaient assez. Un beau matin, je
                    vais demander à déjeuner à une jolie coquine de notre intimité. Les valets sont
                    toujours au diable, et je pénètre jusqu'à la chambre à coucher sans obstacle. Un
                    bruit très-significatif m'apprend qu'on est en affaire. Je me retirais, quand
                    j'entends : assez, assez... Ah révérend... assez... Ah foutre... bougre de
                    moine... Ah tu me feras mourir. --- Par le cordon de Saint-François, répond le
                    caffard, je veux achever ma douzaine... Foutre, il est des nôtres ; je saisis
                    une écuelle pleine de rôtie sucrée. Je me campe en sentinelle, en attendant
                    qu'il ait chanté sa litanie ; alors, ouvrant le rideau. --- Père-en-Dieu, lui
                    dis-je bien humblement, ne voudriez-vous pas ce julep ? vous me paraissez
                    échauffé du sermon. --- Quel v.. mon ami, quel v.. Ah pardieu, celui du Turc n'y
                    faisait rien... Qui fut sot, sinon père Ambroise, provincial de son ordre ? Il
                    s'était chargé d'une mission, et jamais pareil goupillon n'a pu exorciser
                    monsieur Satan... Écoutes, mon révérend, lui dis-je, je suis bon diable, soyons
                    amis, rassures-toi et buvons un coup. Père Ambroise tope à la proposition, se
                    remit de son trouble ; Alexandrine sonne et le déjeûner nous apparaît... </p>
                <p> Foutre, dit le moine encore en rut, voilà, mon cher, voilà cependant l'effet de
                    nos garces de robes. Sous ce froc que j'abhorre, nous cachons des vits de fer et
                    des cœurs de poule, par la crainte des supplices affreux qui nous attendent. ---
                    Comment des supplices pour avoir foutu une jolie femme ? --- Eh foutre, non,
                    c'est pour la bêtise de se laisser prendre sur le fait. Nous sommes à peu-près
                    les plus honnêtes d'entre les capuchonaires ; toujours pères à grandes manches
                    furent honorés par les femmes, peut-être moins par les maris ; quoique,
                    sacredieu, nous rendions de grands services dans un ménage. Tant que la
                    pécadille est secrète, nous n'avons rien à redouter ; le cas mis au jour, on
                    nous séquestre. --- Comment vous expédiez votre monde ? --- Ma foi, autant vaut,
                    nous les campons <hi rend="italic"> in pace </hi> . Moi-même, sacredieu. qui
                    suis bon diable, j'ai enseveli dans un cachot un jeune père qui s'était fait
                    pincer chez la <hi rend="italic"> Dumas </hi> . Nous ne vivons que d'aumônes.
                    L'hypocrisie nous est donc salutaire et nécessaire. Mille plats-bougres, autant
                    de vieilles putains qui veulent aimer Dieu, parce que le monde ne les souffre
                    plus, entretiennent notre fainéantise. Mille fraudes, mille tours de passe-passe
                    nous aident à leur escroquer de l'or, qui, décorant les autels de la
                    superstition, alimente les suppôts des vices ; car, foutre, je suis de bon
                    compte, à commencer par moi, nous ne valons rien. --- Cependant, père, vous êtes
                    avancé pour votre âge. --- Cela est vrai ; mais écoutez pourquoi, j'entrai à
                    dix-neuf ans dans le cloître, des fanatiques m'avaient monté la tête ; je voyais
                    le diable en propre personne qui me talonnait ; j'avais peur de ses cornes...
                    (J'en ai tant planté depuis que je me suis familiarisé avec les ornemens de ce
                    pays là)... Au nom de la sainte obéissance, on m'encula ; j'étais grand et bien
                    fait, je deviens le bardache à la mode de la communauté, mon v.. ne tarda point
                    à se porter à ce degré d'éminence où vous le voyez. Les contrôleurs ambulans de
                    la sacrée hiérarchie faisaient la recrue pour le collège de Rome ; notre père
                    général se mourrait de consomption, on l'avait mis au c.. pour se refaire...
                    Foutue viande, (n'en déplaise à madame) pour un Italien ; mais il avait épuisé
                    l'Italie ; j'étais beau <hi rend="italic"> à parte ante, et à parte post </hi>
                    (Cela veut dire de cul et de tête). Notre gardien nous présenta (Le pauvre
                    bougre est mort de chagrin de ce sacrifice). Le visiteur me prit la mesure, et
                    je fus agréé. Amené à sa révérence <hi rend="italic"> éminente </hi> , elle me
                    tourna le cul ; c'est la marque d'honneur, et j'entrai en exercice. Sacredieu,
                    c'était un fier <hi rend="italic"> puant </hi> , il était large comme un muid ;
                    mais j'étais de taille : je devins son mignon ; il fut fait grand inquisiteur de
                    Tolède ; je le suivis. Ah foutre, la bonne vie C'est-là qu'il me fut permis de
                    connaître les c... Le bon pays que l'Espagne il y a bien des fleurs à cueillir,
                    souvent elles sont blanches ; mais un moine ne doit pas être si délicat. Je ne
                    vous détaillerai pas tout ce dont je fus témoin ; combien de jolies filles nous
                    avons enfermées comme juives et foutues comme chrétiennes Nos culottes leur
                    servaient de <hi rend="italic"> san benito, </hi> et l'absolution se donnait à
                    coups de v... Ce qui me fâche, c'est qu'on en a fait brûler une douzaine qui
                    s'avisèrent de faire les étroites, ou qui voulaient jaser... Oh la discrétion
                    est une belle chose ... Père Nicole mourut de la mort des saints, de la vérole ;
                    je rendis quelques services au cardinal Porto-Carreto : on me fit vicaire et de
                    là provincial : la vie de bougre m'ennuyait ; Paris fourmille en cristallines ;
                    d'ailleurs, monté en grade, je n'avais plus rien à craindre ; j'ai donc suivi
                    mon goût ; j'ai foutu, je fous, je fouterai ; voilà mon histoire et ma
                    conclusion. </p>
                <p> Nous l'arrosâmes... Mais, père, les dévotes vous paient. --- Foutre, sans doute
                    ; j'en ai, moi qui vous parle, pour cent pistoles par mois, sans compter le
                    casuel ; je dirige c.. et consciences. --- Comment la confession ... ---
                    Foutaise c'est là qu'on instruit une fille, que l'on tranquillise une
                    scrupuleuse madame, et qu'en sortant de l'église on lui donne pour pénitence
                    l'avant-goût du bordel. --- (Le sacré bougre de caffard me faisait frémir,
                    malgré ma scélératesse ;) Mais, père, on ne croit donc à rien chez vous ? (Je le
                    savais bien, et je ne crois pas plus qu'eux apparemment, mais je voulais
                    approfondir la monstruosité de ces gens là). --- Eh mon ami, vous êtes
                    bougrement bête pour un homme du monde. Qui diable peut croire aux singeries
                    qu'il invente ? Je me fous de Scot comme de Saint-Augustin. Bien intriguer, bien
                    boire, bien foutre... et vogue la galère. La dévotion nous rapporte, nous en
                    dégoisons ; nous amusons les vieilles, nous branlons les jeunes. --- Pardieu,
                    père, c'est bien pensé : voilà des maximes très-évangéliques ; mais vous oubliez
                    un grand point, l'instruction et l'intendance des familles. --- Foutre, c'est là
                    où nous brillons ; la nation bigote, gente imbécile, quoique traîtresse, nous
                    est dévouée, je vous l'ai déjà dit ; nos armes, dans le commencement, sont la
                    persuasion, la douceur, les inspirations du Très-Haut ; nous nous insinuons en
                    serpens, nous élevons sur la base de l'humilité le triomphe de l'orgueil.
                    D'abord complaisans, bientôt despotes, nos avis deviennent des décisions, nos
                    décisions des oracles, auxquels ils n'est pas permis de résister ; et
                    n'avons-nous pas fabriqué les foudres du Père éternel, pour punir les
                    réfractaires ? Voilà comment, en captivant les consciences, en faisant peur de
                    Béelzébuth (moins méchant que nous cependant), nous sommes les maîtres des
                    secrets, des biens d'une famille. Il y a dans une maison une jolie fille, je
                    veux la foutre, elle ne le veut pas, son arrêt est prononcé, un couvent la fera
                    gémir de son trop de vertu... On veut marier sa sœur, son amant lui plaît, mais
                    il me déplaît à moi, parce qu'il me méprise, ou seulement quelquefois parce que
                    je veux faire le mal pour le mal : cela divertit le cœur d'un moine ; je répands
                    des bruits sourds ; il ne croit ni à l'échine de Saint-Pantaléon, ni à la
                    culotte de Saint-Bonaventure ; c'est un impie, il est exclu, il se met à la
                    raison, il paie, il devient orthodoxe autant que Saint-Dominique. Le fils unique
                    est un jeune homme de la plus grande espérance ; il a de l'esprit, de
                    l'élévation, des talens ; son père, dur comme tous les dévots (quoiqu'ils ne
                    soient pas les seuls), le laisse manquer d'argent, le met hors d'état de se
                    soutenir ; il cherche des moyens : que sais-je ? La fougue de l'âge le pousse à
                    quelques sottises. Je conseille le sceptre de fer ; il le sait, il me déteste :
                    bon, cela vient à mes vues. Tout en feignant de l'excuser, je le rends plus
                    coupable, je le fais déshériter, enfermer, périr, tout cela pour la plus grande
                    gloire de Dieu, et le barbare idiot, que je bride par le nez, croit avoir gagné
                    le ciel qu'il fait frémir ainsi que la nature... Une femme aimable et jolie est
                    l'épouse d'un vieux coquin ; l'espoir d'assouvir une vengeance déjà criminelle,
                    une haine odieuse par son motif et ses effets, sa lubricité impuissante, ou tel
                    autre objet aussi louable, l'ont poussé à l'associer à son infirme et débile
                    décrépitude. Les jours de cette beauté s'écoulent dans les pleurs, ses nuits
                    dans les privations et les sanglots : trop heureuse encore, si elle n'est
                    obligée de recevoir des caresses dégoûtantes, qui, en outrageant ses appas,
                    révoltent son cœur ; de souffrir un supplice réel en corps comme en esprit,
                    puisque jamais elle n'embrasse qu'une ombre... Ah la jolie position, pour moi
                    caffard, effronté, libertin, audacieux... Mon projet est formé ; elle se rendra
                    à mes désirs ; je l'immolerai à ma passion, ou elle est perdue, infâme,
                    déshonnorée. Goûts innocens, plaisirs permis, bienséances nécessaires, pensées,
                    paroles, actions même indifférentes, gestes, regards, joie ou tristesse, tout
                    sera empoisonné, si elle n'est pas complice elle sera ma victime. Elle vivra
                    souillée à ses propres yeux, ou périra dans les chagrins et couverte d'opprobres
                    publics... Mais, foutre, buvons un coup. Ami, <foreign xml:lang="la"> in vino
                        veritas... </foreign> Sacredieu, n'allez pas révéler le secret de l'église,
                    vous vous en repentiriez. --- Qui, moi, mon père ? et comment s'il vous plaît ?
                    Je ne dépends pas de vous autres. --- Vous n'en dépendez pas ? foutre, nous
                    allons voir... Je suppose un instant que vous ayez été assez sot ou assez mal
                    avisé pour nous insulter. Vous êtes foutu, mon ami. --- Alte-là, scélérat de
                    moine, s'écrie Alexandrine, tu fous comme un ange, mais ton cœur est atroce, tu
                    me fais horreur ; je me sauve ; je ne veux pas t'entendre davantage. ---
                    Morveuse, dit père Ambroise, cela ne sait pas son pain manger ; va-t en, va-t
                    en, je ne bande plus... (Nous continuons). </p>
                <p> Crois-tu que nous l'attaquerons à force ouverte ? Pauvre sot tu te sauverais, tu
                    nous démasquerais. Non, nous commençons par nous informer de tous les gens
                    estimables que tu connais ; nous choisissons les plus faibles, dont la molle
                    vertu soumise aux préjugés, se fait des monstres exprès pour les combattre. On
                    fait ton éloge. C'est bien dommage que tant de qualités soient gâtées par tel et
                    tel défaut (il sera toujours dirigé suivant la manie de l'auditeur bénévole) ;
                    on sème ainsi peu-à-peu la froideur, on te suit pied-à-pied, on ne laisse
                    échapper aucune occasion. --- Mais je ne donnerai aucune prise sur moi. --- Tu
                    veux obtenir une place, former un établissement, lettres anonymes, inventées par
                    le diable qui en fit présent au premier cénobite, voleront de tout côtés. Nos
                    partisans les répandront ; les proclameront en secret, en les commentant ; les
                    envieux les adopteront avidemment, et les mettront en crédit ; tes ennemis (tout
                    homme en a, et ceux de mérite plus que les autres,) enchériront. --- Mais je me
                    défendrai peut-être. --- Sans doute, je crois même que tu persuaderas cent
                    personnes qui te connaîtront particulièrement, mais la voie publique sera
                    toujours contre toi, et à peine trente ans de vie te suffiront-ils pour effacer
                    l'impression qui t'aura perdu... Va, va, nous suivons à la lettre la maxime que
                    l'ami Machiavel nous a léguée... <hi rend="italic"> Calomniez toujours, il reste
                        au moins la cicatrice </hi> , et la méthode est infaillible. </p>
                <p> Ma foi, père, je suis ravi, extasié ; je ne vous croyais pas si habile. --- Bon,
                    bon, reprend le papelard, ce ne sont là que nos élémens... Et si je te dévoilais
                    les ressorts de cette politique qui nous a fait pendant si long-temps commander
                    à la terre en rois des rois, et faire disparaître à notre gré les souverains du
                    trône ou du séjour des vivans... --- Ah père, de grâce, apprenez moi de si
                    belles choses. Pardieu, qui sait peut-être me ferai-je Cordelier. --- Tu
                    pourrais, foutre, plus mal t'adresser. Mais écoute. </p>
                <p> Tu n'ignores pas qu'il fut un temps où la crasse ignorance enveloppa le monde ;
                    le fanatisme et la superstition régnèrent en adeptes sur les siècles heureux...
                    Âge à jamais mémorable et fortuné où le froc commandait au diadème, ou les
                    Bernard, les François, les Dominique, puissans en voix, en poumons et en
                    scélératesse, savaient émouvoir, exalter la bile de l'imbécile chrétienneté
                    Prophètes audacieux et menteurs, ils entassèrent des millions de croisés, dans
                    les sables de l'Égypte et de la Palestine, et l'Europe, à leur premier signe,
                    ébranlée contre l'Asie, courut y chercher de vastes tombeaux, tandis que les
                    crédules habitans, devenus nos vassaux, laissaient dans nos mains assez de
                    dépouilles pour élever la vraie Jérusalem, la Jérusalem immortelle et puissante,
                    où devaient pulluler tous les vices de l'oisiveté, tous les crimes de l'ambition
                    et de la cupidité. </p>
                <p> Alors tout moine était saint, tout homme un peu éclairé au-dessus de son siècle,
                    était excommunié. La liberté n'est plus, nous poursuivons son ombre jusqu'au
                    fond de l'âme, jusqu'au sein de la pensée... Heureux temps ils changèrent, hélas
                    ... La <hi rend="italic"> Philosophie </hi> parut, non pas cette tracassière <hi rend="italic"> verbeuse </hi> qui se traîne encore en rampant dans la
                    poussière de l'école ; mais cette lumière vive et fatale qui a dissipé les
                    vapeurs du fanatisme, et brisé les hochets de la superstition, tels que les
                    oiseaux de nuit, nous fûmes blessés de l'éclat du jour. Il nous terrassa, nous
                    courûmes nous cacher dans ces asiles que le vulgaire respectait encore, le rayon
                    vengeur nous y suivit ; on démêla nos trames, on dévoila nos ressorts, on
                    approfondit notre politique, on démasqua nos mœurs et nos vices. L'univers
                    conjuré se réunit pour nous abattre ; nous étions perdus... Son mépris nous
                    sauva, notre métropole nous soutint. </p>
                <p> Il est une puissance dont l'orgueil excessif et les prétentions sans bornes en
                    imposent, quoique son autorité soit précaire et factice, artificieuse autant
                    qu'opiniâtre et politique, sa force est dans sa faiblesse. L'ignorance lui a
                    donné l'être ; l'astuce et la fourberie l'ont accrue ; les dissensions des
                    princes et les intérêts anarchiques, dont elle a su profiter, l'ont rendue
                    formidable ; la persévérence et la hauteur l'ont maintenue ; ses excès l'ont
                    affaiblie, l'art et la souplesse la soutiennent ; son chef, long-temps
                    modérateur impérieux d'une aristocratie puissante, ne doit son crédit qu'à nous.
                    Milice enthousiaste, ardente et toujours renaissante, perdus pour la chose
                    publique, isolés d'esprit et de cœur, du reste des humains, notre unique intérêt
                    est notre agrandissement qui fait la gloire de ce vicaire fanatique. C'est sur
                    nous qu'il fonde son empire. Aussi sommes-nous ses enfans chéris autant que
                    dévoués. Fraudes pieuses, spectacles indécens, farces coupables étaient
                    autrefois révérées ; mais leur règne a passé Eh bien notre marche en est devenue
                    plus secrète et plus sûre. Nous avions à nous venger ; du fond de nos asiles
                    nous soufflâmes la discorde, nous fomentâmes ces guerres civiles qui ont inondé
                    de sang l'Europe déchirée ; nos libelles, nos sermons séditieux, les séductions
                    du confessionnal nous suffirent pour aiguiser les poignards ; et grâces à nos
                    efforts, il fut universellement reconnu <hi rend="italic"> qu'il est permis,
                        qu'il est saint de tuer un hérétique </hi> , c'est-à-dire notre ennemi ;
                    ainsi le père massacra son fils, ainsi le fils arracha à son père la vie qu'il
                    en avait reçue ; les forfaits ont produit des martyrs, nous dévastâmes de
                    fertiles contrées, nous versâmes sans danger des flots de sang. Nul mortel
                    dévoué à notre vengeance ne put se dérober à nos coups. Ici, les fils de
                    Saint-Dominique font périr le dernier des Valois ; là, ceux d'Ignace immolent
                    Henri, que des philosophes osent encore pleurer ; les bûchers, le fer, les
                    poisons, nous servent tour-à-tour, les victimes s'amoncèlent, les bourreaux et
                    les assassins sont fatigués ; les prisons régorgent d'innocens, et nous de sang,
                    d'or et de volupté... Mais nous ne sommes pas rassasiés. L'esprit de commerce
                    qui s'est venu joindre à celui de domination, nous prodigue en vain les trésors
                    du Nouveau Monde dévasté par notre art aussi bien que celui-ci, notre avidité
                    s'en irrite, et nos mœurs n'en sont pas adoucies, le calme règne en apparence,
                    mais il n'est que simulé ; nous sentons que nos richesses survivent à notre
                    crédit ; les ambitieux promoteurs du despotisme qui, cependant, haïssaient les
                    rois, sont anéantis ; il nous faut bien rester dans le silence ; mais non pas
                    dans l'inaction. Nos complots se lient, nos trames s'ourdissent, nos ennemis
                    nous attaquent avec les armes du ridicule, ils s'abusent sur leur prétendue
                    supériorité : nous nous réservons bien d'autres ressources, nous minons sans
                    bruit ; tu es jeune, tu verras le fruit de nos travaux. Une révolution, éloignée
                    peut-être, mais certaine, menace de nouveau le monde, nous foulerons aux pieds
                    ces hommes superbes qui osent nous dédaigner ; nous commanderons encore...
                    Puissions-nous replonger les humains dans la barbarie, anéantir les sciences,
                    arracher jusqu'au germe funeste de cette philosophie perfide qui nous abreuve
                    d'humiliations élever enfin sur tant de ruines le nouvel édifice de notre
                    grandeur Alors un sceptre de fer régira l'univers, soumis à nos caprices,
                    dévoués à nos plaisirs. Nous disposerons en sultans, des mères, des femmes, des
                    filles de nos esclaves, et nous amènerons ces âmes avilies au point de regarder
                    comme un bien leur déshonneur... Vas, ces jours de félicité s'avancent plus
                    rapidement que ne le croient nos impudens ennemis. Ils n'osent pas tenter le
                    seul moyen de reculer, celui de casser notre sainte milice, et la hiérarchie
                    puissante sous les drapeaux de laquelle nous servons, de nous arracher surtout
                    ces richesses immenses qui nous rendent tout possible. Non, nous ne craignons
                    rien de ce siècle vénal, nous payons des protecteurs qui deviendront nos
                    esclaves ; ils nous rendront au centuple ce qu'ils nous auront coûté, --- Par
                    là, sambleu, père, voilà qui est sublime Quelle immensité de vues Quelle étendue
                    de scélératesse Quels mystères d'iniquités... (je m'arrête, car père Ambroise
                    s'apercevait qu'il avait trop parlé, et fronçait le sourcil ; pour le dérider,
                    j'attrape Alexandrine qui dansait au milieu de la chambre)... Père, voulez vous
                    connaître le vrai type de la destinée des empires, l'instrument des révolutions,
                    la boussole de l'univers ?... Le voilà, dis je, en mettant en évidence le c...
                    rebondi de la belle, c'est là que viennent aboutir les intrigues du sacerdoce,
                    la morgue du sultan, le faste du Mogol, les caprices du despote, les fureurs du
                    tyran, les délices ambitieux du conquérant, les richesses des deux
                    hémisphères... Foutre, je me sauve au milieu de la période, car père Ambroise
                    m'enlève Alexandrine, et la jette sur son lit pour y aboutir aussi. </p>
                <p> Je rentre chez Violette, le chagrin m'y attendait : une régie avait chassé M.
                    Duret des fermes générales : nous n'avions rien à ménager, (nous devions ; nous,
                    c'est-à-dire elle,) je lui conseillai de vendre ses meubles pour payer, et je me
                    retirai pour ne pas gêner le déménagement. </p>
                <p> J'ai toujours aimé la musique ; je fis le même soir connaissance avec la
                    Guymarre. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière ; mais sa
                    voix est belle ; et quant elle ne chante pas faux, elle fait plaisir ;
                    d'ailleurs, elle fout comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial ;
                    je convins de six coups par jour ; elle cassa aux gages son porteur d'eau
                    qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur ; et nous nous
                    accordâmes à faire bourse commune (bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle
                    donnait des concerts, recevait des compagnies qui la grugeaient en la détestant,
                    des musiciens, d'assez mauvaise compagnie, et des gens de qualité amateurs qui
                    n'ont pas même le mérite d'être bons. </p>
                <p> J'étais à causer un après-souper avec un virtuose célèbre et charmant
                    compositeur ( <hi rend="italic"> Cambini </hi> ) : nous parlions de la
                    révolution, de la musique en France ; je l'écoutais avec avidité et je
                    m'instruisais ; tout-à coup undecesMessieurs nous aborde. --- Quoi vous parlez
                    composition pardieu, sans me flatter, je suis d'une bonne force. --- Je n'en
                    doute point, lui dis-je en jettant un coup-d'œil sur l'artiste, et je serai fort
                    aise que vous nous donniez, à Monsieur etàmoi,quelques leçons. --- Volontiers,
                    volontiers, moi je ne refuse jamais mes soins. --- Par exemple, monsieur veut
                    composer un opéra, et il me demande le poème. --- Sa musique est faite
                    apparemment ? --- Non pas ; comment --- Tant pis ; jamaislamusiquene va bien,
                    quand on la compose pour des paroles, cela gêne un musicien et l'empêche de
                    peindre ; son imagination est refroidie. --- Mais, monsieur, il me semble... ---
                    Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu, un orchestre, voilà toutcequ'il faut;
                    suivez le moline, cela s'appelle faire un opéra ; les paroles ne sont jamais
                    d'accord avec la musique ; mais aussi cela n'arrête point les effets... Moi, je
                    tiens pour les effets ; ai-je raison, Cambini ? Monsieur le
                    marquis,cependant,quand onveut exprimer un sentiment, l'amour, par exemple...
                    --- Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes ; on relève cela
                    par l'accord parfait, delà on passe dans le ton relatif par la tierce mineure :
                    appuyez-moi uneseptièmediminuée. Si lemode est mineur, grimpez au majeur ;
                    semez-moi des bémols, accords de tierce, dominante, sexte et les doubles
                    octaves... Pardieu, l'on module dans un tour de main... As-tu de la fureur dans
                    ton opéra ? --- Beaucoup, monsieurlemarquis. --- Ahpardieu, tu vas voir ; mesure
                    à quatre temps battue, bien ferme, pour le récitatif <hi rend="italic"> ad
                        libitum, </hi> avec accompagnement obligé, ensuite un cœur en fugue à deux
                    sujets bien sortans l'un de l'autre, parce que cela marque la dispute, le
                    conflit de jurisdiction, surtout que cela crie comme le diable ; (il faut que
                    l'on entende un chœur peut-être) c'est ça, hein ?... un grand silence ; c'est
                    imposant çà, hein ? Un trois temps bien tendre pour faire le contraste, tu
                    m'entends bien Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales, ensuite le
                    héros se fâche en <hi rend="italic"> allegro </hi> avec quatre bémols à la clef
                    ; il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la poitrine ;
                    pendant ce temps-là, l'orchestre va le diable ; puis ton héros fait des roulades
                    pour se reposer ; il veut qu'on l'entende... Eh non, morbleu, que l'orchestre
                    l'écrase ; et si ce diable de Legros perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah
                    ce que je te recommande c'est une basse bien ronflante que tout cela marche...
                    et mes airs de danse, monsieur le marquis --- Oh pour cela il nous faut du noble
                    ; un beau grand morceau de flûte avec des variations pour la commodité de
                    Salentin, et puis un point de l'orgue avec des roulades ; il sera long pour
                    faire un peu gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là ? --- Ma foi,
                    non. --- Un tambourin, mordieu, un tambourin ; il n'y a que ça pour qu'on s'en
                    aille gaîment... Ah ça, bonsoir... </p>
                <p> Ah cervelle du diable, maudit empoisonneur <hi rend="italic"> coglione, coglione
                    </hi> ... --- Là, là, tout doux Cambini, lui dis-je... Eh bien mon ami, voilà
                    qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie à qui le
                    marquis avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en briguant des voix
                    pour la première représentation, en cas que l'on suivit ses avis. </p>
                <p> Je passais ainsi ma vie au milieu des talens et des ridicules ; mais ma
                    bougresse m'ennuyait| elle jure comme un charretier ; pas la moindre ressource
                    avec elle ; elle ne sait que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la
                    fit planter là. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez elle, elle allait
                    souper en ville et moi aussi. Peut-on partir sans faire graisser ses bottes ? Je
                    m'asseois sur une chaise ; elle se met et je la fous. Dans le plus fort du
                    plaisir et feignant de perdre la tête, la gueuse ne la perdit pas. Ma montre
                    était superbe, elle en avait envie ; l'escamoter lui parut joli ; elle la tire
                    tout doucement et la met dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en
                    aperçois, et je parviens à lui dérober la sienne qui était d'un grand prix ;
                    nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquiétudes de sa part, plaisanteries
                    de la mienne... Pour dénouement, vous êtes une effrontée coquine, lui dis-je, je
                    vous rends votre montre, gardez la mienne, vous l'avez profanée ; ma seule
                    vengeance sera de répandre ce trait odieux, il est neuf et vous fera honneur...
                    Elle jura ; je lui lis la révérence et je sortis. </p>
                <p> Il faut donc jeter le mouchoir... Allons, Dorville, tu seras ma sultane. Ma foi,
                    elle en vaut la peine. Une taille de nymphe remplie de grâce, le plus bel
                    incarnat anime son teint de blonde ; ses grands yeux bleus ne demandent qu'à
                    mourir pour ressusciter... On se retrouve du moins avec celle-là ; ma cuisinière
                    m'avait dégoûté. Nous commençâmes par coucher ensemble, et ma nuit fut éloquente
                    et décisive. Je m'établis maître de la maison. J'avais sous moi un intendant
                    avec qui il fallait des ménagemens, parce qu'il payait la dépense ; je suis bon
                    diable, je lui laissais le champ libre. </p>
                <p> Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup ; tous les raffinemens de la
                    volupté nous énivraient tour-à-tour ; je la trouve un matin dans son cabinet de
                    bain, elle en sortait comme Vénus Anadyomène, parée de sa seule beauté, une
                    jambe était encore dans la baignoire, elle appuyait l'autre sur un fauteuil ;
                    ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules ; sa main caressait une gorge
                    d'albâtre, elle contemplait tous ses charmes avec un doux sourire ; placé dans
                    l'embrâsure de la porte que j'avais entr'ouverte : observateur bandant, je
                    jouissais de ce spectacle délicieux, et le feu coulait dans mes veines. Un bruit
                    léger que je fais m'offre un nouveau tableau. Elle se baisse toute honteuse, la
                    rougeur, la colère ; elle cherche à se faire un voile de sa longue chevelure...
                    Un petit caniche, assis sur le fauteuil, s'élance justement où il fallait, entre
                    ses cuisses, lève sa tête, voile le sanctuaire, jappe de toute sa force, et
                    remplace par sa petite gueule une autre fente... J'entre en riant à gorge
                    déployée ; ma belle fut bientôt consolée, et devinez comment ? </p>
                <p> Vous vous imaginiez que je devais être heureux... eh bien je ne l'étais pas.
                    Dans ce beau corps, le temple des grâces, Dorville renferme l'âme d'une furie
                    bizarre, capricieuse ; elle n'a de constance que dans le mal et la noirceur ;
                    intéressée, avare même ; elle n'attire des amans que pour les dévorer. <hi rend="italic"> Je suis fâchée </hi> , me disait-elle un jour, en parlant
                    d'un malheureux dépouillé par elle, perdu, abîmé sans ressource, <hi rend="italic"> je suis fâchée de lui avoir laissé les yeux pour pleurer...
                    </hi> Dorville empoisonne tout ; sa langue perfide dénature les choses les plus
                    simples ; son esprit artificieux, fécond en intrigues, cache la dissimulation la
                    plus profonde sous le voile de la naïveté la plus ingénue, méchante ; comme tous
                    les faibles, les crimes ne lui coûteraient rien sans la crainte des supplices.
                    --- Eh pourquoi vivre avec un pareil monstre ? --- Je ne la connaissais pas ;
                    elle est séduisante ; je croyais qu'elle m'aimait... j'en fus cruellement puni. </p>
                <p> Le comte de *** était mon ami, il venait souvent chez Dorville, sa présence ne
                    me gênait pas, je ne l'en croyais pas amoureux ; j'étais tranquille : mais
                    bientôt je crus démêler en lui de la contrainte, il venait plus fréquemment,
                    mais sa gaîté disparaissait. Peu-à-peu, il se montra sombre et taciturne,
                    accabla notre société d'ennui et moi de chagrin. Je m'efforçais de le distraire
                    ; il recevait mes avances avec cette politesse gênée qui présage aux amis le
                    refroidissement et la rupture. Dorville est adroite, insinuante, je lui confiai
                    ma peine, je la priai de tirer de mon ami le secret de ses malheurs ; elle parut
                    entrer dans mes vues... La perfide... Quelques jours après elle m'inquiéta par
                    sa profonde tristesse ; je la surpris plus d'une fois versant des larmes qu'elle
                    voulait dérober. Inquiet, allarmé, je pressai, je conjurai ; enfin, dans ces
                    momens où tout entier l'un à l'autre, on ne se refuse rien, je renouvelai mes
                    efforts ; alors, avec cette émotion, cet accent que la vérité seule devrait
                    connaître... Oh mon ami, me dit-elle, cher amant je vais navrer ton cœur ; mais
                    j'exige ta parole : cette parole sacrée que tu contiendras une trop juste
                    fureur. (Je promets ce qu'elle me demande)... Tu croyais le comte ton ami, il
                    n'est qu'un traître. --- Un traître lui ? --- Oui, un traître bien lâche, et il
                    a voulu me rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour. J'ai
                    essayé de le ramener à l'honneur, à l'amitié ; j'ai employé la douceur, les
                    prières, les larmes... Mais, au nom de l'amitié, son emportement a été extrême.
                    Je l'abjure s'est-il écrié, je l'abjure, mon rival est mon ennemi...
                    Ajouterai-je les insultes qu'il t'a faites ? Non, non, mon cœur en saigne encore
                    ; tu voudras te venger, tes jours seront en péril... Mais, Dieu que je crains de
                    noirceurs... --- La barbare et des pleurs inondent son visage, elle en baigne le
                    mien ; ses caresses portent dans mes veines tous les poisons de la jalousie ;
                    l'orgueil développe un amour que je n'avais pas cru sentir... Moi, je perdrais
                    tant de charmes ... Indigne ami, tu périras, ton sang laveras ton offense...
                    Dorville ne feint d'apprécier ma fureur que pour l'attirer davantage ; mais elle
                    m'avait lié par des sermens ; la rage se concentre et fomente dans mon sein. </p>
                <p> Le comte revint ; nous nous agaçâmes ; je le persifflai : Dorville, toujours
                    entière, empêchait toute explication ; cette situation était trop violente pour
                    durer. Le comte m'insulta ; nous sortîmes ; la fureur nous guidait l'un et
                    l'autre ; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'étendit à mes pieds... Hélas le
                    voile affreux qui nous couvrait tombe aussitôt ; le comte laisse tomber son épée
                    : je me précipite sur mon malheureux ami, pour arrêter son sang... (C'en est
                    fait, me dit-il, il faut que je meure... je l'ai mérité...) Ami, je voulais
                    t'arracher la vie... Dorville me l'avait demandée. --- Dorville, ô ciel --- Ma
                    passion était au comble... Elle avait mis mon bonheur à ce prix... Adieu,
                    pardonnes-moi... Je suis bien puni... Que je meure du moins ton ami... --- Il
                    s'efforce de m'embrasser ; il expire... Ô terre, engloutis-moi.. Je m'arrache de
                    ce lieu d'horreur ; désespéré, furieux, j'erre en proie aux furies qui me
                    déchirent. Je ne sais où je vais ; mes pas s'arrêtent machinalement devant la
                    maison de l'infâme ; j'y monte et je tiens encore le fer fumant du sang de mon
                    ami... C'est moi, c'est moi, qui l'ai tué, m'écriai-je en hurlant de douleur ;
                    tiens, monstre, assouvis ta rage ; il n'est plus ; tu voulais qu'il versât mon
                    sang ; tu m'as demandé sa vie, tu lui demandais la mienne ; viens, prends-là,
                    rassasies-toi de carnage. --- Le sang-froid, la sérénité, règnent sur son visage
                    ; la joie y perce ; elle ose encore me tendre les bras, me féliciter sur ma
                    victoire... Horrible Mégère tremble, cette main que tu as rendu criminelle
                    pourrait te punir. Un geste furieux accompagne ces mots ; elle se précipite à
                    mes genoux, son sein palpite et la pâleur le convie... Je jette mon épée loin de
                    moi ; toute son audace renaît... Et bien, dit-elle, j'ai tout conduit, il est
                    vrai, je le détestais, j'ai alimenté son amour pour le perdre ; je l'ai animé
                    contre toi ; je savais que je ne t'exposais que faiblement ; il m'avait offensée
                    autrefois, en me préférant une rivale... Je suis vengée... Je l'entendais à
                    peine. Devenu plus calme, je m'évanouis, et je me retrouvai dans mon lit au
                    milieu de mes gens. </p>
                <p> Long-temps je suis inconsolable ; absorbé dans ma douleur, je fuyais les
                    humains. L'image de mon ami succombant sous mes coups, me suivait sans cesse ;
                    je me refusais à toute distraction ; je mourais lentement, j'invoquais le
                    tombeau. </p>
                <p> Dans la même maison, mais dans un corps-de-logis séparé du mien, la femme d'un
                    colonel vivait très-retirée ; jusques-là je lui avais rendu quatre fois par an
                    les simples devoirs de l'honnêteté. Ma vie trop dissipée, le genre auquel je
                    m'étais livré ne m'avait pas permis de faire beaucoup d'attention à elle. Mon
                    valet-de-chambre, instruit de mon affaire et désespéré de mon état, imagina que
                    cette jeune dame pouvait seule m'en tirer. Mon changement de conduite et
                    d'humeur avait fait un événement dans la maison ; il sut se faire presser d'en
                    découvrir la cause ; quelques mots lâchés à la femme-de-chambre excitèrent la
                    curiosité de la marquise. Mon homme lui détailla ma funeste aventure ; elle en
                    fut touchée ; chaque matin ses gens s'informèrent par son ordre de ma santé.
                    L'apathie où j'étais plongé ne me permit pas de sentir que je devais l'en
                    remercier ; nous nous rencontrâmes un jour en sortant ; elle me fit des
                    reproches de mon humeur sauvage avec un air d'intérêt ; je lui marquai de
                    l'empressement de réparer ma faute et nous restâmes. Ma visite fut courte, mais
                    le premier pas était beaucoup ; je continuai, je la vis plus fréquemment,
                    bientôt je n'en bougerai pas. La marquise était douce et complaisante : elle ne
                    se rebutait pas de détails cent fois répétés ; elle s'attendrissait et pleurait
                    avec moi ; ma douleur devint moins amère ; le sentiment de ce que je devais à
                    cette aimable amie me fit une douce habitude de la reconnaissance... </p>
                <p> --- Ahi... gare l'amour. --- Hélas mon enfant, tu as raison. Une liaison intime
                    une confiance sans borne entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un
                    jeune homme y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la douleur dispose
                    à la tendresse. --- Enfin te voilà à l'amour parfait. Belle chûte, mon ami,
                    belle chûte --- Non, je ne ferai point le langoureux Philinte. La marquise n'est
                    point de ces femmes qui se plaisent au merveilleux ; jolie sans vouloir le
                    paraître, vraiment bonne et sensible, aussi séduisante qu'on peut l'être et
                    toujours égale. Cette femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari,
                    comme trop de nos militaires, néglige un trésor qu'il possède pour courir après
                    des guenons. Il ne croit pas à la vertu qu'il n'est pas digne de connaître, et
                    cependant il est jaloux jusqu'à la brutalité ; qui ne sait que c'est le moyen le
                    plus sûr d'accomplir sa destinée ; il était digne de la sienne ; mais combien
                    Euphrosie méritait peu son infortune </p>
                <p> Quelle différence, ô mon ami entre les caresses ingénues d'une femme aimable et
                    naïve, et les agaceries de nos coquines. Celles-ci peuvent énivrer nos sens ;
                    mais leur fougue dissipée, on retombe sur soi-même ; le dégoût, l'ennui,
                    empoisonnent jusqu'aux plaisirs passés ; il faut s'aiguillonner pour les goûter
                    encore. </p>
                <p> La marquise a tout l'éclat de la jeunesse, joint à une taille imposante ; elle
                    paraîtrait colossale, si elle était moins bien proportionnée. Cinq pieds quatre
                    pouces, pieds nus, le plus beau corps du monde, une gorge ravissante, le bras,
                    la main potelée ; une physionomie qui, sans être la beauté, renferme mille
                    grâces que n'a point une belle ; une irrégularité piquante, des cheveux gros
                    comme le bras, et qui lui descendent jusqu'aux pieds : voilà son portrait. </p>
                <p> Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule ; sans la bonté de son
                    cœur, elle serait caustique, mais elle craint de faire de la peine, même à ceux
                    qui l'auraient offensée, si le respect qu'elle inspire le permettait à l'audace.
                    Chaque jour son esprit m'étonnait davantage. Sa modestie lui faisait trouver
                    étrange les marques de mon admiration... Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt
                    fois, tu te rendras ridicule ; sans cesse tu te vantes, tu t'extasies sur des
                    choses si simples ... Tout le monde en dirait autant. </p>
                <p> Mais son âme... Comment te peindre cette âme toute aimante qui n'a d'existence
                    que pour les sentimens nobles et tendres : c'est par eux qu'elle sort de ce
                    calme inaltérable et doux qui la caractérise dans la société ; c'est-là qu'elle
                    puise cette chaleur qui la rend si touchante, si dévouée, si sublime en amour.
                    Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre ; mais elle est toujours décente ;
                    elle est chaste : et voilà pourquoi sans doute je ne connus jamais de jouissance
                    égale. </p>
                <p> Ne vous attendez pas à m'en voir esquisser le tableau. Que le voile du mystère
                    couvre à jamais nos plaisirs... Mais que de combats j'eus à soutenir contre sa
                    vertu Combien de fois il me fallut lui répéter que le crime seul faisait la
                    honte, et que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas être criminel...
                    L'avouerai-je son devoir fut long-temps plus fort que moi. Elle sentit le danger
                    ; elle eut le noble courage d'écrire à son mari ; de lui demander ses soins et
                    sa présence. Il méprisa cette femme respectable, il rejetta ses prières ; une
                    indifférence repoussante, un mépris insultant, furent le prix des efforts
                    qu'elle faisait sur elle-même pour s'arracher à la tendresse... Je persuadai, je
                    triomphai ; Euphrosie ne rougit plus devant moi ; la paix régna dans son cœur.
                    Eh quel homme de fer osera la condamner ? Six mois se passèrent au milieu des
                    délices. Isolés du reste de la nature, nous nous suffisions à nous mêmes. Nos
                    feux sans cesse renaissans avaient toujours le charme de la nouveauté. Une
                    confiance mutuelle et sans bornes achevait notre bonheur. </p>
                <p> Hélas peut-il durer long-temps ? Vils jouets du destin, que possédons-nous de
                    stable et pour quelques gouttes de bien mêlées dans l'océan, de maux faut-il
                    chérir la vie ?... La marquise portait dans son sein un gage de notre amour.
                    Bientôt son état ne fut plus incertain. J'étais au comble de la joie sans oser
                    le lui témoigner : joie insensée peut-être, mais si douce que je ne pensais pas
                    même à la combattre. Euphrosie, plus éclairée par ses pressentimens, se sentait
                    dévorée d'inquiétudes que sa douceur et son amour déguisaient à peine. Son mari,
                    de retour à Paris, avait aisément démêlé nos liaisons, et le lâche les avaient
                    divulguées. Il nous prodiguait à tous deux les injures : vingt fois Euphrosie
                    arrêta mon bras. Prêt à la venger, elle sut m'enchaîner par des sermens ; mais
                    son bonheur fut altéré à jamais. Sans cesse je la surprenais baignée de larmes,
                    et j'y mêlais les miennes... Euphrosie, lui dis-je un jour, hélas je cause des
                    douleurs et je ne puis les adoucir ; nos cœurs cessent-ils donc de s'entendre ?
                    Ah pourrais-tu jamais me haïr ? --- Te haïr Ah jamais tu ne me fus si cher. Cet
                    enfant infortuné que je nourris dans mon sein naîtra sous de cruels auspices
                    sans doute ; mais il a resserré, s'il est possible, les nœuds qui m'unissaient à
                    toi. Vas, mon ami, je ne suis point injuste, et si je t'ai fait des sacrifices,
                    ne crois pas que je m'en repente, je t'en ferais de bien plus pénibles... Cher
                    amant, il m'en reste peut-être bien peu à t'offrir... Au moins que cet enfant te
                    rappelle sa mère. --- Cruelle, que veux-tu me faire entendre ?... Et voilà donc
                    ton amour ... Ah si je t'étais cher, payerais-tu d'un tel prix ma tendresse ...
                    Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu jouiras avant d'expirer du barbare
                    plaisir d'avoir immolé ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassemens
                    et des miens ; il restera en butte à tous les coups du sort, inconnu sur la
                    terre, entouré d'ennemis peut-être, il vivra pour la douleur, et c'est toi, si
                    tendre, si compatissante, qui, en lui donnant le jour, le voue à de longues
                    infortunes que n'adoucira jamais notre tendresse... --- Euphrosie m'interrompt
                    par ses sanglots, mais le torrent de larmes qu'elle répand dans mes bras paraît
                    soulager son cœur... Ô, mon Euphrosie, lui dis-je alors quittes, quittes, ces
                    funestes pensées. Rappelles ton courage, conserves-toi pour l'amour ; ne m'as-tu
                    pas dit mille fois que tu ne vivais que pour moi ?... Elle me promit d'être plus
                    tranquille. Je crois qu'elle le devint en effet. </p>
                <p> Peu de jours après, des ordres de la cour me forcèrent à me rendre en Bretagne.
                    Mon voyage devait être court ; mais Euphrosie avançait dans sa grossesse. Que
                    d'inquiétudes j'allais lui donner, et combien j'en ressentais Des pressentimens
                    affreux nous agitaient. Nos adieux furent seuls ; longtemps pressés dans les
                    bras l'un de l'autre, il nous semblait que c'était pour la dernière fois.
                    Euphrosie s'évanouit ; on m'arracha d'auprès d'elle. Il fallut partir. </p>
                <p> Déjà je me flattais d'un prompt retour ; mes affaires allaient finir ; je reçois
                    ce billet d'un ami... --- « Que fais-tu, malheureux ? tu remplis de stériles
                    devoirs, et tu négliges les plus sacrés. Accours, ne perds pas un instant, viens
                    servir l'amour. » ... Je vole, l'âme saisie d'effroi ; j'arrive... Horrible
                    spectacle ... Tout est en deuil chez Euphrosie... Ciel ô ciel elle n'est plus
                    ... Je veux la voir, je veux l'embrasser encore je veux mourir avec mon
                    amante... J'avance, malgré les efforts de ceux qui me retiennent ; ils me
                    parlent, je ne les entends pas. Ivre de désespoir, j'allais entrer... Arrête,
                    jeune téméraire, me dit un vieillard vénérable qui sort de la chambre
                    d'Euphrosie, respecte ces lieux habités par la douleur. --- Son accent sévère,
                    mais touchant, pénètre mon cœur ; je me précipite à ses genoux, sans le
                    connaître, je l'embrasse... Ô, qui que vous soyez, ayez pitié de moi,
                    laissez-moi revoir mon amante ; j'invoque cette seule grâce... Hélas ne puis-je
                    obtenir une mort plus douce auprès d'elle ? --- Relèves-toi, me dit-il en
                    pleurant... Jeune insensé, tu précipite au tombeau ma douloureuse vieillesse.
                    Que t'avais-je fait jusqu'ici rien n'a souillé mes cheveux blancs ; tu livres
                    mes derniers jours à la honte, au désespoir. Déjà ton funeste amour me coûte mon
                    fils et ma fille ; l'un était mon soutien, et l'autre mon bonheur. --- Vous, son
                    père... Ô dieux ... vieillard infortuné, prenez ma vie ; je ne désavouerai pas
                    mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant me réunir à mon amante. --- J'ai
                    tout perdu, je pourrais t'imputer tous mes maux, mais je n'ai pas le cœur d'un
                    barbare, et je ne puis ni ne veux te haïr... (Mes cris, mes gémissemens sont ma
                    seule réponse)... Eh quoi, c'est donc à moi de te consoler. Calmez-vous, jeune
                    homme trop malheureux ; Euphrosie... --- Eh bien mon père... j'attends à vos
                    genoux mon arrêt... --- Euphrosie respire encore. --- Elle respire. Ô dieux ?
                    laissez-moi... Courons... (Je m'arrête avec le sang-froid et l'égarement du
                    désespoir) mais non, elle n'est plus ; vous me flattez encore pour savourer plus
                    long-temps votre vengeance... À ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe sur
                    un fauteuil, une stupeur mortelle s'empare de moi, j'ai les yeux ouverts, et je
                    ne vois rien. </p>
                <p> Le père d'Euphrosie daigne me prendre la main... Je ne vous trompe point, mais
                    votre sort et le mien n'en sont guères moins cruels. Croyez ce que je vous dis,
                    et apprenez les malheurs que vous causez. Huit jours après votre départ, le
                    marquis de *** vint voir ma fille. Son frère était chez elle ; Euphrosie venait
                    de lui confier son état et son amour. Le marquis furieux s'emporta contre sa
                    femme dans les termes les plus outrageans. En vain mon fils voulut l'appaiser.
                    Le marquis menaça Euphrosie, il voulut même la frapper. Mon malheureux fils se
                    jetta au-devant de sa sœur ; son beau-frère, hors de lui, tire son épée et le
                    force à se mettre en défense. La rage l'aveuglait ; il se précipite sur le fer
                    de son adversaire ; mon fils désespéré vole à son secours ; le marquis cachait
                    son pistolet dont il tua mon enfant... À la vue de ce combat funeste, Euphrosie
                    était tombée sans connaissance ; les douleurs d'un accouchement prématuré la
                    rappelèrent à la vie et à toute l'horreur de sa destinée : elle a mis au monde
                    un enfant qui n'est plus ; on a jusqu'ici désespéré de la mère ; aujourd'hui
                    elle paraît moins mal ; mais comment échapperait-elle à sa douleur ? </p>
                <p> J'avais dévoré ce terrible récit, j'étois immobile ; mais, dieux que de serpens
                    déchiraient mon cœur ... Eh bien m'écriai-je avec amertume : elle vit... elle
                    vit, mais c'est pour me détester... Mais non, Euphrosie ne peut pas me haïr... Ô
                    mon père, souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie, elle vous
                    sera consacrée : que je répare, autant qu'il est en moi, vos pertes affreuses,
                    que je devienne votre fils Ô combien les devoirs m'en seront doux ... Mais, mon
                    père, laissez-moi sauver votre fille ; Euphrosie vivra pour vous aimer... Le bon
                    vieillard s'attendrit ; un rayon d'espoir pénètre son âme ; il pleure sur moi,
                    il daigne me presser contre son sein... Hélas nous nous abusions tous deux.
                    Euphrosie revint à la vie, mais une mélancolie profonde l'avait empoisonnée pour
                    jamais ; elle refusa de me voir, et courut s'ensevelir dans un couvent. Je
                    tentai tout pour vaincre ses résolutions ; son père seconda mes efforts, tout
                    fut inutile : elle prit le voile et prononça ses vœux. </p>
                <p> Mon imagination était allumée, ma tête exaltée, mon cœur inondé de tristesse. Je
                    pris un parti violent, et sans communiquer à qui que ce fut mon dessein, je
                    montai à cheval, et courus chercher la Trape pour y ensevelir le reste de mes
                    jours. </p>
                <p> Le ciel semblait conjuré contre moi. Un orage affreux m'oblige de m'arrêter à
                    Verneuil : j'étais percé, je n'avais rien pour changer ; je me jette dans une
                    auberge pour me sécher, et, rendu de fatigue, je me résous bientôt à y passer la
                    nuit. Seul dans ma chambre, j'y broyais du plus beau noir possible : l'histoire
                    de l'abbé de Rancé me montait au quatrième siècle ; je ne voyais rien de si beau
                    que ces longs cimetières dont quelques lampes sépulcrales perçaient à peine les
                    sombres horreurs ; j'entendais cette cloche funèbre qui semble appeler la mort ;
                    je la voyais s'avancer à pas lents ; Comminge et Euphémie étaient devant mes
                    yeux ; je prenais le travail pénible de mon imagination délirante pour
                    l'héroïsme de la vertu ; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funèbres,
                    où gémissent tant de malheureuses victimes des préjugés ou des passions... Je le
                    voulais, la providence ne le voulut pas. </p>
                <p> Absorbé dans mes sombres réflexions, je n'apercevais pas une très-jolie fille de
                    l'auberge, arrivée depuis un quart-d'heure devant moi. J'y prends garde enfin ;
                    je sors de ma rêverie, mais pour tomber dans une autre ; je lui approche un
                    fauteuil, la croyant ma foi je ne sais qui, je l'oblige à s'asseoir ; elle ne
                    doute plus de ma folie ; enfin, à force de me demander ce que je voulais pour
                    mon souper, elle me rappelle à moi ; je ris, elle éclate. </p>
                <p> Je donne mes ordres ; Madelon descend, et revient faire mon lit. La bonté divine
                    veillait sur moi. Ces sortes de filles portent leurs cotillons forts courts :
                    Madelon, en s'allongeant me laissait voir une jambe faite au tour et le bout
                    d'une cuisse très-blanche... Hélas me dis-je à moi-même, je vais m'enterrer, que
                    cette pauvre fille profite du moins de mon reste : enfilons-là, c'est le dernier
                    coup que je fouterai de ma vie... Alors, avec une gravité sans égale, je la
                    prends par les deux pattes, je la jette sur le lit, je la trousse et je
                    l'enfourne avant qu'elle eût le temps de voir comment ; elle fit un peu la
                    revêche, mais où est la fille qui ne marche pas au troisième coup de cul ?
                    Seulement, pour me marquer son dépit, elle remuait comme un diable. Par
                    habitude, je voulais recommencer ; elle me fit convenir que cela ne se pouvait
                    pas, qu'on attendait après elle ; mais nous arrêtâmes qu'elle viendrait coucher
                    avec moi ? et je me débarrassai en sa faveur de quelques louis qui, suivant mon
                    projet, allaient me devenir inutile ; car je n'en démordais pas. </p>
                <p> *Bientôt entraîné par mes transports </p>
                <p> *je me précipite sur elle. </p>
                <p> Nous passâmes la nuit ensemble ; je m'en donnais comme pour la dernière fois ;
                    mais admirez l'ouvrage du bon Dieu : plus j'allais à ce diable de trou, plus ma
                    tête se calmait ; mes résolutions s'affaiblissaient d'autant, et je résolus,
                    sous prétexte de fatigue, d'attendre encore une nuit pour me déterminer ; je ne
                    fus pas dans cette peine. Ma berline de poste arriva vers l'heure du dîner ;
                    deux hommes qui étaient dedans me firent demander la permission de partager le
                    mien ; je l'accordai ; mais quel fut mon étonnement c'était deux de mes amis
                    intimes qui me galoppaient. --- Ah ah monsieur l'enragé, me dit Saint-Flour,
                    vous faussez donc ainsi compagnie, qui diable, tu as l'air du chevalier de la
                    triste figure --- Je voulus soutenir contenance, ils m'envoyèrent promener, me
                    persiflèrent, me démontrèrent que je n'avais pas le sens commun ; je le crus ;
                    je montai en voiture avec eux : nous arrivâmes à Paris. </p>
                <p> Pendant quelques temps, je fus un peu honteux ; d'ailleurs, le diable m'emporte
                    si je savais où aller, ni quelles liaisons former. Cependant j'étais endetté ;
                    mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m'offrir leur figure patibulaire.
                    Je pris une résolution magnanime, je me décidai à me mettre la corde au cou, à
                    me marier. --- Ah tu vas faire une fin. --- Oui, une fin ; c'est par dieu bien
                    périr avant le temps. </p>
                <p> Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, appareilleuse de
                    sacrement, je fus lui conter mon affaire en lui observant que j'étais pressé.
                    --- Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie ? --- Ma foi, cela m'est égal, c'est
                    pour en faire ma femme ; je ne m'en soucierai guères, et je ne la prends pas
                    pour les curieux. --- Il la faut riche ? --- Oh cela le plus possible. --- De
                    l'esprit ? --- Mais, oui, là, là. --- Je tiens votre affaire. Connaissez-vous
                    madame de l'Hermitage ? --- Non. --- Je vous présenterai ; c'est une de mes
                    amies, sa fille a dix-huit ans ; elle est très-riche, et surtout son caractère
                    est excellent. --- (Ah foutre, que cette bougresse-là est laide ...) Mon aimable
                    duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, manigancer mon
                    affaire et me vanter ; le soir elle m'écrit deux mots, et deux jours après nous
                    nous rendons chez ma future belle-mère. </p>
                <p> Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit ; là, tous nos demi-dieux. tous
                    nos Apollons modernes viennent chercher des dîners qu'ils payent en sornettes.
                    Dès l'antichambre, je respirai une odeur d'antiquité qui me saisit l'odorat ; la
                    vieille m'avait prévenu qu'il fallait beaucoup admirer. J'entre dans un sallon
                    immense et quarré, j'y trouve la maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le
                    corps d'un squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme de longs
                    complimens ; j'y réponds par des révérences sans nombre. Je cherche des yeux la
                    future... Ah foutre, on vous en donnera... Diable il faut que sa chère mère en
                    juge auparavant ; et la bienséance permet-elle qu'on expose une fille aux
                    regards du premier occupant ? --- La duègne et la mère entamèrent les grands
                    mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là, je toisai le sallon. Des
                    tapisseries d'antiques verdures en couvraient les murailles ; Cassandre et
                    Polixène y figuraient aussi bien que le roi Priam ; nombre de Troyens et de
                    perfides Grecs avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche pour la
                    commodité de la conversation ; du plancher pendait une lampe immense, à sept
                    branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins de Nabuchodonosor ; aux
                    quatre coins, des trépieds de vieux lacques surmontés d'urnes à l'antique et de
                    pyramides tronquées, trouvées dans les fossés de Ninive la Superbe ; Des tables
                    de marbre de Paros, portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs
                    et latins, et d'un grand médailler ; la cheminée élevée à huit bons pieds de
                    hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une bordure immense en
                    filigrane : c'était, je crois, celui de la belle Hélène ; les fauteuils
                    paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, couverts de tapisserie,
                    durement rembourrés pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés. Voilà,
                    mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout décélait à mes yeux
                    exercés un fond de richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de
                    changer toutes ses fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
                    Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour applaudir ; on
                    accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes la duègne et moi. </p>
                <p> En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il ne m'était,
                    pardieu, pas échappé un sourire). surtout mon excessive politesse avait prévenu
                    en ma faveur, que probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était
                    le grand jour, et qu'alors je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre, voilà un
                    beau nom ; j'ai diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque
                    anticaille. </p>
                <p> Je fus invité, le dîner répondit à l'ameublement et je vis mon Euterpe... Ah
                    sacredieu, la jolie future ; elle est faite à coups de serpe, elle a été
                    modelée, ou le diable m'emporte sur quelque singe, aussi madame sa chère mère,
                    dit-elle, que c'est le vivant portrait de Monsieur de l'Hermitage. Ramassée dans
                    sa courte épaisseur, un teint d'un jaune vert, de petits yeux enfoncés, battus
                    jusqu'au milieu de deux joues bouffies ; des cheveux à moitié du front, une
                    bouche énorme et meublée de clous de gérofle, un cou noir : et puis... serviteur
                    ; une gaze envieuse voilait un je ne sais quoi, qui montait au diable. Eh
                    pardieu, que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides pattes que jamais
                    servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche,
                    grimace avec complaisance et non est que plus laide... Ce fut bien pis quand
                    elle eut parlé. Ah Cathos n'est rien en comparaison... Jour de dieu épouser
                    cela, me dis-je à moi-même, c'est bien dur --- Et fi donc tu ne l'épouseras pas
                    peut-être ? --- Eh mon ami, quarante mille livres de rente d'entrée, autant de
                    retour, cela n'est pas à négliger, elle a les beaux yeux de la cassette, et moi
                    je n'ai qu'un beau v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent,
                    il faut s'immoler... </p>
                <p> Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère mère ; moi
                    j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité et
                    condescendance : sommes tout, au bout de quinze jours on nous maria, en
                    m'avantageant de vingt mille livres de rente par contrat. Me voilà donc Euterpe.
                    La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction et le baiser de paix ; ma chaste
                    épouse fut se mettre entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se
                    pratique par modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines ;
                    les jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment sur
                    mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en embuscade. Je me
                    campai à côté de ma charmante qui versait de grosses larmes. « Madame, lui
                    dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés est un état <hi rend="italic">
                        pénible </hi> , une voie <hi rend="italic"> étroite </hi> , mais qui mène au
                    bonheur ; il n'est point de roses sans épines, et c'est moi, votre époux, qui
                    doit les arracher. Le créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne
                    fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait présent à
                    l'homme, chef de son épouse, d'une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la
                    main là, et le masque retire la patte comme si elle avait bien peur). Or, cet
                    instrument doit trouver son trou : ce trou est en vous ; permettez que je le
                    cherche et que je le bouche »... Alors d'un bras vigoureux je prends ma
                    chrétienne, elle serre les cuisses ; j'y mets un genou comme un coin, elle me
                    fout des coups de poings par manière de résistance ; enfin elle fait semblant de
                    se trouver mal ; elle allonge les jambes, lève le cul ; je frappe à la porte...
                    Ah foutre, ah sacredieu, mort de ma vie --- Quoi donc ? --- Comment, bourreau
                    deux pieds de cornes. --- Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux battans
                    encore : ah chienne, ah carogne, et tu défendais la brèche, foutue garce ... Je
                    la cogne ; elle m'égratigne, elle hurle, je jure en frappant toujours ; la mère
                    arrive, écumant de rage, je saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés
                    en haies, me demandent avec une maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je
                    veux un verre d'eau... Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici... --- Un
                    instant après ma belle-mère rentre, et d'un ton de sénateur... Mon gendre, je
                    sais ce que c'est. --- Comment, ventredieu, je le sais bien aussi moi, et que
                    trop. --- Non, ce n'est rien, le premier jour de mes noces il m'en arriva tout
                    autant. --- Ah la foutue famille --- Rassurez-vous, c'est un enfant qui ne sait
                    pas ce que c'est, elle s'y fera, allez vous remettre auprès d'elle, et prenez-là
                    par la douceur. --- (La rage qui m'étouffait m'avait empêché de l'interrompre ;
                    mais à cette douce invitation je m'écrie)... Moi y retourner que le jean-foutre
                    qui l'a commencée la rachève... Ah foutre, c'est une antique ou un cheval, tant
                    elle est large. --- (Madame de l'Hermitage fronce le sourcil). Mon gendre, je
                    comprends, c'est que vous ne pouvez pas. --- Comment, foutre, madame, je ne peux
                    pas Eh sacredieu, la besogne n'est pas dure, on y passerait en carosse... La
                    vieille fée se fâcha, je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis pour
                    jamais de ce maudit lieu. </p>
                <p> *Cours donc, cours donc, coquine enfin </p>
                <p> il tombe pâmé dans un fauteuil.* </p>
                <p> Ô rage ô désespoir moi la terreur des maris moi la perle des fouteurs me voilà
                    coiffé d'un panache à la mode... Coa, coa, en herbe... Coa, ventre et dos, et
                    par une guenon, une Marie torne ... Où fuir ? où me cacher ?... Les épigrammes
                    vont m'assassiner. </p>
                <p> Ce n'est pas tout. Le lendemain un homme en noir demande à me parler. Au milieu
                    de beaucoup de révérences, il me signifie un petit papier... Monsieur, vous vous
                    trompez. --- Non, monsieur, me dit le Normand. --- Mais de qui cela vient-il ?
                    --- De haute et puissante demoiselle Euterpe de l'Hermitage, votre légitime
                    épouse. Comment, ce coquin foutre, si tu ne sors... Il était déjà parti et court
                    encore... Eh bien la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
                    sans quoi l'on m'annonçait bénignement que l'on demanderait séparation. Je cours
                    chez mon procureur ; je consulte ; nous plaidons pendant trois mois ; on me
                    tympanise ; enfin je fus contraint d'abandonner dix mille livres de rente de mes
                    vingt constituées, et l'on me déclare père d'un individu (Quelque sapajou sans
                    doute) dont ma bougresse était grosse, encore n'était-ce pas le premier. </p>
                <p> Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j'abandonne à jamais cette
                    terre maudite où je pourrais raconter tant d'objets. </p>
                <p> Sort foutu sort plein de rigueur Qui moi ? j'éprouverais tes caprices, tes
                    bisarreries Voilà donc le fruit de mes belles résolutions Tous mes projets
                    aboutiraient à la parure de Moyse Fuyez, foutez le camp, rêves atrabilaires
                    songes creux de mon imagination bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez
                    point mon chef dans vos cuisses maudites ; jamais un c.. marital ne m'enverra
                    des vapeurs cornitaires. Au foutre la <hi rend="italic"> conversation </hi> ;
                    mais dans mon humeur de vengeance, je foutrai la nature entière, j'immolerai à
                    mon Priape jusqu'à des pucelages, (si tant est qu'il en existe) : par moi,
                    légions de cocus peupleront le palais, les champs et les cités : j'usurperai
                    jusqu'aux droits de notre bonne mère Sainte Église. Point de fouteuse de prélats
                    point de monture de curé que je n'enfile sur tous les sens (pour leur conserver
                    l'habitude) jusqu'à ce que rendant, dans les bras paternels de monsieur Satan,
                    mon âme célibataire, j'aille foutre les morts. </p>
                <trailer> FIN DE TOME SECOND ET DERNIER. </trailer>
            </div>
        </body>
    </text>
</TEI>
